[J.M.GALLANAR=Éditeur]
JEAN JACQUES ROUSSEAU
LETTRES ÉLÉMENTAIRES SUR LA BOTANIQUE ,
A MADAME DE L**** . [De Lessert]
[1771, 22 août -1773, 11 avril ;
Bibliothéque publique de la Ville de Neuchâtel, ms. R. 80, ancien 7884.
le
Pléiade édition, t. IV, pp. 1149-1195.=Du Peyrou/Moultou 1780-89 quarto édition,
t. VII, pp. 531-588. Melanges II. "Pour leur édition, Du Peyrou et
Moultou ont utilisé à la fois les brouillons et les lettres originales.
Selon le voeu de Mme Delessert, ils ont supprimé un certain nombre
d'alinéas, de caractère personnel...." le Pléiade édition t. IV, p.
1886.]
[531] LETTRES ÉLÉMENTAIRES SUR LA BOTANIQUE
, A MADAME DE L***
.*
[*Madame de L***. qui a bien voulu nous
fournir les originaux de ces
Lettres , vouloit
qu'or en ôtât tout ce qui la regarde personnellement ; mais nous
n'avons pas cru devoir
supprimer des éloges très-mérités qui auroient honore M. Rousseau
lui-même, si cette
Dame nous avoit permis de la nommer]
LETTRE PREMIERE .
Du 22 Août
1771.
Votre idée d'amuser un peu la vivacité de
votre fille & de l'exercer à l'attention sur des
objets agréables & varies comme les plantes , me paroit excellente,
mais je n'aurois ose
vous la proposer , de peur de faire le Monsieur Josse, Puisqu'elle
vient de vous, je
l'approuve de tout mon cœur , & j'y concourrai de même , persuade
qu'à tout âge l'étude
de la nature émousse le goût des amusemens frivoles , prévient le
tumulte des passions, &
porte à l'ame une nourriture qui lui profite en la remplissant du plus
digne objet de ses
contemplations.
Vous avez commence par apprendre à la
Petite les noms d'autant de plantes que vous en
aviez de communes sous les yeux : [532] c'etoit précieusement ce qu'il
faloit faire. Ce petit
nombre de plantes qu'elle connoît de vue sont les pieces de comparaison
pour étendre ses
connoissances : mais elles ne suffisent pas . Vous me demandez un petit
catalogue des
plantes les plus connues avec des marques pour les reconnoître. Je
trouve à cela quelque
embarras. C'est de vous donner par écrit ces marques ou caracteres
d'une maniere claire
& cependant peu diffuse . Cela me paroit impossible sans employer
la langue de la chose ,
& les termes de cette langue forment un vocabulaire à part que vous
ne sauriez entendre,
s'il ne vous est préalablement explique .
D'ailleurs ne connoître simplement les
plantes que de vue & ne savoir que leurs noms , ne
peut être qu'une étude trop insipide pour des esprits comme les vôtres
, & il est à
présumer que votre fille ne s'en amuseroit pas long-tems. Je vous
propose de prendre
quelques notions préliminaires de la structure végétale ou de
l'organisation des plantes,
afin, dussiez-vous ne faire que quelques pas dans le plus beau , dans
le plus riche des trois
règnes de la nature, d'y marcher du moins avec quelques lumieres. Il ne
s'agit donc pas
encore de la nomenclature , qui n'est qu'un l'avoir d'herboriste. J'ai
toujours cru qu'on
pouvoit être un très-grand Botaniste sans connoître une seule plante
par son nom; & sans
vouloir faire de votre fille un très-grand Botaniste , je crois
néanmoins qu'il lui sera
toujours utile d'apprendre à bien voir ce qu'elle regarde. Ne vous
effarouchez pas au reste
de l'entreprise. Vous connoîtrez bientôt qu'elle n'est pas grande. Il
n'y a rien de complique
ni de difficile à suivre dans ce que j'ai à vous proposer. Il ne s'agit
que d'avoir la patience
de commencer par le commencement . Après cela on n'avance qu'autant
qu'on veut.
[533] Nous touchons à l'arrière-saison ,
& les plantes dont la structure à le plus de
simplicité l'ont déjà passées. D'ailleurs, je vous demande quelque tems
pour mettre un
peu d'ordre dans vos observations. Mais en attendant que le printems
nous mette à portée
de commencer & de suivre le cours de la nature , je vais toujours
vous donner quelques
mots du vocabulaire à retenir .
Une plante parfaite est composée dc racine
, de tige , de branches, de feuilles, de fleurs &
de fruits, ( car on appelle fruit en Botanique , tant dans les herbes
que dans les arbres toute
la fabrique de la semence ). Vous connoissez déjà tout cela, du moins
assez pour entendre
le mot; mais il y a un partie principale qui demande un plus grand
examen ; c'est la
fructification , c'est-à-dire, la fleur & le fruit. Commençons par
la fleur, qui vient la
premiere. C'est dans cette partie que la nature a renferme le sommaire
de son ouvrage ;
c'est par elle qu'elle le perpétue , & c'est aussi de toutes les
parties du végétal la plus éclatante pour l'ordinaire, toujours la
moins sujette aux variations.
Prenez un Lis. Je pense que vous en
trouverez encore aisément en pleine fleur. Avant qu'il
s'ouvre vous voyez à l'extrémité de la tige un bouton oblong verdâtre ,
qui blanchit à
mesure qu'il est prêt à s'épanouir; & quand il est tout-à-fait
ouvert, vous voyez son
enveloppe flanche prendre la forme d'un vase divise en plusieurs
segmens. Cette partie
enveloppante & colorée qui est blanche dans le Lis, s'appelle la
corolle, & non pas la fleur
comme chez le vulgaire , parce que la fleur est un compose de plusieurs
parties dort la
corolle est seulement la principale .
[534] La corolle du Lis n'est pas d'une
seule piece , comme il est facile à voir. Quand elle se
fane & tombe , elle tombe en six pieces bien séparées, qui
s'appellent des pétales . Ainsi la
corolle du Lis est composée de six pétales . Toute corolle de fleur qui
est ainsi de plusieurs
pieces , s'appelle corolle polypétale. Si la corolle n'etoit que d'une
seule piece, comme par
exemple dans le Liseron, appelle clochette des champs, elle
s'appelleroit monopétale.
Revenons à notre Lis.
Dans la corolle vous trouverez
précieusement au milieu une espece de petite colonne
attachée tout au fond & qui pointe directement vers le haut. Cette
colonne, prise dans son
entier , s'appelle le Pistil
prise dans ses parties, elle se divise en
trois; 1. Sa base renflée en
cylindre avec trois angles arrondis tout autour. Cette base s'appelle
le Germe. 2. Un filet
pose sur le germe. Ce filet s'appelle Style.
3. Le style est couronne
par une espece de
chapiteau avec trois échancrures . Ce chapiteau s'appelle le Stigmate.
Voilà en quoi
consiste pistil & ses trois parties.
Entre le pistil & la corolle vous
trouvez six autres corps bien distincts , qui s'appellent les
Etamines. Chaque étamine est
composée de deux parties ; savoir, une
plus mince par
laquelle l'étamine tient au fond de la corolle , & qui s'appelle le
Filet . Une plus grosse qui
tient à l'extrémité supérieure du filet , & qui s'appelle Anthère.
Chaque anthère est une
boËte qui s'ouvre quand elle est mure, & verse une poussiere jaune
très-odorante, donc
nous parlerons dans la suite . Cette poussiere jusqu'ici n'a point de
nom françois ; chez les
Botanistes on l'appelle le Pollen,
mot qui signifie poussiere .
[535] Voilà l'analyse grossière des parties
de la fleur. A mesure que la corolle se fane &
tombe , le germe grossit & devient une capsule triangulaire
allongée , dont l'intérieur
contient des semences plates distribuées en trois loges. Cette capsule
considérée comme
l'enveloppe des graines , prend le nom de Péricarpe. Mais je
n'entreprendrai pas ici
l'analyse du fruit. Ce sera le sujet d'une autre Lettre.
Les parties que je viens de vous nommer se
trouvent également dans les fleurs de la
plupart des autres plantes, mais à divers degrés de proportion , de
situation & de nombre.
C'est par l'analogie de ces parties & par leurs diverses
combinaisons , que se déterminent
les diverses familles du regne végétal. Et ces analogies des parties de
la fleur se lient avec
d'autres analogies des parties de la plante qui semblent n'avoir aucun
rapport à celles-la..
Par exemple, ce nombre de six étamines , quelquefois seulement trois,
de six pétales ou
divisons de la corolle, & cette forme triangulaire à trois loges de
l'ovaire, déterminent
toute la famille des liliacées ; & dans toute cette même famille
qui est très-nombreuse, les
racines sont toutes des oignons ou bulbes
plus ou moins marquées ,
& variées quant à leur
figure ou, composition. L'oignon du Lis est compose d'écailles en
recouvrement; dans
l'Asphodèle, c'est une, liasse de navets allongés ; dans le Safran , ce
sont deux bulbes:
l'une sur l'autre ; dans la Colchique , à. cote l'une de l'autre mais
toujours des bulbes.
Le Lis , que j'ai choisi parce qu'il est de
la saison , & aussi à cause de la grandeur de sa
fleur & de ses parties qui les rend plus sensibles , manque
cependant d'une des parties
constitutives [536] d'une fleur parfaite , savoir, le calice . Le
calice
est cette partie verte &
divisée communément en cinq folioles, qui soutient & embrasse par
le bas la corolle , &
qui l'enveloppe toute entiere avant son épanouissement , comme vous
aurez pu le
remarquer dans la Rose. Le calice qui accompagne presque toutes les
autres fleurs manque à la plupart des liliacées, comme la Tulipe , la
Jacinthe, le Narcisse , la Tubéreuse , &c. &
même l'Oignon , le Poireau , l'Ail, qui sont aussi de véritables
liliacées, quoiqu'elles
paroissent sort différentes au premier coup-d'oeil. Vous verrez encore
que dans toute cette
même famille les tiges sont simples & peu rameuses , tes feuilles
entières & jamais
découpées; observations qui confirment dans cette famille l'analogie de
la fleur & du fruit
par celle des autres parties de la plante. Si vous suivez ces détails
avec quelque attention ,
& que vous vous les rendiez familiers par des observations
fréquentes , vous voilà déjà en
etat de déterminer par l'inspection attentive & suivie d'une
plante, si elle est ou non de la
famille des liliacées, & cela, sans savoir le nom de cette plante.
Vous voyez que ce n'est plus
ici un simple travail de la mémoire, mais une étude d'observations
& de faits , vraiment
digne d'un Naturaliste. Vous ne commencerez pas par dire tout cela à
votre fille, & encore
moins dans la suite quand vous serez initiée dans les mystérieuse de la
végétation ; mais
vous ne lui développerez par degrés que ce qui peut convenir à son âge
& à son sexe, en
la guidant pour trouver les choses par elle-même plutôt qu'en les lui
apprenant. Bon jour ,
chere Cousine , si tout ce fatras vous convient; je suis à vos ordres.
[537] LETTRE II.
Du 18
Octobre 1771.
Puisque vous saisissez si bien, chere
Cousine, les premiers linéamens des plantes, quoique
si légèrement marques, que votre œil clair-voyant sait déjà distinguer
un air de famille
dans les liliacées, & que notre chere petite Botaniste s'amuse de
corolles dc de pétales, je
vais vous proposer une autre famille sur laquelle elle pourra derechef
exercer son petit
savoir ; avec un peu plus de difficulté pourtant, je l'avoue , à cause
des fleurs beaucoup
plus petites, du feuillage plus varie; mais avec le même plaisir de sa
part & de la votre; du
moins si vous en prenez autant à suivre cette route fleurie que j'en
trouve à vous la tracer.
Quand les premiers rayons du printems
auront éclaire vos progrès en vous montrant dans
les jardins les Jacinthes , les Tulipes, les Narcisses, les Jonquilles
à les Muguets dont
l'analyse vous est déjà connue, d'autres fleurs arrêteront bientôt vos
regards & vous
demanderont un nouvel examen. Telles seront les Giroflées ou Violiers ;
telles les Juliennes
ou Girardes. Tant que vous les trouverez doubles, ne vous attachez pas
à leur examen; elles
seront défigurées, ou , si vous voulez, parées à notre mode, la nature
ne s'y trouvera plus:
elle refuse de se reproduire par des monstres ainsi mutiles; car si la
partie la plus brillante,
savoir , la corolle, s'y multiplie, c'est [538] aux dépens des parties
plus essentielles qui
disparoissent sous cet éclat .
