<11> Définitions.
La Monarchie est le Gouvernement d'un
Etat par un seul homme.
Par Monarchie absolue, on entend un
Gouvernement où le Monarque rapporte
tout à lui, ne considérant que son droit de
propriété sur les Etats qu'il gouverne,
& ne croyant pas devoir déférer aux
conseils. Bientôt un tel Gouvernement dégé-
nère en tyrannie, qui est l'abus de l'Etat
Monarchique, par une usurpation suivie
d'injustice & de violence.
La Monarchie ou Royauté bien en-
tendue, au contraire, est le Gouverne-
ment d'un Etat par un homme seul, qui
considère moins son droit de propriété,
que le bien de l'Etat qu'il gouverne, & dont
il ne se regarde que comme le premier
Magistrat.
L'Aristocratie est le Gouvernement de
plusieurs, regardés comme plus nobles
que les autres, composant un Sénat plus
ou moins nombreux, dépositaire de l'au-
torité qui ailleurs est entre les mains du
Monarque.
<12> La Démocratie est le Gouvernement
du Peuple entier, ou de tous ceux qui sont
intéressés à ce que la Nation soit bien
gouvernée, sans distinction de Nobles & de
Roturiers
Licurgue fonda par sa Législation le
Gouvernement de Lacédémone composé
de Royauté, d'Aristocratie & de Démo-
cratie.
Les Philosophes Politiques ont donné
ce genre d'Administration comme le plus
parfait de tous les Gouvernemens.
Les Anglois se vantent aujourd'hui de
le posséder chez eux, par le plus juste
mélange.
Mais il est humainement impossible
d'empêcher que tôt ou tard l'un des trois
Gouvernemens ne gagne sur les autres.
L'Aristocratie peut aussi se subdiviser
en deux especes.
L'Aristocratie légitime, où les gens
distingués par leur naissance & leur pru-
dence, gouvernent absolument pour le
bien commun.
L'Oligarchie, ou fausse Aristocratie,
lorsqu'un petit nombre de Citoyens s'ar-
roge toute autorité par usurpation, &
rapporte tout à son intérêts & à ses passions.
Tels furent à Rome les Décemvirs, peu
<13> après qu'ils eurent été institués, & les
Triumvirs, pendant tout leur regne.
Il en seroit de même d'une Monarchie
où le Souverain ne se mêleroit de rien,
& n'ayant point de premier Ministre,
laisseroit gouverner cinq ou six Ministres,
qui agiroient d'accord, ou, ce qui seroit
encore pis, ordonneroient sans intelli-
gence, sans concert, sans être convenus
de leurs principes, & sans qu'on leur en
ait prescrit. Ce seroit une Administration
bien vicieux.
Le Gouvernement par le Corps des
Nobles, sans distinction, sans choix & sans
aucun titre que celui de la naissance est
encore une Aristocratie qui doit dégénère
en Anarchie ou en Acéphale, c'est-à-dire,
être bientôt sans autorité comme sans
Chef. Sous l'ancien Gouvernement féodal,
qui a subsisté en France jusqu'à ce que
nos Rois aient eu des troupes réglées &
soldées, nos étions dans ce fâcheux état.
L'exemple du plus parfait Gouverne
ment Aristocratique qu'on ait citer;
est la République de Venise. L'autorité
décisive & expéditive n'y est point confiée
à la multitude, mais à un certain nombre
de Nobles, élus comme les plus sages, les
plus justes & les plus discrets.
<14> On présumera toujours dans un Etat,
que des Nobles d'extraction son nés avec
des sentimens distingués de courage & de
vertu; que l'exemple de leurs Ancêtres
leur prêche continuellement la gloire de
les imiter, & l'horreur de dégénérer, &
que l'éducation leur donne des lumières.
Voilà l'avantage du Gouvernement
Aristocratique; mais il a cet inconvénient,
que le Corps de la Noblesse étant séparé
du reste des Citoyens, affecte de mé-
priser & d'accabler les Roturiers, qui sont
cependant les plus nombreux & les plus
laborieux. Personne ne stipule pour ceux-ci
dans les délibérations générales, & chaque
jour la Noblesse augmente ses privilèges
& consomme sa séparation d'avec le reste
de l'Etat.
