TEXT 1784
<171> CHAPITRE VI
Dispositions à étendre la Démocratie
en France.
Malgré tout ce que je viens de dire,
on peut espérer aujourd'hui, plus que
<172> jamais, la réforme salutaire dont
il s'agit.
Graces au Ciel, nos Rois ne sont plus
ambitieux ni conquérans. L'Europe ne
renferme plus que de moindres ambitions
comparées à celles qui ont causé les der-
nieres révolutions: les moeurs en général
sont plus douces. On se pique de géné-
rosité, de bienfaisance, de désintéresse-
ment même, & on préfere la réputation
de posséder ces vertus, à des qualités
qu'on trouvoit autrefois plus brillantes,
mais qui étoient plus tumultueuses. Peut-
être ne cherche-t-on encore le bien qu'a-
vec foiblesse, mais il se peut trouver par
des voyes si simples, qu'il sera enfin saisi,
& s'accomplira par des moyens lents,
mais suivis. Chacun agit suivant ses fins,
avec plus ou moins d'ardeur & d'habileté.
Les fausses démarches dont on s'étonne,
viennent, la plupart du temps, des faux
objets dont on ne s'étonne jamais assez;
mais, avant de bien faire, il faut être
établi dans le pouvoir de faire le bien:
nous commençons par nous, & de-là
nous allons aux autres. Un homme par-
venu depuis peu à un rang qui ne sem-
bloit pas lui être destiné, n'est occupé
que des honneurs dûs à ce rang, il en
est étourdi, enivré, il ne jouit pas, il
<173> acquiert encore; avec le temps, il voudra
rendre fertile le champ qu'il a eu l'ambition
& la fureur de s'approprier.
L'autorité despotique a occupé ainsi
tous les Rois de la Terre. Ils ont contesté
entre eux à qui gouverneroit telle Pro-
vince; ils ont disputé avec leurs sujets
s'ils les gouverneroient avec plus ou
moins d'autorité; ils n'avoient pas encore
songé à les bien gouverner. Mais depuis
que l'autorité royale, semblable à un tor-
rent qui inonde les campagnes, après
avoir renversé toutes les barrieres qui
s'opposoient à son passage, a rempli sa
destination, elle doit s'occuper de sa véri-
table gloire & concevoir la juste & belle
émulation de bien faire.
La France en est là; mais qu'on ne
croie pas qu'elle y soit depuis long-temps;
peut-être même, en supposant que la
soif de l'autorité dont nos Rois ont été
tourmentés, fût bien assouvie, aurions-
nous encore à assuyer quelques regnes
inquiets, quelques tentatives de conquêtes;
mais les Souverains commencent à se fa-
miliariser avec l'idée de laisser à leurs
Peuples quelques ombre de liberté.
Un Monarque qui n'a plus à songer
<174> qu'à gouverner, gouverne toujours bien,
car son intérêt est précisément celui de
l'Etat; il ne trouve que là sa gloire &
ses plaisirs; tout ce qui tient à son amour
propre forme son bonheur. Il devient
bon par convenance, & presque par né-
cessité.
L'Histoires nous offre des traits singu-
liers de vertu chez des Princes barbares
& despotiques; des Tyrans qui se sont
portés avec vigueur au bien comme au
mal, des Souverains absolus qui ont voulu
décidément le bien de leurs sujets & l'ont
fait, qui ont pratiqué l'exacte justice, &
formé des établissemens d'une police ad-
mirable: c'est ainsi qu'on se rappelle avec
admiration le nom d'un Empereur de Ma-
roc, Jacob Almanzor; mais faute d'har-
monie dans cette espece de Gouverne-
ment, & de douceur dans les moeurs, on
y voit souvent des révolutions sanglantes,
des morts violentes faire succéder à ces
momens heureux des regnes féroces & dé-
raisonnables: pourquoi cela? parce que les
Grands prennent ombrage de l'autorité
absolu, toutes le fois qu'elle veut se dé-
clarer en faveur du pauvre Peuple, & le
soustraire à la tyrannie de l'Aristocratie;
alors ils operent des révolutions, ou pour
<175> partager l'autorité royale ou pour régner
à leur tour. Le Peuple, qui n'a point ces
prétentions, voit ces révolutions sans oser
s'y opposer, &, accoutumé à ramper, se
prosterne devant le nouveau Tyran, sans
demander de quel droit il s'est emparé du
trône. Mais en France, où la succession à la
couronne est si bien établie depuis tant
de siecles, où l'autorité royale est si bien
reconnue, que risque le Monarque en sou-
tenant le Peuple contre les Grands?
