<180>CHAPITRE VI
Dispositions à étendre la Démocratie
en France.
Malgré tout ce que je viens de dire on
peut espérer aujourd'hui plus que jamais la
réforme salutaire dont il s'agit.
Le Regne n'est plus ambitieux, conqué-
[5]rant; l'Europe même ne renferme que de
moindres ambitions comparées à celles qui
ont causé les dernières révolutions: les moeurs
en général ont acquis plus d'égards & d'hu-
manité.
[10]La Religion & l'honneur touchent à la
vertu qui éloigne les passions tumultueuses.
Peut-être ne cherche-t-on encore le bien
qu'avec foiblesse, mais il se peut trouver par
des voyes si simples qu'il sera embrassé, s'il
[15]n'est pas saisi, & il s'accomplira par des
moyens lents, mais suivis. Chacun agit sui-
<181>vant ses fins avec plus ou moins d'ardeur &
d'habileté. Les fausses démarches dont on
s'étonne viennent du choix des faux objets
[20]dont on ne s'étonne jamais assez. Un hom-
me parvenu depuis peu à un rang qui ne
sembloit pas lui être destiné, n'est occupé
que des honneurs dûs à ce rang, il en mé-
connoît les douceurs, il ne jouit pas, il ac-
[25]quiert encore.
L'autorité Despotique a occupé ainsi pres-
que tous les Rois de la terre. Ils ont dispu-
té entre eux à qui gouverneroit telle Provin-
ce; ils ont disputé avec leurs Sujets s'ils les
[30]gouverneroient avec plus ou moins d'autori-
té, & ils n'ont pas encore commencé à les
gouverner; mais quand l'autorité Royale,
semblable à un torrent qui inonde les Cam-
pagnes, a renversé toutes les barrieres qui
[35]s'opposoient à son passage, alors elle remplit
sa destination, elle s'occupe de la gloire que
<182>nous inspire
l'émulation de bien faire.
La France en est là; mais qu'on ne croye
pas qu'elle y soit depuis long-tems, & peut-
[40]être même que pour prononcer net, si l'au-
torité de nos Rois est bien assouvie, nous
avons encore à essuyer quelques Regnes hau-
tains & inquiets, quelques tentatives de con-
quêtes, quelques coups d'état pour achever
[45]de renverser tout ce qui nous reste d'ombre
de liberté, ou d'indépendance.
Un Monarque qui n'a plus à songer qu'à
gouverner, gouverne toujours bien, car son
intérêt est précisément celui de l'Etat; il ne
[50]trouve que là sa gloire & ses plaisirs, tout
ce qui tient à l'amour propre est tout ce
qui forme son bonheur. Il est bon par pas-
sion.
Les Histoires barbares nous montrent des
[55]traits singuliers de vertu chez les Princes,
des ames fermes qui se sont tournées au bien
<183>comme au mal, des Souverains absolus qui
vouloient ardemment le bien de leurs Sujets,
l'exacte Justice, & des établissements d'une
[60]Police admirable, comme sous les Regne d'un
Jacob Almanzor: mais faute d'harmonie dans
le Gouvernement & de principes dans les
moeurs, bientôt une mort violente faisoit
succéder à ces moments heureux des Regnes
[65]féroces & déraisonnables.
Nous avons donc aujourd'hui pour nos es-
pérances & Despotisme & Politesse. Une
Monarchie n'arrive gueres au Despotisme que
par l'Aristocratie; les Ministres & les Grands
[70]travaillant pour le Monarque croyent travail-
ler pour eux-mêmes; ils abaissent le Peuple,
ils élevent le Trône, parce qu'ils y touchent
de près & qu'ils dédaignent le vulgaire; mais
quand le Trône est affermi, le Monarque se
[75]trouve toujours plus ami de la Démocratie
qui lui est soumise, que de l'Aristocratie qui
l'offusque.
<184> Parmi les membres de l'Aristocratie il faut
compter tous gens riches; la richesse est une
[80]distinction réelle chez toutes les Nations: on
sait que la premiere dénomination des Grands
d'Espagne fût d'homme riche, Ricco Hombre,
& malheureusement plus les Nations se poli-
cent, plus elles reconnoissent l'usage & l'a-
[85]vantage de l'opulence.
