TEXT  1784
 
 

<133> CHAPITRE V.
 
 
Progrès de la Démocratie en France, selon notre Histoire.
 
 
 

ARTICLE PREMIER.
 
 
 

Commencement de la Monarchie.
 
 
 
 

On ne sauroit attribuer ni avancement

ni décadence aux travaux intérieurs d'une

Nation barbare; la guerre, la chasse, le

simple nécessaire de la vie firent toute

l'occupation des premiers Gaulois & de

nos premiers Francs; la guerre sur-tout

a occupé tous les tems de la première

Race: guerres étrangères contre nos voi-

sins; les frontières avancées plus ou moins,

suivant l'habileté ou le bonheur de nos

Rois: guerres civiles causées par les par-

tages continuels de la Monarchie entre

plusieurs frères; des actions féroces, peu

de Rois législateurs; voilà tout ce que nous

présente notre Histoire, jusques à l'extinc-

tion de la Race des Mérovingiens.
 
 
 

<134> ARTICLE II.
 
 
 

Seconde Race.
 
 
 

La seconde Race, plus courte en durée,

eut à-peu-près les mêmes moeurs: il falloit

une consistance de paix, & même une

étendue solide à la Monarchie, pour for-

mer l'esprit de notre Gouvernement.
 
 

Les Nobles s'élevèrent sous des Rois

foibles & fainéans & formèrent le Gou-

vernement féodal dont j'ai parlé; bientôt

tout ce qui n'étoit pas du Corps de la No-

blesse devint sont esclave.
 
 

Cependant, si l'on compare ces temps

si malheureux d'esclavage avec notre âge

si poli & si orné par la raison & par les Arts,

peut-être y trouvera-t-on encore plus de

liberté qu'aujourd'hui parmi le Peuple: on

n'avoit pas raffiné sur tous les moyens de

lever des tributs: on n'opposoit pas l'habi-

tant à l'habitant, pour envahir le fruit de

son labeur, non à proportion de son profit,

mais par une espèce d'envie, & par un

prompt surcroit de taxes qui engage le mal-

heureux qu'on veut surcharger, à afficher

l'indigence & à la malpropreté.
 
 

On n'auroit pas multiplié les Loix qui

<135> gênent les possesseurs dans la disposition

de leurs biens. On n'étoit pas accablé par

la chicane; les Villes n'étoient pas inon-

dées de privilégiés & de tyrans redoutables

par leur crédit. La violence faisoit quelques

maux passagers; mais une subtile dureté de

coeur n'engendroit pas encore les vices; le

luxe étoit mal entendu, mais moins éten-

du; les Particuliers le connoissoient peu,

& se passoient de peu.
 
 
 
 

ARTICLE III.
 
 

Troisième Race; Louis le Gros &

Louis le Jeune.
 
 

L'amour des Sciences & des Arts aug-

menta insensiblement parmi les François,

sous la troisième Race. Louis le Gros, &

Louis le Jeune, son fils, dans des circons-

tances favorables à cette entreprise, ren-

dirent la liberté au Peuple par des Loix

qui eurent de grands succès: on devint

enfin le maître de choisir la profession que

l'on voulut.
 
 

Avant cela, il n'y avoit de libres que

les gens d'épée & d'église: les habitans des

Villes, Bourgades & Villages étoient plus

ou moins esclaves.
 
 

<136> Alors les Villes n'étoient pas pavées; il

n'y habitoit que des Prêtres & des ou-

vriers; tous les Nobles vivoient dans leurs

terres.
 
 

Il y avoit des serfs, & des hommes de

Poetes(*); les serfs étoient attachés à la

(*)Ainsi nomme du mot latin potestas, puissance;

parce qu'ils étoient sous celle des Seigneurs.

glebe; on les vendoit avec le fonds: ils ne

pouvoient s'établir ailleurs, se marier, ni

changer de possession sans la permission

de leur Seigneur: ce qu'ils gagnoient étoit

pour lui; & si le Seigneur souffroit que le

Serf défrichât quelque nouvelle terre, ce

dernier lui rendoit une partie du profit,

suivant  la convention qui se faisoit aupa-

ravant.
 
 

Les hommes de Poetes dépendoient

moins; leurs Seigneurs n'étoient point

maîtres de leurs vies ni de leurs biens; mais

ils leur payoient certains droits, & étoient

obligés à des corvées.
 
 

Les uns ni les autres ne faisoient point

corps de communauté; la Noblesse s'y

opposoit toujours; ils n'avoient ni Juges ni

Loix; le Seigneur du lieu étoit la Loi &

le Juge.
 
 

L'image de tous ces droits est encore

dans le Royaume. Ce qui nous retrace cet

<137> antique esclavage, est à la vérité à présent

fort éloigné de l'ancienne rigueur: il peut

cependant encore nous apprendre com-

ment la tyrannie s'est approprié les hom-

mes, sous prétexte de les gouverner.
 
 

Qui eût osé, à l'avénement de Hugues

Capet au trône, avancer que ces droits

étoient déraisonnables, qu'ils faisoient

tort au corps de l'Etat, qu'ils l'affoiblis-

soient, qu'il étoit souhaitable de les abo-

lir? Qui eût annoncé que tôt ou tard, les

progrès de la raison humaine tendroient

à ramener les Citoyens vers l'égalité?

Que de cris contre un tel Prophete! La

Noblesse ne l'auroit-elle pas traité d'en-

nemi de la Patrie?  Mais ce qui étonne,

ce qui scandalise le plus dans un temps,

se voit enfin canonisé dans un autre; &

c'est l'abus effacé, qui devient alors in-

croyable. Ceci soit dit pour nos espéran-

ces, & à l'honneur de notre Siecle; mais à

sa honte, voyons aussi si nous n'avons pas

encore des principes de notre temps qui

feront l'étonnement de nos neveux.
 
 

Les premieres lueurs de la réforme de

nos vieux principes, furent le fruit des

Croisades; oui, ce fut alors que commença

le retour à l'égalité & à la justice: l'ordre

& la sagesse reparurent, non par le effet

<138> d'un systême suivi, mais de fait & par

hasard. Les grands Seigneurs, épuisés

par la dépense de ces dévotes folies, ainsi

que par celles des tournois & des Cours

plénieres, sentirent le besoin d'argent.

