[J.M. GALLANAR=Éditeur]
JEAN JACQUES
ROUSSEAU.
CONSIDÉRATIONS
SUR LE GOUVERNEMENT DE POLOGNE, & SUR SA
RÉFORMATION PROJETÉE. PAR J.J. ROUSSEAU. EN AVRIL 1772.
[octobre
1771-avril 1772, Bibliothèque de la Ville, Neuchâtel;
Wielhorski manuscrit
*[*le Pléiade édition, t. III, p. 1889-1890. "Quelques mois plus
tard, il remit
à Du Peyrou le manuscrit
original qu'il avait reçu entre-temps de Wielhorski, avec la
recommandation de supprimer les
passages relatifs aux intrigues russes au tems de l'élection de
Stanilas & à la conduite des
troupes russes en Pologne. C'est donc un texte incomplet de quelques
paragraphes qui parut
pour la première fois dans la COLLECTION COMPLETE DES OEUVRES DE JEAN
JACQUES ROUSSEAU...1782."] . Annales de la Société Jean-Jacques
Rousseau, t. IX
(1913), pp. 29-36, Venceslas Olszewicz, "Le Manuscrit Czartoryski des
Considérations sur le
Gouvernement de Pologne." Publication, du Peyrou-Moultou édition,
Genève, 1782. le
Pléiade édition, t. III, pp. 951-1041== Du
Peyrou/Moultou 1780-89 quarto édition, t. I, pp. 415-539.]
CONSIDERATIONS
SUR LE GOUVERNEMENT DE POLOGNE, & SUR SA
REFORMATION PROJETEE. PAR J.J. ROUSSEAU. EN AVRIL 1772.
TABLE
DES CHAPITRES.
CHAPITRE PREMIER. Etat de la question. 417
CHAP. II. Esprit des anciennes institutions. 421CHAP. III. Application. 426
CHAP. IV. éducation. 435CHAP. V. Vice Radical. 441
CHAP. VI. Question des trois ordres. 443CHAP. VII. Moyens de maintenir la constitution. 447
CHAP. VIII. Du Roi. 467CHAP. IX. Causes particulieres de l'Anarchie. 474
CHAP. X. Administration. 482CHAP. XI. Systême économique. 486
CHAP. XII. Systême militaire. 499CHAP. XIII. Projet pour assujettir à une marche graduelle tous les membres du Gouvernement. 510
CHAP. XIV. élection des Rois. 523CHAP. XV. Conclusion. 533
[417]
CONSIDERATIONS SUR LE GOUVERNEMENT DE POLOGNE, & SUR SA
REFORMATION PROJETEE.
Etat de
la question.
Le tableau
du Gouvernement de Pologne fait par M. le Comte Wielhorski & les
réflexions qu'il y
a jointes, sont des pieces instructives pour quiconque voudra former un
plan régulier pour la
refonte de ce Gouvernement. Je ne connois personne plus en état de
tracer ce plan que
lui-même, qui joint aux connoissances générales que ce travail exige
toutes celles du local & des
détails particuliers, impossibles à donner par écrit, & néanmoins
nécessaires à savoir pour
approprier une institution au peuple auquel on la destine. Si l'on ne
connoît à fond la nation
pour laquelle on travaille, l'ouvrage qu'on fera pour elle, quelque
excellent qu'il puisse être en
lui-même, péchera toujours par l'application, & bien plus encore,
lorsqu'il s'agira d'une nation
déjà toute instituée, [418] dont les goûts, les moeurs, les préjugés
& les vices*[*Wielhorski
manuscrit "les préjugés, les vertus & les vices"] sont trop
enracinés pour pouvoir être
aisément étouffés par des semences nouvelles. Une bonne institution
pour la Pologne ne peut être l'ouvrage que des Polonois, ou de
quelqu'un qui ait bien étudié sur les lieux la nation
Polonoise & celles qui l'avoisinent. Un étranger ne peut guère
donner que des vues générales,
pour éclairer non pour guider l'instituteur. Dans toute la vigueur de
ma tête je n'aurois pu
saisir l'ensemble de ces grands rapporte. Aujourd'hui qu'il me reste à
peine la faculté de lier des
idées, je dois me borner, pour obéir à M. le Comte Wielhorski, &
faire acte de mon zele pour sa
patrie, à lui rendre compte des impressions que m'a faites la lecture
de son travail, & des
réflexions qu'il m'a suggérées.
En lisant
l'histoire du Gouvernement de Pologne on a peine à comprendre comment
un Etat si
bizarrement constitué a pu subsister si long-tems. Un grand Corps formé
d'un grand nombre de
membres morts, & d'un petit nombre de membres désunis, dont tous
les mouvemens presque
indépendans les uns des autres, loin d'avoir une fin commune
s'entre-détruisent mutuellement,
qui s'agit beaucoup pour ne rien faire, qui ne peut faire aucune
résistance à quiconque veut
l'entamer, qui tombe en dissolution cinq ou six fois chaque siècle, qui
tombe en paralysie à
chaque effort qu'il veut faire, à chaque besoin auquel il veut
pourvoir, & qui, malgré tout cela,
vit & se conserve en vigueur; voilà, ce me semble, un des plus
singuliers spectacles qui puissent
frapper un être pensant. Je vois tous les Etats de l'Europe courir à
leur ruine. Monarchies,
Républiques, toutes ces nations si magnifiquement instituées, [419]
tous ces beaux
Gouvernemens si sagement pondérés, tombés en décrépitude menacent d'une
mort prochaine;
& la Pologne, cette région dépeuplée, dévastée, opprimée, ouverte à
ses agresseurs, au fort de
ses malheurs & de son anarchie, montre encore tout le feu de la
jeunesse; elle ose demander un
Gouvernement & des lois, comme si elle ne faisoit que de naître.
Elle est dans les fers, & discute
les moyens de se conserver libre! elle sent en elle cette force que
celle de la tyrannie ne peut
subjuguer. Je crois voir Rome assiégée régir tranquillement les terres
sur lesquelles son ennemi
venoit d'asseoir son camp. Braves Polonois, prenez garde, prenez garde
que pour vouloir trop
bien être vous n'empiriez votre situation. En songeant à ce que vous
voulez acquérir n'oubliez
pas ce que vous pouvez perdre. Corrigez, s'il se peut, les abus de
votre constitution; mais ne
méprisez pas celle qui vous a faits ce que vous êtes.
Vous aimez
la liberté, vous en êtes dignes; vous l'avez défendue contre un
agresseur puissant &
rusé, qui, feignant de vous présenter les liens de l'amitié, vous
chargeoit des fers de la servitude.
Maintenant, las des troubles de votre patrie, vous soupirez après la
tranquillité. Je crois fort
aisé de l'obtenir; mais la conserver avec la liberté, voilà ce qui me
paroît difficile. C'est au sein
de cette anarchie qui vous est odieuse que se sont formées ces ames
patriotiques qui vous ont
garantis du joug. Elles s'endormoient dans un repos léthargique;
l'orage les a réveillées. Après
avoir brisé les fers qu'on leur destinoit, elles sentent le poids de la
fatigue. Elles voudroient allier
la paix du despotisme aux douceurs de la liberté. J'ai peur [420]
qu'elles ne veuillent des choses
contradictoires. Le repos & la liberté me paroissent incompatibles;
il faut opter.
Je ne dis
pas qu'il faille laisser les choses dans l'état où elles sont; mais je
dis qu'il n'y faut
toucher qu'avec une circonspection extrême. En ce moment on est plus
frappé des abus que des
avantages. Le tems viendra, je le crains, qu'on sentira mieux ces
avantages, & malheureusement
ce sera quand on les aura perdus.
Qu'il soit
aisé, si l'on veut, de faire de meilleures loix. Il est impossible d'en
faire dont les
passions des hommes n'abusent pas comme ils ont abusé des premieres.
Prévoir & peser tous
ces abus à venir est peut-être une chose impossible à l'homme d'Etat le
plus consommé. Mettre
la loi au-dessus de l'homme est un problême en politique, que je
compare à celui de la
quadrature du cercle en géométrie. Résolvez bien ce problème, & le
Gouvernement fondé sur
cette solution sera bon & sans abus. Mais jusque-là, soyez sûrs
qu'ou vous croirez faire régner
les loix, ce seront les hommes qui régneront.
Il n'y aura
jamais de bonne & solide constitution que celle où la loi régnera
sur les coeurs des
citoyens: tant que la force législative n'ira pas jusque-là les loix
seront toujours éludées. Mais
comment arriver aux coeurs ? c'est à quoi nos instituteurs qui ne
voient jamais que la force &
les châtimens ne songent gueres, & c'est à quoi les récompenses
matérielles ne meneroient
peut-être pas mieux; la justice même la plus integre n'y mene pas,
parce que la justice est ainsi
que la santé un bien dont on jouit sans le sentir, qui n'inspire point
d'enthousiasme, & dont on
ne sent le prix qu'après l'avoir perdu.
[421] Par où
donc émouvoir les coeurs, & faire aimer la patrie & ses loix?
L'oserai-je dire? Par
des jeux d'enfans; par des institutions oiseuses aux yeux des hommes
superficiels, mais qui
forment des habitudes chéries & des attachemens invincibles. Si
j'extravague ici, c'est du moins
bien completement; car j'avoue que je vois ma folie sous tous les
traits de la raison.
Esprit
des anciennes institutions.
Quand on lit
l'histoire ancienne, on se croit transporté dans un autre univers &
parmi d'autres êtres. Qu'ont de commun les François les Anglois les
Russes avec les Romains & les Grecs?
Rien presque que la figure. Les fortes ames de ceux-ci paroissent aux
autres des exagérations de
l'histoire. Comment eux qui se sentent si petits penseroient-ils qu'il
y ait eu de si grands
hommes? Ils existèrent pourtant, & c'étoient des humains comme
nous: qu'est-ce qui nous
empêche d'être des hommes comme eux? Nos préjugés, notre basse
philosophie, & les passions
du petit intérêt, concentrées avec l'égoÏsme dans tous les coeurs, par
des institutions ineptes
que le génie ne dicta jamais.
Je regarde
les nations modernes. J'y vois force faiseurs de loix & pas un
législateur. Chez les
anciens j'en vois trois principaux qui méritent une attention
particulière. Moise, Lycurgue, &
Numa. Tous trois ont mis leurs principaux soins [422] à des objets qui
paroîtroient à nos
docteurs dignes de risée. Tous trois ont eu des succès qu'on jugeroit
impossibles, s'ils étoient
moins attestés.
Le premier
forma & exécuta l'étonnante entreprise d'instituer en Corps de
nation un essaim de
malheureux fugitifs, sans arts, sans armes, sans talens, sans vertus,
sans courage, & qui n'ayant
pas en propre un seul pouce de terrain faisoient une troupe étrangere
sur la face de la terre.
Moise osa faire de cette troupe errante & servile un Corps
politique, un peuple libre, & tandis
qu'elle erroit dans les déserts sans avoir une pierre pour y reposer sa
tête, il lui donnoit cette
institution durable, à l'épreuve du tems de la fortune & des
conquérans, que cinq mille ans
n'ont pu détruire ni même altérer, & qui subsiste encore
aujourd'hui dans toute sa force lors
même que le Corps de la nation ne subsiste plus.
Pour
empêcher que son peuple ne se fondît parmi les peuples étrangers, il
lui donna des moeurs
& des usages inalliables avec ceux des autres nations; il le
surchargea de rites de cérémonies
particulières; il le gêna de mille façons pour le tenir sans cesse en
haleine & le rendre toujours étranger parmi les autres hommes,
& tous les liens de fraternité qu'il mit entre les membres de
sa République étoient autant de barrieres qui le tenoient séparé de ses
voisins *[*W. mss.
"séparé des autres peuples"] & l'empêchoient de se mêler avec eux.
C'est par-là que cette
singulière Nation, si souvent subjuguée, si souvent dispersée &
détruite en apparence, mais
toujours idolâtre de sa règle, s'est pourtant conservée jusqu'à nos
jours éparse parmi les
autres sans s'y confondre, & que ses moeurs ses loix ses rites
subsistent & dureront [423] autant
que le monde, malgré la haine & la persécution du reste du genre
humain.
Lycurgue
entreprit d'instituer un peuple déjà dégradé par la servitude & par
les vices qui en
sont l'effet. Il lui imposa un joug de fer, tel qu'aucun autre peuple
n'en porta jamais un
semblable; mais il l'attacha l'identifia, pour ainsi dire, à ce joug,
en l'en occupante toujours. Il
lui montra sans cesse la patrie dans ses loix dans ses jeux dans sa
maison dans ses amours dans
ses festins. Il ne lui laissa pas un instant de relâche pour être à lui
seul, & de cette continuelle
contrainte, ennoblie par son objet, naquit en lui cet ardent amour de
la patrie, qui fut toujours la
plus forte ou plutôt l'unique passion des Spartiates, & qui en fit
des êtres au-dessus de
l'humanité. Sparte n'étoit qu'une ville, il est vrai; mais par la seule
force de son institution cette
ville donna des loix à toute la Grèce, en devint la capitale, & fit
trembler l'Empire Persan.
Sparte étoit le foyers d'ou sa législation étendoit ses effets tout
autour d'elle.
Ceux qui
n'ont vu dans Numa qu'un instituteur de rites & de cérémonies
religieuses ont bien
mal jugé ce grand homme. Numa fut le vrai fondateur de Rome. Si Romulus
n'eût fait
qu'assembler des brigands qu'un revers pouvoit disperser, son ouvrage
imparfait n'eût pu
résister au tems. Ce fut Numa qui le rendit solide & durable en
unissant ces brigands en un
Corps indissoluble, en les transformant en citoyens, moins par des
loix, dont leur rustique
pauvreté n'avoit guère encore besoin, que par des institutions douces
qui les attachoient les uns
aux autres, & tous à leur sol, en rendant enfin leur ville sacrée
[424] par ces rites frivoles &
superstitieux en apparence, dont si peu de gens sentent la force &
l'effet, & dont cependant
Romulus, le farouche Romulus lui-même avoit jetté les premiers
fondemens.
Le même
esprit guida tous les anciens législateurs dans leurs institutions.
Tous cherchèrent des
liens qui attachassent les citoyens à la patrie & les uns aux
autres, & ils les trouverent dans des
usages particuliers, dans des cérémonies religieuses qui par leur
nature étoient toujours
exclusives & nationales,*[*W. mss. "Voyez la fin du contat social"]
dans des jeux qui tenoient
beaucoup les citoyens rassemblés, dans des exercices qui augmentoient
avec leur vigueur & leurs
forces leur fierté & l'estime d'eux-mêmes, dans des spectacles qui
leur rappelant l'histoire de
leurs ancêtres, leurs malheurs, leurs vertus, leurs victoires,
intéressoient leurs coeurs, les
enflammoient d'une vive émulation, & les attachoient fortement à
cette patrie dont on ne cessoit
de les occuper. Ce sont les poésies d'Homère récitées aux Grecs
solennellement assemblés, non
dans des coffres, sur des planches & l'argent à la main, mais en
plein air & en Corps de nation,
ce sont les tragédies d'Eschyle de Sophocle & d'Euripide,
représentées souvent devant eux, ce
sont les prix dont, aux acclamations de toute la Grèce on couronnoit
les vainqueurs dans leurs
jeux, qui, les embrasant continuellement d'émulation & de gloire,
porterent leur courage & leurs
vertus à ce degré d'énergie dont rien aujourd'hui ne nous donne l'idée,
& qu'il n'appartient
pas même aux modernes de croire. S'ils ont des lois, c'est uniquement
pour leur apprendre à
bien [425] obéir à leurs maîtres, à ne pas voler dans les poches, &
à donner beaucoup d'argent
aux fripons publics. S'ils ont des usages, c'est pour savoir amuser
l'oisiveté des femmes galantes
& promener la leur avec grâce. S'ils s'assemblent c'est dans des
temples pour un culte qui n'a
rien de national, qui ne rappelle en rien la patrie; c'est dans des
salles bien fermées & à prix
d'argent, pour voir sur des théâtres efféminés dissolus, où l'on ne
sait parler que d'amour
déclamer des histrions, minauder des prostituées, & pour y prendre
des leçons de corruption,
les seules qui profitent de toutes celles qu'on fait semblant d'y
donner; c'est dans des fêtes où le
peuple toujours méprisé est toujours sans influence, où le blâme &
l'approbation publique ne
produisent rien; c'est dans des cohues licencieuses pour s'y faire des
liaisons secrètes, pour y
chercher les plaisirs qui séparent isolent le plus les hommes, &
qui relâchent le plus les coeurs.
Sont-ce là des stimulans pour le patriotisme ? Faut-il s'étonner que
des manières de vivre si
dissemblables produisent des effets si différens, & que les
modernes ne retrouvent plus rien en
eux de cette vigueur d'ame que tout inspiroit aux anciens ? Pardonnez
ces digressions à un reste
de chaleur que vous avez ranimée. Je reviens avec plaisir à celui de
tous les peuples
d'aujourd'hui qui m'éloigne le moins de ceux dont je viens de parler.
Application.
La Pologne
est un grand Etat environné d'Etats encore plus considérables, qui par
leur
despotisme & par leur discipline militaire ont une grande force
offensive. Foible au contraire par
son anarchie, elle est, malgré la valeur Polonaise, en butte à tous
leurs outrages. Elle n'a point
de places fortes pour arrêter leurs incursions. Sa dépopulation la met
presque absolument hors
d'état de défense. Aucun ordre économique, peu ou point de troupes,
nulle discipline militaire,
nul ordre nulle subordination; toujours divisée au-dedans, toujours
menacée au-dehors, elle n'a
par elle-même aucune consistance & dépend du caprice de ses
voisins. Je ne vois dans l'état
présent des choses qu'un seul moyen de lui donner cette consistance qui
lui manque. C'est
d'infuser, pour ainsi dire, dans toute la nation l'ame des confédérés;
c'est d'établir tellement la
République dans les coeurs des Polonois qu'elle y subsiste malgré tous
les efforts de ses
oppresseurs. C'est là, ce me semble, l'unique asyle où la force ne peut
ni l'atteindre ni la
détruire. On vient d'en voir une preuve à jamais mémorable. La Pologne
étoit dans les fers du
Russe, mais les Polonois sont restés libres. Grand exemple qui vous
montre comment vous
pouvez braver la puissance & l'ambition de vos voisins. Vous ne
sauriez empêcher qu'ils ne vous
engloutissent, faites au moins qu'ils ne puissent vous digérer. De
quelque façon [427] qu'on s'y
prenne, avant qu'on ait donné à la Pologne tout ce qui lui manque pour
être en état de résister à ses ennemis, elle en sera cent fois
accablée. La vertu de ses citoyens, leur zèle patriotique, la
forme particulière que des institutions nationales peuvent donner à
leurs ames, voilà le seul
rempart toujours prêt à la défendre, & qu'aucune armée ne sauroit
forcer. Si vous faites en
sorte qu'un Polonois ne puisse jamais devenir un Russe, je vous réponds
que la Russie ne
subjuguera pas la Pologne.
Ce sont les
institutions nationales qui forment le génie, le caractère les goûts
& les moeurs d'un
peuple, qui le font être lui & non pas un autre, qui lui inspirent
cet ardent amour de la patrie
fondé sur des habitudes impossibles à déraciner, qui le font mourir
d'ennui chez les autres
peuples au sein des délices dont il est privé dans son pays.
Souvenez-vous de ce Spartiate gorgé
des voluptés de la cour du grand Roi, à qui l'on reprochoit de
regretter la sauce noire. Ah ! dit-il
au Satrape en soupirant; je connois tes plaisirs; mais tu ne connois
pas les nôtres!
Il n'y a
plus aujourd'hui de François, d'Allemand, d'Espagnols, d'Anglois même,
quoi qu'on en
dise; il n'y a que des Européens. Tous ont les mêmes goûts, les mêmes
passions, les mêmes
moeurs, parce qu'aucun n'a reçu de formes nationales par une
institution particulière. Tous,
dans les mêmes circonstances feront les mêmes choses; tous se diront
désintéressés & seront
fripons; tous parleront du bien public & ne penseront qu'à
eux-mêmes; tous vanteront la
médiocrité, & voudront être des Crésus; ils n'ont d'ambition que
pour le luxe, ils n'ont de
passion que celle de l'or. Surs d'avoir [428] avec lui tout ce qui les
tente, tous se vendront au
premier qui voudra les payer. Que leur importe à quel moître ils
obéissent, de quel état ils
suivent les loix? Pourvu qu'ils trouvent de l'argent à voler & des
femmes à corrompre, ils sont
par-tout dans leur pays.
Donnez une
autre pente aux passions des Polonois, vous donnerez à leurs ames une
physionomie
nationale qui les distinguera des autres peuples, qui les empêchera de
se fondre, de se plaire de
s'allier avec eux, une vigueur qui remplacera le jeu abusif des vains
préceptes; qui leur fera faire
par goût & par passion ce qu'on ne fait jamais assez bien quand on
ne le fait que par devoir ou
par intérêt. C'est sur ces ames-là qu'une législation bien appropriée
aura prise. Ils obéiront
aux loix & ne les éluderont pas, parce qu'elles leur conviendront
& qu'elles auront l'assentiment
interne de leur volonté. Aimant la patrie, ils la serviront par zèle
& de tout leur coeur. Avec ce
seul sentiment la législation fût-elle mauvaise feroit de bons
citoyens; & il n'y a jamais que les
bons citoyens qui fassent la force & la prospérité de l'Etat.
J'expliquerai
ci-après le régime d'administration qui, sans presque toucher au fond
de vos loix
me paroît propre à porter le patriotisme & les vertus qui en sont
inséparables au plus haut
degré d'intensité qu'ils puissent avoir. Mais soit que vous adoptiez ou
non ce régime,
commencez toujours par donner aux Polonois une grande opinion
d'eux-mêmes & de leur
patrie: après la façon dont ils viennent de se montrer cette opinion ne
sera pas fausse. Il faut
saisir la circonstance de l'événement présent pour monter les ames
[429] antiques. Il est certain
que la confédération de Bar a sauvé la patrie expirante. Il faut graver
cette grande époque en
caractères sacrés dans ans tous les coeurs Polonois Je voudrois qu'on
érigeât un monument en
sa mémoire, qu'on y mît les noms de tous les confédérés, même de ceux
qui dans la suite
auroient pu trahir la cause commune; une si grande action doit effacer
les fautes de toute la vie;
qu'on instituât une solemnité périodique pour la célébrer tous les dix
ans avec une pompe non
brillante & frivole, mais simple fiere & républicaine; qu'on y
fit dignement mais sans emphase
l'éloge de ces vertueux citoyens qui ont eu l'honneur de souffrir pour
la patrie dans les fers de
l'ennemi, qu'on accordât même à leurs familles quelque privilege
honorifique, qui rappellât
toujours ce beau souvenir aux yeux du public. Je ne voudrois pourtant
pas qu'on se permit dans
ces solemnités aucune invective contre les Russes, ni même qu'on en
parlât. Ce seroit trop les
honorer. Ce silence, le souvenir de leur barbarie, & l'éloge de
ceux qui leur ont résisté diront
d'eux tout ce qu'il en faut dire; vous devez trop les mépriser pour les
haÏr.
Je voudrois
que, par des honneurs par des récompenses publiques on donnât de
l'éclat à toutes
les vertus patriotiques, qu'on occupât sans cesse les citoyens de la
patrie, qu'on en fit leur plus
grande affaire, qu'on la tint incessamment sous leurs yeux. De cette
manière ils auroient moins,
je l'avoue, les moyens & le tems de s'enrichir, mais ils en
auroient moins aussi le desir & le
besoin: leurs coeurs apprendroient à connoître un autre bonheur quel
celui de la fortune, &
voilà l'art d'ennoblir les ames & d'en faire un instrument plus
puissant que l'or.
[430]
L'exposé succinct des moeurs des Polonois qu'a bien voulu me
communiquer M. de
Wielhorski ne suffit pas pour me mettre au fait de leurs usages civils
& domestiques. Mais une
grande nation qui ne s'est jamais trop mêlée avec ses voisins doit en
avoir beaucoup qui lui
soient propres, & qui peut-être s'abâtardissent journellement par
la pente générale en Europe
de prendre les goûts & les moeurs des François. Il faut maintenir
rétablir ces anciens usages &
en introduire de convenables qui soient propres aux Polonois. Ces
usages, fussent-ils indifférens,
fussent-ils mauvais même à certains égards, pourvu qu'ils ne le soient
pas essentiellement,
auront toujours l'avantage d'affectionner les Polonois à leur pays
& de leur donner une
répugnance naturelle à se mêler avec l'Etranger. Je regarde comme un
bonheur qu'ils aient un
habillement particulier. Conservez avec soin cet avantage: faites
exactement le contraire de ce
que fit ce Czar si vanté. Que le Roi ni les sénateurs ni aucun homme
public ne portent jamais
d'autre vêtement que celui de la nation, & que nul Polonois n'ose
paroître à la cour vêtu à la
Françoise.
Beaucoup de
jeux publics où la bonne mere patrie se plaise à voir jouer ses enfans!
Qu'elles'occupe d'eux souvent afin qu'ils s'occupent toujours d'elle.
Il faut abolir, même à la
cour, à cause de l'exemple, les amusemens ordinaires des cours, le jeu,
les théâtres comédie
opéra, tout ce qui effémine les hommes, tout ce qui les distrait les
isole leur fait oublier leur
patrie & leur devoir, tout ce qui les fait trouver bien par-tout
pourvu qu'ils s'amusent; [431] il
faut inventer des jeux des fêtes des solennités qui soient si propres à
cette cour-là qu'on ne les
retrouve dans aucune autre. Il faut qu'on s'amuse en Pologne plus que
dans les autres pays, mais
non pas de la même manière. Il faut en un mot renverser un exécrable
proverbe, & faire dire à
tout Polonois au fond de son coeur: Ubi patria, ibi bene.
Rien s'il se
peut d'exclusif pour les grands & les riches! Beaucoup de
spectacles en plein air, où
les rangs soient distingués avec soin, mais où tout le peuple prenne
part également, comme chez
les anciens, & où dans certaines occasions la jeune noblesse fasse
preuve de force & d'adresse.
