TEXT 1784

<37> CHAPITRE III. [I]
 
 

De la Monarchie, de l'Aristocratie & de la

Démocratie chez les Nations étrangeres

à la France.
 
 

ARTICLE PREMIER.
 
 

Division des Gouvernemens de l'Europe.
 
 

Nous avons déja distingué les especes

de Gouvernemens.

Il y a en Europe quatre Républiques

Aristocratiques; Venise, Gênes, la Po-

logne, & le Corps Germanique; deux Dé-

mocratiques, la Hollande & la Suisse:

de grandes Monarchies, telles que la

France, le Danemarck, l'Espagne, le Por-

tugal, la Sardaigne, le Pape, les deux Siciles,

& les Souverainetés particulieres de l'Alle-

magne & de I'Italie: deux Puissances pas-

sent pour être Despotiques, la Russie &

la Turquie; deux Gouvernemens sont

mêlés de Monarchie, d'Aristocratie &

Démocratie, ce sont ceux l'Angle-

terre & de la Suede.

On n'exposera point dans ce chapitre

quel est le Gouvernement François, sur

lequel on s'étendra assez dans la suite de

cet ouvrage.

<38> ARTICLE II.
 
 

De l'Angleterre.
 

Le Gouvernement de l'Angleterre est le

dlus intéressant de tous ceux de I'Europe;

mais les Anglois se persuadent sans doute

que leur constitution est très- différente de

ce qu'elle est en effet. La Monarchie An-

gloise a été despotique, comme toutes

les autres l'ont été au sortir de la bar-

barie; ensuite les Seigneurs ou Barons

se sont élevés à côté de la Monarchie, &

enfin le Peuple, aidé d'abord par le Roi,

a fini par gagner  sur le Monarque & sur

les Seigneurs. De ces trois pouvoirs qui

subsistent ensemble, chacun vante ses

droits, mais mesure mal leur étendue.

Leurs succès ont dépendu du temps,

des circonstances, et des Rois qui les ont

gouvernés.
 
 

Les Anglois pensent avoir puisé dans

le Gouvernement des Romains tout ce

qu'il y avoir de meilleur, & avoir corrigé

ses défauts; mais ils doivent, pour ainsi

dire, au hasard leur constitution actuelle.

Leur activité leur a procuré une richesse

semblable à celle de Carthage, et cette

richesse fait déjà l'objet de l'envie des

Nations.
 

<39> Un Peuple de Marchands ne s'adonne

jamais à la guerre; quelque valeureux

qu'il soit par lui-même, il dédaigne la

force, et s'occupe trop de ses commodités.

Les Troupes mercénaires & étrangères

servent mal les desseins de l'Etat; elles

ne tiennent pas contre celles qui font

la guerre pour le compte de leur propre

Nation.
 
 

On ignoroit chez les Anciens ce fléau

qui accable aujourd'hui les grands Etats,

appelés dettes nationales. La guerre se

faisoit alors en nature, & actuellement

elle se fait, pour ainsi dire, en argent. Les

Anglois , qui ont, dans l'étendue de leurs

Isles, moins de ressources réelles qu'ils

n'ont trouvé de crédit, fondés sur l'opi-

nion de leur commerce et du bon ordre

de leurs finances, ont mis à la mode cette

manière de tenir tête aux Puissances qui

ont le plus terres et d'hommes; mais

la richesse entraîne une facilité de dépen-

ser, qui engage à excéder ses forces; le

temps présent prend sur l'avenir; les det-

tes publiques étant une fois accumulées,

forment un obstacle à toutes entreprises

politique. Si l'Etat devient pauvre en épui-

sant son crédit,  & les Particuliers

restent riches, ceux ci se détachent en-

<40> core davantage de l'intérêt commun, &

il est plus difficile d'en tirer des secours,

qui ne s'accordent que par zèle ou par

soumission.
 

Ce qui feroit connoître au peuple An-

glois ses véritables intérêts, ne peut rou-

ler que sur trois grands motifs, celui de

la Religion, celui de la liberté, & celui

du commerce. Mais la premier objet est

trop indifférent aux Anglois; ils regar-

dent second comme leur étant parfai-

tement acquis, & ils ne s'occupant plus

que de l'argent; tout va à l'argent chez eux.

