<67>CHAPITRE III [II]
ARTICLE IX.
La Suisse.
[622]La Suisse est moins florissante que la Hol-
lande, le terrain y est fort ingrat, les hab-
<68>tans en sont aussi lourds, mais plus grossiers,
[625]le défaut des conversations, ou pour mieux
dire d'imagination, rend les Hollandois inha-
biles aux Belles-Lettres; mais la grossiereté des
Suisses ne leur laisse qu'un instinct droit
pour leurs affaires, nulle vûe pour le Com-
[630]merce, & toutes les vertus Militaires en par-
tage, excepté celle du Commandement: aussi
se vendent-ils pour la Guerre, & c'est un
des principaux trafics qui jette quelqu'argent
en Suisse.
[635]Si un tel Pays étoit condamné à
apparte-
nir à un Monarque, ce seroit bientôt le
plus miserable de tous les Royaumes, & d'ail-
leurs les Suisses serviroient aussi mal un Sou-
verain , que le Souverain les commanderoit
[640]mal; c'est ce qu'ils ont fait voir lorsqu'ils
ont secoué le joug.
En quel Pays trouve-t-on des montagnes
cultivées jusqu'au sommet comme dans la
<69>Suisse? la seule
liberté inspire le travail.
[645]Ce qui perfectionne encore l'intérieur des
Républiques, c'est la petitesse des districts,
les Magistratures populaires ne réussissent pas
ordinairement à conduire une étendue de
Pays fort considérable; pour bien faire il ne
[650]leur faut qu'une ville, ou quelques villages
de dépendance; & quand leur district s'étend
davantage, ils en négligent les extrémités,
ils favorisent ce qui est plus proche, ils ex-
citent des jalousies entre les villes d'égales
[655]forces, ils aspirent à la Tirannie; & telle a
été la principale cause en Italie de tant de
Républiques tirannisées par leurs Magistrats.
D'ailleurs les soins multipliés sont plus fré-
quens & plus assidus sur un objet de peu
[660]détendue, les intérêts réciproques se combi-
nent mieux, les contrariétés sont moins con-
sidérables. La Suisse est un Pays de toute
égalité entre les Citoyens, & s'il y en a un
<70>au monde où on ait égard au mérite dans
[665]les élections, on dit que c'est celui-là, le
mérite s'examine avec bon sens & par des
sensations plus physiques que spirituelles; c'est-
là toute la pénétration de ces Peuples: nous
ne la leur envions pas, mais peut-être nous
[670]serviroit-elle mieux que ce que nous appel-
lons sagacité.
ARTICLE X.
La France.
La France est une Monarchie absolue dont
le Despotisme est tempéré par la raison &
par la Justice, qui suggere au Monarque de
[675]recevoir aide & conseil de ceux qu'il lui
plaît de choisir dans les trois ordres de son
Etat. Nous en parlerons assez dans les Cha-
pitres suivans.
<71>ARTICLE XI.
Espagne.
L'Espagne a des Colonies qui lui rappor-
[680]tent de l'argent, la Hollande en a qui ne lui
rapportent que des épiceries: cependant ce
petit Etat est cent fois plus fort que ne lui
promet l'étendue de son terrein. L'Espagne
est cent fois plus foible à proportion de son
[685]continent, comparé à celui des Provinces-
Unies; le dedans de ces Provinces est flo-
rissant par-tout & fourmille d'habitans, l'in-
térieur de l'Espagne n'est que misère.
Plus il vient de richesses du nouveau mon-
[690]de en Espagne, plus le partage s'en fait avec
inégalité & engendre par conséquent tous les
maux Politiques que produit entre Citoyens
l'inégalité des biens.
La plus grande partie de ces retours en
[695]espèces va au Roi d'Espagne & ensuite à
<72>quelques-uns de ses Officiers qui s'enrichis-
sent la plupart par prévarication; chargés
de maintenir l'ordre, ils ont intérêt de le
troubler.
[700]Après les Vicerois & Gouverneurs, quel-
ques Marchands Espagnols y participent, non
par un travail industrieux de manufacture
ou de Commerce; mais en prêtant leurs
noms pour frauder la Loi par subtilité & par
[705]tromperie, & presque tout le reste de ces
retours, passe légitimement aux étrangers.
J'avancerai donc qu'en Espagne l'on trou-
vera le plus de quoi prouver combien l'iné-
galité des richesses est un mal entre Citoyens,
[710]& il y a de certains principes, où le préju-
gé d'un raisonnement demande des exemples
frapants, & celui-ci est du nombre.
On prétend généralement que des Citoyens
fort riches font un grand bien dans un Etat,
[715]en ce qu'ils font travailler les autres.
<73>Je conviens que dans un Etat commer-
çant, il y aura toujours de ces colosses de
fortune qui font un usage supportable de
leurs biens; mais quelques bon effets qu'on
[720]tire d'un mal, ils ne font que l'adoucir &
ne détruisent pas le mal en lui même.
Pour le prouver, qu'on examine quel étoit
l'Etat d'Espagne avant la découverte de l'A-
mérique, & si l'on remonte à ces tems les
[725]plus anciens, les Espagnes passoient pour le
Pérou de l'Europe, on ne voyoit point alors
de Pays plus peuplé ni plus cultivé, plus abon-
dant en bestiaux, plus riche en tout, & mê-
me il y avoit de l'or, non cet or que les Es-
[730]pagnols ont été chercher si loin avec tant de
cruauté.
