[J.M.GALLANAR=éditeur]
JEAN
JACQUES ROUSSEAU
DISCOURS
DES SCIENCES ET DES ARTS
DISCOURS
QUI A REMPORTÉ LE PRIX A L'ACADÉMIE DE DIJON, EN L'ANNÉE
1750. SUR CETTE QUESTION PROPOSÉE PAR LA MÊME ACADÉMIE: SI LE
RÉTABLISSEMENT DES SCIENCES ET DES ARTS A CONTRIBUÉ A ÉPURER LES
MŒURS.
[1749,
octobre 1750 - mars 1750; Geneve, novembre 1750; Le manuscrit de 1er
Discours a disparu au
cours
du XIXe siècle; exemplaire de l'édition originale, Société J.-J.
Rousseau, Ms. R. 89.
Publication, Genève (Paris) janvier 1751 ; &c. V. le Pléiade
édition pp. 1853 ff. ; édition
critique publiée par George R: Havens, 1946; le Pléiade édition, t.
III, pp. 3-30.== du
Peyrou/Moultou 1780-89 quarto édition, t. VII, pp. 23-60. Publication,
l'édition Duchesne, 1764(?); l'édition du Peyrou,
1781. Melanges t. II.( 1781)]
RAPPORT.
[1.
OBSERVATIONS SUR LE DISCOURS QUI A REMPORTE LE PRIX DE
l'ACADÉMIE DE DIJON EN l'ANNÉE 1750 , SUR CETTE QUESTION PROPOSÉE
PAR LA MÊME ACADÉMIE. [anonymes (Raynal); Mercure de France, juin
1751.] 2.
LETTRE À M. L'ABBÉ RAYNAL. [Rousseau; Mercure de France, juin 1751.] 3.
DISCOURS DE M. LE ROI , PROFESSEUR DE RHÉTORIQUE AU COLLEGE DU
CARDINAL LE MOINE , PRONONCÉ LE 12 AOÛT 1751 , DANS LES ECOLES DE
SORBONNE, EN PRÉSENCE DE MM. DU PARLEMENT, À L'OCCASION DE LA
DISTRIBUTION DES PRIX FONDÉS DANS L'UNIVERSITÉ. [Le Roi.] 4. RÉPONSE AU
DISCOURS QUI A REMPORTE LE PRIX DE l'ACADÉMIE DE DIJON, PAR LE ROI
DE POLOGNE. [Stanislas Leszczynski (Father Joseph de Menoux), Mercure
de France,
septembre 1751.]5. OBSERVATIONS DE J.J. ROUSSEAU, SUR LA RÉPONSE À SON
DISCOURS. [Rousseau, brochure, octobre 1751.] 6. RÉFUTATION DES
OBSERVATIONS de M. J. J. ROUSSEAU de GENEVE, SUR UNE RÉPONSE QUI A
ÉTÉ FAITE A SON DISCOURS DANS LE MERCURE de SEPTEMBRE 1751.7.
RÉFUTATION DU DISCOURS QUI A REMPORTÉ LE PRIX DE L' ACADÉMIE DE
DIJON EN L'ANNÉE 1750 , LUE DANS UNE SÉANCE DE LA SOCIÉTÉ ROYALE DE
NANCY, PAR M. GAUTIER, CHANOINE RÉGULIER & PROFESSEUR DE
MATHÉMATIQUE & D' HISTOIRE. [Gautier, Mercure de France, octobre
1751.]8.
LETTRE DE J.J. ROUSSEAU À M. GRIMM (Réponse à M. Gautier). [Rousseau,
brochure, octobre 1751.] 9. OBSERVATIONS DU M. MÊME M. GAUTIER, SUR LA
LETTRE DE M.M. ROUSSEAU À M. GRIMM. 10. DISCOURS SUR LES AVANTAGES
DES SCIENCES ET DES ARTS, PRONONCE DANS l'ASSEMBLÉE PUBLIQUE DE L '
ACADÉMIE DES SCIENCES & BELLES-LETTRES de LYON , le 22 JUIN
1751. [Bordes,
Mercure de France, juin 1751, décembre 1751 (M.de F.).]11. DERNIÈRE
RÉPONSE DE
J.J. ROUSSEAU [À BORDE]. [Rousseau, avril 1752.] 12. RÉFUTATION DU
DISCOURS
QUI REMPORTE LE PRIX A l'ACADÉMIE de DIJON en 1750, PAR UN
ACADÉMICIEN de DIJON QUI LUI REFUSE SON SUFFRAGE. [Le Cat, printemps
1752.] 13. LETTRE DE J.J. ROUSSEAU SUR UNE NOUVELLE RÉFUTATION DE SON
DISCOURS PAR LE CAT. [Rousseau, brochure, mai 1752.] 14. OBSERVATIONS
DE M.
LE CAT , SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE l'ACADÉMIE DES SCIENCES DE ROUEN,
SUR LE DÉSAVEU DE l'ACADÉMIE DE DIJON, PAR l'AUTEUR DE LA
RÉFUTATION DU DISCOURS DU CITOYEN DE GENEVE, &c. [Le Cat, août
1752, V.#
5.]15. DÉSAVEU DE l'ACADÉMIE DE DIJON, AU SUJET DE LA RÉFUTATION
ATTRIBUÉE FAUSSEMENT A l'UN DE SES MEMBRES, TIRE DU MERCURE DE
FRANCE, Août 1752.16. PRÉFACE D'UNE SECONDE LETTRE À BORDES. [Rousseau,
automne 1753; publication, Streckeisen-Moultou, Œuvres et
Correspondances inédites,
1861.] 17. SECOND DISCOURS SUR LES AVANTAGES DES SCIENCES ET DES
ARTS. [Bordes, août 1752 - printemps 1753.]18. PRÉFACE DE NARCISSE.
[Rousseau,
1753.] ]
[23]
DISCOURS QUI A REMPORTÉ LE PRIX A L'ACADÉMIE DE DIJON, EN
L'ANNÉE 1750. SUR CETTE QUESTION PROPOSÉE PAR LA MÊME ACADÉMIE:
SI
LE RÉTABLISSEMENT DES SCIENCES & DES Arts A CONTRIBUÉ A ÉPURER LES
MŒURS.
Barbarus
hic ego sum quia non intelligor illis. Ovid.
[24]
AVERTISSEMENT.
Qu'est-ce que la célébrité? Voici le
malheureux Ouvrage à qui je dois la mienne. Il est certain
que cette Piece, qui m'a valu un prix, & qui m'a fait un nom, est
tout au plus médiocre, &
j'ose ajouter qu'elle est une des moindres de tout ce Recueil. Quel
gouffre de miseres n'eût
point évité l'Auteur, si ce premier Ecrit n'eût été reçu que comme il
méritoit de l'être! Mais il
faloit qu'une faveur d'abord injuste m'attirât par degrés une rigueur
qui l'est encore plus.
[25]
PRÉFACE.
Voici
une des grandes & belles questions qui aient jamais été agitées. Il
ne s'agit point dans
ce Discours de ces subtilités métaphysiques qui ont gagné toutes les
parties de la
Littérature, & dont les Programmes d'Académie ne sont pas toujours
exempts; mais il
s'agit d'une de ces vérités qui tiennent au bonheur du genre humain.
Je
prévois qu'on me pardonnera difficilement le parti que j'ai osé
prendre. Heurtant de
front tout ce qui fait aujourd'hui l'admiration des hommes, je ne puis
m'attendre qu'à un
blâme universel; & ce n'est pas pour avoir été honoré de
l'approbation de quelques Sages,
que je dois compter sur celle du Public: aussi mon parti est-il pris;
je ne me soucie de plaire
ni aux Beaux-Esprits ni aux Gens à la mode. Il y aura dans tous les
tems des hommes faits
pour être subjugués par les opinions de leur siecle, de leur Pays,
& de leur Société: tel fait
aujourd'hui l'Esprit fort & le Philosophe, qui, par la même raison,
n'eût été qu'un
fanatique du tems de la Ligue. Il ne faut point écrire pour de tels
Lecteurs, quand on veut
vivre au-delà de son siècle.
[26]
Un mot encore, & je finis. Comptant peu sur l'honneur que j'ai
reçu, j'avois, depuis
l'envoi, refondu & augmenté ce Discours, au point d'en faire, en
quelque maniere, un autre
Ouvrage; aujourd'hui, je me suis cru obligé de le rétablir dans l'état
où il a été couronné.
J'y ai seulement jetté quelques notes & laissé deux additions
faciles à reconnoître, & que
l'Académie n'auroit peut-être pas approuvées. J'ai pensé que l'équité;
le respect & la
reconnoissance exigeoient de moi cet avertissement.
[27]
DISCOURS.
Decipimur
specie recti.
Le
rétablissement des Sciences & des Arts a-t-il contribué à épurer ou
à corrompre les
mœurs? Voilà ce qu'il s'agit d'examiner. Quel parti dois-je prendre
dans cette question?
