<251>CHAPITRE VIII.
Effet. Objections. Conclusions.
ARTICLE I.
Effet.
On peut dire que par ce changement dans
le Gouvernement, le Royaume changeroit de
face. Un Roi digne de l'être écoutera les
intérêts de ses Peuples, & n'aura point d'au-
[5] tre organe pour les apprendre que leur voix
même, & d'autre ressort que leur libre acti-
vité. Ce n'est point par des largesses oné-
reuses à l'épargne, qu'on gagne leurs coeurs.
Les Empereurs Romains accoutumerent trop
[10] la Populace à des distributions de pain, de
viande & d'huile; on la plonge par là dans
la fainéantise, ou bien on se prépare des ré-
voltes, lorsqu'on ne sauroit plus fournir à ces
énormes libéralités. Les plus sinceres inten-
[15] tions ont plus souvent satisfait que les effets
<252> mêmes; le Regne de Louis XII en est un exem-
ple: & quoi qu'il en arrive, c'est un grand
talent pour gouverner que d'aimer véritable-
ment le bien Public.
[20] La science Politique de l'intérieur des
Etats est aujourd'hui dans son enfance, puis-
qu'on n'a presque encore trouvé de moyens
théoriques pour procurer l'abondance que
ces deux termes vuides de sens & peu en-
[25] tendus par ceux qui en parlent le plus, Cir-
culation & Crédit. Qu'on se persuade cepen-
dant que ce sont-là des effets & non des
causes d'abondance; dans un Etat bien gou-
verné, l'argent circulera toujours de reste:
[30]mais de vouloir procurer une vaine circu-
lation à l'argent & aux effets qui le représen-
tent sans qu'elle provienne d'une confiance
naturelle, d'un besoin d'affaires, ou d'un com-
merce, c'est comme de donner la fièvre au
[35]sang pour l'animer. Telle seroit aussi la folie
<253>d'un petit Souverain, qui ayant remarqué que
les rues d'une grande ville, sont toujours
remplies d'un Peuple innombrable qui va &
qui vient pour ses affaires, croiroit que toute
[40]la force des villes consiste dans ce concours
tumultueux, & obligeroit ses Peuples par or-
donnance à aller toujours par les chemins.
L'idée qu'on a du Crédit public, ou par-
ticulier, est encore plus fausse; le Crédit n'est
[45]bon qu'à celui qui l'obtient. Le retard des
payements dont les Banquiers profitent est
plutôt un mal qu'un bien. Des Citoyens
habiles & diligents tels qu'ils devroient être
tous pour grossir le capital de l'Etat, trouvant
[50]chez eux confiance & justice, ne laisseroient
pas long-tems leur argent oisif, & quand on
ne considérera le Crédit public que dans celui
que les Commerçants obtiennent sur les étran-
gers, on désespérera de gagner jamais beau-
[55]coup à ce Crédit là, puisque nos Voisins sont
<254>aussi commerçants & aussi rangés que nous
sommes dissipateurs & dérangés naturellement.
Que d'erreurs pernicieuses, que de fausses
conséquences publiques & légales, que de
[60]systêmes ruineux ont cependant dérivé d'a-
voir fait consister tout le bien de l'Etat dans
ces deux prétendues causes, dont on ne de-
voit seulement pas s'embarrasser pour bien
faire! Sans cette obscure métaphysique fi-
[65]nancière qui désole la France depuis le Mi-
nistère de Colbert, on auroit vu plus clair
sur l'état de nos Monnoyes, & sur leur va-
leur numéraire & pondéraire; on n'y auroit
eu d'égard qu'à la foi des engagements an-
[70]térieurs; on n'y auroit pas alternativement
préféré l'intérêt des Débiteurs à celui des
Créanciers.
On parlera toujours de rétablir les affaires;
on se plaindra du Gouvernement présent, on
[75]frondera, on aspirera après de meilleurs tems;
<255>on regrettera le passé, & souvent tout l'élo-
loge qu'on lui accorde, consiste dans la Criti-
que du présent: mais par où sort-on des
maux qui se sont sentir? qu'oppose-t-on aux
[80]abus généraux? tout au plus quelques regle-
ments particuliers qui ne vont qu'à de min-
ces objets, dont on espère peu, & dont les
doubles effets sont encore au dessous de l'at-
tente.
[85]Il faudroit donc essayer, comme je le pro-
pose, d'admettre davantage le Public dans
le Gouvernement du Public, & voir ce qui
en résulteroit. Ces soins particuliers & mul-
tipliés doivent nécessairement rétablir les Fi-
[90]nances par la voye la plus légitime & la
plus désirable, qui est l'augmentation des ri-
chesses du Souverain dans l'accroissement de
celles de ses Sujets.
Qu'on parcoure toutes les différentes par-
[95]ties des Charges de l'Etat, & tous les soins
<256>intérieurs dont le Ministère s'est chargé en
France; l'on trouvera combien ils doivent
tous prospérer par ce ressort & succéder à
une négligence inséparable d'une trop grande
[100]étendue de soins.
Les Ouvrages Publics, par exemple les
ponts, les chemins & leurs réparations, les
canaux qui multiplient les facilités du Com-
merce intérieur, comment tous ces objets peu-
[105]vent-ils être conduits par régie immé-
diate qui s'étend de la Capitale aux extré-
mités d'un si grand Royaume? Soutiendra-
t-on que dans cette direction nécessaire, l'u-
tile soit toujours préféré au superflu? Peut-
[110]on combiner à chaque projet d'ouvrage les
premiers intérêts généraux avec les moindres
de chaque lieu? Est-il possible d'entrer de
loin dans les mêmes réparations, quoique es-
sentielles & sans lesquelles toutes ces dépen-
[115]ses ne servent au Public que dans leur pre-
<257>mière nouveauté? Quelle chimère que de
prétendre à une attention infatigable dont
seroit à peine capable l'intérêt local de cha-
que Département!
