TEXT (1765)

<302> ESSAI  DE L'EXERCICE DU TRIBUNAL EUROPÉEN POUR LA FRANCE SEULE.

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Pour la pacification universelle appliquée

au tems courant.
 
 

La mémoire de Louis XII & celle d'Hen-

ri IV. seront à jamais cheres aux François;

celle du second pour le bien public qu'il leur

a fait & pour celui qu'on suppose qu'il eût

[5] fait encore.
 
 

On lui attribue le projet d'une paix per-

pétuelle qui se trouve dans quelques Mémoi-

res contemporains.
 
 

Mr. l'Abbé de St. Pierre a renouvellé cet-

[10] te idée & l'a simplifiée. Il a écarté le des-

sein de réduire les Puissances de l'Europe à

une espece d'égalité entre elles. Il trouve

l'équilibre dans la jonction de plusieurs moin-

dres Puissances contre une seule trop forte

<303>[15] & trop ambitieuse, & enfin réduit le détail

de ce systême en cinq articles fondamentaux

pour l'établissement d'un Arbitrage Européen.
 
 

La signature des cinq articles rencontre de

grandes difficultés par l'ambition de plusieurs

[20] Puissances de l'Europe.
 
 

On avancera ici que la France peut com-

mencer à exercer seule tout ce que le Tri-

bunal général exerceroit, c'est-à-dire un Tri-

bunal armé hors de toute crainte d'être as-

[25] sailli, contente de son bonheur & ne devant

plus songer qu'à celui des autres.
 
 

Une Puissance comme la nôtre peut pro-

noncer jugement sur chaque différend Euro-

péen, & peut suppléer au manque de force

[30] par plus d'adresse, d'unanimité & de pré-

cautions, & par des négociations continuel-
les. Voilà ce que je propose de la France;

prouvons-le par des exemples sensibles.
 
 

La France montre l'exemple depuis plus

<304>[35] de vingt ans de préférer la gloire de l'arbi-

trage à celle des conquêtes.
 
 

Quand la France voudra procurer à l'Eu-

rope le bonheur dont elle jouit, elle mettra

toutes ses forces à réprimer les ambitieux,

[40] & elle y mettra autant d'application que

Louis XI, le Cardinal de Richelieu, & Louis

XIV. en ont mis à reculer nos frontieres.
 
 

Nous considérons qu'il a aujourd'hui

quatre principales Puissances ambitieuses qu'il

[45] faudroit réprimer, parce que leurs intérêts

troublent l'Europe.
 
 

I. Contre la maison d'Autriche nous ameu-

terons les Vassaux les plus puissants; nous leur

répresenterons que les avantages qu'on leur

[50] propose ne sont que trompeurs, & nous leur

persuaderons par une conduite désintéressée

que nous ne recherchons que l'union du

Corps Germanique.
 
 

Nous laisserons faire & aiderons secrete-

<305>[55] ment les Ottomans. Nous sémerons la divi-

sion entre la Maison d'Autriche, la Czarine

& la Grande Bretagne. Nous entretiendrons

à la Cour de Russie quelques émissaires ha-

biles & prudents. Nous dépenserons quel-

[60] ques sommes d'argent dans le Nord où le

nôtre est toujours bien reçu.
 
 

On parviendra aisément à diminuer le nom-

bre des Etats héréditaires de la Maison d'Au-

triche en faveur des Maisons de Baviere, de

[65] Saxe & de Prusse qui y ont des prétentions.
 
 

Sans nous flatter en faveur de notre Mai-

son Royale, convenons que la Maison d'Au-

triche est plus dangereuse en Italie, que le

Roi Dom Carlos. Celui-ci est confiné à l'ex-

[70] trémité de ce continent. Il a besoin de tou-

te la faveur d'Espagne pour établir sa domi-

nation naissante. Les secours sont lents à y

passer. La Maison d'Autriche au contraire

y possede le plus belles Provinces; le des-

<306>[75] potisme y est établi & l'introduction des se-

cours de plein pied. Son expulsion est donc

plus nécessaire & plus pressante que celle de

Dom Carlos, & nous devons toujours favo-

riser le recouvrement qu'en pourroit faire

[80] une tierce partie.
 
 

II. J'ai déjà dit nous pouvons repren-

dre crédit sur la Cour de Russie par nos

Emissaires & par nos subsides.
 
 

Le Dannemarc est livré à l'Angleterre de-

[85] puis que le Souverain d'Hannover régne

sur la Grande-Bretagne. Le Dannemarc

vend ses troupes depuis long-tems & ne fi-

gure plus en Europe sur son propre compte.
 
 

La Suéde a du fer, une excellente disci-

[90] pline, du courage, une marine & la démo-

cratie y est écoutée aujourd'hui.
 
 

III. Nous réprimerons les desseins chimé-

riques & ambitieux de l'Espagne par une

conduite suivie. Nous ne nous effrayerons

<307>[95] point de sa colere & nous ne nous laisse-

rons point échauffer de ses caresses: froi-

deur politique au dehors, tendresse & zele

au dedans. Elle nous recherchera toujours,

parce qu'elle ne peut agir qu'avec nous &

[100] par nous. Elle sera toujours sûre de nos

Ministres s'ils se laissent tenter aux richesses

qu'elle offre.
 
