[J.M. GALLANAR =éditeur]
ÉMILE OU DE L'ÉDUCATION
JEAN-JACQUES ROUSSEAU
[ 1758, fin--1760,octobre ; Paris ,
mai 1762 --La Haye, 1762; Bibliothèque
publique de Geneve ms. R. 90
( le manuscrit Favre) etc. ; Emile...a La Haye, 1762 (édition originale
parisienne in-8°.) etc. ; le
Pléiade édition, t. IV, pp. 239--868. ==Du Peyrou/ Moultou
1780-1789 quarto édition; t. IV (Livres I--IV) & t.V (Livres
IV--V). ]
EMILE, OU DE L'ÉDUCATION PAR J. J. ROUSSEAU, CITOYEN DE GENEVE.
Sanabilibus agrotamus malis; ipsaque nos in rectum
genitos natura, si emendari velimus, juvat.
Sen. de irâ La. II. c. 13.
TOME PREMIER.
LONDRES.
M. DCC. LXXIV.
[1] ÉMILE OU DE L'ÉDUCATION
LIVRE PREMIER
[T. V. pp. 1-80]
Tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses; tout dégénère entre les
mains de l'homme. Il force une terre à nourrir les productions d'une autre, un
arbre à porter les fruits d'un autre; il mêle & confond les climats, les éléments, les
saisons; il mutile son chien, son cheval, son esclave; il bouleverse tout, il défigure
tout, il aime la difformité, les monstres; il ne veut rien tel que l'a fait la nature, pas
même l'homme; il le faut dresser pour lui, comme un cheval de manège; il le faut
contourner a sa mode, comme un arbre de son jardin.
Sans cela, tout iroit plus mal encore, & notre espèce ne veut as être façonnée à
demi. Dans l'état où sont désormois les choses, un homme abandonné dès sa
naissance à lui-même parmi les autres seroit le plus défiguré de tous.
Les préjugés, l'autorité, la nécessité, l'exemple, toutes les institutions sociales, dans
lesquelles nous nous trouvons submergés, étoufferoient en lui la nature, & ne
mettroient rien à la place. Elle y seroit comme un [2] arbrisseau que le hasard fait
naître au milieu d'un chemin, & que les passants font bientôt périr, en le heurtant
de toutes parts & le pliant dans tous les sens.
C'est à toi que je m'adresse, tendre & prévoyante mere [*La première
éducation est celle qui importe le plus, & cette première éducation appartient
incontestablement aux femmes : si l'Auteur de la nature eût voulu qu'elle appartînt
aux hommes, il leur eût donné du lait pour nourrir les enfants. Parlez donc
toujours aux femmes par préférence dans vos traités d'éducation; car, outre
qu'elles sont à portée d'y veiller de plus près que les hommes, & qu'elles y influent
toujours davantage, le succès les intéresse aussi beaucoup plus, puisque la plupart
des veuves se trouvent presque à la merci de leurs enfants, & qu'alors ils leur font
vivement sentir en bien, ou en mal l'effet de la manière dont elles les ont élevés.
Les lois, toujours si occupées des biens & si peu des personnes, parce qu'elles ont
pour objet la paix & non la vertu, ne donnent pas assez d'autorité aux mères.
Cependant leur état est plus sûr que celui des pères, leurs devoirs sont plus
pénibles; leurs soins importent plus au bon ordre de la famille; généralement elles
ont plus d'attachement pour les enfants. Il y a des occasions où un fils qui
manque de respect à son pere peut en quelque sorte être excusé; mais si, dans
quelque occasion que ce fût, un enfant étoit assez dénaturé pour en manquer à sa
mere, à celle qui l'a porte dans son sein, qui l'a nourri de son lait, qui, durant des
années, s'est oubliée elle-même pour ne s'occuper que de lui, on devroit se hâter
d'étouffer ce misérable comme un monstre indigne de voir le jour. Les mères,
dit-on, gâtent leurs enfants. En cela sans doute elles ont tort, mais moins de tort que
vous peut-être qui les dépravez. La mere veut que son enfant soit heureux, qu'il le
soit dès à présent. En cela elle a raison : quand elle se trompe sur les moyens, il
faut l'éclairer. L'ambition, l'avarice, la tyrannie, la fausse prévoyance des pères,
leur négligence, leur dure insensibilité, sont cent fois plus funestes aux enfants
que l'aveugle tendresse des mères. Au reste, il faut expliquer le sens que je donne
à ce nom de mere, & c'est ce qui sera fait ci-après.] qui sus t'écarter de la grande
route, & garantir l'arbrisseau naissant du choc des opinions humaines! Cultive,
arrose la [3] jeune plante avant qu'elle meure : ses fruits feront un jour tes délices.
Forme de bonne heure une enceinte autour de l'ame de ton enfant; un autre en
peut marquer le circuit, mais toi seule y dois poser la barrière.* [*On m'assure
que M. Formey a cru que je voulois ici parler de ma mere, & qu'il l'a dit dans
quelque ouvrage. C'est se moquer cruellement de M. Formey ou de moi.]
On façonne les plantes par la culture, & les hommes par l'éducation. Si l'homme
naissoit grand & fort, aille & sa force lui seroient inutiles jusqu'à ce qu'il eût appris
à s'en servir; elles lui seroient préjudiciables, en empêchant les autres de songer à
l'assister;*[ Semblable à eux à l'extérieur, & privé de la parole ainsi que des idées
qu'elle exprime, il seroit hors d'état de leur faire entendre le besoin qu'il auroit de
leurs secours, & rien en lui ne leur manifesteroit ce besoin.] et, abandonné à lui-même,
il mourroit de misère avant d'avoir connu ses besoins. On se plaint de l'état
de l'enfance; on ne voit pas que la race humaine eût péri, si l'homme n'eût
commencé par être enfant.
Nous naissons foibles, nous avons besoin de force; nous naissons dépourvus de
tout, nous avons besoin d'assistance; nous naissons stupides, nous avons besoin
de jugement. Tout ce que nous n'avons pas à notre naissance & dont nous avons
besoin étant grands, nous est donné par l'éducation.
Cette éducation nous vient de la nature, ou des hommes ou des choses. Le
développement interne de nos facultés & de nos organes est l'éducation de la
nature; l'usage qu'on nous apprend à faire de ce développement est l'éducation
des hommes; & l'acquis de notre propre expérience sur les objets qui nous
affectent est l'éducation des choses.
[4] Chacun de nous est donc formé par trois sortes de maîtres. Le disciple dans
lequel leurs diverses leçons se contrarient est mal élevé, & ne sera jamais d'accord
avec lui-même; celui dans lequel elles tombent toutes sur les mêmes points, et
tendent aux mêmes fins, va seul à son but & vit conséquemment. Celui-là seul est
bien élevé.
Or, de ces trois éducations différentes, celle de la nature ne dépend point de nous;
celle des choses n'en dépend qu'à certains égards. Celle des hommes est la seule
dont nous soyons vraiment les maîtres; encore ne le sommes nous que par
supposition; car qui est-ce qui peut espérer de diriger entièrement les discours et
les actions de tous ceux qui environnent un enfant?
Sitôt donc que l'éducation est un art, il est presque impossible qu'elle réussisse,
puisque le concours nécessaire à son succès ne dépend de personne. Tout ce
qu'on peut faire à force de soins est d'approcher plus ou moins du but, mais il
faut du bonheur pour l'atteindre.
Quel est ce but? c'est celui même de la nature; cela vient d'être prouvé. Puisque le
concours des trois éducations est nécessaire à leur perfection, c'est sur celle à
laquelle nous ne pouvons rien qu'il faut diriger les deux autres. Mais peut-être ce
mot de nature a-t-il un sens trop vague; il faut tâcher ici de le fixer.
La nature, nous dit-on, n'est que l'habitude.* [* M. Formey nous assure qu'on ne
dit pas précisément cela. Cela me paroît pourtant très précisément dit dans ce vers
auquel je me proposois de répondre: La nature, crois-moi, n'est rien que l'habitude.
M. Formey qui ne veut pas enorgueillir ses semblables, nous donne modestement
la mesure de sa cervelle pour de l'entendement humain.] Que [5] signifie cela?
N'y a-t-il pas des habitudes qu'on ne contracte que par force, & qui n'étouffent
jamais la nature ? Telle est, par exemple, l'habitude des plantes dont on gêne la
direction verticale. La plante mise en liberté garde l'inclinaison qu'on l'a forcée à
prendre; mais la sève n'a point changé pour cela sa direction primitive; et, si la
plante continue à végéter, son prolongement redevient vertical. Il en est de même
des inclinations des hommes. Tant qu'on reste dans le même état, on peut garder
celles qui résultent de l'habitude, & qui nous sont le moins naturelles; mais, sitôt
que la situation change, l'habitude cesse & le naturel revient. l'éducation n'est
certainement qu'une habitude. Or, n'y a-t-il pas des gens qui oublient & perdent
leur éducation, d'autres qui la gardent? D'où vient cette différence? S'il faut
borner le nom de nature aux habitudes conformes à la nature, on peut s'épargner
ce galimatias.
Nous naissons sensibles, et, dès notre naissance, nous sommes affectés de
diverses manières par les objets qui nous environnent. Sitôt que nous avons pour
ainsi dire la conscience de nos sensations, nous sommes disposés à rechercher ou
à fuir les objets qui les produisent, d'abord, selon qu'elles nous sont agréables ou
déplaisantes, puis, selon la convenance ou disconvenance que nous trouvons
entre nous & ces objets, & enfin, selon les jugements que nous en portons sur
l'idée de bonheur ou de perfection que la [6] raison nous donne. Ces dispositions
s'étendent & s'affermissent à mesure que nous devenons plus sensibles & plus
éclairés; mais, contraintes par nos habitudes, elles s'altèrent plus ou moins par nos
opinions. Avant cette altération, elles sont ce que j'appelle en nous la nature.