[120]Au lieu de ces impossibilités dans le bon
entretien des Ouvrages Publics, on concevra
que les Communautés libres d'agir, de pro-
jetter & de construire, saisiront en même
tems le besoin de chaque article & les moyens
[125]d'exécuter à moins de fraix. Tout sera sous
leurs mains, il ne leur faudra plus un Arrêt
du Conseil pour réparer un mauvais pas,
ou reboucher un trou; ce qui menacera
ruine sera prévenu. La France est peut-être
[130]le seul des Etats Chrétiens, où la Police soit
confiée a des Officiers Royaux qui ne ré-
pondent de rien aux Peuples, & qui insul-
tent plutôt qu'ils ne déferent à ses plaintes.
C'est de quoi on s'apperçoit lorsqu'on voyage
[135]sur nos frontieres. Il est inutile de deman-
<258>der où finit le territoire de France; l'état des
chemins & de tout ce qui est au Public en
fait assez appercevoir: & comme tout est
mode & tout est exemple chez notre Na-
[140]tion, il arrive que l'indolence des Chefs a
inspiré aux particuliers la même indifférence
sur les intérêts du Public; cela va jusqu'à
l'éloignement. Un particulier qui dépensera
50 mille écus auroit horreur d'employer deux
[145]pistoles à réparer la Voie Publique par où
on aborde chez lui. Le feu Duc de Lorrai-
ne Léopold, en trois années de tems a fait
raccommoder tous les chemins de son Etat;
ils sont devenus un modèle de perfection en
[150]ce genre. Il en chargea les Communautés
sous l'inspection & non sous le commande-
ment de ses Ingénieurs. On commence en
France à faire travailler à Corvée aux Ou-
vrages Publics; mais par une malheureuse
[155]conséquence de notre Gouvernement présent,
<259>tout ce qui est destiné au bien Public se
tourne en fléau. Ces corvées sont devenues une
troisieme taille dans la Campagne; elles se
font sous les ordres des Intendants, des Sub-
[160]délégués, & autres Officiers Royaux. Des
Ingénieurs conduisent moins ces ouvriers
qu'ils ne leur commandent comme à des es-
claves. On les arrache de leurs maisons &
à leurs travaux nécessaires; on les mene fort
[165]loin de chez eux; on les y tient longtems;
on leur accorde pour toute subsistance la fa-
veur de pouvoir manger leur pain aux heu-
res des repas; ceux qui s'exemptent se rache-
tent; ainsi tous les bas Officiers s'enrichissent
[170]encore de cette misere.
Rien n'est exagéré dans ce récit. A tous
les nouveaux établissements on trouvera les
mêmes obstacles, tant que les ressorts du
Gouvernement ne seront pas changés, &
[175]que par-tout le bien particulier sera domi-
<260>nant sur celui du Public; & de là résultera
une ignorance inévitable des principes d'utili-
té commune. Combien de fois les gens à leur
aise ont-ils répété qu'il faut des tailles arbi-
[180]traires pour matter le Paysan, sans quoi il
tomberoit dans l'indolence & dans la révol-
te; que les habitans de certaines Provinces
(nota la Normandie qui paye 37. millions au
Roi) ne travaillent beaucoup, que parce qu'ils
[185]ont beaucoup de tailles à payer? La même
Politique n'est ni plus profonde ni plus humaine.
Quand on raisonne sur quelque nouvel éta-
blissement, on allégue pour unique motif
l'augmentation des droits du Roi; tout est
[190]absorbé dans ce point de vue. A peine l'u-
tilité publique est-elle admise pour aller par
dessus le marché de l'objet final: maxime d'es-
clavage & d'ignorance. Plus cependant on con-
sidere le Monarque rélativement à ses Sujets,
<261>[195]plus il a l'air de l'homme du Peuple & non
le Peuple d'être la chose du Roi.
Sur des principes plus reçûs encore les
deux objets se trouvent remplis & ne se con-
trarient jamais; la tyrannie disparoît & la
[200]Paternité commerce; elle trouve sa gloire
dans la bonne conduite de sa famille: voilà
véritablement ce que le Monarque est à ses
Sujets.
Chaque article de Police & de dépense
[205]Royale a en France ses Chefs séparés résidants
dans la Capitale; ils ont leurs Officiers géné-
raux dans les Provinces. Cela forme autant
de régies générales & distinctes, ressemblan-
tes à autant de Monarchies les unes sur les
[210]autres & dans le même lieu, & toutes sujet-
tes aux mêmes inconvénients, infidélité &
négligence.
Quand on a voulu remédier à la mendici-
té, qui est si importune en France, on n'a
<262>[215]jamais imaginé que des Hôpitaux-Généraux
pour renfermer de gré ou de force tous les
mendiants, & ces grandes maisons sont en-
core desservies comme tout ce qui appartient
à la Monarchie, c'est-à-dire à grands frais
[220]& à grands profits pour les Officiers admi-
nistrateurs, tandis qu'on pourroit faire autre-
ment à bien moins qu'il n'en coute en reve-
nus abandonnés à ces maisons. On pourroit
renvoyer les mendiants dans les villages où
[225]ils sont nés; on chargeroit chaque Commu-
nauté d'un certain nombre d'enfans trouvés;
on aideroit par une modique pension les in-
curables & les invalides.
Mais pour cela il faudroit que les villages
[230]ne fussent pas déserts & que leurs habitants
ne fussent pas eux-mêmes des mendiants.