 

Nous pouvons fortifier le Portugal & le

mettre dans un état inexpugnable, au point

[105] même qu'on présentât à l'Espagne cette bar-

riere si elle vouloit renouveller des querelles

en Europe; bien assurés que le Portugal n'ira

point conquérir sur l'Espagne, mais qu'il en a

tout à craindre.
 
 

[110] Nos réfroidissements trouveront grace au-

près de toute l'Europe qui ne se défie rien

tant que de notre trop d'union avec elle.
 
 

Nous devons cependant protéger par no-

tre marine les Colonies Espagnoles en Amé-

<308>[115] rique & nous opposer en Europe à ses con-

quêtes.
 
 

La fin derniere de la Politique doit être

la pacification & par conséquent d'écarter

tout ce qu'on prévoit devoir causer des

[120] guerres.
 
 

Les réunions par mariages & par droits

successifs ne sont pas moins dangereuses que

les conquêtes par les armes; on se prémunit

contre les conquérants; on ne sent le mal

[125] des acquisitions par le droit successif que

quand il est fait: il cause des guerres plus

longues & plus sanguinaires.
 
 

Il seroit donc à souhaiter que l'étendue

des Etats de l'Europe fût fixe & ne variât

[130] point par le droit successif & d'alliance.
 
 

La Maison d'Autriche a peu acquis par

l'épée; toute sa grandeur lui est venue par

des mariages: un Poete a dit d'elle,
 
 

<309> Bella gerant alii, tu felix Austria nube;

[135]  Nam que Mars aliis, dat tibi Regna Venus,
 
 

Et ailleurs.
 
 

Austriaca Domus plus lanceâ carnis quam lanceâ belli.
 
 

IV. Enfin toute l'Europe est intéressée à

diminuer le commerce tyrannique des An-

[140] glois, commerce qui s'agrandira encore par

la raison qu'il a déja avancé si fort ses pro-

grès. Les forces qui surpassent celles du com-

mun servent toujours à en acquérir de nou-

velles. En leur donnant des affaires chez

[145] eux, on empêche pour un tems qu'ils mésu-

sent de leurs forces en argent, pour faire la

guerre ou pour ruiner l'équilibre; mais il

faut se garder d'éteindre le feu en l'attisant.

Les besoins pressants réveillent promptement

[150] & puissamment cette Nation; tous les par-

tis s'y réunissent, & malgré les dettes pu-

bliques, des particuliers si riches fournissent

de grandes ressources.
 
 

<310> Il faudroit donc plus de précautions qu'à

[155] tout autre mal, pour attaquer celui-ci avec

succès. Pour diminuer les priviléges de com-

merce dont jouissent les Anglois, il faut une

protection toute prête en faveur des Nations

qui retrancheroient ses priviléges.
 
 

[160] Pour arrêter entierement leurs fraudes

dans les Colonies Espagnoles, il faut se pré-

parer à une grande guerre maritime en ces

contrées éloignées; & si on y parvenoit, les

florissantes Colonies Angloises, se réduiroient

[165] à peu de chose.
 
 

Pour cela il nous faut une marine digne

de notre empire, situé sur deux Mers, dans

un climat fertile & habité: ce doit être un

des premiers soins de cette dépense quelle

[170] qu'elle soit.
 
 
 

CONCLUSION.
 
 

On dira sans doute contre ce systême,

mais où seront les Alliés de la France? On

<311> répondra qu'elle n'en aura point de particu-

liers ni de fixes, mais qu'elle aura toujours

[175] l'Europe entiere pour amie & pour dépen-

dante.
 
 

Il faut bannir l'idée de ces associations de

Puissances, qui paroissent fondées sur l'affec-

tion; elles ont la défense commune pour pré-

[180] texte; mais l'envahissement pour vocation.
 
 

Quand on se rendra à la raison, on con-

viendra que la France, ainsi que presque

tous les grands Etats suffiront à leur propre

défense. On ne va point les attaquer de gaye-

[185] té de coeur pour les diminuer; les ligues dé-

fensives qu'ils contractent sont toujours of-

fensives au fond.
 
 

Passons en revue l'état présent de toutes

les Puissances de l'Europe, & nous trouve-

[190] rons que la France est seule aujourd'hui en

pouvoir de jouer ce beau rôle d'arbitre uni-

versel. Elle ne demande rien, on ne lui de-

<312> mande rien. Elle a par elle-même des forces

plus que suffisantes pour se défendre; sa seu-

[195] le réputation la fait respecter après l'avoir

fait craindre, quand elle a mis ses forces en

mouvement. Elle possede l'empire du goût

& des arts; elle a obtenu cet avantage sans

le chercher. Quelles autres loix donnera-t-

[200] elle encore, que celles de la sagesse & de

la politique? Voilà la véritable Monarchie

universelle. Juger c'est gouverner, décider

avec équité devroit être le seul empire sur

les hommes.

FIN.