[J.M.GALLANAR=éditeur]
JEAN JACQUES ROUSSEAU
JEAN-JACQUES ROUSSEAU, CITOYEN DE GENEVA, À CHRISTOPHE DE BEAUMONT ....
[ 1762, octobre - 16 novembre; Bibliothéque publique de Neuchâtel (brouillon) ; A Amsterdam, Marc Michel Rey, 1763 ; le Pléiade édition, t. IV, pp. 925-1007. == Du Peyrou/Moultou 1780-89 quarto edition, t. VI, pp. 3-118 (Melanges t. I)]
JEAN-JACQUES ROUSSEAU, CITOYEN DE GENEVA, À CHRISTOPHE DE BEAUMONT,
ARCHEVÊQUE DE PARIS , DUC DE ST. CLOUD, PAIR DE FRANCE, COMMANDEUR DE
L'ORDRE DU ST ESPRIT, PROVISEUR DE SORBONNE, &C.
Da venian si quid liberus dixi, non ad contumeliam tuam, sed ad
defensionem meam. Praesumsi enim de gravitate & prudentiâ tuâ, quia
potes considerare quantam mihi respondendi necessitatemimposueris.
Aug. Epist. 238 ad Pascent.
GENEVE.
M. DCC. LXXXI.
[5] Jean-Jaques Rousseau, Citoyen de Geneve, A Christophe de Beaumont,
Archevêque de Paris.
Quelle langue commune pouvons-nous parler, comment pouvons-nous nous
entendre, & qu' y a-t-il entre vous & moi ?
Cependant, il faut vous répondre ; c' est vous-même qui m'y forcez. Si
vous n'eussiez attaqué que mon livre, je vous aurois laissé dire : mais
vous attaquez aussi ma personne ; &, plus vous avez d' autorité parmi
les hommes, moins il m' est permis de me taire, quand vous voulez me
déshonorer.
Je ne puis m' empêcher, en commençant cette Lettre, de réfléchir sur les
bizarreries de ma destinée. Elle en a qui n' on tété que pour moi.
J' étois né avec quelque talent ; le public l' a jugé ainsi. Cependant
j' ai passé ma jeunesse dans une heureuse obscurité, dont je ne
cherchois point à sortir. Si je l' avois cherché, cela même eût été une
bizarrerie que durant tout le feu du premier âge je n' eusse pu réussir,
& que j' eusse trop réussi dans la suite, quand ce feu commençoit à
passer. J' approchois de ma quarantieme année, & j' avois, au lieu d'
une fortune que j' ai toujours méprisée, & d' un nom qu' on m' a [6]
fait payer si cher, le repos & des amis, les deux seuls biens dont mon
cœur soit avide. Une misérable question d' Académie m' agitant l'esprit
malgré moi, me jetta dans un métier pour lequel je n'étois point fait ;
un succès inattendu m' y montra des attraits qui me séduisirent. Des
foules d' adversaires m' attaquerent sans m'entendre, avec une
étourderie qui me donna de l' humeur, & avec un orgueil qui m' en
inspira peut-être. Je me défendis, & , de dispute en dispute, je me
sentis engagé dans la carriere, presque sans y avoir pensé. Je me
trouvai devenu, pour ainsi dire, Auteur, à l' âge où l' on cesse de l'
être, & homme de Lettres par mon mépris même pour cet état. Dès-là, je
fus dans le public quelque chose : mais aussi le repos & les amis
disparurent. Quels maux ne souffris-je point avant de prendre une
assiette plus fixe & des attachemens plus heureux ? Il falut dévorer mes
peines; il falut qu'un peu de réputation me tînt lieu de tout. Si c'est
un dédommagement pour ceux qui sont toujours loin d'eux-mêmes, ce n'en
fut jamais un pour moi.
Si j' eusse un moment compté sur un bien si frivole, que j' aurois été
promptement désabusé! Quelle inconstance perpétuelle n'ai-je pas
éprouvée dans les jugemens du public sur mon compte! J' étois trop loin
de lui ; ne me jugeant que sur le caprice ou l' intérêt de ceux qui le
menent, à peine deux jours de suite avoit-il pour moi les mêmes yeux.
Tantôt j'étois un homme noir, & tantôt un ange de lumiere. Je me suis vu
dans la même année vanté, fêté, recherché, même à la Cour ; puis
insulté, menacé, détesté, maudit; les soirs on m' attendoit pour
m'assassiner dans les rues ; les matins [7] on m'annonçoit une lettre de
cachet. Le bien & le mal couloient à-peu-près de la même source; le tout
me venoit pour des chansons.
J' ai écrit sur divers sujets, mais toujours dans les mêmes principes :
toujours la même morale, la même croyance, les mêmes maximes, &, si l'
on veut, les mêmes opinions. Cependant on a porté des jugemens opposés
de mes livres, ou plutôt, de l'Auteur de mes livres ; parce qu' on m' a
jugé sur les matieres que j' ai traitées, bien plus que sur mes
sentiments. Après mon premier discours, j' étois un homme à paradoxes,
qui se faisoit un jeu de prouver ce qu' il ne pensoit pas : après ma
lettre sur la Musique françoise, j'étois l'ennemi déclaré de la Nation ;
il s'en faloit peu qu' on ne m' y traitât en conspirateur ; on eût dit
que le sort de la Monarchie étoit attaché à la gloire de l' Opéra :
après mon Discours sur l' inégalité, j' étois athée & misanthrope: après
la lettre à M. D' Alembert, j' étois le défenseur de la morale
chrétienne : après l' Héloise, j' étois tendre & doucereux; maintenant
je suis un impie ; bientôt peut-être serai-je un dévot.
Ainsi va flottant le sot public sur mon compte, sachant aussi peu
pourquoi il m' abhorre, que pourquoi il m' aimoit auparavant. Pour moi,
je suis toujours demeuré le même : plus ardent qu'éclairé dans mes
recherches, mais sincere en tout, même contre moi ; simple & bon, mais
sensible & foible ; faisant souvent le mal & toujours aimant le bien ;
lié par l' amitié, jamais par les choses, & tenant plus à mes sentiments
qu'à mes intérêts ; n'exigeant rien des hommes & [8] n'en voulant point
dépendre, ne cédant pas plus à leurs préjugés qu' à leurs volontés, &
gardant la mienne aussi libre que ma raison : craignant Dieu sans peur
de l'enfer, raisonnant sur la Religion sans libertinage, n' aimant ni l'
impiété ni le fanatisme, mais haïssant les intolérants encore plus que
les esprits-forts ; ne voulant cacher mes façons de penser à personne ,
sans fard, sans artifice en toute chose, disant mes fautes à mes amis,
mes sentiments à tout le monde, au public ses vérités sans flatterie &
sans fiel, & me souciant tout aussi peu de le fâcher que de lui plaire.
Voilà mes crimes, & voilà mes vertus.
Enfin lassé d'une vapeur enivrante qui enfle sans rassasier, excédé du
tracas des oisifs surchargés de leur tems & prodigues du mien, soupirant
après un repos si cher à mon cœur & si nécessaire à mes maux, j avois
posé la plume avec joie. Content de ne l' avoir prise que pour le bien
de mes semblables, je ne leur demandois pour prix de mon zele que de me
laisser mourir en paix dans ma retraite, & de ne m' y point faire de
mal. J' avois tort ; des huissiers sont venus me l' apprendre, & c' est
à cette époque, où j' espérois qu'alloient finir les ennuis de ma vie,
qu'ont commencé mes plus grands malheurs. Il y a déjà dans tout cela
quelques singularités ; ce n' est rien encore. Je vous demande pardon,
Monseigneur, d'abuser de votre patience: mais avant d entrer dans les
discussions que je dois avoir avec vous, il faut parler de ma situation
présente, & des causes qui m'y ont réduit.
Un Genevois fait imprimer un Livre en Hollande, & par arrêt du Parlement
de Paris ce Livre est brulé sans respect [9] pour le Souverain dont il
porte le privilege. Un Protestant propose en pays protestant des
objections contre l' Eglise Romaine, & il est décrété par le Parlement
de Paris. Un Républicain fait dans une République des objections contre
l' Etat monarchique, & il est décrété par le Parlement de Paris. Il faut
que le Parlement de Paris ait d' étranges idées de son empire, & qu' il
se croie le légitime juge du genre humain.
Ce même Parlement, toujours si soigneux pour les François de l'ordre des
procédures, les néglige toutes dès qu' il s'agit d'un pauvre Etranger.
Sans savoir si cet Etranger est bien l'Auteur du Livre qui porte son
nom, s' il le reconnoît pour sien, si c'est lui qui l'a fait imprimer ;
sans égard pour son triste état, sans pitié pour les maux qu' il
souffre, on commence par le décréter de prise de corps; on l' eût
arraché de son lit pour le traîner dans les mêmes prisons où pourrissent
les scélérats ; on l' eût brûlé, peut-être même sans l'entendre, car qui
sait si l' on eût pour suivis lu réguliérement des procédures si
violemment commencées & dont on trouveroit à peine un autre exemple,
même en pays d' Inquisition ? Ainsi c'est pour moi seul qu'un tribunal
si sage oublie sa sagesse ; c' est contre moi seul, qui croyois y être
aimé, que ce peuple, qui vante sa douceur, s'arme de la plus étrange
barbarie ; c' est ainsi qu' il justifie la préférence que je lui ai
donnée sur tant d' asyles que je pouvois choisir au même prix ! Je ne
sais comment cela s'accorde avec le droit des gens, mais je sais bien
qu' avec de pareil les procédures la liberté de tout homme, & peut-être
sa vie, est à la merci du premier Imprimeur.
