TEXT 1765
 

<180>CHAPITRE VI
 
 

Dispositions à étendre la Démocratie

en France.
 
 

Malgré tout ce que je viens de dire on

peut espérer aujourd'hui plus que jamais la

réforme salutaire dont il s'agit.
 
 

Le Regne n'est plus ambitieux, conqué-

[5]rant; l'Europe même ne renferme que de

moindres ambitions comparées à celles qui

ont causé les dernières révolutions: les moeurs

en général ont acquis plus d'égards & d'hu-

manité.
 
 

[10]La Religion & l'honneur touchent à la

vertu qui éloigne les passions tumultueuses.

Peut-être ne cherche-t-on encore le bien

qu'avec foiblesse, mais il se peut trouver par

des voyes si simples qu'il sera embrassé, s'il

[15]n'est pas saisi, & il s'accomplira par des

moyens lents, mais suivis. Chacun agit sui-

<181>vant ses fins avec plus ou moins d'ardeur &

d'habileté. Les fausses démarches dont on

s'étonne viennent du choix des faux objets

[20]dont on ne s'étonne jamais assez. Un hom-

me parvenu depuis peu à un rang qui ne

sembloit pas lui être destiné, n'est occupé

que des honneurs dûs à ce rang, il en mé-

connoît les douceurs, il ne jouit pas, il ac-

[25]quiert encore.
 
 

L'autorité Despotique a occupé ainsi pres-

que tous les Rois de la terre. Ils ont dispu-

té entre eux à qui gouverneroit telle Provin-

ce; ils ont disputé avec leurs Sujets s'ils les

[30]gouverneroient avec plus ou moins d'autori-

té, & ils n'ont pas encore commencé à les

gouverner; mais quand l'autorité Royale,

semblable à un torrent qui inonde les Cam-

pagnes, a renversé toutes les barrieres qui

[35]s'opposoient à son passage, alors elle remplit

sa destination, elle s'occupe de la gloire que

<182>nous inspire l'émulation de bien faire.
 
 

La France en est là; mais qu'on ne croye

pas qu'elle y soit depuis long-tems, & peut-

[40]être même que pour prononcer net, si l'au-

torité de nos Rois est bien assouvie, nous

avons encore à essuyer quelques Regnes hau-

tains & inquiets, quelques tentatives de con-

quêtes, quelques coups d'état pour achever

[45]de renverser tout ce qui nous reste d'ombre

de liberté, ou d'indépendance.
 
 

Un Monarque qui n'a plus à songer qu'à

gouverner, gouverne toujours bien, car son

intérêt est précisément celui de l'Etat; il ne

[50]trouve que là sa gloire & ses plaisirs, tout

ce qui tient à l'amour propre est tout ce

qui forme son bonheur. Il est bon par pas-

sion.
 
 

Les Histoires barbares nous montrent des

[55]traits singuliers de vertu chez les Princes,

des ames fermes qui se sont tournées au bien

<183>comme au mal, des Souverains absolus qui

vouloient ardemment le bien de leurs Sujets,

l'exacte Justice, & des établissements d'une

[60]Police admirable, comme sous les Regne d'un

Jacob Almanzor: mais faute d'harmonie dans

le Gouvernement & de principes dans les

moeurs, bientôt une mort violente faisoit

succéder à ces moments heureux des Regnes

[65]féroces & déraisonnables.
 
 

Nous avons donc aujourd'hui pour nos es-

pérances & Despotisme & Politesse. Une

Monarchie n'arrive gueres au Despotisme que

par l'Aristocratie; les Ministres & les Grands

[70]travaillant pour le Monarque croyent travail-

ler pour eux-mêmes; ils abaissent le Peuple,

ils élevent le Trône, parce qu'ils y touchent

de près & qu'ils dédaignent le vulgaire; mais

quand le Trône est affermi, le Monarque se

[75]trouve toujours plus ami de la Démocratie

qui lui est soumise, que de l'Aristocratie qui

l'offusque.
 
 

<184> Parmi les membres de l'Aristocratie il faut

compter tous gens riches; la richesse est une

[80]distinction réelle chez toutes les Nations: on

sait que la premiere dénomination des Grands

d'Espagne fût d'homme riche, Ricco Hombre,

& malheureusement plus les Nations se poli-

cent, plus elles reconnoissent l'usage & l'a-

[85]vantage de l'opulence.
 