Celui, Messieurs, qui convient à un honnête-homme qui ne fait rien, et
qui ne s'en estime
pas moins.
Il
sera difficile, je le sens, d'approprier ce que j'ai à dire au Tribunal
où je comparois.
Comment oser blâmer les Sciences devant une des plus savantes
Compagnies de l'Europe,
louer l'ignorance dans une célebre Académie, & concilier le mépris
pour l'étude avec le
respect pour les vrais Savans? J'ai vu ces contrariétés; & elles ne
m'ont point rebuté. Ce
n'est point la Science, que je maltraite, me suis-je dit; c'est la
vertu que je défends devant
des hommes vertueux. La probité est encore plus chere aux Gens-de-bien
que l' érudition
aux Doctes. Qu'ai-je donc à redouter? Les lumières de l'Assemblée qui
m'écoute? Je
l'avoue; mais c'est pour la constitution du discours, & non pour le
sentiment de l'Orateur.
Les Souverains équitables n'ont jamais balancé à se condamner eux-mêmes
dans des
discussions douteuses; & la position la plus avantageuse au bon
droit, est d'avoir à se
défendre contre une partie intègre & éclairée, jugé en sa propre
cause.
A
ce motif qui m'encourage il s'en joint un autre qui me [28] détermine:
c'est qu'après
avoir soutenu, selon ma lumière naturelle, le parti de la vérité; quel
que soit mon succès , il
est un prix qui ne peut me manquer: Je le trouverai dans le fond de mon
cœur.
PREMIÈRE
PARTIE.
C'est
un grand & beau spectacle de voir l'homme sortir en quelque manière
du néant par
ses propres efforts ; dissiper, par les lumières de la raison, les
ténèbres dans lesquelles la
nature l'avoit enveloppé ; s'élever au-dessus de lui-même ; s'élancer
par l'esprit jusque
dans les régions célestes ; parcourir à pas de Géant ainsi que le
Soleil, la vaste étendue de
l'Univers; &, ce qui est encore plus grand et plus difficile,
rentrer en soi pour y étudier
l'homme & connoître sa nature, ses devoirs & sa fin. Toutes
ces, merveilles se sont
renouvelées depuis peu de Générations.
L'Europe
étoit retombée dans la barbarie des premiers âges. Les peuples de cette
partie du
monde aujourd'hui si éclairée vivoient, il y a quelques siècles, dans
un état pire que
l'ignorance. Je ne sais quel jargon scientifique, encore plus
méprisable que l'ignorance,
avoit usurpé, le nom du savoir, & opposoit à son retour un obstacle
presque invincible. Il
faloit une révolution pour ramener les hommes au sens commun; elle vint
enfin dit côté
d'où on l'auroit le moins attendue. Ce fut le stupide Musulman, ce fut
l'éternel fléau des
Lettres qui les fit renaître parmi nous. La chûte du Trône de
Constantin porta dans l'Italie
les débris de l'ancienne Grèce. La France s'enrichit à son tour de ces
précieuses dépouilles.
Bientôt [29] les Sciences suivirent les Lettres; à l'Art d'écrire se
joignit l'art de penser;
gradation qui paroît étrange, & qui n'est petit-être que trop
naturelle; & l'on commença à
sentir le principal avantage du commerce des muses, celui de rendre les
hommes plus
sociables en leur inspirant le désir de se plaire les uns aux autres
par des ouvrages dignes
de leur approbation mutuelle.
L'esprit
a ses besoins, ainsi que le corps. Ceux-ci sont les fondemens de la
société, les autres
en font l'agrément. Tandis que le Gouvernement & les lois
pourvoient à la sûreté & au
bien-être des hommes assemblés; les Sciences, les Lettres & les
Arts, moins despotiques &
plus puissans peut-être, étendent des guirlandes de fleurs sur les
chaînes de fer dont ils sont
chargés, étouffent en eux le sentiment de cette liberté originelle pour
laquelle ils sembloient
être nés, leur font aimer leur esclavage & forment ce qu'on appelle
des peuples policés. Le
besoin éleva les Trônes; les Sciences & les Arts les ont affermis.
Puissances de la Terre,
aimez les talents, & protégez ceux qui les cultivent.* [*Les
Princes voient toujours avec
plaisir le goût des Arts agréables & des superfluités dont
l'exportation de l'argent ne
résulte pas, s'étendre parmi leurs sujets. Car outre qu'ils les
nourrissent ainsi dans cette
petitesse d'ame si propre à la servitude, ils savent très-bien que tous
les besoins que le
Peuple se donne, sont autant de chaînes dont il se charge. Alexandre,
voulant maintenir les
Ichtyophages dans sa dépendance, les contraignit de renoncer à la pêche
& de se nourrir
des alimens communs aux autres Peuples; & les Sauvages de
l'Amérique qui vont tout nuds
& qui ne vivent que du produit de leur chasse, n'ont jamais pu être
domptés. En effet, quel
joug imposeroit-on à des hommes qui n'ont besoin de rien?] Peuples
policés, cultivez-les:
Heureux esclaves, vous leur devez ce goût délicat & fin dont [30]
vous vous piquez; cette
douceur de caractère & cette urbanité de mœurs qui rendent parmi
vous le commerce si
liant & si facile; en un mot, les apparences de toutes les vertus
sans en avoir aucune.
C'est
par cette sorte de politesse, d'autant plus aimable qu'elle affecte
moins de se montrer,
que se distinguèrent autrefois Athènes & Rome dans les jours si
vantés de leur
magnificence & de leur éclat: c 'est par elle, sans doute, que
notre siecle et notre Nation
l'emporteront sur tous les tems & sur tous les Peuples. Un ton
philosophe sans pédanterie,
des manières naturelles & pourtant prévenantes, également éloignées
de la rusticité
Tudesque & de la Pantomime ultramontaine: voilà les fruits du goût
acquis par de bonnes
études & perfectionné dans le commerce du monde.
Qu'il
seroit doux de vivre parmi nous, si la contenance extérieure étoit
toujours l'image des
dispositions du cœur; si la décence étoit la vertu; si nos maximes
nous servoient de règle ; si
la véritable Philosophie étoit inséparable du titre de Philosophe! Mais
tant de qualités vont
trop rarement ensemble, & la vertu ne marche guères en si grande
pompe. La richesse de la
parure peut annoncer un homme opulent, & son élégance un homme de
goût; l'homme sain
& robuste se reconnoît à d'autres marques; c'est sous l'habit
rustique d'un Laboureur, &
non sous la dorure d'un Courtisan, qu'on trouvera la forcé & la
vigueur du corps. La
parure n'est pas moins étrangère à la vertu, qui est la forcé & la
vigueur de l'ame.
L'homme de bien est un Athlete qui se plaît à combattre nud: il méprise
tous ces vils
ornemens qui gêneroient [31] l'usage de ses forces, & dont la
plupart n'ont été inventés que
pour cacher quelque difformité.
Avant
que l'Art eût façonné nos manières & appris à nos passions à parler
un langage
apprêté, nos mœurs étoient rustiques, mais naturelles; & la
différence des procédés
annonçoit au premier coup-d'oeil celle des caractères. La nature
humaine, ait fond, n'étoit
pas meilleure; mais les hommes trouvoient leur sécurité dans la
facilité de se pénétrer
réciproquement, & cet avantage, dont nous ne sentons plus le prix,
leur épargnoit bien des
vices.
Aujourd'hui
que des recherches plus subtiles & un goût plus fin ont réduit
l'Art de plaire
en principes, il règne dans nos mœurs une vile & trompeuse
uniformité, et tous les esprits
semblent avoir été jettés dans un même moule: sans cessé la politesse
exige, la bienséance
ordonne; sans cessé on suit des usages, jamais son propre génie. On
n'ose plus paroître ce
qu'on est; & dans cette contrainte perpétuelle, les hommes qui
forment ce troupeau qu'on
appelle société, placés dans les mêmes circonstances, feront tous les
mêmes choses si des
motifs plus puissans ne les en détournent. On ne saura donc jamais bien
à qui l'on a
affaire: il faudra donc, pour connoître son ami, attendre les grandes
occasions, c'est-à-dire
attendre qu'il n'en soit plus tems, puisque c'est pour ces occasions
mêmes qu'il eût été
essentiel de le connoître.