Le travail que chacun fait de son côté est
toujours moins pénible & moins considéra-
ble, mais il est mieux fait. Les travaux gé-
<263>[235]néraux ne s'exécutent que par des ressorts
énormes trop composés pour être parfaits,
& sujets au relâchement. Les conséquences
de ce principe s'étendent bien loin en Poli-
tique; on n'y réfléchit pas assez ordinaire-
[240]ment sur les forces de l'homme, sur ses pen-
chants & sur la nécessité d'écouter la nature.
Il est certainement à désirer que les Provin-
ces soient peuplées, que la politesse y ré-
gne, que l'argent y circule. Le contraire ar-
[245]rivera & augmentera, tant que la Capitale
ne fera que s'accroître chaque jour des dé-
pouilles des Provinces.
Mais comme nous vivons dans le siécle
des probabilitiés & des paradoxes, on sou-
[250]tient souvent qu'il est bon que les choses
soient ainsi & que les Provinces ne soient
que pour servir la Cour & pour orner la
Capitale. C'est mettre en principe que les
obstructions sont bonnes dans le corps hu-
<264>[255]main: quand toute la substance & les hu-
meurs s'amassent dans une seule partie, il
arrive aux autres de se dessécher & de périr.
Il en est de même de notre Royaume,
où il seroit fort à souhaiter que les Nobles
[260]& les riches ne dédaignassent plus le séjour
des Provinces, qu'ils résidassent plus volon-
tiers dans leurs terres & dans leurs villes
voisines. Les moyens à y employer sont de
longue haleine; ils ne peuvent venir que du
[265]Gouvernement moral qui tend à déraciner
peu-à-peu l'ambition à prix d'argent; & qui
ne présente plus dans les Emplois que des
travaux avec moins de propriété & moins
d'honneur frivoles.
[270]Et en attendant ce grand changement dans
les moeurs de la Nation, multiplier davanta-
ge les Départements aussi-bien que les Em-
plois; vous en ferez autant de centres, de
dépense & de politesse par où on relevera
<265>[275]infiniment
le séjour des Provinces.
Un autre avantage à tirer de la multipli-
cation des Départements, est d'affermer à cha-
que Communauté les revenus du Roi. Par-
là il deviendroit fort difficile à d'autres qu'aux
[280]Ministres des Finances de connoître au juste
le revenu de l'Etat, dont les forces sont
trop connues aujourd'hui des particuliers &
des étrangers; car il faudroit pour cela s'in-
former à chaque Paroisse du Royaume, ou
[285]pour mieux dire au tréfor Royal, & tirer le
calcul du total. Si l'on croit le mystere, l'a-
me des affaires, en voilà un de plus & que
l'on se réserveroit tant qu'on voudroit.
Peu-a-peu les Chefs de chaque Départe-
[290]ment proposeroient des arrondissemens de ter-
ritoires par échange des enclaves, en sui-
vant les bornes qu'indique la nature, & rien
n'aporteroit autant de commodité & d'ordre
que cette nouvelle perfection. On y a sou-
<266>[295]vent songé, mais toujours par la voye d'un
travail général & sujet à mille inconvénients
de tyrannies & de discussions; au-lieu que
tout s'applanit, dès que les hommes confé-
rent librement sur leurs intérêts. Ce qui dé-
[300]plaisoit ci-devant vient alors s'offrir de soi-
même.
Si la Démocratie étoit goûtée, on senti-
roit par la suite quel est le bon ou le mau-
vais usage de nos Loix, quels réglements sont
[305]superflus, ou nuisibles, quelles régles favori-
seroient mieux le grand nombre, & quelles
ont été dictées dans leur origine par le plus
petit, mais avec plus de crédit.
Toutes ces lumieres sont cachées. Nous
[310]sentons des incommodités qui ne nous sont
pas expliquées, & nous nous entêtons pour
nos maux. Un grand bruit de chaînes nous
étourdit; une vapeur nous offusque. Le sé-
jour des villes est monstrueux pour l'huma-
<267>[315]nité; des Campagnes désertes, un Ciel de
bois, un marché pour jardin & un jour ar-
tificiel; les habitans y perdent de vue tout
esprit de la Loi naturelle.
La Ville est le séjour des profanes humains:
[320]Les Dieux habitent la Campagne.
Ce n'est en effet que dans le séjour heureux
& tranquille des Campagnes, que l'on peut ju-
ger de l'accord des Loix de nature avec les
Loix Politiques.
[325]Si les Législateurs s'y transportoient eux-
mêmes, on reconnoîtroit bientôt que quan-
tité de dispositions légales pour les successions
& pour l'ordre des familles mêmes, n'ont
jamais été suggérées que par l'avidité & par
[330]l'orgueil; que bien éloignées de prévenir les
contestations, elles les fomentent; que la
plupart des Droits de préciput engendrent
l'envie & non l'émulation entre les freres;
que tous les amas de biens, d'offices & de
<268>[335]dignités ne vont qu'à présenter au Public un
héritier impertinent, & que les stipulations
profitables, si requises dans les mariages, sont
fondées sur l'avarice, & en bannissent la con-
fiance & la subordination.
[340]On réfléchiroit sur tout le mal qui résulte
des supériorités territoriales; sur le préjugé
qui a fait multiplier ces servitudes, au-lieu
de s'efforcer à la restreindre, depuis qu'on
a adopté en France cette détestable maxime
[345]du Chancelier Duprat, que nulle terre n'est
sans Seigneur.
On détesteroit ce nombre infini de char-
ges foncieres & irrachetables qui accablent
celle de toutes les manufactures, qui est la
[350]plus essentielle & devroit être la plus lucra-
tive, c'est-à-dire, la culture des terres. Un
Fabriquant d'étoffes ne doit point de rente
sur son métier battant; un laboureur en paye
sur le sien à plusieurs maîtres.