Les combats des taureaux n'ont pas peu contribué à maintenir une
certaine vigueur chez la
nation Espagnole. Ces cirques où s'exerçoit jadis la jeunesse en
Pologne devroient être
soigneusement rétablis: on en devroit faire pour elle des théâtres
d'honneur & d'émulation.
Rien ne seroit plus aisé que d'y substituer aux anciens combats des
exercices moins cruels, où
cependant la force & l'adresse auroient part & où les
victorieux auroient de même des honneurs
& des récompenses. Le maniement des chevaux est par exemple un
exercice très-convenable aux
Polonois & très-susceptible de l'éclat du spectacle.
Les héros
d'Homère se distinguoient tous par leur force & leur adresse, &
par-là montroient
aux yeux du peuple qu'ils étoient faits pour lui commander. Les
tournois des paladins formoient
des hommes non-seulement vaillans & courageux, mais avides
d'honneur & de gloire, & propres à toutes les vertus. L'usage
des armes à feu rendant ces [432] facultés du corps moins utiles à la
guerre les a fait tomber en discrédit. Il arrive de-là que, hors les
qualités de l'esprit, qui sont
souvent équivoques déplacées, sur lesquelles on a mille moyens de
tromper, & dont le peuple est
mauvais juge, un homme avec l'avantage de la naissance n'a rien en lui
qui le distingue d'un
autre, qui justifie la fortune, qui montre dans sa personne un droit
naturel à la supériorité, &
plus on néglige ces signes extérieurs, plus ceux qui nous gouvernent
s'efféminent & se
corrompent impunément. Il importe pourtant, & plus qu'on ne pense,
que ceux qui doivent un
jour commander aux autres se montrent dès leur jeunesse supérieurs à
eux de tout point, ou du
moins qu'ils y tâchent. Il est bon, de plus que le peuple se trouve
souvent avec ses chefs dans des
occasions agréables, qu'il les connoisse qu'il s'accoutume à les voir,
qu'il partage avec eux ses
plaisirs. Pourvu que la subordination soit toujours gardée & qu'il
ne se confonde point avec eux
c'est le moyen qu'il s'y affectionne & qu'il joigne pour eux
l'attachement au respect. Enfin le
goût des exercices corporels détourne d'une oisiveté dangereuse des
plaisirs efféminés & du
luxe de l'esprit. C'est sur-tout à cause de l'ame qu'il faut exercer le
corps, & voilà ce que nos
petits sages sont loin devoir.
Ne négligez
point une certaine décoration publique; qu'elle soit noble imposante,
& que la
magnificence soit dans les hommes plus que dans les choses. On ne
sauroit croire à quel point le
coeur du peuple suit ses yeux & combien la majesté du cérémonial en
impose. Cela donne à
l'autorité [433] un air d'ordre & de règle qui inspire la confiance
& qui écarte les idées de
caprice & de fantaisie attachées à celle du pouvoir arbitraire. Il
faut seulement éviter dans
l'appareil des solemnités le clinquant le papillotage & les
décorations de luxe qui sont d'usage
dans les cours. Les fêtes d'un peuple libre doivent toujours respirer
la décence & la gravité, &
l'on n'y doit présenter à son admiration que des objets dignes de son
estime. Les Romains dans
leurs triomphes étaloient un luxe énorme; mais c'étoit le luxe des
vaincus, plus il brilloit, moins
il séduisoit. Son éclat même étoit une grande leçon pour les Romains.
Les rois captifs étoient
enchaînés avec des chaînes d'or & de pierreries. Voilà du luxe bien
entendu. Souvent on vient
au même but par deux routes opposées. Les deux balles de laine mises
dans la chambre des
pairs d'Angleterre devant la place du chancelier, forment à mes yeux
une décoration touchante
& sublime. Deux gerbes de bled placées de même dans le Sénat de
Pologne n'y feroient pas un
moins bel effet à mon gré.
L'immense
distance des fortunes qui sépare les seigneurs de la petite noblesse
est un grand
obstacle aux réformes nécessaires pour faire de l'amour de la patrie la
passion dominante. Tant
que le luxe régnera chez les Grands, la cupidité régnera dans tous les
coeurs. Toujours l'objet
de l'admiration publique sera celui des voeux des particuliers, &
s'il faut être riche pour briller,
la passion dominante sera toujours d'être riche. Grand moyen de
corruption qu'il faut affoiblir
autant qu'il est possible. Si d'autres objets attrayans, [434] si des
marques de rang distinguoient
les hommes en place, ceux qui ne seroient que riches en seroient
privés, les voeux secrets
prendroient naturellement la route de ces distinctions honorables,
c'est-à-dire celles du mérite
& de la vertu quand on ne parviendroit que par-là. Souvent les
consuls de Rome étoient
très-pauvres, mais ils avoient des licteurs, l'appareil de ces licteurs
fut convoité par le peuple, &
les Plébéiens parvinrent au consulat.
Oter
tout-à-fait le luxe où règne l'inégalité me paroît, je l'avoue, une
entreprise bien difficile.
Mais n'y auroit-il pas moyen de changer les objets de ce luxe &
d'en rendre l'exemple moins
pernicieux? Par exemple, autrefois la pauvre noblesse en Pologne
s'attachoit aux Grands qui lui
donnoient l'éducation & la subsistance à leur suite. Voilà un luxe
vraiment grand & noble, dont
je sens parfaitement l'inconvénient, mais qui du moins loin d'avilir
les ames les élève, leur
donne des sentimens du ressort, & fut sans abus chez les Romains
tant que dura la République.
J'ai lu que le Duc d'Eperon rencontrant un jour le Duc de Sully vouloit
lui chercher querelle,
mais que n'ayant que six cents gentilshommes à sa suite il n'osa
attaquer Sully qui en avoit huit
cents. Je doute qu'un luxe de cette espèce laisse une grande place à
celui des colifichets, &
l'exemple du moins n'en séduira pas les pauvres. Ramenez les Grands en
Pologne à n'en avoir
que de ce genre, il en résultera peut-être des divisions des partis,
des querelles, mais il ne
corrompra pas la nation. Après celui-là tolérons le luxe militaire,
celui des armes des chevaux,
mais que toute parure [435] efféminée soit en mépris, & si l'on n'y
peut faire renoncer les
femmes, qu'on leur apprenne au moins à l'improuver & dédaigner dans
les hommes.
Au reste, ce
n'est pas par des loix somptuaires qu'on vient à bout d'extirper le
luxe. C'est du
fond des coeurs qu'il faut l'arracher, en y imprimant des goûts plus
sains & plus nobles.
Défendre les choses qu'on ne doit pas faire est un expédient inepte
& vain si l'on ne commence
par les faire haÏr & mépriser, & jamais improbation de la loi
n'est efficace que quand elle vient à l'appui de celle du jugement.
Quiconque se mêle d'instituer un peuple doit savoir dominer les
opinions & par elles gouverner les passions des hommes. Cela est
vrai sur-tout dans l'objet dont
je parle. Les loix somptuaires irritent le désir par la contrainte,
plutôt qu'elles ne l'éteignent
parle châtiment. La simplicité dans les moeurs & dans la parure est
moins le fruit de la loi que
celui-de l'éducation.
Education.
C'est ici
l'article important. C'est l'éducation qui doit donner aux ames la
forme nationale &
diriger tellement leurs opinions & leurs goûts, qu'elles soient
patriotes par inclination par
passion par nécessité. Un enfant en ouvrant les yeux doit voir la
patrie & jusqu'à la mort ne
doit plus voir qu'elle. Tout vrai Républicain suça avec le lait de sa
mere [436] l'amour de sa
patrie c'est-à-dire des loix & de la libertés. Cet amour fait toute
son existence; il ne voit que la
patrie il ne vit que pour elle; si-tôt qu'il est seul, il est nul:
si-tôt qu'il n'a plus de patrie, il n'est
plus; & s'il n'est pas mort, il est pis.
L'éducation
nationale n'appartient qu'aux hommes libres; il n'y a qu'eux qui aient
une existence
commune & qui soient vraiment liés par la loi. Un François, un
Anglois, un Espagnol, un
Italien, un Russe sont tous à-peu-près le même homme; il sort du
college déjà tout façonné
pour la licence, c'est-à-dire pour la servitude. A vingt ans un
Polonois ne doit pas être un autre
homme; il doit être un Polonois Je veux qu'en apprenant à lire il lise
des choses de son pays,
qu'à dix ans il en connoisse toutes les productions, à douze toutes les
provinces tous les chemins
toutes les villes, qu'à quinze il en sache toute l'histoire, à seize
toutes les loix, qu'il n'y ait pas eu
dans toute la Pologne une belle action ni un homme illustre dont il
n'ait la mémoire & le coeur
pleins, & dont il ne puisse rendre compte à l'instant. On peut
juger par-là que ce ne sont pas les études ordinaires dirigées par des
étrangers & des prêtres que je voudrois faire suivre aux
enfans. La loi doit régler la matière l'ordre & la forme de leurs
études. Ils ne doivent avoir
pour instituteurs que des Polonois, tous mariés, s'il est possible,
tous distingués par leurs
moeurs par leur probité par leur bon sens par leurs lumieres, &
tous destinés à des emplois,
non plus importans ni plus honorables, car cela n'est pas possible,
mais moins pénibles & plus éclatans, lorsqu'au bout d'un certain
nombre d'années ils auront [437] bien rempli celui-là.
Gardez-vous sur-tout de faire un métier de l'état de pédagogue. Tout
homme public en Pologne
ne doit avoir d'autre état permanent que celui de citoyen. Tous les
postes qu'il remplit &
sur-tout ceux qui sont importans comme celui-ci ne doivent être
considérés que comme des
places d'épreuve & des degrés pour monter plus haut après l'avoir
mérité. J'exhorte les
Polonois à faire attention à cette maxime, sur laquelle j'insisterai
souvent: je la crois la clef d'un
grand ressort dans l'Etat. On verra ci-après comment on peut à mon avis
la rendre praticable
sans exception.
Je n'aime
point ces distinctions de colleges & d'académies qui font que la
noblesse riche & la
noblesse pauvre sont élevées différemment & séparément. Tous étant
égaux par la
constitution de l'Etat doivent être élevés ensemble & de la même
manière, & si l'on ne peut établir une éducation publique
tout-à-fait gratuite, il faut du moins la mettre à un prix que les
pauvres puissent payer. Ne pourroit-on pas fonder dans chaque college
un certain nombre de
places purement gratuites, c'est-à-dire aux frais de l'Etat, &
qu'on appelle en France des
Bourses? Ces places données aux enfans des pauvres gentilshommes qui
auroient bien mérité
de la patrie, non comme une aumône, mais comme une récompense des bons
services des pères,
deviendroient à ce titre honorables, & pourroient produire un
double avantage qui ne seroit pas à négliger. Il faudroit pour cela que
la nomination n'en fût pas arbitraire mais se fit par une
espece de jugement dont je parlerai ci-après. Ceux qui rempliroient ces
places seroient appelés
enfans de l'Etat & distingués par quelque marque [438] honorable
qui donneroit la préséance
sur les autres enfans de leur âge sans excepter ceux des Grands.
Dans tous
les colleges il faut établir un gymnase ou lieu d'exercices corporels
pour les enfants.
Cet article si négligé est selon moi la partie la plus importante de
l'éducation, non-seulement
pour former des tempéramens robustes & sains, mais encore plus pour
l'objet moral qu'on
néglige ou qu'on ne remplit que par un tas de préceptes pédantesques
& vains, qui sont autant
de paroles perdues. Je ne redirai jamais assez que la bonne éducation
doit être négative.
Empêchez les vices de naître, vous aurez assez fait pour la vertu. Le
moyen en est de la derniere
facilité dans la bonne éducation publique; c'est de tenir toujours les
enfans en haleine, non par
d'ennuyeuses études où ils n'entendent rien & qu'ils prennent en
haine par cela seul qu'ils sont
forcés de rester en place; mais par des exercices qui leur plaisent en
satisfaisant au besoin qu'en
croissant a leur corps de s'agiter, & dont l'agrément pour eux ne
se bornera pas là.
On ne doit
point permettre qu'ils jouent séparément à leur fantaisie, mais tous
ensemble & en
public, de manière qu'il y ait toujours un but commun auquel tous
aspirent & qui excite la
concurrence & l'émulation. Les parens qui préféreront l'éducation
domestique *[*W. mss.
"l'éducation particulière"] & feront élever leurs enfans sous leurs
yeux, doivent cependant les
envoyer à ces exercices. Leur instruction peut être domestique &
particulière mais leurs jeux
doivent toujours être publics & communs à tous; car il ne s'agit
pas, seulement ici de les
occuper, de leur former une constitution robuste, de les rendre agiles
& découplés; mais [439]
de les accoutumer de bonne heure à la règle, à l'égalité, à la
fraternité, aux concurrences, à
vivre sous les yeux de leurs concitoyens & à désirer l'approbation
publique. Pour cela il ne faut
pas que les prix & récompenses des vainqueurs soient distribués
arbitrairement par les maîtres
des exercices, ni par les chefs du college, mais par acclamation &
au jugement des spectateurs; &
l'on peut compter que ces jugemens seront toujours justes, sur-tout
sil'on a soin de rendre ces
jeux attirans pour le public en les ordonnant avec un peu d'appareil
& de façon qu'ils fassent
spectacle. Alors il est à présumer que tous les honnêtes-gens &
tous les bons patriotes se feront
un devoir & un plaisir d'y assister.
A Berne il y
a un exercice bien singulier pour les jeunes Patriciens qui sortent du
college. C'est ce
qu'on appelle l'Etat extérieur. C'est une copie en petit de
tout
ce qui compose le gouvernement de
la République. Un Sénat, des Avoyers, des Officiers, des Huissiers, des
Orateurs, des causes, des
jugemens, des solemnités. L'Etat extérieur a même un petit gouvernement
& quelques rentes,
& cette institution autorisée & protégée par le Souverain est
la pépinière des hommes d'Etat
qui dirigeront un jour les affaires publiques dans les mêmes emplois
qu'ils n'exercent d'abord
que par jeu.
Quelque
forme qu'on donne à l'éducation publique, dont je n'entreprends pas ici
le détail, il
convient d'établir un college de magistrats du premier rang qui en ait
la suprême
administration, & qui nomme révoque & change à sa volonté tant
les principaux & chefs des
colleges, lesquels seront eux-mêmes comme je l'ai déjà dit, des
Candidats pour les [440] hautes
magistratures, que les maîtres des exercices dont on aura soin
d'exciter aussi le zele & la
vigilance par des places plus élevées, qui leur seront ouvertes ou
fermées selon la manière dont
ils auront rempli celles-là. Comme c'est de ces établissemens que
dépend l'espoir de la
République, la gloire & le sort de la nation, je les trouve je
l'avoue d'une importance que je suis
bien surpris qu'on n'ait songé à leur donner nulle part. Je suis
affligé pour l'humanité que tant
d'idées qui me paroissent bonnes & utiles se trouvent toujours,
quoique très-praticables, si loin
de tout ce qui se fait.
Au reste, y
je ne fais ici qu'indiquer, mais c'est assez pour ceux à qui je
m'adresse. Ces idées
mal développées montrent de loin les routes inconnues aux modernes par
lesquelles les anciens
menoient les hommes à cette vigueur d'ame à ce zele patriotique, à
cette estime pour les
qualités vraiment personnelles sans égard à ce qui n'est qu'étranger à
l'homme, qui sont
parmi nous sans exemple, mais dont les levains dans les coeurs de tous
les hommes n'attendent
pour fermenter que d'être mis en action par des institutions
convenables. Dirigez dans cet esprit
l'éducation les usages les coutumes les moeurs des Polonois, vous
développerez en eux ce levain
qui n'est pas encore éventé par des maximes corrompues, par des
institutions usées, par une
philosophie égoÏste qui prêche & qui tue. La nation datera sa
seconde naissance de la crise
terrible dont elle sort, & voyant ce qu'ont fait ses membres encore
indisciplinés, elle attendra
beaucoup & obtiendra davantage d'une institution bien pondérée;
elle chérira elle respectera
des loix qui flatteront son noble orgueil, [441] qui la rendront, qui
la maintiendront heureuse &
libre; arrachant de son sein les passions qui les éludent, elle y
nourrira celles qui les font aimer.
Enfin se renouvelant pour ainsi dire elle-même, elle reprendra dans ce
nouvel âge toute la
vigueur d'une nation naissante. Mais sans ces précautions n'attendez
rien de vos lois; quelque
sages, quelque prévoyantes qu'elles puissent être, elles seront éludées
& vaines; & vous aurez
corrigé quelques abus qui vous blessent, pour en introduire d'autres
que vous n'aurez pu
prévus. Voilà des préliminaires que j'ai crus indispensables. Jetons
maintenant les yeux sur la
constitution.
Vice
radical.
Evitons s'il
se peut, de nous jetter dès les premiers pas dans des projets
chimériques. Quelle
entreprise, Messieurs, vous occupe en ce moment? Celle de réformer le
Gouvernement de
Pologne, c'est-à-dire, de donner à la constitution d'un grand Royaume
la consistance & la
vigueur de celle d'une petite République. Avant de travailler
l'exécution de ce projet, il faudroit
voir d'abord s'il est possible d'y réussir. Grandeur des nations!
Etendue des Etats! premiere &
principale source des malheurs du genre-humain, & sur-tout des
calamités sans nombre qui
minent & détruisent les peuples policés. Presque tous les petits
Etats, Républiques &
Monarchies indifféremment, [442] prosperent par cela seul qu'ils sont
petits, que tous les
citoyens s'y connoissent mutuellement & s'entre-gardent, que les
chefs peuvent voir par
eux-mêmes le mal qui se fait, le bien qu'ils ont à faire, & que
leurs ordres s'exécutent sous leurs
yeux. Tous les grands peuples écrasés par leurs propres masses
gémissent, ou comme vous dans
l'anarchie, ou sous les oppresseurs subalternes qu'une gradation
nécessaire force les Rois de leur
donner. Il n'y a que Dieu qui puisse gouverner le monde, & il
faudroit des facultés plus
qu'humaines pour gouverner de grandes nations. Il est étonnant il est
prodigieux que la vaste étendue de la Pologne n'ait pas déjà cent fois
opéré la conversion du Gouvernement en
despotisme, abâtardi les ames des Polonois & corrompu la masse de
la nation. C'est un exemple
unique dans l'histoire qu'après des siecles un pareil Etat n'en soit
encore qu'à l'anarchie. La
lenteur de ce progrès est due à des avantages inséparables des
inconvéniens dont vous voulez
vous délivrer. Ah! je ne saurois trop le redire; pensez-y bien avant de
toucher à vos loix &
sur-tout à celles qui vous firent ce que vous êtes. La première réforme
dont vous auriez besoin
seroit celle de votre étendue. Vos vastes provinces ne comporteront
jamais la sévère
administration des petites Républiques. Commencez par resserrer vos
limites si vous voulez
réformer votre Gouvernement. Peut-être vos voisins songent-ils à vous
rendre ce service. Ce
seroit sans doute un grand mal pour les parties démembrées; mais ce
seroit un grand bien pour
le Corps de la nation.
Que si ces
retranchemens n'ont pas lieu, je ne vois qu'un [443] moyen qui pût y
suppléer
peut-être, & ce qui est heureux, ce moyen est déjà dans l'esprit de
votre institution. Que la
séparation des deux Polognes soit aussi marquée que celle de la
Lithuanie: ayez trois Etats
réunis en un. Je voudrois s'il étoit possible que vous en eussiez
autant que de Palatinats; formez
dans chacun autant d'administrations particulières. Perfectionnez la
forme des Diétines, étendez leur autorité dans leurs Palatinats
respectifs; mais marquez-en soigneusement les
bornes, & faites que rien ne puisse rompre entr'elles le lien de la
commune législation & de la
subordination au Corps de la République. En un mot, appliquez-vous à
étendre &
perfectionner le système des Gouvernemens fédératifs, le seul qui
réunisse les avantages des
grands & des petits Etats, & par là le seul qui puisse vous
convenir. Si vous négligez ce conseil,
je doute que jamais vous puissiez faire un bon ouvrage.
Question
des trois ordres.
Je n'entends
guère parler de Gouvernement sans trouver qu'on remonte à des principes
qui me
paroissent faux ou louches. La République de Pologne a-t-on souvent dit
& répété, est
composée de trois ordres: l'ordre Equestre, le Sénat & le Roi.
J'aimerois mieux dire que la
nation Polonoise est composée de trois ordres; les nobles qui sont
tout, les bourgeois qui ne sont
rien, & les paysans qui sont moins [444] que rien. Si l'on compte
le Sénat pour un ordre dans
l'Etat, pourquoi ne compte-t-on pas aussi pour tel la chambre des
Nonces qui n'est pas moins
distincte & qui n'a pas moins d'autorité? Bien plus; cette
division, dans le sens même qu'on la
donne est évidemment incomplète: car il y faloit ajouter les ministres,
qui ne sont ni Rois ni
Sénateurs ni Nonces, & qui, dans la plus grande indépendance n'en
sont pas moins dépositaires
de tout le pouvoir exécutif. Comment me fera-t-on jamais comprendre que
la partie qui n'existe
que par le tout, forme pourtant par rapport au tout un ordre
indépendant de lui? La Pairie en
Angleterre, attendu qu'elle est héréditaire, forme je l'avoue, un ordre
existant par lui-même.
Mais en Pologne ôtez l'ordre Equestre, il n'y a plus de Sénat, puisque
nul ne peut être Sénateur
s'il n'est premiérement noble Polonois. De même il n'y a plus de Roi,
puisque c'est l'ordre
Equestre qui le nomme, & que le Roi ne peut rien sans lui: mais
ôtez le Sénat & le Roi, l'ordre
Equestre & par lui l'Etat & le Souverain demeurent en leur
entier; & dès demain s'il lui plaît, il
aura un Sénat & un Roi comme auparavant.
Mais pour
n'être pas un ordre dans l'Etat, il ne s'ensuit pas que le Sénat n'y
soit rien, & quand
il n'auroit pas en Corps le dépôt des loix, ses membres indépendamment
de l'autorité du
Corps, ne le seroient pas moins de la puissance législative, & ce
seroit leur ôter le droit qu'ils
tiennent de leur naissance que de les empêcher d'y voter en pleine
Diete toutes les fois qu'il s'agit
de faire ou de révoquer des loix: mais ce n'est plus alors comme
sénateurs qu'ils votent, c'est
simplement comme citoyens. Si-tôt que la puissance législative parle,
[445] tout rentre dans
l'égalité; toute autre autorité se tait devant elle; sa voix est la
voix de Dieu sur la terre. Le Roi
même qui préside à la Diete, n'a pas alors, je le soutiens, le droit
d'y voter, s'il n'est noble
Polonois
On me dira
sans doute ici que je prouve trop, & que si les sénateurs n'ont pas
voix comme tels à
la Diete, ils ne doivent pas non plus l'avoir comme citoyens, puisque
les membres de l'ordre
Equestre n'y votent pas par eux-mêmes mais seulement par leurs
représentans, au nombre
desquels les sénateurs ne sont pas. Et pourquoi voteroient-ils comme
particuliers dans la Diete,
puisqu'aucun autre noble, s'il n'est nonce, n'y peut voter? Cette
objection me paroît solide dans
l'état présent des choses; mais quand les changemens projetés seront
faits, elle ne le sera plus,
parce qu'alors les sénateurs eux-mêmes seront des représentans
perpétuels de la nation, mais
qui ne pourront agir en matiere de législation qu'avec le concours de
leurs collegues.
Qu'on ne
dise donc pas que le concours du Roi, du Sénat, & de l'ordre
Equestre est nécessaire
pour former une loi. Ce droit n'appartient qu'au seul ordre Equestre
dont les Sénateurs sont
membres comme les *[*W. mss. " les autres Nonces"] Nonces, mais où le
Sénat en Corps n'entre
pour rien. Telle est ou doit être en Pologne la loi de l'Etat: mais la
loi de la nature, cette loi
sainte, imprescriptible, qui parle au coeur de l'homme & à sa
raison, ne permet pas qu'on
resserre ainsi l'autorité législative & que les loix obligent
quiconque n'y a pas voté
personnellement comme les Nonces, ou du moins par ses représentans
comme le Corps de la
noblesse. On ne viole point impunément cette [446] loi sacrée, &
l'état de foiblesse où une si
grande nation se trouve réduite est l'ouvrage de cette barbarie féodale
qui fait retrancher du
Corps de l'Etat sa partie la plus nombreuse & quelquefois la plus
saine.
A Dieu ne
plaise que je croye avoir besoin de prouver ici ce qu'un peu de bon
sens & d'entrailles
suffisent pour faire sentir à tout le monde! Et d'où la Pologne
prétend-elle tirer la puissance &
les forces qu'elle étouffe à plaisir dans son sein? Nobles Polonois,
soyez plus; soyez hommes.
Alors seulement vous serez heureux & libres; mais ne vous flattez
jamais de l'être, tant que vous
tiendrez vos freres dans les fers.
Je sens la
difficulté du projet d'affranchir vos peuples. Ce que je crains n'est
pas seulement
l'intérêt mal-entendu, l'amour-propre & les préjugés des maîtres.
Cet obstacle vaincu, je
craindrois les vices & la lâcheté des serfs. La liberté est un
aliment de bon suc mais de forte
digestion; il faut des estomacs bien sains pour le supporter. Je ris de
ces peuples avilis qui se
laissant ameuter par des ligueurs, osent parler de liberté sans même en
avoir l'idée, &, le coeur
plein de tous les vices des esclaves, s'imaginent que pour être libres
il suffit d'être des mutins.
Fiere & sainte liberté! si ces pauvres gens pouvoient te connoître,
s'ils savoient à quel prix on
t'acquiert & te conserve, s'ils sentoient combien tes loix sont
plus austères que n'est dur le joug
des tyrans; leurs foibles ames, esclaves de passions qu'il faudroit
étouffer, te craindroient plus
cent fois que la servitude; ils te fuiroient avec effroi, comme un
fardeau prêt à les écraser.
Affranchir
les peuples de Pologne est une grande & belle [447] opération, mais
hardie,
périlleuse, & qu'il ne faut pas tenter inconsidérément. Parmi les
précautions à prendre, il en
est une indispensable & qui demande du tems. C'est avant toute
chose de rendre dignes de la
liberté & capables de la supporter les serfs qu'on veut affranchir.
