[J.M.GALLANAR=Éditeur]
JEAN JACQUES ROUSSEAU
DISCOURS SUR CETTE QUESTION. QUELLE EST LA
VERTU LA PLUS
NÉCESSAIRE AUX HÉROS; & QUELS SONT LES HÉROS À QUI CETTE VERTU A
MANQUÉ? PROPOSÉE EN 1751 PAR L'ACADÉMIE DE CORSE.
[ 1751; Publication, Paris, 1768
(l'Année littéraire) ; le Pléiade de édition, t. II,
pp. 1262-1274. == Du Peyrou/Moultou 1780-89 quarto Édition, t. VII ,
pp.
3-22. Melanges t. II ( 1781)]
[3] DISCOURS SUR CETTE QUESTION.
Quelle est la Vertu la plus nécessaire aux
Héros; & quels sont les Héros à qui cette Vertu
a manqué?
Proposée en 1751 par l'Académie de Corse.
GENEVE
M. DCC. LXXXI.
[4] AVERTISSEMENT.
Cette Piece
est très-mauvaise, & je le
sentis si bien après l'avoir écrite, que je ne daignai
pas même l'envoyer. Il est aisé de faire moins mal sur le même sujet,
mais non pas de faire
bien: car il n'y a jamais de bonne réponse à faire à des questions
frivoles. C'est toujours
une leçon utile à tirer d'un mauvais écrit:
[5] DISCOURS SUR CETTE QUESTION.
Quelle est
la Vertu la plus nécessaire aux
Héros; & quels sont les Héros à qui cette Vertu
a manqué?
Si je n'étois Alexandre, disoit ce
Conquérant, je voudrois être Diogene.
Le Philosophie
eût-il dit : si je n'etois ce que je fuis , je voudrais être Alexandre.
J'en doute ; un
Conquérant consentiroit plutÔt d'être un Sage qu'un Sage d'être un
Conquérant. Mais
quel homme au monde ne consentiroit pas d'être un Héros ? On sent donc
que l'Héroïsme
a des vertus à lui , qui ne dépendent point de la fortune , mais qui
ont besoin d'elle pour se
développer. Le Héros est l'ouvrage de la nature, de la fortune, &
de lui-même. Pour bien
le définir, il faudroit assigner ce qu'il tient de chacun des trois.
Toutes les vertus appartiennent au Sage. Le
Héros se dédommage de celles qui lui
manquent par l'éclat de celles qu'il possede. Les vertus du premier
sont tempérées , mais
il est exempt de vices; si le fécond a des défauts , ils sont effacés
par l'éclat de ses vertus.
L'un toujours vrai n'a point de mauvaises qualités; l'autre toujours
grand n'en a point [6]
de médiocres. Tous deux sont fermes & inébranlables , mais de
différentes manieres & en
différentes choses ; l'un ne cede jamais que par raison, l'autre jamais
que par générosité ;
les foiblesses sont aussi peu connues du Sage que les lâchetés le sont
peu du Héros, & la
violence n'a pas plus d'empire sur l'ame de celui - ci que les passions
sur, celle de l'autre.
Il y a donc plus de solidité dans le
caractere du Sage & plus d'éclat dans celui du Héros ;
& la préférence se trouveroit décidée en faveur du premier, en se
contentant de les
considérer ainsi en eux - mêmes. Mais si nous les envisageons par leur
rapport avec
l'intérêt de la Société, de nouvelles réflexions produiront bientôt
d'autres jugemens &
rendront aux qualités Héroiques cette prééminence qui leur est due,
& qui leur a été
accordée dans tous les siecles , d'un commun consentement.
En effet , le soin de sa propre félicité
fait toute l'occupation du Sage, & c'en est bien assez
sans doute pour remplir la tâche d'un homme ordinaire. Les vues du vrai
Héros
s'étendent plus loin ; le bonheur des hommes est son objets c'est à ce
sublime travail qu'il
consacre la grande ame qu'il a reçue du Ciel. Les Philosophes, je
l'avoue , prétendent
enseigner aux hommes l'art d'être heureux, & comme, s'ils devoient
s'attendre à former
des nations de Sages, ils prêchent aux Peuples une félicité chimérique
qu'ils n'ont pas
eux-mêmes, & dont ceux-ci ne prennent jamais ni l'idée ni le goût.