Louis VII leur procura les moyens d'en

avoir, & ce moyen fut d'accorder aux

Villes & aux Bourgs la faculté de se ra-

cheter pour de l'argent.
 
 

On ne dira pas que ce fut par un grand

trait de politique, que ce Prince fit faire

ce pas à la Démocratie sur l'Aristocratie;

mais la Monarchie opéra ce qui lui étoit

bon, sans l'avoir réduit en principe, parce

que la justice l'emporte tôt ou tard, qu'elle

procure enfin le véritable intérêt des hom-

mes, & que leurs propres passions les y

ramenent: l'on verra en effet quels succès

suivirent cet affranchissement, tant pour

l'autorité royale, que pour la richesse de

l'Etat. La dépendance des personnes cessa

donc, & les droits qui tomboient sur les

hommes, se leverent sur les maisons & sur

les fonds.
 
 

L'affranchissement ne fut pas d'abord

universel; mais en peu d'années, disent

nos Historiens, le bon effet s'en fit sentir

tant pour les anciens maîtres que pour

les affranchis: tous se rachetèrent, & on

<139> se mit à cultiver les terres avec un esprit

de propriété qui répandit dans le Royaume

une abondance inconnue auparavant;

ainsi les Seigneurs y gagnerent des fonds

& des revenus.
 
 

Peu à peu les Villes & les Bourgs ache-

terent le privilège de choisir un Maire

& des Echevins; & c'est-là l'époque de la

première police dans les villes de France.
 
 

Cette permission d'avoir échevinage,

étoit confirmée par le Roi, on ne man-

quoit pas de la lui demander son attache,

quand on étoit bien conseillé, afin d'en

jouir avec plus de solidité; autrement il

y auroit eu des grands Seigneurs qui l'au-

roient revendue plusieurs fois.
 
 

Le Peuple, devenu tout-à-fait libre,

demanda des Loix; chaque Seigneur en

établit, chaque Communauté, plus ou

moins affranchie, s'en donna à elle-même;

de-là nous vient cette multitude de Cou-

tumes dans le Royaume.
 
 

Les nouveaux affranchis, pour s'égaler

aux Ecclésiastiques & aux Nobles, vou-

lurent aussi être jugés par leurs Pairs; on

leur en accorda de la même condition que

les justiciables; ils se qualifierent de Pairs

bourgeois.
 
 

Les Historiens des XIII & XIVe siecles

<140> font des descriptions touchantes des

avantages qui résulterent de ces change-

mens: les Villages, disent-ils, se mul-

tiplièrent;  on ne vit plus de terres in-

cultes, le Paysans devenu maître de son

industrie, se rendit Fermier des terres

que son Seigneur négligeoit auparavant;

il prit à cens ou à champart celles qu'il

avoit ci-devant cultivées comme esclave;

les Villes devinrent plus peuplées; les ha-

bitans s'y adonnèrent aux Arts & au Com-

merce. Jusques-là les François s'étoient

peu mêlés du négoce; tout se faisoit par

les Etrangers, qui enlevoient ce qu'il y

avoit d'or dans le Royaume, & y appor-

toient quelques bagatelles curieuses pour

ce temps-là.
 
 

On se mit à réfléchir sur ses intérêts

(les réflexions ne sont de saison que lors-

qu'on est en liberté d'agir en conséquence).

On s'adonna à la navigation & au Com-

merce, & on commença à fabriquer en

France ce qui étoit le plus à portée de

nos besoins: on vit un Jacques Coeur,

sous Charles VII, pousser l'habileté & le

succès dans le commerce, aussi loin qu'au-

cune Commerçant étranger à la France eût

encore fait: les François vont rapidement

dans tout ce qu'ils entreprennent; ils

<141> n'ont à craindre que le relâchement qui

suit les grands succès, non par un véri-

table découragement, mais par lassitude de

leurs propres idées.
 
 

M. de Boulainvilliers a fait une pein-

ture toute différente des suites qu'eut l'af-

franchissement des serfs, il intitule cet

article Désordre que causa l'affranchisse-

ment des serfs, &, dans le détail, l'on ne

trouve cependant d'autre désastre que la

diminution du crédit des Nobles, la résis-

tance des Habitans à leurs Seigneurs,

quelques procès que des Roturiers oserent

intenter à des Nobles, le recours qu'ils

eurent insolemment au trône, & par-là

l'intervention des Rois dans les affaires

entre les Nobles & les Paysans; désordre,

dit-il, qui est parvenu à l'excès où nous le

voyons & où nous le ressentons.
 
 

Ce qu'il y a de plus juste & de plus

nécessaire, paroît injuste à des yeux pré-

venus; d'un autre côté, tous nos Histo-

riens, qui n'ont pas les mêmes raisons

de se prévenir, font de longues énumé-

rations des progrès & des avantages du

Gouvernement populaire en France; & je

vais en copier ici quelques traits, qui peut-

être ne sont pas assez généralement con-

nus, ni assez remarqués.
 
 

<142> Par l'effet de la liberté rendue aux Peu-

ples, les Villes s'enrichirent & devinrent

bientôt si puissantes, que, pour les faire

contribuer avec moins de répugnance aux

dépenses de l'Etat, on commerça à les

appeler par députés aux assemblées géné-

rales; voilà l'origine du Tiers-Etat, qui

certainement n'avoit pas été connu jus-

qu'alors dans les délibérations nationales.
 
 

En 1304 les Députés des Villes y

entrèrent pour la première fois, & ce ne

fut pour représenter leurs besoins &

la modicité de leurs facultés; on n'y eut

que médiocrement égard, & ce premier

honneur coûta cher aux Peuples; car dès

qu'ils eurent à capituler pour payer moins,

on les força à contribuer; on admit plus

ou moins de Députés afin de convenir

des sommes que les Villes & les Commun-

nautés seroient tenues d'avancer pour sub-

venir aux nécessités publiques. Une admis-

sion, ainsi répétée, devint ordinaire, &

enfin de droit indispensable, & voilà bien

de quoi faire crier M. de Boulainvilliers

sur l'insolence qu'eurent alors les Roturiers

de concourir avec les Seigneurs aux plus

grandes délibérations, & de ce qu'ils ne se

contentèrent pas d'y contribuer de leur ar-

gent, sans oser ni raisonner ni représenter.
 