J'exposerai ci-après un des
moyens qu'on peut employer pour cela. Il seroit téméraire à moi d'en
garantir le succès,
quoique je n'en doute pas. S'il est quelque meilleur moyen qu'on le
prenne. Mais quel qu'il soit,
songez que vos serfs sont des hommes comme vous, qu'ils ont en eux
l'étoffe pour devenir tout ce
que vous êtes: travaillez d'abord à la mettre en oeuvre, &
n'affranchissez leurs corps qu'après
avoir affranchi leurs ames. Sans ce préliminaire comptez que votre
opération réussira mal.
Moyens de
maintenir la constitution.
La
législation de Pologne a été faite successivement de pieces & de
morceaux, comme toutes
celles de l'Europe. A mesure qu'on voyoit un abus, on faisoit une loi
pour y remédier. De cette
loi naissoient d'autres abus qu'il faloit corriger encore. Cette
maniere d'opérer n'a point de fin,
& mene au plus terrible de tous les abus, qui est d'énerver toutes
les loix à force de les
multiplier.
L'affoiblissement
de la législation s'est fait en Pologne d'une manière bien
particulière, &
peut-être unique. C'est qu'elle a [448] perdu sa force sans avoir été
subjuguée par la puissance
exécutive. En ce moment encore la puissance législative conserve toute
son autorité; elle est
dans l'inaction, mais sans rien voir au-dessus d'elle. La Diete est
aussi souveraine qu'elle l'étoit
lors de son établissement. Cependant elle est sans force; rien ne la
domine, mais rien ne lui
obéit. Cet état est remarquable & mérite réflexion.
Qu'est-ce
qui a conservé jusqu'ici l'autorité législative ? C'est la présence
continuelle du
législateur. C'est la fréquence des Dietes, c'est le fréquent
renouvellement des Nonces qui ont
maintenu la République. L'Angleterre qui jouit du premier de ces
avantages a perdu sa liberté
pour avoir négligé l'autre. Le même Parlement dure si longtems que la
Cour, qui s'épuiseroit à
l'acheter tous les ans trouve son compte à l'acheter pour sept, &
n'y manque pas. Première
leçon pour vous.
Un second
moyen par lequel la puissance législative s'est conservée en Pologne
est
premiérement le partage de la puissance exécutive, qui a empêché ses
dépositaires d'agir de
concert pour l'opprimer, & en second lieu le passage fréquent de
cette même puissance
exécutives par différentes mains, ce qui a empêché tout systême suivi
d'usurpation. Chaque
Roi faisoit dans le cours de son règne quelques pas vers la puissance
arbitraire. Mais l'élection
de son successeur forçoit celui-ci de rétrograder au lieu de
poursuivre, & les Rois au
commencement de chaque regne étoient contraints par les pacte conventa
de partir tous du
même point. De sorte que malgré la pente habituelle vers le despotisme
, il n'y avoit aucun
progrès réel.
[449] Il en
étoit de même des Ministres & grands Officiers. Tous indépendans,
& du Sénat &
les uns des autres, avoient dans leurs départemens respectifs une
autorité sans bornes: mais
outre que ces places se balançoient mutuellement, en ne se perpétuant
pas dans les mêmes
familles elles n'y portoient aucune force absolue, & tout le
pouvoir, même usurpé, retournoit
toujours à sa source. Il n'en eût pas été de même si toute la puissance
exécutive eût été soit
dans un seul Corps comme le Sénat, soit dans une famille par l'hérédité
de la couronne. Cette
famille ou ce Corps auroient probablement opprimé tôt ou tard la
puissance législative, &
par-là mis les Polonois sous le joug que portent toutes les nations,
& dont eux seuls sont encore
exempts; car je ne compte déjà plus la Suede. Deuxieme leçon.
Voilà
l'avantage. Il est grand sans doute; mais voici l'inconvénient qui
n'est guere moindre. La
puissance exécutive partagée entre plusieurs individus manque
d'harmonie entre ses parties, &
cause un tiraillement continuel incompatible avec le bon ordre. Chaque
dépositaire d'une partie
de cette puissance se met en vertu de cette partie à tous égards
au-dessus des magistrats & des
loix. Il reconnoît à la vérité l'autorité de la Diete; mais ne
reconnoissant que celle-là, quand la
Diete est dissoute il n'en reconnoît plus du tout; il méprise les
tribunaux & brave leurs
jugemens. Ce sont autant de petits despotes qui, sans usurper
précisément l'autorité
souveraine, ne laissent pas d'opprimer en détail les citoyens, &
donnent l'exemple funeste & trop
suivi de violer sans scrupule & sans crainte les droits & la
liberté des particuliers.
[450] Je
crois que voilà la premiere & principale cause de l'anarchie qui
regne dans l'Etat. Pour ôter cette cause, je ne vois qu'un moyen: ce
n'est pas d'armer les tribunaux particuliers de la
force publique contre ces petits tyrans ; car cette force, tantôt mal
administrée & tantôt
surmontée par une force supérieure pourroit exciter des troubles &
des désordres capables
d'aller par degrés jusqu'aux guerres civiles: mais c'est d'armer de
toute la force exécutive un
Corps respectable & permanent tel que le Sénat, capable, par sa
consistance & par son autorité
de contenir dans leur devoir les Magnats tentés de s'en écarter. Ce
moyen me paroît efficace, &
le seroit certainement; mais le danger en seroit terrible &
très-difficile à éviter.*[*W. mss. "et,
dans leur devoir, très difficile à éviter."] Car, comme on peut voir
dans le Contrat Social, tout
Corps dépositaire de la puissance exécutive tend fortement &
continuellement à subjuguer la
puissance législative, & y parvient tôt ou tard.
Pour parer
cet inconvéniens on vous propose de partager le Sénat en plusieurs
conseils ou
départemens présidés chacun par le ministre chargé de ce département,
lequel Ministre ainsi
que les membres de chaque Conseil changeroit au bout d'un tems fixé
& rouleroit avec ceux des
autres départements. Cette idée peut être bonne; c'étoit celle de
l'Abbé de Saint-Pierre, & il l'a
bien développée dans sa Polysynodie. La puissance exécutive
ainsi divisée & passagere sera
plus subordonnée à la législative, & les diverses parties de
l'administration seront plus
approfondies & mieux traitées séparément. Ne comptez pourtant pas
trop sur ce moyen: si elles
sont toujours séparées elles manqueront de concert, & bientôt, se
contrecarrant mutuellement,
elles useront [451] presque toutes leurs forces les unes contre les
autres, jusqu'à ce qu'une
d'entr'elles ait pris l'ascendant & les domine toutes: ou bien si
elles s'accordent & se concertent
elles ne feront réellement qu'un même Corps & n'auront qu'un même
esprit, comme les
chambres d'un Parlement; & de toutes manieres je tiens pour
impossible que l'indépendance &
l'équilibre se maintiennent si bien entr'elles, qu'il n'en résulte pu
toujours un centre ou foyer
d'administration où toutes les forces particulieres se réuniront
toujours pour opprimer le
Souverain. Dans presque toutes nos Républiques les conseils sont ainsi
distribués en
départemens qui dans leur origine étoient indépendans les une des
autres, & qui bientôt ont
cessé de l'être.
L'invention
de cette division par chambres ou départemens est moderne. Les anciens
qui
savoient mieux que nous comment se maintient la liberté ne connurent
point cet expédient. Le
Sénat de Rome gouvernoit la moitié du monde connu, & n'avoit pas
même l'idée de ces
partages. Ce Sénat, cependant, ne parvint jamais à opprimer la
puissance législative, quoique
les Sénateurs fussent à vie. Mais les loix avoient des Censeurs, le
peuple avoit des Tribuns, & le
Sénat n'élisoit, pas les Consuls.
Pour que
l'administration soit forte bonne & marche bien à son but, toute la
puissance exécutive
doit être dans les mêmes mains: mais il ne suffit pas que ces mains
changent; il faut qu'elles
n'agissent, s'il est possible, que sous les yeux du législateur, &
que ce soit lui qui les guide. Voilà
le vrai secret pour qu'elles n'usurpent pas son autorité.
Tant que les
Etats s'assembleront & que les Nonces changeront [452] fréquemment,
il sera
difficile que le Sénat ou le Roi oppriment ou usurpent l'autorité
législative. Il est remarquable
que jusqu'ici les Rois n'oient pas tenté de rendre les Dietes plus
rares, quoiqu'ils ne fussent pas
forcés comme ceux d'Angleterre, à les assembler fréquemment sous peine
de manquer d'argent.
Il faut, ou que les choses se soient toujours trouvées dans un état de
crise qui ait rendu
l'autorité royale insuffisante pour y pourvoir, ou que les Rois se
soient assurés par leurs brigues
dans les Diétines, d'avoir toujours la pluralité des Nonces à leur
disposition, ou qu'à la faveur
du liberum veto ils aient été sûrs d'arrêter toujours les
délibérations qui pouvoient leur
déplaire & de dissoudre les Dietes à leur volonté. Quand tous ces
motifs ne subsisteront plus, on
doit s'attendre que le Roi, ou le Sénat, ou tous les deux ensemble
feront de grands efforts. pour
se délivrer des Dietes, & les rendre aussi rares qu'il se pourra.
Voilà ce qu'il faut sur-tout
prévenir & empêcher. Le moyen proposé est le seul, il est simple
& ne peut manquer d'être
efficace: il est bien singulier qu'avant le Contrat Social, où je le
donne, personne ne s'en fût
avisé!
Un des plus
grande inconvéniens des grands Etats, celui de tous qui y rend la
liberté le plus
difficile à conserver est que la puissance législative ne peut s'y
montrer elle-même, & ne peut
agir que par députation. Cela a son mal & son bien, mais le mal
l'emporte. Le législateur en
Corps est impossible à corrompre, mais facile à tromper. Ses
représentans sont difficilement
trompés mais aisément corrompus, & il arrive rarement qu'ils ne le
soient pas. Vous avez sous
les yeux l'exemple du Parlement d'Angleterre, & par le liberum[453]
veto, celui de votre propre
Nation. Or on eut éclairer celui qui s'abuse, mais comment retenir
celui qui se vend ? Sans être
instruit des affaires de Pologne, je parierois tout au monde qu'il y a
plus de lumieres dans la
Diete & plus de vertu dans les Diétines.
Je vois deux
moyens de prévenir ce mal terrible de la corruption, qui de l'organe de
la liberté
fait l'instrument de la servitude.
Le premier
est, comme j'ai déjà dit, la fréquence des Dietes, qui changeant
souvent les
représentans rend leur séduction plus coûteuse & plus difficile.
Sur ce point votre constitution
vaut mieux que celle de la Grande-Bretagne, & quand on aura ôté ou
modifié le liberum veto, je
n'y vois aucun autre changement à faire, si ce n'est d'ajouter quelques
difficultés à l'envoi des
mêmes Nonces à deux Dietes consécutives, & d'empêcher qu'ils ne
soient élus un grand
nombre de fois. Je reviendrai ci-après sur cet article.
Le second
moyen est d'assujettir les représentans à suivre exactement leurs
instructions & à
rendre un compte sévere *[*W. mss. "exact"] à leurs constituanes de
leur conduite à la Diete.
Là-dessus je ne puisqu'admirer la négligence, l'incurie, & j'ose
dire la stupidité, de la nation
Angloise, qui après avoir armé ses députés de la suprême puissance, n'y
ajoute aucun frein
pour régler l'usage qu'ils en pourront faire pendant sept ans entiers
que dure leur commission.
Je vois que
les Polonois ne sentent pas assez l'importance de leurs Diétines, ni
tout ce qu'ils leur
doivent, ni tout ce qu'ils peuvent en obtenir, en étendant leur
autorité & en leur donnant [454]
une forme plus réguliere. Pour moi, je suis convaincu que si les
confédérations ont sauvé la
patrie, ce sont les Diétines qui l'ont conservée, & que c'est-là
qu'est le vrai Palladium de la
liberté.
Les
instructions des Nonces doivent être dressées avec grand soin tant sur
les articles annoncés
dans les universaux que sur les autres besoins présens de l'Etat ou de
la province, & cela par une
commission, présidée si l'on veut, par le Maréchal de la Diétine, mais
composée au reste de
membres choisis à la pluralité des voix, & la noblesse ne doit
point se séparer que ces
instructions n'aient été lues discutées & consenties en pleine
assemblée. Outre l'original de ces
instructions remis aux Nonces avec leurs pouvoirs, il en doit rester un
double signé d'eux dans
les registres de la Diétine. C'est sur ces instructions qu'ils doivent
à leur retour rendre compte
de leur conduite aux Diétines de relation qu'il faut absolument
rétablir, & c'est sur ce compte
rendu qu'ils doivent être ou exclus de toute autre nonciature
subséquente, ou déclarés derechef
admissibles, quand ils auront suivi leurs instructions à la
satisfaction de leurs constituans. Cet
examen est de la derniere importance. On n'y sauroit donner trop
d'attention ni en marquer
l'effet avec trop de soin. Il faut qu'à chaque mot que le Nonce dit à
la Diete, à chaque
démarche qu'il fait il se voye d'avance sous les yeux de ses
constituans, & qu'il sente l'influence
qu'aura leur jugement tant sur ses projets d'avancement que sur
l'estime de ses compatriotes
indispensable pour leur exécution: car enfin, ce n'est pas pour y dire
leur sentiment particulier,
mais pour y déclarer les volontés de la Nation [455] qu'elle envoye des
Nonces à la Diete. Ce
frein est absolument nécessaire pour les contenir dans leur devoir
& prévenir toute corruption,
de quelque part qu'elle vienne. Quoiqu'on en puisse dire, je ne vois
aucun inconvéniens à cette
gêne, puisque la chambre des Nonces n'ayant ou ne devant avoir aucune
part au détail de
l'administration, ne peut jamais avoir à traiter aucune matiere
imprévue: d'ailleurs pourvu
qu'un Nonce ne fasse rien de contraire à l'expresse volonté de ses
constituans, ils ne lui feroient
pas un crime d'avoir opiné en bon citoyen sur une matiere qu'ils
n'auroient pas prévue, & sur
laquelle ils n'auroient rien déterminé. J'ajoute enfin que quand il y
auroit en effet quelque
inconvénient à tenir ainsi les Nonces asservis à leurs instructions, il
n'y auroit point encore à
balancer vis-à-vis l'avantage immense que la loi ne soit jamais que
l'expression réelle des
volontés de la Nation.
Mais aussi,
ces précautions prises, il ne doit jamais y avoir conflit de
juridiction entre la Diete &
les Diétines, & quand une loi a été portée en pleine Diete je
n'accorde pas même à celles-ci
droit de protestation. Qu'elles punissent leurs Nonces, que s'il le
faut elles leur fassent même
couper la tête quand ils ont prévariqué; mais qu'elles obéissent
pleinement, toujours, sans
exception, sans protestation, qu'elles portent comme il est juste la
peine de leur mauvais choix;
sauf à faire à la prochaine Diete, si elles le jugent à propos, des
représentations aussi vives qu'il
leur plaira.
Les Dietes
étant fréquentes ont moins besoin d'être longues, & six semaines de
durée me
paroissent bien suffisantes pour les besoins ordinaires de l'Etat. Mais
il est contradictoire [456]
que l'autorité souveraine se donne des entraves à elle-même, sur-tout
quand elle est
immédiatement entre les mains de la nation. Que cette durée des Dietes
ordinaires continue
d'être fixée à six semaines, à la bonne heure. Mais il dépendra
toujours de l'assemblée de
prolonger ce terme par une délibération expresse, lorsque les affaires
le demanderont. Car
enfin, si la Diete qui par sa nature est au-dessus de la loi, dit; Je
veux rester, qui est-ce qui lui
dira; Je ne veux pas que tu restes? Il n'y a que le seul cas
qu'une Diete voulût durer plus de deux
ans qu'elle ne le pourroit pas; ses pouvoirs alors finiroient, &
ceux d'une autre Diete
commenceroient avec la troisieme année. La Diete, qui peut tout, peut
sans contredit prescrire
un plus long intervalle entre les Dietes: mais cette nouvelle loi ne
pourroit regarder que les Dietes
subséquentes, & celle qui la porte n'en peut profiter. Les
principes dont ces regles se déduisent
sont établis dans le Contrat Social.
A l'égard
des Dietes extraordinaires, le bon ordre exige en effet qu'elles soient
rares, &
convoquées uniquement pour d'urgentes nécessités. Quand le Roi les juge
telles, il doit je
l'avoue, en être cru; mais ces nécessités pourroient exister &
qu'il n'en convint pas; faut-il alors
que le Sénat en juge? Dans un Etat libre on doit prévoir tout ce qui
peut attaquer la liberté. Si
les confédérations restent, elles peuvent en certains cas suppléer les
Dietes extraordinaires:
mais si vous abolissez les confédérations, il faut un reglement pour
ces Dietes nécessairement.
Il me paroît
impossible que la loi puisse fixer raisonnablement la durée des Dietes
extraordinaires; puisqu'elle dépend [457] absolument de la nature des
affaires qui la font
convoquer. Pour l'ordinaire la célérité y est nécessaire; mais cette
célérité étant relative aux
matieres à traiter qui ne sont pas dans l'ordre des affaires courantes,
on ne peut rien statuer
là-dessus d'avance, & l'on pourroit se trouver en tel état qu'il
importeroit que la Diete restât
assemblée jusqu'à ce que cet état eût changé, ou que le tems des Dietes
ordinaires fît tomber
les pouvoirs de celle-là.
Pour ménager
le tems si précieux dans les Dietes, il faudroit tâcher d'ôter de ces
assemblées
les vaines discussions qui ne servent qu'à le faire perdre. Sans doute
il y faut, non-seulement de
la regle & de l'ordre, mais du cérémonial & de la majesté. Je
voudrois même qu'on donnât un
soin particulier à cet article, & qu'on sentît, par exemple, la
barbarie & l'horrible indécence de
voir l'appareil des armes profaner le sanctuaire des loix. Polonois,
êtes-vous plus guerriers que
n'étoient les Romains, & jamais dans les plus grands troubles de
leur République l'aspect d'un
glaive ne souilla les Comices ni le Sénat. Mais je voudrois aussi qu'en
s'attachant aux choses
importantes & nécessaires on évitât tout ce qui peut se faire
ailleurs également bien. Le Rugi,
par exemple, c'est-à-dire l'examen de la légitimité des Nonces est un
tems perdu dans la Diete:
non que cet examen ne soit en lui-même une chose importante, mais parce
qu'il peut se faire
aussi bien & mieux dans le lieu même où ils ont été élus, où ils
sont le plus connus, & où ils ont
tous leurs concurrents. C'est dans leur Palatinat même, c'est dans la
Diétine qui les députe que
la validité de leur élection peut être mieux constatée & [458] en
moins de tems, comme cela se
pratique pour les commissaires de Radom & les députés au tribunal.
Cela fait, la Diete doit les
admettre sans discussion sur le Laudum dont ils sont porteurs,
& cela non-seulement pour
prévenir les obstacles qui peuvent retarder l'élection du Maréchal,
mais sur-tout les intrigues
par lesquelles le Sénat ou le Roi pourroient gêner les élections &
chicaner les sujets qui leur
seroient désagréables. Ce qui vient de se passer à Londres est une
leçon pour les Polonois Je
sois bien que ce Wilkes n'est qu'un brouillon, mais par l'exemple de sa
réjection la planche est
faite, & désormois on n'admettra plus dans la chambre des Communes
que des sujets qui
conviennent à la Cour.
Il faudroit
commencer par donner plus d'attention au choix des membres qui ont voix
dans les
Diétines. On discerneroit par-là plus aisément ceux qui sont éligibles
pour la nonciature. Le
livre d'or de Venise est un modele à suivre, à cause des facilités
qu'il donne. Il seroit commode
& très-aisé de tenir dans chaque Grod un registre exact de tous les
nobles qui auroient aux
conditions requises entrée & voix aux Diétines. On les inscriroit
dans le registre de leur district à mesure qu'ils atteindroient l'âge
requis par les loix, & l'on rayeroit ceux qui devroient en être
exclus dès qu'ils tomberoient dans ce cas, en marquant la raison de
leur exclusion. Par ces
registres, auxquels il faudroit donner une forme bien authentique, on
distingueroit aisément,
tant les membres légitimes des Diétines que les sujets éligibles pour
la nonciature; & la
longueur des discussions seroit fort abrégée sur cet article.
[459] Une
meilleure police dans les Dietes & Diétines seroit assurément une
chose fort utile;
mais, je ne le redirai jamais trop, il ne faut pas vouloir à la fois
deux choses contradictoires. La
police est bonne, mais la liberté vaut mieux, & plus vous gênerez
la liberté par des formes, plus
ces formes fourniront de moyens à l'usurpation. Tous ceux dont vous
userez pour empêcher la
licence dans l'ordre législatif, quoique bons en eux-mêmes, seront tôt
ou tard employés pour
l'opprimer. C'est un grand mal que les longues & vaines harangues
qui font perdre un tems si
précieux, mais c'en est un bien plus grand qu'un bon citoyen n'ose
parler quand il a des choses
utiles à dire. Des qu'il n'y aura dans les Dietes que certaines bouches
qui s'ouvrent & qu'il leur
sera défendu de tout dire, elles ne diront bientôt plus que ce qui peut
plaire aux puissans.
Après les
changemens indispensables dans la nomination des emplois & dans la
distribution des
grâces, il y aura vraisemblablement & moins de vaines harangues
& moins de flagorneries
adressées au Roi sous cette forme. On pourroit cependant pour élaguer
un peu les tortillages &
les amphigouris, obliger tout harangueur à énoncer au commencement de
son discours la
proposition qu'il veut faire, &, après avoir déduit ses raisons, de
donner ses conclusions
sommaires, comme font les gens du Roi dans les tribunaux. Si cela
n'abrégeoit pas les discours,
cela contiendroit du moins ceux qui ne veulent parler que pour ne rien
dire, & faire consumer le
tems à ne rien faire.
Je ne sois
pas bien quelle est la forme établie dans les Dietes [460] pour donner
la sanction aux
loix; mais je sais que pour des raisons dites ci-devant, cette forme ne
doit pas être la même que
dans le Parlement de la Grande-Bretagne; que le Sénat de Pologne doit
avoir l'autorité
d'administration, non de législation, que dans toute cause législative,
les Sénateurs doivent
voter seulement comme membres de la Diete, non comme membres du Sénat,
& que les voix
doivent être comptées par tete également dans les deux chambres.
Peut-être l'usage du liberum
veto a-t-il empêché de faire cette distinction, mais elle sera très
nécessaire quand le liberum veto
sera ôté, & cela d'autant plus, que ce sera un avantage immense de
moins dans la chambre des
Nonces; car je ne suppose pas que les Sénateurs, bien moins les
Ministres aient jamais eu part à
ce droit. Le veto des Nonces Polonois représente celui des Tribuns du
peuple à Rome; or ils
n'exerçoient pas ce droit comme citoyens, mais comme représentans du
Peuple Romain. La
perte du liberum veton'est donc que pour la chambre des Nonces,
& le Corps du Sénat n'y
perdant rien, y gagne par conséquent.
Ceci posé,
je vois un défaut à corriger dans la Diete. C'est que le nombre des
Sénateurs égalant presque celui des Nonces, le Sénat a une trop grande
influence dans les délibérations &
peut aisément, par son crédit dans l'ordre Equestre, gagner le petit
nombre de voix dont il a
besoin pour être toujours prépondérant.
Je dis que
c'est un défaut; parce que le Sénat étant un Corps particulier dans
l'Etat, a
nécessairement des intérêts de Corps différens de ceux de la nation,
& qui même à certains
[461] égards y peuvent être contraires. Or la loi, qui n'est que
l'expression de la volonté
générale est bien le résultat de tous les intérêts particuliers
combinés, & balancés par leur
multitude; mais les intérêts de Corps faisant un poids trop
considérable romproient l'équilibre
& ne doivent pas y entrer collectivement. Chaque individu doit
avoir sa voix, nul Corps quel qu'il
soit n'en doit avoir une. Or si le Sénat avoit trop de poids dans la
Diete, non-seulement il y
porteroit son intérêt, mais il le rendroit prépondérant.
Un remede
naturel à ce défaut se présente de lui-même; c'est d'augmenter le
nombre des
Nonces; mais je craindrois que cela ne fît trop de mouvement dans
l'Etat & n'approchât trop du
tumulte démocratique. S'il faloit absolument changer la proportion, au
lieu d'augmenter le
nombre des Nonces, j'aimerois mieux diminuer le nombre des Sénateurs.
Et dans le fond, je ne
vois pas trop pourquoi, y ayant déjà un Palatin à la tête de chaque
province, il y faut encore de
grands Castellans. Mais ne perdons jamais de vue l'importante maxime de
ne rien changer sans
nécessité, ni pour retrancher ni pour ajouter.
Il vaut
mieux à mon avis, avoir un conseil moins nombreux & laisser plus de
liberté à ceux qui
le composent, que d'en augmenter le nombre & de gêner la liberté
dans les délibérations,
comme on est toujours forcé de faire quand ce nombre devient trop
grand: à quoi j'ajouterai,
s'il est permis de prévoir le bien ainsi que le mal, qu'il faut éviter
de rendre la Diete aussi
nombreuse qu'elle peut l'être, pour ne pas s'ôter le moyen d'y admettre
un jour sans confusion
de nouveaux [462] Députés, si jamais on en vient à l'annoblissement des
villes & à
l'affranchissement des serfs, comme il est à désirer pour la force
& le bonheur de la nation.
Cherchons
donc un moyen de remédier à ce défaut d'une autre maniere & avec le
moins de
changement qu'il se pourra.
Tous les
Sénateurs sont nommés par le Roi & conséquemment sont ses
créatures. De plus ils
sont à vie, & à ce titre ils forment un Corps indépendant & du
Roi & de l'ordre Equestre qui
comme je l'ai dit a son intérêt à part & doit tendre à
l'usurpation. Et l'on ne doit pas ici
m'accuser de contradiction parce que j'admets le Sénat comme un Corps
distinct dans la
République, quoique je ne l'admette pas comme un ordre composant de la
République: car cela
est fort différens.