<269>[355]Car les gens riches toujours fainéants par
goût & par état, n'ont cherché que la sû-
reté dans la possession des terres. Ils con-
viennent de la médiocrité du produit de leur
capital dans l'emploi en fonds de terres; mais
[360]la prudence consulte la solidité.
La subtilité des Ministres tyranniques a
déconcerté les mesures prises pour les autres
natures de biens, & par-là elle fait de plus
en plus recourir aux terres; & c'est sans
[365]doute le plus grand des maux qu'ait produit
en France le systême de Finance en 1720.
Auparavant les riches habitans des villes
commençoient à vendre leurs terres pour des
rentes; mais sous cette Epoque on a perdu
[370]la confiance qui faisoit préférer le parchemin
aux terres, & c'est pour long-tems: d'ailleurs
la vanité bourgeoise se nourrit mieux par les
différents titres qu'attribuent les terres que
par le produit clair des contrats. Quelques
<270>[375]voyages qu'on fait dans ses terres engagent
à des dépenses de luxe qui flattent & dé-
sennuyent, sous prétexte d'une oeconomie mal-
entendue. Nos Peres habitoient leurs do-
maines antiques, & se contentoient de leurs
[380]maisons; nous ne les habitons plus, & nous
les ajustons avec une recherche superflue.
Rien n'est si vrai que la plus grande char-
ge que puisse avoir un champ, sera toujours
celle de n'être pas cultivé par son proprié-
[385]taire, & plus ce défaut se multiplie, plus
l'effet en est misérable.
Il arrive qu'un métayer rend à un fermier
& celui-ci à un receveur général qui rend à
un maître. Que de mains par où se partage
[390]le profit , & combien s'éloigne par-là cet es-
prit de propriété & cet oeil de maître qui
profite de tout, qui voit tout & qui fait
tout fructifier par un intérêt direct & pro-
chain! Considérez la différence de culture
<271>[395]dans les vastes terres d'un grand Seigneur &
dans l'étroit héritage d'un paysan; cette dif-
férence va au moins à quatre pour un, &
l'abondance générale dépend de là.
Appliquez ce prince à l'exécution; tirez-
[400]en toutes les conséquences; convenez, ou
disconvenez qu'il soit possible à un Législateur
d'en faire usage: ils n'en sont pas moins
vrais en eux-mêmes, & toute autre maxime
sur cela n'est qu'illusion; il s'ensuit donc né-
[405]cessairement de ces observations, qu'il seroit
à souhaiter que tous les Domaines de la
Campagne ne fussent possédés que par ceux
qui les peuvent cultiver eux-mêmes, & que
tous les Domaines devroient être libres,
[410]exempts de tous droits & de toutes servi-
tudes, comme ils étoient lors de leur pre-
mier défrichement par nos Peres; qu'ainsi
tout le Royaume ne devroit être qu'un franc-
aleu roturier.
<272>[415]Voilà certainement ce que réclameroit la
Démocratie, si elle étoit jamais admise jus-
qu'à influer sur la réformation des Loix. Il
ne faut rien dissimuler à la Noblesse & aux
Seigneurs, & ils resteront sans doute les plus
[420]grands obstacles à tout établissement ou ré-
formation salutaire de cette espece, non pour
l'intérêt du Monarque, mais pour celui de
quelques Citoyens plus accrédités que les autres.
Qu'ont besoin nos Rois de la suzeraineté
[425]sur tous les fiefs avec une Souveraineté si
décidée sur leurs Sujets & qui emporte tout?
Ils ont encore bien moins affaire de posséder
cette quantité de Domaines utiles, si mal
régis dans la main d'un puissant Souverain.
[430]Nos premiers Rois vivoient frugalement;
ils n'avoient pas entrepris alors de porter
tout le fardeau de l'Etat comme aujourd'hui.
A quelle fin conserve-t-on précisément les
<273>titres domaniaux de la Couronne, si ce n'est
[435]contre l'usurpation des Couronnes voisines?
Le meilleur titre est la possession, & les seuls
instruments sont nos armes, si ce n'est pour
assurer l'état des particuliers. C'est un dépôt
Public, & ce n'est plus un dépôt Royal: mais
[440]l'usage reconnu de ces titres, consiste à nour-
rir une multitude d'Officiers Royaux uni-
quement intéressés à tourmenter les patrimoi-
nes voisins des Domaines de la Couronne;
recherches odieuses & formes tyranniques
[445]de procéder.
L'incendie de la Chambre des Comptes
arrivé à Paris en 1737. a été des moin-
dres malheurs de cette espece, & par l'effet
nul des Sujets du Roi n'en a souffert dom-
[450]mage dans ses biens: plusieurs en gagneront
du bonheur & de la tranquilité.
Il seroit à souhaiter que des Loix justes &
hardies rendissent la liberté aux biens, com-
<274>me elles l'ont ôtée aux personnes. Le Roi
[455]en devroit donner le premier exemple d'une
façon qui fût sans retour. On devroit auto-
riser le rachat forcé de tous les Droits de
suzeraineté des devoirs rentés & du droit
de chasse. On pourroit s'en affranchir par
[460]des sommes offertes ou consignées, & le
prix en seroit réglé sur un pied qui indem-
nisât entierement le Seigneur. Nous disons
la même chose du Roi.
Si la suzeraineté est inutile au Souverain,
[465]à quoi sert la Noblesse des terres à ceux qui
l'ont par leur naissance? le moins est donné
dans le plus. D'ailleurs les terres nobles pos-
sédées par des roturiers n'en doivent pas es-
pérer les effets; cela ne produit qu'une taxe
[470]de francs-fiefs qui en désigne assez toute l'ir-
régularité & le désordre.