 

Si les Rois prennent ombrage des Grands

de leur état, ils en trouvent les mêmes rai-

sons contre les Citoyens trop riches. La con-

clusion de ceci chez les Turcs seroit qu'il

[90]faut abattre des têtes si hautes, & sur-tout apro-

prier leurs dépouilles au fisc; mais chez

des gens raisonnables, cela doit raprocher de

la Democratie qui ne tend qu'à l'égalité des

fortunes.
 
 

[95]Le progrès de l'Aristocratie doit toujours

être pris pour un signe certain de la foibles-

se du Despotisme, & celui de la Démocratie

<185>comme un grand effet de sa vigueur. Nous

croyons que si l'on a jamais prouvé quelque

[100]chose par les faits, c'est cette vérité dans le

Chapitre précédent. Si toutefois il est arrivé

que François I. & Louis XIV. ont retardé

la Démocratie par la vénalité; qu'on attri-

bue cela à une cause toute étrangere à ma

[105]preuve. Ils voulurent tirer des sommes ex-

traordinaires de leurs Peuples & ils eurent

volontairement la foiblesse de se servir de

moyens détournés; ainsi c'étoit plutôt par

défaut d'autorité suffisante que pour le bien

[110]même de leur autorité; ce qui confirme en-

core ma proposition.
 
 

Le premier pas contre l'Aristocratie, a été

d'ôter d'entre les mains de la Noblesse un

pouvoir de naissance & d'extraction attaché

[115]aux terres. On a admis ensuite parmi les Of-

ficiers Royaux des gens sans naissance con-

curremment avec la Noblesse, & dans les der-

<186>niers tems, on affecta de préférer les rotu-

riers aux Nobles pour tout ce qui participe

[120]au Gouvernement. Dans ce choix l'amovibi-

lité se trouve insensiblement, car un homme

de naissance tient à tout ce qu'il y a de

grands comme lui; on le dépossede plus dif-

ficilement, on le corrige avec peine, on lui

[125]refuse moins de perpétuer ses places dans sa

famille par des survivances.
 
 

La vénalité des Offices est le grand obsta-

cle au dessein du Despotisme; mais tout tend

aujourd'hui à s'en débarrasser peu-à-peu .
 
 

[130]Qui ne voit pas qu'on crée aujourd'hui

moins d'Offices que jamais & qu'on en va

rembourser plusieurs? Au défaut des fonds

nécessaires pour y avancer sérieusement on

subtilise les vues, la force se sert d'adresse à

[135]la vérité avec diminution d'équité. On ôte

les fonctions aux titulaires, on les attribue à

des Commissionnaires qui doublent le person-

<187>nage de l'Officier. Les Ministres sont sans

finances & amovibles, ils remplacent le Con-

[140]nétable, l'Amiral, le Grand Maître ou le Sur-

intendant qui étoient ou qui subsistent enco-

re en titres d'Office possédés par des Grands

Seigneurs.
 
 

Les Intendants sont devenus les vrais Gou-

[145]verneurs de Provinces. On envoye pour un

tems des Commandans passagers, tandis que

les Gouverneurs ne peuvent avoir de fonc-

tions sans des lettres particuliers de Com-

mandement ou la permission d'aller résider

[150]dans leurs Gouvernemens.
 
 

Sous les Intendants on ne voit dans les

Provinces d'autorité qu'entre les mains des

Commissaires comme eux, les Subdélégués,

les Commissaires des Guerres, les Ingénieurs

[155]pour les chemins, les Inspecteurs pour les

manufactures &c. Tout cela est amovible

à volonté.
 

<188>Les Trésoriers de France ne se mêlent

plus des chemins & des ponts dont ils sont

[160]les voyers par leurs titres; tout le soin en

est donné à des Inspecteurs momentanés.
 
 

Dans l'administration de la Justice, fonc-

tions si lâchement condamnées à la vénalité,

(Sa Majesté en a cependant excepté les pré-

[165]miers Présidents & les Procureurs Généraux

des Cours supérieures) on ne voit que Com-

missions de Conseil. Le Conseil est exempt

de la vénalité.
 
 

Les Brevets de retenue nouvellement in-

[170]troduits ne sont plus qu'une demie vénalité

qui témoigne encore que le Gouvernement

s'éloigne de la plénitude de l'abus & qu'il

s'en veut désaccoutumer insensiblement. Le

Roi en a remboursé plusieurs depuis la paix

[175]générale, & on peut prédire avec sûreté que

plus le Ministere deviendra ferme & attentif,

plus on avancera de ce côté-là.
 