Si les Rois prennent ombrage des Grands
de leur état, ils en trouvent les mêmes rai-
sons contre les Citoyens trop riches. La con-
clusion de ceci chez les Turcs seroit qu'il
[90]faut abattre des têtes si hautes, & sur-tout apro-
prier leurs dépouilles au fisc; mais chez
des gens raisonnables, cela doit raprocher de
la Democratie qui ne tend qu'à l'égalité des
fortunes.
[95]Le progrès de l'Aristocratie doit toujours
être pris pour un signe certain de la foibles-
se du Despotisme, & celui de la Démocratie
<185>comme un grand effet de sa vigueur. Nous
croyons que si l'on a jamais prouvé quelque
[100]chose par les faits, c'est cette vérité dans le
Chapitre précédent. Si toutefois il est arrivé
que François I. & Louis XIV. ont retardé
la Démocratie par la vénalité; qu'on attri-
bue cela à une cause toute étrangere à ma
[105]preuve. Ils voulurent tirer des sommes ex-
traordinaires de leurs Peuples & ils eurent
volontairement la foiblesse de se servir de
moyens détournés; ainsi c'étoit plutôt par
défaut d'autorité suffisante que pour le bien
[110]même de leur autorité; ce qui confirme en-
core ma proposition.
Le premier pas contre l'Aristocratie, a été
d'ôter d'entre les mains de la Noblesse un
pouvoir de naissance & d'extraction attaché
[115]aux terres. On a admis ensuite parmi les Of-
ficiers Royaux des gens sans naissance con-
curremment avec la Noblesse, & dans les der-
<186>niers tems, on affecta de préférer les rotu-
riers aux Nobles pour tout ce qui participe
[120]au Gouvernement. Dans ce choix l'amovibi-
lité se trouve insensiblement, car un homme
de naissance tient à tout ce qu'il y a de
grands comme lui; on le dépossede plus dif-
ficilement, on le corrige avec peine, on lui
[125]refuse moins de perpétuer ses places dans sa
famille par des survivances.
La vénalité des Offices est le grand obsta-
cle au dessein du Despotisme; mais tout tend
aujourd'hui à s'en débarrasser peu-à-peu .
[130]Qui ne voit pas qu'on crée aujourd'hui
moins d'Offices que jamais & qu'on en va
rembourser plusieurs? Au défaut des fonds
nécessaires pour y avancer sérieusement on
subtilise les vues, la force se sert d'adresse à
[135]la vérité avec diminution d'équité. On ôte
les fonctions aux titulaires, on les attribue à
des Commissionnaires qui doublent le person-
<187>nage de l'Officier. Les Ministres sont sans
finances & amovibles, ils remplacent le Con-
[140]nétable, l'Amiral, le Grand Maître ou le Sur-
intendant qui étoient ou qui subsistent enco-
re en titres d'Office possédés par des Grands
Seigneurs.
Les Intendants sont devenus les vrais Gou-
[145]verneurs de Provinces. On envoye pour un
tems des Commandans passagers, tandis que
les Gouverneurs ne peuvent avoir de fonc-
tions sans des lettres particuliers de Com-
mandement ou la permission d'aller résider
[150]dans leurs Gouvernemens.
Sous les Intendants on ne voit dans les
Provinces d'autorité qu'entre les mains des
Commissaires comme eux, les Subdélégués,
les Commissaires des Guerres, les Ingénieurs
[155]pour les chemins, les Inspecteurs pour les
manufactures &c. Tout cela est amovible
à volonté.
<188>Les Trésoriers de France ne se mêlent
plus des chemins & des ponts dont ils sont
[160]les voyers par leurs titres; tout le soin en
est donné à des Inspecteurs momentanés.
Dans l'administration de la Justice, fonc-
tions si lâchement condamnées à la vénalité,
(Sa Majesté en a cependant excepté les pré-
[165]miers Présidents & les Procureurs Généraux
des Cours supérieures) on ne voit que Com-
missions de Conseil. Le Conseil est exempt
de la vénalité.
Les Brevets de retenue nouvellement in-
[170]troduits ne sont plus qu'une demie vénalité
qui témoigne encore que le Gouvernement
s'éloigne de la plénitude de l'abus & qu'il
s'en veut désaccoutumer insensiblement. Le
Roi en a remboursé plusieurs depuis la paix
[175]générale, & on peut prédire avec sûreté que
plus le Ministere deviendra ferme & attentif,
plus on avancera de ce côté-là.