Quel
cortège de vices n'accompagnera point cette incertitude? Plus d'amitiés
sincères; plus
d'estime réelle; plus de confiance fondée. Les soupçons, les ombrages,
les craintes, la
froideur, la réserve, la haine, la trahison, se cacheront sans [32]
cessé sous ce voile uniforme
& perfide de politesse, sous cette urbanité si vantée que nous
devons aux lumières de notre
siècle. On ne profanera plus par des juremens le nom du Maître de
l'Univers, mais on
l'insultera par des blasphèmes, sans que nos oreilles scrupuleuses en
soient offensées. On ne
vantera pas son propre mérite, mais on rabaissera celui d'autrui; on
n'outragera point
grossièrement son ennemi, mais on le calomniera avec adresse. Les
haines nationales
s'éteindront, mais ce sera avec l'amour de la Patrie. A l'ignorance
méprisée, on substituera
un dangereux Pyrrhonisme. Il y aura des excès proscrits, des vices
déshonorés, mais
d'autres seront décorés du nom de vertus; il faudra ou les avoir ou les
affecter. Vantera qui
voudra la sobriété des Sages du tems, je n'y vois, pour moi, qu'un
rafinement
d'intempérance autant indigne de mon éloge que leur artificieuse
simplicité. *[*J'aime, dit
Montagne, à contester & discourir; mais c'est avec peu d'hommes
& pour moi. Car de servir
de Spectacle aux Grands & faire à l'envi parade de son esprit &
de son caquet, je trouvé que
c'est un métier très-méséant à un homme d'honneur. C'est celui de
tous nos beaux-esprits,
hors un.]
Telle
est la pureté que nos mœurs ont acquise. C'est ainsi que nous sommes
devenus Gens
de bien. C'est aux Lettres, aux Sciences & aux Arts, à revendiquer
ce qui leur appartient
dans un si salutaire ouvrage. J'ajouterai seulement une réflexion;
c'est qu'un Habitant de
quelques contrées éloignées qui chercheroit à se former une idée des
mœurs Européennes
sur l'état des Sciences parmi nous, sur la perfection de nos Arts, sur
la bienséance de nos
Spectacles, sur la politesse de nos manières, sur l'affabilité de nos
discours, sur nos
démonstrations [33] perpétuelles de bienveillance, & sur ce
concours tumultueux d'hommes
de tout âge & de tout état qui semblent empressés depuis le lever
de l'Aurore jusqu'au
coucher du Soleil à s'obliger réciproquement; c'est que cet Etranger,
dis-je, devineroit
exactement de nos mœurs le contraire de ce qu'elles sont.
Où
il n'y a nul effet, il n'y a point de cause à chercher: mais ici
l'effet est certain, la
dépravation réelle, & nos ames se sont corrompues à mesure que nos
Sciences et nos Arts se
sont avancés à la perfection. Dira-t-on que c'est un malheur
particulier à notre âge? Non ,
Messieurs; les maux causés par notre vaine curiosité sont aussi vieux
que le monde.
L'élévation & l'abaissement journaliers des eaux de l'Océan n'ont
pas été plus
régulièrement assujettis an cours de l'Astre qui nous éclaire durant la
nuit, que le sort des
mœurs & de la probité ait progrès des Sciences & des Arts. On
a vit la vertu s'enfuir à
mesure que leur lumière s'élevoit sur notre horizon, & le même
phénomène s'est observé
dans tous les tems & dans tous les lieux.
Voyez
l'Egypte, cette première école de l' Univers, ce climat si fertile sous
un Ciel d'airain,
cette contrée célèbre d'où Sésostris partit autrefois pour conquérir le
Monde. Elle devient
la mere de la Philosophie & des beaux-Arts, & bientôt après, la
conquête de Cambyse, puis
celle des Grecs, des Romains, des Arabes, & enfin des Turcs.
Voyez
la Grèce, jadis peuplée de Héros qui vainquirent deux fois l'Asie,
l'une devant Troye,
& l'autre dans leurs propres foyers. Les Lettres naissantes
n'avoient point porté [34]
encore la corruption dans les cœurs de ses Habitans; mais le progrès
des Arts, la
dissolution des mœurs, & le joug du Macédonien, se suivirent de
près; & la Grèce, toujours
savante, toujours voluptueuse, & toujours esclave, n'éprouva plus
dans ses révolutions que
des changemens de maîtres. Toute l'éloquence de Démosthene ne pût
jamais ranimer un
corps que le luxe & les Arts avoient énervé.
C'est
ait tems des Ennius & des Térences que Rome, fondée par un Pâtre,
et illustrée par
des Laboureurs, commence à dégénérer. Mais après les Ovides, les
Catulles, les Martials, &
cette foule d'Auteurs obscènes dont les noms seuls alarment la pudeur,
Rome, jadis le
Temple de la Vertu, devient le Théâtre du crime, l'opprobre des
Nations, & le jouet des
barbares. Cette Capitale du Monde tombe enfin sous le joug qu'elle
avoit imposé à tant de
Peuples, & le jour de sa chute fut la veille de celui ou l'on donna
à l'un des Citoyens le titre
d'Arbitre du bon goût.
Que
dirai-je de cette Métropole de l'Empire d'Orient, qui par sa position
sembloit devoir
l'être du Monde entier, de cet asyle des Sciences & des Arts
proscrits du reste de l'Europe,
plus petit-être par sagesse que par barbarie? Tout ce que la débauche
& la corruption ont
de plus honteux; les trahisons, les assassinats & les poisons de
plus noir; le concours de tous
les crimes de plus atroce; voilà ce qui forme le tissu de l'Histoire de
Constantinople; voilà la
source pure d'où nous sont émanées les Lumières dont notre siècle se
glorifie.
Mais
pourquoi chercher dans des tems reculés des preuves d'une vérité dont
nous avons
sous nos veux des témoignages [35] subsistants. Il est en Asie une
contrée immense ou les
Lettres honorées conduisent aux premières dignités de l'Etat. Si les
Sciences épuroient les
mœurs, si elles apprenoient aux hommes à verser leur sang pour la
Patrie, si elles
animoient le courage; les Peuples de la Chine devroient être sages,
libres & invincibles.
Mais s'il n'y a point de vice qui les domine, point de crime qui ne
leur soit familier; si les
lumières des Ministres, ni la prétendue sagesse des Loix, ni la
multitude des Habitans de ce
vaste Empire, n'ont pu le garantir du joug du Tartare ignorant &
grossier, de quoi lui ont
servi tous ses Savans? Quel fruit a-t-il retiré des honneurs dont ils
sont comblés? seroit-ce
d'être peuplé d'esclaves & de méchans?
Opposons
à ces tableaux celui des mœurs du petit nombre de Peuples qui,
préservés de
cette contagion des vaines connoissances ont par leurs vertus fait leur
propre bonheur &
l'exemple des autres Nations. Tels furent les premiers Perses, Nation
singulière chez
laquelle on apprenoit la vertu comme chez nous on apprend la Science;
qui subjugua l'Asie
avec tant de facilité, & qui seule a eu cette gloire que l'histoire
de ses institutions ait passé
pour un Roman de Philosophie: tels furent les Scythes, dont on nous a
laissé de si
magnifiques éloges: tels les Germains , dont une plume , lasse de
tracer les crimes & les
noirceurs d'un Peuple instruit, opulent & voluptueux, se soulageoit
à peindre la simplicité,
l'innocence et les vertus. Telle avoit été Rome même, dans les tems de
sa pauvreté & de son
ignorance. Telle enfin s'est montrée jusqu'à nos jours cette nation
rustique si vantée pour
soit courage que [36] l'adversité n'a pu abattre, & pour sa
fidélité que l'exemple n'a pu
corrompre.*[*Je n'ose parler de ces Nations heureuses qui ne
connoissent pas même de
nom les vices que nous avons tant de peine à réprimer, de ces sauvages
de l'Amérique dont
Montagne ne balance point à préférer la simple & naturelle police,
non-seulement aux Loix
de Platon, mais même à tout ce que la Philosophie pourra jamais
imaginer de plus parfait
pour le gouvernement des Peuples. Il en cite quantité d'exemples
frappans pour qui les
sauroit admirer: mais quoi! dit-il, ils ne portent point de chausses.!]
Ce
n'est point par stupidité que ceux-ci ont préféré d'autres exercices à
ceux de l'esprit. Ils
n'ignoroient pas que dans d'autres contrées des hommes oisifs passoient
leur vie à disputer
sur le souverain bien, sur le vice & sur la vertu, et que
d'orgueilleux raisonneurs, se
donnant à eux-mêmes les plus grands éloges, confondoient les autres
Peuples sous le nom
méprisant de barbares ; mais ils ont considéré leurs mœurs &
appris à dédaigner leur
doctrine.*[*De bonne-foi, qu'on me dise quelle opinion les Athéniens
mêmes devoient avoir
de l'éloquence, quand ils l'écartèrent avec tant de soin de ce Tribunal
intègre des Jugemens
duquel les Dieux mêmes n'appeloient pas? Que pensoient les Romains de
la médecine,
quand ils la bannirent de leur République? Et quand un reste d'humanité
porta les
Espagnols à interdire à leurs Gens de Loi l'entrée de l'Amérique,
quelle idée faloit-il qu'ils
eussent de la Jurisprudence? Ne diroit-on pas qu'ils ont cru réparer
par ce seul Acte tous
les maux qu'ils avoient faits à ces malheureux Indiens.]
