<35>CHAPITRE
III (I)
Des effets de l'Aristocratie &
de la Démocratie chez les Nations étrangères.
ARTICLE I.
Division.
On ne parlera point ici des François dont
il sera assez parlé dans la suite de cet Ou-
vrage; dans ce qui précède il a déja été
parlé de quelques Gouvernemens étrangers.
[5]Il y a en Europe deux Nations dont le Gouver-
nement est mêlé de Monarchie, d'Aristocratie,
& de Démocratie, l'Angleterre & la
Suéde.
Quatre Aristocratiques, Venice, Gênes,
Pologne & le corps Germanique. Deux Dé-
[10]mocratiques, Hollande & Suisse: le reste est
Monarchique, France, Dannemarck, Espa-
gne, Portugal, Sardaigne, le Pape, Naples
& Sicile, Modene, Les Souverainetés par-
[15]ticulières de l'Allemagne, les Pays héréditai-
res de la Maison d'Autriche.
ARTICLE II.
<36>De
l'Angleterre.
L'Angleterre est le plus singulier Gou-
vernement qu'il y ait en Europe, il se per-
suade sans doute être autre chose qu'il n'est
[20]en effet: il a été Despotique comme l'ont
été les Monarchies au sortir de leur Barba-
rie, puisque les Seigneurs, ou Barons se
sont élevés à côté de la Monarchie, & enfin
depuis peu de tems le Peuple a gagné sur le
[25]Monarque & sur les Seigneurs; de ces trois
pouvoirs qui subsistent ensemble, chacun
vante ses Droits; mais les mesure mal: ils
dépendent du tems, des affaire & des
Rois qui gouvernent.
[30]Les Anglois pensent avoir pris dans le
Gouvernement des Romains tout ce qu'il y
avoir de meilleur & s'être corrigé de ses dé-
fauts; mais ils n'ont que la richesse de Car-
<37>thage; ses richesses font déjà l'envie des Na-
[35]tions.
Un Peuple de Marchands ne s'adonne ja-
mais à la Guerre; les Troupes mercénaires
& étrangères servent mal les desseins de l'E-
tat, elles ne tiennent pas contre celles qui
[40]font la Guerre pour le compte de leur pro-
pre Nation.
On ignoroit chez les Anciens le fléau qui
accable aujourd'hui les grands Etats, appellé
Dettes Nationales; la Guerre se faisoit alors
[45]en nature; pour ainsi dire, tout se fait au-
jourd'hui en argent. C'est une commodité
qui engage bientôt à excéder ses forces: le
tems présent prend sur l'avenir, la crainte
de perdre tout crédit, contumace les Souve-
[50]rains comme les Sentences contraignent les
particuliers à garder leurs engagemens: ces
dettes publiques étant une fois accumulées,
elles deviennent un obstacle à toutes grandes
<38>entreprises Politiques. Si l'Etat est pauvre &
[55]les particuliers richès, ceux ci se détachent
encore davantage de l'intérêt commun, &
il est plus difficile d'en tirer des secours qui
ne s'accordent que par zèle ou par soumis-
sion.
[60]Ce zèle qui réveilleroit les Citoyens en
Angleterre ne peut rouler que sur deux cho-
ses, ou sur la Religion dont ils sont sous sans
en avoir, ou sur les intérêts du commerce;
tout s'occupe de l'argent, tout va à l'argent
[65]chez eux, & tout cela ressemble mal aux
Romains.
La plupart des Monarchies d'Europe sont
aujourd'hui gouvernées Despotiquement, par
ce qu'on appelle le Ministère, invention
[70]qui étoit encore inconnue aux Anciens, &
qui changer encore fort les choses en consi-
dération de matière Politique. On connois-
soit bien autrefois la Tirannie d'un Empe-
<39>reur, l'autorité du Sénat, le pouvoir d'un
[75]Général victorieux, le Regne passager, tou-
jours funeste d'un favori; mais nos Ministè-
res modernes ne sont point cela, ils tien-
nent à la Monarchie qu'ils servent & à l'A-
ristocratie dont ils sont.
[80]Un Ministre stipule pour le Roi, mais il
travaille & craint pour lui-même; tout ce
qu'il peut faire pour lui est au fond de
peu de conséquence par rapport à l'Etat; mais les
craintes qu'il a pour lui portent une grande
[85]différence entre les conseils qu'il donne &
les partis que prendroit un Roi par lui-mê-
me; il faudroit des fautes & des accidens
extrêmes pour détrôner un Roi, il ne faut
qu'une tracasserie pour déposer un Ministre.
