[81] LIVRE SECOND
C'est ici le second terme de la vie, & celui auquel proprement finit l'enfance; car
les mots infans & puer ne sont pas synonymes. Le premier est compris dans
l'autre, & signifie qui ne peut parler, d'où vient que dans Valère Maxime on
trouve puerum infantem. Mais je continue à me servir de ce mot selon l'usage de
notre langue, jusqu'à l'âge pour lequel elle a d'autres noms.
Quand les enfans commencent à parler, ils pleurent moins. Ce progrès est
naturel: un langage est substitué à l'autre. Sitôt qu'ils peuvent dire qu'ils souffrent
avec des paroles, pourquoi le diroient-ils avec des cris, si ce n'est quand la douleur
est trop vive pour que la parole puisse l'exprimer? S'ils continuent alors à pleurer,
c'est la faute des gens qui sont autour d'eux. Dès qu'une fois émile aura dit, j'ai
mal, il faudra des douleurs bien vives pour le forcer de pleurer.
Si l'enfant est délicat, sensible, que naturellement il se mette à crier pour rien, en
rendant ces cris inutiles & sans [82] effet, j'en taris bientôt la source. Tant qu'il pleure,
je ne vais point à lui, j'y cours sitôt qu'il s'est tu. Bientôt sa manière de m'appeler
sera de se taire, ou tout au plus de jeter un seul cri. C'est par l'effet sensible des
signes que les enfans jugent de leur sens, il n'y a oint d'autre convention pour
eux: quelque mal qu'un infant se fasse, il est très rare qu'il pleure quand il est seul,
à moins qu'il n'ait l'espoir d'être entendu.
S'il tombe s'il se fait une bosse à la tête, s'il saigne du nez, s'il se coupe les doigts,
au lieu de m'empresser autour de lui d'un air alarmé je resterai tranquille, au
moins pour un peu de temps. Le mal est fait, c'est une nécessité qu'il l'endure ;
mon empressement ne serviroit qu'à l'effrayer davantage & augmenter sa
sensibilité. Au fond, c'est moins le coup que la crainte qui tourmente quand on
s'est blessé. je lui épargnerai du moins cette dernière angoisse; car très sûrement il
jugera de son mal comme il verra que j'en juge :s'il me voit accourir avec
inquiétude, le consoler, le plaindre il s'estimera perdu; s'il me voit garder mon
sang-froid, il rep rendra bientôt le sien, & croira le mal guéri quand il ne le sentira
plus. C'est à cet âge qu'on prend les premières leçons de courage, & que,
souffrant sans effroi de légères douleurs, on apprend par degrés à supporter les
grandes.
Loin d'être attentif a éviter qu'Emile ne se blesse, je serois fort fâché qu'il ne se
blessât jamais, & qu'il grandît sans connaître la douleur. Souffrir est la première
chose qu'il doit apprendre, & celle qu'il aura le plus grand besoin de [83] savoir. Il
semble que les enfans ne soient petits & foibles que pour prendre ces importantes
leçons sans danger. Si l'enfant tombe de son haut, il ne se cassera pas la jambe;
s'il se frappe avec un bâton, il ne se cassera pas le bras; s'il saisit un fer tranchant,
il ne serrera guère, & ne se coupera pas bien avant. Je ne sache pas qu'on ait
jamais vu d'enfant en liberté se tuer, s'estropier ni se faire un mal considérable, à
moins qu'on ne l'ait indiscrètement exposé sur des lieux élevés, ou seul autour du
feu, ou qu'on n'ait laissé des instruments dangereux à sa portée. Que dire de ces
magasins de machines qu'on rassemble autour d'un enfant pour l'armer de toutes
pièces contre la douleur, jusqu'à ce que, devenu grand, il reste à sa merci, sans
courage & sans expérience, qu'il se croie mort à la première piqûre & s'évanouisse
en voyant la première goutte de son sang ?
Notre manie enseignante & pédantesque est toujours d'apprendre aux enfans ce
qu'ils apprendraient beaucoup mieux d'eux-mêmes, & d'oublier ce que nous
aurions pu seuls leur enseigner. Y a-t-il rien de plus sot que la peine qu'on prend
pour leur apprendre à marcher, comme si l'on en avoit vu quelqu'un qui, par la
négligence de sa nourrice, ne sçût pas marcher étant grand ? Combien voit-on de
gens au contraire marcher mal toute leur vie, parce qu'on leur a mal appris à
marcher!