 

<143> Bientôt après, il n'y eut plus d'Etats-

Généraux du Royaume sans le Tiers-Etat;

& par la suite les Députés étant très-nom-

breux, & faisant les grands frais,  ils

eurent autant de pouvoir que ceux du

Clergé & de la Noblesse; ces Ordres

ayant admis le troisieme à avoir voix déli-

bérative tout comme eux, pourvu qu'il

payât bien d'avantage. C'est pourtant à cette

admission que commença la chûte de la

Noblesse & du pouvoir féodal en France:

l'accroissement de l'autorité de nos Rois

a fait le reste; ce qui nous prouve, quoi

qu'on en dise, que la Démocratie est au-

tant amie de la Monarchie, que l'Aristo-

cratie en est l'ennemie.
 
 

La prospérité du Peuple enrichit le

Monarque, mais il a toujours fallu à la

Noblesse quelque grande cause de ruine,

pour la porter à céder à l'autorité royale

& au bien commun du Royaume.
 
 
 
 

ARTICLE IV.
 
 

Charles VII.
 
 

Ce qui commença a résulter, comme

nous l'avons dit, des Croisades, des af-

franchissemens des Communes, & des

contributions & établissemens des Peuples,

<144> s'acheva sous Charles VII. Les guerres abais-

sement de la Noblesse.
 
 

On fait que ces malheureuses guerres

civiles mirent le Royaume à deux doigts

de sa perte. Charles VII. eut bien de la

peine à recouvrer sa couronne, & à se

soutenir  dans le commencement de son

regne; mais il arrive toujours que de

pareilles difficultés surmontées, rendent

ensuite la condition du Prince meilleure

qu'elle n'étoit avant l'orage.
 
 

Un Roi est considéré comme l'heureux

conquérant de son Royaume, quand il a

terminé une révolte générale.
 
 

Aussi Charles VII devint-il plus absolu

que Charles V, son aieul, quand il eut

enfin chassé les Anglois & les Bourgui-

gnons.
 
 

Il arriva alors que le Clergé & la No-

blesse, également  ruinés, lui laisserent,

sans résistance, changer tout ce qu'il vou-

lut aux plus anciens usages de la Monar-

chie.
 
 

Il abolit les Cours plénières, qui rui-

noient également le Fisc & la Noblesse,

mais qui, rassemblant les Seigneurs tous

les ans, les rendoient plus puissans dans

les affaires de l'Etat, & plus autorisés

<145> dans leurs terres, quand ils y retournoient;

presque plus de tournois, qui rappeloient

les guerres privées. Cependant les Cours

de nos Rois ont encore conservé un des

inconvéniens des anciennes; on s'em-

presse de s'y rendre, & on s'y ruine, dans

l'espoir, quelquefois trompeur, de s'y ac-

créditer
 
 

Les Ministres de Charles VII profite-

rent de l'accablement général, & sous le

beau prétexte de le réparer, ils chan-

gerent tout l'ordre des finances, de la

guerre & de la justice; ils sirent dépen-

dre tout du Roi, & ôterent à la Noblesse

l'usage de cent privilèges attribués à leurs

titres: l'autorité royale trouva bien mieux

son compte avec les Roturiers, dit Mé-

zerai.
 
 

On devroit dire que c'est bien plutôt

la fin du regne de Charles VII qui a

mis nos Rois hors de page, que celui de

Louis XI. Celui-ci profita plus de l'effet

de cette époque, qu'il ne l'a opéré lui-

même.
 
 
 
 

ARTICLE V.
 
 

Louis XI.
 
 

Louis XI alla brusquement à la source

des résistances qu'il éprouvoit. Il eut à faire

<146> à des Seigneurs trop puissans pour ne pas

travailler à s'en garantir.  Les apanages

des Princes du Sang approchoient plus

alors du droit de souveraineté, que d'une

simple possession domaniale & honorifique

comme ils sont aujourd'hui. Leur donner

la Normandie, ou la Guyenne, c'étoit

faire revivre, au milieu de la Monarchie,

autant de Souverainetés plus dangereuses

que celles qu'on avoit éteintes depuis

trois siecles. Par l'effet de sa capacité per-

sonnelle, plutôt que par aucun conseil,

Louis XI. surmonta ses Rivaux avec une

adresse condamnable dans ses moyens,

peut-être même dans son objet pour un

Roi François; mais il avoit formé le des-

sein de régner arbitrairement, & enfin

il en vint à bout.
 
 
 
 

ARTICLE VI.
 
 

Charles VIII, Louis XII,

François I, & Henry II.
 
 

Sous les quatre Regnes qui suivirent, les

guerres d'Italie & leurs suites épuisèrent

le Royaume d'hommes & d'argent.
 
 

Louis XII marqua plus sa bonne vo-

lonté à ses sujets, qu'il ne la rendit efficace

pour leur bonheur.
 
 

<147> L'autorité royale avoit fort étendu ses

bornes; mais elle tenoit encore du moins

à quelques formes extérieures de liberté,

qui achevent aujourd'hui d'expirer, &

dont peut-être l'extinction totale n'est

pas destinée à nous faire grand bien ni

grande mal. Si les Etats Généraux n'étoient

qu'un simulacre & une forme vaine, à

quoi bon les regretter? S'ils étoient vrai-

ment utiles, espérons mieux du désir de

bien régner, & du progrès des moeurs &

de la raison. Une simple consolation sup-

pose des maux; la Patrie demande des

bienfaits. Les dernières Etats Généraux sont

en 1614 & 1615; il y a eu depuis quel-

ques assemblées de Notables. On tenoit

toujours les Etats-Généraux dans les gran-

des occasions, & on ne les a plus vu depuis

environ cent ans. A ces assemblées au-

gustes a succédé l'aigreur importune des

Parlemens, composés de Magistrats qui

apprennent  aux Peuples qu'ils sont es-

claves, sans pouvoir diminuer en rien le

poids de leurs chaînes.
 