 

<189>Mais, dira-t-on, pour nommer aux emplois

amovibles & sans finances, rétablira-t-on les

[180]élections, ou en laisser-t-on la collation à

des gens de crédit qui en feroient eux-mê-

mes un commerce dangereux dont il eût au-

tant valu que le Roi profitât?
 
 

On répondra que la pire de toutes les

[185]méthodes pour conférer des Emplois, est celle

de les vendre à l'enchere comme on fait, soit

du Roi à l'Officier, soit du titulaire à l'Of-

ficier; moins il y a de gratuit, plus l'aliéna-

tion des fonctions est consommée, plus elles

[190]vont en pure perte pour le Public.
 
 

L'Auteur du Testament Politique du Car-

dinal de Richelieu dit que pendant les fac-

tions de la Ligue, les Guises se servirent de

leur crédit pour placer gratuitement leurs

[195]créatures dans tous les postes de l'Etat, &

que par-là ils s'ouvrirent le chemin aux gran-

des vues qu'on a su: il cite même sur cela

<190>l'autorité de Mr de Sully, à qui il en avoit

entendu parler comme partisan de la véna-

[200]lité, & voilà de quoi bien effrayer la Poli-

tique ombrageuse & timide.
 
 

Mais l'autorité de ces deux grands Minis-

tres est ici alléguée sans preuve, & en tout

cas elle ne seroit pas sans appel. Quiconque

[205]prendroit toutes les mesures pour former le

Gouvernement dans un tems de faction, ar-

rangeroit la Nation d'une façon bien absur-

de. Toute autorité partagée, comme elle l'é-

toit du tems des Guises, est sujette à des in-

[210]convéniens sans remede. L'agrément néces-

saire aux Charges vénales auroit seul fait le

même effet que la recommandation pour y

nommer. Tous les emplois ne vacquent pas

à la fois dans le tems d'une faction. Il s'en-

[215]suivroit donc qu'on doit craindre d'accorder

beaucoup d'autorité au Roi, sous le prétexte

que celui qui partageroit induement son au-

<191>torité, jouiroit de trop de pouvoir: ainsi la

conséquence de cette objection ne conduit à

[220]rien moins qu'à l'Anarchie & à la foiblesse

sous prétexte des précautions pour les éviter.
 
 

Pour y répondre mieux, je proposerai

dans le Chapitre suivant, les principes & la

méthode qui semblent les meilleurs pour nom-

[225]mer aux Emplois amovibles & sans finance.
 
 

L'extinction totale de la vénalité seroit

faire certainement un grand pas au bonheur

public. Cette réforme est d'un besoin plus

ou moins pressant dans les différentes parties

[230]du Gouvernement. La Finance par exemple,

le prix des Offices de maniement n'est pro-

prement qu'une caution, & au moindre cas

de déposition, ou de dépossession, on com-

met à l'exercice, ou l'on vend d'autorité la

[235]charge à un autre.
 
 

Dans l'administration de la Justice, la vé-

nalité apporte de la lenteur dans l'Officier &

<192>quelque dessein secret, inconnu peut-être à

lui-même, de se récupérer par l'émolument

[240]& par les épices de l'intérêt de sa finance.
 
 

Mais où il seroit plus pressant d'en pur-

ger le Royaume, c'est en tout ce qui est

chargé de la Police générale & particuliere

d'où dépendent l'abondance, l'ordre & le

[245]Commerce. Ce ne seroit pas le tout de re-

trancher de cette partie de l'administration

la propriété & l'hérédité, il seroit nécessaire

que les Officiers n'en fussent plus Royaux,

mais municipaux & populaires, afin qu'ils

[250]pussent agir sous la protection & sous l'au-

torité du Roi, mais pour les intérêts seuls

du Peuple, & pour que le Public fût admis

autant qu'il se peut dans le Gouvernement

du Public.
 
 

[255]En attendant le fruit de cette persuasion,

qu'on se convainque bien que le manque de

Police dans le Royaume & la misere ne

<193>sont que trop réels; certainement il ne peut

que leur manquer d'être assez connus pour

[260]émouvoir.
 
 

Et à commencer par le Roi, plus on est

grand à la Cour, moins on se persuade quel-

le est aujourd'hui la misere de la Campa-

gne; les Seigneurs des grandes terres en en-

[265]tendent bien parler quelquefois, mais leurs

coeurs endurcis n'envisagent dans ce malheur

que la diminution de leurs revenus. Ceux

qui arrivent des Provinces, touchés de ce

qu'ils ont vu, s'oublient bientôt par l'abon-

[270]dance & les délices de la Capitale.
 