[90]Il évite donc prudemment les entreprises
qui menent trop loin, il ménage les Puissan-
ces qui pourroient lui nuire, & il ne trouve
de retour pour lui dans les bienfaits en fa-
<40>veur du Peuple, qu'une fumée qui s'évapo-
[95]re; mais pour sa sévérité contre les Grands,
il voit s'élever des orages qui retomberoient
tôt ou tard sur lui ou sur les siens, & il se
joint encore à ces motifs l'intérêt de corps;
car un Ministre est ou croit être d'abord du
[100]corps des Grands de la Nation.
En Angleterre les Dettes Nationales ef-
frayent justement le Ministère & le détour-
nent de toute Guerre; à l'instant qu'elle se-
roit déclarée, le Commerce souffriroit, cha-
[105]que particulier lézé se souleveroit contre le
Ministre, & l'événement ne pourroit que lui
être fatal.
L'habitude d'aimer l'argent corrompt éga-
lement les Moeurs & la Politique d'Angle-
[110]terre; la corruption des suffrages dans le
Parlement y est devenu un moyen aisé d'in-
troduire le Despotisme: depuis qu'on a joint
la prudence à l'avidité, ce n'est qu'un champ
<41>où l'on seme pour recueiller; des dons de la
[115]Nation, le Roi d'Angleterre se fait des
moyens pour s'en procurer encore davanta-
ge, & la possession du Pouvoir arbitraire ac-
quise par adresse, accoutumera enfin à lui
déférer par droit.
[120]Voilà pourtant quel est le Chef d'oeuvre
de l'esprit humain dans le juste mêlange de
trois espèces de Gouvernemens: ces trois ri-
vales ne cessant jamais de se combattre jus-
qu'à l'entier anéantissement de deux; elles
[125]peuvent bien être admise pour être consul-
tées, ou pour rester en subordination l'une
de l'autre, mais tant qu'elles se trouveront
en concurrence de droit & de force, elles
se choquent & se détruisent à la
fin.
<42>ARTICLE
III.
La Suéde.
[130]La Suéde a éprouvé toutes sortes de révo-
lutions dans son Gouvernement. A peine
leurs Rois venoient-ils d'obtenir le Pouvoir
arbitraire, que Charles XII. en a dégoûté les
Peuples, & si-tôt après sa mort, on a puni
[135]les Ministres de son pouvoir; on a rendu la
Couronne élective, & on a soumis l'autorité
Royale à celui des Etats Généraux
du Royaume.
Les circonstances présentes, une nouvelle
maison établie sur le Trône, tout concourt
[140]à déférer sans trouble aux volontés du Peu-
ple assemblé par Députés; mais qu'on ne
s'attende pas que cela doive durer toujours:
je viens d'en établir les Principes en suivant
l'Article de l'Angleterre.
[145]L'avarice n'est point le défaut des Suédois
<43>comme des Anglois: la soif de l'or est com-
parée à celle qu'ont les hydropiques, plus on
a, plus on souhaitte, par la raison des con-
traires, moins on a, moins on desire. L'or
[150] manque en Suéde, les particuliers le recher-
chent peu; mais on y reçoit volontiers nos
subsides, qui donnent de grandes forces à
l'Etat en général. On y veut du travail,
de la gloire & quelques aisances, la nature
[155]y fournit à peine le
nécessaire.
La nature marâtre en ces affreux climats.
Ne produit au lieu d'or, que du fer, des soldats;
Tout son front hérissé, n'offre au desir de l'homme
Rien qui puisse tenter l'avarice de Rome.
[160]Voilà cependant quels ont toujours été ces
Pays du Nord qui ont autrefois inondé le
monde de leurs habitans. Alors la nature
suffisoit à l'homme, la Religion n'avoit pas
encore mis en règle le mariage; les accou-
<44>[165]plemens indifférens y donnoient plus d'habi-
tans que la terre n'en pouvoit porter; tout
est bien changé certainement; mais il reste
toujours cette qualité au Pays, qu'à choses
égales, il se peuple plutôt que les autres
[170]quand la Guerre a cessé
de le dépeupler.