Prenez donc une Giroflée simple , &
procédez à l'analyse de sa fleur. Vous y trouverez
d'abord une partie extérieure qui manque dans les liliacées , savoir,
le calice. Ce calice est
de quatre pieces qu 'il faut bien appeller feuilles ou folioles ,
puisque nous n'avons point de
mot propre pour les exprimer, comme le mot pétales pour les pieces de
la corolle . Ces
quatre pieces , pour l'ordinaire , sont inégales de deux en deux :
c'est-à-dire , deux folioles
opposées l'une à l'autre, égales entr'elles, plus petites; & les
deux autres, aussi égales
entr'elles & opposées , plus grandes, & sur-tout par le bas ou
leur arrondissement fait en
dehors une bosse allez sensible.
Dans ce calice vous trouverez une corolle
composée de quatre pétales dont je taille à part
la couleur , parce qu'elle ne fait point caractere. Chacun de ces
pétales est attache au
réceptacle ou fond du calice par une partie étroite & pale qu'on
appelle l'Onglet, &
déborde le calice par une partie plus large & plus colorée, qu'on
appelle la Lame.
Au centre de la corolle est un pistil
alongé , cylindrique ou à- peu - près , termine par un
style très - court , lequel est termine lui-même par un stigmate oblong
, bifide , c'est-à-dire
partage en deux parties qui se réfléchissent de part & d'autre .
Si vous examinez avec soin la position
respective du calice & de la corolle, vous verrez que
chaque pétale, au lieu de correspondre exactement à chaque foliole du
calice , est pose au
contraire entre les deux; de forte qu'il répond à l'ouverture [539] qui
les sépare , & cette
position alternative a lieu dans toutes les especes de Fleurs qui ont
un nombre égal de
pétales à la corolle & de folioles au calice .
Il nous reste à parler des étamines. Vous
les trouverez dans la Giroflée au nombre de six ,
comme dans les liliacées, mais non pas de même égales entr'elles , ou
alternativement
inégales ; car vous en verrez seulement deux en opposition l'une de
l'autre , sensiblement
plus courtes que les quatre autres qui les séparent , & qui en sont
aussi séparées de deux
en deux.
Je n'entrerai pas ici dans le détail de
leur structure & de leur position : mais je vous
préviens que si vous y regardez bien, vous trouverez la raison pourquoi
ces deux étamines
sont plus courtes que les autres , & pourquoi deux folioles du
calice sont plus bossues , ou,
pour perler en termes de Botanique , plus gibbeuses & les deux
autres plus applaties?
Pour achever l'histoire de notre Giroflée ,
il ne faut pas l'abandonner après avoir analyse
sa fleur, mais il faut attendre que la corolle se flétrisse & tombe
, ce qu'elle fait assez
promptement, & remarquer alors ce que devient le pistil , compose ,
comme nous l'avons
dit ci-devant, de l'ovaire ou péricarpe , du style & du stigmate.
L'ovaire s'alonge beaucoup
& s'élargit un peu à mesure que le fruit mûrit. Quand il est mur ,
cet ovaire ou fruit
devient une espece de gousse plate appelée Silique.
Cette silique est composée de deux valvules
posées l'une fur l'autre , & séparée par une
cloison fort mince appelée Médiastin
.
[540] Quand la semence est tout-à-fait mure
, les valvules s'ouvrent de bas en haut pour lui
donner passage , & restent attachées au stigmate par leur partie
supérieure.
Alors on voit des graines plates &
circulaires posées sur les deux faces du médiastin , & si
l'on regarde avec soin comment elles y tiennent, on trouve que c'est
par un court pédicule
qui attache chaque graine alternativement à droite & à gauche aux
futures du médiastin ,
c'es-à-dire , à ses deux bords par lesquels il etoit comme cousu avec
les valvules avant leur
séparation.
Je crains sort , chere Cousine , de vous
avoir un peu fatiguée par cette longue description;
mais elle etoit nécessaire pour vous donner le caractere essentiel de
la nombreuse famille
des Crucifères ou Fleurs en
croix, laquelle compose une classe entiere
dans presque tous les
systèmes des Botanistes; & cette description difficile à entendre
ici sans figure, vous
deviendra plus claire , j'ose l'espérer , quand vous la suivrez avec
quelque attention, ayant
l'objet sous les yeux.
Le grand nombre d'especes qui composent la
famille des Crucifères, à détermine les
Botanistes à la diviser en deux sections qui, quant à la fleur, sont
parfaitement semblables,
mais différent sensiblement quant au fruit.
La premiere section comprend les Crucifères
à Silique, comme la Giroflée
dont je viens de
parler, la Julienne , le Cresson de fontaine, les Choux, les Raves, les
Navets, la Moutarde ,
&c.
La seconde section comprend les Crucifères
à Silicule, c'es-à-dire , dont la silique en
diminutif est extrêmement courte, [541] presque aussi large que longue
, & autrement
divise en-dedans; comme entre autres le Cresson alénois , dit Nasitort
ou Natou, le Thlaspi
appelle Taraspi par les Jardiniers, le Cochléaria , la Lunaire , qui ,
quoique la gousse en
soit fort grande , n'est pourtant qu'une silicule, parce que sa
longueur excède peu sa
largeur. Si vous ne connoissez ni le Cresson alénois , ni le
Cochléaria, ni le Thlaspi, ni la
Lunaire, vous connoissez , du moins je le présume, la Bourse-à-pasteur,
si commune parmi
les mauvaises herbes des jardins. Hé bien , Cousine , la
Bourse-à-pasteur est une Crucifere à silicule , dont la silicule est
triangulaire. Sur celle-là vous pouvez vous former une idée
des autres, jusqu' à ce qu'elles vous tombent sous la main.
Il est tems de vous laisser respirer,
d'autant plus que cette Lettre , avant que, la saison vous
permette d'en faire usage , sera j'espere suivie de plusieurs autres ,
ou je pourrai ajouter ce
qui reste à dire de nécessaire sur les Crucifères & que je n'ai pas
dit dans celle-ci. Mais il
est bon peut-être de vous prévenir dès-à-présent que dans cette famille
& dans beaucoup
d'autres vous trouverez souvent des Fleurs beaucoup plus petites que la
Giroflée , &
quelquefois si petites que vous ne pourrez gueres examiner leurs
parties qu' à la faveur
d'une loupe ; instrument dont un Botaniste ne peut se passer , non plus
que d'une pointe,
d'une lancette & d'une paire de bons ciseaux fins à découper. En
pensant que votre zele
maternel peut vous mener jusques-là , je me fais un tableau charmant de
ma belle Cousine
empressée avec son verre à éplucher des monceaux de Fleurs, cent fois
moins fleuries ,
moins fraîches & moins agréables qu'elle. Bon jour , Cousine,
jusqu'au chapitre suivant .
[542] LETTRE III.
Du 16 Mai
1772 .
Je suppose , chere Cousine, que vous avez
bien reçu ma précédente réponse , quoique
vous ne m'en parliez point dans votre seconde Lettre. Répondant
maintenant à celle-ci ,
j'espere sur ce que vous m'y marquez, que la maman bien rétablie est
partie en bon etat
pour la Suisse , & je compte que vous , n'oublierez pas de me
donner avis de l'effet de ce
voyage & des eaux qu'elle va prendre. Comme tante Julie a du partir
avec elle , j'ai charge
M. G. qui retourne au Val-de-Travers, du petit herbier qui lui est
destine , & je l'ai mis à
votre adresse afin qu'en son absence vous puissiez le recevoir &
vous en servir; si tant est
que parmi ces échantillons informes il se trouve quelque chose à votre
usage. Au reste, je
n'accorde pas que vous ayez des droits sur ce chiffon. Vous en avez sur
celui qui sa fait, les
plus forts & les plus chers que je connoisse; mais pour l'herbier,
il fut promis à votre sœur
, lorsqu'elle herborisoit avec moi dans nos promenades à la croix de
Vague , & que vois ne
songiez à rien moins dans celles ou mon coeur & mes pieds vous
suivoient avec
grand-Maman en Vaise. Je rougis de lui avoir tenu parole si tard &
si mal; mais enfin elle
avoir sur vous à cet égard ma parole, & l'antériorité. Pour vous,
chere Cousine, si je ne
vous promets pas un herbier de ma main, c'est pour vous [543] en
procurer un plus
précieux de la main de votre fille, si vous continuez à suivre avec
elle cette douce &
charmante étude qui remplit d'intéressantes observations sur la nature,
ces vides du tems
que les autres consacrent à l'oisiveté ou à pis. Quant à présent
reprenons le fil
interrompu de nos familles végétales .
Mon intention est de vous décrire d'abord
six de ces familles pour vous familiariser avec la
structure générale des parties caractéristiques des plantes. Vous en
avez déjà deux ;
reste à quatre qu'il faut encore avoir la patience de suivre , après
quoi laissant pour un
tems les autres branches de cette nombreuse lignée , & passant à
l'examen des parties
différentes de la fructification , nous ferons en sorte que sans,
peut-être , connoître
beaucoup de plantes, vous ne serez du moins jamais en terre étrangère
parmi les
productions du regne végétal .
Mais je vous préviens que si vous voulez
prendre des livres, suivre la nomenclature
ordinaire , avec beaucoup de noms vous aurez peu d'idées , celles que
vous aurez se
brouilleront & vous ne suivrez bien ni ma marche ni celle des
autres , & m'aurez tout au
plus qu'une connoissance de mots. Chere Cousine, je fuis jaloux d'être
votre seul guide
dans cette partie. Quand il en sera tems je vous indiquerai les livres
que vous pourrez
consulter. En, attendant , ayez la patience de ne lire que dans celui
de la nature & de vous
en tenir à mes lettres.
Les Pois sont à présent en pleine
fructification. Saisissons ce moment pour observer leurs
caracteres. Il est un des plus curieux que puisse offrir la Botanique .
Toutes les fleurs se
divisent généralement [544] en régulières & irrégulières . Les
premieres sont celles dont
toutes les parties s'écartent uniformément du centre de la fleur, &
aboutiroient ainsi par
leurs extrémités extérieures a la circonférence d'un cercle. Cette
uniformité fait qu'en
présentant à l'œil les fleurs de cette espece , il n'y distingue ni
dessus ni dessous , ni droite
ni gauche ; telles sont les deux familles ci-devant examinées. Mais au
premier coup-d'oeil
vous verrez qu'une fleur de Pois est irrégulière , qu'on y distingue
aisément dans la
corolle la partie plus longue qui doit être en haut , de la plus courte
qui doit être en bas , &
qu'on conçoit fort bien , en présentant la fleur vis-à-vis de l'œil ,
si on la tient dans sa
situation naturelle ou si on la renverse. Ainsi toutes les fois
qu'examinant une fleur
irrégulière , on parle du haut & du bas , c'est en la plaçant dans
sa situation naturelle.
Comme les fleurs de cette famille sont
d'une construction fort particuliere , non-seulement
il faut avoir plusieurs fleurs de Pois & les disséquer
successivement , pour observer toutes
leurs parties l'une après l'autre, il faut même suivre le progrès de la
fructification depuis
la premiere floraison jusqu'à la maturité du fruit .
Vous trouverez d'abord un calice monophylle
, c'es-à-dire d'une seule piece terminée en
cinq pointes bien distinctes, dont deux un peu plus larges sont en
haut, & les trois plus étroites en bas. Ce calice est recourbe vers
le bas , de même que le pédicule qui le soutient,
lequel pédicule est très-délie , très-mobile , en sorte que la fleur
suit aisément le courant
de l'air & présente ordinairement son dos au vent & à la pluie.
Le calice examine , on l'ôte , en le
déchirant délicatement [545] de maniere que le reste de
la fleur demeure entier, & alors vous voyez clairement que la
corolle est polypétale.
Sa premiere piece est un grand & large
pétale qui couvre les autres & occupe la partie
supérieure de la corolle, à cause de quoi ce grand pétale à pris le nom
de Pavillon. Un
l'appelle aussi l'Etendard. Il
faudroit se boucher les yeux &
l'esprit pour ne pas voir que ce
pétale est-là comme un parapluie pour garantir ceux qu'il couvre des
principales injures
de l'air.