C'est donc à ces dispositions primitives qu'il faudroit tout rapporter; & cela se
pourroit, si nos trois éducations n'étoient que différentes: mais que faire quand
elles sont opposées; quand, au lieu d'élever un homme pour lui-même, on veut
l'élever pour les autres ? Alors le concert est impossible. Forcé de combattre la
nature ou les institutions sociales, il faut opter entre faire un homme ou un
citoyen : car on ne peut faire à la fois l'un & l'autre.
Toute société partielle, quand elle est étroite & bien unie, s'aliène de la grande.
Tout patriote est dur aux étrangers : ils ne sont qu'hommes, ils ne sont rien à ses
yeux.* [*Aussi les guerres des républiques sont-elles plus cruelles que celles des
monarchies. Mais, si la guerre des rois est modérée, c'est leur paix qui est terrible:
il vaut mieux être leur ennemi que leur sujet.] Cet inconvénient est inévitable, mais
il est faible. L'essentiel est d'être bon aux gens avec qui l'on vit. Au dehors le
Spartiate étoit ambitieux, avare, inique ; mais le désintéressement, l'équité, la
concorde régnoient dans ses murs. Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont
chercher loin dans leurs livres des devoirs qu'ils dédaignent de remplir autour
d'eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d'aimer ses voisins.
L'homme naturel est tout pour lui ; il est l'unité numérique, [7] l'entier absolu, qui n'a
de rapport qu'à lui-même ou à son semblable. L'homme civil n'est qu'une unité
fractionnaire qui tient au dénominateur, & dont la valeur est dans son rapport
avec l'entier, qui est le corps social. Les bonnes institutions sociales sont celles qui
savent le mieux dénaturer l'homme, lui ôter son existence absolue pour lui en
donner une relative, & transporter le moi ans l'unité commune ; en sorte que
chaque particulier ne se croie plus un, mais partie de l'unité, & ne soit plus
sensible que dans le tout. Un
citoyen de Rome n'étoit ni Caius, ni Lucius ; c'étoit
un Romain ; même il aimoit la
patrie exclusivement à lui. Régulus se prétendoit
Carthaginois, comme étant devenu le bien e ses maîtres. En sa qualité d'étranger,
il refusoit de siéger au sénat de Rome; il fallut qu'un Carthaginois le lui ordonnât.
Il s'indignoit qu'on voulût lui sauver la vie. Il vainquit, & s'en retourna triomphant
mourir dans les supplices. Cela n'a pas grand rapport, ce me semble, aux hommes
que nous connaissons.
Le Lacédémonien Pédarete se présente pour être admis au conseil des trois cents ;
il est rejeté : il s'en retourne tout joyeux de ce qu'il s'est trouvé dans Sparte trois
cents hommes valant mieux que lui. Je suppose cette démonstration sincère; & il
y a lieu de croire qu'elle l'étoit : voilà le citoyen.
Une femme de Sparte avoit cinq fils à l'armée, & attendoit des nouvelles de la
bataille. Un ilote arrive ; elle lui en demande en tremblant . Vos cinq fils ont été
tués. [8] Vil esclave, t'ai-je demandé cela ? -- Nous avons gagné la victoire! La
mère court au temple, & rend grâces aux dieux. Voilà la citoyenne.
Celui qui, dans l'ordre civil, veut conserver la primauté des sentiments de la
nature ne soit ce qu'il veut. Toujours en contradiction avec lui-même, toujours
flottant entre ses penchants & ses devoirs, il ne sera jamais ni homme ni citoyen ;
il ne sera bon ni pour lui ni pour les autres. Ce sera un de ces hommes de nos
jours, un Français, un Anglais, un bourgeois ; ce ne sera rien.
Pour être quelque chose, pour être soi-même & toujours un, il faut agir comme
on parle; il faut être toujours décidé sur le parti que l'on doit prendre, le reprendre
hautement, & le suivre toujours. J'attends qu'on me montre pour savoir s'il est
homme ou citoyen, ou comment il prend pour être à la fois l'un & l'autre.
De ces objets nécessairement opposés viennent deux formes d'institutions
contraires : l'une publique & commune, l'autre particulière & domestique.
Voulez-vous prendre une idée de l’éducation publique, lisez la République de
Platon. Ce n'est point un ouvrage de politique, comme le pensent ceux qui ne
jugent des livres que par leurs titres : c'est le plus beau traité d'éducation qu'on ait
jamais fait.
Quand on veut renvoyer au pays des chimères, on nomme l'institution de Platon :
si Lycurgue n'eut mis la sienne que par écrit, je la trouverois bien plus
chimérique. [9] Platon n'a fait qu'épurer le cœur de l'homme; Lycurgue l'a dénaturé.
L'institution publique n'existe plus, & ne peut plus exister, parce qu'où il n'y a plus
de patrie, il ne peut plus y avoir, de citoyens. Ces deux mots patrie & citoyen
doivent être effacés des langues modernes. J'en sais bien la raison, mais je ne
veux pas la dire ; elle ne fait rien à mon sujet.
Je n'envisage pas comme une institution publique ces risibles établissements
qu'on appelle Colleges[ Il y a dans plusieurs écoles, & surtout dans l'Université
de Paris, des Professeurs que j'aime, que j'estime beaucoup, & que je crois très
capables de bien instruire la jeunesse, s'ils n'étoient forcés de suivre l'usage établi.
J'exhorte l'un d'entre eux à publier le projet de réforme qu'il a conçu. L'on sera
peut-être enfin tenté de guérir le mal en voyant qu'il n'est pas sans remède.] Je ne
compte pas non plus l’éducation du monde, parce que cette éducation tendant à
deux fins contraires, les manque toutes deux: elle n'est propre qu'à faire des
hommes doubles paraissant toujours rapporter tout aux autres, & ne rapportant
jamais rien qu'à eux seuls. Or ces, démonstrations, étant communes à tout le
monde, n'abusent personne. Ce sont autant de soins perdus.
De ces contradictions naît celle que nous éprouvons sans cesse en nous-mêmes.
Entraînés par la nature & par les hommes dans des routes contraires, forcés de
nous partager entre ces diverses impulsions, nous en suivons une composée qui
ne nous mène ni à l'un ni à l'autre but. Ainsi combattus & flottants durant tout le
cours de [10] notre vie, nous la terminons sans avoir pu nous accorder avec nous, et
sans avoir été bons ni pour nous ni pour les autres.
Reste enfin l’éducation domestique ou celle de la nature, mais que deviendra pour
les autres un homme uniquement élevé pour lui ? Si peut-être le double objet
qu'on se propose pouvoit se réunir en un seul, en ôtant les contradictions de
l'homme on ôteroit un grand obstacle à son bonheur. Il faudroit , pour en juger, le
voir tout formé ; il faudroit avoir observé ses penchants, vu ses progrès, suivi sa
marche ; il faudroit , en un mot, connaître l'homme naturel. Je crois qu'on aura fait
quelques pas dans ces recherches après avoir lu cet écrit.
Pour former cet homme rare, qu'avons-nous à faire? beaucoup, sans doute : c'est
d'empêcher que rien ne soit fait. Quand il ne s'agit que d'aller contre le vent, on
louvoie ; mais si la mer est forte & qu'on veuille rester en place, il faut jeter
l'ancre. Prends garde, jeune pilote, que ton câble ne file ou que ton ancre ne
laboure, & que le vaisseau ne dérive avant que tu t'en sais aperçu.
Dans l'ordre social, où toutes les places sont marquées, chacun doit être élevé
pour la sienne. Si un particulier formé pour sa place en sort, il n'est plus propre à
rien. l'éducation n'est utile qu'autant que la fortune s'accorde avec la vocation
des parents ; en tout autre cas elle est nuisible à l'élève, ne fût-ce que par les
préjugés qu'elle lui a donnés. En égypte, où le fils étoit obligé d'embrasser l'état
de son père, l’éducation du moins avoit un [11] but assuré ; mais parmi nous où les
rangs seuls demeurent, & où les hommes en changent sans cesse, nul ne sait si en
élevant son fils pour le sien il ne travaille pas contre lui.
Dans l'ordre naturel, les hommes étant tous égaux, leur vocation
commune est
l'état d'homme , & quiconque est bien élevé pour celui-là ne peut mal remplir
ceux qui s'y rapportent. Qu'on destine mon élève à l'épée, à l'église, au barreau,
peu m'importe. Avant la vocation des parens la nature l'appelle à la vie humaine.
Vivre est le métier que je lui veux apprendre. En sortant de mes mains il ne sera
j'en conviens, ni magistrat, ni soldat, ni prêtre ; il sera premierement homme; tout
ce qu'un homme doit être, il saura l'être au besoin tout aussi bien que qui que ce
soit , & la fortune aura beau le faire changer de place il sera toujours à la sienne.
Occupavi te, fortuna, atque cepi; omnesque aditus tuos interclusi, ut ad me
aspirare non posses.*[* Tuscul. V.]
Notre véritable étude est celle de la condition humaine. Celui d'entre nous qui sait
le mieux supporter les biens & les maux de cette vie est à mon gré le mieux élevé;
d'où il suit que la véritable éducation consiste moins en préceptes qu'en exercices.
Nous commençons à nous instruire en commençant à vivre ; notre éducation
commence avec nous ; notre premier précepteur est notre nourrice. Aussi ce mot
éducation avoit-il chez les anciens un autre sens que nous [12] ne lui donnons plus : il
signifioit nourriture. Educit obstetrix, dit Varron; educat nutrix, instituit
paedagogus, docet magister.*[* Non. Marcell.] Ainsi l'éducation, l'institution, l'instruction, sont trois
choses aussi différentes dans leur objet que la gouvernante, le précepteur & le
maître. Mais ces distinctions sont mal entendues ; et, pour être bien conduit,
l'enfant ne doit suivre qu'un seul guide.