Emile n'aura ni bourelets, ni paniers roulans, ni charriots, ni lisières; ou du
moins, dès qu'il commencera de savoir mettre un pied devant l'autre, on ne le
soutiendra que sur [84] les lieux pavés, & l'on ne fera qu'y passer en hâte .*[Il n'y a
rien de plus ridicule & de plus mal assuré que la démarche des gens qu'on a trop
menés par la lisière étant petits : c'est encore une de ces observations triviales à
force d'être justes & qui sont justes en plus d'un sens.] Au lieu de le
laisser croupir dans l'air usé d'une chambre, qu'on le mène journellement au milieu
d'un pré. Là, qu'il coure, lui s'ébatte, qu'il tombe cent fois le jour, tant
mieux : en apprendra plus tôt à se relever. Le bien-être de la liberté rachète
beaucoup de blessures. Mon élève aura souvent des contusions; en revanche, il
sera toujours gai. Si les vôtres en ont moins, ils sont toujours contrariés, toujours
enchaînés, toujours tristes. Je doute que le profit soit de leur côté.
Un autre progrès rend aux enfans la plainte moins nécessaire: c'est celui de leurs
forces. Pouvant plus par eux-mêmes, ils ont un besoin moins fréquent de recourir
à autrui. Avec leur force se développe la connaissance qui les met en état de la
diriger. C'est à ce second degré que commence proprement la vie de l'individu;
c'est alors qu'il prend la conscience de lui-même. La mémoire étend le sentiment
de l'identité sur tous les moments de son existence; il devient véritablement un, le
même, & par conséquent déjà capable de bonheur ou de misère. Il importe donc
de commencer à le considérer ici comme un être moral.
Quoiqu'on assigne à peu près le plus long terme de la vie humaine & les
probabilités qu'on a d'approcher de ce terme à chaque âge, rien n'est plus
incertain que la durée de la vie [85] de chaque homme en particulier; très peu
parviennent à ce plus long terme. Les plus grands risques de la vie sont dans son
commencement; moins on a vécu, moins on doit espérer de vivre. Des enfants
qui naissent, la moitié, tout au plus, parvient à l'adolescence; & il est probable que
votre Eleve n'atteindra pas l'âge d'homme.
Que faut-il donc: penser de cette éducation barbare qui sacrifie le présent à un
avenir incertain, qui charge un enfant de chaînes de toute espèce, & commence
par le rendre misérable, pour lui préparer au loin je ne sais quel prétendu bonheur
dont il est a croire qu'il. ne jouira jamais ? Quand je supposerois cette éducation
raisonnable dans son objet, comment voir sans indignation de pauvres infortunés
soumis à un joug insupportable & condamnés à des travaux continuels comme
des galériens, sans être assuré que tant de soins leur seront jamais utiles! L'âge de
la gaieté se passe au milieu des pleurs, des châtiments, des menaces, de
l'esclavage. On tourmente le malheureux pour son bien, & l'on ne voit pas la mort
qu'on appelle, & qui va le saisir au milieu de ce triste appareil. Qui sait combien
d'enfants périssent victimes de l'extravagante sagesse d'un père ou d'un maître?
Heureux d'échapper à sa cruauté, le seul avantage qu'ils tirent des maux
qu'il leur a fait souffrir est de mourir sans regretter la vie, dont ils n'ont connu que les
tourment.
Hommes, soyez humains, c'est votre premier devoir: soyez-le pour tous les états,
pour tous les âges, pour tout ce qui n'est pas étranger à l'homme. Quelle sagesse y
a-t-il pour vous hors de l'humanité ? Aimez l'enfance; favorisez [86] ses jeux, ses
plaisirs, son aimable instinct. Qui de vous n'a pas regretté quelquefois cet âge où
le rire est toujours sur ces lèvres, & où l'âme est toujours en paix ? Pourquoi
voulez-vous ôter à ces petits innocents la jouissance d'un temps si court: qui leur
échappe, & d'un bien si précieux dont ils ne sauraient abuser ? Pourquoi
voulez-vous remplir d'amertume & de douleurs ces premiers ans si rapides, qui ne
reviendront pas plus pour eux qu'ils ne peuvent re venir pour vous ? Pères,
savez-vous le moment où la mort attend vos enfans ? Ne vous préparez pas des
regrets en leur ôtant le peu d'instants que la nature leur donne: aussitôt qu'ils
peuvent sentir le plaisir d'être, faites qu'ils en jouissent; faites qu'à quelque heure
que Dieu les appelle, ils ne meurent point sans avoir goûté la vie.
Que de voix vont s'élever contre moi! J'entends de loin les clameurs de cette
fausse sagesse qui nous jette incessamment hors de nous, qui compte toujours le
présent pour rien, &, poursuivant sans relâche un avenir qui fuit à mesure qu'on
avance, à force de nous transporter où nous ne sommes pas, nous transporte où
nous ne serons jamais.
