TEXT 1765
 

<131>CHAPITRE V
 
 

Progrès de la Démocratie en France selon notre Histoire.
 
 
 

ARTICLE I.
 
 

Commencement de la Monarchie.
 

On ne sauroit attribuer ni avancement,

ni décadence aux travaux intérieurs d'une Na-

tion barbare; la Guerre, la Chasse, le simple

nécessaire de la vie, firent toute l'occupation

[5]des Gaulois & de nos premiers François. La

Guerre sur-tout a occupé tous les tems de la

première Race: Guerres étrangères contre

nos voisins; les frontières avancées, ou re-

culées, suivant l'habileté de nos Rois; Guer-

[10]res civiles causées par les partages continuels

de la Monarchie entre plusieurs frères; des

actions féroces, peu de Rois Législateurs;

voilà tout ce que nous présente notre His-

toire.
 
 

<132>ARTICLE II.
 

Seconde Race.
 

[15]La seconde Race plus courte en durée eut

à-peu-près les mêmes moeurs: il fallut une

consistance de paix & même une étendue so-

lide à la Monarchie pour connoître l'esprit de

notre Gouvernement.
 
 

[20]Les Nobles s'élevèrent sous des Rois foi-

bles & fainéans & formèrent le Governe-

ment Féodal dont je viens de parler; pres-

que tout ce qui n'étoit pas de Noblesse de-

vint sont esclave.
 
 

[25]Cependant si l'on compare ces tems si mal-

heureux d'esclavage avec notre âge si poli &

si orné par la raison & par les arts, peut-être

y trouvera-t-on encore plus de liberté qu'au-

jourd'hui parmi le Peuple: on n'avoit pas

[30]rafiné sur tous les moyens de lever des tri-

buts: on n'opposoit pas l'habitant à l'habi-

<133>tant pour accabler le fruit de son labeur,

non à proportion de son profit, mais par

une espèce d'envie & par un prompt surcroit

[35]de taxes qui l'engage à l'indigence & à la

malpropreté.
 
 

On n'auroit pas multiplié les Loix qui gê-

nent les possesseurs dans la disposition de leurs

biens. On n'étoit pas accablé par la chica-

[40]ne; les villes n'étoient pas inondées de pri-

vilégiés & de tyrans redoutables par leur cré-

dit. La violence faisoit quelques maux pas-

sagers, mais une subtile dureté de coeur

n'engendroit pas encore les vices que nous

[45]voyons; on connoissoit peu, on se passoit

de peu.
 
 
 
 

ARTICLE III.
 
 

Troisième Race, Louis le Jeune.
 
 

L'amour des sciences & des arts augmen-

ta insensiblement parmi les François sous la

troisième Race.
 
 

<134>[50]Louis le Jeune dans des circonstances favo-

rables à cette entreprise, rendit la liberté au

Peuple par des Loix qui eurent de grands suc-

cès, on devint enfin le maître de choisir la

profession qu'on voulut.
 
 

[55]Avant cela il n'y avoit de libre que les

gens d'épée & d'Eglise: les habitans des vil-

les, bourgades & villages étoient plus ou

moins esclaves.
 
 

Alors les villes n'étoient pas pavées, il n'y

[60]habitoit que des Prêtres & des Ouvriers,

tous les Nobles vivoient dans leurs

Terres.
 
 

Il y avoit des serfs & des hommes de Poe-

tes, les serfs étoient attachés à la glebe, on

[65]les vendoit avec le fonds. Ils ne pouvoient

s'établir, ou marier, ni changer de possession

sans la permission de leurs Seigneurs; ce qu'ils

gagnoient étoit pour lui, & si le Seigneur

souffroit quelque nouvelle terre, le serf lui

[70]rendoit une partie du profit sur la convention

qui se faisoit auparavant.
 
 

<135>Les hommes de Poetes dépendoient moins;

leurs Seigneurs n'étoient point maîtres de

leurs vies ni de leurs biens, ils lui payoient

[75]seulement certains droits & étoient obligés

à des corvées.
 
 

Les uns ni les autres ne faisoient point

corps de Communauté, la Noblesse s'y oppo-

soit toujours; ils n'avoient ni Juges ni Loix;

[80]le Seigneur du lieu étoit la Loi & le Juge.
 
 

L'image de tous ces Droits est encore

dans le Royaume; mais la figure de cet an-

cien esclavage est fort éloignée de sa rigueur

& de sa réalité: voilà cependant comme de

[85]tout tems la tyrannie s'est appropriée les hom-

mes sous prétexte de les gouverner.
 
 

Qui eût osé avancer alors que ces Droits

étoient déraisonnables, qu'ils faisoient tort au

corps de l'Etat, qu'ils l'affoiblissoient, qu'il

[90]étoit souhaitable de les abolir? Qui eût an-

noncé que tôt ou tard, les progrès de la rai-

<136>son humaine tendroient à ramener les Citoyens

vers l'égalité? Que de cris contre un tel Pro-

phête! la Noblesse ne l'auroit-elle pas traité

[95]d'ennemi de la Patrie? Ce fut cependant le

fruit des Croisades; les grands Seigneurs fort

épuisés par la dépense de ces dévotes folies,

ainsi que par celui des tournois & des cours

plénières, sentirent le besoin d'argent. Louis

[100]VII leur favorisa les moyens d'en avoir, &

ce moyen fut d'accorder aux villes & aux

bourgs la faculté de se racheter pour de l'ar-

gent.
 
 

On ne dira pas que ce fut par un grand

[105]trait de Politique que ce Prince fit faire ce

pas à la Démocratie sur l'Aristocratie; mais

la Monarchie fût elle-même ce qui lui étoit

bon sans l'avoir réduit en principe, parce

que la Justice l'emporte tôt ou tard, qu'elle

[110]est le seul principe du véritable intérêt des

hommes, & que leurs propres passions y ra-

<137>menent: l'on verra en effet quels succès sui-

virent cet affranchissement tant pour l'autorité

Royale que pour la richesse de l'Etat.
 