Le premier pas contre l'Aristocratie
a été d'ôter d'entre les mains de la No-
blesse un pouvoir attaché à la possession
des grands Fiefs. On a admis ensuite
parmi les Officiers Royaux, des gens
sans naissance, concurremment avec la
Noblesse; on a même quelquefois affecté
de préférer les Roturiers aux Nobles, pour
tout ce qui participe au Gouvernement.
L'idée de l'amovibilité a favorisé ces choix:
effectivement un homme de naissance qui
tient à tout ce qu'il y a de grands comme
lui, se dépossede plus difficilement; on
le corrige avec plus de peine, on lui
refuse moins de perpétuer ses places dans
sa famille par des survivances. Cette politi-
que est assez bien entendue, & pour le Roi,
& pour le Peuple. La vénalité des Offices
<176> a apporté quelques obstacles au projet de
rendre le choix des places de confiance
arbitraire. Et ne peut-on pas dire que le
remede est pire que le mal? Pour courir
(pour ainsi dire) après ce qu'on avoit perdu,
on a employé une espece d'escroquerie.
Après avoir vendu les Offices les plus im-
portans, on a cherché à les rendre de vains
Titres dans les mains de ceux à qui l'on
avoit fait payer chérement le droit de les
exercer. On ôte les fonctions aux Titu-
laires, on les a attribuées à des Commis-
saires qui doublent le personnage de l'Of-
ficier. Les places du ministre sont restées
du moins sans finances & amovibles, & on
leur a fait remplacer le Connétable, l'Ami-
ral, le Grand-Maître & le Surintendant,
tous Offices éminens, dont quelques-uns
subsistent encore en titres d'Offices, & sont
possédés par des Grands Seigneurs, mais
n'ont plus que de vains honneurs sans
administration.
Les places d'Intendant de Province
sont du même genre; on leur a aban-
donné tout le pouvoir des Gouverneurs.
On envoie pour un temps des Com-
mandans passagers, tandis que les Gou-
verneurs en titres ne peuvent remplir
aucunes fonctions sans des lettres parti-
<177> culieres de commandement, ou la permis-
sion d'aller résider dans leurs Gouverne-
mens.
L'autorité, dans les Provinces, est con-
fiée, sous les Intendans, à des Commis-
saires comme eux, Subdélégués, Com-
missaires des Guerres, Ingénieurs pour
les chemins, Inspecteurs pour les Manu-
factures, &c. tous amovibles à volonté.
Les Trésoriers de France ne se mêlent
plus des chemins & des ponts, quoi-
qu'ils y soient autorisés par leurs titres
de Voyers; tout le soin en est donné à des
Inspecteurs momentanés.
L'administration de la Justice, fonc-
tions si lâchement condamnées à la vé-
nalité, (à l'exception cependant des Pré-
miers Présidens & des Procureurs-Géné
néraux des Cours Supérieures) est sans cesse
troublée par des Commissions du Conseil.
Le Conseil est exempt de la vénalité, mais
non d'une dépendance servile de l'autorité
du Ministere.
Les brevets de retenue, nouvellement
introduits, sont une demi-vénalité qui ne
sert qu'à prouver que le Gouvernement,
après s'être éloigné de la plénitude de
l'abus, s'en est rapproché. On promet
d'éteindre ces brevets, ou d'en diminuer la
<178> somme; mais on ne fait que de foibles
efforts, & encore moins pour rembourser
les charges. Cependant l'on peut dire avec
sûreté, que si le Ministre devient ferme,
attentif, c'est un des objets dont il doit
le plus s'occuper.
Mais, dira-t-on, pour nommer aux
emplois de judicature, quand ils seront
tous sans finance, rétablira-t-on les Elec-
tions, ou en laisser-t-on la collation à des
gens de crédit, qui en feroient eux-mêmes
un commerce dangereux dont il eût auroit
autant valu que le Roi profitât?