[10] Le Citoyen de Geneve ne doit rien à des Magistrats injustes &
incompétents, qui, sur un réquisitoire calomnieux, ne le citent pas,
mais le décretent. N' étant point sommé de comparoître, il n'y est point
obligé. L' on n' emploie contre lui que la force, & il s'y soustrait. Il
secoue la poudre de ses souliers, & sort de cette terre hospitaliere où
l' on s' empresse d' opprimer le foible, & où l' on donne des fers à l'
étranger avant de l' entendre, avant de savoir si l'acte dont on
l'accuse est punissable, avant de savoir s'il l'a commis.
Il abandonne en soupirant sa chere solitude. Il n' a qu' un seul bien,
mais précieux , des amis , il les fuit. Dans sa foiblesse il supporte un
long voyage ; il arrive & croit respirer dans une terre de liberté ; il
s' approche de sa Patrie, de cette Patrie dont il s'est tant vanté, qu'
il a chérie & honorée : l' espoir d' y être accueilli le console de ses
disgraces...... Que vais-je dire ? mon cœur se serre, ma main tremble,
la plume en tombe ; il faut se taire, & ne pas imiter le crime de Cam.
Que ne puis-je dévorer en secret la plus a mere de mes douleurs !
Et pourquoi tout cela ? Je ne dis pas, sur quelle raison ? mais, sur
quel prétexte? On ose m'accuser d' impiété ! sans songer que le Livre où
l' on la cherche est entre les mains de tout le monde. Que ne
donneroit-on point pour pouvoir supprimer cette piece justificative, &
dire qu' elle contient tout ce qu' on a feint d' y trouver ! Mais elle
restera, quoiqu' on fasse ; & en y cherchant les crimes reprochés à l'
Auteur, la postérité y verra dans ses erreurs mêmes que les torts d' un
ami de la vertu.
J' éviterai de parler de mes contemporains ; je ne veux nuire [11] à
personne. Mais l' Athée Spinoza enseignoit paisiblement sa doctrine ; il
faisoit sans obstacle imprimer ses Livres, on les débitoit publiquement
; il vint en France, & il y fut bien reçu ; tous les Etats lui étoient
ouverts, par-tout il trouvoit protection ou du moins sûreté; les Princes
lui rendoient des honneurs, lui offroient des chaires ; il vécut &
mourut tranquille, & même considéré. Aujourd' hui, dans le siecle tant
célébré de la philosophie, de la raison, de l' humanité ; pour avoir
proposé avec circonspection, même avec respect & pour l' amour du genre
humain, quelques doutes fondés sur la gloire même de l'Etre suprême, le
défenseur de la cause de Dieu, flétri, proscrit, pour suivi d' Etat en
Etat, d'asyle en asyle, sans égard pour son indigence, sans pitié pour
ses infirmités, avec un acharnement que n'éprouva jamais aucun
malfaiteur & qui seroit barbare, même contre un homme en santé, se voit
interdire le feu & l' eau dans l' Europe presque entiere ; on le chasse
du milieu des bois ; il faut toute la fermeté d' un Protecteur illustre
& toute la bonté d' un Prince éclairé pour le laisser en paix au sein
des montagnes. Il eût passé le reste de ses malheur un jours dans les
fers, il eût péri, peut-être, dans les supplices, si, durant le premier
vertige qui gagnoit les Gouvernements, il se fût trouvé à la merci de
ceux qui l' ont persécuté.
Echappé aux bourreaux il tombe dans les mains des Prêtres ; ce n' est
pas là ce que je donne pour étonnant : mais un homme vertueux qui a l'
ame aussi noble que la naissance, un illustre Archevêque qui devroit
réprimer leur lâcheté, l' autorise ; il n' a pas honte, lui qui devroit
plaindre les opprimés, d' en [12] accabler un dans le fort de ses
disgraces ; il lance, lui Prélat catholique, un Mandement contre un
Auteur protestant ; il monte sur son Tribunal pour examiner comme Juge
la doctrine particuliere d' un hérétique ; &, quoiqu' il damne
indistinctement quiconque n' est pas de son Eglise, sans permettre à l'
accusé d' errer à sa mode, il lui prescrit en quelque sorte la route par
laquelle il doit aller en Enfer. Aussi-tôt le reste de son Clergé s'
empresse, s'évertue, s' acharne autour d' un ennemi qu' il croit
terrassé. Petits & grands, tout s' en mêle ; le dernier Cuistre vient
trancher du capable , il n'y a pas un sot en petit collet, pas un chétif
habitué de Paroisse qui, bravant à plaisir celui contre qui sont réunis
leur Sénat & leur Evêque, ne veuille avoir la gloire de lui porter le
dernier coup de pied.
Tout cela, Monseigneur, forme un concours dont je suis le seul exemple ,
& ce n' est pas tout..... Voici, peut-être, une des situations les plus
difficiles de ma vie ; une de celles où la vengeance & l' amour-propre
sont les plus aisés à satisfaire, & permettent le moins à l' homme juste
d' être modéré. Dix lignes seulement, & je couvre mes persécuteurs d' un
ridicule ineffaçable. Que le public ne peut-il savoir deux anecdotes,
sans que je les dise ! Que ne connoît-il ceux qui ont médité ma ruine, &
ce qu' il sont fait pour l' exécuter ! Par quels méprisabe les insectes,
par quels ténébreux moyens il verroit s' émouvoir les Puissances ! Quels
levains il verroit s' échauffer par leur pourriture & mettre le
Parlement en fermentation ! Par quelle risible cause il verroit les
Etats de l' Europe se liguer contre le fils d'un horloger . Que je [13]
jouirois avec plaisir de sa surprise, si je pouvois n' en être pas
l'instrument !
Jusqu' ici ma plume, hardie à dire la vérité, mais pure de toute satyre,
n' a jamais compromis personne , elle a toujours respecté l' honneur des
autres, même en défendant le mien. Irois-je en la quittant la souiller
de médisance; & la teindre des noirceurs de mes ennemis ? Non,
laissons-leur l' avantage de porter leurs coups dans les ténebres. Pour
moi, je ne veux me défendre qu'ouvertement, & même je ne veux que me
défendre. Il suffit pour cela de ce qui est su du public, ou de ce qui
peut l' être sans que personne en soit offensé.
Une chose étonnante de cette espece, & que je puis dire, est de voir l'
intrépide Christophe de Beaumont, qui ne sait plier sous aucune
puissance ni faire aucune paix avec les Jansénistes, devenir, sans le
savoir, leur satellite & l' instrument de leur animosité ; de voir leur
ennemi le plus irréconciliable sévir contre moi pour avoir refusé d'
embrasser leur parti, pour n'avoir point voulu prendre la plume contre
les Jésuites, que je n'aime pas, mais dont je n' ai point à me plaindre,
& que je vois opprimés. Daignez, Monseigneur, jetter les yeux sur le
sixieme Tome de la nouvelle Héloise, premiere édition ; vous trouverez
dans la note de la page 138* [*De la premiere Edition, répondant à la
page 422 du Tome II, de cette Edition in 4̊. & p. 218 du Tome IV. in 8̊
& in 12̊] la véritable source de tous mes malheurs. J' ai prédit dans
cette note (car je me mêle aussi quelquefois de prédire) qu'aussi-tôt
que les Jansénistes seroient les maîtres, ils seroient plus intolérans &
plus durs que leurs ennemis. Je ne savois pas alors que ma [14] propre
histoire vérifieroit si bien ma prédiction. Le fil de cette trame ne
seroit pas difficile à suivre à qui sauroit comment mon Livre a été
déféré. Je n'en puis dire davantage sans en trop dire, mais je pouvois
au moins vous apprendre par quelles gens vous avez été conduit sans vous
en douter.
Croira-t-on que quand mon Livre n' eût point été déféré au Parlement,
vous ne l' eussiez pas moins attaqué ? D'autres pourront le croire ou le
dire ; mais vous, dont la conscience ne sait point souffrir le mensonge,
vous ne le direz pas. Mon discours sur l' inégalité a couru votre
Diocese, & vous n' avez point donné de Mandement. Ma lettre à M. d'
Alembert a couru votre Diocese, & vous n' avez point donné de Mandement.
La nouvelle Héloîse a couru votre Diocese, & vous n' avez point donné de
Mandement. Cependant tous ses livres, que vous avez lus, puisque vous
les jugez, respirent les mêmes maximes ; les mêmes manieres depenser n'
y sont pas plus déguisées : si le sujet ne les a pas rendu susceptibles
du même développement, elles gagnent en force ce qu' elles perdent en
étendue, & l' on y voit la profession de foi de l'Auteur exprimée avec
moins de réserve que celle du Vicaire Savoyard. Pourquoi donc
n'avez-vous rien dit alors ? Monseigneur, votre troupeau vous étoit-il
moins cher ? Me lisoit-il moins ? Goûtoit-il moins mes Livres? Etoit-il
moins exposé à l' erreur ? Non, mais il n'y avoit point alors de
Jésuites à proscrire ; des traîtres ne m' avoient point encore enlacé
dans leurs pieges ; la note fatale n' étoit point connue, & quand elle
le fut, le public avoit déjà donné son suffrage au Livre, il étoit trop
tard pour faire du bruit. On aima mieux différer, [15] on attendit l'
occasion, on l' épia, on la saisit, on s' en prévalut avec la fureur
ordinaire aux dévots ; on ne parloit que de chaînes & de buchers ; mon
Livre étoit le Tocsin de l' Anarchie & la Trompette de l' Athéisme ; l'
Auteur étoit un monstre à étouffer, on s' étonnoit qu'on l' eût si
long-tems laissé vivre. Dans cette rage universelle, vous eûtes honte de
garder le silence : vous aimâtes mieux faire un acte de cruauté que d'
être accusé de manquer de zele, & servir vos ennemis que d'essuyer leurs
reproches. Voilà, Monseigneur, convenez-en, le vrai motif de votre
Mandement ; & voilà, ce me semble, un concours de faits assez singuliers
pour donner à mon sort le nom de bizarre.