Quand les Maures les conquirent, il faut
voir les relations qu'ils font de ces heureux
Pays, & les Arabes étoient connoisseurs.
[735]La suite des Guerres civiles, est toujours l'aug-
<74>mentation du Despotisme, car les Peuples
veulent se reposer, quand les factions & les
factieux sont détruits. C'est ainsi que les Rois
Chrétiens devinrent plus absolus que ci-de-
[740]vant, lorsqu'ils eurent regagné leurs petits
Royaumes, ils souffrirent les Maures qui
voulurent se soumettre, & rien n'étoit en-
core plus fertile que l'Espagne, mais son
abondance alloit décliner.
[745]Ferdinand le Catholique chassa tous les
Maures & les Juifs, il en fut fort loué par
le Pape; l'Espagne perdit un tiers de ses ha-
bitans. Ensuite on découvrit l'Amérique,
l'Espagne en fit sa conquête & voici ce qui
[750]lui est arrivé.
Plus de la moitié de ses habitans alla peu-
pler l'Amérique; ces nouveaux Colons ont
envoyé dans leurs Patries quantité de den-
rées étrangères dont on se passoit bien aupa-
[755]ravant & surtout beaucoup d'or & d'argent.
<75>On diroit que cet or étranger répugne à
prendre racine chez les Espagnols qui l'ont
découvert, car il glisse pour ainsi dire sur la
n pérficie de leur Pays & il ne paroît que
[760]chez les autres Nations.
Depuis cela l'Espagne a moins de Manu- <
factures, elle a abandonné l'agriculture & a
augmenté en luxe, source de ruine pour les
Peuples les plus conquérants: quelques Grands
[765]enrichis par la découverte des Indes prê-
chent le luxe par leurs exemples, les Rois
sur-tout se sont jettés dans une ambition ex-
travagante.
Philippe II. prétendoit conquérir la Fran-
[770]ce & l'Angleterre, & ne se cachoit pas de
viser à la Monarchie Universelle dont on se
réjouissoit en effet; mais à quel prix. Flotte
armée d'étrangers, travaux pour forcer la
nature, bâtiment de mauvaise goût, corrup-
[775]tion, mille chemins par où l'argent sort du
<76>Royaume, & aucun pour y rentrer. On peut
comparer l'or des Indes qui vient en Espa-
gne à celui que les particuliers gagnent au
jeu, il ne profite point, on le dissipe folle-
[780]ment, & on finit par perdre son Patrimoine.
Ce mauvais principe de conduite est si
opiniâtre pour le malheur de l'Espagne, qu'il
subsiste encore aujourd'hui, & qu'après, tant
de contretems, où la Providence a armé les
[785]causes apparentes, l'Espagne ne fait pas un
seul bon emploi pour le Pays de toutes les
richesses qui lui arrivent tous les jours.
Tel est l'effet de la mauvaise distribution
des trésors: les riches ne savent que faire
[790]de leur argent, & si les pauvres y partici-
poient, ils en feroient cent bons emplois
avant que d'en faire un mauvais; ils com-
menceroient par se retirer de la misère, ce
qui ôteroit un des fléaux de l'Etat; ils tra-
[795]vailleroient ensuite à s'assurer leur subsistan-
<77>ce; après le nécessaire viendroit l'utile, ils
amélioreroient leur Patrimoine & mettroient
l'abondance dans le Pays. Les riches au
contraire ne peuvent songer qu'au luxe, & le
[800]luxe étend les besoins de l'homme, même
aux yeux les plus sages; le public se fait il-
lusion par quelques travaux extraordinaires,
par quelques établissemens d'éclat ou d'or-
gueil que des riches mieux intentionnés que
[805]d'autres font souvent en faveur du public;
mais qu'on calcule un peu, & l'on trouvera
que les mêmes sommes d'argent ainsi ramas-
sées si elles avoient été distribuées à différens
particuliers eussent bien autrement aidé le
[810]Public.
Les Maures & les Juifs chassés par Fer-
dinand V. & poursuivis encore sous ses suc-
cesseurs par les inhumanités de la Ste. In-
quisition emportérent avec eux beaucoup
[815]d'argent.
<78>Celui-ci avoit tout un autre usage en Es-
pagne que n'a eu celui des Indes, il y étoit
mieux naturalisé, il circuloit, il aidoit le
Commerce, il se répandoit partout.
[820]Je vais récapituler les Articles des pertes
réelles que l'Espagne a souffertes depuis en-
viron ans.
Le tiers de ses habitans perdus par le
bannissement des Maures & des Juifs.
[825]L'argent qui circuloit par les Proscrits.
Les supplices de l'Inquisition.
L'accroissement du Monarchisme & du
Clergé & par conséquent du Célibat, pour
contrecarrer davantage les hérésies du seizie-
[830]me siécle.
Les fondations nouvelles plus Ecclésiasti-
ques que pieuses, animées par les richesses
de l'Amérique.
Le dépeuplement de la moitié du conti-
[835]nent en Europe pour aller défricher l'Amé-
rique & l'Asie.