Ainsi la Suéde s'est raccommodée sensible-
ment depuis qu'elle jouit de la paix, c'est-à-
dire depuis la mort de Charles XII. un des
plus grands avantages dont le Ciel puisse
[175]douer une Nation, est que le repose y réta-
blisse des forces, sans y énerver le courage.
En Suéde l'esprit National est l'honneur;
le luxe ni la douceur de l'air n'y peuvent
amolir les habitans.
[180]Nous remarquons en général que toutes
ces Souveraintés du Nord & celles d'Alle-
magne se gouvernent entierement par des
assemblées d'Etats: ainsi les affaires du Public
y admettent moins d'Officiers Royaux qu'en
<45>[185]France & en Espagne: aussi la Police gé-
nérale & particuliere y est-elle tout autre-
ment exercée, les intérêts publics mieux
connus & moins négligés, la campagne &
les petites villes plus habitées & plus floris-
[190]santes.
La vénalité des offices n'y a pas été in-
troduite; ici elle a tout inondé d'offices Bur-
saux qui ont ôté toute fonction au vérita-
ble protecteur de l'intérêt public, elle est
[195]même devenue un moyen ordinaire de lever
de l'argent & rien n'a échappé à
cette vûe.
La Suéde se tourne de plus en plus en
République sous le présent Régne par la fré-
quence & l'autorité de l'assemblée des Etats
[200]généraux. La Royauté par là se réduit à une
simple présidence, comme sont les Doges
de Venice & de Gênes, & comme seroit le
Roi de Pologne, s'il n'avoit pas aujourd'hui
des Etats héréditaires hors du Royaume.
<46>[205]Quand de pareilles Républiques voudront
conserver leurs Prérogatives, qu'elles ne se
préservent que d'une seule chose, qui est
d'élire des Chefs, ayant pour eux des apuis
étrangers, comme sont les Princes des gran-
[210]des Nations de l'Europe, & sur tout qui possé-
dent ailleurs des Souverainetés considérables.
Plus ces apuis seront importans, plus le droit
d'élection sera en danger & la liberté de leurs
Peuples sera près de sa fin.
[215]Un Roi de Pologne Electeur de Saxe, un
Roi d'Angleterre riche & puissant en Alle-
magne, & même un Prince d'Orange trop
grand Seigneur dans les Provinces-Unies &
trop bien allié, tout cela menace bientôt l'é-
[220]quilibre des suffrages & la liberté Républi-
caine qui ne les a élevés qu'à sa propre des-
truction.
Quand les Etats généraux d'une Nation
sont composés de trois ordres, Clergé, No-
<47>[225]blesse & tiers Etat, ou Paysans, comme en
Suéde, leurs délibérations concourent égale-
ment aux décisions, cela peut s'appeller un
Etat Démocratique, car l'Aristocratique con-
siste dans le privilége exclusif attribué à la
[230]Noblesse de gouverner les Roturiers, autre-
ment la Noblesse n'y fait que partie du Peu-
ple & ce Gouvernement s'appelle mixte.
ARTICLE IV.
Venise.
Par la précédente régle, Venise est pure-
ment Aristocratique, les Nobles y régnent,
[235]mais non avec confusion, au contraire avec
un ordre & des régles durables, qui on fait
l'admiration des Politiques.
Cet ordre Aristocratique n'accorde pas
seulement les Nobles entr'eux; il garantit
[240]encore les roturiers des vexations de la No-
blesse: en Pologne le Paysan n'est garanti
<48>que par le ménagement que chacun a pour
son bien, l'habitant y est serf, ou esclave.
La jalousie des Nobles moins riches contre
[245]les plus riches y produit tout l'ordre, les
Loix & la morale y préservent de la vexa-
tion.
A Venise l'habitant y est considéré com-
me appartenant à la République & non à la
[250]Noblesse, & y est
ménagé en cette qualité.
Il n'y résulte donc de cette supériorité de
la Noblesse sur les autres Citoyens aucun ap-
pauvrissement dans le plat Pays; au contrai-
re les Peuples sont fort ménagés en terre
[255]ferme par prudence, on est doux faute de
Citadelles & d'Armée. La République cher-
che à retenir les Peuples par amour, & elle
ne se souvient que ses Provinces sont Pays
de conquête, que pour les ménager davanta-
[260]ge. Quand on la dépouilla si rapidement par
la Guerre de Cambrai, les Provinces qui
<49>lui étoient enlevées regretoient bientôt le
joug de St. Marc & y rentroient avec joie.
