TEXT Mss.B
 

ESSAY
 
 

De l'exercice du Tribunal Européen

par la France pour la pacification

universelle.
 

Apliqué au tems courant.
 
 

La mémoire de Louis XII. et celle d'Henry IV

seront a jamais cheres aux François; celle du premier

pour le bien qu'il leur vouloit; celle du second pour

celui qu'il leur a fait et pour tout celui qu'on

supose volontiers qu'il leur eut fait encore.
 
 

On lui a attribué le projet et d'une paix perpetuelle,

qui se trouve dans quelques Memoires contemporains.

M. l'abbé de St. Pierre a renouvellé cette idée

et l'a simplifiée. Il a d'abord écarté le dessein

de reduire les Puissances de l'Europe à une espece

égalité entr'-elles, il trouve l'équilibre dans la

jonction de plusieurs moindres Puissances contre

une seule trop forte et trop ambitieuse.
 
 

Et enfin il reduit tout le détail de ce sisteme

à la signature des cinq articles fondamentaux et

preliminaires pour l'établissement d'un arbitrage

Europeén.
 
 

Mais ne pouroit-on pas simplifier encore

davantage cet établissement, en invitant une seule

Puissance à agir dès à present dans la même vûe

et sur le même plan.
 
 

La signature des cinq articles rencontre

aujourd'hui de grandes dificultés, dans le mauvais

penchant qu'ont à l'ambition plusieurs des principales

Puissances de l'Europe, et il faut du tems pour déraciner

ces penchans.
 
 

On avancera ici cette proposition, que la France seule

peut non seulement commencer, mais exercer seule et

efficacement tout ce que le Tribunal general exercevoit,

c'est à dire un arbitrage armé.
 
 

La France est gouvernée aujourd'hui par un Roi

et une Ministre aussi sages qu'éclairés, elle est

parvenue à un point d'arrondissement et de force qui

la rendent satisfaite de son sort, elle est d'un grand

poids et d'une grande reputation.
 
 

Hors de toute crainte d'être assaillie injustement,

contente de son bonheur, elle ne doit plus songer

qu'à celui dés autres.
 
 

Tel est dans une republique un citoyen heureux

et comblé de reputation et de respects, il ne lui suffit pas

d'être à l'abri de tous les besoins et de toute vexation, il

en veut preserver ses voisins et tous ses compatriotes, il

dévient l'arbitre universel dans sa ville; et son

autorité est d'autant plus sûre qu'elle est volontaire

de la part de ceux qui y déferent; tel l'histoire

de Florence nous dépeint Cosme le Grand, de Medicis,

simple citoyen de Florence; heureux ses enfans s'ils avoient

imité sa vertu et sa moderation!
 
 

Une puissance comme la notre peut prononcer

jugement sur chaque diferens Européen; quant à

l'exécution de ces jugemens, certainement l'arbitrage

universel auroit plus de force en lui-même, mais la

France peut supleér au manque de force, par plus

d'adresse, d'unanimité et de précautions par des negociations

continuelles, en saisissant les foibles de chacun, et en

ameutant à chaque affaire les membres du Tribunal

general dispersés et non rassemblés, comme ils le seroient

par la signature des cinq articles.
 
 

Des qu'un Souveraine forme une entreprise

déraisonnable, il s'êleve d'abord contre lui beaucoup

d'oposans, ceux qui en sont lezés directement, ceux qui

le seroient par contre coup, et ceux que l'injustice chaque

par le danger du mauvais exemple.
 
 

A force de parler d'équilibre general, on est

parvenu à l'entrevoir, si on ne le voit pas encore tout

a fait; il y a donc en Europe une disposition

prochaine à l'équilibre.
 
 

Dans cette situation pour peu qu'une Puissance

neutre vienne à se joindre aux oposans, elle fait

l'effet d'un point qui se rejette sur un des plats de la

balance, il la détermine à pancher, une on ce suffit

entre deux poids considerables, à plus forte raison quand

le survenant est lui-même considerable.
 
 

Dans une deliberation partageé, le dernier

suffrage fait veritablement l'arrêt, à plus forte

raison quand ce departiteur est lui même un juge

vehement et fameux il rameine les autres à lui par

une autre force que par celle de la regle.
 
 

Voila ce que je propose pour la France, prouvons-le

par des exemples et surtout par l'aplication au tems

present qui sera plus sensible.
 
 

Déja la France montre l'exemple depuis

vingt ans de preferer la gloire de l'arbitrage à celle

des conquêtes.
 