<189>Mais, dira-t-on, pour nommer aux emplois
amovibles & sans finances, rétablira-t-on les
[180]élections, ou en laisser-t-on la collation à
des gens de crédit qui en feroient eux-mê-
mes un commerce dangereux dont il eût au-
tant valu que le Roi profitât?
On répondra que la pire de toutes les
[185]méthodes pour conférer des Emplois, est celle
de les vendre à l'enchere comme on fait, soit
du Roi à l'Officier, soit du titulaire à l'Of-
ficier; moins il y a de gratuit, plus l'aliéna-
tion des fonctions est consommée, plus elles
[190]vont en pure perte pour le Public.
L'Auteur du Testament Politique du Car-
dinal de Richelieu dit que pendant les fac-
tions de la Ligue, les Guises se servirent de
leur crédit pour placer gratuitement leurs
[195]créatures dans tous les postes de l'Etat, &
que par-là ils s'ouvrirent le chemin aux gran-
des vues qu'on a su: il cite même sur cela
<190>l'autorité de Mr de Sully, à qui il en avoit
entendu parler comme partisan de la véna-
[200]lité, & voilà de quoi bien effrayer la Poli-
tique ombrageuse & timide.
Mais l'autorité de ces deux grands Minis-
tres est ici alléguée sans preuve, & en tout
cas elle ne seroit pas sans appel. Quiconque
[205]prendroit toutes les mesures pour former le
Gouvernement dans un tems de faction, ar-
rangeroit la Nation d'une façon bien absur-
de. Toute autorité partagée, comme elle l'é-
toit du tems des Guises, est sujette à des in-
[210]convéniens sans remede. L'agrément néces-
saire aux Charges vénales auroit seul fait le
même effet que la recommandation pour y
nommer. Tous les emplois ne vacquent pas
à la fois dans le tems d'une faction. Il s'en-
[215]suivroit donc qu'on doit craindre d'accorder
beaucoup d'autorité au Roi, sous le prétexte
que celui qui partageroit induement son au-
<191>torité, jouiroit de trop de pouvoir: ainsi la
conséquence de cette objection ne conduit à
[220]rien moins qu'à l'Anarchie & à la foiblesse
sous prétexte des précautions pour les éviter.
Pour y répondre mieux, je proposerai
dans le Chapitre suivant, les principes & la
méthode qui semblent les meilleurs pour nom-
[225]mer aux Emplois amovibles & sans finance.
L'extinction totale de la vénalité seroit
faire certainement un grand pas au bonheur
public. Cette réforme est d'un besoin plus
ou moins pressant dans les différentes parties
[230]du Gouvernement. La Finance par exemple,
le prix des Offices de maniement n'est pro-
prement qu'une caution, & au moindre cas
de déposition, ou de dépossession, on com-
met à l'exercice, ou l'on vend d'autorité la
[235]charge à un autre.
Dans l'administration de la Justice, la vé-
nalité apporte de la lenteur dans l'Officier &
<192>quelque dessein secret, inconnu peut-être à
lui-même, de se récupérer par l'émolument
[240]& par les épices de l'intérêt
de sa finance.
Mais où il seroit plus pressant d'en pur-
ger le Royaume, c'est en tout ce qui est
chargé de la Police générale & particuliere
d'où dépendent l'abondance, l'ordre & le
[245]Commerce. Ce ne seroit pas le tout de re-
trancher de cette partie de l'administration
la propriété & l'hérédité, il seroit nécessaire
que les Officiers n'en fussent plus Royaux,
mais municipaux & populaires, afin qu'ils
[250]pussent agir sous la protection & sous l'au-
torité du Roi, mais pour les intérêts seuls
du Peuple, & pour que le Public fût admis
autant qu'il se peut dans le Gouvernement
du Public.
[255]En attendant le fruit de cette persuasion,
qu'on se convainque bien que le manque de
Police dans le Royaume & la misere ne
<193>sont que trop réels; certainement il ne peut
que leur manquer d'être assez connus pour
[260]émouvoir.
Et à commencer par le Roi, plus on est
grand à la Cour, moins on se persuade quel-
le est aujourd'hui la misere de la Campa-
gne; les Seigneurs des grandes terres en en-
[265]tendent bien parler quelquefois, mais leurs
coeurs endurcis n'envisagent dans ce malheur
que la diminution de leurs revenus. Ceux
qui arrivent des Provinces, touchés de ce
qu'ils ont vu, s'oublient bientôt par l'abon-
[270]dance & les délices de la Capitale.