Socrate vit & déplora
les malheurs de sa Patrie ; mais c'est à Trasibule qu'il étoit réservé
[7] de les finir ; &
Platon, après avoir perdu son
éloquence, son honneur & son tems à
la cour d'un Tyran,
fut contraint d'abandonner à un autre la gloire de délivrer Syracuse du
joug de la
tyrannie. Le Philosophe peut donner à l'Univers quelques instructions
salutaires ; mais ses
leçons ne corrigeront jamais ni les Grands qui les méprisent , ni le
Peuple qui ne les
entend point. Les hommes ne se gouvernent pas ainsi par des vues
abstraites; on ne les rend
heureux qu'en les contraignant l'être, & il faut leur faire
éprouver le bonheur pour le leur
faire aimer : voilà l'occupation & les talens du Héros ; c'est
souvent la force à la main
qu'il se met en état de recevoir les bénédictions des hommes qu'il
contraint d'abord à
porter le joug des loix pour les soumettre enfin j'autorité de la
raison.
L'Héroïsme est donc, de toutes les qualités
de l'ame, celle dont il importe le plus aux
peuples que ceux qui les gouvernent soient revêtus. C'est la collection
d'un grand nombre
de vertus sublimes , rares dans leur assemblage, plus rares dans leur
énergie, & d'autant
plus rares encore que l'Héroïsme qu'elles constituent , détaché de tout
intérêt personnel,
n'a pour objet que la félicite des autres & pour prix que leur
admiration.
Je n'ai rien, dit ici de la gloire
légitimement due aux grandes actions; je n'ai point parlé de
la force de génie ni des autres qualités personnelles nécessaires au
Héros, & qui, sans être vertus , servent souvent plus qu'elles au
succès des grandes entreprises. Pour placer le
vrai Héros a son rang, je n'ai eu recours qu'à ce principe
incontestable: que c'est [8] entre
les hommes celui qui se rend le plus utile aux autres qui doit être le
premier de tous. Je ne
crains point que les Sages appellent d'une décision fondée sur cette
maxime.
Il est vrai , & je me hâte de l'avouer
, qu'il se présente, dans cette maniere d'envisager
l'HéroÏsme , une objection qui semble d'autant plus difficile à
résoudre qu'elle est tirée
du fond même du sujet.
Il ne faut point, disoient les Anciens,
deux Soleils dans la nature, ni deux Césars
sur la
terre. En effet, il en est de l'Héroïsme comme de ces métaux recherchés
dont le prix
consiste dans leur rareté , & que leur abondance rendroit
pernicieux ou inutiles. Celui
dont la valeur a pacifié le Monde l'eût désolé , s'il y eût trouvé un
seul rival digne de lui.
Telles circonstances peuvent rendre un Héros nécessaire au salut du
genre-humain ; mais ,
en quelque tems que ce soit , un peuple de Héros en seroit
infailliblement la ruine, &,
semblable aux Soldats de Cadmus,
il se détruiroit bientôt lui-même.
Quoi donc , me dira-t-on , la
multiplication des bienfaiteurs de genre-humain peut-elle être
dangereuse aux hommes, & peut-il y avoir trop de gens qui
travaillent au bonheur de tous
? Oui , sans doute , répondrai-je , quand ils s'y prennent mal , ou
qu'ils ne s'en occupent
qu'un apparence. Ne nous dissimulons rien; la félicité publique est
bien moins la fin des
actions du Héros qu'un moyen pour arriver à celle qu'il se propose ,
& cette fin est
presque toujours sa gloire personnelle. L'amour de la gloire a fait des
biens & des maux
innombrables; l'amour de la Patrie est plus pur dans son principe,
& plus sûr dans [9] ses
effets ; aussi le Monde a-t-il été souvent surcharge de Héros ; mais
les nations n'auront
jamais assez citoyens. Il y a bien de la différence entre l'homme
vertueux & celui qui a des
vertus; celles du Héros ont rarement leur source dans la pureté de
l'ame, &, semblables à
ces drogues salutaires , mais peu agissantes , qu'il faut animer par
des sels âcres &
corrosifs , on diroit qu'elles aient besoin du concours de quelques
vices pour leur donner de
l'activité.