 

[115]La dépendance des personnes cessa donc

& les Droits qui tomboient sur les hommes

se leverent sur les maisons & sur les fonds.
 
 

L'affranchissement ne fut pas d'abord uni-

versel, mais en peu d'années, disent nos His-

[120]oriens, le bon effet s'en fit sentir tant pour

les maîtres que pour les affranchis: tous donc

se rachetèrent, & on se mit à cultiver les

terres avec un esprit de propriété qui répan-

doit dans le Royaume une abondance incon-

[125]nue; ainsi les Seigneurs gagnèrent des fonds

& des revenus.
 
 

Peu-à-peu les villes & les bourgs achetè-

rent les privilèges de choisir un maître & des

Echevins, & c'est-là l'époque de la première

[130]Police de France.
 
 

Cette permission d'avoir Echevinage étoit

<138>confirmée par le Roi, on ne manquoit pas

de la lui demander quand on étoit bien con-

seillé, afin d'en jouir avec plus de solidité,

[135]autrement il y auroit eu des grands Seigneurs

qui l'auroient revendu plusieurs fois.
 
 

Alors le Peuple devenu tout-à-fait libre de-

manda des Loix, chaque Seigneur en donna,

chaque Communauté plus ou moins affran-

[140]chie s'en donna à elle-même; de là nous

vient cette multitude de coutumes qui sont

dans le Royaume.
 
 

Les nouveaux affranchis pour s'égaler aux

Ecclésiastiques & aux Nobles voulurent aussi

[145]être jugés par leurs Pairs; on leur en donna

donc de la même condition que les justicia-

bles, & dans plusieurs endroits ils se quali-

fioient de pères bourgeois.
 
 

On remarque que ce changement fut fort

[150]avantageux au Royaume. Les Historiens con-

temporains dans le XIII & XIV Siécle en

<139>font des descriptions touchantes. Les villages,

disent-ils, se multiplièrent, on ne vit plus

de terres incultes, le Paysans devenu maître

[155]de son industrie se rendit fermier des terres

que son Seigneur négligeoit auparavant, il

prit à cens ou à champart celles qu'il avoit

ci-devant cultivées comme esclave, les villes

devinrent plus peuplées, les habitans s'y adon-

[160]nèrent aux arts & au Commerce. Jusques-là

les François s'étoient peu mêlés du négoce,

tout se faisoit par les étrangers qui enlevoient

ce qu'il y avoit d'or dans le Royaume, & y

apportoient quelques curieuses bagatelles se-

[165]lon ce tems-là.
 
 

Cet abus commença alors de cesser, on se

mit à réfléchir sur ses intérêts, les réflexions

ne sont de saison que lorsqu'on est en liber-

té d'agir en conséquence. On s'adonna donc

[170]à la Navigation & au Commerce & on com-

mença à fabriquer en France ce qui étoit le

<140>plus à portée de nos besoins: on vit par la

suite un Jacques Coeur, sous Charles VI. &

Charles VII. pousser l'habiteté & le succès

[175]dans le Commerce aussi loin qu'aucune des

Nations étrangères eût encore fait, les Fran-

çois vont rapidement dans tout ce qu'ils en-

treprennent; ils n'ont à craindre que le relâ-

chement qui suit les plus grands succès, non

[180]par un véritable découragement, mais par

lassitude de leurs propres idées.
 
 

Monsieur de Boulainvilliers a fait une pein-

ture toute différente des suites qu'eut l'affran-

chissement des serfs, il intitule cet Article

[185]Désordre que causa l'affranchissement des serfs,

& dans le détail il n'y trouve cependant

d'autre désastre que la diminution du crédit

des Nobles, la résistance des habitans à leurs

Seigneurs, quelques procès que des roturiers

[190]oserent intenter à des Nobles, le recours

qu'ils eurent insolemment au Trône, & par-

<141>là l'intervention des Rois dans les affaires en-

tre les Nobles & les Paysans, désordre, dit-

il, qui est parvenu à l'excès où nous le

[195]voyons, & où nous le ressentons.
 
 

Ce qu'il y a de plus juste & de plus né-

cessaire paroît injuste à des yeux prévenus;

d'un autre côté tous nos Historiens qui n'ont

pas les mêmes raisons de se prévenir font de

[200]longues énumérations des progrès du Gouver-

nement populaire en France, & je ne fais

que les copier ici: peut-être ces endroits de

notre Histoire ne sont-ils pas assez connus ni

assez remarqués.
 
 

[205]Ils ajoutent, en suivant l'ordre des tems,

que par l'effet de cette même liberté rendue

aux Peuples, les villes s'enrichirent & devin-

rent bientôt si puissantes, que pour les faire

contribuer avec moins de répugnance aux

[210]dépenses de l'Etat, on commerça à les appel-

ler par Députés aux Assemblées générales;

<142>voilà l'origine du tiers Etat, qui certainement

n'avoit pas été connu jusqu'alors dans les dé-

libérations Nationales.
 
 

[215]En 1304 les Députés des villes y entrè-

rent pour la première fois, & ce ne fut cet-

te premiere fois que pour représenter leurs

beso ns & la restriction de leurs facultés.
 
 

Ce premier honneur couta cher au Peuple:

[220]on admit ensuite plus ou moins de Députés

selon les sommes dont les villes & les Com-

munautés contribuèrent dans les nécessités

publiques. Une admission ainsi répétée de-

vint ordinaire & enfin de droit indispensa-

[225]ble; & voilà bien de quoi faire crier Mr. de

Boulainvilliers sur l'insolence qu'eurent alors

les roturiers de concourir avec les Seigneurs

aux plus grandes délibérations, & de ce qu'ils

ne se contentèrent pas d'y contribuer de leur

[230]argent.
 