De cette observation il résulte une chose
[265]remarquable pour la matière que nous trai-
tons, c'est que le Gouvernement est tout-à-
fait Aristocratique à Venise, mais Démocra-
tique en terre-ferme: les Nobles de terre-
ferme sont humiliés & mécontens, mais le
[270]Peuple y est tranquille & heureux, exemple
à citer devant une Monarchie qui peut bien
plus aisément l'adopter que l'Aristocratie n'a
pû la produire.
Les Républiques sont destinées à concen-
[275]trer leur forces & à demeurer contentes de
ce qu'el les ont: malheur à elles quand elles
veulent trancher de la Royauté; ou il leur
arrive alors de tomber sous les Tirans, com-
me à la République Romaine, ou de se rui-
[280]ner par des Guerres d'humeur & par des ef-
forts malheureux, comme Carthage & succes-
<50>sivement Athênes, Sparta & Thebes, lors-
que ces illustres Républiques prétendoient do-
miner sur le reste de la Grèce & s'étendre
[285]en Italie & en Sicile.
Venise a éprouvé les abus d'une Politique
trop rafinée & trop ambitieuse; elle est li-
vrée à des ressentimens & à des haines, ne
prétendant qu'éloigner les offenses & se fai-
[290]re respecter; elle avoir trop étendu ses con-
quêtes, sous prétexte d'étendre son Commer-
ce & celui de ses Citoyens, elle avoir inspiré
une envie universelle par un Commerce for-
cé, enfin elle mortifioit ses voisins par ses
[295]vues inquietes pour l'équilibre universel. Une
sage République n'appuye que de loin les af-
faires générales de l'Europe.
<51>ARTICLE
V.
Gênes.
Gênes copie Venise, comme nous ve-
nons de dire que Venise avoir contrefait les
[300]Rois: mais il s'en faut bien que les princi-
pes en soient aussi bons. La preuve en est
dans toutes les révolutions que nous expose
son Histoire; révolutions venues des défauts
internes, de l'envie des Citoyens, des Tiran-
[305]nies arrivées par intrigues, des partis achar-
nés à se perdre, comme ceux des Adornes
& des Frégoses, appellant alternativement les
grandes puissances du dehors pour subjuguer
la République, & enfin la concurrence de
[310]deux ordres dans la Noblesse, qui jettent les
délibérations dans l'inaction & l'Etat dans le
découragement.
Le Commerce Génois sent trop la Juive-
rie, leurs richesses sont odieuses, & de tout
<52>[315]tems la réputation des Génois a été leur
plus cruelle ennemie.
Toutes ces petites Républiques n'ont or-
dinairement qu'un moment de chaleur pour
le bien commun; c'est dans les premiers mo-
[320]mens d'une liberté recouvrée, ou lorsqu'on
se croit en danger de la perdre entièrement,
alors tout est héroisme & merveille; mais
bientôt dans le calme tout devient indolen-
ce, l'intérêt particulier occupant seul, atta-
[325]que le général. L'inégalité des fortunes trou-
ble l'ordre; les places & les honneurs ne
servent plus qu'à nourrir l'ambition des par-
ticuliers.
ARTICLE VI.
La Pologne.
La Pologne que j'ai déja citée, présente
[330]à la fois tous les inconvéniens de l'Aristocra-
tie & de la multitude, quoique le Gouverne-
<53>ment ait ses règles bonnes en apparence, &
que la Noblesse s'est dictée elle même.
La folie de chaque Nation est de vanter
[335]ses propres Loix, & la sottise des étrangers
de les admirer; quand ils ont bien pris la
peine de les étudier, il faut bien se récom-
penser par quelque chose d'une peine inutile:
on en fait accroire aux autres, & on s'entête
[340]soi-même de ce qu'on fait & que le reste
ignore.
Le Gouvernement de la Pologne se glori-
fie d'avoir établi la Royauté dans le plus jus-
te degré où elle doive être, ne pouvant du
[345]tout faire que des graces & jamais de mal,
les Rois y donnent des charges qu'ils ne peu-
vent ôter: ils accordent rémission des pei-
nes, & n'ont pas ce qu'on appelle droit de
vie & de mort. Il faut donc savoir si on peut
[350]conduire les hommes par les seules récom-
penses & sans la crainte des peines: on est
<54>flatté par l'espérance & on manque faute de
crainte. Le Roi de Pologne homologue les
délibérations de la République, & ne peut
[355]les exciter ni les finir.
