[J.M.GALLANAR=Éditeur]




[453 ] EMILE ET SOPHIE, ou LES SOLITAIRES.






[1762, juin---1763, mai ;1768, (Correspondance complete t. XXXVI, p.9) ; Dans l' "Etqt des écrits posthumes" de Rousseau que le marquis de Girardin fit tenir à Du Peyrou le 4 octobre 1778, trois mois après la mort tenir du philosophe..." Un cahier de 34 pages in-4° qui contient un brouillon d'Emile et Sophie ou les Solitaires." le Pléiade édition, t. IV, p. 1870; Bibliothèque de Neuchâtel , ms. R. 35 etc. ; le Pléiade édition, t. IV, pp. 879-924. == Du Peyrou/Moultou 1780-89 quarto Édition, t. V, pp. 453-514 .]







[449] EMILE ET SOPHIE OU LES SOLITAIRES.





[450] AVIS DES EDITEURS



Sur le Fragment qui suit.




Il faut en convenir, les seuls biens fur lesquels les hommes


 puissent compter, sont ceux qu'ils ont mis en réserve au


fond de leur ame; aussi le moyen, unique peut-être, de


pourvoir efficacement à leur bonheur, c'est de leur donner des


ressources sûres contre les coups du sort, soit pour les réparer


à force de talens, soit pour les, supporter à force de vertus.


Ce fût le grand objet que M. Rousseau se proposa dans


son Traité de l'Education; l'Ouvrage suivant étoit destine a.


prouver qu'il l'avoit -rempli. En mettant Emile aux prises


avec la fortune, en le plaçant dans une suite de situations


effrayantes, que le mortel le plus intrépide n'envisageroit pas


sans frémir, il vouloit montrer que, les principes dont il fut


nourri depuis sa naissance, pouvoient seuls l'élever au-dessus


de ces situations. Ce plan étoit beau, l'exécution en auroit


été aussi intéressante qu'utile; c'étoit mettre en action la morale


d'Emile, la justifier & la faire aimer: mais la mort ne


permit pas à M. Rousseau d'élever ce nouveau monument


à sa gloire, & de reprendre cet Ouvrage , qu'il avoit interrompu


pour ses Confessions:.


Nous donnons au Public le seul morceau qu'il en ait écrit &


nous le disons sans détour; nous le donnons avec une. sorte


[451] de répugnance. Plus le tableau qu'il nous présente est empreint


du génie de son sublime Auteur, & plus il est révoltant.


Emile désespéré, Sophie avilie! Qui pourroit supporter ces


odieuses images! J'ai du moins la ressource des larmes,


quand je vois la vertu malheureuse gémir; mais que me


reste-t-il quand elle est en proie aux remords ? Et puis, quelle


confiance prendroit-on dans des préceptes qui n'ont abouti


qu'à faire une femme adultère? S'il est vrai cependant que


les éducations austeres ne font que des hypocrites de vertu,


l'éducation seule de Sophie doit faire des filles vertueses;


mais des filles vertueuses deviennent-elles des épouses perfides


& parjures? Gardons-nous d'imputer à M. Rousseau


ces contradictions: Nous le favoris; elles n'existoient point


dans son plan. Auroit-il voulu défigurer lui- même son plus


bel ouvrage ? Sophie fut coupable, elle ne fut point vile, d'imprudentes


liaisons firent les fautes & ses malheurs: une femme vicieuse &


jalouse de ses vertus, sans altérer son ame pure, surprit sa simplicité :


un breuvage empoisonné n'égara ses sens qu'en troublant sa raison;


l'infortunée cédoit à son' époux, en se livrant au vil séducteur qui outrageoit


son innocence.; elle succomba comme Clarisse , & se releva plus sublime


qu'elle. Mais si Emile devoit connoître l'excès du malheur, ne faloit-il pas


que Sophie fût infidelle ? Auprès d'elle pouvoit-il être malheureux ? Et qui


pouvoit l'en séparer ? Les hommes . . .. La mort. . .. Non: le crime seul de Sophie.


Pourquoi M. Rousseau n'a-t-il pas achevé ces tristes récits ? Pourquoi ce long


tissu d'objets funestes, de traverses, de calamités , de fautes , de remords , de


désespoir & de repentir, [452] ne nous a-t-il pas conduits à ces jours de paix &


de gloire, où, vainqueurs du sort, des hommes & d'eux-mêmes, Emile & Sophie,


ivres d'amour & brillans de vertus, auroient, loin des humains & dans le calme


de l'innocence, retrouvé le bonheur de leurs premiers ans


Quel cœur flétri par le sentiment de leurs peines, ne se seroit pas ranimé aux doux


accens de leur félicite!


Oui, ma Sophie, retraçons le cours fortuné de nos beaux jours, n'en laissons


point effacer la mémoire, après les avoir rendus si charmans. Rappellons leurs


transports , leurs délices; rappellons jufqu'à leurs traverses, jusqu'à ces tems


cruels de ta faute & de mon désespoir. Tems de douleurs & de larmes, que


l'amour, les vertus , le bonheur ont si bien rachetés! Oh ! qui voudroit à ce


prix n'avoir pas souffert, n'avoir pas gémi, n'avoir pas détesté sa vie &


n'avoir pas vécu!