Il ne faut donc pas se représenter
l'Héroïsme sous l'idée d'une perfection morale qui ne
lui convient nullement, mais comme un composé de bonnes & mauvaises
qualités
salutaires ou nuisibles selon les circonstances, & combinées dans
une telle proportion qu'il
en résulte souvent plus de fortune & de gloire pour celui qui les
possede, & quelquefois
même plus de bonheur pour les Peuples, que d'une vertu parfaite.
De ces notions bien développées il s'ensuit
qu'il peut y avoir bien des vertus contraires à
l'Héroïsme; d'autres qui lui soient indifférentes; que d'autres lui
sont plus ou moins
favorables selon leurs différens rapports avec le grand art de
subjuguer les cœurs &
d'enlever l'admiration des Peuples; & qu'enfin parmi ces dernieres
il doit y en avoir
quelqu'une qui lui soit plus nécessaire , plus essentielle , plus
indispensable, & qui le
caractérise en quelque maniere : c'est cette vertu spéciale &
proprement HéroÏque qui
doit être ici l'objet de mes recherches.
Rien n'est si décisif que l'ignorance,
& le doute est aussi rare parmi le Peuple que
l'affirmation chez les vrais Philosophes. II y a long-tems que le
préjugé vulgaire a
prononcé sur la question que nous agitons aujourd'hui, & que la
valeur [10] guerriere
passe chez la plupart des hommes pour la premiere vertu de Héros. Osons
appeller de ce
jugement aveugle au Tribunal de la raison, & que les préjugés, si
souvent ses ennemis &
ses vainqueurs, apprennent a lui céder a leur tour.
Ne nous refusons point à la premiere
réflexion que ce sujet fournit, & convenons d'abord
que les Peuples ont bien inconsidérément accorde leur estime & leur
encens a la vaillance
martiale, ou que c'est en eux une inconséquence bien odieuse de croie
que ce soit par la
destruction des hommes que les bienfaiteurs du genre-humain annoncent
leur caractere.
Nous sommes à la fois bien mal-adroits & bien malheureux , si ce
n'est qu'a force de nous
désoler qu'on peut exciter notre admiration. Faut donc croire que, si
jamais les jours de
bonheur & de paix renaissoient parmi nous , ils en banniroient
l'HéroÏsme avec le cortege
affreux des calamites publiques, & que les Héros seroient tous
relégués dans le Temple de
Janus, comme on enferme , après la guerre, de vieilles & inutiles
armes dans nos Arsenaux.
Je sais qu'entre les qualités qui doivent
former le grand homme , le courage est quelque
chose; mais hors du combat la valeur n'est rien. Le brave ne fait ses
preuves qu'aux jours
de bataille ; le vrai Héros fait la siennes tous les jours , & ses
vertus , pour se montrer
quelquefois en pompe , n'en sont pas d'un usage moins fréquent sous un
extérieur plus
modeste.
Osons le dire. Tant s'en faut que la valeur
soit la premiere vertus du Héros, qu'il est
douteux même qu'on la doive compter au nombre des vertus. Comment
pourroit-on
honorer de ce titre une qualité sur laquelle tant de scélérats ont
fondé leurs [11] crimes ?
Non, jamais les Catilinas ni les Cromwels n'eussent rendu leurs noms
célebres ; jamais l'un
n'eût tente la ruine de sa Patrie , ni l'autre asservi la sienne , si
la plus inébranlable
intrépidité n'eût fait le fond de leur caractere. Avec quelques vertus
de plus , me
direz-vous , ils eussent été des Héros; dites plutôt qu'avec quelques
crimes de moins ils
eussent été des hommes.
