[J.M. GALLANAR= éditeur]
JEAN JACQUES ROUSSEAU
DU CONTRAT SOCIAL, OU PRINCIPES DU DROIT
POLITIQUE. PAR J.J.
ROUSSEAU, CITOYEN DE GENEVE.
[1758-août 1761, Bibliothéque publique et
universitaire de Geneve ( première version) ; "Le manuscrit contenant
la version définitive du Contrat social qui a été imprimée a disparu." le Pléiade édition t. III, p.1866.
Publication, Amsterdam, février-mars 1762, Marc Michel Rey, etc.; le
Pléiade édition t. III,
pp. 347-470,
1866-1874. == Du Peyrou/Moultou 1780-1789 quarto édition; t. I, pp.
187-360 (1782).]
DU CONTRAT SOCIAL, OU PRINCIPES DU DROIT
POLITIQUE. PAR J.J.
ROUSSEAU, CITOYEN DE GENEVE.
[1762]
faederis aequas
Dicamus leges
AEneid. xi.
[188] AVERTISSEMENT.
Ce petit Traité est extrait d'un Ouvrage
plus étendu, entrepris autrefois sans avoir consulté
mes forces, & abandonné depuis long-tems. Des divers morceaux qu'on
pouvoit tirer de ce qui
étoit fait, celui-ci est le plus considérable, & m'a paru le moins
indigne d'être offert au Public.
Le reste n'est déjà plus.
Table des Livres et des Chapitres.
CHAPITRE
PREMIER. Sujet de ce premier
Livre. 190
CHAP. II.
Des premieres Sociétés. 191
CHAP. III. Du droit du plus fort. 194
CHAP. IV. De L'esclavage. 195CHAP. V. Qu'il faut toujours remonter à une premiere convention. 201
CHAP. VI. Du Pacte Social. 202CHAP. VII. Du Souverain. 205
CHAP. VIII. De l'Etat civil. 208CHAP. IX. Du Domaine réel. 210
LIVRE II.
Où il est traité de la Législation. CHAPITRE PREMIER. Que la Souveraineté est
inaliénable. 214
CHAP. II. Que la Souveraineté est indivisible. 216
CHAP. III. Si la volonté générale peut errer. 218CHAP. IV. Des bornes du pouvoir Souverain. 220
CHAP. V. Du droit de vie & de mort. 225CHAP. VI. De la Loi. 228
CHAP. VII. Du Législateur. 232CHAP. VIII. Du Peuple. 237
CHAP. IX. Suite. 240CHAP. X. Suite. 243
CHAP. XI. Des divers systêmes de Législation. 247CHAP. XII. Division des Loix. 250
LIVRE III.
Où il est traité des Loix politiques,
c'est-à-dire, de la forme du Gouvernement.
CHAPITRE
PREMIER. Du Gouvernement en
général. 252
CHAP. Il. Du principe qui constitue les diverses formes de Gouvernement. 259
CHAP. III. Division des Gouvernemens. 263CHAP. IV. De la Démocratie. 265
CHAP. V. De l'Aristocratie. 267CHAP. VI. De la Monarchie. 270
CHAP. VII. Des Gouvernemens mixtes. 278CHAP. VIII. Que toute forme de Gouvernement n'est pas propre à tout pays. 279
CHAP. IX. Des signes d'un bon Gouvernement. 286CHAP. X. De l'abus du Gouvernement & de sa pente à dégénérer. 288
CHAP. XI. De la mort du Corps politique. 292CHAP. XII. Comment se maintient l'autorité souveraine. 294
CHAP. XIII. Suite. 295CHAP. XIV. Suite. 298
CHAP. XV. Des Députés ou Représentans. 299CHAP. XVI. Que l'institution du Gouvernement n'est point un contrat. 303
CHAP. XVII. De l'institution du Gouvernement. 305CHAP. XVIII. Moyen de prévenir les
usurpations du Gouvernement. 307
LIVRE IV.
Où continuant de traiter des loix
politiques l'on expose les moyens d'affermir la constitution
de l'Etat.
CHAPITRE
PREMIER. Que la volonté générale
est indestructible. 310
CHAP. II. Des Suffrages. 313
CHAP. III. Des Elections. 317CHAP. IV. Des Comices Romains. 320
CHAP. V. Du Tribunat. 333CHAP. VI. De la Dictature. 336
CHAP. VII. De la Censure. 340CHAP. VIII. De la Religion civile. 342
CHAP. IX. Conclusion. 356
LIVRE I.
Où l'on recherche comment l'homme passe de
l'état de nature à l'état civil, & quelles sont les
conditions essentielles du pacte.
[189] DU CONTRAT SOCIAL, OU PRINCIPES DU
DROIT POLITIQUE.
LIVRE PREMIER.
Je veux chercher si dans l'ordre civil il
peut y avoir quelque regle d'administration légitime
& sure, en prenant les hommes tels qu'ils sont, & les loix
telles qu'elles peuvent être: je
tâcherai d'allier toujours, dans cette recherche ce que le droit permet
avec ce que l'intérêt
prescrit, afin que la justice & l'utilité ne se trouvent point
divisées.
J'entre en matière sans prouver
l'importance de mon sujet. On me demandera si je suis
prince ou législateur pour écrire sur la Politique? Je réponds que non,
& que c'est pour
cela que j'écris sur la Politique. Si j'étois prince ou législateur, je
ne perdrois pas mon
temps à dire ce qu'il faut faire , je le ferois, ou je me tairois.
Né citoyen d'un Etat libre, & membre du
souverain, quelque faible influence que puisse
avoir ma voix dans les affaires publiques, le droit d'y voter suffit
pour m'imposer le droit
de m'en instruire. Heureux, toutes les fois que je médite sur les
Gouvernemens, de trouver
toujours dans mes recherches de nouvelles raisons d'aimer celui de mon
pays!
CHAPITRE PREMIER.
L'homme est né libre, & partout il est
dans les fers. Tel se croit le maître des autres, qui ne
laisse pas d'être plus esclave qu'eux. Comment ce changement s'est-il
fait ? Je l'ignore.
Qu'est-ce qui peut le rendre légitime ? Je crois pouvoir résoudre cette
question.
Si je ne considérois que la force, &
l'effet qui en dérive, je dirois: tant qu'un peuple est
contraint d'obéir & qu'il obéit, il fait bien; si-tôt qu'il peut
secouer le joug & qu'il le secoue,
il fait encore mieux: car, recouvrant sa liberté par le même droit qui
la lui a ravie, ou il est
fondé à la reprendre, ou l'on ne l'étoit point à la lui ôter. Mais
l'ordre social est un droit
sacré, qui sert de base à tous les autres. Cependant ce droit ne vient
point de la nature ; il
est donc fondé sur des conventions. Il s'agit de savoir quelles sont
ces conventions. Avant
d'en venir-là, je dois établir ce que je viens d'avancer.
Des premières Sociétés.
La plus ancienne de toutes les sociétés
& la seule naturelle est celle de la famille. Encore les
enfans ne restent-ils liés au pere qu'aussi longtems qu'ils ont besoin
de lui pour se
conserver. Si-tôt que ce besoin cesse, le lien naturel se dissout. Les
enfans, exempts de
l'obéissance qu'ils devoient au pere, le pere, exempt des soins qu'il
devoit aux enfans,
rentrent tous également dans l'indépendance. S'ils continuent de rester
unis, ce n'est plus
naturellement, c'est volontairement, & la famille elle-même ne se
maintient que par
convention.
Cette liberté commune est une conséquence
de la nature de l'homme. Sa première loi est de
veiller à sa propre conservation, ses premiers soins sont ceux qu'il se
doit à lui-même , &,
si-tôt qu'il est en âge de raison, lui seul étant juge des moyens
propres à le conserver,
devient par-là son propre maître.
La famille est donc, si l'on veut, le
premier modele des sociétés politiques, le chef est l'image
du pere, le peuple est l'image des enfans, & tous étant nés égaux
et libres, n'aliènent leur
liberté que pour leur utilité. Toute la différence est que dans la
famille l'amour du pere
pour ses enfans le paie des soins qu'il leur rend, & que dans
l'Etat le plaisir de commander
supplée à cet amour que le chef n'a pas pour ses peuples.
[192] Grotius nie que tout pouvoir humain
soit établi en faveur de ceux qui sont gouvernés:
il cite l'esclavage en exemple. Sa plus constante maniere de raisonner
est d'établir toujours
le droit par le fait.*[ "Les savantes recherches sur le droit publie ne
sont souvent que
l'histoire des anciens abus, & on s'est entêté mal-à-propos quand
on s'est donné la peine de
les trop étudier." Traité des intérêts de la Fr. avec ses voisins,
par M. le marquis
d'Argenson(imprimé chez Rey à Amsterdam.) Voilà précisément ce qu'a
fait Grotius.] On
pourroit employer une méthode plus conséquente, mais non plus favorable
aux tyrans.
Il est donc douteux, selon Grotius, si le
genre-humain appartient à une centaine d'hommes,
ou si cette centaine d'hommes appartient au genre-humain, & il
paroît dans tout son livre
pencher pour le premier avis: c'est aussi le sentiment de Hobbes. Ainsi
voilà l'espece
humaine divisée en troupeaux de bétail, dont chacun a son chef, qui le
garde pour le
dévorer.
Comme un pâtre est d'une nature supérieure
à celle de son troupeau, les pasteurs
d'hommes, qui sont leurs chefs, sont aussi d'une nature supérieure à
celle de leurs peuples.
Ainsi raisonnoit, au rapport de Philon, l'empereur Caligula; concluant
assez bien de cette
analogie que les rois étoient des dieux, ou que les peuples étoient des
bêtes.
Le raisonnement de ce Caligula revient à
celui de Hobbes & de Grotius. Aristote, avant eux
tous avoit dit aussi que les hommes ne sont point naturellement égaux,
mais que les uns
naissent pour l'esclavage & les autres pour la domination.
[193] Aristote avoit raison, mais il
prenoit l'effet pour la cause. Tout homme né dans
l'esclavage, naît pour l'esclavage, rien n'est plus certain. Les
esclaves perdent tout dans
leurs fers, jusqu'au desir d'en sortir: ils aiment leur servitude comme
les compagnons
d'Ulysse aimoient leur abrutissement.*[Voyez un petit traité de
Plutarque, intitulé: Que les
bêtes usent de la raison.] S'il y a donc des esclaves par nature,
c'est parce qu'il y a eu des
esclaves contre nature. La force a fait les premiers esclaves, leur
lâcheté les a perpétués.
Je n'ai rien dit du roi Adam, ni de
l'empereur Noé pere de trois grands Monarques qui se
partagèrent l'univers, comme firent les enfans de Saturne, qu'on a cru
reconnoître en eux.
J'espere qu'on me saura gré de cette modération ; car, descendant
directement de l'un de
ces princes, & peut-être de la branche aînée, que sais-je si par la
vérification des titres je ne
me trouverois point le légitime roi du genre humain? Quoi qu'il en
soit, on ne peut
disconvenir qu'Adam n'ait été souverain du monde comme Robinson de son
isle, tant qu'il
en fut le seul habitant; & ce qu'il y avoit de commode dans cet
empire, étoit que le
monarque assuré sur son trône n'avoit à craindre ni rebellions, ni
guerres, ni
conspirateurs.
Du droit du plus fort.
Le plus fort n'est jamais assez fort pour
être toujours le maître, s'il ne transforme sa force
en droit & l'obéissance en devoir. De-là le droit du plus fort;
droit pris ironiquement en
apparence, & réellement établi en principe: mais ne nous
expliquera-t-on jamais ce mot ?
La force est une puissance physique; je ne vois point quelle moralité
peut résulte de ses
effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté;
c'est tout au plus un acte de
prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir ?
Supposons un moment ce prétendu droit. Je
dis qu'il n'en résulte qu'un galimatias
inexplicable. Car si-tôt que c'est la force qui fait le droit, l'effet
change avec la cause; toute
force qui surmonte la premiere, succede à son droit. Si-tôt qu'on peut
désobéir impunément
on le peut légitimement, & puisque le plus fort a toujours raison,
il ne s'agit que de faire en
sorte qu'on soit le plus fort. Or, qu'est-ce qu'un droit qui périt
quand la force cesse? S'il
faut obéir par force on n'a pas besoin d'obéir par devoir, & si
l'on n'est plus forcé d'obéir
on n'y est plus obligé. On voit donc que ce mot de droit n'ajoute rien
à la force; il ne signifie
ici rien du tout.
Obéissez aux puissances. Si cela veut dire,
cédez à la force, le précepte est bon, mais
superflu, je réponds qu'il ne sera [195] jamais violé. Toute puissance
vient de Dieu, je
l'avoue; mais toute maladie en vient aussi. Est-ce à dire qu'il soit
défendu d'appeler le
médecin ? Qu'un brigand me surprenne au coin d'un bois; non-seulement
il faut par force
donner la bourse, mais quand je pourrois la soustraire, suis-je en
conscience obligé de la
donner ? car enfin le pistolet qu'il tient est aussi une puissance.
Convenons donc que force ne fait pas droit,
& qu'on n'est obligé d'obéir qu'aux puissances
légitimes. Ainsi ma question primitive revient toujours.
CHAPITRE IV.
Puisqu'aucun homme n'a une autorité
naturelle sur son semblable, & puisque la force ne
produit aucun droit, restent donc les conventions pour base de toute
autorité légitime
parmi les hommes.
Si un particulier, dit Grotius, peut
aliéner sa liberté & se rendre l'esclave d'un maître,
pourquoi tout un peuple ne pourroit-il pas aliéner la sienne & se
rendre sujet d'un roi ? Il y
a là bien des mots équivoques qui auroient besoin d'explication , mais
tenons-nous en à
celui d'aliéner. Aliéner c'est donner ou vendre. Or, un homme qui se
fait l'esclave d'un
autre ne se donne pas , il se vend, tout au moins pour sa subsistance:
mais un peuple
pourquoi se vend-il ? Bien loin qu'un roi [196] fournisse à ses sujets
leur subsistance, il ne
tire la sienne que d'eux, & selon Rabelais, un roi ne vit pas de
peu. Les sujets donnent donc
leur personne à condition qu'on prendra aussi leur bien ? Je ne vois
pas ce qu'il leur reste à
conserver.
On dira que le despote assure à ses sujets
la tranquillité civile. Soit; mais qu'y gagnent-ils,
si les guerres que son ambition leur attire, si son insatiable avidité,
si les vexations de son
ministère les désolent plus que ne feroient leurs dissensions? Qu'y
gagnent-ils, si cette
tranquillité même est une de leurs misères ? On vit tranquille aussi
dans les cachots; en
est-ce assez pour s'y trouver bien ? Les Grecs enfermés dans l'antre du
Cyclope y vivoient
tranquilles, en attendant que leur tour vînt d'être dévorés.
Dire qu'un homme se donne gratuitement,
c'est dire une chose absurde et inconcevable ; un
tel acte est illégitime & nul, par cela seul que celui qui le fait
n'est pas dans son bon sens.
Dire la même chose de tout un peuple, c'est supposer un peuple de fous:
la folie ne fait pas
droit.
Quand chacun pourroit s'aliéner lui-même,
il ne peut aliéner ses enfans ; ils naissent
hommes & libres; leur liberté leur appartient, nul n'a droit d'en
disposer qu'eux. Avant
qu'ils soient en âge de raison, le pere peut en leur nom stipuler des
conditions pour leur
conservation, pour leur bien-être; mais non les donner irrévocablement
et sans condition;
car un tel don est contraire aux fins de la nature & passe les
droits de la paternité. Il
faudroit donc pour qu'un Gouvernement arbitraire fût légitime qu'à
chaque génération le
peuple [197] fût le maître de l'admettre ou de le rejeter: mais alors
ce Gouvernement ne
seroit plus arbitraire.
Renoncer à sa liberté c'est renoncer à sa
qualité d'homme, aux droits de l'humanité, même
à ses devoirs. Il n'y a nul dédommagement possible pour quiconque
renonce à tout. Une
telle renonciation est incompatible avec la nature de l'homme, &
c'est ôter toute moralité à
ses actions que d'ôter toute liberté à sa volonté. Enfin c'est une
convention vaine &
contradictoire de stipuler d'une part une autorité absolue & de
l'autre une obéissance sans
bornes. N'est-il pas clair qu'on n'est engagé à rien envers celui dont
on a droit de tout
exiger ? & cette seule condition sans équivalent, sans échange,
n'entraîne-t-elle pas la
nullité de l'acte ? Car, quel droit mon l'esclave auroit-il contre moi,
puisque tout ce qu'il a
m'appartient, & que, son droit étant le mien, ce droit de moi
contre moi-même est un mot
qui n'a aucun sens ?
Grotius & les autres tirent de la
guerre une autre origine du prétendu droit d'esclavage. Le
vainqueur ayant, selon eux, le droit de tuer le vaincu, celui-ci peut
racheter sa vie aux
dépens de sa liberté; convention d'autant plus légitime qu'elle tourne
au profit de tous
deux.
Mais il est clair que ce prétendu droit de
tuer les vaincus ne résulte en aucune maniere de
l'état de guerre. Par cela seul que les hommes vivant dans leur
primitive indépendance,
n'ont point entr'eux de rapport assez constant pour constituer ni
l'état de paix ni l'état de
guerre, ils ne sont point naturellement ennemis. C'est le rapport des
choses & non des
hommes qui constitue la guerre ; & l'état de guerre ne pouvant
[198] naître des simples
relations personnelles, mais seulement des relations réelles, la guerre
privée ou d'homme à
homme ne peut exister, ni dans l'état de nature où il n'y a point de
propriété constante, ni
dans l'état social où tout est sous l'autorité des loix.
Les combats particuliers, les duels, les
rencontres sont des actes qui ne constituent point un
état; & à l'égard des guerres privées, autorisées par les
établissemens de Louis IX roi de
France & suspendues par la paix de Dieu, ce sont des abus du
gouvernement féodal,
systême absurde s'il en fut jamais, contraire aux principes du droit
naturel, & à toute
bonne politie.
La guerre n'est donc point une relation
d'homme à homme, mais une relation d'Etat à Etat,
dans laquelle les particuliers ne sont ennemis qu'accidentellement, non
point comme
hommes, ni même comme citoyens,*[* Les Romains qui ont entendu &
plus respecté le
droit de la guerre qu'aucune nation du monde, portoient si loin le
serupule à cet égard qu'il
n'étoit pas permis à un Citoyen de servir comme volontaire, sans s'etre
engage
expressement contre l'ennemi, & nommément contre tel ennemi. Une
Légion où Caton le
fils faisoit ses premieres armes sous Popilius ayant été réformée,
Caton le pere écrivit a
Popilius que s'il vouloit bien que son fils continuât de servir sous
lui, il faloit lui faire prêter
un nouveau ferment militaire, parce que le premier étant annullé, il ne
pouvoit plus porter
les armes contre l'ennemi. Et le même Caton écrivit à son fils de se
bien garder de se
présenter au combat qu'il n'eût prêté ce nouveau serment. Je sais qu'on
pourra m'opposer
le siege de Clusium & d'autres faits particuliers. Mais moi je cite
des loix, des usages. Les
Romains sont ceux qui ont le moins souvent transgressé leurs loix,
& ils sont les seuls qui en
aient eu d'aussi belles.] mais comme soldats; non point comme membres
de la patrie, mais
comme [199] ses défenseurs. Enfin chaque Etat ne peut avoir pour
ennemis que d'autres
Etats & non pas des hommes, attendu qu'entre choses de diverses
natures on ne peut fixer
aucun vrai rapport.
Ce principe est même conforme aux maximes
établies de tous les tems & à la pratique
constante de tous les peuples policés. Les déclarations de guerre sont
moins des
avertissemens aux puissances qu'à leurs sujets. L'étranger, soit roi,
soit particulier, soit
peuple, qui vole, tue ou détient les sujets sans déclarer la guerre au
Prince, n'est pas un
ennemi, c'est un brigand. Même en pleine guerre, un Prince juste
s'empare bien en pays
ennemi de tout ce qui appartient au public; mais il respecte la
personne & les biens des
particuliers: il respecte des droits sur lesquels sont fondés les
siens. La fin de la guerre
étant la destruction de l'Etat ennemi, on a droit d'en tuer les
défenseurs tant qu'ils ont les
armes à la main, mais si-tôt qu'ils les posent et se rendent, cessant
d'être ennemis ou
instrumens de l'ennemi, ils redeviennent simplement hommes & l'on
n'a plus de droit sur
leur vie. Quelquefois on peut tuer l'Etat sans tuer un seul de ses
membres: or la guerre ne
donne aucun droit qui ne soit nécessaire à sa fin. Ces principes ne
sont pas ceux de Grotius
; ils ne sont pas fondés sur des autorités de Poetes , mais ils
dérivent de la nature des choses
, & sont fondés sur la raison.
A l'égard du droit de conquête, il n'a
d'autre fondement que la loi du plus fort. Si la guerre
ne donne point au vainqueur le droit de massacrer les peuples vaincus,
ce droit qu'il n'a
pas, ne peut fonder celui de les asservir. On n'a le droit [200] de
tuer l'ennemi que quand
on ne peut le faire l'esclave ; le droit de le faire l'esclave ne vient
donc pas du droit de le
tuer: c'est donc un échange inique de lui faire acheter au prix de sa
liberté sa vie, sur
laquelle on n'a aucun droit. En établissant le droit de vie & de
mort sur le droit
d'esclavage, & le droit d'esclavage sur le droit de vie & de
mort, n'est-il pas clair qu'on
tombe dans le cercle vicieux ?
En supposant même ce terrible droit de tout
tuer, je dis qu'un l'esclave fait à la guerre, ou
un peuple conquis n'est tenu à rien du tout envers son maître, qu'à lui
obéir autant qu'il y
est forcé. En prenant un équivalent à sa vie, le vainqueur ne lui en a
point fait grâce, au lieu
de le tuer sans fruit il l'a tué utilement. Loin donc qu'il ait acquis
sur lui nulle autorité
jointe à la force, l'état de guerre subsiste entr'eux comme auparavant
, leur relation même
en est l'effet , & l'usage du droit de la guerre ne suppose aucun
traité de paix. Ils ont fait
une convention ; soit: mais cette convention, loin de détruire l'état
de guerre, en suppose la
continuité.
Ainsi, de quelque sens qu'on envisage les
choses, le droit d'esclavage est nul, non seulement
parce qu'il est illégitime, mais parce qu'il est absurde & ne
signifie rien. Ces mots esclavage
&droit, sont contradictoires ; ils s'excluent mutuellement. Soit
d'un homme à un homme,
soit d'un homme à un peuple, ce discours sera toujours également
insensé. Je fais avec toi
une convention toute à ta charge & toute à mon profit, que
j'observerai tant qu'il me plaira, &
que tu observeras tant qu'il me plaira.
Qu'il faut toujours remonter à une première
convention.
Quand j'accorderois tout ce que j'ai réfuté
jusqu'ici, les fauteurs du despotisme n'en
seroient pas plus avancés. Il y aura toujours une grande différence
entre soumettre une
multitude, & régir une société. Que des hommes épars soient
successivement asservis à un
seul, en quelque nombre qu'ils puissent être, je ne vois là qu'un
maître et des esclaves: je
n'y vois point un peuple & son chef; c'est si l'on veut, une
agrégation, mais non pas une
association ; il n'y a là ni bien public, ni Corps politique. Cet homme
eût-il asservi la moitié
du monde, n'est toujours qu'un particulier; son intérêt, séparé de
celui des autres, n'est
toujours qu'un intérêt privé. Si ce même homme vient à périr, son
empire après lui reste
épars & sans liaison; comme un chêne se dissout & tombe en un
tas de cendre, après que le
feu l'a consumé.
Un peuple, dit Grotius, peut se donner à un
roi. Selon Grotius un peuple est donc un
peuple, avant de se donner à un roi. Ce don même est un acte civil, il
suppose une
délibération publique. Avant donc que d'examiner l'acte par lequel un
peuple élit un roi, il
seroit bon d'examiner l'acte par lequel un peuple est un peuple. Car
cet acte étant
nécessairement antérieur à l'autre, est le vrai fondement de la société.
[202] En effet, s'il n'y avoit point de
convention antérieure, où seroit, à moins que l'élection
ne fût unanime, l'obligation pour le petit nombre de se soumettre au
choix du grand, &
d'où cent qui veulent un maître ont-ils le droit de voter pour dix qui
n'en veulent point ? La
loi de la pluralité des suffrages est elle-même un établissement de
convention, & suppose au
moins une fois l'unanimité.
CHAPITRE VI.
Je suppose les hommes parvenus à ce point
où les obstacles qui nuisent à leur conservation
dans l'état de nature, l'emportent par leur résistance, sur les forces
que chaque individu
peut employer pour se maintenir dans cet état. Alors cet l'Etat
primitif ne peut plus
subsister, & le genre-humain périroit s'il ne changeoit de maniere
d'être.
Or, comme les hommes ne peuvent engendrer
de nouvelles forces, mais seulement unir &
diriger celles qui existent, ils n'ont plus d'autre moyen pour se
conserver, que de former
par aggrégation une somme de forces qui puisse l'emporter sur la
résistance, de les mettre
en jeu par un seul mobile, & de les faire agir de concert.
Cette somme de forces ne peut naître que du
concours de plusieurs ; mais la force et la
liberté de chaque homme étant les premiers instrumens de sa
conservation, comment les
[203] engagera-t-il sans se nuire, & sans négliger les soins qu'il
se doit ? Cette difficulté
ramenée à mon sujet, peut s'énoncer en ces termes:
"Trouver une forme d'association qui
défende & protège de toute la force commune la
personne & les biens de chaque associé, & par laquelle chacun
s'unissant à tous, n'obéisse
pourtant qu'à lui-même & reste aussi libre qu'auparavant?" Tel est
le problème
fondamental dont le contrat social donne la solution.
Les clauses de ce contrat sont tellement
déterminées par la nature de l'acte, que la moindre
modification les rendroit vaines & de nul effet; en sorte que, bien
qu'elles n'aient peut-être
jamais été formellement énoncées, elles sont par-tout les mêmes,
par-tout tacitement
admises & reconnues, jusqu'à ce que, le pacte social étant violé,
chacun rentre alors dans
ses premiers droits & reprenne sa liberté naturelle, en perdant la
liberté conventionnelle
pour laquelle il y renonça.
Ces clauses, bien entendues, se réduisent
toutes à une seule savoir, l'aliénation totale de
chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté. Car
premièrement, chacun se
donnant tout entier, la condition est égale pour tous , & la
condition étant égale pour tous,
nul n'a intérêt de la rendre onéreuse aux autres.
De plus, l'aliénation se faisant sans
réserve, l'union est aussi parfaite qu'elle peut l'être, &
nul associé n'a plus rien à réclamer: car s'il restoit quelques droits
aux particuliers, comme
il n'y auroit aucun supérieur commun qui pût prononcer [204] entr'eux
& le public,
chacun, étant en quelque point son propre juge, prétendroit bientôt
l'être en tous , l'état de
nature subsisteroit, & l'association deviendroit nécessairement
tyrannique ou vaine.
Enfin, chacun se donnant à tous, ne se
donne à personne, & comme il n'y a pas un associé
sur lequel on n'acquière le même droit qu'on lui cede sur foi; on gagne
l'équivalent de tout
ce qu'on perd, & plus de force pour conserver ce qu'on a.
Si donc on écarte du pacte social ce qui
n'est pas de son essence, on trouvera qu'il se réduit
aux termes suivans: Chacun de nous met en commun sa personne &
toute sa puissance sous
la suprême direction de la volonté générale; & nous recevons en
corps chaque membre comme
partie indivisible du tout.
A l'instant, au lieu de la personne
particulière de chaque contractant, cet acte d'association
produit un Corps moral & collectif composé d'autant de membres que
l'assemblée a de
voix, lequel reçoit de ce même acte son unité, son moi commun, sa vie
& sa volonté. Cette
personne publique, qui se forme ainsi par l'union de toutes les autres,
prenoit autrefois le
nom de Cité ,*[ Le vrai sens de ce mot s'est presque
entièrement effacé chez les modernes;
la plupart prennent une ville pour une Cité & un bourgeois pour un
Citoyen. Ils ne savent
pas que les maisons font la ville, mais que les Citoyens font la Cité.
Cette même erreur
coûta cher autrefois aux Carthaginois. Je n'ai pas lu que le titre de
Cives ait jamais été
donné au sujet d'aucun Prince, pas même anciennement aux Macédoniens,
ni de nos jours
aux Anglois, quoique plus près de la liberté que tous les autres. Les
seuls François prennent
tout familièrement ce nom de Citoyens, parce qu'ils n'en ont aucune
véritable idée, comme
on peut le voir dans leurs Dictionnaires, sans quoi ils tomberoient en
l'usurpant, dans le
crime de Lèse-Majesté: ce nom chez eux exprime une vertu & non pas
un droit. Quand
Bodin a voulu parler de nos Citoyens & Bourgeois, il a fait une
lourde bévue en prenant les
uns pour les autres. M. d'Alembert ne s'y est pas trompé, & a bien
distingué, dans son
articleGenève, les quatre ordres d'hommes (même cinq en y
comptant les simples étrangers)
qui sont dans notre ville, & dont deux seulement composent la
République. Nul autre
auteur François, que je sache, n'a compris le vrai gens du mot Citoyen
] & prend
maintenant celui de République [205] ou de Corps politique,
lequel est appelé par ses
membres Etat quand il est passif,Souverain quand il
est actif, Puissance en le comparant à
ses semblables. A l'égard des associés, ils prennent collectivement le
nom de Peuple, &
s'appellent en particulier Citoyens, comme participant à
l'autorité souveraine, & Sujets,
comme soumis aux loix de l'Etat. Mais ces termes se confondent souvent
& se prennent l'un
pour l'autre ; il suffit de les savoir distinguer, quand ils sont
employés dans toute leur
précision.
CHAPITRE VII.
On voit par cette formule que l'acte
d'association renferme un engagement réciproque du
publie avec les particuliers, & que chaque individu contractant,
pour ainsi dire, avec
lui-même, se trouve engagé sous un double rapport; savoir, comme membre
du Souverain
envers les particuliers, & [206] comme membre de l'Etat envers le
Souverain. Mais on ne
peut appliquer ici la maxime du droit civil, que nul n'est tenu aux
engagemens pris avec
lui-même ; car il y a bien de la différence entre s'obliger envers soi,
ou envers un tout dont
on fait partie.
Il faut remarquer encore que la
délibération publique, qui peut obliger tous les sujets
envers le Souverain, à cause des deux différens rapports sous lesquels
chacun d'eux est
envisagé, ne peut par la raison contraire, obliger le Souverain envers
lui-même; et que, par
conséquent, il est contre la nature du Corps politique que le Souverain
s'impose une loi
qu'il ne puisse enfreindre. Ne pouvant se considérer que sous un seul
& même rapport, il
est alors dans le cas d'un particulier contractant avec soi-même: par
où l'on voit qu'il n'y a
ni ne peut y avoir nulle espece de loi fondamentale obligatoire pour le
Corps du peuple, pas
même le contrat social. Ce qui ne signifie pas que ce corps ne puisse
fort bien s'engager
envers autrui en ce qui ne déroge point à ce contrat; car à l'égard de
l'étranger, il devient
un être simple, un individu.
Mais le Corps politique ou le Souverain ne
tirant son être que de la sainteté du contrat, ne
peut jamais s'obliger, même envers autrui, à rien qui déroge à cet acte
primitif comme
d'aliéner quelque portion de lui-même, ou de se soumettre à un autre
Souverain. Violer
l'acte par lequel il existe seroit s'anéantir, & ce qui n'est rien
ne produit rien.
Si-tôt que cette multitude est ainsi réunie
en un corps, on ne peut offenser un des membres
sans attaquer le corps; encore moins offenser le corps sans que les
membres s'en [207]
ressentent. Ainsi le devoir & l'intérêt obligent également les deux
parties contractantes à
s'entr'aider mutuellement, & les mêmes hommes doivent chercher à
réunir sous ce double
rapport tous les avantages qui en dépendent.
Or, le Souverain, n'étant formé que des
particuliers qui le composent, n'a, ni ne peut avoir,
d'intérêt contraire au leur; par conséquent la puissance souveraine n'a
nul besoin de
garant envers les sujets; parce qu'il est impossible que le corps
veuille nuire à tous ses
membres; & nous verrons ci-après qu'il ne peut nuire à aucun en
particulier. Le Souverain,
par cela seul qu'il est, est toujours tout ce qu'il doit être.
Mais il n'en est pas ainsi des sujets
envers le Souverain, auquel malgré l'intérêt commun,
rien ne répondroit de leurs engagemens, s'il ne trouvoit des moyens de
s'assurer de leur
fidélité.
En effet chaque individu peut, comme homme
avoir une volonté particulière, contraire ou
dissemblable à la volonté générale qu'il a comme citoyen. Son intérêt
particulier peut lui
parler tout autrement que l'intérêt commun ; son existence absolue
& naturellement
indépendante peut lui faire envisager ce qu'il doit à la cause commune
comme une
contribution gratuite, dont la perte sera moins nuisible aux autres que
le payement n'en est
onéreux pour lui; & regardant la personne morale qui constitue
l'Etat comme un être de
raison parce que ce n'est pas un homme, il jouiroit des droits du
citoyen sans vouloir
remplir les devoirs du sujet: injustice dont le progrès causeroit la
ruine du Corps politique.
Afin donc que le pacte social ne soit pas
un vain formulaire, [208] il renferme tacitement cet
engagement qui seul peut donner de la force aux autres, que quiconque
refusera d'obéir à
la volonté générale y sera contraint par tout le corps: ce qui ne
signifie autre chose, sinon
qu'on le forcera d'être libre: car telle est la condition qui donnant
chaque citoyen à la
patrie le garantit de toute dépendance personnelle; condition qui fait
l'artifice & le jeu de
la machine politique, & qui seule rend légitimes les engagemens
civils, lesquels sans cela
seroient absurdes, tyranniques, & sujets aux plus énormes abus.
CHAPITRE VIII.