Il nous faut des ames fermes & des coeurs
tendres pour persévérer dans une pitié dont
l'objet est absent.
Cependant à force d'en entendre parler &
[275]depuis le Livre de Mr. de Vauban, les suf-
frages se rapprochent pour se réunir. On vou-
droit donc diminuer cette misere générale,
<194>mais ce qu'on y a fait jusqu'à présent ressem-
ble au Conseil des Rats. On expose à mer-
[280]veille les abus de la taille arbitraire, on pro-
pose de nouveau systêmes, on les critique
après quelques épreuves & puis on s'en
tient là.
Si quelques personnes tiennent encore pour
[285]cette horrible taille arbitraire par l'habitude
d'une ancienne possession devenue abusive,
& séduits par quelques sophismes qu'ont dic-
té la dureté de coeur & l'orgueil de la No-
blesse, l'opulence du Financier, &c. qu'ils con-
[290]sidérent seulement que la France est le seul
Pays du monde, où les impositions soient
arbitraires.
Mais peu de gens restent encore dans ce
préjugé, & c'est toujours beaucoup que le
[295]Gouvernement songe sérieusement à soulager
la Campagne; il ne manque donc plus que
des moyens, & je vais en composer.
<195> Ne conseillons pas pour cela au Roi de
descendre de son Trône pour aller avec une
[300]antique simplicité parcourir son Royaume &
devenir le spectateur de tant de maux en
général & dans le détail; réservons-lui ce
voyage après le remede qu'il y aura sû ap-
pliquer, ou à mesure des progrès successifs.
[305]Quelle plus grande volupté pourroit en effet
lui être jamais réservée que d'aller considérer
des villes & des Provinces, qu'il auroit ren-
du florissantes, de voir les beaux arts rap-
pellé dans des cités qui ne sont aujourd'hui
[310]que boue & que ruines, d'abandonner au feu
Roi son Bisaïeul, la gloire d'avoir construit
de superbes jardins autour de ses Palais, &
de jouir de celle de n'avoir fait qu'un beau
jardin de toute la France, de se dire à soi-
[315]même:
Par-tout en ce moment on me bénit, on m'aime,
Je vois par tout voler les coeurs à mon passage.
<196> Certes voilà une espece de gloire de triom-
phe, où tous les hommes sont naturellement
[320]portés, & cette carriere ne nous est pas in-
connue. On a souvent flaté certains Princes
d'être les délices du genre-humain: ce titre
ou l'effort seulement de le mériter, les a fait
plus vivre dans la mémoire des hommes,
[325]que les plus célébres conquêtes. Mais à dire
vrai lequel s'est appliqué fort sérieusement à
l'obtenir? Tant que les artisans du bonheur
public seront tirés de la Cour pour sécon-
der les Rois, la moindre atteinte à leurs in-
[330]térêts les rendra d'abord ennemis de ce qui
y concourt, & cela va jusqu'à troubler leur
son par la fausse théorie qu'ils se font des
moyens.
Sous Louis XI. on fit une ligue & une
[335]guerre du bien Public; il ne s'y agissoit d'au-
tre chose au fond que de rendre quelques
grands Seigneurs plus puissants & plus inso-
lents.
<197>L'intérêt du fisc est toujours bien conduit
[340]par les gens de Cour à qui on le confie; le
Conseil & la force s'y réunissent: mais pour
celui du Peuple, qui rejaillit cependant si fort
sur le premier, il ne pourra jamais être con-
nu ni soutenu que par le Peuple même.
[345]On commence déjà à se convaincre dans
le monde que les richesses du Roi dépendent
de l'abondance où seront ses Sujets. On en
cherche les moyens. On voudroit pousser le
Commerce; on écoute avec attention les nou-
[350]veaux projets de Finance qui présentent des
faces salutaires; on fait des réglements de
Police, mais peu réussissent faute d'exécuteurs
de la Loi.
Pour exécuter ce que j'ai à proposer, il
[355]ne s'agit pas seulement que l'autorité Royale
soit, comme elle est aujourd'hui, à l'abri de
toute infraction, il faut aussi qu'on en ait l'o-
pinion & que l'on bannisse sur cela toute ter-
<198>reur panique & tout préjugé. On est déjà re-
[360]venu en France d'une infinité de préjugés de
basse jalousie qui étoient attribués à l'autori-
té Royale.