 

Le progres de la raison humaine, et l'habitude de plusieurs

années passeés de même, font regarder de plus en plus

comme folie et comme barbarie ce qui étoit toleré et

admiré il y a 150 ans. Aujourd'hui un Charlequint,

un Philippe II. visant serieusement à la monarchie

universelle; passeroient pour des monstres et s'attireroient

contr'eux une ligue generale: ils trouveroient même

les plus grand obstacles de la part de leurs sujets; on

s'imagine qu'aujourd'hui les sujets sont moins portés

à la revolte qu'autrefois, on voit moins de revolutions

totales, mais qu'on reflechisse que la tyranie est aussi

plus douce, si elle s'êlevoit plus haut, les peuples y

repondroient par des mécontement proportionnés, qui

degeneréroient en resistance et en revolte, peut être

plus subites qu'autrefois.
 
 

Quand la France voudra a procurer à toute l'Europe

le bonheur dont elle jouit, quand elle voudra lui

communiquer la moderation qui fonde son bonheur,

elle mettre toutes ses forces a reprimer les ambitieux, elle

joindra la prudence à la force, et elle y mettra out autant

d'aplication que Louis XI. le Cardinal de Richelieu et

Louis XIV. en ont mis à reculer nos frontieres.
 
 

Nous considerons qu'il y a aujourd'hui quatre

principales Puissances ambitieuses qu'il faut reprimer,

parce que leurs interêts troublent l'Europe.
 
 

1. La Maison d'Autriche, qui étant lieé intimément

avec la Russie, songe à subjuguer les Vassaux de

l'Empire, à s'aproprier toute l'Italie et à conquerir

la meilleure partie de la Turquie en Europe.
 
 

2. La Russie, qui par la même ligue subjuguera

le Nord et la Turquie en Asie.
 
 

3. L'Espagne, qui songe a reconquerir tout ce qui a

dépendu cy devant de la Monarchie de Castille , en

Italie, dans les Pais-bas et le Portugal.
 
 

4. L'Angleterre, qui s'aproprie insensiblement

tout le commerce universel, et par ses richesses, l'habileté

de ses habitans, la force de sa marine, et le bon etat de

ses colonies d'Amerique, ruinera peu à peu les

possessions Espagnoles dans les Indes Occidentales.
 
 

Ces quatre Puissances sont fort éloigneés de

déferer sitôt à un arbitrage volontaire qui ruievoit

leurs vues dans le plus beau de leur cours; c'est comme

s'il on proposoit a un jouerer entrain de faire

fortune au jeu de consentir à la defense des jeux de

hazard, et c'est là la plus grande objection au sisteme

de l'abbé de St. Pierre.
 
 

Il faut donc les forcer a devenir heureux.
 
 

Voici ce que nous pouvons leur oposer par nous-même,

sans l'etablissement du Tribunal Européen.
 
 

1. Contre l'ambition de la maison d'autriche. Nous

ameuterons les Vassaux les plus puissans; nous leurs

representerent souvent que quelques avantages

particuliers proposés par l'Empereur aux plus forts

sur les plus foibles, ne sont que de trompeurs a pas,

et qu'ils perdent toujours plus contre le superieur, qu'ils

ne gagnent sur leurs égaux; nous les persuaderons par

une conduite désinteressée et qui ne cherche que

l'union du corps Germanique.
 
 

Nous laisserons faire à present, et nous aiderons

secretement les Ottomans, qui ont pris à la fin de cette

campagne un grand avantage sur leurs ennemis.

Nous semerons la division entre l'Empereur et la

Czarine, nous montrerons surtout à celle ci que

dans les avantages qu'ils ont remporté en commun.

L'Empereur s'est toujours attribué la part du Lyon,

qu'il domine dans la Cour de Russie par les

Allemans qu'on y place; nous y entretiendrons des

Emissaires habiles; nous y depenserons quelques

sommes d'argent, tous ces pais du Nord en manquent

et le notre y est toujours bien recû.
 
 

Nous nous preserverons cependant de renouveller

en Allemagne les querelles entre les Catholiques et les

Protestans (interêt de Religion à part) ce moien est

à rejetter par l'objet qui nous conduit, il n'est bon

que pour server une guerre d'ambition; ces querelles

internes et durables ressemblent aux fleches empoisonnées

dont la barbarie se sert dans sa rage; au contraire

nous cherchons l'union des membres contre un chef

trop ambitieux; il ne faut concourir en Allemagne

qu'au bonheur et à l'intelligence commune, il faut

y établir autant qu'on pour a la liberté de conscience.
 