<79>Les nouvelles maladies venues des Indes
& qui ont choisi l'Espagne pour leur premier
séjour en Europe.
[840]L'acquisition des Provinces éloignées par
la succession de la Maison de Bourgogne.
Les Guerres étrangères pour acquérir, ou
pour défendre d'autres Provinces éloignées.
La mauvaise distribution des richesses des
[845]Indes, l'augmentation du luxe, la diminution
de l'agriculture & des arts, & par-là cette
Nation livrée toute entière à la fainéantise
que lui inspire naturellement la chaleur du
climat.
[850]On reconnoît en tout cela quels peuvent
être les malheureux effets du Despotisme,
quand un seul homme se trompant par ses
passions dans sa fausse Politique, entraîne l'er-
reur universelle de toute sa Nation.
[855]Les Espagnols sont courageux & élevés,
ils aiment l'honneur jusqu'à la gloire. C'est
<80>de là que vient leur amour & leur obéissan-
ce aveugle à leurs Chefs, non par crainte,
mais par une fidélité héroïque; ainsi le ve-
[860]ritable Despotisme est né en Espagne. Char-
les -Quint disoit que toutes les autres Na-
tions vouloient être caressées, & les seuls
Espagnols commandés.
Un gouvernement Républicain ou mixte
[865]se fût conduit tout autrement lors de la
découverte du Pérou: il eût écarté les pen-
chans qui ne viennent que des passions d'un
homme seul, comme sont les Guerres d'am-
bition & l'opulence subite des favoris; il
[870]eût admis la concurrence d'intérêt de toutes
les villes d'Espagne propres au Commerce;
les richesses étrangères eussent tourné au pro-
fit de tout l'Etat, & c'est ce qu'on voit dans
l'Histoire du Commerce de Hollande & de Venise.
[875]Le Gouvernement d'Espagne a eu long-
<81>tems un fonds d'Aristocratie naturelle à tou-
tes Nations conquérantes, comme ont été
les Goths: les Capitaines qui ont affermis le
Trône obtiennent leur part dans le Gouver-
[880]nement Civil par la supériorité qu'ont mérité
leurs services, ces distinctions passent à leur
race, & de là vient qu'on l'appelle grande
Noblesse; elle se regarde comme approchan-
te à la Royauté jusqu'à ce que le Despotis-
[885]me plus rafiné éclaire mieux les prétentions
& son ignorance.
On ne prenoit autrefois les Ministres &
les Conseilleurs d'Etat en Espagne & en Por-
tugal que parmi les Grands, mais de plus
[890]en plus on les écarte du maniement des af-
faires, pour n'y admettre que des gens de fa
veur, de fortune & de quelque mérite.
Mais le Peuple y est encore moins écouté
qu'en France; tous les Officiers de Ville &
[895]de Province sont Officiers Royaux; l'hon-
<82>neur d'émaner directement du Trône est trop
précieux chez cette vaine Nation, pour que
cela soit autrement; les Officiers négligent
leurs fonctions, vexent les humbles & font
[900]hautement des bassesses mieux qu'ailleurs.
Les abus du Gouvernement sont moins
sensibles aux Espagnols qu'à toute autre Na-
tion, contentement passe richesses, la priva-
tion n'est fâcheuse que par le besoin, il leur
[905]faut peu de commodité pour le corps, il
leur faut des chimères dans l'esprit, & tout
les y entretient jusqu'à leur décadence.
ARTICLE XII.
Le Portugal.
Le Portugal démembré d'Espagne en a à-
peu-près le moeurs en quelques articles, l'art
[910]ajoute encore à la nature, le Gouvernement
& la Cour de Lisbonne se modèle sur ceux
de Madrid.
<83>Le Portugal a aussi son Pérou, l'usage
qu'il fait de l'or n'est pas de faire des con-
[915]quêtes en Europe, mais on ne voit pas qui
l'ait encore appliqué à se fortifier, ni à se
rendre heureux: satisfaire le luxe, ou quel-
que caprice, voilà les défauts de la Royau-
té, ces défauts deviendroient des vices chez
[920]un conquérant.
En comparant les abus du Gouvernement
Portugais avec ceux de l'Espagnol, on y
trouvera un principe qui n'est pas indifférent
en Politique, c'est que plus un Etat est petit,
[925]mieux il se gouverne par proportion à un
plus grand de la même espèce: que de con-
séquences à tirer de cette preuve! il est
donc utile de diviser les soins, les biens, les
districts & chaque sphère d'interêts, plus
[930]leur objet est ménagé, plus les ressorts en
sont vifs & soutenus; mais de savoir jus-
qu'où doit se porter cette réduction des ob-
<84>jets, ce seroit peut-être une des premières
& des plus essentielles parties de la science,
[935]pratique du Gouvernement.
On trouvera donc en Portugal le bon &
le mauvais, étant de même espèce qu'en Es-
pagne, le bon est meilleur & le mauvais est
moindre.
[940]Les Colonies Portugaises sont mieux gou-
vernées que celles d'Espagne, elles rendent
davantage à proportion, on y fraude moins,
les Monopoleurs y sont plus rares & mieux
punis; mais tout cela est encore mieux gou-
[945]verné dans les Colonies Hollandoises qui dé-
pendent d'une République.