Il faut donc généraliser nos vues, & considérer dans notre élève
l'homme abstrait,
l'homme exposé à tous les accidents de la vie humaine. Si les hommes naissoient
attachés au sol d'un pays, si la
même saison duroit toute l'année, si chacun tenoit
à sa fortune de manière à n'en
pouvoir jamais changer, la pratique établie seroit
bonne a certains égards ; l'enfant élevé pour son état, n'en sortant jamais, ne
pourroit être exposé aux inconvénients d'un autre. Mais, vu la mobilité des choses
humaines, vu l'esprit inquiet & remuant de ce siècle qui bouleverse tout à chaque
génération, peut-on concevoir une méthode plus insensée que d'élever un enfant
comme n'ayant jamais à sortir de sa chambre, comme devant être sans cesse
entouré de ses gens ? Si le malheureux fait un seul pas sur la terre, s'il descend
d'un seul degré, il est perdu. Ce n'est pas lui l'apprendre à supporter la peine ;
c'est l'exercer à la sentir.
On ne songe qu'à conserver son enfant ; ce n'est pas assez; on doit lui apprendre
à se conserver étant homme, à supporter les coups du sort, à braver l'opulence et
la [13] misère, à vivre, s'il le faut, dans les glaces d'Islande ou sur le brûlant rocher de
Malte. Vous avez beau prendre des précautions pour qu'il ne meure pas, il faudra
pourtant qu'il meure ; et, quand sa mort ne seroit pas l'ouvrage le vos soins,
encore seroient -ils mal entendus. Il s'agit moins de l'empêcher de mourir que de le
faire vivre. Vivre, ce n'est pas respirer, c'est agir ; c'est faire usage de nos organes,
de nos sens, de nos facultés, de toutes les parties de nous-mêmes, qui nous
donnent le sentiment de notre existence. L'homme qui a le plus vécu n'est pas
celui qui a compté le plus d'années, mais celui qui a le plus senti la vie. Tel s'est
fait enterrer à cent ans, qui mourut dès sa naissance. Il eût gagné d'aller au
tombeau dans sa jeunesse, s'il eût vécu du moins jusqu'à ce tems.
Toute notre sagesse consiste en préjugés serviles ; tous nos usages ne
sont
qu'assujettissement, gêne & contrainte. L'homme civil naît, vit & meurt dans
l'esclavage : à sa naissance on le coud dans un maillot ; à sa mort on le cloue dans
une bière; tant qu'il garde la figure humaine, est enchaîné par nos institutions.
On dit que plusieurs Sages-Femmes prétendent, en pétrissant la tête des
enfans
nouveau-nés, lui donner une forme convenable, & on le souffre! Nos têtes
seroient mal de la façon de l'Auteur de notre être : il nous les faut façonner au
dehors par les Sages-Femmes, & au dedans par les philosophes. Les Caraibes sont
de la moitié plus heureux que nous.
"A peine l'enfant est-il sorti du sein de la mère, & [14] à peine jouit-il de la liberté de
mouvoir & d'étendre ses membres, qu'on lui donne de nouveaux liens. On
l'emmaillote, on le couche la tête fixée & les jambes allongées, les bras pendants à
côté du corps; il est entouré de linges & de bandages de toute espèce, qui ne lui
permettent pas de changer de situation. Heureux si on ne l'a pas serré au point de
l'empêcher de respirer, & si on a eu la précaution de le coucher sur le côté, afin
que les eaux qu'il doit rendre par la bouche puissent tomber d'elles-mêmes! car il
n'auroit pas la liberté de tourner la tête sur le côté pour en faciliter l'écoulement. *
[* Hist. Nat. Tom. IV. pag. 190. in.-12]
L'enfant nouveau-né a besoin détendre & de mouvoir ses membrés, pour les tirer
de l'engourdissement où, rassemblés en un peloton, ils ont resté si longtemps. On
les étend, il est vrai, mais on les empêche de se mouvoir ; on assujettit la tête
même par des têtières : il semble qu'on a peur qu'il n'ait l'air d'être en vie.
Ainsi l'impulsion des parties internes d'un corps qui tend à l'accroissement trouve
un obstacle insurmontable aux mouvements qu'elle lui demande. L'enfant fait
continuellement des efforts inutiles qui épuisent ses forces ou retardent leur
progrès. Il étoit moins à l'étroit, moins gêné, moins comprimé dans l'amnios il
n'est dans ses langes je ne vois pas ce qu'il a gagné naître.
L'inaction, la contrainte où l'on retient les membres [15] d'un enfant, ne peuvent que
gêner la circulation du sang, des humeurs, empêcher l'enfant de se fortifier, de
croître, & altérer sa constitution. Dans les lieux où l'on n'a point ces précautions
extravagantes, les hommes sont tous grands, forts, bien proportionnés. *
[* Voyez la note 15. de ce 1er. Liv.] Les pays où l'on emmaillote les enfans
sont ceux qui fourmillent de bossus, de boiteux, de cagneux, de noués,
de rachitiques, de gens contrefaits de toute espèce. De peur que les corps ne
se déforment par des mouvements libres, on se hâte de les déformer en les
mettant en presse. On les rendroit volontiers perclus pour les empêcher de s'estropier.
Une contrainte si cruelle pourroit-elle ne pas influer sur leur humeur ainsi que sur
leur tempérament? Leur premier sentiment est un sentiment de douleur & de
peine: ils ne trouvent qu'obstacles à tous les mouvements dont ils ont besoin :
plus malheureux qu'un criminel aux fers, ils font de vains efforts, ils s'irritent, ils
crient. Leurs premières voix, dites-vous, sont des pleurs ? Je le crois bien : vous
les contrariez dès leur naissance ; les premiers dons qu'ils reçoivent de vous sont
des chaînes ; les premiers traitements qu'ils éprouvent sont des tourments. N'ayant
rien de libre que la voix, comment ne s'en serviroient -ils pas pour se plaindre ? Ils
crient du mal que vous leur faites : ainsi garrottés, vous crieriez plus fort qu'eux.
D'où vient cet usage déraisonnable ? d'un usage dénaturé. Depuis que les mères,
méprisant leur premier devoir, n'ont [16] plus voulu nourrir leurs enfants, il a fallu les
confier à des femmes mercenaires, qui, se trouvant ainsi mères d'enfants étrangers
pour qui la nature ne leur disoit rien, n'ont cherché qu'à s'épargner de la peine. Il
eût fallu veiller sans cesse sur un enfant en liberté ; mais, quand il est bien lié, on
le jette dans un coin sans s'embarrasser de ses cris. Pourvu qu'il n'y ait pas de
preuves de la négligence de la nourrice, pourvu que le nourrisson ne se casse ni
bras ni jambe, qu'importe, au surplus, qu'il périsse ou qu'il demeure infirme le
reste de ses jours ? On conserve ses membres aux dépens de son corps, et, quoi
qu'il arrive, la nourrice est disculpée.
Ces douces mères qui, débarrassées de leurs enfants, se livrent gaiement aux
amusements de la ville, savent elles. cependant quel traitement l'enfant dans son
maillot reçoit au village ? Au moindre tracas qui survient, on le suspend à un clou
comme un paquet de hardes ; & tandis que, sans se presser, la nourrice vaque à
ses affaires, le malheureux reste ainsi crucifié. Tous ceux qu'on a trouvés dans
cette situation avoient le visage violet ; la poitrine fortement comprimée ne laissant
pas circuler le sang, il remontoit à la tête ; & l'on croyoit le patient fort tranquille,
parce qu'il n'avoit pas la force de crier. J'ignore combien d'heures un enfant peut
rester en cet état sans perdre la vie, mais je doute que cela puisse aller fort loin.
Voilà, je pense, une des plus grandes commodités du maillot.
On prétend que les enfans en liberté pourroient prendre de mauvaises situations,
et se donner des mouvements [17] capables de nuire à la bonne conformation de leurs
membres. C'est là un de ces vains raisonnemens de notre fausse sagesse, & que
jamais aucune expérience n'a confirmés. De cette multitude d'enfants qui, chez
des peuples plus sensés que nous, sont nourris dans toute la liberté de leurs
membres, on n'en voit pas un seul qui se blesse ni s'estropie ; ils ne sauroient
donner à leurs mouvements la force qui peut les rendre dangereux & quand ils
prennent une situation violente, la douleur les avertit bientôt d'en changer.
Nous ne nous sommes pas encore avisés de mettre au maillot les petits des chiens,
ni des chats; voit-on qu'il résulte pour eux quelque inconvénient de cette
négligence? Les enfans sont plus lourds; d'accord : mais à proportion ils sont
aussi plus foibles. A peine peuvent-ils se mouvoir ; comment s'estropieroient -ils?
Si on les étendoit sur le dos, ils mourroient dans cette situation, comme la tortue,
sans pouvoir jamais se retourner.
Non contentes d'avoir cessé d'alaiter leurs enfants, les femmes cessent d'en
vouloir faire ; la conséquence est naturelle. Dès que l'état de mere est onéreux, on
trouve bientôt le moyen de s'en délivrer tout à fait ; on veut faire un ouvrage
inutile, afin de le recommencer toujours, & l'on tourne au préjudice de l'espèce
l'attroit donné pour la multiplier. Cet usage, ajoute aux autres causes de
dépopulation, nous annonce le sort prochain de l'Europe. Les sciences, les arts, la
philosophie & les mœurs qu'elle engendre ne tarderont pas d'en faire un désert.
Elle sera [18] peuplée de bêtes féroces : elle n'aura pas beaucoup change d'habitants.
J'ai vu quelquefois le petit manège des jeunes femmes qui feignent de vouloir
nourrir leurs enfants. On soit se faire presser de renoncer à cette fantaisie on fait
adroitement intervenir les époux, les médecins,* [La ligue des femmes & des
médecins m'a toujours paru l'une des plus plaisantes singularités de Paris. C'est
par les femmes que les médecins acquièrent leur réputation, & c'est par les
médecins que les femmes font leurs volontés. On se doute bien par là quelle est la
sorte d'habileté qu'il faut à un médecin de Paris pour devenir célèbre. ] surtout les
mères. Un mari qui oseroit consentir que sa femme nourrit son enfant seroit un
homme perdu ; l'on en feroit un assassin qui veut se défaire d'elle. Maris
prudents, il faut immoler qui paix l'amour paternel. Heureux qu'on trouve à la
campagne des femmes plus continentes que les vôtres! Plus heureux si le temps
que celles-ci gagnent n'est pas destine pour d'autres que vous.