 

Car bientôt après cela il n'y eut plus d'E-

<143>tats généraux du Royaume sans le tiers Etat,

& par la suite les Députés étant très-nom-

breux, ils eurent autant & plus de pouvoir

[235]que ceux du Clergé & de la Noblesse; ces

deux Ordres ayant admis le troisieme à avoir

voix délibérative tout comme eux.
 
 

C'est véritablement à cette tolérance que

commença l'Epoque de la grande chûte de la

[240]Noblesse & du pouvoir Féodal en France;

l'accroissement de l'autorité de nos Rois a

fait le reste: ce qui nous prouve, quoi qu'on

en dise, que la Démocratie est autant amie

de la Monarchie que l'Aristocratie en est

[245]ennemie.
 
 

La prospérité du Peuple enrichit le Mo-

narque, & il a toujours fallu à la Noblesse

quelque grande cause de ruine pour la porter

à céder à l'autorité Royale & au bien com-

[250]mun du Royaume.
 
 
 
 

<144>ARTICLE IV.
 
 

Charles VII.
 
 

S'il fallut, comme nous l'avons dit, sous

Louis VII. les dépenses des Croisades & les

Cours Plénières, il fallut sous Charles VII.

les Guerres des Anglois pour continuer le

[255]premier abaissement de la Noblesse.
 
 

On fait que ces Guerres civiles mirent le

Royaume à deux doigts de sa perte. Charles

VII. eut bien de la peine à se soutenir dans

le commencement de son Regne; mais il ar-

[260]rive toujours que de pareilles difficultés sur-

montées rendent ensuite la condition du Prin-

ce meilleure qu'elle n'étoit avant l'orage.
 
 

Un Roi est considéré comme l'heureux con-

quérant de son Royaume quand il a terminé

[265]une révolte générale.
 
 

Aussi Charles VII. devint-il plus absolu

que Charles V. son ayeul, quand il eut enfin

<145>chassé les Anglois & les Bourguignons.
 
 

Il arriva alors que le Clergé & la Nobles-

[270]se ruinés par une Guerre civile qui duroit

depuis longtems, lui laissèrent sans résistance

changer tout ce qu'il voulut & plus d'usage

de la Monarchie.
 
 

Il abolit les Cours plénières qui ruinoient

[275]également le fisc & la Noblesse; mais qui

rassemblant les Seigneurs tous les ans, les

rendoient plus puissants dans les affaires de

l'Etat, & plus autorisés dans leurs terres quand

ils y retournoient. Plus de tournois qui rappel-

[280]loient les Guerres privées.
 
 

Les Ministres de Charles VII. profitèrent de

l'accablement général, & avec le beau pré-

texte de le réparer, ils changérent tout l'or-

dre des finances, de la Guerre & de la Jus-

[285]tice; ils attribuèrent tout au Roi, & ils ôté-

rent à la Noblesse l'usage de cent privilèges

attribués à leurs titres; l'autorité Royale trou-

<146>va bien mieux son compte avec les roturiers,

dit Mezeray.
 
 

[290]On devroit bien plutôt dire que c'est la

fin du Regne de Charles VII. qui a mis nos

Rois hors de page que celui de Louis XI.

Celui-ci profita plus de l'effet de cette Epo-

que, qu'il ne l'a opéré lui-même.
 
 
 
 

ARTICLE V.
 
 

Louis XI.
 
 

[295]Louis XI. alla brusquement a la source des

résistances qu'il éprouvoit. Il eut affaire à

de trop grands Seigneurs. De tous côtés les

appanages des Princes du sang approchoient

plus alors du Droit de Souveraineté que d'u-

[300]ne simple possession domaniale & honorif-

que comme ils sont aujourd'hui. Ainsi leur

donner pour subsister la Normandie, ou la

Guyenne, c'étoit faire revivre au milieu de

la Monarchie autant de Souverainetés, plus

<147>[305]dangereuses que celles qu'on avoit éteintes

depuis trois Siécles; cependant, soit bonheur

soit conseil, Louis XI. surmonta tous ses Ri-

vaux avec une adresse peut-être un peu trop

déliée pour un Roi François: il avoit trop

[310]montré son dessein de regner arbitrairement,

mais enfin il en vint à bout.
 
 
 

ARTICLE VI.
 
 

Charles VIII. Louis XII. Francois I.

& Henry II.
 
 

Sous les quatre Regnes qui suivirent, les

Guerres d'Italie & leurs suites épuisèrent le

Royaume d'hommes & d'argent.
 
 

[315]Louis XII. marqua plus sa bonne volonté

à ses Sujets qu'il ne la rendit efficace pour

leur bonheur.
 
 

L'autorité Royale avoit fort étendu ses

bornes, mais elles tenoient encore du moins

[320]à des formes extérieures de liberté qui ache-

<148>vent aujourd'hui d'expirer, & dont toute l'ex-

tinction peut-être n'est pas destinée à nous

faire grand bien ou grand mal. Les derniè-

res assemblées des Etats généraux sont en

[325]1614 & 1615. Il y a eu depuis quelques as-

semblées de notables. On assembloit toujours

les Etats généraux dans les grandes occasions,

& on ne les a plus vû depuis environ cent

ans. A cette assemblée tumultueuse a succédé

[330]l'aigreur importune des Parlemens sédentaires,

qui montrent seulement aux Peuples qu'ils

sont esclaves, sans diminuer en rien le poids

de leurs chaînes.
 