Il y a long-tems qu' on a substitué des bienséances d' état à la
justice. Je sais qu' il est des circonstances malheureuses qui forcent
un homme public à sévir malgré lui contre un bon Citoyen. Qui veut être
modéré parmi des furieux s' expose à leur furie , & je comprends que
dans un déchaînement pareil à celui dont je suis la victime, il faut
hurler avec les Loups, ou risquer d'être dévoré. Je ne me plains donc
pas que vous ayez donné un Mandement contre mon Livre, mais je me plains
que vous l' ayez donné contre ma personne avec aussi peu d'honnêteté que
de vérité ; je me plains qu' autorisant par votre propre langage celui
que vous me reprochez d'avoir mis dans la bouche de l' inspiré, vous m'
accabliez d' injures qui, sans nuire à ma cause, attaquent mon honneur
ou plutôt le vôtre ; je me plains que de gayeté de cœur, sans raison,
sans nécessité, sans respect, au moins pour mes malheurs, vous
m'outragiez d' un ton si peu digne [16] de votre caractere. Et que vous
avois-je donc fait, moi qui parlai toujours de vous avec tant d' estime
; moi qui tant de fois admirai votre inébranlable fermeté, en déplorant,
il est vrai, l'usage que vos préjugés vous en faisoient faire ; moi qui
toujours honorai vos mœurs, qui toujours respectai vos vertus, & qui
les respecte encore, aujourd' hui que vous m' avez déchiré ?
C' est ainsi qu' on se tire d' affaire quand on veut quereller & qu'on a
tort. Ne pouvant résoudre mes objections, vous m' en avez fait des
crimes : vous avez cru m' avilir en me maltraitant, & vous vous êtes
trompé; sans affoiblir mes raisons, vous avez intéressé les cœurs
généreux à mes disgraces; vous avez fait croire aux gens sensés qu' on
pouvoit ne pas bien juger du livre, quand on jugeoit si mal de l' auteur.
Monseigneur, vous n' avez été pour moi ni humain ni généreux ; &
non-seulement vous pouviez l' être sans m'épargner aucune des choses que
vous avez dites contre mon ouvrage, mais elles n'en auroient fait que
mieux leur effet. J' avoue aussi que je n'avois pas droit d' exiger de
vous ces vertus, ni lieu de les attendre d' un homme d' Eglise. Voyons
si vous avez été du moins équitable & juste ; car c' est un devoir
étroit imposé à tous les hommes, & les saints mêmes n'en sont pas dispensés.
Vous avez deux objets dans votre Mandement : l' un, de censurer mon
Livre ; l' autre, de décrier ma personne. Je croirai vous avoir bien
répondu, si je prouve que par-tout où vous m' avez réfuté, vous avez mal
raisonné, & que [17] par-tout où vous m'avez réfuté, vous avez mal
raisonné, & par-tout où vous m'avez insulté, vous m' avez calomnié. Mais
quand on ne marche que la preuve à la main, quand on est forcé par l'
importance du sujet & parla qualité de l' adversaire à prendre une
marche pesante & à suivre pied-à-pied toutes ses censures, pour chaque
mot il faut des pages ; & tandis qu' une courte satyre amuse, une longue
défense ennuye. Cependant il faut que je me défende ou que je reste
chargé par vous des plus fausses imputations. Je me défendrai donc, mais
je défendrai mon honneur plutôt que mon livre. Ce n'est point la
profession de foi du Vicaire Savoyard que j' examine, c' est le
Mandement de l' Archevêque de Paris , & ce n' est que le mal qu' il dit
de l' Editeur qui me force à parler de l'ouvrage. Je me rendrai ce que
je me dois, parce que je le dois ; mais sans ignorer que c' est une
position bien triste que d' avoir à se plaindre d'un homme plus puissant
que soi, & que c' est une bien fade lecture que la justification d' un
innocent.
Le principe fondamental de toute morale, sur lequel j' ai raisonné dans
tous mes Ecrits, & que j' ai développé dans ce dernier avec toute la
clarté dont j' étois capable, est que l' homme est un être naturellement
bon, aimant la justice & l' ordre ; qu' il n' y a point de perversité
originelle dans le cœur humain, & que les premiers mouvemens de la
nature sont toujours droits. J' ai fait voir que l' unique passion qui
naisse avec l' homme, savoir l'amour-propre, est une passion
indifférente en elle-même au bien & au mal ; qu' elle ne devient bonne
ou mauvaise que par accident & [18] selon les circonstances dans
lesquelles elle se développe. J' ai montré que tous les vices qu' on
impute au cœur humain ne lui sont point naturels ; j' ai dit la maniere
dont ils naissent ; j'en ai, pour ainsi dire, suivi la généalogie, & j'
ai fait voir comment, par l' altération successive de leur bonté
originelle, les hommes deviennent enfin ce qu' ils sont.
J' ai encore expliqué ce que j' entendois par cette bonté originelle qui
ne semble passe déduire de l' indifférence au bien & au mal naturelle à
l' amour de foi. L' homme n' est pas un être simple ; il est composé de
deux substances. Si tout le monde ne convient pas de cela, nous en
convenons vous & moi, & j' ai tâché de le prouver aux autres. Cela
prouvé, l' amour de soi n' est plus une passion simple ; mais elle a
deux principes, savoir, l'être intelligent & l' être sensitif, dont le
bien-être n' est pas le même. L' appétit des sens tend à celui du corps,
& l'amour de l' ordre à celui de l' ame. Ce dernier amour développé &
rendu actif porte le nom de conscience ; mais la conscience ne se
développe & n'agit qu' avec les lumieres de l' homme. Ce n' est que par
ces lumieres qu' il parvient à connoître l' ordre, & ce n' est que quand
il le connoît que sa conscience le porte à l' aimer. La conscience est
donc nulle dans l' homme qui n' a rien comparé, & qui n' a point vu ses
rapports. Dans cet état l'homme ne connoît que lui ; il ne voit son
bien-être opposé ni conforme à celui de personne ; il ne hait ni n' aime
rien ;borné au seul instinct physique, il est nul, il est bête ; c' est
ce que j' ai fait voir dans mon discours sur l'inégalité.
Quand, par un développement dont j' ai montré le [19] progrès, les
hommes commencent à jetter les yeux sur leurs semblables, ils commencent
aussi à voir leurs rapports & les rapports des choses, à prendre des
idées de convenance de justice & d' ordre ; le beau moral commence à
leur devenir sensible & la conscience agit. Alors ils ont des vertus, &
s' ils ont aussi des vices, c' est parce que leurs intérêts se croisent
& que leur ambition s'éveille, à mesure que leurs lumieres s' étendent.
Mais tant qu' il y a moins d' opposition d' intérêts que de concours de
lumieres, les hommes sont essentiellement bons. Voilà le second état.
Quand enfin tous les intérêts particuliers agités s'entre-choquent,
quand l' amour de soi mis en fermentation devient amour-propre, que l'
opinion, rendant l' univers entier nécessaire à chaque homme, les rend
tous ennemis nés les uns des autres , & fait que nul ne trouve son bien
que dans le mal d'autrui: alors la conscience, plus foible que les
passions exaltées est étouffée par elles, & ne reste plus dans la bouche
des hommes qu' un mot fait pour se tromper mutuellement. Chacun feint
alors de vouloir sacrifier ses intérêts à ceux du public, & tous
mentent. Nul ne veut le bien public que quand il s' accorde avec le sien
; aussi cet accord est-il l' objet du vrai politique qui cherche à
rendre les peuples heureux & bons. Mais c' est ici que je commence à
parler une langue étrangere, aussi peu connue des Lecteurs que de vous.
Voilà, Monseigneur, le troisieme & dernier terme, au-delà duquel rien ne
reste à faire , & voilà comment l'homme étant bon, les hommes deviennent
méchans. C' est à [20] chercher comment il faudroit s' y prendre pour
les empêcher de devenir tels, que j' ai consacré mon Livre. Je n' ai pas
affirmé que dans l' ordre actuel la chose fût absolument possible ; mais
j' ai bien affirmé & j'affirme encore, qu' il n' y a pour en venir à
bout d'autres moyens que ceux que j' ai proposés.
Là-dessus vous dites que mon plan d' éducation, loin de s'accorder avec
le Christianisme, n'est pas même propre à faire des Citoyens ni des
hommes;*[*Mandement , III. [Ce Mandement de Monseigner l'Archevêque de
Paris, sera imprimé, avec l'Arrêt du Parlement sur Emile, dans le
premier volume du Supplément.]] & votre unique preuve est de m' opposer
le péché originel. Monseigneur, il n' y a d' autre moyen de se délivrer
du péché originel & de ses effets, que le baptême. D' où il suivroit,
selon vous, qu' il n' y auroit jamais eu de Citoyens ni d'hommes que des
Chrétiens. Ou niez cette conséquence, ou convenez que vous avez trop prouvé.
Vous tirez vos preuves de si haut que vous me forcez d' aller aussi
chercher loin mes réponses. D' abord il s' en faut bien, selon moi, que
cette doctrine du péché originel, sujette à des difficultés si
terribles, ne soit contenue dans l' Ecriture, ni si clairement ni si
durement qu' il a plu au rhéteur Augustin & à nos Théologiens de la
bâtir ; & le moyen de concevoir que Dieu crée tant d' ames innocentes &
pures, tout exprès pour les joindre à des corps coupables, pour leur y
faire contracter la corruption morale, & pour les condamner toutes à l'
enfer, sans autre crime que cette union qui est son ouvrage ? Je ne
dirai pas si (comme vous vous [21] en mentez) vous éclaircissez par ce
systême le mystere de notre cœur, mais je vois que vous obscurcissez
beaucoup la justice & la bonté de l' Etre suprême. Si vous levez une
objection, c' est pour en substituer de cent fois plus fortes.