Nos Loix se ressentent trop de la part
immense que la Noblesse a eu dans l'ancien
Gouvernement.
On appelle Despotisme, une autorité
qui se prétend indépendante de toute Loi
fondamentale, ou particulière. La Tyran-
nie est l'abus de fait, du pouvoir que le
Despotisme (s'il en existe quelque part)
prétend avoir de droit.
La fausse Aristocratie s'arroge la Tyran-
nie aussi bien que la Monarchie.
<15> La Démocratie peut se distinguer aussi
en fausse & en véritable.
La fausse Démocratie tombe bientôt
dans l'Anarchie; c'est le Gouvernement
de la multitude: tel est un peuple révolté,
qui, n'ayant point encore adopte de prin-
cipes certains, est insolent, méprise les
Loix & la raison; son Despotisme tyran-
nique se manifeste par la violence de ses
mouvemens & par l'incertitude de ses
Délibérations.
Dans la véritable Démocratie,
on agit par Députés. Ces Députés sont
autorisés par l'élection du Peuple. C'est
sur cette mission qu'est fondée leur auto-
rite; leur devoir est de stipuler pour l'inte-
rete du plus grand nombre des Citoyens,
dans la vue de leur éviter les plus grands
biens.
Il n'y a en Europe de véritables Etats
Démocratiques, que les cantons populai-
res de la Suisse
Il y a donc trois sortes de Gouverne-
mens simples; le Monarchique, l'Aristo-
cratique, & le Démocratique.
La Royauté Monarchique est de tous
les Gouvernemens le plus estimé par tous
les bons Auteurs Politiques. Ils convien-
<16> nent généralement, que l'expédition & la
justice y operent de grandes choses en
peu de temps; qu'elle degenere sous des
Princes pusillanimes, & se releve promp-
tement sous les grands Rois: mais il faut
aussi convenir qu'elle se tourne aisément
en Monarchie absolue. les passions hu-
maines la conduisent au Despotisme & à
la Tyrannie. A la fin, l'usurpation détruit
le pouvoir légitime, & fait taire l'ordre
ancien des Loix constitutives & fonda-
mentales.
L'Anarchie dégénère également,
soit qu'elle soit livrée a un petit nombre
de Tyrans, ou qu'elle soit abandonnée a
une multitude de Nobles qui gouvernent
au hasard.
La Démocratie est encore plus sujette
à l'Anarchie & à la violence effrenée.
Dans la situation la plus parfaite, elle est
toujours exposée a la lenteur des délibé-
rations; car les Députés craignent le de-
saveu; car les Députés craignent le de-
saveu; les intérêts, subdivises a l'infini,
<17> & les suffrages trop combattus les uns
par les autres, manquent d'un point d'ap-
pui pour les arrêter & les fixer. Ainsi un
tel Gouvernement est incapable de ces
coups d'une exécution brusque, mais qui
sont souvent l'effet d'une sage prévoyance
& préviennent la ruine d'une Etat. D'ail-
leurs le secret est toujours mal garde garde dans
les Etats Démocratiques; les hommes de
mérite y ont a craindre la basse envie &
l'ingratitude; les passions n'y éclatent pas
moins que dans les Cours: ces passions
ont leurs influences sur toutes les opéra-
tions politiques; elles y sont plus déraison-
nables, étant plus grossières. pour pro-
curer aux Assemblées Démocratiques ce
point d'appui dont je viens de parler, il
leur faut un Protecteur qui presse la De-
mocratie de se bien régir, & qui empêche
sa déformation.
Les Romains ont éprouvé chez eux
toutes les espèces de Gouvernemens que
nous venons de définir.
Aujourd'hui, en Europe, presque tous
les Gouvernemens sont mixtes; c'est-à-
dire, mêlangés de Monarchie, d'Aristocra-
tie & de Démocratie. Mais ce mélange
y est plus ou moins parfait: c'est ce que
nous examinerons dans un des Chapitres
suivans.