<113>CHAPITRE
IV.
Ancien Gouvernement Féodal de la
France.
Le Gouvernement Féodal consistoit dans
l'autorité que les Rois de France avoient sur
leurs Vassaux immédiats, & ceux-ci sur les ar-
rières fiefs de la Couronne, les arrières Vas-
[5]saux sur d'autres nobles subordonnés, & en-
fin tous les Seigneurs dominés & dominants
sur les roturiers, manants & habitans de leur
terre, & ces habitans étoient pour la plu-
part serfs ou esclaves.
[10]Le Roi n'avoit pas seulement ce qu'on
appelle la grand main & le droit universel
comme aujourd'hui pour que tous les fiefs se
rapportassent à lui directement ou indirecte-
ment; il avoit encore les Droits régaliens
[15]que n'avoient pas les autres Seigneurs.
Mais comme tout cela n'étoit qu'usurpa-
<114>tion de la part des Seigneurs, il faut croire
que si les tems avoient continué à leur être
favorables, & si la France, depuis Hugues
[20]Capet, n'avoit pas eu des Rois fermes, ou
ceux-ci des Conseils habiles, bientôt la su-
seraineté se seroit absolument confondue avec
la Souveraineté.
Les fiefs s'y appelloient originairement Bé-
[25]néfices & étoient certainement à vie, ils de-
venoient héréditaires: les Comtés & les Mar-
quisats n'étoient que des Charges amovibles,
puis à vie, puis héréditaires & d'office; de
France, ils devinrent absolument Patrimo-
[30]niaux dans les familles; ces Officiers étoient
chargés de rendre la Justice, & du Comman-
dement des Armées, ils se subdéléguoient d'au-
tres Officiers subalternes chargés des mêmes
soins, ces soins donnant de l'autorité eurent
[35]des charmes pour ceux qui en étoient char-
gés, ils les élevoient & les enrichissoient,
<115>on les garda, ils devinrent de Droit particu-
lier & Patrimonial.
Telle est la véritable origine des fiefs &
[40]de tous les Droits qui en dépendent, usurpa-
tion par-tout, tolérance forcée de la part de
nos Rois, puis tolérance de convenance jus-
qu'à présent pour les Droits qui en sont restés
& qui ne nuisent qu'au Public; mais sans
[45]offusquer la Monarchie, elle a écarté ce qui
lui étoit le plus incommode, ce qui subsiste
n'est qu'une ombre de Seigneurie, & encore
cette ombre est-elle bien fâcheuse au Public;
tel est le Droit de chasse sur ses voisins, sour-
[50]ce de querelle & d'insultes, les Droits con-
sidérables de mutation & de relief en suc-
cession collatérale par où les terres mal ad-
ministrées passent plus difficilement dans les
mains qui les cultiveroient mieux. L'exercice
[55]de la Justice seigneuriale négligée par-tout
& pratiquée par une race de gens avides,
<116>toujours occupés à exciter l'habitant simple
à plaider & par tous ses différens Droits,
procès, chicanes, vieilles recherches, em-
[60]pêchement à la bonne culture des terres, ré-
trécissement de l'abondance, obstacle au bon-
heur de la Campagne.
On prétend que le Droit Féodal nous vient
des Lombards, & que ceux-ci l'avoient ap-
[65]porté du Nord.
Il est certain que les Romains n'ont ja-
mais connu cette odieuse servitude, d'une
terre sous une autre terre, une telle inven-
tion ne peut venir que de l'esprit d'orgueil
[70]& d'intérêts; une révolte rafinée a porté les
sujets à copier les Rois dans les terres de
leur Domaine, les douceurs des Rois fai-
néants a rendu toute usurpation héréditaire,
& les enfants ont enchéri sur les progrès
[75]de leurs pères dans une Tirannie qui les ren-
doient puissans avant que de naître.