En enlevant le pavillon comme vous avez
fait le calice , nous remarquerez qu'il est emboîte
de chaque cote par une petite oreillette dans les pieces latérales, de
maniere que sa
situation ne puisse être dérangée par le vent.
Le pavillon ôte laisse à découvert ces deux
pieces latérales auxquelles il etoit adhérent
par ses oreillettes ; ces pieces latérales s'appellent les Aîles . Vous
trouverez en les
détachant qu'emboîtées encore plus sortement avec celle qui reste,
elles n'en peuvent être
séparées sans quelque effort, Aussi les ailes ne sont gueres moins
utiles pour garantir les
cotes de la fleur que le pavillon pour la couvrir.
Les ailes ôtées vous laissent voir la
derniere piece de corolle; piece qui couvre & défend le
centre de la fleur, l'enveloppe, sur-tout par-dessous , aussi
soigneusement que les trois
autres pétales enveloppent le dessus & les cotes. Cette derniere
piece qu'a cause de sa
forme on appelle la Nacelle ,
est comme le coffre-fort dans lequel la
nature a mis son trésor à l'abri des atteintes de l'air & de l'eau.
Après avoir bien examine ce pétale,
tirez-le doucement par-dessous en le pinçant
légèrement par la quille , c'es-à-dire, [546] par la prise mince qu'il
vous présente , de
peur d'enlever avec lui ce qu'il enveloppe. Je suis sur qu'au moment ou
ce dernier pétale
sera force de lâcher prise & de déceler le mystère qu'il cache,
vous ne pourrez en
l'appercevant vous abstenir de faire un cri de surprise &
d'admiration.
Le jeune fruit qu'enveloppoit la nacelle
est construit de cette maniere. Une membrane
cylindrique terminée par dix filets bien distincts entoure l'ovaire ,
c'es-à-dire , l'embrion
de la gousse. Ces dix filets sont autant d'étamines qui se réunissent
par le bas autour du
germe & se terminent par le haut en autant d'anthères jaunes dont
la poussiere va
seconder le stigmate qui termine le pistil, & qui, quoique jaune
aussi par la poussiere
fécondante qui s'y attache , se distingue aisément des étamine par sa
figure & par sa
grosseur. Ainsi ces dix étamines forment encore autour de l'ovaire une
derniere cuirasse
pour le préserver des injures du dehors.
Si vous y regardez de bien près , vous
trouverez que ces dix étamines ne sont par leur base
un seul corps qu'en apparence . Car dans la partie supérieure de ce
cylindre il y a une
piece ou étamine qui d'abord paroit adhérente aux autres , mais qui à
mesure que la fleur
se fane & que le fruit grossit , se détache & laisse une
ouverture en-dessus par laquelle ce
fruit grossissant peut s'étendre en entrouvrant & écartant de plus
le cylindre qui sans cela
le comprimant & l'étranglant tout autour l'empecheroit de grossir
& de profiter. Si la fleur
n'est pas assez avancée, vous ne verrez pas cette étamine détachée du
cylindre; mais
passez un camion dans deux petits trous que vous trouverez près du
réceptacle à la base
[547] de cette étamine , & bientôt vous verrez l'étamine avec son
anthère suivre l'épingle
& se détacher des neuf autres qui continueront toujours de faire
ensemble un seul corps ,
jusqu' à ce qu'elles se flétrissent & dessèchent quand le germe
féconde devient gousse &
qu'il n'a plus besoin d'elles.
Cette Gousse
dans laquelle l'ovaire se
change en mûrissant se distingue de la
Silique des
crucifères, en ce que dans la Silique
les graines sont attachées
alternativement aux deux
futures, au lieu que dans la Gousse elles
ne sont attachées que d'un
cote , c'est-à-dire , à
une seulement des deux futures , tenant alternativement à la vérité aux
deux valves qui la
composent , mais toujours du même cote. Vous saisirez parfaitement
cette différence, si
vous ouvrez en même tems la Gousse
d'un Pois & la Silique
d'une
Giroflée, ayant
attention de ne les prendre ni l'une ni l'autre en parfaite maturité ,
afin qu'après
l'ouverture du fruit les graines restent attachées par leurs ligamens à
leurs futures & à
leurs valvules.
Si je me fuis bien fait entendre, vous
comprendrez, chere Cousine , quelles étonnantes
précautions ont été cumulées par la nature pour amener l'embrion du
Pois à maturité ,
& le garantir sur-tout , au milieu des plus grandes pluies , de
l'humidité qui lui est funeste ,
sans cependant l'enfermer dans une coque dure qui en eut fait une autre
sorte de fruit. Le
suprême Ouvrier, attentif à la conservation de tous les êtres, a mis de
grands soins à
garantir la fructification des plantes des atteintes qui lui peuvent
nuire ; mais il paroit
avoir redouble d'attention pour celles. qui servent à la nourriture de
l'homme & des
animaux , comme la plupart des légumineuses. [548] L'appareil de la
fructification du Pois
est , en divises proportions , le même dans toute cette famille. Les
fleurs y portent le nom
de Papillonacées , parce
qu'on a cru y voir quelque chose de semblable
à la figure d'un
papillon : elles ont généralement un Pavillon
, deux Aîles, une
Nacelle, ce qui fait
communément quatre pétales irréguliers. Mais il y a des genres ou la
nacelle se divise
dans sa longueur en deux pieces presque adhérentes par la quille, &
ces fleurs-là ont
réellement cinq pétales : d'autres, comme le Treffle des près, ont
toutes leurs parties
attachées en une seule piece, & quoique Papillonacées ne laissant
pas d'être monopétales.
Les Papillonacées ou légumineuses sont une
des familles des plantes les plus nombreuses
& les plus utiles. Un y trouve les Fèves, les Genets, les Luzernes,
Sainfoins., Lentilles,
Veces, Gesses, les Haricots , dont le caractere est d'avoir la nacelle
contournée en spirale ,
ce qu'on prendroit d'abord pour un accident. Il y a des arbres , entre
autres celui qu'on
appelle vulgairement Acacia, & qui n'est pas le véritable Acacia,
l'Indigo, la Réglisse en
sont aussi: mais nous parlerons de tout cela plus en détail dans la
suite. Bon jour Cousine.
J'embrasse tout, ce que vous aimez.
[549] LETTRE IV.
Du 19 Juin
1772.
Vous m'avez tire de peine, chere Cousine,
mais il me reste encore de l'inquiétude sur ces
maux d'estomac appelles maux de coeur, dont votre maman sent les
retours dans l'attitude
d'écrire. Si c'est seulement l'effet d'une plénitude de bile, le voyage
& les eaux suffiront
pour l'évacuer ; mais je crains bien qu'il n'y ait à ces accidens
quelque cause locale qui ne
sera pas si facile à détruire, & qui demandera toujours d'elle un
grand ménagement ,
même après son rétablissement. J'attends de vous des nouvelles de ce
voyage , aussi-tôt
que vous en aurez; mais j'exige que la maman ne songe à m'écrire que
pour m'apprendre
son entiere guérison.
Je ne puis comprendre pourquoi vous n'avez
pas reçu l'herbier. Dans la persuasion que
tante Julie etoit déjà partie, j'avois remis le paquet à M. G. pour
vous l'expédier en
passant à Dijon. Je n'apprends d'aucun cote qu'il soit parvenu ni dans
vos mains ni dans
celles de votre sœur, & je n'imagine plus ce qu'il peut être
devenu.
Parlons de plantes tandis que la saison de
les observer nous y invite. Votre solution de la
question que je vous avois faite sur les étamines des Crucifères est
parfaitement juste, &
me prouve bien que vous m'avez entendu ou plutôt que vous m'avez écoute
; car vous
n'avez besoin que d'écouter pour entendre. [550] Vous m'avez bien rendu
raison de la
gibbosité de deux folioles du calice & de la brièveté relative de
deux étamines , dans la
Giroflée , par la courbure de ces deux étamines. Cependant un pas de
plus vous eut mene
jusqu'a la cause premiere de cette structure : car si vous recherchez
encore pourquoi ces
deux étamines sont ainsi recourbées & par conséquent raccourcies,
vous trouverez une
petite glande implantes sur le réceptacle entre l'examine & le
germe, c'est cette glande qui, éloignant l'étamine & la forçant à
prendre le contour, la raccourcit nécessairement . Il y
a encore sur le même réceptacle deux autres glandes , une au pied de
chaque paire des
grandes étamines; mais ne leur faisant point faire de contour , elles
ne les raccourcissent
pas , parce que ces glandes ne sont pas, comme les deux premieres, en
dedans; c'es-à-dire ,
entre l'étamine & le germe ; mais en dehors c'es-à-dire entre la
paire d'étamines & le
calice. Ainsi ces quatre étamines soutenues & dirigées
verticalement en droite ligne,
débordent celles qui sont recourbées & semblent plus longues parce
qu'elles sont plus
droites. Ces quatre glandes se trouvent, ou du moins leurs vestiges ,
plus nu moins
visiblement dans presque toutes les fleurs Crucifères, & dans
quelques-unes bien plus
distinctes que dans la Giroflée. Si vous demandez encore pourquoi ces
glandes? Je vous
répondrai qu'elles sont un des instrumens destines par la nature à unir
le regne végétal
au regne animal , & les faire circuler l'un dans l'autre : mais
laissant ces recherches un peu
trop anticipées , revenons quant-à-présent à nos familles.
Les fleurs que je vous ai décrites jusqu'a
présent sont toutes [551] polypétale . J'aurois du
commencer peut-être par let monopétales régulières dont la structure
est beaucoup plus
simple : cette grande simplicité même est ce qui m'en a empêche. Les
monpétales
régulières constituent moins une famille qu'une grande nation dans
laquelle on compte
plusieurs familles bien distinctes; en sorte que pour les comprendre
toutes sous une
indication commune, il faut employer des caracteres si généraux &
si vagues que c'est
paroître dire quelque chose , en ne disant en effet presque rien du
tout. Il vaux mieux se
renfermer dans des bornes plus étroites, mais qu'on puisse assigner
avec plus de précision.
Parmi les monopétales irrégulieres , il y a
une famille dont la physionomie est si marquée
qu'on en distingue aisément les membres à leur air. C'est celle à
laquelle on donne le nom
de fleurs en gueule, parce que ces fleurs sont fendues en deux levres
dont l'ouverture ; soit
naturelle , soit produite par une légere compression des doigts, leur
donne l'air d'une
gueule béante. Cette famille se subdivise en deux sections ou lignées.
L'une des fleurs en
levres ou labiées , l'autre
des: fleurs en masque ou personnées
: car
le mot latin persona
signifie un masque , nom très-convenable assurément à la plupart des
gens qui portent
parmi nous celui de personnes.
Le caractere commun à toute la famille
est non-seulement
d'avoir la corolle monopétale , &, comme je l'ai dit, fendue en
deux levres ou babines ,
l'une supérieure appelée casque
, l'autre inférieure appelée barbe. ,
mais d'avoir quatre étamines presque sur un même rang distinguées en
deux paires, l'une plus longue &
l'autre plus courte. L'inspection de l'objet vous expliquera mieux ces
caracteres que ne
peut faire le discours .
[552] Prenons d'abord les labiées. Je vous
en donnerois volontiers pour exemple la Sauge,
qu'on trouve dans presque tous les jardins. Mais la construction
particuliere & bizarre de
ses étamines qui l'a fait retrancher par quelques Botanistes du nombre
des labiées ,
quoique la nature ait semble l'y inscrire, me porte à chercher un autre
exemple dans les
Orties mortes & particulièrement dans l'espece appelée vulgairement
Ortie blanche , mais
que les Botanistes appellent plutôt Lamier
blanc, parce qu'elle n'a nul
rapport à l'Ortie
par sa fructification , quoiqu'elle en ait beaucoup par son feuillage.