Je ne passerai point ici en revue ces
guerriers funestes, la terreur & le fléau du
genre-humain , ces hommes avides de sang & de conquêtes , dont on
ne peut prononcer les
noms, sans frémir, des Marius,
des Totilas, des Tamerlans. Je ne me
prévaudrai point de
la juste horreur qu'ils ont inspirée aux nations. Et qu'est-il besoin
de recourir à des
monstres pour établir que la bravoure même la plus généreuse est plus
suspecte dans son
principe , plus journaliere dans ses exemples, plus funeste dans ses
effets qu'il n'appartient à la constance , à la solidité & aux
avantages de la vertu. Combien d'actions mémorables
ont été inspirées par la honte ou par la vanité ? Combien d'exploits ,
exécutés à la sage
du Soleil, sous les yeux des chefs & en présence de toute une armée
, ont été démentis
dans le silence & l'obscurité de la nuit? Tel est brave au milieu
de ses compagnons, qui ne
seroit qu'un lâche, abandonné à lui-même ; tel a la tête d'un Général
qui n'eut jamais le
cœur d'un Soldat; tel affronte sur une breche la mort & le fer de
son ennemi , qui dans le
secret de sa maison ne peut soutenir la vue du fer salutaire d'un
Chirurgien.
Un tel étoit brave un tel jour, disoient
les Espagnols du tems de Charles-Quint
, & ces
gens-là se connoissoient en [12] bravoure. En effet, rien peut-être
n'est si journalier que sa
valeur, & il y a bien peu de guerriers sinceres qui osassent
répondre d'eux seulement pour
vingt-quatre heures. Ajax épouvante Hector
; Hector épouvante Ajax
& suit devant
Achille. Antiochus le Grand fut brave la
moitié de sa vie, & lâche
l'autre moitié. Le
triomphateur des trois parties du Monde perdit le cœur & la tête à
Pharsale. César
lui-même fut ému à Dyrrachium, & eut peur à Munda; & le
vainqueur de Brutus s'ensuit
lâchement devant Octave &
abandonna la victoire & l'empire du
Monde à celui qui tenon
de lui l'un & l'autre. Croira-t-on que ce soit faute d'exemples
modernes que je n'en cite ici
que d'anciens?
Qu'on ne nous dise donc plus que la palme
Héroique n'appartient qu'à la valeur & aux
talens militaires. Ce n'est point sur les exploits des grands hommes
que leur réputation est
mesurée. Cent fois les vaincus ont remporté le prix de là gloire sur
les vainqueurs. Qu'on
recueille les suffrages & qu'on me dite, lequel est le plus grand
d'Alexandre ou de Porus ,
de Pyrrhus ou de Fabrice , d'Antoine ou de Brutus ; de François I dans
les fers ou de
Charles-Quint triomphant, de Valois vainqueur ou de Coligny vaincu?
Que dirons-nous de ces grands hommes qui,
pour n'avoir point souillé leurs mains dans le
sang, n'en sont que plus surement immortels ? Que dirons-nous du
Législateur de Sparte ,
qui, après avoir, goûté le plaisir de régner, eut les courage de rendre
la couronne au
légitime possesseur qui ne la lui demandoit pas ; de ce doux &
pacifique Citoyen qui savoit
venger ses injures non par la mort de l'offenseur , mais [13] en le
rendant honnête homme?
Faudra-t-il démentir l'oracle qui lui accorda presque les honneurs
divins, & refuser
l'Héroïsme à celui qui a fait des Héros de tous ses compatriotes? Que
dirons-nous du
législateur d'Athenes qui sut garder sa liberté & sa vertu à la
Cour même des tyrans, &
osa soutenir en face à un Monarque opulent que la puissance & les
richesses ne rendent
point un homme heureux? Que dirons-nous du plus grand des Romains &
du plus vertueux
des hommes, de ce modele des citoyens auquel seul l'oppresseur de la
Patrie fit l'honneur
de le haÏr assez pour prendre la plume contre lui , même après sa mort
? Ferons-nous cet
affront à l'Héroïsme d'en refuser le titre à Caton d'Utique? Et
pourtant cet homme ne
s'est point illustré dans les combats, & n'a point rempli le monde
du bruit de ses exploits.