 

Mais il résulte de ces légères contradictions

[335]une manière de lever les subsides la plus mi-

sérable qu'il y ait au monde; elle se réduit

veritablement à ce principe trivial de plumer

la poule sans la faire crier: on négocie donc

en Finance comme en Politique. Les Négo-

[340]ciateurs sont nommés traitans, maltotiers ou

<149>donneur d'avis. Cela a composé une espèce

de nouvel ordre dans le Royaume, avec un

savoir fort étendu & malheureusement trop

écouté dans l'administration intérieure. On

[345]prétend que nos premieres financiers sont ve-

nus d'Italie. Le voyage de Charles VIII, les

autres Guerres d'Italie, & sur-tout Catherine

de Médicis remplirent le Gouvernement Fran-

çois d'Italiens, dont on a pris la souplesse

[350]pour habileté.
 
 

Les premiers Traitans furent regardés du

Peuple comme de mauvaise Chrétiens qui au-

roient embrassé le Judaïsme; à la fin on s'y

est accoutumé jusqu'à y supposer de l'honnê-

[355]teté & à rechercher leur utile alliance.
 
 
 
 

<150>ARTICLE VII.
 
 

Vénalité des Charges.
 
 

Le premier fruit de cet art financier jusques-

là inconnu en France, fut la vénalité des Of-

fices, & cela commerça sous François I.
 
 

Il est étonnant qu'on ait accordé une ap-

[360]probation générale au livre intitulé le Testa-

ment Politique du Cardinal de Richelieu, ouvra-

ge de quelque pédant Ecclésiastique & in-

digne du grand génie auquel on l'attribue, ne

fut-ce que pour le Chapitre où on canonise

[365]la vénalité des charges; misérable invention

qui a produit tout le mal qui est à redresser

aujourd'hui & par où les moyens en sont

devenus si pénibles; car il faudroit deux ou

trois fois les revenus de l'Etat pour rembour-

[370]ser seulement les principaux Officiers qui nui-

sent le plus.
 
 

Tout ce que j'ai dit du mal qu'a fait l'u-

<151>surpation des fiefs n'est rien en comparaison

des mauvais effets de la vénalité des Offices;

[375]elle a empêché cet heureux progrès de la

Démocratie que nous venons d'admirer sous

les Regnes qui ont été exempts des Guerres

civiles.
 
 

En s'étendant sous les Regnes qui on sui-

[380]vi François I. jusqu'à présent, semblable à

un principe de corruption qui infecte la mas-

se du sang, elle a détruit en France toute

idée du Gouvernement populaire.
 
 

Qu'on ne dise plus que l'autorité Royale

[385]doit coopérer à la Démocratie qui lui est

subordonnée; car on trouvera que ces deux

autorités souffrent également du même mal

dans la vénalité des charges, ce qui prouve

leur accord pour la Communauté d'intérêts.
 
 

[390]Par-là le Roi a aliéné pour toujours la plus

belle de ses prérogatives, qui est le choix

de ses Officiers.
 
 

<152>L'hérédité transmet des pères aux enfans

le pouvoir qu'il leur communique sous la

[395]condition d'un agrément presque forcé. L'a-

movibilité de l'Officier qui ne pousse pas la

prévarication jusqu'à la grossièreté n'est plus

dans la main Royale, il faut lui faire son

procès, & que ce procès soit instruit & ju-

[400]gé par la Compagnie dont est l'accusé, &

l'intérêt de ces Compagnies s'est placé da-

vantage dans l'indépendance que dans le zèle

du bien public.
 
 

Par-là peu de fautes sont punies, peu de

[405]défauts sont corrigés, quoique les délits de

ceux qui doivent l'exemple soient des crimes

par leur conséquence pour la Société.

Par-là on voit de tous côtés négligence &

infidélité dans la chose publique, en un mot

[410]tous les mauvais effets qui suivent une pro-

priété mal acquise dans l'origine & dans l'in-

stitution.
 
 

<153>Voilà donc encore une espèce de Gouver-

nement inconnu aux anciens & qui nous étoit

[415]réservé en échange du monstrueux Gouver-

nement Féodal; celui-ci avoit du moins

une source annoblie par le mérite des pre-

miers Auteurs; il se maintenoit par la vio-

lence ouverte qui supose toujours force &

[420]courage; il se soutenoit par une éducation

distinguée entre les autres Citoyens, & il éle-

voit l'autorité des hommes plus ou moins il-

lustres par leur naissance.
 
 

La vénalité des charges a la plus basse de

[425]toutes les origines, qui sont l'avarice, l'ar-

gent & la cupidité. Qu'on se rappelle tout

ce que la Morale nous prêche contre le de-

sir insatiable des richesses, & que l'on juge

de là de ce que la vénalité doit influer sur les

[430]moeurs Françoises: ce n'étoit pas assez à l'ar-

gent de procurer des commodités infinies,

il est devenu aujourd'hui la voye de tout

honneur dans le monde.
 
 

<154> Le Gouvernement Féodal ne perpétuoit

[435]son usurpation que dans les familles, & la

plupart des suserainetés retournoient à la

Couronne après l'extinction des mâles; mais

par la vénalité tout s'achette; l'étranger de-

vient successeur de l'Officier qui lui vend à

[440]prix d'argent; les nouveaux riches apportent

& joignent leurs nouvelles bassesses au défaut

de ceux qui se dépouillent par besoin: l'alié-

nation d'autorité n'est pas moindre dans cet-

te espèce de Gouvernement que dans le

[445]Féodal, quoique la possession en ait l'air un

peu plus précaire; c'est un orgueil rampant

qui a des fondemens peut-être plus solides

que l'usurpation forcée, car on ne sait par

où l'attaquer; on y a intéressé la constitu-

[450]tion du Royaume, l'unanimité, la liberté pu-

blique, les droits étroits de la Justice.
 
 

Par cette opiniâtre aliénation des Offices,

tout suffrage du Peuple dans sa cause a été

<155>plus écarté que ci-devant; car les intelligen-

[455]ces qui veillent aujourd'hui à l'écarter ont

été multipliées à l'infini & se soutiennent ré-

ciproquement.
 