C'est de là qu'est né chez ces Insulaires ce

systême de corruption qui perdra peut-

être l'Angleterre. Le Roi ayant encore la

disposition de quelques sommes, a d'abord

acheté des voix dans le Parlement, pour

soutenir son autorité; à la fin il a fallu

payer les Représentans de la Nation, pour

leur faire agréer les arrangemens les plus

utiles à leurs intérêts, les empêcher

d'user du pouvoir législatif qu'ils se sont

attribués, pour faire de mauvaises Loix

ou les engager à les détruire par des bills

contraires. Est-ce un Gouvernement par-

fait, que celui qui est réduit à de pa-

reilles extrémités? Convenons cependant

que ce Gouvernement étoit parvenu à un

<41> certain degré de perfection; mais le Peu-

ple a abusé du pouvoir qu'il avoit obtenu.

Il auroit besoin de se faire des principes

plus certains, & de mieux régler le choix

de ses Représentans & l'usage du pouvoir

qui leur est confié.

Depuis l'affreux regne du crue Henri

VIII, les Anglois ont craint leurs Rois

comme leurs plus mortels ennemis. La

gloire du regne d'Elisabeth n'a pu les récon-

cilier avec la Royauté. Les Stuarts se sont

fait mépriser. On a soupçonné ces Mo-

narques d'avoir dans le coeur & dans l'es-

prit des principes despotiques, & de ne

manquer que de force pour les employer.

Hélas! ces Princes infortunés manquoient

plutôt de toute espece de principes; leurs

Sujets les ont durement corrigés. Il pa-

roît que les Anglois n'ont point senti &

ne sentent point encore qu'il y a un bien

meilleur parti à tirer de la Royauté, que

celui d'anéantir son autorité. Ils auroient

pu rendre leurs Rois utiles, ils rendent

nuls; ils les forcent à trembler, mais ne

les engagent point a bien faire. Ce n'est

point là avoir trouvé ce parfait mêlange

des trois Gouvernemens, qui est vraiment

la pierre philosophale de l'Administration

publique. Oui, le chef-d'oeuvre de l'esprit

<42> humain est ce juste mêlange; mais il y a

toujours à craindre que ces trois rivales

ne cessant jamais de se combattre jusqu'à

l'entier anéantissement de deux; elles peu-

vent bien être admises ensembles pour être

consultées, ou pour rester en subordina-

tion l'une de autre; mais tant qu'elles se

trouveront en concurrence de droit & de

force, elles se choqueront & se détruiront

à la fin.

ARTICLE III. (*)

(*) Ecrit bien avant la Révolution de 1773.

La Suéde.
 
 

La Suéde a éprouvé toutes sortes de

révolutions dans son Gouvernement. A

peine les Rois de ce pays venoient-ils

d'obtenir le pouvoir arbitraire, que Char)

les XII en a dégoûté les Peuples, &; aussi-

tôt après sa mort, on a puni ses Succes-

seurs de son pouvoir, on a rendu la Cou-

ronne élective, & on a soumis l'autorité

Royale à celui des Etats Généraux du

Royaume.
 
 

La circonstance d'une nouvelle Maison

établie sur le Trône, a servi pour déter-

miner la Nation à déférer sans trouble

aux volontés du Sénat. Mais qu'on ne

<43> s'attende pas que cette Administration

doive toujours durer; je viens d'établir le

principe contraire, en finissant l'article de

l'Angleterre.
 
 

Cependant l'avarice n'est point le défaut

des Suédois, comme elle est celui des An-

glois. La soif de l'or est comparée à celle

qu'ont les Hydropiques; plus on a , plus on

souhaitte: par la raison des contraires,

moins l'on a, moins l'on désire.  L'or man-

que en Suéde, les Particuliers le recher-

chent peu; mais on y reçoit volontiers nos

subsides, qui donnent de grandes forces à

l'Etat en général. On y veut du travail,

de la gloire & quelque aisance, le sol y

fournit à peine le nécessaire.
 
 

La nature, marâtre en ces affreux climats,

Ne produit, au lieu d'or, que du fer, des soldats;

Son front hérissé n'offre aux désirs de l'homme

Rien qui puisse tenter l'avarice de Rome.