 

Il nous faut des ames fermes & des coeurs

tendres pour persévérer dans une pitié dont

l'objet est absent.
 
 

Cependant à force d'en entendre parler &

[275]depuis le Livre de Mr. de Vauban, les suf-

frages se rapprochent pour se réunir. On vou-

droit donc diminuer cette misere générale,

<194>mais ce qu'on y a fait jusqu'à présent ressem-

ble au Conseil des Rats. On expose à mer-

[280]veille les abus de la taille arbitraire, on pro-

pose de nouveau systêmes, on les critique

après quelques épreuves & puis on s'en

tient là.
 
 

Si quelques personnes tiennent encore pour

[285]cette horrible taille arbitraire par l'habitude

d'une ancienne possession devenue abusive,

& séduits par quelques sophismes qu'ont dic-

té la dureté de coeur & l'orgueil de la No-

blesse, l'opulence du Financier, &c. qu'ils con-

[290]sidérent seulement que la France est le seul

Pays du monde, où les impositions soient

arbitraires.
 
 

Mais peu de gens restent encore dans ce

préjugé, & c'est toujours beaucoup que le

[295]Gouvernement songe sérieusement à soulager

la Campagne; il ne manque donc plus que

des moyens, & je vais en composer.
 
 

<195> Ne conseillons pas pour cela au Roi de

descendre de son Trône pour aller avec une

[300]antique simplicité parcourir son Royaume &

devenir le spectateur de tant de maux en

général & dans le détail; réservons-lui ce

voyage après le remede qu'il y aura sû ap-

pliquer, ou à mesure des progrès successifs.

[305]Quelle plus grande volupté pourroit en effet

lui être jamais réservée que d'aller considérer

des villes & des Provinces, qu'il auroit ren-

du florissantes, de voir les beaux arts rap-

pellé dans des cités qui ne sont aujourd'hui

[310]que boue & que ruines, d'abandonner au feu

Roi son Bisaïeul, la gloire d'avoir construit

de superbes jardins autour de ses Palais, &

de jouir de celle de n'avoir fait qu'un beau

jardin de toute la France, de se dire à soi-

[315]même:
 
 

Par-tout en ce moment on me bénit, on m'aime,

Je vois par tout voler les coeurs à mon passage.
 
 

<196> Certes voilà une espece de gloire de triom-

phe, où tous les hommes sont naturellement

[320]portés, & cette carriere ne nous est pas in-

connue. On a souvent flaté certains Princes

d'être les délices du genre-humain: ce titre

ou l'effort seulement de le mériter, les a fait

plus vivre dans la mémoire des hommes,

[325]que les plus célébres conquêtes. Mais à dire

vrai lequel s'est appliqué fort sérieusement à

l'obtenir? Tant que les artisans du bonheur

public seront tirés de la Cour pour sécon-

der les Rois, la moindre atteinte à leurs in-

[330]térêts les rendra d'abord ennemis de ce qui

y concourt, & cela va jusqu'à troubler leur

son par la fausse théorie qu'ils se font des

moyens.
 
 

Sous Louis XI. on fit une ligue & une

[335]guerre du bien Public; il ne s'y agissoit d'au-

tre chose au fond que de rendre quelques

grands Seigneurs plus puissants & plus inso-

lents.
 
 

<197>L'intérêt du fisc est toujours bien conduit

[340]par les gens de Cour à qui on le confie; le

Conseil & la force s'y réunissent: mais pour

celui du Peuple, qui rejaillit cependant si fort

sur le premier, il ne pourra jamais être con-

nu ni soutenu que par le Peuple même.
 
 

[345]On commence déjà à se convaincre dans

le monde que les richesses du Roi dépendent

de l'abondance où seront ses Sujets. On en

cherche les moyens. On voudroit pousser le

Commerce; on écoute avec attention les nou-

[350]veaux projets de Finance qui présentent des

faces salutaires; on fait des réglements de

Police, mais peu réussissent faute d'exécuteurs

de la Loi.
 