Nulle liaison entre les différens partis de
l'Etat, nulle discipline, & impossibilité de
l'introduire au milieu des voisins barbares.
La valeur des Polonois a pû figurer il y
[360]a cent ans; mais depuis que les autres Na-
tions ont appris tous les nouveaux arts qui
rectifient leur Gouvernement & tant de dé-
couvertes modernes dans le métier de la
Guerre, la valeur devient inutile faute de
[365]nerf & de conduite. Nulle voix n'est écou-
tée dans les Diètes des que les Privilèges
sont opposés, le Pays est pauvre en argent,
chaque Noble a droit de préférer son oeco-
nomie particulière à celle du bien général
[370]qu'il ne considere que de fort loin. L'una-
nimité dans les suffrages est à la vérité d'u-
<55>ne grande sûreté pour conserver leur pré-
tieuse liberté & pour faire garder les Pacta
Conventa; mais c'est aussi un grand obstacle
[375]à tout bien, car il arrive souvent qu'un fou
qui proteste l'emporte sur 40 mille sages.
De là nulle défense ni sûreté pour l'Etat.
La Pologne reste ouverte de tous côtés &
n'est plus qu'au premier occupant, elle n'au-
[380]ra bientôt plus de force que dans sa foibles-
se; on envie peu une telle conquête, on la
rend aussi facilement qu'on s'en est emparé,
& les Souverains voisins qui se la dispute-
roient, savent qu'aucun d'eux ne se l'anéxe-
[385]ra à demeure.
En France nous allions vraisemblablement
à cette Anarchie sous notre ancien Gouver-
nement Féodal, lorsque peu-à-peu nos Rois
de la troisième race ont détruit l'Aristocratie
[390]pied à pied. On ne peut pas dire absolu-
ment que des principes bien médités ayent
<56>consommé cet ouvrage; un objet continuel
d'inquiétude & d'heureux hazards l'ont con-
duit. Le pouvoir choquant de nos Ducs &
[395]Comtes Souverains les ont d'abord séparés de
l'intérêt commun de leurs pères, la jalousie
des plus foibles, l'heureuse félonie de quel-
ques-uns, des confiscations applaudies par les
égaux envieux, des mariages & des donna-
[400]tions; telles sont les voyes par où la Monar-
chie dissipe les ligues, par l'effroi de la dis-
corde & de la défiance, & rarement la Souve-
rainté a l'union qui lui est nécessaire.
La différence entre l'Aristocratie de Polo-
[405]gne & celle de notre Gouvernement Féodal,
est que la première a reçû des règles fixes,
& que ces règles ont établi une sorte d'éga-
lité entre les membres, quoique sous des clas-
ses différentes; au lieu que la seconde n'ayant
[410]jamais été établie que par le hasard de diffé-
rens dégrés d'usurpation, elle n'a point eu de
<57>Loi certaine; nos Rois se sont trop bien
conduits pour le permettre: fixer des Loix à
un abus, c'est l'autoriser, le rendre durable;
[415]la Loi du plus fort avoir construit cette usur-
pation, elle en devenoit odieuse, & ainsi elle
n'a jamais été plus proche de sa destruction
que dans le tems de sa plus grande force.
ARTICLE VII.
Le Corps Germanique.
C'est une association des Princes Souve-
[420]rains & de Villes libres, elle doit être consi-
dérée en elle-même comme une Aristocratie
bien constituée.
Le corps Germanique a grand nombre de
ces reglemens que je viens de dire qui man-
[425]quoient à notre Gouvernement Féodal & qui
sont défectueux chez les Polonois. Ces Loix
empêchent du moins le renversement total
du corps, si elles ne préviennent pas son af-
foiblissement.
<58>[430]On ne dira pas du corps Germanique, qu'il
soit Acephale, sa tête pèse autant que tout
le corps, si même elle ne l'emporte, sembla-
ble au Jupiter d'Homère qui se vantoit de
pouvoir enlever tous les Dieux de l'Olimpe
[435]à la fois avec une châine; & outre la supu-
tation des forces de la Maison d'Autriche, il
faut accorder une grande supériorité de puis-
sance, à l'union sous un même maître, en
comparaison des puissances dispersées qui se
[440]ligueroient ensemble s'il étoit question de ré-
sister à leur Chef.