<117>Qu'on ne cherche point l'origine des fiefs
dans les premières conquêtes de nos Francs
sur les Gaulois; l'Histoire nous présente
[80]quantité d'autres envahissemens plus éclatans
que celui-là: on ne voit pas que les conqué-
rants se soient avisés du Droit Féodal, ni de
rien qui lui ressemble; il arrive bien que les
vainqueurs s'arrogent quelques terres dans les
[85]meilleures situations, ils les cultivent, ils y
bâtissent aux dépens des vaincus; mais dans
ces tems de Barbarie on ne s'avisoit point
de prendre des concessions de plusieurs lieues
en quarré, comme ont fait les Européens dans
[90]la déserte Amérique: qui eût imaginé alors
de prendre plus de terre qu'on n'en eût pu
cultiver soi-même? on ne connoissoit pas les
baux, les sousbaux, les rétrocessions, ni
limitations, on n'avoit point de Negres pour
[95]les cultiver.
Les Capitaines François ne se seroient pas
<118>avisés de relouer leurs terres à leurs soldats
compatriotes à la charge d'hommage & de
servitude: tous ces guerriers se regardoient
[100]alors comme compagnons; d'ailleurs un
Champ de quelques arpens suffisoit pour nour-
rir une famille; les Gaules étoient fort peu-
plées, & il ne faut pas croire que les Gaulois
fussent assez vaincus pour être esclaves com-
[105]me nos Negres, ou seulement comme les es-
claves des Romains: ils restoient dans leur
Pays. C'est la déportation qui constitue prin-
cipalement l'esclavage, nul n'est facilement
esclave dans son Pays; si on l'y traitoit com-
[110]me tel, il trouveroit des ressources pour s'en
relever; on ne voit pas même que les Indiens
aient généralement subi chez eux cette espèce
d'esclavage qui réduit l'homme à servir un
maître comme font un boeuf, & un mulet.
[115]Qu'on regarde les espèces de conquêtes
plutôt comme une occupation des principaux
<119>postes du Pays, que comme une subjugation
des habitans. On sait d'ailleurs que les Ro-
mains furent plutôt chassés des Gaules, que
[120]les Gaulois ne furent vaincus par les Francs.
L'usurpation est ingénieuse quand le tems
en a chaché l'origine, de celui-ci elle à fabri-
qué tout ce beau Roman qui la rend légiti-
me & dont je viens d'essayer de montrer
[125]l'absurdité.
Le Droit Féodal n'est à tous égards qu'u-
ne usurpation sur la Royauté; il est vrai que
dans l'origine des choses presque tout pou-
voir est usurpation si l'on vent l'examiner avec
[130]rigueur: la Royauté vient toujours d'un
Contract entre le Roi & le Peuple.
Ce Contract est conditionel, il exige l'ob-
servation des Loix fondamentales qui sont
portées par le Contract même; mais en mê-
[135]me-tems, il donne lieu à y contrevenir;
car il confere le pouvoir Législatif, & sans
<120>la Législation le Roi ne seroit rien. Ce pou-
voir doit être réglé par le Droit de conve-
nance, d'équité, & de raison qui est le pre-
[140]mier des Droits. La raison & la convenan-
ce sont changer les Loix d'abord pour l'in-
térêt du Peuple & ensuite pour celui des
Souverains.
Le laps de tems a achevé de canoniser
[145]l'autorité Monarchique telle que nous la
voyons dans la plupart des Souverainetés du
monde, le tems & la prescription, sans les-
quels tout ne seroit que disputes & confu-
sion, ont fait le reste: ainsi n'examinons
[150]plus l'autorité Souveraine par les plus an-
ciens faits, tenons-nous-en aux établissemens
que nous trouvons, & respectons ce que nos
pères viennent de respecter.
On trouve que l'autorité Monarchique
[155]pour être utile aux hommes veut être balan-
cée, mais non partagée; que jusqu'à ce que le
<121>cahos soit débrouillé, jusqu'à ce qu'elle ait
renversé tous les obstacles de contradiction,
elle ne s'occupe que de son Despotisme &
[160]ne met pas encore sa gloire dans le bon-
heur des Sujets, mais seulement à les assu-
jettir pleinement; ce qui la doit balancer, c'est
le conseil de la raison; ce qui la doit aider,
c'est l'intérêt de ces Peuples, reconnu & con-
[165]duit par les Peuples, réglé & autorisé par la
Puissance publique.