Oublierois-je
que ce fut dans le sein même de la Grèce qu'on vit s'élever cette Cité
aussi
célèbre par son heureuse ignorance que par la sagesse de ses Loix,
cette République de
demi-Dieux plutôt que d'hommes? tant leurs vertus sembloient
supérieures à l'humanité?
O Sparte! opprobre éternel d'une [37] vaine doctrine! Tandis que les
vices conduits par les
beaux-arts s'introduisoient ensemble dans Athènes, tandis qu'un Tyran y
rassembloit avec
tant de soin les ouvrages du Prince des Poètes, tu chassois de tes murs
les Arts & les
Artistes, les Sciences & les Savans.
L'événement
marqua cette différence. Athènes devint le séjour de la politesse et du
bon
goût, le pays des Orateurs & des Philosophes. L'élégance des
bâtimens y répondoit à celle
du langage. On y voyoit de toutes parts le marbre & la toile animés
par les mains des
maîtres les plus habiles. C'est d'Athenes que sont sortis ces ouvrages
surprenans qui
serviront de modèles dans tous les âges corrompus. Le Tableau de
Lacédémone est moins
brillant. Là, disoient les autres peuples, les hommes
naissent vertueux, & l'air même du Pays
semble inspirer la vertu. Il ne nous reste de ses Habitans que la
mémoire de leurs actions
héroïques. De tels monumens vaudroient-ils moins pour nous que les
marbres curieux
qu'Athènes nous a laissés?
Quelques
sages, il est vrai, ont résisté au torrent général & se sont
garantis du vice dans le
séjour des Muses. Mais qu'on écoute le jugement que le premier & le
plus malheureux
d'entre eux portoit des Savans & des Artistes de son tems.
"J'ai
examiné, dit-il, les Poètes, & je les regarde comme des gens dont
le talent en impose à
eux-mêmes & aux autres, qui se donnent pour sages, qu'on prend pour
tels, & qui ne sont
rien moins."
"Des
Poètes, continue Socrate, j'ai passé aux Artistes. Personne n'ignoroit
plus les Arts que
moi; personne n'étoit plus convaincu que les Artistes possédoient de
fort beaux [38] secrets.
Cependant je me suis apperçu que leur condition n'est pas meilleure que
celle des Poètes &
qu'ils sont, les uns & les autres, dans le même préjugé. Parce que
les plus habiles d'entre
eux excellent dans leur Partie, ils se regardent comme les plus sages
des hommes. Cette
présomption a terni tout-à-fait leur savoir à mes yeux: de sorte que me
mettant à la place
de l'Oracle, & me demandant ce que j'aimerois le mieux être, ce que
je suis on ce qu'ils
sont, savoir ce qu'ils sont appris on savoir que je ne sais rien; j'ai
répondu à moi-même &
au Dieu: Je veux rester ce que je suis."
"Nous
ne savons, ni les Sophistes, ni les Poètes, ni les Orateurs, ni les
Artistes, ni moi , ce
que c'est que le vrai, le bon & le beau. Mais il y a entre nous
cette différence, que, quoique
ces gens ne sachent rien, tous croient savoir quelque chose, au lieu
que moi, si je ne sais
rien, au moins je n'en suis pas en doute. De sorte que toute cette
supériorité de sagesse qui
m'est accordée par l'Oracle, se réduit seulement à être bien convaincu
que j'ignore ce que
je ne fais pas."
Voilà
donc le plus Sage des hommes au Jugement des Dieux, & le plus
savant des Athéniens
ait sentiment de la Grece entière, Socrate, faisant l'éloge de
l'ignorance! Croit-on que, s'il
ressuscitoit parmi nous, nos Savans & nos Artistes lui feroient
changer d'avis? Non,
Messieurs: cet homme juste continueroit de mépriser nos vaines
Sciences; il n'aideroit point
à grossir cette foule de livres dont on nous inonde de toutes parts,
& ne laisseroit, comme il
a fait, pour tout [39] précepte à ses disciples & à nos neveux, que
l'exemple & la mémoire
de sa vertu. C'est ainsi qu'il est beau d'instruire les hommes!
Socrate
avoit commencé dans Athènes, le vieux Caton continua dans Rome, de se
déchaîner
contre ces Grecs artificieux & subtils qui séduisoient la vertu et
amollissoient le courage de
ses concitoyens. Mais les Sciences, les Arts & la dialectique
prévalurent encore: Rome se
remplit de Philosophes & d'Orateurs; on négligea la discipline
militaire, on méprisa
l'agriculture, on embrassa des sectes, et l'on oublia la Patrie. Aux
noms sacrés de liberté, de
désintéressement, d'obéissance aux lois, succédèrent les noms
d'Epicure, de Zenon,
d'Arcésilas. Depuis que les Savans ont commencé à paroître parmi
nous, disoient leurs
propres Philosophes, les Gens de bien se sont éclipsés.
Jusqu'alors les Romains s'étoient
contentés de pratiquer la vertu; tout fut perdu quand ils commencèrent
à l'étudier.
O
Frabricius! qu'eût pensé votre grande ame, si pour votre malheur,
rappelé à la vie, vous
eussiez vu la face pompeuse de cette Rome sauvée par votre bras, &
que votre nom
respectable avoit plus illustrée que toutes ses conquêtes? "Dieux!
eussiez-vous dit, que sont
devenus ces toits de chaume & ces foyers rustiques qu'habitoient
jadis la modération & la
vertu? Quelle splendeur funeste a succédé à la simplicité Romaine? Quel
est ce langage
étranger? Quelles sont ces mœurs efféminées? Que signifient ces
statues, ces tableaux, ces
édifices? Insensés! qu'avez-vous fait? Vous les Maîtres des Nations,
vous êtes rendus les
esclaves des hommes frivoles que vous avez vaincus! Ce sont des
Rhéteurs [40] qui vous
gouvernent? C'est pour enrichir des Architectes, des Peintres, des
Statuaires & des
Histrions, que vous avez arrosé de votre sang la Grèce & l'Asie?
Les dépouilles de
Carthage sont la proie d'un joueur de flûte! Romains, hâtez-vous de
renverser ces
amphithéâtres; brisez ces marbres, bridez ces tableaux; chassez ces
esclaves qui vous
subjuguent , & dont les funestes arts vous corrompent. Que d'autres
mains s'illustrent par
de vains talents; le seul talent digne de Rome est celui de conquérir
le monde & d'y faire
régner la vertu. Quand Cynéas prit notre Sénat pour une assemblée de
Rois, il ne fut ébloui
ni par une pompe vaine, ni par une élégance recherchée. Il n'y entendit
point cette
éloquence frivole, l'étude & le charme des hommes futiles. Que vit
donc Cynéas de si
majestueux? O Citoyens! Il vit un spectacle que ne donneront jamais vos
richesses ni tous
vos arts; le plus beau spectacle qui ait jamais parti sous le Ciel,
l'assemblée de deux cents
hommes vertueux, dignes de commander à Rome, & de gouverner la
terre."
Mais
franchissons la distance des lieux & des temps, & voyons ce qui
s'est passé dans nos
contrées & sous nos yeux; ou plutôt, écartons des peintures
odieuses qui blesseroient notre
délicatesse , & épargnons-nous la peine de répéter les mêmes chose,
sous d'autres noms. Ce
n'est point en vain que j'évoquois les mânes de Fabricius; &
qu'ai-je fait dire à ce grand
homme, que je n'eusse pu mettre dans la bouche de Louis XII ou de Henri
IV? Parmi nous,
il est vrai, Socrate n'eût point bu la ciguë; mais il eût bu, dans une
coupe encore plus
amere, la raillerie insultante & le mépris pire cent fois que la
mort.
[41]
Voilà comment le luxe, la dissolution & l'esclavage ont été de tout
tems le châtiment
des efforts orgueilleux que nous avons faits pour sortir de l'heureuse
ignorance où la
sagesse éternelle nous avoit placés. Le voile épais dont elle a couvert
tout ses opérations
sembloit nous avertir assez qu'elle ne nous a point destinés à de
vaines recherches. Mais
est-il quelqu'une de ses leçons dont nous ayons su profiter, ou que
nous ayons négligée
impunément? Peuples, sachez donc une fois que la nature a voulu vous
préserver de la
science, comme une mere arrache une arme dangereuse des mains de son
enfant; que tous
les secrets qu'elle vous cache sont autant de maux dont elle vous
garantit, & que la peine
que vous trouvez à vous instruire n'est pas le moindre de ses
bienfaits. Les hommes sont
pervers; ils seroient pires encore, s'ils avoient eu le malheur de
naître savants.