 

Le premier objet d'un officier à titre pa-

trimonial est d'attribuer à son Office tout le

[460]pouvoir & les prérogatives dont il est sus-

ceptible; l'objet des fonctions ne vient qu'en

sous-ordre & arrive rarement.
 
 

Cette aliénation de la puissance publique a

de plus accoutumé insensiblement à toutes

[465]les injustices qu'on puisse exercer en matière

de choix d'Officiers. On cesse d'être surpris

de voir en place des gens qui n'ont aucune

capacité; les survivances sont devenues de

droit commun & tous les abus régnent éga-

[470]lement dans le peu de choix libres qui res-

tent au Roi, comme dans ceux qui ne re-

quièrent qu'un agrément de formalité.
 
 

La vénalité a commencé par les Magis-

<156>tratures de Justice, dont il semble cependant

[475]que l'exercice est une espèce de sacerdoce

aussi respectable & aussi peu propre aux Pac-

tes simoniaques, que la jouissance des revenus

Ecclésiastiques qu'on s'efforce avec tant de

soins d'exempter de cette tache; cet abus a

[480]passé de là aux fonctions de Police, & enfin

il s'est emparé de tout sous Louis XIV, com-

me nous l'allons dire.
 
 

Ce progrès suivi dans un ordre aussi peu

raisonné, prouve bien que ce sont les mau-

[485]vais conseils & non la saine Politique qui

ont toujours présidé à l'établissement de la

vénalité, quoi qu'en puisse dire l'Auteur du

Testament Politique du Cardinal de Riche-

lieu.
 
 

[490]Ce progrès n'a pas éte d'un pas égal, il

s'est ralenti dans des tems; mais on ne voit

pas qu'il ait jamais reculé, par la difficulté

qu'il y a d'employer des fonds considérables

<157>pour rembourser des Officiers dans un Etat

[495]assez obéré pour avoir recouru à un expé-

dient si détestable.
 
 
 
 

ARTICLE VIII.
 
 

Henri IV.
 
 

Après les Guerres d'Italie, vinrent en

France les Guerres civiles de Religion. Il est

à remarquer que pendant les Guerres étran-

[500]géres, il n'arrive de changement au Gou-

vernement que ceux qui sont inspirés par le

besoin d'argent; l'autorité Royale y est plus

souveraine, elle chasse le mauvaise levain au

dehors; mais de tels avantages ne sont que

[505]des maux & non pas des remedes. Pendant

les Guerres civiles, au contraire, l'autorité

plie, mais l'Etat s'épuise moins, & on n'en

sort que par quelque changement dans la

forme du Gouvernement, soit altération, soit

[510]augmentation à l'autorité Royale.
 
 

<158>Un Régne à jamais mémorable interrompit

en France les troubles du Calvinisme, ce fut

celui d'Henri IV. Les intentions & l'acti-

vité de ce Prince & de son Conseil furent

[515]telles, que des plus mauvaises dispositions on

en tira de grandes choses. Sans déraciner

l'hérésie par violence, on la calma, on en-

dormit sa voix sinistre. Sans aucun avantage

marqué sur nos voisins, la France gouverna

[520]l'Europe; sans renverser la forme du Gou-

vernement, quelque imparfaite qu'elle fût

alors, on y ramena promptement l'ordre &

l'abondance; tant chaque notion, tant cha-

que mesure du Ministere étoit juste & droi-

[525]te. Que n'eût pas produit un tel Régne dans

des tems plus heureux, par exemple aujour-

d'hui, & dans un Gouvernement mieux cons-

titué!
 
 

L'Abbé de Marolles a fait des Mémoires

[530]où il dépeint naivement le tems de son jeu-

<159>ne âge. En lisant l'endroit que je cite, on

croit voir l'âge d'or; & il est vrai que s'il a

jamais existé en France, c'est sous Henri IV.
 
 

........Quis talia fando

[535]Temperet a lacrimis!...
 
 

"L'idée qui me reste de ces tems-là me

"donne de la joie. Je revois en esprit la

"beauté des Campagnes. Dès-lors il me

"semble qu'elles étoient plus fertiles qu'elles

[540]"n'ont été depuis, que les prairies étoient

"plus verdoyantes qu'elles ne sont à pré-

"sent, que nos arbres avoient plus de fruits.

"Il n'y avoit rien de si doux que d'entend-

"re le ramage des oiseaux, le mugissement

[545]"des boeufs, & les chansons des Bergers. Le

"bétail étoit mené sûrement aux champs, &

"les laboureurs versoient les guérets pour y

"jetter du bled que les leveurs de Tailles

"& les gens de guerre n'avoient point ra-

[550]"vagés. Ils avoient leurs meubles & leurs

<160>"provisions nécessaires, ils couchoient dans

"leur lit. On voyoit par-tout une propreté

"bienséante. L'éloignement du grand mon-

"de n'abattoit point le coeur, & ne rendoit

[555]"point la Noblesse plus grossière. On en-

"tendoit des concerts de musettes, de flûtes,

"de hautbois; la danse rustique duroit jus-

"qu'au soir; on ne se plaignoit point com-

"me aujourd'hui des impositions nécessai-

[560]"res & excessives, chacun payoit sa taxe

"avec gaieté. Telle étoit la fin du régne du

"bon Roi Henri IV, qui fut aussi la fin de

"beaucoup de biens, & le commencement

"d'une infinité de maux, quand une furie

[565]"enragée ôta la vie au Prince."
 
 
 
 

<161>ARTICLE IX.
 
 

Louis XIII.
 
 

La France retomba bientôt en effet, sous

la minorité & la longue foiblesse de Louis

XIII, dans les troubles de l'Aristocratie &

de la Monarchie mal-entendue. On préten-

[570]dit vaincre l'hérésie en troublant les con-

sciences, & par la force extérieure: les hé-

rétiques crurent de leur côté s'assurer la li-

berté de conscience, en se révoltant contre

le Souverain, & en se servant des Tirans

[575]politiques qui se mirent à leur tête, & n'a-

puyoient leur révolte que pour la faire du-

rer. Une haine aveugle contre la Régne pré-

cédent, l'empire des Favoris & l'insatiable

avidité des Grands épuisèrent bientôt l'épar-

[580]gne du sage Henri & toutes les ressour-

ces des finances.
 