                                    Crebillon, Rhadamiste.

Tels étoient autrefois ces pays du Nord

qui ont inondé le Monde de leurs habi-

tans. Alors la nature suffisoit à l'homme,

la Religion n'avoit pas encore mis en règle

le mariage; les accouplemens indifférens

y donnoient plus d'habitans que la terre

n'en pouvoit porter. Les moeurs y sont

<44> certainement bien changées; mais il y

reste encore un esprit d'économie & de

désintéressement, le pays même a cette

qualité, qu'à choses égales, il se peuple

plutôt que les autres, quand la guerre a

cessé de le dépeupler.
 
 
 

Ainsi la Suéde s'est raccommodée sensi-

blement depuis qu'elle jouit de la paix,

c'est-à-dire depuis la mort de Charles XII.

Un des plus grands avantages dont le

Ciel puisse douer une Nation, est que le

repose y rétablisse les forces, sans y énerver

le courage.
 
 

En Suéde, l'esprit national est l'hon-

neur; le luxe ni la douceur de l'air n'y

peuvent amollir les habitans. Avec un

tel principe et une semblable Administra-

tion, les affaires Public, moins aban-

données aux Officiers Royaux, doivent

être mieux soignées, la police générale &

particuliere tout autrement exercée, les

intérêts nationaux mieux connus, la cam-

pagne & les petites villes plus habitées &

plus florissantes.
 
 

La vénalité des Offices n'y a pas été

introduite. En France, elle a tout inondé

d'offices bursaux, qui ont ôté toute fonc-

tions aux véritables protecteurs de l'inté-

rêt public; elle est même devenue un

<45> moyen ordinaire de lever de l'argent, &

rien n'a échappé à cette vue.
 
 

La Suéde se tourne de plus en plus en

République, par l'autorité du Sénat &

la fréquence de l'assemblée des Etats

Généraux. La Royauté se réduit à une

simple Présidence, comme celle les Doges

de Venise & de Gênes, & comme seroit le

Roi de Pologne, s'il n'avoit pas des Etats

Héréditaires hors du Royaume.
 
 

Quand de pareilles Républiques vou-

dront conserver leurs prérogatives, qu'el-

les ne se préservent d'élire des Chefs, ayant

pour eux des appuis étrangers, comme

sont les Princes des grandes Maisons ré-

gnantes en Europe, & sur tout ceux qui

possedent ailleurs des Souverainetés con-

sidérables. Plus ces appuis seront impor-

tans, plus le droit d'élection sera en

danger, & la liberté des Peuples près de

sa fin.
 
 

Un Roi de Pologne Electeur de Saxe,

un Roi d'Angleterre riche & puissant en

Allemagne, & même un Prince d'Orange

trop grand Seigneur dans les Provinces

Unies & trop bien allié, tout cela peut

être dangereux pour l'équilibre des suf-

frages & la liberté Républicaine, qui peut

<46> craindre de ne les avoir élevés qu'à son

propre dommage.
 
 

Lorsqu' indépendamment d'un Roi ou

Doges sans autorité, les Etats Géné-

raux d'une Nation sont composés de trois

ordres, Clergé, Noblesse & Tiers Etat,

& même Paysans, comme en Suéde, &

qu'il faut que les délibérations de ces

Ordres différens concourent également

aux décisions, le Gouvernement n'en est

pas moins mixte; car l'Aristocratique con-

siste dans le privilége exclusif attribué à

la Noblesse de gouverner les Roturiers.

Dans la Démocratie, la Noblesse ne fait

que partie du Peuple, & est confondue

avec lui.
 

La Suéde est donc un Gouvernement

mixte, comme l'Angleterre; mais elle n'a

pas encore pris une assiette bien fixe. Mille

circonstances, divers accidens peuvent

déranger l'équilibre de ce mêlange des

différens Gouvernemens. Comment ce

chaos se debrouillera-t-il? Ne sera ce pas

un bien pour la Suede, si la Monarchie

rectifiée et modérée, prend le dessus?

<47> ARTICLE IV.
 
Venise.
 
 

La République de Venise est purement

Aristocratique; les Nobles y regnent,

non avec confusion, mais, au contraire,

avec un ordre & des régles constantes,

qui on fait, avec raison,  l'admiration des

Politiques.
 