Le Gouvernement Féodal si fort réclamé
par Mr de Boulainvilliers, & auquel il attri-
bue toute la grandeur de Charlemagne,
[170]étoit-il ce que nous venons de dire? dans ce
systême bizarre de Gouvernement, la plus
grande autorité sur la Nation étoit entre les
mains d'un certain nombre de principaux
usurpateurs qui avoient sous eux d'autres
[175]usurpateurs subalternes. Le degré & la qua-
lité de ces usurpations varioient à tous mo-
<122>mens; & comme chacun travaille mieux sur
un petit objet que sur un grand, nos Rois
avoient bien moins de pouvoir sur leurs
[180]grands Vassaux qui se mocquoient souvent de
la Majesté du Trône, que les petits Sei-
gneurs n'en avoient sur les habitans, & mé-
me sur la petite Noblesse de leurs terres; ils
en violoient les femmes & prenoient les hé-
[185]ritages impunément, & de ces rigueurs in-
humaines sont venus des Droits de fiefs si
bizarres, & qu'admirent nos studieux Féodistes.
C'étoit donc précisément la Loi du plus
sort que le Droit Féodal dans son origine,
[190]rien de limité, jamais uniforme; est-ce là
une bonne source? sont-ce là des qualités di-
gnes de le faire regretter, à moins que d'ê-
tre possédé de sa dignité de noble jusqu'à la
folie?
[195]Pourquoi parmi tant de Philosophes Grecs
<123>qui ont écrit sur la Politique pour l'appro-
fondir, aucun ne s'est avisé de proposer
Philosophiquement des systêmes de Gouver-
nement consistant dans l'autorité d'un certain
[200]nombre de Seigneurs subordonnés les uns
aux autres par les Droit de leur naissance, &
par la possession de certaines terres?
Ces Philosophes, ces premieres inventeurs
des Loix, dans des tems où la vertu étoit
[205]en honneur & chez des Nations si célébres
par leurs exploits, ont toujours dit au con-
traire que pour le bonheur d'un Etat, il fal-
loit maintenir l'égalité entre Citoyens autant
qu'il se pouvoir.
[210]Licurgue commença sa Législation en par-
tageant également les terres entre chaque ha-
bitant, afin qu'elles fussent mieux cultivées
& que l'émulation se tournât plutôt à la ver-
tu qu'à l'opulence.
[215]Il est vrai que la différence des talens en
<124>mettra toujours assez entre les fortunes, il
y aura toujours des inégalités vicieuses;
mais il est faux de dire qu'il soit à propos
qu'il y en ait, & ce n'est pas la seule occa-
[220]sion où les raisonnemens confondent le Droit
avec le fait & prennent l'effet pour la cau-
se. Il y aura toujours des incendies, mais
on s'efforce de les prévenir & de les arrêter
comme chose mauvaise: de même seroit-il
[225]à souhaiter pour l'Etat qu'il ne passât aux
enfans des hommes distingués que de quoi
vivre noblement & se distinguer à leur tour,
non par les oeuvres d'autrui, mais par les
leurs; toute grandeur, toute fortune innée est
[230]vicieuse par rapport à l'Etat & à l'homme
même qui s'en félicite mal-à-propos; il doit
voir la fin de ses talens & le commence-
ment de ses ennuis.
Les récompenses sont dues aux actions &
[235]les places à la capacité: voilà sans difficulté
<125>ce que disent la raison & la Justice, sans
quoi toute Politique n'est qu'extravagance.
Le pouvoir qu'on reçoit avec la naissance ne
se peut supporter que dans la personne du
[240]Souverain, car le Droit successif hériditaire
a toute une autre raison dans ce cas privilé-
gié que l'avantage des particuliers appellés à
succéder. Comment les Politiques ont-ils pû
jamais prononcer que le Droit de comman-
[245]der souverainement aux hommes, pût tom-
ber dans le Commerce & s'acquérir vérita-
blement en épousant une Fille? Le Droit
successif des Couronnes n'est qu'une métho-
de adoptée universellement pour éviter les
[250]horribles inconvéniens du Droit d'élection.
