TEXT 1784
 

<i> Avertissement

de l'éditeur.
 
 

Cet Ouvrage, composé il y a plus de

quarante ans, a été imprimé, pour la

premiere fois, à Amsterdam chez Marc-

Michel Rey, en 1764, plusieurs années

après la mort de son Auteur.
 
 

Avant sa publication, des copies ma-

nuscrites s'en étoient répandues; elles

avoient mérité des éloges de tous les

Lecteurs. Rousseau de Genève, dans di-

verses notes de son Contrat Social, a

témoigné toute l'estime qu'il en faisoit.
 
 

Mais l'Edition de Marc-Michel Rey,

faite avec précipitation sur une copie

furtive, & qui n'avoit point été soigneu-

sement rapprochée des différens manu-

scrits de l'Auteur, fourmille de fautes

grossieres. Le sens est par-tout altéré &

corrompu. On s'est même permis d'élaguer

& de retrancher des recherches profondes

& des discussions curieuses, propres à porter

<ii> un plus grand jour sur les endroits les plus

intéressans.
 
 

Il falloit donc donner au Public une

nouvelle Edition de cet Ouvrage, telle

que l'Auteur auroit pu la donner lui-même.

On a long-temps médité ses Ecrits, &

c'est après s'être pénétré de ses principes,

qu'on a refondu cette Edition nouvelle

sur plusieurs manuscrits de différentes

dates, tous authentiques, qu'on a com-

parés entre eux, & qu'on a rapprochés de

beaucoup d'autres, égale-ment sortis de sa

plume.
 
 

Voici son premier & principal Ouvrage,

auquel il a travaillé toute sa vie, qu'il

commença avant d'être Ministre & Se-

crétaire d'Etat, & qu'il a revu & corrigé

après avoir été, pendant plusieurs années,

non-seulement chargé du département

des Affaires Etrangeres, mais encore de

celui de plusieurs grandes Provinces de la

France.
 
 

Son grand principe étoit, qu'un Roi

doit être animé des maximes des Antonins

<iii> & des Marc Aurele; & qu'il convenoit,

pour le bonheur des hommes & du Mon-

arque même, qu'il fît asseoir la Philosophie

sur le Trône. Les Empereurs que l'on vient

de nommer, ont fait jouir les Romains

de l'avantage de voir ce Siecle d'or de la

Royauté. Tous les Peuples de l'Univers

le leur ont depuis inutilement envié; mais

il seroit possible de le voir renaître dans

tous les climats & dans tous les temps,

en introduisant une salutaire réforme dans

toutes les parties du Gouvernement. Le

grand exemple & l'utile influence d'un

bon & sage Monarque forceroient tous

les Pasteurs des autres Peuples à être justes,

à peine d'être malheureux.
 
 

Il faut toujours se rappeler ce qu'on a

annoncé à la tête de cet Avertissement,

que cet Ouvrage a été composé il y a

plus de quarante ans; c'est prévenir l'ob-

jection qu'on pourroit faire, que toutes

les vûes qui y sont présentées ne sont pas

nouvelles, ou que la Politique & l'intérêt

des Puissances de l'Europe, tels qu'ils y

<iv> paroissent exposés, & l'Administration

même de la France, ont changé dans quel-

ques points plus ou moins intéressans. Mais

les principes de la raison, de l'équité,

de la vraie Philosophie, sont immua-

bles, & toujours applicables, à quelques

nuances près. Ces considérations n'ont

donc rien perdu de leur prix & de leur

utilité: elles ont été communiquées, par

l'Auteur même, en manuscrit, à quelques

personnes qu'il croyoit également éclai-

rées & sûres, mais qui cependant en ont

fait part à d'autres. Les copies se sont

multipliées; le plus grand nombre des

Lecteurs a admiré & adopté ses principes;

quelques-uns ont profité de ses travaux &

de ses découvertes, & n'ont pas dédaigné

d'en enrichir leurs Ouvrages. Il y en a

qui ont renchéri sur ce système, d'autres

ont voulu le combattre; mais l'on peut

dire que ces derniers ne l'ont pas bien

entendu. Cela est sur tout arrivé à ceux

qui, au lieu d'en raisonner avec l'Auteur,

n'ont fait que lire des manuscrits imparfaits

<v> & fautifs, ou l'imprimé, qui l'est encore

davantage.
 