Mais au fond que fait cette doctrine à l' Auteur d' Emile ? Quoiqu' il
ait cru son livre utile au genre humain, c'est à des Chrétiens qu' il l'
a destiné ; c' est à des hommes lavés du péché originel & de ses effets,
du moins quant à l' ame, par le Sacrement établi pour cela. Selon cette
même doctrine, nous avons tous dans notre enfance recouvré l' innocence
primitive ; nous sommes tous sortis du baptême aussi sains de cœur qu'
Adam sortit de la main de Dieu. Nous avons, direz-vous, contracté de
nouvelles souillures : mais puisque nous avons commencé par en être
délivrés, comment les avons-nous derechef contractées ? le sang de
Christ n' est-il donc pas encore assez fort pour effacer entiérement la
tache, ou bien seroit-elle un effet de la corruption naturelle de notre
chair ; comme si, même indépendamment du péché originel, Dieu nous eût
créés corrompus, tout exprès pour avoir le plaisir de nous punir ? Vous
attribuez au péché originel les vices des peuples que vous avouez avoir
été délivrés du péché originel; puis vous me blâmez d' avoir donné une
autre origine à ces vices. Est-il juste de me faire un crime de n' avoir
pas aussi mal raisonné que vous ?
On pourroit, il est vrai, me dire que ces effets que j' attribue au
baptême* [*Si l'on disoit , avec le Docteur Thomas Burnet, que la
corruption & la mortalité de la race humaine, suite du peche d'Adam, fut
un effet naturel du fruit défendu ; que cet aliment contenoit des sucs
venimeux qui dérangerent toute l'économie animale, qui irriterent les
passions , qui affoiblirent l'entendement, & qui porterent par-tout les
principes du vice & de la mort : alors il faudroit convenir que la
nature du remedé devant, se rapporter à celle du mal, le baptême devroit
agir physiquement sur le corps de l'homme, lui rendre la constitution
qu'il avoit dans l' Etat d'innocence, & , sinon l'immortalité qui en
dépendoit, du moins tous les effets moraux de l'économie animale
rétablie.] ne paroissent par nul signe extérieur ; [22] qu' on ne voit
pas les Chrétiens moins enclins au mal que les infideles, au-lieu que,
selon moi, la malice infuse du péché devroit se marquer dans ceux-ci par
des différences sensibles. Avec les secours que vous avez dans la morale
évangélique, outre le baptême; tous les Chrétiens, poursuivroit-on,
devroient être des Anges ; & les infideles, outre leur corruption
originelle, livrés à leurs cultes erronés, devroient être des Démons. Je
conçois que cette difficulté pressée pourroit devenir embarrassante :
car que répondre à ceux qui me feroient voir que, relativement au
genre-humain, l' effet de la rédemption faite à si haut prix, se réduit
à-peu-près à rien ?
Mais, Monseigneur, outre que je ne crois point qu' en bonne Théologie on
n' ait pas quelque expédient pour sortir de là ; quand je conviendrois
que le baptême ne rémedie point à la corruption de notre nature, encore
n'en auriez-vous pas raisonné plus solidement. Nous sommes, dites-vous,
pécheurs à cause du péché de notre premier pere ; mais notre premier
pere, pourquoi fut-il pécheur lui-même ? Pourquoi la même raison par
laquelle vous expliquerez son péché ne seroit-elle pas applicable à ses
descendants sans le péché originel ; & [23] pourquoi faut-il que nous
imputions à Dieu une injustice, en nous rendant pécheurs & punissables
par le vice de notre naissance, tandis que notre premier pere fut
pécheur & puni comme nous sans cela ? Le péché originel explique tout
excepté son principe, & c' est ce principe qu' il s' agit d' expliquer.
Vous avancez que, par mon principe à moi, l' on perd de vue le rayon de
lumiere qui nous fait connoître le mystere de notre propre coeur;*[*
Mandement, III. ] & vous ne voyez pas que ce principe, bien plus
universel, éclaire même la faute du premier homme,* [*Regimber contre
une défense inutile & arbitraire est un penchant naturel , mais qui ,
loin d'étre vicieux en lui-même, est conforme à l'ordre des choses & à
la bonne constitution de l'homme; puisqu'il seroit hors d'état de se
conserver , s'il n'avoir un amour très vif pour lui-même & pour le
maintien de tous ses droits; tels qu'il les a reçus de la nature. Celui
qui pourvoit tout ne voudroit que ce qui lui seroit utile , mais un Etre
foible dont la loi restreint & limite encore le pouvoir perd une partie
de lui-méme , & réclame en son cœur ce qui lui est ôté. Lui faire un
crime de cela, seroit lui en faire un d'être lui & non pas un autre; ce
seroit vouloir en même tems qu'il fût & qu'il ne fût pas. Aussi l'ordre
enfreint par Adam me paroît-il moins une véritable défense qu'un avis
paternel ; c'est un avertissement de s'abstenir d'un fruit pernicieux
qui donne la mort. Cette idée est assurement plus conforme à celle qu'on
doit avoir de la bonté de Dieu & même au texte de la Genese, que celle
qu'il plaît aux Docteurs de nous prescrire ; car quant à la menace de la
double mort, on a fait voir que ce mot morte morieris n'a pas l'.emphase
qu'ils lui prêtent, & n'est qu'un hébraisine employé en d'autres
endroits ou cette emphase ne peut avoir lieu.
Il y a de plus, un motif si naturel d'indulgence & de commisération dans
la ruse du tentateur & dans la séduction de la femme, qu'à considérer
dans toutes ses circonstances le péché d'Adam, l'on n'y peut trouver
qu'une faute des plus légeres. Cependant, selon eux, quelle effroyable
punition! Il est même impossible d'en concevoir une plus terrible; car
quel châtiment eût pu porter Adam pour les plus grands crimes, que
d'être condamné, lui & toute sa race , à la mort en ce monde, & à passer
l'éternité dans l'autre dévorés des feux de l'enfer ? Est-ce là la peine
imposéé par le Dieu de miséricorde à un pauvre malheureux pour s'être
laissé tromper ? Que je hais la décourageante doctrine de nos durs
Théologiens! si j'étois un moment tenté de l'admettre , c'est alors que
je croirois blasphémer.] que le votre laisse dans l' obscurité. Vous
[24] ne savez voir que l' homme dans les mains du Diable, & moi je vois
comment il y est tombé ; la cause du mal est, selon vous, la nature
corrompue, & cette corruption même est un mal dont il faloit chercher la
cause. L' homme fut créé bon; nous en convenons, je crois, tous les deux
: mais vous dites qu' il est méchant, parce qu' il a été méchant ; & moi
je montre comment il a été méchant. Qui de nous, à votre avis, remonte
le mieux au principe ?
Cependant vous ne laissez pas de triompher à votre aise, comme si vous
m' aviez terrassé. Vous m'opposez comme une objection insoluble ce
mélange frappant de grandeur & de bassesse, d'ardeur pour la vérité & de
goût pour l'erreur, d'inclination pour la vertu & de penchant pour le
vice, qui se trouve en nous. Etonnant contraste, ajoutez-vous, qui
déconcerte la philosophie païenne, & la laisse errer dans de vaines
spéculations!* [Mandement, III.]
Ce n' est pas une vaine spéculation que la Théorie de l' homme, lorsqu'
elle se fonde sur la nature, qu' elle marche à l' appui des faits par
des conséquences bien liées, & qu' en nous menant à la source des
passions, elle nous apprend à régler leur cours. Que si vous appellez
philosophie païenne [25] la profession de foi du Vicaire Savoyard, je ne
puis répondre à cette imputation, parce que je n' y comprends rien ;*[*
A moins qu'elle ne se rapporte à l'accusation que m'intente M. de
Beaumont dans la suite, d'avoir admis plusieurs Dieux.] mais je trouve
plaisant que vous empruntiez presque ses propres termes,*[* Emile, Tome
II. pag. 37 in 4̊. Tome III. pag. 56 in. 8̊. & in. 12̊.] pour dire qu'
il n' explique pas ce qu' il a le mieux expliqué.
Permettez, Monseigneur, que je remette sous vos yeux la conclusion que
vous tirez d' une objection si bien discutée, & successivement toute la
tirade qui s' y rapporte.
L' homme se sent entraîné par une pente funeste, & comment se
roidiroit-il contre elle, si son enfance n'étoit dirigée par des maîtres
pleins de vertu, de sagesse, de vigilance, & si, durant tout le cours de
sa vie il ne faisoit lui-même, sous la protection & avec les graces de
son Dieu, des efforts puissans & continuels?
C'est-à-dire: Nous voyons que les hommes sont méchans,
quoiqu'incessamment tyrannisés dès leur enfance; si donc on ne les
tyrannisoit pas dès ce tems-là, comment parviendroit-on à les rendre
sages; puisque, même en les tyrannisant sans cesse, il est impossible de
les rendre tels?* [* Mandement, III.]
Nos raisonnements sur l' éducation pourront devenir plus sensibles, en
les appliquant à un autre sujet.
Supposons, Monseigneur, que quelqu' un vînt tenir ce discours aux hommes.
" Vous vous tourmentez beaucoup pour chercher des [26] Gouvernements
équitables & pour vous donner de bonnes loix. Je vais premiérement vous
prouver que ce sont vos Gouvernements mêmes qui font les maux auxquels
vous prétendez remédier par eux. Je vous prouverai, de plus, qu' il est
impossible que vous ayez jamais ni de bonnes loix ni des Gouvernements
équitables ; & je vais vous montrer ensuite le vrai moyen de prévenir,
sans gouvernements & sans loix, tous ces maux dont vous vous plaignez."