C'est, me répondez-vous, le temps de corriger les mauvaises inclinations de
l'homme; c'est dans l'âge de l'enfance, où les peines sont le moins sensibles, qu'il
faut les multiplier, pour les épargner dans l'âge de raison. Mais qui vous dit que
tout cet arrangement est à votre disposition, & que toutes ces belles instructions
dont vous accablez le faible esprit d'un enfant ne lui seront pas un jour plus
pernicieuses qu'utiles ? Qui vous assure que vous épargnez [87] quelque chose par les
chagrins que vous lui prodiguez ? Pourquoi lui donnez-vous plus de maux que
son état n'en comporte, sans être sûr que ces maux présents sont à la décharge de
l'avenir ? Et comment me prouverez-vous que ces ma penchants dont vous
prétendez le guérir ne lui viennent pas de vos soins mal entendus, bien plus que
de la nature ? Malheureuse prévoyance, qui rend un être actuellement misérable,
sur l'espoir bien ou mal fondé de le rendre heureux un jour! Que ci ces raisonneurs
vulgaires confondent la licence avec la liberté, & l'enfant qu'on rend
heureux avec l'enfant qu'on gâte, apprenons-leur à les distinguer.
Pour ne point courir après des chimères, n'oublions pas ce qui convient à notre
condition. L'humanité a sa place dans l'ordre des choses; l'enfance a la sienne
dans l'ordre de la vie humaine : il faut considérer l'homme dans l'homme, et
l'enfant dans l'enfant. Assigner à chacun sa place & l'y fixer, ordonner les
passions humaines selon la constitution de l'homme, est tout ce que nous pouvons
faire pour son bien-être. Le reste dépend de causes étrangères qui ne sont point
en notre pouvoir.
Nous ne savons ce que c'est que bonheur ou malheur absolu. Tout est mêlé dans
cette vie; on n'y goûte aucun sentiment pur, on n'y reste pas deux moments dans
le même état. Les affections de nos âmes, ainsi que les modifications de nos
corps, sont dans un flux continuel. Le bien & le mal nous sont communs à tous,
mais en différentes mesures. Le plus heureux est celui qui souffre le moins de
peines; le plus misérable est celui qui sent le [88] moins de plaisirs. Toujours plus de
souffrances que de jouissances : voilà la différence commune à tous. La félicité
de l'homme ici-bas n'est donc qu'un état négatif; on doit la mesurer par la
moindre quantité de maux qu'il souffre.
Tout sentiment de peine est inséparable du désir de s'en délivrer; toute idée de
plaisir est inséparable du désir d'en jouir; tout désir suppose privation, & toutes les
privations qu'on sent sont pénibles; c'est donc dans la disproportion de nos désirs
et de nos facultés que consiste notre misère. Un être sensible dont les facultés
égaleraient les désirs seroit un être absolument heureux.
En quoi donc consiste la sagesse humaine ou la route du vrai bonheur? Ce n'est
pas précisément à diminuer nos désirs; car, s'ils étaient au-dessous de notre
puissance, une partie de nos facultés resteroit oisive, & nous ne jouirions pas de
tout notre être. Ce n'est pas non plus à étendre nos facultés, car si nos désirs
s'étendaient à la fois en plus grand rapport, nous n'en deviendrions que plus
misérables : mais c'est à diminuer l'excès des désirs sur les facultés, & à mettre en
égalité parfaite la puissance & la volonté. C'est alors seulement que, toutes les forces
étant en action, l'âme cependant restera paisible, & que l'homme se
trouvera bien ordonne.
C'est ainsi que la nature, qui fait tout pour le mieux, l'a d'abord institue. Elle ne lui
donne immédiatement que les désirs nécessaires à sa conservation & les facultés
suffisantes pour les satisfaire. Elle a mis toutes les autres comme en réserve au
fond de son âme, pour s'y développer au [89] besoin. Ce n'est que dans cet état
primitif que l'équilibre du pouvoir & du désir se rencontre, & que l'homme n'est
pas malheureux. Sitôt que ses facultés virtuelles se mettent en action,
l'imagination, la plus active de toutes, s'éveille & les devance. C'est l'imagination
qui étend pour nous la mesure des possibles, soit en bien, soit en mal, & qui par
conséquent, excite & nourrit les désirs par l'espoir de les satisfaire. Mais l'objet
qui paroissoit d'abord sous la main fuit plus vite qu'on ne peut le poursuivre;
quand on croit l'atteindre, il se transforme & se montre au loin devant nous. Ne
voyant plus le pays déjà parcouru, nous le comptons pour rien; celui qui reste à
parcourir s'agrandit, s'étend sans cesse. Ainsi l'on s'épuise sans arriver au terme; et
plus nous gagnons sur la jouissance, plus le bonheur s'éloigne de nous.
Au contraire, plus l'homme est resté près de sa condition naturelle, plus la
différence de ses facultés à ses désirs est petite, & moins par conséquent il est
éloigné d'être heureux. il n'est jamais moins misérable que quand il paraît
dépourvu de tout; car la misère ne consiste pas dans la privation des choses, mais
dans le besoin qui s'en fait sentir.