 

Le résultat de ces contradictions insuf-

fisantes a été une manière de lever les sub-

sides, la plus fâcheuse qu'on puisse imagi-

ner. On négocie en finance comme en

politique, avec des gens qui se chargent

<148> de vexer les Peuples, au nom du Roi, de

la maniere la plus lucrative, & qui en

même tems fasse le moins crier. Les arti-

sans de cette manoeuvre étoient connus,

pendant le dernier siecle, sous les noms

odieux de Traitans, Maltôtiers ou Don-

neurs d'avis; aujourd'hui cela s'appelle des

Financiers. Ils ont composé une espèce de

nouvel ordre dans le Royaume, avec un

savoir fort étendu, & malheureusement

trop écouté dans l'administration inté-

rieure. On prétend que nos premieres

Financiers sont venus d'Italie. Le voyage

de Charles VIII, les autres Guerres d'Ita-

lie, & sur-tout Catherine de Médicis,

remplirent le Gouvernement François d'I-

taliens, dont on a pris la souplesse & la

pernicieuse politique pour habileté.
 
 

Les premiers Traitans furent regardés

du Peuple comme de faux & mauvaise

Chrétiens: on croyoit qu'il n'y avoit que

des Juifs capables de faire un pareil métier:

depuis on s'est si bien accoutumé aux Fi-

nanciers, qu'on regarde leur état comme

devenu presque honorable à Force d'être

lucratif.
 
 
 

<149> ARTICLE VII.
 
 

Vénalité des Charges.
 
 

Le premier fruit de cet art financier,

jusque-là inconnu, fut la vénalité des

Offices que l'on commerça à mettre en

regle sous François I.
 
 

Il est étonnant qu'on ait accordé une

approbation générale au Livre intitulé

le Testament Politique du Cardinal de

Richelieu, ouvrage de quelque mauvais

Commis, & indigne du grand génie au-

quel on l'attribue, ne fût-ce que pour le

Chapitre où il canonise la vénalité des

Charges; invention odieuse, qui a pro-

duit tout le mal qui est à redresser aujour-

d'hui, & par où les moyens en sont deve-

nus si pénibles.
 
 

La vénalité des Offices a empêché cet

heureux progrès de la Démocratie, que

nous venons d'admirer sous les regnes qui

ont été exempts des guerres civiles.
 
 

En s'étendant depuis François I  jusqu'à

présent, semblable à un principe de cor-

ruption qui infecte la masse du sang, elle

a détruit en France toute idée du Gouver-

nement populaire.
 
 

L'autorité royale, & la Démocratie qui

doit lui être subordonnée, souffrent éga-

<150> lement de la vénalité des Charges; ce qui

prouve que ces deux pivots de tout bon

Gouvernement doivent être d'accord, &

ont une communauté d'intérêts.
 
 

Le Roi a aliéné pour toujours la plus

belle de ses prérogatives, qui est le choix

de ses Officiers, et même le pouvoir qu'il

leur communique.
 
 

L'hérédité transmet des pères aux enfans

ce pouvoir, & cette transmission ne tient

plus qu'à un agrément difficile à refuser.
 
 

L'amovibilité de l'Officier qui ne pousse

pas la prévarication jusqu'à la grossièreté,

n'est plus dans la main royale; il faut lui

faire son procès, & que ce procès soit ins-

truit & jugé par la Compagnie dont est

l'accusé. L'intérêt de ces Compagnies s'est

placé bien plus dans l'indépendance, que

dans le zèle du bien public.
 

Par-là peu de fautes sont punies, peu

d'abus sont rectifiés, quoique les délits &

même les erreurs de ceux qui doivent

l'exemple, soient des crimes par leur con-

séquence pour la Société.
 
 

Par-là on voit de tous côtés négligence

& infidélité dans la chose publique, en un

mot tous les mauvais effets qui suivent

une propriété mal acquise dans l'origine

& dans l'institution.
 
 

<151> Voilà donc encore une forme de Gou-

vernement inconnu aux Anciens, & qui

nous étoit réservé en échange du mons-

trueux Gouvernement féodal; celui-ci

avoit du moins une source ennoblie par

le mérite des premiers auteurs; il se main-

tenoit par la violence ouverte, qui suppose

toujours force & courage; il se soutenoit

par une éducation distinguée entre les

autres Citoyens, & il élevoit à l'autorité,

des hommes plus ou moins illustres par

leur naissance.
 
 

Mais la vénalité des Charges a la plus

basse de toutes les origines, l'avarice,

l'argent, la cupidité. Qu'on se rappelle

tout ce que la Morale nous prêche contre

le desir insatiable des richesses, & que

l'on juge à quel point la vénalité a dû

influer sur les moeurs Françoises: ce n'é-

toit pas assez à l'argent de procurer des

commodités infinies, il est devenu pres-

que la seule voie d'acquérir tous les hon-

neurs.  La vénalité a commencé par les

Charges de finances, puis a passé aux Ma-

gistratures de Justice, dont il semble ce-

pendant que l'exercice est une espèce de

sacerdoce aussi respectable & aussi peu pro-

pre aux pactes simoniaques, que la jouis-

<152> sance des revenus ecclésiastiques qu'on

s'efforce avec tant de soins, d'exempter

de cette tache; cet abus a passé aux fonc-

tions de Police & de l'Administration;

enfin il s'est emparé de tout.
 
 

Ce progrès suivi dans un ordre si peu

raisonné, prouve bien que ce sont les

mauvais conseils, & non la saine politique,

qui ont toujours présidé à l'établissement

de la vénalité.
 
 

Qu'on ne nous dise point que l'on exige

des acquéreurs la capacité nécessaire pour

remplir les Offices dont ils ont traité; les

conditions imposées à leurs provisions &

à leur réception sont si légeres, que l'on

peut bien être assuré que l'achat est leur

premier & principal titre, & celui auquel

rien ne peut suppléer; & la preuve, c'est

que ce Magistrat, si difficile à évincer lors-

qu'il ne fait que négliger ses devoirs, est

forcé d'abandonner son Office s'il ne peut

le payer.
 