Pleurs de douleur & de rage, qu'êtes-vous dans ces torrens de joie & de plaisirs


qui vous ont absorbes!


Souvenirs amers & délicieux, ne vous dérobe jamais à nos cours , dont rien


ne peut plus troubler la paix.


Tenez-nous lieu de tout maintenant que, bornés à jamais l'un à l'autre, nous


sommes seuls sur la terre, & que le genre humain n'est plus rien pour nous.


Sophie, ma chere Sophie, que ne puis-je revivre tous les jours de ma vie dans


chacun de ceux que je passe avec toi, je n'en aurois jamais assez pour goûter


ma félicité !




[453 ] EMILE ET SOPHIE, ou LES SOLITAIRES.


[1762, juin-1763, mai ;1768, automne /Geneve, 1780/ 1782= Du Peyrou/Moultou 1780-89 quarto édition, t. V, pp. 453-514 .]


LETTRE PREMIERE.


J 'ETOIS libre, j'étois heureux, o mon maître! Vous m'aviez fait un cœur


propre à goûter le bonheur, & vous m'aviez donne Sophie. Aux délices de l'amour,


aux épanchemens de l'amitié, une famille naissante ajoutoit les charmes de


la tendresse paternelle: tout m'annoncoit une vie agréable, tout me promettoit


une douce vieillesse & une mort paisible dans les bras de mes enfans. Helas!


qu'est devenu ce tems heureux de jouissance & d'esperance, ou l'avenir embellissoit


le présent; ou mon cœur, ivre de sa joie, s'abreuvoit chaque jour d'un siecle de félicite?


Tout s'est évanoui comme un songe; jeune encore j'ai tout perdu, femme, enfans,


amis tout enfin, jusqu'au commerce de [45 4] mes semblables. Mon cœur à été


déchire par tous ses attachemens; il ne tient plus qu'au moindre de tous, au tiede


amour d'une vie sans plaisirs, mais exempte de remords. Si je survis long-tems à


mes pertes, mon sort est de vieillir & mourir seul sans jamais revoir un visage d'homme,


& la seule Providence me fermera les yeux.


En cet état, qui peut m'engager encore à prendre soin de cette triste vie que j'ai si


peu de raison d'aimer ? Des souvenirs , & la consolation d'être dans l'ordre en


ce monde, en m'y soumettant sans murmure aux décrets éternels. Je suis mort


dans tout ce qui m'étoit cher: J'attends sans impatience & sans crainte que ce


qui reste de moi rejoigne ce que j'ai perdu.


Mais vous, mon cher maître, vivez-vous ? êtes-vous mortel encore sur cette terre


d'exil avec votre Emile, ou si déjà vous habitez avec Sophie la patrie des ames justes ?


Hélas! ou que vous soyez vous êtes mort pour moi, mes yeux ne vous verront plus;


mais mon, cœur s'occupera de vous sans cesse. Jamais je n'ai mieux connu le prix


de vos soins qu'apres que la dure nécessite m'a si cruellement fait sentir ses coups


& m'a tout ôte excepte moi. Je suis seul, j'ai tout perdu, mais je me reste, & le


désespoir ne m'a point anéanti. Ces papiers ne vous parviendront pas, je ne puis


l'espérer. Sans doute ils périront fans avoir été vus d'aucun homme:, mais n'importe,


ils sont écrits, je les rassemble, je les lie, je les continue, & c'est à vous que je les


adresse: c'est à vous que je veux tracer ces précieux souvenirs qui nourrissent &


navrent mon cœur; c'est à vous [455] que je veux rendre compte de moi, de mes


sentimens, de ma conduite, de ce cœur que vous m'avez donne. Je dirai tout, le bien,


le mal, mes douleurs, mes plaisirs, mes fautes; mais je crois n'avoir rien à dire qui


puisse déshonorer votre ouvrage.


Mon bonheur à été précoce; il commença des ma naissance, il devoit finir avant


ma mort. Tous les jours de mon enfance ont été des jours fortunes, passes dans


la liberté, dans la joie, ainsi que dans l'innocence: je n'appris jamais à distinguer


mes instructions de mes plaisirs. Tous les hommes se rappellent avec attendrissement


 les de leur enfance, mais je suis le seul peut-être qui ne mêle point à ces doux


souvenirs ceux des pleurs qu'on lui fit verser. Hélas! si je fusse mort enfant, j'aurois


déjà joui de la vie, & n'en aurois pas connu les regrets!


Je devins jeune homme & ne cessai point d'être heureux. Dans l'âge des passions


je formois ma raison par mes sens ; ce qui sert à tromper les autres sut pour moi


le chemin de la vérité. J'appris à juger sainement des choses qui m'environnoient


& de l'intérêt que j'y devois prendre; j'en jugeois sur des principes vrais & simples;


l'autorité, l'opinion n'altéroient point mes jugemens. Pour découvrir les rapports


des choses entre elles, j'étudiois les rapports de chacune d'elles à moi: Par deux


termes connus j'apprenois à trouver le troisieme: Pour connoître l'univers par tout


ce, qui pouvoit m'interesser, il me suffit de me connoître; ma place assignée, tout


 fut trouve.