 

Pour exécuter ce que j'ai à proposer, il

[355]ne s'agit pas seulement que l'autorité Royale

soit, comme elle est aujourd'hui, à l'abri de

toute infraction, il faut aussi qu'on en ait l'o-

pinion & que l'on bannisse sur cela toute ter-

<198>reur panique & tout préjugé. On est déjà re-

[360]venu en France d'une infinité de préjugés de

basse jalousie qui étoient attribués à l'autori-

té Royale.
 
 

On ne dit plus tant qu'autrefois, que le

Paysan doit être accablé d'impôts pour être

[365]soumis, qu'il faut appauvrir la Noblesse pour

la rendre docile.
 
 

On commence à raisonner de Finance avec

plus de justesse, & on est moins la dupe

de la charlatanerie des Traitans. On sent par

[370]leurs effets la différence de la levée des tail-

les & des droits affermés chaque année. Le

Conseil sent le besoin qu'il y auroit de di-

minuer les impositions dans le Royaume, &

au contraire à chaque bail des fermes géné-

[375]rales, on voit naturellement augmenter le

prix du traité. Cela vient de ce que les le-

vées de la taille sont régies par des Officiers

Royaux, au lieu que la plupart des droits de

<199>fermes sont volontaires, portent sur les con-

[380]sommations, sont entrepris à forfait par des

gens qui ont leurs intérêts directs & person-

nels pour mobile. Ces droits affermés ayant

été mis en régie, il y a quelques années, on

a lieu de reconnoître toute la dureté & la

[385]négligence de ceux qui régissent pour le Roi,

par comparaison à l'exactitude de ceux qui

régissent en leur nom & pour leur compte.
 
 

L'autorité Royale sera toujours grand pro-

fit lorsqu'elle se débarrassera des soins frivo-

[390]les qui ne font que la commettre vainement,

qui coûtent beaucoup au trésor Royal & qui

rendent peu.
 
 

J'ai déjà parlé des dispositions du Gouver-

nement présent à l'égard de la Noblesse: ce

[395]Corps étant le plus grand, on n'y soupçon-

ne aucune origine populaire. Cet honneur par

un sentiment intérieur approche de celui qu'on

rend à la vertu; mais à l'extérieur il est subor-

<200>donné à l'éclat des richesses, aux dignités qui

[400]font craindre & au mérite personnel qui fait

respecter, & ce sont tous ces accessoires

qu'on nomme illustration.
 
 

Le goût frivole des modes a poussé encore

l'homme à prodiguer ce bien qui soutient l'il-

[405]lustration, & c'est une grande infamie à la

Cour que d'être seulement soupçonné d'épar-

gner; cependant il n'existe ici presque au-

cun moyen à la Noblesse de s'épargner du

bien quand elle l'a dissipé, sinon par des

[410]mésalliances, ou des actions indignes & qui

devroient bien la déshonorer autrement que

l'oeconomie si méprisée. Voilà comment les

hommes sont ordinairement peu d'accord

avec eux-mêmes, & comme ils se déshono-

[415]rent pour s'honorer.
 
 

Mais une choses qui a le plus avili la

Noblesse dans ces derniers tems, c'est d'être

parvenue enfin à supporter deux classes se-

<201>parées parmi elle, celle des gens titrés, ou

[420]de ceux qui s'établissent à la Cour par leurs

charges & par leurs assiduités, & celle de

la simple Noblesse qui va moins ordinaire-

ment à la Cour. Il a donc passé, & il est

tout reçu en France à présent, que les hon-

[425]neurs de la Guerre & les grades Militaires

doivent cheminer tout d'un autre train pour

ce qu'on nomme les Seigneurs que pour la

simple Noblesse, ce qui décourage les gens

de Guerre de profession, & nous donne de

[430]mauvais Officiers généraux dans nos Armées.
 
 

Voici cependant à quoi se réduit aujour-

d'hui toute l'Aristocratie du Gouvernement

François & toute la part qu'y a la Noblesse;

le Commandement des Armées & le servi-

[435]ce Militaire. Les affaires de la Guerre ne don-

nent qu'une autorité passagere & qui se bor-

ne à la durée de chaque Campagne; ajou-

tez à cela un grand air d'importance, des

<202>distinctions brillantes, mais seulement exté-

[440]tieures, quelques charges à la Cour agréa-

bles par l'accès près de la personne du Prin-

ce, mais contrebalancées par la défiance que

les Ministres lui donnent de ses courtisans,

quelques graces lucratives & injustes, l'occa-

[445]sion de nuire plûtôt que de servir, une oc-

cupation continuelle d'intrigues d'argent & de

vengeances, un vain éclat qui reluit au loin

& qui ne soutient pas l'examen, un meilleur

air & plus de goût dans les discours & dans

[450]les modes, de grandes terres titrées & né-

gligées, des dettes & des injustices.
 