Le dedans du Portugal est moins miséra-
ble & mieux administré qu'en Espagne, les
Provinces plus peuplées.
[950]Les Portugais n'ont point eu toutes les
sources de dépérissement dont j'ai parlé à
l'Article d'Espagne, mais ils y ont participé.
<85>Ils sont à l'abri des conquêtes étrangères
en Europe, ce qui est encore un très-grand
[955]advantage sur l'Espagne: quel bien de se trou-
ver par état content du domaine qu'on pos-
sède, cette situation produira tôt ou tard de
grands fruits en Portugal, il ne s'agit plus
que d'un regne sage: les intérêts sont sensi-
[960]bles & les moyens dans les mains de la Na-
tion; toute la politique du Conseil de Lis-
bonne se réduit aujourd'hui à se défendre
contre l'Espagne; qu'on y songe donc & par
des moyens plus efficaces que ceux qu'on a
[965]pris jusqu'à cette heure. Ces moyens ont été
de ne se confier aujourd'hui qu'à la seule
Nation Angloise, & pour prix d'une dé-
fense dont le cas est éloigné, on lui donne
toute la réalité d'un Commerce riche exclu-
[970]sif; les Portugais pourront dans la suite par-
tager davantage leur alliance, & leur Com-
merce, par-là ils s'acquéreront un plus grand
<86>nombre d'amis intéressés à leur défense, par
là ils doivent regagner la liberté du Com-
[975]merce, & en recommencer l'usage en s'oc-
cupant eux-mêmes de celui qu'ils peuvent
faire pour leur besoin, sans recourir à des
voisins qui enlevent leur subsistance; ce sont-
là les véritables intérêts de cette Nation.
ARTICLE XIII.
Sardaigne.
[980]Le Royaume de Sardaigne augmente d'âge
en âge par l'habileté de ses Rois, & les es-
pérances sont grandes d'accroître encore cet-
te nouvelle Monarchie. La Maison régnante,
appellée à la succession d'Espagne, est tou-
[985]jours prête à profiter des jalousies de l'Euro-
pe contre les deux Branches de la Maison
de France & l'Autriche, il ne s'agit que de
l'habileté à profiter des occasions, & jusques
ici cette vertu n'a pas manqué au Conseil de
<87>[990]Turin, si même elle n'a pas passé les bor-
nes. Les Peuples ne peuvent mieux faire que
de se livrer à des Princes si vigilans pour la
prospérité de la Nation.
On peut tolérer à un petit Souverain l'ar-
[995]deur de s'agrandir, elle fait partie de la né-
cessité de se défendre, surtout quand il se
trouve situé entre des Princes puissans & in-
quiets: il n'y a que Machiavel qui puisse al-
ler plus loin que la tolérance dont je parle &
[1000]qui peut passer aux Ducs de Savoye, ce que
leur reproche le Président Jeannin dans ses
avis sur la restitution du Marquisat de Sa-
luc, d'user plus souvent de la finesse des
Africains, que de la franchise des Septentrio-
[1005]naux.
Cette Monarchie est de la proportion qu'il
faut pour être bien gouvernée, aussi le Roi
Victor l'avoit-il autant bien réglée qu'eût pu
l'étre un République; de son tems c'étoit
<88>[1010]pour ainsi dire un Etat tiré au cordeau, on
y pourvoyoit à tout, il en a rédigé toutes
les Loix dans un seul code. Les finances &
l'administration Militaire de même, tout s'y
ressentoit de la propreté qu'on voit dans les
[1015]petits ménages. Les grandes Monarchies
pour se relever de l'indolence qu'entraînent
leurs grandeurs y auroient pu prendre des
leçons utiles & applicables à chacune de
leurs Provinces.
ARTICLE XIV.
Dannemark.
Le Dannemark est sujet depuis long-tems
[1025]à avoir des Rois médiocres, & le rolle qu'il
joue en Europe ressemble à ses Rois.
La terre semble plus neuve en ces Pays-
là qu'ici, les hommes & les animaux y sont
plus forts, la fécondité y donne l'abondance,
[1030]les pâturages sont plus gras, l'Etat y est na-
turellement Militaire.
<89>L'or y manque, il n'est devenu un besoin
dans le Nord que depuis que les Pays Mé-
ridionaux d'Europe en ont régorgé & ont
[1035]entraîné les autres dans un luxe d'exemple;
autrefois le Nord nous a inondé par ses ha-
bitans, & par un malheureux retour nous
l'inondons de nos vices.
De là vient la bassesse qu'ont aujourd'hui
[1040]ces Nations de se vendre pour des subsides;
ils trafiquent ainsi le suffrage de la Nation
dans les affaires générales de l'Europe & leurs
troupes qui en soutiennent les desseins, par-
là ils font cette faute nationale d'entrer dans
[1045]une involution d'intérêts qui ne les regar-
dent point.
On y a conservé l'ancienne forme des
Etats populaires: la Noblesse y fait corps a
part, mais concourt dans les délibérations
[1050]Provinciales. C'est un bonheur pour ces Na-
tions & pour leurs Souverains qu'on y res-
<90>pecte l'ordre que le hazard y a introduit; je
parle de celui qui sépare chaque Province
suivant qu'elle a été acquise successivement,
[1055]par là chaque Province reste distinguée & a
ses Etats séparés qui administrent bien mieux
le dedans de chacune, que ne feroient les
Etats généraux de toute la Nation. Ces Etats
généraux renverseroient la Royauté ou au-
[1060]roient été anéantis par elle & toute Démo-
cratie cesseroit à la fois.