 

L'ordre Aristocratique établi a Venise,

n'accorde pas seulement les Nobles entre

eux, il garantit encore la République de

se déformer & de passer & la Démocratie;

il met même quelque frein à la tyrannie,

du moins du plus grand nombre des

Nobles sur les Roturiers. En Pologne, le

Paysan n'est garanti que par le ménage-

ment que chacun a pour son bien; l'ha-

bitant y est serf, ou esclave. A Venise, la

jalousie des Nobles moins aisés, contre

les plus riches, maintient l'ordre, sou-

tient les Loix & la morale, & préserve

de la vexation.  L'habitant est considéré

comme appartenant à la République &

non à la Noblesse, & y est ménagé en

cette qualité.
 
 

Il ne résulte donc de la supériorité de

la Noblesse sur les autres Citoyens, aucun

<48> appauvrissement dans le plat-pays; au

contraire, les Peuples sont fort ménagés

en Terre-ferme, par prudence; on y est

doux, faute de citadelles & d'armée. La

République cherche à retenir ses Sujets

par amour, & elle ne se souvient que ses

Provinces sont pays de conquêtes, que

pour les ménager davantage. Quand on

la dépouilla rapidement par les suites de

la Ligue de Cambrai, les Provinces qui

lui étoient enlevées regrettoient le joug

de Saint-Marc, & y rentroient avec joie.
 
 

De cette observation, il résulte une

chose remarquable pour la matière que

nous traitons, c'est que  le peuple, sous un

Gouvernement aussi Aristocratique que

celui de Venise, jouit cependant des avan-

tages de la Démocratie en Terre-ferme.

Les Nobles de Terre-ferme sont humiliés

par les Nobles Vénitiens, & le Peuple y

est tranquille & heureux: exemple à citer

devant une Monarchie, qui peut plus

aisément l'adopter, que l'Aristocratie n'a

pu le produire.
 
 

Les Républiques sont destinées à con-

centrer leurs forces, & à demeurer con-

tentes de ce qu'elles ont; malheur à elles,

quand elles veulent trancher de la Royau-

té!  ou il leur arrive de tomber sous les

<49> Tyrans, comme la République Romaine,

ou de se ruiner par des guerres d'humeur,

ou par des efforts malheureux, comme

Carthage, & successivement Athenes,

Sparte & Thebes, lorsque ces illustres

Républiques prétendirent dominer sur le

reste de la Grèce, & s'étendre en Italie &

en Sicile.
 
 

Venise elle-même a éprouvé les abus

d'une politique trop raffinée & trop ambi-

tieuse.  Elle avoir trop étendu ses con-

quêtes, sous prétexte d'étendre son com-

merce & celui de ses Concitoyens; elle

avoir inspiré une envie universelle par un

commerce forcé; enfin, elle mortifioit

ses voisins par ses vues inquietes; mais

elle est revenue de ses erreurs, et sent à

présent qu'une sage République observe

plutôt qu'elle n'appuie les intérêts des

autres Puissances dans les affaires géné-

rales de 1'Europe.
 
 
 

ARTICLE V.
 
 

Gênes.
 
 

Gênes imite Venise; mais il s'en faut

bien que les principes de ces deux Gou-

vernemens soient également bons. La

preuve en est dans toutes les révolutions

<50> que nous expose l'Histoire de Gênes;

révolutions venues des défauts internes,

de l'envie des Citoyens, des intrigues

des partis acharnés à se perdre, comme

ceux des Adornes & des Frégoses, appe-

lant alternativement les grandes Puis-

sances du dehors, pour subjuguer la Répu-

blique; & enfin de la concurrence de

deux ordres dans la Noblesse, qui l'on

distingue par les noms d'ancien  de nou-

veau Portique. Il faut convenir cependant

que cette division, qui autrefois a produit

des troubles dans Gênes, a fini par n'a-

voir plus d'autre effet que celui d'une

simple émulation entre les familles; de

nos jours même elle s'est réduite à rien. Il

s'est formé des alliances & des liaisons

d'amour ou d'amitié entre les Nobles des

deux Portiques, & des jalousies entre

ceux d'une même origine, qui ont tout

confondu; ainsi cette cause de séparation

ne subsiste plus. Au reste, il faut qu'il y

ait toujours quelque jalousie entre les

Membres d'un Etat Républicain; quand

elle n'est pas trop forte, elle est utile; car

les uns contrôlent les autres.