Premierement,
il faut ôter au Roi la nomination du Sénat, non pas tant à cause du
pouvoir qu'il
conserve par-là sur les Sénateurs & qui peut n'être pas grand, que
par celui qu'il a sur tous
ceux qui aspirent à l'être & par eux sur le Corps entier de la
nation. Outre l'effet de ce
changement dans la constitution, il en résultera l'avantage inestimable
d'amortir parmi la
Noblesse l'esprit courtisan & d'y substituer l'esprit patriotique.
Je ne vois aucun inconvénient
que les Sénateurs soient nommés par la Diete, & j'y vois de grands
biens trop clairs pour avoir
besoin d'être détaillés. Cette nomination peut se faire tout-d'un-coup
dans la Diete, ou
premiérement dans les Diétines, par la présentation d'un certain nombre
de sujets pour chaque
place vacante dans leurs Palatinats respectifs. Entre ces élus la Diete
feroit son choix, ou bien
elle en éliroit un moindre nombre parmi lesquels on pourroit laisser
[463] encore au Roi le droit
de choisir: mais pour aller tout-d'un-coup au plus simple, pourquoi
chaque Palatin ne serait-il
pas élu définitivement dans la Diétine de sa province ? Quel
inconvénient a-t-on vu noître de
cette élection pour les Palatins de Polock de Witebsk, & pour le
Staroste de Samogitie, & quel
mal y auroit-il que le privilége de ces trois provinces devînt un droit
commun pour toutes? Ne
perdons pas de vue l'importance dont il est pour la Pologne de tourner
sa constitution vers la
forme fédérative, pour écarter autant qu'il est possible les maux
attachée à la grandeur, ou
plutôt à l'étendue, de l'Etat.
En second
lieu, si vous faites que les Sénateurs ne soient plus à vie vous
affoiblirez
considérablement l'intérêt de Corps qui tend à l'usurpation; mais cette
opération a ses
difficultés: premierement parce qu'il est dur à des hommes accoutumés à
manier les affaires
publiques de se voir réduits tout-d'un-coup à l'état privé sans avoir
démérité: secondement
parce que les places de Sénateurs sont unies à des titres de Palatins
& de Castellans & à
l'autorité locale qui y est attachée, & qu'il résulteroit du
désordre & des mécontentemens du
passage perpétuel de ces titres & de cette autorité d'un individu à
un autre. Enfin cette
amovibilité ne peut pas s'étendre aux Evêques, & ne doit peut-être
pas s'étendre aux
Ministres, dont les places exigeant des talens particuliers ne sont pas
toujours faciles à bien
remplir. Si les Evêques seuls étoient à vie l'autorité du clergé, déjà
trop grande, augmenteroit
considérablement, & il est important que cette autorité soit
balancée par des Sénateurs qui
soient à vie ainsi que les [464] Evêques, & qui ne craignent pas
plus qu'eux d'être déplacés.
Voici ce que
j'imaginerois pour remédier à ces divers inconvénients. Je voudrois que
les places
de Sénateurs du premier rang continuassent d'être à vie. Cela feroit,
en y comprenant outre les
Evêques & les Palatins tous les Castellans du premier rang
quatre-vingt-neuf Sénateurs
inamovibles.
Quant aux
Castellans du second rang, je les voudrois tous à tems, soit pour deux
ans, en faisant à chaque Diete une nouvelle élection, soit pour plus
long-tems s'il étoit jugé à propos; mais
toujours sortant de place à chaque terme, sauf à élire de nouveau ceux
que la Diete voudroit
continuer, ce que je permettrois un certain nombre de fois seulement,
selon le projet qu'on
trouvera ci-apres.
L'obstacle
des titres seroit foible, parce que ces titres ne donnant presque
d'autre fonction que de
siéger au Sénat pourroient être supprimés sans inconvénient, &
qu'au lieu du titre de
Castellans à bancs, ils pourroient porter simplement celui de Sénateurs
députés. Comme par la
réforme, le Sénat revêtu de la puissance exécutive seroit
perpétuellement assemblé dans un
certain nombre de ses membres, un nombre proportionnel de Sénateurs
députés seroient de
même tenus d'y assister toujours à tour de rôle, mais il ne s'agit pas
ici de ces sortes de détails.
Par ce
changement à peine sensible, ces Castellans ou Sénateurs députés
deviendroient
réellement autant de représentans de la Diete qui feroient contre-poids
au Corps du Sénat &
renforceroient l'ordre Equestre dans les assemblées de la nation; en
sorte que les Sénateurs à
vie quoique devenus [465] plus puissans, tant par l'abolition du veto
que par la diminution de la
puissance royale & de celle des Ministres fondue en partie dans
leur Corps, n'y pourroient
pourtant faire dominer l'esprit de ce Corps, & le Sénat, ainsi
mi-parti de membres à tems & de
membres à vie seroit aussi bien constitué qu'il est possible pour faire
un pouvoir intermédiaire
entre la chambre des Nonces & le Roi, ayant à la fois assez de
consistance pour régler
l'administration & assez de dépendance pour être soumis aux loix.
Cette opération me paroît
bonne, parce qu'elle est simple, & cependant d'un grand effet.
On propose
pour modérer les abus du veto, de ne plus compter les voix par tête de
Nonce mais
de les compter par Palatinats. On ne sauroit trop réfléchir sur ce
changement avant que de
l'adopter, quoiqu'il ait ses avantages & qu'il soit favorable à la
forme fédérative. Les voix
prises par masse & collectivement vont toujours moins directement à
l'intérêt commun que
prises ségrégativement par individu. Il arrivera très-souvent que parmi
les Nonces d'un
Palatinat, un d'entr'eux, dans leurs délibérations particulieres
prendra l'ascendant sur les
autres & déterminera pour son avis la pluralité, qu'il n'auroit pas
si chaque voix demeuroit
indépendante. Ainsi les corrupteurs auront moins à faire & sauront
mieux à qui s'adresser. De
plus, il vaut mieux que chaque Nonce ait à répondre pour lui seul à sa
Diétine, afin que nul ne
s'excuse sur les autres, quel'innocent & le coupable ne soient pas
confondus & que la justice
distributive soit mieux observée. Il se présente bien des raisons
contre cette forme qui
relâcheroit beaucoup le lien commun & pourroit à chaque Diete [466]
exposer l'Etat à se
diviser. En rendant les Nonces plus dépendans de leurs instructions
& de leurs constituans on
gagne à-peu-pres le même avantage sans aucun inconvénient. Ceci suppose
il est vrai que les
suffrages ne se donnent point par scrutin mais à haute voix, afin que
la conduite & l'opinion de
chaque Nonce à la Diete soient connues, & qu'il en réponde en son
propre & privé nom. Mais
cette matiere des suffrages étant une de celles que j'ai discutées avec
le plus de soin dans le
Contrat Social, il est superflu de me répéter ici.
Quant aux
élections, on trouvera peut-être d'abord quelque embarras à nommer à la
fois dans
chaque Diete tant de Sénateurs députés, & en général aux élections
d'un grand nombre sur un
plus grand nombre qui reviendront quelquefois dans le projet que j'ai à
proposer; mais, en
recourant pour cet article au scrutin l'on ôteroit aisément cet
embarras au moyen de cartons
imprimés & numérotés qu'on distribueroit aux Electeurs la veille de
l'élection, & qui
contiendroient les noms de tous les Candidats entre lesquels cette
élection doit être faite. Le
lendemain les Electeurs viendroient à la file rapporter dans une
corbeille tous leurs cartons,
après avoir marqué chacun dans le sien ceux qu'il élit ou ceux qu'il
exclut selon l'avis qui seroit
en tête des cartons. Le déchiffrement de ces mêmes cartons se feroit
tout de suite en présence
de l'assemblée par le secrétaire de la Diete assisté de deux autres
secrétaires ad actum nommés
sur-le-champ par le Maréchal dans le nombre des Nonces présens Par
cette méthode
l'opération deviendroit si courte & si simple que sans dispute
& sans bruit tout le Sénat se
rempliroit aisément dans une séance. [467] Il est vrai qu'il faudroit
encore une regle pour
déterminer la liste des Candidats; mais cet article aura sa place &
ne sera pas oublié.
Reste à
parler du Roi, qui préside à la Diete & qui doit être par sa place,
le suprême
administrateur des Loix.
Du Roi.
C'est un
grand mal que le chef d'une nation soit l'ennemi né de la liberté dont
il devroit être le
défenseur. Ce mal, à mon avis, n'est pas tellement inhérent à cette
place qu'on ne pût l'en
détacher, ou du moins l'amoindrir considérablement. Il n'y a point de
tentation sans espoir.
Rendez l'usurpation impossible à vos Rois, vous leur en ôterez la
fantaisie, & ils mettront à
vous bien gouverner & à vous défendre tous les efforts qu'ils font
maintenant pour vous
asservir. Les instituteurs de la Pologne, comme l'a remarqué M. le
Comte Wiehorski, ont bien
songé à ôter aux Rois les moyens de nuire mais non pas celui de
corrompre, & les graces dont
ils sont les distributeurs leur donnent abondamment ce moyen. La
difficulté est qu'en leur ôtant
cette distribution l'on paroît leur tout ôter: c'est pourtant ce qu'il
ne faut pas faire; car autant
vaudroit n'avoir point de Roi, & je crois impossible à un aussi
grand Etat que la Pologne de s'en
passer; c'est-à-dire, d'un chef suprême qui soit à vie. [468] Or à
moins que le chef d'une nation
ne soit tout-à-fait nul, & par conséquent inutile, il faut bien
qu'il puisse faire quelque chose, & si
peu qu'il fasse, il faut nécessairement que ce soit du bien ou du mal.
Maintenant
tout le Sénat est à la nomination du Roi: c'est trop. S'il n'a aucune
part à cette
nomination, ce n'est pas assez. Quoique la Pairie en Angleterre soit
aussi à la nomination du Roi
elle en est bien moins dépendante, parce que cette Pairie une fois
donnée est héréditaire, au
lieu que les Evêchés, Palatinats & Castellanies n'étant qu'à vie
retournent à la mort de chaque
titulaire à la nomination du Roi.
J'ai dit
comment il me paroît que cette nomination devroit se faire, savoir les
Palatins & grands
Castellans à vie & par leurs Diétines respectives. Les Castellans
du second rang à tems & par la
Diete. A l'égard des Evêques il me paroît difficile, à moins qu'on ne
les fasse élire par leurs
chapitres d'en ôter la nomination au Roi, & je crois qu'on peut la
lui laisser, excepté toutefois
celle de l'Archevêque de Gnesne qui appartient naturellement à la
Diete; à moins qu'on n'en
sépare la Primatie, dont elle seule doit disposer. Quant aux Ministres,
sur-tout les grands
généraux & grands trésoriers, quoique leur puissance qui fait
contre-poids à celle du Roi doive être diminuée en proportion de la
sienne, il ne me paroît pas prudent de laisser au Roi le droit
de remplir ces places par ses créatures, & je voudrois au moins
qu'il n'eût que le choix sur un
petit nombre de sujets présentés par la Diete. Je conviens que ne
pouvant plus ôter ces places
après les avoir données, il ne peut plus compter absolument sur ceux
qui les remplissent: [469]
mais c'est assez du pouvoir qu'elles lui donnent sur les aspirans,
sinon pour le mettre en état de
changer la face du Gouvernement du moins pour lui en laisser
l'espérance, & c'est sur-tout cette
espérance qu'il importe de lui ôter à tout prix.
Pour le
grand Chancelier, il doit ce me semble être de nomination royale. Les
Rois sont les
juges-nés de leurs peuples; c'est pour cette fonction, quoiqu'ils
l'aient tous abandonnée, qu'ils
ont été établis; elle ne peut leur être ôtée; & quand ils ne
veulent pas la remplir eux-mêmes,
la nomination de leurs substituts en cette partie est de leur droit,
parce que c'est toujours à eux
de répondre des jugemens qui se rendent en leur nom. La nation peut, il
est vrai, leur donner
des assesseurs, & le doit lorsqu'ils ne jugent pas eux-mêmes: ainsi
le tribunal de la Couronne, où
préside, non le Roi, mais le grand Chancelier est sous l'inspection de
la nation, & c'est avec
raison que les Diétines en nomment les autres membres. Si le Roi
jugeoit en personne, j'estime
qu'il auroit le droit de juger seul. En tout état de cause son intérêt
seroit toujours d'être juste,
& jamais des jugemens iniques ne furent une bonne voie pour
parvenir à l'usurpation.
A l'égard
des autres dignités, tant de la Couronne que des Palatinats, qui ne
sont que des titres
honorifiques & donnent plus d'éclat que de crédit, on ne peut mieux
faire que de lui en laisser la
pleine disposition; qu'il puisse honorer le mérite & flatter la
vanité, mais qu'il ne puisse
conférer la puissance.
La majesté
du Trône doit être entretenue avec splendeur: mais il importe que de
toute la
dépense nécessaire à cet effet [470] on en laisse faire au Roi le moins
qu'il est possible. Il seroit à désirer que tous les officiers du Roi
fument aux gages de la République & non pas aux siens,
& qu'on réduisît en même rapport tous les revenus royaux, afin de
diminuer autant qu'il se
peut le maniement des deniers par les mains du Roi.
On a proposé
de rendre la Couronne héréditaire. Assurez-vous qu'au moment que cette
loi sera
portée la Pologne peut dire adieu pour jamais à sa liberté. On pense y
pourvoir suffisamment
en bornant la puissance royale. On ne voit pas que ces bornes posées
par les loix seront franchies à troit de tems par des usurpations
graduelles, & qu'un systême adopté & suivi sans
interruption par une famille royale doit l'emporter à la longue sur une
législation qui par sa
nature tend sans cesse au relâchement. Si le Roi ne peut corrompre les
Grands par des grâces, il
peut toujours les corrompre par des promesses dont ses successeurs sont
garans; & comme les
plans formés par la famille royale se perpétuent avec elle, on prendra
bien plus de confiance en
ses engagemens & l'on comptera bien plus sur leur accomplissement
que quand la Couronne élective montre la fin des projets du Monarque
avec celle de sa vie. La Pologne est libre parce
que chaque regne est précédé d'un intervalle où la nation, rentrée dans
tous ses droits &
reprenant une vigueur nouvelle coupe le progres des abus & des
usurpations, où la législation se
remonte & reprend son premier ressort. Que deviendront les Pacta
conventa l'égide de la
Pologne, quand une famille établie sur le trône à perpétuité le
remplira sans intervalle, & ne
laissera à la nation, entre la mort du pere & le couronnement du
[471] fils qu'une vaine ombre
de liberté sans effet, qu'anéantira bientôt la simagrée du serment fait
par tous les Rois à leur
sacre & par tous oublié pour jamais l'instant d'apres? Vous avez vu
le Dannemark, vous voyez
l'Angleterre, & vous allez voir la Suede: profitez de ces exemples
pour apprendre une fois pour
toutes que, quelques précautions qu'on puisse entasser, hérédité dans
le trône & liberté dans
la nation seront à jamais des choses incompatibles.
Les Polonois
ont toujours eu du penchant à transmettre la Couronne du pere au fils,
ou au plus
proche par voie d'héritage quoique toujours par droit *[*W. mss.
"usage" ] d'élection. Cette
inclination, s'ils continuent à la suivre les menera tôt ou tard au
malheur de rendre la Couronne
héréditaire, & il ne faut pas qu'ils esperent lutter aussi
long-tems de cette maniere contre la
puissance royale que les membres de l'Empire Germanique ont lutté
contre celle de l'Empereur;
parce que la Pologne n'a point en elle-même de contre-poids suffisant
pour maintenir un Roi
héréditaire dans la subordination légale. Malgré la puissance de
plusieurs membres de
l'Empire, sans l'élection accidentelle de Charles VII, les
capitulations impériales ne seroient
déjà plus qu'un vain formulaire comme elles l'étoient au commencement
de ce siecle; & les
pacta conventa deviendront bien plus vains encore, quand la famille
royale aura eu le tems de
s'affermir & de mettre toutes les autres au-dessous d'elle. Pour
dire en un mot mon sentiment
sur cet article, je pense qu'une Couronne élective avec le plus absolu
pouvoir vaudroit encore
mieux pour la Pologne qu'une Couronne héréditaire avec un pouvoir
presque nul.
[472] Au
lieu de cette fatale loi qui rendroit la Couronne héréditaire j'en
proposerois une bien
contraire, qui, si elle étoit admise, maintiendroit la liberté de la
Pologne. Ce seroit d'ordonner
par une loi fondamentale que jamais la Couronne ne passeroit du pere au
fils & que tout fils d'un
Roi de Pologne seroit pour toujours exclu du trône. Je dis que je
proposerois cette loi si elle étoit
nécessaire: mais occupé d'un projet qui feroit le même effet sans elle,
je renvoie à sa place
l'explication de ce projet, & supposant que par son effet les fils
seront exclus du trône de leur
pere, au moins immédiatement, je crois voir que la liberté bien assurée
ne sera pas le seul
avantage qui résultera de cette exclusion. Il en naîtra un autre encore
très-considérable; c'est
en ôtant tout espoir aux Rois d'usurper & transmettre à leurs
enfans un pouvoir arbitraire, de
porter toute leur activité vers la gloire & la prospérité de
l'Etat, la seule voie qui reste ouverte à leur ambition. C'est ainsi
que le chef de la nation en deviendra, non plus l'ennemi-né, mais le
premier citoyen. C'est ainsi qu'il fera sa grande affaire d'illustrer
son regne par des établissemens utiles qui le rendent cher à son
peuple, respectable à ses voisins, qui fassent
bénir après lui sa mémoire, & c'est ainsi que, hors les moyens de
nuire & de séduire qu'il ne
faut jamais lui laisser, il conviendra d'augmenter sa puissance en tout
ce qui peut concourir au
bien public. Il aura peu de force immédiate & directe pour agir par
lui-même, mais il aura
beaucoup d'autorité, de surveillance & d'inspection pour contenir
chacun dans son devoir, &
pour diriger le Gouvernement à son véritable but. La présidence de la
[473] Diete, du Sénat &
de tous les Corps, un sévere examen de la conduite de tous les gens en
place, un grand soin de
maintenir la justice & l'intégrité dans tous les tribunaux , de
conserver l'ordre & la tranquillité
dans l'Etat, de lui donner une bonne assiette au-dehors, le
commandement des armées en tems
de guerre, les établissemens utiles en tems de paix, sont des devoirs
qui tiennent
particulierement à son office de Roi, & qui l'occuperont assez s'il
veut les remplir par lui-même;
car les détails de l'administration étant confiés à des Ministres
établis pour cela, ce doit être
un crime à un Roi de Pologne de confier aucune partie de la sienne à
des favoris. Qu'il fasse son
métier en personne ou qu'il y renonce. Article important sur lequel la
nation ne doit jamais se
relâcher.
C'est sur de
semblables principes qu'il faut établir l'équilibre & la
pondération des pouvoirs
qui composent la législation & l'administration. Ces pouvoirs, dans
les mains de leurs
dépositaires & dans la meilleure proportion possible devroient être
en raison directe de leur
nombre & inverse du tems qu'ils restent en place. Les parties
composantes de la Diete suivront
d'assez prés ce meilleur rapport. La chambre des Nonces, la plus
nombreuse sera aussi la plus
puissante, mais tous ses membres changeront fréquemment. Le Sénat moins
nombreux aura
une moindre part à la législation, mais une plus grande à la puissance
exécutive, & ses
membres participant à la constitution des deux extrêmes seront partie à
tems & partie à vie
comme il convient à un Corps intermédiaire. Le Roi qui préside à tout
continuera d'être à vie,
& son pouvoir toujours très-grand pour l'inspection sera borné par
la [474] chambre des
Nonces quant à la législation, & par le Sénat quant à
l'administration. Mais pour maintenir
l'égalité principe de la constitution rien n'y doit être héréditaire
que la noblesse. Si la
Couronne étoit héréditaire, il faudroit pour conserver l'équilibre, que
la Pairie ou l'ordre
Sénatorial le fût aussi comme en Angleterre. Alors l'ordre Equestre
abaissé perdroit son
pouvoir, la chambre des Nonces n'ayant pas comme celle des Communes
celui d'ouvrir & fermer
tous les ans le trésor public, & la constitution Polonoise seroit
renversée de fond en comble.
Causes
particulieres de l'Anarchie.
La Diete
bien proportionnée & bien pondérée ainsi dans toutes ses parties,
sera la source d'une
bonne législation & d'un bon Gouvernement. Mais il faut pour cela
que ses ordres soient
respectés & suivis. Le mépris des loix, & l'anarchie où la
Pologne a vécu jusqu'ici ont des
causes faciles à voir. J'en ai déjà ci-devant marqué la principale
& j'en ai indiqué le remede.
Les autres causes concourantes sont: 1̊.° le liberum veto,2°̊.
les confédérations, & 3̊°. l'abus
qu'ont fait les particuliers du droit qu'on leur a laissé d'avoir des
gens de guerre à leur service.
Ce dernier
abus est tel que si l'on ne commence pas par l'ôter, toutes les autres
réformes sont
inutiles. Tant que les [475] particuliers auront le pouvoir de résister
à la force exécutive, *[*W.
mss. "La force publique" ] ils croiront en avoir le droit, & tant
qu'ils auront entr'eux de petites
guerres, comment veut-on que l'Etat soit en paix ? J'avoue que les
places fortes ont besoin de
gardes; mais pourquoi faut-il des places qui sont fortes seulement
contre les citoyens, & foibles
contre l'ennemi? J'ai peur que cette réforme ne souffre des
difficultés; cependant je ne crois pas
impossible de les vaincre , & pour peu qu'un citoyen puissant soit
raisonnable, il consentira sans
peine à n'avoir plus à lui de gens de guerre, quand aucun autre n'en
aura.
J'ai dessein
de parler ci-après des établissemens militaires; ainsi je renvoie à cet
article ce que
j'aurois à dire dans celui-ci.
Le liberum
veto n'est pas un droit vicieux en lui-même, mais si-tôt qu'il
passe sa borne il devient
le plus dangereux des abus: il étoit le garant de la liberté publique;
il n'est plus que l'instrument
de l'oppression. Il ne reste, pour ôter cet abus funeste que d'en
détruire la cause tout-à-fait.
Mais il est dans le coeur de l'homme de tenir aux privileges
individuels plus qu'à des avantages
plus grands & plus généraux. Il n'y a qu'un patriotisme éclairé par
l'expérience qui puisse
apprendre à sacrifier à de plus grands biens un droit brillant devenu
pernicieux par son abus,
& dont cet abus est désormois inséparable. Tous les Polonois
doivent sentir vivement les maux
que leur a fait souffrir ce malheureux droit. S'ils aiment l'ordre
& la paix, ils n'ont aucun moyen
d'établir chez eux l'un & l'autre, tant qu'ils y laisseront
subsister ce droit, bon dans la formation
du Corps politique ou quand il a toute sa perfection, [476] mais
absurde & funeste tant qu'il
reste des changemens à faire, & il est impossible qu'il n'en reste
pas toujours, sur-tout dans un
grand Etat entouré de voisins puissans & ambitieux.
Le
liberum
veto seroit moins déraisonnable s'il tomboit uniquement sur les
points fondamentaux
de la constitution: mais qu'il ait lieu généralement dans toutes les
délibérations des Dietes, c'est
ce qui ne peut s'admettre en aucune façon. C'est un vice dans la
constitution Polonoise que la
législation & l'administration n'y soient pas assez distinguées,
& que la Diete exerçant le
pouvoir législatif y mêle des parties d'administration, fasse
indifféremment des actes de
souveraineté & de Gouvernement, souvent même des actes mixtes par
lesquels ses membres sont
magistrats & législateurs tout à la fois.
Les
changemens proposés tendent à mieux distinguer ces deux pouvoirs, &
par-là même à
mieux marquer les bornes du liberum
veto. Car je ne crois pas qu'il
soit jamais tombé dans
l'esprit de personne de l'étendre aux matieres de pure administration,
ce qui seroit anéantir
l'autorité civile & tout le Gouvernement.
Par le droit
naturel des sociétés l'unanimité a été requise pour la formation du
Corps politique
& pour les loix fondamentales qui tiennent à son existence, telles
par exemple que la premiere
corrigée la cinquieme, la neuvieme & l'onzieme marquées dans la
Pseudo-Diete de 1768. Or,
l'unanimité requise pour l'établissement de ces loix doit l'être de
même pour leur abrogation.
Ainsi voilà des points sur lesquels le liberum [477] veto peut
continuer de subsister, & puisqu'il
ne s'agit pas de le détruire totalement, les Polonois qui sans beaucoup
de murmure ont vu
resserrer ce droit par la Diete de 1768, devront sans peine le voir
réduire & limiter dans une
Diete plus libre & plus légitime.
Il faut bien
peser & bien méditer les points capitaux qu'on établira comme loix
fondamentales,
& l'on fera porter sur ces points seulement la force du liberum
veto. De cette maniere on rendra
la constitution solide & ces loix irrévocables autant qu'elles
peuvent l'être: car il est contre la
nature du Corps politique de s'imposer des loix qu'il ne puisse
révoquer; mais il n'est ni contre
la nature ni contre la raison qu'il ne puisse révoquer ces loix qu'avec
la même solemnité qu'il
mit à les établir. Voilà toute la chaîne qu'il peut se donner pour
l'avenir. C'en est assez & pour
affermir la constitution & pour contenter l'amour des Polonois pour
le liberum veto, sans
s'exposer dans la suite aux abus qu'il a fait naître.
Quant à ces
multitudes d'articles qu'on a mis ridiculement au nombre des loix
fondamentales &
qui font seulement le Corps de la législation, de même que tous ceux
qu'on range sous le titre de
matieres d'Etat, ils sont sujets par la vicissitude des choses à des
variations indispensables qui ne
permettent pas d'y requérir l'unanimité. Il est encore absurde que dans
quelque cas que ce
puisse être un membre de la Diete en puisse arrêter l'activité, &
que la retraite ou la
protestation d'un Nonce ou de plusieurs puisse dissoudre l'assemblée
& casser ainsi l'autorité
souveraine. Il faut abolir ce droit barbare & décerner peine
capitale contre quiconque seroit
tenté [478] de s'en prévaloir. S'il y avoit des cas de protestation
contre la Diete, ce qui ne peut être tant qu'elle sera libre &
complete, ce seroit aux Palatinats & Diétines que ce droit pourroit
être conféré, mais jamais à des Nonces qui comme membres de la Diete ne
doivent avoir sur
elle aucun degré d'autorité ni récuser ses décisions.