 

Nous profiterons de la prochaine extinction

de la Maison d'Autriche et de la delicatesse du moien

la Pragmatique Caroline employeé par l'Empereur

pour y remedier, en autant une nouvelle maison sur

la sienne, on parviendra aisement à diminuer le

nombre des Etats héréditaires sur la tête du

prochain Empereur, on se servira de la chaleur

des concurrens des Maisons de Baviere et de Saxe,

et des principaux Vassaux comme Prusse et Hésse.
 
 

En toute recherche du bien public la confiance

dans le mediateur depend de sa sincere integrité;

Louis XIV. prouvoit fort bien à la mort de Charles II.

Roi d'Espagne qu'il falloit abaisser la Maison

d'Autriche, mais l'argument se retorquoit contre lui dés

qu'il en concluoit que la dépouille en devoit aller à la

Maison de Bourbon; l'Europe délibera et prefera

en 1704 la tyranie d'Autriche à celle de Bourbon.
 
 

Concluons delà que si on le vouloit bien serieusement

on chasseroit aisement l'Empereur d'Italie, on y trouveroit

dans les Italiens (tout effeminés qu'ils paroissent) plus de

ressources peut etre qu'on ne l'imagine; mais il faudroit

aussi est exclure le Prince François qui regne sur les

deux Siciles: on a tant crié autrefois contre le Pape

Jules II. il n'avoit qu'un voeu, de renvoier par delà

les alpes, ce qu'il apelloit les Barbares, c'étoit ces deux

grandes Maisons, dont il craignoit également la

domination ou la concurrence; il y employoit des

moiens irreguliers, comme Pontife, mais quel tort

avoit-il devant sa patrie?
 
 

Sans nous flater en faveur de notre Maison

Roiale convenons cependant que dans la position

presente l'Empereur est plus dangereux en Italie

que le Roi D. Carlos, celui-ci est confiné à

l'éxtremité de ce continent, il a besoin de toute la

faveur d'Espagne pour établir sa domination

naissante; les secours sont lents à y passer, l'Empereur

au contraire et son Gendre possedent les plus belles

Provinces d'Italie; le Despotisme y est tout établi,

et l'introduction des secours y est de plein pied, à quoi

on peut ajouter les titres colorés de l'Empereur

sur toute l'Italie.
 
 

Les principes sont donc que l'expulsion de l'Empereur

y est plus pressante que celle de D. Carlos.
 
 

Que nous devons également soutenir l'un de ces deux

Rivaux contre l'autre.
 
 

Mais que nous devons toujours favoriser le

recouvrement qu'en pouroit faire le tiers parti.
 
 

2. J'ai déja dit que nous pouvons reprendre

credit sur la Cour de Russie par nos Emissaires et par

des subsides.
 
 

Nous pouvons flater ce Gouvernement en lui

envoiant nos artistes en tous genres, de là s'etablit un

commerce favorisé, et le commerce devient un

excelent interêt politique et de liaison.
 
 

Mais pour aller aux moiens éfficaces, le plus sûr est de

lui oposer une alliance intime de nous avec la Suede.
 
 

Le Dannemarck est livré à l' Angleterre et ils

ont des interêts communs, surtout depuis que le

souverain d'hanover regne en Angleterre; d'ailleurs

le Dannemarck est plus mercénaire, il vend son

suffrage et ses troupes: depuis longtems il ne figure

plus en Europe sur son propre compte.
 
 

La Suede a du fer, des soldats, une excelente

discipline, du courage et une marine; la Démocratie

y est ecoutée aujourd'hui, et la crainte des Moscovites

y est plus vive en etant plus voisine que n'est le

Dannemarck.
 
 

Cette alliance nous coûtera quelques millions,

mais elle est prompte a agir, elle paroit naturelle

aujourd'hui et neé des derniers evennemens, puisque

nous venons de sentir le besoin que la Pologne, Dantzig

et la Curlande ont de protection contre la Russie.
 