Le monde réel a ses bornes, le monde imaginaire est infini; ne pouvant élargir
l'un, rétrécissons l'autre; car c'est de leur seule différence que naissent toutes les
peines qui nous rendent vraiment malheureux. Otez la force, la santé, le bon
témoignage de soi, tous les biens de cette vie sont dans l'opinion; ôtez les douleurs
du corps. et. les remords [90] de la conscience, tous nos maux sont imaginaires. Ce
principe est commun, dira-t-on; j'en conviens; mais l'application pratique n'en est
pas commune, & c'est uniquement de la pratique qu'il s'agit ici lire ?
Quand on dit que l'homme est faible, que veut-on dire? Ce mot de faiblesse
indique un rapport, un rapport de les l'être auquel on l'applique. Celui dont
l a force passe les besoins, fût-il un insecte, un ver, est un être fort; celui dont les
besoins passent la force, fût-il un éléphant, un lion ; un conquérant, un héros;
fut-il un dieu; c'est un être faible. L'ange rebelle qui méconnut sa nature étoit plus
faible que l'heureux mortel qui vit en paix selon la sienne. L'homme est très fort
quand il se contente d'être ce qu'il est; il est très faible quand il veut s'élever
au-dessus de l'humanité. N'allez donc pas vous figurer qu'en étendant vos facultés
vous étendez vos forces; vous les diminuez, au contraire, si votre orgueil s'étend
plus qu'elles. Mesurons le rayon de notre sphère, & restons au centre comme
l'insecte au milieu de sa toile; nous nous suffirons toujours à nous-mêmes, & nous
n'aurons point à nous plaindre de notre faiblesse, car nous ne la sentirons jamais.
Tous les animaux ont exactement les facultés nécessaires pour se conserver.
L'homme seul en a de superflues. N'est il pas bien étrange que ce superflu soit
l'instrument de sa misère? Dans tout pays les bras d'un homme valent plus que sa
subsistance. S'il étoit assez sage pour compter ce surplus pour rien, il aurait
toujours le nécessaire, parce qu'il n'auroit jamais rien de trop. Les grands besoins,
disoit [91] Favorin, *[* Noct. Attic. L. IX. C. 8.] naissent des grands biens; & souvent
le meilleur moyen de se donner les choses dont on manque est de s'ôter celles qu'on a.
C'est à force de nous travailler pour augmenter notre bonheur, que nous le changeons
en misère. Tout homme qui ne voudroit que vivre, vivroit heureux; par conséquent
il vivroit bon; car où seroit pour lui l'avantage d'être méchant ?
Si nous étions immortels, nous serions des êtres très misérables. Il est dur de
mourir, sans doute; mais il est doux d'esr qu'on ne vivra pas toujours, et
qu'une meilleure vie finira les peines de celle-ci. Si l'on nous offroit l'immortalité
sur la terre, qui est-ce*[On conçoit que je parle ici des hommes qui réfléchissent,
et non pas de tous les hommes.] qui voudroit accepter ce triste présent ? Quelle
ressource, quel espoir, quelle consolation nous resteroit contre les rigueurs du
sort & contre les injustices des hommes ? L'ignorant, qui ne prévoit rien, sent peu
le prix de la vie, & craint peu de la perdre; l'homme éclairé voit des biens d'un
plus grand prix, qu'il préfère à celui-là. Il n'y a que le demi-savoir & la fausse
sagesse qui, prolongeant nos vues jusqu'à la mort, & pas au delà, en font pour
nous le pire des maux. La nécessité de mourir n'est à l'homme sage qu'une raison
pour supporter les peines de la vie. Si l'on n'étoit pas sur de la perdre une fois, elle
coûteroit trop à conserver.
Nos maux moraux sont tous dans l'opinion , hors seul, qui est le crime; & celui-là
dépend de nous : nos maux physiques se détruisent ou nous détruisent. Le temps
[92] ou la mort sont nos remèdes; mais nous souffrons d'autant plus que nous savons
moins souffrir; & nous nous donnons plus de tourment pour guérir nos maladies,
que nous n'en aurions à les supporter. Vis selon la nature, sois patient, & chasse
les médecins; tu n'éviteras pas la mort , mais tu ne la sentiras qu'une fois, tandis
qu'ils la portent chaque jour dans ton imagination troublée, & que leur art
mensonger, au lieu de prolonger tes jours, t'en ôte la jouissance. Je demanderai
toujours quel vrai bien cet art a fait aux hommes. Quelques-unes de ceux qu'il
guérit mourraient, il est vrai; mais des millions qu'il tue resteraient en vie. Homme
sensé, ne mets point à cette loterie, où trop de chances sont contre toi. Souffre,
meurs ou guéris; mais surtout vis jusqu'à ta dernière heure.