 

Enfin un Favori mieux choisi que les au-

<162>tres répara ces désordres, & si nous préten-

dions ici prodiguer ses louanges, nous pui-

[585]serions aisément dans l'abondante source de

cette spirituelle Académie qui le reconnoît

pour son fondateur.
 
 

Richelieu travailla au dedans à calmer les

troubles dans leurs causes, & au dehors, à

[590]abaisser les ennemis de l'équilibre Européen.
 
 

Ce qui calme les maux sans les guérir ne

s'appelle que palliatif; les véritables remédes

vont à la racine du mal; ainsi on ne doit

honorer du beau nom de pacificateurs, que

[595]les génies politiques, qui, comme Richelieu,

attaquent les désordres dans leurs principes.

Au dedans, il eut à rétablir l'autorité Mo-

narchique ébranlée & affoiblie; au dehors, il

eut à restituer à la réputation de notre Cou-

[600]ronne tout ce qui doit lui appartenir par

son poids. Il lui faut attribuer tout l'hon-

neur de ce que des Alliés puissants & aigris

<163>firent pour ruiner la maison d'Autriche.
 
 

Richelieu continuellement occupé de guer-

[605]res eut assez de courage pour ne rien faire

de contraire à la bonne oeconomie; il sou-

tint le fardeau habilement, mais il laissa à

d'autres Ministres les soins meilleurs du Com-

merce & de l'abondance.
 
 

[610]Il est à remarquer ici que le peu d'autorité

dont jouissoient alors les Gouverneurs des

Provinces & des places frontières, formoit

une manière de Gouvernement aprochant de

celui des grands Vassaux sous Hugues-Capet.
 
 

[615]Qu'on laisse aller en France la foiblesse de

la Monarchie sous certains Régnes qui ne

viennent que trop souvent, elle retourne tou-

jours à ses mêmes vices: usurpation par les

gens puissants, hérédité & attribution des

[620]Droits régaliens. Les Gouverneurs dont je

parle maîtrisoient les Peuples par les trou-

pes qu'ils commandoient; ils flattoient la

<164>Noblesse en lui passant la tirannie dans ses

terres; ils tiroient de l'argent du tiers-Etat,

[625]par crainte de violence, & du Clergé par

ses besoins. Au milieu des hérétiques armés,

ils étoient chargés de la subsistance des trou-

pes de leurs départemenss, & sous ce pré-

texte ils s'enrichissoient prodigieusement &

[630]étoient les maîtres de toutes les petites Ar-

mées qui étoient à leurs ordres.
 
 

Un Lesdiguieres, un d'Epernon mécon-

tents de la Cour, alloient se faire craindre

dans leur Gouvernement.
 
 

[635]On prétend que le Cardinal de Richelieu

avoit ses projets tout médités & tout prêts

quand il arriva au Ministère. Tels furent

principalement ceux d'abaisser la maison d'Au-

triche, en lui attirant des ennemis qui mon-

[640]trassent que sa puissance n'étoit que gran-

deur sans force, d'extirper l'hérésie & d'a-

baisser la Noblesse en France. Si cela est

<165>vrai, jamais il n'y eut de plus grand génie

au monde; car dans ces vastes opérations po-

[645]litiques, les moyens ne semblent naître ordi-

nairement que de l'exécution même & de la pratique.
 
 

Il avança beaucoup tous ses desseins, mais

le Régne suivant entrant dans la même car-

rière, est parti des mêmes progrès & les a

[650]poussés beaucoup plus loin.
 
 
 

ARTICLE X.
 
 

Louis XIV.
 
 

Il semble même que Louis XIV. aidé de

Ministres habiles & hautains, ne soit jamais

sorti des vues de Richelieu, & qu'après les

avoir accomplies, il ait encore voulu passer

[655]le but, aussi fécond dans ses moyens que sté-

rile dans les objets politiques qu'il auroit pu

se proposer.
 
 

On prétend donc qu'il ait chassé trop pré-

<166>cipitament les Huguenots en révoquant l'Edit

[660]de Nantes, & en exécutant trop violemment

cette nouvelle Loi: d'autres ont assez dit quels

maux cela a causé au Royaume.
 
 

Il a ôté l'Espagne & les Indes à la mai-

son d'Autriche, & les ayant fait entrer dans

[665]sa maison, il a attiré à la France une jalou-

sie universelle qui se renouvellera souvent &

à chaque avantage qu'elle obtiendra de la

fortune.
 
 

Il a ravalé les Grands jusqu'à leur ôter le

[670]courage & l'émulation de se distinguer.
 
 

La Noblesse est ruinée jusqu'à ne pouvoir

plus subsister que par des mésalliances, & au-

tres démarches qui l'avilissent.
 
 

Les Peuples sont soumis au point de n'avoir

[675]pas la force de connoître où sont leurs véri-

tables intérêts, ils baisent les fers dont ils

sont enchaînés.
 
 

Ce qui sauva la France pendant les Guer-

<167>res civiles de la minorité de Louis XIV, ap-

[680]partient à la Politique. La grande foiblesse

de la Monarchie d'Espagne & les amis que

Richelieu nous avoit laissés en Allemagne,

empêcherent l'Empereur & le Roi Catholique

de profiter de nos divisions; nous fimes la

[685]célebre paix de Munster, tandis que l'Angle-

terre elle-même étoit agitée de factions tragiques.
 
 

Ainsi nos troubles ne furent que passagers,

ils suspendirent nos avantages au dehors &

ne ruinerent rien au dedans, l'autorité Roya-

[690]le reparut comme un soleil qui a écarté les

tempêtes.
 
