[J.M. GALLANAR=Éditeur]
JEAN JACQUES
ROUSSEAU.
CONSIDÉRATIONS
SUR LE GOUVERNEMENT DE POLOGNE, & SUR SA
RÉFORMATION PROJETÉE. PAR J.J. ROUSSEAU. EN AVRIL 1772.
[octobre
1771-avril 1772, Bibliothèque de la Ville, Neuchâtel;
Wielhorski manuscrit
*[*le Pléiade édition, t. III, p. 1889-1890. "Quelques mois plus
tard, il remit
à Du Peyrou le manuscrit
original qu'il avait reçu entre-temps de Wielhorski, avec la
recommandation de supprimer les
passages relatifs aux intrigues russes au tems de l'élection de
Stanilas & à la conduite des
troupes russes en Pologne. C'est donc un texte incomplet de quelques
paragraphes qui parut
pour la première fois dans la COLLECTION COMPLETE DES OEUVRES DE JEAN
JACQUES ROUSSEAU...1782."] . Annales de la Société Jean-Jacques
Rousseau, t. IX
(1913), pp. 29-36, Venceslas Olszewicz, "Le Manuscrit Czartoryski des
Considérations sur le
Gouvernement de Pologne." Publication, du Peyrou-Moultou édition,
Genève, 1782. le
Pléiade édition, t. III, pp. 951-1041== Du
Peyrou/Moultou 1780-89 quarto édition, t. I, pp. 415-539.]
CONSIDERATIONS
SUR LE GOUVERNEMENT DE POLOGNE, & SUR SA
REFORMATION PROJETEE. PAR J.J. ROUSSEAU. EN AVRIL 1772.
TABLE
DES CHAPITRES.
CHAPITRE PREMIER. Etat de la question. 417
CHAP. II. Esprit des anciennes institutions. 421CHAP. III. Application. 426
CHAP. IV. éducation. 435CHAP. V. Vice Radical. 441
CHAP. VI. Question des trois ordres. 443CHAP. VII. Moyens de maintenir la constitution. 447
CHAP. VIII. Du Roi. 467CHAP. IX. Causes particulieres de l'Anarchie. 474
CHAP. X. Administration. 482CHAP. XI. Systême économique. 486
CHAP. XII. Systême militaire. 499CHAP. XIII. Projet pour assujettir à une marche graduelle tous les membres du Gouvernement. 510
CHAP. XIV. élection des Rois. 523CHAP. XV. Conclusion. 533
[417]
CONSIDERATIONS SUR LE GOUVERNEMENT DE POLOGNE, & SUR SA
REFORMATION PROJETEE.
Etat de
la question.
Le tableau
du Gouvernement de Pologne fait par M. le Comte Wielhorski & les
réflexions qu'il y
a jointes, sont des pieces instructives pour quiconque voudra former un
plan régulier pour la
refonte de ce Gouvernement. Je ne connois personne plus en état de
tracer ce plan que
lui-même, qui joint aux connoissances générales que ce travail exige
toutes celles du local & des
détails particuliers, impossibles à donner par écrit, & néanmoins
nécessaires à savoir pour
approprier une institution au peuple auquel on la destine. Si l'on ne
connoît à fond la nation
pour laquelle on travaille, l'ouvrage qu'on fera pour elle, quelque
excellent qu'il puisse être en
lui-même, péchera toujours par l'application, & bien plus encore,
lorsqu'il s'agira d'une nation
déjà toute instituée, [418] dont les goûts, les moeurs, les préjugés
& les vices*[*Wielhorski
manuscrit "les préjugés, les vertus & les vices"] sont trop
enracinés pour pouvoir être
aisément étouffés par des semences nouvelles. Une bonne institution
pour la Pologne ne peut être l'ouvrage que des Polonois, ou de
quelqu'un qui ait bien étudié sur les lieux la nation
Polonoise & celles qui l'avoisinent. Un étranger ne peut guère
donner que des vues générales,
pour éclairer non pour guider l'instituteur. Dans toute la vigueur de
ma tête je n'aurois pu
saisir l'ensemble de ces grands rapporte. Aujourd'hui qu'il me reste à
peine la faculté de lier des
idées, je dois me borner, pour obéir à M. le Comte Wielhorski, &
faire acte de mon zele pour sa
patrie, à lui rendre compte des impressions que m'a faites la lecture
de son travail, & des
réflexions qu'il m'a suggérées.
En lisant
l'histoire du Gouvernement de Pologne on a peine à comprendre comment
un Etat si
bizarrement constitué a pu subsister si long-tems. Un grand Corps formé
d'un grand nombre de
membres morts, & d'un petit nombre de membres désunis, dont tous
les mouvemens presque
indépendans les uns des autres, loin d'avoir une fin commune
s'entre-détruisent mutuellement,
qui s'agit beaucoup pour ne rien faire, qui ne peut faire aucune
résistance à quiconque veut
l'entamer, qui tombe en dissolution cinq ou six fois chaque siècle, qui
tombe en paralysie à
chaque effort qu'il veut faire, à chaque besoin auquel il veut
pourvoir, & qui, malgré tout cela,
vit & se conserve en vigueur; voilà, ce me semble, un des plus
singuliers spectacles qui puissent
frapper un être pensant. Je vois tous les Etats de l'Europe courir à
leur ruine. Monarchies,
Républiques, toutes ces nations si magnifiquement instituées, [419]
tous ces beaux
Gouvernemens si sagement pondérés, tombés en décrépitude menacent d'une
mort prochaine;
& la Pologne, cette région dépeuplée, dévastée, opprimée, ouverte à
ses agresseurs, au fort de
ses malheurs & de son anarchie, montre encore tout le feu de la
jeunesse; elle ose demander un
Gouvernement & des lois, comme si elle ne faisoit que de naître.
Elle est dans les fers, & discute
les moyens de se conserver libre! elle sent en elle cette force que
celle de la tyrannie ne peut
subjuguer. Je crois voir Rome assiégée régir tranquillement les terres
sur lesquelles son ennemi
venoit d'asseoir son camp. Braves Polonois, prenez garde, prenez garde
que pour vouloir trop
bien être vous n'empiriez votre situation. En songeant à ce que vous
voulez acquérir n'oubliez
pas ce que vous pouvez perdre. Corrigez, s'il se peut, les abus de
votre constitution; mais ne
méprisez pas celle qui vous a faits ce que vous êtes.
Vous aimez
la liberté, vous en êtes dignes; vous l'avez défendue contre un
agresseur puissant &
rusé, qui, feignant de vous présenter les liens de l'amitié, vous
chargeoit des fers de la servitude.
Maintenant, las des troubles de votre patrie, vous soupirez après la
tranquillité. Je crois fort
aisé de l'obtenir; mais la conserver avec la liberté, voilà ce qui me
paroît difficile. C'est au sein
de cette anarchie qui vous est odieuse que se sont formées ces ames
patriotiques qui vous ont
garantis du joug. Elles s'endormoient dans un repos léthargique;
l'orage les a réveillées. Après
avoir brisé les fers qu'on leur destinoit, elles sentent le poids de la
fatigue. Elles voudroient allier
la paix du despotisme aux douceurs de la liberté. J'ai peur [420]
qu'elles ne veuillent des choses
contradictoires. Le repos & la liberté me paroissent incompatibles;
il faut opter.
Je ne dis
pas qu'il faille laisser les choses dans l'état où elles sont; mais je
dis qu'il n'y faut
toucher qu'avec une circonspection extrême. En ce moment on est plus
frappé des abus que des
avantages. Le tems viendra, je le crains, qu'on sentira mieux ces
avantages, & malheureusement
ce sera quand on les aura perdus.
Qu'il soit
aisé, si l'on veut, de faire de meilleures loix. Il est impossible d'en
faire dont les
passions des hommes n'abusent pas comme ils ont abusé des premieres.
Prévoir & peser tous
ces abus à venir est peut-être une chose impossible à l'homme d'Etat le
plus consommé. Mettre
la loi au-dessus de l'homme est un problême en politique, que je
compare à celui de la
quadrature du cercle en géométrie. Résolvez bien ce problème, & le
Gouvernement fondé sur
cette solution sera bon & sans abus. Mais jusque-là, soyez sûrs
qu'ou vous croirez faire régner
les loix, ce seront les hommes qui régneront.
Il n'y aura
jamais de bonne & solide constitution que celle où la loi régnera
sur les coeurs des
citoyens: tant que la force législative n'ira pas jusque-là les loix
seront toujours éludées. Mais
comment arriver aux coeurs ? c'est à quoi nos instituteurs qui ne
voient jamais que la force &
les châtimens ne songent gueres, & c'est à quoi les récompenses
matérielles ne meneroient
peut-être pas mieux; la justice même la plus integre n'y mene pas,
parce que la justice est ainsi
que la santé un bien dont on jouit sans le sentir, qui n'inspire point
d'enthousiasme, & dont on
ne sent le prix qu'après l'avoir perdu.
[421] Par où
donc émouvoir les coeurs, & faire aimer la patrie & ses loix?
L'oserai-je dire? Par
des jeux d'enfans; par des institutions oiseuses aux yeux des hommes
superficiels, mais qui
forment des habitudes chéries & des attachemens invincibles. Si
j'extravague ici, c'est du moins
bien completement; car j'avoue que je vois ma folie sous tous les
traits de la raison.
Esprit
des anciennes institutions.
Quand on lit
l'histoire ancienne, on se croit transporté dans un autre univers &
parmi d'autres êtres. Qu'ont de commun les François les Anglois les
Russes avec les Romains & les Grecs?
Rien presque que la figure. Les fortes ames de ceux-ci paroissent aux
autres des exagérations de
l'histoire. Comment eux qui se sentent si petits penseroient-ils qu'il
y ait eu de si grands
hommes? Ils existèrent pourtant, & c'étoient des humains comme
nous: qu'est-ce qui nous
empêche d'être des hommes comme eux? Nos préjugés, notre basse
philosophie, & les passions
du petit intérêt, concentrées avec l'égoÏsme dans tous les coeurs, par
des institutions ineptes
que le génie ne dicta jamais.
Je regarde
les nations modernes. J'y vois force faiseurs de loix & pas un
législateur. Chez les
anciens j'en vois trois principaux qui méritent une attention
particulière. Moise, Lycurgue, &
Numa. Tous trois ont mis leurs principaux soins [422] à des objets qui
paroîtroient à nos
docteurs dignes de risée. Tous trois ont eu des succès qu'on jugeroit
impossibles, s'ils étoient
moins attestés.
Le premier
forma & exécuta l'étonnante entreprise d'instituer en Corps de
nation un essaim de
malheureux fugitifs, sans arts, sans armes, sans talens, sans vertus,
sans courage, & qui n'ayant
pas en propre un seul pouce de terrain faisoient une troupe étrangere
sur la face de la terre.
Moise osa faire de cette troupe errante & servile un Corps
politique, un peuple libre, & tandis
qu'elle erroit dans les déserts sans avoir une pierre pour y reposer sa
tête, il lui donnoit cette
institution durable, à l'épreuve du tems de la fortune & des
conquérans, que cinq mille ans
n'ont pu détruire ni même altérer, & qui subsiste encore
aujourd'hui dans toute sa force lors
même que le Corps de la nation ne subsiste plus.
Pour
empêcher que son peuple ne se fondît parmi les peuples étrangers, il
lui donna des moeurs
& des usages inalliables avec ceux des autres nations; il le
surchargea de rites de cérémonies
particulières; il le gêna de mille façons pour le tenir sans cesse en
haleine & le rendre toujours étranger parmi les autres hommes,
& tous les liens de fraternité qu'il mit entre les membres de
sa République étoient autant de barrieres qui le tenoient séparé de ses
voisins *[*W. mss.
"séparé des autres peuples"] & l'empêchoient de se mêler avec eux.
C'est par-là que cette
singulière Nation, si souvent subjuguée, si souvent dispersée &
détruite en apparence, mais
toujours idolâtre de sa règle, s'est pourtant conservée jusqu'à nos
jours éparse parmi les
autres sans s'y confondre, & que ses moeurs ses loix ses rites
subsistent & dureront [423] autant
que le monde, malgré la haine & la persécution du reste du genre
humain.
Lycurgue
entreprit d'instituer un peuple déjà dégradé par la servitude & par
les vices qui en
sont l'effet. Il lui imposa un joug de fer, tel qu'aucun autre peuple
n'en porta jamais un
semblable; mais il l'attacha l'identifia, pour ainsi dire, à ce joug,
en l'en occupante toujours. Il
lui montra sans cesse la patrie dans ses loix dans ses jeux dans sa
maison dans ses amours dans
ses festins. Il ne lui laissa pas un instant de relâche pour être à lui
seul, & de cette continuelle
contrainte, ennoblie par son objet, naquit en lui cet ardent amour de
la patrie, qui fut toujours la
plus forte ou plutôt l'unique passion des Spartiates, & qui en fit
des êtres au-dessus de
l'humanité. Sparte n'étoit qu'une ville, il est vrai; mais par la seule
force de son institution cette
ville donna des loix à toute la Grèce, en devint la capitale, & fit
trembler l'Empire Persan.