Supposons qu' il expliquât après cela son systême & proposât son moyen
prétendu. Je n' examine point si ce systême seroit solide & ce moyen
praticable. S' il ne l' étoit pas, peut-être se contenteroit-on d'
enfermer l'Auteur avec les foux, & l' on lui rendroit justice : mais si
malheureusement il l' étoit, ce seroit bien pis, & vous concevez,
Monseigneur, ou d' autres concevront pour vous, qu' il n' y auroit pas
assez de buchers & de roues pour punir l' infortuné d' avoir eu raison.
Ce n' est pas de cela qu' ils' agit ici.
Quel que fût le sort de cet homme, il est sûr qu' un déluge d'écrits
viendroit fondre sur le sien. Il n' y auroit pas un Grimaud qui, pour
faire sa Cour aux Puissances, & tout fier d' imprimer avec privilege du
Roi, ne vînt lancer sur lui sa brochure & ses injures, & ne se vantât d'
avoir réduit au silence celui qui n' auroit pas daigné répondre, ou qu'
on auroit empêché de parler. Mais ce n' est pas encore de cela qu' il s'
agit.
Supposons, enfin, qu' un homme grave, & qui auroit son intérêt à la
chose, crût devoir aussi faire comme les autres, & parmi beaucoup de
déclamations & d' injures s' avisât [27] d'argumenter ainsi. Quoi,
malheureux! vous voulez anéantir les Gouvernements & les Loix ? Tandis
que les Gouvernements & les Loix sont le seul frein du vice, & ont bien
de la peine encore à le contenir ? Que seroit-ce grand Dieu ! si nous ne
les avions plus? Vous nous ôtez les gibets & les roues ; vous voulez
établir un brigandage public. Vous êtes un homme abominable.
Si ce pauvre homme osoit parler, il diroit, sans doute : "Très-Excellent
Seigneur, votre Grandeur fait une pétition de principe. Je ne dis point
qu' il ne faut pas réprimer le vice, mais je dis qu' il vaut mieux l'
empêcher de naître. Je veux pourvoir à l' insuffisance des loix, & vous
m' alléguez l' insuffisance des Loix. Vous m'accusez d' établir les
abus, parce qu' au-lieu d' y remédier, j' aime mieux qu' on les
prévienne. Quoi ! S' il étoit un moyen de vivre toujours en santé,
faudroit-il donc le proscrire, de peur de rendre les médecins oisifs ?
Votre Excellence veut toujours voir des gibets & des roues, & moi je
voudrois ne plus voir de malfaiteurs : avec tout le respect que je lui
dois, je ne crois pas être un homme abominable."
Hélas ! M.T.C.F. Malgré les principes de l' éducation la plus saine &
la plus vertueuse; malgré les promesses les plus magnifiques de la
Religion & les manaces les plus terribles, les écarts de la jeunesse ne
sont encore que trop fréquens, trop multipliés. J'ai prouvé que cette
éducation, que vous appellez la plus saine, étoit la plus insensée ; que
cette éducation, que vous appellez la plus vertueuse, donnoit aux
enfants tous leurs vices ; j' ai prouvé que toute la gloire du [28]
paradis les tentoit moins qu' un morceau de sucre, & qu' ils craignoient
beaucoup plus de s' ennuyer à Vêpres, que de brûler en Enfer ; j' ai
prouvé que les écarts de la jeunesse, qu' on se plaint de ne pouvoir
réprimer par ces moyens, en étoient l' ouvrage. Dans quelles erreurs,
dans quels excès, abandonnee a elle-même, ne se precipiteroit-elle donc
pas? La jeunesse ne s' égare jamais d' elle-même : toutes ses erreurs
lui viennent d' être mal conduite. Les camarades & les maîtresses
achevent ce qu' ont commencé les Prêtres & les Précepteurs ; j' ai
prouvé cela. C' est un torrent qui se déborde malgré les digues
puissants qu'on lui avoit opposées: que seroit-ce donc si nul obstacle ne
suspendoit ses flots, & ne rompoit ses efforts? Je pourrois dire: c'est
un torrent qui renverse vos impuissant digues & brise tout. Elargissez
son lit & le laissez courir sans obstacle; il ne sera jamais de mal.
Mais j' ai honte d' employer, dans un sujet aussi sérieux, ces figures
de College, que chacun applique à sa fantaisie, & quine prouvent rien d'
aucun côté.
Au reste, quoique, selon vous, les écarts de la jeunesse ne soient
encore que trop fréquents, trop multipliés, à cause de la pente de l'
homme au mal, il paroît qu' à tout prendre, vous n' êtes pas trop
mécontent d' elle, que vous vous complaisez assez dans l' éducation
saine & vertueuse que lui donnent actuellement vos maîtres pleins de
vertus, de sagesse & de vigilance ;que, selon vous, elle perdroit
beaucoup à être élevée d' une autre maniere, & qu' au fond vous ne
pensez pas de ce siecle, la lie des siecles, tout le mal que vous
affectez d' en dire à la tête de vos Mandements.
[29] Je conviens qu' il est superflu de chercher de nouveaux plans d'
Education, quand on est si content de celle qui existe : mais convenez
aussi, Monseigneur, qu' en ceci vous n' êtes pas difficile. Si vous
eussiez été aussi coulant en matiere de doctrine, votre Diocese eût été
agité de moins de troubles ; l' orage que vous avez excité, ne fût point
retombé sur les Jésuites ; je n' en aurois point été écrasé par
compagnie ; vous fussiez resté plus tranquille, & moi aussi.
Vous avouez que pour réformer le monde autant que le permettent la
foiblesse, & selon vous, la corruption de notre nature, il suffiroit d'
observer sous la direction & l' impression de la grace les premiers
rayons de la raison humaine, de les saisir avec soin; & de les diriger
vers la route qui conduit à la vérité. Par là, continuez-vous, ces
esprits, encore exempts de préjugés seroient pour toujours en garde
contre l'erreur; ces cœurs exempts des grandes passions prendroient les
impressions de toutes les vertus.* [*Mandement, III] Nous sommes donc
d' accord sur ce point, car je n' ai pas dit autre chose. Je n' ai pas
ajouté, j' en conviens, qu' il fallût faire élever les enfants par des
Prêtres ; même je ne pensois pas que cela fût nécessaire pour en faire
des Citoyens & des hommes ; & cette erreur, si c'en est une, commune à
tant de Catholiques, n' est pas un si grand crime à un Protestant. Je n'
examine pas si dans votre pays les Prêtres eux-mêmes passent pour de si
bons Citoyens ;mais comme l' éducation de la génération présente est
leur ouvrage, c' est entre vous d' un côté, & vos anciens Mandemens de
l' autre, qu' il faut [30] décider si leur lait spirituel lui a si bien
profité, s' il en a fait de si grands saints, * [*Mandement, Ibid.]
vrais adorateurs de Dieu, & de si grands hommes, dignes d' être la
ressource & l' ornement de la patrie. Je puis ajouter une observation
qui devroit frapper tous les bons François, & vous-même comme tel ; c'
est que de tant de Rois qu' a eus votre Nation, le meilleur est le seul
que n' ont point élevé les Prêtres.
Mais qu' importe tout cela, puisque je ne leur ai point donné l'
exclusion : qu' ils élevent la jeunesse, s' ils en sont capables ; je ne
m' y oppose pas ; & ce que vous dites là-dessus* [*Ibid.] ne fait rien
contre mon Livre. Prétendriez-vous que mon plan fût mauvais, par cela
seul qu' il peut convenir à d' autres qu' aux gens d' Eglise ?
Si l' homme est bon par sa nature, comme je crois l' avoir démontré, il
s' ensuit qu' il demeure tel tant que rien d' étranger à lui ne l'
altere ; & si les hommes sont méchans, comme ils ont pris peine à me l'
apprendre, il s'ensuit que leur méchanceté leur vient d'ailleurs :
fermez donc l' entrée au vice, & le cœur humain sera toujours bon. Sur
ce principe, j' établis l' éducation négative comme la meilleure ou
plutôt la seule bonne : je fais voir comment toute éducation positive
suit, comme qu' on s' y prenne, une route opposée à son but ; & je
montre comment on tend au même but, & comment on y arrive par le chemin
que j' ai tracé.
J' appelle éducation positive celle qui tend à former l' esprit avant l'
âge & à donner à l' enfant la connoissance des devoirs [31] de l' homme.
J' appelle éducation négative celle qui tend à perfectionner les
organes, instruments de nos connoissances, avant de nous donner ces
connoissances & qui prépare à la raison par l'exercice des sens. L'
éducation négative n' est pas oisive, tant s' en faut. Elle ne donne pas
les vertus, mais elle prévient les vices ; elle n' apprend pas la
vérité, mais elle préserve de l' erreur. Elle dispose l' enfant à tout
ce qui peut le mener au vrai quand il est en état de l' entendre, & au
bien quand il est en état de l' aimer.
Cette marche vous déplaît & vous choque ; il est aisé de voir pourquoi.
Vous commencez par calomnier les intentions de celui qui la propose.