 

On a mis en principe, que le Roi ne

pouvoit aliéner la moindre partie de son

domaine foncier. L'aliénation de la puis-

sance publique est-elle donc moindre?

Mais on est embarrassé à attaquer & à

détruire cet abus, qui a des fondemens

peut- être plus solides que l'usurpation

forcée, car on y a intéressé la constitu-

<153> tion du Royaume & les droits de la Justice.
 
 

Comment, nous dira-t-on, rembour-

ser cette multitude d'Offices? Et n'est-il

pas juste de rendre les sommes que le

Roi a touchées? Sans doute; mais il est

possible de séparer le prix de l'Office, du

titre & des fonctions de l'Officier, & de

continuer d'en payer la rente: qu'elle

soit héréditaire, transmissible, vendable,

effet de commerce; mais que l'Europe en-

tiere ne puisse plus reprocher à la France,

que le droit d'exercer l'autorité publique,

celui de rendre la justice & de veiller à la

bonne administration, y est vénal & com-

merçable.
 
 

Dussiez-vous, pour rembourser ces

finances, aliéner des terres domaniales,

qui seroient mieux soignées par des pro-

priétaires assurés de leur possession, que

par des Fermiers généraux ou par des

Engagistes, qui craignent sans cesse qu'on

ne la leur redemande. Le Roi & la

Nation gagneroient encore beaucoup à

la suppression de la vénalité & de l'héré-

dité des Offices, & de l'indigne: trafic des

parties casuelles, que j'ose dire être à la

honte du Gouvernement François.
 
 
 
 

<154> ARTICLE VIII.
 
 

Les Enfans D'Henri II, & Henri IV.
 
 

Après les guerres d'Italie vinrent en

France les guerres civiles de Religion. Il

est à remarquer que pendant les guerres

étrangeres, il n'arrive de changement au

Gouvernement, que ceux qui sont inspirés

par le besoin d'argent; au contraire, l'au-

torité royale y gagne, elle paroît alors

plus souveraine: pendant les guerres ci-

viles, au contraire, l'autorité plie, mais

l'Etat s'épuise moins; on n'en sort ordi--

nairement par quelque changement ou

altération dans le Gouvernement; quel-

quefois elle est favorable au systême Mo-

narchique, quelquefois au Républicain.
 
 

Un regne à jamais mémorable termina

en France les troubles du seizieme siecle;

ce fut celui d'Henri IV. Les bonnes inten-

tions  connues, & l'activité de ce Prince

& de son Conseil, furent telles, que les

mauvaises dispositions des Peuples pour

l'autorité royale, se changerent. Sans

déraciner l'hérésie par violence, on la

calma, on endormit la voix sinistre du

fanatisme des deux Religions. La France

en imposa au reste de l'Europe; & sans

<155> renverser la forme de l'administration in-

térieure, quelque imparfaite qu'elle fût

alors, on ramena promptement dans le

Royaume l'ordre & l'abondance, tant

tant chaque mesure du ministere de Sully pa-

roissoit juste & droite. Que n'eût pas

produit un tel regne dans des tems plus

heureux, par exemple aujourd'hui, & dans

un Gouvernement mieux constitué!
 
 

L'Abbé de Marolles a fait des Mémoires

où il dépeint naivement le tems de son

jeune âge. En lisant l'endroit que je vais

citer, on croira entendre parler l'âge

d'or; & il est vrai que, s'il a jamais existé

en France, c'est sur la fin du regne

d'Henri IV.
 
 

"L'idée qui me reste de ces temps-là,

" me donne de la joie. Je revois en esprit

"la beauté des campagnes d'alors. Il me

"semble qu'elles étoient plus fertiles

"qu'elles ne l'ont été depuis, que les

"prairies étoient plus verdoyantes qu'elles

"ne sont à présent, que nos arbres avoient

"plus de fruits. Il n'y avoit rien de si

"doux que d'entendre le ramage des oi-

"seaux, le mugissement des boeufs, & les

"chansons des Bergers. Le bétail étoit

"mené sûrement aux champs, & les La-

"boureurs versoient les guérets, pour y

<156> "jeter du blé que les leveurs de tailles

"& les gens de guerre n'avoient point

"ravagé. Ils avoient leurs meubles &

"leurs provisions nécessaires, ils cou-

"choient dans leur lit; on voyoit par-

"tout une propreté bienséante. L'éloi-

"gnement du grand monde n'abattoit

"point le coeur, & ne rendoit point la

"Noblesse plus grossière. On entendoit

"des concerts de musettes, de flûtes, &

"de hautbois; la danse rustique duroit

"jusqu'au soir; on ne se plaignoit point,

"comme aujourd'hui, des impositions ex-

"cessives; chacun payoit sa taxe avec

"gaieté. Tel étoit la fin du regne du

"bon Roi Henri IV, qui fut aussi la fin

"de beaucoup de biens, & le commence-

"ment d'une infinité de maux, quand une

"Furie ôta la vie à ce grand Prince."
 
 
 
 

ARTICLE IX.
 
 

Louis XIII.
 
 

Mais la France retomba bientôt, sous

la minorité perpétuée de Louis XIII, dans

les troubles de l'Aristocratie & de la Mo-

narchie mal entendue. On prétendit vain-

cre l'hérésie par la force ouverte:  les Hé-

rétiques crurent, de leur côté, s'assurer

<157> la liberté de conscience en se révoltant

ouvertement contre le Souverain, & en

se servant des Tyrans politiques qui se

mirent à leur tête, & n'appuyoient leur

révolte que pour la faire durer.  L'empire

des Favoris, & l'insatiable avidité des

Grands épuisèrent bientôt l'épargne du

sage Henri, & toutes les ressources des

finances.
 
 

Enfin un Ministre mieux choisi que les

Favoris, répara ces désordres; & si nous

prétendions ici prodiguer ses louanges,

nous puiserions aisément dans l'abondante

source de cette spirituelle Académie qui

le reconnoît pour son fondateur.
 