Sparte étoit le foyers d'ou sa législation étendoit ses effets tout
autour d'elle.
Ceux qui
n'ont vu dans Numa qu'un instituteur de rites & de cérémonies
religieuses ont bien
mal jugé ce grand homme. Numa fut le vrai fondateur de Rome. Si Romulus
n'eût fait
qu'assembler des brigands qu'un revers pouvoit disperser, son ouvrage
imparfait n'eût pu
résister au tems. Ce fut Numa qui le rendit solide & durable en
unissant ces brigands en un
Corps indissoluble, en les transformant en citoyens, moins par des
loix, dont leur rustique
pauvreté n'avoit guère encore besoin, que par des institutions douces
qui les attachoient les uns
aux autres, & tous à leur sol, en rendant enfin leur ville sacrée
[424] par ces rites frivoles &
superstitieux en apparence, dont si peu de gens sentent la force &
l'effet, & dont cependant
Romulus, le farouche Romulus lui-même avoit jetté les premiers
fondemens.
Le même
esprit guida tous les anciens législateurs dans leurs institutions.
Tous cherchèrent des
liens qui attachassent les citoyens à la patrie & les uns aux
autres, & ils les trouverent dans des
usages particuliers, dans des cérémonies religieuses qui par leur
nature étoient toujours
exclusives & nationales,*[*W. mss. "Voyez la fin du contat social"]
dans des jeux qui tenoient
beaucoup les citoyens rassemblés, dans des exercices qui augmentoient
avec leur vigueur & leurs
forces leur fierté & l'estime d'eux-mêmes, dans des spectacles qui
leur rappelant l'histoire de
leurs ancêtres, leurs malheurs, leurs vertus, leurs victoires,
intéressoient leurs coeurs, les
enflammoient d'une vive émulation, & les attachoient fortement à
cette patrie dont on ne cessoit
de les occuper. Ce sont les poésies d'Homère récitées aux Grecs
solennellement assemblés, non
dans des coffres, sur des planches & l'argent à la main, mais en
plein air & en Corps de nation,
ce sont les tragédies d'Eschyle de Sophocle & d'Euripide,
représentées souvent devant eux, ce
sont les prix dont, aux acclamations de toute la Grèce on couronnoit
les vainqueurs dans leurs
jeux, qui, les embrasant continuellement d'émulation & de gloire,
porterent leur courage & leurs
vertus à ce degré d'énergie dont rien aujourd'hui ne nous donne l'idée,
& qu'il n'appartient
pas même aux modernes de croire. S'ils ont des lois, c'est uniquement
pour leur apprendre à
bien [425] obéir à leurs maîtres, à ne pas voler dans les poches, &
à donner beaucoup d'argent
aux fripons publics. S'ils ont des usages, c'est pour savoir amuser
l'oisiveté des femmes galantes
& promener la leur avec grâce. S'ils s'assemblent c'est dans des
temples pour un culte qui n'a
rien de national, qui ne rappelle en rien la patrie; c'est dans des
salles bien fermées & à prix
d'argent, pour voir sur des théâtres efféminés dissolus, où l'on ne
sait parler que d'amour
déclamer des histrions, minauder des prostituées, & pour y prendre
des leçons de corruption,
les seules qui profitent de toutes celles qu'on fait semblant d'y
donner; c'est dans des fêtes où le
peuple toujours méprisé est toujours sans influence, où le blâme &
l'approbation publique ne
produisent rien; c'est dans des cohues licencieuses pour s'y faire des
liaisons secrètes, pour y
chercher les plaisirs qui séparent isolent le plus les hommes, &
qui relâchent le plus les coeurs.
Sont-ce là des stimulans pour le patriotisme ? Faut-il s'étonner que
des manières de vivre si
dissemblables produisent des effets si différens, & que les
modernes ne retrouvent plus rien en
eux de cette vigueur d'ame que tout inspiroit aux anciens ? Pardonnez
ces digressions à un reste
de chaleur que vous avez ranimée. Je reviens avec plaisir à celui de
tous les peuples
d'aujourd'hui qui m'éloigne le moins de ceux dont je viens de parler.
Application.
La Pologne
est un grand Etat environné d'Etats encore plus considérables, qui par
leur
despotisme & par leur discipline militaire ont une grande force
offensive. Foible au contraire par
son anarchie, elle est, malgré la valeur Polonaise, en butte à tous
leurs outrages. Elle n'a point
de places fortes pour arrêter leurs incursions. Sa dépopulation la met
presque absolument hors
d'état de défense. Aucun ordre économique, peu ou point de troupes,
nulle discipline militaire,
nul ordre nulle subordination; toujours divisée au-dedans, toujours
menacée au-dehors, elle n'a
par elle-même aucune consistance & dépend du caprice de ses
voisins. Je ne vois dans l'état
présent des choses qu'un seul moyen de lui donner cette consistance qui
lui manque. C'est
d'infuser, pour ainsi dire, dans toute la nation l'ame des confédérés;
c'est d'établir tellement la
République dans les coeurs des Polonois qu'elle y subsiste malgré tous
les efforts de ses
oppresseurs. C'est là, ce me semble, l'unique asyle où la force ne peut
ni l'atteindre ni la
détruire. On vient d'en voir une preuve à jamais mémorable. La Pologne
étoit dans les fers du
Russe, mais les Polonois sont restés libres. Grand exemple qui vous
montre comment vous
pouvez braver la puissance & l'ambition de vos voisins. Vous ne
sauriez empêcher qu'ils ne vous
engloutissent, faites au moins qu'ils ne puissent vous digérer. De
quelque façon [427] qu'on s'y
prenne, avant qu'on ait donné à la Pologne tout ce qui lui manque pour
être en état de résister à ses ennemis, elle en sera cent fois
accablée. La vertu de ses citoyens, leur zèle patriotique, la
forme particulière que des institutions nationales peuvent donner à
leurs ames, voilà le seul
rempart toujours prêt à la défendre, & qu'aucune armée ne sauroit
forcer. Si vous faites en
sorte qu'un Polonois ne puisse jamais devenir un Russe, je vous réponds
que la Russie ne
subjuguera pas la Pologne.
Ce sont les
institutions nationales qui forment le génie, le caractère les goûts
& les moeurs d'un
peuple, qui le font être lui & non pas un autre, qui lui inspirent
cet ardent amour de la patrie
fondé sur des habitudes impossibles à déraciner, qui le font mourir
d'ennui chez les autres
peuples au sein des délices dont il est privé dans son pays.
Souvenez-vous de ce Spartiate gorgé
des voluptés de la cour du grand Roi, à qui l'on reprochoit de
regretter la sauce noire. Ah ! dit-il
au Satrape en soupirant; je connois tes plaisirs; mais tu ne connois
pas les nôtres!
Il n'y a
plus aujourd'hui de François, d'Allemand, d'Espagnols, d'Anglois même,
quoi qu'on en
dise; il n'y a que des Européens. Tous ont les mêmes goûts, les mêmes
passions, les mêmes
moeurs, parce qu'aucun n'a reçu de formes nationales par une
institution particulière. Tous,
dans les mêmes circonstances feront les mêmes choses; tous se diront
désintéressés & seront
fripons; tous parleront du bien public & ne penseront qu'à
eux-mêmes; tous vanteront la
médiocrité, & voudront être des Crésus; ils n'ont d'ambition que
pour le luxe, ils n'ont de
passion que celle de l'or. Surs d'avoir [428] avec lui tout ce qui les
tente, tous se vendront au
premier qui voudra les payer. Que leur importe à quel moître ils
obéissent, de quel état ils
suivent les loix? Pourvu qu'ils trouvent de l'argent à voler & des
femmes à corrompre, ils sont
par-tout dans leur pays.
Donnez une
autre pente aux passions des Polonois, vous donnerez à leurs ames une
physionomie
nationale qui les distinguera des autres peuples, qui les empêchera de
se fondre, de se plaire de
s'allier avec eux, une vigueur qui remplacera le jeu abusif des vains
préceptes; qui leur fera faire
par goût & par passion ce qu'on ne fait jamais assez bien quand on
ne le fait que par devoir ou
par intérêt. C'est sur ces ames-là qu'une législation bien appropriée
aura prise. Ils obéiront
aux loix & ne les éluderont pas, parce qu'elles leur conviendront
& qu'elles auront l'assentiment
interne de leur volonté. Aimant la patrie, ils la serviront par zèle
& de tout leur coeur. Avec ce
seul sentiment la législation fût-elle mauvaise feroit de bons
citoyens; & il n'y a jamais que les
bons citoyens qui fassent la force & la prospérité de l'Etat.
J'expliquerai
ci-après le régime d'administration qui, sans presque toucher au fond
de vos loix
me paroît propre à porter le patriotisme & les vertus qui en sont
inséparables au plus haut
degré d'intensité qu'ils puissent avoir. Mais soit que vous adoptiez ou
non ce régime,
commencez toujours par donner aux Polonois une grande opinion
d'eux-mêmes & de leur
patrie: après la façon dont ils viennent de se montrer cette opinion ne
sera pas fausse. Il faut
saisir la circonstance de l'événement présent pour monter les ames
[429] antiques. Il est certain
que la confédération de Bar a sauvé la patrie expirante. Il faut graver
cette grande époque en
caractères sacrés dans ans tous les coeurs Polonois Je voudrois qu'on
érigeât un monument en
sa mémoire, qu'on y mît les noms de tous les confédérés, même de ceux
qui dans la suite
auroient pu trahir la cause commune; une si grande action doit effacer
les fautes de toute la vie;
qu'on instituât une solemnité périodique pour la célébrer tous les dix
ans avec une pompe non
brillante & frivole, mais simple fiere & républicaine; qu'on y
fit dignement mais sans emphase
l'éloge de ces vertueux citoyens qui ont eu l'honneur de souffrir pour
la patrie dans les fers de
l'ennemi, qu'on accordât même à leurs familles quelque privilege
honorifique, qui rappellât
toujours ce beau souvenir aux yeux du public. Je ne voudrois pourtant
pas qu'on se permit dans
ces solemnités aucune invective contre les Russes, ni même qu'on en
parlât. Ce seroit trop les
honorer. Ce silence, le souvenir de leur barbarie, & l'éloge de
ceux qui leur ont résisté diront
d'eux tout ce qu'il en faut dire; vous devez trop les mépriser pour les
haÏr.
Je voudrois
que, par des honneurs par des récompenses publiques on donnât de
l'éclat à toutes
les vertus patriotiques, qu'on occupât sans cesse les citoyens de la
patrie, qu'on en fit leur plus
grande affaire, qu'on la tint incessamment sous leurs yeux. De cette
manière ils auroient moins,
je l'avoue, les moyens & le tems de s'enrichir, mais ils en
auroient moins aussi le desir & le
besoin: leurs coeurs apprendroient à connoître un autre bonheur quel
celui de la fortune, &
voilà l'art d'ennoblir les ames & d'en faire un instrument plus
puissant que l'or.
[430]
L'exposé succinct des moeurs des Polonois qu'a bien voulu me
communiquer M. de
Wielhorski ne suffit pas pour me mettre au fait de leurs usages civils
& domestiques. Mais une
grande nation qui ne s'est jamais trop mêlée avec ses voisins doit en
avoir beaucoup qui lui
soient propres, & qui peut-être s'abâtardissent journellement par
la pente générale en Europe
de prendre les goûts & les moeurs des François. Il faut maintenir
rétablir ces anciens usages &
en introduire de convenables qui soient propres aux Polonois. Ces
usages, fussent-ils indifférens,
fussent-ils mauvais même à certains égards, pourvu qu'ils ne le soient
pas essentiellement,
auront toujours l'avantage d'affectionner les Polonois à leur pays
& de leur donner une
répugnance naturelle à se mêler avec l'Etranger. Je regarde comme un
bonheur qu'ils aient un
habillement particulier. Conservez avec soin cet avantage: faites
exactement le contraire de ce
que fit ce Czar si vanté. Que le Roi ni les sénateurs ni aucun homme
public ne portent jamais
d'autre vêtement que celui de la nation, & que nul Polonois n'ose
paroître à la cour vêtu à la
Françoise.
Beaucoup de
jeux publics où la bonne mere patrie se plaise à voir jouer ses enfans!
Qu'elles'occupe d'eux souvent afin qu'ils s'occupent toujours d'elle.
Il faut abolir, même à la
cour, à cause de l'exemple, les amusemens ordinaires des cours, le jeu,
les théâtres comédie
opéra, tout ce qui effémine les hommes, tout ce qui les distrait les
isole leur fait oublier leur
patrie & leur devoir, tout ce qui les fait trouver bien par-tout
pourvu qu'ils s'amusent; [431] il
faut inventer des jeux des fêtes des solennités qui soient si propres à
cette cour-là qu'on ne les
retrouve dans aucune autre. Il faut qu'on s'amuse en Pologne plus que
dans les autres pays, mais
non pas de la même manière. Il faut en un mot renverser un exécrable
proverbe, & faire dire à
tout Polonois au fond de son coeur: Ubi patria, ibi bene.