Le devoir des femmes n'est pas douteux : mais on dispute si, dans le mépris
qu'elles en font, il est égal pour les enfans d'être nourris de leur lait ou d'un autre.
Je tiens question, dont les
médecins sont les juges, pour cette décidée au souhoit
des femmes; & pour moi, je penserois bien aussi qu'il vaut mieux que l'enfant
suce le lait d'une nourrice en santé, que d'une mere gâtée, s'il avoit à craindre du
même sang dont il quelque nouveau mal est formé.
Mais la question doit-elle s'envisager seulement par le côté physique ? Et l'enfant
a-t-il moins besoin des soins d'une mere que de sa mamelle ? D'autres femmes,
des bêtes même, pourront lui donner le lait qu'elle lui refuse : la sollicitude
maternelle ne se supplée point. Celle qui nourrit l'enfant d'une autre au lieu du
sien est une mauvaise mere : comment sera-t-elle une bonne nourrice ? Elle
pourra le [19] devenir, mais lentement ; il faudra que l'habitude change la nature : et
l'enfant mal soigné aura le temps de périr cent fois avant que sa nourrice ait pris
pour lui une tendresse de mère.
De cet avantage même résulte un inconvénient qui seul devroit ôter à toute
femme sensible le courage le faire nourrit son enfant par une autre, c'est celui de
partager le droit de mère, ou plutôt de l'aliéner; de voir son enfant aimer une autre
femme autant & plus qu'elle ; de sentir que la tendresse qu'il conserve pour sa
propre mere est une grâce, & que celle qu'il a pour sa mere adoptive est un devoir
: car, où je ai trouvé les soins d'une mère, ne dois-je pas l'attachement d'un, fils ?
La manière dont on remédie à cet inconvénient est d'inspirer aux enfans du
mépris pour leurs nourrices en les traitant en véritables servantes. Quand leur
service est achevé on retire l'enfant, ou l'on congédie la nourrice ; à force de la
mal recevoir, on la rebute de venir voir son nourrisson. Au bout de quelques
années il ne la voit plus, il ne la connoit plus. La mère, qui croit se substituer à
elle & réparer sa négligence par sa cruauté, se trompe. Au lieu de faire un tendre
fils d'un nourrisson dénaturé, elle l'exerce à l'ingratitude ; elle lui apprend à
mépriser un jour celle qui lui donna la vie, comme celle qui l'a nourri de son lait.
Combien j'insisterois sur ce point, s'il étoit moins décourageant de rebattre en vain
Ses sujets utiles! Ceci tient à de choses qu'on ne pense. Voulez-vous rendre
chacun à ses premiers devoirs ? Commencez par les mères ; il vous serez [20] étonné
des changements que vous produirez. Tout vient successivement de cette
première dépravation tout l'ordre moral s'altère; le naturel s'éteint dans tous les
cœurs; l'intérieur des maisons prend un air moins vivant ; le spectacle touchant
d'une famille naissante n'attache plus les maris, n'impose plus d'égards aux
étrangers ; on respecte moins la mere dont on ne voit pas les enfans ; il n'y a
point de résidence dans les familles ; l 'habitude ne renforce plus les liens du sang;
il n'y a plus lai pères ni mères ni enfants, ni frères, ni sœurs; tous se connaissent à
peine; comment s'aimeroient -ils ? Chacun ne songe plus qu'à soi. Quand la
maison n'est qu'une triste solitude, il faut bien aller s'égayer ailleurs.
Mais que les mères daignent nourrir leurs enfants, les mœurs vont se reformer
d'elles-mêmes, les sentiments de mœurs vont se réforme la nature se réveiller
dans tous les cœurs; l'état va se repeupler : ce premier point, ce point seul va tout
réunir. L'attroit de la vie domestique est le meilleur contre-poison des mauvaises
mœurs. Le tracas des enfants, qu'on croit importun, devient agréable; il rend le
père & la mere plus nécessaires, plus chers l'un à l'autre; il resserre entre eux le
lien conjugal. Quand la famille est vivante & animée, les soins domestiques font la
plus chère occupation de la femme & le plus doux amusement du mari. Ainsi de
ce seul abus corrigé résulteroit bientôt une réforme générale, bientôt la nature
auroit repris tous ses droits. Qu'une fois les femmes redeviennent mères, bientôt
les hommes redeviendront pères & maris.
Discours superflus! l'ennui même des plaisirs du monde [21] ne ramene jamais à
ceux-là. Les femmes ont cessé d'être mères; elle ne le seront plus ; elles ne veulent
plus l'être. Quand elles le voudroient , à peine le pourroient-elles; aujourd'hui que
l'usage contraire est établi, chacune auroit à combattre l'opposition de toutes
celles qui l'approchent, liguées contre un exemple que les unes n'ont pas donné
et que les autres ne veulent pas suivre.
Il se trouve pourtant quelquefois encore de jeunes personnes d'un bon naturel, qui,
sur ce point osant braver l'empire de la mode & les clameurs de leur sexe,
remplissent avec une vertueuse intrépidité ce devoir si doux que la nature leur
impose. Puisse leur nombre augmenter par l'attroit des biens destinés à celles qui
s'y livrent! Fondé sur des conséquences que donne le plus simple raisonnement,
et sur observations que je n'ai jamais vues démenties, j'ose promettre à ces dignes
mères un attachement solide & constant de la part de leurs maris, une tendresse
vraiment filiale de la part de leurs enfans, l'estime & le respect du public,
d'heureuses couches sans accident & sans suite, une santé ferme & vigoureuse,
enfin le plaisir de se voir un jour imiter par leurs filles, & citer en exemple à celles
d'autrui.
Point de mère, point d'enfant. Entre eux les devoirs sont réciproques; & s'ils sont
mal remplis d'un côté, ils seront négligés de l'autre. L'enfant doit aimer sa mere
avant de savoir qu'il le doit. Si la voix du sang n'est fortifiée par l'habitude & les
soins, elle s'éteint dans les premières années, & le cœur meurt pour ainsi dire
[22] avant que de naître. Nous voilà dès les premiers pas hors de la nature.
On en sort encore par une route opposée, lorsqu'au lieu de négliger les soins de
mère, une femme les porte à l'excès; lorsqu'elle fait de son enfant son idole,
qu'elle augmente & nourrit sa foiblesse pour l'empêcher de la sentir, & qu'espérant
le soustraire aux lois de la nature, elle écarte de lui des atteintes pénibles, sans
songer, combien, pour quelques incommodités dont elle le préserve un moment,
elle accumule au loin d'accidents & de périls sur sa tête, & combien c'est une
précaution barbare de prolonger la foiblesse de l'enfance sous les fatigues des
hommes faits. Thétis, pour rendre son fils invulnérable, le plongea, dit la fable,
dans l'eau du Styx. Cette allégorie est belle & claire. Les mères cruelles dont je
parle font autrement; à force de plonger leurs enfans dans la mollesse, elles les
préparent à la souffrance; elles ouvrent leurs pores aux maux de toute espèce,
dont ils ne manqueront pas d'être la proie étant grands.
Observez la nature, & suivez la route qu'elle vous trace. Elle exerce
continuellement les enfants; elle endurcit leur tempérament par des épreuves de
toute espèce; elle leur apprend de bonne heure ce que c'est que peine & douleur.
Les dents qui percent leur donnent la fièvre; des coliques aiguËs leur donnent des
convulsions; de longues toux les suffoquent; les vers les tourmentent; la pléthore
corrompt leur sang; des levains divers y fermentent, & causent des éruptions
périlleuses. Presque tout le premier [23] âge est maladie & danger: la moitié des
enfans qui naissent périt avant la huitième année. Les épreuves faites, l'enfant a
gagné des forces; & sitôt qu'il peut user de la vie, le principe en devient plus
assuré.
Voilà la règle de la nature. Pourquoi la contrariez-vous ? Ne voyez-vous pas
qu'en pensant a corriger, vous détruisez son ouvrage, vous empêchez l'effet de ses
soins ? Faire au dehors ce qu'elle fait au dedans, c'est, selon vous redoubler le
danger; & au contraire c'est y faire rien apprend qu'il diversion, c'est l'exténuer.
L'expérience apprend qu'il meurt encore plus d'enfants élevés délicatement que
d'autres. Pourvu qu'on ne passe pas la mesure de leurs forces on risque moins à
les employer qu'à les ménager. Exercez-les donc aux atteintes qu'ils auront à
supporter un jour. Endurcissez leurs corps aux intempéries des saisons, des
climats, des éléments, à la faim, à la soif, à la fatigue; trempez-les dans l'eau du
Styx. Avant que habitude du corps soit acquise, on lui donne celle qu'on veut,
sans danger; mais, quand une fois il est dans sa consistance, toute altération lui
devient périlleuse. Un enfant supportera des changements que ne supporteroit pas
un homme : les fibres du premier, molles & flexibles, prennent sans effort le pli
qu'on leur donne; celles de l'homme, plus endurcies, ne changent plus qu'avec
violence le qu'elles ont reçu. On peut donc rendre un enfant robuste sans exposer
sa vie & sa santé; & quand il y auroit quelque risque, encore ne faudroit pas
balancer. Puisque ce sont des risques inséparables de la vie humaine, peut-on
mieux [24] faire que de les rejeter sur le temps de sa durée où ils sont le moins
désavantageux ?
Un enfant devient plus précieux en avança en âge. Au prix de sa personne se joint
celui des soins qu'il a coûtés; à la perte de sa vie se joint en lui de la mort. C'est
donc surtout à l'avenir qu'il faut songer en veillant à sa conservation; c'est contre
les maux de la jeunesse qu'il faut l'armer avant qu'il y soit parvenu car, si le prix
de la vie augmente jusqu'à l'âge de la rendre utile, quelle folie n'est-ce point
d'épargner quelques maux à l'enfance en les multipliant sur l'âge de raison!
Sont-ce là les leçons du maître ?
