[J.M.GALLANAR=éditeur]
 
 
 
 


JEAN JACQUES ROUSSEAU


COLLECTION COMPLETE DES OEUVRES DE J.J. ROUSSEAU .


[TOME I : AVANT-PROPOS ET DÉDICACE AUX MÂNES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU]


 
 
 
 


[1779=Du Peyrou/Moultou 1780-89 quarto édition, t. I , pp. 1-7.]
 












[1] AVANT-PROPOS.


On peut sourire avec dédain à ces Archivistes de la frivolité du jour, à ces Echos éphémeres de l'esprit d'intrigue & de parti , qui jugent un livre sans savoir lire , & prononcent fièrement sur les opinions , comme sur le style de l'Auteur. C'est au livre seul à parler pour le condamner ou l'absoudre. Mais voir fouler aux pieds les restes encor palpitans de l'homme vertueux qui nous fut cher , qui nous aima ; entendre outrager sa mémoire, diffamer ses moeurs, noircir son caractere , & garder un silence froid ou timide , ce seroit s'avouer aussi vil que le lâche qui , guettant sur le bord de la tombe , l'homme autrefois son ami , l'attendit au cercueil pour assouvir sa rage en poignardant un cadavre : bassesse atroce , qui m'enflammant d'indignation , m'inspira le projet & le plan de cette Épître dédicatoire. Je la signe parce que l'honneur l'exige. Content dans mon obscurité , de cultiver en paix quelques amis , & les fruits de mon jardin , je n'ai pas la manie de répandre mon nom, mais je ne crains point de l'afficher, des que pour la défense d'un ami , la vérité m'en fait une loi. Oui la vérité ; car les éloges donnes au caractere moral de Rousseau ne sont pas des phrases de Rhéteur ; ils portent sur des faits publics, au constates par une foule de lettres originales qui existent entre mes mains , à plusieurs desquels ses réponses se trouvent annexées. C'est-la , c'est dans ces ecrits prives que se peint la beauté de son ame , cette candeur qui la distingue , ce rare désintéressement, cette vive sensibilité , cette bienveillance [2] universelle , cet attachement sincere à ses devoirs à ses devoirs à ses principes , cet amour ardent de la vérité de la justice de l'honnêteté , ce zele éclairé , si fertile en moyens de consoler, de soulager les infortunes. Mais tant de qualités éminentes ne sont-elles pas obscurcies par quelques taches ? Vous qui faites une question pareille , qui que vous soyez , rentrez au fond de votre coeur ; vous y trouverez cette réponse. Les imperfections , les foiblesses , des vices même sont l'appanage de l'homme : mais l'homme vertueux est celui qui se relevant de ses chutes , en acquiert de nouvelles forces , lutte , combat , & fort enfin victorieux.


[3] DÉDICACE AUX MÂNES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU


O Toi dont l'ame sublime & pure , dégagée de ses liens terrestres, contemple sans nuages l'Eternelle Verité , & repose à jamais dans le sein de la Bonté Suprême : ROUSSEAU ! Ombre chere & sacrée ! si, des sources intarissables ou tu puises la félicité , ton [4] coeur toujours aimant se complaît encore aux affections humaines, daigne entendre ma voix , & sourire à l'hommage que te présente aujourd'hui la sainte amitié.


Non, ce n'est ni à la Grandeur, ni à la Vanité, c'est à Toi, Jean-Jacques, c'est à te mémoire que tes amis élevent & consacrent ce monument ; dépôt précieux des fruits de ton génie , & des émanations de ton coeur.


En vain de vils infectes acharnes sur ton cadavre.; l'inondent ,des poisons infects dont ils font leur pâture: tes ecrits immortels transmis à la postérité , vont porter d'age en age , l'empreinte & la leçon des vertus dont ta vie fut l'exemple & le modele.