Rien s'il se
peut d'exclusif pour les grands & les riches! Beaucoup de
spectacles en plein air, où
les rangs soient distingués avec soin, mais où tout le peuple prenne
part également, comme chez
les anciens, & où dans certaines occasions la jeune noblesse fasse
preuve de force & d'adresse.
Les combats des taureaux n'ont pas peu contribué à maintenir une
certaine vigueur chez la
nation Espagnole. Ces cirques où s'exerçoit jadis la jeunesse en
Pologne devroient être
soigneusement rétablis: on en devroit faire pour elle des théâtres
d'honneur & d'émulation.
Rien ne seroit plus aisé que d'y substituer aux anciens combats des
exercices moins cruels, où
cependant la force & l'adresse auroient part & où les
victorieux auroient de même des honneurs
& des récompenses. Le maniement des chevaux est par exemple un
exercice très-convenable aux
Polonois & très-susceptible de l'éclat du spectacle.
Les héros
d'Homère se distinguoient tous par leur force & leur adresse, &
par-là montroient
aux yeux du peuple qu'ils étoient faits pour lui commander. Les
tournois des paladins formoient
des hommes non-seulement vaillans & courageux, mais avides
d'honneur & de gloire, & propres à toutes les vertus. L'usage
des armes à feu rendant ces [432] facultés du corps moins utiles à la
guerre les a fait tomber en discrédit. Il arrive de-là que, hors les
qualités de l'esprit, qui sont
souvent équivoques déplacées, sur lesquelles on a mille moyens de
tromper, & dont le peuple est
mauvais juge, un homme avec l'avantage de la naissance n'a rien en lui
qui le distingue d'un
autre, qui justifie la fortune, qui montre dans sa personne un droit
naturel à la supériorité, &
plus on néglige ces signes extérieurs, plus ceux qui nous gouvernent
s'efféminent & se
corrompent impunément. Il importe pourtant, & plus qu'on ne pense,
que ceux qui doivent un
jour commander aux autres se montrent dès leur jeunesse supérieurs à
eux de tout point, ou du
moins qu'ils y tâchent. Il est bon, de plus que le peuple se trouve
souvent avec ses chefs dans des
occasions agréables, qu'il les connoisse qu'il s'accoutume à les voir,
qu'il partage avec eux ses
plaisirs. Pourvu que la subordination soit toujours gardée & qu'il
ne se confonde point avec eux
c'est le moyen qu'il s'y affectionne & qu'il joigne pour eux
l'attachement au respect. Enfin le
goût des exercices corporels détourne d'une oisiveté dangereuse des
plaisirs efféminés & du
luxe de l'esprit. C'est sur-tout à cause de l'ame qu'il faut exercer le
corps, & voilà ce que nos
petits sages sont loin devoir.
Ne négligez
point une certaine décoration publique; qu'elle soit noble imposante,
& que la
magnificence soit dans les hommes plus que dans les choses. On ne
sauroit croire à quel point le
coeur du peuple suit ses yeux & combien la majesté du cérémonial en
impose. Cela donne à
l'autorité [433] un air d'ordre & de règle qui inspire la confiance
& qui écarte les idées de
caprice & de fantaisie attachées à celle du pouvoir arbitraire. Il
faut seulement éviter dans
l'appareil des solemnités le clinquant le papillotage & les
décorations de luxe qui sont d'usage
dans les cours. Les fêtes d'un peuple libre doivent toujours respirer
la décence & la gravité, &
l'on n'y doit présenter à son admiration que des objets dignes de son
estime. Les Romains dans
leurs triomphes étaloient un luxe énorme; mais c'étoit le luxe des
vaincus, plus il brilloit, moins
il séduisoit. Son éclat même étoit une grande leçon pour les Romains.
Les rois captifs étoient
enchaînés avec des chaînes d'or & de pierreries. Voilà du luxe bien
entendu. Souvent on vient
au même but par deux routes opposées. Les deux balles de laine mises
dans la chambre des
pairs d'Angleterre devant la place du chancelier, forment à mes yeux
une décoration touchante
& sublime. Deux gerbes de bled placées de même dans le Sénat de
Pologne n'y feroient pas un
moins bel effet à mon gré.
L'immense
distance des fortunes qui sépare les seigneurs de la petite noblesse
est un grand
obstacle aux réformes nécessaires pour faire de l'amour de la patrie la
passion dominante. Tant
que le luxe régnera chez les Grands, la cupidité régnera dans tous les
coeurs. Toujours l'objet
de l'admiration publique sera celui des voeux des particuliers, &
s'il faut être riche pour briller,
la passion dominante sera toujours d'être riche. Grand moyen de
corruption qu'il faut affoiblir
autant qu'il est possible. Si d'autres objets attrayans, [434] si des
marques de rang distinguoient
les hommes en place, ceux qui ne seroient que riches en seroient
privés, les voeux secrets
prendroient naturellement la route de ces distinctions honorables,
c'est-à-dire celles du mérite
& de la vertu quand on ne parviendroit que par-là. Souvent les
consuls de Rome étoient
très-pauvres, mais ils avoient des licteurs, l'appareil de ces licteurs
fut convoité par le peuple, &
les Plébéiens parvinrent au consulat.
Oter
tout-à-fait le luxe où règne l'inégalité me paroît, je l'avoue, une
entreprise bien difficile.
Mais n'y auroit-il pas moyen de changer les objets de ce luxe &
d'en rendre l'exemple moins
pernicieux? Par exemple, autrefois la pauvre noblesse en Pologne
s'attachoit aux Grands qui lui
donnoient l'éducation & la subsistance à leur suite. Voilà un luxe
vraiment grand & noble, dont
je sens parfaitement l'inconvénient, mais qui du moins loin d'avilir
les ames les élève, leur
donne des sentimens du ressort, & fut sans abus chez les Romains
tant que dura la République.
J'ai lu que le Duc d'Eperon rencontrant un jour le Duc de Sully vouloit
lui chercher querelle,
mais que n'ayant que six cents gentilshommes à sa suite il n'osa
attaquer Sully qui en avoit huit
cents. Je doute qu'un luxe de cette espèce laisse une grande place à
celui des colifichets, &
l'exemple du moins n'en séduira pas les pauvres. Ramenez les Grands en
Pologne à n'en avoir
que de ce genre, il en résultera peut-être des divisions des partis,
des querelles, mais il ne
corrompra pas la nation. Après celui-là tolérons le luxe militaire,
celui des armes des chevaux,
mais que toute parure [435] efféminée soit en mépris, & si l'on n'y
peut faire renoncer les
femmes, qu'on leur apprenne au moins à l'improuver & dédaigner dans
les hommes.
Au reste, ce
n'est pas par des loix somptuaires qu'on vient à bout d'extirper le
luxe. C'est du
fond des coeurs qu'il faut l'arracher, en y imprimant des goûts plus
sains & plus nobles.
Défendre les choses qu'on ne doit pas faire est un expédient inepte
& vain si l'on ne commence
par les faire haÏr & mépriser, & jamais improbation de la loi
n'est efficace que quand elle vient à l'appui de celle du jugement.
Quiconque se mêle d'instituer un peuple doit savoir dominer les
opinions & par elles gouverner les passions des hommes. Cela est
vrai sur-tout dans l'objet dont
je parle. Les loix somptuaires irritent le désir par la contrainte,
plutôt qu'elles ne l'éteignent
parle châtiment. La simplicité dans les moeurs & dans la parure est
moins le fruit de la loi que
celui-de l'éducation.
Education.
C'est ici
l'article important. C'est l'éducation qui doit donner aux ames la
forme nationale &
diriger tellement leurs opinions & leurs goûts, qu'elles soient
patriotes par inclination par
passion par nécessité. Un enfant en ouvrant les yeux doit voir la
patrie & jusqu'à la mort ne
doit plus voir qu'elle. Tout vrai Républicain suça avec le lait de sa
mere [436] l'amour de sa
patrie c'est-à-dire des loix & de la libertés. Cet amour fait toute
son existence; il ne voit que la
patrie il ne vit que pour elle; si-tôt qu'il est seul, il est nul:
si-tôt qu'il n'a plus de patrie, il n'est
plus; & s'il n'est pas mort, il est pis.
L'éducation
nationale n'appartient qu'aux hommes libres; il n'y a qu'eux qui aient
une existence
commune & qui soient vraiment liés par la loi. Un François, un
Anglois, un Espagnol, un
Italien, un Russe sont tous à-peu-près le même homme; il sort du
college déjà tout façonné
pour la licence, c'est-à-dire pour la servitude. A vingt ans un
Polonois ne doit pas être un autre
homme; il doit être un Polonois Je veux qu'en apprenant à lire il lise
des choses de son pays,
qu'à dix ans il en connoisse toutes les productions, à douze toutes les
provinces tous les chemins
toutes les villes, qu'à quinze il en sache toute l'histoire, à seize
toutes les loix, qu'il n'y ait pas eu
dans toute la Pologne une belle action ni un homme illustre dont il
n'ait la mémoire & le coeur
pleins, & dont il ne puisse rendre compte à l'instant. On peut
juger par-là que ce ne sont pas les études ordinaires dirigées par des
étrangers & des prêtres que je voudrois faire suivre aux
enfans. La loi doit régler la matière l'ordre & la forme de leurs
études. Ils ne doivent avoir
pour instituteurs que des Polonois, tous mariés, s'il est possible,
tous distingués par leurs
moeurs par leur probité par leur bon sens par leurs lumieres, &
tous destinés à des emplois,
non plus importans ni plus honorables, car cela n'est pas possible,
mais moins pénibles & plus éclatans, lorsqu'au bout d'un certain
nombre d'années ils auront [437] bien rempli celui-là.
Gardez-vous sur-tout de faire un métier de l'état de pédagogue. Tout
homme public en Pologne
ne doit avoir d'autre état permanent que celui de citoyen. Tous les
postes qu'il remplit &
sur-tout ceux qui sont importans comme celui-ci ne doivent être
considérés que comme des
places d'épreuve & des degrés pour monter plus haut après l'avoir
mérité. J'exhorte les
Polonois à faire attention à cette maxime, sur laquelle j'insisterai
souvent: je la crois la clef d'un
grand ressort dans l'Etat. On verra ci-après comment on peut à mon avis
la rendre praticable
sans exception.
Je n'aime
point ces distinctions de colleges & d'académies qui font que la
noblesse riche & la
noblesse pauvre sont élevées différemment & séparément. Tous étant
égaux par la
constitution de l'Etat doivent être élevés ensemble & de la même
manière, & si l'on ne peut établir une éducation publique
tout-à-fait gratuite, il faut du moins la mettre à un prix que les
pauvres puissent payer. Ne pourroit-on pas fonder dans chaque college
un certain nombre de
places purement gratuites, c'est-à-dire aux frais de l'Etat, &
qu'on appelle en France des
Bourses? Ces places données aux enfans des pauvres gentilshommes qui
auroient bien mérité
de la patrie, non comme une aumône, mais comme une récompense des bons
services des pères,
deviendroient à ce titre honorables, & pourroient produire un
double avantage qui ne seroit pas à négliger. Il faudroit pour cela que
la nomination n'en fût pas arbitraire mais se fit par une
espece de jugement dont je parlerai ci-après. Ceux qui rempliroient ces
places seroient appelés
enfans de l'Etat & distingués par quelque marque [438] honorable
qui donneroit la préséance
sur les autres enfans de leur âge sans excepter ceux des Grands.
Dans tous
les colleges il faut établir un gymnase ou lieu d'exercices corporels
pour les enfants.
Cet article si négligé est selon moi la partie la plus importante de
l'éducation, non-seulement
pour former des tempéramens robustes & sains, mais encore plus pour
l'objet moral qu'on
néglige ou qu'on ne remplit que par un tas de préceptes pédantesques
& vains, qui sont autant
de paroles perdues. Je ne redirai jamais assez que la bonne éducation
doit être négative.
Empêchez les vices de naître, vous aurez assez fait pour la vertu. Le
moyen en est de la derniere
facilité dans la bonne éducation publique; c'est de tenir toujours les
enfans en haleine, non par
d'ennuyeuses études où ils n'entendent rien & qu'ils prennent en
haine par cela seul qu'ils sont
forcés de rester en place; mais par des exercices qui leur plaisent en
satisfaisant au besoin qu'en
croissant a leur corps de s'agiter, & dont l'agrément pour eux ne
se bornera pas là.
On ne doit
point permettre qu'ils jouent séparément à leur fantaisie, mais tous
ensemble & en
public, de manière qu'il y ait toujours un but commun auquel tous
aspirent & qui excite la
concurrence & l'émulation. Les parens qui préféreront l'éducation
domestique *[*W. mss.