L'Ortie blanche, si
commune par-tout, durant très-long-tems en fleur, ne doit pas vous être
difficile à
trouver. Sans m'arrêter ici à l'élégante situation des fleurs , je me
borne à leur structure
. L'Ortie blanche porte une fleur monopétale labiée , dont le casque
est concave &
recourbe en forme de voûte pour recouvrir le reste de la fleur &
particulièrement ses étamines qui se tiennent toutes quatre assez
ferrées sous l'abri de son toit. Vous
discernerez aisément la paire plus longue & la paire plus courte,
& au milieu des quatre le
style de la même couleur , mais qui s'en distingue en ce qu'il est
simplement fourchu par
son extrémité au lieu d'y porter une anthère comme sont les étamines.
La barbe ,
c'es-à-dire , la levre inférieure se replie & pend en en-bas,
& par cette situation laisse voir
presque jusqu'au fond le dedans de la corolle. Dans les Lamiers cette
barbe est refendue en
longueur dans son milieu , mais cela n'arrive pas de même aux autres
labiées.
Si vous arrachez la corolle , vous
arracherez avec elle les étamines qui y tiennent par leurs
filets, & non pas au réceptacle [553] ou le style restera seul
attache. En examinant
comment les étamines tiennent à d'autres fleurs, on les trouve
généralement attachées à
la corolle quand elle est monopétale , & au réceptacle ou au calice
quand la corolle est 1
polypétale : en sorte qu'on peut, en ce dernier cas, arracher les
pétales sans arracher les étamines. De cette observation l'on tire une
regle belle, facile & même assez sure pour
savoir si une corolle est d'une seule piece ou de plusieurs, lorsqu'il
est difficile , comme il
l'est quelquefois, de s'en assurer immédiatement.
La corolle arrachée reste percée à son fond
, parce qu'elle etoit attachée au réceptacle ,
laissant une ouverture circulaire par laquelle le pistil & ce qui
l'entoure pénétroit
au-dedans du tube & de la corolle. Ce qui entoure ce pistil dans le
Lamier & dans toutes les
labiées , ce sont quatre embryons qui deviennent quatre graines nues ,
c'es-à-dire , sans
aucune enveloppe ; en sorte que ces graines, quand elles sont mures ,
se détachent &
tombent à terre séparément. Voilà le caractere des labiées.
L'autre lignée ou section , qui est celle
des personnées, se distingue
des labiées ,
premièrement par sa corolle dont les deux levres ne sont pas
ordinairement ouvertes dc
béantes , mais fermées & jointes, comme vous le pourrez voir dans
la fleur de jardin
appelée Mufflaude ou Muffle de veau
, ou bien à son défaut dans la
Linaire, cette fleur
jaune à éperon , si commune en cette saison dans la campagne. Mais un
caractere plus
précis & plus sur est qu'au lieu d'avoir quatre graines nues au
fond du calice comme les
labiées, les personnées y ont toutes une capsule qui renferme les
graines & ne s'ouvre [554]
qu'a leur maturité pour les répandre. J'ajoute à ces caracteres qu'un
grand nombre de
labiées sont ou des plantes ou des plantes odorantes & aromatiques
, telles que l'Origan, la
Marjolaine, le Thym, le Serpolet, le Basilic, la Menthe, l'Hysope, la
Lavande , &c, ou des
plantes odorantes & puantes, telles que diverses especes d'Orties
mortes , Staquis,
Crapaudines, Marrube ; quelques-unes seulement , telles que le Bugle ,
la Brunelle, la
Toque n'ont pas d'odeur: au lieu que les personnées sont pour la
plupart des plantes sans
odeur comme la Mufflaude, Linaire , l'Euphraise , la l'Pédiculaire, la
Crête de coq,
l'Orobanche , la Cymbalaire, la Velvote, la Digitale; je ne connois
gueres d'odorantes dans
cette branche que la Scrophulaire qui sente & qui que, sans être
aromatique. Je ne puis
gueres vous citer ici que des plantes qui vraisemblablement ne vous
sont pas connues , mais
que peu-à-peu vous apprendrez à connoître , & dont au moins à leur
rencontre vous
pourrez par vous-même déterminer la famille. Je voudrois même que vous
tâchassiez
d'en déterminer la lignée ou section , par la physionomie , & que
vous vous exerçassiez à
juger au simple coup-d'oeil, si la fleur en gueule que vous voyez est
une labiée , ou une
personnée. La figure extérieure de la corolle peut suffire pour vous
guider dans ce choix ,
que vous pourrez vérifier ensuite en ôtant la corolle & regardant
au fond du calice ; car si
vous avez bien juge , la fleur que vous aurez nommée labiée vous
montrera quatre graines
nues , & celles que vous aurez nommée personnée vous montrera un
péricarpe : le
contraire vous prouveroit que vous vous êtes trompée , & par un
second examen de la
même plante [555] vous préviendrez une erreur semblable pour une autre
fois. Voilà ,
chere Cousine , de l'occupation pour quelques promenades. Je ne
tarderai pas à vous en
préparer pour celles qui suivront.
LETTRE V.
Du 16
Juillet 1772 .
Je vous remercie, chere Cousine, des bonnes
nouvelles que vous m'avez données de la
maman. J'avois espere le bon effet du changement d'air, & je n'en
attends pas moins des
eaux & sur-tout du régime austère prescrit durant leur usage. Je
suis touche du souvenir
de cette bonne amie, & je vous prie de l'en remercier pour moi.
Mais je ne veux pas
absolument qu'elle m'écrive durant son séjour en Suisse , & si elle
veut me donner
directement de ses nouvelles, elle a près d'elle un bon secrétaire
*[*La sœur de Madame
D. L***. que l'Auteur appelloit tante Julie .] qui s'en acquittera fort
bien. Je suis plus
charme que surpris qu'elle réussisse en Suisse ; indépendamment des
grâces de son âge ,
& de sa gaîté vive & caressante, elle a dans le caractere un
fond de douceur & d'égalité ,
dont je l'ai vu donner quelquefois à la grand'maman l'exemple charmant
qu'elle a reçu de
vous. Si votre sœur s'établit en Suisse, vous perdrez l'une &
l'autre une grande douceur
dans la vie, & elle sur-tout, des avantages difficiles à remplacer.
Mais [556] votre pauvre
maman qui porte-à-porte , sentoit pourtant si cruellement sa séparation
d'avec vous ,
comment supportera-t-elle la sienne à une si grande distance ? C'est de
vous encore qu'elle
tiendra ses dédommagemens & ses ressources . Vous lui en ménagez
une bien précieuse en
assouplissant dans vos douces mains la bonne & forte étoffe de
votre favorite , qui, je n'en
doute point , deviendra par vos soins aussi pleine de grandes qualités
que de charmes. Ah
cousine , l'heureuse mere que la votre !
Savez-vous que je commence à être en peine
du petit herbier ? Je n'en ai d'aucune part
aucune nouvelle , quoique j'en aye eu de M. G. depuis son retour , par
sa femme qui ne me
dit pas de sa part un seul mot sur cet herbier. Je lui en ai demande
des nouvelles ; j'attends
sa réponse. J'ai grand'peur que ne passant pas à Lyon , il n'ait confie
le paquet à quelque
quidam , qui sachant que c'etoient des herbes sèches aura pris tout
cela pour du soin.
Cependant, si comme je l'espere encore, il parvient enfin à votre sœur
Julie ou à vous,
vous trouverez que je n'ai pas laisse d'y prendre quelque soin. C'est
une perte qui , quoique
petite , ne me seroit pas facile à réparer promptement, sur-tout à
cause du catalogue
accompagne de divers petits éclaircissemens ecrits sur-le-champ , &
dont je n'ai garde
aucun double.
Consolez-vous , bonne Cousine , de n'avoir
pas vu les glandes des Crucifères. De grands
Botanistes très-bien oculés ne les ont pas mieux vues. Tournefort
lui-même n'en fait
aucune mention . Elles sont bien claires dans peu de genres , quoiqu'on
en trouve des
vestiges presque dans tous , & c'est à [557] force d'analyser des
fleurs en croix & d'y voir
toujours des inégalités au réceptacle, qu'en les examinant en
particulier, on a trouve que
ces glandes appartenoient au plus grand nombre des genres, & qu'on
les suppose par
analogie dans ceux mêmes ou on ne les distingue pas.
Je comprends qu'on est fache de prendre
tant de peine sans apprendre les noms des plantes
qu'on examine. Mais je vous avoue de bonne foi qu'il n'est pas entre
dans mon plan de vous épargner ce petit chagrin. On prétend que la
Botanique n'est qu'une science de mots qui
n'exerce que la mémoire & n'apprend qu'a nommer des plantes. Pour
moi, je ne connois
point d'étude raisonnable qui ne soit qu'une science de mots ; &
auquel des deux, je vous
prie, accorderai-je le nom de Botaniste , de celui qui fait cracher un
nom ou une phrase à
l'aspect d'une plante , sans rien connoître à sa structure , ou de
celui qui connoissant
très-bien cette structure ignore néanmoins le nom très-arbitraire qu'on
donne à cette
plante en tel ou en tel pays ? Si nous ne donnons à vos enfans qu'une
occupation amusante
, nous manquons la meilleure moitie de notre but qui est, en les
amusant, d'exercer leur
intelligence & de les accoutumer à l'attention. Avant de leur
apprendre à nommer ce
qu'ils voient, commençons par leur apprendre à le voir. Cette science
oubliée dans toutes
les éducations doit faire la plus importante partie de la leur. Je ne
le redirai jamais assez;
apprenez-leur à ne jamais se payer de mots, & à croire ne rien
savoir de ce qui n'est entre
que dans leur mémoire.
Au reste , pour ne pas trop faire le
méchant, je vous nomme [558] pourtant des plantes sur
lesquelles , en vous les faisant montrer, vous pouvez aisément vérifier
descriptions. Vous
n'aviez pas, je le suppose , sous vos yeux, une Ortie blanche, en
lisant l'analyse des labiées ;
mais vous n'aviez qu'a envoyer chez l'herboriste du coin chercher de
l'Ortie blanche
fraîchement cueillie, vous appliquiez à sa fleur ma description , &
ensuite examinant, les
autres parties de la plante de la maniere dont nous traiterons
ci-après, vous connoissez
l'Ortie blanche infiniment mieux que l'herboriste qui la fournit ne la
connoîtra de ses
jours; encore trouverons-nous dans peu le moyen de nous passer
d'herboriste : mais il faut
premiérement achever l'examen de nos famille ; ainsi je viens à la
cinquieme qui, dans ce
moment, est en pleine fructification.
Représentez-vous une longue tige assez
droite garnie alternativement de feuilles pour
l'ordinaire découpées assez menu , lesquelles embrassent par leur base
des branches qui
sortent de leurs aisselles . De l'extrémité supérieure de cette tige
parent comme d'un
centre plusieurs pédicules ou rayons, qui s'écartant circulairement
& régulièrement
comme les cotes d'un parasol , couronnent cette tige en forme d'un vase
plus ou moins
ouvert. Quelquefois ces rayons laissent un espace vide dans leur milieu
& représentent
alors plus exactement le creux du vase; quelquefois aussi ce milieu est
fourni d'autres
rayons plus courts , qui montant moins obliquement garnissent le vase
& forment
conjointement avec les premiers la figure à-peu-près d'un demi globe
dont la partie
convexe est tournée en-diffus.
Chacun de ces rayons ou pédicules est
termine à son extrémité , [559] non pas encore par
une fleur, mais par un autre ordre de rayons plus petits qui couronnent
chacun des
premiers précieusement comme ces premiers couronnent la tige.
Ainsi voilà deux ordres pareils &
successifs : l'un de grands rayons qui terminent la tige,
l'autre de petits rayons semblables, qui terminent chacun des grands.
Les rayons des petits parasols ne se
subdivisent plus, mais chacun d'eux est le pédicule
d'une petite fleur dont nous parlerons tout à l'heure.
Si vous pouvez former l'idée de la figure
que je viens de vous décrire, vous aurez celle de
la disposition des fleurs dans la famille des ombellifères ou
porte-parasols : car le latin
umbella signifie un parasol.
Quoique cette disposition régulière de la
fructification soit frappante & assez constante
dans toutes les ombelliferes , ce n'est pourtant pas elle qui constitue
le caractere de la
famille. Ce caractere se tire de la structure même de la fleur , qu'il
faut maintenant vous
décrire.
Mais il convient pour plus de clarté, de
vous donner ici une distinction générale sur la
disposition relative de la fleur & du fruit dans toutes les plantes
, distinction qui facilite
extrêmement leur arrangement méthodique , quelque système qu'on veuille
choisir pour
cela.