Le sort de l'homme est de souffrir dans tous les temps. Le soin même de sa
conservation est attaché à la peine. Heureux de ne connaître dans son enfance
que les maux physiques, maux bien moins cruels, bien moins douloureux que les
autres, & qui bien plus rarement qu'eux nous font renoncer à la vie! On ne se tue
point pour les douleurs de la goutte; il n'y a guère que celles de l'âme qui
produisent le désespoir. Nous plaignons le sort de l'enfance, & c'est le nôtre qu'il
faudroit plaindre. Nos plus grands maux nous viennent de nous.
En naissant, un enfant crie; sa première enfance se passe à pleurer. Tantôt on
l'agite, on le flatte pour l'apaiser; tantôt on le menace, on le bat pour le faire taire.
Ou nous faisons ce qu'il lui plaît, ou nous en exigeons ce qu'il nous plaît; ou nous
nous soumettons à ses fantaisies, ou nous le soumettons aux nôtres : point de
[25] milieu, il faut qu'il donne des ordres ou qu'il en reçoive. Ainsi ses premières idées
sont celles d'empire & de servitude. Avant de savoir parler il commande, avant de
pouvoir agir il obéit; & quelquefois on le châtie avant qu'il puisse connaître ses
fautes, ou plutôt en commettre. C'est ainsi qu'on verse de bonne heure dans son
jeune cœur les passions qu'on impute ensuite à la nature, & qu'après avoir pris
peine à le rendre méchant, on se plaint de le trouver tel.
Un enfant passe six ou sept ans de cette manière entre les mains des femmes,
victimes de leur caprice & du sien; & après lui avoir fait apprendre ceci & cela,
c'est-à-dire après avoir chargé sa mémoire ou de mots qu'il ne peut entendre, ou
de choses qui ne lui sont bonnes à rien; après avoir étouffé le naturel par les
passions qu'on a fait naître, on remet cet être factice entre les mains d'un
précepteur, lequel achève de développer les germes artificiels qu'il trouve déjà
tout formés, & lui apprend tout hors a se connaître, hors à tirer parti de lui-même,
hors à savoir vivre & se rendre heureux. Enfin, quand cet enfant, esclave & tyran,
plein de science & dépourvu de sens, également débile de corps & d'âme, est jeté
dans le monde en y montrant son ineptie, son orgueil & tous ses vices, il fait
déplorer la misère & la perversité humaines. On se trompe; c'est là l'homme de
nos fantaisies : celui de la nature est fait autrement.
Voulez-vous donc qu'il~garde sa forme originelle, Conservez-la dès l'instant qu' il
vient au monde. Sitôt qu'il [26] naît, emparez-vous de lui, & ne le quittez plus qu' il ne
soit homme : vous ne réussirez jamais sans cela. Comme la véritable nourrice est
la mère, le véritable précepteur est le père. Qu'ils s'accordent dans l'ordre de leurs
fonctions ainsi que dans leur système; que des mains de l'une l'enfant passe dans
celles de l'autre. Il sera mieux élevé par un pere judicieux & borné que par le plus
habile maître du monde; car le zèle suppléera mieux au talent que le talent au
zèle.
Mais les affaires, les fonctions, les devoirs... Ah! les devoirs, sans doute le dernier
est celui du père! *[ Quand on lit dans Plutarque le que Caton le censeur, qui
gouverna Rome avec tant de gloire, éleva lui-même son fils dès le berceau, et
avec un tel soin, qu'il quittoit tout pour être présent quand la nourrice, c'est-à-dire
la mère, le remuoit & le lavoit ; quand on lit dans Suétone qu'Auguste, maître du
monde, qu'il avoit conquis & qu'il régissoit lui-même, enseignoit lui-même a ses
petits-fils à écrire, à nager, les éléments des sciences, & qu'il les avoit sans cesse
autour de lui, on ne peut s'empêcher de rire des petites bonnes gens de ce tems-là, qui
s'amusoient de pareilles niaiseries; trop bornés, sans doute, pour savoir vaquer aux
grandes affaires des grands hommes de nos jours.] Ne nous étonnons pas qu'un homme
dont la femme a dédaigné de nourrir le fruit de leur union, dédaigne
de l'élever. Il n'y a point de tableau plus charmant que celui de la famille; mais un seul
trait manqué défigure tous les autres. Si la mere a trop peu de santé
pour être nourrice, le pere aura trop d'affaires pour être précepteur.
Les enfants, éloignés, dispersés dans des pensions, dans des couvents, dans
des collèges, porteront ailleurs l'amour de la maison paternelle, ou, pour
mieux dire, ils y rapporteront l'habitude [27] de n'être attachés à rien.
Les frères & les sœurs se connaîtront à peine. Quand tous seront rassemblés
en cérémonie, ils pourront être fort polis entre eux; ils se traiteront en étrangers.
Sitôt qu'il n'y a plus d'intimité entre les parents, sitôt que la société de la famille ne
fait plus la douceur de la vie, il faut bien recourir aux mauvaises mœurs pour y
suppléer. Où est l'homme assez stupide pour ne pas voir la chaîne de tout cela ?
Un père, quand il engendre & nourrit des enfants, ne fait en cela que le tiers de sa
tâche. Il doit des hommes à son espèce, il doit à la société des hommes sociables;
il doit des citoyens à l'état. Tout homme qui peut payer cette triple dette & ne le
fait pas est coupable, & plus coupable peut-être quand il la paye à demi. Celui qui
ne peut remplir les devoirs de pere n'a point le droit de le devenir. Il n'y a ni
pauvreté, ni travaux, ni respect humain, qui le dispensent de nourrir ses enfans et
de les élever lui-même. Lecteurs, vous pouvez m'en croire. Je prédis à quiconque
a des entrailles & néglige de si saints devoirs, qu'il versera longtemps sur sa faute
des larmes amères, & n'en sera jamais consolé.
Mais que fait cet homme riche, ce pere de famille si affairé, & forcé, selon lui, de
laisser ses enfans à l'abandon ? il paye un autre homme pour remplir ces soins
qui lui sont à charge. Ame vénale! crois-tu donner à ton fils un autre pere avec
de l'argent ? Ne t'y trompe point; ce n'est pas même un maître que tu lui donnes,
c est un valet. Il en formera bientôt un second.
[28] On raisonne beaucoup sur les qualités d'un bon gouverneur. La première que j'en
exigerais, & celle-là seule en suppose beaucoup d'autres, c'est de n'être point un
homme a vendre. Il y a des métiers si nobles, qu'on ne peut les faire pour de
l'argent sans se montrer indigne de les faire; tel est celui de l'homme de guerre; tel
est celui de l'instituteur. Qui donc élèvera mon enfant ? Je te l'ai dé
déjà dit, toi-même. Je ne le peux. Tu ne le peux ?... Fais-toi donc un ami.
Je ne vois pas d'autre ressource.
Un gouverneur ! ô quelle âme sublime!... En vérité, pour faire un homme, il faut
être ou pere ou plus qu'homme soi-même. Voilà la fonction que vous confiez
tranquillement à des mercenaires.
Plus on y pense, plus on aperçoit de nouvelles difficultés. Il faudroit que le
gouverneur eût été élevé pour son élève, que ses domestiques eussent été élevés
pour leur maître, que tous ceux qui l'approchent eussent reçu les impressions
qu'ils doivent lui communiquer; fi faudroit , éducation en éducation, remonter
jusqu'on ne soit où. Comment se peut-il qu'un enfant soit bien élevé par qui n'a
pas été bien élevé lui-même ?
Ce rare mortel est-il introuvable ? Je l'ignore. En ces temps d'avilissement, qui sait
à quel point de vertu peut atteindre encore une âme humaine ? Mais supposons
ce prodige trouvé. C'est en considérant ce qu'il doit faire que nous verrons ce qu'il
doit être. Ce que le crois voir avance est qu'un pere qui sentiroit tout le prix d'un
bon gouverneur prendroit le parti de s'en passer; car il mettroit [29] plus de peine à
l'acquérir qu'à le devenir lui-même. Veut-il donc se faire un ami ? qu'il élève son
fils pour l'être; le voilà dispensé de le chercher ailleurs, & la nature a déjà fait la
moitié de l'ouvrage. .
Quelqu'un dont je ne connois que le rang m'a fait proposer d'élever son fils le. Il
m'a ait beaucoup d'honneur sans doute; mais, loin de se plaindre de mon refus, il
doit se louer de ma discrétion. Si j'avois accepté son offre, & que j'eusse erré dans
ma méthode, c'étoit une éducation manquée; si j'avois réussi, c'eût été bien pis,
son fils auroit renie soin titre, il n'eût plus voulu être Prince.
Je suis trop. pénétré de la grandeur des devoirs d'un précepteur, & je sens trop
mon incapacité, pour accepter jamais un pareil emploi de quelque part qu'il me
soit offert; & l'intérêt de l'amitié même ne seroit pour moi qu'un nouveau motif de
refus. Je crois qu'après avoir lu ce livre, peu de gens seront tentés de me faire
cette offre; & je prie ceux qui pourroient l'être, de n'en plus prendre l'inutile
peine. J'ai fait autrefois un suffisant essai de ce métier pour être assuré que je n'y
suis pas propre, & mon état m'en dispenseroit , quand mes talents m'en rendroient
capable. J'ai cru devoir cette déclaration publique à ceux qui paraissent ne pas
m'accorder assez d'estime pour me croire sincère & fondé dans mes résolutions.
Hors d'état de remplir la tâche la plus utile, j'oserai du moins essayer de la plus
aisée : à l'exemple de tant d'autres, je ne mettrai oint la main à l'œuvre, mais à la
[30] plume; & au lieu de faire ce qu'il faut, je m'efforcerai de le dire.
Je sais que, dans les entreprises pareilles à celle-ci, l'auteur, toujours à son aise
dans des systèmes qu'il est dispensé de mettre en pratique, donne sans peine
beaucoup de beaux préceptes impossibles a suivre, & que, faute de détails et
d'exemples, ce qu'il dit même de praticable reste sans usage quand il n'en a pas
montré l'application.