C'est ce qui nous est arrivé en France;
quelques-unes de nos Provinces ont encore
le Droit d'étape, & gouvernent moins mal
[1065]que le reste du Royaume; le Pouvoir ar-
bitraire y a été trop jaloux de ses Droits,
il a préféré le désordre & la misère à tout
ce qui portoit avec soi le caractère de liber-
té; c'est ce qui a fait détruire les Etats na-
[1070]tionaux, & ce qui réduit tous les jours à
moins d'autorité les Etats Provinciaux qui
subsistent encore.
<91>ARTICLE XV.
Le Pape.
Le pape est dans son Etat un Souverain
Despotique, il gouverne ses Provinces par
[1075]des Légats, les villes ont des Gouvernemens,
& en tout cela nulle image de Démocratie.
Le Consistoire ne borne le pouvoir du
Pape que sur les affaires de l'Eglise univer-
selle, ou dans les cas où il s'agiroit d'alié-
[1080]ner le patrimoine de St Pierre; mais les Pa-
pes sont élus vieux, & ne peuvent influer
sur le choix de leurs successeurs; ils ne peu-
vent dont étendre leur pouvoir à toutes les
choses où vont la plénitude de la propriété
[1085]& le Droit héréditaire chez les autres Sou-
verains; ainsi ils respectent les règles & les
usages, ils tirent seulement ce qu'ils peuvent
en faveur du Népotisme.
<92>ARTICLE XVI.
Les Deux Siciles.
Les deux Monarchies renouvellées de Na-
[1090]ples & de Sicile ne dissimulent pas à leurs
Peuples, le dessein qu'elles ont d'aller au
Despotisme le plus absolu & de se modeler
en tout sur celui d'Espagne.
Tant que l'Espagne aura à coeur comme
[1095]aujourd'hui de les assister de toutes ses for-
ces & d'y prodiguer ses trésors, le Roi de
Naples gouvernera absolument ses Sujets, à
peine aura-t-il quelque ménagement de pru-
dence à y apporter, il augmentera ses reve-
[1100]nus, il se formera un Etat Militaire capable
de défense & même d'entreprise, il fera
fleurir le Commerce, il abaissera les grands,
il éteindra les dangereux priviléges de la
Noblesse; en un mot il prendra tout le sis-
[1105]tême moderne des Souverains d'aujourd'hui,
<93>de renverser les grandeurs qui sont entre le
Thrône & le Peuple, pour qu'il y ait plus
loin de lui à ses premiers Sujets.
Mais si jamais l' apui d'Espagne venoit à
[1110]lui manquer avant que d'avoir consommé ses
desseins, on ne sauroit dire ce que devien-
droient ces deux Monarchies & quelle sorte
de pouvoir s'y établiroit.
Ces Royaumes sortent des Gouvernemens
[1115]des Vicerois, & ils ont subsisté de cette sor-
te pendant deux siécles; qu'on se figure quel
pli ils ont pris appartenants à des maîtres
éloignés & administrés par des Gouverneurs
de différent caractère, envoyés & dirigés
[1120]par la nécessiteuse maison d'Autriche; tou-
te la puissance publique ne s'y est occupée
que de tirer le plus d'argent qu'elle a pu des
Pays; de la part du Gouvernement, faire
souffrir aux Sujets par des voies foibles ce
[1125]qu'on ne pourroit exprimer, éprouver de
<94>fréquentes révoltes & se contenter de préve-
nir les révolutions totales.
Un Peuple entier prend ces mauvaises ha-
bitudes sous les mauvais Gouvernemens, com-
[1130]me un enfant qu'on éleve mal; ces habitudes
peuvent passer, mais elles tiennent long-tems
au fonds du caractère.
L'Histoire ancienne ne dit point que les
Napolitains & les Siciliens fussent originai-
[1135]rement plus inquiets que les Toscans, ainsi
c'est des nouvelles habitudes que je parle
que sont venus des Nobles insolents, des
Peuples mutins & des moeurs scélérates; il
faut la verge de fer pour réprimer tant de
[1140]vices politiques & moraux.
Avec cela le Pays n'est pas misérable; la
foiblesse du Gouvernement précédent a laisse
aux Peuples toute la liberté nécessaire pour
travailler à leurs affaires.
[1145]Naples est une Capitale des plus florissan-
<95>tes de l'Europe, la Sicile est aussi bien cul-
tivée que si Cérès s'en mêloit encore.
ARTICLE XVII.
Modène & les autres Etats d'Italie.
Le Duché de Modène est le seul des Etats
particuliers d'Italie qui nous reste à nom-
[1150]mer: on y a éteint dans ce siécle Mantoue,
Parme, Plaisance & Toscane, c'est le tour
de Modène de subir le sort de tous les pe-
tits Tirans d'Italie qui sont devenus la proye
des Grands; image honteuse parmi les hom-
[1155]mes de ce qui se passe parmi les animaux
féroces.