Que
ces réflexions sont humiliantes pour l'humanité! que notre orgueil en
doit être
mortifié! Quoi! la probité seroit fille de l'ignorance? La science
& la vertu seroient
incompatibles? Quelles conséquences ne tireroit-on point de ces
préjugés? Mais, pour
concilier ces contrariétés apparentes, il ne faut qu'examiner de près
la vanité & le néant de
ces titres orgueilleux qui nous éblouissent, & que nous donnons si
gratuitement aux
connoissances humaines. Considérons donc les Sciences & les Arts en
eux-mêmes. Voyons
ce qui doit résulter de leur progrès, et ne balançons plus à convenir
de tous les points où
nos raisonnemens se trouveront d'accord avec les inductions historiques.
[42]
SECONDE PARTIE.
C'étoit
une ancienne tradition passée de l'Égypte en Grèce, qu'un Dieu ennemi
du repos
des hommes étoit l'inventeur des sciences.*[*On voit aisément
l'allégorie de la fable de
Prométhée; & il ne paroît pas que les Grecs qui vont cloué sur le
Caucase, en pensassent
guères plus favorablement que les Egyptiens de leur Dieu Teuthus. "Le
Satyre, dit une
ancienne fable, voulut baiser & embrasser le feu, la première fois
qu'il le vit; mais
Prometheus lui cria: Satyre, tu pleureras la barbe de ton menton, car
il brûle quand on y
touche ." C'est le sujet du frontispice.] Quelle opinion faloit-il donc
qu'eussent d'elles les
Egyptiens mêmes, chez qui elles étoient nées? C'est qu'ils voyoient de
près les sources qui
les avoient produites. En effet, soit qu'on feuillette les annales du
monde, soit qu'on supplée
à des chroniques incertaines par des recherches philosophiques, on ne
trouvera pas aux
connoissances humaines une origine qui réponde à l'idée qu'on aime à
s'en former.
L'Astronomie est née de la superstition ; l'Eloquence, de l'ambition,
de la haine, de la
flatterie, du mensonge; la Géométrie, de l'avarice; la Physique, d'une
vaine curiosité;
toutes, et la Morale même, de l'orgueil humain. Les Sciences & les
Arts doivent donc leur
naissance à nos vices: nous serions moins en doute sur leurs avantages,
s'ils la devoient à
nos vertus.
Le
défaut de leur origine ne nous est que trop retracé dans leurs objets.
Que ferions-nous
des arts, sans le luxe qui les nourrit? Sans les injustices des hommes,
à quoi serviroit la
Jurisprudence? Que deviendroit l'Histoire, s'il n'y avoit ni [43]
Tyrans, ni Guerres, ni
Conspirateurs? Qui voudroit, en un mot, passer sa vie à de stériles
contemplations, si
chacun, ne consultant que les devoirs de l'homme & les besoins de
la nature, n'avoit de
tems que pour la Patrie, pour les malheureux, et pour ses amis?
Sommes-nous donc faits
pour mourir attachés sur les bords du puits où la vérité s'est retirée?
Cette seule réflexion
devroit rebuter dès les premiers pas tout homme qui chercheroit
sérieusement à s'instruire
par l'étude de la Philosophie.
Que
de dangers ! que de fausses routes dans l'investigation des Sciences?
Par combien
d'erreurs, mille fois plus dangereuses que la vérité n'est utile, ne
faut-il point passer pour
arrive elle? Le désavantage est visible; car le faux est susceptible
d'une infinité de
combinaisons; mais la vérité n'a qu'une manière d'être. Qui est-ce
d'ailleurs qui la cherche
bien sincèrement? même avec la meilleure volonté, à quelles marques
est-on sur de la
reconnoître? Dans cette foule de sentimens différens, quel sera notre Criterium
pour en
bien juger?* [*Moins on sait, plus on croit savoir. Les Péripatéticiens
doutoient-ils de rien?
Descartes n'a-t-il pas construit l'Univers avec des cubes & des
tourbillons ? Et y a-t-il
aujourd'hui même, en Europe si mince Physicien, qui n'explique
hardiment ce profond
mystère de l'électricité, qui fera peut-être à jamais le désespoir des
vrais Philosophes?] Et,
ce qui est le plus difficile, si par bonheur nous le trouvons à la fin,
qui de nous en saura
faire un bon usage?
Si
nos sciences sont vaines dans l'objet qu'elles se proposent, elles sont
encore plus
dangereuses par les effets qu'elles produisent. Nées dans l'oisiveté,
elles la nourrissent à
leur tour; [44] & la perte irréparable du tems est le premier
préjudice qu'elle causent
nécessairement à la société. En politique, comme en morale, c'est un
grand mal que de ne
point faire de bien ; & tout citoyen inutile peut être regardé
comme un homme pernicieux.
Répondez-moi donc, Philosophes illustres, vous par qui nous savons en
quelles raisons les
corps s'attirent dans le vide; quels sont, dans les révolutions des
planetes, les rapports des
aires parcourues en tems égaux; quelles courbes ont des points
conjugués, des points
d'inflexion & de remboursement; comment l'homme voit tout en Dieu;
comment l'ame &
les corps se correspondent sans communication, ainsi que feroient deux
horloges; quels
astres peuvent être habités; quels insectes se reproduisent d'une
manière extraordinaire?
Répondez-moi , dis-je, vous de qui nous avons reçu tant de sublimes
connoissances; quand
vous ne nous auriez jamais rien appris de ces choses, en serions-nous
moins nombreux,
moins bien gouvernés, moins redoutables, moins florissans , ou plus
pervers? Revenez donc
sur l'importance de vos productions; & si les travaux des plus
éclairés de nos savans & de
nos meilleurs Citoyens nous procurent si peu d'utilité, dites-nous ce
que nous devons
penser de cette foule d'Ecrivains obscurs & de Lettrés oisifs qui
dévorent en pur perte la
substance de l'Etat.
Que
dis-je, oisifs? & plût-à-Dieu qu'ils le fussent en effet! Les
mœurs en seroient plus
saines & la société plus paisible. Mais ces vains & futiles
déclamateurs vont de tous côtés,
armés de leurs funestes paradoxes; sapant les fondemens de la foi, et
anéantissant la vertu.
Ils sourient dédaigneusement à [45] ces vieux mots de Patrie et de
Religion, & consacrent
leurs talens & leur Philosophie à détruire & avilir tout ce
qu'il y a de sacré parmi les
hommes. Non qu'au fond ils haissent ni la vertu ni nos dogmes; c'est de
l'opinion publique
qu'ils sont ennemis; & pour les ramener au pied des autels, il
suffiroit de les reléguer parmi
les Athées. O fureur de se distinguer, que ne pouvez-vous point?
C'est
un grand mal que l'abus du tems. D'autres maux pires encore suivent les
Lettres &
les Arts. Tel est le luxe, né comme eux de l'oisiveté & de la
vanité des hommes. Le luxe va
rarement sans les sciences & les arts, & jamais ils ne vont
sans lui. Je sais que notre
Philosophie, toujours féconde en maximes singulières, prétend, contre
l'expérience de tous
les siècles, que le luxe fait la splendeur des États: mais après avoir
oublié la nécessité des
loix somptuaires, osera-t-elle nier encore que les bonnes mœurs ne
soient essentielles à la
durée des Empires, & que le luxe ne soit diamétralement opposé aux
bonnes mœurs? Que
le luxe soit un signe certain des richesses; qu'il serve même si l'on
veut à les multiplier: que
faudra-t-il conclure de ce paradoxe si digne d'être ne de nos jours?
& que deviendra la
vertu, quand il faudra s'enrichir à quelque prix que ce soit? Les
anciens Politiques
parloient sans cessé de mœurs & de vertu; les nôtres ne parlent
que de commerce &
d'argent. L'un vous dira qu'un homme vaut en telle contrée la somme
qu'on le vendroit à
Alger; un autre, en suivant ce calcul, trouvera des pays où un homme ne
vaut rien, &
d'autres où il vaut moins que rien. Ils évaluent les hommes comme des
troupeaux de bétail.
Selon eux, un homme ne vaut à l'Etat que la consommation [46] qu'il y
fait. Ainsi un
Sybarite auroit bien valu trente Lacédémoniens. Qu'on devine donc
laquelle de ces deux
Républiques, de Sparte ou de Sybaris, fut subjuguée par une poignée de
paysans, &
laquelle fit trembler l'Asie.
La
Monarchie de Cyrus a été conquise avec trente mille hommes par un
Prince plus pauvre
que le moindre des Satrapes de Perse ; & les Scythes, le plus
misérable de tous les Peuples,
a résisté aux plus puissans Monarques de l'Univers. Deux fameuses
Républiques se
disputèrent l'Empire du Monde; l'une étoit très riche, l'autre n'avoit
rien, & ce fut celle-ci
qui détruisit l'autre. L'Empire Romain à son tour, après avoir englouti
toutes les richesses
de l'Univers, fut la proie des gens qui ne savoient pas même ce que
c'étoit que richesse. Les
Francs conquirent les Gaules, les Saxons l'Angleterre sans autres
trésors que leur bravoure
& leur pauvreté. Une troupe de pauvres Montagnards dont toute
l'avidité se bornoit à
quelques peaux de moutons, après avoir dompté la fierté Autrichienne,
écrasa cette
opulente & redoutable Maison de Bourgogne qui faisoit trembler les
Potentats de l'Europe.