 

On trouve l'empreinte de ces idees-ci

dans tous les Livres de Politique publiés

depuis quarante années; tels que l'Essai

sur l'Histoire Universelle, l'Esprit des

Loix, L'Ami des hommes, les Mémoires

sur les Etats Provinciaux, la Théorie de

l'Impôt, les Ouvrages de quelques Ecri-

vains, connus depuis peu de temps sous le

nom général d'Économistes, le Contrat

Social, les Entretiens de Phocion, &

beaucoup d'autres Ecrits qui, sans avoir

atteint le même degré de célébrité, ont

mérité justement l'estime du Public, par

la sagesse des plans & par l'utilité des

Etablissemens qu'ils ont voulu former, ou

qu'ils cherché à perfectionner. Il est

certain que les Ecrivains dont on vient de

citer les Ouvrages, ont connu l'Auteur

des Considérations, ou son Livre; & ne

peut on pas soupçonner qu'ils n'ont écrit

que d'après lui?
 
 

M. le Marquis d'Argenson, pendant

<vi> les dernieres années de sa vie, a composé

différens Opuscules particuliers, qui sont

autant de développemens de sa grand

& principale idée, & de l'application de

cette idée à toutes les parties de l'Admi-

nistration. Les manuscrits de ces Opus-

cules existent en mains sûres, & méritent

autant de voir le jour, que le Livre que

nous présentons au Public; c'est moins

une nouvelle Edition de l'Ouvrage, déjà

connu, de feu M. le Marquis d'Argenson

sur le Gouvernement, qu'un premier vo-

lume de ses Oeuvres. Il pourra être suivi

de plusieurs autres, composés de différens

morceaux, dans lesquels ou il a développé

sa grande idée, ou il en a établi quelques

autres, qui prouvent également que c'étoit

un excellent Citoyen & un vrai Philo-

sophe; qu'il avoit le coeur pur & sensible,

& l'esprit droit & sage.
 
 

On trouve a la tête de ses derniers

manuscrits une Préface assez longue, mais

très-intéressante, qui est vraiment une

Introduction à la lecture de toutes ses

<vii> Oeuvres. Elle indique parfaitement l' inten-

tion de l'Auteur, & l'esprit dans lequel il

a écrit. Ce sont des notions préliminaires,

propres à donner la clef de ces Produc-

tions. Sans copier en entier cette Préface,

qui renferme quelques traits de nature à

n'être pas encore transmis à la Postérité,

l'Editeur a fait usage de ce qu'il a trouvé

de plus intéressant, & l'a fondu dans

cette Edition, qui n'a tant tardé à être

publiée, que parce que, depuis la date

de la premiere, les esprits ne lui ont pas

paru assez disposés à adopter & à saisir les

principes de l'Auteur: mais convenons, à

la louange des dernieres années de notre

Siecle, qu'il s'est éclairé; accordons-lui

de tout notre coeur les justes éloges qu'il

mérite. Oserions-nous dire qu'il n'a plus

besoin que d'être guidé dans l'usage des

connoissances qu'il a acquises; & que,

comme un enfant dont le coeur est ex-

cellent, l'esprit lumineux, l'éducation

telle qu'il n'y a plus que la derniers main

à y mettre, il est aisé de l'empêcher

<viii> de s'égarer dans les conséquences qu'il

peut tirer des excellens principes qu'il

a reçus.



 
 
 
 

<9> CONSIDÉRATIONS SUR LE GOUVERNEMENT DE FRANCE.

 

OBJET ET OCCASION DE CET OUVRAGE.
 

 

C'est une prévention presque générale

en France depuis le Ministère du Car-

dinal de Richelieu, que la gloire & la

force de l'autorité Royale résident dans la

dépendance servile des Sujets.  Je me pro-

pose de prouver le contraire, & d'établir

quelles étoient les imperfections du Gou-

vernement féodal;  j'examinera pour cet

effet les différens Gouvernemens des Sou-

verainetés de l'Europe, & j'espere montrer

par cet examen, que l'Administration

populaire pourroit s'exercer sous l'autorité

<10> du Souverain, sans diminuer point la puissance

publique, qu'elle l'augmente même,

& qu'elle seroit la source du bonheur des

Peuples.
 
 
 

Ces vérités exposées, je proposerai

quelques principes pour établir la meil-

leure & la plus sage Administration, par-

ticuliérement en France.
 
 

....Que dans le cours d'un regne florissant,

Rome soit toujours libre, & César tout-puissant.

Racine, Britannicus.