Ce passage de l'état de nature à l'état
civil produit dans l'homme un changement
très-remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à
l'instinct, & donnant à ses
actions la moralité qui leur manquoit auparavant. C'est alors seulement
que la voix du
devoir succédant à l'impulsion physique & le droit à l'appétit,
l'homme qui jusques-là
n'avoit regardé que lui-même, se voit forcé d'agir sur d'autres
principes, & de consulter sa
raison avant d'écouter ses penchans. Quoiqu'il se prive dans cet l'Etat
de plusieurs
avantages qu'il tient de la nature, il en regagne de si grands, ses
facultés s'exercent & se
développent, ses idées s'étendent, ses sentimens s'ennoblissent, son
ame toute entiere s'élève
à tel point que, si les [209] abus de cette nouvelle condition ne le
dégradoient souvent
au-dessous de celle dont il est sorti, il devroit bénir sans cesse
l'instant heureux qui l'en
arracha pour jamais, & qui, d'un animal stupide & borné, fit un
être intelligent & un
homme.
Réduisons toute cette balance à des termes
faciles à comparer. Ce que l'homme perd par le
contrat social, c'est sa liberté naturelle & un droit illimité à
tout ce qui le tente et qu'il peut
atteindre ; ce qu'il gagne, c'est la liberté civile & la propriété
de tout ce qu'il possède. Pour
ne pas se tromper dans ces compensations, il faut bien distinguer la
liberté naturelle qui n'a
pour bornes que les forces de l'individu, de la liberté civile qui est
limitée par la volonté
générale , & la possession qui n'est que l'effet de la force ou le
droit du premier occupant,
de la propriété qui ne peut être fondée que sur un titre positif.
On pourroit sur ce qui précede ajouter à
l'acquis de l'état civil la liberté morale, qui seule
rend l'homme vraiment maître de lui; car l'impulsion du seul appétit
est esclavage, &
l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté. Mais je n'en
ai déjà que trop dit sur cet
article, & le sens philosophique du mot liberté n'est pas ici de
mon sujet.
Du domaine réel.
Chaque membre de la communauté se donne à
elle au moment qu'elle se forme, tel qu'il se
trouve actuellement, lui & toutes ses forces, dont les biens qu'il
possède font partie. Ce n'est
pas que par cet acte la possession change de nature en changeant de
mains, & devienne
propriété dans celles du Souverain: mais comme les forces de la Cité
sont
incomparablement plus grandes que celles d'un particulier, la
possession publique est aussi
dans le fait plus forte & plus irrévocable, sans être plus
légitime, au moins pour les
étrangers. Car l'Etat à l'égard de ses membres est maître de tous leurs
biens par le contrat
social, qui, dans l'Etat sert de base à tous les droits ; mais il ne
l'est à l'égard des autres
Puissances, que par le droit de premier occupant, qu'il tient des
particuliers.
Le droit de premier occupant, quoique plus
réel que celui du plus fort, ne devient un vrai
droit qu'après l'établissement de celui de propriété. Tout homme a
naturellement droit à
tout ce qui lui est nécessaire; mais l'acte positif qui le rend
propriétaire de quelque bien
l'exclut de tout le reste. Sa part étant faite, il doit s'y borner,
& n'a plus aucun droit à la
communauté. Voilà pourquoi le droit de premier occupant, si foible dans
l'état de nature,
est respectable à tout homme civil. On respecte moins dans ce droit ce
qui est à autrui que
ce qui n'est pas à soi.
[211] En général, pour autoriser sur un
terrain quelconque le droit de premier occupant, il
faut les conditions suivantes. Premiérement que ce terrain ne soit
encore habité par
personne; secondement, qu'on n'en occupe que la quantité dont on a
besoin pour subsister;
en troisième lieu qu'on en prenne possession, non par une vaine
cérémonie, mais par le
travail & la culture, seul signe de propriété qui, à défaut de
titres juridiques doive être
respecté d'autrui.
En effet, accorder au besoin & au
travail le droit de premier occupant, n'est-ce pas
l'étendre aussi loin qu'il peut aller ? Peut-on ne pas donner des
bornes à ce droit ?
Suffira-t-il de mettre le pied sur un terrain commun pour s'en
prétendre aussi-tôt le maître
? Suffira-t-il d'avoir la force d'en écarter un moment les autres
hommes pour leur ôter le
droit d'y jamais revenir ? Comment un homme ou un peuple peut-il
s'emparer d'un
territoire immense & en priver tout le genre humain autrement que
par une usurpation
punissable, puisqu'elle ôte au reste des hommes le séjour & les
alimens que la nature leur
donne en commun ? Quand Nunnez Balbao prenoit sur le rivage possession
de la mer du
sud & de toute l'Amérique méridionale au nom de la couronne de
Castille, étoit-ce assez
pour en déposséder tous les habitans & en exclure tous les princes
du monde ? Sur ce
pied-là, ces cérémonies se multiplioient assez vainement, & le roi
Catholique n'avoit tout
d'un-coup qu'à prendre de son cabinet possession de tout l'univers;
sauf à retrancher
ensuite de son empire ce qui étoit auparavant possédé par les autres
princes.
On conçoit comment les terres des
particuliers réunies & [212] contiguës deviennent le
territoire public, & comment le droit de souveraineté s'étendant
des sujets au terrain qu'ils
occupent, devient à la fois réel & personnel; ce qui met les
possesseurs dans une plus
grande dépendance, & fait de leurs forces mêmes les garans de leur
fidélité. Avantage qui
ne paroît pas avoir été bien senti des anciens monarques qui ne
s'appelant que rois des
Perses, des Scythes, des Macédoniens, sembloient se regarder comme les
chefs des hommes
plutôt que comme les maîtres du pays. Ceux d'aujourd'hui s'appellent
plus habilement rois
de France, d'Espagne, d'Angleterre, &c. En tenant ainsi le terrain,
ils sont bien sûrs d'en
tenir les habitants.
Ce qu'il y a de singulier dans cette
aliénation, c'est que, loin qu'en acceptant les biens des
particuliers la communauté les en dépouille, elle ne fait que leur en
assurer la légitime
possession, changer l'usurpation en un véritable droit, & la
jouissance en propriété. Alors
les possesseurs étant considérés comme dépositaires du bien public,
leurs droits étant
respectés de tous les membres de l'Etat & maintenus de toutes ses
forces contre l'étranger,
par une cession avantageuse au public & plus encore à eux-mêmes,
ils ont, pour ainsi dire,
acquis tout ce qu'ils ont donné. Paradoxe qui s'explique aisément par
la distinction des
droits que le Souverain & le propriétaire ont sur le même fonds,
comme on verra ci-après.
Il peut arriver aussi que les hommes
commencent à s'unir avant que de rien posséder, &
que, s'emparant ensuite d'un terrain suffisant pour tous, ils en
jouissent en commun, ou
qu'ils le partagent entr'eux, soit également, soit selon des [213]
proportions établies par le
Souverain. De quelque maniere que se fasse cette acquisition, le droit
que chaque
particulier a sur son propre fonds, est toujours subordonné au droit
que la communauté a
sur tous; sans quoi il n'y auroit ni solidité dans le lien social, ni
force réelle dans l'exercice
de la souveraineté.
Je terminerai ce chapitre & ce livre
par une remarque qui doit servir de base à tout le
systême social: c'est qu'au lieu de détruire l'égalité naturelle, le
pacte fondamental
substitue au contraire une égalité morale & légitime à ce que la
nature avoit pu mettre
d'inégalité physique entre les hommes, & que, pouvant être inégaux
en force ou en génie, ils
deviennent tous égaux par convention & de droit.*[Sous les mauvais
Gouvernemens, cette
égalité n'est qu'apparente et illusoire; elle ne sert qu'à maintenir le
pauvre dans sa misère
& le riche dans son usurpation. Dans le fait, les loix sont
toujours utiles à ceux qui
possèdent et nuisibles à ceux qui n'ont rien: d'où il suit que l'état
social n'est avantageux
aux hommes qu'autant qu'ils ont tous quelque chose & qu'aucun d'eux
n'a rien de trop.]
CHAPITRE PREMIER.
Que la Souveraineté est inaliénable.
La première & la plus importante
conséquence des principes ci-devant établis est, que la
volonté générale peut seule diriger les forces de l'Etat selon la fin
de son institution, qui est
le bien commun: car si l'opposition des intérêts particuliers a rendu
nécessaire
l'établissement des sociétés, c'est l'accord de ces mêmes intérêts qui
l'a rendu possible. C'est
ce qu'il y a de commun dans ces différens intérêts qui forme le lien
social, & s'il n'y avoit
pas quelque point dans lequel tous les intérêts s'accordent, nulle
société ne sauroit exister.
Or, c'est uniquement sur cet intérêt commun que la société doit être
gouvernée.
Je dis donc que la souveraineté n'étant que
l'exercice de la volonté générale, ne peut jamais
s'aliéner, & que le Souverain, qui n'est qu'un être collectif, ne
peut être représenté que par
lui-même, le pouvoir peut bien se transmettre, mais non pas la volonté.
En effet, s'il n'est pas impossible qu'une
volonté particulière s'accorde sur quelque point
avec la volonté générale; il est impossible [215] au moins que cet
accord soit durable et
constant: car la volonté particulière tend par sa nature aux
préférences, & la volonté
générale à l'égalité. Il est plus impossible encore qu'on ait un garant
de cet accord, quand
même il devroit toujours exister ; ce ne seroit pas un effet de l'art,
mais du hasard. Le
Souverain peut bien dire: Je veux actuellement ce que veut un tel homme
ou du moins ce
qu'il dit vouloir; mais il ne peut pas dire: Ce que cet homme voudra
demain, je le voudrai
encore; puisqu'il est absurde que la volonté se donne des chaînes pour
l'avenir, & puisqu'il
ne dépend d'aucune volonté de consentir à rien de contraire au bien de
l'être qui veut. Si
donc le peuple promet simplement d'obéir, il se dissout par cet acte,
il perd sa qualité de
peuple; à l'instant qu'il y a un maître, il n'y a plus de Souverain,
& dès-lors le Corps
politique est détruit.
Ce n'est point à dire que les ordres des
chefs ne puissent passer pour des volontés
générales, tant que le Souverain libre de s'y opposer ne le fait pas.
En pareil cas, du silence
universel on doit présumer le consentement du peuple. Ceci s'expliquera
plus au long.
Que la Souveraineté est indivisible.
Par la même raison que la souveraineté est
inaliénable, elle est indivisible. Car la volonté
est générale,*[Pour qu'une volonté soit générale, il n'est pas toujours
nécessaire qu'elle soit
unanime, mais il est nécessaire que toutes les voix soient comptées;
toute exclusion formelle
rompt la généralité] ou elle ne l'est pas; elle est celle du Corps du
Peuple, ou seulement
d'une partie. Dans le premier cas, cette volonté déclarée est un acte
de souveraineté, & fait
loi. Dans le second, ce n'est qu'une volonté particulière, ou un acte
de magistrature ; c'est
un décret tout au plus.
Mais nos Politiques, ne pouvant diviser la
souveraineté dans son principe, la divisent dans
son objet; ils la divisent en force & en volonté , en puissance
législative & en puissance
exécutive, en droits d'impôts, de justice & de guerre, en
administration intérieure & en
pouvoir de traiter avec l'étranger: tantôt ils confondent toutes ces
parties, & tantôt ils les
séparent; ils font du Souverain un être fantastique & formé de
pièces rapportées ; c'est
comme s'ils composoient l'homme de plusieurs corps, dont l'un auroit
des yeux, l'autre des
bras, l'autre des pieds, & rien de plus. Les charlatans du Japon
dépècent, dit-on, un enfant
aux yeux des spectateurs , puis, jettant en l'air tous ses membres l'un
après l'autre, ils font
retomber l'enfant vivant & tout rassemblé. Tels sont à-peu-près les
tours de gobelets [217]
de nos Politiques; après avoir démembré le Corps social par un prestige
digne de la foire,
ils rassemblent les pieces on ne soit comment.
Cette erreur vient de ne s'être pas fait
des notions exactes de l'autorité souveraine, et
d'avoir pris pour des parties de cette autorité ce qui n'en étoit que
des émanations. Ainsi,
par exemple, on a regardé l'acte de déclarer la guerre & celui de
faire la paix comme des
actes de souveraineté, ce qui n'est pas; puisque chacun de ces actes
n'est point une loi, mais
seulement une application de la loi, un acte particulier qui détermine
le cas de la loi, comme
on le verra clairement quand l'idée attachée au mot loi sera fixée.
En suivant de même les autres divisions, on
trouveroit que toutes les fois qu'on croit voir la
souveraineté partagée, on se trompe ; que les droits qu'on prend pour
des parties de cette
souveraineté lui sont tous subordonnés, & supposent toujours des
volontés suprêmes dont
ces droits ne donnent que l'exécution.
On ne sauroit dire combien ce défaut
d'exactitude a jetté d'obscurité sur les décisions des
auteurs en matière de droit politique, quand ils ont voulu juger des
droits respectifs des
rois & des peuples, sur les principes qu'ils avoient établis.
Chacun peut voir dans les
chapitres III & IV du premier livre de Grotius, comment ce savant
homme & son
traducteur Barbeyrac s'enchevêtrent, s'embarrassent dans leurs
sophismes, crainte d'en
dire trop ou de n'en pas dire assez selon leurs vues, & de choquer
les intérêts qu'ils avoient
à concilier. Grotius réfugié en France, mécontent de sa patrie, &
voulant faire sa cour à
Louis XIII à qui son livre est dédié, n'épargne [218] rien pour
dépouiller les peuples de tous
leurs droits & pour en revêtir les rois avec tout l'art possible.
C'eût bien été aussi le goût de
Barbeyrac, qui dédioit sa traduction au roi d'Angleterre George I. Mais
malheureusement
l'expulsion de Jacques II qu'il appelle abdication, le forçoit à se
tenir sur la réserve, à
gauchir, à tergiverser, pour ne pas faire de Guillaume un usurpateur.
Si ces deux écrivains
avoient adopté les vrais principes, toutes les difficultés étoient
levées, & ils eussent été
toujours conséquens; mais ils auroient tristement dit la vérité, &
n'auroient fait leur cour
qu'au peuple. Or, la vérité ne mene point à la fortune, & le peuple
ne donne ni ambassades,
ni chaires, ni pensions.
CHAPITRE III.
Si la volonté générale
peut errer.
Il s'ensuit de ce qui précede que la
volonté générale est toujours droite & tend toujours à
l'utilité publique: mais il ne s'ensuit pas que les délibérations du
peuple aient toujours la
même rectitude. On veut toujours son bien, mais on ne le voit pois
toujours: jamais on ne
corrompt le peuple, mais souvent on le trompe; & c'est alors
seulement qu'il paroît vouloir
ce qui est mal.
Il y a souvent bien de la différence entre
la volonté de tous & la volonté générale: celle-ci ne
regarde qu'à l'intérêt commun, l'autre regarde à l'intérêt privé, &
n'est qu'une somme
[219] de volontés particulières: mais ôtez de ces mêmes volontés les
plus et les moins qui
s'entre-détruisent,*[Chaque intérêt, dit le marquis d'Argenson,a
des principes différens.
L'accord de deux intérêts particuliers se forme par opposition à celui
d'un tiers. Il eût pu
ajouter que l'accord de tous les intérêts se forme par opposition à
celui de chacun. S'il n'y
avoit point d'intérêts différens, à peine sentiroit-on l'intérêt commun
qui ne trouveroit
jamais d'obstacle: tout iroit de lui-même, & la Politique cesseroit
d'être un art] reste pour
somme des différences la volonté générale.
Si, quand le peuple suffisamment informé
délibère, les citoyens n'avoient aucune
communication entr'eux, du grand nombre de petites différences
résulteroit toujours la
volonté générale, & la délibération seroit toujours bonne. Mais
quand il se fait des brigues,
des associations partielles aux dépens de la grande, la volonté de
chacune de ces
associations devient générale par rapport à ses membres, &
particulière par rapport à
l'Etat; on peut dire alors qu'il n'y a plus autant de votans que
d'hommes, mais seulement
autant que d'associations. Les différences deviennent moins nombreuses
& donnent un
résultat moins général. Enfin, quand une de ces associations est si
grande qu'elle l'emporte
sur toutes les autres, vous n'avez plus pour résultat une somme de
petites différences, mais
une différence unique; alors il n'y a plus de volonté générale, &
l'avis qui l'emporte n'est
qu'un avis particulier.
Il importe donc, pour avoir bien l'énoncé
de la volonté générale qu'il n'y ait pas de société
partielle dans l'Etat, & que chaque citoyen n'opine que d'après
lui: *[ Vera cosa è, dit
Machiavel, che alcune divisioni nuocono alle Repubbliche, e alcune
giovano: quelle nuocono
che sono dalle sette e da partigiani accompagnate: quelle giovano che
senza sette, senza
partigiani si mantengono. Non potendo adunque provedere un fondatore d'
una Republica
che non siano nimicizie in quella, hà da proveder almeno che non vi
siano sette. Hist. Florent.
L. VII.] Telle fut [220] l'unique & sublime institution du grand
Lycurgue. Que s'il y a des
sociétés partielles, il en faut multiplier le nombre et en prévenir
l'inégalité, comme firent
Solon, Numa, Servius. Ces précautions sont les seules bonnes pour que
la volonté générale
soit toujours éclairée, & que le peuple ne se trompe point.
CHAPITRE IV.
Des bornes du pouvoir
Souverain.
Si l'Etat ou la Cité n'est qu'une personne
morale dont la vie consiste dans l'union de ses
membres, & si le plus important de ses soins est celui de sa propre
conservation, il lui faut
une force universelle & compulsive pour mouvoir & disposer
chaque partie de la maniere
la plus convenable au tout. Comme la nature donne à chaque homme un
pouvoir absolu sur
tous ses membres, le pacte social donne au Corps politique un pouvoir
absolu sur tous les
siens, & c'est ce même pouvoir, qui, dirigé par la volonté générale
porte, comme j'ai dit, le
nom de souveraineté.
Mais, outre la personne publique, nous
avons à considérer les personnes privées qui la
composent, & dont la vie & la [221] liberté sont naturellement
indépendantes d'elle. Il
s'agit donc de bien distinguer les droits respectifs des Citoyens &
du Souverain,*[Lecteurs
attentifs, ne vous pressez pas, je vous prie, de m'accuser ici de
contradiction. Je n'ai pu
l'éviter dans les termes, vu la pauvreté de la langue; mais attendez]
& les devoirs qu'ont à
remplir les premiers en qualité de sujets, du droit naturel dont ils
doivent jouir en qualité
d'hommes.
On convient que tout ce que chacun aliène
par le pacte social de sa puissance, de ses biens,
de sa liberté, c'est seulement la partie de tout cela dont l'usage
importe à la communauté,
mais il faut convenir aussi que le Souverain seul est juge de cette
importance.
Tous les services qu'un Citoyen peut rendre
à l'Etat, il les lui doit si-tôt que le Souverain les
demande; mais le Souverain de son côté ne peut charger les sujets
d'aucune chaîne inutile à
la communauté; il ne peut pas même le vouloir; car sous la loi de
raison rien ne se fait sans
cause, non plus que sous la loi de nature.
Les engagemens qui nous lient au Corps
social ne sont obligatoires que parce qu'ils sont
mutuels, & leur nature est telle qu'en les remplissant on ne peut
travailler pour autrui sans
travailler aussi pour soi. Pourquoi la volonté générale est-elle
toujours droite, & pourquoi
tous veulent-ils constamment le bonheur de chacun d'eux, si ce n'est
parce qu'il n'y a
personne qui ne s'approprie ce mot chacun, & qui ne songe à
lui-même en votant pour tous
? Ce qui prouve que l'égalité de droit & la notion de justice
qu'elle produit [222] dérive de
la préférence que chacun se donne & par conséquent de la nature de
l'homme, que la
volonté générale pour être vraiment telle, doit l'être dans son objet
ainsi que dans son
essence, qu'elle doit partir de tous pour s'appliquer à tous, &
qu'elle perd sa rectitude
naturelle lorsqu'elle tend à quelque objet individuel & déterminé,
parce qu'alors jugeant
de ce qui nous est étranger, nous n'avons aucun vrai principe d'équité
qui nous guide.
En effet, si-tôt qu'il s'agit d'un fait ou
d'un droit particulier, sur un point qui n'a pas été
réglé par une convention générale & antérieure, l'affaire devient
contentieuse. C'est un
procès où les particuliers intéressés sont une des parties, & le
public l'autre, mais où je ne
vois ni la loi qu'il faut suivre, ni le juge qui doit prononcer. Il
seroit ridicule de vouloir
alors s'en rapporter à une expresse décision de la volonté générale,
qui ne peut être que la
conclusion de l'une des parties, & qui par conséquent n'est pour
l'autre qu'une volonté
étrangère particulière, portée en cette occasion à l'injustice et
sujette à l'erreur. Ainsi de
même qu'une volonté particulière ne peut représenter la volonté
générale, la volonté
générale à son tour change de nature ayant un objet particulier, &
ne peut comme générale
prononcer ni sur un homme ni sur un fait. Quand le peuple d'Athènes,
par exemple,
nommoit ou cassoit ses chefs, décernoit des honneurs à l'un, imposoit
des peines à l'autre,
et, par des multitudes de décrets particuliers exerçoit indistinctement
tous les actes du
Gouvernement, le peuple alors n'avoit plus de volonté générale
proprement dite, il
n'agissoit plus comme [223] Souverain mais comme magistrat. Ceci
paroîtra contraire aux
idées communes, mais il faut me laisser le temps d'exposer les miennes.
On doit concevoir par-là, que ce qui
généralise la volonté est moins le nombre des voix, que
l'intérêt commun qui les unit, car dans cette institution chacun se
soumet nécessairement
aux conditions qu'il impose aux autres; accord admirable de l'intérêt
et de la justice, qui
donne aux délibérations communes un caractère d'équité qu'on voit
évanouir dans la
discussion de toute affaire particulière, faute d'un intérêt commun qui
unisse & identifie la
regle du juge avec celle de la partie.
Par quelque côté qu'on remonte au principe,
on arrive toujours à la même conclusion;
savoir, que le pacte social établit entre les citoyens une telle
égalité qu'ils s'engagent tous
sous les mêmes conditions, & doivent jouir tous des mêmes droits.
Ainsi par la nature du
pacte, tout acte de souveraineté, c'est-à-dire tout acte authentique de
la volonté générale
oblige ou favorise également tous les citoyens, en sorte que le
Souverain connoît seulement
le Corps de la nation & ne distingue aucun de ceux qui la
composent. Qu'est-ce donc
proprement qu'un acte de souveraineté ? Ce n'est pas une convention du
supérieur avec
l'inférieur, mais une convention du Corps avec chacun de ses membres:
convention
légitime, parce qu'elle a pour base le contrat social; équitable, parce
qu'elle est commune à
tous; utile, parce qu'elle ne peut avoir d'autre objet que le bien
général ; & solide, parce
qu'elle a pour garant la force publique & le [224] pouvoir suprême.
Tant que les sujets ne
sont soumis qu'à de telles conventions, ils n'obéissent à personne,
mais seulement à leur
propre volonté; & demander jusqu'où s'étendent les droits
respectifs du Souverain & des
Citoyens, c'est demander jusqu'à quel point ceux-ci peuvent s'engager
avec eux-mêmes,
chacun envers tous & tous envers chacun d'eux.
On voit par-là que le pouvoir souverain,
tout absolu, tout sacré, tout inviolable qu'il est, ne
passe ni ne peut passer les bornes des conventions générales, & que
tout homme peut
disposer pleinement de ce qui lui a été laissé de ses biens & de sa
liberté par ces conventions
; de sorte que le souverain n'est jamais en droit de charger un sujet
plus qu'un autre, parce
qu'alors l'affaire devenant particulière, son pouvoir n'est plus
compétent.
Ces distinctions une fois admises, il est
si faux que dans le contrat social il y ait de la part
des particuliers aucune renonciation véritable, que leur situation, par
l'effet de ce contrat,
se trouve réellement préférable à ce qu'elle étoit auparavant, &
qu'au lieu d'une aliénation,
ils n'ont fait qu'un échange avantageux d'une maniere d'être incertaine
& précaire contre
une autre meilleure & plus sure, de l'indépendance naturelle contre
la liberté, du pouvoir
de nuire à autrui contre leur propre sûreté, et de leur force que
d'autres pouvoient
surmonter contre un droit que l'union sociale rend invincible. Leur vie
même qu'ils ont
dévouée à l'Etat en est continuellement protégée, & lorsqu'ils
l'exposent pour sa défense,
que font-ils alors que lui rendre ce qu'ils ont reçu [225] de lui ? Que
font-ils qu'ils ne fissent
plus fréquemment & avec plus de danger dans l'état de nature,
lorsque livrant des combats
inévitables, ils défendroient au péril de leur vie ce qui leur sert à
la conserver ? Tous ont à
combattre au besoin pour la patrie, il est vrai; mais aussi nul n'a
jamais à combattre pour
soi. Ne gagne-t-on pas encore à courir, pour ce qui fait notre sûreté
une partie des risques
qu'il faudroit courir pour nous-mêmes si-tôt qu'elle nous seroit ôtée ?
CHAPITRE V.
On demande comment les particuliers n'ayant
point droit de disposer de leur propre vie,
peuvent transmettre au Souverain ce même droit qu'ils n'ont pas? Cette
question ne paroît
difficile à résoudre que parce qu'elle est mal posée. Tout homme a
droit de risquer sa
propre vie pour la conserver. A-t-on jamais dit que celui qui se jette
par une fenêtre pour
échapper à un incendie, soit coupable de suicide? A-t-on même jamais
imputé ce crime à
celui qui périt dans une tempête dont en s'embarquant il n'ignoroit pas
le danger ?
Le traité social a pour fin la conservation
des contractants. Qui veut la fin veut aussi les
moyens, & ces moyens sont inséparables de quelques risques, même de
quelques [226]
pertes. Qui veut conserver sa vie aux dépens des autres, doit la donner
aussi pour eux
quand il faut. Or, le citoyen n'est plus juge du péril auquel la loi
veut qu'il s'expose, &
quand le prince lui a dit, il est expédient à l'Etat que tu meures, il
doit mourir; puisque ce
n'est qu'à cette condition qu'il a vécu en sûreté jusqu'alors, &
que sa vie n'est plus
seulement un bienfait de la nature, mais un don conditionnel de l'Etat.
La peine de mort infligée aux criminels
peut être envisagée à-peu-prés sous le même point
de vue: c'est pour n'être pas la victime d'un assassin que l'on consent
à mourir si on le
devient. Dans ce traité, loin de disposer de sa propre vie on ne songe
qu'à la garantir, & il
n'est pas à présumer qu'aucun des contractans prémédite alors de se
faire pendre.
D'ailleurs, tout malfaiteur attaquant le
droit social devient par ses forfaits rebelle et traître
à la patrie, il cesse d'en être membre en violant ses loix , & même
il lui fait la guerre. Alors
la conservation de l'Etat est incompatible avec la sienne; il faut
qu'un des deux périsse, &
quand on fait mourir le coupable, c'est moins comme citoyen que comme
ennemi. Les
procédures, le jugement, sont les preuves & la déclaration qu'il a
rompu le traité social, &
par conséquent qu'il n'est plus membre de l'Etat. Or comme il s'est
reconnu tel, tout au
moins par son séjour, il en doit être retranché par l'exil comme
infracteur du pacte, ou par
la mort comme ennemi publie; car un tel ennemi n'est pas une personne
morale, c'est un
homme, & c'est alors que le droit de la guerre est de tuer le
vaincu.
[227] Mais, dira-t-on, la condamnation d'un
criminel est un acte particulier. D'accord,
aussi cette condamnation n'appartient-elle point au Souverain; c'est un
droit qu'il peut
conférer sans pouvoir l'exercer lui-même. Toutes mes idées se tiennent,
mais je ne saurois
les exposer toutes à la fois.
Au reste, la fréquence des supplices est
toujours un signe de foiblesse ou de paresse dans le
Gouvernement. Il n'y a point de méchant qu'on ne pût rendre bon à
quelque chose. On n'a
droit de faire mourir, même pour l'exemple, que celui qu'on ne peut
conserver sans danger.
A l'égard du droit de faire grâce, ou
d'exempter un coupable de la peine portée par la loi &
prononcée par le juge, il n'appartient qu'à celui qui est au-dessus du
juge et de la loi,
c'est-à-dire, au Souverain: encore son droit en ceci n'est-il pas bien
net, et les cas d'en user
sont-ils très rares. Dans un Etat bien gouverné il y a peu de
punitions, non parce qu'on fait
beaucoup de grâces, mais parce qu'il y a peu de criminels: la multitude
des crimes en
assure l'impunité lorsque l'Etat dépérit. Sous la République Romaine,
jamais le sénat ni les
consuls ne tenterent de faire grace: le peuple même n'en faisoit pas,
quoiqu'il révoquât
quelquefois son propre jugement. Les fréquentes grâces annoncent que
bientôt les forfaits
n'en auront plus besoin, et chacun voit où cela mene. Mais je sens que
mon coeur murmure
& retient ma plume; laissons discuter ces questions à l'homme juste
qui n'a point failli, &
qui jamais n'eut lui-même besoin de grâce.
De la Loi.
Par le pacte social nous avons donné
l'existence & la vie au Corps politique: il s'agit
maintenant de lui donner le mouvement & la volonté par la
législation. Car l'acte primitif
par lequel ce Corps se forme & s'unit, ne détermine rien encore de
ce qu'il doit faire pour
se conserver.
Ce qui est bien & conforme à l'ordre
est tel par la nature des choses et indépendamment
des conventions humaines. Toute justice vient de Dieu, lui seul en est
la source ; mais si
nous savions la recevoir de si haut nous n'aurions besoin ni de
Gouvernement ni de loix.
Sans doute il est une justice universelle émanée de la raison seule;
mais cette justice pour
être admise entre nous doit être réciproque. A considérer humainement
les choses, faute de
sanction naturelle les loix de la justice sont vaines parmi les hommes
; elles ne font que le
bien du méchant & le mal du juste, quand celui-ci les observe avec
tout le monde sans que
personne les observe avec lui. Il faut donc des conventions & des
loix pour unir les droits
aux devoirs & ramener la justice à son objet. Dans l'état de
nature, où tout est commun, je
ne dois rien à ceux à qui je n'ai rien promis, je ne reconnois pour
être à autrui que ce qui
m'est inutile. Il n'en est pas ainsi dans l'état civil où tous les
droits sont fixés par la loi.
[229] Mais qu'est-ce donc enfin qu'une loi
? Tant qu'on se contentera de n'attacher à ce
mot que des idées métaphysiques, on continuera de raisonner sans
s'entendre, & quand on
aura dit ce que c'est qu'une loi de la nature, on n'en saura pas mieux
ce que c'est qu'une loi
de l'Etat.
J'ai déjà dit qu'il n'y avoit point de
volonté générale sur un objet particulier. En effet cet
objet particulier est dans l'Etat ou hors de l'Etat. S'il est hors de
l'Etat, une volonté qui lui
est étrangère n'est point générale par rapport à lui ; & si cet
objet est dans l'Etat, il en fait
partie: Alors il se forme entre le tout & sa partie une relation
qui en fait deux êtres séparés,
dont la partie est l'un, & le tout moins cette même partie est
l'autre. Mais le tout moins une
partie n'est point le tout, & tant que ce rapport subsiste il n'y a
plus de tout, mais deux
parties inégales; d'où il suit que la volonté de l'une n'est point non
plus générale par
rapport à l'autre.
Mais quand tout le peuple statue sur tout
le peuple il ne considère que lui-même , & s'il se
forme alors un rapport, c'est de l'objet entier sous un point de vue à
l'objet entier sous un
autre point de vue, sans aucune division du tout. Alors la matière sur
laquelle on statue est
générale comme la volonté qui statue. C'est cet acte que j'appelle une
loi.
Quand je dis que l'objet des loix est
toujours général, j'entends que la loi considere les
sujets en corps & les actions comme abstraites, jamais un homme
comme individu ni une
action particulière. Ainsi la loi peut bien statuer qu'il y aura des
privileges, mais elle n'en
peut donner nommément à personne; la loi peut faire plusieurs classes
de citoyens, [230]
assigner même les qualités qui donneront droit à ces classes, mais elle
ne peut nommer tels
& tels pour y être admis; elle peut établir un Gouvernement royal
& une succession
héréditaire, mais elle ne peut élire un roi, ni nommer une famille
royale, en un mot toute
fonction qui se rapporte à un objet individuel n'appartient point à la
puissance législative.
Sur cette idée on voit à l'instant qu'il ne
faut plus demander à qui il appartient de faire des
loix, puisqu'elles sont des actes de la volonté générale ; ni si le
Prince est au-dessus des loix,
puisqu'il est membre de l'Etat; ni si la loi peut être injuste, puisque
nul n'est injuste envers
lui-même; ni comment on est libre & soumis aux loix, puisqu'elles
ne sont que des régistres
de nos volontés.
On voit encore que la loi réunissant
l'universalité de la volonté & celle de l'objet, ce qu'un
homme, quel qu'il puisse être, ordonne de son chef n'est point une loi;
ce qu'ordonne même
le Souverain sur un objet particulier n'est pas non plus une loi mais
un décret, ni un acte de
souveraineté mais de magistrature.
J'appelle donc République tout Etat régi
par des loix, sous quelque forme d'administration
que ce puisse être: car alors seulement l'intérêt public gouverne, et
la chose publique est
quelque chose. Tout Gouvernement légitime est républicain: *[Je
n'entends pas seulement
par ce mot une Aristocratie ou une Démocratie, mais en général tout
Gouvernement guidé
par la volonté générale, qui est la loi. Pour être légitime, il ne faut
pas que le Gouvernement
se confonde avec le Souverain, mais qu'il en soit le ministre: alors la
Monarchie elle-même
est République. Ceci s'éclaircira dans le livre suivant.]
j'inexpliquerai ci-après ce que c'est
que Gouvernement.