A cela on répondra répondre, que la pire
de toutes les méthodes, pour conférer des
emplois, est celle de les vendre à l'en-
chere, soit que le Roi les vende à l'Officier,
ou un Titulaire à un Acheteur.
L'Auteur du Testament Politique du
Cardinal de Richelieu dit que, pendant
les factions de la Ligue, les Guises se
servirent de leur crédit pour placer leurs
créatures dans tous les postes de l'Etat,
& que par-là ils s'ouvrirent le chemin
aux grands projets qu'ils avoient conçus;
il cite même sur cela l'autorité de M. de
Sully, à qui il en avoit entendu parler
comme jugeant qu'il valoit encore mieux
laisser subsister la vénalité, que de donner
si beau jeu à la faveur.
<179> Mais l'autorité de ce grand Minis-
tre est ici alléguée sans preuve, &
d'alleurs ce raisonnement est-il sans ré-
plique. Quiconque use de sa faveur pour
se faire des créatures dans un temps de
faction, sera toujours courir à la Nation
de grande risques. Lorsque l'autorité
royale est partagée ou obscurcie, comme
elle l'étoit du temps des Guises, il en
résulte des inconvéniens sans nombre.
Mais, dans le cas cité, il ne s'agit que d'un
abus de crédit passager. Il s'ensuivroit donc
qu'on doit craindre d'accorder beaucoup
d'autorité au Roi même, sous le prétexte
que celui qui partageroit induement son
autorité, jouiroit de trop de pouvoir. La
conséquence de cette objection ne con-
duiroit à rien moins qu'à l'anarchie,
sous prétexte de précaution pour éviter
la tyrannie.
Je proposerai, dans le Chapitre sui-
vant, des principes & une méthode qui
semblent les meilleurs pour que les
emplois soient amovibles & sans finance,
& cependant aussi-bien remplis qu'ils
peuvent l'être, vu l'inégalité du talent
& du mérite parmi la nombreuse classe
de Citoyens qui peuvent y aspirer.
L'extinction totale de la vénalité seroit
<180> faire certainement un grand pas au bon-
heur public. Mais cette réforme est plus
ou moins nécessaire, suivant les différens
objets du Gouvernement. Par exemple, le
prix des Offices de finance, & où il y a ma-
niement d'argent, proprement qu'une
caution, & au moindre cas de prévarica-
tion, on commet à l'exercice, ou l'on vend
d'autorité la Charge à un autre.
Mais dans l'administration de la Jus-
tice, la vénalité entraîne la négligence
dans l'Officier, & lui inspire même l'idée
d'augmenter par l'émolument & par les
épices, l'intérêt de sa finance. D'ail-
leurs, dans l'état présent des choses, il
n'y a ordinairement nulle proportion
du prix à l'Office; le prix est souvent
petit pour l'honneur qu'on en reçoit,
quelquefois trop foible pour le salarie &
pour le revenu, & presque toujours in-
suffisant à répondre des fautes graves,
ou à purger le Royaume de fripons.
Songeons donc que c'est de tous ces
gens revêtus de Charges vénales, que
dépendent l'abondance & le commerce.
Ce ne seroit pas assez de retrancher de
cette partie de l'Administration la pro-
priété & l'hérédité, il seroit nécessaire que
les Officiers n'en fussent plus royaux, mais
<181> municipaux & populaires, afin qu'ils
puissent agir sous la protection & sous
l'autorité du Roi, pour les intérêts du
Peuple; que le Public fût admis, autant
qu'il se peut, dans le Gouvernement du
Public. C'est peut-être le seul moyen de
faire revivre, dans nos Provinces, l'abon-
dance & la satisfaction, suite de la bonne
administration.
Mais il faudroit des ames fermes
& des coeurs purs, pour se conduire con-
formément à des vues si desirables.
Heureusement, à force d'entendre parler
des abus que font de leur autorité les Inten-
dans & les Commissaires purement royaux,
les suffrages se rapprochent pour travailler à
diminuer cette autorité odieuse au Peuple;
mais ce qu'on y a fait jusqu'à présent res-
semble au Conseil des rats. On a senti les
abus de la taille arbitraire, on a proposé
de nouveau systêmes, on les a critiques,
après quelques beaucoup de raisonnemens &
quelques légeres épreuves, on s'en est
tenu là.