J'ai donc pris le parti de me donner un élève imaginaire, de me supposer l'âge, la
santé, les connaissances & tous les talents convenables pour travailler à son
éducation, de la conduire depuis le moment de sa naissance jusqu'à celui où,
devenu homme fait, il n'aura plus besoin d'autre guide que lui-même. Cette
méthode me paraît utile pour empêcher un auteur qui se défie de lui de s'égarer
dans des visions; car, dès qu'il s'écarte de la pratique ordinaire, il n'a qu'à faire
l'épreuve de la sienne sur son élève, il sentira bientôt, ou le lecteur sentira pour
lui, s'il suit le progrès de l'enfance & la marche naturelle au cœur humain.
Voilà ce que j'ai tâché de faire dans toutes les difficultés qui se sont présentées.
Pour ne pas grossir inutilement le livre, je me suis contenté de poser les principes
dont chacun devoit sentir la vérité. Mais quant aux règles qui pouvoient avoir
besoin de preuves, je les ai toutes appliquées à mon émile ou à d'autres exemples,
et j'ai fait voir dans des détails
très étendus comment ce que j'établissois pouvoit
être pratiqué; tel est du moins le plan [31] que je me suis proposé de suivre. C'est au
lecteur à juger si j'ai réussi.
Il est arrivé de là que j'ai d'abord peu parlé d'émile, parce que mes premières
maximes d'éducation, bien que contraires à celles qui sont établies, sont d'une
évidence à laquelle il est difficile à tout homme raisonnable de refuser son
consentement. Mais à mesure que j'avance, mon élève, autrement conduit que les
vôtres' n'est plus un enfant ordinaire; il lui faut un régime exprès pour lui. Alors il
paraît plus fréquemment sur la scène, & vers les derniers temps je ne le perds plus
un moment de vue, jusqu'à ce que, quoi qu'il en dise, il n'ait plus le moindre
besoin de moi.
Je ne parle point ici des qualités d'un bon gouverneur; je les suppose, & je me
suppose moi-même doué de toutes ces qualités. En lisant cet ouvrage, on verra de
quelle libéralité j'use envers moi.
Je remarquerai seulement, contre l'opinion commune, que le gouverneur d'un
enfant doit être jeune, & même aussi jeune que peut l'être un homme sage. je
voudrois qu'il fût lui-même enfant, s'il étoit possible, qu'il pût devenir le
compagnon de son élève, & s'attirer sa confiance en partageant ses amusements.
Il n'y a pas assez de choses communes entre l'enfance & l'âge mûr pour qu'il se
forme jamais un attachement bien solide à cette stance. Les enfans flattent
quelquefois les vieillards, Mais ils ne les aiment jamais.
On voudroit que le gouverneur eût déjà fait une [32] éducation. C'est trop; un même
homme n'en eut faire qu'une: s'il en falloit deux pour réussir, de quel droit
entreprendroit-on la première?
Avec plus d'expérience on sauroit mieux faire, mais on ne le pourroit plus.
Quiconque a rempli cet état une fois assez bien pour en sentir toutes les peines,
ne tente point de s'y rengager; & s'il l'a mal rempli la première fois, c'est un
mauvais préjugé pour la seconde.
Il est fort différent, j'en conviens, de suivre un jeune homme durant quatre ans,
ou de le conduire durant vingt-cinq. Vous donnez un gouverneur à votre fils déjà
tout formé; moi, je veux qu'il en ait un avant que de naître. Votre homme à
chaque lustre peut changer d'élève; le mien n'en aura jamais qu'un. Vous
distinguez le précepteur du gouverneur : autre folie! Distinguez-vous le disciple
de l'élève ? Il n'y a qu'une science a enseigner aux enfans : c'est celle des devoirs
de l'homme. Cette science est une; et, quoi qu'ait dit Xénophon de l’éducation des
Perses, elle ne se partage pas. Au reste, j'appelle plutôt gouverneur que
précepteur le maître de cette science, parce qu'il s'agit moins pour lui d'instruite
que de conduire. Il ne doit point donner de préceptes, il ait les faire trouver.
S'il faut choisir avec tant de soin le gouverneur. il lui est bien de choisir aussi son
élève, surtout quand il s'agit d'un modèle à proposer. Ce choix ne peut tomber ni
sur le génie ni sur le caractère de l'enfant, qu'on ne connoit qu'à la fin de
l'ouvrage, & que j'adopte avant [33] qu'il soit né. Quand je pourrois choisir, je ne
prendrois qu'un esprit commun, tel que je suppose mon élève. On n'a besoin
d'élever que les hommes vulgaires; leur éducation doit seule servir d'exemple à
celle de leurs semblables. Les autres s'élèvent malgré qu'on en ait.
Le pays n'est pas indifférent à la culture des hommes; ils ne sont tout ce qu'ils
peuvent être que dans les climats tempérés. Dans les climats extrêmes le
désavantage est visible. Un homme n'est pas planté comme un arbre dans un pays
pour y demeurer toujours; & celui qui part d'un des extrêmes pour arriver à
l'autre, est forcé de faire le double du chemin que fait pour arriver au même
terme celui qui part du terme moyen.
Que l'habitant d'un pays tempéré parcoure successivement les deux extrêmes, son
avantage est encore évident; car, bien qu'il soit autant modifié que celui qui va
d'un extrême à l'autre, il s'éloigne pourtant de la moitié moins de sa constitution
naturelle. Un François vit en Guinée & en Laponie; mais un Nègre ne vivra pas .
de même à Tornea, ni un Samoyéde au Benin. Il paroit encore que l'organisation
du cerveau est moins parfaite aux extrêmes. Les Nègres ni les Lapons n'ont pas le
sens des Européens. Si je veux donc que montre habitant de la terre, je le
prendrai dans une zone tempérée; en France, par exemple, plutôt qu'ailleurs.
Dans le nord les hommes consomment beaucoup sur un sol ingrat; dans le midi
ils consomment peu sur un sol fertile : de là naît une nouvelle différence qui rend
les uns [34] laborieux & les autres contemplatifs. La société nous offre en un même
lieu l'image de ces différences entre les pauvres & les riches : les premiers
habitent le sol ingrat, & les autres le pays fertile.
Le pauvre n'a pas besoin
d'éducation; celle de son état est forcée, il n'en sauroit
avoir d'autre; au contraire, l’éducation que le riche reçoit de son état est celle qui
lui convient le moins & pour lui-même & pour la société. D'ailleurs l'éducation
naturelle doit rendre un homme propre à toutes les conditions humaines : or il est
moins raisonnable d'élever un pauvre pour être riche qu'un riche pour être
pauvre; car a proportion du nombre des deux états, il y a plus de ruinés que de
parvenus. Choisissons donc un riche; nous serons sûrs au moins d'avoir fait un
homme de plus, au lieu qu'un pauvre peut devenir homme de lui-même.
Par la même raison, je ne serai pas fâché qu'émile ait de la naissance. Ce sera
toujours une victime arrachée au préjugé.
émile est orphelin. Il n'importe qu'il ait son pere & sa mère. Chargé de leurs
devoirs, je succède à tous leur, droits. Il doit honorer ses parents, mais il ne doit
obéir qu'à moi. C'est ma première ou plutôt ma seule condition.
J'y dois ajouter celle-ci, qui n'en est qu'une suite, qu'on ne nous ôtera jamais l'un a
l'autre que de notre consentement. Cette clause est essentielle, & je voudrais
même que l'élève & le gouverneur se regardassent tellement comme inséparables,
que le sort de leurs jours fût toujours entre [35] eux un objet commun. Sitôt qu'ils
envisagent dans l'éloignement leur séparation, sitôt m'ils, prévoient le moment qui
doit les rendre étrangers, l'un a 1'autre, ils le sont déjà; chacun fait son petit
système a part; & tous deux, occupés du temps où ils ne seront plus ensemble, n'y
restent qu'à contrecœur. Le disciple ne regarde le maître que comme l'enseigne
et le fléau de l'enfance; le maître ne regarde le disciple que comme un lourd
fardeau dont il brûle d'être déchargé; ils aspirent de concert au moment de se voir
délivrés l'un de l'autre; et, comme il n'y a jamais entre eux de véritable
attachement, l'un doit avoir peu de vigilance, l'autre peu de docilité.
Mais, quand ils se regardent comme devant passer leurs ours ensemble, il leur
importe de se faire aimer l'un de l'autre, & par cela même ils se deviennent chers.
L'élève ne rougit point de suivre dans son enfance l'ami qu'il doit avoir étant
grand; le gouverneur prend intérêt à des soins dont il doit recueillir le fruit, & tout
le mérite qu'il donne à son élève est un fonds qu'il place au profit de ses vieux
jours.
Ce traité fait d'avance suppose un accouchement heureux, un enfant bien formé,
vigoureux & sain. Un pere n'a point de choix & ne doit point avoir de préférence
dans la famille que Dieu lui donne : tous ses enfans sont également ses enfants; il
leur doit à tous les mêmes soins & la même tendresse. Qu'ils soient estropiés ou
non, qu'ils soient languissants ou robustes, chacun d'eux est un dépôt dont il doit
compte à la main dont il le tient, & le [36] mariage est un contrat fait avec la nature
aussi bien qu'entre les conjoints.
Mais quiconque s'impose un devoir que la nature ne lui a point imposé, doit
s'assurer auparavant des moyens de le remplir; autrement il se rend comptable
même de ce qu'il n'aura pu faire. Celui qui se charge d'un élève infirme et
valétudinaire change sa fonction de gouverneur en celle de garde-malade; il perd
à soigner une vie inutile le temps qu'il destinoit à en augmenter le prix; il s'expose
à voir une mere éplorée lui reprocher un jour la mort d'un fils qu'il lui aura
longtemps conservé.
Je ne me chargerois pas d'un enfant maladif & cacochyme, dût-il vivre quatre-vingts
ans. Je ne veux point d'un élève toujours inutile à lui-même & aux autres,
qui s'occupe uniquement à se conserver, & dont le corps nuise à l’éducation de
l'âme. Que ferois-je en lui prodiguant vainement mes soins, sinon doubler la perte
de la société & lui ôter deux hommes pour un? Qu'un autre à mon défaut se
charge de cet infirme, j'y consens, & j'approuve sa charité; mais mon talent à moi
n'est pas celui-là : je ne sais point apprendre à vivre à qui ne songe qu'à
s'empêcher de mourir.