[231] Les loix ne sont proprement que les
conditions de l'association civile. Le peuple
soumis aux loix en doit être l'auteur; il n'appartient qu'à ceux qui
s'associent de régler les
conditions de la société; mais comment les régleront-ils ? Sera-ce d'un
commun accord, par
une inspiration subite? Le Corps politique a-t-il un organe pour
énoncer ses volontés? Qui
lui donnera la prévoyance nécessaire pour en former les actes et les
publier d'avance, ou
comment les prononcera-t-il au moment du besoin? Comment une multitude
aveugle qui
souvent ne soit ce qu'elle veut, parce qu'elle soit rarement ce qui lui
est bon, exécuterait-elle
d'elle-même une entreprise aussi grande, aussi difficile qu'un systême
de législation? De
lui-même le peuple veut toujours le bien, mais de lui-même il ne le
voit pas toujours. La
volonté générale est toujours droite, mais le jugement qui la guide
n'est pas toujours
éclairé. Il faut lui faire voir les objets tels qu'ils sont,
quelquefois tels qu'ils doivent lui
paroître, lui montrer le bon chemin qu'elle cherche, la garantir des
séductions des volontés
particulières, rapprocher à ses yeux les lieux & les temps,
balancer l'attrait des avantages
présens & sensibles, par le danger des maux éloignés & cachés.
Les particuliers voient le
bien qu'ils rejettent; le public veut le bien qu'il ne voit pas. Tous
ont également besoin de
guides. Il faut obliger les uns à conformer leurs volontés à leur
raison ; il faut apprendre à
l'autre à connoître ce qu'il veut. Alors des lumières publiques résulte
l'union de
l'entendement & de la volonté dans le Corps social , de-là l'exact
concours des parties, &
enfin la plus grande force du tout. Voilà d'où naît la nécessité d'un
Législateur.
Du Législateur.
Pour découvrir les meilleures regles de
société qui conviennent aux nations, il faudroit une
intelligence supérieure, qui vît toutes les passions des hommes, &
qui n'en éprouvât aucune,
qui n'eût aucun rapport avec notre nature, & qui la connût à fond,
dont le bonheur fût
indépendant de nous, & qui pourtant voulût biens s'occuper du
nôtre; enfin qui, dans le
progrès des temps se ménageant une gloire éloignée, pût travailler dans
un siecle & jouir
dans un autre. *[Un peuple ne devient célèbre que quand sa législation
commence à
décliner. On ignore durant combien de siècles l'institution de Lycurgue
fit le bonheur des
Spartiates, avant qu'il fût question d'eux dans le reste de la Grece.]
Il faudroit des Dieux
pour donner des loix aux hommes.
Le même raisonnement que faisoit Caligula
quant au fait, Platon le faisoit quant au droit
pour définir l'homme civil ou royal qu'il cherche dans son livre du
Regne; mais s'il est vrai
qu'un grand Prince est un homme rare, que sera-ce d'un grand
Législateur? Le premier
n'a qu'à suivre le modèle que l'autre doit proposer. Celui-ci est le
mécanicien qui invente la
machine, celui-là n'est que l'ouvrier qui la monte et la fait marcher.
Dans la naissance des
sociétés, dit Montesquieu, ce sont les chefs des Républiques qui font
l'institution, & c'est
ensuite l'institution qui forme les chefs des Républiques.
[233] Celui qui ose entreprendre
d'instituer un peuple, doit se sentir en l'Etat de changer,
pour ainsi dire, la nature humaine; de transformer chaque individu, qui
par lui-même est
un tout parfait & solitaire, en partie d'un plus grand tout dont
cet individu reçoive en
quelque sorte sa vie & son être; d'altérer la constitution de
l'homme pour la renforcer ; de
substituer une existence partielle & morale à l'existence physique
et indépendante que nous
avons tous reçue de la nature. Il faut, en un mot, qu'il ôte à l'homme
ses forcés propres
pour lui en donner qui lui soient étrangères & dont il ne puisse
faire usage sans le secours
d'autrui. Plus ces forces naturelles sont mortes et anéanties, plus les
acquises sont grandes
& durables, plus aussi l'institution est solide & parfaite : en
sorte que si chaque citoyen
n'est rien, ne peut rien que par tous les autres, & que la force
acquise par le tout soit égale
ou supérieure à la somme des forces naturelles de tous les individus,
on peut dire que la
législation est au plus haut point de perfection qu'elle puisse
atteindre.
Le Législateur est à tous égards un homme
extraordinaire dans l'Etat S'il doit l'être par
son génie, il ne l'est pas moins par son emploi. Ce n'est point
magistrature, ce n'est point
souveraineté. Cet emploi, qui constitue la République, n'entre point
dans sa constitution:
c'est une fonction particulière & supérieure qui n'a rien de commun
avec l'empire humain;
car si celui qui commande aux hommes ne doit pas commander aux loix,
celui qui
commande aux loix ne doit pas non plus commander aux hommes; autrement
ses loix,
ministres de ses passions, ne feroient souvent que perpétuer [234] ses
injustices, jamais il ne
pourroit éviter que des vues particulières n'altérassent la sainteté de
son ouvrage.
Quand Lycurgue donna des loix à sa patrie,
il commença par abdiquer la royauté. C'étoit
la coutume de la plupart des villes Grecques de confier à des étrangers
l'établissement des
leurs. Les Républiques modernes de l'Italie imiterent souvent cet
usage, celle de Geneve en
fit autant & s'en trouva bien*[Ceux qui ne considerent Calvin que
comme Théologien,
connoissent mal l'étendue de son génie. La rédaction de nos sages
Edits, à laquelle il eut
beaucoup de part, lui fait autant d'honneur que son institution.
Quelque révolution que le
tems puisse amener dans notre culte, tant que l'amour de la patrie
& de la liberté ne sera
pas éteint parmi nous, jamais la mémoire de ce grand homme ne cessera
d'y être en
bénédiction.]Rome, dans son plus bel âge vit renaître en son sein tous
les crimes de la
tyrannie, & se vit prête à périr, pour avoir réuni sur les mêmes
têtes l'autorité législative &
le pouvoir souverain.
Cependant, les décemvirs eux-mêmes ne
s'arrogèrent jamais le droit de faire passer aucune
loi de leur seule autorité. Rien de ce que nous vous proposons,
disoient-ils au peuple, ne peut
passer en loi sans votre consentement. Romains, soyez vous-mêmes les
auteurs des loix qui
doivent faire votre bonheur.
Celui qui rédige les loix n'a donc, ou ne
doit avoir aucun droit législatif, & le peuple même
ne peut, quand il le voudroit, se dépouiller de ce droit
incommunicable; parce que selon le
pacte fondamental, il n'y a que la volonté générale qui oblige les
particuliers, & qu'on ne
peut jamais s'assurer qu'une volonté particulière est conforme à la
volonté générale,
qu'après l'avoir soumis eaux suffrages libres du peuple: [235] j'ai
déjà dit cela, mais il n'est
pas inutile de le répéter.
Ainsi l'on trouve à la fois dans l'ouvrage
de la Législation deux choses qui semblent
incompatibles: une entreprise au-dessus de la force humaine, & pour
l'exécuter, une
autorité qui n'est rien.
Autre difficulté, qui mérite attention. Les
sages qui veulent parler au vulgaire leur langage
au lieu du sien, n'en sauroient être entendus. Or il y a mille sortes
d'idées qu'il est
impossible de traduire dans la langue du peuple. Les vues trop
générales et les objets trop
éloignés sont également hors de sa portée; chaque individu ne goûtant
d'autre plan de
gouvernement que celui qui se rapporte à son intérêt particulier,
apperçoit difficilement les
avantages qu'il doit retirer des privations continuelles qu'imposent
les bonnes loix. Pour
qu'un peuple naissant pût goûter les saines maximes de la politique
& suivre les regles
fondamentales de la raison d'Etat, il faudroit que l'effet pût devenir
la cause , que l'esprit
social qui doit être l'ouvrage de l'institution présidât à
l'institution même, & que les
hommes fussent avant les loix ce qu'ils doivent devenir par elles.
Ainsi donc le Législateur
ne pouvant employer ni la force ni le raisonnement, c'est une nécessité
qu'il recoure à une
autorité d'un autre ordre, qui puisse entraîner sans violence &
persuader sans convaincre.
Voilà ce qui força de tout tems les peres
des nations de recourir à l'intervention du ciel &
d'honorer les Dieux de leur propre sagesse, afin que les peuples,
soumis aux loix de l'Etat
comme à celles de la nature, & reconnoissant le même pouvoir dans
la formation de
l'homme & dans celle de la [236] Cité, obéissent avec liberté,
& portassent docilement le
joug de la félicité publique.
Cette raison sublime qui s'élève au-dessus
de la portée des hommes vulgaires, est celle dont
le Législateur met les décisions dans la bouche des immortels, pour
entraîner par l'autorité
divine ceux que ne pourroit ébranler la prudence humaine* [ E
veramente, dit Machiavel,
mai non fù alcuno ordinatore di leggi straordinarie in un popolo, che
non ricorresse à Dio,
perche altrimenti non sarebbero accettate; perche sono molti beni
conosciuti da uno prudente,
i quali non hanno in se raggioni evidenti da potergli persuadere ad
altrui. Discorsi sopra Tito
Livio. L. I. c. xi.)] Mais il n'appartient pas à tout homme de faire
parler les Dieux, ni d'en
être cru quand il s'annonce pour être leur interprète. La grande ame du
Législateur est le
vrai miracle qui doit prouver sa mission. Tout homme peut graver des
tables de pierre, ou
acheter un oracle, ou feindre un secret commerce avec quelque divinité,
ou dresser un
oiseau pour lui parler à l'oreille, ou trouver d'autres moyens
grossiers d'en imposer au
peuple. Celui qui ne saura que cela pourra même assembler par hasard
une troupe
d'insensés, mais il ne fondera jamais un empire, & son extravagant
ouvrage périra bientôt
avec lui. De vains prestiges forment un lien passager , il n'y a que la
sagesse qui le rende
durable. La loi Judaïque toujours subsistante, celle de l'enfant
d'Ismael qui depuis dix
siècles régit la moitié du monde, annoncent encore aujourd'hui les
grands hommes qui les
ont dictées; & tandis que l'orgueilleuse philosophie ou l'aveugle
esprit de parti, ne voit en
eux que d'heureux imposteurs, le vrai politique [237] admire dans leurs
institutions ce
grand & puissant génie qui préside aux établissemens durables.
Il ne faut pas, de tout ceci conclure avec
Warburton que la politique & la religion aient
parmi nous un objet commun, mais que dans l'origine des nations l'une
sert d'instrument à
l'autre.
CHAPITRE VIII.
Comme avant d'élever un grand édifice
l'architecte observe & observe & sonde le sol pour
voir s'il en peut soutenir le poids, le sage instituteur ne commence
pas par rédiger de
bonnes loix en elles-mêmes, mais il examine auparavant si le peuple
auquel il les destine est
propre à les supporter. C'est pour cela que Platon refusa de donner des
loix aux Arcadiens
& aux Cyréniens, sachant que ces deux Peuples étoient riches &
ne pouvoient souffrir
l'égalité: c'est pour cela qu'on vit en Crete de bonnes loix & de
méchans hommes, parce
que Minos n'avoit discipliné qu'un peuple chargé de vices.
Mille nations ont brillé sur la terre qui
n'auroient jamais pu souffrir de bonnes loix, &
celles même qui l'auroient pu n'ont eu dans toute leur durée qu'un tems
fort court pour
cela. La plupart des peuples ainsi que des hommes ne sont dociles que
dans leur jeunesse,
ils deviennent incorrigibles en vieillissant; quand une fois les
coutumes sont établies &
[238] les préjugés enracinés, c'est une entreprise dangereuse et vaine
de vouloir les
réformer; le peuple ne peut pas même souffrir qu'on touche à ses maux
pour les détruire,
semblable à ces malades stupides & sans courage qui frémissent à
l'aspect du médecin.
Ce n'est pas que, comme quelques maladies
bouleversent la tête des hommes & leur ôtent le
souvenir du passé, il ne se trouve quelquefois dans la durée des Etats
des époques violentes
où les révolutions font sur les peuples ce que certaines crises font
sur les individus, où
l'horreur du passé tient lieu d'oubli, & où l'Etat, embrasé par les
guerres civiles, renaît
pour ainsi dire de sa cendre & reprend la vigueur de la jeunesse en
sortant des bras de la
mort. Telle fut Sparte au tems de Lycurgue, telle fut Rome après les
Tarquins, & telles ont
été parmi nous la Hollande & la Suisse après l'expulsion des tyrans.
Mais ces événemens sont rares; ce sont des
exceptions dont la raison se trouve toujours
dans la constitution particulière de l'Etat excepté. Elles ne sauroient
même avoir lieu deux
fois pour le même peuple, car il peut se rendre libre tant qu'il n'est
que barbare, mais il ne
le peut plus quand le ressort civil est usé. Alors les troubles peuvent
le détruire sans que les
révolutions puissent le rétablir, & si-tôt que ses fers sont
brisés, il tombe épars & n'existe
plus: il lui faut désormois un maître & non pas un libérateur.
Peuples libres, souvenez-vous
de cette maxime: on peut acquérir la liberté; mais on ne la recouvre
jamais.
La jeunesse n'est pas l'enfance. Il est
pour les nations comme [239] pour les hommes un
tems de jeunesse, ou si l'on veut de maturité qu'il faut attendre avant
de les soumettre à des
loix; mais la maturité d'un peuple n'est pas toujours facile à
connoître, & si on la prévient
l'ouvrage est manqué. Tel peuple est disciplinable en naissant, tel
autre ne l'est pas au bout
de dix siècles. Les Russes ne seront jamais vraiment policés, parce
qu'ils l'ont été trop tôt.
Pierre avoit le génie imitatif ; il n'avoit pas le vrai génie, celui
qui crée & fait tout de rien.
Quelques-unes des choses qu'il fit étoient bien, la plupart étoient
déplacées. Il a vu que son
peuple étoit barbare, il n'a point vu qu'il n'étoit pas mûr pour la
police; il l'a voulu civiliser
quand il ne faloit que l'aguerrir. Il a d'abord voulu faire des
Allemands, des Anglois,
quand il faloit commencer par faire des Russes; il a empêché ses sujets
de devenir jamais ce
qu'ils pourroient être, en leur persuadant qu'ils étoient ce qu'ils ne
sont pas. C'est ainsi
qu'un précepteur François forme son élève pour briller au moment de son
enfance, & puis
n'être jamais rien. L'Empire de Russie voudra subjuguer l'Europe &
sera subjugué
lui-même. Les Tartares ses sujets ou ses voisins deviendront ses
maîtres & les nôtres: cette
révolution me paroît infaillible. Tous les rois de l'Europe travaillent
de concert à
l'accélérer.
Suite.
Comme la nature a donné des termes à la
stature d'un homme bien conformé, passé
lesquels elle ne fait plus que des géans ou des nains, il y a de même,
eu égard à la meilleure
constitution d'un Etat, des bornes à l'étendue qu'il peut avoir, afin
qu'il ne soit ni trop
grand pour pouvoir être bien gouverné, ni trop petit pour pouvoir se
maintenir par
lui-même. Il y a dans tout Corps politique un maximum de force qu'il ne
sauroit passer, &
duquel souvent il s'éloigne à force de s'agrandir. Plus le lien social
s'étend, plus il se
relâche, & en général un petit Etat est proportionnellement plus
fort qu'un grand.
Mille raisons démontrent cette maxime.
Premiérement, l'administration devient plus
pénible dans les grandes distances, comme un poids devient plus lourd
au bout d'un plus
grand levier. Elle devient aussi plus onéreuse à mesure que les degrés
se multiplient; car
chaque ville a d'abord la sienne que le peuple paye, chaque district la
sienne encore payée
par le peuple, ensuite chaque province, puis les grands Gouvernemens,
les Satrapies, les
Vice-royautés qu'il faut toujours payer plus cher à mesure qu'on monte,
& toujours aux
dépens du malheureux peuple; enfin vient l'administration s qui écrase
tout. Tant de
surcharges épuisent continuellement les sujets; loin d'être mieux
gouvernés par tous [241]
ces différens ordres, ils le sont moins bien que s'il n'y en avoit
qu'un seul au-dessus d'eux.
Cependant à peine reste-t-il des ressources pour les cas
extraordinaires, & quand il y faut
recourir, l'Etat est toujours à la veille de sa ruine.
Ce n'est pas tout; non-seulement le
Gouvernement a moins de vigueur & de célérité pour
faire observer les loix, empêcher les vexations, corriger les abus,
prévenir les entreprises
séditieuses qui peuvent se faire dans des lieux éloignés; mais le
peuple a moins d'affection
pour ses chefs qu'il ne voit jamais, pour la patrie qui est à ses yeux
comme le monde, &
pour ses concitoyens dont la plupart lui sont étrangers. Les mêmes loix
ne peuvent convenir
à tant de provinces diverses qui ont des moeurs différentes, qui vivent
sous des climats
opposés & qui ne peuvent souffrir la même forme de Gouvernement.
Des loix différentes
n'engendrent que trouble & confusion parmi des peuples qui, vivant
sous les mêmes chefs
& dans une communication continuelle, passent ou se marient les uns
chez les autres, &
soumis à d'autres coutumes, ne savent jamais si leur patrimoine est
bien à eux. Les talens
sont enfouis, les vertus ignorées, les vices impunis, dans cette
multitude d'hommes inconnus
les uns aux autres, que le siège de l'administration suprême rassemble
dans un même lieu.
Les chefs accablés d'affaires ne voient rien par eux-mêmes, des commis
gouvernent l'Etat.
Enfin les mesures qu'il faut prendre pour maintenir l'autorité
générale, à la quelle tant
d'officiers éloignés veulent se soustraire ou en imposer, absorbe tous
les soins publics, il
n'en reste plus pour le bonheur du Peuple, à peine en reste-t-il pour
sa défense au [242]
besoin, & c'est ainsi qu'un corps trop grand pour sa constitution,
s'affaisse & périt écrasé
sous son propre poids.
D'un autre côté, l'Etat doit se donner une
certaine base pour avoir de la solidité, pour
résister aux secousses qu'il ne manquera pas d'éprouver & aux
efforts qu'il sera contraint
de faire pour se soutenir: car tous les Peuples ont une espece de force
centrifuge, par
laquelle ils agissent continuellement les uns contre les autres &
tendent à s'agrandir aux
dépens de leurs voisins, comme les tourbillons de Descartes. Ainsi les
foibles risquent d'être
bientôt engloutis, & nul ne peut guères se conserver qu'en se
mettant avec tous dans une
espece d'équilibre, qui rende la compression par-tout à-peu-près égale.
On voit par-là qu'il y a des raisons de
s'étendre & des raisons de se resserrer, & ce n'est pas
le moindre talent du politique de trouver, entre les unes & les
autres, la proportion la plus
avantageuse à la conservation de l'Etat. On peut dire en général que
les premieres, n'étant
qu'extérieures & relatives, doivent être subordonnées aux autres,
qui sont internes &
absolues; une saine & forte constitution est la première chose
qu'il faut rechercher, & l'on
doit plus compter sur la vigueur qui naît d'un bon Gouvernement, que
sur les ressources
que fournit un grand territoire.
Au reste, on a vu des Etats tellement
constitués, que la nécessité des conquêtes entroit dans
leur constitution même, & que pour se maintenir, ils étoient forcés
de s'agrandir sans cesse.
Peut-être se félicitaient-ils beaucoup de cette heureuse nécessité, qui
leur montroit
pourtant, avec le terme de leur grandeur, l'inévitable moment de leur
chute.
Suite.
On peut mesurer un Corps politique de deux
manieres; savoir par l'étendue du territoire,
& par le nombre du Peuple, & il y a, entre l'une & l'autre
de ces mesures, un rapport
convenable pour donner à l'Etat sa véritable grandeur: ce sont les
hommes qui font l'Etat,
& c'est le terrain qui nourrit les hommes; ce rapport est donc que
la terre suffise à
l'entretien de ses habitans, & qu'il y ait autant d'habitans que la
terre en peut nourrir.
C'est dans cette proportion que se trouve le maximum de force d'un
nombre donné de
Peuple; car s'il y a du terrain de trop, la garde en est onéreuse, la
culture insuffisante, le
produit superflu ; c'est la cause prochaine des guerres défensives:
s'il n'y en a pas assez,
l'Etat se trouve pour le supplément à la discrétion de ses voisins ;
c'est la cause prochaine
des guerres offensives. Tout peuple qui n'a par sa position que
l'alternative entre le
commerce ou la guerre, est foible en lui-même, il dépend de ses
voisins, il dépend des
événemens; il n'a jamais qu'une existence incertaine & courte. Il
subjugue et change de
situation, ou il est subjugué & n'est rien. Il ne peut se conserver
libre qu'à force de petitesse
ou de grandeur.
On ne peut donner en calcul un rapport fixe
entre l'étendue de terre & le nombre
d'hommes qui se suffisent l'un à l'autre, tant à cause des différences
qui se trouvent dans
les qualités [244] du terrain, dans ses degrés de fertilité, dans la
nature de ses productions,
dans l'influence des climats, que de celles qu'on remarque dans les
tempéramens des
hommes qui les habitent, dont les uns consomment peu dans un pays
fertile, les autres
beaucoup sur un sol ingrat. Il faut encore avoir égard à la plus grande
ou moindre
fécondité des femmes, à ce que le pays peut avoir de plus ou moins
favorable à la
population, à la quantité dont le législateur peut espérer d'y
concourir par ses
établissements; de sorte qu'il ne doit pas fonder son jugement sur ce
qu'il voit mais sur ce
qu'il prévoit, ni s'arrêter autant à l'état actuel de la population
qu'à celui où elle doit
naturellement parvenir. Enfin il y a mille occasions où les accidens
particuliers du lieu
exigent ou permettent qu'on embrasse plus de terrain qu'il ne paroît
nécessaire. Ainsi l'on
s'étendra beaucoup dans un pays de montagnes, où les productions
naturelles, savoir les
bois, les pâturages, demandent moins de travail, où l'expérience
apprend que les femmes
sont plus fécondes que dans les plaines, & où un grand sol incliné
ne donne qu'une petite
base horizontale, la seule qu'il faut compter pour la végétation. Au
contraire, on peut se
resserrer au bord de la mer, même dans des rochers & des sables
presque stériles; parce
que la pêche y peut suppléer en grande partie aux productions de la
terre, que les hommes
doivent être plus rassemblés pour repousser les pirates, & qu'on a
d'ailleurs plus de facilité
pour délivrer le pays par les colonies, des habitans dont il est
surchargé.
A ces conditions pour instituer un peuple,
il en faut ajouter [245] une qui ne peut suppléer
à nulle autre, mais sans laquelle elles sont toutes inutiles; c'est
qu'on jouisse de l'abondance
& de la paix; car le tems où s'ordonne un Etat est, comme celui où
se forme un bataillon,
l'instant où le corps est le moins capable de résistance et le plus
facile à détruire. On
résisteroit mieux dans un désordre absolu que dans un moment de
fermentation, où chacun
s'occupe de son rang & non du péril. Qu'une guerre, une famine, une
sédition survienne en
ce tems de crise, l'Etat est infailliblement renversé.
Ce n'est pas qu'il n'y ait beaucoup de
Gouvernemens établis durant ces orages; mais alors
ce sont ces Gouvernemens mêmes qui détruisent l'Etat. Les usurpateurs
amènent ou
choisissent toujours ces temps de troubles pour faire passer, à la
faveur de l'effroi public,
des loix destructives que le Peuple n'adopteroit jamais de sang-froid.
Le choix du moment
de l'institution est un des caractères les plus sûrs par lesquels on
peut distinguer l'oeuvre
du législateur d'avec celle du tyran.
Quel peuple est donc propre à la
législation? Celui qui, se trouvant déjà lié par quelque
union d'origine, d'intérêt ou de convention, n'a point encore porté le
vrai joug des lois;
celui qui n'a ni coutumes ni superstitions bien enracinées; celui qui
ne craint pas d'être
accablé par une invasion subite, qui, sans entrer dans les querelles de
ses voisins, peut
résister seul à chacun d'eux, ou s'aider de l'un pour repousser l'autre
; celui dont chaque
membre peut être connu de tous, & où l'on n'est point forcé de
charger un homme d'un
plus grand fardeau qu'un homme ne peut porter; celui qui peut se passer
[246] des autres
peuples & dont tout autre peuple peut se passer;*[Si de deux
peuples voisins l'un ne
pouvoit se passer de l'autre, ce seroit une situation très-dure pour le
premier &
très-dangereuse pour le second. Toute nation sage, en pareil cas,
s'efforcera bien vite de
délivrer l'autre de cette dépendance. La République de Thlascala
enclavée dans l'Empire
du Mexique aima mieux se passer de sel, que d'en acheter des Mexicains,
& même que d'en
accepter gratuitement. Les sages Thlascalans virent le piège caché sous
cette libéralité. Ils
se conservèrent libres, & ce petit Etat, enfermé dans ce grand
Empire, fut enfin
l'instrument de sa ruine.] celui qui n'est ni riche ni pauvre &
peut se suffire à lui-même;
enfin celui qui réunit la consistance d'un ancien peuple avec la
docilité d'un peuple
nouveau. Ce qui rend pénible l'ouvrage de la législation, est moins ce
qu'il faut établir que
ce qu'il faut détruire ; & ce qui rend le succès si rare, c'est
l'impossibilité de trouver la
simplicité de la nature jointe aux besoins de la société. Toutes ces
conditions, il est vrai, se
trouvent difficilement rassemblées. Aussi voit-on peu d'Etats bien
constitués.
Il est encore en Europe un pays capable de
législation; c'est l'isle de Corse. La valeur & la
constance avec laquelle ce brave peuple a su recouvrer & défendre
sa liberté, mériteroit
bien que quel homme sage lui apprît à la conserver. J'ai quelque
pressentiment qu'un jour
cette petite Isle étonnera l'Europe.
Des divers systêmes de Législation.
Si l'on recherche en quoi consiste
précisément le plus grand bien de tous, qui doit être la fin
de tout systême de législation, on trouvera qu'il se réduit à deux
objets principaux, la liberté
& l'égalité. La liberté, parce que toute dépendance
particulière est autant de force ôtée au
corps de l'Etat; l'égalité, parce que la liberté ne peut subsister sans
elle.
J'ai déjà dit ce que c'est que la liberté
civile; à l'égard de l'égalité, il ne faut pas entendre
par ce mot que les degrés de puissance & de richesse soient
absolument les mêmes , mais
que, quant à la puissance, elle soit au-dessous de toute violence,
& ne s'exerce jamais qu'en
vertu du rang & des loix; & quant à la richesse, que nul
citoyen ne soit assez opulent pour
en pouvoir acheter un autre, & nul assez pauvre pour être contraint
de se vendre:*
[Voulez-vous donc donner à l'Etat de la consistance ? Rapprochez les
degrés extrêmes
autant qu'il est possible; ne souffrez ni des gens opulens ni des
gueux. Ces deux états,
naturellement inséparables, sont également funestes au bien commun; de
l'un sortent les
fauteurs de la tyrannie & de l'autre les tyrans; c'est toujours
entr'eux que se fait le trafic de
la liberté publique; l'un l'achète & l'autre la vend.] ce qui
suppose du côté des grands,
modération de biens & de crédit, & du côté des petits,
modération d'avarice & de
convoitise.
Cette égalité, disent-ils, est une chimere
de spéculation [248] qui ne peut exister dans la
pratique. Mais si l'abus est inévitable, s'ensuit-il qu'il ne faille
pas au moins le régler? C'est
précisément parce que la force des choses tend toujours à détruire
l'égalité, que la force de
la législation doit toujours tendre à la maintenir.
Mais ces objets généraux de toute bonne
institution, doivent être modifiés en chaque pays
par les rapports qui naissent, tant de la situation locale, que du
caractère des habitants; &
c'est sur ces rapports qu'il faut assigner à chaque peuple un systême
particulier
d'institution, qui soit le meilleur, non peut-être en lui-même, mais
pour l'Etat auquel il est
destiné. Par exemple, le sol est-il ingrat & stérile, ou le pays
trop serré pour les habitans ?
Tournez-vous du côté de l'industrie & des arts, dont vous
échangerez les productions
contre les denrées qui vous manquent. Au contraire, occupez-vous de
riches plaines & des
coteaux fertiles? Dans un bon terrain manquez-vous d'habitans ? Donnez
tous vos soins à
l'agriculture qui multiplie les hommes, & chassez les arts qui ne
feroient qu'achever de
dépeupler le pays, en attroupant sur quelques points du territoire le
peu d'habitans qu'il a.
*[Quelque branche de commerce extérieur, dit le M. d'A****[Argenson],
ne répand guère
qu'une fausse utilité pour un royaume en général; elle peut enrichir
quelques particuliers,
même quelques villes, mais la nation entiere n'y gagne rien, & le
Peuple n'en est pas
mieux.] Occupez-vous des rivages étendus & commodes? Couvrez la mer
de vaisseaux,
cultivez le commerce & la navigation; vous aurez une existence
brillante et courte. La mer
ne baigne-t-elle sur vos côtes que des rochers presque inaccessibles?
[249] Restez barbares
& ichthyophages; vous en vivrez plus tranquilles, meilleurs
peut-être, & sûrement plus
heureux. En un mot, outre les maximes communes à tous, chaque peuple
renferme en lui
quelque cause qui les ordonne d'une maniere particulière & rend sa
législation propre à lui
seul. C'est ainsi qu'autre fois les Hébreux & récemment les Arabes
ont eu pour principal
objet la religion, les Athéniens les lettres, Carthage & Tyr le
commerce, Rhodes la marine,
Sparte la guerre, & Rome la vertu. L'auteur de l'Esprit des Loix a
montré dans des foules
d'exemples par quel art le législateur dirige l'institution vers chacun
de ces objets.
Ce qui rend la constitution d'un Etat
véritablement solide & durable, c'est quand les
convenances sont tellement observées, que les rapports naturels &
les loix tombent toujours
de concert sur les mêmes points, & que celles-ci ne font, pour
ainsi dire, qu'assurer
accompagner, rectifier les autres. Mais si le législateur se trompant
dans son objet, prend
un principe différent de celui qui naît de la nature des choses ; que
l'un tende à la
servitude, & l'autre à la liberté ; l'un aux richesses, l'autre à
la population ; l'un à la paix,
l'autre aux conquêtes; on verra les loix s'affoiblir insensiblement, la
constitution s'altérer,
& l'Etat ne cessera d'être agité jusqu'à ce qu'il soit détruit ou
changé, & que l'invincible
nature ait repris son empire.
Division des Loix.
Pour ordonner le tout, ou donner la
meilleure forme possible à la chose publique, il y a
diverses relations à considérer. Premièrement l'action du Corps entier
agissant sur
lui-même, c'est-à-dire, le rapport du tout au tout, ou du Souverain à
l'Etat; & ce rapport
est composé de celui des termes intermédiaires, comme nous le verrons
ci-après.
Les loix qui règlent ce rapport portent le
nom de loix politiques, & s'appellent aussi loix
fondamentales, non sans quelque raison si ces loix sont sages. Car,
s'il n'y a dans chaque
Etat qu'une bonne maniere de l'ordonner, le peuple qui l'a trouvée doit
s'y tenir: mais si
l'ordre établi est mauvais, pourquoi prendroit-on pour fondamentales
des loix qui
l'empêchent d'être bon? D'ailleurs, en tout l'Etat de cause, un peuple
est toujours le maître
de changer ses loix, même les meilleures; car s'il lui plaît de se
faire mal à lui-même, qui
est-ce qui a droit de l'en empêcher ?
La seconde relation est celle des membres
entr'eux ou avec le Corps entier, & ce rapport
doit être au premier égard aussi petit & au second aussi grand
qu'il est possible , en sorte
que chaque citoyen soit dans une parfaite indépendance de tous les
autres, & dans une
excessive dépendance de la Cité; ce qui se fait toujours par les mêmes
moyens, car il n'y a
que la force de l'Etat qui fasse la liberté de ses [251] membres. C'est
de ce deuxième
rapport que naissent les loix civiles.
On peut considérer une troisieme sorte de
relation entre l'homme & la loi, savoir, celle de la
désobéissance à la peine, & celle-ci donne lieu à l'établissement
des loix criminelles, qui
dans le fond sont moins une espece particulière de loix, que la
sanction de toutes les autres.
A ces trois sortes de loix, il s'en joint
une quatrieme, la plus importante de toutes, qui ne se
grave ni sur le marbre, ni sur l'airain, mais dans les coeurs des
citoyens ; qui fait la
véritable constitution de l'Etat; qui prend tous les jours de nouvelles
forces; qui, lorsque les
autres loix vieillissent ou s'éteignent, les ranime ou les supplée,
conserve un peuple dans
l'esprit de son institution, & substitue insensiblement la force de
l'habitude à celle de
l'autorité. Je parle des moeurs, des coutumes, & sur-tout de
l'opinion; partie inconnue à
nos politiques, mais de laquelle dépend le succès de toutes les autres;
partie dont le grand
législateur s'occupe en secret, tandis qu'il paroît se borner à des
règlemens particuliers qui
ne sont que le cintre de la voûte, dont les moeurs plus lentes à
naître, forment enfin
l'inébranlable clef.
Entre ces diverses classes, les loix
politiques, qui constituent la forme du Gouvernement,
sont la seule relative à mon sujet.
Avant de parler des diverses formes de
Gouvernement, tâchons de fixer le sens précis de ce
mot, qui n'a pas encore été fort bien expliqué.
CHAPITRE PREMIER.
Du Gouvernement en général.
J'avertis le lecteur que ce chapitre doit
être lu posément, & que je ne sais pas l'art d'être
clair pour qui ne veut pas être attentif.
Toute action libre a deux causes qui
concourent à la produire; l'une morale, savoir la
volonté qui détermine l'acte, l'autre physique, savoir la puissance qui
l'exécute. Quand je
marche vers un objet, il faut premierement que j'y veuille aller; en
second lieu, que mes
pieds m'y portent. Qu'un paralytique veuille courir, qu'un homme agile
ne le veuille pas,
tous deux resteront en place. Le Corps politique a les mêmes mobiles;
on y distingue de
même la force & la volonté; celle-ci sous le nom de puissance
législative, l'autre sous le nom
depuissance exécutive. Rien ne s'y fait ou ne doit s'y faire,
sans leur concours.