J'appris ainsi que la premiere sagesse est de vouloir ce qui [456] est, & de régler


son cœur sur sa destinée. Voilà tout ce qui dépend de nous, me disiez-vous;


tout le reste est de nécessité. Celui qui lutte le plus contre son sort est le moins


sage & toujours le plus malheureux; ce qu'il peut changer à sa situation le soulage


moins que le trouble intérieur qu'il se donne pour cela ne le tourmente. Il réussit


rarement, & ne gagne rien à .réussir. Mais quel être sensible peut vivre toujours


sans passions, sans attachemens ? Ce n'est pas un homme, c'est une brute ou c'est


un Dieu. Ne pouvant donc me garantir de toutes les affections qui nous lient aux choses,


vous m'apprîtes du moins à. les choisir, à n'ouvrir mon ame qu'aux plus nobles, à ne


l'attacher qu'aux plus dignes objets qui: sont mes semblables, à étendre pour ainsi dire,


le moi humain sur toute l'humanité, & à me préserver ainsi des viles passions qui le


concentrent.


Quand mes sens éveillés par l'âge me demanderent une compagne, vous épurâtes


leur feu par les sentimens; c'est par l'imagination qui les anime que j'appris à les


subjuguer. J'aimois Sophie avant même que de la connoître; cet amour préservoit


mon cœur des piéges du vice , il y portoit le goût des choses belles & honnêtes,


il y gravoit en traits ineffaçables les saintes loix de la vertu. Quand je vis enfin ce


digne objet de mon culte, quand je sentis l'empire de ses charmes, tout ce qui peut


entrer de doux, de ravissant dans une ame pénétra la mienne d'un sentiment exquis


que rien ne peut exprimer. Jours chéris de mes premieres amours, jours délicieux,


que ne pouvez-vous recommencer sans cesse & remplir désormais tout mon être! je


ne voudrois point d'autre éternité.


[457] Vains regrets! souhaits inutiles! Tout est disparu, tout est disparu sans retour......


Après tant d'ardens soupirs, j'en obtins le prix, tous mes voeux surent comblés. Epoux,


& toujours amant, je trouvai dans la tranquille possession un bonheur d'une autre espece,


mais non moins vrai que dans le délire des desirs. Mon maître, vous croyez avoir,


connu cette fille enchanteresse. O combien vous vous trompez ! Vous avez connu ma


maîtresse, ma femme ; mail vous n'avez pas connu Sophie. Ses charmes de toute


espece étoient inépuisables, chaque instant sembloit les renouveller, & le dernier jour


de sa vie, m'en montra que je n'avois pas connus.


Déjà pere de deux enfans, je partageois mon tems entre une épouse adorée & les


chers fruits de sa tendresse; vous m'aidiez à préparer à mon fils une éducation


semblable à la mienne, & ma fille, sous les yeux de sa mere, eût appris à lui ressembler.


Toutes mes affaires se bornoient au soin du patrimoine de Sophie; j'avois oublié ma


fortune pour jouir de ma félicité. Trompeuse félicité! trois fois j'ai senti ton inconstance.


Ton terme n'est qu'un point , & lorsqu'on est au comble il faut bientôt décliner. Etoit-ce


par vous, pere cruel, que devoit commencer ce déclin ? Par quelle fatalité pûtes-vous


quitter cette vie paisible que nous menions ensemble, comment mes empressemens


vous rebuterent-ils de moi? Vous vous complaisiez dans votre ouvrage; je le voyois,


je le sentois, j'en étois sûr. Vous paroissiez heureux de mon bonheur; les tendres


caresses de Sophie sembloient flatter votre cœur paternel; vous nous aimiez, vous


vous plaisiez [458] avec nous: & vous nous quittâtes! Sans votre retraite je serois


heureux encore; mon fils vivroit peut-être, ou d'autres mains n'auroient point fermé


ses yeux.. Sa mere, vertueuse & chérie, vivroit elle-même dans les bras de son époux.


Retraite funeste , qui m' livre sans retour aux horreurs de mon fort! non, jamais sous


vos yeux le crime & ses peines n'eussent approché de ma famille; en. l'abandonnant


vous m'avez fait plus de maux que vous ne m'aviez fait de biens en toute ma vie.