Ah! si quelques personnes tiennent
encore pour cette horrible taille arbi-
traire, entraînées par l'habitude d'une
ancienne possession, & séduits par quel-
ques sophismes qu'ont dicté la dureté des
<182> coeur & l'orgueil de la Noblesse, l'opu-
lence du Financier, &c. qu'elles consi-
derent que la France est le seul pays du
Monde, où les impositions soient arbi-
traires.
Mais déjà peu de gens conservent ce
préjugé, & c'est toujours beaucoup que
le Gouvernement songe sérieusement à
soulager la campagnes; il ne manque
donc plus que des moyens, & je vais en
proposer.
Ne conseillons pas pour cela au Roi
de descendre de son trône pour aller
avec une antique simplicité, parcourir son
Royaume & devenir le spectateur de tant
de maux en général, & de tant d'abus
dans les administrations; réservons ce
voyage pour être fait après que le re-
mede aura éte appliqué à nos maux, ou
à mesure des progrès successifs. Quelle
plus grande volupté pourroit lui être ja-
mais réservée, que d'aller considérer des
Villes & des Provinces, qu'il auroit ren-
dues florissantes; de voir l'aisance rap-
pellé dans des Cités qui ne sont aujour-
d'hui que boue & que ruines; d'aban-
donner au feu Roi, son bisaïeul, la gloire
d'avoir construit de superbes jardins au-
tour de ses Palais, & de jouir de celle
<183> de n'avoir fait qu'un beau jardin de toute
la France, de se dire à soi-même:
Par-tout, en ce moment, on me bénit, on m'aime.....
Je vois par tout voler les coeurs à mon passage!
Certes voilà une espece de gloire, de
triomphe qui honore autant que les au-
tres, & pour laquelle la Nation entiere
doit demander la préférence. On a souvent
flatté certains Princes d'être les délices
du genre humain: ce titre ou le desir
seulement de le mériter, les a fait plus
vivre dans la mémoire des hommes, que
les plus célebres conquêtes. Mais à dire
vrai, le Souverain s'est appliqué sérieu-
sement à l'obtenir, ou en a connu les véri-
tables moyens. Tant que les artisans du
bonheur public seront tirés de la Cour
pour seconder les Rois, la moindre at-
teinte à leurs autorité les rendra d'abord
ennemis de ce qui leur semblera y êrre
contraire ils adopteront une fausse théo-
rie de l'impôt, & emploieront de mau-
vais moyens pour le percevoir.
Sous Louis XI on fit une ligue & une
guerre qu'on osa qualifier du nom respec-
table du bien public; hélas! il ne s'y agis-
soit d'autre chose au fond, que de rendre
<184> quelques grands Seigneurs plus puissants &
plus insolens.
L'intérêt du Fisc n'est que trop favorisé
par les gens de Cour à qui on le confie,
ils y emploient le conseil & la force,
mais pour l'intérêt du Peuple, il ne pourra
jamais être connu ni soutenu que par le
Peuple même.
On commence déjà à se convaincre
dans le monde, que les richesses du Roi
dépendent de l'abondance où seront ses
sujets. On en cherche les moyens. On
voudroit augmenter le commerce; on
écoute avec attention les nouveaux pro-
jets de finance qui présentent des faces
salutaires: on fait des Réglemens de Po-
lice; mais peu réussissent, faute d'exécu-
teurs de la Loi.
Pour réussir dans ce que j'ai à pro-
poser, il ne suffit pas que l'autorité
royale soit, comme elle est aujourd'hui,
à l'abri de toute infraction; il faut aussi
qu'on en ait la juste opinion que l'on
doit en avoir, qu'elle ne soit pas sus-
pecte au Peuple, & que l'on bannisse
sur cela toute terreur panique & tout
préjugé. On est déjà revenu en France
d'une infinité de préventions contre cette
autorité; & c'étoit bien à tort qu'on lui
<185> supposoit une basse jalousie contre le bien-
être du Peuple même.