[253] Nous avons vu que la puissance
législative appartient au peuple, & ne peut appartenir
qu'à lui. Il est aisé de voir au contraire, par les principes ci-devant
établis, que la puissance
exécutive ne peut appartenir à la généralité comme législatrice ou
souveraine, parce que
cette puissance ne consiste qu'en des actes particuliers qui ne sont
point du ressort de la loi,
ni par conséquent de celui du Souverain, dont tous les actes ne peuvent
être que des loix.
Il faut donc à la force publique un agent
propre qui la réunisse & la mette en oeuvre selon
les directions de la volonté générale, qui serve à la communication de
l'Etat & du
Souverain, qui fasse en quelque sorte dans la personne publique ce que
fait dans l'homme
l'union de l'ame & du corps. Voilà quelle est dans l'Etat la raison
du Gouvernement,
confondu mal-à-propos avec le Souverain, dont il n'est que le ministre.
Qu'est-ce donc que le Gouvernement ? Un
Corps intermédiaire établi entre les sujets et le
Souverain pour leur mutuelle correspondance, chargé de l'exécution des
loix et du maintien
de la liberté, tant civile que politique.
Les membres de ce Corps s'appellent
magistrats ou rois, c'est-à-dire, gouverneurs , &
le
Corps entier porte le nom de prince. *[C'est ainsi qu'à Venise on donne
au college le nom
de sérénissime prince, même quand le Doge n'y assiste pas
]Ainsi ceux qui prétendent que
l'acte par lequel un peuple se soumet à des chefs n'est point un
contrat, ont grande raison.
Ce n'est absolument qu'une commission, un emploi dans lequel, simples
officiers du
Souverain, ils exercent [254] en son nom le pouvoir dont il les a faits
dépositaires, & qu'il
peut limiter, modifier & reprendre quand il lui plaît; l'aliénation
d'un tel droit étant
incompatible avec la nature du Corps social et contraire au but de
l'association.
J'appelle donc Gouvernement ou
suprême administration l'exercice légitime de la puissance
exécutive, & prince ou magistrat l'homme ou le Corps chargé de
cette administration.
C'est dans le Gouvernement que se trouvent
les forces intermédiaires, dont les rapports
composent celui du tout au tout, ou du Souverain à l'Etat. On peut
représenter ce dernier
rapport par celui des extrêmes d'une proportion continue, dont la
moyenne proportionnelle
est le Gouvernement. Le Gouvernement reçoit du Souverain les ordres
qu'il donne au
peuple, & pour que l'Etat soit dans un bon équilibre il faut, tout
compensé, qu'il y ait
égalité entre le produit ou la puissance du Gouvernement pris en
lui-même & le produit ou
la puissance des citoyens, qui sont souverains d'un côté & sujets
de l'autre.
De plus, on ne sauroit altérer aucun des
trois termes sans rompre à l'instant la proportion.
Si le Souverain veut gouverner, ou si le magistrat veut donner des
loix, ou si les sujets
refusent d'obéir, le désordre succède à la règle, la force & la
volonté n'agissent plus de
concert, & l'Etat dissous tombe ainsi dans le despotisme ou dans
l'anarchie. Enfin, comme
il n'y a qu'une moyenne proportionnelle entre chaque rapport, il n'y a
non plus qu'un bon
Gouvernement possible dans un Etat: mais comme mille événemens peuvent
changer [255]
les rapports d'un peuple, non-seulement différens Gouvernemens peuvent
être bons à
divers peuples, mais au même peuple en différens temps.
Pour tâcher de donner une idée des divers
rapports qui peuvent régner entre ces deux
extrêmes, je prendrai pour exemple le nombre du peuple, comme un
rapport plus facile à
exprimer.
Supposons que l'Etat soit composé de dix
mille citoyens. Le Souverain ne peut être
considéré que collectivement & en Corps. Mais chaque particulier en
qualité de sujet est
considéré comme individu: ainsi le Souverain est au sujet comme dix
mille est à un:
c'est-à-dire que chaque membre de l'Etat n'a pour sa part que la
dix-millième partie de
l'autorité souveraine, quoiqu'il lui soit soumis tout entier. Que le
peuple soit composé de
cent mille hommes, l'état des sujets ne change pas, & chacun porte
également tout l'empire
des loix, tandis que son suffrage, réduit à un cent-millième, a dix
fois moins d'influence
dans leur rédaction. Alors, le sujet restant toujours un, le rapport du
Souverain augmente
en raison du nombre des citoyens. D'où il suit que plus l'Etat
s'agrandit, plus la liberté
diminue.
Quand je dis que le rapport augmente,
j'entends qu'il s'éloigne de l'égalité. Ainsi, plus le
rapport est grand dans l'acception des géomètres, moins il y a de
rapport dans l'acception
commune; dans la première, le rapport considéré selon la quantité se
mesure par
l'exposant, & dans l'autre, considéré selon l'identité, il s'estime
par la similitude.
Or moins les volontés particulières se
rapportent à la volonté [256] générale, c'est-à-dire les
moeurs aux loix, plus la force réprimante doit augmenter. Donc le
Gouvernement, pour
être bon, doit être relativement plus fort, à mesure que le peuple est
plus nombreux.
D'un autre côté, l'agrandissement de l'Etat
donnant aux dépositaires de l'autorité publique,
plus de tentations & de moyens d'abuser de leur pouvoir, plus le
Gouvernement doit avoir
de force pour contenir le peuple, plus le Souverain doit en avoir à son
tour pour contenir le
Gouvernement. Je ne parle pas ici d'une force absolue, mais de la force
relative des diverses
parties de l'Etat.
Il suit de ce double rapport que la
proportion continue entre le Souverain, le prince & le
peuple n'est point une idée arbitraire, mais une conséquence nécessaire
de la nature du
Corps politique. Il suit encore que l'un des extrêmes, savoir le peuple
comme sujet, étant
fixe & représenté par l'unité, toutes les fois que la raison
doublée augmente ou diminue, la
raison simple augmente ou diminue semblablement, & que par
conséquent le moyen terme
est changé. Ce qui fait voir qu'il n'y a pas une constitution de
Gouvernement unique &
absolue, mais qu'il peut y avoir autant de Gouvernemens différens en
nature que d'Etats
différens en grandeur.
Si, tournant ce systême en ridicule, on
disoit que pour trouver cette moyenne
proportionnelle & former le Corps du Gouvernement il ne faut, selon
moi, que tirer la
racine quarrée du nombre du peuple, je répondrois que je ne prends ici
ce nombre que
pour un exemple, que les rapports dont [257] je parle ne se mesurent
pas seulement par le
nombre des hommes, mais en général par la quantité d'action, laquelle
se combine par des
multitudes de causes ; qu'au reste si, pour m'exprimer en moins de
paroles, j'emprunte un
moment des termes de Géométrie, je n'ignore pas, cependant, que la
précision géométrique
n'a point lieu dans les quantités morales.
Le Gouvernement est en petit ce que le
Corps politique qui le renferme est en grand. C'est
une personne morale douée de certaines facultés, active comme le
Souverain, passive
comme l'Etat, & qu'on peut décomposer en d'autres rapports
semblables, d'où naît par
conséquent une nouvelle proportion , une autre encore dans celle-ci
selon l'ordre des
tribunaux, jusqu'à ce qu'on arrive à un moyen terme indivisible,
c'est-à-dire, à un seul chef
ou magistrat suprême, qu'on peut se représenter au milieu de cette
progression, comme
l'unité entre la série des fractions & celle des nombres.
Sans nous embarrasser dans cette
multiplication de termes, contentons-nous de considérer
le Gouvernement comme un nouveau Corps dans l'Etat, distinct du peuple
et du Souverain,
& intermédiaire entre l'un & l'autre.
Il y a cette différence essentielle entre
ces deux Corps, que l'Etat existe par lui-même, et que
le Gouvernement n'existe que par le Souverain. Ainsi la volonté
dominante du prince n'est
ou ne doit être que la volonté générale ou la loi, sa force n'est que
la force publique
concentrée en lui; si-tôt qu'il veut tirer de lui-même quelque acte
absolu & indépendant, la
liaison du tout commence à se relâcher. S'il arrivoit enfin que le
prince eût une volonté
particulière plus [258] active que celle du Souverain, et qu'il usât,
pour obéir à cette volonté
particulière de la force publique qui est dans ses mains, en sorte
qu'on eût, pour ainsi dire,
deux Souverains, l'un de droit & l'autre de fait; à l'instant
l'union sociale s'évanouiroit & le
Corps politique seroit dissout.
Cependant pour que le corps du Gouvernement
ait une existence, une vie réelle qui le
distingue du Corps de l'Etat, pour que tous ses membres puissent agir
de concert et
répondre à la fin pour laquelle il est institué, il lui faut un moi
particulier, une sensibilité
commune à ses membres, une force, une volonté propre qui tende à sa
conservation. Cette
existence particulière suppose des assemblées, des conseils, un pouvoir
de délibérer, de
résoudre, des droits, des titres, des privileges qui appartiennent au
prince exclusivement, &
qui rendent la condition du magistrat plus honorable, à proportion
qu'elle est plus pénible.
Les difficultés sont dans la maniere d'ordonner dans le tout ce tout
subalterne, de sorte
qu'il n'altère point la constitution générale en affermissant la sienne
, qu'il distingue
toujours sa force particulière destinée à sa propre conservation, de la
force publique
destinée à la conservation de l'Etat, & qu'en un mot il soit
toujours prêt à sacrifier le
Gouvernement au peuple & non le peuple au Gouvernement.
D'ailleurs, bien que le Corps artificiel du
Gouvernement soit l'ouvrage d'un autre Corps
artificiel, & qu'il n'oit en quelque sorte qu'une vie empruntée et
subordonnée , cela
n'empêche pas qu'il ne puisse agir avec plus ou moins de vigueur ou de
célérité, jouir, pour
ainsi dire, d'une santé plus ou moins robuste. Enfin, sans s'éloigner
directement du but de
son institution, [259] il peut s'en écarter plus ou moins, selon la
maniere dont il est
constitué.
C'est de toutes ces différences que
naissent les rapports divers que le Gouvernement doit
avoir avec le Corps de l'Etat, selon les rapports accidentels &
particuliers par lesquels ce
même Etat est modifié. Car souvent le Gouvernement le meilleur en soi
deviendra le plus
vicieux, si ses rapports ne sont altérés selon les défauts du Corps
politique auquel il
appartient.
CHAPITRE II.
Du principe qui constitue
les diverses
formes de Gouvernement.
Pour exposer la cause générale de ces
différences, il faut distinguer ici le Prince et le
Gouvernement, comme j'ai distingué ci-devant l'Etat & le Souverain.
Le Corps du magistrat peut être composé
d'un plus grand ou moindre nombre de
membres. Nous avons dit que le rapport du Souverain aux sujets étoit
d'autant plus grand
que le peuple étoit plus nombreux, & par une évidente analogie nous
en pouvons dire
autant du Gouvernement à l'égard des magistrats.
Or, la force totale du Gouvernement étant
toujours celle de l'Etat, ne varie point: d'où il
suit que plus il use de cette force sur ses propres membres, moins il
lui en reste pour agir
sur tout le peuple.
Donc plus les magistrats sont nombreux,
plus le Gouvernement [260] est foible. Comme
cette maxime est fondamentale, appliquons-nous à la mieux éclaircir.
Nous pouvons distinguer dans la personne du
magistrat trois volontés essentiellement
différentes. Premiérement, la volonté propre de l'individu, qui ne tend
qu'à son avantage
particulier; secondement, la volonté commune des magistrats, qui se
rapporte uniquement
à l'avantage du prince, & qu'on peut appeler volonté de Corps,
laquelle est générale par
rapport au Gouvernement, & particulière par rapport à l'Etat, dont
le Gouvernement fait
partie; en troisieme lieu la volonté du peuple ou la volonté
souveraine, laquelle est générale,
tant par rapport à l'Etat considéré comme le tout, que par rapport au
Gouvernement
considéré comme partie du tout.
Dans une législation parfaite, la volonté
particulière ou individuelle doit être nulle, la
volonté de Corps propre au Gouvernement très-subordonnée , & par
conséquent la volonté
générale ou souveraine, toujours dominante & la regle unique de
toutes les autres.
Selon l'ordre naturel, au contraire, ces
différentes volontés deviennent plus actives à
mesure qu'elles se concentrent. Ainsi la volonté générale est toujours
la plus foible, la
volonté de Corps a le second rang, & la volonté particulière le
premier de tous: de sorte que
dans le Gouvernement chaque membre est premièrement soi-même, &
puis magistrat, &
puis citoyen. Gradation directement opposée à celle qu'exige l'ordre
social.
Cela posé: que tout le Gouvernement soit
entre les mains d'un seul homme. Voilà la volonté
particulière & la volonté de Corps parfaitement réunies, & par
conséquent celle-ci au [261]
plus haut degré d'intensité qu'elle puisse avoir. Or comme c'est du
degré de la volonté que
dépend l'usage de la force, & que la force absolue du Gouvernement
ne varie point, il
s'ensuit que le plus actif des Gouvernemens est celui d'un seul.
Au contraire, unissons le Gouvernement à
l'autorité législative; faisons le Prince du
Souverain, & de tous les citoyens autant de magistrats: alors la
volonté de Corps,
confondue avec la volonté générale, n'aura pas plus d'activité qu'elle,
& laissera la volonté
particulière dans toute sa force. Ainsi le Gouvernement, toujours avec
la même force
absolue, sera dans son minimum de force relative ou d'activité.
Ces rapports sont incontestables, &
d'autres considérations servent encore à les confirmer.
On voit, par exemple, que chaque magistrat est plus actif dans son
corps que chaque
citoyen dans le sien, & que par conséquent la volonté particulière
a beaucoup plus
d'influence dans les actes du Gouvernement que dans ceux du Souverain ;
car chaque
magistrat est presque toujours chargé de quelque fonction du
Gouvernement, au lieu que
chaque citoyen pris à part n'a aucune fonction de la souveraineté.
D'ailleurs, plus l'Etat
s'étend, plus sa force réelle augmente, quoiqu'elle n'augmente pas en
raison de son
étendue: mais l'Etat restant le même, les magistrats ont beau se
multiplier, le
Gouvernement n'en acquiert pas une plus grande force réelle, parce que
cette force est celle
de l'Etat, dont la mesure est toujours égale. Ainsi la force relative
ou l'activité du
Gouvernement diminue, sans que sa force absolue ou réelle puisse
augmenter.
Il est sûr encore que l'expédition des
affaires devient plus [262] lente à mesure que plus de
gens en sont chargés , qu'en donnant trop à la prudence on ne donne pas
assez à la fortune,
qu'on laisse échapper l'occasion, & qu'à force de délibérer on perd
souvent le fruit de la
délibération.
Je viens de prouver que le Gouvernement se
relâche à mesure que les magistrats se
multiplient, & j'ai prouvé ci-devant que plus le peuple est
nombreux, plus la force
réprimande doit augmenter. D'où il suit que le rapport des magistrats
au Gouvernement
doit être inverse du rapport des sujets au Souverain: c'est-à-dire,
que, plus l'Etat
s'agrandit, plus le Gouvernement doit se resserrer; tellement que le
nombre des chefs
diminue en raison de l'augmentation du peuple.
Au reste je ne parle ici que de la force
relative du Gouvernement, & non de sa rectitude:
car, au contraire, plus le magistrat est nombreux, plus la volonté de
Corps se rapproche de
la volonté générale; au lieu que sous un magistrat unique cette même
volonté de Corps
n'est, comme je le dit, qu'une volonté particulière. Ainsi l'on perd
d'un côté ce qu'on peut
gagner de l'autre, & l'art du Législateur est de savoir fixer le
point où la force & la volonté
du Gouvernement, toujours en proportion réciproque, se combinent dans
le rapport le plus
avantageux à l'Etat.
Division des Gouvernemens.
On a vu dans le chapitre précedent pourquoi
l'on distingue les diverses especes ou formes
de Gouvernemens par le nombre des membres qui les composent; il reste à
voir dans
celui-ci comment se fait cette division.
Le Souverain peut, en premier lieu,
commettre le dépôt du Gouvernement à tout le peuple
ou à la plus grande partie du peuple, en sorte qu'il y ait plus de
citoyens magistrats que de
citoyens simples particuliers. On donne à cette forme de Gouvernement
le nom de
Démocratie.
Ou bien il peut resserrer le Gouvernement
entre les mains d'un petit nombre, en sorte qu'il
y ait plus de simples citoyens que de magistrats, & cette forme
porte le nom d'Aristocratie.
Enfin, il peut concentrer tout le
Gouvernement dans les mains d'un magistrat unique, dont
tous les autres tiennent leur pouvoir. Cette troisieme forme est la
plus commune, &
s'appelle Monarchieou Gouvernement royal.
On doit remarquer que toutes ces formes ou
du moins les deux premieres sont susceptibles
de plus ou de moins, & ont même une assez grande latitude ; car la
démocratie peut
embrasser tout le peuple ou se resserrer jusqu'à la moitié.
L'aristocratie à son tour, peut de
la moitié du peuple se [264] resserrer jusqu'au plus petit nombre
indéterminément. La
royauté même est susceptible de quelque partage. Sparte eut constamment
deux Rois par sa
constitution, & l'on a vu dans l'Empire Romain jusqu'à huit
Empereurs à la fois, sans
qu'on pût dire que l'Empire fût divisé. Ainsi il y a un point où chaque
forme de
Gouvernement se confond avec la suivante, & l'on voit, que, sous
trois seules
dénominations, le Gouvernement est réellement susceptible d'autant de
formes diverses que
l'Etat a de citoyens.
Il y a plus: ce même Gouvernement pouvant à
certains égards, se subdiviser en l'autres
parties, l'une administrée d'une maniere & l'autre d'une autre, il
peut résulter de ces trois
formes combinées une multitude de formes mixtes, dont chacune est
multipliable par toutes
les formes simples.
On a de tout tems beaucoup disputé sur la
meilleure forme de Gouvernement, sans
considérer que chacune d'elles est la meilleure en certains cas, &
la pire en d'autres.
Si dans les différens Etats le nombre des
magistrats suprêmes doit être en raison inverse de
celui des citoyens, il s'ensuit qu'en général le Gouvernement
démocratique convient aux
petits Etats, l'aristocratique aux médiocres, & le monarchique aux
grands. Cette regle se
tire immédiatement du principe; mais comment compter la multitude de
circonstances qui
peuvent fournir des exceptions ?
De la Démocratie.
Celui qui fait la loi soit mieux que
personne comment elle doit être exécutée et interprétée.
Il semble donc qu'on ne sauroit avoir une meilleure constitution que
celle où le pouvoir
exécutif est joint au législatif: mais c'est cela même qui rend ce
Gouvernement insuffisant à
certains égards, parce que les choses qui doivent être distinguées ne
le sont pas, & que le
Prince & le Souverain n'étant que la même personne, ne forment,
pour ainsi dire, qu'un
Gouvernement sans Gouvernement.
Il n'est pas bon que celui qui fait les
loix les exécute, ni que le corps du peuple détourne son
attention des vues générales, pour les donner aux objets particuliers.
Rien n'est plus
dangereux que l'influence des intérêts privés dans les affaires
publiques, & l'abus des loix
par le Gouvernement est un mal moindre que la corruption du
Législateur, suite infaillible
des vues particulières. Alors l'Etat étant altéré dans sa substance,
toute réforme devient
impossible. Un peuple qui n'abuseroit jamais du Gouvernement
n'abuseroit pas non plus
de l'indépendance; un peuple qui gouverneroit toujours bien n'auroit
pas besoin d'être
gouverné.
A prendre le terme dans la rigueur de
l'acception, il n'a jamais existé de véritable
démocratie, & il n'en existera jamais. Il est contre l'ordre
naturel que le grand nombre
[266] gouverne & que le petit soit gouverné. On ne peut imaginer
que le peuple reste
incessamment assemblé pour vaquer aux affaires publiques, & l'on
voit aisément qu'il ne
sauroit établir pour cela des commissions, sans que la forme de
l'administration change.
En effet, je crois pouvoir poser en
principe que quand les fonctions du Gouvernement sont
partagées entre plusieurs tribunaux, les moins nombreux acquièrent tôt
ou tard la plus
grande autorité; ne fût-ce qu'à cause de la facilité d'expédier les
affaires, qui les y amene
naturellement.
D'ailleurs, que de choses difficiles à
réunir ne suppose pas ce Gouvernement ?
Premièrement un Etat très-petit où le peuple soit facile à rassembler
& où chaque citoyen
puisse aisément connoître tous les autres : secondement une grande
simplicité de moeurs,
qui prévienne la multitude d'affaires & les discussions épineuses :
ensuite beaucoup
d'égalité dans les rangs & dans les fortunes, sans quoi l'égalité
ne sauroit subsister
long-tems dans les droits & l'autorité: enfin peu ou point de luxe;
car, ou le luxe est l'effet
des richesses, ou il les rend nécessaires ; il corrompt à la fois le
riche & le pauvre, l'un par
la possession, l'autre par la convoitise; il vend la patrie à la
mollesse, à la vanité; il ôte à
l'Etat tous ses citoyens pour les asservir les uns aux autres, &
tous à l'opinion.
Voilà pourquoi un auteur célèbre a donné la
vertu pour principe à la République; car
toutes ces conditions ne sauroient subsister sans la vertu: mais, faute
d'avoir fait les
distinctions nécessaires, ce beau génie a manqué souvent de [267]
justesse, quelquefois de
clarté, & n'a pas vu que l'autorité souveraine étant par-tout la
même, le même principe doit
avoir lieu dans tout Etat bien constitué, plus ou moins, il est vrai,
selon la forme du
Gouvernement.
Ajoutons qu'il n'y a pas de Gouvernement si
sujet aux guerres civiles & aux agitations
intestines que le démocratique ou populaire, parce qu'il n'y en a aucun
qui tende si
fortement & si continuellement à changer de forme, ni qui demande
plus de vigilance & de
courage pour être maintenu dans la sienne. C'est sur-tout dans cette
constitution que le
citoyen doit s'armer de force & de constance, & dire chaque
jour de sa vie au fond de son
coeur ce que disoit un vertueux Palatin*[Le palatin de Posnanie, pere
du roi de Pologne,
duc de Lorraine.] dans la diete de Pologne: Malo periculosam
libertatem quam quietum
servitium.
S'il y avoit un peuple de Dieux, il se
gouverneroit démocratiquement. Un Gouvernement si
parfait ne convient pas à des hommes.
CHAPITRE V.
Nous avons ici deux personnes morales
très-distinctes, savoir le Gouvernement et le
Souverain, & par conséquent deux volontés générales, l'une par
rapport à tous les citoyens,
l'autre seulement pour les membres de l'administration. Ainsi, [268]
bien que le
Gouvernement puisse régler sa police intérieure comme il lui plaît, il
ne peut jamais parler
au peuple qu'au nom du Souverain, c'est-à-dire au nom du peuple même;
ce qu'il ne faut
jamais oublier.
Les premieres sociétés se gouvernèrent
aristocratiquement. Les chefs des familles
délibéroient entr'eux des affaires publiques; les jeunes gens cédoient
sans peine à l'autorité
de l'expérience. De-là les noms de Prêtres, d'Anciens,
de Sénat, de Gérontes. Les sauvages de
l'Amérique septentrionale se gouvernent encore ainsi Joutrès bien
gouvernés.
Mais à mesure que l'inégalité d'institution
l'emporta sur l'inégalité naturelle, la richesse ou
la puissance*[Il est clair que le mot Optimates chez les anciens ne
veut pu dire les meilleurs,
mais les plus puissants] fut préférée à l'âge, & l'aristocratie
devint élective. Enfin la
puissance transmise avec les biens du pere aux enfans rendant les
familles patriciennes,
rendit le Gouvernement héréditaire, & l'on vit des Sénateurs de
vingt ans.
Il y a donc trois sortes d'aristocratie,
naturelle, élective, héréditaire. La première ne
convient qu'à des peuples simples; la troisieme est le pire de tous les
Gouvernemens. La
deuxieme est le meilleur ; c'est l'aristocratie proprement dite.
Outre l'avantage de la distinction des deux
pouvoirs, elle a celui du choix de ses membres;
car dans le Gouvernement populaire tous les citoyens naissent
magistrats ; mais celui-ci les
borne à un petit nombre, & ils ne le deviennent que par [269]
élection; *[ Il importe
beaucoup de régler par des loix la forme de l'élection des magistrats:
car en l'abandonnant
à la volonté du prince, on ne peut éviter de tomber dans l'aristocratie
héréditaire, comme il
est arrivé aux Républiques de Venise & de Berne.
Aussi la première est-elle depuis
long-tems, un Etat dissout, mais la seconde se main tient par l'extrême
sagesse de son sénat:
c'est une exception bien honorable & bien dangereuse.] moyen par
lequel la probité, les
lumières, l'expérience, & toutes les autres raisons de préférence
& d'estime publique, sont
autant de nouveaux garans qu'on sera sagement gouverné.
De plus, les assemblées se font plus
commodément; les affaires se discutent mieux,
s'expédient avec plus d'ordre & de diligence; le crédit de l'Etat
est mieux soutenu chez
l'étranger par de vénérables Sénateurs, que par une multitude inconnue
ou méprisée.
En un mot, c'est l'ordre le meilleur &
le plus naturel que les plus sages gouvernent la
multitude, quand on est sûr qu'ils la gouverneront pour son profit
& non pour le leur; il ne
faut point multiplier en vain les ressorts, ni faire avec vingt mille
hommes ce que cent
hommes choisis peuvent faire encore mieux. Mais il faut remarquer que
l'intérêt de Corps
commence à moins diriger ici la force publique sur la regle de la
volonté générale, & qu'une
autre pente inévitable enleve aux loix une partie de la puissance
exécutive.
A l'égard des convenances particulières, il
ne faut ni un Etat si petit ni un Peuple si simple
& si droit, que l'exécution des loix suive immédiatement de la
volonté publique, comme
dans une bonne démocratie. Il ne faut pas non plus une si grande nation
que les chefs épars
pour la gouverner [270] puissent trancher du Souverain chacun dans son
département, &
commencer par se rendre indépendans pour devenir enfin les maîtres.
Mais si l'aristocratie exige quelques
vertus de moins que le Gouvernement populaire, elle
en exige aussi d'autres qui lui sont propres, comme la modération dans
les riches & le
contentement dans les pauvres; car il semble qu'une égalité rigoureuse
y seroit déplacée:
elle ne fut pas même observée à Sparte.
Au reste, si cette forme comporte une
certaine inégalité de fortune, c'est bien pour qu'en
général l'administration des affaires publiques soit confiée à ceux qui
peuvent le mieux y
donner tout leur tems, mais non pas, comme prétend Aristote, pour que
les riches soient
toujours préférés. Au contraire, il importe qu'un choix opposé apprenne
quelquefois au
peuple qu'il y a dans le mérite des hommes, des raisons de préférence
plus importantes que
la richesse.
CHAPITRE VI.
Jusqu'ici nous avons considéré le Prince
comme une personne morale & collective, unie par
la force des loix, & dépositaire dans l'Etat de la puissance
exécutive. Nous avons
maintenant à considérer cette puissance réunie entre les mains d'une
personne naturelle,
d'un homme réel, qui seul ait droit [271] d'en disposer selon les loix.
C'est ce qu'on appelle
un Monarque ou un Roi.
Tout au contraire des autres
administrations, où un être collectif représente un individu,
dans celle-ci un individu représente un être collectif ; en sorte que
l'unité morale qui
constitue le Prince est en même tems une unité physique, dans laquelle
toutes les facultés
que la loi réunit dans l'autre avec tant d'effort se trouvent
naturellement réunies.
Ainsi la volonté du peuple, & la
volonté du Prince, & la force publique de l'Etat, & la force
particulière du Gouvernement, tout répond au même mobile, tous les
ressorts de la
machine sont dans la même main, tout marche au même but, il n'y a point
de mouvemens
opposés qui s'entre-détruisent; & l'on ne peut imaginer aucune
sorte de constitution dans
laquelle un moindre effort produise une action plus considérable.
Archimede assis
tranquillement sur le rivage & tirant sans peine à flot un grand
vaisseau, me représente un
Monarque habile gouvernant de son cabinet ses vastes Etats, &
faisant tout mouvoir en
paroissant immobile.
Mais s'il n'y a point de Gouvernement qui
ait plus de vigueur, il n'y en a point où la volonté
particulière ait plus d'empire & domine plus aisément les autres:
tout marche au même
but, il est vrai ; mais ce but n'est point celui de la félicité
publique, & la force même de
l'administration tourne sans cesse au préjudice de l'Etat.
Les Rois veulent être absolus, & de
loin on leur crie que le meilleur moyen de l'être est de se
faire aimer de leurs peuples. Cette maxime est très-belle, & même
très-vraie à [272]
certains égards. Malheureusement on s'en moquera toujours dans les
cours. La puissance
qui vient de l'amour des peuples est sans doute la plus grande; mais
elle est précaire &
conditionnelle, jamais les Princesse s'en contenteront. Les meilleurs
Rois veulent pouvoir
être méchans s'il leur plaît, sans cesser d'être les maîtres: un
sermonneur politique aura
beau leur dire que la force du peuple étant la leur, leur plus grand
intérêt est que le peuple
soit florissant, nombreux, redoutable ; ils savent très-bien que cela
n'est pas vrai. Leur
intérêt personnel est premiérement que le peuple soit foible,
misérable, & qu'il ne puisse
jamais leur résister. J'avoue que, supposant les sujets toujours
parfaitement soumis,
l'intérêt du Prince seroit alors que le peuple fût puissant, afin que
cette puissance étant la
sienne le rendît redoutable à ses voisins; mais comme cet intérêt n'est
que secondaire &
subordonné, & que les deux suppositions sont incompatibles, il est
naturel que les Princes
donnent toujours la préférence à la maxime qui leur est le plus
immédiatement utile. C'est
ce que Samuel représentoit fortement aux Hébreux; c'est ce que
Machiavel a fait voir avec
évidence. En feignant de donner des leçons aux Rois il en a donné de
grandes aux peuples.
Le Prince de Machiavel est le livre des républicains.*[* Machiavel
étoit un honnête homme
& un bon citoyen: mais attaché à la maison de Médicis, il étoit
forcé dans l'oppression de sa
Patrie de déguiser son amour pour la liberté. Le choix seul de son
exécrable Héros
manifeste assez son intention secrete, & l'opposition des maximes
de son livre du Prince à
celle de ses discours sur Tite-Live & de son l'histoire de
Florence, démontre que ce
profound Politique n'a eu jusqu'ici que des Lecteurs superficiels ou
corrompus. La Cour de
Rome a sévérement défendu son livre, je le crois bien; c'est elle qu'il
dépeint le plus
clairement.]
[273] Nous avons trouvé, par les rapports
généraux que la monarchie n'est convenable
qu'aux grands Etats, & nous le trouverons encore en l'examinant en
elle-même. Plus
l'administration publique est nombreuse, plus le rapport du Prince aux
sujets diminue &
s'approche de l'égalité, en sorte que ce rapport est un ou l'égalité
même, dans la
démocratie. Ce même rapport augmente à mesure que le Gouvernement se
resserre, & il est
dans son maximum quand le Gouvernement est dans les mains d'un seul.
Alors il se trouve
une trop grande distance entre le Prince & le peuple, & l'Etat
manque de liaison. Pour la
former il faut donc des ordres intermédiaires: il faut des Princes, des
Grands, de la
noblesse pour les remplir. Or rien de tout cela ne convient à un petit
Etat, que ruinent tous
ces degrés.
Mais s'il est difficile qu'un grand Etat
soit bien gouverné, il l'est beaucoup plus qu'il soit
bien gouverné par un seul homme, & chacun soit ce qu'il arrive
quand le roi se donne des
substituts.
Un défaut essentiel & inévitable, qui
mettra toujours le Gouvernement monarchique
au-dessous du républicain, est que dans celui-ci la voix publique
n'élève presque jamais aux
premieres places que des hommes éclairés & capables, qui les
remplissent avec honneur: au
lieu que ceux qui parviennent dans les monarchies ne sont le plus
souvent que de petits
brouillons, de petits fripons, de petits intrigans, à qui les petits
talens qui font dans les
cours parvenir aux grandes places, ne servent qu'à montrer au public
leur ineptie aussi-tôt
qu'ils y sont parvenus. Le peuple se trompe bien moins [274] sur ce
choix que le Prince, &
un homme d'un vrai mérite est presque aussi rare dans le ministere
qu'un sot à la tête d'un
Gouvernement républicain. Aussi, quand par quelque heureux hasard un de
ces hommes
nés pour gouverner prend le timon des affaires dans une monarchie
presque abymée par
ces tas de jolis régisseurs, on est tout surpris des ressources qu'il
trouve, & cela fait époque
dans un pays.
Pour qu'un Etat monarchique pût être bien
gouverné, il faudroit que sa grandeur ou son
étendue fût mesurée aux facultés de celui qui gouverne. Il est plus
aisé de conquérir que de
régir. Avec un levier suffisant, d'un doigt on peut ébranler le monde,
mais pour le soutenir
il faut les épaules d'Hercule. Pour peu qu'un Etat soit grand, le
prince est presque toujours
trop petit. Quand au contraire il arrive que l'Etat est trop petit pour
son chef, ce qui est
très-rare, il est encore mal gouverné, parce que le chef, suivant
toujours la grandeur de ses
vues, oublie les intérêts des peuples, & ne les rend pas moins
malheureux par l'abus des
talens qu'il a de trop, qu'un chef borné, par le défaut de ceux qui lui
manquent. Il faudroit,
pour ainsi dire, qu'un royaume s'étendît ou se resserrât à chaque règne
selon la portée du
Prince; au lieu que les talens d'un Sénat ayant des mesures plus fixes,
l'Etat peut avoir des
bornes constantes, & l'administration n'aller pas moins bien.