Selon vous, cette oisiveté de l' ame m' a paru nécessaire pour la
disposer aux erreurs que je lui voulois inculquer. On ne sait pourtant
pas trop quelle erreur veut donner à son éleve, celui qui ne lui apprend
rien avec plus de soin qu' à sentir son ignorance & à savoir qu' il ne
sait rien. Vous convenez que le jugement a ses progrès & ne se forme que
par degrés. Mais s' ensuit-il,*[Ibid. VI.] ajoutez-vous, qu' à l' âge de dix ans un
enfant ne connoisse pas la différence du bien & du mal, qu'il confonde
la sagesse avec la folie, la bonté avec la barbarie, la vertu avec le
vice? Tout cela s' ensuit, sans doute, si à cet âge le
jugement n' est pas développé. Quoi !poursuivez-vous, il ne sentira pas
qu' obéir a son pere est un bien, que lui désobéir est un mal? Bien-loin
de-là ; je soutiens qu' il sentira, au contraire, en quittant le jeu
pour aller étudier sa leçon, qu'obéir à son pere est un mal, & que lui
désobéir est un [32] bien, en volant quelque fruit défendu. Il sentira
aussi, j' en conviens, que c' est un mal d' être puni, & un bien d' être
récompensé ; & c' est dans la balance de ces biens & de ces maux
contradictoires que se regle sa prudence enfantine. Je crois avoir
démontré cela mille fois dans mes deux premiers volumes, & sur-tout dans
le dialogue du maître & de l' enfant sur ce qui est mal.* [*Emile, Tome
I. p. 189.] Pour vous, Monseigneur, vous réfutez mes deux volumes en
deux lignes, & les voici. Le prétendre, M.T.C.F. c'est calomnier la
nature humaine, en lui attribuant une stupidité qu'elle n'a
point.*[*Mandement, VI.] On ne sauroit employer une réfutation plus
tranchante, ni conçue en moins de mots. Mais cette ignorance, qu' il
vous plaît d' appeller stupidité, se trouve constamment dans tout esprit
gêné dans des organes imparfaits, ou qui n' a pas été cultivé ; c' est
une observation facile à faire, & sensible à tout le monde. Attribuer
cette ignorance à la nature humaine, n' est donc pas la calomnier ; & c'
est vous qui l' avez calomniée, en lui imputant une malignité qu' elle
n' a point.
Vous dites encore : Ne vouloir enseigner la sagesse à l'homme que dans
le tems qu'il sera dominé par la fougue des passions naissantes,
n'est-ce pas la lui présenter dans le dessein qu'il la rejette?*
[*Ibid.IX] Voilà derechef une intention que vous avez la bonté de me
prêter ; & qu' assurément nul autre que vous ne trouvera dans mon Livre.
J' ai montré, premiérement, que celui qui sera élevé comme je veux, ne
sera pas dominé par les passions dans le tems que vous dites. J' ai [33]
montré encore comment les leçons de la sagesse pouvoient retarder le
développement de ces mêmes passions. Ce sont les mauvais effets de votre
éducation que vous imputez à la mienne, & vous m' objectez les défauts
que je vous apprends à prévenir. Jusqu' à l' adolescence j' ai garanti
des passions le cœur de mon éleve ; & quand elles sont prêtes à naître,
j'en recule encore le progrès par des soins propres à les réprimer.
Plutôt, les leçons de la sagesse ne signifient rien pour l' enfant, hors
d' état d'y prendre intérêt & de les entendre; plus tard, elles ne
prennent plus sur un cœur déjà livré aux passions. C' est au seul
moment que j' ai choisi, qu' elles sont utiles : soit pour l'armer, ou
pour le distraire ; il importe également qu' alors le jeune homme en
soit occupé.
Vous dites: Pour trouver la jeunesse docile aux leçons qu'il lui
prépare, cet Auteur veut qu'elle soit dénuée de tout principe de
Religion. * [*Ibid. V.] La raison en est simple ; c' est que je veux qu'
elle ait une Religion, & que je ne lui veux rien apprendre dont son
jugement ne soit en état de sentir la vérité. Mais moi, Monseigneur, si
je disois :Pour trouver la jeunesse docile aux leçons qu' on lui
prépare, on a grand soin de la prendre avant l' âge de raison. Ferois-je
un raisonnement plus mauvais que le vôtre, & seroit-ce un préjugé bien
favorable à ce que vous faites apprendre aux enfants ? Selon vous, je
choisis l' âge de raison pour inculquer l'erreur ; & vous, vous prévenez
cet âge pour enseigner la vérité. Vous vous pressez d'instruire l'
enfant avant qu' il puisse discerner le vrai du faux ; & moi j'
attends, pour le tromper qu' il [34] soit en état de le connoître. Ce
jugement est-il naturel; & lequel paroît chercher à séduire, de celui
qui ne veut parler qu' à des hommes, ou de celui qui s'adresse aux enfants ?
Vous me censurez d' avoir dit & montré que tout enfant qui croit en Dieu
est idolâtre ou anthropomorphite, & vous combattez cela en disant*
[*Ibid. VII] qu' on ne peut supposer ni l'un ni l'autre d' un enfant qui
a reçu une éducation Chrétienne. Voilà ce qui est en question ; reste à
voir la preuve. La mienne est que l' éducation la plus Chrétienne ne
sauroit donner à l' enfant l' entendement qu' il n' a pas, ni détacher
ses idées des êtres matériels, au-dessus desquels tant d' hommes ne
sauroient élever les leurs. J' en appelle, de plus, à l'expérience :
j'exhorte chacun des lecteurs à consulter sa mémoire, & à se rappeller
si, lorsqu' il a cru en Dieu étant enfant, il ne s' en est pas toujours
fait quelque image. Quand vous lui dites que la divinité n'est rien de
ce qui peut tomber sous les sens; ou son esprit troublé n' entend rien,
ou il entend qu' elle n' est rien. Quand vous lui parlez d' une
intelligence infinie , il ne sait ce que c' est qu' intelligence , & il
sait encore moins ce que c' est qu' infini. Mais vous lui ferez répéter
après vous les mots qu' il vous plaira de lui dire ; vous lui ferez même
ajouter, s' il le faut, qu' il les entend ;car cela ne coûte guères ; &
il aime encore mieux dire qu' il les entend que d' être grondé ou puni.
Tous les anciens, sans excepter les Juifs, se sont représenté Dieu
corporel ; & combien de Chrétiens, sur-tout de Catholiques, sont encore
aujourd' hui dans ce cas-là ? Si vos enfants parlent comme des hommes,
c'est [35] parce que les hommes sont encore enfants. Voilà pourquoi les
mysteres entassés ne coûtent plus rien à personne ; les termes en sont
tout aussi faciles à prononcer que d' autres. Une des commodités du
Christianisme moderne, est de s' être fait un certain jargon de mots
sans idées, avec lesquels on satisfait à tout hors à la raison.
Par l' examen de l' intelligence, qui mene à la connoissance de Dieu, je
trouve qu' il n' est pas raisonnable de croire cette connoissance
toujours nécessaire au salut.* [*Emile, Tome I. pag. 454 in 4. & T. II.
pag. 301 in 8. & in 12] Je cite en exemple les insensés, les enfants, &
je mets dans la même classe les hommes dont l' esprit n' a pas acquis
assez de lumieres pour comprendre l' existence de Dieu. Vous dites
là-dessus : Ne soyons point surpris que l'Auteur d'Emile remette à un
tems si reculé la connoissance de l'existance de Dieu; il ne la croit
pas nécessaire au salut. * [*Mandement, XI.] Vous commencez, pour rendre
ma proposition plus dure, par supprimer charitablement le mot toujours ,
qui non-seulement la modifie, mais qui lui donne un autre sens, puisque
selon ma phrase cette connoissance est ordinairement nécessaire au
salut, & qu' elle ne le seroit jamais, selon la phrase que vous me
prêtez. Après cette petite falsification, vous poursuivez ainsi :
"Il est clair, "dit-il par l'organe d'un personnage chimérique," il est
clair que tel homme parvenu jusqu'à la vieillesse sans croire en Dieu,
ne sera pas pour cela privé de sa présence dans l'autre, "(vous avez
omis le mot de vie)" [36] "si son aveuglement n'a pas été volontaire, &
je dis qu'il ne l'est pas toujours. "
Avant de transcrire ici votre remarque, permettez que je fasse la
mienne. C' est que ce personnage prétendu chimérique, c' est moi-même, &
non le Vicaire ; que ce passage que vous avez cru être dans la
profession de foi n' y est point, mais dans le corps même du Livre.
Monseigneur, vous lisez bien légérement, vous citez bien négligemment
les Ecrits que vous flétrissez si durement ; je trouve qu' un homme en
place qui censure, devroit mettre un peu plus d' examen dans ses
jugements. Je reprends à présent votre texte.
Remarquez, M.T.C.F. qu' il ne s' agit point ici d'un homme qui seroit
dépourvu de l'usage de sa raison, mais uniquement de celui dont la
raison ne seroit point aidée de l'instruction. Vous affirmez ensuite*
[Mandement, Ibid.] qu'une telle prétention est souverainement absurde.
S. Paul assure qu'entre les Philosophes paiens plusieurs sont parvenus
par les seules forces de la raison à la connoissance du vrai Dieu; &
là-dessus vous transcrivez son passage.
Monseigneur, c' est souvent un petit mal de ne pas entendre un Auteur
qu' on lit, mais c' en est un grand quand on le réfute, & un très-grand
quand on le diffame. Or, vous n' avez point entendu le passage de mon
Livre que vous attaquez ici, de même que beaucoup d' autres. Le Lecteur
jugera si c' est ma faute ou la vôtre quand j'aurai mis le passage
entier sous ses yeux.
"Nous tenons " (Les Réformés) " que nul enfant mort [37] avant l' âge de
raison ne sera privé du bonheur éternel. Les Catholiques croient la même
chose de tous les enfans qui ont reçu le baptême, quoiqu'ils n'aient
jamais entendu parler de Dieu. Il y a donc des cas où l'on peut être
sauve sans croire en Dieu, & ces cas ont lieu, soit dans l'enfance, soit
dans la démence, quand l'esprit humain est incapable des opérations
nécessaires pour reconnoître la Divinité. Toute la différence que je
vois ici entre vous & moi, est que vous prétendez que les enfans ont à
sept ans cette capacité, & que je ne la leur accorde pas même à quinze.
Que j'aie tort ou raison , il ne s'agit pas ici d'un article de foi,
mais d'une simple observation d'histoire naturelle."