Dans la proposition de ces rachats forcés
pour affranchir les terres, la Noblesse aujour-
<275>d'hui si dérangée trouveroit des sommes
[475]d'argent qui la remettroient en meilleur état,
comme il arriva après les Croisades, quand
on introduisit la liberté générale des serfs &
le Droit de Commune comme nous avons
dit au Chapitre V.
[480]L'exploitation libre des terres indiqueroit
sans doute mille autres objets de liberté que
nous n'imaginons pas, & qui ne peuvent
être pesés dans ce tumulte d'intérêts hautains
& accrédités qui fondent aujourd'hui nos
[485]Loix & qui usurpent nos respects.
Peut-être qu'en matiere de Bois & de Fo-
rêts on réformeroit une quantité de régle-
ments de Police sur lesquels il faudroit ap-
peller des principes aux effets. On trouve-
[490]roit peut-être qu'il seroit plus à-propos, pour
le bien du Royaume, de s'en rapporter en-
tierement à l'administration des peres de fa-
mille, au-lieu de les gêner dans leurs vûes;
<276>qu'il arriveroit que les particuliers au milieu
[495]d'une sage abondance entendroient mieux
leurs intérêts que la Loi même, & qu'ils pré-
fereroient ordinairement la conservation à
la destruction.
Quand on dit que le Royaume manqueroit
[500]de bois, songe-t-on que la navigation nous
rapproche des pays incultes qui nous en ef-
friroient toujours pour la marine & pour
les autres charpentes, ou menuiseries; on
pourvoira toujours au chauffage à quelque
[505]dégré que les villes & la Noblesse augmen-
jours pour l'agrément des héritages des bois
tent cette consommation; car on aura tou-
& des avenues, & l'appas du profit engagera
toujours à entretenir ce qui se vend bien.
[510]Mais la meilleure Police a été oubliée sur les
bois; ce seroit d'obliger, puisqu'il faut con-
traindre, de couper les bois qui ont pris
leur âge, qui ne profitent plus & que la terre
<277>nourrit inutilement à chaque séve. On com-
[515]met en cela la même faute oeconomique que
si l'on laissoit la moisson sur pied après le
mois d'Août.
Par l'heureuse confiance qui naît de la li-
berté, le pere de famille préfereroit le profit
[520]solide d'améliorer ses terres, aux richesses ca-
suelles du coffre fort ou du gros porte-feuil-
le. Il placeroit son argent à chétel, au-lieu
d'en acheter des fiefs vains pour lui & nuisi-
bles aux autres.
[525]Aujourd'hui dans la conduite de nos ma-
nufactures, on écoute plutôt les intérêts du
public vendeur que du public acheteur, &
c'est-là une des grandes sources du dépéris-
sement du Commerce; car dans l'ordre Poli-
[530]tique le profit de ceux qui servent doit être
subordonné au besoin de ceux qui deman-
dent. On oblige par exemple les Citoyens &
sur-tout les plus pauvres à ne s'habiller que
<278>d'étoffes du crû, plus mauvaises, moins du-
[535]rables, & moins agréables que celles qu'il
trouveroit ailleurs.
On croit avoir accompli toute oeuvre po-
litique & avoir avancé une maxime incontes-
table, quand on a répondu sur cela qu'il
[540]faut occuper tant d'ouvriers dans les Provin-
ces, qu'il faut se passer des Etrangers & em-
pêcher l'argent de sortir du Royaume.
Mais seroit-il impossible d'établir que dans
un Etat bien gouverné, on n'est jamais
[545]embarrassé de l'occupation des habitans, &
que la moisson y est toujours plus abondan-
te que les Moissonneurs ne sont nombreux;
que les ouvriers doivent toujours aller au
plus utile afin d'augmenter toujours le Ca-
[550]pital de l'Etat; que ce Capital augmente ou
diminue, selon qu'on vend plus cher aux
Etrangers les choses de la même espece
qu'on tire d'eux à meilleur compte pour les
consommer chez soi?
<279>[555]Le Commerce étranger ne se soutiendra
jamais que par des besoins réciproques. Ja-
mais il n'ira mieux que quand toutes les
portes seront ouvertes. A qui convient plus
cette maxime qu'à la France où la nature &
[560]les arts se disputent de sécondité, & où tous
les Etrangers viennent puiser le bon air,
malgré le goût d'obscurité ruineux qui s'est
emparé de nos grands Seigneurs, & qui de-
vroit écarter d'abord les Voyageurs & les
[565]renvoyer dans des pays plus hospitaliers?
Le calcul décide des profits, mais ce cal-
cul veut être libre & soumis aux seuls inté-
rêts. Si l'on tremble sur le sortie des den-
rées essentielles à la vie des hommes, dont
[570]la privation cause des révoltes, & dont le
monopole est réputé si coupable; la question
se réduit sur cela à savoir si nous manquons
jamais d'air & sur-tout dans les endroits où
il est plus libre d'entrer & de sortir; toutes
<280>[575]les précautions pour le conserver par arti-
fice ne tendroient qu'à ôter la salubrité.
Qu'on laisse donc faire, & il n'arrivera ja-
mais de disette de bled dans un pays où les
ports seront ouverts; les Etrangers par l'ap-
[580]pas du gain préviendront nos besoins & se-
ront par-là ouvrir les greniers des monopo-
leurs, mieux que par les ordonnances & la
perquisition des Officiers de Police.