Enfin toute la puissance & toute la sagesse de l'héritier de
Charles-Quint, soutenues de tous
les trésors des Indes, vinrent se briser contre une poignée de pêcheurs
de harengs. Que nos
politiques daignent suspendre leurs calculs pour réfléchir à ces
exemples, & qu'ils
apprennent une fois qu'on a de tout avec de l'argent hormis des mœurs
& des Citoyens.
De
quoi s'agit-il donc précisément dans cette question du luxe? De savoir
lequel importe le
plus aux Empires d'être, brillans & momentanés, ou vertueux et
durables. Je dis brillans,
[47] mais de quel éclat? Le goût du faste ne s'associe guère dans les
mêmes ames avec celui
de l'honnête. Non, il n'est pas possible que des esprits dégradés par
une multitude de soins
futiles s'élèvent jamais à rien de grand; & quand ils en auroient
la forcé, le courage leur
manqueroit.
Tout
Artiste veut être applaudi. Les éloges de ses contemporains sont la
partie la plus
précieuse de ses récompenses. Que fera-t-il donc pour les obtenir, s'il
a le malheur d'être né
chez un Peuple & dans des tems où les Savans devenus à la mode ont
mis une jeunesse
frivole en état de donner le ton; où les hommes ont sacrifié leur goût
aux Tyrans de leur
liberté;*[*Je suis bien éloigné de penser que cet ascendant des femmes
soit un mal en soi.
C'est un présent que leur a fait la nature pour le bonheur du
genre-humain: mieux dirigé,
il pourroit produire autant de bien qu'il fait de mal aujourd'hui. On
ne sent point assez
quels avantages naîtroient dans la société d'une meilleure éducation
donnée à cette moitié
du genre-humain qui gouverne l'autre. Les hommes seront toujours ce
qu'il plaira aux
femmes: si vous voulez donc qu'ils deviennent grands & vertueux,
apprenez aux femmes ce
que c'est que grandeur d'ame & vertu. Les réflexions que ce sujet
fournit, & que Platon a
faites autrefois, mériteroient fort d'être mieux développées par une
plume digne d'écrire
d'après un tel maître & de défendre une si grande cause.] où, l'un
des sexes n'osant
approuver que ce qui est proportionné à la pusillanimité de l'autre, on
laissé tomber des
chefs-d'oeuvre de Poésie dramatique, et des prodiges d'harmonie sont
rebutés? Ce qu'il
fera, Messieurs? Il rabaissera son génie ait niveau du son siècle,
& aimera mieux composer
des ouvrages communs qu'on admire pendant sa vie, que des merveilles
qu'on n'admireroit
que long-tems après sa mort. Dites-nous, célèbre Arouet, combien vous
avez sacrifié [48] de
beautés mâles & fortes à notre fausse délicatesse! & combien
l'esprit de la galanterie, si
fertile en petites choses vous en a coûté de grandes!
C'est
ainsi que la dissolution des mœurs, suite nécessaire du luxe, entraîne
à son tour la
corruption du goût. Que si par hasard, entre les hommes extraordinaires
par leurs talents,
il s'en trouvé quelqu'un qui ait de la fermeté dans l'ame & qui
refuse de se prêter au génie
de son siècle & de s'avilir par des productions puériles, malheur à
lui! Il mourra dans
l'indigence & dan l'oubli. Que n'est-ce ici un pronostic que je
fais & non une expérience
que je rapporte! Carle, Pierre; le moment est venu où ce pinceau
destiné à augmenter la
majesté de nos Temples, par des images sublimes & saintes, tombera
de vos mains, ou sera
prostitué à orner de peintures lascives les panneaux d'un vis-à-vis. Et
toi, rival de Praxiteles
& des Phidias; toi dont les auroient employé le ciseau à leur faire
des Dieux capables
d'excuser à nos yeux leur idolâtrie; inimitable Pigal, ta main se
résoudra à ravaller le
ventre d'un magot, ou il faudra qu'elle démettre oisive.
On
ne peut réfléchir sur les mœurs, qu'on ne se plaise à se rappeler
l'image de la simplicité
des premiers tems. C'est un beau rivage, paré des seules mains de la
nature, vers lequel on
tourne incessamment les yeux, & dont on se sent éloigner à regret.
Quand les hommes
innocens & vertueux aimoient à avoir les Dieux pour témoins de
leurs actions, ils habitoient
ensemble sous les mêmes cabanes; mais bientôt devenus méchans, ils se
lassèrent de ces
incommodes spectateurs, & les reléguèrent dans les Temples
magnifiques. [49] Ils les en
chasserent enfin pour s'y établir eux-mêmes, ou du moins les Temples
des Dieux ne se
distinguerent plus des maisons des citoyens. Ce fut alors le comble de
la dépravation; & les
vices ne furent jamais poussés plus loin que quand on les vit, pour
ainsi dire, soutenus, à
l'entrée des Palais des Grands, sur des colonnes de marbre, &
gravés sur des chapiteaux
Corinthiens.
Tandis
que les commodités de la vie se multiplient, que les arts se
perfectionnent & que le
luxe s'étend; le vrai courage s'énerve, les vertus in militaires
s'évanouissent, & c'est encore
l'ouvrage des sciences & de tous ces arts qui s'exercent dans
l'ombre du cabinet. Quand les
Goths ravagerent la Grece, toutes les Bibliotheques ne furent sauvées
du feu que par cette
opinion semée par l'un d'entre eux, qu'il faloit laisser aux ennemis
des meubles si propres à
les détourner de l'exercice militaire & à les amuser à des
occupations oisives & sédentaires.
Charles VIII se vit maître de la Toscane & du Royaume de Naples
sans avoir presque tiré
l'épée; & toute sa Cour attribua cette facilité inespérée à ce que
les Princes & la Noblesse
d'Italie s'amusoient plus à se rendre ingénieux & savans, qu'ils ne
s'exerçoient à devenir
vigoureux & guerriers. En effet, dit l'homme de sens qui rapporte
ces deux traits , tous les
exemples nous apprennent qu'en cette martiale police & en toutes
celle qui lui sont
semblables , l'étude des sciences est bien plus propre à amollir &
efféminer les courages,
qu'à les affermir & les animer.
Les
Romains ont avoué que la vertu militaire s'étoit éteinte parmi eux, à
mesure qu'ils
avoient commencé à se connoître [50] en tableaux, en Gravures, en vases
d'Orfévrerie, & à
cultiver les beaux-arts; & comme si cette contrée fameuse étoit
destinée à servir sans cessé
d'exemple aux autres peuples, l'élévation des Médicis et le
rétablissement des Lettres ont
fait, tomber derechef & peut-être pour toujours cette réputation
guerrière que l'Italie
sembloit avoir recouvrée il y a quelques siècles.
Les
anciennes Républiques de la Grèce avec cette sagesse qui brilloit dans
la plupart de
leurs institutions avoient interdit à leurs Citoyens tous ces métiers
tranquilles & sédentaires
qui en affaissant & corrompant le corps, énervent sitôt la vigueur
de l'ame. De quel œil, en
effet, pense-t-on que puissent envisager la faim, la soif, les
fatigues, les dangers & la mort,
des hommes que le moindre besoin accable, & que la moindre peine
rebute? Avec quel
courage les soldats supporteront-ils des travaux excessifs dont ils
n'ont aucune habitude ?
Avec quelle ardeur feront-ils des marches forcées sous des Officiers
qui n'ont pas même la
forcé de voyager à cheval? Qu'on ne m'objecte point la valeur renommée
de tous ces
modernes guerriers si savamment disciplinés. On me vante bien leur
bravoure en un jour
de bataille, mais on ne me dit point comment ils supportent l'excès du
travail, comment ils
résistent à la rigueur des saisons & aux intempéries de l'air. Il
ne faut qu'un peu de soleil
ou de neige , il ne faut que la privation de quelques superfluités pour
fondre & détruire en
peu de jours la meilleure de nos armées. Guerriers intrépides, souffrez
une fois la vérité
qu'il vous est si rare d'entendre. Vous êtes braves, je le sais; vous
eussiez triomphé avec
Annibal à Cannes & à [51] Trasimene; César avec vous eût passé le
Rubicon, et asservi son
pays; mais ce n'est point avec, vous que le premier eût traversé les
Alpes, & que l'autre eût
vaine vos ayeux.
Les
combats ne font pas toujours le succès de la guerre , & il est pour
les Généraux un art
supérieur à celui de gagner de batailles. Tel court au feu avec
intrépidité, qui ne laissé pas
d'être un très mauvais officier: dans le soldat même, un peu plus de
forcé & de vigueur
seroit peut-être plus nécessaire que tant de bravoure qui ne le
garantit pas de la mort; &
qu'importe à l'Etat que ses troupes périssent par la fiévre & le
froid, ou par le fer de
l'ennemi?