Bientôt le Ciel cessa de bénir une maison que vous n'habitiez plus. Les maux, les


afflictions se succédoient sans relâche. En peu de mais nous perdîmes le pere, la


mere de Sophie, & enfin sa fille, sa charmante fille qu'elle avoit tant desirée, qu'elle


idolâtroit, qu'elle vouloit suivre. à ce. dernier coup sa constance ébranlée acheva de


l'abandonner. Jusqu'a ce tems, contente & paisible dans sa solitude, elle avoit ignoré


les amertumes de la vie, elle n'avoit point armé contre. les coups du sort cette ame


sensible & facile à s'affecter. Elle sentit ces pertes comme on sent ses premiers


malheurs : aussi ne furent-elles que les commencemens des: nôtres. Rien ne pouvoir


tarir ses pleurs; la mort de sa fille lui fit sentir plus vivement celle de sa mere: elle


appelloit sans cesse l'une ou l'autre en gémissant; elle faisoit retentir de leurs: noms


& de ses regrets. tous les lieux où jadis elle avoit reçu leurs innocentes caresses: tous


 les objets qui les lui rappelloient aigrissoient ses douleurs; je résolus de l'éloigner des


affaires & qui n'en avoient jamais été pour moi [459] jusqu'alors: je lui proposai d'y


 suivre une amie qu'elle s'étoit faire au voisinage & qui etoit obligée de s'y rendre


avec son mari. Elle y consentit pour ne point se séparer de moi, ne pénétrant pas


mon motif. Son affliction lui étoit trop chere pour chercher à la calmer. Partager


ses regrets, pleurer avec elle, etoit la seule consolation qu'on pût lui donner.


En approchant du la capitale, je me sentis frappé d'une impression funeste que


je n'avois jamais éprouvée auparavant. Les plus tristes pressentimens s'élevoient


dans mon sein: tout ce que j'avois vu, tout ce que vous m'aviez dit des grandes


villes me faisoit trembler sur le séjour de celle-ci. Je m'effrayois d'exposer une


union si pure à tant de dangers qui pouvoient l'altérer. Je frémissois en regardant


la triste Sophie, de songer que j'entraînois moi-même tant de vertus & de charmes


dans ce gouffre de préjugés & de vices ou vont se perdre de toutes parts l'innocence


& le bonheur.


Cependant, sur d'elle & de moi, je méprisois cet avis de la prudence que je prenois


 pour un vain pressentiment; en m'en laissant tourmenter je le traitois de chimere.


Hélas! je n'imaginois pas le voir sitôt & si cruellement justifie. Je ne songeois gueres


que je n'allois pas chercher le péril dans la capitale, mais qu'il m'y suivoit.


Comment vous parler des deux ans que nous passâmes dans cette fatale Ville,


& de l'effet cruel que fit sur mon ame & sur mon sort ce séjour empoisonné ?


Vous avez trop sçu ces tristes catastrophes dont le souvenir, effacé dans des jours


plus heureux, vient aujourd'hui redoubler mes regrets, en me ramenant à leur source.


Quel changement produisit en moi [460] ma complaisance pour des liaisons trop


aimables, que l'habitude commençoit à tourner en amitié! Comment l'exemple &


l'imitation contre lesquels vous aviez si bien armé mon cœur, l'amenerent-ils


insensiblement à ces goûts frivoles que, plus jeune, j'avois sçu dédaigner? Qu'il est


différent de voir les choses distroit par d'autres objets ou seulement occupé de ceux


qui nous frappant! Ce n'étoit plus le tems où mon imagination échauffée ne cherchoit


que Sophie, & rebutoit tout ce qui n'étoit pas elle. Je ne la cherchois plus, je la possedois,


 & son charme embellissoit alors autant les objets qu'il les avoit défigurés dans ma


premiere jeuneffe. Mais bientôt ces mêmes objets affoiblirent mes goûts en les partageant.


Usé peu-à-peu sur tous ces amusemens frivoles, mon cœur perdoit insensiblement son


premier ressort & devenoit incapable de chaleur & de force ; j'errois avec inquiétude d'un


plaisir à l'autre; je recherchois tout & je m'ennuyois de tout; je ne me plaisois qu'où je


n'étois pas, & m'étour dissois pour m'amuser. Je sentois une révolution dont je ne voulois


point me convaincre; je ne me laissois pas le tems de rentrer en moi, crainte de ne m'y plus


retrouver. Tous mes attachemens. s'étoient relâchés, toutes mes affections s'étoient attiédies:


j'avois mis un jargon de sentiment & de morale à la place de la réalité. J'étois un homme


galant sans tendresse, un StoÏcien sans vertus, un sage occupé de folies, je n'avois plus de


votre Emile que le nom & quelques discours. Ma franchise, ma liberté, mes plaisirs, mes


devoirs, vous, mon fils, Sophie elle- même, tout ce qui jadis animoit, élevoit mon esprit &


faisoit la plénitude de mon existence, en se [461] détachant peu-à-peu de moi, sembloit


m'en détacher moi-même, & ne laissoit plus, dans mon arme affaissée qu'un sentiment


importun de vuide & d'anéantissement.. Enfin, je n'aimois plus au croyois ne plus aimer.


Ce feu terrible, qui paroissoit presque éteint, couvoit sous la cendre, pour éclater bientôt


avec plus de fureur que jamais.


Changement cent fois plus inconcevable! Comment celle qui faisoit la gloire & le bonheur


de ma vie en fit-elle la honte & le désespoir ? Comment décrirois-je un si déplorable


égarement ? Non jamais ce détail affreux ne sortira de ma plume ni de ma bouche;


il est trop injurieux à la mémoire de la plus digne des femmes, trop accablant, trop


horrible à mon souvenir, trop décourageant pour la vertu; j'en mourrois cent fois


avant qu'il fût achevé. Morale du monde, piégés du vice & de exemple, trahisons


d'une fausse- amitié, inconstance & foiblesse humaine, qui de nous est à votre


épreuve ? Ah! si Sophie à souillé sa vertu, quelle femme osera compter sur la sienne ?