S'il s'agit des Loix somptuaires, on trou-
[585]vera après un leger examen du coeur de
l'homme, que ce qui défend la magnificence,
en rafine le goût, & irrite les desirs, pour ne
pas paroître plus petit que ceux qui doivent
être exempts de la prohibition.
[590]Si au contraire, & par d'autres encourage-
mens qui se contredisent si souvent en Fran-
ce, on prétend exciter au luxe pour soutenir
les arts, ne pourroit-on pas subvenir à tout
en se fixant à la maxime qui suit & qui pa-
[595]roît d'une grande élévation?
<281>La magnificence devroit être réservée aux
Ouvrages Publics, aux Temples, aux Palais
& à la Cour des Rois. Elle devroit être
bannie de chez tous les particuliers qui ne
[600]sont chargés d'aucune représentation par état,
& chez qui il ne devroit régner qu'oecono-
mie, propreté & commodité. Par une dis-
tinction d'un si bel ordre, les arts seroient
mieux encouragés; ils ne seroient point li-
[605]vrés au caprice des gens riches & de mau-
vais gôut, & par-là les moeurs qui valent
bien les arts seroient perfectionnées.
C'est ce qu'on pratiquoit dans les bons
tems de la Grece & de Rome, & c'est ce
[610]qui nous a laissé d'aussi nobles monumens de
leur grandeur, qu'il en restera peu dans
l'avenir de notre sombre profusion.
En avançant cette maxime, j'ai fait une
satire contre le sié le présent qui pratique
[615]précisément tout le contraire.
<282>Si l'on réfléchit de sens froid sur l'état
présent de notre Commerce intérieur, & sur le
fruit de tous les soins & de toutes les vues du
Ministere François, pour le faire prospérer,
[620]on trouvera par l'evénement, que nos Voisins
ne nous prennent qu'à regret les choses dont
il s'imaginent encore ne pouvoir se passer;
mais que pour les marchandises égales aux
nôtres, on recourt volontiers & par préféren-
[625]ce aux autres Nations. Il est vrai que ce qu'on
nous prend est en grand nombre. L'imitation
de notre luxe, notre extrême réputation en
choses frivoles, & la stupidité des modes
forment tous les avantages de notre Com-
[630]merce. Ce que nous prenons de leurs ma-
nufactures ne vient que du rafinement du
goût de nos plus riches particuliers, sans que
sur cela tout l'effort des Loix de Police ait
encore apporté d'obstacle.
[635]Les Fermiers des droits du Roi prennent
<283>à l'Etranger tous les tabacs qui se consom-
ment par leurs fermes, tandis qu'il en vien-
droit en France suffisamment pour les gens
moins riches & dans nos Colonies pour les
[640]autres, s'y on s'y appliquoit.
Notre Compagnie des Indes facilite l'en-
trée des marchandises étrangeres & la sortie
de notre argent sous prétexte d'ôter quelque
profit de Commerce aux Etrangers.
[645]Les Anglois ne prennent nos vins que mal-
gré eux & avec des droits presque excessifs.
Pour peu qu'on puisse user chez les Etrangers
des fils de Portugal ou d'Italie, on les préfé-
re aux nôtres, quoique ceux-ci soient meil-
[650]leurs, qu'ils dussent être à meilleur mar-
ché. L'Espagne & bientôt le Levant rebute-
ront nos draps.
Nous avons, par le renversement de toutes
sortes de principes, fixé nous-mêmes la quan-
[655]tité de draps que nous pouvons faire pour
<284>envoyer au Levant, & le prix auquel on doit
les y rendre; ce sera l'Epoque de l'établisse-
ment des fabriques de drap à Venise.
Nous avons avec les Hollandois des tarifs
[660]désavantageux. Ce petit Etat nous fait la loi,
& nous devrions la lui faire sur-tout pour le
Commerce du Nord, où notre réputation po-
litique auroit dû depuis long-tems nous ac-
créditer au Commerce.
[665]Voilà ce que sont les seules lumieres des
Grands & leur conseil qui n'écoute point les
particuliers, ou plutôt qui les empêche d'a-
gir librement.
ARTICLE II.
Objections.
Il y a tant de gens qui disent que le mieux
[670]est ennemi du bien, il faut les écouter ici.
Cette maxime vient de paresse ou de la per-
suasion où l'on est qu'il ne faut se désier au
<285>monde que de l'inquiétude; mais le bien-être
dont on veut se contenter doit être solide &
[675]exempt de ces vices intrinseques qui l'alte-
rent & détruisent insensiblement.
Ceux que leur bien-être rend indifférents
sur les maux de l'Etat diront toujours que
tout va bien en France, excepté quelques ar-
[680]ticles qui les touchant & qui ne font point le
mal genéral: ils soutiendront par exemple que
l'agriculture va bien, que tout est cultivé,
que rien n'est en friche.
Ils n'ont donc jamais observé les immenses
[685]dégrés de perfection qui résultent de la négli-
gence évitée & des soins multipliés. Ils n'ont
pas remarqué quelle est la différence de la
culture des environs d'une grande ville &
sur-tout d'une ville riche d'avec celle des mi-
[690]sérables Campagnes de l'intérieur du Royau-
me, de ces Cantons éloignés de protection
& désolés par les Receveurs & les Em-
<286>ployés aux maltôtes. Ils n'ont pas compa-
ré, depuis qu'ils vivent, l'état ancien de la
[695]Campagne avec l'état présent; les villes de-
venues bourgs & les bourgs villages, les
villages hameaux, & ceux-ci tombés en rui-
ne; par-tout des maisons qui tombent, &
aucune qu'on éleve ou qu'on releve; les
[700]habitans haves & défigurés; des mendians
au lieu d'habitans. Ils ne s'apperçoivent pas
que les bestiaux sont réduits à la moitié de
ce qu'ils étoient il y a trente ans; que ce
n'est point faute de réglements ni de Police
[705]sur les haras, si l'on manque de chevaux en
France, & s'il faut s'en pourvoir chez les
Etrangers; mais que c'est manque d'aisance &
manque de gens qui en veulent & puissent
élever, ou qui se piquent d'émulation dans
[710]leurs entreprises: une autre mauvaise émula-
tion en détourne, c'est la crainte d'un sur-
croît injuste de tailles, ou de capitation.