Si la culture des sciences est nuisible aux qualités guerrieres, elle l'est encore plus aux qualités morales. C'est dès nos premières années qu'une éducation insensée orne notre esprit & corrompt notre jugement. Je vois de toutes parts des établissemens immenses, où l'on élève à grands frais la jeunesse pour lui apprendre toutes choses, excepté ses devoirs. Vos enfans ignoreront leur propre langue, mais ils en parleront d'autres qui ne sont en usage nulle part: ils sauront composer des Vers qu'à peine ils pourront comprendre: sans savoir démêler l'erreur de la vérité, ils posséderont l'art de les rendre méconnoissables aux autres par des argumens spécieux: mais ces mots de magnanimité, d'équité, de tempérance, d'humanité, de courage, ils ne sauront ce que c'est; ce doux nom de Patrie lie frappera jamais leur oreille; & s'ils entendent parler de Dieu, ce sera moins pour le craindre que pour en avoir peur.*[*Pens. Philosoph.] J'aimerois au tant, disoit un Sage, que mon écolier [52] eût passé le tems dans un Jeu de paume, au moins le corps en seroit plus dispos. Je sais qu'il faut occuper les enfants, & que l'oisiveté est pour eux le danger le plus à craindre. Que faut-il doué qu'ils apprennent? Voilà certes une belle question! Qu'ils apprennent ce qu'ils doivent faire étant hommes,* [*Telle étoit l'éducation des Spartiates, au rapport du plus grand de leurs Rois. C'est, dit Montagne, chose digne de très-grande considération, qu'en cette excellente police de Lycurgus, & à la vérité monstrueuse par sa perfection, si soigneuse pourtant de la nourriture des enfans, comme de sa principale charge, & au gîte même des Muses, il s'y fasse si peu mention de la doctrine: comme si cette généreuse jeunesse dédaignant tout autre joug, on ait dû fournir, au lieu de nos Maîtres de sciences, seulement des Maîtres de vaillance, prudence & justice.
Voyons
maintenant comment le même Auteur parle des anciens Perses. Platon,
dit-il,
raconte que le fils aîné de leur succession royale étoit ainsi nourri.
Après sa naissance, on le
donnoit, non à des femmes, mais à des Eunuques de la premiere autorité
près du Roi, à
cause de leur vertu. Ceux-ci prenoient charge de lui rendre le corps
beau & sain , & après
sept ans, le duisoient à monter à cheval & aller à la chasse. Quand
il étoit arrivé au
quatorzieme, ils le déposoient entre les mains de quatre: le plus sage,
le plus juste, le plus
tempérant, le plus vaillant de la Nation. Le premier lui apprenoit la
Religion: le second à
être toujours véritable, le tiers à vaincre ses cupidités, le quart à
ne rien craindre. Tous,
ajouterai-je, à le rendre bon, aucun à le rendre savant.
Astyage,
en Xénophon, demande à Cyrus compte de sa dernière leçon: c'est,
dit-il, qu'en
notre école un grand garçon ayant un petit saye, le donna à l'un de ses
compagnons de plus
petite taille, & lui ôta son saye qui étoit plus grand. Notre
Précepteur m'ayant fait jugé de
ce différent, je jugeai qu'il faloit laisser les choses en cet état,
& que l'un & l'autre sembloit
être mieux accommodé en ce point. Sur quoi il me remontra que j'avois
mal fait: car je
m'étois arrêté à considérer la bienséance; & il faloit premiérement
avoir pourvû à la
justice, qui vouloit que nul ne fût forcé en ce qui lui appartenoit. Et
dit qu'il en fut puni,
comme on nous punit en nos villages pour avoir oublié le premier
aoriste de τυπζω. Mon Régent me
feroit une belle harangue, in genere
demonstrativo, avant qu'il me persuadât que son école vaut
celle-là.] & non ce qu'ils doivent
oublier.
Nos
jardins sont ornés de statues & nos Galeries de tableaux. Que
penseriez-vous que
représentent ces chefs-d'oeuvre de l'art exposés à l'admiration
publique? Les défenseurs de
la Patrie? ou ces hommes plus grands encore qui l' ont enrichie par
leurs vertus? Non. Ce
sont des images de tous les égaremens du cœur & de la raison,
tirées soigneusement de
l'ancienne Mythologie, & présentées de bonne heure à la curiosité
de nos enfans; sans doute
afin qu'ils aient sous leurs yeux des modeles de mauvaises actions,
avant même que de
savoir lire.
[53]
D'où naissent tous ces abus, si ce n'est de l'inégalité funeste
introduite entre les
hommes par la distinction des talens & par l'avilissement des
vertus? Voilà l'effet le plus
évident de toutes nos études, & la plus dangereuse de toutes leurs
conséquences. On ne
demande plus d'un homme s'il a de la probité, mais s'il a des talens;
ni d'un Livré s'il est
utile, mais s'il est bien écrit. Les récompenses sont prodiguées au bel
esprit, & la vertu reste
sans honneurs. Il y a mille prix pour les beaux discours, aucun pour
les belles actions.
Qu'on me dise, cependant, si la gloire attachée au meilleur des
discours qui seront
couronnés dans cette Académie, est comparable au mérite d'en avoir
fondé, le prix?
Le
sage ne court point après la fortune; mais il n'est pas insensible à la
gloire, et quand il la
voit si mal distribuée, sa vertu, qu'un peu d'émulation auroit animée
et rendue avantageuse
à la société, tombe en langueur, & s'éteint dans la [54] misère et
dans l'oubli. Voilà ce qu'à
la longue doit produire par-tout la préférence des talens agréables sur
les talens utiles, & ce
que l'expérience n'a que trop confirmé depuis le renouvellement des
sciences & des arts.
Nous avons des Physiciens, des Géomètres, des Chymistes, des
Astronomes, des Poetes, des
Musiciens, des Peintres; nous n'avons plus de citoyens; ou s'il nous en
reste encore,
dispersés dans nos campagnes abandonnées, ils y périssent indigens
& méprisés. Tel est
l'état où sont réduits, tels sont les sentimens qu'obtiennent de, nous
ceux qui nous donnent
du pain, & qui donnent du lait à nos enfans.
Je
l'avoue cependant; le mal n'est pas aussi grand qu'il auroit pu le
devenir. La prévoyance
éternelle, en plaçant à côté de diverses plantes nuisibles des simples
salutaires, & dans la
substance de plusieurs animaux malfaisans le remède à leurs blessures,
a enseigné aux
Souverains, qui sont ses ministres à imiter sa sagesse. C'est à son
exemple que du sein
même de sciences & des arts, sources de mille dérèglements, ce
grand Monarque dont la
gloire ne fera qu'acquérir d'âge en âge un nouvel éclat, tira ces
sociétés célèbres chargées à
la fois du dangereux dépôt des connoissances humaines, & du dépôt
sacré des mœurs, par
l'attention qu'elles ont d'en maintenir chez elles toute la pureté,
& de l'exiger dans les
membres qu' elles reçoivent.
Ces
sages institutions, affermies par son auguste successeur, & imitées
par tous les Rois de
l'Europe, serviront du moins de frein aux gens de lettres, qui tous
aspirant à l'honneur
d'être admis dans les Académies, veilleront sur eux-mêmes, [55] et
tâcheront de s'en rendre
dignes par des ouvrages utiles & des mœurs irréprochables. Celles
de ces Compagnies, qui
pour les prix dont elles honorent le mérite littéraire feront un choix
de sujets propres à
ranimer l'amour de la vertu dans les cœurs des Citoyens, montreront
que cet amour regne
parmi elles, & donneront aux Peuples ce plaisir si rare & si
doux de voir des sociétés
savantes se dévouer à verser sur le Genre-humain, non seulement des
lumières agréables,
mais aussi des Instructions salutaires.
Qu'on
ne m'oppose donc point une objection qui n'est pour moi qu'une nouvelle
preuve.
Tant de soins ne montrent que trop la nécessité de les prendre, &
l'on ne cherche point des
remèdes à des maux qui n'existent pas. Pourquoi faut-il que ceux-ci
portent encore par leur
insuffisance le caractère des remèdes ordinaires? Tant d'établissemens
faits à l'avantage
des savans n'en sont que plus capables d'en imposer sur les objets des
sciences, & de
tourner les esprits à leur culture. Il semble, aux précautions qu'on
prend, qu'on ait trop de
Laboureurs & qu'on craigne de manquer de Philosophes. Je ne veux
point hazarder ici une
comparaison de l'agriculture & de la philosophie : on ne la
supporteroit pas. Je
demanderai seulement, qu'est-ce que la Philosophie? Que contiennent les
écrits des
Philosophes les plus connus? Quelles sont les Leçons de ces amis de la
sagesse? A les
entendre, ne les prendroit-on pas pour une troupe de charlatans criant,
chacun de son côté
sur une place publique; Venez à moi, c'est moi seul qui ne trompé
point? L'un prétend qu'il
n'y a point de corps & que tout est en représentation. L'autre,
qu'il n'y a d'autre substance
[56] que la matière ni d'autre Dieu que le monde. Celui-ci avance qu'il
n'y a ni vertus, ni
vices, & que le bien & le mal moral sont des chimeres.