Mais de quelle trempe unique dût être une ame qui put revenir de si loin à tout ce


qu'elle fut auparavant ?


C'est de vos enfans régénérés que j'ai à vous parler. Tous leurs égaremens vous


ont été connus : je n'en dirai que ce qui tient à leur retour à eux-mêmes & sert à


lier les evenemens.


Sophie consolée, ou plutôt distraite par son amie & par les sociétés où elle l'entraînoit,


n'avoit plus ce goût décidé pour la vie privée & pour la retraite: elle. avoit oublié


ses pertes & presque ce qui lui étoit resté. Son fils en grandissant [462] alloit devenir


moins dépendant d'elle, & déjà la mere apprenoit à s'en passer. Moi-même je n'étois


plus son Emile, je n'étois que son mari, & le mari d'une honnête femme dans les


grandes Villes, est un homme avec qui l'on garde en public toutes sortes de bonnes


manieres, mais qu'on ne voit point en particulier. Long-tems nos coteries furent les


mêmes. Elles changerent insensiblement. Chacun des deux: pensoit se mettre son


aile loin de la personne qui avoir droit d'inspection sur lui. Nous n'étions plus un,


nous étions deux: .le ton du monde nous avoir divisés, & nos cœurs ne se rapprochoient


plus. Il n'y avoit que nos voisins de Campagne & amis de Ville qui nous réunssent


quelquefois. La femme, après m'avoir fait souvent des agaceries auxquelles je ne


résistois pas toujours sans peine se rebuta, & s'attachant tout-à-fait à Sophie en


devint inséparable. Le mari vivoit sort lié avec son épouse, & par conséquent avec


la mienne. Leur conduite extérieure étoit réguliere & décente, mais leurs maximes


auroient dû m'effrayer. Leur bon intelligence venoit moins d'un véritable attachement,


que d'une indifférence commune sur les devoirs de leur état. Peu jaloux des droits qu'ils


 avoient l'un sur l'autre, ils prétendoient s'aimer beaucoup plus en se passant tous leurs


goûts sans contrainte, & ne s'ossensant point de n'en être pas l'objet. Que mon mari


vive heureux, sur toute chose, disoit la femme; que j'aie ma femme pour amie, je suis


content, disoit le mari. Nos sentimens, poursuivoient-ils , ne dépendent pas de nous,


mais nos procédés en dépendent: chacun me du sien tout ce qu'il peut au bonheur de


l'autre. Peut-on mieux [463] aimer ce qui nous est cher, que de vouloir tout ce qu'il desire ?


On évite la cruelle nécessité de se fuir.


Ce systême ainsi mis à découvert tout d'un coup nous eût fait horreur. Mais on ne fait


pas combien: les épanchemens l'amitié sont passer de choses qui révolteroient sans


elle; on ne fait pas combien une philosophie si bien adaptée aux vices du cœur


humain, une philosophie qui n'offre au lieu des sentimens qu'on n'est plus maître


 d'avoir, au lieu du devoir caché qui tourmente, & qui ne profite à personne, que soins,


procédés, bienféances, attentions, que franchise, liberté, sincérité, confiance ; on ne


fait pas, dis-je , combien tout ce qui maintient l'union entre les personnes, quand les


cœurs ne font plus unis, à d'attroit pour les meilleurs naturels, & devient séduisant


sous le masque de la sagesse: la raison même auroit peine à se défendre, si la conscience


ne venoit au secours. C'étoit-là ce qui maintenoit entre Sophie & moi, la honte de


 nous montrer un empressement que nous n'avions plus. Le couple qui nous avoit


subjugues s'outrageoit sans contrainte & croyoit s'aimer: mais un ancien respect l'un


pour l'autre, que nous ne pouvions vaincre, nous forçoit à nous fuir pour nous outrage.


En paroissant nous être mutuellement à charge, nous étions plus prés de nous réunir


qu'eux qui ne se quittoient point. Cesser de s'éviter quand on s'offense, c'est être


surs de ne se rapprocher jamais.


Mais au moment où l'éloignement entre nous étoit le plus marqué, tout changea de


la maniere de la plus bizarre. Tout-à-coup Sophie devint aussi sédentaire & retirée


qu'elle avoir été. dissipée jufsqu'alors. Son humeur, qui n'etoit pas toujours


464] égale, devint constamment triste & sombre. Enfermée depuis le matin jusqu'au


soir dans sa chambre, sans parler, sans pleurer, sans se soucier de personne, elle ne


pouvoit souffrir qu'on l'interrompît. Son amie elle-même lui devint insupportable; elle


le lui dit & la reçut mal sans la rebuter: elle me pria plus d'une fois de la délivrer d'elle.