La République de Gênes est commer-

çante, et même banquiere. Elle a con-

tracté les défauts des professions qu'elle a

<51> embrassées; la source de ses richesses l'a

rendue odieuse; &, de tout temps, la

réputation des Génois a été leur plus

cruelle ennemie.
 
 

Toutes ces petites Républiques n'ont

souvent qu'un instant de chaleur pour le

bien commun; c'est dans les premiers mo-

mens d'une liberté recouvrée, ou lors-

qu'on se croit en danger de la perdre

entiérement: alors tout est héroisme &

merveille; mais bientôt, dans le calme,

tout devient indolence & apathie; l'intérêt

particulier occupant seul, mine l'intérêt

général. L'inégalité des fortunes trouble

l'ordre; les places & les honneurs ne

servent plus qu'à nourrir l'ambition des

Particuliers.
 
 

ARTICLE VI.(*)

(*) Il est inutile d'avertie que cet article n'a presque

plus d'application à l'état actuel de la Pologne.
 
 

La Pologne.
 
 

La Pologne, que j'ai déja citée, pré-

sente à la fois tous les inconvéniens de

l'Aristocratie & de la multitude, quoique

le Gouvernement ait ses règles, bonnes en

apparence, & que la Noblesse s'est dictée

à elle même.
 
 

<52> La folie de chaque Nation est de vanter

ses propres Loix, & la sottise des Etran-

gers est d'admirer celles qu'ils ont pris

la peine d'étudier.  Ils se récompensent

par des éloges, du temps qu'ils ont perdu

à les approfondir: on en fait accroire aux

autres, & on s'entête soi-même de ce

qu'on fait & que le reste ignore. C'est ce

que j'ai vu arriver par rapport aux Loix

de la Pologne, tant aux Polonois mêmes

qu'à des gens qui avoient vécu chez eux.

Mais quand la constitution de ce Royaume

eût été bonne, le Pays ni la Nation ne

pouvoient en profiter; & l'on a déja vu,

l'on verra encore mieux par la suite , à

quoi ces belles Loix pouvoient servir aux

Polonois.
 
 

La Pologne se glorifie d'avoir retenu

la puissance Royale dans les plus justes

bornes, leur Roi ne pouvant du faire que

des graces & jamais de mal; effective-

ment, il donne des Charges qu'il ne peut

ôter; il accorde rémission des peines, &

n'a pas ce qu'on appelle droit de vie &

de mort. Mais peut-on conduire les

hommes par les seules récompenses &

sans la crainte des peines? On est flatté

par l'espérance; mais le commun des

hommes manque à tous ses devoirs, faute

<53> de crainte. Le Roi de Pologne homologue

les délibérations de la République, & ne

peut les hâter ni les changer.
 
 

Nulle liaison entre les différentes partis

de l'Etat; nulle discipline, & impossibilité

de l'introduire au milieu des voisins ou bar-

bares ou ambitieux.
 
 

L'esprit & la valeur des Polonois ont

pu leur être utile & glorieux il y a cent

ans & plus; mais depuis que les autres

Nations ont appris tous les nouveaux

Arts qui rectifient leur Gouvernemens, &

ont fait tant de découvertes modernes

dans le métier de la guerre, la valeur

Polonoise devient inutile, faute de nerf

& de conduite. Nulle voix n'est écoutée

dans les Diètes,  & leur éloquence natu-

relle (car ils en ont) est en pure perte;

les privilèges s'opposent à tout , & n'ex-

citent à rien. Le Pays est pauvre en

argent, & même en productions. Chaque

Noble a droit de préférer son économie

particulière, à celle du bien général,

qu'il n'est considéré que de fort loin. La

nécessité de l'unanimité dans les suffra-

ges, est à la vérité une grande sûreté

pour conservation de  leur précieuse li-

berté, & pour faire garder à leurs Rois les

pacta conventa: mais c'est aussi un grand

<54> obstacle à tout bien; car il arrive souvent

qu'un fou qui proteste, l'emporte sur qua-

rante mille sages qui votent.
 