Il faut que le corps ait de la vigueur pour obéir à l'âme: un bon serviteur doit être
robuste. Je sais que l'intempérance excite les passions; elle exténue aussi le corps
à la longue; les macérations, les jeûnes, produisent souvent le même effet par une
cause opposée. Plus le corps est faible, plus il commande; plus il est fort, plus [37] il
obéit. Toutes les passions sensuelles logent dans des corps efféminés; ils s'en
irritent d'autant plus qu'ils peuvent moins les satisfaire.
Un corps débile affaiblit l'âme. De là l'empire de la médecine, art plus pernicieux
aux hommes que tous les maux qu'il prétend guérir. Je ne sais, pour moi, de
quelle maladie nous guérissent les médecins, mais je sais qu'ils nous en donnent
de bien funestes : la lâcheté, la pusillanimité, la crédulité, la terreur de la mort :
s'ils guérissent le corps, ils tuent le courage. Que nous importe qu'ils fassent
marcher des cadavres ? ce sont des hommes qu'il nous faut, & l'on n'en voit point
sortir de leurs mains.
La médecine est à la mode parmi nous; elle doit l'être. C'est l'amusement des gens
oisifs & désœuvrés, qui, ne sachant que faire de leur temps, le passent à se
conserver. S'ils avoient eu le malheur de naître immortels, ils seroient les plus
misérables des êtres : une vie qu'ils n'auroient jamais peur de perdre ne seroit pour
eux d'aucun prix. Il faut a ces gens-là des médecins qui les menacent pour les
flatter, & qui leur donnent chaque jour le seul plaisir dont ils soient susceptibles,
celui de n'être pas morts.
Je n'ai nul dessein de m'étendre ici sur la vanité de la médecine. Mon objet
n'est que de la considérer par le côté moral. Je ne puis pourtant m'empêcher
d'observer que les hommes font sur son usage les mêmes sophismes que sur
la recherche de la vérité. Ils supposent toujours qu'en traitant un malade on le
guérit, & qu'en cherchant une vérité on la trouve. Ils ne voient pas qu'il faut
balancer l'avantage [38] d'une guérison que le médecin opère, par la mort
de cent malades qu'il a tués, & l'utilité d'une vérité découverte par le tort que font
les erreurs qui pas uni en même temps. La science qui instruit & la médecine qui
guérit sont fort bonnes sans doute; mais la science qui trompe & la médecine qui
tue sont mauvaises. Apprenez-nous donc à les distinguer. Voilà le nœud de la
question. Si nous savions ignorer la vérité, nous ne serions jamais les dupes du
mensonge; si nous savions ne vouloir pas guérir malgré la nature, nous ne
mourrions jamais par la main du médecin : ces deux abstinences seroient sages;
on gagneroit évidemment à s'y soumettre. Je ne dispute donc pas que la médecine
ne soit utile à quelques hommes, mais je dis qu'elle est funeste au genre humain.
On me dira, comme on fait sans cesse, que les fautes sont du médecin, mais que
la médecine en elle-même est infaillible. A la bonne heure; mais qu' elle vienne
donc sans médecin; car, tant qu'ils viendront ensemble, il y aura cent fois plus à
craindre des erreurs de l'artiste qu'à espérer du secours de l'art.
Cet art mensonger, plus fait pour les maux de l'esprit que pour ceux du corps,
n'est pas plus utile aux uns qu'aux autres : il nous guérit moins de nos maladies
qu'il ne nous en imprime l'effroi; il recule moins la mort qu'il ne la fait sentir
d'avance; il use la vie au lieu de
la prolonger; et, quand il la prolongeroit , ce seroit
encore au préjudice de l'espèce, puisqu'il nous ôte à la société par les soins qu'il
nous impose, & à nos devoirs par [39] les frayeurs qu'il nous donne. C'est la
connaissance des dangers qui nous
les fait craindre : celui qui se croiroit
invulnérable n'auroit de rien. A force d'armer Achille contre le péril, le poète lui
ôte le mérite de la valeur; tout autre à sa place eût été un Achille au même prix.
Voulez-vous trouver des hommes d'un vrai courage, cherchez-les dans les lieux
où il n'y a point de médecins, où l'on ignore les conséquences des maladies, & où
l'on ne songe guère à la mort. Naturellement l'homme soit souffrir constamment
et meurt en paix. Ce sont les médecins avec leurs ordonnances, les philosophes
avec leurs préceptes, les prêtres avec leurs exhortations, qui l'avilissent de cœur et
lui font désapprendre à mourir.
Qu'on me donne un élève qui n'ait pas besoin de tous ces gens-là, ou je le refuse.
Je ne veux point que d'autres gâtent mon ouvrage; je veux l'élever seul, ou ne
m'en pas mêler. Le sage Locke, qui avoit passé une partie de sa vie à l'étude de la
médecine, recommande fortement de ne jamais droguer les enfants, ni par
précaution ni pour de légères incommodités. J'irai plus loin, & je déclare que,
n'appelant jamais de médecins pour moi, je n'en appellerai jamais pour mon
émile, à moins que sa vie ne soit dans un danger évident; car alors il ne peut pas
lui faire pis que de le tuer.
Je sais bien que le médecin ne manquera pas de tirer avantage de ce délai. Si
l'enfant meurt, on l'aura appelé trop tard; s'il réchappe, ce sera lui qui l'aura sauvé.
Soit : que le médecin triomphe; mais surtout qu'il ne soit appelé qu'à l'extrémité.
[40] Faute de savoir se guérir, que l'enfant sache être malade: cet art supplée à l'autre,
et souvent réussit beaucoup mieux; c'est l'art de la nature. Quand l'animal est
malade, il souffre en silence & se tient coi: or on ne voit pas plus d'animaux
languissants que d'hommes. Combien l'impatience, la crainte, l'inquiétude, et
surtout les remèdes, ont tué de gens que leur maladie auroit épargnés & que le
temps seul auroit guéris! On me dira que les animaux, vivant d'une manière plus
conforme à la nature, doivent être sujets à moins de maux que nous. Eh bien!
cette manière de vivre est précisément celle que je veux donner à mon élève; il en
ait donc tirer le même profit.
La seule partie utile de la médecine est l'hygiène; encore l'hygiène est-elle moins
une science qu'une vertu. La tempérance & le travail sont les deux vrais médecins
de l'homme : le travail aiguise son appétit, & la tempérance l'empêche d'en
abuser.
Pour savoir quel régime est le plus utile à la vie & à la santé, il ne faut que savoir
quel régime observent les peuples qui se portent le mieux, sont les plus robustes,
et vivent le plus longtemps. Si par les observations générales on ne trouve pas que
l'usage de la médecine donne aux hommes une santé plus ferme ou une plus
longue vie, par cela même que cet art n'est pas utile, il est nuisible, puisqu'il
emploie le temps, les hommes & les chose, à pure perte. Non seulement le temps
qu'on passe à conserver la vie étant perdu pour en user, il l'en faut déduire; [41] mais,
quand ce temps est employé a nous tourmenter, il est pis que nul, il est négatif; et,
pour calculer équitablement, il en faut ôter autant de celui qui nous reste. Un
homme qui vit dix ans sans médecin vit plus pour lui-même & pour autrui que
celui qui vit trente ans leur victime. Ayant fait l'une & l'autre épreuve, je me crois
plus en droit que personne d'en tirer la conclusion.
Voilà mes raisons pour ne vouloir qu'un élève robuste & sain, & mes principes
pour le maintenir tel. Je ne m'arrêterai pas à prouver au long 1'utilité des travaux
manuels & des exercices du corps pour renforcer le tempérament & la santé; c'est
ce que personne ne dispute : les exemples des plus longues vies se tirent presque
tous d'hommes qui ont fait le plus d'exercice, qui ont supporté le plus de fatigue
et de travail.* [En voici un exemple tiré des papiers anglais, lequel je ne puis
m'empêcher de rapporter, tant il offre de réflexions à faire relatives à mon sujet.
"Un particulier nommé Patrice Oneil, né en 1647, vient de se marier en 1760
pour la septième fois. Il servit dans les dragons la dix-septième année du règne de
Charles II, & dans différents corps jusqu'en 1740, qu'il obtint son congé. Il a fait
toutes les campagnes du roi Guillaume & du duc de Marlborough. Cet homme
n'a jamais bu que de la bière ordinaire; il s'est toujours nourri de végétaux, & n'a
mangé de la viande que dans quelques repas qu'il donnoit à sa famille. Soit usage
a toujours été de se lever & de se coucher avec le soleil, à moins que ses devoirs
ne l'en oint empêché. Il est à présent dans sa cent treizième année, entendant
bien, se portant bien, & marchant sans canne. Malgré son grand âge, il ne reste
pas un seul moment oisif; & tous les dimanches il va à sa paroisse, accompagné
de ses enfants, petits-enfans & arriere petits-enfans."] [42] Je n'entrerai pas non plus
dans de longs détails sur les soins que je prendrai pour ce seul objet; on verra
qu'ils entrent si nécessairement dans ma pratique, qu'il suffit d'en prendre l'esprit
pour n'avoir pas besoin d'autre explication.
Avec la vie commencent les besoins. Au nouveau-né il faut une nourrice. Si la
mère consent à remplir son devoir, à la bonne heure : on lui donnera ses
directions par écrit; car cet avantage a son contrepoids & tient le gouverneur, un
peu éloigné de son élève. Mais il est à croire que l'intérêt de l'enfant & l'estime
pour celui à qui elle veut bien confier un dépôt si cher rendront la mere attentive
aux avis du maître; & tout ce qu'elle voudra faire, on est sur qu'elle le fera mieux
qu'une autre. S'il nous faut une nourrice étrangère, commençons par la bien
choisir.