Celui-là, que les hommes sont des
loups & peuvent se dévorer en sûreté conscience. O grands
Philosophes! que ne
réservez-vous pour vos amis & pour vos enfans ces Leçons
profitables; vous en recevriez
bientôt le prix, & nous ne craindrions pas de trouver dans les
nôtres quelqu'un de vos
sectateurs.
Voilà
donc les hommes merveilleux à qui l'estime de leurs contemporains a été
prodiguée
pendant leur vie, & l'immortalité réservée après leur trépas! Voilà
les sages maximes que
nous avons reçues d'eux, & que nous transmettons d'âge en âge à nos
descendans. Le
Paganisme, livré à tous les égaremens de la raison humaine, a-t-il
laissé à la postérité rien
qu'on puisse comparer aux monumens honteux que lui a préparé
l'Imprimerie, sous le
règne de l'Evangile? Les écrits impies des Leucippes & des Diagoras
sont péris avec eux.
On n'avoit point encore inventé l'art d'éterniser les extravagances de
l'esprit humain. Mais,
grâce aux caractères Typographiques*[*A considérer les désordres
affreux que
l'imprimerie a déjà causés en Europe, à juger de l'avenir par le
progrès que le mal fait d'un
jour à l'autre, on peut prévoir aisément que les Souverains ne
tarderont pas à se donner
autant de soins pour bannir cet art terrible de leurs États, qu'ils en
out pris pour l'y
introduire. Le Sultan Achmet cédant aux importunités de quelques
prétendus gens de goût,
avoit consenti d'établir une Imprimerie à Constantinople. Mais à peine
la presse fut-elle en
train qu'on fut contraint de la détruire & d'en jetter les
instrumens dans un puits. On dit
que le Calife Omar, consulté sur ce qu'il faloit faire de la
bibliotheque d'Alexandrie,
répondit en ces termes. Si les Livres de cette bibliotheque contiennent
des choses opposées à
l'Alcoran, ils sont mauvais, & il faut les brûler. S'ils ne
contiennent que la doctrine de
l'Alcoran, brûlez-les encore: ils sont superflus. Nos Savans ont cité
ce raisonnement comme
le comble de l'absurdité. Cependant, supposez Grégoire le Grand à la
place d'Omar, &
l'Evangile à la place de l'Alcoran, la bibliotheque auroit encore été
brûlée, & ce seroit
peut-être le plus beau trait de la vie de cet illustre Pontife.] &
à l'usage que nous en faisons,
les dangereuses rêveries des Hobbes & des Spinosa resteront à
jamais. Allez, écrits célebres
[57] dont l'ignorance & la rusticité de nos pères n'auroient point
été capables;
accompagnez chez nos descendans ces ouvrages plus dangereux encore d'où
s'exhale la
corruption des mœurs de notre siècle, et portez ensemble aux siècles à
venir une histoire
fidelle du progrès & des avantages de nos sciences & de nos
arts. S'ils vous lisent, vous ne
leur laisserez aucune perplexité sur la question que nous agitons
aujourd'hui; & à moins
qu'ils ne soient plus insensés que nous, ils lèveront leurs mains au
Ciel, & diront dans
l'amertume de leur cœur "Dieu tout-puissant, toi qui tiens dans tes
mains les Esprits,
délivre-nous des Lumières & des funestes arts de nos Peres, &
rends-nous l'ignorance,
l'innocence & la pauvreté, les seuls biens qui puissent faire notre
bonheur & qui soient
précieux devant toi."
Mais
si le progrès des sciences & des arts n'a rien ajouté à notre
félicité; s'il a corrompu
nos mœurs, & si la corruption des mœurs a porté atteinte à la
pureté du goût, que
penserons-nous de cette foule d'Auteurs élémentaires qui ont écarté
Temple des Muses les
difficultés qui défendoient son abord, & que la nature y avoit
répandues comme une
épreuve des forces de ceux qui seroient tentés de savoir? Que [58]
penserons-nous de ces
Compilateurs d'ouvrages qui ont indiscrétement brisé la porte des
Sciences & introduit
dans leur Sanctuaire une populace indigne d'en approcher; tandis qu'il
seroit à souhaiter
que tous ceux qui ne pouvoient avancer loin de la carriere des Lettres,
eussent été rebutés
dès l'entrée , & se fussent jettés dans des Arts utiles à la
société? Tel qui sera toute sa vie un
mauvais versificateur, un Géomètre subalterne, seroit peut-être devenu
un grand
fabricateur d'étoffes. Il n'a point falu de maîtres à ceux que la
nature destinoit à faire des
disciples. Les Verulam, les Descartes & les Newton, ces Précepteurs
du Genre-humain ,
n'en ont point eu eux-mêmes, & quels guides les eussent conduits
jusqu'où leur vaste génie
les a portés? Des Maîtres ordinaires n'auroient pu que rétrécir leur
entendement en le
resserrant dans l'étroite capacité du leur: C'est par les premiers
obstacles qu'ils ont appris
à faire des efforts, & qu'ils se sont exercés à franchit l'espace
immense qu'ils ont parcouru.
S'il faut permettre à quelques hommes de se livrer à l'étude des
Sciences & des Arts , ce
qu'à ceux qui se sentiront la forcé de marcher seuls sur leurs traces,
& de les devancer :
C'est à ce petit nombre qu'il appartient tient d'élever des monumens à
la gloire de l'esprit
humain. Mais si l'on veut que rien ne soit au-dessus de leur génie , il
faut que rien ne soit
au-dessus de leurs espérances. Voilà l'unique encouragement dont ils
ont besoin. L'ame se
proportionne insensiblement aux objets qui l'occupent , & ce sont
les grandes occasions qui
font les grands hommes. Le Prince de l'Eloquence fut Consul de Rome,
& le plus grand,
peut-être, des Philosophes, Chancelier d'Angleterre. Croit-on que si
l'un [59] n'eût occupé
qu'une chaire dans quelque Université, & que l'autre n'eût obtenu
qu'une modique pension
d'Académie; croit-on , dis-je, que leurs ouvrages ne se sentiroient pas
de leur état ? Que les
Rois ne dédaignent donc pas d'admettre dans leurs conseils les gens les
plus capables de les
bien conseiller: qu'ils renoncent à ce vieux préjugé inventé par
l'orgueil des Grands, que
l'art de conduire les Peuples est plus difficile que celui de les
éclairer: comme s'il étoit plus
aisé d'engager les hommes à bien faire de leur bon gré, que de les y
contraindre par la
forcé. Que les savans du premier ordre trouvent dans leurs Cours
d'honorables asyles.
Qu'ils y obtiennent la seule récompense digne d'eux; celle de
contribuer par leur crédit au
bonheur des Peuples à qui ils auront enseigné la sagesse. C'est alors
seulement qu'on verra
ce que peuvent la vertu, la science & l'autorité animées d'une
noble émulation & travaillant
de concert à la félicité du Genre-humain. Mais tant que la puissante
sera seule d'un côté;
les lumières & la sagesse seules d'un autre; les savans penseront
rarement de grandes
choses, les Princes en feront plus rarement de belles, & les
Peuples continueront d'être vils,
corrompus & malheureux.
Pour
nous, hommes vulgaires, à qui le Ciel n'a point départi de si grands
talens & qu'il ne
destine pas à tant de gloire, restons dans notre obscurité. Ne courons
point après une
réputation qui nous échapperoit, & qui, dans l'état présent des
choses ne nous rendroit
jamais ce qu' elle nous auroit coûté, quand nous aurions tous les
titres pour l'obtenir. A
quoi bon chercher notre bonheur dans l'opinion d'autrui si nous pouvons
le trouver en
nous-mêmes? Laissons à d'autres le soin d'instruire [60] les Peuples de
leurs devoirs, &
bornes-nous à bien remplir les nôtres, nous n'avons pas besoin d'en
savoir davantage.
O
vertu ! Science sublime des ames simples, faut-il donc tant de peines
et d'appareil pour te
connoître? Tes principes ne sont-ils pas gravés dans tous les cœurs ,
& ne suffit-il pas pour
apprendre tes Loix de rentrer en soi-même et d'écouter la voix de sa
conscience dans le
silence des passions ? Voilà la véritable Philosophie, sachons nous en
contenter ; & sans
envier la gloire de ces hommes célèbres qui s'immortalisent dans la
République des Lettres;
tâchons de mettre entre eux & nous cette distinction glorieuse
qu'on remarquoit jadis entre
deux grands Peuples; que l'un savoit bien dire, & l'autre bien
faire.
FIN.