Toutes ces Souverainetés particulieres ont
dû prévoir leur perte dès qu'elles ont cessé
d'avoir un Etat de troupes suffisant pour se
[1160]défendre & pour figurer parmi leurs égaux.
Non de ces troupes de réserve & de solde,
plus moles que des femmes & plus pultron-
<96>nes que des lièvres, mais composées d'hom-
mes qui fassent leur unique métier de la Guer-
[1165]re & qui ne craignent pas de mourir.
Tous ces Souverains n'ont pas manqué
d'autorité sur leurs Peuples, leur revenu étoit
bien fondé, ils gouvernoient des Pays ri-
ches & fertiles, on y a joui de la liberté
[1170]nécessaire pour entretenir l'abondance; mais
qu'est-ce que le bonheur quand on n'est pas
sûr de sa défense? c'est un beau songe qui
passe, ce n'est qu'une victime engraissée.
Depuis Charles VIII. qui alla troubler l'I-
[1175]talie, ces beaux Pays sont à tout moment la
proye du soldat effréné qui porte la rapine
& l'incendie dans les héritages; les Italiens
ne connoissent plus pour toute résistance que
quelques vengeances sourdes dont ils payent
[1180]les injures ouvertes.
Le Grand Duché de Toscane se ressent
des bienfaits du Gouvernement Républicain,
<97>& de là les Toscans sont passés sous l'auto-
rité des Princes riches par eux-mêmes &
[1185]toujours Commerçants, moyennant quoi les
Droits & la dignité du Souverain ont pû se
passer du sang des Peuples; mais ils vien-
nent de tomber entre les mains des Alle-
mands.
ARTICLE XVIII.
Souverains d'Allemagne.
Les Souverainetés particulieres d'Allema-
[1190]gne & les Provinces héréditaires de la mai-
son d'Autriche sont gouvernées de même.
Un Souverain des Etats provinciaux en Al-
lemagne n'est point gêné dans l'exercice de
son pouvoir, les Etats qu'il assemble four-
[1195]tissement sur ses très gracieuses demandes le
don gratuit qui convient; un goût trop
exquis, une magnificence inquiette, n'ins-
pire pas ordinairement aux Princes Allemands
<98>d'excéder de beaucoup leur dépense accou-
[1200]tumée.
Il leur faut du vin & des chevaux, com-
me il falloit au Peuple Romain du pain &
des Spectacles, quelque douceur naturelle,
beaucoup d'humanité entre ces Peuples tran-
[1205]quilles & robustes: voilà ce qui écarte de
chez eux à la fois la tirannie & l'anarchie.
Tous ces Pays sont heureux; ils se sont
procuré l'abondance, & dans le besoin ils
peuvent faire des efforts qui n'énerveroient
[1210]pas sensiblement la campagne; c'est ce qu'on
a pû remarquer dans l'électorat de Bavière
& dans les deux Palatinats, lorsque les Sou-
verains y ont attiré des vengeances cruelles
sur des Peuples innocents.
[1215]La Noblesse y concourt avec le Peuple
aux délibérations nationales: elles ne se dis-
tingue que par de vieux châteaux, de longs
titres, des alliances épurées de roture, le
<99>Commandement à la chasse & le talent de
[1220]boire.
Parmis ces Souverains il y a des Rois;
mais leurs Royautés sont hors de l'Allema-
gnè; ce n'est pas ordinairement la Royauté
étrangère qui est la mieux gouvernée: ils se
[1225]plaisent davantage dans leur Patrie & une
Patrie si aimable.
La Saxe est peut-être le Pays du monde
le mieux gouverné par des Etats, & c'est-
là où l'on trouvera véritablement un plus
[1230]heureux mêlange de Monarchie & de Dé-
mocratie. Les finances des Souverains sont
en ordre & au large: tout y est bien réglé:
elles ont la réputation & le crédit nécessai-
res: le Roi Auguste II. tiroit de ses Peuples
[1235]des sommes immenses qu'il dépensoit comme
il vouloit à ses plaisirs, ou à sa Politique;
rien n'épuisoit son épargne, & l'abondance
augmentoit toujours dans la Saxe.
<100>Le Roi de Prusse entretient cent mille
[1240]hommes de troupes réglées, leur nombre &
leur taille paroissent également disproportio-
nés au nombre de ses Sujets à l'étendue
de ses Etats.
L'Empereur tire de ses Pays héréditaires
[1245]plus que les autres Princes & Electeurs de
l'Empire ne tirent des leurs, car les besoins
& les desseins de l'Empire y sont plus im-
portants aux Peuples. Cependant l'affoiblis-
sement après de grandes Guerres n'y a pas
[1250]été si sensible qu'en France & en Espagne.
C'est que les Peuples s'y gouvernent eux-mê-
mes, leurs intérêts sont ménagés par d'autres
suffrages que par les horribles lumières de
nos Traitants: les Peuples tirent des conjonc-
[1255]tures le moins mauvais parti qu'ils peuvent.
Ils choisissent les genres d'impositions les
moins facheux pour la Campagne, ils les le-
vent eux-mêmes avec le moins de frais &
de vexations.