 

 3. Nous reprimerons les desseins ambitieux et

chimeriques de l'Espagne, par la conduite suive que

nous tiendrons avec cette Cour. Ne nous jamais effraier

de sa colere et ne nous point rechaufer par ses caresses;

conduite qu'on tient avec un frere qui n'est pas de son

humeur, froideur, politique au dehors, tendresse au

dedans, zéle pour redresser sa conduit et le mener mieux

qu'il ne se meine lui-même. La Cour d'Espagne

doit avoir contre nous depuis vingt ans une suite de

ressentimens qui vont jusqu'à la rage, cependant elle

nous recherche toujours: parce qu'elle ne peut agir

qu'avec nous et par nous, elle sera longtems l'écueil

de nos Ministres, et toute leur habileté s'y viendra

briser, ils seront intimidés par ses hauteurs et par ses

intrigues, ils seront tentés par des grandeurs ou des

richesses qu'elle leur offre.
 
 

Mais enfin si nous voulons nous bien conduire

dans ce pas dificile, nous trouverons que sans offenses

reéllement l'Espagne, nous pouvons etre amis de ce

qu'elle apelle ses ennemis.
 
 

Nous pouvons nous oposer à une guerre

temeraire quel l'Espagne seroit contre l'angleterre,

redresser ses griefs justes et l'arrêter sur la

vengeance quand le grief seroit passé.
 
 

Nous pouvons fortifier le Portugal et le

mettre dans un etat inéxpugnable, au point même

qu'on presentât à l'Espagne cette barriere si

elle vouloit renouveller des querelles en Europe,

ne point craindre ses reproches sur cela, bien

assurés que jamais le Portugal n'ira conquerir

sur l'Espagne, mais qu'il à tout craindre de

l'Espagne (quand mon voisin craint d'etre assassiné

celui prête une cuirasse, suis-je agresseur pour cela,

et quelle offense sais-je à son ennemi?)
 
 

Quand même l'Espagne pousseroit fort loin ses

menaces contre nous, je demande par où elle nous

entainera, et quel mal il nous en arrivera?
 
 

Nos refroidissemens avec Elle trouveront grace

auprés de toute l'Europe, qui ne se défie de rien

tant que de notre trop d'union avec Elle.
 
 

On poura y défavoriser quelques uns de nos

commerçans, mais bientôt ce tort qu'on leur fera

se trouvera commune à tous les autres commerçans

de l'Europe, et qu'on s'assûre même dés aujourd'hui

que notre nation y est une des moins favorisée,

et qu'on n'y soufre absolument de nos marchandises

que celles dont on ne peut se passer.
 
 

Notre conduite doit donc etre diverse selon les

tems et même selon les affaires dans le même tems;

nous pourrons proteger par notre marine les Colonies

d'Espagne contre les Interloppes en Amerique,

tandis qu'en Europe nous nous oposerions à ses

conquêtes.
 
 

Si c'est l'Espagne qui soûleve aujourd'hui les

Corses contre les Genois, nous devons protection aux

Genois.
 
 

Si l'Espagne n'y avoit nulle part et que cette

separation dela Corse d'avec Genes fut trop avancée,

pourquoi nous oposerions nous au bonheur d'une nation

qui va jouir de ses loix particulieres, qui n'aura plus

de tribues a envoier à des maitres Etrangers?
 
 

Il faut laisser le monde comme il est, ce seroit une

chimere et une mauvaise vûe de pretendre mettre

inégalité chaque souverainté de l'Europe; mais

quand elles se subdivisisent d'Elles-mêmes, surtout

quand des continents separés par la nature se

séparent de gouvernement, alors chaque nation est

mieux gouvernée en elle même et l'ambition perd de

ses droits.
 
 

Ce n'est que le moment de réunion et de désunion qui

cause les guerres; l'arbitrage universel doit prévenir ces

momens. La fin derniere de la politique doit etre

la pacification, et par consequent d'écarter tout ce qu'on

prévoit devoir causer des guerres.
 
 

Les réunions par mariage et par droit successif, ne

sont pas moins dangereuses que les conquêtes par les

armes; on se prémunit contre les Conquerans, on ne

sent le mal des acquisitions par le droit, que quand il

est fait; il cause des guerres plus longues et plus

sanguinaires.
 
 

On devroit considerer que le droit de commander aux

hommes ne tombe point dans le commerce; l'herédité

n'est en elle-même qu'une methode pour éviter les

désordres de l'Election.
 
 

Il seroit donc à souhaiter que l'etendue des

Etats de l'Europe fut fixe et ne variât point par

le droit successif et d'alliance.
 
 

La Maison d'Autriche a peu acquis par l'Epée

toute sa grandeur lui est venue par des mariages:

un Poete à dit d'Elle.
 