Je me trompe; il en a fait un , le plus difficile qui ait jamais été
entrepris, & le seul qui ne
sera point imite, quand d'un corps de gens de guerre il forma une
société d'hommes sages , équitables & modestes.
On sait assez que le partage d'Auguste
n'étoit pas la valeur. Ce n'est point aux rives
d'Actium ni dans les plaines de Philippes qu'il a cueilli les lauriers
qui l'ont immortalisé
mais bien dans Rome pacifique & rendue heureuse. L'Univers soumis a
moins fait pour la
gloire & pour la sureté de sa vie que l'équité de ses loix & le
pardon de Cinna: tant les
vertus sociales sont dans les Héros même préférables au courage ! Le
plus grand
Capitaine du monde meurt assassiné en plein Sénat pour un peu de
hauteur indiscrete ,
pour avoir voulu ajouter un vain titre a un pouvoir réel; &
l'auteur odieux [14] des
proscriptions , effaçant ses forfaits à force de justice & de
clémence , devient le pere de sa
Patrie qu'il avoir désolée, & meurt adoré des Romains qu'il avoir
asservis.
Qui de nous osera ôter à tous ces grands
hommes la couronne HéroÏque dont leurs têtes
immortelles sont ornées ? Qui l'osera refuser à ce guerrier Philosophe
& bienfaisant qui
d'une main accoutumée à manier les armes , écarte de votre sein ses
calamités d'une
longue & funeste guerre , & fait briller au milieu de vous avec
une magnificence Royale ses
sciences & les beaux-arts. O Spectacle digne des tems Héroiques! Je
vois les Muses dans
tout leur éclat marcher d'un pas assuré parmi vos bataillons , Apollon
& Mars se
couronner réciproquement & votre Isle encore fumante des ravages de
la foudre en braver
désormais les éclats à l'abri de ces doubles lauriers. Décidez donc,
Citoyens illustres ,
lesquels ont mieux mérité la palme HéroÏque , des Guerriers qui sont
accourus à votre
defense, ou des Sages qui sont tout pour votre bonheur; ou plutôt
épargnez-vous un choix
inutile, puisqu'à ce double titre vous n'aurez que les mêmes fronts à
couronner.
Aux exemples qui se présentent en foule
& qu'il ne m'est pas permis d'épuiser , ajoutons
quelques réflexions qui confirment les inductions que j'en veux tirer
ici. Assigner le
premier rang à la valeur dans le caractere HéroÏque , ce seroit donner
au bras qui exécute
la préférence sur la tête qui projette. Cependant on trouve plus
aisément des bras que des
têtes. On peut confier à d'autres l'exécution d'un grand projet sans en
perdre le principal
mérite ; mais exécuter le [15] projet d'autrui, c'est rentrer
volontairement dans l'ordre
subalterne qui ne convient point au Héros.
Ainsi, quelle que soit la vertu qui le
caractérise, elle doit annoncer le génie & en être
inséparable. Les qualités Héroiques ont bien leur germe dans le cœur,
mais c'est dans la
tête qu'elles se développent & prennent de la solidité. L'ame la
plus pure peut s'égarer
dans la route même du bien, si l'esprit & la raison ne la guident,
& toues les vertus
s'alterent sans le concours de la sagesse. La fermeté dégénere aisément
en opiniâtreté, la
douceur en foiblesse, le zele en fanatisme, la valeur en férocité.
Souvent uni grande
entreprise mal concertée fait plus de tort à celui qui la manque qu'un
succès mérité ne
lui eût fait d'honneur ; car le mépris est ordinairement plus fort que
l'estime. Il semble
même que , pour établir une réputation éclatante , les talens suppléent
bien plus
aisément aux vertus que les vertus aux talens. Le Soldat du Nord, avec
un génie étroit &
un courage sans bornes, perdit sans retour, dès le milieu de sa
carriere , une gloire acquise
par des prodiges de valeur & ce générosité; & il est encore
douteux dans l'opinion
publique si le meurtrier de Charles
Suard n'est point avec tous ses
forfaits un des plus
grands hommes qui aient jamais existe.