 

Richelieu travailla au dedans à calmer

les troubles dans leurs causes, & au de-

hors, à abaisser les ennemis de l'équilibre

Européen.
 
 

Ce qui calme les maux sans les guérir,

ne s'appelle que palliatif. Les véritables

remedes vont à la racine du mal; ainsi

on ne doit honorer du beau nom de Paci-

ficateurs, que les génies politiques qui,

comme Richelieu, attaquent les désordres

dans leurs principes. Au dedans, il eut à

rétablir l'autorité Monarchique ébran-

lée & affoiblie; au dehors, il eut à resti-

tuer à la réputation de notre Couronne

<158> tout ce qui doit lui appartenir par son

poids. Il lui faut attribuer jusqu'à l'hon-

neur de ce que nos Alliés firent pour

ruiner la Maison d'Autriche; il les y en-

couragea.
 
 

Richelieu, continuellement occupé de

guerre, eut cependant assez de sagesse

pour ne rien faire de contraire à la bonne

économie; il soutint principalement le

fardeau des affaires politiques, & laissa à

d'autres Ministres les soins plus doux du

commerce & de l'abondance.
 
 

Il est à remarquer ici, que l'excès d'au-

torité dont jouissoient alors les Gouver-

neurs des Provinces & des Places fron-

tieres, formoit une manière de Gouver-

nement approchant de celui des grands

Vassaux sous Hugues Capet.
 
 

La Monarchie, sous certains regnes qui

ne reviennent que trop souvent, oublie ses

devoirs & même ses véritables intérêts.

Les mêmes abus renaissent, pour le mal-

heur des Peuples & du Monarque; usur-

pation par les gens puissans, partage des

droits régaliens. On vit, sous Louis XIII,

les Gouverneurs maîtriser les Peuples, en

vertu du commandement des troupes qui

leur étoit confié; ils flattoient la Noblesse

en lui passant la tyrannie dans ses terres;

<159> ils tiroient de l'argent du Tiers-Etat, par

crainte de leurs violences, & du Clergé

par celle des Hérétiques. Au milieu de

ceux-ci, toujours armés, ils étoient char-

gés de la subsistance des troupes & de

leur emploi; ce prétexte, ils s'en-

richissoient prodigieusement, & étant

maîtres de petites armées, ils l'étoient

aussi de leurs Provinces.
 
 

Un Lesdiguieres, un d'Espernon mé-

contents de la Cour, alloient la faire trem-

bler dans leur Gouvernement. Richelieu,

par des exemples de sévérité effrayans,

mais nécessaires, commença à ménager

la destruction de ce genre de tyrannie

que le siecle de Louis XIV a vu tout-à-

fait disparoître.
 
 

On prétend que le Cardinal de Riche-

lieu avoit les projets de sa politique, tant

intérieure qu' extérieure, tout médités &

tout prêts quand il arriva au Ministère.

Ses vues pour le dehors, furent principale-

ment d'abaisser la Maison d'Autriche, en

lui attirant des ennemis qui montrassent

que sa puissance n'étoit que grandeur sans

force; pour le dedans, d'extirper l'hé-

résie & d'abaisser la Noblesse de France:

si cela est vrai, jamais il n'y eut de plus

grand génie au monde; mais convenons

<160> que presque toujours, dans ces vastes opé-

rations politiques, le plan ne naît ordinai-

rement que de l'exécution même & à

mesure des succès.
 
 

Quoi qu'il en soit, il avança beaucoup

tous ces grands desseins, & sous le regne

suivant on parcourut la même carrière,

on partit de ces progrès, & l'on alla infini-

ment plus loin.
 
 
 

ARTICLE X.
 
 

Louis XIV.
 

Il semble que Louis XIV, aidé de Mi-

nistres habiles & hautains, ne soit jamais

sorti des vues de Richelieu; que même,

après les avoir accomplies, il ait encore

voulu passer le but; fécond & peut-être

outré dans les moyens qu'il a employés

pour remplir les vues de Richelieu sur

tous les objets politiques qu'il pouvoit se

proposer
 
 

Il faut convenir qu'il ait chassé trop pré-

cipitamment les Huguenots en révoquant

l'Edit de Nantes, & en faisant exécuter

trop violemment cette nouvelle Loi; d'au-

tres ont assez dit quels maux cela a causé

à la France.
 
 

Il a enlevé  l 'Espagne & les Indes Occi-

<161> dentale à la Maison d'Autriche, & les

ayant fait entrer dans sa Maison, il a

attiré à la France une jalousie universelle,

qui se renouvellera à chaque avantage

qu'elle obtiendra de la fortune & qu'elle

ne peut perdre qu'en se conduisant mal

dans intérieur, & laissant ses voisins

s'agrandir au dehors, en oubliant l'art

de les arrêter avec adresse & de mettre

des obstacles & des entraves à leur ambi-

tion.
 
 

Louis XIV a ravalé les Grands  au point

de leur ôter le courage & l'émulation de se

distinguer. La Noblesse est ruinée jusqu'à

ne pouvoir plus subsister que par des mé-

salliances, & autres démarches qui l'avi-

lissent. Les Peuples sont soumis au point

de n'avoir pas la force de connoître où

sont leurs véritables intérêts; ils baisent les

fers dont ils sont enchaînés, ou gémissent

sans faire aucuns efforts pour s'en débar-

rasser.
 
 

Ce qui sauva la France pendant les

guerres civiles de la minorité de Louis XIV,

appartient à la Politique de Richelieu,

mort quelques années auparavant. La

grande foiblesse de la Monarchie d'Es-

pagne, & les amis que Richelieu nous

<162> avoit laissés en Allemagne, empêcherent

l'Empereur & le Roi Catholique de pro-

fiter de nos divisions; nous fimes la cé-

lebre paix de Munster, tandis que le Par-

lement de Paris décrétoit Mazarin, & que

l'Angleterre étoit agitée de factions tra-

giques.
 
 

Ainsi nos troubles ne furent que passa-

gers; ils suspendirent peu nos avantages

au dehors, & ne ruinerent rien au dedans;

l'autorité royale reparut comme un soleil

qui a écarté les tempêtes.
 