Eh ! qu'importe à la Vérité l'erreur des hommes , & leur barbarie à la Justice ? Vois d'un oeil de compassion tes lâches ennemis. Tels que des coupables que la terreur accompagne & décele , ils se troublent ces hommes si vains , qui se disent les sages de la terre , & les précepteurs des nations : Ils se troublent en voyant approcher le jour ou sera arrache le masque dont ils couvrent leur difformité. Ils frémissent ; & dans leur rage aveugle , forcenée , mais impuissante , ils croyent déshonorer ton nom , lorsqu'ils n'avilissent que leur propre coeur.


Courageuse victime de ta sincérité , toi qui aux dépens du repos de tes jours , plaças la Vérité sur son trône, & préféras par amour pour elle, aux caresses, les outrages; [5] à l'aisance , la pauvreté; aux honneurs,, la flétrissure; à la liberté , les fers ; ils t'appellent Hypocrite .....Eux qui régorgeans de fiel, d'orgueil & d'envie, prêchent la douceur, la modération, l'humanité, & couverts des livrées de la philosophie, marchent à leur but par des voies obliques, & tendent avec acharnement, mais sans se compromettre, a propager une doctrine meutriere , qui réduit tout système de morale à n'être qu'un leurre entre les mains des gens d'esprit , pour tirer parti de la crédulité des simples.


Toi qui plein d'une noble sensibilité , repoussas les dons offerts par la vanité, ou présentes par la simple bienveillance , mais honoras du nom de bienfaits , les .plus légers services que te rendit l'amitié: condamne, poursuivi , persécute sans relâche par la calomnie , l'intrigue & le fanatisme , ô Toi qui pleurant sur l'aveuglement des hommes, leur pardonnas le mal qu'ils t'avoient fait; & leur tins compte de tout celui qu'ils ne te faisoient pas; ils t'appellent Ingrat ....Eux qui jouissent de l'existence, & voudroient .anéantir l'Auteur de toute existence.


Toi dont le coeur toujours inaccessible à la cupidité, à la haine, à l'envie, déploya sans crainte & sans personnalité, sa foudroyante éloquence contre ces passions atroces : Toi dont l'ame ne fut jamais fermée à l'afflige, ni la main à l'indigent : Toi qui consacras tes talens & ta [6] vie entiere à rappeller tes freres à la raison, & au bonheur ; qui raffermis dans la carrière, les pas chancelans de l'homme vertueux, & ramenas celui qui s'égaroit, ils t'appellent Scélerat....Eux qui donnant l'exemple & le précepte, sappent par les fondemens, le principe des moeurs, le lien des sociétés; & travaillent de sang-froid à délivrer l'homme puissant du seul frein qui l'arrête ; à priver le foible de son unique appui ; à enlever à l'opprime, son recours ; à l'infortune, sa consolation ; au riche , sa sureté ; au pauvre, son espérance.


Mais c'est trop souiller ma plume par ce monstrueux parallele ; c'est trop long-tems contrister & profaner tes regards par le tableau de tant d'horreurs. Abandonnons ces mechans à leur perversité. Que dis-je ! ô bon Rousseau ! Tu ne te vengeras qu'en demandant à la Clémence infinie, que les remords ne punissent pas leur crime sans l'expier.


Soulage & purifie tes yeux en les portant sur ces grouppes d'Enfans rendus heureux à ta voix ; de Meres rappelées à la nature, de Citoyens encourages au culte des loix & de la liberté. Entends ce cri de reconnoissance que tous les coeurs honnêtes élancent vers toi. Il atteste à la terre que la vertu n'y est pas tout-a-fait étrangere. Perce l'avenir, & vois nos arrière-neveux devenus meilleurs par tes Ecrits, les méditer en bénissant ton nom, & célébrer te mémoire en pratiquant tes leçons. Contemple [7] enfin tes amis pleurans sur ta tombe, pleins de ton souvenir, nourris de tes rnaximes, ne trouver, ne chercher de consolation que dans leur union fraternelle, & leur zele pour ta gloire . Ecoute & reçois le voeu sacre qu'ils te renouvellent ici par ma bouche , d'aimer par dessus tout , à ton exemple , la justice & la vérité.


Neufchâtel , 1779.


DU PEYROU.


 


FIN