<287>Les profits de la Campagne consistent en
une perpétuelle circulation des animaux aux
[715]terres & des terres aux animaux & aux
hommes: plus il y a d'habitans, plus il y a
de bras pour porter & cultiver. Les besoins
de subsistance animent au travail & le re-
doublent. Les bestiaux se nourrissent dans
[720]les pâturages en forment de nouveau par
leurs engrais & rendent les terres plus fer-
tiles par leur fumier. C'est une erreur ordi-
naire d'attribuer aux environs des grandes
villes ou aux terres des Républiques, une
[725]meilleure qualité naturelle qu'à celles des mi-
sérables Provinces dont je parle. Comment
imagine-t-on cependant que la nature ait
destiné précisément certaines terres aux lieux
qui devroient être un jour les plus riches &
[730]les plus habiles? Les peuplades se sont faites
à l'avanture & non par choix. C'est le tra-
vail, ce sont les engrais qui sont paroître
<288>les terres si sécondes; nul repos dans leurs
cultures, elles rapportent plusieurs fois par
[735]an; on s'y avise heureusement de toutes les
nouvelles entreprises. Le riche Citoyen d'une
ville voisine ne posséde pas un champ à la
Campagne pour en retirer le revenu exacte-
ment, mais pour l'améliorer de plus en plus;
[740]tandis que dans nos vastes & malheureuses
Provinces du dedans du Royaume tout est
en repos, mais dans un repos forcé; on n'y
renouvelle rien, on suit l'ancienne méthode
de cultiver, mais on la suit de loin & avec
[745]indolence.
Il faut se purger de qu'on entend d'o-
dieux par-là. Le bon des Républiques re-
pugne-t-il à la Monarchie? s'il est impossi-
ble de les allier ensemble, il faut en détour-
[750]ner les desirs; mais si le bonheur & l'abon-
dance sont conciliables avec l'amour & l'obéis-
sance due au Roi; si les Rois eux-mêmes peu-
<289>vent régner comme si leurs Sujets n'obéissoient
qu'à des Loix & non pas à des hommes,
[755]pourquoi n'en étudieroit-on pas les véritables
ressorts là où ils sont? Qu'on les y recher-
che donc, & l'on trouvera précisément que
tout ce qui fait le bon des républiques aug-
mente l'autorité Monarchique au-lieu de l'at-
[760]taquer en rien.
On sait que le droit essentiel de la puis-
sance Publique qui réside chez le Monarque
est l'autorité Législative. Le systême dont il
s'agit ne la diminue en rien; on n'y verra
[765]aucun partage entre elle & l'autorité popu-
laire: elle n'y est que soulagée par le choix
d'une aide entierement précaire & dépen-
dante. Nimia precautio dolus, à qui se livre
à de fausses délicatesses sur son propre pou-
[770]voir. Rien ne marque plus la petitesse que
la vaine défiance, rien ne conduit davan-
tage à la perte de l'autorité que d'en por-
<290>ter trop loin la jalousie; la défiance est
mere de la Tyrannie; le Roi ne peut-il ré-
[775]gner sur des Citoyens sans dominer sur des
esclaves?
On a pû mal raisonner en Politique, tant
qu'on a été étourdi par les résistances, mais
l'autorité Royale jouit maintenant d'une opi-
[780]nion légitime & naturelle chez tous les hom-
mes; rien n'est plus solide que sa force, rien
de plus infaillible que ses ressorts; elle va
toute seule, pour ainsi dire, dans tous les
tems & sous tous les régnes; elle doit écar-
[785]ter les précautions inutiles; & assurée qu'elle
est du Gouvernement elle ne doit plus son-
ger qu'au bien de ce qui est à gouverner.
Parmi les précautions superflues à l'auto-
rité Monarchique, ne doit-on pas compter
[790]la force de la Noblesse? On assure qu'elle
soutient la Couronne; mais beaucoup de
raisons disent qu'elle l'ébranleroit plutôt que
<291>de la soutenir,
si on n'y apportoit des remedes.
Tout se réduit à savoir si un ordre sépa-
[795]ré du reste des Citoyens, plus près du Trône
que le Peuple, souvent si près qu'il s'y avan-
ce; si une grandeur de naissance, indépen-
dante des graces du Prince, est plus soumise
à l'autorité Royale que des Sujets égaux en
[800]tre eux.
On dira que les principes du présent Trai-
té, favorables à la Démocratie, vont à la des-
truction de la Noblesse, & on se trompe-
ra pas; ce n'est pas-là une objection, c'est
[805]une confirmation de nos conséquences.
Jamais il n'arrivera certainement que l'é-
galité soit parfait entre les Citoyens; la dif-
férence des talents en fournira toujours en-
tre les fortunes, & les peres ayant la pro-
[810]priété de leurs enfans, ceux-ci se ressenti-
ront toujours des travaux & des mérites de
leurs auteurs.
<292>Mais on ne prend point les choses ainsi
dans un Traité de Politique; on ne prend
[815]point pour principe les faits ordinaires même
les plus indispensables; on définit ce qui doit
être & non ce qui est, & ce n'est point aller
en cela contre l'humanité, ni donner dans
les idées abstraites reprochées à Platon.