De-là, nulle défense ni sûreté pour

l'Etat. La Pologne reste ouverte de tous

côtés, & n'est plus qu'au premier occu-

pant, elle n'aura bientôt plus de force

que dans sa foiblesse. On enviera  peu une

telle conquête, on on la rendra aussi fa-

cilement qu'on s'en sera emparé; & les

Souverains voisins qui se la disputeroient,

savent qu'aucun d'eux ne se l'annexera à

demeure.
 
 

En France, nous tendions à cette Anar-

chie sous notre ancien Gouvernement

féodal, lorsque peu à peu nos Rois de la

troisième Race ont détruit l'Aristocratie

pied à pied. On ne peut pas dire absolu-

ment que des principes bien médités aient

consommé cet ouvrage; un objet conti-

nuel d'inquiétude & d'heureux hasards

l'ont conduit.  Le pouvoir choquant de

nos Ducs & Comtes Souverains les ont

d'abord séparés de l'intérêt commun de

leurs Pairs: la jalousie des plus foibles,

l'heureuse félonie de quelques-uns, des

confiscations applaudies par les égaux en-

vieux, des mariages & des donations;

telles sont les voies par où la Monarchie

<55> a dissipé les ligues; c'est par la discorde &

la défiance que la Souveraineté a été heureuse-

ment employée par nos Rois.
 

La différence entre l'Aristocratie de

Pologne & celle de notre Gouvernement

féodal, est que la première a reçu des

règles fixes, & que ces règles ont établi

une sorte d'égalité entre les Membres,

quoique sous des classes différentes; au

lieu que la seconde n'ayant jamais été

établie que par le hasard de différentes dé-

grés d'usurpation, elle n'a point eu de loi

certaine; nos Rois se sont trop bien con-

duits pour le permettre: fixer des loix à

un abus, c'est l'autoriser & le rendre du-

rable. La loi du plus fort avoit cette

usurpation; elle devenoit odieuse, & ainsi

elle n'a jamais été plus proche de sa des-

truction, que dans le temps de sa plus

grande force.
 
 

ARTICLE VII.
 
 

Le Corps Germanique.
 
 

C'est une association des Princes Sou-

verains & de Villes libres, qui doit être

considérée en elle-même comme une vé-

ritable Aristocratie.

<56> Le Corps Germanique a grand nombre

de ces Réglemens que je viens de rappel-

ler, qui manquoient à notre Gouvernement

féodal. Ces Loix empêchent du moins le

renversement total du Corps, si elles ne le

conservent pas intégralement, & si elles ne

préviennent pas son affoiblissement.
 
 

On ne dira pas du Corps Germanique,

qu'il soit acéphale; sa tête(*) pèse autant

* [En supposant la Couronne Impériale toujours

appartenante au Maître des Etats Austrichiens.]

que tout le corps, si même elle ne l'em-

porte: semblable au Jupiter d'Homere,

qui se vantoit de pouvoir enlever tous les

Dieux de l'Olympe à la fois avec une

châine. Il faut faire entrer dans la suppu-

tation des forces de la Maison d'Autriche,

la grande supériorité de puissance attachée

à l'union de ces Etats sous un même

Maître en comparaison des Puissances

dispersées dans l'Empire, qui se ligue-

roient ensemble s'il étoit question de résis-

ter à leur Chef.
 
 

Mais il faut convenir qu'heureusement

pour l'Europe, il y a encore bien loin des

progrès que l'Empereur a faits sur les Vas-

saux de l'Empire, à ceux qu'il voudroit

peut-être faire, & à ceux qu'ont faits les

descendans de Hugues Capet.

<57> Le Chef d'un Corps tel que l'Empire,

ayant acquis une certaine mesure de puis-

sance, doit se sevir de tout pour l'ac-

croître; les droits ou les prétextes pour

l'établir ne lui manqueront point; qu'il ne

néglige aucune es occasions de les faire

valoir, & ce ne sera  plus que l'affaire du

temps; il employera pour lui les avantages

d'un inconvénient qui, s'il ne le faisoit va-

loir, ne seroit rien en lui-même; c'est l'iné-

galité entre les Membres: il engagera les

grands Vassaux, en les flattant de plus de

grandeur;  les petits, par un secours qui

leur deviendra nécessaire, &, à l'ombre de

la protection, il amenera leur  dépendance.
 