"l'éducation particulière"] & feront élever leurs enfans sous leurs
yeux, doivent cependant les
envoyer à ces exercices. Leur instruction peut être domestique &
particulière mais leurs jeux
doivent toujours être publics & communs à tous; car il ne s'agit
pas, seulement ici de les
occuper, de leur former une constitution robuste, de les rendre agiles
& découplés; mais [439]
de les accoutumer de bonne heure à la règle, à l'égalité, à la
fraternité, aux concurrences, à
vivre sous les yeux de leurs concitoyens & à désirer l'approbation
publique. Pour cela il ne faut
pas que les prix & récompenses des vainqueurs soient distribués
arbitrairement par les maîtres
des exercices, ni par les chefs du college, mais par acclamation &
au jugement des spectateurs; &
l'on peut compter que ces jugemens seront toujours justes, sur-tout
sil'on a soin de rendre ces
jeux attirans pour le public en les ordonnant avec un peu d'appareil
& de façon qu'ils fassent
spectacle. Alors il est à présumer que tous les honnêtes-gens &
tous les bons patriotes se feront
un devoir & un plaisir d'y assister.
A Berne il y
a un exercice bien singulier pour les jeunes Patriciens qui sortent du
college. C'est ce
qu'on appelle l'Etat extérieur. C'est une copie en petit de
tout
ce qui compose le gouvernement de
la République. Un Sénat, des Avoyers, des Officiers, des Huissiers, des
Orateurs, des causes, des
jugemens, des solemnités. L'Etat extérieur a même un petit gouvernement
& quelques rentes,
& cette institution autorisée & protégée par le Souverain est
la pépinière des hommes d'Etat
qui dirigeront un jour les affaires publiques dans les mêmes emplois
qu'ils n'exercent d'abord
que par jeu.
Quelque
forme qu'on donne à l'éducation publique, dont je n'entreprends pas ici
le détail, il
convient d'établir un college de magistrats du premier rang qui en ait
la suprême
administration, & qui nomme révoque & change à sa volonté tant
les principaux & chefs des
colleges, lesquels seront eux-mêmes comme je l'ai déjà dit, des
Candidats pour les [440] hautes
magistratures, que les maîtres des exercices dont on aura soin
d'exciter aussi le zele & la
vigilance par des places plus élevées, qui leur seront ouvertes ou
fermées selon la manière dont
ils auront rempli celles-là. Comme c'est de ces établissemens que
dépend l'espoir de la
République, la gloire & le sort de la nation, je les trouve je
l'avoue d'une importance que je suis
bien surpris qu'on n'ait songé à leur donner nulle part. Je suis
affligé pour l'humanité que tant
d'idées qui me paroissent bonnes & utiles se trouvent toujours,
quoique très-praticables, si loin
de tout ce qui se fait.
Au reste, y
je ne fais ici qu'indiquer, mais c'est assez pour ceux à qui je
m'adresse. Ces idées
mal développées montrent de loin les routes inconnues aux modernes par
lesquelles les anciens
menoient les hommes à cette vigueur d'ame à ce zele patriotique, à
cette estime pour les
qualités vraiment personnelles sans égard à ce qui n'est qu'étranger à
l'homme, qui sont
parmi nous sans exemple, mais dont les levains dans les coeurs de tous
les hommes n'attendent
pour fermenter que d'être mis en action par des institutions
convenables. Dirigez dans cet esprit
l'éducation les usages les coutumes les moeurs des Polonois, vous
développerez en eux ce levain
qui n'est pas encore éventé par des maximes corrompues, par des
institutions usées, par une
philosophie égoÏste qui prêche & qui tue. La nation datera sa
seconde naissance de la crise
terrible dont elle sort, & voyant ce qu'ont fait ses membres encore
indisciplinés, elle attendra
beaucoup & obtiendra davantage d'une institution bien pondérée;
elle chérira elle respectera
des loix qui flatteront son noble orgueil, [441] qui la rendront, qui
la maintiendront heureuse &
libre; arrachant de son sein les passions qui les éludent, elle y
nourrira celles qui les font aimer.
Enfin se renouvelant pour ainsi dire elle-même, elle reprendra dans ce
nouvel âge toute la
vigueur d'une nation naissante. Mais sans ces précautions n'attendez
rien de vos lois; quelque
sages, quelque prévoyantes qu'elles puissent être, elles seront éludées
& vaines; & vous aurez
corrigé quelques abus qui vous blessent, pour en introduire d'autres
que vous n'aurez pu
prévus. Voilà des préliminaires que j'ai crus indispensables. Jetons
maintenant les yeux sur la
constitution.
Vice
radical.
Evitons s'il
se peut, de nous jetter dès les premiers pas dans des projets
chimériques. Quelle
entreprise, Messieurs, vous occupe en ce moment? Celle de réformer le
Gouvernement de
Pologne, c'est-à-dire, de donner à la constitution d'un grand Royaume
la consistance & la
vigueur de celle d'une petite République. Avant de travailler
l'exécution de ce projet, il faudroit
voir d'abord s'il est possible d'y réussir. Grandeur des nations!
Etendue des Etats! premiere &
principale source des malheurs du genre-humain, & sur-tout des
calamités sans nombre qui
minent & détruisent les peuples policés. Presque tous les petits
Etats, Républiques &
Monarchies indifféremment, [442] prosperent par cela seul qu'ils sont
petits, que tous les
citoyens s'y connoissent mutuellement & s'entre-gardent, que les
chefs peuvent voir par
eux-mêmes le mal qui se fait, le bien qu'ils ont à faire, & que
leurs ordres s'exécutent sous leurs
yeux. Tous les grands peuples écrasés par leurs propres masses
gémissent, ou comme vous dans
l'anarchie, ou sous les oppresseurs subalternes qu'une gradation
nécessaire force les Rois de leur
donner. Il n'y a que Dieu qui puisse gouverner le monde, & il
faudroit des facultés plus
qu'humaines pour gouverner de grandes nations. Il est étonnant il est
prodigieux que la vaste étendue de la Pologne n'ait pas déjà cent fois
opéré la conversion du Gouvernement en
despotisme, abâtardi les ames des Polonois & corrompu la masse de
la nation. C'est un exemple
unique dans l'histoire qu'après des siecles un pareil Etat n'en soit
encore qu'à l'anarchie. La
lenteur de ce progrès est due à des avantages inséparables des
inconvéniens dont vous voulez
vous délivrer. Ah! je ne saurois trop le redire; pensez-y bien avant de
toucher à vos loix &
sur-tout à celles qui vous firent ce que vous êtes. La première réforme
dont vous auriez besoin
seroit celle de votre étendue. Vos vastes provinces ne comporteront
jamais la sévère
administration des petites Républiques. Commencez par resserrer vos
limites si vous voulez
réformer votre Gouvernement. Peut-être vos voisins songent-ils à vous
rendre ce service. Ce
seroit sans doute un grand mal pour les parties démembrées; mais ce
seroit un grand bien pour
le Corps de la nation.
Que si ces
retranchemens n'ont pas lieu, je ne vois qu'un [443] moyen qui pût y
suppléer
peut-être, & ce qui est heureux, ce moyen est déjà dans l'esprit de
votre institution. Que la
séparation des deux Polognes soit aussi marquée que celle de la
Lithuanie: ayez trois Etats
réunis en un. Je voudrois s'il étoit possible que vous en eussiez
autant que de Palatinats; formez
dans chacun autant d'administrations particulières. Perfectionnez la
forme des Diétines, étendez leur autorité dans leurs Palatinats
respectifs; mais marquez-en soigneusement les
bornes, & faites que rien ne puisse rompre entr'elles le lien de la
commune législation & de la
subordination au Corps de la République. En un mot, appliquez-vous à
étendre &
perfectionner le système des Gouvernemens fédératifs, le seul qui
réunisse les avantages des
grands & des petits Etats, & par là le seul qui puisse vous
convenir. Si vous négligez ce conseil,
je doute que jamais vous puissiez faire un bon ouvrage.
Question
des trois ordres.
Je n'entends
guère parler de Gouvernement sans trouver qu'on remonte à des principes
qui me
paroissent faux ou louches. La République de Pologne a-t-on souvent dit
& répété, est
composée de trois ordres: l'ordre Equestre, le Sénat & le Roi.
J'aimerois mieux dire que la
nation Polonoise est composée de trois ordres; les nobles qui sont
tout, les bourgeois qui ne sont
rien, & les paysans qui sont moins [444] que rien. Si l'on compte
le Sénat pour un ordre dans
l'Etat, pourquoi ne compte-t-on pas aussi pour tel la chambre des
Nonces qui n'est pas moins
distincte & qui n'a pas moins d'autorité? Bien plus; cette
division, dans le sens même qu'on la
donne est évidemment incomplète: car il y faloit ajouter les ministres,
qui ne sont ni Rois ni
Sénateurs ni Nonces, & qui, dans la plus grande indépendance n'en
sont pas moins dépositaires
de tout le pouvoir exécutif. Comment me fera-t-on jamais comprendre que
la partie qui n'existe
que par le tout, forme pourtant par rapport au tout un ordre
indépendant de lui? La Pairie en
Angleterre, attendu qu'elle est héréditaire, forme je l'avoue, un ordre
existant par lui-même.
Mais en Pologne ôtez l'ordre Equestre, il n'y a plus de Sénat, puisque
nul ne peut être Sénateur
s'il n'est premiérement noble Polonois. De même il n'y a plus de Roi,
puisque c'est l'ordre
Equestre qui le nomme, & que le Roi ne peut rien sans lui: mais
ôtez le Sénat & le Roi, l'ordre
Equestre & par lui l'Etat & le Souverain demeurent en leur
entier; & dès demain s'il lui plaît, il
aura un Sénat & un Roi comme auparavant.
Mais pour
n'être pas un ordre dans l'Etat, il ne s'ensuit pas que le Sénat n'y
soit rien, & quand
il n'auroit pas en Corps le dépôt des loix, ses membres indépendamment
de l'autorité du
Corps, ne le seroient pas moins de la puissance législative, & ce
seroit leur ôter le droit qu'ils
tiennent de leur naissance que de les empêcher d'y voter en pleine
Diete toutes les fois qu'il s'agit
de faire ou de révoquer des loix: mais ce n'est plus alors comme
sénateurs qu'ils votent, c'est
simplement comme citoyens. Si-tôt que la puissance législative parle,
[445] tout rentre dans
l'égalité; toute autre autorité se tait devant elle; sa voix est la
voix de Dieu sur la terre. Le Roi
même qui préside à la Diete, n'a pas alors, je le soutiens, le droit
d'y voter, s'il n'est noble
Polonois
On me dira
sans doute ici que je prouve trop, & que si les sénateurs n'ont pas
voix comme tels à
la Diete, ils ne doivent pas non plus l'avoir comme citoyens, puisque
les membres de l'ordre
Equestre n'y votent pas par eux-mêmes mais seulement par leurs
représentans, au nombre
desquels les sénateurs ne sont pas. Et pourquoi voteroient-ils comme
particuliers dans la Diete,
puisqu'aucun autre noble, s'il n'est nonce, n'y peut voter? Cette
objection me paroît solide dans
l'état présent des choses; mais quand les changemens projetés seront
faits, elle ne le sera plus,
parce qu'alors les sénateurs eux-mêmes seront des représentans
perpétuels de la nation, mais
qui ne pourront agir en matiere de législation qu'avec le concours de
leurs collegues.
Qu'on ne
dise donc pas que le concours du Roi, du Sénat, & de l'ordre
Equestre est nécessaire
pour former une loi. Ce droit n'appartient qu'au seul ordre Equestre
dont les Sénateurs sont
membres comme les *[*W. mss. " les autres Nonces"] Nonces, mais où le
Sénat en Corps n'entre
pour rien. Telle est ou doit être en Pologne la loi de l'Etat: mais la
loi de la nature, cette loi
sainte, imprescriptible, qui parle au coeur de l'homme & à sa
raison, ne permet pas qu'on
resserre ainsi l'autorité législative & que les loix obligent
quiconque n'y a pas voté
personnellement comme les Nonces, ou du moins par ses représentans
comme le Corps de la
noblesse. On ne viole point impunément cette [446] loi sacrée, &
l'état de foiblesse où une si
grande nation se trouve réduite est l'ouvrage de cette barbarie féodale
qui fait retrancher du
Corps de l'Etat sa partie la plus nombreuse & quelquefois la plus
saine.
A Dieu ne
plaise que je croye avoir besoin de prouver ici ce qu'un peu de bon
sens & d'entrailles
suffisent pour faire sentir à tout le monde! Et d'où la Pologne
prétend-elle tirer la puissance &
les forces qu'elle étouffe à plaisir dans son sein? Nobles Polonois,
soyez plus; soyez hommes.
Alors seulement vous serez heureux & libres; mais ne vous flattez
jamais de l'être, tant que vous
tiendrez vos freres dans les fers.
Je sens la
difficulté du projet d'affranchir vos peuples. Ce que je crains n'est
pas seulement
l'intérêt mal-entendu, l'amour-propre & les préjugés des maîtres.
Cet obstacle vaincu, je
craindrois les vices & la lâcheté des serfs. La liberté est un
aliment de bon suc mais de forte
digestion; il faut des estomacs bien sains pour le supporter. Je ris de
ces peuples avilis qui se
laissant ameuter par des ligueurs, osent parler de liberté sans même en
avoir l'idée, &, le coeur
plein de tous les vices des esclaves, s'imaginent que pour être libres
il suffit d'être des mutins.