<101>[1260]On se convaincroit encore davantage de
tous les principes en parcourant l'Allemagne;
on y trouveroit différents degrés de Démo-
cratie, & qui selon les intérêts du Public y
sont plus ou moins abondants, & les Sou-
[1265]verains plus ou moins riches & respectés,
la mesure de la Justice étant celle du succès
du Gouvernement.
ARTICLE XIX.
La Russie.
L'Empire de Russie ou Moscovite n'étoit
compté il y a cinquante ans parmi les
[1270]Nations barbares: on confondoit celle-ci
avec les Tartares & les Cosaques.
Un seul homme l'a tirée de cet état &
l'a rangée parmi les Puissances considérables,
redoutables & très-digne qu'on réprime son
[1275]trop de pouvoir; car cette Puissance étant
arrivée soudainement à la politesse s'est trou-
<102>vée d'une grandeur immense; & on négli-
geoit l'immensité par le mépris de la bar-
barie.
[1280]Pierre le Grand a donc été à la fois Lé-
gislateur & Conquérant; ce qui constitue un
des plus grands hommes que le monde ait vu.
Outre la vaste étendue de leur Empire,
les Czars se trouvent en possession d'une au-
[1285]torité sans bornes sur leurs Peuples; respect
& dévouement de sujetion, tel qu'on le voit
naturellement chez des Peuples doux & Bar-
bares. Il sont chefs de la Religion & de
l'Etat.
[1290]Pierre le Grand étant donc réellement le
maître de ses Peuples en a fait tout ce qu'il
a voulu & n'y a pas perdu de tems.
Le progrès de la politesse n'y est peut-
être pas fort grand encore, mais les princi-
[1295]pes en sont si bien fondés qu'elle fait tous
les jours de nouveaux progrès sans Princes
<103>capables, sous des minorités & sous des
femmes de peu de mérite.
A un Peuple ainsi composé il faut d'au-
[1300]tres Loix qu'à ceux qui sont pleinement sor-
tis de la Barbarie, il faut partout exciter
aux arts & même au luxe: il faut attirer les
étrangers, non pour augmenter les habitans &
pour peupler, mais pour inspirer des ma-
[1305]nières polies & le bon goût.
La Politique Russienne se trompe, si elle
continue à entreprendre des Guerres d'ambi-
tion. Cet Empire n'a déjà que trop d'éten-
due & assez de côtes & de fleuves pour fai-
[1310]re un grand Commerce; il ne devroit entrer
que dans des Guerres où il pût se gagner
l'amitié & le concours des étrangers, faire
oublier l'excès de sa puissance, & non pas
s'attirer l'envie dès la naissance de sa Politi-
[1315]que: déjà l'Europe se repent de lui avoir
prêté des secours propres à le perfectionner &
<104>de s'être
endormi sur ses premiers progrès.
Le Czar, despotique comme il est sur ses
Peuples, n'élevera certainement pas sa No-
[1320]blesse à côté de lui; au contraire, on a déjà
vu Pierre le Grand travailler efficacement à
abaisser les Boyards; ses successeurs admet-
tront le mérite aux places & éleveront les
gens de service. Le tems de l'Aristocratie
[1325]est passé, quand le Despotisme a commencé
sans son secours.
ARTICLE XX.
La Turquie.
L'Empire Turc est le comble de toutes
les humeurs du Despotisme & de la Tyrannie.
Il faut aux objets un grand jour pour les
[1330]connoître; qu'on se convainque, en considé-
rant l'Etat de la Turquie, de tous les maux
que peut causer le Gouvernement Monarchi-
que sans l'admission d'aucune Démocratie.
<105>Car dans tout ce que j'ai dit précédem-
[1335]ment des Etats les plus Despotiques, il y a
toujours un certain nombre de suffrages pro-
pre à représenter les intérêts de la chose pu-
blique; si c'est la Noblesse qui approche seu-
le du Trône, elle est en grand nombre, elle
[1340]a ses intérêts, des terres en propriété, &
elle se fait écouter: si la Noblesse gouverne
séparément, le Peuple emprunte son organe;
si la Noblesse concourt avec le Peuple,
c'est une véritable Démocratie.
[1345]Mais en Turquie la volonté seule du Mon-
narque fait les Loix & conduit tout, ou plu-
tôt ne conduit rien.
Dans cet Empire barbare ce n'est ni la
cruauté des supplices, ni la procédure Mili-
[1350]taire de la Justice criminelle, ou les chûtes
subites des Grands de la Porte, qui consti-
tuent la Tyrannie de ce Gouvernement; peut-
être trouveroit-on de grands traits de Justice
<106>dans ces pratiques effrayantes: ce sont bien
[1355]d'autres effets de servitude qui causent la dé-
cadence de cet Empire.
On n'y voit point des grandeurs innées,
mais le mérite n'y gagne rien, les choix
sont guidés par l'avarice, ou dictés par le
[1360]caprice, & les Officiers sont déposés par la
même méthode.
Il n'y a pas plus de propriété dans les
biens que dans les Charges, les dépossessions
des biens viennent de la cupidité & de l'en-
[1365]vie, mais rarement de la Justice.
Tout ce qui a quelqu'autorité sur le Pu-
blic est Officier du Souverain, ou plutôt en
est l'esclave.