''Par le même principe, il est clair que tel homme, parvenu jufqu'à la
vieillesse sans croire en Dieu, ne fera pas pour cela privé de sa
présence dans l'autre vie, si son aveuglement n'a pas été volontaire; &
je dis qu'il ne l'est pas toujours. Vous en convenez pour les insensés
qu'une maladie prive de leurs facultés spirituelles, mais non de leur
qualité d'hommes, ni, par conséquent, du droit aux bienfaits de leur
créateur. Pourquoi donc n'en pas convenir aussi pour ceux qui,
séquestrés de toute société dès leur enfance , auroient mené une vie
absolument sauvage, privés des lumieres qu'on n'acquiert que dans le
commerce des hommes ? Car il est d'une impossibilité démontrée qu'un
pareil sauvage pût jamais élever ses réflexions jusqu'à la connoissance
du vrai Dieu. La raison nous dit qu'un homme n'est punissable que pour
les fautes de sa volonté , [38] & qu'une ignorance invincible ne lui
sauroit être imputée à crime. D'où il suit que devant la justice
éternelle, tout homme qui croiroit s'il avoit les lumieres nécessaires
est réputé croire , & qu'il n'y aura d'incrédules punis que ceux dont le
cœur fe ferme â la vérité." Emile T. I. p. 453: in-4̊T. II. p. 300.
in-8̊. & in-12.̊
Voilà mon passage entier, sur lequel votre erreur saute aux yeux. Elle
consiste en ce que vous avez entendu ou fait entendre que, selon moi, il
faloit avoir été instruit de l' existence de Dieu pour y croire. Ma
pensée est fort différente. Je dis qu' il faut avoir l' entendement
développé & l' esprit cultivé jusqu' à certain point, pour être en état
de comprendre les preuves de l' existence de Dieu, & sur-tout pour les
trouver de soi-même sans en avoir jamais entendu parler. Je parle des
hommes barbares ou sauvages ; vous m' alléguez des Philosophes: je dis
qu'il faut avoir acquis quelque philosophie pour s'élever aux notions du
vrai Dieu ; vous citez Saint Paul, qui reconnoît que quelques
Philosophes païens se sont élevés aux notions du vrai Dieu : je dis que
tel homme grossier n' est pas toujours en état de se former de lui-même
une idée juste de la divinité ; vous dites que les hommes instruits sont
en état de se former une idée juste de la divinité : & sur cette unique
preuve, mon opinion vous paroît souverainement absurde. Quoi ! Parce qu'
un Docteur en droit doit savoir les loix de son pays, est-il absurde de
supposer qu' un enfant qui ne sait pas lire a pu les ignorer ?
Quand un Auteur ne veut pas se répéter sans cesse, & qu' il a une fois
établi clairement son sentiment sur une matiere, [39] il n' est pas tenu
de rapporter toujours les mêmes preuves en raisonnant sur le même
sentiment. Ses Ecrits s' expliquent alors les uns par les autres ; & les
derniers, quand il a de la méthode, supposent toujours les premiers.
Voilà ce que j' ai toujours tâché de faire, & ce que j' ai fait,
sur-tout, dans l' occasion dont il s' agit.
Vous supposez, ainsi que ceux qui traitent de ces matières, que l' homme
apporte avec lui sa raison toute formée, & qu' il nes' agit que de la
mettre en œuvre. Or ce la n' est pas vrai ; car l' une des acquisitions
de l'homme, & même des plus lentes, est la raison. L' homme apprend à
voir des yeux de l' esprit ainsi que des yeux du corps ; mais le premier
apprentissage est bien plus long que l' autre, parce que les rapports
des objets intellectuels ne se mesurant pas comme l' étendue, ne se
trouvent que par estimation, & que nos premiers besoins, nos besoins
physiques, ne nous rendent pas l' examen de ces mêmes objets si
intéressant. Il faut apprendre à voir deux objets à la fois, il faut
apprendre à les comparer entre eux ; il faut apprendre à comparer les
objets en grand nombre, à remonter par degrés aux causes, à les suivre
dans leurs effets ; il faut avoir combiné des infinités de rapports pour
acquérir des idées de convenance, de proportion, d' harmonie & d' ordre.
L' homme qui privé du secours de ses semblables, & sans cesse occupé de
pourvoir à ses besoins, est réduit en toute chose à la seule marche de
ses propres idées, fait un progrès bien lent de ce côté-là: il vieillit
& meurt avant d' être sorti de l' enfance de la raison. Pouvez-vous
croire de bonne foi que d' un million d' hommes élevés de cette [40]
maniere, il y en eût un seul qui vînt à penser à Dieu ?
L' ordre de l' Univers, tout admirable qu' il est, ne frappe pas
également tous les yeux. Le peuple y fait peu d'attention, manquant des
connoissances qui rendent cet ordre sensible, & n' ayant point appris à
réfléchir sur ce qu' il apperçoit. Ce n' est ni endurcissement ni
mauvaise volonté ; c' est ignorance, engourdissement d'esprit. La
moindre méditation fatigue ces gens-là, comme le moindre travail des
bras fatigue un homme de cabinet. Ils ont oui parler des œuvres de Dieu
& des merveilles de la nature. Ils répetent les mêmes mots sans y
joindre les mêmes idées ; & ils sont peu touchés de tout ce qui peut
élever le sage à son Créateur. Or, si parmi nous le peuple, à portée de
tant d' instructions, est encore si stupide ; que seront ces pauvres
gens abandonnés à eux-mêmes dès leur enfance, & qui n' ont jamais rien
appris d' autrui ? Croyez-vous qu' un Caffre, ou un Lapon, philosophe
beaucoup sur la marche du monde & sur la génération des choses ? Encore
les Lapons & les Caffres, vivant en corps de Nations, ont-ils des
multitudes d' idées acquises & communiquées, à l' aide desquelles ils
aquierent quelques notions grossieres d' une divinité ; il sont, en
quelque façon, leur catéchisme : mais l' homme sauvage errant seul dans
les bois n' en a point du tout. Cet homme n' existe pas, direz-vous ;
soit. Mais il peut exister par supposition. Il existe certainement des
hommes qui n' ont jamais eu d' entretien philosophique en leur vie, &
dont tout le tems se consume à chercher leur nourriture, la dévorer, &
dormir. Que ferons-nous de ces hommes-là, des Esquimaux, par exemple ?
En ferons-nous des Théologiens?
[41] Mon sentiment est donc que l' esprit de l' homme, sans progrès,
sans instruction, sans culture, & tel qu' il sort des mains de la
nature, n' est pas en état de s' élever de lui-même aux sublimes notions
de la divinité ; mais que ces notions se présentent à nous à mesure que
notre esprit se cultive ; qu' aux yeux de tout homme qui a pensé, qui a
réfléchi, Dieu se manifeste dans ses ouvrages ; qu' il se réve le aux
gens éclairés dans le spectacle de la nature ; qu' il faut, quand on a
les yeux ouverts, les fermer pour ne l' y pas voir ; que tout philosophe
athée est un raisonneur de mauvaise foi, ou que son orgueil aveugle ;
mais qu' aussi tel homme stupide & grossier, quoique simple & vrai, tel
esprit sans erreur & sans vice, peut, par une ignorance involontaire, ne
pas remonter à l' Auteur de son être, & ne pas concevoir ce que c'est
que Dieu , sans que cette ignorance le rende punissable d' un défaut
auquel son cœur n'a point consenti. Celui-ci n' est pas éclairé, & l'
autre refuse de l'être : cela me paroît fort différent.
Appliquez à ce sentiment votre passage de Saint Paul, & vous verrez qu'
au-lieu de le combattre, il le favorise ; vous verrez que ce passage
tombe uniquement sur ces sages prétendus à qui ce qui peut être connu de
Dieu a été manifesté , à qui la considération des choses qui ont été
faites dès la création du monde, a rendu visible ce qui est invisible en
Dieu, mais qui ne l'ayant point glorifié & ne lui ayant point rendu
graces, se sont perdus dans la vanité de leur raisonnement , & , ainsi
demeurés sans excuse, en se disant sages, sont devenus foux. La raison
sur laquelle l' Apôtre reproche aux philosophes de n' avoir pas glorifié
le vrai Dieu, n' étant point [42]applicable à ma supposition, forme une
induction toute en ma faveur ; elle confirme ce que j' ai dit moi-même,
que tout philosophe qui ne croit pas, a tort, parce qu'il use mal de la
raison qu'il a cultivée, & qu'il est en etat d'entendre les vérités
qu'il rejette;* [* Emile, Tome I. p. 453. In 4.Tome II. p. 299. In-8, &
in-12.] elle montre, enfin, par le passage même, que vous ne m' avez
point entendu : & quand vous m' imputez d' avoir dit ce que je n' ai dit
ni pensé, savoir que l' on ne croit en Dieu que sur l' autorité d'
autrui,* [*M. de Beaumont ne dit pas cela en propres termes; mais c'est
le seul sens raisonnable qu'on puisse donner à son texte, appuyé du
passage de Saint Paul; & je ne puis répondre qu'a ce que j'entends. (Voy
son Mandement, XI.] vous avez tellement tort, qu' au contraire je n' ai
fait que distinguer les cas où l' on peut connoître Dieu par soi-même, &
les cas où l' on ne le peut que par le secours d' autrui.
Au reste, quand vous auriez raison dans cette critique, quand vous
auriez solidement réfuté mon opinion, il ne s'en suivroit pas de cela
seul qu' elle fût souverainement absurde, comme il vous plaît de la
qualifier: on peut se tromper sans tomber dans l' extravagance, & toute
erreur n' est pas une absurdité. Mon respect pour vous me rendra moins
prodigue d'épithetes, & ce ne sera pas ma faute si le Lecteur trouve à
les placer.