Tout n'est que folie & contradiction dans les institutions humaines. Nous nous
inquiétons plus de notre vie a mesure qu'elle perd de son prix. Les vieillards la
regrettent plus que les jeunes gens; ils ne veulent pas perdre les apprêts qu'ils ont
faits pour en jouir; à soixante ans, il est bien cruel de mourir avant d'avoir
commencé de vivre. On croit que l'homme a un vif amour pour sa conservation,
et cela est vrai; mais on ne voit pas que cet amour, tel que nous le sentons, est en
grande partie l'ouvrage des hommes. Naturellement l'homme ne s'inquiète pour
se conserver qu'autant que les moyens en sont en son pouvoir; sitôt que ces
moyens lui échappent, il se tranquillise & meurt sans se tourmenter inutilement.
La première loi de la résignation nous vient de la nature. Les sauvages, ainsi que
les bêtes, [93] se débattent fort peu contre la mort, & l'endurent presque sans se
plaindre. Cette loi détruite, il s'en forme une autre qui vient de la raison; mais peu
savent l'en tirer, & cette résignation factice n'est jamais aussi pleine & entière que
la première.
La prévoyance! la prévoyance qui nous porte sans cesse au delà de nous, et
souvent nous place ou nous n'arriverons point, voilà la véritable source de toutes
nos misères. Quelle manie a un être aussi passager que l'homme de regarder
toujours au loin dans un avenir qui vient si rarement, & de négliger le présent
dont il est sûr! manie d'autant plus funeste qu'elle augmente incessamment avec
l' âge, & que les vieillards, toujours défiants, prévoyants, avares, aiment mieux se
refuser aujourd'hui le nécessaire que de manquer du superflu dans cent ans. Ainsi
nous tenons à tout, nous nous accrochons à tout; les temps, les lieux, les hommes,
les choses, tout ce qui est, tout ce qui sera, importe à chacun de nous; notre
individu n'est plus que la moindre partie de nous-mêmes. Chacun s'étend, pour
ainsi dire, sur la terre entière, & devient sensible sur toute cette grande surface.
Est-il étonnant que nos maux se multiplient dans tous les points par où l'on peut
nous blesser ? Que de princes se désolent pour la perte d'un pays qu'ils n'ont
jamais vu! Que de marchands il suffit de toucher aux Indes, pour les faire crier à
Paris!
Est-ce la nature qui porte ainsi les hommes si loin d'eux-mêmes ? Est-ce elle qui
veut que chacun apprenne son destin des autres, & quelquefois l'apprenne le
dernier, en [94] sorte que tel est mort heureux ou misérable, sans en avoir jamais rien
su? Je vois un homme frais, gai, vigoureux, bien portant; sa présence inspire la
joie; ses yeux annoncent le contentement, le bien-être; il porte avec lui l'image du
bonheur. Vient une lettre de la poste; l'homme heureux la regarde, elle est à son
adresse, il l'ouvre, il la lit. A l'instant son air change; il pâlit, il tombe en
défaillance. Revenu à lui, il pleure, à s'agite, il gémit, il s'arrache les cheveux' , il
fait retentir l'air de ses cris, il semble attaqué d'affreuse convulsions. Insensé! quel
mal t'a donc fait ce papier ? quel membre t'a-t-il ôté ? quel crime t'a-t-il fait
commettre ? enfin qu'a-t-il changé dans toi-même pour te mettre dans l'état où je
te vois ?
Que la lettre se fût égarée qu'une main charitable l'eût jetée au feu, le sort de ce
mortel, heureux & malheureux la fois, eût été, ce me semble, un étrange
problème. Son malheur, direz-vous, étoit réel. Fort bien, mais il ne le sentoit pas.
Où étoit-il donc ? Son bonheur étoit imaginaire. J'entends; la santé, la gaieté, le
bien-être, le contentement d'esprit, ne sont plus que des visions. Nous n'existons
plus ou nous sommes, nous n'existons qu'ou nous ne sommes pas. Est-ce la
peine d'avoir une si grand peur de la mort, pourvu que ce en quoi nous vivons
reste?
O homme! resserre ton existence au dedans de toi, & tu ne seras plus misérable.
Reste à la place que la nature t'assigne dans la chaîne des êtres, rien ne t'en pourra
faire sortir; ne regimbe point contre la dure loi de la nécessite, & n'épuise pas, à
vouloir lui résister, des forces que le [95] Ciel ne t'a point données pour étendre
ou prolonger ton existence, mais seulement pour la conserver comme il lui plaît et
autant qu'il lui plaît. Ta liberté, ton pouvoir, ne s'étendent qu'aussi loin que tes
forces naturelles, & pas au delà; tout le reste n'est qu'esclavage, illusion, prestige.