On ne dit plus, comme autrefois, que
le Paysan doit être accablé d'impôts pour
être soumis, & qu'il faut appauvrir la
Noblesse pour la rendre docile.
On commence à raisonner de finance
avec plus de justesse, & on est moins la
dupe de la charlatanerie des Traitans. Le
Conseil sent le besoin qu'il y auroit de dimi-
nuer les impositions dans le Royaume;
& au contraire, à chaque bail des fermes
générales, on voit naturellement aug-
menter le prix du traité. Cela vient de
ce que les levées de la taille sont régies
& forcées par des Officiers Royaux, au
lieu que la plupart des droits de ferme
sont volontaires, portent sur les consom-
mations, & sont entrepris à forfait par des
gens qui ont leur intérêt direct & per-
sonnel pour mobile. Ces droits affermés
ayant été mis en régie, il y a quelques
années, on eut lieu de reconnoître que
ceux qui régissoient pour le Roi y
mettoient autant de dureté que de négli-
gence, en comparaison de ceux qui les
percevoient auparavant pour leur compte.
L'autorité royale sera toujours un grand
profit, lorsqu'elle se débarrassera des soins
<186> frivoles qui ne font que la commettre
vainement, qui coûtent beaucoup au
Trésor royal, & que rendent peu.
La gloire & les priviléges de la No-
blesse font partie de la constitution du
Royaume, cela n'est pas douteux; mais
quels sont ces priviléges, voilà ce qui
mérite examen. Le principal est de jouir
d'une grande considération dans l'Etat,
& d'y être honoré; mais cet honneur est
subordonné à l'éclat des richesses, aux
dignités qui font craindre, & au mérite
personnel qui fait respecter; & sans tous
ces accessoires qu'on nomme illustrations,
qu'est-ce donc que la Noblesse en elle-
même? que mérite-t-elle & qu'obtient-
elle?
Il n'existe en France ici presque aucun
moyen à la Noblesse de recouvrer du
bien quand elle l'a dissipé, sinon les mé-
salliances ou quelques emplois indignes
d'elle. Voilà comment les hommes sont
ordinairement peu d'accord avec eux-
mêmes.
Une des choses qui a le plus avili la
Noblesse dans ces derniers temps, c'est
de reconnoître deux classes séparées parmi
elle, celle des gens établis assiduement à
la Cour par leurs Charges ou qui la fré-
<187> quentent, & celle de la simple Noblesse
qui se tient dans ses terres ou vit loin de
la Cour. Il a passé & il est tout reçu
en France à présent, que les honneurs
de la guerre & les grades militaires sont
accordés à ce qu'on nomme les Seigneurs,
de préférence à la simple Noblesse, ce qui
décourage les gens de guerre de profession,
& donne de mauvais Officiers Généraux à
nos armées.
Cependant toute l'Aristocratie du Gou-
vernement François, & toute la part qu'y
a la Noblesse, se réduisent au comman-
dement des armées & au service mili-
taire. Mais les affaires de la guerre ne
donnent qu'une autorité passagere, & qui
se borne à la durée de chaque campagne.
Ajoutez à cela quelques distinctions bril-
lantes, quelques charges à la Cour, agréa-
bles par l'accès qu'elles procurent près de
la personne du Prince, mais contre-ba-
lancées par la défiance que les Ministres
lui donnent de ces courtisans; des occa-
sions de nuire plûtôt que de servir, une
suite continuelle d'intrigues & de ven-
geances, un vain éclat qui reluit au loin &
qui ne soutient pas l'examen, un meil-
leur air & plus de goût dans les discours
& dans les modes, de grandes terres
<188> titrées & négligées, des dettes & des
injustices.