 

Toute l'autorité essentielle du Gouverne-

ment a passé entre les mains de l'heureuse

Robe. Les fonctions des grands Officiers de

[455]la Couronne sont à présent confiées à des

Bourgeois constitués dans des dignités amo-

vibles, successeurs de ces Clercs sur qui les

anciens Nobles se reposoient de la peine

<203>de savoir lire & écrire, de demeurer dans

[460]les villes, tandis qu'eux alloient régner dans

leurs fiefs. Ces hommes nouveaux accoutu-

més de jeunesse à toute la dureté de coeur

nécessaire pour disposer froidement de la vie,

des biens & de l'honneur des Citoyens, sous

[465]les titres ignobles de Secrétaires & de Con-

trolleurs, sont trembler les fils de leurs an-

ciens maîtres, ils les dégradent, ils les rebu-

tent, & ils les envoyent à la mort pour des

querelles que les Magistrats disposent tran-

[470]quillement dans leur Cabinet.
 
 

Mais cette institution de la Robe destinée

pour tout équivalent de la grandeur réelle à

plus fléxibilité & de travail, sort insensi-

blement de l'Etat de modestie & d'amovibi-

[475]lité qui faisoit son principal mérite, & elle

retombe dans les mêmes abus, qui ont arra-

ché le Gouvernement des mains de la No-

blesse. L'hérédité s'accroît toujours dans les

<204>premieres Magistratures, les survivances de-

[480]viennent fréquentes même dans le Ministere,

le déplacement s'exerce le moins dans les pla-

ces qui le demanderoient davantage. Ceux

qui s'y trouvent tombent dans une commode

inaction & se font doubler par des sulbater-

[485]nes, qui eux-mêmes trop considérés pour

travailler font faire leur ouvrage par d'autres

Commis inférieurs.
 
 

Enfin l'on est tout accoutumé dans la Ro-

be, comme dans la Noblesse, à distinguer en

[490]deux classes les familles des Jurisconsultes:

on y défere des égards différents à autre

chose qu'au mérite & selon les anciens ser-

vices des peres, quoique leurs enfans ayent

négligé de s'acquérir la même capacité.
 
 

[495]Il faudroit donc bientôt inventer un troi-

sieme ordre de gens qui travaillassent par eux-

mêmes, & qui ne fussent traités que selon leur

réputation & leur mérite personnel.
 
 

<205>Mais on connoît toutes ces vérités & cela

[500]suffit, le mal connu est plus près du reme-

de, il est important qu'on se fixe à des prin-

cipes qui ne varient point.
 
 

On a vû par expérience ce qu'ont gagné

l'autorité Royale & le bonheur public à la

[505]supression des grands fiefs & des Gouverne-

mens indépendants. De là cependant sont

partis de nouveaux abus qui reviennent dans

le même genre, mais moindres en eux-mê-

mes & plus faciles à corriger.
 
 

[510]On reconnoît, on sent, on voudroit le

bien. Quand la paix ramene au loisir, on

cherche des perfections qu'on devine & qu'on

ne peut encore énoncer. Mille nouveaux ré-

glements de Police & de Commerce établis-

[515]sent les maximes de Démocratie que je de-

mande, mais que la suite dément par l'ob-

stacle des préjugés & par des abus contrai-

res à l'exécution. On ne les va pas chercher

<206>dans leurs sources; on charge par exemple

[520]tous les jours les Maires & Sindics des bourgs

& villages des soins de Police & de Finance

auxquels ils ne peuvent répondre, faute de

liberté, d'autorisation, & de salaire.
 
 

Plusieurs frontieres de France sont en mê-

[525]me tems l'image & la demonstration de l'utile

Gouvernement que je propose; on les con-

noît par la dénomination générale de Pays

d'Etats: mais on remarquera que plus les as-

semblées sont petites, mieux elles sont gou-

[530]vernées & hors des atteintes de la résistan-

ce, ou de la révolte. Tels sont les Colleges

de la Flandre maritime, les différents Pays

le long des Pirénées & principalement les

Communautés de Provence. Ces dernieres

[535]avec les vigneries se gouvernent intérieure-

ment avec succès, s'assemblent une fois

par an pour se concerter & pour obéir aux

demandes générales du Roi.