Je lui fis la guerre de ce caprice dont j'accusois un peu de jalousie; je le lui dis même


un jour en plaisantant. Non, Monsieur, je ne suis point jalouse, me dit-elle d'un air froid


& résolu; mais j'ai cette femme en horreur: je ne vous demande qu'une grace; c'est que


 je ne la revoye jamais. Frappé de ces mots, je voulus savoir la raison de sa haine: elle


refusa de répondre. Elle avoit déjà fermé sa porte au mari; je fus obligé de la fermer


à la femme, & nous ne les vîmes plus.


Cependant sa tristesse continuoit & devenoit inquiétante. Je commençai de m'en alarmer;


mais comment en savoir la cause qu'elle s'obstinoit à taire? Ce n'étoit pas à cette ame


fiere qu'on en pouvoit imposer par l'autorité: nous avions cessé depuis si long-tems d'être


les confidens l'un de l'autre, que je fus peu surpris qu'elle dédaignât de m'ouvrir son cœur;


il faloit mériter cette confiance, & soit que sa couchante mélancolie eût réchauffé le mien,


soit qu'il sût moins guéri qu'il n'avoit cru l'être, je sentis qu'il m'en coûtoit peu pour lui


rendre des soins avec lesquels j'espérois vaincre enfin son silence.


Je ne la quittois plus: mais j'eus beau revenir à elle, & marquer ce retour par les plus


 tendres empressemens, je vis avec douleur que je n'avançois rien. Je voulus rétablir les


[465] droits d'Epoux, trop négligés depuis long- tems; j'éprouvai la plus invincible résistance.


Ce n'étoient plus ces refus agaçans, faits pour donner un nouveau prix à ce qu'on accorde:


 ce n'étoient pas non plus ces refus tendres, modestes, mais absolus qui m'enivroient


 d'amour & qu'il faloit pourtant respecter. C'étoient les refus sérieux d'une volonté


décidée qui s'indigne qu'on puisse douter d'elle. Elle me rappelloit avec force les


engagemens pris jadis en votre présence. Quoi qu'il en soit de moi, disoit-elle, vous


 devez vous estimer vous-même & respecter à jamais la parole d'Emile. Mes torts ne


 vous autorisent point à violer vos promesses. Vous pouvez me punir, mais vous ne


pouvez me contraindre, & soyez sur que je ne le souffrirai jamais. Que répondre, que


 faire? sinon tacher de la fléchir, de la toucher, de vaincre son obstination à force de


persévérance ? Ces vains efforts irritoient à la fois mon amour & mon amour-propre.


Les difficultés enflammoient mon cœur, & je me faisois un point d'honneur de les


surmonter. Jamais peut-être après dix ans de mariage, après un si long refroidissement,


la passion d'un Epoux ne se ralluma si brûlante & si vive; jamais durant mes premieres


amours je n'avois tant versé de pleurs à ses pieds: tout fut inutile, elle demeura


inébranlable.


J'étois aussi surpris qu'affligé, sachant bien que cette dureté de cœur n'étoit pas


dans son caractere. Je ne me rebutai point, & si je ne vainquis pas son opiniâtreté,


j'y crus voir moins de sécheresse. Quelques signes de regret & de pitié rempéroient


l'aigreur de ses refus, je jugeois quelquefois qu'ils lui coûtoient; ses yeux éteints


 laissoient tomber sur moi [466] quelques regards non moins tristes, mais moins


 farouches, & qui sembloient portés à l'attendrissement. Je pensai que la honte


 d'un caprice aussi outré l'empêchoit d'en revenir, qu'elle le soutenoit faute de


pouvoir l'excuser, & qu'elle n'attendoit peut-être qu'un peu de contrainte pour


paroître céder à la force ce qu'elle n'osoit plus accorder de bon gré. Frappé d'une


idée qui flattoit mes desirs, je m'y livre avec complaisance: c'est encore un égard


que je veux avoir pour elle, de lui sauver l'embarras de se rendre après avoir


si long-tems résisté.


Un jour qu'entraîné par mes transports je joignois aux plus tendres supplications


les plus ardentes caresses, je la vis émue; je voulus achever ma victoire. Oppressée


& palpitante, elle etoit prête à succomber; quand tout-à-coup changeant de ton,


 de maintien, de visage, elle me repousse avec une promptitude, avec une violence


incroyable, & me regardant d'un œil que la fureur & le désespoir rendoient


effrayant, arrêtez, Emile, me dit-elle , & fachez que je ne vous suis plus rien.


Un autre à fouillé votre lit, je suis enceinte; vous ne me toucherez de ma vie


& sur-le-champ elle s'élance avec impétuosité dans son cabinet, dont elle ferme


la porte sur elle.


Je demeure écrasé .....


Mon maître , ce n'est pas ici l'histoire des événemens de ma vie; ils valent peu


la peine d'être écrits; c'est l'histoire de mes passions, de mes sentimens, de


mes idées. Je dois m'étendre sur la plus terrible révolution que mon cœur


éprouva jamais.