 

Elle fut portée par un Prince digne en tout

de cet auguste caractère; dès qu'il parut lui-

même, toute obéissance devint esclavage;

[695]les Sujets se seroient dévoués devant sa pré-

sence comme ceux du Vieux de la Monta-

gne. L'autorité n'eut donc plus à travailler

<168>pour elle-même, mais seulement pour la

gloire du Monarque, & il ne s'agissoit que

[700]de connoître parfaitement en quoi elle consiste.
 
 

Il disoit, & tout se faisoit. Il voulut les

arts; son Régne devint celui d'Auguste; lors-

qu'il voulut conquérir, ses troupes étoient

celles d'Alexandre; quand il marqua faire

[705]cas de la vertu, il trouva des Joseph, des

Aristides, des Emiles, dans des Colberts,

Turenne & Catinat.
 
 

Je le répete, quand on critiquera son Ré-

gne, qu'on s'en prenne aux vices & non à

[710]l'exécution.
 
 

Son idée de la gloire n'étoit pas assez rec-

tifiée par la Philosophie, elle tenoit trop à

l'homme & au tems; quoique ces tems ne

soient pas reculés, nous nous trouvons ce-

[715]pendant avoir fait depuis de grands progrès,

universellement en morale & en politesse;

<169>quelques revers y ont contribué. On blâ-

me aujourd'hui des desseins qu'on admettoit

il y a 60 ans, tel que celui d'exciter l'An-

[720]gleterre & la Hollande à s'entredéchirer pour

avoir le loisir de conquérir la Flandre sur l'Es-

pagne, ou de châtier les Hollandois en les

noyant tous.(1665)
 
 

Sous Louis XIV.(1672) notre Gouver-

[725]nement s'est tout-à-fait arrangé sur un nou-

veau systême, qui est la volonté absolue des

Ministres de chaque département; l'on a abro-

gé tout ce qui partageoit cette autorité.
 
 

Les troupes étant soldées par le Trésor

[730]Royal, les Officiers recevant leur caractere

& leurs ordres en droiture de la Cour, l'auto-

rité des Gouverneurs de Provinces est deve-

nue à rien; ce titre ne couvre plus qu'un vain

nom & se réduit à une pension tirée sur le

[735]Trésor Royal. Ainsi la Cour a pris toute la

ressemblance de ce que le coeur est dans le

<170>corps humain, tout y passe & y repasse plu-

sieurs fois pour aller circuler aux extrémités

du corps.
 
 

[740]Les Conseils ne sont encore qu'un pouvoir

de nom; il n'y passe que les plus chétifs ob-

jets de délibération, & tout cet esprit est vé-

ritablement celui de la Monarchie, promp-

titude, expédition, unanimité.
 
 

[745]Le département qui a le plus gagné est

celui des Finances. Il n'y a à proprement

parler que deux grands Ministères en France,

celui des affaires étrangeres & celui des Fi-

nances; à celui-ci se sont réunis toute Police

[750]générale, commerce, circulation d'argent,

Banque & toute la fortune des Particuliers;

ainsi l'Histoire des progrès de la Monarchie

en France dépend, depuis Mr. Colbert, de

l'Histoire des Ministres de la Finance.
 
 

[755]La cause de ces surprenantes attributions

n'est pas louable; on pourra dire que ce Mo-

<171>narque n'a songé qu'à avoir de l'argent, puis-

qu'il n'a vu le bonheur de ses Sujets que par

les yeux de son grand Trésorier, & ce re-

[760]proche n'est malheureusement que trop fondé.
 
 

Mr. Colbert se trouva assez grand pour

songer à la fois aux deux objets de son Mi-

nistere; ses successeurs n'ont pas donné la

même étendue à leurs sollicitudes.
 
 

[765]Ses soins étoient donc partagés entre la

prodigalité & l'oeconomie. Il falloit beaucoup

recouvrer pour beaucoup dépenser, & prévoir

encore l'extraordinaire des dépenses à tenir

& améliorer le théâtre de tant de scenes op-

[770]posées; il fournit à tout cela: ce qui doit le

ranger véritablement au nombre des hommes

extraordinaires.
 
 

Par les travaux de Colbert on établit &

on perfectionna en peu de tems en France

[775]les arts qui étoient auparavant inconnus. Il

découvrit aux François leur grand talent pour

<172>les beaux arts, ainsi que pour tout ce qui

étoit du ressort du goût & des graces; nous

y surpassâmes bientôt les autres Nations: cet-

[780]te supériorité nous en est restée, ce qui pro-

uve bien qu'elle nous étoit acquise par la na-

nature & qu'il ne s'agissoit que de la mettre en

valeur. Il encouragea le Commerce, il fut

le Mecene des Belles-Lettres.
 
 

[785]Mais tout cela appartient plutôt à l'orne-

ment d'une Nation qu'à l'essence du Gou-

vernement dont je traite ici. Colbert chargé

de lever beaucoup de deniers pour les guer-

res & pour les bâtiments, trouva le secret de

[790]ne choisir que les moyens de Finance les moins

onéreux & qui décourageoient le moins l'a-

griculture.
 
 

Par-là les richesses apportées du dehors,

l'Etat de la Cour & la gloire du Regne ré-

[795]pandirent dans le Royaume un encourage-

ment qui approche des bienfaits de la liber-

<173>té quoiqu'il ne soit pas si profitable.
 
 

Louis XIV. vouloit de nouvelles sommes,

Colbert mettoit de nouveaux impôts & se

[800]faisoit hair de la Populace. Les impôts por-

toient sur la consommation, ou sur l'usage

des choses du luxe. Il avoit des principes fixes

dont rien ne le faisoit départir, autant qu'on

le laissoit le maître. Sur la fin de son Mini-

[805]stère les Courtisans persuaderent au Roi que

les impôts faisoient crier & que les créations

des rentes sur la ville faisoient plaisir à tout

le monde.
 