Dans un combat de principes tout Droit se
tourne au moins dangereux; c'est ainsi que
pour l'élection d'un Roi de Perse, on con-
vint d'obéir à celui dont le cheval seroit le
[255]premier hennissement: de même & pas au-
<126>trement s'est-on donné à celui qui naîtroit
le premier d'un tel homme, ou d'une telle
femme, & c'est aussi par la même raison,
que parmi les différentes règles du Droit suc-
[260]cessif, on a préféré la plus précise à la plus
juste, en déférant la Couronne aux Collaté-
raux du dernier décédé plutôt qu'à ceux re-
présentant les puînés des premiers Rois.
Mais que le Droit héréditaire s'en tienne
[265]là en fait de commandement sur les hom-
mes; que toute place qui n'est pas assujettie
à l'élection n'arrive donc point par Droit de
raisonnement, on en connoît trop tous les
inconvéniens: les hommes subordonnés aux
[270]Loix n'ont pas besoin d'éprouver en chaque
autorité l'imbécillité de l'enfance, la fougue
de l'adolescence, la décrépitude de la vieil-
lesse & l'ignorance habituelle d'une supério-
rité arrivée sans choix.
[275]Dès que l'Etat est pourvu d'un Roi, c'est
<127>à lui à pourvoir son Etat d'hommes capables
de le seconder, & par conséquent tout pou-
voir inné sous un Roi est vicieux & répro-
bable.
[280]Dans les Républiques comme dans les Mo-
narchies, la puissance publique est une. Tous
les suffrages doivent se réunir à un, & c'est
de là que partent le autres pouvoirs subor-
donnés.
[285]Cependant les partisans du Gouvernement
Féodal ont vanté avec emphase la belle cho-
se que c'étoit de voir notre Roi comman-
der une armée de Rois. Effectivement les
grands Vassaux s'étoient fait Souverains &
[290]ceux-ci en avoient d'autres sous eux jusqu'à
l'infini.
Ce n'étoit que confusion & barbarie de
toute part, la violence est la suite de l'Anar-
chie, on en vint bientôt à se faire la Guer-
[295]re ouvertement de fiefs à fiefs, & cela de-
<128>int un Droit
légitime de Guerres privées.
Les duels d'homme à homme furent en-
core mis en règle. On les rangea du nom-
bre des Droits de la Noblesse, & Mr. de
[300]Boulainvilliers Auteur Chrétien a été jusqu'à
regretter les Guerres privées; peut-être avec
le tems se fût-il réuni contre la défense des duels.
Mais le grand avantage, dit-on, du Gou-
vernement Féodal étoit la facilité qu'avoient
[305]nos Rois de lever de grandes Armées & de
les faire subsister sans charger les Peuples
d'impôts: les premiers Vassaux amenoient
leurs Sujets & obligeoient les arrières Vas-
saux à conduire les leurs.
[310]Tous les Auteurs ont assez parlé de cette
milice brave à la vérité selon le naturel de
notre Nation, peut-être même plus vigou-
reuse qu'aujourd'hui, dans ce tems-là où la
nature étoit plus neuve & moins corrompue
[315]par la molesse.
<129>Mais les Peuples n'en étoient que plus
chargés par le tort qu'une violence autori-
sée faisoit aux terres & aux habitans qui
n'avoient aucun appui où ils pussent recourir.
[320]Ces Armées étoient sans discipline & il
n'étoit pas possible de l'y introduire: mais
nos voisins n'étoient pas plus policés que
nous. Ces troupes arrivoient tard & se sé-
paroient de bonne heure: on fait que, sui-
[325]vant l'usage des fiefs, les Vassaux n'étoient
obligés qu'à quarante jours de service.
Dans le peu qu'il y avoit de règle sur la
Police des grands fiefs, il se commettoit une
grande injustice quand l'arrière Vassal répon-
[330]doit de la félonie de son Seigneur immédiat;
car de quelque côté qu'il se tournât alors,
il tomboit toujours en comise, soit à l'égard
du Suzerain premier & médiat, soit à l'é-
gard du second de qui il relevoit directe-
[335]ment. On ne finiroit point sur les inconvé-
<130>niens d'un tel Gouvernement. Mais la meil-
leure preuve en est qu'on l'a quitté, qu'au-
cune Nation ne l'a chez elle, comme l'entend
M. de Boulainvilliers: que si elle en a quel-
[340]ques portions, elle a lieu de s'en repentir,
& nous ne la verrons certainement jamais
renaître.