La domination même est servile, quand elle tient à l'opinion; car tu dépends des
préjugés de ceux que tu gouverne par les préjugés. Pour les conduire comme il te
plaît, il faut te conduire comme il leur plaît. Ils n'ont qu'à changer de manière de
penser, il faudra bien par force que tu changes de manière d'agir. Ceux qui
t'approchent n'ont qu'a savoir gouverner les opinions du peuple que tu crois
gouverner, ou des favoris qui te gouvernent ou celles de ta famille, ou les tiennes
propres : ces visirs, ces courtisans, ces prêtres, ces soldats, ces valets, ces
caillettes, & jusqu'à des enfants, quand tu serais un Thémistocle en génie,*[Ce
petit garçon que vous voyez là, disoit Thémistocle à ses amis, est l'arbitre de la
Grèce; car il gouverne sa mère, sa mère me gouverne, je gouverne les Athéniens,
et les Athéniens gouvernent les Grecs. Oh! quels petits conducteurs on trouverait
souvent aux plus grand empires, si du prince on descendoit par degrés jusqu'à la
première main qui donne le branle en secret.] vont te mener, comme un enfant
toi-même au milieu de tes légions. Tu as beau faire, jamais ton autorité réelle n'ira
plus loin que tes facultés réelles. Sitôt qu'il faut voir par les yeux des autres, il faut
vouloir par leurs volontés. Mes peuples sont mes sujets, dis-tu fièrement. Soit.
Mais toi, qu'es-tu ? le sujet de tes ministres. Et tes ministres à leur tour, que
sont-ils? les sujets de leurs commis, de leurs maîtresses les [96] valets de leurs valets.
Prenez tout, usurpez tout, & puis versez l'argent à pleines mains; dressez des
batteries de canon; élevez des gibets, des roues; donnez des lois, des édits;
multipliez les espions, les soldats, les bourreaux, les prisons, les chaînes : pauvres
petits hommes, de quoi vous sert tout cela? vous n'en serez ni mieux servis, ni
moins volés, ni moins trompés, ni plus absolus. Vous direz toujours : nous
voulons; & vous ferez toujours ce que voudront les autres.
Le seul qui fait sa volonté est celui qui n'a pas besoin, la faire, de mettre les bras
d'un autre au bout des siens :d'ou il suit que le premier de tous les biens n'est pas
l'autorité, mais la liberté. L'homme vraiment libre ne veut que ce il peut, & fait ce
qu'il lui plaît. Voilà ma maxime fondamentale. Il ne s'agit que de l'appliquer à
l'enfance, & toutes les règles de l'éducation vont en découler.
La société a fait l'homme plus faible, non seulement en lui ôtant le droit qu'il avait
sur ses propres forces, mais surtout en les lui rendant insuffisantes. Voilà pourquoi
ses désirs se multiplient avec sa faiblesse, & voilà ce qui fait celle de
l'enfance, comparée à l'âge d'homme. Si l'homme est un être fort, & si l'enfant est
un être faible, ce n'est pas parce que le premier a plus de force absolue que le
second, mais c'est parce que le premier peut naturellement se suffire à lui-même
et que l'autre ne le peut. L'homme doit donc avoir plus de volontés, & l'enfant
plus de fantaisies; mot par lequel j'entends tous les désirs qui ne sont pas de vrais
besoins, & qu'on ne peut contenter qu'avec le secours d'autrui.
[97] J'ai dit la raison de cet état de faiblesse. La nature y pourvoit par l'attachement des
pères & des mères : mais cet attachement peut avoir son excès, son défaut, ses
abus. Des parents qui vivent dans l'état civil y transportent leur enfant avant l'âge.
En lui donnant plus de besoins qu'il n'en a, ils ne soulagent pas sa faiblesse, ils
l'augmentent. Ils l'augmentent encore en exigeant de lui ce que la nature n'exigeait
pas, en soumettant à leurs volontés le peu de forces qu'il a pour servir les siennes,
en changeant de part ou d'autre en esclavage la dépendance réciproque où le tient
sa faiblesse & ou les tient leur attachement.
L'homme sage sait rester à sa place; mais l'enfant, qui ne connaît pas la sienne, ne
sauroit s'y maintenir. Il a parmi nous mille issues pour en sortir; c'est a ceux
gouvernent à l'y retenir, & cette tâche n'est pas facile. Il ne doit être ni bête ni
homme, mais enfant; il faut qu'il sente sa faiblesse & non qu'il en souffre, il faut
qu'il dépende & non qu'il obéisse; il faut qu'il demande & non qu'il commande. Il
n'est soumis aux autres qu'à cause de ses [besoins, & parce qu'ils voient mieux
que lui ce lui est utile, ce qui peut contribuer ou nuire à sa conservation. Nul n'a
droit, pas même le père, de commander à l'enfant ce qui ne lui est bon à rien.
Avant que les préjugés & les institutions humaines aient altéré nos penchants
naturels, le bonheur des enfans ainsi que des hommes consiste dans l'usage de
leur liberté; mais cette liberté dans les premiers est bornée par leur faiblesse.
Quiconque fait ce qu'il veut est heureux, s'il se suffit à [98] lui-même; c'est le cas de
l'homme vivant dans l'état de nature. Quiconque fait ce qu'il veut n'est pas
heureux, si ses besoins passent ses forces : c'est le cas de l'enfant dans le même
état. Les enfans ne jouissent même dans l'état de nature que d'une liberté
imparfaite, semblable à celle dont jouissent les hommes dans l'état civil. Chacun
de nous ne pouvant plus se passer des autres, redevient à cet égard faible & misérable.