Toute l'autorité essentielle du Gou-
vernement a passé entre les mains de
la Magistrature (*). Les fonctions des
(*) L'Auteur écrivoit avant 1750.
grands Officiers de la Couronne sont
à présent confiées à des Bourgeois(**)
(**)Expression de M. le Comte de Boulainvilliers.
constitués en dignités amovibles, succes-
seurs de ces Clercs sur qui les anciens
Nobles se reposoient de la peine de savoir
lire & écrire, & de demeurer dans les Villes,
tandis qu'eux ou combattoient ou régnoient
sur leurs Fiefs. Ces hommes nouveaux;
accoutumés de jeunesse à toute la dureté
de coeur nécessaire pour disposer froidement
de la vie, des biens & de l'honneur des
Citoyens, sous les titres ignobles de Secré-
taires & de Contrôleurs(***), sont à présent(***)
Toute cette tirade appartient a M. de Boulainvilliers.
trembler les fils de leurs Maîtres; ils les
dégradent, & ils les envoient en prison
ou en exil, suivant leur humeur ou leurs
caprices.
La Robe, destinée, à la vérité, au tra-
vail du cabinet, mais non pas précisé-
ment à l'Administration, a perdu, en par-
<189> venant au Ministere, ou en cherchant à
y parvenir, l'esprit de modestie, de sa-
gesse & d'application qui faisoit son prin-
cipal mérite; elle tombe dans les mêmes
abus, qui ont arraché le Gouvernement
des mains de la Noblesse. L'hérédité s'ac-
croît dans les premieres Magistratures,
les survivances deviennent fréquentes dans
les Charges les plus importantes de la
plus importante Administration. Ceux qui
s'y trouvent placés, pour ainsi dire, par
droit de naissance, tombent dans une com-
mode inaction, & se font doubler par des
subalternes, qui eux-mêmes trop consi-
dérés pour travailler, font faire leur ou-
vrage par d'autres Commis inférieurs.
Enfin on s'est accoutumé dans la Robe;
comme dans la Noblesse, à distinguer en
deux classes les familles des Magistrats.
On rend à ceux de la premiere classe des
honneurs qu'on croit dus à la possession
de leurs dignités & aux anciens services
de leurs peres, quoique leurs enfans né-
gligent d'acquérir la même capacité; les
autres ne sont traités que comme des
hommes nouveaux dans l'ordre des Sé-
nateurs.
Il faudroit donc encore inventer un
troisieme ordre de gens qui travaillassent
<190> par eux-mêmes, & qui ne fussent traités
que selon leur réputation & leur mérite
personnel.
On connoît toutes ces vérités; mais
cela suffit-il ? Le mal connu est plus près
du remede; il faut donc s'en occuper. Il
est important qu'on se fixe à des principes
qui ne varient point.
On a vu par expérience ce qu'ont gagné
l'autorité royale & le bonheur public, à la
suppression des grands Fiefs & des Gou-
vernemens indépendants. De-là cependant
sont partis de nouveaux abus qui revien-
nent dans le même genre, mais moindres
en eux-mêmes & plus faciles à corriger.
Encore une fois on reconnoît, on sent,
on voudroit le bien. Quand la paix ra-
mene au loisir, on cherche des perfec-
tions qu'on devine & qu'on ne peut en-
core annoncer. Mille nouveaux Régle-
mens de Police & de Commerce éta-
blissent les maximes de Démocratie que
je demande; mais la suite les dément
par l'obstacle des préjugés, & par des abus
contraires à l'exécution de cette idée. On
ne va pas chercher les abus dans leurs
sources: on charge, par exemple, tous
les jours les Maires & Syndics des
Bourgs & Villages des soins de Police
<191> & de Finance, auxquels ils ne peuvent
répondre, faute de liberté, d'autorisation
& de salaire. Quelques Provinces de
France nous offrent en même temps
l'image & nous donnent quelque idée
de l'utile Gouvernement que je vais pro-
poser: on les connoît sous la dénomi-
nation générale de Pays d'Etats: mais
remarquons que plus les assemblées sont
petites & syncopées, mieux elles sont
gouvernées & hors des atteintes de la
résistance ou de la révolte. Tels sont les
Colléges de la Flandre maritime, les
différents petits Pays que l'on trouve le
long des Pyrénées, & principalement les
Communautés de Provence. Ces der-
nieres, avec les Vigueries, se gouvernent
intérieurement avec succès, & s'assem-
blent une fois par an, pour se concerter
& pour obéir aux demandes générales du
Roi.
Voyons donc comment on pourroit
établir & éclaircir des principes con-
formes aux idées dont je viens de pré-
senter seulement le germe.