On ne dit plus tant qu'autrefois, que le
Paysan doit être accablé d'impôts pour être
[365]soumis, qu'il faut appauvrir la Noblesse pour
la rendre docile.
On commence à raisonner de Finance avec
plus de justesse, & on est moins la dupe
de la charlatanerie des Traitans. On sent par
[370]leurs effets la différence de la levée des tail-
les & des droits affermés chaque année. Le
Conseil sent le besoin qu'il y auroit de di-
minuer les impositions dans le Royaume, &
au contraire à chaque bail des fermes géné-
[375]rales, on voit naturellement augmenter le
prix du traité. Cela vient de ce que les le-
vées de la taille sont régies par des Officiers
Royaux, au lieu que la plupart des droits de
<199>fermes sont volontaires, portent sur les con-
[380]sommations, sont entrepris à forfait par des
gens qui ont leurs intérêts directs & person-
nels pour mobile. Ces droits affermés ayant
été mis en régie, il y a quelques années, on
a lieu de reconnoître toute la dureté & la
[385]négligence de ceux qui régissent pour le Roi,
par comparaison à l'exactitude de ceux qui
régissent en leur nom & pour leur compte.
L'autorité Royale sera toujours grand pro-
fit lorsqu'elle se débarrassera des soins frivo-
[390]les qui ne font que la commettre vainement,
qui coûtent beaucoup au trésor Royal & qui
rendent peu.
J'ai déjà parlé des dispositions du Gouver-
nement présent à l'égard de la Noblesse: ce
[395]Corps étant le plus grand, on n'y soupçon-
ne aucune origine populaire. Cet honneur par
un sentiment intérieur approche de celui qu'on
rend à la vertu; mais à l'extérieur il est subor-
<200>donné à l'éclat des richesses, aux dignités qui
[400]font craindre & au mérite personnel qui fait
respecter, & ce sont tous ces accessoires
qu'on nomme illustration.
Le goût frivole des modes a poussé encore
l'homme à prodiguer ce bien qui soutient l'il-
[405]lustration, & c'est une grande infamie à la
Cour que d'être seulement soupçonné d'épar-
gner; cependant il n'existe ici presque au-
cun moyen à la Noblesse de s'épargner du
bien quand elle l'a dissipé, sinon par des
[410]mésalliances, ou des actions indignes & qui
devroient bien la déshonorer autrement que
l'oeconomie si méprisée. Voilà comment les
hommes sont ordinairement peu d'accord
avec eux-mêmes, & comme ils se déshono-
[415]rent pour s'honorer.
Mais une choses qui a le plus avili la
Noblesse dans ces derniers tems, c'est d'être
parvenue enfin à supporter deux classes se-
<201>parées parmi elle, celle des gens titrés, ou
[420]de ceux qui s'établissent à la Cour par leurs
charges & par leurs assiduités, & celle de
la simple Noblesse qui va moins ordinaire-
ment à la Cour. Il a donc passé, & il est
tout reçu en France à présent, que les hon-
[425]neurs de la Guerre & les grades Militaires
doivent cheminer tout d'un autre train pour
ce qu'on nomme les Seigneurs que pour la
simple Noblesse, ce qui décourage les gens
de Guerre de profession, & nous donne de
[430]mauvais Officiers généraux dans nos
Armées.
Voici cependant à quoi se réduit aujour-
d'hui toute l'Aristocratie du Gouvernement
François & toute la part qu'y a la Noblesse;
le Commandement des Armées & le servi-
[435]ce Militaire. Les affaires de la Guerre ne don-
nent qu'une autorité passagere & qui se bor-
ne à la durée de chaque Campagne; ajou-
tez à cela un grand air d'importance, des
<202>distinctions brillantes, mais seulement exté-
[440]tieures, quelques charges à la Cour agréa-
bles par l'accès près de la personne du Prin-
ce, mais contrebalancées par la défiance que
les Ministres lui donnent de ses courtisans,
quelques graces lucratives & injustes, l'occa-
[445]sion de nuire plûtôt que de servir, une oc-
cupation continuelle d'intrigues d'argent & de
vengeances, un vain éclat qui reluit au loin
& qui ne soutient pas l'examen, un meilleur
air & plus de goût dans les discours & dans
[450]les modes, de grandes terres titrées & né-
gligées, des dettes & des injustices.