Il y a des plantes, & c'est le plus
grand nombre , par exemple l'OEillet , dont l'ovaire est évidemment
enferme dans la corolle. Nous donnerons à celles-la le nom de fleurs
inferes,
parce que les pétales embrassant l'ovaire prennent leur naissance
au-dessous de lui.
[560] Dans d'autres plantes en assez grand
nombre , l'ovaire se trouve place, non dans les
pétales , mais au-dessous d'eux; ce que vous pouvez voir dans la Rose ;
car le Grate-cu qui
en est le fruit, est ce corps verd & renfle que vous voyez
au-dessous du calice, par
conséquent aussi au-dessous de la corolle qui de cette maniere couronne
cet ovaire & ne
l'enveloppe pas. J'appellerai celles-ci fleurs superes , parce que la
corolle est au-dessous du
fruit. On pourroit faire des mots plus francises : mais il me paroit
avantageux de vous tenir
toujours le plus près qu'il se pourra des termes admis dans la
Botanique , afin que sans
avoir besoin d'apprendre ni latin ni grec , vous puissiez néanmoins
entendre passablement
le vocabulaire de cette science , pédantesquement tire de ces deux
langues , comme si pour
connoître les plantes , faloit commencer par être un savant grammairien.
Tournefort exprimoit la même distinction en
d'autres termes : dans le cas de la fleur
infere . il disoit que le
pistil devenoit fruit : dans le cas de la
fleur supere , il disoit que
le
calice devenoit fruit. Cette maniere de s'exprimer pouvoir être aussi
claire , mais elle
n'etoit certainement pas aussi juste . Quoi qu'il en soit , voici une
occasion d'exercer ,
quand il en sera tems , vos jeunes élevés à savoir démêler les mêmes
idées, rendues par
des termes tout differens.
Je vous dirai maintenant que les plantes
ombellifères ont 1a fleur supere
, ou posée sur le
fruit. La corolle de cette fleur est à cinq pétales appelles réguliers,
quoique souvent les
deux pétales qui sont tournes en-dehors dans les fleurs qui bordent
l'ombelle, soient plus
grands que les trois autres.
[561] La figure de ces pétales varie selon
les genres, mais le plus communément elle est en
coeur; l'onglet qui porte sur l'ovaire est fort mince; la lame va en
s'élargissant , son bord
est émarginé ( légèrement
échancré), ou bien il se termine en une
pointe qui , se repliant
en-dessus , donne encore au pétale l'air d'être émarginé , quoiqu'on le
vit pointu s'il doit
déplie.
Entre chaque pétale est une étamine dont
l'anthère débordant ordinairement la corolle ,
rend les cinq. étamines plus visibles que les cinq pétales. Je ne sais
pas ici mention du
.calice , parce que les ombellifères n'en ont aucun bien distinct .
Du centre de la fleur partent deux styles
garnis chacun de leur stigmate , & assez apparens
aussi , lesquels après la chute des pétales & des étamines ,
restent pour couronner le fruit.
La figure la plus commune de ce fruit est
un ovale un peu alonge , qui dans sa maturité
s'ouvre par la moitie , & se partage en deux semences nues
attachées au pédicule, lequel
par un art admirable se divise en deux ainsi que le fruit , & tient
les graines séparément
suspendues, jusqu'a leur chute.
Toutes ces proportions varient selon les
genres , mais en voilà l'ordre le plus commun. Il
faut, je l'avoue , avoir l'œil très-attentif pour bien distinguer sans
loupe de si petits objets ;
mais ils sont si dignes; d'attention, qu'on n'a pas regret à sa peine.
Voici donc le caractere propre de la
famille des ombellifères: Corolle supere à cinq
pétales , cinq étamines , deux [562] styles portes sur un fruit nud
disperme , c'es-à-dire,
composé de deux graines
accolées.
Toutes les fois que vous trouverez ces
caracteres réunis dans une fructification , comptez
que la plante est une ombelliferes , quand même elle n'auroit
d'ailleurs
dans son
arrangement rien de l'ordre ci-devant marque. Et quand vous trouveriez
tout cet ordre de
parasols conforme à ma description , comptez qu'il vous trompe, s'il
est démenti par
l'examen de la fleur.
S'il arrivoit , par exemple , qu'en sortant
de lire ma Lettre vous trouvassiez en vous
promenant un Sureau encore en fleurs , je suis presque assure qu'au
premier aspect vous
diriez, voilà une ombelliferes. En y retardant, vous trouveriez grande
ombelle, petite
ombelle , petites fleurs blanches, corolle supere, cinq étamines :
c'est une ombelliferes
assurément ; mais voyons encore : je prends une fleur.
D'abord, au lieu de cinq pétales , je
trouve une corolle à cinq divisions, il est vrai , mais
néanmoins d'une seule piece. Or les fleurs des ombellifères ne sont pas
monopétales. Voilà
bien cinq étamines, mais je ne vois point de styles , &, je vois
plus souvent trois stigmates
que cieux , plus souvent trois , graines que deux. Or les ombellifères
n'ont jamais ni plus ni
moins de deux stigmates , ni plus ni moins de deux graines pour chaque
fleur. Enfin le fruit
du Sureau est une baye molle, & celui des ombellifères est sec
& nud . Le Sureau n'est
donc pas une ombelliferes .
Si vous revenez maintenant sur vos pas en
regardant de plus près à la disposition des
fleurs, vous verrez que cette [563] disposition n'est qu'en apparence
celle des ombellifères.
Les grands rayons, au lieu de partir exactement du même centre prennent
leur naissance
les uns plus haut , les autres plus bas; les petits naissent encore
moins régulièrement : tout
cela n'a point l'ordre invariable des ombellifères. L'arrangement des
fleurs du Sureau est
en Corymbe, ou bouquet plutôt
qu'en ombelle. Voilà comment en nous
trompant
quelquefois, nous finissons par apprendre à mieux voir.
Le Chardon
- roland , au contraire , n'a
gueres le port d'une ombelliferes , & néanmoins
c'en est une , puisqu'il en a tous les caracteres dans sa
fructification. Ou trouver , me
direz-vous , le Chardon -roland ? par toute la campagne. Tous les
grands chemins en sont
tapisses à droite & à gauche: le premier paysan peut vous le
montrer , & vous le
reconnoîtriez presque vous-même à la couleur bleuâtre ou verd-de-mer de
ses feuilles , à
leurs durs piquans & à leur consistance lice & coriace comme du
parchemin. Mais on peut
laisser une plante aussi intraitable ; elle n'a pas assez de beauté
pour dédommager des
blessures qu'on se fait en l'examinant; & fut-elle cent fois plus
jolie, ma petite Cousine avec
ses petits doigts sensibles seroit bientôt rebutée de caresser une
plante de si mauvaise
humeur.
La famille des ombellifères et nombreuse , & si naturelle que ses genres sont très - difficiles à distinguer : ce font des freres que la grande ressemblance fait souvent prendre l'un pour l'autre. Pour aider à s'y reconnoître, on a imagine des distinctions principales qui sont quelquefois utiles , mais sur lesquelles il ne faut pas nom plus trop compter. Le foyer d'ou [564] partent les rayons, tant de la grande que de la petite ombelle ; n'est pas toujours nud; il est quelquefois entoure de folioles, comme d'une manchette. On donne a ces folioles le nom d'involucre ( enveloppe ). Quand la grande ombelle à une manchette, on donne à cette manchette le nom de grand involucres : on appelle petits involucres , ceux qui entourent quelquefois les petites ombelles. Cela donne lieu à trois sections des ombellifères .
1°. Celles qui ont grand involucre & petits involucres.
2°. Celles qui n'ont que les petits involucres seulement.
3°. Celles qui n'ont ni grands ni petits
involucres.
Il sembleroit manquer une quatrieme
division de celles qui ont un grand involucre & point
de petits; mais on ne connoît aucun genre qui soit constamment dans ce
cas.
Vos étonnans progrès , chere Cousine ,
& votre patience m'ont tellement enhardi que,
comptant pour rien votre peine, j'ai ose vous décrire la famille des
ombellifères sans fixer
vos yeux sur aucun modele , ce qui a rendu nécessairement votre
attention beaucoup plus
fatigante. Cependant j'ose douter, lisant comme vous savez faire,
qu'après une ou deux
lectures de ma Lettre, une ombelliferes en fleurs échappe à votre
esprit
en frappant vos
yeux , & dans cette saison vous ne pouvez manquer d'en. trouver
plusieurs dans les jardins
& dans la campagne.
Elles ont la plupart les fleurs blanches.
Telles sont la Carotte , le Cerfeuil , le Persil , la
CiguË , l'Angélique , la Berce , la Berle , la Boucage , le Chervis ou
Girole , la Percepierre ,
&c.
[565] Quelques-unes, comme le Fenouil ,
l'Anet , le Panais, sont à fleurs jaunes ; il y en a
peu à fleurs rougeâtres, & point: d'aucune autre couleur.
Voilà, me direz-vous, une belle notion
générale des ombellifères : mais comment tout ce
vague savoir une garantira-t-il de confondre la CiguË avec le Cerfeuil
& le Persil , que vous
venez de nommer avec elle ? La moindre cuisinière en saura la-dessus
plus que nous avec
toute notre doctrine. Vous. avez raison. Mais cependant si nous
commençons par les
observations de détail, bientôt accables par le nombre , la mémoire
nous abandonnera, &
nous nous perdrons des les premiers pas dans ce regne immense ; au lieu
que si nous
commençons par bien reconnoître les grandes routes , nous nous
égarerons rarement dans
les sentiers , & nous nous retrouverons par-tout sans beaucoup de
peine. Donnons
cependant quelque exception à l'utilité de l'objet , & ne nous
exposons pas , tout en
analysant le regne végétal , à manger par ignorance une omelette à la
CiguË.
La petite CiguË des jardins est une
ombelliferes ainsi que, le Persil & le Cerfeuil. Elle a la
fleur blanche comme l'un. & l'autre ,* [*La fleur du Persil est un
peu jaunâtre. Mais
plusieurs fleurs d'Ombellifères paroissent jaunes à cause de l'ovaire
& des anthères , &
ne laissent pas d'avoir les pétales blancs . ] elle est avec le dernier
dans la section qui a. la
petite enveloppe & qui n'a pas la grande; elle leur ressemble assez
par son feuillage, pour
qu'il ne soit pas aise de vous en marquer par écrit les différences.
Mais voici des
caracteres: suffisans pour ne vous y pas tromper.
[566] Il faut commencer par voir en fleurs
ces diverses plantes; car c'est en cet etat que la
CiguË a son caractere propre. C'est d'avoir sous chaque petite ombelle
un petit involucre
compose de trois petites folioles pointues , assez longues, &
toutes trois touillées en dehors,
au lieu que les folioles des petites ombelles du Cerfeuil l'enveloppent
tout autour , & sont
tournées également de tous les cotes. A l'égard du Persil, à peine
a-t-il quelques courtes
folioles, fines comme des cheveux, & distribuées indifféremment,
tant dans la grande
ombelle que dans les petites , qui toutes sont claires & maigres.
Quand vous vous serez bien assurée de la
CiguË en fleurs, vous vous confirmerez dans
votre jugement en froissant légèrement & flairant son feuillage ;
car son odeur puante &
vireuse ne vous la laissera pas confondre avec le Persil ni avec le
Cerfeuil , qui tous deux
ont des odeurs agréables. Bien sure enfin de ne pas faire de quiproquo,
vous examinerez
ensemble & séparément ces trois plantes dans tous leurs etats &
par toutes leurs parties ,
sur-tout par le feuillage qui les accompagne plus constamment que la
fleur, & par cet
examen compare & répète jusqu'a ce que vous ayez acquis la
certitude du coup-d'oeil ,
vous parviendrez à distinguer & connoître imperturbablement la
CiguË. L'étude nous
mene ainsi jusqu'a la porte de la pratique , après quoi celle-ci fait
la facilite du savoir
Prenez haleine, chere Cousine , car voilà
une Lettre excédante ; je n'ose même vous
promettre plus de discrétion dans celle qui doit la suivre ; mais après
cela nous n'aurons
devant nous qu'un chemin borde de fleurs. Vous en méritez une [567]
couronne pour la
douceur & la constance avec laquelle vous daignez me suivre à
travers ces broussailles ,
sans vous rebuter de leurs épines.