Entre le
veto qui est la plus grande force individuelle que puissent avoir les
membres de la
souveraine puissance, & qui ne doit avoir lieu que pour les loix
véritablement fondamentales, &
la pluralité, qui est la moindre & qui se rapporte aux matieres de
simple administration, il y a
différentes proportions sur lesquelles on peut déterminer la
prépondérance des avis en raison
de l'importance des matieres. Par exemple, quand il s'agira de
législation l'on peut exiger les
trois quarts au moins des suffrages, les deux tiers dans les matieres
d'Etat, la pluralité seulement
pour les élections & autres affaires courantes set momentanées.
Ceci n'est qu'un exemple pour
expliquer mon idée & non une proportion que je détermine.
Dans un Etat
tel que la Pologne où les ames ont encore un grand ressort, peut-être
eût-on pu
conserver dans son entier ce beau droit du liberum veto sans
beaucoup de risque & peut-être
même avec avantage, pourvu qu'on eût rendu ce droit dangereux à
exercer, & qu'on y eût
attaché de grandes conséquences pour celui qui s'en seroit prévalu. Car
il est, j'ose le dire,
extravagant que celui qui rompt ainsi l'activité de la Diete &
laisse l'Etat sans ressource, s'en
aille jouir chez lui tranquillement & impunément de la désolation
publique qu'il a causée.
[479] Si
donc dans une résolution presque unanime un seul opposant conservoit le
droit de
l'annuler, je voudrois qu'il répondît de son opposition sur sa tete,
non-seulement à ses
constituans dans la Diétine post-comitiale, mais ensuite à toute la
nation dont il a fait le
malheur. Je voudrois qu'il fût ordonné par la loi que six mois après
son opposition, il seroit
jugé solennellement par un tribunal extraordinaire établi pour cela
seul, composé de tout ce
que la nation a de plus sage de plus illustre & de plus respecté,
& qui ne pourroit le renvoyer
simplement absous, mais seroit obligé de le condamner à mort sans
aucune grâce, ou de lui
décerner une récompense & des honneurs publics pour toute sa vie,
sans pouvoir jamais
prendre aucun milieu entre ces deux alternatives.
Des
établissemens de cette espece, si favorables à l'énergie du courage
& à l'amour de la
liberté, sont trop éloignés de l'esprit moderne pour qu'on puisse
espérer qu'ils soient adoptés
ni goûtés; mais ils n'étoient pas inconnus aux anciens, & c'est par
là que leurs instituteurs
savoient élever les ames & les enflammer au besoin d'un zele
vraiment héroÏque. On a vu dans
des Républiques où régnoient des loix plus dures encore, de généreux
citoyens se dévouer à la
mort dans le péril de la patrie pour ouvrir un avis qui pût la sauver.
Un veto suivi du même
danger peut sauver l'Etat dans l'occasion, & n'y sera jamais fort à
craindre.
Oserois-je
parler ici des confédérations & n'être pas de l'avis des savans?
Ils ne voient que le
mal qu'elles font; il faudroit voir aussi celui qu'elles empêchent.
Sans contredit, la
confédération est un état violent dans la République; mais [480] il est
des maux extrêmes qui
rendent les remedes violens nécessaires, & dont il faut tâcher de
guérir à tout prix. La
confédération est en Pologne ce qu'étoit la dictature chez les Romains.
L'une & l'autre font
taire les loix dans un péril pressant, mais avec cette grande
différence que la dictature,
directement contraire à la législation Romaine & à l'esprit du
Gouvernement a fini par le
détruire, & que les confédérations, au contraire, n'étant qu'un
moyen de raffermir & rétablir
la constitution ébranlée par de grands efforts, peuvent tendre &
renforcer le ressort relâché de
l'Etat, sans pouvoir jamais le briser. Cette forme fédérative qui
peut-être dans son origine eut
une cause fortuite, me paroît être un chef-d'oeuvre de politique.
Par-tout où la liberté regne elle
est incessamment attaquée & très-souvent en péril. Tout Etat libre
où les grandes crises n'ont
pas été prévues est à chaque orage en danger de périr. Il n'y a que les
Polonois qui de ces
crises mêmes aient su tirer un nouveau moyen de maintenir la
constitution. Sans les
confédérations il y a long-tems que la République de Pologne ne seroit
plus, & j'ai grand'peur
qu'elle ne dure pas long-tems après elles, si l'on prend le parti de
les abolir. Jettez les yeux sur ce
qui vient de se passer. Sans les confédérations l'Etat étoit subjugué;
la liberté étoit pour
jamais anéantie. Voulez-vous ôter à la République la ressource qui
vient de la sauver?
Et qu'on ne
pense pas que quand le liberum veto sera aboli & la
pluralité rétablie, les
confédérations deviendront inutiles, comme si tout leur avantage
consistoit dans cette pluralité.
Ce n'est pas la même chose. La puissance exécutive attachée [481] aux
confédérations leur
donnera toujours dans les besoins extrêmes une vigueur, une activité,
une célérité que ne peut
avoir la Diete, forcée à marcher à pas plus lents, avec plus de
formalités, & qui ne peut faire un
seul mouvement irrégulier sans renverser la constitution.
Non, les
confédérations sont le bouclier, l'asyle, le sanctuaire de cette
constitution. Tant qu'elles
subsisteront il me paroît impossible qu'elle se détruis. Il faut les
laisser, mais il faut les régler. Si
tous les abus étoient ôtés, les confédérations deviendroient presque
inutiles. La réforme de
votre Gouvernement doit opérer cet effet. Il n'y aura plus que les
entreprises violentes qui
mettent dans la nécessité d'y recourir; mais ces entreprises sont dans
l'ordre des choses qu'il
faut prévoir. Au lieu donc d'abolir les confédérations, déterminez les
cas où elles peuvent
légitimement avoir lieu, & puis réglez-en bien la forme &
l'effet, pour leur donner une sanction
légale autant qu'il est possible sans gêner leur formation ni leur
activité. Il y a même de ces cas
où par le seul fait toute la Pologne doit être à l'instant confédérée;
comme par exemple au
moment où, sous quelque prétexte que ce soit & hors le eu d'une
guerre ouverte, des troupes étrangeres mettent le pied dans l'Etat;
parce qu'enfin, quel que soit le sujet de cette entrée & le
Gouvernement même y eût-il consenti, confédération chez soi n'est pas
hostilité chez lei autres;
lorsque par quelque obstacle que ce puisse être la Diete est empêchée
de s'assembler au tems
marqué par la loi; lorsqu'à l'instigation de qui que ce soit on fait
trouver des gens de guerre au
tems & au lieu des on assemblée, ou que sa forme est altérée, ou
[482] que son activité est
suspendue, ou que sa liberté est gênée en quelque façon que ce soit.
Dans tous ces cas la
confédération générale doit exister par le seul fait; les assemblées
& signatures particulieres
n'en sont que des branches, & tous les Maréchaux en doivent être
subordonnés à celui qui aura été nommé le premier.
Administration.
Sans entrer
dans des détails d'administration pour lesquels les connoissances &
les vues me
manquent également, je risquerai seulement sur les deux parties des
finances & de la guerre
quelques idées que je dois dire puisque je les crois bonnes, quoique
presque assuré qu'elles ne
seront pas goûtées: mais avant tout, je ferai sur l'administration de
la justice une remarque qui
s'éloigne un peu moins de l'esprit du Gouvernement Polonois
Les deux
états d'homme d'épée & d'homme de robe étoient inconnus des
anciens. Les citoyens
n'étoient par métier ni soldats ni juges ni prêtres; ils étoient tout
par devoir. Voilà le vrai
secret de faire que tout marche au but commun, d'empêcher que l'esprit
d'état ne s'enracine
dans les Corps aux dépens du patriotisme, & que l'hydre de la
chicane ne dévore une nation. La
fonction de juge, tant dans les tribunaux suprêmes que dans les
justices terrestres, doit être un état passager [483] d'épreuve sur
lequel la nation puisse apprécier le mérite & la probité d'un
citoyen, pour l'élever ensuite aux postes plus éminens dont il est
trouvé capable. Cette maniere
de s'envisager eux-mêmes ne peut que rendre les juges très-attentifs à
se mettre à l'abri de tout
reproche, & leur donner généralement toute l'attention & toute
l'intégrité que leur place exige.
C'est ainsi que dans les beaux tems de Rome on passoit par la Préture
pour arriver au Consulat.
Voilà le moyen qu'avec peu de loix claires & simples, même avec peu
de juges la justice soit bien
administrée, en laissant aux juges le pouvoir de les interpréter &
d'y suppléer au besoin par les
lumieres naturelles de la droiture & du bon sens. Rien de plus
puéril que les précautions prises
sur ce point par les Anglois. Pour ôter les jugemens arbitraires, ils
se sont soumis à mille
jugemens iniques & même extravagans: des nuées de gens de loi les
dévorent, d'éternels procès
les consument; & avec la folle idée de vouloir tout prévoir, ils
ont fait de leurs loix un dédale
immense où la mémoire & la raison se perdent également.
Il faut
faire trois Codes. L'un politique, l'autre civil, & l'autre
criminel. Tous trois clairs courts
& précis autant qu'il sera possible. Ces codes seront enseignés
non-seulement dans les
universités, mais dans tous les colleges, & l'on n'a pas besoin
d'autre Corps de droit. Toutes les
regles du droit naturel sont mieux gravées dans les coeurs des hommes
que dans tout le fatras de
Justinien. Rendez-les seulement honnêtes & vertueux & je vous
réponds qu'ils sauront assez de
droit; mais il faut que tous les citoyens, & sur-tout les hommes
publics soient instruits des loix
positives de leur pays, & des regles particulieres [484] sur
lesquelles ils sont gouvernés. Ils les
trouveront dans ces Codes qu'ils doivent étudier, & tous les nobles
avant d'être inscrits dans le
livre d'or qui doit leur ouvrir l'entrée d'une Diétine, doivent
soutenir sur ces Codes & en
particulier sur le premier un examen qui ne soit pas une simple
formalité, & sur lequel s'ils ne
sont pas suffisamment instruits, ils seront renvoyés jusqu'à ce qu'ils
le soient mieux. A l'égard
du droit Romain & des coutumes, tout cela, s'il existe, doit être
ôté des écoles & des tribunaux.
On n'y doit connoître d'autre autorité que les loix de l'Etat; elles
doivent être uniformes dans
toutes les provinces, pour tarir une source de proces, & les
questions qui n'y seront pas décidées
doivent l'être par le bon sens & l'intégrité des juges. Comptez que
quand la magistrature ne
sera pour ceux qui l'exercent qu'un état d'épreuve pour monter plus
haut, cette autorité n'aura
pas en eux l'abus qu'on en pourroit craindre, ou que si cet abus a
lieu, il sera toujours moindre
que celui de ces foules de loix qui souvent se contredisent, dont le
nombre rend les procès éternels, & dont le conflit rend également
les jugemens arbitraires.
Ce que je
dis ici des juges doit s'entendre à plus forte raison des avocats. Cet
état si respectable
en lui-même se dégrade & s'avilit si-tôt qu'il devient un métier.
L'avocat doit être le premier
juge de son client & le plus sévere: son emploi doit être comme il
étoit à Rome & comme il est
encore à Geneve, le premier pas pour arriver aux magistratures; &
en effet les avocats sont fort
considérés à Geneve, & méritent de l'être. Ce sont des postulans
pour le Conseil, très-attentifs à ne rien faire qui leur attire
l'improbation publique. Je voudrois [485] que toutes les fonctions
publiques menassent ainsi de lune à l'autre; afin que, nul ne
s'arrangeant pour rester dans la
sienne, ne s'en fît un métier lucratif & ne se mît au-dessus du
jugement des hommes. Ce moyen
rempliroit parfaitement le voeu de faire passer les enfans des citoyens
opulens par l'état
d'avocat, ainsi rendu honorable & passager. Je développerai mieux
cette idée dans un moment.
Je dois dire
ici en passant, puisque cela me vient à l'esprit, qu'il est contre le
systême d'égalité
dans l'ordre Equestre d'y établir des substitutions & des Majorats.
Il faut que la législation
tende toujours à diminuer la grande inégalité de fortune & de
pouvoir qui met trop de distance
entre les seigneurs & les simples nobles, & qu'un progres
naturel tend toujours à augmenter. A
l'égard du cens par lequel on fixeroit la quantité de terre qu'un noble
doit posséder pour être
admis aux Diétines, voyant à cela du bien & du mal, & ne
connoissant pas assez le pays pour
comparer les effets, je n'ose absolument décider cette question. Sans
contredit il seroit à désirer
qu'un citoyen ayant voix dans un Palatinat y possédât quelques terres,
mais je n'aimerois pas
trop qu'on en fixât la quantité: en comptant les possessions pour
beaucoup de choses, faut-il
donc tout-à-fait compter les hommes pour rien ? Eh quoi! parce qu'un
gentilhomme aura peu ou
point de terre, cesse-t-il pour cela d'être libre & noble, & sa
pauvreté seule est-elle un crime
assez grave pour lui faire perdre son droit de citoyen?
Au reste, il
ne faut jamais souffrir qu'aucune loi tombe en désuétude. Fût-elle
indifférente,
fût-elle mauvaise il faut [486] l'abroger formellement ou la maintenir
en vigueur. Cette maxime,
qui est fondamentale, obligera de passer en revue toutes les anciennes
loix, d'en abroger
beaucoup & de donner la sanction la plus sévere à celles qu'on
voudra conserver. On regarde en
France comme une maxime d'Etat de fermer les yeux sur beaucoup de
choses; c'est à quoi le
despotisme oblige toujours; mais dans un Gouvernement libre c'est le
moyen d'énerver la
législation & d'ébranler la constitution. Peu de loix mais bien
digérées, & sur-tout bien
observées. Tous les abus qui ne sont pas défendus sont encore sans
conséquence; mais qui dit
une loi dans un Etat libre dit une chose devant laquelle tout citoyen
tremble, & le Roi tout le
premier. En un mot, souffrez tout, plutôt que d'user le ressort des
loix; car quand une fois ce
ressort est usé, l'Etat est perdu sans ressource.
Systême
économique.
Le choix du
systême économique que doit adopter la Pologne dépend de l'objet
qu'elle se
propose en corrigeant sa constitution. Si vous ne voulez que devenir
bruyans brillans
redoutables, & influer sur les autres peuples de l'Europe, vous
avez leur exemple, appliquez-vous à l'imiter. Cultivez les sciences les
arts le commerce l'industrie; ayez des troupes réglées des
places fortes, des académies, sur-tout un bon systême [487] de finances
qui fasse bien circuler
l'argent, qui par là le multiplie, qui vous en procure beaucoup;
travaillez à le rendre
très-nécessaire afin de tenir le peuple dans une grande dépendance,
& pour cela fomentez & le
luxe matériel, & le luxe de l'esprit qui en est inséparable. De
cette maniere vous formerez un
peuple intrigant ardent avide ambitieux servile & fripon comme les
autres, toujours sans aucun
milieu à l'un des deux extrêmes de la misere ou de l'opulence, de la
licence ou de l'esclavage:
mais on vous comptera parmi les grandes puissances de l'Europe, vous
entrerez dans tous les
systêmes politiques, dans toutes les négociations on recherchera votre
alliance, on vous liera par
des traités; il n'y aura pas une guerre en Europe où vous n'ayez
l'honneur d'être fourrés; si le
bonheur vous en veut, vous pourrez rentrer dans vos anciennes
possessions, peut-être en
conquérir de nouvelles & puis dire comme Pyrrhus ou comme les
Russes, c'est-à-dire comme les
enfans: Quand tout le monde sera à moi je mangerai bien du sucre.
Mais si par
hasard vous aimiez mieux former une nation libre paisible & sage
qui n'a ni peur ni
besoin de personne, qui se suffit à elle-même & qui est heureuse;
alors il faut prendre une
méthode toute différente, maintenir rétablir chez vous des moeurs
simples, des goûts sains, un
esprit martial sans ambition; former des ames courageuses &
désintéressées; appliquer vos
peuples à l'agriculture & aux arts nécessaires à la vie, rendre
l'argent méprisable & s'il se peut
inutile, chercher trouver pour opérer de grandes choses des ressorts
plus puissans & plus sûrs.
Je conviens qu'en suivant cette route [488] vous ne remplirez pas les
gazettes du bruit de vos
fêtes de vos négociations de vos exploits, que les Philosophes ne vous
encenseront pas, que les
Poetes ne vous chanteront pas, qu'en Europe on parlera peu de vous:
peut-être même
affectera-t-on de vous dédaigner; mais vous vivrez dans la véritable
abondance dans la justice
& dans la liberté; mais on ne vous cherchera pas querelle, on vous
craindra sans en faire
semblant, & je vous réponds que les Russes ni d'autres ne viendront
plus faire les maîtres chez
vous, ou que, si pour leur malheur ils y viennent, ils seront beaucoup
plus pressés d'en sortir. Ne
tentez pas sur-tout d'allier ces deux projets; ils sont trop
contradictoires, & vouloir aller aux
deux par une marche composée, c'est vouloir les manquer tous deux.
Choisissez donc, & si vous
préférez le premier parti cessez ici de me lire; car de tout ce qui me
reste à proposer, rien ne se
rapporte plus qu'au second.
Il y a sans
contredit d'excellentes vues économiques dans les papiers qui m'ont été
communiqués. Le défaut que j'y vois est d'être plus favorables à la
richesse qu'à la
prospérité. En fait de nouveaux établissemens il ne faut pas se
contenter d'en voir l'effet
immédiat; il faut encore en bien prévoir les conséquences éloignées
mais nécessaires. Le
projet pour exemple pour la vente des Starosties & pour la maniere
d'en employer le produit me
paroît bien entendu & d'une exécution facile dans le systême établi
dans toute l'Europe de tout
faire avec de l'argent. Mais ce systême est-il bon en lui-même &
va-t-il bien à son but? Est-il
sûr que l'argent soit le nerf de la guerre? Les peuples riches ont
toujours été battus & [489]
conquis par les peuples pauvres. Est-il sûr que l'argent soit le
ressort d'un bon Gouvernement?
Les systêmes de finances sont modernes. Je n'en vois rien sortir de bon
ni de grand. Les
Gouvernemens anciens ne connoissoient pas même ce mot de finance,
& ce qu'ils faisoient avec
des hommes est prodigieux. L'argent est tout au plus le supplément des
hommes, & le
supplément ne vaudra jamais la chose. Polonois, laissez-moi tout cet
argent aux autres, ou
contentez-vous de celui qu'il faudra bien qu'ils vous donnent, puisqu'
ils ont plus besoin de vos
bleds que vous de leur or. Il vaut mieux, croyez-moi, vivre dans
l'abondance que dans l'opulence;
soyez mieux que pécunieux, soyez riches: cultivez bien vos champs sans
vous soucier du reste,
bientôt vous moissonnerez de l'or, & plus qu'il n'en faut pour vous
procurer l'huile & le vin qui
vous manquent, puisqu'à cela près la Pologne abonde ou peut abonder de
tout. Pour vous
maintenir heureux & libres, ce sont des têtes, des coeurs & des
bras qu'il vous faut; c'est là ce
qui fait la force d'un Etat & la prospérité d'un peuple. Les
systêmes de finances font des ames
vénales, & des qu'on ne veut que gagner, on gagne toujours plus à
être fripon qu'honnête
homme. L'emploi de l'argent se dévoie & se cache; il est destiné à
une chose & employé à une
autre. Ceux qui le manient apprennent bientôt à le détourner, & que
sont tous les surveillans
qu'on leur donne, sinon d'autres fripons qu'on envoie partager avec eux
? S'il n'y avoit que des
richesses publiques & manifestes; si la marche de l'or laissoit une
marque ostensible & ne
pouvoit se cacher, il n'y auroit point d'expédient plus commode pour
acheter des services, du
courage, [490] de la fidélité, des vertus; mais vu sa circulation
secrete, il est plus commode
encore pour faire des pillards & des traîtres, pour mettre à
l'enchere le bien public & la liberté.
En un mot l'argent est à la fois le ressort le plus foible & le
plus vain que je connoisse pour faire
marcher à son but la machine politique, le plus fort & le plus sûr
pour l'en détourner.
On ne peut
faire agir les hommes que par leur intérêt, je le sais; mais l'intérêt
pécuniaire est le
plus mauvais de tous le plus vil le plus propre à la corruption, &
même, je le répete avec
confiance & le soutiendrai toujours, le moindre & le plus
foible aux yeux de qui connoît bien le
coeur humain. Il est naturellement dans tous les coeurs de grandes
passions en réserve; quand il
n'y reste plus que celle de l'argent, c'est qu'on a énervé étouffé
toutes les autres qu'il faloit
exciter & développer. L'avare n'a point proprement de passion qui
le domine, il n'aspire à
l'argent que par prévoyance, pour contenter celles qui pourront lui
venir. Sachez les fomenter &
les contenter directement sans cette ressource, bientôt elle perdra
tout son prix.
Les dépenses
publiques sont inévitables; j'en conviens encore. Faites-les avec toute
autre chose
qu'avec de l'argent. De nos jours encore on voit en Suisse les
officiers, magistrats & autres
stipendiaires publics payés avec des denrées. Ils ont des dîmes, du
vin, du bois, des droits utiles,
honorifiques. Tout le service public se fait par corvées, l'Etat ne
paye presque rien en argent. Il
en faut, dira-t-on, pour le payement des troupes. Cet article aura sa
place dans un moment. Cette
maniere de payement n'est pas sans inconvéniens, il y a de la perte, du
gaspillage: [491]
l'administration de ces sortes de biens est plus embarrassante; elle
déplaît sur-tout à ceux qui
en sont chargés, parce qu'ils y trouvent moins à faire leur compte.
Tout cela est vrai; mais que
le mal est petit en comparaison de la foule de maux qu'il sauve! Un
homme voudroit malverser
qu'il ne le pourroit pas, du moins sans qu'il y parût. On m'objectera
les Baillifs de quelques
Canton Suisses, mais d'où viennent leurs vexations? des amendes
pécuniaires qu'ils imposent.
Ces amendes arbitraires sont un grand mal déjà par elles-mêmes;
cependant s'ils ne les
pouvoient exiger qu'en denrées ce ne seroit presque rien. L'argent
extorqué se cache aisément,
des magasins ne se cacheroient pas de même. Cherchez en tout pays, en
tout Gouvernement &
par toute terre. Vous n'y trouverez pas un grand mal en morale & en
politique où l'argent ne
soit mêlé.
On me dira
que l'égalité des fortunes qui regne en Suisse rend la parcimonie aisée
dans
l'administration: au lieu que tant de puissantes maisons & de
grands seigneurs qui sont en
Pologne demandent pour leur entretien de grandes dépenses & des
finances pour y pourvoir.
Point du tout. Ces grands seigneurs sont riches par leurs patrimoines,
& leurs dépenses seront
moindres quand le luxe cessera d'être en honneur dans l'Etat, sans
qu'elles les distinguent moins
des fortunes inférieures, qui suivront la même proportion. Payez leurs
services par de l'autorité
des honneurs de grandes places. L'inégalité des rangs est compensée en
Pologne par l'avantage
de la noblesse qui rend ceux qui les remplissent plus jaloux des
honneurs que du profit. La
République en graduant & distribuant [492] à propos ces récompenses
purement honorifiques,
se ménage un trésor qui ne la ruinera pas, & qui lui donnera des
héros pour citoyens. Ce trésor
des honneurs est une ressource inépuisable chez un peuple qui a de
l'honneur; & plût à Dieu
que la Pologne eût l'espoir d'épuiser cette ressource! O heureuse la
nation qui ne trouvera plus
dans son sein de distinctions possibles pour la vertus!
Au défaut de
n'être pas dignes d'elle, les récompenses pécuniaires joignent celui de
n'être pas
assez publiques, de ne parler pas sans cesse aux yeux & aux coeurs,
de disparoître aussi-tôt
qu'elles sont accordées, & de ne laisser aucune trace visible qui
excite l'émulation, en
perpétuant l'honneur qui doit les accompagner. Je voudrois que tous les
grades, tous les emplois,
toutes les récompenses honorifiques se marquassent par des signes
extérieurs, qu'il ne fût
jamais permis à un homme en place de marcher incognito, que les
marques de son rang ou de sa
dignité le suivissent par-tout, afin que le peuple le respectât
toujours & qu'il se respectât
toujours lui-même; qu'il pût ainsi toujours dominer l'opulence; qu'un
riche qui n'est que riche,
sans cesse offusqué par des citoyens titrés & pauvres, ne trouvât
ni considération ni agrément
dans sa patrie; qu'il fût forcé de la servir pour y briller, d'être
integre par ambition, &
d'aspirer malgré sa richesse à des rangs où la seule approbation
publique mene, & d'où le
blâme peut toujours faire déchoir. Voilà comment on énerve la force des
richesses & comment
on fait des hommes qui ne sont point à vendre. J'insiste beaucoup sur
ce point, bien persuadé
que vos voisins & sur-tout les Russes n'épargneront rien pour [493]
corrompre vos gens en
place, & que la grande affaire de votre Gouvernement est de
travailler à les rendre
incorruptibles.
Si l'on me
dit que je veux faire de la Pologne un peuple de capucins, je réponds
d'abord que ce
n'est là qu'un argument à la Françoise, & que plaisanter n'est pas
raisonner. Je réponds
encore qu'il ne faut pas outrer mes maximes au delà de mes intentions
& de la raison, que mon
dessein n'est pas de supprimer la circulation des especes, mais
seulement de la ralentir, & de
prouver sur-tout combien il importe qu'un bon systême économique ne
soit pas un systême de
finance & d'argent. Lycurgue pour déraciner la cupidité dans Sparte
n'anéantit pas la
monnoie, mais il en fit une de fer. Pour moi je n'entends proscrire ni
l'argent ni l'or, mais les
rendre moins nécessaires, & faire que celui qui n'en a pas soit
pauvre sans être gueux. Au fond,
l'argent n'est pas la richesse, il n'en est que le signe; ce n'est pas
le signe qu'il faut multiplier,
mais la chose représentée. J'ai vu, malgré les fables des voyageurs,
que les Anglois au milieu de
tout leur or n'étoient pas en détail moins nécessiteux que les autres
peuples. Et que m'importe
après tout d'avoir cent guinées au lieu de dix, si ces cent guinées ne
me rapportent pas une
subsistance plus aisée? La richesse pécuniaire n'est que relative,
& selon des rapports qui
peuvent changer par mille causes, on peut se trouver successivement
riche & pauvre avec la
même somme, mais non pas avec des biens en nature; car comme
immédiatement utiles à
l'homme ils ont toujours leur valeur absolue qui ne dépend point d'une
opération de commerce.