 

ARTICLE VIII.
 
 

La Hollande.
 
 

La Hollande, ou, pour mieux dire, l'al-

liance des Sept Provinces-Unies, a plu-

sieurs objets; conserver sept Souverainetés

particuliers, purement Démocratiques,

dans leur indépendance l'une de l'autre;

maintenir l'association de ces provinces

pour le bien commun, & en gouverner les

intérêts politiques au dehors.
 
 

Cette association est également Dé-

<58> mocratique; elle est conduite par pe-

tit nombre de Députés des peuples, qui

n'ont qu'un caractère momentané, & qui

retombent dans l'état privé & dans l'éga-

lité, lorsque le temps de leur commission

est fini.
 

On connoît peu de Noblesse originaire

en Hollande. Ce qui en reste est suspect

au Gouvernement. Tel en est l'esprit; &

quoique le temps les abus travaillent à

défigurer tous les jours les plus salu-

taires constitutions, ce pays-là n'a pas

encore renoncé aux siennes. Ainsi voilà

un Gouvernement vraiment Démocra-

tique: quant à sa bonté, on peut en ap-

peller aux effets.
 
 

Tout le terrein des Sept Provinces-

Unies, en déduisant les eaux qui y sont

enclavées, n'a pas plus d'étendue que

notre Normandie. Un si petit pays a fait

le plus grand commerce dans les quatre

parties du Monde, & en fait encore un

considérable.  Il a fourni des sommes im-

menses pour divers établissemens, & a

subvenu à des guerres qui auroient fait

succomber les plus puissants Monarchies.

Mais ce qui est plus admirable, c'est la

perfection intérieure du pays en toutes

choses. C'est ce bon entretien, cette

<59> propreté presque divine qui regne dans le

public, comme dans le particulier, & qui

procure des beautés inconnues ailleurs. Si

les Souverains raisonnoient bien, il semble

qu'ils ne devroient permettre les profits

du dehors, que quand toutes les perfec-

tions du dedans sont épuisées. Il y a long-

temps que la Hollande en est là, & cela

se continue par soi-même, sans aucune

altération, ni relâchement, & avec des

soins & une patience nécessaires, si l'on

veut, à la situation du pays; mais qui,

passant le besoin, montre bien que cette

assiduité infatigable est propre à la Na-

tion.
 
 

En général, que l'on voyage dans les

lieux où une République avoisine un Etat

Monarchique, il se trouve toujours des

enclaves par où ces Souverainetés diffé-

rentes sont mêlées ensemble. On connoît

aisément quelles sont les terres de la Ré-

publique & celles de la Monarchie, par

le bon état des ouvrages publics, même

des héritages particuliers; celles-ci sont

négligés, celles-là sont en valeur & flo-

rissantes.
 
 

Grande étude pour tout Monarque qui

voudra véritablement policer son Etat.

<60> Les ressorts qui produisent ce mouvement

dans les Républiques, sont-ils absolument

ennemis de la Royauté? S'ils le sont,

qu'on les exclue; rien n'est plus juste:

mais si, en les discutant, &, pour ainsi dire,

en les anatomisant, on trouve qu'ils n'y

nuisent pas, & même qu'ils y servent, on

ose l'avancer ici, quelle stupidité d'en

négliger l'examen & l'application!
 
 

L'intérêt du Peuple est l'ame de la Ré-

publique des Provinces-Unies. On y

reconnoît la puissance publique dans

l'effet des Loix; chacun est parfaitement

libre dans ce qui ne nuit point aux autres.

De l'usage de cette liberté, & de cette

multiplicité d'intérêts qui agissent sans se

choquer, résultent des effets immenses

du commerce. Il paroît de loin que c'est

la suite d'une convention entre tous les

Commerçans de Hollande; mais c'est

une erreur.  Il en est de l'accord des

Hollandois entre eux, comme d'une four-

milliere ou d'une ruche d'abeilles, où

chaque insecte agit suivant son instinct.

Il résulte de leurs travaux un grand amas

pour les besoins de la Société; mais cela

ne s'est point opéré par des ordres su-

prêmes, ni même par des Magistrats qui,

<61> obligent chaque individu à suivre les vues

de leur Chef.
 