Le plus sensible inconvénient du
Gouvernement d'un seul, est le défaut de cette succession
continuelle qui forme dans les deux autres une liaison non interrompue.
Un roi mort, il en
faut un autre ; les élections laissent des intervalles dangereux ,
elles sont orageuses , & à
moins que les citoyens ne [275] soient d'un désintéressement, d'une
intégrité que ce
Gouvernement ne comporte guère, la brigue & la corruption s'en
mêlent. Il est difficile que
celui à qui l'Etat s'est vendu ne le vende pas à son tour, & ne se
dédommage pas sur les
foibles de l'argent que les puissans lui ont extorqué. Tôt ou tard tout
devient vénal sous une
pareille administration, & la paix dont on jouit alors sous les
rois est pire que le désordre
des interrègnes.
Qu'a-t-on fait pour prévenir ces maux ? On
a rendu les couronnes héréditaires dans
certaines familles , & l'on a établi un ordre de succession qui
prévient toute dispute à la
mort des rois: c'est-à-dire que, substituant l'inconvénient des
régences à celui des élections,
on a préféré une apparente tranquillité à une administration sage, et
qu'on a mieux aimé
risquer d'avoir pour chefs des enfans, des monstres, des imbéciles, que
d'avoir à disputer
sur le choix des bons rois. On n'a pas considéré qu'en s'exposant ainsi
aux risques de
l'alternative, on met presque toutes les chances contre soi. C'étoit un
mot très-sensé que
celui du jeune Denis, à qui son pere en lui reprochant une action
honteuse disoit: t'en ai-je
donné l'exemple ? Ah, répondit le fils, votre pere n'étoit pas roi!
Tout concourt à priver de justice & de
raison un homme élevé pour commander aux autres.
On prend beaucoup de peine, à ce qu'on dit, pour enseigner aux jeunes
princes l'art de
régner; il ne paroît pas que cette éducation leur profite. On feroit
mieux de commencer par
leur enseigner l'art d'obéir. Les plus grands rois qu'ait célébrés
l'histoire n'ont point [276]
été élevés pour régner; c'est une science qu'on ne possède jamais moins
qu'après l'avoir
trop apprise, & qu'on acquiert mieux en obéissant qu'en commandant.
Nam utilissimus
idem ac brevissimus bonarum malarumque rerum delectus, cogitare quid
aut nolueris sub alio
principe aut volueris.*[*Tacit. hist. L.I.]
Une suite de ce défaut de cohérence est
l'inconstance du Gouvernement royal qui, se
réglant tantôt sur un plan & tantôt sur un autre selon le caractere
du Prince qui regne ou
des gens qui regnent pour lui, ne peut avoir long-tems un objet fixe ni
une conduite
conséquente: variation qui rend toujours l'Etat flottant de maxime en
maxime, de projet en
projet, & qui n'a pas lieu dans les autres Gouvernemens où le
Prince est toujours le même.
Aussi voit-on qu'en général, s'il y a plus de ruse dans une cour, il y
a plus de sagesse dans
un sénat, & que les Républiques vont à leurs fins par des vues plus
constantes & mieux
suivies, au lieu que chaque révolution dans le ministere en produit une
dans l'Etat; la
maxime commune à tous les ministres, & presque à tous les rois,
étant de prendre en toute
chose le contrepied de leur prédécesseur.
De cette même incohérence se tire encore la
solution d'un sophisme très-familier aux
politiques royaux; c'est, non-seulement de comparer le Gouvernement
civil au
Gouvernement domestique, & le Prince au pere de famille, erreur
déjà réfutée, mais encore
de donner libéralement à ce magistrat toutes les vertus dont il auroit
besoin, et de supposer
toujours que le Prince est ce qu'il devroit être: supposition [277] à
l'aide de laquelle le
Gouvernement royal est évidemment préférable à tout autre, parce qu'il
est
incontestablement le plus fort, & que pour être aussi le meilleur
il ne lui manque qu'une
volonté de Corps plus conforme à la volonté générale.
Mais si selon Platon*,[* In Civili.]
le roi par nature est un personnage si rare, combien de
fois la nature & la fortune concourront-elles à le couronner ,
& si l'éducation royale
corrompt nécessairement ceux qui la reçoivent, que doit-on espérer
d'une suite d'hommes
élevés pour régner ? C'est donc bien vouloir s'abuser que de confondre
le Gouvernement
royal avec celui d'un bon roi. Pour voir ce qu'est ce Gouvernement en
lui-même, il faut le
considérer sous des princes bornés ou méchans; car ils arriveront tels
au trône, ou le trône
les rendra tels.
Ces difficultés n'ont pas échappé à nos
Auteurs, mais ils n'en sont point embarrassés. Le
remede est, disent-ils, d'obéir sans murmure. Dieu donne les mauvais
rois dans sa colere, &
il faut les supporter comme des châtimens du ciel. Ce discours est
édifiant, sans doute ;
mais je ne sais s'il ne conviendroit pas mieux en chaire que dans un
livre de politique. Que
dire d'un médecin qui promet des miracles, & dont tout l'art est
d'exhorter son malade à la
patience ? On sait bien qu'il faut souffrir un mauvais Gouvernement
quand on l'a; la
question seroit d'en trouver un bon.
Des Gouvernemens mixtes.
A proprement parler, il n'y a point de
Gouvernement simple. Il faut qu'un chef unique ait
des magistrats subalternes; il faut qu'un Gouvernement populaire ait
un chef. Ainsi dans
le partage de la puissance exécutive, il y a toujours gradation du
grand nombre au
moindre, avec cette différence que tantôt le grand nombre dépend du
petit, & tantôt le petit
du grand.
Quelquefois il y a partage égal; soit quand
les parties constitutives sont dans une
dépendance mutuelle, comme dans le Gouvernement d'Angleterre; soit
quand l'autorité de
chaque partie est indépendante mais imparfaite, comme en Pologne. Cette
derniere forme
est mauvaise, parce qu'il n'y a point d'unité dans le Gouvernement,
& que l'Etat manque
de liaison.
Lequel vaut le mieux, d'un Gouvernement
simple ou d'un Gouvernement mixte ? Question
fort agitée chez les politiques, & à laquelle il faut faire la même
réponse que j'ai faite
ci-devant sur toute forme de Gouvernement.
Le Gouvernement simple est le meilleur en
soi, par cela seul qu'il est simple. Mais quand la
puissance exécutive ne dépend pas assez de la législative,
c'est-à-dire, quand il y a plus de
rapport du Prince au Souverain que du peuple au Prince, il faut
remédier à ce défaut de
proportion en divisant [279] le Gouvernement ; car alors toutes ses
parties n'ont pas moins
d'autorité sur les sujets, & leur division les rend toutes ensemble
moins fortes contre le
Souverain.
On prévient encore le même inconvénient en
établissant des magistrats intermédiaires, qui,
laissant le Gouvernement en son entier, servent seulement à balancer
les deux puissances &
à maintenir leurs droits respectifs. Alors le Gouvernement n'est pas
mixte, il est tempéré.
On peut remédier par des moyens semblables
à l'inconvénient opposé, & quand le
Gouvernement est trop lâche, ériger des tribunaux pour le concentrer.
Cela se pratique
dans toutes les démocraties. Dans le premier cas on devise le
Gouvernement pour
l'affoiblir, & dans le second pour le renforcer; car les maximum de
force & de foiblesse se
trouvent également dans les Gouvernemens simples, au lieu que les
formes mixtes donnent
une force moyenne.
CHAPITRE VIII.
Que toute forme de
Gouvernement n'est pas
propre à tout pays.
La liberté n'étant pas un fruit de tous les
climats, n'est pas à la portée de tous les peuples.
Plus on médite ce principe établi par Montesquieu, plus on en sent la
vérité. Plus on le
conteste, plus on donne occasion de l'établir par de nouvelles preuves.
Dans tous les Gouvernemens du monde la
personne publique [280] consomme & ne produit
rien. D'où lui vient donc la substance consommée ? Du travail de ses
membres. C'est le
superflu des particuliers qui produit le nécessaire du publie. D'où il
suit que l'état civil ne
peut subsister qu'autant que le travail des hommes rend au-delà de
leurs besoins.
Or cet excédant n'est pas le même dans tous
les pays du monde. Dans plusieurs il est
considérable, dans d'autres médiocre, dans d'autres nul, dans d'autres
négatif. Ce rapport
dépend de la fertilité du climat, de la sorte de travail que la terre
exige, de la nature de ses
productions, de la force de ses habitans, de la plus ou moins grande
consommation qui leur
est nécessaire, & de plusieurs autres rapports semblables desquels
il est composé.
D'autre part, tous les Gouvernemens ne sont
pas de même nature; il y en a de plus ou
moins dévorants, & les différences sont fondées sur cet autre
principe, que, plus les
contributions publiques s'éloignent de leur source & plus elles
sont onéreuses. Ce n'est pas
sur la quantité des impositions qu'il faut mesurer cette charge, mais
sur le chemin qu'elles
ont à faire pour retourner dans les mains dont elles sont sorties;
quand cette circulation est
prompte & bien établie, qu'on paye peu ou beaucoup, il n'importe;
le peuple est toujours
riche & les finances vont toujours bien. Au contraire, quelque peu
que le peuple donne,
quand ce peu ne lui revient point, en donnant toujours, bientôt il
s'épuise; l'Etat n'est
jamais riche & le peuple est toujours gueux.
Il suit de-là que plus la distance du
peuple au Gouvernement augmente, & plus les tributs
deviennent onéreux; ainsi [281] dans la démocratie le peuple est le
moins chargé, dans
l'aristocratie il l'est davantage, dans la monarchie il porte le plus
grand poids. La
monarchie ne convient donc qu'aux nations opulentes, l'aristocratie aux
Etats médiocres en
richesse ainsi qu'en grandeur, la démocratie, aux Etats petits et
pauvres.
En effet, plus on y réfléchit, plus on
trouve en ceci de différence entre les Etats libres et les
monarchiques; dans les premiers tout s'emploie à l'utilité commune ;
dans les autres, les
forces publiques & particulières sont réciproques, & l'une
s'augmente par l'affoiblissement
de l'autre. Enfin, au lieu de gouverner les sujets pour les rendre
heureux, le despotisme les
rend misérables pour les gouverner.
Voilà donc, dans chaque climat des causes
naturelles sur lesquelles on peut assigner la
forme de Gouvernement à laquelle la force du climat l'entraîne, &
dire même quelle espece
d'habitans il doit avoir. Les lieux ingrats & stériles où le
produit ne vaut pas le travail,
doivent rester incultes & déserts, ou seulement peuplés de
Sauvages: les lieux où le travail
des hommes ne rend exactement que le nécessaire, doivent être habités
par des peuples
barbares, toute politie y seroit impossible: les lieux où l'excès du
produit sur le travail est
médiocre conviennent aux peuples libres: ceux où le terroir abondant et
fertile donne
beaucoup de produit pour peu de travail, veulent être gouvernés
monarchiquement, pour
consumer par le luxe du prince l'excès du superflu des sujets; car il
vaut mieux que cet
excès soit absorbé par le Gouvernement que dissipé par les
particuliers. [282] Il y a des
exceptions, je le sais ; mais ces exceptions mêmes confirment la règle,
en ce qu'elles
produisent tôt ou tard des révolutions qui ramènent les choses dans
l'ordre de la nature.
Distinguons toujours les loix générales des
causes particulières lui peuvent en modifier
l'effet. Quand tout le midi seroit couvert de Républiques & tout le
nord d'Etats
despotiques, il n'en seroit pas moins vrai que par l'effet du climat le
despotisme convient
aux pays chauds, la barbarie aux pays froids, & la bonne politie
aux régions
intermédiaires. Je vois encore qu'en accordant le principe, on pourra
disputer sur
l'application: on pourra dire qu'il y a des pays froids très-fertiles,
& des méridionaux
très-ingrats. Mais cette difficulté n'en est une que pour ceux qui
n'examinent pas la chose
dans tous ses rapports. Il faut, comme je l'ai déjà dit, compter ceux
des travaux, des forces,
de la consommation, &c.
Supposons que de deux terrains égaux l'un
rapporte cinq & l'autre dix. Si les habitans du
premier consomment quatre & ceux du dernier neuf, l'excès du
premier produit sera un
cinquième, & celui du second un dixieme. Le rapport de ces deux
excès étant donc inverse
de celui des produits, le terrain qui ne produira que cinq donnera un
superflu double de
celui du terrain qui produira dix.
Mais il n'est pas question d'un produit
double, & je ne crois pas que personne ose mettre
en général la fertilité des pays froids en égalité même avec celle des
pays chauds. Toutefois
supposons cette égalité ; laissons, si l'on veut, en [283] balance
l'Angleterre avec la Sicile, &
la Pologne avec l'Egypte. Plus au midi, nous aurons l'Afrique & les
Indes; plus au nord ,
nous n'aurons plus rien. Pour cette égalité de produit, quelle
différence dans la culture? En
Sicile il ne faut que gratter la terre; en Angleterre que de soins pour
la labourer! Or là où il
faut plus de bras pour donner le même produit, le superflu doit être
nécessairement
moindre.
Considérez, outre cela, que la même
quantité d'hommes consomme beaucoup moins dans
les pays chauds. Le climat demande qu'on y soit sobre pour se porter
bien: les Européens
qui veulent y vivre comme chez eux périssent tous de dissenterie &
d'indigestions. Nous
sommes, dit Chardin, des bêtes carnassieres, des loups, en
comparaison des Asiatiques.
Quelques-uns attribuent la sobriété des Persans à ce que leur pays est
moins cultivé, & moi je
crois au contraire que leur pays abonde moins en denrées parce qu'il en
faut moins aux
habitans. Si leur frugalité, continue-t-il, étoit un effet de la
disette du pays, il n'y auroit que les
pauvres qui mangeroient peu, au lieu que c'est généralement tout le
monde, & on mangeroit
plus ou moins en chaque province, selon la fertilité du pays, au lieu
que la même sobriété se
trouve par tout le royaume. Ils se louent fort de leur maniere de
vivre, disant qu'il ne faut que
regarder leur teint pour reconnoître combien elle est plus excellente
que celle des chrétiens.
En effet le teint des Persans est uni ; ils ont la peau belle, fine et
polie, au lieu que le teint des
Arméniens leurs sujets qui vivent à l'Européenne est rude, couperosé,
& que leurs corps sont
gros & pesans.
[284] Plus on approche de la ligne, plus
les peuples vivent de peu. Ils ne mangent presque
pas de viande; le ris, le mais, le cuzcuz, le mil, la cassave, sont
leurs alimens ordinaires. Il y
a aux Indes des millions d'hommes dont la nourriture ne coûte pas un
sou par jour. Nous
voyons en Europe même des différences sensibles pour l'appétit entre
les peuples du nord
& ceux du midi. Un Espagnol vivra huit jours du dîner d'un
Allemand. Dans les pays où les
hommes sont plus voraces le luxe se tourne aussi vers les choses de
consommation. En
Angleterre, il se montre sur une table chargée de viandes ; en Italie,
on vous régale de sucre
& de fleurs.
Le luxe des vêtemens offre encore de
semblables différences. Dans les climats où les
changemens des saisons sont prompts & violens, on a des habits
meilleurs et plus simples;
dans ceux où l'on ne s'habille que pour la parure on y cherche plus
d'éclat que d'utilité, les
habits eux-mêmes y sont un luxe. A Naples vous verrez tous les jours se
promener au
Pausylippe des hommes en veste dorée & point de bas. C'est la même
chose pour les
bâtiments; on donne tout à la magnificence quand on n'a rien à craindre
des injures de
l'air. A Paris, à Londres, on veut être logé chaudement &
commodément. A Madrid on a
des salons superbes, mais point de fenêtres qui ferment, & l'on
couche dans des nids-à-rats.
Les alimens sont beaucoup plus substantiels
& succulens dans les pays chauds; c'est une
troisieme différence qui ne peut manquer d'influer sur la seconde.
Pourquoi mange-t-on
tant de légumes en Italie ? parce qu'ils y sont bons, nourrissans,
[285] d'excellent goût: en
France où ils ne sont nourris que d'eau ils ne nourrissent point, &
sont presque comptés
pour rien sur les tables. Ils n'occupent pourtant pas moins de terrain
& coûtent du moins
autant de peine à cultiver. C'est une expérience faite que les bleds de
Barbarie, d'ailleurs
inférieurs à ceux de France, rendent beaucoup plus en farine, & que
ceux de France à leur
tour rendent plus que les bleds du nord. D'où l'on peut inférer qu'une
gradation semblable
s'observe généralement dans la même direction de la ligne au pôle. Or
n'est-ce pas un
désavantage visible d'avoir dans un produit égal, une moindre quantité
d'alimens ?
A toutes ces différentes considérations
j'en puis ajouter une qui en découle & qui les
fortifie; c'est que les pays chauds ont moins besoin d'habitans que les
pays froids, &
pourroient en nourrir davantage; ce qui produit un double superflu
toujours à l'avantage
du despotisme. Plus le même nombre d'habitans occupe une grande
surface, plus les
révoltes deviennent difficiles; parce qu'on ne peut se concerter ni
promptement ni
secrètement, & qu'il est toujours facile au Gouvernement d'éventer
les projets & de couper
les communications; mais plus un peuple nombreux se rapproche, moins le
Gouvernement
peut usurper sur le Souverain; les chefs délibèrent aussi sûrement dans
leurs chambres que
le prince dans son conseil, & la foule s'assemble aussi-tôt dans
les places que les troupes
dans leurs quartiers. L'avantage d'un Gouvernement tyrannique est donc
en ceci d'agir à
grandes distances. A l'aide des points d'appui qu'il se donne, sa force
[286] augment eau
loin comme celle des leviers. *[Ceci ne contredit pas ce que j'ai dit
ci-devant L. II. Chap.
IX. sur les inconvéniens des grands Etats; car il s'agissoit-là de
l'autorité du Gouvernement
sur ses membres, & il s'agit ici de sa force contre les sujets. Ses
membres épars lui servent
de points d'appui pour agir au loin sur le peuple, mais il n'a nul
point d'appui pour agir
directement sur c'est membres mêmes. Ainsi dans l'un des cas la
longueur du lévier en fait
la foiblesse, & la force dans l'autre cas] Celle du peuple au
contraire n'agit que concentrée,
elle s'évapore & se perd en s'étendant, comme l'effet de la poudre
éparse à terre & qui ne
prend feu que grain à grain. Les pays les moins peuplés sont ainsi les
plus propres à la
tyrannie: les bêtes féroces ne règnent que dans les déserts.
CHAPITRE IX.
Des signes d'un bon
Gouvernement.
Quand donc on demande absolument quel est
le meilleur Gouvernement, on fait une
question insoluble comme indéterminée; ou si l'on veut, elle a autant
de bonnes solutions
qu'il y a de combinaisons possibles dans les positions absolues &
relatives des peuples.
Mais si l'on demandoit à quel signe on peut
connoître qu'un peuple donné est bien ou mal
gouverné, ce seroit autre chose, & la question de fait pourroit se
résoudre.
Cependant on ne la résout point, parce que
chacun veut la résoudre à sa maniere. Les
sujets vantent la tranquillité publique, les citoyens la liberté des
particuliers ; l'un préfère
la [287] sûreté des possessions, & l'autre celle des personnes ;
l'un veut que le meilleur
Gouvernement soit le plus sévère, l'autre soutient que c'est le plus
doux ; celui-ci veut qu'on
punisse les crimes, & celui-là qu'on les prévienne ; l'un trouve
beau qu'on soit craint des
voisins, l'autre aime mieux qu'on en soit ignoré ; l'un est content
quand l'argent circule,
l'autre exige que le peuple ait du pain. Quand même on conviendroit sur
ces points &
d'autres semblables, en seroit-on plus avancé ? Les quantités morales
manquant de mesure
précise, fût-on d'accord sur le signe, comment l'être sur l'estimation ?
Pour moi, je m'étonne toujours qu'on
méconnoisse un signe aussi simple, ou qu'on ait la
mauvaise foi de n'en pas convenir. Quelle est la fin de l'association
politique ? C'est la
conservation & la prospérité de ses membres. Et quel est le signe
le plus sûr qu'ils se
conservent & prospèrent ? C'est leur nombre & leur population.
N'allez donc pas chercher
ailleurs ce signe si disputé. Toute chose d'ailleurs égale, le
Gouvernement sous lequel, sans
moyens étrangers, sans naturalisation, sans colonies, les citoyens
peuplent & multiplient
davantage, est infailliblement le meilleur; celui sous lequel un peuple
diminue & dépérit est
le pire. Calculateurs, c'est maintenant votre affaire; comptez,
mesurez, comparez. *[On
doit juger sur le même principe, des siècles qui méritent la préférence
pour la prospérité du
genre-humain. On a trop admiré ceux où l'on a vu fleurir les lettres
& les arts, sans
pénétrer l'objet secret de leur culture, sans en considérer le funeste
effet:idque apud
imperitos humanitas vocabatur, quum pars servitutis esset. Ne
verrons-nous jamais dans les
maximes des livres l'intérêt grossier qui fait parler les auteurs ?
Non, quoi qu'ils en
puissent dire, quand, malgré son éclat un pays se dépeuple, il n'est pu
vrai que tout aille
bien, & il ne suffit pas qu'un Poete ait cent mille livres de rente
pour que son siècle soit le
meilleur de tous. Il faut moins regarder au repos apparent, & à la
tranquillité des chefs,
qu'au bien-être des nations entières, & sur-tout des Etats les plus
nombreux. La grêle
désole quelques cantons, mais elle fait rarement disette. Les émeutes,
les guerres civiles
effarouchent beaucoup les chefs, mais elles ne font pu les vrais
malheurs des peuples, qui
peuvent même avoir du relâche, tandis qu'on dispute à qui les
tyrannisera. C'est de leur
l'Etat permanent que naissent leurs prospérités ou leurs calamités
réelles; quand tout reste
écrasé sous le joug, c'est alors que tout dépérit, c'est alors que les
chefs les détruisant à leur
aise, ubi solitudinem faciunt, pacem appellant. Quand les
tracasseries des Grands agitoient
le royaume de France, & que le coadjuteur de Paris portoit au
Parlement un poignard dans
sa poche, cela n'empêchoit pas que le peuple François ne vécût heureux
et nombreux dans
une honnête & libre aisance. Autrefois la Grèce fleurissoit au sein
des plus cruelles guerres:
le sang y couloit à flots, & tout le pays étoit couvert d'hommes.
Il sembloit, dit Machiavel,
qu'au milieu des meurtres, des proscriptions, des guerres civiles,
notre République en
devînt plus puissante; la vertu de ses citoyens leurs moeurs, leur
indépendance avoient plus
d'effet pour la renforcer, que toutes ses dissensions n'en avoient pour
l'affoiblir. Un peu
d'agitation donne du ressort aux ames, & ce qui fait vraiment
prospérer l'espece est moins
la paix que la liberté.]
De l'abus du Gouvernement & de sa pente
à dégénérer.
Comme la volonté particulière agit sans
cesse contre la volonté générale, ainsi le
Gouvernement fait un effort continuel contre la souveraineté. Plus cet
effort augmente,
plus la constitution s'altère, & comme il n'y a point ici d'autre
volonté de Corps qui
résistant à celle du Prince fasse équilibre [289] avec elle, il doit
arriver tôt ou tard que le
Prince opprime enfin le Souverain & rompe le traité social.
C'est-là le vice inhérent &
inévitable qui dés la naissance du Corps politique tend sans relâche à
le détruire, de même
que la vieillesse & la mort détruisent enfin le corps de l'homme.
Il y a deux voies générales par lesquelles
un Gouvernement dégénère; savoir, quand il se
resserre, ou quand l'Etat se dissout.
Le Gouvernement se resserre quand il passe du grand nombre au petit: c'est-à-dire, de la démocratie à l'aristocratie, & de l'aristocratie à la royauté. C'est-là son inclinaison naturelle. *[La formation lente & le progrès de la République de Venise dans ses lagunes offrent un exemple notable de cette succession: & il est bien étonnant que depuis plus de douze cents ans les Vénitiens semblent n'en être encore qu'au second terme, lequel commença au Serrar di Consiglio en 1198. Quant aux anciens Ducs qu'on leur reproche, quoi qu'en puisse dire le squitinio della libertà veneta , il est prouvé qu'ils n'ont point été leurs Souverains.
On ne manquera pas de m'objecter la République Romaine qui suivit, dira-t-on, un progrès tout contraire, passant de la Monarchie à l'Aristocratie, & de l'Aristocratie à la Démocratie. Je suis bien éloigné d'en penser ainsi.
Le premier établissement de Romulus fut un Gouvernement mixte qui dégénéra promptement en Despotisme. Par des causes particulières l'Etat périt avant le tems, comme on voit mourir un nouveau-né avant d'avoir atteint l'âge d'homme: l'expulsion des Tarquins fut la véritable époque de la naissance de la République. Mais elle ne prit pas d'abord une forme constante, parce qu'on ne fit que la moitié de l'ouvrage en l'abolissant pas le Patriciat. Car de cette maniere l'Aristocratie héréditaire, qui est la pire des administrations légitimes, restant en conflit avec la Démocratie, la forme du Gouvernement toujours incertaine & flottante ne fut fixée, comme l'a prouvé Machiavel, qu'à l'établissement des Tribuns; alors seulement il y eut un vrai Gouvernement & une véritable Démocratie. En effet le Peuple alors n'étoit pas seulement Souverain, mais aussi magistrat & juge, le Sénat n'étoit qu'un tribunal en sous-ordre pour tempérer & concentrer le Gouvernement, & les Consuls eux-mêmes, bien que Patriciens, bien que premiers Magistrats, bien que Généraux absolus à la guerre, n'étoient à Rome que les Présidens du Peuple.
Dès-lors, on vit aussi le Gouvernement prendre sa pente naturelle & tendre fortement à l'Aristocratie. Le Patriciat s'abolissant comme de lui-même, l'Aristocratie n'étoit plus dans le corps des Patriciens comme elle est à Venise & à Gênes, mais dans le corps du Sénat composé de Patriciens & de Plébeiens, même dans le corps des Tribuns quand ils commencèrent d'usurper une puissance active: car les mots ne font rien aux choses , & quand le Peuple a des chefs qui gouvernent pour lui, quelque nom que portent ces chefs c'est toujours une Aristocratie.
De l'abus de l'Aristocratie naquirent les
guerres civiles & le Triumvirat. Sylla, Jules-César,
Auguste devinrent dans le fait de véritables Monarques, & enfin
sous le Despotisme de
Tibere l'Etat fut dissout. L'histoire Romaine ne dément donc point mon
principe; elle le
confirme] S'il rétrogradoit du petit nombre au grand, on pourroit dire
qu'il se relâche;
mais ce progrès inverse est impossible.
[290] En effet, jamais le Gouvernement ne
change de forme que quand son ressort usé le
laisse trop affaibli pour pouvoir conserver la sienne. Or, s'il se
relâchoit encore en
s'étendant, sa force deviendroit tout-à-fait nulle, & il
subsisteroit encore moins. Il faut donc
remonter & serrer le ressort à mesure qu'il cede, autrement l'Etat
qu'il soutient tomberoit
en ruine.
Le cas de la dissolution de l'Etat peut
arriver de deux manieres.
Premierement, quand le Prince n'administre
plus l'Etat selon les loix & qu'il usurpe le
pouvoir souverain. Alors il se fait un changement remarquable; c'est
que, non pas le
Gouvernement, mais l'Etat se resserre: je veux dire que le grand Etat
se dissout & qu'il
s'en forme un autre dans celui-là, [291] composé seulement des membres
du
Gouvernement, & qui n'est plus rien au reste du peuple que son
maître & son tyran. De
sorte qu'à l'instant que le Gouvernement usurpe la souveraineté, le
pacte social est rompu,
& tous les simples citoyens, rentrés de droit dans leur liberté
naturelle, sont forcés, mais
non pas obligés d'obéir.
Le même cas arrive aussi quand les membres
du Gouvernement usurpent séparément le
pouvoir qu'ils ne doivent exercer qu'en corps; ce qui n'est pas une
moindre infraction des
loix, & produit encore un plus grand désordre. Alors on a, pour
ainsi dire, autant de
Princes que de magistrats, & l'Etat, non moins divisé que le
Gouvernement, périt ou
change de forme.
Quand l'Etat se dissout, l'abus du
Gouvernement quel qu'il soit, prend le nom commun
d'anarchie. En
distinguant, la démocratie dégénère en ochlocratie,
l'aristocratie en
olygarchie; j'ajouterois que la royauté dégénere en tyrannie,
mais ce dernier mot est
équivoque & demande explication.
Dans le sens vulgaire, un tyran est un roi
qui gouverne avec violence & sans égard à la
justice & aux loix. Dans le sens précis, un tyran est un
particulier qui s'arroge l'autorité
royale sans y avoir droit. C'est ainsi que les Grecs entendoient ce mot
de tyran: ils le
donnoient indifféremment aux bons & aux mauvais Princes dont
l'autorité n'étoit pas
légitime. *[ Omnes enim & habentur & dicuntur Tyranni qui
potestate utuntur perpetuâ, in eâ
Civitate quae libertate usa est (Corn. Nep.in Miltiad.). Il est
vrai qu'Aristote Mor. Nicom. L.
VIII. c. 10. distingue le Tyran du Roi, en ce que le premier gouverne
pour sa propre utilité,
& le second seulement pour l'utilité de ses sujets ; mais outre que
généralement tous les
auteurs Grecs ont pris le mot Tyran dans un autre sens, comme il paroît
sur-tout par le
Hiéron de Xénophon; il s'ensuivroit de la distinction d'Aristote, que
depuis le
commencement du monde il n'auroit pas encore existé un seul Roi.] [292]
Ainsi tyran &
usurpateur sont deux mots parfaitement synonymes.
Pour donner différens noms à différentes
choses, j'appelle tyran l'usurpateur de l'autorité
royale, & despote l'usurpateur du pouvoir souverain. Le
tyran est celui qui s'ingère, contre
les loix à gouverner selon les loix; le despote est celui qui se met
au-dessus des loix mêmes.
Ainsi le tyran peut n'être pas despote, mais le despote est toujours
tyran.
CHAPITRE XI.
De la mort du Corps
politique.
Telle est la pente naturelle &
inévitable des Gouvernemens les mieux constitués. Si Sparte
& Rome ont péri, quel Etat peut espérer de durer toujours? Si nous
voulons former un
établissement durable, ne songeons donc point à le rendre éternel. Pour
réussir il ne faut
pas tenter l'impossible, ni se flatter de donner à l'ouvrage des hommes
une solidité que les
choses humaines ne comportent pas.
Le Corps politique, aussi bien que le corps
de l'homme, commence à mourir dès sa
naissance, & porte en lui-même les causes de sa destruction. Mais
l'un & l'autre peut avoir
une [293] constitution plus ou moins robuste & propre à le
conserver plus ou moins
long-tems. La constitution de l'homme est l'ouvrage de la nature, celle
de l'Etat est
l'ouvrage de l'art. Il ne dépend pas des hommes de prolonger leur vie,
il dépend d'eux de
prolonger celle de l'Etat aussi loin qu'il est possible, en lui donnant
la meilleure
constitution qu'il puisse avoir. Le mieux constitué finira, mais plus
tard qu'un autre, si nul
accident imprévu n'amene sa perte avant le tems.
Le principe de la vie politique est dans
l'autorité souveraine. La puissance législative est le
coeur de l'Etat, la puissance exécutive en est le cerveau, qui donne le
mouvement à toutes
les parties. Le cerveau peut tomber en paralysie & l'individu vivre
encore. Un homme reste
imbécile & vit: mais si-tôt que le coeur a cessé ses fonctions,
l'animal est mort.
Ce n'est point par les loix que l'Etat
subsiste, c'est par le pouvoir législatif. La loi d'hier
n'oblige pas aujourd'hui, mais le consentement tacite est présumé du
silence, & le
Souverain est censé confirmer incessamment les loix qu'il n'abroge pas,
pouvant le faire.
Tout ce qu'il a déclaré vouloir une fois, il le veut toujours, à moins
qu'il ne le révoque.
Pourquoi donc porte-t-on tant de respect
aux anciennes loix ? C'est pour cela même. On
doit croire qu'il n'y a que l'excellence des volontés antiques qui les
ait pu conserver si
long-tems; si les Souverain ne les eût reconnues constamment
salutaires, il les eût mille fois
révoquées. Voilà pourquoi, loin de s'affoiblir, les loix acquièrent
sans cesse une force
nouvelle dans tout Etat bien constitué; le préjugé de antiquité [294]
les rend chaque jour
plus vénérables; au lieu que par-tout où les loix s'affoiblissent en
vieillissant, cela prouve
qu'il n'y a plus de pouvoir législatif, & que l'Etat ne vit plus.
CHAPITRE XII.
Comment se maintient
l'autorité souveraine.
Le Souverain n'ayant d'autre force que la
puissance législative, n'agit que par des loix , &
les loix n'étant que des actes authentiques de la volonté générale, le
Souverain ne sauroit
agir que quand le peuple est assemblé. Le peuple assemblé, dira-t-on,
quelle chimere! C'est
une chimere aujourd'hui, mais ce n'en étoit pas une il y a deux mille
ans: les hommes
ont-ils changé de nature?
Les bornes du possible dans les choses
morales sont moins étroites que nous ne pensons: ce
sont nos foiblesses, nos vices, nos préjugés qui les rétrécissent. Les
ames basses ne croient
point aux grands hommes: de vils esclaves sourient d'un air moqueur à
ce mot de liberté.
Par ce qui s'est fait, considérons ce qui
se peut faire. Je ne parlerai pas des anciennes
Républiques de la Grèce, mais la République Romaine étoit, ce me
semble, un grand Etat,
& la ville de Rome une grande ville. Le dernier Cens donna dans
Rome quatre cent mille
Citoyens portant armes, & le dernier dénombrement de l'empire plus
de quatre millions
[295] de Citoyens, sans compter les sujets, les étrangers, les femmes,
les enfans, les esclaves.