Fiere & sainte liberté! si ces pauvres gens pouvoient te connoître,
s'ils savoient à quel prix on
t'acquiert & te conserve, s'ils sentoient combien tes loix sont
plus austères que n'est dur le joug
des tyrans; leurs foibles ames, esclaves de passions qu'il faudroit
étouffer, te craindroient plus
cent fois que la servitude; ils te fuiroient avec effroi, comme un
fardeau prêt à les écraser.
Affranchir
les peuples de Pologne est une grande & belle [447] opération, mais
hardie,
périlleuse, & qu'il ne faut pas tenter inconsidérément. Parmi les
précautions à prendre, il en
est une indispensable & qui demande du tems. C'est avant toute
chose de rendre dignes de la
liberté & capables de la supporter les serfs qu'on veut affranchir.
J'exposerai ci-après un des
moyens qu'on peut employer pour cela. Il seroit téméraire à moi d'en
garantir le succès,
quoique je n'en doute pas. S'il est quelque meilleur moyen qu'on le
prenne. Mais quel qu'il soit,
songez que vos serfs sont des hommes comme vous, qu'ils ont en eux
l'étoffe pour devenir tout ce
que vous êtes: travaillez d'abord à la mettre en oeuvre, &
n'affranchissez leurs corps qu'après
avoir affranchi leurs ames. Sans ce préliminaire comptez que votre
opération réussira mal.
Moyens de
maintenir la constitution.
La
législation de Pologne a été faite successivement de pieces & de
morceaux, comme toutes
celles de l'Europe. A mesure qu'on voyoit un abus, on faisoit une loi
pour y remédier. De cette
loi naissoient d'autres abus qu'il faloit corriger encore. Cette
maniere d'opérer n'a point de fin,
& mene au plus terrible de tous les abus, qui est d'énerver toutes
les loix à force de les
multiplier.
L'affoiblissement
de la législation s'est fait en Pologne d'une manière bien
particulière, &
peut-être unique. C'est qu'elle a [448] perdu sa force sans avoir été
subjuguée par la puissance
exécutive. En ce moment encore la puissance législative conserve toute
son autorité; elle est
dans l'inaction, mais sans rien voir au-dessus d'elle. La Diete est
aussi souveraine qu'elle l'étoit
lors de son établissement. Cependant elle est sans force; rien ne la
domine, mais rien ne lui
obéit. Cet état est remarquable & mérite réflexion.
Qu'est-ce
qui a conservé jusqu'ici l'autorité législative ? C'est la présence
continuelle du
législateur. C'est la fréquence des Dietes, c'est le fréquent
renouvellement des Nonces qui ont
maintenu la République. L'Angleterre qui jouit du premier de ces
avantages a perdu sa liberté
pour avoir négligé l'autre. Le même Parlement dure si longtems que la
Cour, qui s'épuiseroit à
l'acheter tous les ans trouve son compte à l'acheter pour sept, &
n'y manque pas. Première
leçon pour vous.
Un second
moyen par lequel la puissance législative s'est conservée en Pologne
est
premiérement le partage de la puissance exécutive, qui a empêché ses
dépositaires d'agir de
concert pour l'opprimer, & en second lieu le passage fréquent de
cette même puissance
exécutives par différentes mains, ce qui a empêché tout systême suivi
d'usurpation. Chaque
Roi faisoit dans le cours de son règne quelques pas vers la puissance
arbitraire. Mais l'élection
de son successeur forçoit celui-ci de rétrograder au lieu de
poursuivre, & les Rois au
commencement de chaque regne étoient contraints par les pacte conventa
de partir tous du
même point. De sorte que malgré la pente habituelle vers le despotisme
, il n'y avoit aucun
progrès réel.
[449] Il en
étoit de même des Ministres & grands Officiers. Tous indépendans,
& du Sénat &
les uns des autres, avoient dans leurs départemens respectifs une
autorité sans bornes: mais
outre que ces places se balançoient mutuellement, en ne se perpétuant
pas dans les mêmes
familles elles n'y portoient aucune force absolue, & tout le
pouvoir, même usurpé, retournoit
toujours à sa source. Il n'en eût pas été de même si toute la puissance
exécutive eût été soit
dans un seul Corps comme le Sénat, soit dans une famille par l'hérédité
de la couronne. Cette
famille ou ce Corps auroient probablement opprimé tôt ou tard la
puissance législative, &
par-là mis les Polonois sous le joug que portent toutes les nations,
& dont eux seuls sont encore
exempts; car je ne compte déjà plus la Suede. Deuxieme leçon.
Voilà
l'avantage. Il est grand sans doute; mais voici l'inconvénient qui
n'est guere moindre. La
puissance exécutive partagée entre plusieurs individus manque
d'harmonie entre ses parties, &
cause un tiraillement continuel incompatible avec le bon ordre. Chaque
dépositaire d'une partie
de cette puissance se met en vertu de cette partie à tous égards
au-dessus des magistrats & des
loix. Il reconnoît à la vérité l'autorité de la Diete; mais ne
reconnoissant que celle-là, quand la
Diete est dissoute il n'en reconnoît plus du tout; il méprise les
tribunaux & brave leurs
jugemens. Ce sont autant de petits despotes qui, sans usurper
précisément l'autorité
souveraine, ne laissent pas d'opprimer en détail les citoyens, &
donnent l'exemple funeste & trop
suivi de violer sans scrupule & sans crainte les droits & la
liberté des particuliers.
[450] Je
crois que voilà la premiere & principale cause de l'anarchie qui
regne dans l'Etat. Pour ôter cette cause, je ne vois qu'un moyen: ce
n'est pas d'armer les tribunaux particuliers de la
force publique contre ces petits tyrans ; car cette force, tantôt mal
administrée & tantôt
surmontée par une force supérieure pourroit exciter des troubles &
des désordres capables
d'aller par degrés jusqu'aux guerres civiles: mais c'est d'armer de
toute la force exécutive un
Corps respectable & permanent tel que le Sénat, capable, par sa
consistance & par son autorité
de contenir dans leur devoir les Magnats tentés de s'en écarter. Ce
moyen me paroît efficace, &
le seroit certainement; mais le danger en seroit terrible &
très-difficile à éviter.*[*W. mss. "et,
dans leur devoir, très difficile à éviter."] Car, comme on peut voir
dans le Contrat Social, tout
Corps dépositaire de la puissance exécutive tend fortement &
continuellement à subjuguer la
puissance législative, & y parvient tôt ou tard.
Pour parer
cet inconvéniens on vous propose de partager le Sénat en plusieurs
conseils ou
départemens présidés chacun par le ministre chargé de ce département,
lequel Ministre ainsi
que les membres de chaque Conseil changeroit au bout d'un tems fixé
& rouleroit avec ceux des
autres départements. Cette idée peut être bonne; c'étoit celle de
l'Abbé de Saint-Pierre, & il l'a
bien développée dans sa Polysynodie. La puissance exécutive
ainsi divisée & passagere sera
plus subordonnée à la législative, & les diverses parties de
l'administration seront plus
approfondies & mieux traitées séparément. Ne comptez pourtant pas
trop sur ce moyen: si elles
sont toujours séparées elles manqueront de concert, & bientôt, se
contrecarrant mutuellement,
elles useront [451] presque toutes leurs forces les unes contre les
autres, jusqu'à ce qu'une
d'entr'elles ait pris l'ascendant & les domine toutes: ou bien si
elles s'accordent & se concertent
elles ne feront réellement qu'un même Corps & n'auront qu'un même
esprit, comme les
chambres d'un Parlement; & de toutes manieres je tiens pour
impossible que l'indépendance &
l'équilibre se maintiennent si bien entr'elles, qu'il n'en résulte pu
toujours un centre ou foyer
d'administration où toutes les forces particulieres se réuniront
toujours pour opprimer le
Souverain. Dans presque toutes nos Républiques les conseils sont ainsi
distribués en
départemens qui dans leur origine étoient indépendans les une des
autres, & qui bientôt ont
cessé de l'être.
L'invention
de cette division par chambres ou départemens est moderne. Les anciens
qui
savoient mieux que nous comment se maintient la liberté ne connurent
point cet expédient. Le
Sénat de Rome gouvernoit la moitié du monde connu, & n'avoit pas
même l'idée de ces
partages. Ce Sénat, cependant, ne parvint jamais à opprimer la
puissance législative, quoique
les Sénateurs fussent à vie. Mais les loix avoient des Censeurs, le
peuple avoit des Tribuns, & le
Sénat n'élisoit, pas les Consuls.
Pour que
l'administration soit forte bonne & marche bien à son but, toute la
puissance exécutive
doit être dans les mêmes mains: mais il ne suffit pas que ces mains
changent; il faut qu'elles
n'agissent, s'il est possible, que sous les yeux du législateur, &
que ce soit lui qui les guide. Voilà
le vrai secret pour qu'elles n'usurpent pas son autorité.
Tant que les
Etats s'assembleront & que les Nonces changeront [452] fréquemment,
il sera
difficile que le Sénat ou le Roi oppriment ou usurpent l'autorité
législative. Il est remarquable
que jusqu'ici les Rois n'oient pas tenté de rendre les Dietes plus
rares, quoiqu'ils ne fussent pas
forcés comme ceux d'Angleterre, à les assembler fréquemment sous peine
de manquer d'argent.
Il faut, ou que les choses se soient toujours trouvées dans un état de
crise qui ait rendu
l'autorité royale insuffisante pour y pourvoir, ou que les Rois se
soient assurés par leurs brigues
dans les Diétines, d'avoir toujours la pluralité des Nonces à leur
disposition, ou qu'à la faveur
du liberum veto ils aient été sûrs d'arrêter toujours les
délibérations qui pouvoient leur
déplaire & de dissoudre les Dietes à leur volonté. Quand tous ces
motifs ne subsisteront plus, on
doit s'attendre que le Roi, ou le Sénat, ou tous les deux ensemble
feront de grands efforts. pour
se délivrer des Dietes, & les rendre aussi rares qu'il se pourra.
Voilà ce qu'il faut sur-tout
prévenir & empêcher. Le moyen proposé est le seul, il est simple
& ne peut manquer d'être
efficace: il est bien singulier qu'avant le Contrat Social, où je le
donne, personne ne s'en fût
avisé!
Un des plus
grande inconvéniens des grands Etats, celui de tous qui y rend la
liberté le plus
difficile à conserver est que la puissance législative ne peut s'y
montrer elle-même, & ne peut
agir que par députation. Cela a son mal & son bien, mais le mal
l'emporte. Le législateur en
Corps est impossible à corrompre, mais facile à tromper. Ses
représentans sont difficilement
trompés mais aisément corrompus, & il arrive rarement qu'ils ne le
soient pas. Vous avez sous
les yeux l'exemple du Parlement d'Angleterre, & par le liberum[453]
veto, celui de votre propre
Nation. Or on eut éclairer celui qui s'abuse, mais comment retenir
celui qui se vend ? Sans être
instruit des affaires de Pologne, je parierois tout au monde qu'il y a
plus de lumieres dans la
Diete & plus de vertu dans les Diétines.
Je vois deux
moyens de prévenir ce mal terrible de la corruption, qui de l'organe de
la liberté
fait l'instrument de la servitude.
Le premier
est, comme j'ai déjà dit, la fréquence des Dietes, qui changeant
souvent les
représentans rend leur séduction plus coûteuse & plus difficile.
Sur ce point votre constitution
vaut mieux que celle de la Grande-Bretagne, & quand on aura ôté ou
modifié le liberum veto, je
n'y vois aucun autre changement à faire, si ce n'est d'ajouter quelques
difficultés à l'envoi des
mêmes Nonces à deux Dietes consécutives, & d'empêcher qu'ils ne
soient élus un grand
nombre de fois. Je reviendrai ci-après sur cet article.
Le second
moyen est d'assujettir les représentans à suivre exactement leurs
instructions & à
rendre un compte sévere *[*W. mss. "exact"] à leurs constituanes de
leur conduite à la Diete.
Là-dessus je ne puisqu'admirer la négligence, l'incurie, & j'ose
dire la stupidité, de la nation
Angloise, qui après avoir armé ses députés de la suprême puissance, n'y
ajoute aucun frein
pour régler l'usage qu'ils en pourront faire pendant sept ans entiers
que dure leur commission.
Je vois que
les Polonois ne sentent pas assez l'importance de leurs Diétines, ni
tout ce qu'ils leur
doivent, ni tout ce qu'ils peuvent en obtenir, en étendant leur
autorité & en leur donnant [454]
une forme plus réguliere. Pour moi, je suis convaincu que si les
confédérations ont sauvé la
patrie, ce sont les Diétines qui l'ont conservée, & que c'est-là
qu'est le vrai Palladium de la
liberté.