LETTRE VI .
Du 2 Mai
1773.
Quoiqu'il vous reste , chere Cousine , bien
des choses, à désirer dans les notions de nos
cinq premieres familles, & que je n'aye pas toujours su mettre ries
descriptions à la portée
de notre petite Botanophile ,
( amatrice de la Botanique ) , je crois
néanmoins vous en avoir
donne une idée suffisante, pour pouvoir, après quelques mois
d'herborisation, vous
familiariser avec l'idée générale du port de chaque famille : en sorte
qu'a l'aspect d'une
plante , vous puissiez conjecture à-peu-près si est appartient à
quelqu'une des cinq
familles & à laquelle; sauf à vérifier ensuite par l'analyse de la
fructification si vous vous êtes trompée ou non dans votre conjecture.
Les ombellifères, par exemple, vous ont jette
dans quelque embarras, mais dont vous pouvez sortir quand il vous
plaira , au moyen des
indications que j'ai jointes aux descriptions : car enfin les Carottes
; les Panais , sont choses
si. communes, que rien n'est plus aile dans le milieu de l'été que de
se faire montrer l'une
ou l'autre en fleurs dans potage . Or au simple aspect de l'ombelle
& de la plante qui: la
porte, on doit prendre une idée si nette des ombellifères, [568] qu'a
la rencontre d'une
plante de cette famille on s'y trompera rarement au premier
coup-d'oeil. Voilà tout ce que
j'ai prétendu jusqu'ici ; car il ne sera pas question si-tôt des genres
& des espèces; &
encore une fois, ce n'est pas une nomenclature de perroquet qu'il
s'agit d'acquérir, mais
une science réelle , & l'une des sciences les plus aimables qu'il
soit possible de cultiver. Je
passe donc à notre sixieme famille avant de prendre une route plus
méthodique. Elle
pourra vous embarrasser d'abord autant & plus que les ombellifères.
Mais mon but n'est ,
quant-à-présent, que de vous en donner une notion générale , d'autant
plus que nous
avons bien du tems encore avant celui de la pleine floraison , &
que ce tems bien employé
pourra vous applanir des difficultés contre lesquelles il ne faut pas
lutter encore .
Prenez une de ces petites fleurs qui, dans
cette saison, tapissent les pâturages & qu'on
appelle ici pâquerettes, petites Marguerites , ou Marguerites tout
court. Regardez-la bien;
car à son aspect, je suis sur de vous surprendre en vous disant que
cette fleur si petite & si
mignone est réellement composée du deux ou trois cents autres fleurs
toutes parfaites;
c'est-à-dire, ayant chacune sa corolle , son germe , son pistil , ses
étamines, sa graine, en
un mot aussi parfaite en son espece qu'une fleur de Jacinthe ou de Lis.
Chacune de ces
folioles blanches en-dessus, rose en-dessous, qui forment comme une
couronne autour de la
Marguerite, & qui ne vous paroissent tout au plus qu'autant de
petits pétales, sont
réellement autant de véritables fleurs ; & chacun de ces petits
brins jaunes que vous voyez
dans le centre & que d'abord vous n'avez [569] peut-être pris que
pour des étamines , sont
encore autant de véritables fleurs. Si vous aviez déjà les doigts
exerces aux dissections
botaniques, que vous vous armassiez d'une bonne loupe & de beaucoup
de patience , je
pourrois vous convaincre de cette vérité par vos propres yeux; mais
pour le présent il faut
commencer , s'il vous plaît , par m'en croire sur ma parole , de peur
de fatiguer votre
attention sur des atomes. Cependant , pour vous mettre au moins sur la
voie , arrachez une
des folioles blanches de la couronne; vous croirez d'abord cette
foliole plate d'un bout à
l'autre; mais regardez-la bien par le bout qui etoit attache à la
fleur, vous verrez que ce
bout n'est pas plat , mais rond & creux en forme de tube , &
que de ce tube sort un petit
filet à deux cornes ; ce filet est le style fourchu de cette fleur, qui
comme vous voyez n'est
plate que par le haut.
Regardez maintenant les brins jaunes qui
sont au milieu de la fleur & que je vous ai dit être autant de
fleurs eux-mêmes; si la fleur est assez avancée vous en verrez
plusieurs tout
autour , lesquels sont ouverts dans le milieu & même découpes en
plusieurs parties. Ce
sont des corolles monopétales qui s'épanouisent, & dans lesquelles
la loupe vous seroit
aisément distinguer le pistil & même les anthères dont il est
entoure. Ordinairement les
fleurons jaunes qu'on voit au centre sont encore arrondis & non
perces. Ce sont des fleurs
comme les autres , mais qui ne sont pas encore épanouies; car elles ne
s'épanouissent que
successivement en avançant des bords vers le centre. En voilà assez
pour vous montrer à
l'œil la possibilité que tous ces brins tant blancs que [570] jaunes
soient réellement autant
de fleurs parfaites, & c'est un fait très-constant. Vous voyez
néanmoins que toutes ces
petites fleurs sont pressées & renfermées dans un calice qui leur
est commun, & qui est
celui de la Marguerite. En considérant toute la Marguerite comme une
seule fleur, ce sera
donc lui donner un nom très-convenable, que de l'appeller une fleurir
composée. Or il y a
un grand nombre d'especes & de genres de fleurs formées comme la
Marguerite d'un
assemblage d'autres fleurs plus petites , contenues dans un calice
commun. Voilà ce qui
constitue la sixieme famille dont j'avois à vous parler, savoir celle
des fleurs composées.
Commençons par ôter ici l'équivoque du mot
de fleur, en restreignant ce nom dans la
présente famille à la fleur composée, & donnant celui de fleurons
aux petites fleurs qui la
composent ; mais n'oublions pas que dans la précision du mot ces
fleurons eux-mêmes
sont autant de véritables fleurs.
Vous avez vu dans la Marguerite deux sortes
de fleurons, s'avoir, ceux de couleur jaune qui
remplissent le milieu de la fleur, & les petites languettes
blanches qui les entourent. Les
premiers sont dans leur petitesse assez semblables de figure aux fleurs
du Muguet ou de la
Jacinthe , & les seconds ont quelque rapport aux fleurs du
Chevre-feuille. Nous laisserons
aux premiers le nom de fleurons
& pour distinguer les autres nous
les appellerons
demi-fleurons : car en effet
ils ont assez l'air de fleurs monopétales
qu'on auroit rognées
par un cote en n'y laissant qu'une languette qui feroit à peine la
moitie de la corolle.
Ces deux sortes de se combinent dans les
fleurs [571] composées de maniere à diviser toute
la famille en trois sections bien distinctes .
La premiere section est formée de celles
qui ne sont composées que de languettes ou
demi-fleurons tant au milieu qu' à la circonférence; on les. appelle
fleurs
demi-fleuronnées, & la fleur entiere dans cette section est
toujours d'une seule couleur , le
plus souvent jaune. Telle est la fleur appelée Dent-de-lion ou
Pissenlit ; telles sont les fleurs
de Laitues, de Chicorée ( celle-ci est bleue ) , de Scorsonere , de
Salsifis, &c.
La seconde section comprend les fleurs
fleuronnées , c'es-à-dire , qui ne sont composées
que de fleurons , tous pour , l'ordinaire aussi d'une seule couleur.
Telles sont les fleurs
d'Immortelles, de Bardane , d'Absynthe , d'Armoise , de Chardon,
d'Artichaut , qui est un
Chardon lui-même dont on mange le calice & le réceptacle encore cri
bouton , avant que
la fleur soit éclose & même formée. Cette bourre qu'on ôte du
milieu de l'Artichaut n'est
autre chose que l'assemblage des fleurons qui commencent à se former
& qui sont sépares
les uns des autres par de longs poils implantes sur le réceptacle.
La troisieme section est celle des fleurs
qui rassemblent les deux sortes de fleurons. Cela se
fait toujours de maniere que les fleurons entiers occupent le centre de
la fleur, & les
demi-fleurons forment le contour ou la circonférence, comme vous avez
vu dans la
Pâquerette. Les fleurs de cette section s'appellent radiées, les
Botanistes ayant donne le
nom de rayon au contour d'une fleur composée , quand il est forme de
languettes ou
demi-fleurons. A l'égard de l'aire ou du centre de la fleur occupe par
les fleurons , on
l'appelle le disque , &
on [572] donne aussi quelquefois ce même
nom de disque à la
surface du réceptacle ou sont plantes tous les fleurons &
demi-fleurons. Dans les fleurs
radiées, le disque est souvent d'une couleur & le rayon d'une
autre; cependant il y a aussi
des genres & des especes ou tous les deux sont de la même couleur.
Tachons à présent de bien détermine dans
votre esprit l'idée d'une fleur
composée. Le
Treffle ordinaire fleurit en cette saison; sa fleur est pourpre : s'il
vous en tomboit une sous
la main, vous pourriez en voyant tant de petites fleurs rassemblées
être tentée de prendre
le tout pour une fleur compose. Vous vous tromperiez; en quoi? en ce
que, pour constituer
une fleur composée , il ne suffit pas d'une agrégation de plusieurs
petites fleurs, mais qu'il
faut de plus qu'une ou deux des parties de la fructification leur
soient communes, de
maniere que toutes aient part à la même , & qu'aucun n'ait la
sienne séparément. Ces
deux parties communes sont le calice & réceptacle . Il est vrai que
la fleur de Treffle ou
plutôt le groupe de fleurs qui n'en semblent qu'une paroit d'abord
portée sur une espece
de calice; mais écartez un peu ce prétendu calice, & vous verrez
qu'il ne tient point à la
fleur , mais qu'il est attache au-dessous d'elle au pédicule qui 1a
porte. Ainsi ce calice
apparent n'en est point un ; il appartient au feuillage , & non pas
à la fleur; & cette
prétendue fleur n'est en effet qu'un assemblage de fleurs légumineuses
fort petites , dont
chacune à son calice particulier , & qui n'ont absolument rien de
commun entre elles que
leur attache au même pédicule. L'usage est pourtant de prendre tout
cela pour une seule
fleur; mais c'est une fausse idée, ou si l'on veut absolument regarder
[573] comme une
fleur, un bouquet de cette espece, il ne faut pas du moins l'appeller
une fleur composée ,
mais une fleur agrégée ou une tête ( flos
aggregatus , flos capitatus,
capitulum. Et ces
dénominations sont en effet quelquefois emploies en ce sens par les
Botanistes.
Voilà , chere Cousine , la notion la plus
simple & la plus naturelle que je puisse vous
donner de la famille, ou plutôt de la nombreuse classe des composées,
& des trois sections
ou familles dans lesquelles elles se subdivisent. Il faut maintenant
vous parler de la
structure des fructifications particulieres à cette claire, & cela
nous mènera peut-être à
en déterminer le caractere avec plus de précision.
La partie la plus essentielle d'une fleur
composée est le réceptacle sur lequel sont plantes ,
d'abord les fleurons & demi-fleurons , & ensuite les graines
qui leur succèdent. Ce
réceptacle qui forme un disque d'une certaine étendue fait le centre du
calice , comme
vous pouvez voir dans le Pissenlit que nous prendrons ici pour exemple.
Le calice dans
toute cette famille est ordinairement découpe jusqu' à la base en
plusieurs pieces, afin
qu'il puisse se fermer, se rouvrir & se renverser , comme il arrive
dans le progrès de la
fructification , sans y causer de déchirure. Le calice du Pissenlit est
forme de deux rangs de
folioles infères l'un dans l'autre , & les folioles du rang
extérieur qui soutient l'autre se
recourbent & replient en-bas vers le pédicule , tandis que les
folioles du rang intérieur
restent droites pour entourer & contenir les demi-fleurons qui
composent la fleur.
Une forme encore des plus communes aux
calices de cette [574] classe est d'être imbriques,
c'es-à-dire , formes de plusieurs rangs de folioles en recouvrement,
les unes sur les joints
des autres , comme les tuiles d'un toit. L'Artichaut , le Bluet , la
Jacée, la Scorsonere vous
offrent des exemples de calices imbriques.