Toute l'autorité essentielle du Gouverne-
ment a passé entre les mains de l'heureuse
Robe. Les fonctions des grands Officiers de
[455]la Couronne sont à présent confiées à des
Bourgeois constitués dans des dignités amo-
vibles, successeurs de ces Clercs sur qui les
anciens Nobles se reposoient de la peine
<203>de savoir lire & écrire, de demeurer dans
[460]les villes, tandis qu'eux alloient régner dans
leurs fiefs. Ces hommes nouveaux accoutu-
més de jeunesse à toute la dureté de coeur
nécessaire pour disposer froidement de la vie,
des biens & de l'honneur des Citoyens, sous
[465]les titres ignobles de Secrétaires & de Con-
trolleurs, sont trembler les fils de leurs an-
ciens maîtres, ils les dégradent, ils les rebu-
tent, & ils les envoyent à la mort pour des
querelles que les Magistrats disposent tran-
[470]quillement dans leur Cabinet.
Mais cette institution de la Robe destinée
pour tout équivalent de la grandeur réelle à
plus fléxibilité & de travail, sort insensi-
blement de l'Etat de modestie & d'amovibi-
[475]lité qui faisoit son principal mérite, & elle
retombe dans les mêmes abus, qui ont arra-
ché le Gouvernement des mains de la No-
blesse. L'hérédité s'accroît toujours dans les
<204>premieres Magistratures, les survivances de-
[480]viennent fréquentes même dans le Ministere,
le déplacement s'exerce le moins dans les pla-
ces qui le demanderoient davantage. Ceux
qui s'y trouvent tombent dans une commode
inaction & se font doubler par des sulbater-
[485]nes, qui eux-mêmes trop considérés pour
travailler font faire leur ouvrage par d'autres
Commis inférieurs.
Enfin l'on est tout accoutumé dans la Ro-
be, comme dans la Noblesse, à distinguer en
[490]deux classes les familles des Jurisconsultes:
on y défere des égards différents à autre
chose qu'au mérite & selon les anciens ser-
vices des peres, quoique leurs enfans ayent
négligé de s'acquérir la même capacité.
[495]Il faudroit donc bientôt inventer un troi-
sieme ordre de gens qui travaillassent par eux-
mêmes, & qui ne fussent traités que selon leur
réputation & leur mérite personnel.
<205>Mais on connoît toutes ces vérités & cela
[500]suffit, le mal connu est plus près du reme-
de, il est important qu'on se fixe à des prin-
cipes qui ne varient point.
On a vû par expérience ce qu'ont gagné
l'autorité Royale & le bonheur public à la
[505]supression des grands fiefs & des Gouverne-
mens indépendants. De là cependant sont
partis de nouveaux abus qui reviennent dans
le même genre, mais moindres en eux-mê-
mes & plus faciles à corriger.
[510]On reconnoît, on sent, on voudroit le
bien. Quand la paix ramene au loisir, on
cherche des perfections qu'on devine & qu'on
ne peut encore énoncer. Mille nouveaux ré-
glements de Police & de Commerce établis-
[515]sent les maximes de Démocratie que je de-
mande, mais que la suite dément par l'ob-
stacle des préjugés & par des abus contrai-
res à l'exécution. On ne les va pas chercher
<206>dans leurs sources; on charge par exemple
[520]tous les jours les Maires & Sindics des bourgs
& villages des soins de Police & de Finance
auxquels ils ne peuvent répondre, faute de
liberté, d'autorisation, & de salaire.
Plusieurs frontieres de France sont en mê-
[525]me tems l'image & la demonstration de l'utile
Gouvernement que je propose; on les con-
noît par la dénomination générale de Pays
d'Etats: mais on remarquera que plus les as-
semblées sont petites, mieux elles sont gou-
[530]vernées & hors des atteintes de la résistan-
ce, ou de la révolte. Tels sont les Colleges
de la Flandre maritime, les différents Pays
le long des Pirénées & principalement les
Communautés de Provence. Ces dernieres
[535]avec les vigneries se gouvernent intérieure-
ment avec succès, s'assemblent une fois
par an pour se concerter & pour obéir aux
demandes générales du Roi.