Les
instructions des Nonces doivent être dressées avec grand soin tant sur
les articles annoncés
dans les universaux que sur les autres besoins présens de l'Etat ou de
la province, & cela par une
commission, présidée si l'on veut, par le Maréchal de la Diétine, mais
composée au reste de
membres choisis à la pluralité des voix, & la noblesse ne doit
point se séparer que ces
instructions n'aient été lues discutées & consenties en pleine
assemblée. Outre l'original de ces
instructions remis aux Nonces avec leurs pouvoirs, il en doit rester un
double signé d'eux dans
les registres de la Diétine. C'est sur ces instructions qu'ils doivent
à leur retour rendre compte
de leur conduite aux Diétines de relation qu'il faut absolument
rétablir, & c'est sur ce compte
rendu qu'ils doivent être ou exclus de toute autre nonciature
subséquente, ou déclarés derechef
admissibles, quand ils auront suivi leurs instructions à la
satisfaction de leurs constituans. Cet
examen est de la derniere importance. On n'y sauroit donner trop
d'attention ni en marquer
l'effet avec trop de soin. Il faut qu'à chaque mot que le Nonce dit à
la Diete, à chaque
démarche qu'il fait il se voye d'avance sous les yeux de ses
constituans, & qu'il sente l'influence
qu'aura leur jugement tant sur ses projets d'avancement que sur
l'estime de ses compatriotes
indispensable pour leur exécution: car enfin, ce n'est pas pour y dire
leur sentiment particulier,
mais pour y déclarer les volontés de la Nation [455] qu'elle envoye des
Nonces à la Diete. Ce
frein est absolument nécessaire pour les contenir dans leur devoir
& prévenir toute corruption,
de quelque part qu'elle vienne. Quoiqu'on en puisse dire, je ne vois
aucun inconvéniens à cette
gêne, puisque la chambre des Nonces n'ayant ou ne devant avoir aucune
part au détail de
l'administration, ne peut jamais avoir à traiter aucune matiere
imprévue: d'ailleurs pourvu
qu'un Nonce ne fasse rien de contraire à l'expresse volonté de ses
constituans, ils ne lui feroient
pas un crime d'avoir opiné en bon citoyen sur une matiere qu'ils
n'auroient pas prévue, & sur
laquelle ils n'auroient rien déterminé. J'ajoute enfin que quand il y
auroit en effet quelque
inconvénient à tenir ainsi les Nonces asservis à leurs instructions, il
n'y auroit point encore à
balancer vis-à-vis l'avantage immense que la loi ne soit jamais que
l'expression réelle des
volontés de la Nation.
Mais aussi,
ces précautions prises, il ne doit jamais y avoir conflit de
juridiction entre la Diete &
les Diétines, & quand une loi a été portée en pleine Diete je
n'accorde pas même à celles-ci
droit de protestation. Qu'elles punissent leurs Nonces, que s'il le
faut elles leur fassent même
couper la tête quand ils ont prévariqué; mais qu'elles obéissent
pleinement, toujours, sans
exception, sans protestation, qu'elles portent comme il est juste la
peine de leur mauvais choix;
sauf à faire à la prochaine Diete, si elles le jugent à propos, des
représentations aussi vives qu'il
leur plaira.
Les Dietes
étant fréquentes ont moins besoin d'être longues, & six semaines de
durée me
paroissent bien suffisantes pour les besoins ordinaires de l'Etat. Mais
il est contradictoire [456]
que l'autorité souveraine se donne des entraves à elle-même, sur-tout
quand elle est
immédiatement entre les mains de la nation. Que cette durée des Dietes
ordinaires continue
d'être fixée à six semaines, à la bonne heure. Mais il dépendra
toujours de l'assemblée de
prolonger ce terme par une délibération expresse, lorsque les affaires
le demanderont. Car
enfin, si la Diete qui par sa nature est au-dessus de la loi, dit; Je
veux rester, qui est-ce qui lui
dira; Je ne veux pas que tu restes? Il n'y a que le seul cas
qu'une Diete voulût durer plus de deux
ans qu'elle ne le pourroit pas; ses pouvoirs alors finiroient, &
ceux d'une autre Diete
commenceroient avec la troisieme année. La Diete, qui peut tout, peut
sans contredit prescrire
un plus long intervalle entre les Dietes: mais cette nouvelle loi ne
pourroit regarder que les Dietes
subséquentes, & celle qui la porte n'en peut profiter. Les
principes dont ces regles se déduisent
sont établis dans le Contrat Social.
A l'égard
des Dietes extraordinaires, le bon ordre exige en effet qu'elles soient
rares, &
convoquées uniquement pour d'urgentes nécessités. Quand le Roi les juge
telles, il doit je
l'avoue, en être cru; mais ces nécessités pourroient exister &
qu'il n'en convint pas; faut-il alors
que le Sénat en juge? Dans un Etat libre on doit prévoir tout ce qui
peut attaquer la liberté. Si
les confédérations restent, elles peuvent en certains cas suppléer les
Dietes extraordinaires:
mais si vous abolissez les confédérations, il faut un reglement pour
ces Dietes nécessairement.
Il me paroît
impossible que la loi puisse fixer raisonnablement la durée des Dietes
extraordinaires; puisqu'elle dépend [457] absolument de la nature des
affaires qui la font
convoquer. Pour l'ordinaire la célérité y est nécessaire; mais cette
célérité étant relative aux
matieres à traiter qui ne sont pas dans l'ordre des affaires courantes,
on ne peut rien statuer
là-dessus d'avance, & l'on pourroit se trouver en tel état qu'il
importeroit que la Diete restât
assemblée jusqu'à ce que cet état eût changé, ou que le tems des Dietes
ordinaires fît tomber
les pouvoirs de celle-là.
Pour ménager
le tems si précieux dans les Dietes, il faudroit tâcher d'ôter de ces
assemblées
les vaines discussions qui ne servent qu'à le faire perdre. Sans doute
il y faut, non-seulement de
la regle & de l'ordre, mais du cérémonial & de la majesté. Je
voudrois même qu'on donnât un
soin particulier à cet article, & qu'on sentît, par exemple, la
barbarie & l'horrible indécence de
voir l'appareil des armes profaner le sanctuaire des loix. Polonois,
êtes-vous plus guerriers que
n'étoient les Romains, & jamais dans les plus grands troubles de
leur République l'aspect d'un
glaive ne souilla les Comices ni le Sénat. Mais je voudrois aussi qu'en
s'attachant aux choses
importantes & nécessaires on évitât tout ce qui peut se faire
ailleurs également bien. Le Rugi,
par exemple, c'est-à-dire l'examen de la légitimité des Nonces est un
tems perdu dans la Diete:
non que cet examen ne soit en lui-même une chose importante, mais parce
qu'il peut se faire
aussi bien & mieux dans le lieu même où ils ont été élus, où ils
sont le plus connus, & où ils ont
tous leurs concurrents. C'est dans leur Palatinat même, c'est dans la
Diétine qui les députe que
la validité de leur élection peut être mieux constatée & [458] en
moins de tems, comme cela se
pratique pour les commissaires de Radom & les députés au tribunal.
Cela fait, la Diete doit les
admettre sans discussion sur le Laudum dont ils sont porteurs,
& cela non-seulement pour
prévenir les obstacles qui peuvent retarder l'élection du Maréchal,
mais sur-tout les intrigues
par lesquelles le Sénat ou le Roi pourroient gêner les élections &
chicaner les sujets qui leur
seroient désagréables. Ce qui vient de se passer à Londres est une
leçon pour les Polonois Je
sois bien que ce Wilkes n'est qu'un brouillon, mais par l'exemple de sa
réjection la planche est
faite, & désormois on n'admettra plus dans la chambre des Communes
que des sujets qui
conviennent à la Cour.
Il faudroit
commencer par donner plus d'attention au choix des membres qui ont voix
dans les
Diétines. On discerneroit par-là plus aisément ceux qui sont éligibles
pour la nonciature. Le
livre d'or de Venise est un modele à suivre, à cause des facilités
qu'il donne. Il seroit commode
& très-aisé de tenir dans chaque Grod un registre exact de tous les
nobles qui auroient aux
conditions requises entrée & voix aux Diétines. On les inscriroit
dans le registre de leur district à mesure qu'ils atteindroient l'âge
requis par les loix, & l'on rayeroit ceux qui devroient en être
exclus dès qu'ils tomberoient dans ce cas, en marquant la raison de
leur exclusion. Par ces
registres, auxquels il faudroit donner une forme bien authentique, on
distingueroit aisément,
tant les membres légitimes des Diétines que les sujets éligibles pour
la nonciature; & la
longueur des discussions seroit fort abrégée sur cet article.
[459] Une
meilleure police dans les Dietes & Diétines seroit assurément une
chose fort utile;
mais, je ne le redirai jamais trop, il ne faut pas vouloir à la fois
deux choses contradictoires. La
police est bonne, mais la liberté vaut mieux, & plus vous gênerez
la liberté par des formes, plus
ces formes fourniront de moyens à l'usurpation. Tous ceux dont vous
userez pour empêcher la
licence dans l'ordre législatif, quoique bons en eux-mêmes, seront tôt
ou tard employés pour
l'opprimer. C'est un grand mal que les longues & vaines harangues
qui font perdre un tems si
précieux, mais c'en est un bien plus grand qu'un bon citoyen n'ose
parler quand il a des choses
utiles à dire. Des qu'il n'y aura dans les Dietes que certaines bouches
qui s'ouvrent & qu'il leur
sera défendu de tout dire, elles ne diront bientôt plus que ce qui peut
plaire aux puissans.
Après les
changemens indispensables dans la nomination des emplois & dans la
distribution des
grâces, il y aura vraisemblablement & moins de vaines harangues
& moins de flagorneries
adressées au Roi sous cette forme. On pourroit cependant pour élaguer
un peu les tortillages &
les amphigouris, obliger tout harangueur à énoncer au commencement de
son discours la
proposition qu'il veut faire, &, après avoir déduit ses raisons, de
donner ses conclusions
sommaires, comme font les gens du Roi dans les tribunaux. Si cela
n'abrégeoit pas les discours,
cela contiendroit du moins ceux qui ne veulent parler que pour ne rien
dire, & faire consumer le
tems à ne rien faire.
Je ne sois
pas bien quelle est la forme établie dans les Dietes [460] pour donner
la sanction aux
loix; mais je sais que pour des raisons dites ci-devant, cette forme ne
doit pas être la même que
dans le Parlement de la Grande-Bretagne; que le Sénat de Pologne doit
avoir l'autorité
d'administration, non de législation, que dans toute cause législative,
les Sénateurs doivent
voter seulement comme membres de la Diete, non comme membres du Sénat,
& que les voix
doivent être comptées par tete également dans les deux chambres.
Peut-être l'usage du liberum
veto a-t-il empêché de faire cette distinction, mais elle sera très
nécessaire quand le liberum veto
sera ôté, & cela d'autant plus, que ce sera un avantage immense de
moins dans la chambre des
Nonces; car je ne suppose pas que les Sénateurs, bien moins les
Ministres aient jamais eu part à
ce droit. Le veto des Nonces Polonois représente celui des Tribuns du
peuple à Rome; or ils
n'exerçoient pas ce droit comme citoyens, mais comme représentans du
Peuple Romain. La
perte du liberum veton'est donc que pour la chambre des Nonces,
& le Corps du Sénat n'y
perdant rien, y gagne par conséquent.
Ceci posé,
je vois un défaut à corriger dans la Diete. C'est que le nombre des
Sénateurs égalant presque celui des Nonces, le Sénat a une trop grande
influence dans les délibérations &
peut aisément, par son crédit dans l'ordre Equestre, gagner le petit
nombre de voix dont il a
besoin pour être toujours prépondérant.
Je dis que
c'est un défaut; parce que le Sénat étant un Corps particulier dans
l'Etat, a
nécessairement des intérêts de Corps différens de ceux de la nation,
& qui même à certains
[461] égards y peuvent être contraires. Or la loi, qui n'est que
l'expression de la volonté
générale est bien le résultat de tous les intérêts particuliers
combinés, & balancés par leur
multitude; mais les intérêts de Corps faisant un poids trop
considérable romproient l'équilibre
& ne doivent pas y entrer collectivement. Chaque individu doit
avoir sa voix, nul Corps quel qu'il
soit n'en doit avoir une. Or si le Sénat avoit trop de poids dans la
Diete, non-seulement il y
porteroit son intérêt, mais il le rendroit prépondérant.
Un remede
naturel à ce défaut se présente de lui-même; c'est d'augmenter le
nombre des
Nonces; mais je craindrois que cela ne fît trop de mouvement dans
l'Etat & n'approchât trop du
tumulte démocratique. S'il faloit absolument changer la proportion, au
lieu d'augmenter le
nombre des Nonces, j'aimerois mieux diminuer le nombre des Sénateurs.
Et dans le fond, je ne
vois pas trop pourquoi, y ayant déjà un Palatin à la tête de chaque
province, il y faut encore de
grands Castellans. Mais ne perdons jamais de vue l'importante maxime de
ne rien changer sans
nécessité, ni pour retrancher ni pour ajouter.