 

La courrone fut enfin portée par un

Souverain digne en tout de ses auguste

caractère, dès qu'il se montra gouvernant

par lui-même; l'obéissance de ses Sujets

devint esclavage; ils se seroient dévoués

pour lui, comme ceux du Vieux de la

Montagne. La Nation n'eut donc plus à

travailler pour elle-même, mais seulement

pour la gloire du Monarque, & il ne s'a-

gissoit que de connoître parfaitement en

quoi elle consiste.
 
 

Il disoit, & tout se faisoit. Il voulut des

Arts; son regne devint celui d'Auguste;

lorsqu'il voulut conquérir, ses troupes

furent celles d'Alexandre: quand il mar-

qua qu'il faisoit cas de la vertu, il trouva

des Joseph, des Aristides, des Emiles, dans

<163> les Colbert, les Turenne & les Catinat.
 
 

Quand on critiquera son regne, qu'on

s'en prenne aux vices de quelques Agens

dans l'exécution détaillée, mais qu'on rende

justice au plan & aux vues superieures.
 
 
 

Au reste, l'idée que Louis XIV même

avoit de la gloire, n'étoit pas assez recti-

fiée par la Philosophie; elle tenoit trop à

l'homme & au tems. Quoique ces temps

ne soient pas reculés, nous nous trouvons

cependant avoir fait depuis de grands pro-

grès, en Morale & en Philosophie: quelques

revers y ont contribué. On blâme aujour-

d'hui des desseins qu'on admiroit il y a

soixante ans, tel que celui d'exciter l'An-

gleterre & la Hollande à s'entre-déchirer

pour avoir le loisir de conquérir la Flandre

sur l'Espagne, ou celui de châtier les Hol-

landois en les noyant tous.
 
 

Sous Louis XIV, notre Gouvernement s'est

arrangé sur un nouveau systême, qui

est la volonté absolue des Ministres de

chaque département; l'on a abrogé tout ce

qui partageoit cette autorité.
 
 

Les troupes étant soldées par le Trésor

royal, les Officiers recevant leur caractere

& leurs ordres en droiture de la Cour,

le pouvoir des Gouverneurs de Pro-

vinces est devenu à rien; ce titre n'est

<164> plus qu'un vain nom, & se réduit à une

pension tirée sur le Trésor royal. Ainsi la

Cour a pris toute la ressemblance de ce

que le coeur est dans le corps humain; tous

les fluides y passent y repassent plusieurs

fois, pour aller circuler aux extrémités du

corps.
 
 

Les Conseils n'ont malheureusement à

présent en France qu'un pouvoir de nom;

il n'y passe que les plus petits objets de dé-

libération; tout se ressent de l'esprit de la

Monarchie absolue & de l'autorité arbi-

traire; promptitude d'expédition, mais

fausse unanimité dans les Conseils, qui

n'est, à vrai dire, que la volonté d'un seul;

d'ailleurs, malheureusement, incertitude

continelle dans les principes, qui sont

toujours ceux du jour, du moment, pas

même ceux du Monarque, mais ceux du

Ministre, qui quelquefois n'en a point.
 
 

Le Département qui a le plus gagné

sous Louis XIV & infiniment depuis, est

celui des Finances. Il n'y a plus, à propre-

ment parler, que deux grands Ministères

en France; celui des Affaires Etrangeres

pour le dehors, & celui des Finances pour

le dedans: à celui-ci se sont réunis les dé-

penses de toute espece, quelque objet

qu'elles aient, toute police générale, com-

<165> merce, circulation d'argent, banque, &

toute la fortune des Particuliers; ainsi

l'histoire des progrès de la Monarchie en

France, depuis M. Colbert, dépend de

l'histoire des Ministres de la Finance.
 
 

La cause de cette surprenante attribu-

tion n'est pas louable; on pourroit dire

que le Monarque n'a songé qu'à avoir de

l'argent, puisqu'il ne voit le bonheur de ses

Sujets que par les yeux de son grand Tré-

sorier, & ce reproche n'est malheureuse-

ment que trop fondé.
 
 

M. Colbert se trouva assez grand, pour

suffire à la fois à tous les objets de son mi-

nistere: ses successeurs ont eu beau donner

la même étendue à leurs sollicitudes, ils

n'ont pas eu les mêmes talens pour y pour-

voir.
 
 

Ses soins étoient donc partagés entre la pro-

digalité & l'économie. Il falloit beaucoup

recouvrer pour beaucoup dépenser, pré-

voir tout ce qui pouvoit survenir d''extraor-

naire dans les dépenses à venir & amé-

liorer le théâtre de tant de scenes opposées:

il fournit à tout cela, ce qui doit le ran-

ger au nombre des hommes du premier

ordre.
 
 

Par les soins de Colbert, on vit s'établir

& se perfectionner, en peu de temps, en

<166> France, des Arts qui y étoient auparavant

inconnus. Il découvrit aux François leur

talent pour les Beaux-Arts, ainsi que pour

tout ce qui est du ressort du goût & des

graces; nous y surpassâmes bientôt les

autres Nations: cette supériorité nous en

est restée, ce qui prouve bien qu'elle nous

étoit acquise par la Nature, & qu'il ne

s'agissoit que de la mettre en valeur. Il en-

couragea le commerce; il fut le Mécene

des Belles-Lettres.
 
 

Mais tout cela appartient plutôt à l'hon-

neur & à la gloire d'une Nation, qu'à

l'essence du Gouvernement dont je traite

ici. Tous les gens de goût vantent nos

avantages pour la perfection des Art, &

ils ont raison: mais doit-on accorder à cet

objet la préférence sur tant d'autres? La

question se réduit à ceci: faut-il songer

aux sculptures & aux dorures d'un édifice,

avant que d'en avoir assuré la fondation &

la charpente? Tant que nous verrons dans

le Royaume tant de misere & de mendi-

cité, soyons assurés que le bâtiment n'est

pas encore solide.
 
 

Colbert, chargé de lever tant de de-

niers pour les guerres & pour les bâti-

mens, trouva le secret de ne choisir que

les moyens de finances les moins onéreux,

<167> & qui décourageoient le moins l'Agricul-

ture.
 