 

Bella gerant alii, tu felix Austria nube

Nam quoe Mars aliis dat tibi regna Venus.
 
 

Notre Loi salique est une belle invention contre

cette calamité publique, on ne porte aucun droit sur

notre Couronne dans les Maisons étrangeres par le

mariage des filles de France.
 
 

Pourquoi les autres nations n'adoptet-elles pas la

même Loi? dans l'Etat present de l'Europe, il y a

les nations qui auroient à la desirer, on peut leur

proposer d'établir cette constitution, et nous la

garantirons: il y a des familles souveraines ou

l'interêt particulier s'y oposeroit, on y remettroit cette

legislation à un autre tems, ce tems arriveroit et

jamais on n'auroit tant fait pour les interêts generaux

de l'Europe dont nous traitons ici.
 
 

4. Enfin toute l'Europe est interessée à diminuer le

commerce tyranique des Anglois, commerce qui

s'agrandira encore par la raison qu'il a déja avancé

si fort ses progrés, les forces qui surpassent celles du

commun servent toujours à en acquerir denouvelles.
 
 

En leur donnant des affaires chez eux, on empêche

pour un tems qu'ils ne mesusent d'ecus forces, en argent

pour faire la guerre et pour ruiner l'equilibre, mais

il faut se garder d'eteindre le feu en l'allisant, les

besoins pressans reveillent promptement et puissament

cette nation, tous les partis s'y reunissent, et malgré les

dettes publiques, des particuliers si riches fournissent

de grandes ressources.
 
 

Il faudroit plus de precaution qu'à tout autre

mal pour attaquer celui cy avec succés, pour diminuer

les privileges de commerce dont jouissent les anglois, il

faut une protection toute prête en faveur des nations

qui retrancheroient ces privileges.
 
 

Pour arrêter entierement leurs fraudes dans les

colonies Espagnoles, il faut se préparer une grande

guerre maritime en ces contrées éloignées, et si on y

parvenoit, les florissantes colonies Angloises se

reduiroient à peu de chose.
 
 

Il faut soutenir les provinces unies qui perdent

tous les jours de leur commerce, usurpé par l'Angleterre,

il faut pouvoir proteger puissament la Hollande contre

le ressentiment de sa rivale dominante.
 
 

Et pour tout cela, il nous faut une marine digne de

notre Empire, situé sur deux mers, dans un climat

fertile et habité. à quelle nation le premier rang

dans les mers apartient-il plus qu'à nous? ce doit être

un des premiers fruits de la Paix que cette depense

quelle qu'elle soit.
 
 

On dira sans doute contre ce sisteme, mais où seront

les Alliés de la France?
 
 

On repondra qu'elle n'est aura point de particuliers ni

de fixes, mais qu'elle aura toujours l'Europe entire

pour amie et pour dépendance.
 
 

Il faut bannir l'idée de ces associations de Puissances,

qui paroissent fondées sur l'affection, elles ont la

defense commune pour pretexte, mais l'envahissement

pour vocation.
 
 

Quand on se rendra à la raison, on conviendra

que la France, ainsi que presque tous les grands Etats se

suffiront à leur propre defense, on ne va point les

attaquer de gaieté de coeur pour les diminuer, les

ligues defensives qu'ils contractent sont toujours

offensives au fond: On a vû depuis peu l'Empire

d'Allemagne et la Russie former une pareille ligue

pour se defendre mutuellement, disoient ils; leur

premier essai a été l'opression de la Pologne, sous

pretexte de protection, ils se sont ensuite tournés contre

la Turquie épuisée par la guerre de Perse; mais la

Turquie se défend avec succés pour un tems.
 
 

Passons en revue l'etat present de toutes les

Puissances de l'Europe et nous trouverons que la

France est seule aujourd'hui en volonté et en pouvoir

dejouer ce beau rolle d'arbitre universelle, quelle plus

belle situation! elle ne demande rien et on ne lui

demande rien; elle a par elle-même des forces plus que

suffisantes pour se defendre; sa seule reputation la

fait respecter aprés l'avoir fait craindre quand elle a

mis ses forces en mouvement. Elle possede l'Empire

du Goût et des Arts, elle a obtenu cet avantage sans

le chercher, quelles autres Loix donnera-t-elle encore

que celles de la sagesse et de la Politique? Voila

la veritable Monarchie Universelle; juger c'est

gouverner, decider avec équité devroit etre le seul Empire

admis sur les hommes.
 
 

FIN.