La bravoure ne constitue point un
caractere, & c'est au contraire du caractere de celui qui
la possede qu'elle tire sa forme particuliere. Elle est vertu dans une
ame vertueuse & vice
dans un méchant. Le Chevalier Bayard
étoit brave; Cartouche
l'étoit
aussi : mais
croira-t-on jamais qu'ils le fussent de la même maniere ? La valeur est
susceptible de
toutes les formes; [16] elle est généreuse ou brutale, stupide ou
éclairée , furieuse ou
tranquille , selon l'ame qui la possede ; selon les circonstances ,
elle est l'épée du vice ou le
bouclier de la vertu; & puisqu'elle n'annonce nécessairement ni la
grandeur de l'ame ni
celle de l'esprit, elle n'est point la vertu la plus nécessaire au
Héros. Pardonnez-le moi ,
Peuple vaillant & infortuné qui avez si long-tems rempli l'Europe
du bruit de vos exploits
& de vos malheurs. Non, ce n'est point à la bravoure de ceux de vos
Concitoyens qui ont
versé leur sang pour leur pays que j'accorderai la Couronne Héroique,
mais à leur ardent
amour pour la Patrie & à leur constance invincible dans
l'adversité. Pour être des Héros
avec de tels sentimens , ils auroient même pu se passer d'être braves.
J'ai attaqué une opinion dangereuse &
trop répandue ; je n'ai pas les mêmes raisons pour
suivre dans tous ces détails la méthode des exclusions. Toutes les
vertus naissent des
différens rapports que la Société a établis entre les hommes. Orle
nombre de ces rapports
est presqu' infini. Quelle tache seroit-ce donc d'entreprendre de les
parcourir ? Elle seroit
immense; puisqu'il y a parmi les hommes autant de vertus possibles que
de vices réels; elle
seroit superflue, puisque dans le nombre des grandes & difficiles
vertus dont le Héros a
besoin pour bien commander, on ne sauroit comprendre comme nécessaires
le grand
nombre de vertus plus difficiles encore, dont la multitude a besoin
pour obéir. Tel a brillé
dans le premier rang qui, né dans le dernier , fût mort obscur sans
s'être sait remarquer.
Je ne sais ce qui fût arrivé d'Epictete,
place sur le trône du Monde;
mais je sais qu'a la
place d'Epictete [17] César
lui - même n'eut jamais été qu'un chétif
esclave.
Bornons-nous donc, pour abréger, aux
divisions établies par les Philosophes , &
contentons-nous de parcourir les quatre principales vertus auxquelles
ils rapportent toutes
les autres , bien sûrs que ce n'est pas dans des qualités accessoires,
obscures & subalternes
, que son doit chercher la base de HéroÏsme.
Mais dirons-nous que la justice soit cette
base, tandis que c'est sur l'injustice même que la
plupart des grands hommes ont fondé le monument de leur gloire ? Les
uns enivrés
d'amour pour la Patrie n'ont rien trouvé pour la servir & n'ont
point hésité d'employer
pour son avantage des moyens odieux que leurs généreuses ames n'eussent
jamais pu se
résoudre à employer pour le leur, d'autres dévorés d'ambition n'ont
travaillé qu'à
mettre leur pays dans les fers ; l'ardeur de la vengeance en a porté
d'autres à le trahir. Les
uns ont été d'avides conquérans, d'autres d'adroits usurpateurs,
d'autres même n'ont pas
eu honte de se rendre les Ministres de la tyrannie d'autrui. Les uns,
ont méprisé leur
devoir, les autres se sont joués de leur foi. Quelques-uns ont été
injustes par systême,
d'autres par foiblesse , la plupart par ambition: tous sont allés à
l'immortalité.
La justice n'est donc pas la vertu qui
caractérise le Héros. On ne dira pas mieux que ce
soit la tempérance ou la modération , puisque c'est pour avoir manque
de cette derniere
vertu que les hommes les plus célebres se sont rendus immortels , &
que le vice opposé à
l'autre n'a empêche nul d'entr'eux de le devenir; pas même Alexandre,
que ce vice affreux
couvrit du sang de son ami; pas même César,
à qui toutes les
dissolutions [18] de sa vie
n'ôteront pas un seul autel après sa mort.