J'accorderai que le peuple Anglois est plus riche que les autres
peuples, mais [494] il ne s'ensuit
pas qu'un bourgeois de Londres vive plus à son aise qu'un bourgeois de
Paris. De peuple à
peuple celui qui a plus d'argent a de l'avantage; mais cela ne fait
rien au sort des particuliers, &
ce n'est pas là que gît la prospérité d'une nation.
Favorisez
l'agriculture & les arts utiles, non pas en enrichissant les
cultivateurs, ce qui ne seroit
que les exciter à quitter leur état, mais en le leur rendant honorable
& agréable. Etablissez les
manufactures de premiere nécessité; multipliez sans cesse vos bleds
& vos hommes sans vous
mettre en souci du reste. Le superflu du produit de vos terres qui par
les monopoles multipliés
va manquer au reste de l'Europe, vous apportera nécessairement plus
d'argent que vous n'en
aurez besoin. Au delà de ce produit nécessaire & sûr, vous serez
pauvres tant que vous voudrez
en avoir; si-tôt que vous saurez vous en passer, vous serez riches.
Voilà l'esprit que je voudrois
faire régner dans votre systême économique. Peu songer à l'étranger,
peu vous soucier du
commerce; mais multiplier chez vous autant qu'il est possible & la
denrée & les consommateurs.
L'effet infaillible & naturel d'un Gouvernement libre & juste
est la population. Plus donc vous
perfectionnerez votre Gouvernement, plus vous multiplierez votre peuple
sans même y songer.
Vous n'aurez ainsi ni mendians ni millionnaires. Le luxe &
l'indigence disparoîtront ensemble
insensiblement, & les citoyens, guéris des goûts frivoles que donne
l'opulence, & des vices
attachés à la misere, mettront leurs soins & leur gloire à bien
servir la patrie & trouveront leur
bonheur dans leurs devoirs.
[495] Je
voudrois qu'on imposât toujours les bras des hommes plus que leurs
bourses; que les
chemins les ponts les édifices publics, le service du Prince & de
l'Etat se fissent par des corvées
& non point à prix d'argent. Cette sorte d'impôt est au fond la
moins onéreuse, & sur-tout celle
dont on peut le moins abuser: car l'argent disparoît en sortant des
mains qui le payent, mais
chacun voit à quoi les hommes sont employés & l'on ne peut les
surcharger à pure perte. Je sais
que cette méthode est impraticable où regnent le luxe le commerce &
les arts: mais rien n'est si
facile chez un peuple simple & de bonnes moeurs, & rien n'est
plus utile pour les conserver
telles: c'est une raison de plus pour la préférer.
Je reviens
donc aux Starosties, & je conviens derechef que le projet de les
vendre pour en faire
valoir le produit au profit du trésor public est bon & bien entendu
quant à son objet économique; mais quant à l'objet politique &
moral ce projet est si peu de mon goût que si les
Starosties étoient vendues, je voudrois qu'on les rachetât pour en
faire le fonds des salaires &
récompenses de ceux qui serviroient la patrie ou qui auroient bien
mérité d'elle. En un mot je
voudrois, s'il étoit possible qu'il n'y eût point de trésor public
& que le fisc ne connût pas
même les payemens en argent. Je sens que la chose à la rigueur n'est
pas possible; mais l'esprit
du Gouvernement doit toujours tendre à la rendre telle, & rien
n'est plus contraire à cet esprit
que la vente dont il s'agit. La République en seroit plus riche, il est
vrai, mais le ressort du
Gouvernement en seroit plus foible en proportion.
J'avoue que
la régie des biens publics en deviendroit plus [496] difficile &
sur-tout moins
agréable aux régisseurs, quand tous ces biens seront en nature &
point en argent: mais il faut
faire alors de cette régie & de son inspection autant d'épreuves de
bon sens de vigilance, &
sur-tout d'intégrité, pour parvenir à des places plus éminentes. On ne
fera qu'imiter à cet égard l'administration municipale établie à Lyon,
où il faut commencer par être
administrateur de l'Hôtel-Dieu pour parvenir aux charges de la ville,
& c'est sur la maniere dont
on s'acquitte de celle-là qu'on fait juger si l'on est digne des
autres. Il n'y avoit rien de plus
integre que les Questeurs des armées Romaines, parce que la Questure
étoit le premier pas pour
arriver aux charges curules. Dans les places qui peuvent tenter la
cupidité, il faut faire en sorte
que l'ambition la réprime. Le plus grand bien qui résulte de-là n'est
pas l'épargne des
friponneries ; mais c'est de mettre en honneur le désintéressement,
& de rendre la pauvreté
respectable, quand elle est le fruit de l'intégrité.
Les revenus
de la République n'égalent pas sa dépense; je le crois bien; les
citoyens ne veulent
rien payer du tout. Mais des hommes qui veulent être libres ne doivent
pas être esclaves de leur
bourse, & où est l'Etat où la liberté ne s'achete pas & même
très-cher? On me citera la Suisse;
mais, comme je l'ai déjà dit, dans la Suisse les citoyens remplissent
eux-mêmes les fonctions que
par-tout ailleurs ils aiment mieux payer pour les faire remplir par
d'autres. Ils sont soldats,
officiers, magistrats, ouvriers: ils sont tout pour le service de
l'Etat, & toujours prêts à payer de
leur personne ils n'ont pas besoin de payer encore de leur bourse.
Quand les Polonois [497]
voudront en faire autant, ils n'auront pas plus besoin d'argent que les
Suisses: mais si un grand
Etat refuse de se conduire sur les maximes des petites Républiques, il
ne faut pas qu'il en
recherche les avantages, ni qu'il veuille l'effet en rejettant les
moyens de l'obtenir. Si la Pologne étoit selon mon désir une
confédération de trente-trois petits Etats, elle réuniroit la force des
grandes Monarchies & la liberté des petites Républiques; mais il
faudroit pour cela renoncer à
l'ostentation, & j'ai peur que cet article ne soit le plus
difficile.
De toutes
les manieres d'asseoir un impôt la plus commode & celle qui coûte
le moins de frais
est sans contredit la capitation; mais c'est aussi la plus forcée la
plus arbitraire, & c'est sans
doute pour cela que Montesquieu la trouve servile, quoiqu'elle ait été
la seule pratiquée par les
Romains & qu'elle existe encore en ce moment en plusieurs
Républiques, sous d'autres noms à
la vérité, comme à Geneve, où l'on appelle cela payer les Gardes,
& où les seuls citoyens &
bourgeois payent cette taxe, tandis que les habitans & natifs en
payent d'autres; ce qui est
exactement le contraire de l'idée de Montesquieu.
Mais comme
il est injuste & déraisonnable d'imposer les gens qui n'ont rien,
les impositions
réelles valent toujours mieux que les personnelles: seulement il faut
éviter celles dont la
perception est difficile & coûteuse, & celles sur-tout qu'on
élude par la contrebande qui fait des
non-valeurs, remplit l'Etat de fraudeurs & de brigands, &
corrompt la fidélité des citoyens. Il
faut que l'imposition soit si bien proportionnée que l'embarras de la
fraude en surpasse le profit.
Ainsi jamais [498] d'impôt sur ce qui se cache aisément, comme la
dentelle & les bijoux; il vaut
mieux défendre de les porter que de les entrer. En France on excite à
plaisir la tentation de la
contrebande, & cela me fait croire que la Ferme trouve son compte à
ce qu'il y ait des
contrebandiers. Ce systême est abominable & contraire à tout bon
sens. L'expérience apprend
que le papier timbré est un impôt singulierement onéreux aux pauvres,
gênant pour le
commerce, qui multiplie extrêmement les chicanes & fait beaucoup
crier le peuple par-tout où il
est établi; je ne conseillerois pas d'y penser. Celui sur les bestiaux
me paroît beaucoup meilleur
pourvu qu'on évite la fraude, car toute fraude possible est toujours
une source de maux. Mais il
peut être onéreux aux contribuables en ce qu'il faut le payer en
argent, & le produit des
contributions de cette espece est trop sujet à être dévoyé de sa
destination.
L'impôt le
meilleur à mon avis, le plus naturel & qui n'est point sujet à la
fraude, est une taxe
proportionnelle sur les terres, & sur toutes les terres sans
exception comme l'ont proposée le
Maréchal de Vauban & l'Abbé de Saint-Pierre; car enfin c'est ce qui
produit qui doit payer.
Tous les biens royaux, terrestres, ecclésiastiques & en roture
doivent payer également,
c'est-à-dire proportionnellement à leur étendue & à leur produit,
quel qu'en soit le
propriétaire. Cette imposition paroîtroit demander une opération
préliminaire qui seroit
longue & coûteuse, savoir un cadastre général. Mais cette dépense
peut très-bien s'éviter, &
même avec avantage, en asseyant l'impôt non sur la terre directement,
mais sur son produit, ce
qui seroit encore plus juste; c'est-à-dire, en établissant [499] dans
la proportion qui seroit jugée
convenable une dîme, qui se leveroit en nature sur la récolte comme la
dîme ecclésiastique, &
pour éviter l'embarras des détails & des magasins on affermeroit
ces dîmes à l'enchere comme
font les curés. En sorte que les particuliers ne seroient tenus de
payer la dîme que sur leur
récolte, & ne la payeroient de leur bourse que lorsqu' ils
l'aimeroient mieux ainsi, sur un tarif
réglé par le Gouvernement. Ces fermes réunies pourroient être un objet
de commerce par le
débit des denrées qu'elles produiroient & qui pourroient passer à
l'étranger par la voie de
Dantzick ou de Riga. On éviteroit encore par-là tous les frais de
perception & de régie, toutes
ces nuées de commis & d'employés si odieux au peuple si incommodes
au publie, & ce qui est le
plus grand point, la République auroit de l'argent sans que les
citoyens fussent obligés d'en
donner: car je ne répéterai jamais assez que ce qui rend la taille
& tous les impôts onéreux au
cultivateur est qu'ils sont pécuniaires, & qu'il est premierement
obligé de vendre pour parvenir à payer.
Systême
militaire.
De toutes
les dépenses de la République l'entretien de l'armée de la Couronne est
la plus
considérable, & certainement les services que rend cette armée ne
sont pas proportionnés à ce
qu'elle coûte. Il faut pourtant, va-t-on dire aussi-tôt, [500] des
troupes pour garder l'Etat. J'en
conviendrois si ces troupes le gardoient en effet; mais je ne vois pas
que cette armée l'ait jamais
garanti d'aucune invasion, & j'ai grand'-peur qu'elle ne l'en
garantisse pas plus dans la suite.
La Pologne
est environnée de puissances belliqueuses qui ont continuellement sur
pied de
nombreuses troupes parfaitement disciplinées, auxquelles avec les plus
grande efforts elle n'en
pourra jamais opposer de pareilles, sans s'épuiser en très-peu de tems,
sur-tout dans l'état
déplorable où celles qui la désolent vont la laisser. D'ailleurs, on ne
la laisseroit pas faire, & si
avec les ressources de la plus vigoureuse administration, elle vouloit
mettre son armée sur un
pied respectable, ses voisins attentifs à la prévenir l'écraseroient
bien vite avant qu'elle pût
exécuter son projet. Non, si elle ne veut que les imiter, elle ne leur
résistera jamais.
La nation
Polonoise est différente de naturel de Gouvernement de moeurs de
langage
non-seulement de celles qui l'avoisinent mais de tout le reste de
l'Europe. Je voudrois qu'elle en
différât encore dans sa constitution militaire, dans sa tactique, dans
sa discipline, qu'elle fût
toujours elle & non pas une autre. C'est alors seulement qu'elle
sera tout ce qu'elle peut être, &
qu'elle tirera de son sein toutes les ressources qu'elle peut avoir. La
plus inviolable loi de la
nature est la loi du plus fort. Il n'y a point de législation, point de
constitution qui puisse
exempter de cette loi. Chercher les moyens de vous garantir des
invasions d'un voisin plus fort
que vous, c'est chercher une chimere. C'en seroit une encore plus
grande de vouloir faire des
conquêtes & vous donner [501] une force offensive; elle est
incompatible avec la forme de votre
Gouvernement. Quiconque veut être libre ne doit pas vouloir être
conquérant. Les Romains le
furent par nécessité, & pour ainsi dire, malgré eux-mêmes. La
guerre étoit un remede
nécessaire au vice de leur constitution. Toujours attaqués &
toujours vainqueurs, ils étoient le
seul peuple discipliné parmi des barbares, & devinrent les maîtres
du monde en se défendant
toujours. Votre position est si différente que vous ne sauriez même
vous défendre contre qui
vous attaquera. Vous n'aurez jamais la force offensive; de long-tems
vous n'aurez la défensive;
mais vous aurez bientôt, ou pour mieux dire vous avez déjà la force
conservatrice qui, même
subjugués, vous garantira de la destruction & conservera votre
Gouvernement & votre liberté
dans son seul & vrai sanctuaire, qui est le coeur des Polonois
Les troupes
réglées, peste & dépopulation de l'Europe, ne sont bonnes qu'à deux
fins: ou pour
attaquer & conquérir les voisins, ou pour enchaîner & asservir
les citoyens. Ces deux fins vous
sont également étrangeres; renoncez donc au moyen par lequel on y
parvient. L'Etat ne doit pas
rester sans défenseurs, je le sais, mais ses vrais défenseurs sont ses
membres. Tout citoyen doit être soldat par devoir, nul ne doit l'être
par métier. Tel fut le systême militaire des Romains;
tel est aujourd'hui celui des Suisses; tel doit être celui de tout Etat
libre & sur-tout de la Pologne.
Hors d'état de solder une armée suffisante pour la défendre, il faut
qu'elle trouve au besoin
cette armée dans ses habitans. Une bonne milice, une véritable milice
bien exercée est seule
capable de remplir [502] cet objet. Cette milice coûtera peu de chose à
la République, sera
toujours prête à la servir & la servira bien, parce qu'enfin l'on
défend toujours mieux son
propre bien que celui d'autrui.
Monsieur le
Comte Wielhorski propose de lever un régiment par Palatinat, & de
l'entretenir
toujours sur pied. Ceci suppose qu'on licencieroit l'armée de la
Couronne ou du moins
l'infanterie; car je crois que l'entretien de ces trente-trois régimens
surchargeroit trop la
République si elle avoit outre cela l'armée de la Couronne à payer. Ce
changement auroit son
utilité & me paroît facile à faire; mais il peut devenir onéreux
encore & l'on préviendra
difficilement les abus. Je ne serois pas d'avis d'éparpiller les
soldats pour maintenir l'ordre dans
les bourgs & villages; cela seroit pour eux une mauvaise
discipline. Les soldats, sur-tout ceux qui
sont tels par métier, ne doivent jamais être livrés seuls à leur propre
conduite, & bien moins
chargés de quelque inspection sur propre les citoyens. Ils doivent
toujours marcher & séjourner
en Corps: toujours subordonnés & surveillés, ils ne doivent être
que des instrumens aveugles
dans les mains de leurs officiers. De quelque petite inspection qu'on
les chargeât, il en
résulteroit des violences des vexations des abus sans nombre; les
soldats & les habitante
deviendroient ennemis les uns des autres; c'est un malheur attaché
par-tout aux troupes
réglées: ces régimens toujours subsistantes en prendroient l'esprit,
& jamais cet esprit n'est
favorable à la liberté. La République Romaine fut détruite par ses
légions quand
l'éloignement de ses conquêtes la força d'en avoir toujours sur pied.
Encore une fois [503] les
Polonois ne doivent point jetter les yeux autour d'eux pour imiter ce
qui s'y fait, même de bien.
Ce bien relatif à des constitutions toutes différentes seroit un mal
dans la leur. Ils doivent
rechercher uniquement ce qui leur est convenable, & non pas ce que
d'autres font.
Pourquoi
donc au lieu des troupes réglées cent fois plus onéreuses qu'utiles à
tout peuple qui
n'a pas l'esprit de conquêtes, n'établirait-on pas en Pologne une
véritable milice exactement
comme elle est établie en Suisse où tout habitant est soldat, mais
seulement quand il faut l'être.
La servitude établie en Pologne ne permet pas, je l'avoue, qu'on arme
si-tôt les paysans: les
armes dans des mains serviles seront toujours plus dangereuses
qu'utiles à l'Etat; mais en
attendant que l'heureux moment de les affranchir soit venu, la Pologne
fourmille de villes, &
leurs habitans enrégimentés pourroient fournir au besoin des troupes
nombreuses dont hors le
tems de ce même besoin l'entretien ne coûteroit rien à l'Etat. La
plupart de ces habitans n'ayant
point de terres, payeroient ainsi leur contingent en service, & ce
service pourroit aisément être
distribué de maniere à ne leur être point onéreux, quoiqu' ils fussent
suffisamment exercés.
En Suisse
tout particulier qui se marie est obligé d'être fourni d'un uniforme
qui devient son
habit de fête, d'un fusil de calibre & de tout l'équipage d'un
fantassin, & il est inscrit dans la
compagnie de son quartier. Durant l'été les dimanches & les jours
de fêtes on exerce ces milices
selon l'ordre de leurs rôles, d'abord par petites escouades, ensuite
par compagnies, puis par
régimens; jusqu'à ce que leur tour étant venu ils se [504] rassemblent
en campagne & forment
successivement de petits camps dans lesquels on les exerce à toutes les
manoeuvres qui
conviennent à l'infanterie. Tant qu'ils ne sortent pas du lieu de leur
demeure, peu ou point
détournés de leurs travaux, ils n'ont aucune paye, mais si-tôt qu'ils
marchent en campagne ils
ont le pain de munition & sont à la solde de l'Etat , & il
n'est permis à personne d'envoyer un
autre homme à sa place afin que chacun soit exercé lui-même & que
tous fassent le service.
Dans un Etat tel que la Pologne on peut tirer de ses vastes provinces
de quoi remplacer aisément
l'armée de la Couronne par un nombre suffisant de milice toujours sur
pied, mais qui changeant
au moins tous les ans & prise par petits détachemens sur tous les
Corps seroit peu onéreuse aux
particuliers dont le tour viendroit à peine de douze à quinze ans une
fois. De cette maniere toute
la nation seroit exercée, on auroit une belle & nombreuse armée
toujours prête au besoin, &
qui coûteroit beaucoup moins, sur-tout en tems de paix, que ne coûte
aujourd'hui l'armée de la
Couronne.
Mais pour
bien réussir dans cette opération, il faudroit commencer par changer
sur ce point
l'opinion publique sur un état qui change en effet du tout au tout ,
& faire qu'on ne regardât
plus en Pologne un soldat comme un bandit qui pour vivre se vend à cinq
sous par jour, mais
comme un citoyen qui sert la patrie & qui est à son devoir. Il faut
remettre cet état dans le
même honneur où il étoit jadis, & où il est encore en Suisse &
à Geneve où les meilleurs
bourgeois sont aussi fiers à leur Corps & sous les armes qu'à
l'hôtel de ville & au conseil [505]
souverain. Pour cela il importe que dans le choix des officiers on
n'ait aucun égard au rang au
crédit & à la fortune; mais uniquement à l'expérience & aux
talens. Rien n'est plus aisé que de
jetter sur le bon maniement des armes un point d'honneur qui fait que
chacun s'exerce avec zele
pour le service de la patrie aux yeux de sa famille & des siens;
zele qui ne peut s'allumer de
même chez de la canaille enrôlée au hasard, & qui ne sent que la
peine de s'exercer. J'ai vu le
tems qu'à Geneve les bourgeois manoeuvroient beaucoup mieux que des
troupes réglées; mais
les magistrats trouvant que cela jettoit dans la bourgeoisie un esprit
militaire qui n'alloit pas à
leurs vues, ont pris peine à étouffer cette émulation, & n'ont que
trop bien réussi.
Dans
l'exécution de ce projet on pourroit sans aucun danger rendre au Roi
l'autorité militaire
naturellement attachée à sa place; car il n'est pas concevable que la
nation puisse être
employée à s'opprimer elle-même, du moins quand tous ceux qui la
composent auront part à la
liberté. Ce n'est jamais qu'avec des troupes réglées & toujours
subsistantes que la puissance
exécutive peut asservir l'Etat. Les grandes armées Romaines furent sans
abus tant qu'elles
changerent à chaque Consul, & jusqu'à Marius il ne vint pas même à
l'esprit d'aucun d'eux
qu'ils en pussent tirer aucun moyen d'asservir la République. Ce ne fut
que quand le grand éloignement des conquêtes força les Romains de tenir
long-tems sur pied les mêmes armées, de
les recruter de gens sans aveu, & d'en perpétuer le commandement à
des Proconsuls, que
ceux-ci commencerent à sentir leur indépendance & à vouloir s'en
[506] servir pour établir
leur pouvoir. Les armées de Sylla, de Pompée & de César devinrent
de véritables troupes
réglées qui substituerent l'esprit du Gouvernement militaire à celui du
républicain; & cela est
si vrai que les soldats de César se tinrent très-offensés quand dans un
mécontentement
réciproque il les traita de citoyens, Quirites. Dans le plan que
j'imagine & que j'acheverai
bientôt de tracer, toute la Pologne deviendra guerriere autant pour la
défense de sa liberté
contre les entreprises du Prince que contre celles de ses voisins,
& j'oserai dire que, ce projet une
fois bien exécuté l'on pourroit supprimer la charge de grand-général
& la réunir à la
Couronne sans qu'il en résultât le moindre danger pour la liberté, à
moins que la nation ne se
laissât leurrer par des projets de conquêtes, auquel cas je ne
répondrois plus de rien.
Quiconque veut ôter aux autres leur liberté finit presque toujours par
perdre la sienne: cela est
vrai même pour les Rois & bien plus vrai sur-tout pour les peuples.
Pourquoi
l'ordre Equestre en qui réside véritablement la République ne
suivrait-il pas
lui-même un plan pareil à celui que je propose pour l'infanterie ?
Etablissez dans tous les
Palatinats des Corps de cavalerie où toute la noblesse soit inscrite,
& qui ait ses officiers, son
Etat-major, ses étendards, ses quartiers assignés en cas d'alarmes, ses
tems marqués pour s'y
rassembler tous les ans: que cette brave noblesse s'exerce à
escadronner, à faire toutes sortes de
mouvemens, d'évolutions, à mettre de l'ordre & de la précision dans
ses manoeuvres, à
connoître la subordination militaire. Je ne voudrois point qu'elle
imitât servilement la tactique
des autres nations. [507] Je voudrois qu'elle s'en fît une qui lui fût
propre, qui développât &
perfectionnât ses dispositions naturelles & nationales, qu'elle
s'exerçât sur-tout à la vitesse & à la légereté; à se rompre,
s'éparpiller, & se rassembler sans peine & sans confusion,
qu'elle
excellât dans ce qu'on appelle la petite guerre, dans toutes les
manoeuvres qui conviennent à des
troupes légeres, dans l'art d'inonder un pays comme un torrent,
d'atteindre par-tout & de
n'être jamais atteinte, d'agir toujours de concert quoique séparée, de
couper les
communications, d'intercepter des convois, de charger des
arriere-gardes, d'enlever des gardes
avancées, de surprendre des détachemens, de harceler de grands Corps
qui marchent &
campent réunis; qu'elle prît la maniere des anciens Parthes comme elle
en a la valeur, & qu'elle
apprît comme eux à vaincre & détruire les armées les mieux
disciplinées sans jamais livrer de
bataille & sans leur laisser le moment de respirer; en un mot ayez
de l'infanterie, puisqu'il en
faut, mais ne comptez que sur votre cavalerie, & n'oubliez rien
pour inventer un systême qui
mette tout le sort de la guerre entre ses mains.
C'est un
mauvais conseil pour un peuple libre que celui d'avoir des places
fortes; elles ne
conviennent point au génie Polonois, & par-tout elles deviennent
tôt ou tard des nids à tyrans.
Les places que vous croirez fortifier contre les Russes, vous les
fortifierez infailliblement pour
eux, & elles deviendront pour vous des entraves dont vous ne vous
délivrerez plus. Négligez
même les avantages de postes, & ne vous ruinez pas en artillerie:
ce n'est pas tout cela qu'il vous
faut. Une invasion brusque est un grand malheur sans doute, mais [508]
des chaînes
permanentes en sont un beaucoup plus grand. Vous ne ferez jamais en
sorte qu'il soit difficile à
vos voisins d'entrer chez vous; mais vous pouvez faire en sorte qu'il
leur soit difficile d'en sortir
impunément, & c'est à quoi vous devez mettre tous vos soins.
Antoine & Crassus entrerent
aisément, mais pour leur malheur, chez les Parthes. Un pays aussi vaste
que le vôtre offre
toujours à ses habitans des refuges & de grandes ressources pour
échapper à ses agresseurs.
Tout l'art humain ne sauroit empêcher l'action brusque du fort contre
le foible; mais il peut se
ménager des ressorts pour la réaction, & quand l'expérience
apprendra que la sortie de chez
vous est si difficile on deviendra moins pressé d'y entrer. Laissez
donc votre pays tout ouvert
comme Sparte; mais bâtissez-vous comme elle de bonnes citadelles dans
les coeurs des citoyens,
& comme Thémistocle emmenoit Athenes sur sa flotte, emportez au
besoin vos villes sur vos
chevaux. L'esprit d'imitation produit peu de bonnes choses & ne
produit jamais rien de grand.
Chaque pays a des avantages qui lui sont propres & que
l'institution doit étendre & favoriser.
Ménagez cultivez ceux de la Pologne, elle aura peu d'autres nations à
envier.