Quelle difficulté n'imagineroit-on pas
d'assembler fréquemment le peuple immense de cette
capitale & de ses environs! Cependant il se passoit peu de semaines
que le Peuple Romain
ne fût assemblé, & même plusieurs fois. Non-seulement il exerçoit
les droits de la
souveraineté, mais une partie de ceux du Gouvernement. Il traitoit
certaines affaires, il
jugeoit certaines causes, & tout ce peuple étoit, sur la place
publique presque aussi souvent
magistrat que citoyen.
En remontant aux premiers tems des nations,
on trouveroit que la plupart des anciens
Gouvernemens, même monarchiques tels que ceux des Macédoniens & des
Francs, avoient
de semblables conseils. Quoi qu'il en soit, ce seul fait incontestable
répond à toutes les
difficultés: de l'existant au possible, la conséquence me paroît bonne.
CHAPITRE XIII.
Il ne suffit pas que le peuple assemblé ait
une fois fixé la constitution de l'Etat, en donnant
la sanction à un Corps de loix; il ne suffit pas qu'il ait établi un
Gouvernement perpétuel
ou qu'il ait pourvu une fois pour toutes à l'élection des magistrats.
Outre les assemblées
extraordinaires que des cas imprévus peuvent exiger, il faut qu'il y en
ait de fixes [296] &
de périodiques que rien ne puisse abolir ni proroger, tellement qu'au
jour marqué le peuple
soit légitimement convoqué par la loi, sans qu'il soit besoin pour cela
d'aucune autre
convocation formelle.
Mais hors de ces assemblées juridiques par
leur seule date, toute assemblée du peuple qui
n'aura pas été convoquée par les magistrats préposés à cet effet &
selon les formes
prescrites, doit être tenue pour illégitime & tout ce qui s'y fait
pour nul; parce que l'ordre
même de s'assembler doit émaner de la loi.
Quant aux retours plus ou moins fréquens
des assemblées légitimes, ils dépendent de tant
de considérations qu'on ne sauroit donner là-dessus de regles précises.
Seulement on peut
dire en général que plus le Gouvernement a de force, plus le Souverain
doit se montrer
fréquemment.
Ceci, me dira-t-on, peut être bon pour une
seule ville; mais que faire quand l'Etat en
comprend plusieurs ? Partagera-t-on l'autorité souveraine, ou bien
doit-on la concentrer
dans une seule ville & assujettir tout le reste ?
Je réponds qu'on ne doit faire ni l'un ni
l'autre. Premiérement, l'autorité souveraine est
simple & une, & l'on ne peut la diviser sans la détruire. En
second lieu, une ville non plus
qu'une nation ne peut-être légitimement sujette d'une autre, parce que
l'essence du Corps
politique est dans l'accord de l'obéissance & de la liberté, &
que les mots de Sujet & de
Souverain sont des corrélations identiques dont l'idée se réunit sous
le seul mot de citoyen.
Je réponds encore que c'est toujours un mal
d'unir plusieurs [297] villes en une seule cité,
& que, voulant faire cette union, l'on ne doit pas se flatter d'en
éviter les inconvéniens
naturels. Il ne faut point objecter l'abus des grands Etats à celui qui
n'en veut que de
petits: mais comment donner aux petits Etats assez de force pour
résister aux grands?
Comme jadis les villes Grecques résistèrent au grand Roi, & comme
plus récemment la
Hollande & la Suisse ont résisté à la maison d'Autriche.
Toutefois si on ne peut réduire l'Etat à de
justes bornes, il reste encore une ressource; c'est
de n'y point souffrir de capitale, de faire siéger le Gouvernement
alternativement dans
chaque ville, & d'y rassembler aussi tour-à-tour les Etats du pays.
Peuplez également le territoire, étendez-y
par-tout les mêmes droits, portez-y par-tout
l'abondance & la vie, c'est ainsi que l'Etat deviendra tout à la
fois le plus fort & le mieux
gouverné qu'il soit possible. Souvenez-vous que les murs des villes ne
se forment que du
débris des maisons des champs. A chaque palais que je vois élever dans
la capitale, je crois
voir mettre en masures tout un pays.
Suite.
A l'instant que le peuple est légitimement
assemblé en Corps Souverain, toute juridiction
du Gouvernement cesse, la puissance exécutive est suspendue, & la
personne du dernier
citoyen est aussi sacrée & inviolable que celle du premier
magistrat, parce qu'où se trouve
le représenté, il n'y a plus de représentant. La plupart des tumultes
qui s'élevèrent à Rome
dans les comices vinrent d'avoir ignoré ou négligé cette règle. Les
consuls alors n'étoient
que les présidens du peuple, les tribuns de simples orateurs: *[A peu
près selon le sens
qu'on donne à ce nom dans le parlement d'Angleterre. La ressemblance de
ces emplois eût
mis en conflit les consuls & les tribuns, quand même toute
juridiction eût été suspendue.] le
Sénat n'étoit rien du tout.
Ces intervalles de suspension où le prince
reconnoît ou doit reconnoître un supérieur
actuel, lui ont toujours été redoutables, & ces assemblées du
peuple, qui sont égide du
Corps politique & le frein du Gouvernement, ont été de tout tems
horreur des chefs: aussi
n'épargnent-ils jamais ni soins, ni objections, ni difficultés, ni
promesses, pour en rebuter
les citoyens. Quand ceux-ci sont avares, lâches, pusillanimes, plus
amoureux du repos que
de la liberté, ils ne tiennent pas long-tems contre les efforts
redoublés du Gouvernement;
c'est ainsi que, la force résistante augmentant sans cesse, l'autorité
souveraine [299]
s'évanouit à la fin, & que la plupart des cités tombent &
périssent avant le tems.
Mais entre l'autorité souveraine & le
Gouvernement arbitraire, il s'introduit quelquefois
un pouvoir moyen dont il faut parler.
CHAPITRE XV.
Si-tôt que le service public cesse d'être
la principale affaire des citoyens, & qu'ils aiment
mieux servir de leur bourse que de leur personne, l'Etat est déjà près
de sa ruine. Faut-il
marcher au combat ? ils payent des troupes & restent chez eux;
faut-il aller au conseil? ils
nomment des députés & restent chez eux. A force de paresse et
d'argent ils ont enfin des
soldats pour servir la patrie & des représentans pour la vendre.
C'est le tracas du commerce & des arts,
c'est l'avide intérêt du gain, c'est la mollesse et
l'amour des commodités, qui changent les services personnels en argent.
On cede une partie
de son profit pour l'augmenter à son aise. Donnez de l'argent &
bientôt vous aurez des fers.
Ce mot de finance est un mot d'esclave; il est inconnu dans la cité.
Dans un Etat vraiment
libre les citoyens font tout avec leurs bras & rien avec de
l'argent; loin de payer pour
s'exempter de leurs devoirs, ils payeroient pour les remplir eux-mêmes.
Je suis bien loin des
idées communes, je crois les corvées moins contraires à la liberté que
les taxes.
[300] Mieux l'Etat est constitué, plus les
affaires publiques l'emportent sur les privées dans
l'esprit des citoyens. Il y a même beaucoup moins d'affaires privées,
parce que la somme du
bonheur commun fournissant une portion plus considérable à celui de
chaque individu, il
lui en reste moins à chercher dans les soins particuliers. Dans une
cité bien conduite chacun
vole aux assemblées; sous un mauvais Gouvernement, nul n'aime à faire
un pas pour s'y
rendre, parce que nul ne prend intérêt à ce qui s'y fait, qu'on prévoit
que la volonté
générale n'y dominera pas, & qu'enfin les soins domestiques
absorbent tout. Les bonnes
loix en font faire de meilleures, les mauvaises en amènent de pires.
Si-tôt que quelqu'un dit
des affaires de l'Etat, que m'importe? on doit compter que l'Etat est
perdu.
L'attiédissement de l'amour de la Patrie,
l'activité de l'intérêt privé, l'immensité des Etats,
les conquêtes, l'abus du Gouvernement ont fait imaginer la voie des
députés ou
représentans du peuple dans les assemblées de la nation. C'est ce qu'en
certains pays on ose
appeler le Tiers-Etat. Ainsi, l'intérêt particulier de deux ordres est
mis au premier &
second rang, l'intérêt public n'est qu'au troisieme.
La souveraineté ne peut être représentée,
par la même raison qu'elle ne peut être aliénée;
elle consiste essentiellement dans la volonté générale, & la
volonté ne se représente point:
elle est la même, ou elle est autre; il n'y a point de milieu. Les
députés du peuple ne sont
donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses
commissaires ; ils ne peuvent
rien conclure définitivement. Toute loi que le peuple en personne [301]
n'a pas ratifiée est
nulle; ce n'est point une loi. Le peuple Anglois pense être libre; il
se trompe fort, il ne l'est
que durant l'élection des membres du Parlement; si-tôt qu'ils sont
élus, il est esclave, il n'est
rien. Dans les courts momens de sa liberté, l'usage qu'il en fait
mérite bien qu'il la perde.
L'idée des représentans est moderne: elle
nous vient du Gouvernement féodal, de cet inique
& absurde Gouvernement dans lequel l'espece humaine est dégradée,
& où le nom
d'homme est en déshonneur. Dans les anciennes républiques & même
dans les monarchies,
jamais le peuple n'eut des représentants; on ne connoissoit pas ce
mot-là. Il est
très-singulier qu'à Rome où les tribuns étoient si sacrés, on n'ait pas
même imaginé qu'ils
pussent usurper les fonctions du peuple, & qu'au milieu d'une si
grande multitude, ils
n'aient jamais tenté de passer de leur chef un seul plébiscite. Qu'on
juge cependant de
l'embarras que causoit quelquefois la foule, par ce qui arriva du tems
des Gracques, où une
partie des citoyens donnoit son suffrage de dessus les toits.
Où le droit & la liberté sont toutes
choses, les inconvéniens ne sont rien. Chez ce sage
peuple tout étoit mis à sa juste mesure: il laissoit faire à ses
licteurs ce que ses tribuns
n'eussent osé faire; il ne craignoit pas que ses licteurs voulussent le
représenter.
Pour expliquer cependant comment les
tribuns le représentoient quelquefois, il suffit de
concevoir comment le Gouvernement représente le Souverain. La loi
n'étant que la
déclaration de la volonté générale, il est clair que dans la puissance
[302] législative le
peuple ne peut être représenté; mais il peut & doit l'être dans la
puissance exécutive, qui
n'est que la force appliquée à la loi. Ceci fait voir qu'en examinant
bien les choses on
trouveroit que très-peu de nations ont des loix. Quoi qu'il en soit, il
est sûr que les tribuns,
n'ayant aucune partie du pouvoir exécutif, ne purent jamais représenter
le Peuple Romain
par les droits de leurs charges, mais seulement en usurpant sur ceux du
Sénat.
Chez les Grecs, tout ce que le peuple avoit
à faire il le faisoit par lui-même. Il étoit sans
cesse assemblé sur la place, il habitoit un climat doux , il n'étoit
point avide ; des esclaves
faisoient ses travaux, sa grande affaire étoit sa liberté. N'ayant plus
les mêmes avantages,
comment conserver les mêmes droits ? Vos climats plus durs vous donnent
plus de besoins:
*[Adopter dans les pays froids le luxe & la mollesse des orientaux,
c'est vouloir se donner
leurs chaînes; c'est s'y soumettre encore plus nécessairement qu'eux.]
six mois de l'année la
place publique n'est pas tenable vos langues sourdes ne peuvent se
faire entendre en plein
air, vous donnez plus à votre gain qu'à votre liberté, & vous
craignez bien moins
l'esclavage que la misère.
Quoi ! la liberté ne se maintient qu'à
l'appui de la servitude ? Peut-être. Les deux excès se
touchent. Tout ce qui n'est point dans la nature a ses inconvéniens,
& la société civile plus
que tout le reste. Il y a telles positions malheureuses où l'on ne peut
conserver sa liberté
qu'aux dépens de celle d'autrui, & où le citoyen ne peut être
parfaitement libre que
l'esclave ne soit extrêmement esclave. Telle étoit la position de
Sparte. Pour vous, peuples
[303] modernes, vous n'avez point d'esclaves, mais vous l'êtes ; vous
payez leur liberté de la
vôtre. Vous avez beau vanter cette préférence; j'y trouve plus de
lâcheté que d'humanité.
Je n'entends point par tout cela qu'il
faille avoir des esclaves ni que le droit d'esclavage soit
légitime, puisque j'ai prouvé le contraire. Je dis seulement les
raisons pourquoi les peuples
modernes qui se croient libres ont des représentans, & pourquoi les
peuples anciens n'en
avoient pas. Quoi qu'il en soit, à l'instant qu'un peuple se donne des
représentans, il n'est
plus libre; il n'est plus.
Tout bien examiné, je ne vois pas qu'il
soit désormais possible au Souverain de conserver
parmi nous l'exercice de ses droits si la cité n'est très-petite. Mais
si elle est très-petite elle
sera subjuguée ? Non. Je ferai voir ci-après *[C'est ce que je m'étois
proposé de faire dans
la suite de cet ouvrage, lorsqu'en traitant des relations externes j'en
serois venu aux
confédérations. Matiere toute neuve & où les principes sont encore
à établir.] comment on
peut réunir la puissance extérieure d'un grand peuple avec la police
aisée & le bon ordre
d'un petit Etat.
CHAPITRE XVI.
Que l'institution du
Gouvernement n'est
point un contrat.
Le pouvoir législatif une fois bien établi,
il s'agit d'établir de même le pouvoir exécutif ; car
ce dernier, qui n'opere [304] que par des actes particuliers, n'étant
pas de l'essence de
l'autre, en est naturellement séparé. S'il étoit possible que le
Souverain, considéré comme
tel, eût la puissance exécutive, le droit & le fait seroient
tellement confondus qu'on ne
sauroit plus ce qui est loi & ce qui ne l'est pas, & le Corps
politique ainsi dénaturé seroit
bientôt en proie à la violence contre laquelle il fut institué.
Les citoyens étant tous égaux par le
contrat social, ce que tous doivent faire tous peuvent le
prescrire, au lieu que nul n'a droit d'exiger qu'un autre fasse ce
qu'il ne fait pas lui-même.
Or c'est proprement ce droit, indispensable pour faire vivre et mouvoir
le Corps politique,
que le Souverain donne au Prince en instituant le Gouvernement.
Plusieurs ont prétendu que acte de cet
établissement étoit un contrat entre le peuple & les
chefs qu'il se donne: contrat par lequel on stipuloit entre les deux
parties les conditions
sous lesquelles l'une s'obligeoit à commander & l'autre à obéir. On
conviendra, je
m'assure, que voilà une étrange maniere de contracter! Mais voyons si
cette opinion est
soutenable.
Premiérement, l'autorité suprême ne peut
pas plus se modifier que s'aliéner, la limiter c'est
la détruire. Il est absurde & contradictoire que le Souverain se
donne un supérieur;
s'obliger d'obéirà un maître, c'est se remettre en pleine liberté.
De plus, il est évident que ce contrat du
peuple avec telles ou telles personnes seroit un acte
particulier. D'où il suit que ce contrat ne sauroit être une loi ni un
acte de [305]
souveraineté, & que par conséquent il seroit illégitime.
On voit encore que les parties
contractantes seroient entre elles sous la seule loi de nature
& sans aucun garant de leurs engagemens réciproques, ce qui répugne
de toutes manieres à
l'état civil: celui qui a la force en main étant toujours le maître de
l'exécution, autant
vaudroit donner le nom de contrat à l'acte d'un homme qui diroit à un
autre; "je vous
donne tout mon bien, à condition que vous m'en rendrez ce qu'il vous
plaira."
Il n'y a qu'un contrat dans l'Etat, c'est
celui de association celui-là seul en exclut tout autre.
On ne sauroit imaginer aucun contrat public, qui ne fût une violation
du premier.
CHAPITRE XVII.
De l'institution du
Gouvernement.
Sous quelle idée faut-il donc concevoir
l'acte par lequel le Gouvernement est institué? Je
remarquerai d'abord que cet acte est complexe ou composé de deux
autres, savoir
l'établissement de la loi, & exécution de la loi.
Par le premier, le Souverain statue qu'il y
aura un Corps de Gouvernement établi sous telle
ou telle forme; & il est clair que cet acte est une loi.
Par le second, le peuple nomme les chefs
qui seront chargés du Gouvernement établi. Or
cette nomination étant [306] un acte particulier n'est pas une seconde
loi, mais seulement
une suite de la premiere & une fonction du Gouvernement.
La difficulté est d'entendre comment on
peut avoir un acte de Gouvernement avant que le
Gouvernement existe, & comment le peuple qui n'est que Souverain ou
sujet, peut devenir
Prince ou magistrat dans certaines circonstances.
C'est encore ici que se découvre une de ces
étonnantes propriétés du Corps politique, par
lesquelles il concilie des opérations contradictoires en apparence. Car
celle-ci se fait par
une conversion subite de la souveraineté en démocratie; en sorte que,
sans aucun
changement sensible, & seulement par une nouvelle relation de tous
à tous, les citoyens,
devenus magistrats passent des actes généraux aux actes particuliers,
& de la loi à
l'exécution.
Ce changement de relation n'est point une
subtilité de spéculation sans exemple dans la
pratique: il a lieu tous les jours dans le Parlement d'Angleterre, où
la Chambre-basse en
certaines occasions se tourne en grand-comité, pour mieux discuter les
affaires, & devient
ainsi simple commission, de Cour souveraine qu'elle étoit instant
précédent; en telle sorte
qu'elle se fait ensuite rapport à elle-même, comme Chambre des communes
de ce qu'elle
vient de régler en grand-comité, & délibère de nouveau sous un
titre de ce qu'elle a déjà
résolu, sous un autre.
Tel est avantage propre au Gouvernement
démocratique, de pouvoir être établi dans le fait
par un simple acte de la volonté générale. Après quoi ce Gouvernement
provisionnel reste
en possession si telle est la forme adoptée, ou établit [307] au nom du
Souverain le
Gouvernement prescrit par la loi, & tout se trouve ainsi dans la
règle. Il n'est pas possible
d'instituer le Gouvernement d'aucune autre maniere légitime, & sans
renoncer aux
principes ci-devant établis.
CHAPITRE XVIII.
Moyen de prévenir les
usurpations du
Gouvernement.
De ces éclaircissemens, il résulte en
confirmation du chapitre XVI, que l'acte qui institue le
Gouvernement n'est point un contrat mais une loi , que les dépositaires
de la puissance
exécutive ne sont point les maîtres du peuple mais ses officiers, qu'il
peut les établir & les
destituer quand il lui plaît, qu'il n'est point question pour eux de
contracter mais d'obéir,
& qu'en se chargeant des fonctions que l'Etat leur impose, ils ne
font que remplir leur
devoir de citoyens, sans avoir en aucune sorte le droit de disputer sur
les conditions.
Quand donc il arrive que le peuple institue
un Gouvernement héréditaire, soit
monarchique dans une famille, soit aristocratique dans un ordre de
citoyens, ce n'est point
un engagement qu'il prend; c'est une forme provisionnelle qu'il donne à
administration,
jusqu'à ce qu'il lui plaise d'en ordonner autrement.
Il est vrai que ces changemens sont
toujours dangereux, & qu'il ne faut jamais toucher au
Gouvernement établi que lorsqu'il devient incompatible avec le bien
public; mais cette
[308] circonspection est une maxime de politique & non pas une
regle de droit , & l'Etat
n'est pas plus tenu de laisser l'autorité civile à ses chefs, que
l'autorité militaire à ses
généraux.
Il est vrai encore qu'on ne sauroit en
pareil cas observer avec trop de soin toutes les
formalités requises pour distinguer un acte régulier & légitime
d'un tumulte séditieux, & la
volonté de tout un peuple des clameurs d'une faction. C'est ici
sur-tout qu'il ne faut donner
au cas odieux que ce qu'on ne peut lui refuser dans toute la rigueur du
droit, & c'est aussi
de cette obligation que le prince tire un grand avantage pour conserver
sa puissance malgré
le peuple, sans qu'on puisse dire qu'il ait usurpée: car en paroissant
n'user que de ses
droits il lui est fort aisé de les étendre, & d'empêcher sous le
prétexte du repos public les
assemblées destinées à rétablir le bon ordre ; de sorte qu'il se
prévaut d'un silence qu'il
empêche de rompre, ou des irrégularités qu'il fait commettre, pour
supposer en sa faveur
l'aveu de ceux que la crainte fait taire, & pour punir ceux qui
osent parler. C'est ainsi que
les Décemvirs ayant d'abord été élus pour un an, puis continués pour
une autre année,
tentèrent de retenir à perpétuité leur pouvoir, en ne permettant plus
aux Comices de
s'assembler; & c'est par ce facile moyen que tous les Gouvernemens
du monde, une fois
revêtus de la force publique, usurpent tôt ou tard l'autorité
souveraine.
Les assemblées périodiques dont j'ai parlé
ci-devant sont propres à prévenir ou différer ce
malheur, sur-tout quand elles n'ont pas besoin de convocation formelle;
car alors le Prince
[309] ne sauroit les empêcher sans se déclarer ouvertement infracteur
des loix & ennemi de
l'Etat.
L'ouverture de ces assemblées qui n'ont
pour objet que le maintien du traité social, doit
toujours se faire par deux propositions qu'on ne puisse jamais
supprimer, & qui passent
séparément par les suffrages.
La première; s'il plaît au Souverain de
conserver la présente, forme de Gouvernement.
La seconde: s'il plaît au Peuple d'en
laisser l'administration à ceux qui en sont actuellement
chargés.
Je suppose ici ce que je crois avoir
démontré, savoir qu'il n'y a dans l'Etat aucune loi
fondamentale qui ne se puisse révoquer, non pas même le pacte social;
car si tous les
citoyens s'assembloient pour rompre ce pacte d'un commun accord, on ne
peut douter qu'il
ne fût très-légitimement rompu. Grotius pense même que chacun peut
renoncer à l'Etat
dont il est membre, & reprendre sa liberté naturelle & ses
biens en sortant du pays. *[Bien
entendu qu'on ne quitte pas pour éluder son devoir & se dispenser
de servir sa patrie au
moment qu'elle a besoin de nous. La suite alors seroit criminelle &
punissable; ce ne seroit
plus retraite, mais désertion.] Or il seroit absurde que tous les
citoyens réunis ne pussent
pas ce que peut séparément chacun d'eux.
CHAPITRE PREMIER.
Que la volonté générale est indestructible.
Tant que plusieurs hommes réunis se
considèrent comme un seul Corps, ils n'ont qu'une
seule volonté, qui se rapporte à la commune conservation, & au
bien-être général. Alors
tous les ressorts de l'Etat sont vigoureux & simples, ses maximes
sont claires & lumineuses,
il n'a point d'intérêts embrouillés, contradictoires , le bien commun
se montre par-tout avec
évidence, & ne demande que du bon sens pour être apperçu. La paix,
l'union, l'égalité sont
ennemies des subtilités politiques. Les hommes droits & simples
sont difficiles à tromper à
cause de leur simplicité, les leurres, les prétextes rafinés ne leur en
imposent point; ils ne
sont pas même assez fins pour être dupes. Quand on voit chez le plus
heureux peuple du
monde des troupes de paysans régler les affaires de l'Etat sous un
chêne & se conduire
toujours sagement, peut-on s'empêcher de mépriser les rafinemens des
autres nations, qui
se rendent illustres & misérables avec tant d'art & de mystères?
Un Etat ainsi gouverné a besoin de très-peu
de loix , & à [311] mesure qu'il devient
nécessaire d'en promulguer de nouvelles, cette nécessité se voit
universellement. Le premier
qui les propose ne fait que dire ce que tous ont déjà senti, & il
n'est question ni de brigues
ni d'éloquence pour faire passer en loi ce que chacun a déjà résolu de
faire, si-tôt qu'il sera
sûr que les autres le feront comme lui.
Ce qui trompe les raisonneurs, c'est que ne
voyant que des Etats mal constitués dès leur
origine, ils sont frappés de impossibilité d'y maintenir une semblable
police. Ils rient
d'imaginer toutes les sottises qu'un fourbe adroit, un parleur
insinuant pourroit persuader
au peuple de Paris ou de Londres. Ils ne savent pas que Cromwell eût
été mis aux sonnettes
par le peuple de Berne, & le duc de Beaufort à la discipline par
les Genevois.
Mais quand le noeud social commence à se
relâcher & l'Etat à s'affoiblir; quand les intérêts
particuliers commencent à se faire sentir & les petites sociétés à
influer sur la grande,
intérêt commun s'altère & trouve des opposans, l'unanimité ne règne
plus dans les voix, la
volonté générale n'est plus la volonté de tous, il s'élève des
contradictions, des débats , & le
meilleur avis ne passe point sans disputes.
Enfin quand l'Etat près de sa ruine ne
subsiste plus que par une forme illusoire et vaine,
que le lien social est rompu dans tous les coeurs, que le plus vil
intérêt se pare effrontément
du nom sacré du bien public; alors la volonté générale devient muette;
tous guidés par des
motifs secrets n'opinent pas plus comme citoyens que si l'Etat n'eût
jamais existé, & l'on
fait passer faussement sous le nom de loix, [312] des décrets iniques
qui n'ont pour but que
l'intérêt particulier.
S'ensuit-il de-là que la volonté générale
soit anéantie ou corrompue ? Non, elle est toujours
constante, inaltérable & pure; mais elle est subordonnée à d'autres
qui l'emportent sur elle.
Chacun, détachant son intérêt de l'intérêt commun, voit bien qu'il ne
peut l'en séparer
tout-à-fait, mais sa part du mal public ne lui paroît rien, auprès du
bien exclusif qu'il
prétend s'approprier. Ce bien particulier excepté, il veut le bien
général pour son propre
]intérêt tout aussi fortement qu'aucun autre. Même en vendant son
suffrage à prix d'argent
il n'éteint pas en lui la volonté générale, il l'élude. La faute qu'il
commet est de changer
l'état de la question & de répondre autre chose que ce qu'on lui
demande: en sorte qu'au
lieu de dire par son suffrage, il est avantageux à Etat, il dit, il est
avantageux à tel homme
ou à tel parti que tel ou tel avis passe. Ainsi la loi de ordre public
dans les assemblées n'est
pas tant d'y maintenir la volonté générale, que de faire qu'elle soit
toujours interrogée &
qu'elle réponde toujours.
J'aurois ici bien des réflexions à faire
sur le simple droit de voter dans tout acte de
souveraineté; droit que rien ne peut ôter aux citoyens; & sur celui
d'opiner, de proposer, de
diviser, de discuter, que le Gouvernement a toujours grand soin de ne
laisser qu'à ses
membres; mais cette importante matière demanderoit un traité à part,
& je ne puis tout
dire dans celui-ci.
Des Suffrages.
On voit, par le chapitre précédent que la
maniere dont se traitent les affaires générales peut
donner un indice assez sûr de l'état actuel des moeurs, & de la
santé du Corps politique.
Plus le concert règne dans les assemblées, c'est-à-dire, plus les avis
approchent de
l'unanimité, plus aussi la volonté générale est dominante ; mais les
longs débats, les
dissensions, le tumulte, annoncent l'ascendant des intérêts
particuliers & le déclin de l'Etat.
Ceci paroît moins évident quand deux ou
plusieurs ordres entrent dans sa constitution,
comme à Rome les Patriciens & les Plébéiens, dont les querelles
troublèrent souvent les
Comices, même dans les plus beaux tems de la République; mais cette
exception est plus
apparente que réelle, car alors par le vice inhérent au Corps politique
on a, pour ainsi dire,
deux Etats en un. Ce qui n'est pas vrai des deux ensemble, est vrai de
chacun séparément.
Et en effet, dans les tems mêmes les plus orageux, les plébiscites du
peuple, quand le Sénat
ne s'en mêloit pas, passoient toujours tranquillement & à la grande
pluralité des suffrages:
les citoyens n'ayant qu'un intérêt, le peuple n'avoit qu'une volonté.
A l'autre extrémité du cercle l'unanimité
revient. C'est quand les citoyens, tombés dans la
servitude n'ont plus ni [314] liberté ni volonté. Alors la crainte
& la flatterie changent en
acclamations les suffrages; on ne délibère plus, on adore ou on maudit.
Telle étoit la vile
maniere d'opiner du Sénat sous les Empereurs. Quelquefois cela se
faisoit avec des
précautions ridicules. Tacite observe que sous Othon les sénateurs
accablant Vitellius
d'exécrations, affectoient de faire en même tems un bruit épouvantable,
afin que, si par
hasard il devenoit le maître, il ne pût savoir ce que chacun d'eux
avoit dit.
De ces diverses considérations naissent les
maximes sur lesquelles on doit régler la maniere
de compter les voix & de comparer les avis, selon que la volonté
générale est plus ou moins
facile à connoître, & l'Etat plus ou moins déclinant.
Il n'y a qu'une seule loi qui par sa nature
exige un consentement unanime. C'est le pacte
social: car l'association civile est l'acte du monde le plus
volontaire; tout homme étant né
libre & maître de lui-même, nul ne peut, sous quelque prétexte que
ce puisse être,
l'assujettir sans son aveu. Décider que le fils d'une esclave naît
esclave, c'est décider qu'il
ne naît pas homme.
Si donc lors du pacte social il s'y trouve
des opposans, leur opposition n'invalide pas le
contrat, elle empêche seulement qu'ils n'y soient compris; ce sont des
étrangers parmi les
citoyens. Quand l'Etat est institué, le consentement est dans la
résidence; habiter le
territoire c'est se soumettre à la souveraineté. *[Ceci doit toujours
s'entendre d'un l'Etat
libre; car d'ailleurs la famille, les biens, le défaut d'asyle, la
nécessité, la violence, peuvent
retenir un habitant dans le pays malgré lui, & alors son séjour
seul ne suppose plus son
consentement au contrat ou à la violation du contrat.]
[315] Hors ce contrat primitif, la voix du
plus grand nombre oblige toujours tous les autres;
c'est une suite du contrat même. Mais on demande comment un homme peut
être libre &
forcé de se conformer à des volontés qui ne sont pas les siennes.
Comment les opposans
sont-ils libres & soumis à des loix auxquelles ils n'ont pas
consenti ?
Je réponds que la question est mal posée.
Le citoyen consent à toutes les loix même à celles
qu'on passe malgré lui, & même à celles qui le punissent quand il
ose en violer quelqu'une.
La volonté constante de tous les membres de l'Etat est la volonté
générale ; c'est par elle
qu'ils sont citoyens & libres. *[A Gênes on lit au devant des
prisons & sur les fers des
galériens ce mot Libertas. Cette application de la devise est
belle & juste. En effet il n'y a
que les malfaiteurs de tous états qui empêchent le citoyen d'être
libre. Dans un pays où tous
ces gens-là seroient aux galères, on jouiroit de la plus parfaite
liberté.] Quand on propose
une loi dans l'assemblée du peuple, ce qu'on leur demande n'est pas
précisément s'ils
approuvent la proposition ou s'ils la rejettent, mais si elle est
conforme ou non à la volonté
générale qui est la leur; chacun en donnant son suffrage dit son avis
là-dessus, & du calcul
des voix se tire la déclaration de la volonté générale. Quand donc
l'avis contraire au mien
l'emporte, cela ne prouve autre chose sinon que je m'étois trompé,
& que ce que j'estimois
être la volonté générale ne l'étoit pas. Si mon avis particulier l'eût
emporté, j'aurois fait
autre chose que ce que j'avois voulu, c'est alors que je n'aurois pas
été libre.
[316] Ceci suppose, il est vrai, que tous
les caracteres de la volonté générale sont encore
dans la pluralité: quand ils cessent d'y être, quelque parti qu'on
prenne, il n'y a plus de
liberté.
En montrant ci-devant comme on substituoit
des volontés particulières à la volonté
générale dans les délibérations publiques, j'ai suffisamment indiqué
les moyens praticables
de prévenir cet abus; j'en parlerai encore ci-après. A l'égard du
nombre proportionnel des
suffrages pour déclarer cette volonté, j'ai aussi donné les principes
sur lesquels on peut le
déterminer. La différence d'une seule voix rompt l'égalité; un seul
opposant rompt
l'unanimité; mais entre l'unanimité & l'égalité il y a plusieurs
partages inégaux, à chacun
desquels on peut fixer ce nombre selon l'état & les besoins du
Corps politique.
Deux maximes générales peuvent servir à
régler ces rapports: l'une, que plus les
délibérations sont importantes & graves, plus l'avis qui l'emporte
doit approcher de
l'unanimité: l'autre, que plus l'affaire agitée exige de célérité, plus
on doit resserrer la
différence prescrite dans le partage des avis; dans les délibérations
qu'il faut terminer
sur-le-champ, l'excédant d'une seule voix doit suffire. La première de
ces maximes paroît
plus convenable aux loix, & la seconde aux affaires. Quoi qu'il en
soit, c'est sur leur
combinaison que s'établissent les meilleurs rapports qu'on peut donner
à la pluralité pour
prononcer.
Des Elections.
A l'égard des élections du Prince & des
magistrats, qui sont, comme je l'ai dit, des actes
complexes, il y a deux voies pour y procéder; savoir, le choix & le
sort. L'une et l'autre ont
été employées en diverses Républiques, & l'on voit encore
actuellement un mélange
très-compliqué des deux dans élection du Doge de Venise.
Le suffrage par le sort, dit
Montesquieu, est de la nature de la démocratie. J'en conviens,
mais comment cela ? Le sort, continue-t-il, est une façon
d'élire qui n'afflige personne ; il
laisse à chaque citoyen une espérance raisonnable de servir la patrie.
Ce ne sont pas-là des
raisons.
Si l'on fait attention que l'élection des
chefs est une fonction du Gouvernement & non de la
souveraineté, on verra pourquoi la voie du sort est plus dans la nature
de la démocratie, où
l'administration est d'autant meilleure que les actes en sont moins
multipliés.