La prudence est plutôt une qualité de
l'esprit qu'une vertu de l'ame. Mais, de quelque
maniere qu'on l'envisage, on lui trouve toujours plus de solidité que
d'éclat , & elle sert
plutôt à faire valoir les autres vertus qu'à briller par elle-même. La
prudence, dit
Montagne, si tendre & circonspecte, est mortelle ennemie des hautes
exécutions, & de tout
acte véritablement héroÏque : si elle prévient les grandes fautes ,
elle nuit aussi aux
grandes entreprises; car il en est peu ou il ne faille toujours donner
au hazard beaucoup
plus qu'il ne convient à l'homme sage. D'ailleurs, le caractere de
l'HéroÏsme est de porter
au plus haut degré les vertus qui lui sont propres. Or rien n'approche
tant de la
pusillanimité qu'une prudence excessive, & l'on ne s'éleve gueres
au-dessus de l'homme,
qu'en foulant quelquefois aux pieds la raison humaine. La prudence
n'est donc point
encore la vertu caractéristique du Héros.
La tempérance l'est encore moins, elle à
qui l'Héroïsme même, qui n'est qu'une
intempérance de gloire , semble donner l'exclusion. Ou sont les Héros
que des excès de
quelque espece n'ont point avilis? Alexandre , dit-on, fut chaste; mais
fut-il sobre ? Cet émule du premier vainqueur de l'Inde n'imita-t-il
pas ses dissolutions ? ne les réunit-il
pas, quand à la suite d'une Courtisans il brûla le Palais de
Persepolis? Ah , que n'avoit-il
une Maîtresse! Dans sa funeste crapule il n'eut point tué son ami.
César fut sobre, mais
fut-il chaste , lui qui fit connoÎtre à Rome des prostitution inouies
& changeoit de sexe a
son gré. ? Alcibiade eut toutes les sortes d'intempérances, & n'en
fut pas moins un des
grands hommes de la Grece. Le vieux [19] Caton lui-même aima l'argent
& le vin. Il eut
des vices ignobles & fut l'admiration des Romains. Or ce Peuple se
connoissoit en gloire.
L'homme vertueux est juste, prudent ,
modéré , sans être pour cela un Héros; & trop
fréquemment le Héros n'est rien de toit cela. Ne craignons point d'en
convenir; c'est
souvent au mépris même de ces vertus que l'Héroïsme a dû son éclat. Que
deviennent
César, Alexandre , Pyrrhus, Annibal , envisagés de ce côté ?
Avec
quelques vices de
moins peut-être eussent-ils été moins célebres ; car la gloire est le
prix de l'HéroÏsme;
mais il en faut un autre pour la vertu.
S'il faloit distribuer les vertus à ceux à
qui elles conviennent le mieux; l'assignerois à
l'homme d'Etat la prudence ; au Citoyen la justice; au l'Philosophe la
modération ; pour la
force de l'ame, je la donnerois au Héros, & il n'auroit pas à se
plaindre de son partage.
En effet, la force est la vrai fondement de
Héroisme; elle est la source ou le supplément
des vertus qui le composent, & c'est elle qui le rend propre aux
grandes choses.
Rassemblez à plaisir les qualités qui peuvent concourir à former le
grand homme, si vous
n'y joignez la force pour les animer, elles tombent toutes en langueur
& l'HéroÏsme
s'évanouit. Au contraire, la seule force de l'ame donne nécessairement
un grand nombre
de vertus Héroiques à celui qui en est doue, & supplée à toutes les
autres.
Comme on peut faire des actions de vertu
sans être vertueux, on peut faire de grandes
actions sans avoir droit à l'Héroïsme. Le Héros ne fait pas toujours de
grandes actions ;
[20] mais il est toujours prêt à en faire au besoin , & se montre
grand dans toutes les
circonstances de sa vie ; voir ce qui le distingue de l'homme vulgaire.