Les fleurons & demi-fleurons enfermes
dans le calice sont plantes sort dru sur son disque
ou réceptacle en quinconce ou comme les cases d'un Damier. Quelquefois
ils
s'entre-touchent à nud sans rien d'intermédiaire , quelquefois ils sont
sépares par des
cloisons de poils ou de petites écailles qui retient attachées au
réceptacle quand les gaines
sont tombées. Vous voilà sur la voie d'observer les différences de
calices & de réceptacles
; parlons à présent de la structure des fleurons & demi-fleurons en
commençant par les
premiers.
Un fleuron est une fleur monopétale ,
régulière pour l'ordinaire , dont la corolle se fend
dans le haut en quatre ou cinq parties. Dans cette corolle sont
attaches à son tube les filets
des étamines au nombre de cinq: ces cinq filets se réunissent par le
haut en un petit tube
rond qui entoure le pistil, & ce tube n'est autre chose que les
cinq anthères ou étamines
réunies circulairement en un seul corps . Cette réunion des étamines
forme aux Botanistes
le caractere essentiel des fleurs composées, & n'appartient qu' à
leurs fleurons
exclusivement à toutes sortes de fleurs. Ainsi vous aurez beau trouver
plusieurs fleurs
portées sur un même disque, comme dans les Scabieuses & le
Chardon-à-foulon ; si les
anthères ne se réunissent pas en un tube autour du pistil, & si la
corolle ne porte pas sur
une seule gaine nue, ces fleures ne sont pas [575] des fleurons &
ne forment pas une fleur,
composée. Au contraire quand vous trouveriez dans une fleur unique les
anthères ainsi
réunies en un seul corps, & la corolle supere posée sur une seule
graine, cette fleur,
quoique seule, seroit un vrai fleuron , & appartiendroit à la
famille des composées, dont il
vaut mieux tirer ainsi le caractere d'une structure précise , que d'une
apparence
trompeuse.
Le pistil porte un style plus long
d'ordinaire que le fleuron au-dessus duquel on le voit
s'élever à travers le tube forme par les anthères. Il se termine le
plus souvent dans le haut
par un stigmate fourchu dont on voit aisément les deux petites cornes.
Par son pied le pistil
ne porte pas immédiatement sur le réceptacle non plus que le fleuron ,
mais l'un & l'autre
y tiennent par le germe qui leur sert de base, lequel croit &
s'alonge à mesure que le
fleuron se dessèche , & devient enfin une graine longuette qui
reste attachée au réceptacle,
jusqu'a ce qu'elle soit mure. Alors elle tombe si elle est nue , ou
bien le vent l'emporte au
loin si elle est couronnée d'une aigrette de plumes, & le
réceptacle reste à découvert tout
nud dans des genres, ou garni d'écailles ou de poils dans d'autres.
La structure des demi-fleurons est
semblable à celle des fleurons ; les étamines , le pistil ,
& la graine y sont arranges à-peu-près de même : seulement dans les
fleurs radiées il y a
plusieurs genres ou les demi-fleurons du contour sont sujets à avorter
, soit parce qu'ils
manquent d'étamines , soit parce que celles qu'ils ont sont stériles,
& n'ont pas la force de
féconder le germe; alors la fleur ne graine que par les fleurons du
milieu.
[576] Dans toue la classe des composées, la
graine est toujours sessile ,
c'es-à-dire, qu'elle
porte immédiatement sur le réceptacle sans aucun pédicule
intermédiaire. Mais il y a des
graines dont le sommet est couronne par une aigrette quelquefois
sessile , & quelquefois
attachée à la graine par un pédicule . Vous comprenez que l'usage de
cette aigrette est
d'éparpiller au loin les semences en donnant plus de prise à l'air pour
les emporter &
semer à distance.
A ces descriptions informes & tronquées
, je dois ajouter que les calices ont pour
l'ordinaire la propriété de s'ouvrir quand la fleur s'épanouit , de se
refermer quand les
fleurons se sèment tombent afin de contenir la jeune graine , &
l'empêcher du se
répandre avant sa maturité , enfin de se rouvrir & de se renverser
tout- à-fait pour offrir
dans leur centre une aire plus large aux graines qui grossissent en
mûrissant . Vous avez
du souvent voir le Pissenlit dans cet etat, quand les enfans le
cueillent pour souffler dans
ses aigrettes qui forment un globe autour du calice renverse.
Pour bien connoître cette classe , il faut
en suivre les fleurs des avant leur épanouissement
jusqu' à la pleine maturité du fruit, & c'est dans cette succession
qu'on voit des
métamorphoses & un enchaînement de merveilles qui tiennent tout
esprit sain qui les
observe , dans une continuelle admiration, Une fleur commode pour ces
observations est
celle des Soleils qu'on rencontre fréquemment dans les vignes &
dans les jardins. Le Soleil
, comme vous voyez , est une radiée. La reine-Marguerite, qui dans
l'automne fait
l'ornement des parterres [577] terres en est une aussi . Les Chardons
*[* Il faut prendre
garde de n'y pas mêler le Chardons-à-foulon ou des bonnetiers qui n'est
pas un vrai
Chardon .] sont des fleuronnées ; j'ai déjà dit que la Scorsonere &
le Pissenlit sont des
demi-fleuronnées. Toutes ces fleurs sont assez grosses pour pouvoir
être disséquées & étudiées à l'œil nud sans le fatiguer beaucoup.
Je ne vous en dirai pas davantage
aujourd'hui sur la famille ou classe des composées. Je
tremble déjà d'avoir trop abuse de votre patience par des détails que
j'aurois rendus plus
clairs si j'avois su les rendre plus courts ; mais il m'est impossible
de sauver la difficulté
qui naît de la petitesse des objets. Bonjour , chere Cousine.
LETTRE VII .
Sur Les
Arbres Fruitiers .
J'attendons de nouvelles , chere Cousine ,
sans impatience , parce que M..T. que j'avois vu
depuis la réception de votre précédente Lettre m'avoit dit avoir laisse
votre maman &
toute votre famille en bonne santé . Je me réjouis d'en avoir la
confirmation par
vous-même , ainsi que des bonnes & fraîches nouvelles que vous me
donnez de ma tante
Gonceru. Son souvenir cet sa bénédiction ont épanoui de joie un coeur à
qui depuis
long-tems on ne suit plus gueres éprouver [578] de ces sortes de
mouvemens. C'est par elle
que je tiens encore à quelque chose de bien précieux sur la terre,
& tant que je la
conserverai , je continuerai ,quoiqu'on fasse , à aimer la vie. Voici
le tems de profiter de
vos bontés ordinaires pour elle & pour moi ; il me semble que ma
petite offrande prend un
prix réel en passant par vos mains . Si votre cher epoux vient bientôt
à Paris, comme vous
me le faites espérer, je le prierai de vouloir bien se charger de mon
tribut annuel ; mais s'il
tarde un peu , je vous prie de me marquer à qui je dois le remettre,
afin qu'il n'y ait point
de retard & que vous n'en fassiez pas l'avance comme l'année
derniere , ce que je fais que
vous faites avec plaisir, mais à quoi je ne dois pas consentir sans
nécessité.
Voici, chere Cousine, les noms plantes que
vous m'avez envoyées en dernier lieu. J'ai
ajoute un point d'interrogation à ceux dont je suis en doute, parce que
vous n'avez pas eu
soin d'y mettre des feuilles avec la fleur, & que le feuillage est
souvent nécessaire pour
déterminer l'espece à un aussi mince Botaniste que moi. En arrivant à
Fourriere, vous
trouverez la plupart des arbres fruitiers en fleurs , & je nie
souviens que vous aviez désire
quelques directions sur cet article. Je ne puis en ce moment vous
tracer là-dessus que
quelques mots très à la hâte, étant très-presse , & afin que vous
ne perdiez pas encore
une saison pour cet examen.
Il ne faut pas , chere amie, donner à la
Botanique une importance qu'elle n'a pas; c'est une étude de pure
curiosité & qui n'a d'autre utilité réelle que celle peur tirer un
être
pensant & sensible de l'observation de la nature , & des [579]
merveilles de l'Univers.
L'homme a dénature beaucoup de choses pour les mieux convertir à son
usage ; en cela il
n'est point à blâmer; mais il n'en est pas moins vrai qu'il les a
souvent défigurées, & que,
quand dans les œuvres de ses mains, il croit étudier vraiment la
nature , il se trompe. Cette
erreur a lieu sur-tout dans la société civile , elle a lieu de même
dans les jardins. Ces fleurs
doubles qu'on admire dans les parterres, sont des monstres dépourvus de
la faculté de
produire leur semblable dont la nature a doue tous tes êtres organises
. Les arbres fruitiers
sont à-peu-près dans le même cas par la greffe ; vous aurez beau
planter des pépins de
Poires & de Pommes des meilleures especes, il n'en naîtra jamais
que des sauvageons. Ainsi
pour connoître la Poire & 1a Pomme de nature, il faut les chercher
non dans les potagers,
mais dans les forets. La chair n'en est pas si grosse & si
succulente, mais les semences en
mûrissent mieux , en multiplient davantage, & les arbres en sont
infiniment plus grands &
plus vigoureux. Mais j'entame ici un article qui me meneroit trop loin
: revenons à nos
potagers.
Nos arbres fruitiers , quoique greffés ,
gardent dans leur fructification tous les caracteres
botaniques qui les distinguent , & c'est par l'étude attentive de
ces caracteres, aussi-bien
que par les transformations de la greffe , qu'on s'assure qu'il n'y a ,
par exemple, qu'une
seule espece de Poire sous mille noms divers , par lesquels la forme
& la saveur de leurs
fruits les a fait distinguer en autant de prétendues especes qui ne
sont au fond que des
variétés. Bien plus , la Poire & la Pomme ne sont que deux especes
du même genre, & leur
unique différence [580] bien caractéristique , est que le pédicule de
la Pomme entre dans
un enfoncement du fruit, & celui de la Poire tient à un
prolongement du fruit un peu
alonge. De même toutes les sortes de Cerises, Guignes, Griottes,
Bigarreaux, ne sont que
des variétés d'une même espece ; toutes les Prunes ne sont qu'une
espece de Prunes; le
genre de la Prune contient trois especes principales, savoir la Prune
proprement dite , la
Cerise, & l'Abricot qui n'est aussi qu'une espece de Prune Ainsi
quand le savant Linnaeus
divisant le genre dans ses especes à dénomme la Prune Prune , la Prune
Cerise , & la
Prune Abricot, les ignorans se sont moques de lui ; mais les
observateurs ont admire la
justesse de ses réductions, &c. Il faut courir , je me hâte.
Les arbres fruitiers entrent presque tous
dans une famille nombreuse, dont le caractere est
facile à saisir, en ce que les étamines , en grand nombre , au lieu
d'être attachées au
réceptacle sont attachées au calice , par les intervalles que laissent
les pétales entre eux;
toutes leurs fleurs sont polypétales & à cinq communément. Voici
les principaux
caracteres génériques .
Le genre de la Poire , qui comprend aussi
la Pomme & le Coin. Calice monophylle à cinq
pointes. Corolle à cinq pétales attaches au calice , une vingtaine
d'étamines toutes
attachées au calice. Germe ou ovaire infère ; c'es-à-dire au-dessous
de la corolle, cinq
styles. Fruits charnus à cinq logettes , contenant des graines, &c.
Le genre de la Prune , qui comprend
l'Abricot, la Cerise , & le Laurier- cerise . Calice ,
corolle & anthères à -peu-près [581] comme la Poire. Mais le germe
est supere,
c'es-à-dire, dans la corolle , & il n'y a qu'un style. Fruit plus
aqueux que charnu contenant
un noyau, &c.
Le genre de l'Amande, qui comprend aussi la
Peche. Presque comme la Prune, si ce n'est
que le germe est velu, & que le fruit, mou dans la Peche , sec dans
l'Amande , contient un
noyau dur, raboteux, parsemé de cavités, &c
Tout ceci n'est que bien grossièrement
ébauche , mais c'en est assez pour vous amuser
cette année. Bonjour , chere Cousine .
LETTRE VIII.
Du 11 Avril
1773.
SUR LES HERBIERS .