 

Une partie des défauts de notre Com-

merce porte sur ce préjugé. On prétend

faire vouloir & agir ce qui ne peut vou-

loir & agir que librement: on ignore

que les différens intérêts du Commerce

sont aussi multipliés qu'il y a de Négocians

dans un Etat; mais il ne faut pas que

l'admission d'une branche soit l'exclusion

d'une autre; au contraire, que chacun

suivre son objet avec liberté, & chacun y

trouvera son compte. Ainsi cette science

du Commerce n'est pas plus être do-

minée par les Chefs du Gouvernement,

que la Philosophie ne être comman-

dée par un Souverain. Il y a long-temps

qu'on a dit qu'il ne faut au Commerce

que protection & liberté, & peut-être

même abandonneroit-il  l'une, pour jouir

pleinement de l'autre.
 
 

Quand nous voudrons étudier quelques

principes du Gouvernement de Hollande,

nous en trouverons des traces sans sortir

de chez nous, dans la portion des Pays-

Bas que nous avons acquise, & qui forme

une de nos frontières. Ces Peuples s'y

gouvernent encore par des Magistrats

Municipaux.  Les Flamands doivent être

<62> nés avec un esprit de justesse & d'écono-

mie plus propre à l'Administration que les

autres Peuples.
 
 

Ce qu'on a laissé subsister dans les

Provinces des Pays-Bas, assujetties à des

Monarques, de l'ancienne méthode de

lever les impositions, sert plus qu'il ne

nuit à l'Agriculture & au Commerce;

tout s'y ressent encore de l'excellent

Gouvernement de Philippe le Bon; cet

esprit d'économie & cette liberté dans

l'action du Gouvernement intérieur, qui

avoient rendu les derniers Ducs de Bour-

gogne si riches en argent comptant, &

plus puissants que nos Rois.
 
 

De là, il résulte que dans ces Provinces

on voit les villes les unes sur les autres, les

bourgades florissantes, la campagne bien

cultivée; tout y abonde, tout est soigné.

Les Loix féodales y sont simples & non

gênantes, & les Nobles n'y paroissent pas

faits pour dominer.  L'esprit Flamand ne

peut guere s'élever au dessus des matières

économiques & de conduit privée, mais

ces Peuples ont un bon jugement; ils sen-

tent, ils s'estiment, & n'envient point aux

autres le feu extravagant de l'imagination.
 
 

Au reste, tout Gouvernement a ses dé-

fauts.  Celui de la Hollande a senti, dès les

<63> premiers temps de son établissement, le

besoin d'un Général dans les occasions

délicates, telles que les guerres défensives

& tous les temps difficiles.
 
 
 

Dans les conjonctures pressantes; les

Romains s'écartoient à un certain point

de leur jalousie de liberté, & créoient un

Dictateur; mais à la fin les Généraux

illustres enchaînerent la République. La

Hollande a senti combien cet exemple

pouvoit lui être appliqué.  Elle l'éprouvé

depuis sa naissance, en recevant les ser-

vices & écartant les dangers de la Maisons

de Nassau. Il n'y a plus que la reconnois-

sance & les grands domaines possédés

dans la République, qui la lient encore

avec ceux de cette Maison.  Elle sait

qu'elle pourroit trouver ailleurs assez de

grands Capitaines pour la diriger, ou con-

duire ses armées, & qu'elle peut se suffire

à elle-même pour ses Loix.
 
 

Le Magistrats étant, en Hollande, à

temps & amovibles, il pourroit  arriver

que des gens neufs dans les affaires, étant

élus, ne gouverneroient pas l'Etat selon

ses principes & sur les derniers erremens

de leurs prédécesseurs. On y remédie

d'une maniere qui peut s'appliquer dans

toutes sortes d'occasions semblables. On

<64> a établi des Conseillers-Pensionnaires qui

sont perpétuels, mais qui ne président pas

les Assemblées, & n'ont point les Dépo-

sitaires de la Règle, proposent, excitent,

avisent; mais ne sont les maîtres de rien, si

ce n'est par l'empire de la raison & de

l'expérience: par-là la liberté est en sûreté,

& les règles sont conservées.