Dans toute véritable démocratie la
magistrature n'est pas un avantage mais une charge
onéreuse, qu'on ne peut justement imposer à un particulier plutôt qu'à
un autre. La loi
seule peut imposer cette charge à celui sur qui le sort tombera. Car
alors la condition étant
égale pour tous, & le choix ne dépendant d'aucune volonté humaine,
il n'y a [318] point
d'application particuliere qui altere l'universalité de la loi.
Dans l'aristocratie le Prince choisit le
Prince, le Gouvernement se conserve par lui-même,
& c'est-là que les suffrages sont bien placés.
L'exemple de l'élection du Doge de Venise
confirme cette distinction loin de la détruire;
cette forme mêlée convient dans un Gouvernement mixte. Car c'est une
erreur de prendre
le Gouvernement de Venise pour une véritable aristocratie. Si le peuple
n'y a nulle part au
Gouvernement, la noblesse y est peuple elle-même. Une multitude de
pauvres Barnabotes
n'approcha jamais d'aucune magistrature, & n'a de sa noblesse que
le vain titre
d'Excellence & le droit d'assister au grand-conseil. Ce
grand-conseil étant aussi nombreux
que notre conseil-général à Genève, ses illustres membres n'ont pas
plus de privilèges que
nos simples citoyens. Il est certain qu'ôtant l'extrême disparité des
deux Républiques, la
bourgeoisie de Genève représente exactement le patriciat Vénitien, nos
natifs & habitans
représentent les citadins et le peuple de Venise, nos paysans
représentent les sujets de
terre-ferme: enfin de quelque maniere que l'on considere cette
République, abstraction
faite de sa grandeur, son Gouvernement n'est pas plus aristocratique
que le nôtre. Toute la
différence est que n'ayant aucun chef à vie, nous n'avons pas le même
besoin du sort.
Les élections par le sort auroient peu
d'inconvéniens dans une véritable démocratie où tout
étant égal, aussi bien par les moeurs & par les talens que par les
maximes et par la [319]
fortune, le choix deviendroit presque indifférent. Mais j'ai déjà dit
qu'il n'y avoit point de
véritable démocratie.
Quand le choix & le sort se trouvent
mêlés, le premier doit remplir les places qui
demandent des talens propres, telles que les emplois militaires:
l'autre convient à celles où
suffisent le bon sens, la justice, l'intégrité, telles que les charges
de judicature; parce que
dans un Etat bien constitué ces qualités sont communes à tous les
citoyens.
Le sort ni les suffrages n'ont aucun lieu
dans le Gouvernement monarchique. Le monarque
étant de droit seul Prince & magistrat unique, le choix de ses
lieutenans n'appartient qu'à
lui. Quand l'abbé de S. Pierre proposoit de multiplier les conseils du
roi de France & d'en
élire les membres par scrutin, il ne voyoit pas qu'il proposoit de
changer la forme du
Gouvernement.
Il me resteroit à parler de la maniere de
donner & de recueillir les voix dans l'assemblée du
peuple; mais peut-être l'historique de la police Romaine à cet égard
expliquera-t-il plus
sensiblement toutes les maximes que je pourrois établir. Il n'est pas
indigne d'un lecteur
judicieux de voir un peu en détail comment se traitoient les affaires
publiques &
particulières dans un conseil de deux cent mille hommes.
Des Comices Romains.
Nous n'avons nuls monumens bien assurés des
premiers tems de Rome; il y a même grande
apparence que la plupart des choses qu'on en débite sont des
fables;*[Le nom de Rome
qu'on prétend venir de Romulus est Grec & signifie force;
le nom de Numa est Grec aussi,
& signifie loi. Quelle apparence que les deux premiers rois
de cette ville aient porté
d'avance des noms si bien relatifs à ce qu'ils ont fait ?] & en
général la partie la plus
instructive des annales des peuples, qui est l'histoire de leur
établissement, est celle qui
nous manque le plus. L'expérience nous apprend tous les jours de
quelles causes naissent
les révolutions des Empires: mais comme il ne se forme plus de peuple,
nous n'avons gueres
que des conjectures pour expliquer comment ils se sont formés.
Les usages qu'on trouve établis attestent
au moins qu'il y eut une origine à ces usages. Des
traditions qui remontent à ces origines, celles qu'appuyent les plus
grandes autorités & que
de plus fortes raisons confirment, doivent passer pour les plus
certaines. Voilà les maximes
que j'ai tâché de suivre en recherchant comment le plus libre & le
plus puissant peuple de
la terre exerçoit son pouvoir suprême.
Après la fondation de Rome la République
naissante, c'est-à-dire, l'armée du fondateur,
composée d'Albains, de Sabins & d'étrangers, fut divisée en trois
classes, qui de cette
division [321] prirent le nom de Tribus. Chacune de ces Tribus
fut subdivisée en dix Curies,
& chaque Curie en Décuries, à la tête desquelles on mit des chefs
appelés Curions &
Décurions.
Outre cela, on tira de chaque Tribu un
corps de cent cavaliers ou chevaliers, appelé
centurie: par où l'on voit que ces divisions peu nécessaires dans un
bourg, n'étoient
d'abord que militaires. Mais il semble qu'un instinct de grandeur
portoit la petite ville de
Rome à se donner d'avance une police convenable à la capitale du monde.
De ce premier partage résulta bientôt un
inconvénient. C'est que, la Tribu des
Albains*[*Ramnenses.] & celle des Sabins*[*Tatienses.]
restant toujours au même état,
tandis que celle des étrangers*[*Luceres ] croissoit sans cesse
par le concours perpétuel de
ceux-ci, cette derniere ne tarda pas à surpasser les deux autres. Le
remede que Servius
trouva à ce dangereux abus fut de changer la division , & à celle
des races, qu'il abolit, d'en
substituer une autre tirée des lieux de la ville occupés par chaque
Tribu. Au lieu de trois
Tribus il en fit quatre; chacune desquelles occupoit une des collines
de Rome & en portoit
le nom. Ainsi remédiant à l'inégalité présente il la prévint encore
pour l'avenir ; & afin que
cette division ne fût pas seulement de lieux mais d'hommes, il défendit
aux habitans d'un
quartier de passer dans un autre, ce qui empêcha les races de se
confondre.
Il doubla aussi les trois anciennes
centuries de cavalerie & y en ajouta douze autres, mais
toujours sous les anciens [322] noms; moyen simple & judicieux par
lequel il acheva de
distinguer le corps des chevaliers de celui du peuple, sans faire
murmurer ce dernier.
A ces quatre Tribus urbaines Servius en
ajouta quinze autres appelées Tribus rustiques,
parce qu'elles étoient formées des habitans de la campagne, partagés en
autant de cantons.
Dans la suite l'on en fit autant de nouvelles , & le Peuple Romain
se trouva enfin divisé en
trente-cinq Tribus; nombre auquel elles resterent fixées jusqu'à la fin
de la République.
De cette distinction des Tribus de la ville
& des Tribus de la campagne résulta un effet
digne d'être observé, parce qu'il n'y en a point d'autre exemple; &
que Rome lui dut à la
fois la conservation de ses moeurs & l'accroissement de son empire.
l'on croiroit que les
Tribus urbaines s'arrogerent bientôt la puissance & les honneurs,
& ne tarderent pas
d'avilir les Tribus rustiques; ce fut tout le contraire. l'on connoît
le goût des premiers
Romains pour la vie champêtre. Ce goût leur venoit du sage instituteur
qui unit à la liberté
les travaux rustiques & militaires, & relégua pour ainsi dire à
la ville les arts, les métiers,
l'intrigue, la fortune & l'esclavage.
Ainsi tout ce que Rome avoit d'illustre
vivant aux champs & cultivant les terres, l'on
s'accoutuma à ne chercher que là les soutiens de la République. Cet
état étant celui des plus
dignes Patriciens fut honoré de tout le monde: la vie simple &
laborieuse des villageois fut
préférée à la vie oisive & lâche des bourgeois de Rome, & tel
n'eût été qu'un malheureux
prolétaire à la ville, qui, laboureur aux champs, devint un citoyen
respecté. Ce n'est pas
sans raison, disoit Varron, [323] que nos magnanimes ancêtres
établirent au village la
pépiniere de ces robustes et vaillans hommes qui les défendoient en
tems de guerre, & les
nourrissoient en tems de paix. Pline dit positivement que les Tribus
des champs étoient
honorées à cause des hommes qui les composoient; au lieu qu'on
transféroit par ignominie
dans celles de la ville les lâches qu'on vouloit avilir. Le Sabin
Appius Claudius étant venu
s'établir à Rome y fut comblé d'honneurs & inscrit dans une Tribu
rustique qui prit dans
la suite le nom de sa famille. Enfin les affranchis entroient tous dans
les Tribus urbaines,
jamais dans les rurales ; & il n'y a pas, durant toute la
République un seul exemple
d'aucun de ces affranchis parvenu à aucune magistrature, quoique devenu
citoyen .
Cette maxime étoit excellente; mais elle
fut poussée si loin, qu'il en résulta enfin un
changement & certainement un abus dans la police.
Premiérement, les Censeurs, après s'être
arrogé long-tems le droit de transférer
arbitrairement les citoyens d'une Tribu à l'autre, permirent à la
plupart de se faire inscrire
dans celle qu'il leur plaisoit; permission qui sûrement n'étoit bonne à
rien & ôtoit un des
grands ressorts de la censure. De plus, les grands & les puissans
se faisant tous inscrire
dans les Tribus de la campagne, & les affranchis devenus citoyens
restant avec la populace
dans celles de la ville, les Tribus en général n'eurent plus de lieu ni
de territoire; mais
toutes se trouverent tellement mêlées qu'on ne pouvoit plus discerner
les membres de
chacune que par les registres, en sorte que l'idée du mot Tribu
passa ainsi du réel au
personnel, ou plutôt, devint presque une chimere.
[324] Il arriva encore que les Tribus de la
ville, étant plus à portée, se trouverent souvent
les plus fortes dans les comices, & vendirent l'Etat à ceux qui
daignoient acheter les
suffrages de la canaille qui les composoit.
A l'égard des Curies, l'instituteur en
ayant fait dix en chaque Tribu, tout le Peuple Romain
alors renfermé dans les murs de la ville, se trouva composé de trente
Curies, dont chacune
avoit ses temples, ses dieux, ses officiers, ses prêtres & ses
fêtes appeléescompitalia,
semblables aux paganalia qu'eurent dans la suite les Tribus rustiques.
Au nouveau partage de Servius ce nombre de
trente ne pouvant se répartir également dans
ses quatre Tribus, il n'y voulut point toucher, & les Curies
indépendantes des Tribus
devinrent une autre division des habitans de Rome: mais il ne fut point
question de Curies
ni dans les Tribus rustiques, ni dans le peuple qui les composoit,
parce que les Tribus étant
devenues un établissement purement civil, & une autre police ayant
été introduite pour la
levée des troupes, les divisions militaires de Romulus se trouverent
superflues. Ainsi,
quoique tout citoyen fût inscrit dans une Tribu, il s'en faloit
beaucoup que chacun ne le fût
dans une Curie.
Servius fit encore une troisieme division
qui n'avoit aucun rapport aux deux précédentes,
& devint par ses effets, la plus importante de toutes. Il distribua
tout le Peuple Romain en
six classes, qu'il ne distingua ni par le lieu ni par les hommes, mais
par les biens ; en sorte
que les premières classes étoient remplies par les riches, les
dernieres par les pauvres, & les
moyennes par ceux qui jouissoient d'une fortune médiocre. [325] Ces six
classes étoient
subdivisées en 193 autres corps appelés centuries, & ces corps
étoient tellement distribués
que la première classe en comprenoit seule plus de la moitié, & la
derniere n'en formoit
qu'un seul. Il se trouva ainsi que la classe la moins nombreuse en
hommes l'étoit le plus en
centuries, & que la derniere classe entiere n'étoit comptée que
pour une subdivision, bien
qu'elle contînt seule plus de la moitié des habitans de Rome.
Afin que le peuple pénétrât moins les
conséquences de cette derniere forme, Servius affecta
de lui donner un air militaire: il inséra dans la seconde classe deux
centuries d'armuriers,
& deux d'instrumens de guerre dans la quatrieme. Dans chaque
classe, excepté la dernière,
il distingua les jeunes & les vieux, c'est-à-dire ceux qui étoient
obligés de porter les armes,
& ceux que leur âge en exemptoit par les loix; distinction qui,
plus que celle des biens,
produisit la nécessité de recommencer souvent le cens ou dénombrement.
Enfin il voulut
que l'assemblée se tînt au champ de Mars, & que tous ceux qui
étoient en âge de servir y
vinssent avec leurs armes.
La raison pour laquelle il ne suivit pas
dans la derniere classe cette même division des
jeunes & des vieux, c'est qu'on n'accordoit point à la populace
dont elle étoit composée,
l'honneur de porter les armes pour la patrie ; il faloit avoir des
foyers pour obtenir le droit
de les défendre, & de ces innombrables troupes de gueux dont
brillent aujourd'hui les
armées des rois, il n'y en a pas un peut-être, qui n'eût été chassé
avec dédain d'une cohorte
Romaine, quand les soldats étoient les défenseurs de la liberté.
[326] l'on distingua pourtant encore, dans
la derniere classe, les prolétaires de ceux qu'on
appeloit capite censi.Les premiers, non tout-à-fait réduits à
rien, donnoient au moins des
citoyens à l'Etat, quelquefois même des soldats dans les besoins
pressans. Pour ceux qui
n'avoient rien du tout & qu'on ne pouvoit dénombrer que par leurs
têtes, ils étoient
tout-à-fait regardés comme nuls, & Marius fut le premier qui daigna
les enrôler.
Sans décider ici si ce troisieme
dénombrement étoit bon ou mauvais en lui-même, je crois
pouvoir affirmer qu'il n'y avoit que les moeurs simples des premiers
Romains, leur
désintéressement, leur goût pour l'agriculture, leur mépris pour le
commerce & pour
l'ardeur du gain, qui pussent le rendre praticable. Où est le peuple
moderne chez lequel la
dévorante avidité, l'esprit inquiet, l'intrigue, les déplacemens
continuels, les perpétuelles
révolutions des fortunes pussent laisser durer vingt ans un pareil
établissement sans
bouleverser tout l'Etat ? Il faut même bien remarquer que les moeurs
& la censure plus
fortes que cette institution en corrigerent le vice à Rome, & que
tel riche se vit relégué dans
la classe des pauvres pour avoir trop étalé sa richesse.
De tout ceci l'on peut comprendre aisément
pourquoi il n'est presque jamais fait mention
que de cinq classes, quoiqu'il y en eût réellement six. La sixième, ne
fournissant ni soldats à
l'armée, ni votans au champ de Mars,*[Je dis au champ de Mars,
parce que c'étoit là que
s'assembloient les comices par centuries; dans les deux autres formes
le peuple s'assembloit
au forum ou ailleurs, & alors les capite censi avoient
autant d'influence & d'autorité que les
premiers citoyens.] et n'étant [327] presque d'aucun usage dans la
République, étoit
rarement comptée pour quelque chose.
Telles furent les différentes divisions du
Peuple Romain. Voyons à présent l'effet qu'elles
produisoient dans les assemblées. Ces assemblées, légitimement
convoquées, s'appeloient
comices; elles se tenoient ordinairement dans la place de Rome ou au
champ de Mars, & se
distinguoient en comices par curies, comices par centuries, &
comices par tribus, selon celle
de ces trois formes sur laquelle elles étoient ordonnées: les comices
par curies étoient de
l'institution de Romulus , ceux par centuries de Servius , ceux par
tribus, des tribuns du
Peuple. Aucune loi ne recevoit la sanction, aucun magistrat n'étoit élu
que dans les comices
, & comme il n'y avoit aucun citoyen qui ne fût inscrit dans une
curie, dans une centurie, ou
dans une tribu, il s'ensuit qu'aucun citoyen n'étoit exclu du droit de
suffrage, & que le
Peuple Romain étoit véritablement souverain de droit & de fait.
Pour que les comices fussent légitimement
assemblées, & que ce qui s'y faisoit eût force de
loi, il faloit trois conditions: la premiere, que le Corps ou le
Magistrat qui les convoquoit
fût revêtu pour cela de l'autorité nécessaire ; la seconde, que
l'assemblée se fît un des jours
permis par la loi; la troisieme, que les augures fussent favorables.
La raison du premier réglement n'a pas
besoin d'être expliquée. Le second est une affaire
de police; ainsi il n'étoit pas permis de tenir les comices les jours
de férie et de marché, où
les gens de la campagne venant à Rome pour leurs affaires, n'avoient
pas le tems de passer
la journée dans la [328] place publique. Par le troisieme le Sénat
tenoit en bride un Peuple
fier & remuant, & tempéroit à propos l'ardeur des tribuns
séditieux; mais ceux-ci
trouverent plus d'un moyen de se délivrer de cette gêne.
Les loix & l'élection des chefs
n'étoient pas les seuls points soumis au jugement des comices:
le Peuple Romain ayant usurpé les plus importantes fonctions du
Gouvernement, l'on peut
dire que le sort de l'Europe étoit réglé dans ses assemblées. Cette
variété d'objets donnoit
lieu aux diverses formes que prenoient ces assemblées, selon les
matieres sur lesquelles il
avoit à prononcer.
Pour juger de ces diverses formes il suffit
de les comparer. Romulus en instituant les curies
avoit en vue de contenir le Sénat par le Peuple & le Peuple par le
Sénat, en dominant
également sur tous. Il donna donc au peuple par cette forme toute
l'autorité du nombre
pour balancer celle de la puissance & des richesses qu'il laissoit
aux Patriciens. Mais selon
l'esprit de la monarchie, il laissa cependant plus d'avantage aux
Patriciens par l'influence
de leurs cliens sur la pluralité des suffrages. Cette admirable
institution des patrons & des
cliens fut un chef-d'oeuvre de politique & d'humanité, sans lequel
le patriciat, si contraire à
l'esprit de la République, n'eût pu subsister. Rome seule a eu
l'honneur de donner au
monde ce bel exemple, duquel il ne résulta jamais d'abus & qui
pourtant n'a jamais été
suivi.
Cette même forme des curies ayant subsisté
sous les rois jusqu'à Servius, & le règne du
dernier Tarquin n'étant point compté pour légitime, cela fit distinguer
généralement les
loix royales par le nom de leges curiatae.
[329] Sous la République les curies,
toujours bornées aux quatre Tribus urbaines, & ne
contenant plus que la populace de Rome, ne pouvoient convenir ni au
Sénat qui étoit à la
tête des Patriciens, ni aux Tribuns qui, quoique Plébéiens, étoient à
la tête des citoyens
aisés. Elles tombèrent donc dans le discrédit, & leur avilissement
fut tel, que leurs trente
licteurs assemblés faisoient ce que les comices par Ccuries auroient dû
faire.
La division par centuries étoit si
favorable à l'aristocratie, qu'on ne voit pas d'abord
comment le Sénat ne l'emportoit pas toujours dans les comices qui
portoient ce nom, & par
lesquels étoient élus les consuls, les censeurs, & les autres
magistrats curules. En effet, des
cent quatre-vingt-treize centuries qui formoient les six classes de
tout le Peuple Romain, la
première classe en comprenant quatre-vingt dix-huit, & les voix ne
se comptant que par
centuries, cette seule premiere classe l'emportoit en nombre de voix
sur toutes les autres.
Quand toutes ces centuries étoient d'accord l'on ne continuoit pas même
à recueillir les
suffrages; ce qu'avoit décidé le plus petit nombre passoit pour une
décision de la multitude,
& l'on peut dire que dans les comices par centuries les affaires se
régloient à la pluralité des
écus bien plus qu'à celle des voix.
Mais cette extrême autorité se tempéroit
par deux moyens. Premiérement les Tribuns pour
l'ordinaire, & toujours un grand nombre de Plébéiens, étant dans la
classe des riches,
balançoient le crédit des Patriciens dans cette première classe.
Le second moyen consistoit en ceci, qu'au
lieu de faire [330] d'abord voter les centuries
selon leur ordre, ce qui auroit toujours fait commencer par la
premiere, l'on en tiroit une
au sort, & celle-là*[Cette centurie ainsi tirée au sort s'appeloit proe
rogativa, à cause qu'elle
étoit la premiere à qui l'on demandoit son suffrage, & c'est de-là
qu'est venu le mot de
prérogative.] procédoit seule à l'élection; après quoi toutes
les centuries appelées un autre
jour selon leur rang répétoient la même élection & la confirmoient
ordinairement. l'on ôtoit
ainsi l'autorité de l'exemple au rang pour la donner au sort selon le
principe de la
démocratie.
Il résultoit de cet usage un autre avantage
encore; c'est que les citoyens de la campagne
avoient le tems entre les deux élections de s'informer du mérite du
candidat
provisionnellement nommé, afin de ne donner leur voix qu'avec
connoissance de cause.
Mais sous prétexte de célérité l'on vint à bout d'abolir cet usage,
& les deux élections se
firent le même jour.
Les comices par Tribus étoient proprement
le conseil du Peuple Romain. Ils ne se
convoquoient que par les tribuns; les tribuns y étoient élus & y
passoient leurs plébiscites.
Non-seulement le Sénat n'y avoit point de rang, il n'avoit pas même le
droit d'y assister, &
forcés d'obéir à des loix sur lesquelles ils n'avoient pu voter, les
sénateurs à cet égard
étoient moins libres que les derniers citoyens. Cette injustice étoit
tout-à-fait mal entendue,
& suffisoit seule pour invalider les décrets d'un Corps où tous ses
membres n'étoient pas
admis. Quand tous les Patriciens eussent assisté à ces comices selon le
droit qu'ils en
avoient comme citoyens, devenus alors simples [331] particuliers ils
n'eussent guères influé
sur une forme de suffrages qui se recueilloient par tête , & où le
moindre prolétaire pouvoit
autant que le prince du Sénat.
On voit donc qu'outre l'ordre qui résultoit
de ces diverses distributions pour le
recueillement des suffrages d'un si grand peuple, ces distributions ne
se réduisoient pas à
des formes indifférentes en elles-mêmes, mais que chacune avoit des
effets relatifs aux vues
qui la faisoient préférer.
Sans entrer là-dessus en de plus longs
détails, il résulte des éclaircissemens précédens que
les comices par Tribus étoient les plus favorables au Gouvernement
populaire, & les
comices par centuries à l'aristocratie. A l'égard des comices par
curies où la seule populace
de Rome formoit la pluralité, comme ils n'étoient bons qu'à favoriser
la tyrannie & les
mauvais desseins, ils durent tomber dans le décri, les séditieux
eux-mêmes s'abstenant d'un
moyen qui mettoit trop à découvert leurs projets. Il est certain que
toute la majesté du
Peuple Romain ne se trouvoit que dans les comices par centuries, qui
seuls étoient complets
; attendu que dans les comices par curies manquoient les Tribus
rustiques, & dans les
comices par Tribus le Sénat et les Patriciens.
Quant à la maniere de recueillir les
suffrages, elle étoit chez les premiers Romains aussi
simple que leurs moeurs, quoique moins simple encore qu'à Sparte.
Chacun donnoit son
suffrage à haute voix, un Greffier les écrivoit à mesure; pluralité de
voix dans chaque
Tribu déterminoit le suffrage de la Tribu, pluralité de voix entre les
Tribus déterminoit le
suffrage du peuple, & ainsi des curies & des centuries. Cet
[332] usage étoit bon tant que
l'honnêteté régnoit entre les citoyens & que chacun avoit honte de
donner publiquement
son suffrage à un avis injuste ou à un sujet indigne; mais quand le
peuple se corrompit, &
qu'on acheta les voix, il convint qu'elles se donnassent en secret pour
contenir les acheteurs
par la défiance, & fournir aux fripons le moyen de n'être pas des
traîtres.
Je sais que Cicéron blâme ce changement
& lui attribue en partie la ruine de la
République. Mais quoique je sente le poids que doit avoir ici
l'autorité de Cicéron, je ne
puis être de son avis. Je pense, au contraire, que pour n'avoir pas
fait assez de changemens
semblables l'on accélera la perte de l'Etat. Comme le régime des gens
sains n'est pas propre
aux malades, il ne faut pas vouloir gouverner un peuple corrompu par
les mêmes loix qui
conviennent à un bon peuple. Rien ne prouve mieux cette maxime que la
durée de la
République de Venise, dont le simulacre existe encore, uniquement parce
que ses loix ne
conviennent qu'à de méchans hommes .
On distribua donc aux citoyens des
tablettes par lesquelles chacun pouvoit voter sans qu'on
sût quel étoit son avis. l'on établit aussi de nouvelles formalités
pour le recueillement des
tablettes, le compte des voix, la comparaison des nombres, &c.. Ce
qui n'empêcha pas que
la fidélité des officiers chargés de ces fonctions * [* Custodes,
diribitores, Rogatores
suffragiorum.] ne fût souvent suspectée. l'on fit enfin, pour empêcher
la brigue & le trafic
des suffrages, des édits dont la multitude montre l'inutilité.
[333] Vers les derniers tems, l'on étoit
souvent contraint de recourir à des expédiens
extraordinaires pour suppléer à l'insuffisance des loix. Tantôt l'on
supposoit des prodiges;
mais ce moyen qui pouvoit en imposer au peuple n'en imposoit pas à ceux
qui le
gouvernoient; tantôt l'on convoquoit brusquement une assemblée avant
que les candidats
eussent eu le tems de faire leurs brigues, tantôt l'on consumoit toute
une séance à parler
quand l'on voyoit le peuple gagné prêt à prendre un mauvais parti: mais
enfin l'ambition
éluda tout, & ce qu'il y a d'incroyable, c'est qu'au milieu de tant
d'abus, ce peuple
immense, à la faveur de ses anciens réglemens, ne laissoit pas d'élire
les magistrats, de
passer les loix, de juger les causes, d'expédier les affaires
particulieres & publiques,
presque avec autant de facilité qu'eût pu faire le Sénat lui-même.
CHAPITRE V.
Quand l'on ne peut établir une exacte
proportion entre les parties constitutives de l'Etat, ou
que des causes indestructibles en alterent sans cesse les rapports,
alors l'on institue une
magistrature particuliere qui ne fait point Corps avec les autres, qui
replace chaque terme
dans son vrai rapport, & qui fait une liaison ou un moyen terme,
soit entre le Prince & le
peuple, soit entre le Prince & le Souverain, soit à la fois des
deux côtés s'il est nécessaire.
[334] Ce corps, que j'appellerai Tribunat,
est le conservateur des loix & du pouvoir
législatif. Il sert quelquefois à protéger le Souverain contre le
Gouvernement, comme
faisoient à Rome les Tribuns du peuple, quelquefois à soutenir le
Gouvernement contre le
peuple, comme fait maintenant à Venise le conseil des Dix , &
quelquefois à maintenir
l'équilibre de part & d'autre, comme faisoient les Ephores à Sparte.
Le Tribunat n'est point une partie
constitutive de la Cité, & ne doit avoir aucune portion
de la puissance législative ni de l'exécutive, mais c'est en cela même
que la sienne est plus
grande: car ne pouvant rien faire il peut tout empêcher. Il est plus
sacré & plus révéré
comme défenseur des loix, que le Prince qui les exécute & que le
Souverain qui les donne.
C'est ce qu'on vit bien clairement à Rome quand ces fiers Patriciens,
qui mépriserent
toujours le peuple entier, furent forcés de fléchir devant un simple
officier du peuple, qui
n'avoit ni auspices ni juridiction.
Le Tribunat, sagement tempéré est le plus
ferme appui d'une bonne constitution; mais
pour peu de force qu'il ait de trop il renverse tout: à l'égard de la
foiblesse, elle n'est pas
dans sa nature, & pourvu qu'il soit quelque chose, il n'est jamais
moins qu'il ne faut.
Il dégénère en tyrannie quand il usurpe la
puissance exécutive dont il n'est que le
modérateur, & qu'il veut dispenser les loix qu'il ne doit que
protéger. L'énorme pouvoir
des Ephores qui fut sans danger tant que Sparte conserva ses moeurs, en
accéléra la
corruption commencée. Le sang d'Agis égorgé par ces tyrans fut vengé
par son successeur:
le crime [335] & le châtiment des Ephores hâtèrent également la
perte de la République, &
après Cléomene Sparte ne fut plus rien. Rome périt encore par la même
voie, & le pouvoir
excessif des Tribuns usurpé par degrés servit enfin, à l'aide des loix
faites pour la liberté,
de sauvegarde aux empereurs qui la détruisirent. Quant au conseil des
Dix à Venise, c'est
un tribunal de sang, horrible également aux Patriciens & au peuple,
& qui, loin de protéger
hautement les loix, ne sert plus, après leur avilissement, qu'à porter
dans les ténèbres des
coups qu'on n'ose appercevoir.
Le Tribunat s'affoiblit comme le
Gouvernement par la multiplication de ses membres.
Quand les Tribuns du Peuple Romain, d'abord au nombre de deux, puis de
cinq, voulurent
doubler ce nombre, le Sénat les laissa faire, bien sûr de contenir les
uns par les autres; ce
qui ne manqua pas d'arriver.
Le meilleur moyen de prévenir les
usurpations d'un si redoutable Corps, moyen dont nul
Gouvernement ne s'est avisé jusqu'ici, seroit de ne pas rendre ce Corps
permanent, mais de
régler les intervalles durant lesquels il resteroit supprimé. Ces
intervalles qui ne doivent
pas être assez grands pour laisser aux abus le tems de s'affermir,
peuvent être fixés par la
loi, de maniere qu'il soit aisé de les abréger au besoin par des
commissions extraordinaires.
Ce moyen me paroît sans inconvénient, parce
que, comme je l'ai dit, le Tribunat ne faisant
point partie de la constitution peut être ôté sans qu'elle en souffre,
& il me paroît efficace,
parce qu'un magistrat nouvellement rétabli ne part point du pouvoir
qu'avoit son
prédécesseur, mais de celui que la loi lui donne.
De la Dictature.
L'inflexibilité des loix, qui les empêche
de se plier aux événemens, peut en certains cas les
rendre pernicieuses, & causer par elles la perte de l'Etat dans sa
crise. L'ordre & la lenteur
des formes demandent un espace de tems que les circonstances refusent
quelquefois. Il peut
se présenter mille cas auxquels le Législateur n'a point pourvu, &
c'est une prévoyance
très-nécessaire de sentir qu'on ne peut tout prévoir.
Il ne faut donc pas vouloir affermir les
institutions politiques jusqu'à s'ôter le pouvoir d'en
suspendre l'effet. Sparte elle-même a laissé dormir ses loix.
Mais il n'y a que les plus grands dangers
qui puissent balancer celui d'altérer l'ordre
publie, & l'on ne doit jamais arrêter le pouvoir sacré des loix que
quand il s'agit du salut de
la patrie. Dans ces cas rares & manifestes l'on pourvoit à la
sûreté publique par un acte
particulier qui en remet la charge au plus digne. Cette commission peut
se donner de deux
manieres selon l'espece du danger.
Si pour y remédier il suffit d'augmenter
l'activité du Gouvernement, l'on le concentre dans
un ou deux de ses membres; ainsi ce n'est pas l'autorité des loix qu'on
altere mais
seulement la forme de leur administration. Que si le péril est tel que
l'appareil des loix soit
un obstacle à s'en garantir, [337] alors l'on nomme un chef suprême qui
fasse taire toutes
les loix & suspende un moment l'autorité souveraine; en pareil cas
la volonté générale n'est
pas douteuse, & il est évident que la première intention du peuple
est que l'Etat ne périsse
pas. De cette maniere la suspension de l'autorité législative ne
l'abolit point; le magistrat
qui la fait taire ne peut la faire parler, il la domine sans pouvoir la
représenter; il peut tout
faire, excepté des loix.
Le premier moyen s'employoit par le Sénat
Romain quand il chargeoit les consuls par une
formule consacrée de pourvoir au salut de la République; le second
avoit lieu quand un des
deux consuls nommoit un Dictateur*[Cette nomination se faisoit de nuit
& en secret comme
si l'on avoit eu honte de mettre un homme au-dessus des loix.] usage
dont Albe avoit donné
l'exemple à Rome.
Dans les commencemens de la République l'on
eut très-souvent recours à la Dictature,
parce que l'Etat n'avoit pas encore une assiette assez fixe pour
pouvoir se soutenir par la
seule force de sa constitution. Les moeurs rendant alors superflues
bien des précautions qui
eussent été nécessaires dans un autre tems, l'on ne craignoit ni qu'un
Dictateur abusât de
son autorité, ni qu'il tentât de la garder au-delà du terme. Il
sembloit, au contraire, qu'un si
grand pouvoir fût à charge à celui qui en étoit revêtu, tant il se
hâtoit de s'en défaire;
comme si c'eût été un poste trop pénible & trop périlleux de tenir
la place des loix !
Aussi n'est-ce pas le danger de l'abus mais
celui de l'avilissement qui me fait blamer l'usage
indiscret de cette suprême [338] magistrature dans les premiers tems.
Car tandis qu'on la
prodiguoit à des élections, à des dédicaces, à des choses de pure
formalité, il étoit à craindre
qu'elle ne devînt moins redoutable au besoin, & qu'on ne
s'accoutumât à regarder comme
un vain titre celui qu'on n'employoit qu'à de vaines cérémonies.
Vers la fin de la République, les Romains,
devenus plus circonspects, ménagèrent la
Dictature avec aussi peu de raison qu'ils l'avoient prodiguée
autrefois. Il étoit aisé de voir
que leur crainte étoit mal fondée, que la foiblesse de la capitale
faisoit alors sa sûreté contre
les magistrats qu'elle avoit dans son sein, qu'un Dictateur pouvoit en
certains cas défendre
la liberté publique sans jamais y pouvoir attenter, & que les fers
de Rome ne seroient point
forgés dans Rome même, mais dans ses armées: le peu de résistance que
firent Marius à
Sylla, & Pompée à César, montra bien ce qu'on pouvoit attendre de
l'autorité du dedans
contre la force du dehors.
Cette erreur leur fit faire de grandes
fautes. Telle, par exemple, fut celle de n'avoir pas
nommé un Dictateur dans l'affaire de Catilina, car comme il n'étoit
question que du dedans
de la ville, & tout au plus, de quelque province d'Italie, avec
l'autorité sans bornes que les
loix donnoient au Dictateur il eût facilement dissipé la conjuration,
qui ne fut étouffée que
par un concours d'heureux hasards que jamais la prudence humaine ne
devoit attendre.