Il vaut
mieux à mon avis, avoir un conseil moins nombreux & laisser plus de
liberté à ceux qui
le composent, que d'en augmenter le nombre & de gêner la liberté
dans les délibérations,
comme on est toujours forcé de faire quand ce nombre devient trop
grand: à quoi j'ajouterai,
s'il est permis de prévoir le bien ainsi que le mal, qu'il faut éviter
de rendre la Diete aussi
nombreuse qu'elle peut l'être, pour ne pas s'ôter le moyen d'y admettre
un jour sans confusion
de nouveaux [462] Députés, si jamais on en vient à l'annoblissement des
villes & à
l'affranchissement des serfs, comme il est à désirer pour la force
& le bonheur de la nation.
Cherchons
donc un moyen de remédier à ce défaut d'une autre maniere & avec le
moins de
changement qu'il se pourra.
Tous les
Sénateurs sont nommés par le Roi & conséquemment sont ses
créatures. De plus ils
sont à vie, & à ce titre ils forment un Corps indépendant & du
Roi & de l'ordre Equestre qui
comme je l'ai dit a son intérêt à part & doit tendre à
l'usurpation. Et l'on ne doit pas ici
m'accuser de contradiction parce que j'admets le Sénat comme un Corps
distinct dans la
République, quoique je ne l'admette pas comme un ordre composant de la
République: car cela
est fort différens.
Premierement,
il faut ôter au Roi la nomination du Sénat, non pas tant à cause du
pouvoir qu'il
conserve par-là sur les Sénateurs & qui peut n'être pas grand, que
par celui qu'il a sur tous
ceux qui aspirent à l'être & par eux sur le Corps entier de la
nation. Outre l'effet de ce
changement dans la constitution, il en résultera l'avantage inestimable
d'amortir parmi la
Noblesse l'esprit courtisan & d'y substituer l'esprit patriotique.
Je ne vois aucun inconvénient
que les Sénateurs soient nommés par la Diete, & j'y vois de grands
biens trop clairs pour avoir
besoin d'être détaillés. Cette nomination peut se faire tout-d'un-coup
dans la Diete, ou
premiérement dans les Diétines, par la présentation d'un certain nombre
de sujets pour chaque
place vacante dans leurs Palatinats respectifs. Entre ces élus la Diete
feroit son choix, ou bien
elle en éliroit un moindre nombre parmi lesquels on pourroit laisser
[463] encore au Roi le droit
de choisir: mais pour aller tout-d'un-coup au plus simple, pourquoi
chaque Palatin ne serait-il
pas élu définitivement dans la Diétine de sa province ? Quel
inconvénient a-t-on vu noître de
cette élection pour les Palatins de Polock de Witebsk, & pour le
Staroste de Samogitie, & quel
mal y auroit-il que le privilége de ces trois provinces devînt un droit
commun pour toutes? Ne
perdons pas de vue l'importance dont il est pour la Pologne de tourner
sa constitution vers la
forme fédérative, pour écarter autant qu'il est possible les maux
attachée à la grandeur, ou
plutôt à l'étendue, de l'Etat.
En second
lieu, si vous faites que les Sénateurs ne soient plus à vie vous
affoiblirez
considérablement l'intérêt de Corps qui tend à l'usurpation; mais cette
opération a ses
difficultés: premierement parce qu'il est dur à des hommes accoutumés à
manier les affaires
publiques de se voir réduits tout-d'un-coup à l'état privé sans avoir
démérité: secondement
parce que les places de Sénateurs sont unies à des titres de Palatins
& de Castellans & à
l'autorité locale qui y est attachée, & qu'il résulteroit du
désordre & des mécontentemens du
passage perpétuel de ces titres & de cette autorité d'un individu à
un autre. Enfin cette
amovibilité ne peut pas s'étendre aux Evêques, & ne doit peut-être
pas s'étendre aux
Ministres, dont les places exigeant des talens particuliers ne sont pas
toujours faciles à bien
remplir. Si les Evêques seuls étoient à vie l'autorité du clergé, déjà
trop grande, augmenteroit
considérablement, & il est important que cette autorité soit
balancée par des Sénateurs qui
soient à vie ainsi que les [464] Evêques, & qui ne craignent pas
plus qu'eux d'être déplacés.
Voici ce que
j'imaginerois pour remédier à ces divers inconvénients. Je voudrois que
les places
de Sénateurs du premier rang continuassent d'être à vie. Cela feroit,
en y comprenant outre les
Evêques & les Palatins tous les Castellans du premier rang
quatre-vingt-neuf Sénateurs
inamovibles.
Quant aux
Castellans du second rang, je les voudrois tous à tems, soit pour deux
ans, en faisant à chaque Diete une nouvelle élection, soit pour plus
long-tems s'il étoit jugé à propos; mais
toujours sortant de place à chaque terme, sauf à élire de nouveau ceux
que la Diete voudroit
continuer, ce que je permettrois un certain nombre de fois seulement,
selon le projet qu'on
trouvera ci-apres.
L'obstacle
des titres seroit foible, parce que ces titres ne donnant presque
d'autre fonction que de
siéger au Sénat pourroient être supprimés sans inconvénient, &
qu'au lieu du titre de
Castellans à bancs, ils pourroient porter simplement celui de Sénateurs
députés. Comme par la
réforme, le Sénat revêtu de la puissance exécutive seroit
perpétuellement assemblé dans un
certain nombre de ses membres, un nombre proportionnel de Sénateurs
députés seroient de
même tenus d'y assister toujours à tour de rôle, mais il ne s'agit pas
ici de ces sortes de détails.
Par ce
changement à peine sensible, ces Castellans ou Sénateurs députés
deviendroient
réellement autant de représentans de la Diete qui feroient contre-poids
au Corps du Sénat &
renforceroient l'ordre Equestre dans les assemblées de la nation; en
sorte que les Sénateurs à
vie quoique devenus [465] plus puissans, tant par l'abolition du veto
que par la diminution de la
puissance royale & de celle des Ministres fondue en partie dans
leur Corps, n'y pourroient
pourtant faire dominer l'esprit de ce Corps, & le Sénat, ainsi
mi-parti de membres à tems & de
membres à vie seroit aussi bien constitué qu'il est possible pour faire
un pouvoir intermédiaire
entre la chambre des Nonces & le Roi, ayant à la fois assez de
consistance pour régler
l'administration & assez de dépendance pour être soumis aux loix.
Cette opération me paroît
bonne, parce qu'elle est simple, & cependant d'un grand effet.
On propose
pour modérer les abus du veto, de ne plus compter les voix par tête de
Nonce mais
de les compter par Palatinats. On ne sauroit trop réfléchir sur ce
changement avant que de
l'adopter, quoiqu'il ait ses avantages & qu'il soit favorable à la
forme fédérative. Les voix
prises par masse & collectivement vont toujours moins directement à
l'intérêt commun que
prises ségrégativement par individu. Il arrivera très-souvent que parmi
les Nonces d'un
Palatinat, un d'entr'eux, dans leurs délibérations particulieres
prendra l'ascendant sur les
autres & déterminera pour son avis la pluralité, qu'il n'auroit pas
si chaque voix demeuroit
indépendante. Ainsi les corrupteurs auront moins à faire & sauront
mieux à qui s'adresser. De
plus, il vaut mieux que chaque Nonce ait à répondre pour lui seul à sa
Diétine, afin que nul ne
s'excuse sur les autres, quel'innocent & le coupable ne soient pas
confondus & que la justice
distributive soit mieux observée. Il se présente bien des raisons
contre cette forme qui
relâcheroit beaucoup le lien commun & pourroit à chaque Diete [466]
exposer l'Etat à se
diviser. En rendant les Nonces plus dépendans de leurs instructions
& de leurs constituans on
gagne à-peu-pres le même avantage sans aucun inconvénient. Ceci suppose
il est vrai que les
suffrages ne se donnent point par scrutin mais à haute voix, afin que
la conduite & l'opinion de
chaque Nonce à la Diete soient connues, & qu'il en réponde en son
propre & privé nom. Mais
cette matiere des suffrages étant une de celles que j'ai discutées avec
le plus de soin dans le
Contrat Social, il est superflu de me répéter ici.
Quant aux
élections, on trouvera peut-être d'abord quelque embarras à nommer à la
fois dans
chaque Diete tant de Sénateurs députés, & en général aux élections
d'un grand nombre sur un
plus grand nombre qui reviendront quelquefois dans le projet que j'ai à
proposer; mais, en
recourant pour cet article au scrutin l'on ôteroit aisément cet
embarras au moyen de cartons
imprimés & numérotés qu'on distribueroit aux Electeurs la veille de
l'élection, & qui
contiendroient les noms de tous les Candidats entre lesquels cette
élection doit être faite. Le
lendemain les Electeurs viendroient à la file rapporter dans une
corbeille tous leurs cartons,
après avoir marqué chacun dans le sien ceux qu'il élit ou ceux qu'il
exclut selon l'avis qui seroit
en tête des cartons. Le déchiffrement de ces mêmes cartons se feroit
tout de suite en présence
de l'assemblée par le secrétaire de la Diete assisté de deux autres
secrétaires ad actum nommés
sur-le-champ par le Maréchal dans le nombre des Nonces présens Par
cette méthode
l'opération deviendroit si courte & si simple que sans dispute
& sans bruit tout le Sénat se
rempliroit aisément dans une séance. [467] Il est vrai qu'il faudroit
encore une regle pour
déterminer la liste des Candidats; mais cet article aura sa place &
ne sera pas oublié.
Reste à
parler du Roi, qui préside à la Diete & qui doit être par sa place,
le suprême
administrateur des Loix.
Du Roi.
C'est un
grand mal que le chef d'une nation soit l'ennemi né de la liberté dont
il devroit être le
défenseur. Ce mal, à mon avis, n'est pas tellement inhérent à cette
place qu'on ne pût l'en
détacher, ou du moins l'amoindrir considérablement. Il n'y a point de
tentation sans espoir.
Rendez l'usurpation impossible à vos Rois, vous leur en ôterez la
fantaisie, & ils mettront à
vous bien gouverner & à vous défendre tous les efforts qu'ils font
maintenant pour vous
asservir. Les instituteurs de la Pologne, comme l'a remarqué M. le
Comte Wiehorski, ont bien
songé à ôter aux Rois les moyens de nuire mais non pas celui de
corrompre, & les graces dont
ils sont les distributeurs leur donnent abondamment ce moyen. La
difficulté est qu'en leur ôtant
cette distribution l'on paroît leur tout ôter: c'est pourtant ce qu'il
ne faut pas faire; car autant
vaudroit n'avoir point de Roi, & je crois impossible à un aussi
grand Etat que la Pologne de s'en
passer; c'est-à-dire, d'un chef suprême qui soit à vie. [468] Or à
moins que le chef d'une nation
ne soit tout-à-fait nul, & par conséquent inutile, il faut bien
qu'il puisse faire quelque chose, & si
peu qu'il fasse, il faut nécessairement que ce soit du bien ou du mal.
Maintenant
tout le Sénat est à la nomination du Roi: c'est trop. S'il n'a aucune
part à cette
nomination, ce n'est pas assez. Quoique la Pairie en Angleterre soit
aussi à la nomination du Roi
elle en est bien moins dépendante, parce que cette Pairie une fois
donnée est héréditaire, au
lieu que les Evêchés, Palatinats & Castellanies n'étant qu'à vie
retournent à la mort de chaque
titulaire à la nomination du Roi.
J'ai dit
comment il me paroît que cette nomination devroit se faire, savoir les
Palatins & grands
Castellans à vie & par leurs Diétines respectives. Les Castellans
du second rang à tems & par la
Diete. A l'égard des Evêques il me paroît difficile, à moins qu'on ne
les fasse élire par leurs
chapitres d'en ôter la nomination au Roi, & je crois qu'on peut la
lui laisser, excepté toutefois
celle de l'Archevêque de Gnesne qui appartient naturellement à la
Diete; à moins qu'on n'en
sépare la Primatie, dont elle seule doit disposer. Quant aux Ministres,
sur-tout les grands
généraux & grands trésoriers, quoique leur puissance qui fait
contre-poids à celle du Roi doive être diminuée en proportion de la
sienne, il ne me paroît pas prudent de laisser au Roi le droit
de remplir ces places par ses créatures, & je voudrois au moins
qu'il n'eût que le choix sur un
petit nombre de sujets présentés par la Diete. Je conviens que ne
pouvant plus ôter ces places
après les avoir données, il ne peut plus compter absolument sur ceux
qui les remplissent: [469]
mais c'est assez du pouvoir qu'elles lui donnent sur les aspirans,
sinon pour le mettre en état de
changer la face du Gouvernement du moins pour lui en laisser
l'espérance, & c'est sur-tout cette
espérance qu'il importe de lui ôter à tout prix.
Pour le
grand Chancelier, il doit ce me semble être de nomination royale. Les
Rois sont les
juges-nés de leurs peuples; c'est pour cette fonction, quoiqu'ils
l'aient tous abandonnée, qu'ils
ont été établis; elle ne peut leur être ôtée; & quand ils ne
veulent pas la remplir eux-mêmes,
la nomination de leurs substituts en cette partie est de leur droit,
parce que c'est toujours à eux
de répondre des jugemens qui se rendent en leur nom. La nation peut, il
est vrai, leur donner
des assesseurs, & le doit lorsqu'ils ne jugent pas eux-mêmes: ainsi
le tribunal de la Couronne, où
préside, non le Roi, mais le grand Chancelier est sous l'inspection de
la nation, & c'est avec
raison que les Diétines en nomment les autres membres. Si le Roi
jugeoit en personne, j'estime
qu'il auroit le droit de juger seul. En tout état de cause son intérêt
seroit toujours d'être juste,
& jamais des jugemens iniques ne furent une bonne voie pour
parvenir à l'usurpation.