Toujours avec l' arrangement de censurer sans entendre, vous passez d'
une imputation grave & fausse à une autre qui l' est encore plus ; &
après m' avoir injustement accusé de nier l' évidence de la divinité,
vous m'accusez plus injustement d' en avoir révoqué l' unité en doute.
Vous faites [43] plus ; vous prenez la peine d'entrer là-dessus en
discussion, contre votre ordinaire ; & le seul endroit de votre
Mandement où vous ayez raison, est celui où vous réfutez une
extravagance que je n' ai pas dite.
Voici le passage que vous attaquez, ou plutôt votre passage où vous
rapportez le mien ; car il faut que le lecteur me voye entre vos mains.
" Je sais," fait-il dire au personnage supposé qui lui sert d'organe;*
[*Mandement,XIII.] " je sais que le monde est gouverné par une volonté
puissante & sage; je le vois, ou plutôt je le sens, & cela m'importe à
savoir: mais ce même monde est-il éternel, ou crée? Y a-t-il un principe
unique des choses? Y en a-t-il deux ou plusieurs, & quelle est leur
nature? Je n'en sais rien, & que m'importe? ......* [*Ces points
indiquent une lacune de deux lignes par lesquelles le passage est
tempéré, & que M. de Beaumont n'a pas voulu transcrire. Voy. Emilie,
Tome. II. p. 33. In-4̊. Tome III. p. 50. in-8̊. & in-12̊.] je renonce à
des questions oiseuses qui peuvent inquiéter mon amour-propre, mais qui
sont inutiles à ma conduite & supérieures à ma raison."
J' observe, en passant, que voici la seconde fois que vous qualifiez le
Prêtre Savoyard de personnage chimérique ou supposé. Comment êtes-vous
instruit de cela, je vous supplie ? J' ai affirmé ce que je savois; vous
niez ce que vous ne savez pas : qui des deux est le téméraire? On sait,
j' en conviens, qu' il y a peu de Prêtres qui croyent en Dieu ;mais
encore n' est-il pas prouvé qu' il n' y en ait point du tout. Je
reprends votre texte.
[44] Que veut donc dire cet Auteur téméraire ? .......l'unité de Dieu
lui paroît une question oiseuse & supérieure à sa raison, comme si la
multiplicité des Dieux n'étoit pas la plus grande des absurdités. *
[*Mandement, XIII.]" La pluralité des Dieux", dit énergiquement
Tertullien, " est une nullité de Dieu, " admettre un Dieu, c'est
admettre un Etre suprême & indépendant, auquel tous les autres Etres
soient subordonnés.*[* Tertullien fait ici un sophisme très-familier aux
Peres de l'Eglise. Il définit le mot Dieu selon les Chrétiens, & puis il
accuse les paiens de contradiction, parce que contre sa définition ils
admettent plusieurs Dieux. Ce n'étoit pas la peine de m'imputer une
erreur que je n'ai pas commise, uniquement pour citer si hors de propos
un sophisme de Tertullien.] Il implique donc qu'il y ait plusieurs Dieux.
Mais qui est-ce qui dit qu' il y a plusieurs Dieux ? Ah, Monseigneur !
Vous voudriez bien que j' eusse dit de pareilles folies ; vous n' auriez
sûrement pas pris la peine de faire un Mandement contre moi.
Je ne sais ni pourquoi ni comment ce qui est est, & bien d' autres qui
se piquent de le dire ne le savent pas mieux que moi. Mais je vois qu'
il n' y a qu' une premiere cause motrice, puisque tout concourt
sensiblement aux mêmes fins. Je reconnois donc une volonté unique &
suprême qui dirige tout, & une puissance unique & suprême qui exécute
tout. J' attribue cette puissance & cette volonté au même Etre, à cause
de leur parfait accord qui se conçoit mieux dans un que dans deux, &
parce qu' il ne faut pas sans raison multiplier les êtres : car le mal
même que nous voyons n' est point un mal absolu, & loin de combattre
[45] directement le bien, il concourt avec lui à l' harmonie universelle.
Mais ce par quoi les choses sont, se distingue très-nettement sous deux
idées ; savoir, la chose qui fait, & la chose qui est faite ; même ces
deux idées ne se réunissent pas dans le même être sans quelque effort d'
esprit, & l' on ne conçoit guères une chose qui agit, sans en supposer
une autre sur laquelle elle agit. De plus, il est certain que nous avons
l' idée de deux substances distinctes ; savoir, l' esprit, & la matiere
; ce qui pense, & ce qui est étendu ; & ces deux idées se conçoivent
très-bien l' une sans l' autre.
Il y a donc deux manieres de concevoir l' origine des choses, savoir ;
ou dans deux causes diverses, l' une vive & l' autre morte, l' une
motrice & l' autre mue, l' une active & l' autre passive, l' une
efficiente & l' autre instrumentale ; ou dans une cause unique, qui tire
d' elle seule tout ce qui est, & tout ce qui se fait. Chacun de ces deux
sentiments, débattus par les métaphysiciens depuis tant de siecles, n'
en est pas devenu plus croyable à la raison humaine : & si l' existence
éternelle & nécessaire de la matiere a pour nous ses difficultés, sa
création n' en a pas de moindres, puisque tant d' hommes & de
philosophes, qui dans tous les tems ont médité sur ce sujet, ont tous
unanimement rejetté la possibilité de la création, excepté peut-être un
très-petit nombre qui paroissent avoir sincérement soumis leur raison à
l'autorité ; sincérité que les motifs de leur intérêt, de leur sûreté,
de leur repos, rendent fort suspecte, & dont il sera toujours impossible
de s' assurer, tant que l' on risquera quelque chose à parler vrai.
[46] Supposé qu' il y ait un principe éternel & unique des choses ; ce
principe étant simple dans son essence n'est pas composé de matiere & d'
esprit, mais il est matiere ou esprit seulement. Sur les raisons
déduites parle Vicaire, il ne sauroit concevoir que ce principe soit
matiere ; & s' il est esprit, il ne sauroit concevoir que par lui la
matiere ait reçu l' être : car il faudroit pour cela concevoir la
création ; or, l' idée de création, l' idée sous laquelle on conçoit que
par un simple acte de volonté rien devient quelque chose, est, de toutes
les idées qui ne sont pas clairement contradictoires, la moins
compréhensible à l' esprit humain.
Arrêté des deux côtés par ces difficultés, le bon Prêtre demeure
indécis, & ne se tourmente point d' un doute de pure spéculation, qui n'
influe en aucune maniere sur ses devoirs en ce monde : car enfin que m'
importe d'expliquer l' origine des êtres, pourvu que je sache comment
ils subsistent, quelle place j' y dois remplir, & en vertu de quoi cette
obligation m' est imposée ?
Mais supposer deux principes*[*Celui qui ne connoit que deux substances,
ne peut non plus imaginer que deux principes, & le terme , ou plusieurs,
ajouté dans l'endroit cité, n'est la qu'une espece d'explétif , servant
tout-au-plus à faire en tendre que le nombre de ces principes n'importe
pas plus à connoître que leur nature.] des choses, supposition que
pourtant le Vicaire ne fait point, ce n' est pas pour cela supposer deux
Dieux ; à moins que, comme les manichéens, on ne suppose aussi ces
principes tous deux actifs ; doctrine absolument contraire à celle du
Vicaire, qui, [47] très-positivement, n' admet qu' une Intelligence
premiere, qu' un seul principe actif, & par conséquent qu' un seul Dieu.
J' avoue bien que la création du monde étant clairement énoncée dans nos
traductions de la Genese, la rejetter positivement seroit à cet égard
rejetter l' autorité, sinon des Livres Sacrés, au moins des traductions
qu' on nous en donne ; & c' est aussi ce qui tient le Vicaire dans un
doute qu' il n' auroit peut-être pas sans cette autorité : car d'
ailleurs la coexistence des deux Principes* [*Il est bon de remarquer
que cette question de l'éternité de la matiere, qui effarouchoit si fort
nos Théologiens, effarouchoit assez peu les Peres de l'Eglise, moins
éloignés des sentimens de Platon. Sans parler de Justin, martyr,
d'Origène, & d'autres , Clément Alexandrin prend si bien l'affirmative
dans ses Hypotiposes, que Photius veut à cause de cela que ce Livre ait
été falsifié. Mais le même sentiment paroit encore dans les Stromates ,
où Clément rapporte celui d'Héraclite sans l'improuver. Ce Pere, Livre
V. tâche , à la vérité, d'etablir un seul principe , mais c'est parce
qu'il refuse ce nom à l'matiere, même en admettant son éternité.] semble
expliquer mieux la constitution de l' univers, & lever des difficultés
qu' on a peine à résoudre sans elle, comme entr'autre scelle de l'
origine du mal. De plus, il faudroit entendre parfaitement l' Hébreu, &
même avoir été contemporain de Moîse, pour savoir certainement quel sens
il adonné au mot qu' on nous rend par le mot créa. Ce terme est trop
philosophique pour avoir eu, dans son origine, l' acception connue &
populaire que nous lui donnons maintenant sur la foi de nos Docteurs.
Rien n'est moins rare que des mots dont le sens change par trait de
temps, & qui font attribuer aux anciens Auteurs qui s'en sont servis,
des idées qu' ils n' ont point eues. Le [48] mot Hébreu qu'on a traduit
par créer, faire quelque chose de rien, signifie plutôt faire, produire
quelque chose avec magnificence. Rivet prétend même que ce mot Hébreu
Bara ni le mot Grec qui lui répond, ni même le mot Latin creare ne
peuvent se restreindre a cette signification particuliere de produire
quelque chose de rien. Il est si certain, du moins, que le mot Latin se
prend dans un autre sens, que Lucrece, qui nie formellement la
possibilité de tou