Mais il faut convenir qu'heureusement pour
l'Europe, il y a encore bien loin des progrès
que l'Empereur a fait sur les Vassaux de l'Em-
[445]pire, à ceux qu'il veut faire & qu'ont fait les
successeurs d'Hugues -Capet. Nous ne décri-
rons pas ici tout ce qui a été employé jusques
ici d'adresse plutôt que de force.
Dès que le Chef d'un tel corps a acquis une
<59>[450]certaine mesure de puissance par lui-même,
il se sert de tout l'accroître, & ce n'est
plus que l'affaire du tems, il employé sur-
tout pour lui les avantages d'un inconvé-
nient sans remède & qui sans cela ne seroit
[455]rien en lui-même, c'est l'inégalité entre les
membres, il engage les grands Vassaux en les
flattant de plus de grandeur & les petits par
un secours qui leur devient nécessaire, &
c'est cette protection qui constitue la dépen-
[460]dance.
ARTICLE VIII.
La Hollande.
La Hollande ou les Sept Provinces ont
deux objets dans leur Gouvernement: con-
server sept Souverainetés particulières indé-
pendantes l'une de l'autre, & purement Dé-
[465]mocratiques; maintenir l'association de ces
Provinces pour le bien commun & en gou-
<60>verner les intérêts Politiques au dehors des
Etats.
Cette association est également Démocra-
[470]tique; elle est conduite par peu de Députés
du Peuple qui n'ont qu'un caractère momen-
tané; ils retombent dans l'état privé & dans
l'égalité lorsque leur tems de Magistrature est
fini.
[475]On connoît peu de Noblesse originaire en
Hollande, le peu qui y reste est suspect;
c'est-là l'esprit du Gouvernement, quoique le
tems & les abus travaillent à défigurer tous
les jours les plus salutaires Constitutions.
[480]Ainsi voilà un Gouvernement très-purement
Démocratique, & quant à sa bonté, on peut
en appeller aux effets.
Tout le terrein des Sept Provinces-Unies
en déduisant les eaux qui y sont enclavées,
[485]n'a pas plus d'étendue que notre Normandie;
un si petit Pays a fait le Commerce des qua-
<61>tre parties du monde, & le fait encore en
grand partie: il a fourni des sommes im-
menses pour divers établissemens, & a sub-
[490]venu à des Guerres qui auroient fait succom-
ber les plus puissants Monarchies; mais ce
qui est plus admirable, c'est la perfection in-
térieure du Pays en toutes les choses qu'on
peut dire de la nature & de l'art. Ce bon
[495]entretien, cette propreté presque divine qui
regne dans tout le public, comme dans le
particulier, ce qui ajoute à la beauté, des
magnificences inconnues ailleurs. Si les Sou-
verains raisonnoient bien, il semble qu'ils ne
[500]devroient permettre les profits du dehors que
quand toutes les perfections du dedans sont
épuisées. Il y a long-tems que la Hollande
en est là, & cela se continue par soi-même
sans aucune altération, ni relâchement, &
[505]avec des soins & une patience nécessaire, si
l'on veut, à la situation présente du Pays
<62>mais qui passant le besoin, montre bien que
cette assiduité infatigable est devenue le pro-
pre de la Nation.
[510]Que l'on voyage dans les lieux où une
République avoisine un Etat Monarchique,
il se trouve toujours des enclaves par où ces
Souverainetés sont mêlées ensemble, on con-
noîtra aisément les terres de la République,
[515]& quelles sont celles de la Monarchie, par
le bon état des ouvrages publics, même des
héritages particuliers; ceux-ci sont négligés,
ceux-là sont peignés & florissans.
Grande étude pour tout Monarque qui
[520]voudra véritablement policer son Etat. Les
ressorts qui produisent ce mouvement dans
les Républiques sont-ils absolument ennemis
de la Royauté? qu'on les exclue, rien n'est
plus juste; mais si en les discutant & pour
[525]ainsi dire en les anatomisans, on trouve
qu'ils n'y nuisent pas, & même qu'ils y ser-
<63>vent; on ose l'avancer ici, quelle stupidité
d'en négliger l'examen & l'application.