Une des misères des gens riches est d'être trompés en tout. S'ils jugent mal des
hommes, faut-il s'en étonner? Ce sont les richesses qui les corrompent; et, par un
juste retour, ils sentent les premiers le défaut du seul instrument qui leur soit
connu. Tout est mal fait chez eux, excepté ce qu'ils y font eux-mêmes; & ils n'y
font presque jamais rien. S'agit-il de chercher une nourrice, on la fait choisir par
l'accoucheur. Qu'arrive-t-il de là? Que la meilleure est toujours celle qui l'a le
mieux payé. Je n'irai donc pas consulter un accoucheur pour celle d'émile;
j'aurai soin de la choisir moi-même. Je ne raisonnerai peut-être pas là-dessus si
disertement qu'un [43] chirurgien, mais à coup sûr je serai de meilleure foi, & mon
zèle me trompera moins que son avarice.
Ce choix n'est point un si grand mystère; les règles en sont connues; mais je ne
sois si l'on ne devroit pas faire un peu plus d'attention à l'âge du lait aussi bien qu'à
sa qualité. Le nouveau lait est tout à fait séreux, il doit presque 1'être apéritif pour
purger le reste du meconium épaissi dans les intestins de l'enfant qui vient de
naître. Peu à peu le lait prend de la consistance & fournit une nourriture plus
solide à l'enfant devenu plus fort pour la digérer. Ce n'est sûrement pas pour rien
que dans les femelles de toute espèce la nature change la consistance du lait selon
l'âge du nourrisson.
Il faudroit donc une nourrice nouvellement accouchée à un enfant nouvellement
né. Ceci a son embarras, je le sais; mais sitôt qu'on sort de l'ordre naturel, tout a
ses embarras pour bien faire. Le seul expédient commode est de faire mal; c'est
aussi celui qu'on choisit.
Il faudroit une nourrice aussi saine de cœur que de corps: l'intempérie des
passions peut, comme celle des humeurs, altérer son lait; de plus, s'en tenir
uniquement au physique, c'est ne voir que la moitié de l'objet. Le lait peut être
bon & la nourrice mauvaise; un bon caractère est aussi essentiel qu'un bon
tempérament. Si l'on prend une femme vicieuse, je ne dis pas que son nourrisson
contractera ses vices, mais je dis qu'il en pâtira. Ne lui doit-elle pas, avec son lait,
des soins qui demandent du zèle, de la patience, de la douceur, de la [44] propreté ? Si
elle est gourmande, intempérante, elle aura bientôt gâté son lait; si elle est
négligente ou emportée, que va devenir à sa merci un pauvre malheureux qui ne
peut ni se défendre ni se plaindre ? Jamais en quoi que ce puisse être les
méchants ne sont bons à rien de bon.
Le choix de la nourrice importe d'autant plus que son nourrisson ne doit point
avoir d'autre gouvernante qu'elle, comme il ne doit point avoir d'autre précepteur
que son gouverneur. Cet usage étoit celui des anciens, moins raisonneurs & plus
sages que nous. Après avoir nourri des enfans de leur sexe, les nourrices ne les
quittoient plus. Voilà pourquoi, dans leurs pièces de théâtre, la plupart des
confidentes sont des nourrices. Il est impossible qu'un enfant qui passe
successivement par tant de mains différentes soit jamais bien élevé. A chaque
changement il fait de secrètes comparaisons qui tendent toujours à diminuer son
estime pour ceux qui le gouvernent, & conséquemment leur autorité sur lui. S'il
vient une fois à penser qu'il y a de grandes personnes qui n'ont pas plus de raison
que des enfants, toute l'autorité de l'âge est perdue & l’éducation manquée. Un
enfant ne doit connaître d'autres supérieurs que son pere & sa mère, ou, à leur
défaut, sa nourrice & son gouverneur; encore est-ce déjà trop d'un des deux; mais
ce partage est inévitable; & tout ce qu'on peut faire pour y remédier est que les
personnes des deux sexes qui le gouvernent soient si bien d'accord sur son
compte, que les deux ne soient qu'un pour lui.
[45] Il faut que la nourrice vive un peu plus commodément, qu'elle prenne des
aliments un peu plus substantiels, mais non qu'elle change tout à fait de manière
de vivre; car un changement prompt & total, même de mal en mieux, est toujours
dangereux pour la santé; & puisque son régime ordinaire l'a laissée ou rendue
saine & bien constituée, à quoi bon lui en faire changer?
Les paysannes mangent moins de viande & plus de légumes que les femmes de la
ville; & ce régime végétal paraît plus favorable que contraire à elles & à leurs
enfants. Quand elles ont des nourrissons bourgeois, on leur donne des
pot-au-feu, persuadé que le potage & le bouillon de viande leur font un meilleur
chyle & fournissent plus de lait. Je ne suis point du tout de ce sentiment; & j'ai
pour moi l'expérience qui nous apprend que les enfans ainsi nourris sont plus
sujets à la colique & aux vers que les autres.
Cela n'est guère étonnant, puisque la substance animale en putréfaction fourmille
de vers; ce qui n'arrive pas de même à la substance végétale. Le lait, bien
qu'élabore dans le corps de l'animal, est une substance végétale;* [*Les femmes
mangent du pain, des légumes, du laitage: les femelles des & des chats en
mangent aussi; les louves même paissent. Voilà des sucs végétaux pour leur lait.
Reste à examiner celui des espèces qui ne peuvent absolument se nourrir que de
chair, s'il y en a de telles: de quoi je doute] son analyse le démontre, il tourne
facilement à l'acide; et, loin de donner aucun vestige d'alcali volatil, comme [46] font
les substances animales, il donne, comme les plantes, un sel neutre essentiel.
Le lait des femelles herbivores est plus doux & plus salutaire que celui des
carnivores. Formé d'une substance homogène à la sienne, il en conserve mieux sa
nature, & devient moins sujet à la putréfaction. Si l'on regarde à la quantité,
chacun soit que les farineux font plus de sang que la viande; ils doivent donc aussi
faire plus de lait. Je ne puis croire qu'un enfant qu'on ne sèvreroit point trop tôt,
ou qu'on ne sèvreroit qu'avec des nourritures végétales, & dont la nourrice ne
vivroit aussi que de végétaux, fût jamais sujet aux vers.
Il se peut que les nourritures végétales donnent un lait plus prompt à s'aigrir; mais
je suis fort éloigné de regarder le lait aigri comme une nourriture malsaine : des
peuples entiers qui n'en ont point d'autre s'en trouvent fort bien, & tout cet
appareil d'absorbants me paroit une pure charlatanerie. Il y a des tempéraments
auxquels le lait ne convient point, & alors nul absorbant ne le leur rend
supportable; les autres le supportent sans absorbants. On craint le lait trié ou
caillé : c'est une folie, puisqu'on soit que le lait se caille toujours dans l'estomac.
C'est ainsi qu'il devient un aliment assez solide pour nourrir les enfans & les
petits des animaux : s'il ne se cailloit point, il ne feroit que passer, il ne les
nourriroit pas.* [Bien que les sucs qui nous nourrissent soient en liqueur, ils
doivent être exprimés d'aliments solides. Un homme au travail qui ne vivroit que
de bouillon dépériroit très promptement. Il se soutiendroit beaucoup mieux avec
du lait, parce qu'il se caille.] On a beau [47] couper le lait de mille manières, user de
mille absorbants, quiconque mangé du lait digère du fromage; cela est sans
exception. L'estomac est si bien fait pour cailler le lait, que c'est avec l'estomac de
veau que se fait la présure.
Je pense donc qu'au lieu de changer la nourriture ordinaire des nourrices, il suffit
de la leur donner plus abondante & mieux choisie dans son espèce. Ce n'est pas
par la nature des aliments que le maigre échauffe, c'est leur assaisonnement seul
qui les rend malsains. Réformez les règles de votre cuisine, n'ayez ni roux ni
friture; que le beurre, ni le sel, ni le laitage, ne passent point sur le feu; que vos
légumes cuits à l'eau ne soient assaisonnés qu'arrivant tout chauds sur la table: le
maigre, loin d'échauffer la nourrice, lui fournira du lait en abondance & de la
meilleure qualité.*[Ceux qui voudront discuter plus au long les avantages & les
inconvénients du régime pythagoricien pourront consulter les traités que les
docteurs Cocchi & Bianchi, son adversaire, ont faits sur cet important sujet.] Se
pourroit il que le régime végétal étant reconnu le meilleur pour la nourrice? Il y a
de la contradiction a cela.
C'est surtout dans les premières années de la vie que l'air agit sur la constitution
des enfants. Dans une peau délicate & molle il pénètre par tous les pores, il
affecte puissamment ces corps naissants, il leur laisse des, impressions [48] qui ne
s'effacent point. Je ne serois donc pas d'avis qu'on tirât une paysanne de son
village pour l'enfermer en ville dans une chambre & faire nourrir l'enfant chez
soi; j'aime mieux qu'il aille respire le bon air de la campagne, qu'elle le mauvais
air de la ville. Il prendra l'état de sa nouvelle mere, il habitera sa maison rustique,
et son gouverneur l'y suivra. Le lecteur se souviendra bien que ce gouverneur
n'est pas un homme à gages; c'est l'ami du père. Mais quand cet ami ne se trouve
pas, quand ce transport n'est pas facile, quand rien de ce que vous conseillez
n'est faisable, que faire à la place, me dira-t-on ?... Je vous l'ai déjà dit, ce que
vous faites; on n'a pas besoin de conseil pour cela.
Les hommes ne sont point faits pour être entassés en fourmilières, mais épars sur
la terre qu'ils doivent cultiver. Plus ils se rassemblent, plus lis se corrompent. Les
infirmités du corps, ainsi que les vices de l'âme, sont l'infaillible effet de ce
concours trop nombreux. L'homme est de tous les animaux celui qui peut le
moins vivre en troupeaux. Des hommes entassés comme des moutons périroient
tous en très peu de temps. L'haleine de l'homme est mortelle à ses semblables:
cela n'est pas moins vrai au propre qu'au figuré.
Les villes sont le gouffre de l'espèce humaine. Au bout de quelques générations