Grace au ciel, chere Cousine, vous voilà
rétablie . Mais ce n'est pas sans que votre silence
& celui de M. G. que j'avois instamment prie de m'écrire un mot à
son arrivée, ne m'ait
cause bien des alarmes. Dans des inquiétudes de cette espece rien n'est
plus cruel que le
silence , parce qu'il fait tout porter au pis . Mais tout cela est déjà
oublie & je ne sers plus
que le plaisir de votre rétablissement . Le retour de la belle saison ,
la vie moins sédentaire
de Fourriere , &: le plaisir de remplir avec succès la plus douce,
ainsi que la plus
respectable des fonctions , acheveront bientôt de l'affermir, &
vous en sentirez moins
tristement l'absence passagere de votre mari, au milieu [582] des chers
gages de son
attachement & des continuels qu'ils vous demandent .
La terre commence à verdir, les arbres à
bourgeonner , les fleurs à s'épanouir ; il y en a
de je de passées ; un moment de retard pour la Botanique , nous
reculeront d'une année
entiere: ainsi j'y passe sans autre préambule.
Je crains que nous ne l'ayons traitée
jusqu'ici d'une maniere trop abstraite , en
n'appliquant point nos idées sur des objets déterminés: c'est le défaut
dans lequel je suis
tombe , principalement à l'égard des ombellifères. Si j'avois commence
par vous en mettre
une sous les yeux , je vous aurois épargné une application
très-fatigante sur un objet
imaginaire, & à moi des descriptions difficiles , auxquelles un
simple coup-d'oeil auroit
supplée . Malheureusement , à la distance ou la loi de la nécessité me
tient de vous , je ne
suis pas à portée de vous montrer du doigt les objets ; mais si chacun
de notre cote nous en
pouvons avoir sous les yeux de semblables, nous nous entendrons
très-bien l'un l'autre en
parlant de ce que nous voyons. Toute la difficulté est qu'il faut que
l'indication vienne de
vous ; car vous envoyer d'ici des plantes seches, seroit ne rien faire.
Pour rien reconnoître
une plante, il faut commencer par la voir sur pied. Les Herbiers
servent de mémoratifs
pour celles qu'on a déjà connues ; mais ils sont mal connoître celles
qu'on n'a pas vues
auparavant. C'est donc à vous de m'envoyer des plantes que vous voudrez
connoître & que
vous aurez cueilles sur pied ; & c'est à moi de vous les nommer, de
les classer , de les
décrire; jusqu'a ce que par des idées comparatives , devenues
familières à vos [583] yeux
& à votre esprit , vous parveniez à classer, ranger & nommer
vous-même celles que vous
verrez pour la premiere fois ; science qui seule distingue le vrai
Botaniste de Herboriste ou
Nomenclateur. Il s'agit donc ici d'apprendre à préparer , dessécher
& conserver les
plantes ou échantillons de plantes , de maniere à les rendre faciles à
reconnoître & à
déterminer. C'est, en un mot , un Herbier que je vous propose de
commencer. Voici une
grande occupation qui de loin se prépare pour notre petite amatrice :
car quant-à-présent
& pour quelque tems encore , il faudra que l'adresse de vos doigts
supplée à la foiblesse
des siens.
Il y a d'abord une provision à faire ;
savoir , cinq ou six mains de papier gris , &
à-peu-près autant de papier blanc, de même grandeur , assez fort &
bien colle , sans quoi
les plantes se pourriroient dans le papier gris , ou du moins les
fleurs y perdroient leur
couleur , ce qui est une des parties qui les rendent reconnoissables ,
& par lesquelles un
Herbier est agréable à voir. Il seroit encore à désirer que vous
eussiez une presse de la
grandeur de votre papier , ou du moins deux bouts de planches bien
unies , de maniere
qu'en plaçant vos feuilles entre deux, vous les y puissiez tenir
pressées par les pierres ou
autres corps pesans dont vous chargerez la planche supérieure. Ces
préparatifs faits , voici
ce qu'il faut observer pour préparer vos plantes de maniere à les
conserver & les
reconnoître .
Le moment a choisir pour cela est celui ou
la plante est en pleine fleur , & ou même
quelques fleurs commencent à tomber pour faire place au fruit qui
commence à paroître .
[584] C'est dans ce point ou toutes les parties de la fructification
sont sensibles , qu'il faut
tacher de prendre la plante pour la dessécher dans cet etat.
Les petites plantes se prennent toutes
entières avec leurs racines qu'on a soin de bien
nettoyer avec .une brosse , afin qu'il n'y reste point de terre. Si la
terre est mouillée on la
laisser sécher pour la brosser, ou bien on lave la racine ; mais il
faut avoir alors la plus
grande attention de la bien essuyer, & dessécher avant de la mettre
entre les papiers , sans
quoi elle s'y pourriroit infailliblement & communiqueroit sa
pourriture aux autres plantes
voisines. Il ne faut cependant s'obstiner à conserves les racines
qu'autant qu'elles ont
quelques singularités remarquables ; car dans le plus nombre, les
racines ramifiées &
fibreuses ont des formes si semblables que ce n'est pas la peine de les
conserves. La nature
qui a tant fait pour l'élégance & l'ornement dans la figure &
la codeur des plantes en ce
qui frappe les yeux , à destine les racines uniquement aux fonctions
utiles, puisqu'étant
cachées dans la terre , leur donner une structure agréable , eut été
cacher la lumière sous
le boisseau.
Les arbres & toutes les grandes plantes
ne se prennent que par échantillon. Mais il faut
que cet échantillon soit si bien choisi , qu'il contienne toutes les
parties constitutives du
genre & de l'espece, afin qu'il puisse suffire pour reconnoître
& déterminer la plante qui
sa fourni. Il ne suffit pas que toutes les parties de la fructification
y soient sensibles, ce qui
ne serviroit, qu'a distinguer le genre , i1 faut qu'on y voye bien le
caractere de la foliation
& de la ramification ; c'es-à-dire , [585] la naissance & la
forme des feuilles & des
branches, & même autant qu'il se peut, quelque portion de la tige;
car, comme vous verrez
dans la suite, tout cela sert à distinguer les especes différentes des
mêmes genres qui sont
parfaitement semblables par la fleur & le fruit. Si les branches
sont trop épaisses , on les
amincit avec un couteau ou canif , en diminuant adroitement par-dessous
de leur épaisseur
autant que cela se peut sans couper & mutiler les feuilles. II y a
des Botanistes qui ont la
patience de fendre l'écorce de la banche & d'en tirer adroitement
le bois, de façon que
l'écorce rejointe paroit vous montrer encore la branche entiere ,
quoique le bois n'y sois
plus. Au moyen de quoi l'on n'a point entre les papiers des épaisseurs
& bosses trop
considérables , qui gâtent , défigurent l'Herbier , & sont prendre
une mauvaise forme aux
plantes. .Dans les plantes ou les. fleurs & les feuilles ne
viennent pas en même tems, ou
naissent trop loin les unes des autres, on prend une petite branche à
fleurs & une petite
branche à feuilles , & les plaçant .ensemble dans le même papier ,
on offre ainsi à l'œil
les diverses parties de la même plante , suffisantes pour la faire
reconnoître. Quant aux
plantes ou l'on ne trouve que des feuilles , & dont la fleur n'est
pas encore venue ou est
déjà passée , il les faut laisser , & attendre , pour les
reconnoître , qu'elles montrent leur
visage, Une plante n'est pas plus surement reconnoissable à son
feuillage , qu'un homme à
son habit.
Tel est le choix qu'il faut mettre dans ce
qu'on cueille: il en faut mettre aussi dans le
moment qu'on prend pour cela. Les plantes cueillies le matin à la rosée
, ou le soir à
l'humidité , [586] ou le jour durant la pluie , ne se conservent point
. Il faut absolument
choisir un tems sec , & même dans ce tems-là , le moment le plus
sec & le plus chaud de la
journée , qui est en été entre onze heures du matin & cinq au six
heures du soir . Encore
alors , si l'on y trouve la moindre humidité , faut-il les laisser ;
car infailliblement elles ne
se conserveront pas.
Quand vous avez cueilli vos échantillons ,
vous les apportez au logis toujours bien au sec
pour les placer & arranger dans vos papiers. Pour cela vous faites
votre premier lit de deux
feuilles au moins de papier gris , sur lesquelles vous placez une
feuille de papier blanc , &
sur cette feuille, vous arrangez votre plante, prenant grand soin que
toutes ses parties,
sur-tout les feuilles & les fleurs soient bien ouvertes , &
bien étendues dans leur situation
naturelle. La plante un peu flétrie, mais sans l'être trop , se prête
mieux pour l'ordinaire à l'arrangement qu'on lui donne sur le papier
avec le police & les doigts. Mais il y en a de
rebelles qui se grippent d'un cote , pendant qu'on les arrange de
l'autre. Pour prévenir cet
inconvénient , j'ai des plombs , de gros sous , des liards, avec
lesquels j'assujettis les parties
que je viens d'arranger, tandis que j'arrange les autres ce façon que
quand j'ai fini ma
plante se trouve presque toute couverte de ces pieces, qui la tiennent
en etat. Après cela on
pose une seconde feuille blanche sur la premiere , & on la presse
avec la main afin de tenir
la plante assujettie dans la situation qu'on lui a donnée, avançant
ainsi la main gauche qui
presse à mesure qu'on retire avec la droite les plombs & les gros
[587] sous qui sont entre
les papiers; on met ensuite deux autres feuilles de papier gris sur la
seconde feuille blanche,
sans cesser un seul moment de tenir la plante assujettie de peur
qu'elle ne perde la situation
qu'on lui a donnée; sur ce papier gris on met une autre feuille blanche
, sur cette feuille
une plante qu'on arrange & recouvre comme ci-devant; jusqu'a ce
qu'on ait place toute la
moisson qu'on a apportée, & qui ne doit pas être nombreuse pour
chaque fois; tant pour éviter la longueur du travail, que de peur que
durant la dessiccation des plantes, le papier
ne contracte quelque humidité par leur grand nombre ; ce qui gâteroit
infailliblement vos
plantes, si vous ne vous hâtiez de les changer de papier avec les mêmes
attentions; & c'est
même ce qu'il faut faire de tems en tems, jusqu'a ce qu'elles aient
bien pris leur pli, &
qu'elles soient toutes assez seches.
Votre pile de plantes & de papiers
ainsi arrangée , doit être mise en presse , sans quoi les
plantes se gripperoient; il y en a qui veulent être plus presses ,
d'autres moins;
l'expérience vous apprendra cela, ainsi qu'a les changer de papier à
propos, & aussi
souvent qu'il faut, sans vous donner un travail inutile. Enfin quand
vos plantes seront bien
seches, vous les mettrez bien proprement chacune dans une feuille de
papier, les unes sur
les autres, sans avoir besoin de papiers intermédiaires, & vous
aurez ainsi un Herbier
commence, qui s'augmentera sans cesse avec vos connoissances, &
contiendra enfin
l'histoire de toute la végétation du pays : au reste , il faut toujours
tenir un Herbier bien
serre , & un peu en presse ; sans quoi les plantes, quelque seches
qu'elles fussent , [588]
attireroient. l'humidité de l'air, & se gripperoient encore .
Voici maintenant l'usage de tout ce travail
pour parvenir à la connoissance particuliere des
plantes, & à nous bien entendre lorsque nous en parlons.
Il faut cueillir deux échantillons de
chaque plante ; l'un plus grand pour le garder, l'autre
plus petit pour me l'envoyer. Vous les numéroterez avec soin , de façon
que le grand le
petit échantillons de chaque espece aient toujours le même numéro.
Quand vous aurez
une douzaine ou deux d'especes ainsi desséchées , vous me les enverrez
dans un petit
cahier par quelque occasion. Je vous enverrai le nom & la
description des. mêmes plantes ;
par le moyen des numéros , vous les reconnoitrez dans votre Herbier,
& de-la sur la terre ,
ou je suppose que vous aurez commence de les bien examiner. Voilà un
moyen sur de faire
des progrès aussi surs & aussi rapides qu'il est possible loin de
votre guide .
N. B. J'ai oublie de vous dire que le mêmes
papiers peuvent servir plusieurs fois, pourvu
qu'on ait soin de les bien aérer & dessécher auparavant, Je dois
ajouter aussi que
l'Herbier doit être tenu dans le lieu le plus sec de la maison , &
plutôt au premier qu'au
rez-de-chaussée.
FIN .