Une seule
chose suffit pour la rendre impossible à subjuguer; l'amour de la
patrie & de la
liberté animé par les vertus qui en sont inséparables. Vous venez d'en
donner un exemple
mémorable à jamais. Tant que cet amour brûlera dans les coeurs, il ne
vous garantira pas
peut-être d'un joug passager; mais tôt ou tard il fera son explosion,
secouera le joug & vous
rendra libres. Travaillez donc sans relâche sans cesse à porter le
patriotisme au plus haut degré
dans tous les coeurs Polonois. [509] J'ai ci-devant indiqué
quelques-uns des moyens propres à
cet effet: il me reste à développer ici celui que je crois être le plus
fort le plus puissant & même
infaillible dans son succes, s'il est bien exécuté. C'est de faire en
sorte que tous les citoyens se
sentent incessamment sous les yeux du publie; que nul n'avance & ne
parvienne que par la
faveur publique; qu'aucun poste, aucun emploi ne soit rempli que par le
voeu de la nation; &
qu'enfin depuis le dernier noble, depuis même le dernier manant
jusqu'au Roi, s'il est possible,
tous dépendent tellement de l'estime publique qu'on ne puisse rien
faire, rien acquérir parvenir à rien sans elle. De l'effervescence
excitée par cette commune émulation naîtra cette ivresse
patriotique qui seule sait élever les hommes au-dessus d'eux-mêmes,
& sans laquelle la liberté
n'est qu'un vain nom & la législation qu'une chimere.
Dans l'ordre
Equestre, ce systême est facile à établir, si l'on a soin d'y suivre
par-tout une
marche graduelle, & de n'admettre personne aux honneurs &
dignités de l'Etat qu'il n'ait
préalablement passé par les grades inférieurs lesquels serviront
d'entrée & d'épreuve pour
arriver à une plus grande élévation. Puisque l'égalité parmi la
noblesse est une loi
fondamentale de la Pologne, la carriere des affaires publiques y doit
toujours commencer parles
emplois subalternes; c'est l'esprit de la constitution. Ils doivent
être ouverts à tout citoyen que
son zele porte à s'y présenter & qui croit se sentir en état de les
remplir avec succes: mais ils
doivent être le premier pas indispensable à quiconque, grand ou petit,
veut avancer dans cette
carriere. Chacun est libre de ne s'y pas présenter; mais [510] si-tôt
que quelqu'un y entre, il
faut, à moins d'une retraite volontaire, qu'il avance ou qu'il soit
rebuté avec improbation. Il faut
que dans toute sa conduite, vu & jugé par ses concitoyens, il sache
que tous ses pas sont suivis,
que toutes ses actions sont pesées, & qu'on tient du bien & du
mal un compte fidele dont
l'influence s'étendra sur tout le reste de sa vie.
Projet
pour assujettir à une marche graduelle tous les membres du Gouvernement.
Voici pour
graduer cette marche, un projet que j'ai tâché d'adapter aussi bien
qu'il étoit
possible à la forme du Gouvernement établi, réformé seulement quant à
la nomination des
Sénateurs, de la maniere & par les raisons ci-devant déduites.
Tous les
membres actifs de la République, j'entends ceux qui auront part à
l'administration,
seront partagés en trois classes marquées par autant de signes
distinctifs que ceux qui
composeront ces classes porteront sur leurs personnes. Les ordres de
chevalerie qui jadis étoient
des preuves de vertu ne sont maintenant que des signes de la faveur des
Rois. Les rubans &
bijoux qui en sont la marque ont un air de colifichet & de parure
féminine qu'il faut éviter dans
notre institution. Je voudrois que les marques des trois ordres que je
propose fussent des plaques
de divers métaux [511] dont le prix matériel seroit en raison inverse
du grade de ceux qui les
porteroient.
Le premier
pas dans les affaires publiques sera précédé d'une épreuve pour la
jeunesse dans
les places d'avocats d'assesseurs de juges même dans les tribunaux
subalternes, de régisseurs de
quelque portion des deniers publics, & en général dans tous les
postes inférieurs qui donnent à
ceux qui les remplissent occasion de montrer leur mérite leur capacité
leur exactitude &
sur-tout leur intégrité. Cet état d'épreuve doit durer au moins trois
ans, au bout desquels,
munis des certificats de leurs supérieurs & du témoignage de la
voix publique, ils se
présenteront à la Diétine de leur province, où, après un examen sévere
de leur conduite, on
honorera ceux qui en seront jugés dignes d'une plaque d'or portant leur
nom, celui de leur
province, la date de leur réception, & au-dessous cette inscription
en plus gros caractere: spes
Patriae.Ceux qui auront reçu cette plaque la porteront toujours
attachée à leur bras droit ou
sur leur coeur; ils prendront le titre de servans d'Etat, &
jamais dans l'ordre Equestre il n'y aura
que des servans d'Etat qui puissent être élus Nonces à la Diete,
Députés au tribunal,
Commissaires à la chambre des comptes, ni chargés d'aucune fonction
publique qui appartienne à la souveraineté.
Pour arriver
au second grade il sera nécessaire d'avoir été trois fois Nonce à la
Diete & d'avoir
obtenu chaque fois aux Diétines de relation l'approbation de ses
constituants, & nul ne pourra être élu Nonce une seconde ou
troisieme fois s'il n'est muni de cet acte pour sa cet acte pour sa
précédente nonciature. [512] Le service au tribunal ou à Radom en
qualité de commissaire ou
de député équivaudra à une nonciature, & il suffira d'avoir siégé
trois fois dans ces
assemblées indifféremment mais toujours avec approbation pour arriver
de droit au second
grade. En sorte que sur les trois certificats présentés à la Diete, le
servant d'Etat qui les aura
obtenus sera honoré de la seconde plaque & du titre dont elle est
la marque.
Cette plaque
sera d'argent, de même forme & grandeur que la précédente, elle
portera les
mêmes inscriptions, excepté qu'au lieu des deux mots spes Patriae,
on y gravera ces deux-ci,
Civis electus. Ceux qui porteront ces plaques seront appelés Citoyens
de choix ou
simplementElus, & ne pourront plus être simples Nonces,
députés au tribunal, ni commissaires à la chambre: mais ils seront
autant de candidats pour les places de Sénateurs. Nul ne pourra
entrer au Sénat qu'il n'ait passé par ce second grade, qu'il n'en ait
porté la marque, & tous les
Sénateurs députés qui selon le projet en seront immédiatement tirés,
continueront de la porter
jusqu'à ce qu'ils parviennent au troisieme grade.
C'est parmi
ceux qui auront atteint le second, que je voudrois choisir les
principaux des colleges
& inspecteurs de l'éducation des enfans. Ils pourroient être
obligés de remplir un certain tems
cet emploi avant que d'être admis au Sénat, & seroient tenus de
présenter à la Diete
l'approbation du college des administrateurs de l'éducation: sans
oublier que cette approbation
comme toutes les autres doit toujours être visée par la voix publique
qu'on a mille moyens de
consulter.
[513]
L'élection des Sénateurs députés se fera dans la chambre des Nonces à
chaque Diete
ordinaire, en sorte qu'ils ne resteront que deux ans en place; mais ils
pourront être continués ou élus derechef deux autres fois, pourvu que
chaque fois en sortant de place, ils aient
préalablement obtenu de la même chambre un acte d'approbation semblable
à celui qu'il est
nécessaire d'obtenir des Diétines, pour être élu Nonce une seconde
& troisieme fois: car sans
un acte pareil obtenu à chaque gestion l'on ne parviendra plus à rien,
& l'on n'aura pour n'être
pas exclu du Gouvernement, que la ressource de recommencer par les
grades inférieurs, ce qui
doit être permis pour ne pas ôter à un citoyen zélé, quelque faute
qu'il puisse avoir commise
tout espoir de l'effacer & de parvenir. Au reste, on ne doit jamais
charger aucun comité
particulier d'expédier ou refuser ces certificats ou approbations, il
faut toujours que ces
jugemens soient portés par toute la chambre, ce qui se fera sans
embarras ni perte de tems si
l'on suit pour le jugement des Sénateurs députés sortant de place, la
même méthode des
cartons que j'ai proposée pour leur élection.
On dira
peut-être ici que tous ces actes d'approbation donnés d'abord par des
Corps
particuliers, ensuite par les Diétines & enfin par la Diete, seront
moins accordés au mérite à la
justice & à la vérité qu'extorqués par la brigue & le crédit. A
cela je n'ai qu'une chose à
répondre. J'ai cru parler à un peuple qui sans être exempt de vices,
avoit encore du ressort &
des vertus; & cela supposé, mon projet est bon. Mais si déjà la
Pologne en est à ce point [514]
que tout y soit vénal & corrompu jusqu'à la racine; c'est en vain
qu'elle cherche à réformer ses
loix & à conserver sa liberté, il faut qu'elle y renonce &
qu'elle plie sa tête au joug. Mais
revenons.
Tout
Sénateur député qui l'aura été trois fois avec approbation passera de
droit au troisieme
grade le plus élevé dans l'Etat, & la marque lui en sera conférée
par le Roi sur la nomination
de la Diete. Cette marque sera une plaque d'acier bleu semblable aux
précédentes & portera
cette inscription: Custos legum.
Ceux qui l'auront reçue la porteront
tout le reste de leur vie à
quelque poste éminent qu'ils parviennent, & même sur le Trône quand
il leur arrivera d'y
monter.
Les Palatins
& grands Castellans ne pourront être tirés que du Corps des
gardiens des lois, de
la même maniere que ceux-ci l'ont été des citoyens élusm c'est-à-dire,
par le choix de la Diete;
& comme ces Palatins occupent les postes les plus éminens de la
République, & qu'ils les
occupent à vie, afin que leur émulation ne s'endorme pas dans les
places où ils en voient plus
que le Trône au-dessus d'eux, l'acces leur en sera ouvert, mais de
maniere à n'y pouvoir arriver
encore que par la voix publique & à force de vertu.
Remarquons
avant que d'aller plus loin que la carriere que je donne à parcourir
aux citoyens
pour arriver graduellement à la tête de la République, paroît assez
bien proportionnée aux
mesures de la vie humaine pour que ceux qui tiennent les rênes du
Gouvernement ayant passé la
fougue de la jeunesse puissent néanmoins être encore dans la vigueur de
l'âge, & qu'apres
quinze ou vingt ans d'épreuve continuellement [515] sous les yeux du
public il leur reste encore
un assez grand nombre d'années à faire jouir la patrie de leurs talens
de leur expérience & de
leurs vertus, & à jouir eux-mêmes dans les premieres places de
l'Etat du respect & des
honneurs qu'ils auront si bien mérités. En supposant qu'un homme
commence à vingt ans
d'entrer dans les affaires, il est possible qu'à trente-cinq il soit
déjà Palatin; mais comme il est
bien difficile & qu'il n'est pas même à propos que cette marche
graduelle se fasse si rapidement,
on n'arrivera guere à ce poste éminent, avant la quarantaine, &
c'est l'âge à mon avis le plus
convenable pour réunir toutes les qualités qu'on doit rechercher dans
un homme d'Etat.
Ajoutons ici que cette marche paroît appropriée autant qu'il est
possible aux besoins du
Gouvernement. Dans le calcul des probabilités j'estime qu'on aura tous
les deux ans au moins
cinquante nouveaux citoyens élus & vingt gardiens des loix: nombres
plus que suffisans pour
recruter les deux parties du Sénat auxquelles menent respectivement ces
deux grades. Car on
voit aisément que quoique le premier rang du Sénat soit le plus
nombreux, étant à vie il aura
moins souvent des places à remplir que le second qui, dans mon projet,
se renouvelle à chaque
Diete ordinaire.
On a déjà vu
& l'on verra bientôt encore que je ne laisse pas oisifs les élus
surnuméraires en
attendant qu'ils entrent au Sénat comme Députés; pour ne pas laisser
oisifs non plus les
gardiens des lois, en attendant qu'ils y rentrent comme Palatins ou
Castellans, c'est de leur corps
que je formerois le college des administrateurs de l'éducation dont
[516] j'ai parlé ci-devant. On
pourroit donner pour Président à ce college le Primat ou un autre
Evêque, en statuant au
surplus qu'aucun autre ecclésiastique, fût-il évêque & Sénateur, ne
pourroit y être admis.
Voilà, ce me
semble, une marche assez bien graduée pour la partie essentielle &
intermédiaire
du tout, savoir la noblesse & les magistrats; mais il nous manque
encore les deux extrêmes,
savoir le peuple & le Roi. Commençons par le premier jusqu'ici
compté pour rien, mais qu'il
importe enfin de compter pour quelque chose, si l'on veut donner une
certaine force une certaine
consistance à la Pologne. Rien de plus délicat que l'opération dont il
s'agit; car enfin, bien que
chacun sente quel grand mal c'est pour la République que la nation soit
en quelque façon
renfermée dans l'ordre Equestre, & que tout le reste paysans &
bourgeois soit nul, tant dans le
Gouvernement que dans la législation, telle est l'antique constitution.
Il ne seroit en ce moment
ni prudent ni possible de la changer tout d'un coup; mais il peut
l'être d'amener par degrés ce
changement, de faire sans révolution sensible, que la partie la plus
nombreuse de la nation
s'attache d'affection à la patrie & même au Gouvernement. Cela
s'obtiendra par deux moyens;
le premier, une exacte observation de la justice, en sorte que le serf
& le roturier n'ayant jamais à craindre d'être injustement vexés
par le noble, se guérissent de l'aversion qu'ils doivent
naturellement avoir pour lui. Ceci demande une grande réforme dans les
tribunaux & un soin
particulier pour la formation du Corps des avocats.
[517] Le
second moyen, sans lequel le premier n'est rien est d'ouvrir une porte
aux serfs pour
acquérir la liberté & aux bourgeois pour acquérir la noblesse.
Quand la chose dans le fait ne
seroit pas praticable, il faudroit au moins qu'on la vît telle en
possibilité; mais on peut faire plus,
ce me semble, & cela sans courir aucun risque. Voici par exemple un
moyen qui me paroît mener
de cette maniere au but proposé.
Tous les
deux ans dans l'intervalle d'une Diete à l'autre, on choisiroit dans
chaque province un
tems & un lieu convenables où les Elus de la même province
qui ne seroient pas encore
Sénateurs députés s'assembleroient, sous la présidence d'un Custos
legum qui ne seroit pas
encore Sénateur à vie, dans un comité censorial ou de bienfaisance
auquel on inviteroit, non
tous les curés, mais seulement ceux qu'on jugeroit les plus dignes de
cet honneur. Je crois même
que cette préférence formant un jugement tacite aux yeux du peuple
pourroit jetter aussi
quelque émulation parmi les curés de village, & en garantir un
grand nombre des moeurs
crapuleuses auxquelles ils ne sont que trop sujets.
Dans cette
assemblée, où l'on pourroit encore appeler des vieillards &
notables de tous les états,
on s'occuperoit à l'examen des projets d'établissemens utiles pour la
province, on entendroit les
rapports des curés sur l'état de leurs paroisses & des paroisses
voisines, celui des notables sur
l'état de la culture, sur celui des familles de leur canton, on
vérifieroit soigneusement ces
rapports; chaque membre du comité y ajouteroit ses propres
observations, & l'on tiendroit de
tout cela un fidele registre dont on tireroit des mémoires succincts,
pour les Diétines.
[518] On
examineroit en détail les besoins des familles surchargées, des
infirmes, des veuves, des
orphelins, & l'on y pourvoiroit proportionnellement sur un fonds
formé par les contributions
gratuites des aisés de la province. Ces contributions seroient d'autant
moins onéreuses qu'elles
deviendroient le seul tribut de charité, attendu qu'on ne doit souffrir
dans toute la Pologne ni
mendians ni hôpitaux. Les Prêtres, sans doute, crieront beaucoup pour
la conservation des
hôpitaux, & ces cris ne sont qu'une raison de plus pour les
détruire.
Dans ce même
comité, qui ne s'occuperoit jamais de punitions ni de réprimandes, mais
seulement de bienfaits de louanges & d'encouragemens, on feroit sur
de bonnes informations des
listes exactes des particuliers de tous états, dont la conduite seroit
digne d'honneur & de
récompense.* [* II faut dans ces estimations avoir beaucoup plus
d'égards aux personnes qu'à
quelques actions isolées. Le vrai bien se fait avec peu d'éclat. C'est
par une conduite uniforme &
soutenue, par des vertus privées & domestiques, par tous les
devoirs de son état bien remplis,
par des actions enfin qui découlent de son caractere & de ses
principes qu'un homme peut
mériter des honneurs, plutôt que par quelques grands coups de théatre
qui trouvent déjà leur
récompense dans l'admiration publique. L'ostentation philosophique aime
beaucoup les actions
d'éclat; mais tel avec cinq ou six actions de cette espece bien
brillantes bien bruyantes & bien
prônées n'a pour but que de donner le change sur son compte &
d'être toute sa vie injuste &
dur impunément. Donnez-nous la monnaie des grandes actions. Ce
mot de femme test un mot
très-judicieux.] Ces listes seroient envoyées au Sénat & au Roi
pour y avoir égard dans
l'occasion & placer toujours bien leurs choix & leurs
préférences, & c'est sur les indications des
mêmes assemblées que seroient données dans les colleges par [519] les
administrateurs de
l'éducation les places gratuites dont j'ai parlé ci-devant.
Mais la
principale & plus importante occupation de ce comité seroit de
dresser sur de fideles
mémoires & sur le rapport de la voix publique bien vérifié, un rôle
des paysans qui se
distingueroient par une bonne conduite une bonne culture de bonnes
moeurs, par le soin de leur
famille, par tous les devoirs de leur état bien remplis. Ce rôle seroit
ensuite présenté à la
Diétine qui y choisiroit un nombre fixé par la loi pour être affranchi,
& qui pourvoiroit par des
moyens convenus au dédommagement des patrons, en les faisant jouir
d'exemptions, de
prérogatives, d'avantages enfin proportionnés au nombre de leurs
paysans qui auroient été
trouvés dignes de la liberté. Car il faudroit absolument faire en sorte
qu'au lieu d'être onéreux
au maître l'affranchissement du serf lui devînt honorable &
avantageux. Bien entendu que pour éviter l'abus ces affranchissemens ne
se feroient point par les maîtres, mais dans les Diétines
par jugement & seulement jusqu'au nombre fixé par la loi.
Quand on
auroit affranchi successivement un certain nombre de familles dans un
canton, l'on
pourroit affranchir des villages entiers, y former peu-à-peu des
communes , leur assigner
quelques biens fonds quelques terres communales comme en Suisse, y
établir des officiers
communaux, & lorsqu'on auroit amené par degrés les choses jusqu'à
pouvoir sans révolution
sensible achever l'opération en grand, leur rendre enfin le droit que
leur donna la nature de
participer à l'administration de leur pays en envoyant des Députés aux
Diétines.
[520] Tout
cela fait on armeroit tous ces paysans devenus hommes libres &
citoyens, on les
enrégimenteroit, on les exerceroit, & l'on finiroit par avoir une
milice vraiment excellente, plus
que suffisante pour la défense de l'Etat.
On pourroit
suivre une méthode semblable pour l'annoblissement d'un certain nombre
de
bourgeois, & même sans les annoblir leur destiner certains postes
brillans qu'ils rempliroient
seuls à l'exclusion des nobles, & cela à l'imitation des Vénitiens
si jaloux de leur noblesse, qui
néanmoins outre d'autres emplois subalternes, donnent toujours à un
Citadin la seconde place
de l'Etat, savoir celle de grand Chancelier, sans qu'aucun Patricien
puisse jamais y prétendre.
De cette maniere, ouvrant à la bourgeoisie la porte de la noblesse
& des honneurs, on
l'attacheroit d'affection à la patrie & au maintien de la
constitution. On pourroit encore sans
annoblir les individus, annoblir collectivement certaines villes , en
préférant celles où
fleuriroient davantage le commerce l'industrie & les arts, & où
par conséquent l'administration
municipale seroit la meilleure. Ces villes annoblies pourroient, à
l'instar des villes impériales
envoyer des Nonces à la Diete, & leur exemple ne manqueroit pas
d'exciter dans toutes les autres
un vif désir d'obtenir le même honneur.
Les comités
censoriaux chargés de ce département de bienfaisance qui jamais à la
honte des
Rois & des peuples, n'a encore existé nulle part, seroient, quoique
sans élection, composés de la
maniere la plus propre à remplir leurs fonctions avec zele &
intégrité, attendu que leurs
membres aspirant aux places sénatoriales où menent leurs grades
respectifs, porteroient [521]
une grande attention à mériter par l'approbation publique les suffrages
de la Diete, & ce seroit
une occupation suffisante pour tenir ces aspirans en haleine & sous
les yeux du public dans les
intervalles qui pourroient séparer leurs élections successives.
Remarquez que cela se feroit
cependant sans les tirer pour ces intervalles de l'état de simples
citoyens gradués, puisque cette
espece de tribunal, si utile & si respectable, n'ayant jamais que
du bien à faire ne seroit revêtu
d'aucune puissance coactive: ainsi je ne multiplie point ici les
magistratures, mais je me sers
chemin faisant du passage de l'une à l'autre pour tirer parti de ceux
qui les doivent remplir.
Sur ce plan,
gradué dans son exécution par une marche successive qu'on pourroit
précipiter,
ralentir, ou même arrêter selon son bon ou mauvais succes, on
n'avanceroit qu'à volonté,
guidé par l'expérience, on allumeroit dans tous les états inférieurs un
zele ardent pour
contribuer au bien public, on parviendroit enfin à vivifier toutes les
parties de la Pologne, & à
les lier de maniere à ne faire plus qu'un même Corps dont la vigueur
& les forces seroient au
moins décuplées de ce qu'elles peuvent être aujourd'hui, & cela,
avec l'avantage inestimable
d'avoir évité tout changement vif & brusque & le danger des
révolutions.
Vous avez
une belle occasion de commencer cette opération d'une maniere éclatante
& noble
qui doit faire le plus grand effet. Il n'est pas possible que dans les
malheurs que vient d'essuyer la
Pologne les confédérés n'aient reçu des assistances & des marques
d'attachement de quelques
bourgeois & même de quelques paysans. Imitez la magnanimité [522]
des Romains, si soigneux,
après les grandes calamités de leur République, de combler des
témoignages de leur gratitude
les étrangers les sujets les esclaves & même jusqu'aux animaux qui
durant leurs disgrâces leur
a rendu quelques services signalés. O le beau début à mon gré que de
donner solennellement la
noblesse à ces bourgeois & la franchise à ces paysans, & cela
avec toute la pompe & tout
l'appareil qui peuvent rendre cette cérémonie auguste touchante &
mémorable! Et ne vous en
tenez pas à ce début. Ces hommes ainsi distingués doivent demeurer
toujours les enfans de
choix de la patrie. Il faut veiller sur eux, les protéger, les aider,
les soutenir, fussent-ils même de
mauvais sujets. Il faut à tout prix les faire prospérer toute leur vie,
afin que par cet exemple mis
sous les yeux du public la Pologne montre à l'Europe entiere ce que
doit attendre d'elle dans ses
succes quiconque osa l'assister dans sa détresse .
Voilà
quelque idée grossiere & seulement par forme d'exemple de la
maniere dont on peut
procéder pour que chacun voye devant lui la route libre pour arriver à
tout, que tout tende
graduellement en bien servant la patrie aux rangs les plus honorables,
& que la vertu puisse
ouvrir toutes les portes que la fortune se plaît à fermer.
Mais tout
n'est pas fait encore, & la partie de ce projet qui me reste à
exposer est sans contredit
la plus embarrassante & la plus difficile; elle offre à surmonter
des obstacles contre lesquels la
prudence & l'expérience des politiques les plus consommés ont
toujour s'échoué. Cependant il
me semble qu'en supposant mon projet adopté, avec le moyen très-simple
que [523] j'ai à
proposer, toutes les difficultés sont levées, tous les abus sont
prévenus, & ce qui sembloit faire
un nouvel obstacle se tourne en avantage dans l'exécution.
Election
des Rois.
Toutes ces
difficultés se réduisent à celle de donner à l'Etat un chef dont le
choix ne cause pas
des troubles & qui n'attente pas à la liberté. Ce qui augmente la
même difficulté est que ce chef
doit être doué des grandes qualités nécessaires à quiconque ose
gouverner des hommes libres.
L'hérédité de la Couronne prévient les troubles, mais elle amene la
servitude; l'élection
maintient la liberté, mais à chaque regne elle ébranle l'Etat. Cette
alternative est fâcheuse,
mais avant de parler des moyens de l'éviter, qu'on me permette un
moment de réflexion sur la
maniere dont les Polonois disposent ordinairement de leur Couronne.
D'abord, je
le demande; pourquoi faut-il qu'ils se donnent des Rois étrangers? Par
quel singulier
aveuglement ont-ils pris ainsi le moyen le plus sûr d'asservir leur
nation, d'abolir leurs usages,
de se rendre le jouet des autres Cours, & d'augmenter à plaisir
l'orage des interregnes? Quelle
injustice envers eux-mêmes, quel affront fait à leur patrie, comme si,
désespérant de trouver
dans son sein un homme digne de les [524] commander, ils étoient forcés
de l'aller chercher au
loin! Comment n'ont-ils pas senti, comment n'ont-ils pas vu que c'étoit
tout le contraire? Ouvrez
les annales de votre nation, vous ne la verrez jamais illustre &
triomphante que sous des Rois
Polonais; vous la verrez presque toujours opprimée & avilie sous
les étrangers. Que
l'expérience vienne enfin à l'appui de la raison; voyez quels maux vous
vous faites & quels biens
vous vous ôtez.
Car, je le
demande encore, comment la nation Polonaise ayant tant fait que de
rendre sa
Couronne élective, n'a-t-elle point songé à tirer parti de cette loi
pour jetter parmi les membres
de l'administration, une émulation de zele & de gloire, qui seule
eût plus fait pour le bien de la
patrie que toutes les autres loix ensemble? Quel ressort puissant sur
des ames grandes &
ambitieuses que cette Couronne destinée au plus digne & mise en
perspective devant les yeux de
tout citoyen qui saura mériter l'estime publique! Que de vertus, que de
nobles efforts l'espoir
d'en acquérir le plus haut prix ne doit-il pas exciter dans la nation,
quel ferment de patriotisme
dans tous les coeurs, quand on sauroit bien que ce n'est que par-là
qu'on peut obtenir cette place
devenue l'objet secret des voeux de tous les particuliers, si-tôt qu'à
force de mérite & de
services il dépendra d'eux de s'en approcher toujours davantage, &
si la fortune les seconde, d'y
parvenir enfin tout-à-fait ! Cherchons le meilleur moyen de mettre en
jeu ce grand ressort si
puissant dans la République, & si négligé jusqu'ici. L'on me dira
qu'il ne suffit pas de ne
donner la Couronne qu'à des Polonois, pour lever les difficultés dont
[525] il s'agit: c'est ce que
nous verrons tout-à-l'heure après que j'aurai proposé mon expédient;
cet expédient est simple,
mais il paroîtra d'abord manquer le but que je viens de marquer
moi-même, quand j'aurai dit
qu'il consiste à faire entrer le sort dans l'élection des Rois. Je
demande en grâce qu'on me laisse
le tems de m'expliquer, ou seulement qu'on me relise avec attention.