Nous étions faits pour être hommes; les lois & la société nous ont
replonges dans l'enfance. Les riches, les grands, les rois sont tous des enfans qui,
voyant qu'on s'empresse à soulager leur misère, tirent de cela même une vanité
puérile, & sont tout fiers des soins qu'on ne leur rendroit pas s'ils étaient hommes
faits.
Ces considérations sont importantes, & servent a résoudre toutes les
contradictions du système social. Il y a deux sortes de dépendances : celle des
choses, qui est de la nature; celle des hommes, qui est de la société. La
dépendance des choses, n'ayant aucune moralité, ne nuit point à la liberté, et
n'engendre point de vices : la dépendance des hommes étant désordonnée*[ Dans
mes Principes du Droit politique, il est démontré nulle volonté particulière ne peut
être ordonnée dans le système social] les engendre tous, & c'est par elle que le
maître & l'esclave se dépravent mutuellement. S'il y a quelque moyen de remédier
à ce mal dans la société, c'est de substituer la loi à l'homme, & d'armer les
volontés générales d'une force réelle, supérieure à l'action de toute volonté
particulière. Si les lois des nations pouvaient avoir, comme celles de la nature, une
inflexibilité que jamais aucune [99] force humaine ne put vaincre, la dépendance des
hommes redeviendroit alors celle des choses; on réuniroit dans la république tous
les avantages ] de l'état naturel à ceux de l'état civil; on joindroit à la liberté qui
maintient l'homme exempt de vices, la moralité qui l'élève a la vertu.
Maintenez l'enfant dans la seule dépendance des choses, vous aurez.
suivi l'ordre de la nature dans le progrès de son éducation. N'offrez jamais à ses
volontés indiscrètes des obstacles physiques ou des punitions qui naissent actions
mêmes & qu'il se rappelle dans l'occasion; sans lui défendre de mal faire, il suffit
de l'en empêcher. L'expérience ou l'impuissance doivent seules lui tenir lieu de loi.
N'accordez rien à ses désirs parce qu'il le demande, mais parce qu'il en a besoin.
Qu'il ne sache ce que c'est l'obéissance quand il agit ni ce que c'est qu'empire
quand on agit pour lui. Qu'il sente également sa liberté dans ses actions & dans
les vôtres. Suppléez à la force qui lui manque, autant précisément qu'il en a
besoin pour être libre & non pas impérieux; qu' en recevant vos services avec une
sorte d'humiliation, il aspire au moment où il pourra s'en passer, & où il aura
l'honneur de se servir lui-même.
La nature a, pour fortifier le corps & le faire croître, des moyens qu'on ne doit
jamais contrarier. Il ne faut point contraindre un enfant de rester quand il veut
aller, ni d'aller quand il veut rester en place. Quand la volonté des enfans n'est
point gâtée par notre faute, ils ne veulent rien inutilement il faut qu'ils sautent,
qu'ils courent, qu'ils crient, quand ils en ont envie. Tous leurs mouvements [100] sont
des besoins de leur constitution, qui cherche à se fortifier; mais on doit se défier
de ce qu' ils désirent sans le pouvoir faire eux-mêmes, & que d'autres sont obligés
de faire pour eux. Alors il faut distinguer avec soin le vrai besoin, le besoin
naturel, du besoin de fantaisie qui commence à naître, ou de celui ne vient que de
la surabondance de vie dont j'ai parlé.
J'ai déjà dit ce qu'il faut faire quand un enfant pleure pour avoir ceci ou cela.
J'ajouterai seulement que, dès qu'il peut demander en parlant ce qu'il désire, et
que, pour l'obtenir plus vite ou pour vaincre un refus, il appuie lie pleurs sa
demande, elle lui doit être irrévocablement refusée, Si le besoin l'a fait parler, vous
devez le savoir, & faire aussitôt ce 'il demande; mais céder quelque chose à ses
larmes, c'est l'exciter à en verser, c'est lui apprendre à douter de votre bonne
volonté, & à croire que l'importunité peut plus sur vous que la bienveillance. S'il
ne vous croit pas bon, bientôt il sera méchant; s'il vous croit faible, il sera bientôt
opiniâtre; il importe d'accorder toujours au premier signe ce qu'on ne veut pas
refuser. Ne soyez point prodigué en refus, mais ne les révoquez jamais.