Les grandes plaies du corps & de l'ame ne saignent pas [467] à l'instant qu'elles


sont faites; elles n'impriment pas sitôt leurs plus vives douleurs. La nature se


recueille pour en soutenir toute la violence, & souvent le coup mortel est porté


 long-tems avant que la blessure se fasse sentir. à cette scène inattendue,


à ces mots que mon oreille sembloit repousser, je reste immobile, anéanti;


mes yeux se ferment, un froid mortel court dans mes veines; sans être évanoui


je sens tous mes sens arrêtés, toutes mes fonctions suspendues; mon âme


bouleversée est dans un trouble universel, semblable au cahos de la scène


au moment qu'elle change, au moment que tout fuit & va prendre un nouvel


aspect.


J'ignore combien de tems je demeurai dans cet état, genoux comme j'étois,


& sans oser presque remuer, de peur de m'assurer que ce qui se passoit n'etoit


point un songe. J'aurois voulu que cet étourdissement eût duré toujours.


Mais enfin réveillé malgré moi, la premiere impression que je


sentis fut un saisissement d'horreur pour tout ce qui m'environnoit. Tout-à-coup


je me leve, je m'élance hors de la chambre, je franchis l'escalier sans rien voir,


sans rien dire à personne, je sors, je marche à grands pas, je m'éloigne avec


la rapidité d'un cerf qui croit fuir par sa vîtesse le trait qu'il porte enfoncé dans


son flanc.


Je cours ainsi sans m'arrêter, sans ralentir mon pas, jusques dans un jardin public.


L'aspect du jour & du Ciel m'étoit à charge; je cherchois l'obscurité sous les


arbres; enfin, me trouvant hors d'haleine, je me laissai tomber demi-mort sur


un gazon....Ou suis-je ? Que suis-je devenu ? Qu'ai-je entendu? Quelle catastrophe?


Insensé ! Quelle chimere as-tu [468] poursuivie ? Amour, honneur, foi, vertus,


ou étes-vous? La sublime, la noble Sophie n'est qu'une infâme! Cette exclamation


 que mon transport fit éclater, fut suivie d'un tel déchirement de cœur, qu'oppressé


par les sanglots, je ne pouvois ni respirer ni gémir: sans la rage & l'emportement


qui succéderont, ce saisissement m'eût sans doute étouffé. O qui pourroit démêler,


exprimer cette confusion de sentimens divers que la honte, l'amour, la fureur,


les regrets, l'attendrissement, la jalousie, l'affreux désespoir me firent éprouver


à la fois? Non, cette situation, ce tumulte ne peut se décrire. L'épanouissement


de l'extrême joie, qui, d'un mouvement uniforme semble étendre & raréfier tout


notre être, se conçoit, s'imagine aisément. Mais quand l'excessive douleur


rassemble dans le sein d'un misérable toutes les furies des enfers; quand mille


tiraillemens opposés le déchirent sans qu'il puisse en distinguer un seul; quand il


se lent mettre en pièces par cent forces diverses qui l'entraînent en feins contraire,


 il n'est plus un, il est tout entier à chaque point de douleur, il semble se multiplier


pour souffrir. Tel étoit mon état, tel il fut durant plusieurs heures; comment en faire


le tableau? Je ne dirois pas en des volumes ce que je sentois à chaque instant.


Hommes heureux, qui dans une âme étroite & dans un cœur tiède ne connoissez


de revers que ceux de la fortune, ni de passions qu'un vil intérêt, puisiez-vous traiter


toujours cet horrible état de chimere & n'éprouver jamais les tourmens cruels que


donnent de plus dignes attachemens, quand ils se rompent, aux cœurs faits pour


les sentir.


Nos forces sont bornées & tous les transports violens ont [469] des intervalles.


Dans un de ces momens d'épuisement ou la nature reprend haleine pour souffrir,


 je vins tout-à-coup à penser à ma jeunesse, à vous mon maître, à mes leçons; je


vins à penser que j'étois homme, & je me demande aussitôt, quel mal ai-je reçu


dans ma personne? Quel crime ai-je commis? Qu'ai-je perdu de moi ? Si dans


cet instant, tel que je fuis, je tombois des nues pour commencer d'exister, ferois-je


un être malheureux ? Cette réflexion, plus prompte qu'un éclair, jetta dans mon


 âme un instant de lueur que je reperdis bientôt, mais qui me suffit pour me reconnoître.


 Je me vis clairement à ma place; & l'usage de ce moment de raison fut de m'apprendre


que j'étois incapable de raisonner. L'horrible agitation qui régnoit dans mon âme


n'y laissoit à nul objet le tems de faire appercevoir: j'étois hors d'état de rien voir,


de rien comparer, de délibérer, de résoudre, de juger de rien. C'étoit donc me


tourmenter vainement que de vouloir rêver à ce que j'avois à faire, c'étoit sans


fruit aigrir mes peines, & mon seul soin devoit être de gagner du tems pour raffermir


mes sens & rasseoir mon imagination . Je crois que c'est le seul parti que vous auriez


 pu prendre vous-même, si vous eussiez été là pour me guider.