Car si l'on
dit; comment s'assurer qu'un Roi tiré au sort ait les qualités requises
pour remplir
dignement sa place, on fait une objection que j'ai déjà résolue;
puisqu'il suffit pour cet effet que
le Roi ne puisse être tiré que des Sénateurs à vie; car puisqu'ils
seront tirés eux-mêmes de
l'ordre des Gardiens des loix, & qu'ils auront passé avec
honneur par tous les grades de la
République, l'épreuve de toute leur vie & l'approbation publique
dans tous les postes qu'ils
auront remplis seront des garans suffisans du mérite & des vertus
de chacun d'eux.
Je n'entends
pas néanmoins que même entre les Sénateurs à vie le sort décide seul de
la
préférence. Ce seroit toujours manquer en partie le grand but qu'on
doit se proposer. Il faut
que le sort fasse quelque chose & que le choix fasse beaucoup, afin
d'un côté d'amortir les
brigues & les menées des puissances étrangeres & d'engager de
l'autre tous les Palatins par un
si grand intérêt à ne point se relâcher dans leur conduite, mais à
continuer de servir la patrie
avec zele pour mériter la préférence sur leurs concurrens.
J'avoue que
la classe de ces concurrens me paroît bien nombreuse si l'on y fait
entrer les grands
Castellans presque égaux [526] en rang aux Palatins par la constitution
présente; mais je ne vois
pas quel inconvénient il y auroit à donner aux seuls Palatins l'acces
immédiat au Trône. Cela
feroit dans le même ordre un nouveau grade que les grands Castellans
auroient encore à passer
pour devenir Palatins, & par conséquent un moyen de plus pour tenir
le Sénat dépendant du
législateur. On a déjà vu que ces grands Castellans me paroissent
superflus dans la
constitution. Que néanmoins pour éviter tout grand changement on leur
laisse leur place & leur
rang au Sénat, je l'approuve. Mais dans la graduation que je propose
rien n'oblige de les mettre
au niveau des Palatins, & comme rien n'en empêche non plus on
pourra sans inconvénient se
décider pour le parti qu'on jugera le meilleur. Je suppose ici que ce
parti préféré sera d'ouvrir
aux seuls Palatins l'acces immédiat au Trône.
Aussi-tôt
donc après la mort du Roi, c'est-à-dire dans le moindre intervalle
qu'il sera possible
& qui sera fixé par la loi, la Diete d'élection sera solemnellement
convoquée; les noms de tous
les Palatins seront mis en concurrence & il en sera tiré trois au
sort avec toutes les précautions
possibles pour qu'aucune fraude n'altere cette opération. Ces trois
noms seront à haute voix
déclarés à l'assemblée, qui, dans la même séance & à la pluralité
des voix choisira celui
qu'elle préfere, & il sera proclamé Roi des le même jour.
On trouvera
dans cette forme d'élection un grand inconvénient, je l'avoue; c'est
que la nation ne
puisse choisir librement dans le nombre des Palatins celui qu'elle
honore*[*W. mss. "préfere"]
& chérit davantage, & qu'elle juge le plus digne de la royauté.
[527] Mais cet inconvénient n'est
pas nouveau en Pologne où l'on a vu dans plusieurs élections que sans
égard pour ceux que la
nation favorise on la force de choisir celui qu'elle eût rebuté:*[*W.
mss. favorise...rebutes
"favorisoit, on l'a forcée de choisir celui auroit rebuté." ] mais pour
cet avantage qu'elle n'avoit
plus & qu'elle sacrifie, combien d'autres plus importans elle gagne
par cette forme d'élection!
Premierement
l'action du sort amortit tout d'un coup les factions & brigues des
nations étrangeres qui ne peuvent influer sur cette élection, trop
incertaines du succes pour y mettre
beaucoup d'efforts, vu que la fraude même seroit insuffisante en faveur
d'un sujet que la nation
peut toujours rejetter. La grandeur seule de cet avantage est telle
qu'il assure le repos de la
Pologne, étouffe la vénalité dans la Républiques, & laisse à
l'élection presque toute la
tranquillité de l'hérédité.
Le même
avantage a lieu contre les brigues mêmes des Candidats; car qui d'entre
eux voudra se
mettre en frais pour s'assurer une préférence qui ne dépend point des
hommes, & sacrifier sa
fortune à un événement qui tient à tant de chances contraires pour une
favorable? Ajoutons
que ceux que le sort a favorisés ne sont plus à tems d'acheter des
électeurs, puisque l'élection
doit se faire dans la même séance.
Le choix
libre de la nation entre trois Candidats la préserve des inconvéniens
du sort qui, par
supposition, tomberoit sur un sujet indigne: car, dans cette
supposition, la nation se gardera de le
choisir, & il n'est pas possible qu'entre *[*W. mss. "Car...entre"
barrés, la phrase ajoute "Le
choix libre de la nation entre trois candidats la préserve des
inconvénients du sort qui par
supposition tomberoit."] trente-trois hommes illustres, l'élite de la
nation, où l'on ne comprend
pas même comment il peut se trouver un seul sujet indigne, ceux que
favorisera le sort le soient
tous les trois.
[528] Ainsi,
& cette observation est d'un grand poids: nous réunissons par cette
forme tous les
avantages de l'élection à ceux de l'hérédité.
Car
premierement la Couronne ne passant point du pere au fils, il n'y aura
jamais continuité de
systême pour l'asservissement de la République. En second lieu le sort
même dans cette forme
est l'instrument d'une élection éclairée & volontaire. Dans le
Corps respectable des Gardiens
des loix & des Palatins qui en sont tirés, il ne peut faire un
choix, quel qu'il puisse être, qui n'oit été déjà fait par la nation .
Mais voyez
quelle émulation cette perspective doit porter dans le corps des
Palatins & grands
Castellans qui dans des places à vie pourroient se relâcher par la
certitude qu'on ne peut plus
les leur ôter. Ils ne peuvent plus être contenus par la crainte; mais
l'espoir de remplir un Trône
que chacun d'eux voit si près de lui est un nouvel aiguillon qui les
tient sans cesse attentifs sur
eux-mêmes. Ils savent que le sort les favoriseroit en vain s'ils sont
rejetés à l'élection & que le
seul moyen d'être choisis est de le mériter. Cet avantage est trop
grand trop évident pour qu'il
soit nécessaire d'y insister.
Supposons un
moment pour aller au pis qu'on ne peut éviter la fraude dans
l'opération du sort
& qu'un des concurrens vint à tromper la vigilance de tous les
autres si intéressés à cette
opération. Cette fraude seroit un malheur pour les Candidats exclus,
mais l'effet pour la
République seroit le même que si la décision du sort eût été fidele:
car on n'en auroit pas
moins l'avantage de l'élection, on n'en préviendroit pas moins les
troubles des interregnes & les
dangers [529] de l'hérédité; le Candidat que son ambition séduiroit
jusqu'à recourir à cette
fraude n'en seroit pas moins au surplus un homme de mérite, capable au
jugement de la nation
de porter la Couronne avec honneur; & enfin, même après cette
fraude, il n'en dépendroit pas
moins pour en profiter du choix subséquent & formel de la
République.
Par ce
projet adopté dans toute son étendue, tout est lié dans l'Etat, &
depuis le dernier
particulier jusqu'au premier Palatin, nul ne voit aucun moyen d'avancer
que par la route du
devoir & de l'approbation publique. Le Roi seul, une fois élu, ne
voyant plus que les loix
au-dessus de lui, n'a nul autre frein qui le contienne, & n'ayant
plus besoin de l'approbation
publique, il peut s'en passer sans risque si ses projets le demandent.
Je ne vois gueres à cela
qu'un remede auquel même il ne faut pas songer. Ce seroit que la
Couronne fût en quelque
maniere amovible & qu'au bout de certaines périodes les Rois
eussent besoin d'être confirmés.
Mais encore une fois cet expédient n'est pas proposable; tenant le
Trône & l'Etat dans une
agitation continuelle, il ne laisseroit jamais l'administration dans
une assiette assez solide pour
pouvoir s'appliquer uniquement & utilement au bien public.
Il fut un
usage antique qui n'a jamais été pratiqué que chez un seul peuple, mais
dont il est étonnant que le succes n'ait tenté aucuns autre de
l'imiter. Il est vrai qu'il n'est guere propre
qu'à un royaume électif, quoique inventé & pratiqué dans un royaume
héréditaire. Je parle
du jugement des Rois d'Egypte après leur mort, & de l'arrêt par
lequel la sépulture & les
honneurs royaux leur étoient accordés ou [530] refusés selon qu'ils
avoient bien ou mal
gouverné l'Etat durant leur vie. L'indifférence des modernes sur tous
les objets moraux & sur
tout ce qui peut donner du ressort aux ames leur fera sans doute
regarder l'idée de rétablir cet
usage pour les Rois de Pologne comme une folie, & ce n'est pas à
des François, sur-tout à des
philosophes que je voudrois tenter de la faire adopter, mais je crois
qu'on peut la proposer à des
Polonois. J'ose même avancer que cet établissement auroit chez eux de
grands avantages
auxquels il est impossible de suppléer d'aucune autre maniere, &
pas un seul inconvénient.
Dans l'objet présent on voit qu'à moins d'une ame vile & insensible
à l'honneur de sa mémoire,
il n'est pas possible que l'intégrité d'un jugement inévitable n'en
impose au Roi & ne mette à
ses passions un frein plus ou moins fort, je l'avoue, mais toujours
capable de les contenir jusqu'à
certain point; sur-tout quand on y joindra l'intérêt de ses enfans dont
le sort sera décidé par
l'arrêt porté sur la mémoire du pere.
Je voudrois
donc qu'apres la mort de chaque Roi, son corps fût déposé dans un lieu
sortable
jusqu'à ce qu'il eût été prononcé sur sa mémoire; que le tribunal qui
doit en décider &
décerner sa sépulture fût assemblé le plus-tôt qu'il seroit possible,
que là sa vie & son regne
fussent examinés séverement, & qu'apres des informations, dans
lesquelles tout citoyen seroit
admis à l'accuser & à le défendre, le proces bien instruit fût
suivi d'un arrêt porté avec toute
la solemnité possible.
En
conséquence de cet arrêt, s'il étoit favorable, le feu [531] Roi seroit
déclaré bon & juste
Prince, son nom inscrit avec honneur dans la liste des Rois de Pologne,
son corps mis avec pompe
dans leur sépulture, l'épithete de glorieuse mémoire ajoutée à son nom
dans tous les actes &
discours publics, un douaire assigné à sa veuve, & ses enfans,
déclarés Princes-royaux seroient
honorée leur vie durant, de tous les avantages attachés à ce titre.
Que si au
contraire il étoit trouvé coupable d'injustice, de violence, de
malversation, & sur-tout
d'avoir attenté à la liberté publique, sa mémoire seroit condamnée
& flétrie, son corps, privé
de la sépulture royale, seroit enterré sans honneur comme celui d'un
particulier, son nom
effacé du registre public des Rois, & ses enfans privés du titre de
Princes-royaux & des
prérogatives qui y sont attachées, rentreroient dans la classe des
simples citoyens, sans aucune
distinction honorable ni flétrissante.
Je voudrois
que ce jugement se fît avec le plus grand appareil, mais qu'il précédât
s'il étoit
possible, l'élection de son successeur, afin que le crédit de celui-ci
ne pût influer sur la sentence
dont il auroit pour lui-même intérêt d'adoucir la sévérité. Je sais
qu'il seroit à désirer qu'on
eût plus de tems pour dévoiler bien des vérités cachées & mieux
instruire le proces. Mais si
l'on tardoit après l'élection, j'aurois peur que cet acte important ne
devînt bientôt qu'une vaine
cérémonie, & comme il arriveroit infailliblement dans un royaume
héréditaire, plutôt une
oraison funebre du Roi défunt qu'un jugement juste & sévere sur sa
conduite. Il vaut mieux en
cette occasion donner davantage à la voix publique & perdre
quelques [532] lumieres de détail
pour conserver l'intégrité & l'austérité d'un jugement qui sans
cela deviendroit inutile.
A l'égard du
tribunal qui prononceroit cette sentence, je voudrois que ce ne fût ni
le Sénat ni la
Diete ni aucun Corps revêtu de quelque autorité dans le Gouvernement,
mais un ordre entier de
citoyens qui ne peut être aisément ni trompé ni corrompu. Il me paroît
que les Cives electi, plus
instruits plus expérimentés que les servans
d'Etat, & moins
intéressés que les gardiens des loix
déjà trop voisins du Trône, seroient précisément le Corps intermédiaire
où l'on trouveroit à
la fois le plus de lumieres & d'intégrité, le plus propre à ne
porter que des jugemens sûrs &
par-là préférables aux deux autres en cette occasion. Si même il
arrivoit que ce Corps ne fût
pas assez nombreux pour un jugement de cette importance, j'aimerois
mieux qu'on lui donnât
des adjoins tirés des servans d'Etat que des Gardiens des loix. Enfin
je voudrois que ce tribunal
ne fût présidé par aucun homme en place, mais par un Maréchal tiré de
son Corps & qu'il éliroit lui-même, comme ceux des Dietes & des
confédérations: tant il faudroit éviter qu'aucun
intérêt particulier n'influât dans cet acte, qui peut devenir
très-auguste ou très-ridicule selon
la maniere dont il y sera procédé.
En finissant
cet article de l'élection & du jugement des Rois, je dois dire ici
qu'une chose dans
vos usages m'a paru bien choquante & bien contraire à l'esprit de
votre constitution; c'est de la
voir presque renversée & anéantie à la mort du Roi jusqu'à
suspendre & fermer tous les
tribunaux, comme si cette constitution tenoit tellement à ce [533]
Prince, que la mort de l'un fût
la destruction de l'autre. Eh, mon Dieu! ce devroit être exactement le
contraire. Le Roi mort,
tout devroit aller comme s'il vivoit encore; on devroit s'appercevoir à
peine qu'il manque une
piece à la machine, tant cette piece étoit peu essentielle à sa
solidité. Heureusement cette
inconséquence ne tient à rien. Il n'y a qu'à dire qu'elle n'exister a
plus, & rien au surplus ne
doit être changé: mais il ne faut pas laisser subsister cette étrange
contradiction; car si c'en est
une déjà dans la présente constitution, c'en seroit une bien plus
grande encore après la
réforme.
Conclusion.
Voila mon
plan suffisamment esquissé. Je m'arrête. Quel que soit celui qu'on
adoptera l'on ne
doit pas oublier ce que j'ai dit dans le Contrat Social de l'état de
foiblesse & d'anarchie où se
trouve une nation tandis qu'elle établit ou réforme sa constitution.
Dans ce moment de désordre
& d'effervescence elle est hors d'état de faire aucune résistance
& le moindre choc est capable
de tout renverser. Il importe donc de se ménager à tout prix un
intervalle de tranquillité durant
lequel on puisse sans risque agir sur soi-même & rajeunir sa
constitution. Quoique les
changemens à faire dans la vôtre ne soient pas fondamentaux & ne
paroissent pas [534] fort
grands, ils sont suffisans pour exiger cette précaution, & il faut
nécessairement un certain tems
pour sentir l'effet de la meilleure réforme & prendre la
consistance qui doit en être le fruit. Ce
n'est qu'en supposant que le succes réponde au courage des confédérés
& à la justice de leur
cause, qu'on peut songer à l'entreprise dont il s'agit. Vous ne serez
jamais libres tant qu'il
restera un seul soldat Russe en Pologne, & vous serez toujours
menacés de cesser de l'être, tant
que la Russie se mêlera de vos affaires. Mais si vous parvenez à la
forcer de traiter avec vous
comme de puissance à puissance & non plus comme de protecteur à
protégé, profitez alors de
l'épuisement où l'aura jettée la guerre de Turquie pour faire votre
oeuvre avant qu'elle puisse
la troubler. Quoique je ne fasse aucun cas de la sûreté qu'on se
procure au dehors par des
traités, cette circonstance unique vous forcera peut-être de vous
étayer autant qu'il se peut de
cet appui, ne fût-ce que pour connoître la disposition présente de ceux
qui traiteront avec vous.
Mais ce cas excepté & peut-être en d'autres tems quelques traités
de commerce, ne vous
fatiguez pas à de vaines négociations, ne vous ruinez pas en
ambassadeurs & ministres dans
d'autres Cours, & ne comptez pas les alliances & traités pour
quelque chose. Tout cela ne sert de
rien avec les puissances chrétiennes: elles ne connoissent d'autres
liens que ceux de leur
intérêts; quand elles le trouveront à remplir leurs engagemens elles
les rempliront, quand elles
le trouveront à les rompre elles les rompront, autant vaudroit n'en
point prendre. Encore, si cet
intérêt étoit toujours vrai, la connoissance de ce qu'il leur [535]
convient de faire pourroit faire
prévoir ce qu'elles feront. Mais ce n'est presque jamais la raison
d'Etat qui les guide, c'est
l'intérêt momentané d'un ministre, d'une fille, d'un favori; c'est le
motif *[*W. mss. "c'est le
motif" en marges] qu'aucune sagesse humaine n'a pu prévoir qui les
détermine tantôt pour
tantôt contre, leurs vrais intérêts. De quoi peut-on s'assurer avec des
gens qui n'ont aucun
systême fixe, & qui ne se conduisent que par des impulsions
fortuites? Rien n'est plus frivole que
la science politique des Cours: comme elle n'a nul principe assuré,
l'on n'en peut tirer aucune
conséquence certaine, & toute cette belle doctrine des intérêts des
Princes est un jeu d'enfants
qui fait rire les hommes sensés.
Ne vous
appuyez donc avec confiance ni sur vos alliés ni sur vos voisins; vous
n'en avez qu'un
sur lequel vous puissiez un peu compter. C'est le Grand-Seigneur, &
vous ne devez rien épargner pour vous en faire un appui: non que ses
maximes d'Etat soient beaucoup plus
certaines que celles des autres puissances. Tout y dépend également
d'un Vizir d'une Favorite
d'une intrigue de serrail; mais l'intérêt de la Porte est clair,
simple, il s'agit de tout pour elle, &
généralement il y regne avec bien moins de lumieres & de finesse,
plus de droiture & de bon
sens. On a du moins avec elle cet avantage de plus qu'avec les
puissances chrétiennes, qu'elle
aime à remplir ses engagemens & respecte ordinairement les traités.
Il faut tâcher d'en faire
avec elle un pour vingt ans, aussi fort, aussi clair qu'il sera
possible. Ce traité, tant qu'une autre
puissance cachera ses projets, sera le meilleur peut-être le seul
garant que vous puissiez avoir, &
dans l'état où la [536] présente guerre laissera vraisemblablement la
Russie, j'estime qu'il peut
vous suffire pour entreprendre avec sûreté votre ouvrage; d'autant plus
que l'intérêt commun
des puissances de l'Europe & sur-tout de vos autres voisins est de
vous laisser toujours pour
barriere entre eux & les Russes, & qu'à force de changer de
folies il faut bien qu'ils soient sages
au moins quelque fois.
Une chose me
fait croire que généralement on vous verra sans jalousie travailler à
la réforme
de votre constitution. C'est que cet ouvrage ne tend qu'à
l'affermissement de la législation, par
conséquent de la liberté, & que cette liberté passe dans toutes les
Cours pour une manie de
visionnaires qui tend plus à affoiblir qu'à renforcer un Etat. C'est
pour cela que la France a
toujours favorisé la liberté du Corps Germanique & de la Hollande,
& c'est pour cela
qu'aujourd'hui la Russie favorise le Gouvernement présent de Suede,
& contrecarre de toutes
ses forces les projets du Roi. Tous ces grands ministres qui, jugeant
les hommes en général sur
eux-mêmes & ceux qui les entourent, croient les connoître, sont
bien loin d'imaginer quel ressort
l'amour de la patrie & l'élan de la vertu peuvent donner à des ames
libres. Ils ont beau être les
dupes de la basse opinion qu'ils ont des Républiques & y trouver
dans toutes leurs entreprises
une résistance qu'ils n'attendoient pas, ils ne reviendront jamais d'un
préjugé fondé sur le
mépris dont ils se sentent dignes & sur lequel ils apprécient le
genre-humain. Malgré
l'expérience assez frappante que les Russes viennent des faire en
Pologne rien ne les fera
changer d'opinion. Ils regarderont toujours [537] les hommes libres
comme il faut les regarder
eux-mêmes, c'est-à-dire comme des hommes nuls, sur lesquels deux seuls
instrumens ont prise,
savoir l'argent & le knout. S'ils voient donc que la République de
Pologne, au lieu de s'appliquer à remplir ses coffres, à grossir ses
finances, à lever bien des troupes réglées, songe au
contraire à licencier son armée & à se passer d'argent, ils
croiront qu'elle travaille à s'affoiblir,
& persuadés qu'ils n'auront, pour en faire la conquête qu'à s'y
présenter quand ils voudront,
ils la laisseront se régler tout à son aise, en se moquant en eux-mêmes
de son travail. Et il faut
convenir que l'état de liberté ôte à un peuple la force offensive,
& qu'en suivant le plan que je
propose on doit renoncer à tout espoir de conquête. Mais que, votre
oeuvre faite, dans vingt ans
les Russes tentent de vous envahir, & ils connoîtront quels soldats
sont pour la défense de leurs
foyers ces hommes de paix qui ne savent pas attaquer ceux des autres,
& qui ont oublié le prix
de l'argent.
[W. mss.
Trois paragraphes étouffé "Au reste, quand vous serez ...à la tête du
Gouvernement"]
Quant à la
maniere d'entamer l'oeuvre dont il s'agit, je ne puis goûter toutes les
subtilités qu'on
vous propose pour surprendre & tromper en quelque sorte la nation
sur les changemens à faire à ses loix. Je serois d'avis seulement en
montrant votre plan dans toute son étendue, de n'en
point commencer brusquement l'exécution par remplir la République de
mécontents, de laisser
en place la plupart de ceux qui y sont, de ne conférer les emplois
selon la nouvelle réforme qu'à
mesure qu'ils viendroient à vaquer. N'ébranlez jamais trop brusquement
la machine. Je ne
doute point qu'un bon plan une fois adopté ne change même l'esprit de
ceux qui [538] auront eu
part au Gouvernement sous un autre. Ne pouvant créer tout d'un coup de
nouveaux citoyens, il
faut commencer par tirer parti de ceux qui existent; & offrir une
route nouvelle à leur ambition
c'est le moyen de les disposer à la suivre.
Que si,
malgré le courage & la constance des Confédérés & malgré la
justice de leur cause, la
fortune & toutes les puissances les abandonnent & livrent la
patrie à ses oppresseurs . . . mais je
n'ai pas l'honneur d'être Polonois; & dans une situation pareille à
celle où vous êtes, il n'est
permis de donner son avis que par son exemple.
Je viens de
remplir selon la mesure de mes forces, & plût à Dieu que ce fût
avec autant de
succes que d'ardeur , la tâche que M. le Comte Wielhorski m'a imposée.
Peut-être tout ceci
n'est-il qu'un tas de chimeres, mais voilà mes idées: ce n'est pas ma
faute si elles ressemblent si
peu à celles des autres hommes, & il n'a pas dépendu de moi,
d'organiser ma tête d'une autre
façon. J'avoue même que quelque singularité qu'on leur trouve, je n'y
vois rien quant à moi
que de bien adapté au coeur humain, de bon, de praticable, sur-tout en
Pologne, m'étant
appliqué dans mes vues à suivre l'esprit de cette République, & à
n'y proposer que le moins de
changemens que j'ai pu pour en corriger les défauts. Il me semble qu'un
Gouvernement monté
sur de pareils ressorts doit marcher à son vrai but aussi directement,
aussi sûrement, aussi
long-tems, qu'il est possible; n'ignorant pas, au surplus, que tous les
ouvrages des hommes sont
imparfaits passagers & périssables comme eux.
J'ai omis à
dessein beaucoup d'articles très-importans sur [539] lesquels je ne me
sentois pas les
lumieres suffisantes pour en bien juger. Je laisse ce soin à des hommes
plus éclairés & plus
sages que moi, & je mets fin à ce long fatras en faisant à M. le
Comte Wielhorski mes excuses de
l'en avoir occupé si long-tems. Quoique je pense autrement que les
autres hommes, je ne me
flatte pas d'être plus sage qu'eux, ni qu'il trouve dans mes rêveries
rien qui puisse être
réellement utile à sa patrie; mais mes voeux pour sa prospérité sont
trop vrais trop purs trop
désintéressés pour que l'orgueil d'y contribuer puisse ajouter à mon
zele. Puisse-t-elle
triompher de ses ennemis, devenir demeurer paisible heureuse &
libre, donner un grand exemple à l'univers, &, profitant des
travaux patriotiques de M. le Comte Wielhorski, trouver & former
dans son sein beaucoup de citoyens qui lui ressemblent.*[*W. mss. ! ]
FIN.
[540] TABLE
DES CHAPITRES.
CHAPITRE PREMIER. Etat de la question. 417
CHAP. II. Esprit des anciennes institutions. 421
CHAP. III. Application. 426
CHAP. IV. éducation. 435
CHAP. V. Vice Radical. 441
CHAP. VI. Question des trois ordres. 443
CHAP. VII. Moyens de maintenir la constitution. 447
CHAP. VIII. Du Roi. 467
CHAP. IX. Causes particulieres de l'Anarchie. 474
CHAP. X. Administration. 482
CHAP. XI. Systême économique. 486
CHAP. XII. Systême militaire. 499
CHAP. XIII. Projet pour assujettir à une marche graduelle tous les membres du Gouvernement. 510
CHAP. XIV. élection des Rois. 523
CHAP. XV. Conclusion. 533