A l'égard
des autres dignités, tant de la Couronne que des Palatinats, qui ne
sont que des titres
honorifiques & donnent plus d'éclat que de crédit, on ne peut mieux
faire que de lui en laisser la
pleine disposition; qu'il puisse honorer le mérite & flatter la
vanité, mais qu'il ne puisse
conférer la puissance.
La majesté
du Trône doit être entretenue avec splendeur: mais il importe que de
toute la
dépense nécessaire à cet effet [470] on en laisse faire au Roi le moins
qu'il est possible. Il seroit à désirer que tous les officiers du Roi
fument aux gages de la République & non pas aux siens,
& qu'on réduisît en même rapport tous les revenus royaux, afin de
diminuer autant qu'il se
peut le maniement des deniers par les mains du Roi.
On a proposé
de rendre la Couronne héréditaire. Assurez-vous qu'au moment que cette
loi sera
portée la Pologne peut dire adieu pour jamais à sa liberté. On pense y
pourvoir suffisamment
en bornant la puissance royale. On ne voit pas que ces bornes posées
par les loix seront franchies à troit de tems par des usurpations
graduelles, & qu'un systême adopté & suivi sans
interruption par une famille royale doit l'emporter à la longue sur une
législation qui par sa
nature tend sans cesse au relâchement. Si le Roi ne peut corrompre les
Grands par des grâces, il
peut toujours les corrompre par des promesses dont ses successeurs sont
garans; & comme les
plans formés par la famille royale se perpétuent avec elle, on prendra
bien plus de confiance en
ses engagemens & l'on comptera bien plus sur leur accomplissement
que quand la Couronne élective montre la fin des projets du Monarque
avec celle de sa vie. La Pologne est libre parce
que chaque regne est précédé d'un intervalle où la nation, rentrée dans
tous ses droits &
reprenant une vigueur nouvelle coupe le progres des abus & des
usurpations, où la législation se
remonte & reprend son premier ressort. Que deviendront les Pacta
conventa l'égide de la
Pologne, quand une famille établie sur le trône à perpétuité le
remplira sans intervalle, & ne
laissera à la nation, entre la mort du pere & le couronnement du
[471] fils qu'une vaine ombre
de liberté sans effet, qu'anéantira bientôt la simagrée du serment fait
par tous les Rois à leur
sacre & par tous oublié pour jamais l'instant d'apres? Vous avez vu
le Dannemark, vous voyez
l'Angleterre, & vous allez voir la Suede: profitez de ces exemples
pour apprendre une fois pour
toutes que, quelques précautions qu'on puisse entasser, hérédité dans
le trône & liberté dans
la nation seront à jamais des choses incompatibles.
Les Polonois
ont toujours eu du penchant à transmettre la Couronne du pere au fils,
ou au plus
proche par voie d'héritage quoique toujours par droit *[*W. mss.
"usage" ] d'élection. Cette
inclination, s'ils continuent à la suivre les menera tôt ou tard au
malheur de rendre la Couronne
héréditaire, & il ne faut pas qu'ils esperent lutter aussi
long-tems de cette maniere contre la
puissance royale que les membres de l'Empire Germanique ont lutté
contre celle de l'Empereur;
parce que la Pologne n'a point en elle-même de contre-poids suffisant
pour maintenir un Roi
héréditaire dans la subordination légale. Malgré la puissance de
plusieurs membres de
l'Empire, sans l'élection accidentelle de Charles VII, les
capitulations impériales ne seroient
déjà plus qu'un vain formulaire comme elles l'étoient au commencement
de ce siecle; & les
pacta conventa deviendront bien plus vains encore, quand la famille
royale aura eu le tems de
s'affermir & de mettre toutes les autres au-dessous d'elle. Pour
dire en un mot mon sentiment
sur cet article, je pense qu'une Couronne élective avec le plus absolu
pouvoir vaudroit encore
mieux pour la Pologne qu'une Couronne héréditaire avec un pouvoir
presque nul.
[472] Au
lieu de cette fatale loi qui rendroit la Couronne héréditaire j'en
proposerois une bien
contraire, qui, si elle étoit admise, maintiendroit la liberté de la
Pologne. Ce seroit d'ordonner
par une loi fondamentale que jamais la Couronne ne passeroit du pere au
fils & que tout fils d'un
Roi de Pologne seroit pour toujours exclu du trône. Je dis que je
proposerois cette loi si elle étoit
nécessaire: mais occupé d'un projet qui feroit le même effet sans elle,
je renvoie à sa place
l'explication de ce projet, & supposant que par son effet les fils
seront exclus du trône de leur
pere, au moins immédiatement, je crois voir que la liberté bien assurée
ne sera pas le seul
avantage qui résultera de cette exclusion. Il en naîtra un autre encore
très-considérable; c'est
en ôtant tout espoir aux Rois d'usurper & transmettre à leurs
enfans un pouvoir arbitraire, de
porter toute leur activité vers la gloire & la prospérité de
l'Etat, la seule voie qui reste ouverte à leur ambition. C'est ainsi
que le chef de la nation en deviendra, non plus l'ennemi-né, mais le
premier citoyen. C'est ainsi qu'il fera sa grande affaire d'illustrer
son regne par des établissemens utiles qui le rendent cher à son
peuple, respectable à ses voisins, qui fassent
bénir après lui sa mémoire, & c'est ainsi que, hors les moyens de
nuire & de séduire qu'il ne
faut jamais lui laisser, il conviendra d'augmenter sa puissance en tout
ce qui peut concourir au
bien public. Il aura peu de force immédiate & directe pour agir par
lui-même, mais il aura
beaucoup d'autorité, de surveillance & d'inspection pour contenir
chacun dans son devoir, &
pour diriger le Gouvernement à son véritable but. La présidence de la
[473] Diete, du Sénat &
de tous les Corps, un sévere examen de la conduite de tous les gens en
place, un grand soin de
maintenir la justice & l'intégrité dans tous les tribunaux , de
conserver l'ordre & la tranquillité
dans l'Etat, de lui donner une bonne assiette au-dehors, le
commandement des armées en tems
de guerre, les établissemens utiles en tems de paix, sont des devoirs
qui tiennent
particulierement à son office de Roi, & qui l'occuperont assez s'il
veut les remplir par lui-même;
car les détails de l'administration étant confiés à des Ministres
établis pour cela, ce doit être
un crime à un Roi de Pologne de confier aucune partie de la sienne à
des favoris. Qu'il fasse son
métier en personne ou qu'il y renonce. Article important sur lequel la
nation ne doit jamais se
relâcher.
C'est sur de
semblables principes qu'il faut établir l'équilibre & la
pondération des pouvoirs
qui composent la législation & l'administration. Ces pouvoirs, dans
les mains de leurs
dépositaires & dans la meilleure proportion possible devroient être
en raison directe de leur
nombre & inverse du tems qu'ils restent en place. Les parties
composantes de la Diete suivront
d'assez prés ce meilleur rapport. La chambre des Nonces, la plus
nombreuse sera aussi la plus
puissante, mais tous ses membres changeront fréquemment. Le Sénat moins
nombreux aura
une moindre part à la législation, mais une plus grande à la puissance
exécutive, & ses
membres participant à la constitution des deux extrêmes seront partie à
tems & partie à vie
comme il convient à un Corps intermédiaire. Le Roi qui préside à tout
continuera d'être à vie,
& son pouvoir toujours très-grand pour l'inspection sera borné par
la [474] chambre des
Nonces quant à la législation, & par le Sénat quant à
l'administration. Mais pour maintenir
l'égalité principe de la constitution rien n'y doit être héréditaire
que la noblesse. Si la
Couronne étoit héréditaire, il faudroit pour conserver l'équilibre, que
la Pairie ou l'ordre
Sénatorial le fût aussi comme en Angleterre. Alors l'ordre Equestre
abaissé perdroit son
pouvoir, la chambre des Nonces n'ayant pas comme celle des Communes
celui d'ouvrir & fermer
tous les ans le trésor public, & la constitution Polonoise seroit
renversée de fond en comble.
Causes
particulieres de l'Anarchie.
La Diete
bien proportionnée & bien pondérée ainsi dans toutes ses parties,
sera la source d'une
bonne législation & d'un bon Gouvernement. Mais il faut pour cela
que ses ordres soient
respectés & suivis. Le mépris des loix, & l'anarchie où la
Pologne a vécu jusqu'ici ont des
causes faciles à voir. J'en ai déjà ci-devant marqué la principale
& j'en ai indiqué le remede.
Les autres causes concourantes sont: 1̊.° le liberum veto,2°̊.
les confédérations, & 3̊°. l'abus
qu'ont fait les particuliers du droit qu'on leur a laissé d'avoir des
gens de guerre à leur service.
Ce dernier
abus est tel que si l'on ne commence pas par l'ôter, toutes les autres
réformes sont
inutiles. Tant que les [475] particuliers auront le pouvoir de résister
à la force exécutive, *[*W.
mss. "La force publique" ] ils croiront en avoir le droit, & tant
qu'ils auront entr'eux de petites
guerres, comment veut-on que l'Etat soit en paix ? J'avoue que les
places fortes ont besoin de
gardes; mais pourquoi faut-il des places qui sont fortes seulement
contre les citoyens, & foibles
contre l'ennemi? J'ai peur que cette réforme ne souffre des
difficultés; cependant je ne crois pas
impossible de les vaincre , & pour peu qu'un citoyen puissant soit
raisonnable, il consentira sans
peine à n'avoir plus à lui de gens de guerre, quand aucun autre n'en
aura.
J'ai dessein
de parler ci-après des établissemens militaires; ainsi je renvoie à cet
article ce que
j'aurois à dire dans celui-ci.
Le liberum
veto n'est pas un droit vicieux en lui-même, mais si-tôt qu'il
passe sa borne il devient
le plus dangereux des abus: il étoit le garant de la liberté publique;
il n'est plus que l'instrument
de l'oppression. Il ne reste, pour ôter cet abus funeste que d'en
détruire la cause tout-à-fait.
Mais il est dans le coeur de l'homme de tenir aux privileges
individuels plus qu'à des avantages
plus grands & plus généraux. Il n'y a qu'un patriotisme éclairé par
l'expérience qui puisse
apprendre à sacrifier à de plus grands biens un droit brillant devenu
pernicieux par son abus,
& dont cet abus est désormois inséparable. Tous les Polonois
doivent sentir vivement les maux
que leur a fait souffrir ce malheureux droit. S'ils aiment l'ordre
& la paix, ils n'ont aucun moyen
d'établir chez eux l'un & l'autre, tant qu'ils y laisseront
subsister ce droit, bon dans la formation
du Corps politique ou quand il a toute sa perfection, [476] mais
absurde & funeste tant qu'il
reste des changemens à faire, & il est impossible qu'il n'en reste
pas toujours, sur-tout dans un
grand Etat entouré de voisins puissans & ambitieux.
Le
liberum
veto seroit moins déraisonnable s'il tomboit uniquement sur les
points fondamentaux
de la constitution: mais qu'il ait lieu généralement dans toutes les
délibérations des Dietes, c'est
ce qui ne peut s'admettre en aucune façon. C'est un vice dans la
constitution Polonoise que la
législation & l'administration n'y soient pas assez distinguées,
& que la Diete exerçant le
pouvoir législatif y mêle des parties d'administration, fasse
indifféremment des actes de
souveraineté & de Gouvernement, souvent même des actes mixtes par
lesquels ses membres sont
magistrats & législateurs tout à la fois.
Les
changemens proposés tendent à mieux distinguer ces deux pouvoirs, &
par-là même à
mieux marquer les bornes du liberum
veto. Car je ne crois pas qu'il
soit jamais tombé dans
l'esprit de personne de l'étendre aux matieres de pure administration,
ce qui seroit anéantir
l'autorité civile & tout le Gouvernement.
Par le droit
naturel des sociétés l'unanimité a été requise pour la formation du
Corps politique
& pour les loix fondamentales qui tiennent à son existence, telles
par exemple que la premiere
corrigée la cinquieme, la neuvieme & l'onzieme marquées dans la
Pseudo-Diete de 1768. Or,
l'unanimité requise pour l'établissement de ces loix doit l'être de
même pour leur abrogation.
Ainsi voilà des points sur lesquels le liberum [477] veto peut
continuer de subsister, & puisqu'il
ne s'agit pas de le détruire totalement, les Polonois qui sans beaucoup
de murmure ont vu
resserrer ce droit par la Diete de 1768, devront sans peine le voir
réduire & limiter dans une
Diete plus libre & plus légitime.
Il faut bien peser & bien méditer les points capitaux