L'intérêt du Peuple mene continuellement
[530]le Peuple, même dans la République des Pro-
vinces-Unies: on y reconnoît la puissance pu-
blique dans l'effet des Loix; chacun est par-
faitement libre dans ce qui ne nuit point aux
autres: de l'usage de cette liberté, & de cette
[535]multiplicité d'intérêts qui agissent sans se cho-
quer, résultent des effets immenses du Com-
merce: le Commerce paroît de loin raison-
né sur des principes généraux entre tous les
Commerçans de Hollande, & c'est-là une
[540]source d'erreurs pour nos Politiques; il en
est de cela comme d'une fourmillière ou d'u-
ne ruche d'abeilles, où chaque insecte agit
suivant son instinct, il résulte de leurs actions
un grand amas pour les besoins de la petite
[545]Société; mais cela ne s'est point opéré par
des ordres, ou par des généraux qui ayent
<64>obligé chaque individu à suivre les vûes de
leur Chef.
Une partie des défauts de notre Commerce
[550]porte sur ce préjugé: on prétend faire vou-
loir, & agir ce qui ne peut vouloir & agir
que librement; on ignore que les différens
intérêts du Commerce sont aussi multipliés
qu'il y a de négocians dans un Etat; l'ad-
[555]mission de l'un est l'exclusion de l'autre, ainsi
cette science du Commerce n'est pas plus
donnée aux Chefs du Gouvernement que la
Philosophie universelle. Il y a long-tems
que l'on a dit qu'il ne faut au Commerce
[560]que protection & liberté, & peut être aban-
donneroit-on l'un pour jouir pleinement de
l'autre.
Quand nous voudrons étudier quelques
principes du Gouvernement de Hollande, nous
[565]en trouverons des traces sans sortir de chez
nous dans la portion des Pays-Bas que nous
<65>avons acquise & qui forme une de nos fron-
tières. Ces Peuples s'y gouvernent encore
par des Magistrats municipaux: les Flamands
[570]doivent être nés avec un esprit de justesse
& d'oeconomie plus propre à l'administration
que les autres Peuples.
Ce qu'on y a laissé subsister de leur mé-
thode pour lever les impositions sert plus
[575]qu'il ne nuit à l'agriculture & au Commer-
ce: c'est ce même esprit d'oeconomie & cet-
te liberté dans l'action du Gouvernement in-
térieur qui avoient rendu les derniers Ducs
de Bourgogne si riches en argent comptant
[580]& plus puissants que nos Rois.
Dans ces mêmes Provinces on voit les
villes les unes sur les autres, les bourgades
florissantes, la campagne bien cultivée; tout
abondant, tout soigné: leurs Loix Féodales
[585]sont observées, les Nobles n'y sont pas faits
pour dominer, ni l'esprit Flamand pour s'éle-
<66>ver
au dessus des matières oeconomiques.
Tout Gouvernement a ses défauts; celui
de Hollande a beaucoup de bras & manque
[590]de tête dans les occasions, où il en faut né-
cessairement, comme sont les Guerres défen-
sives & tous les tems difficiles.
Dans les Conjonctures pressantes les Ro-
mains sortoient de leur jalousie de liberté
[595]& créoient un Dictateur: à la fin les Gé-
néraux illustres enchaînoient la République.
La Hollande sent toute l'étendue de cet in-
convénient, elle l'éprouve depuis sa naissan-
ce dans les services & dans les dangers qui
[600]lui sont venus de la maison de Nassau. Au
reste il n'y a plus que la reconnoissance &
les grands Domaines possédés dans la Répu-
blique qui la lie encore avec ceux de cette
maison: elle peut trouver ailleurs de grands
[605]Capitaines pour la protéger; mais ce choix
& ses suites sont fort difficiles.
<67>Comme le Magistrats y sont à tems &
amovibles, lorsqu'on les renouvelle, il arri-
veroit que des gens neufs ne pourroient pas
[610]gouverner l'Etat selon ses usages & sur les
derniers errements de leurs Prédécesseurs. On
y rémédie d'une maniere qui pourroit s'ap-
pliquer à toutes les Compagnies. On a éta-
bli des Conseillers Pensionnaires qui sont per-
[615]pétuels, mais qui n'ont pas voix délibérati-
ve; ils restent les dépositaires de la règle;
ils proposent, ils excitent, ils avisent, mais
ils ne sont les maîtres de rien, si ce n'est
par l'empire de la raison & de l'expérien-
[620]ce; par là la liberté est en sûreté & les rè-
gles sont conservées.