Au lieu de cela, le Sénats se contenta de
remettre tout son pouvoir aux consuls; d'où il
arriva que Cicéron, pour [339] agir efficacement, fut contraint de
passer ce pouvoir dans
un point capital, & que, si les premiers transports de joie firent
approuver sa conduite, ce
fut avec justice que dans la suite l'on lui demanda compte du sang des
citoyens versé contre
les loix; reproche qu'on n'eût pu faire à un Dictateur. Mais
l'éloquence du consul entraîna
tout; & lui-même quoique Romain, aimant mieux sa gloire que sa
patrie, ne cherchoit pas
tant le moyen le plus légitime & le plus sûr de sauver l'Etat, que
celui d'avoir tout
l'honneur de cette affaire. *[C'est ce dont il ne pouvoit se répondre
en proposant un
Dictateur; n'osant se nommer lui-même et ne pouvant s'assurer que son
collegue le
nommeroit.] Aussi fut-il honoré justement comme libérateur de Rome,
& justement puni
comme infracteur des loix. Quelque brillant qu'oit été son rappel, il
est certain que ce fut
une grâce.
Au reste, de quelque maniere que cette
importante commission soit conférée, il importe
d'en fixer la durée à un terme très-court qui jamais ne puisse être
prolongé; dans les crises
qui la font établir, l'Etat est bientôt détruit ou sauvé, & passé
le besoin pressant, la
Dictature devient tyrannique ou vaine. A Rome les Dictateurs ne l'étant
que pour six mois,
la plupart abdiquèrent avant ce terme. Si le terme eût été plus long,
peut-être eussent-ils été
tentés de le prolonger encore, comme firent les Décemvirs celui d'une
année. Le Dictateur
n'avoit que le tems de pourvoir au besoin qui l'avoit fait élire, il
n'avoit pas celui de songer
à d'autres projets.
De la Censure.
De même que la déclaration de la volonté
générale se fait par la loi, la déclaration du
jugement public se fait par la Censure; l'opinion publique est l'espece
de loi dont le
Censeur est le ministre, & qu'il ne fait qu'applique aux cas
particuliers, à l'exemple du
Prince.
Loin donc que le tribunal censorial soit
l'arbitre de l'opinion du peuple, il n'en est que le
déclarateur, & si-tôt qu'il s'en écarte, ses décisions sont vaines
& sans effet.
Il est inutile de distinguer les moeurs
d'une nation des objets de son estime ; car tout cela
tient au même principe & se confond nécessairement. Chez tous les
peuples du monde, ce
n'est point la nature mais l'opinion qui décide du choix de leurs
plaisirs. Redressez les
opinions des hommes & leurs moeurs s'épureront d'elles-mêmes. l'on
aime toujours ce qui
est beau ou ce qu'on trouve tel, mais c'est sur ce jugement qu'on se
trompe, c'est donc ce
jugement qu'il s'agit de régler. Qui juge des moeurs juge de l'honneur,
& qui juge de
l'honneur prend sa loi de l'opinion.
Les opinions d'un peuple naissent de sa
constitution; quoique la loi ne regle pas les moeurs,
c'est la législation qui les fait naître; quand la législation
s'affoiblit les moeurs dégénèrent,
mais alors le jugement des Censeurs ne fera pas ce que la force des
loix n'aura pas fait.
[341] Il suit de-là que la Censure peut
être utile pour conserver les moeurs, jamais pour les
rétablir. Etablissez des Censeurs durant la vigueur des loix ; si-tôt
qu'elles l'ont perdue,
tout est désespéré; rien de légitime n'a plus de force lorsque les loix
n'en ont plus.
La Censure maintient les moeurs en
empêchant les opinions de se corrompre; en
conservant leur droiture par de sages applications, quelquefois même en
les fixant
lorsqu'elles sont encore incertaines. L'usage des seconds dans les
duels, porté jusqu'à la
fureur dans le royaume de France, y fut aboli par ces seuls mots d'un
édit du roi: Quant à
ceux qui ont la lâcheté d'appeler des seconds. Ce jugement
prévenant celui du public le
détermina tout-d'un-coup. Mais quand les mêmes édits voulurent
prononcer que c'étoit
aussi une lâcheté de se battre en duel, ce qui est très vrai, mais
contraire à l'opinion
commune, le public se moqua de cette décision sur laquelle son jugement
étoit déjà porté.
J'ai dit ailleurs*[Je ne fais qu'indiquer
dans ce chapitre ce que j'ai traité plus au long dans
la Lettre à M d'Alembert.] que l'opinion publique n'étant point soumise
à la contrainte, il
n'en faloit aucun vestige dans le tribunal établi pour la représenter.
l'on ne peut trop
admirer avec quel art ce ressort, entièrement perdu chez les modernes,
étoit mis en oeuvre
chez les Romains & mieux chez les Lacédémoniens.
Un homme de mauvaises moeurs ayant ouvert
un bon avis dans le conseil de Sparte, les
Ephores sans en tenir compte firent proposer le même avis par un
citoyen vertueux. Quel
honneur [342] pour l'un, quelle note pour l'autre, sans avoir donné ni
louange ni blame à
aucun des deux! Certains ivrognes de Samos*[Ils étoient d'une autre
Isle, que la délicatesse
de notre langue défend de nommer dans cette occasion.] souillèrent le
tribunal des
Ephores: le lendemain par édit public il fut permis aux Samiens d'être
des vilains. Un vrai
châtiment eût été moins sévère qu'une pareille impunité. Quand Sparte a
prononcé sur ce
qui est ou n'est pas honnête, la Grèce n'appelle pas de ses jugemens.
CHAPITRE VIII.
Les hommes n'eurent point d'abord d'autres
rois que les Dieux, ni d'autre Gouvernement
que le théocratique. Ils firent le raisonnement de Caligula, &
alors ils raisonnoient juste. Il
faut une longue altération de sentimens & d'idées pour qu'on puisse
se résoudre à prendre
son semblable pour maître, & se flatter qu'on s'en trouvera bien.
De cela seul qu'on mettoit Dieu à la tête
de chaque société politique, il s'ensuivit qu'il y eut
autant de Dieux que de peuples. Deux peuples étrangers l'un à l'autre,
& presque toujours
ennemis, ne purent long-tems reconnoître un même maître: deux armées se
livrant bataille
ne sauroient obéir au même chef. Ainsi des divisions nationales résulta
le polythéisme, &
de-là l'intolérance théologique & civile qui naturellement est la
même, comme il sera dit
ci-après.
[343] La fantaisie qu'eurent les Grecs de
retrouver leurs Dieux chez les peuples Barbares,
vint de celle qu'ils avoient aussi de se regarder comme les Souverains
naturels de ces
peuples. Mais c'est de nos jours une érudition bien ridicule que celle
qui roule sur l'identité
des Dieux de diverses nations; comme si Moloch, Saturne & Chronos
pouvoient être le
même Dieu; comme si le Baal des Phéniciens, le Zeus des Grecs et le
Jupiter des Latins
pouvoient être le même; comme s'il pouvoit rester quelque chose commune
à des êtres
chimériques portant des noms différens.
Que si l'on demande comment dans le
paganisme où chaque l'Etat avoit son culte et ses
Dieux, il n'y avoit point de guerres de religion ? Je réponds que
c'étoit par cela même que
chaque Etat ayant son culte propre aussi bien que son Gouvernement, ne
distinguoit point
ses Dieux de ses loix. La guerre politique étoit aussi théologique: les
départemens des Dieux
étoient, pour ainsi dire, fixés par les bornes des nations. Le Dieu
d'un peuple n'avoit aucun
droit sur les autres peuples. Les Dieux des payens n'étoient point des
Dieux jaloux; ils
partageoient entr'eux l'empire du monde; Moise même & le peuple
Hébreu se prêtoient
quelquefois à cette idée en parlant du Dieu d'Israël. Ils regardoient,
il est vrai, comme nuls
les Dieux des Cananéens, peuples proscrits, voués à la destruction,
& dont ils devoient
occuper la place; mais voyez comment ils parloient des divinités des
peuples voisins qu'il
leur étoit défendu d'attaquer! La possession de ce qui appartient à
Chamos voire Dieu, disoit
Jephté aux Ammonites, ne vous est-elle pas légitimement due ? Nous
possédons [344] au
même titre les terres que notre Dieu vainqueur s'est acquises. *[Nonne
ea quoe possidet
Chamos Deus tuus tibi jure debentur ? Tel est le texte de la
vulgate. Le pere de Carrieres a
traduit. Ne croyez-vous pas avoir droit de posséder ce qui
appartient à Chamos votre Dieu!
J'ignore la force du texte hébreu; mais je vois que dans la vulgate,
Jephté reconnoît
positivement le droit du Dieu Chamos, & que le traducteur François
affoiblit cette
reconnaissance par un selon vous qui n'est pas dans le latin.]
C'étoit-là, ce me semble, une
parité bien reconnue entre les droits de Chamos & ceux du Dieu
d'Israël.
Mais quand les Juifs, soumis aux rois de
Babylone & dans la suite aux rois de Syrie,
voulurent s'obstiner à ne reconnoître aucun autre Dieu que le leur, ce
refus, regardé
comme une rébellion contre le vainqueur, leur attira les persécutions
qu'on lit dans leur
histoire, & dont l'on ne voit aucun autre exemple avant le
Christianisme. *[Il est de la
derniere évidence que la guerre des Phocéens, appellée guerre sacrée,
n'étoit pas une
guerre de religion. Elle avoit pour objet de punir des sacrileges &
non de soumettre des
mécréans.]
Chaque religion étant donc uniquement
attachée aux loix de l'Etat qui la prescrivoit, il n'y
avoit point d'autre maniere de convertir un peuple que de l'asservir,
ni d'autres
missionnaires que les conquérans, & l'obligation de changer de
culte étant la loi des
vaincus, il faloit commencer par vaincre avant d'en parler. Loin que
les hommes
combattissent pour les Dieux, c'étoient, comme dans Homere, les Dieux
qui combattoient
pour les hommes ; chacun demandoit au sien la victoire, & la payoit
par de nouveaux
autels. Les Romains avant de prendre une place, sommoient ses Dieux de
l'abandonner,
[345] & quand ils laissoient aux Tarentins leurs Dieux irrités,
c'est qu'ils regardoient alors
ces Dieux comme soumis aux leurs & forcés de leur faire hommage.
Ils laissoient aux
vaincus leurs Dieux comme ils leur laissoient leurs loix. Une couronne
au Jupiter du
Capitole étoit souvent le seul tribut qu'ils imposoient.
Enfin les Romains avant étendu avec leur
empire leur culte & leurs Dieux, & ayant souvent
eux-mêmes adopté ceux des vaincus en accordant aux uns & aux autres
le droit de Cité, les
peuples de ce vaste empire se trouverent insensiblement avoir des
multitudes de Dieux & de
cultes, à-peu-près les mêmes par-tout: & voilà comment le paganisme
ne fut enfin dans le
monde connu qu'une seule & même religion.
Ce fut dans ces circonstances que Jésus
vint établir sur la terre un royaume spirituel; ce
qui, séparant le systême théologique du systême politique, fit que
l'Etat cessa d'être un, &
causa les divisions intestines qui n'ont jamais cessé d'agiter les
peuples chrétiens. Or, cette
idée nouvelle d'un royaume de l'autre monde n'ayant pu jamais entrer
dans la tête des
payens, ils regarderent toujours les chrétiens comme de vrais rebelles
qui, sous une
hypocrite soumission, ne cherchoient que le moment de se rendre
indépendans & maîtres,
& d'usurper adroitement l'autorité qu'ils feignoient de respecter
dans leur foiblesse. Telle
fut la cause des persécutions.
Ce que les payens avoient craint est
arrivé: alors tout a changé de face, les humbles
chrétiens ont changé de langage, & bientôt l'on a vu ce prétendu
royaume de l'autre monde
devenir sous un chef visible le plus violent despotisme dans celui-ci.
[346] Cependant comme il y a toujours eu un
Prince & des loix civiles, il a résulté de cette
double puissance un perpétuel conflit de juridiction qui a rendu toute
bonne politie
impossible dans les Etats chrétiens, & l'on n'a jamais pu venir à
bout de savoir auquel du
maître ou du prêtre l'on étoit obligé d'obéir.
Plusieurs peuples cependant, même dans
l'Europe ou à son voisinage, ont voulu conserver
ou rétablir l'ancien systême, mais sans succès; l'esprit du
christianisme a tout gagné. Le
culte sacré est toujours resté ou redevenu indépendant du Souverain,
& sans liaison
nécessaire avec le Corps de l'Etat. Mahomet eut des vues très-saines,
il lia bien son systême
politique, & tant que la forme de son Gouvernement subsista sous
les Califes ses
successeurs, ce Gouvernement fut exactement un, & bon en cela. Mais
les Arabes devenus
florissans, lettrés, polis, mous & lâches, furent subjugués par des
barbares: alors la division
entre les deux puissances recommença; quoiqu'elle soit moins apparente
chez les
mahométans que chez les chrétiens, elle y est pourtant, sur-tout dans
la secte d'Ali, & il y a
des Etats, tels que la Perse, où elle ne cesse de se faire sentir.
Parmi nous, les rois d'Angleterre se sont
établis chefs de l'église, autant en ont fait les
Czars; mais par ce titre ils s'en sont moins rendus les maîtres que les
ministres ; ils ont
moins acquis le droit de la changer que le pouvoir de la maintenir; ils
n'y sont pas
législateurs, ils n'y sont que Princes. Par-tout où le clergé fait un
Corps,*[Il faut bien
remarquer que ce ne sont pu tant des assemblées formelles, comme celles
de France, qui
lient le clergé en un Corps, que la communion des églises. La communion
&
l'excommunication sont le pacte social du clergé, pacte avec lequel il
sera toujours le maître
des peuples & des rois. Tous les prêtres qui communiquent ensemble
sont concitoyens,
fussent-ils des deux bouts du monde. Cette invention est un
chef-d'oeuvre en politique. Il
n'y avoit rien de semblable parmi les prêtres payens; aussi n'ont-ils
jamais fait un Corps de
clergé.] il est [347] maître et législateur dans sa partie. Il y a donc
deux Puissances, deux
Souverains, en Angleterre & en Russie, tout comme ailleurs.
De tous les Auteurs chrétiens le philosophe
Hobbes est le seul qui ait bien vu le mal et le
remède, qui ait osé proposer de réunir les deux têtes de l'aigle, &
de tout ramener à l'unité
politique, sans laquelle jamais l'Etat ni Gouvernement ne sera bien
constitué. Mais il a dû
voir que l'esprit dominateur du christianisme étoit incompatible avec
son systême, & que
l'intérêt du prêtre seroit toujours plus fort que celui de l'Etat. Ce
n'est pas tant ce qu'il y a
d'horrible & de faux dans sa politique que ce qu'il y a de juste
& de vrai qui l'a rendue
odieuse. *[Voyez entr'autres dans une lettre de Grotius à son frere, du
11 avril 1643, ce que
ce savant homme approuve & ce qu'il blâme dans le livre de Cive.
Il est vrai que, porté à
l'indulgence, il paroît pardonner à l'auteur le bien en faveur du mal;
mais tout le monde
n'est pas si clément.]
Je crois qu'en développant sous ce point de
vue les faits historiques l'on réfuteroit aisément
les sentimens opposés de Bayle & de Warburton, dont l'un prétend
que nulle religion n'est
utile au Corps politique, & dont l'autre soutient au contraire que
le christianisme en est le
plus ferme appui. l'on prouveroit au premier que jamais Etat ne fut
fondé que la religion
ne lui servît de base, & au second que la loi chrétienne est au
fond plus nuisible qu'utile à la
forte constitution [348] de l'Etat. Pour achever de me faire entendre,
il ne faut que donner
un peu plus de précision aux idées trop vagues de religion relatives à
mon sujet.
La religion considérée par rapport à la
société, qui est ou générale ou particulière, peut
aussi se diviser en deux especes, savoir, la religion de l'homme &
celle du citoyen. La
premiere, sans temples, sans autels, sans rites, bornée au culte
purement intérieur du Dieu
suprême & aux devoirs éternels de la morale, est la pure &
simple religion de l'Evangile, le
vrai théisme, & ce qu'on peut appeller le droit divin naturel.
L'autre, inscrite dans un seul
pays, lui donne ses Dieux, ses patrons propres et tutélaires; elle a
ses dogmes, ses rites, son
culte extérieur prescrit par des loix; hors la seule nation qui la
suit, tout est pour elle
infidèle, étranger, barbare ; elle n'étend les devoirs & les droits
de l'homme qu'aussi loin
que ses autels. Telles furent toutes les religions des premiers
peuples, auxquelles l'on peut
donner le nom de droit divin civil ou positif.
Il y a une troisième sorte de religion plus
bizarre, qui donnant aux hommes deux
législations, deux chefs, deux patries, les soumet à des devoirs
contradictoires & les
empêche de pouvoir être à la fois dévots & citoyens. Telle est la
religion des Lamas, telle est
celle des Japonois, tel est le christianisme Romain. l'on peut appeler
celle-ci la religion du
Prêtre. Il en résulte une sorte de droit mixte & insociable, qui
n'a point de nom.
A considérer politiquement ces trois sortes
de religions, elles ont toutes leurs défauts. La
troisieme est si évidemment [349] mauvaise que c'est perdre le tems de
s'amuser à le
démontrer. Tout ce qui rompt l'unité social ne vaut rien: toutes les
institutions qui mettent
l'homme en contradiction avec lui-même ne valent rien.
La seconde est bonne en ce qu'elle réunit
le culte divin & l'amour des loix, & que faisant de
la patrie l'objet de l'adoration des citoyens, elle leur apprend que
servir l'Etat c'est en
servir le Dieu tutélaire. C'est une espece de théocratie, dans laquelle
l'on ne doit point avoir
d'autre pontife que le Prince, ni d'autres prêtres que les magistrats.
Alors mourir pour son
pays c'est aller au martyre, violer les loix c'est être impie, &
soumettre un coupable à
l'exécration publique c'est le dévouer au courroux des Dieux;sacer
estod.
Mais elle est mauvaise en ce qu'étant
fondée sur l'erreur & sur le mensonge elle trompe les
hommes, les rend crédules, superstitieux, & noye le vrai culte de
la divinité dans un vain
cérémonial. Elle est mauvaise encore quand, devenant exclusive &
tyrannique, elle rend un
peuple sanguinaire & intolérant; en sorte qu'il ne respire que
meurtre & massacre , & croit
faire une action sainte en tuant quiconque n'admet pas ses Dieux. Cela
met un tel peuple
dans un état naturel de guerre avec tous les autres, très-nuisible à sa
propre sûreté.
Reste donc la religion de l'homme, ou le
christianisme, non pas celui d'aujourd'hui, mais
celui de l'Evangile, qui en est tout-à-fait différent. Par cette
religion sainte, sublime,
véritable, les hommes, enfans du même Dieu, se reconnoissent tous pour
freres, & la société
qui les unit ne se dissout pas même à la mort.
[350] Mais cette religion n'ayant nulle
relation particuliere avec le Corps politique, laisse
aux loix la seule force qu'elles tirent d'elles-mêmes sans leur en
ajouter aucune autre, &
par-là un des grands liens de la société particuliere reste sans effet.
Bien plus; loin
d'attacher les coeurs des citoyens à l'Etat, elle les en détache, comme
de toutes les choses de
la terre: je ne connois rien de plus contraire à l'esprit social.
On nous dit qu'un peuple de vrais chrétiens
formeroit la plus parfaite société que l'on
puisse imaginer. Je ne vois à cette supposition qu'une grande
difficulté; c'est qu'une société
de vrais chrétiens ne seroit plus une société d'hommes.
Je dis même que cette société supposée ne
seroit, avec toute sa perfection, ni la plus forte ni
la plus durable: à force d'être parfaite, elle manqueroit de liaison;
son vice destructeur
seroit dans sa perfection même.
Chacun rempliroit son devoir; le peuple
seroit soumis aux lois, les chefs seroient justes &
modérés, les magistrats intègres, incorruptibles, les soldats
mépriseroient la mort, il n'y
auroit ni vanité ni luxe; tout cela est fort bien, mais voyons plus
loin.
Le christianisme est une religion toute
spirituelle, occupée uniquement des choses du Ciel:
la patrie du chrétien n'est pas de ce monde. Il fait son devoir, il est
vrai, mais il le fait avec
une profonde indifférence sur le bon ou mauvais succès de ses soins.
Pourvu qu'il n'oit rien
à se reprocher, peu lui importe que tout aille bien ou mal ici-bas. Si
l'Etat est florissant, à
peine ose-t-il jouir de la félicité publique, il craint de
s'enorgueillir de la gloire de son pays;
si l'Etat [351] dépérit, il bénit la main de Dieu qui s'appesantit sur
son peuple.
Pour que la société fût paisible & que
l'harmonie se maintînt, il faudroit que tous les
citoyens sans exception, fussent également bons chrétiens: mais si
malheureusement il s'y
trouve un seul ambitieux, un seul hypocrite, un Catilina, par exemple,
un Cromwell,
celui-là très-certainement aura bon marché de ses pieux compatriotes.
La charité
chrétienne ne permet pas aisément de penser mal de son prochain. Dès
qu'il aura trouvé,
par quelque ruse, l'art de leur en imposer & de s'emparer d'une
partie de l'autorité
publique, voilà un homme constitué en dignité; Dieu veut qu'on le
respecte; bientôt voilà
une puissance; Dieu veut qu'on lui obéisse. Le dépositaire de cette
puissance en abuse-t-il ?
C'est la verge dont Dieu punit ses enfans. l'on se feroit conscience de
chasser l'usurpateur;
il faudroit troubler le repos public, user de violence, verser du sang;
tout cela s'accorde mal
avec la douceur du chrétien ; & après tout, qu'importe qu'on soit
libre ou serf dans cette
vallée de misères ? l'essentiel est d'aller en paradis, & la
résignation n'est qu'un moyen plus
pour cela.
Survient-il quelque guerre étrangère ? Les
citoyens marchent sans peine au combat, nul
d'entr'eux ne songe à fuir; ils font leur devoir, mais sans passion
pour la victoire; ils savent
plutôt mourir que vaincre. Qu'ils soient vainqueurs ou vaincus,
qu'importe? La providence
ne sait-elle pas mieux qu'eux ce qu'il leur faut ? Qu'on imagine quel
parti un ennemi fier,
impétueux, passionné peut tirer de leur stoïcisme! Mettez [352]
vis-à-vis d'eux ces peuples
généreux que dévoroit l'ardent amour de la gloire & de la patrie,
supposez votre
République chrétienne vis-à-vis de Sparte ou de Rome, les pieux
chrétiens seront battus,
écrasés, détruits avant d'avoir eu le tems de se reconnoître, ou ne
devront leur salut qu'au
mépris que leur ennemi concevra pour eux. C'étoit un beau serment à mon
gré, que celui
des soldats de Fabius; ils ne jurerent pas de mourir ou de vaincre, ils
jurerent de revenir
vainqueurs, & tinrent leur serment: jamais des chrétiens n'en
eussent fait un pareil; ils
auroient cru tenter Dieu.
Mais je me trompe en disant une République
chrétienne; chacun de ces deux mots exclut
l'autre. Le christianisme ne prêche que servitude & dépendance. Son
esprit est trop
favorable à la tyrannie, pour qu'elle n'en profite pas toujours. Les
vrais chrétiens sont faits
pour être esclaves; ils le savent & ne s'en émeuvent guere ; cette
courte vie a trop peu de
prix à leurs yeux.
Les troupes chrétiennes sont excellentes,
nous dit-on. Je le nie. Qu'on m'en montre de
telles? Quant à moi, je ne connois point de troupes chrétiennes. l'on
me citera les Croisades.
Sans disputer sur la valeur des Croisés, je remarquerai que bien loin
d'être des chrétiens,
c'étoient des soldats du Prêtre, c'étoient des citoyens de l'église;
ils se battoient pour son
pays spirituel, qu'elle avoit rendu temporel l'on ne sait comment. A le
bien prendre, ceci
rentre sous le paganisme; comme l'Evangile n'établit point une religion
nationale, toute
guerre sacrée est impossible parmi les chrétiens.
Sous les Empereurs payens, les soldats
chrétiens étoient [353] braves; tous les Auteurs
chrétiens l'assurent, & je le crois: c'étoit une émulation
d'honneur contre les troupes
payennes. Dès que les Empereurs furent chrétiens, cette émulation ne
subsista plus, &
quand la croix eut chassé l'aigle, toute la valeur romaine disparut.
Mais laissant à part les considérations
politiques, revenons au droit, & fixons les principes
sur ce point important. Le droit que le pacte social donne au Souverain
sur les sujets ne
passe point, comme je l'ai dit, les bornes de l'utilité publique. *[*Dans
la République, dit le
marquis d'Argenson, chacun est parfaitement libre en ce qui ne nuit
pas aux autres. Voilà, la
borne invariable; l'on ne peut la poser plus exactement. Je n'ai pu me
refuser au plaisir de
citer quelquefois ce manuscrit, quoique non connu du public, pour
rendre honneur à la
mémoire d'un homme illustre & respectable, qui avoit conservé
jusques dans le ministère le
coeur d'un vrai citoyen, & des vues droites et saines sur le
Gouvernement de son pays.] Les
sujets ne doivent donc compte au Souverain de leurs opinions qu'autant
que ces opinions
importent à la communauté. Or, il importe bien à l'Etat que chaque
citoyen ait une religion
qui lui fasse aimer ses devoirs; mais les dogmes de cette religion
n'intéressent ni l'Etat ni
ses membres qu'autant que ces dogmes se rapportent à la morale &
aux devoirs que celui
qui la professe est tenu de remplir envers autrui. Chacun peut avoir,
au surplus telles
opinions qu'il lui plaît, sans qu'il appartienne au Souverain d'en
connoître. Car comme il
n'a point de compétence dans l'autre monde, quel que soit le sort des
sujets dans la vie à
venir, ce n'est pas son affaire, pourvu qu'ils soient bons citoyens
dans celle-ci.
[354] Il y a donc une profession de foi
purement civile dont il appartient au Souverain de
fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, mais
comme sentimens de
sociabilité, sans lesquels il est impossible d'être bon citoyen ni
sujet fidèle. *[César plaidant
pour Catilina tâchoit d'établir le dogme de la mortalité de l'ame;
Caton & Cicéron pour le
réfuter ne s'amuserent point à philosopher: ils se contentèrent de
montrer que César
parloit en mauvais citoyen & avançoit une doctrine pernicieuse à
l'Etat. En effet, voilà de
quoi devoit juger le Sénat de Rome, & non d'une question de
théologie.]Sans pouvoir
obliger personne à les croire, il peut bannir de l'Etat quiconque ne
les croit pas; il peut le
bannir, non comme impie, mais comme insociable, comme incapable d'aimer
sincérement
les loix, la justice, et d'immoler au besoin sa vie à son devoir. Que
si quelqu'un, après avoir
reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant
pas, qu'il soit
puni de mort; il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant
les loix.
Les dogmes de la religion civile doivent
être simples, en petit nombre, énoncés avec
précision, sans explications ni commentaires. L'existence de la
Divinité puissante,
intelligente, bienfaisante, prévoyante & pourvoyante, la vie à
venir, le bonheur des justes, le
châtiment des méchans, la sainteté du contrat social & des lois;
voilà les dogmes positifs.
Quant aux dogmes négatifs, je les borne à un seul; c'est l'intolérance:
elle rentre dans les
cultes que nous avons exclus.
Ceux qui distinguent l'intolérance civile
& l'intolérance théologique se trompent, à mon
avis. Ces deux intolérances sont inséparables. Il est impossible de
vivre en paix avec des
[355] gens qu'on croit damnés, les aimer seroit haïr Dieu qui les
punit; il faut absolument
qu'on les ramène ou qu'on les tourmente. Par-tout où l'intolérance
théologique est admise,
il est impossible qu'elle n'ait pas quelque effet civil;*[ Le mariage,
par exemple, étant un
contrat civil, a des effets civils, sans lesquels il est même
impossible que la société subsiste.
Supposons donc qu'un clergé vienne à bout de s'attribuer à lui seul le
droit de passer cet
acte; droit qu'il doit nécessairement usurper dans toute religion
intolérante. Alors n'est-il
pas clair qu'en faisant valoir à propos l'autorité de l'Eglise il
rendra vaine celle du Prince,
qui n'aura plus de sujets que ceux que le clergé voudra bien lui
donner. Maître de marier
ou de ne pas marier les gens selon qu'ils auront ou n'auront pu telle
ou telle doctrine, selon
qu'ils admettront ou rejetteront tel ou tel formulaire, selon qu'ils
lui seront plus ou moins
dévoués, en se conduisant prudemment & tenant ferme, n'est-il pas
clair qu'il disposera
seul des héritages, des charges, des citoyens, de l'Etat même, qui ne
sauroit subsister
n'étant plus composé que de bâtards . Mais, dira-t-on, l'on appellera
comme d'abus, l'on
ajournera, décrétera, saisira le temporel. Quelle pitié! Le clergé,
pour peu qu'il ait, je ne dis
pas de courage, mais de bon sens, laissera faire & ira son train;
il laissera tranquillement
appeller, ajourner, décréter, saisir, & finira par rester le
maître. Ce n'est pas, ce me semble,
un grand sacrifice d'abandonner une partie, quand l'on est sûr de
s'emparer du tout.] &
si-tôt qu'elle en a, le Souverain n'est plus Souverain, même au
temporel, dès-lors les prêtres
sont les vrais maîtres , les rois ne sont que leurs officiers.
Maintenant qu'il n'y a plus & qu'il ne
peut plus y avoir de religion nationale exclusive, l'on
doit tolérer toutes celles qui tolerent les autres, autant que leurs
dogmes n'ont rien de
contraire aux devoirs du citoyen. Mais quiconque ose dire, hors de
l'église point de salut,
doit être chassé de l'Etat; à moins que l'Etat ne soit l'Eglise, &
que le Prince ne soit le
Pontife. Un tel dogme n'est bon que dans un Gouvernement [356]
théocratique, dans tout
autre il est pernicieux. La raison sur laquelle l'on dit qu'Henri IV
embrassa la religion
Romaine, la devroit faire quitter à tout honnête homme, & sur-tout
à tout Prince qui
sauroit raisonner.
CHAPITRE IX.
Après avoir posé les vrais principes du
droit politique & tâché de fonder l'Etat sur sa base,
il resteroit à l'appuyer par ses relations externes; ce qui
comprendroit le droit des gens, le
commerce, le droit de la guerre & les conquêtes, le droit public,
les ligues, les négociations,
les traités, &c. Mais tout cela forme un nouvel objet trop vaste
pour ma courte vue; j'aurois
dû la fixer toujours plus près de moi.
[357] Table des Livres et des Chapitres.
LIVRE I.
Où l'on recherche comment l'homme passe de
l'état de nature à l'état civil, & quelles sont les
conditions essentielles du pacte.
CHAPITRE PREMIER. Sujet de ce premier Livre. 190
CHAP. II. Des premieres Sociétés. 191
CHAP. III. Du droit du plus fort. 194
CHAP. IV. De L'esclavage. 195
CHAP. V. Qu'il faut toujours remonter à une premiere convention. 201
CHAP. VI. Du Pacte Social. 202
CHAP. VII. Du Souverain. 205
CHAP. VIII. De l'Etat civil. 208
CHAP. IX. Du Domaine réel. 210
[358] LIVRE II.
Où il est traité de la Législation.
CHAPITRE PREMIER. Que la Souveraineté est inaliénable. 214
CHAP. II. Que la Souveraineté est indivisible. 216
CHAP. III. Si la volonté générale peut errer. 218
CHAP. IV. Des bornes du pouvoir Souverain. 220
CHAP. V. Du droit de vie & de mort. 225
CHAP. VI. De la Loi. 228
CHAP. VII. Du Législateur. 232
CHAP. VIII. Du Peuple. 237
CHAP. IX. Suite. 240
CHAP. X. Suite. 243
CHAP. XI. Des divers systêmes de Législation. 247
CHAP. XII. Division des Loix. 250
LIVRE III.
Où il est traité des Loix politiques,
c'est-à-dire, de la forme du Gouvernement.
CHAPITRE PREMIER. Du Gouvernement en général. 252
[359] CHAP. Il. Du principe qui constitue les diverses formes de Gouvernement. 259
CHAP. III. Division des Gouvernemens. 263
CHAP. IV. De la Démocratie. 265
CHAP. V. De l'Aristocratie. 267
CHAP. VI. De la Monarchie. 270
CHAP. VII. Des Gouvernemens mixtes. 278
CHAP. VIII. Que toute forme de Gouvernement n'est pas propre à tout pays. 279
CHAP. IX. Des signes d'un bon Gouvernement. 286
CHAP. X. De l'abus du Gouvernement & de sa pente à dégénérer. 288
CHAP. XI. De la mort du Corps politique. 292
CHAP. XII. Comment se maintient l'autorité souveraine. 294
CHAP. XIII. Suite. 295
CHAP. XIV. Suite. 298
CHAP. XV. Des Députés ou Représentans. 299
CHAP. XVI. Que l'institution du Gouvernement n'est point un contrat. 303
CHAP. XVII. De l'institution du Gouvernement. 305
CHAP. XVIII. Moyen de prévenir les
usurpations du Gouvernement. 307
[360] LIVRE IV.
Où continuant de traiter des loix
politiques l'on expose les moyens d'affermir la constitution
de l'Etat.
CHAPITRE PREMIER. Que la volonté générale est indestructible. 310
CHAP. II. Des Suffrages. 313
CHAP. III. Des Elections. 317
CHAP. IV. Des Comices Romains. 320
CHAP. V. Du Tribunat. 333
CHAP. VI. De la Dictature. 336
CHAP. VII. De la Censure. 340
CHAP. VIII. De la Religion civile. 342
CHAP. IX. Conclusion. 356
FIN.