Résolu de laisser exhaler la fougue des transports que je ne pouvois vaincre,


je m'y livre avec une furie empreinte de je ne sais quelle volupté, comme ayant


mis ma douleur à son aise. Je me leve avec précipitation; je me mets à marcher


comme auparavant , sans suivre de route déterminée: je cours, j'erre de part &


d'autre, j'abandonne mon corps à toute l'agitation de mon cœur; j'en suis les impressions


[470] sans contrainte; je me mets hors d'haleine, & mêlant mes soupirs tranchans


à ma respiration gênée, je me sentois quelquefois prêt à suffoquer.


Les secousses de cette marche précipitée sembloient m'étourdir & me soulager.


L'instinct dans les passions violentes dicte des cris, des mouvemens, des gestes,


qui donnent un cours aux esprits & sont diversion à la passion: tant qu'on s'agite,


 on n'est qu'emporté; le morne repos est plus à craindre, il est voisin du désespoir.


 Le même soir je sis de cette différence une épreuve presque risible, si tout ce qui


montre la folie & la misere humaine devoit jamais exciter à rire quiconque y peut


être assujetti.


Après mille tours & retours faits sans m'en être apperçu, je me trouve au milieu


de la Ville entouré de carrosses à l'heure des spectacles, & dans une rue où il y en


avoir uns. J'allois être écrasé dans l'embarras, si quelqu'un, me tirant par le bras,


ne m'eût averti du danger: je me jette dans une porte ouverte; c'étoit un Café. J'y


 suis accosté par des gens de ma connoissance; on me parle, on m'entraîne je ne fais


où. Frappé d'un bruit d'instrumens & d'un éclat de lumieres, je reviens à moi, j'ouvre


les yeux, je regarde; je me trouve dans la salle du spectacle un jour de premiere


représentation, pressé par la foule, & dans l'impuissance de sortir.


Je frémis; mais je pris mon parti. Je ne dis rien, je me tins tranquille, quelque cher


que me coûtât cette apparente tranquillité. On fit beaucoup de bruit, on parloit


beaucoup, on me parloit; n'entendant rien, que pouvois-je [471] répondre ? Mais un


de ceux qui m'avoient amené ayant hazard nommé ma femme, à ce nom funeste je fis


un cri perçant qui fut ouÏ de toute l'assemblée & causa quelque rumeur. Je me remis


promptement, & tout s'appaisa. Cependant ayant attiré par ce cri l'attention de ceux


qui m'environnoient, je cherchai le moment de m'évader, & m'approchant peu-à-peu


de la porte, je sortis enfin avant qu'on eût achevé:


En entrant dans la rue & retirant machinalement ma main, que j'avois tenue dans


mon sein durant toute la représentation, je vis mes doigts pleins de sang , & j'en


crus sentir couler sur ma poitrine. J'ouvre mon sein, je regarde, je trouve sanglant


 & déchiré comme le cœur qu'il enfermoit. On peut penser qu'en spectateur tranquille


à ce prix, n'etoit pas fort bon juge de la Piece qu'il venoit d'entendre.


Je me hâtai de fuir, tremblant d'être encore rencontre. La nuit favorisant mes


courses , je me remis à parcourir les rues, comme pour me dédommager de la


contrainte que je venois d'éprouver; je marchai plusieurs heures sans reposer un


moment: enfin ne pouvant presque plus me soutenir & me trouvant près de mon


quartier, je rentre chez moi, non sans un affreux battement de cœur : je demande


ce que fait mon fils; on me dit qu'il dort; je me tais & soupire: mes gens veulent me


parler; je leur impose silence; je me jette sur un lit, ordonnant qu'on s'aille coucher.


Après quelques heures d'un repos pire que l'agitation de la veille, je me leve avant


 le jour, & traversant sans bruit les appartemens, j'approche de la chambre de Sophie;


la sans [472] pouvoir me retenir, je vais avec la plus détestable lâcheté couvrir de cent


baisers & baigner d'un torrent de pleurs le seuil de sa porte, puis m'échappant avec


la crainte & les précautions d'un coupable, je sors doucement du logis résolu de n'y


 rentrer de mes jours.


Ici finit ma vive mais courte folie, & je rentrai dans mon bon sens. Je crois même


avoir sait ce que j'avois du faire en cédant d'abord à la passion que je ne pouvois


vaincre, pour pouvoir la gouverner ensuite après lui avoir laisse quelque essor.


Le mouvement que je venois de suivre m'ayant disposé à l'attendrissement, la


rage qui m'avoit transporté jusqu'alors fit place à la tristesse, & je commençai à


lire assez au fond de mon cœur pour y voir gravée en traits ineffaçables la plus


profonde affliction. Je marchois cependant, je m'éloignois du lieu redoutable, moins


rapidement que la veille, mais aussi sans faire aucun détour. Je sortis de la ville ,


& prenant le premier grand chemin, je me mis à le suivre d'une démarche lente &


mal assurée qui marquoit la défaillance & l'abattement. à mesure que le jour croissant


éclairoit les objets, je croyois voir un autre Ciel, une autre Terre, un autre Univers;


tout étoit changé pour moi. Je n'étois plus le même que la veille, ou plutôt, je n'étois


plus; c'étoit ma propre mort que j'avois à pleurer. O combien de