Un infirme peut
prendre, la bêche & labourer quelques momens la terre: mais il
s'épuise & se lasse
bientôt. Un robuste laboureur ne supporte pas de grands travaux sans
cesse ; mais il le
pourroit sans s'incommoder, & c'est à sa force corporelle qu'il
doit ce pouvoir: La force de
l'ame est la même chose; elle consiste à pouvoir toujours agir
fortement.
Les hommes, sont plus aveugles que méchans
; & il y a plus de foiblesse que de malignité
dans leurs vices. Nous nous trompons nous-mêmes avant que de tromper
les autres , & nos
fautes ne viennent que de nos erreurs; nous n'en commettons gueres que
parce que nous
nous laissons gagner à de petits intérêts présens qui nous font oublier
les choses, plus
importantes & plus éloignées. De-là toutes les petitesses qui
caractérisent le vulgaire,
inconstance , légéreté , caprice , fourberie , fanatisme, cruauté:
vices qui tous ont leur
source dans la foiblesse de l'ame. Au contraire, tout est grand &
généreux dans une ame
forte , parce qu'elle fait discerner le beau., du spécieux, la réalité
de l'apparence , & se
fixer à son objet avec cette fermeté qui écarte les illusions &
surmonte les plus grands
obstacles.
C'est ainsi qu'un jugement incertain &
un cœur facile à séduire rendent les hommes
foibles & petits. Pour être grand il ne faut que se rendre maître
de foi. C'est au-dedans de
nous-mêmes que sont nos plus redoutables ennemis; & quiconque aura
su les combattre.
& les: vaincre, aura. plus fait pour la [21] gloire, au jugement
des Sages, que s'il eut
conquis l'Univers.
Voilà ce que produit la force de l'ame ;
c'est ainsi qu'elle peut éclairer l'esprit, étendre le
génie & donner de l'énergie & de la vigueur à toutes les autres
vertus ; elle peut même
suppléer à celles qui nous manquent ; car celui qui ne seroit ni
courageux , ni juste, ni sage
, ni modéré par inclination, le sera pourtant par raison, si-tôt
qu'ayant surmonte ses
passions & vaincu ses préjugés, il sentira combien il lui est
avantageux de l'être; si-tôt
qu'il sera convaincu qu'il ne peut faire fort bonheur qu'en travaillant
à celui des autres. La
force est donc la vertu qui caractere l'Héroïsme , & elle l'est
encore par un autre argument
sans replique que je tire des réflexions d'un. grand homme : les autres
vertus, dit Bacon ,
nous délivrent de la domination des vices ; la seule force nous
garantit de celle de la
fortune. En effet, quelles sont les vertus qui n'ont pas besoin de
certaines circonstances
pour les mettre en œuvre? De quoi sert la justice avec les tyrans, la
prudence avec les
insensés, la tempérance dans la misere ? Mais tous les événemens
honorent l'homme fort,
le bonheur & l'adversité servent également à sa gloire , & il
ne regne pas moins dans les
fers que sur le Trône. Le martyre de Regulus à Carthage , le festin de
Caron rejetté du
consulat, le sens-froid d'Epictete estropié par son maître ne sont pas
moins illustres que les
triomphes d'Alexandre & de César ; & si Socrate étoit morte
dans son lit, on douteroit
peut-être aujourd'hui. s'il fut rien, de plus qu'un adroit Sophiste.
Après avoir déterminé la vertu la plus
propre au Héros , je devrois parler encore de ceux
qui sont parvenus l'Héroïsme [22] sans la posséder. Mais comment y
seroient-ils parvenus
sans la partie qui seule constitue le vrai héros & qui lui est
essentielle? Je n'ai rien à dire
là-dessus, & c'est le triomphe de ma cause. Parmi les hommes
célebres , dont les noms sont
inscrits au Temple de la Gloire, les uns ont manqué de sagesse, les
autres de modération; il
y en a eu de cruels , d'injustes, d'imprudens , de perfides ; tous ont
eu des foiblesses ; nul
d'entr'eux n'a été un homme foibIe. En un mot, toutes les autres vertus
ont pu manquer à
quelques grands hommes ; mais , sans la force de l'ame, il n'y eut
jamais de Héros.
FIN.