Ces Officiers ne savent d'où ils viennent,
[1370]ni où ils vont, ils sont tirés du nombre des
enfans de Tribu élevés dans le Sérail, &
leur race meurt avec eux, quoiqu'ils laissent
beaucoup d'enfans; mais leurs biens retour-
<107>nent à l'épargne du Prince; par là chacun n'est
[1375]en ce monde que pour soi & ne peut songer
qu'au présent; ce présent étant fort court,
il le brusque par l'avarice & la débauche:
de quel usage seroit le mérite?
Le moindre Officier représente dans ce
[1380]qui lui est confié toute la rigueur du Despo-
tisme du Souverain.
Les défauts du Gouvernement Turc atta-
quent plus la Police que les autres parties
du Gouvernement, & c'est le défaut de tous
[1385]ceux qui ont exclu la Démocratie. On me
demandera sans doute ce que c'est que la
Police dont je parle si souvent.
La Police comprend tout, c'est le vérita-
ble Droit public qui règle les intérêts des
[1390]Citoyens respectivement avec la société, c'est
l'ordre dont la Religion inspire l'amour; de
l'observation des Loix résulte le bonheur des
hommes, les moeurs tranquilles & la force de
l'Etat.
<108>[1395]Il faut convenir que les armées Turques
ont leur force par la valeur des Jannissaires,
qu'il se trouve quelques Cadis qui aiment la
Justice, qu'on la rend avec une précision
qui l'emporte communément sur nos forma-
[1400]lités dilatoires & déclinatoires, & que le
Souverain y a beaucoup d'argent & de ri-
ches épargnes; mais il ne faut pas s'en te-
nir à quelques traits vagues ou pris en gros
dans l'examen du Gouvernement, il faut sui-
[1405]vre quel a été le progrès des abus & pré-
voir où ils vont.
Je ne parle pas ici des vices de l'Empire
même qui rendent le Grand Seigneur si sujet
à être détrôné par une Armée, trouvant sa
[1410]crainte dans ce qui fait l'appui des autres
Monarques; je traite des défauts qui retom-
bent sur les Sujets gouvernés.
L'Empire Turc devient à rien; il ne faut
pas s'arrêter aux succès imprévus de quelques
<109>[1415]campagnes par l'imprudence ambitieuse de
ses voisins. Cet Empire s'énerve plutôt vé-
ritablement qu'il ne se démembre, il se con-
serve encore extérieurement; les jalousies ré-
ciproques des Princes Chrétiens sont peut-
[1420]être aujourd'hui son appui le plus solide.
Les Turcs ne travaillent point, ils ne se
polissent point, ils ne disciplinent point leurs
Armées; tandis que nous autres Chrétiens
avançons beaucoup dans les arts.
[1425]Les Turcs ne peuplent point, ils admet-
tent chez eux des Francs, qui bientôt trop
nombreux leur feront la Loi. Leurs villes
presque ruinées n'auront bientôt point pier-
re sur pierre, l'Etat en est changé autant
[1430]que les noms, ces noms autrefois si doux &
qui rappellent encore l'idée de la politesse
& du goût de l'ancienne Grèce.
Les différentes proportions du Peuple
Turc ne peuvent se connoître ni s'ameute
<110>[1435]pour les intérêts communs, soit du Commer-
ce, soit de la Police ou des moeurs: quelles
Loix, quels réglemens, quel concert peut-il
résulter de si grandes séparations de par-
ties? ainsi tout y est arbitraire & n'a pour
[1440]unique objet que l'intérêt d'un supérieur avi-
de & barbare.
Presque tous les arts nouveaux y sont pro-
scrits par la Religion & par la Loi: on ne
veut recevoir des Chrétiens que le produit
[1445]de leurs arts, mais non l'art même; & c'est
justement la maxime contraire qu'admettent
les Etats bien gouvernés; la raison même
reste dans son enfance dès qu'on se refuse la
communication avec ceux qui travaillent à
[1450]la perfectionner par la Philosophe.
On croit faussement que c'est la Poligamie
qui dépeuple la Turquie, les Chrétiens riches
& libertins ont ici une Poligamie qui fait bien
plus de tort à la propagation.
<111>[1455]Cette autorisation irrégulière chez les Turcs
satisfait la fantaisie de quelques gens trop ri-
ches qui se donnent autant de femmes qu' ils
en peuvent entretenir; mais le bas Peuple
en trouve toujours assez.
[1460]C'est véritablement la misère qui dépeuple
le Pays dans celui-là; c'est la stupidité & l'in-
dolence qui suspendent les fortunes & qui re-
tranchent les familles.
La propriété peres des sur leurs enfans,
[1465]engage ailleurs à l'amour du bien pour les
avancer dans le monde, & l'amour du bien
fait désirer d'avoir des héritiers; il faut pour
cela que les portes soient ouvertes à l'indus-
trie, à l'émulation, & même à quelque ambition.
[1470]Si j'ai donc proposé plus haut de grandes
écoles & des leçons à prendre pour perfec-
tionner le Gouvernement Monarchique par
quelques Gouvernement heureux, j'y donne
<112>rai celui-ci au nôtre comme la source de la
[1475]plus triste application, suite d'un Despotisme
outré ou mal entendu.
Les Lacédémoniens montroient à leurs en-
fans des Esclaves yvres pour leur imprimer
l'horreur du vin.