[820]C'est beaucoup de connoître la perfection
du principe; on distingue le préjugé d'avec
l'abus, & l'on tend à se rapprocher du vrai
autant qu'il est possible, ou du moins à ne
pas s'en écarter volontairement.
[825]On ne confond que trop tous les jours les
intérêts de l'Etat avec ceux des particuliers.
Il importoit beaucoup par exemple que la
Souveraineté ne se partageât plus dans la fa-
mille Royale, comme sous la premiere & la
[830]seconde Race; mais pour la conservation de
nos grands fiefs si vantés, que fait à l'Etat
leur démembrement ou leur plénitude? On
<293>ose cependant soutenir encore dans notre
Droit, que la Majesté de la Couronne & la
[835]puissance de l'Etat en dépendent. On oublie
que nous ne vivons plus sous le Gouverne-
ment Féodal; que ce ne sont plus les grands
Vassaux qui grossissent les armées: mais il y
a plus, c'est qu'on doit se persuader que le
[840]démembrement des grands fiefs est un bien
précieux à l'Etat, ou tout ce que j'ai dit
n'est qu'un long sophisme. La subdivision de
ces Majorats en remet dans le Commerce les
différentes parties qui en étoient sorties pour
[845]satisfaire la vanité d'une seule famille, & sans
qu'il en revienne aucun avantage à la socié-
té. La division des fiefs & des domaines
donne vingt différents administrateurs , qui
sont succéder l'abondance à la stérilité; l'in-
[850]térêt public est donc ici en opposition avec
celui d'une seule famille: que le Législateur
choisisse après cela.
<294>Je ne demande que de mettre à part le
plus stupide préjugé, pour convenir que deux
[855]choses seroient principalement à souhaiter
pour le bien de l'Etat, l'une que tous les
Citoyens suffent égaux entre eux, afin que
chacun travaillât suivant ses talents, & non
par le caprice des autres; l'autre que chacun
[860]fût fils de ses oeuvres & de ses mérites:
toute justice y seroit accomplie & l'Etat seroit
mieux servi.
Convenons que les Nobles ressemblent
beaucoup à ce que les frélons sont aux ruches.
[865]La Noblesse, la fortune & les richesses,
qu'on reçoit par sa naissance, jettent l'hom-
me dans une indolence nécessaire, dès ces
premiers momens où l'émulation charme or-
dinairement le courage de la jeunesse. Sa
[870]grandeur assurée est le premier des dange-
reux mysteres qui pénetre un enfant, & alors
<295>toute éducation n'est plus que charlatanerie.
Par-là lui sont retranchés tous les prix que
l'Etat propose aux services. On jouit injus-
[875]tement de ce que d'autres ont mérité, &
cette injustice exclud ceux qui mériteroient
par eux-mêmes.
La pratique de cet abus se comprend par
le fait & la violence; mais comment en to-
[880]lere-t-on le principe, quand la Morale &
la Politique y sont aussi grossierement violées?
La raison devroit nous venger des pas-
sions, ou au moins voir plus clair que les
sens, cependant les préventions générales
[885]prouvent le contraire. On est anciennement
préocupé qu'une supériorité injuste sur les
autres Citoyens, & quelques bonnes actions
émanées de cette supériorité l'ont légitimée:
tel est ce qu'on pense de la Noblesse.
[890]Mais, dira-t-on, si tous ces principes con-
tre la Noblesse sont vrais, quelle conséquen-
<296>ce en tirera-t-on? Faudroit-il abolir un or-
dre si fameux? cherchera-t-on une égalité ab-
solue & Platonicienne? non certainement. Je
[895]dis bien à la vérité, qu'on doit chercher cette
égalité; mais on n'y parviendra jamais.
Par ces efforts vers l'égalité, on multi-
pliera moins le nombre des Nobles, autant
que l'on traversera l'excès des richesses. On
[900]abolira sur-tout l'indigne entrée dans la corps
des Nobles qui se donne par finance. On ne
sera passer les charges des peres aux enfans,
que quand toute autre récompense sera épui-
sée pour les peres.
[905]Quand nous avons des guerres justes à
soutenir, on ne disputera point à la Nobles-
se d'extraction une valeur par état plus fine
& plus solide que chez les autres Nations.
Si on examinoit bien rigoureusement les
[910]causes de la Noblesse, peut-être n'y trouve-
roit-on que celle par où un chacun excelle
<297>dans un métier qui exclud les autres profes-
sions. Cette cause déplaît; elle suppose que
tout homme qui eût changé une profession
[915]ignoble pour un exercice relevé, y eût réussi
également de quelque sang & de quelque or-
dre qu'il fût sorti. Il est vrai cependant que
toute autre profession que celle des armes est
interdite à notre Noblesse; que son talent
[920]est inspiré par les exemples de famille, so-
menté par l'éducation, & forcé par une es-
pece de nécessité de ne pas dégénérer.
Que la Noblesse Françoise ne regrette
point dans l'exécution de ce systême une
[925]Aristocratie qu'elle croit être favorable à
notre Nation; il n'est question que d'extir-
per une Satrapie roturiere & odieuse qui aug-
mente chaque jour les maux, en pervertis-
sant nos moeurs.
[930]Plusieurs personnes qui ne raisonnent que
partialement, & sur-tout ceux de la Nobles-
<298>se, concevront d'abord du chagrin contre
l'Auteur, & diront pour toute réfutation,
que c'est un Ecrivain sans doute de la lie
[935]du Peuple, qui s'est indigné contre une élé-
vation qui lui fait envie; mais qu'on ne s'em-
barrasse pas de cela, il a l'honneur d'être
Gentilhomme.