 

Par-là les richesses apportées du dehors,

l'état de la Cour & la gloire du regne ré-

pandirent dans le Royaume un encourage-

ment qui approche des bienfaits de la liber-

té quoiqu'il ne soit pas si profitable.
 
 

Louis XIV vouloit de nouvelles sommes;

Colbert mettoit de nouveaux impôts, & se

faisoit hair de la Populace. Les impôts

portoient sur la consommation & ou sur l'usage

des choses du luxe. Il avoit des principes

fixes dont rien ne le faisoit départir, d'au-

tant que le Roi l'en laissoit le maître. Sur

la fin de son ministère, les Courtisans per-

suaderent au Roi que les impôts faisoient

crier, & qu'au contraire les créations des

rentes sur la Ville faisoient plaisir à tout le

monde.
 
 

Colbert représenta que ces nouvelles

charges accableroient sans ressource le fisc

& le crédit royal, & que tout l'argent

destiné au commerce s'y absorberoit; on

lui résista, on le voulut, & ce fut là l'é-

poque de la misere publique.
 
 

Sous ses successeurs on profita du bon

état où il avoit mis le Royaume pour con-

tinuer les mêmes dépenses; mais on le ruina

la France par des moyens nouveaux, &

<168> aussi mal choisis que les siens étoient pro-

fonds & ménagés.
 

Les successeurs de Colbert ne cher-

cherent qu'à fournir au Roi les sommes

qu'il voulut, par les voies les plus promptes

& les moins capables de leur attirer des

plaintes.
 
 

Entre la paix générale & la mort de

Louis XIV, on alloit peut-être réparer le

chaos des affaires par la simple économie;

mais le Régent, impatient, & voulant sor-

tir des routes ordinaires, rendit quittes,

avec des papiers de crédit, tous les débi-

teurs, excepté le Roi. Le systême de Law,

mal entendu & mal suivi, & ce qui a suc-

cédé, ont tout gâté.
 
 

Le meilleur ministere de ces derniers

temps, ( celui du Cardinal de Fleury, digne

de faire encore mieux par la vertu qui y

présidoit), a été celui où l'on a le moins

innové. L'épreuve qu'on a faite à cet égard,

est  sans doute ce qui décrie si fort toute

innovation en bien comme en mal; mais

pour se décider là-dessus, il faut considérer

deux choses: N'y a-t-il pas encore des abus

à détruire, des maux à prévoir & à arrêter

dans la source, & n'y a-t-il pas des moyens

à employer pour les prévenir?
 
 

Qu'on fasse remonter cet examen à la

<169> mort de M. Colbert, qu'on parcoure les

états de Finances, qu'on compare le prix &

l'abondance des denrées, qu'on entre dans

le détail des fortunes particulières, qu'on

interroge les Anciens sur l'état de la cam-

pagne d'alors, & qu'on le rapporte à celui-

ci, on sentira sans doute le défaut de cette

mauvaise réponse que l'on fait aux plaintes

de la misère, en disant qu'on a toujours

parlé de même. On verra qu'aux richesses

réelles provenantes de la culture & des

revenus des terres, ont succédé des richesses

fictives & idéales, uniquement fondées sur

le produit d'un argent placé entre les mains

du Roi, ou entre celles de Particuliers qui

n'ont que le Roi & le crédit du Roi pour

garans de leurs fortunes; richesses de Ban-

quier, qu'une seule banqueroute, qui influe

par cascade d'un dèbiteur sur l'autre, peut

faire disparoître. Voilà ce qu'a produit la

multiplicité, presque inconcevable, des

rentes, & des emprunts. Les richesses de la

France étoient autrefois entre les mains des

Propriétaires, elles ont passé dans celles

des Financiers; elles seront bientôt aban-

données aux Banquiers, aux risques atta-

chés à cette espece de fortune.
 
 

On sauroit par une bonne Histoire des

Finances, que je ne voudrois voir composée

<170> qu'en vue de pure utilité, & non pour satis-

faire une vaine curiosité & une stupide ad-

miration, on sauroit, dis-je, à quel point les

idées à cet égard ont changé en France.
 
 

On y verroit quelles vexations on emploie

pour le recouvrement des impositions, qui

pourroient & devroient toujours être éga-

lement partagées, quoiqu'il y en ait qui

semblent inviter à l'injustice; on appren-

droit par quelle méthode s'impose la taille

arbitraire, tarif des autres impositions, &

qui n'a souvent d'autre proportion que celle

indiquée par la vengeance & l'envie, ou par

la fatalité qu'il y a de demander davantage

à celui qui paye le mieux: on verroit par

quelle monstrueuse politique on a joint les

fonctions de Magistrat à celles du Finan-

cier sur la tête du Collecteur, & on seroit

effrayé de reconnoître que les contributions

sur les ennemis se levent avec plus de dou-

ceur & de charité, que le contingent pour

le Pere de la Patrie ne s'exige, avec huma-

nité.
 
 

Enfin on n'ignoreroit aucun des moyens

que les Financiers ont employés pour tirer

de l'argent du Public non par des voies de mé-

nagement apparent, en présentant même

des avantages illusoires, mais qui ne sont au

fond que des moyens de ruine fondamentale

<171> pour la Nation, tels que les changemens de

monnoie, l'illusion des billets de crédit, les

doubles assignations, & sur-tout les créa-

tions des charges & leur vénalité, dont j'ai

tant parlé. Rien n'a été oublié sous ce dernier

article, & on sait que l'abus a été porté jus-

qu'a un tel excès, qu'on pourroit faire des

armées de Conseillers du Roi. On les a

exemptés de différens impôts; mais le far-

deau ôté de dessus les épaules les plus fortes,

a retombé sur les plus foibles.
 
 

L'administration financiers & banquiere

a donc été poussé à l'extrême, depuis la

mort de M. de Colbert; toutes fonctions, tout

suffrage ont été ôtés au Peuple. C'est, par

exemple, un monstre indéfinissable, qu'un

Maire & un Echevin vénal Officier du

Roi. Il doit être l'homme du Peuple, ou il

n'est rien.