 

Colbert représenta que ces nouvelles char-

[810]ges accableroient sans ressource le fisc & le

crédit Royal, & que tout l'argent destiné au

Commerce s'y absorberoit; on lui résista,

on le voulut, & ce fut là l'Epoque de la mi-

sere.
 
 

[815]Sous ses successeurs on profita du bon état

où il avoit mis le Royaume pour continuer

<174>les mêmes dépenses; mais on le ruina par

des moyens nouveaux & aussi mal-choisis que

les siens étoient profonds & ménagés.
 
 

[820]Les deux successeurs de Colbert & sur-

tout le second, amicus Plato, amicus Socra-

tes, sed magis amica salus patriae, bons cour-

tisans & gens faits pour leur propre bon-

heur, ne chercherent qu'à fournir au Roi

[825]les sommes qu'il voulut, par les voyes les

plus promptes & les moins capables de leur

attirer des plaintes.
 
 

Il faut se rappeller sur cela ce que j'ai dit

de François I. On poussa fort toute la scie-

[830]nce financiere, & tout a suivi le même train

jusqu'à la paix générale.(1714)
 
 

Un homme sans expérience & sans esprit

succéda à M. de Pontchartrain, il s'abandon-

na aux expédients les plus ruineux & les plus

[835]indécents.
 
 

M. Desmarets ne put déployer ses talens

<175>que par une plus habile excroquerie que les

autres, & par une méthode plus imposante

pour vaquer à ce qu'on appelle se ruiner avec

[840]ordre.
 
 

Entre la Paix générale & la mort de

Louis XIV, il se préparoit des remedes aux

maux du Royaume; la Régence, le systême,

& ce qui a succédé, ont tout gâté davanta-

[845]ge, & n'ont travaillé à rien de suivi. Le

meilleur de ces derniers tems, ( digne de

faire encore mieux par la vertu qui y prési-

de) a été celui où l'on a le moins innové,

& c'est sans doute ce qui décrie si fort tou-

[850]te innovation en bien comme en mal; mais

pour se décider là-dessus il faut considérer

deux choses; tout va-t-il bien? le mal n'aug-

mente-t-il point en avançant?
 
 

Qu'on fasse remonter cet examen à la

[855]mort de M. de Colbert, qu'on parcoure les

états de Finances, qu'on compare le prix &

<176>l'abondance des denrées, qu'on entre dans le

détail des fortunes particulières, qu'on inter-

roge les anciens sur l'état de la Campagne

[860]d'alors, & qu'on le rapporte à celui-ci; on

reviendra sans doute de cette mauvaise réfu-

tation aux plaintes de la misère, en disant

qu'on a toujours parlé de misère.
 
 

On verra aisément la diminution de la

[865]culture, de la peuplade des bestiaux, des bâ-

timens de Campagne & de l'argent qui doit

circuler dans les Provinces pour le Commer-

ce intérieur.
 
 

On se plaint souvent par exemple dans

[870]les grandes terres, du trop grand nombre de

métairies à y entretenir. Il faudroit s'imagi-

ner qu'anciennement chacun vivoit dans son

bien & qu'y ayant alors beaucoup de riches

habitans, il n'y avoit pas encore assez de

[875]bâtimens dans la Campagne; nous montre-

rons par cette plainte que nous tombons

<177>dans un état de désertion, où les grands ter-

reins deviennent à bon marché étant culti-

vés par peu de monde. Chacun sait la pei-

[880]ne qu'on a aujourd'hui à trouver des fer-

miers, & qu'il n'y a plus ce qu'on appelle

coqs de Paroisse.
 
 

On sauroit par une bonne Histoire des

Finances, dont je ne voudrois que cette uti-

[885]lité, & non de satisfaire une vaine curiosité

& une stupide admiration, on sauroit, dis-

je, à quel point les tailles & le sel sont

augmentés.
 
 

On descendroit dans le détail des vexa-

[890]tions pour le recouvrement d'une nouvelle

taille bien pire que la première. On étudie-

roit par quelle méthode s'impose la taille

arbitraire, tarif des autres impositions, & qui

n'a d'autre proportion que la vengeance &

[895]l'envie, ou la fatalité qu'il y a de deman-

der à celui qui paye le mieux. On verroit

<178>par quelle monstrueuse Politique on joint les

fonctions de Magistrat à celles du Financier

sur la tête du Collecteur, & on seroit effrayé

[900]de voir que les contributions aux ennemis se

levent avec autant de douceur & de charité

que le contingent, que le pere de la Patrie

exige, avec inhumanité.
 
 

Enfin on n'ignoreroit aucuns des moyens

[905]que les Financiers ont éxécutés pour tirer

de l'argent du Public, non par des voyes de

ménagement apparent, mais de ruine fonda-

mentale pour la Nation, tels que les chan-

gements de monnoyes, l'illusion des faux bil-

[910]lets de crédit, les doubles assignations, &

sur-tout les créations des charges & leur vé-

nalité, dont j'ai tant parlé. Rien n'a été ou-

blié sous cette Epoque, & on sait que cela a

été poussé jusqu'au ridicule excés qu'on eût

[915]pu faire des armées de Conseillers du Roi.

On les a exemptés de tous impôts, & le mê-

<179>me fardeau ôté de dessus les épaules les plus

fortes a retombé sur les plus foibles.
 
 

Le Gouvernement vénal a donc été poussé

[920]à l'extrême depuis la mort de M. de Colbert,

toutes les Fonctions, tout suffrage ont été

ôtés aux gens du Peuple. C'est par exemple

un monstre indéfinissable, qu'un Maire, ou

un Echevin vénal Officier du Roi. Il doit être

[925]l'homme du Peuple, ou il n'est rien.