Gardez-vous surtout de donner à l'enfant de vaines formules de politesse, qui lui
servent au besoin de paroles magiques pour soumettre à ses volontés tout ce qui
l'entoure, & obtenir à l'instant ce qu'il lui plaît. Dans l'éducation façonnière des
riches on ne manque jamais de les rendre poliment impérieux, en leur prescrivant
les [101] termes dont ils doivent se servir pour que personne n'ose leur résister; leurs
enfants n'ont ni ton ni tours suppliants; ils sont aussi arrogants, même plus, quand
ils prient que quand ils commandent, comme étant bien plus surs d'être obéis. On
voit d'abord que s'il vous plaît signifie dans leur bouche il me plaît, & que je vous
prie signifie je vous ordonne. Admirable politesse, qui n'aboutit pour eux qu'à
changer le sens des mots, & à ne pouvoir jamais parler autrement qu'avec empire!
Quant à moi, qui crains moins qu'Emile ne soit grossier qu'arrogant, j'aime
beaucoup mieux qu'il dise en priant, faites cela, qu'en commandant, je vous prie.
Ce n'est pas le terme dont il se sert qui m'importe, mais bien l'acception qu'il y
joint.
Il y a un excès de rigueur & un excès d'indulgence, tous deux également à éviter.
Si vous laissez pâtir les enfants, vous exposez leur santé, leur vie; vous les rendez
actuellement misérables; si vous leur épargnez avec trop de soin toute espèce de
mal être, vous leur préparez de grandes misères; vous les rendez délicats,
sensibles; vous les sortez de leur état d'hommes dans lequel ils rentreront un jour
malgré vous. Pour ne les pas exposer à quelques maux de la nature, vous êtes
l'artisan de ceux qu'elle ne leur a pas donnés. Vous me direz que je tombe dans le
cas de ces mauvais pères auxquels je reprochois de sacrifier le bonheur des
enfants à la considération d'un temps éloigné qui peut ne jamais être.
Non pas: car la liberté que je donne à mon élève le dédommage amplement des
légères incommodités [102] aux-quelles je le laisse exposé. Je vois de petits polissons
jouer sur la neige, violets, transis, & pouvant à peine remuer les doigts. Il ne tient
à eux de s'aller chauffer, ils n'en font rien; si on les y forçait, ils sentiraient cent
fois plus les rigueurs de la contrainte, qu'ils ne sentent celles du froid. De quoi
donc vous plaignez-vous ? Rendrai-je votre enfant misérable en ne l'exposant
qu'aux incommodités qu'il veut bien souffrir? Je fais son bien dans le moment
présent, en le laissant libre; je fais son bien dans l'avenir, en l'armant contre les
maux qu'il doit supporter. S'il avoit le choix d'être mon élève ou le votre,
pensez-vous qu'il balançât un instant?
Concevez-vous quelque vrai bonheur possible pour aucun être hors de sa
constitution ? & n'est-ce pas sortir l'homme de sa constitution, que de vouloir
l'exempter également de tous les maux de son espèce ? Oui, je le soutiens : pour
sentir les grands biens, il faut qu'il connaisse les petits maux; telle est sa nature. Si
le physique va trop bien, le moral se corrompt. L'homme qui ne connoîtroit pas la
douleur, ne connoîtroit ni l'attendrissement de l'humanité, ni la douceur de la
commisération; son coeur ne seroit ému de rien, il ne seroit pas sociable, il serait
un monstre parmi ses semblables.
Savez-vous quel est le plus sûr moyen de rendre votre enfant misérable? c'est de
l'accoutumer à tout obtenir; car ses désirs croissant incessamment par la facilité de
les satisfaire, tôt ou tard l'impuissance vous forcera malgré vous d'en venir au
refus; & ce refus inaccoutumé lui donnera plus [103] de tourment que la privation même
de ce qu'il désire. D'abord il voudra la canne que vous tenez; bientôt il
voudra votre montre; ensuite il voudra l'oiseau qui vole; il voudra l'étoile qu'il voit
briller; il voudra tout ce qu'il verra : à moins d'être Dieu, comment le contenterez-vous?
C'est une disposition naturelle à l'homme de regarder comme sien tout ce qui est
en son pouvoir. En ce sens le principe de Hobbes est vrai jusqu'à certain point :
multipliez avec nos désirs les moyens de les satisfaire, chacun se fera le maître de
tout. L'enfant donc qui n'a qu'à vouloir pour obtenir se croit le propriétaire de
l'univers; il regarde tous les hommes comme ses esclaves : & quand enfin l'on est
forcé de lui refuser quelque chose, lui, croyant tout possible quand il commande,
prend ce refus pour un acte de rébellion; toutes les raisons qu'on lui donne dans
un âge incapable de raisonnement ne sont à son gré que des prétextes; il voit
partout de la mauvaise volonté: le sentiment d'une injustice prétendue aigrissant
son naturel, il prend tout le monde en haine, & sans jamais savoir gré de la
complaisance, il s'indigne de toute opposition.
Comment concevrois-je qu'un enfant, ainsi dominé parla colère & dévoré des
passions les plus irascibles, puisse jamais être heureux ? Heureux, lui! c'est un
despote; c'est à la fois le plus vil des esclaves & la plus misérable des créatures.
J'ai vu des enfans élevés de cette manière vouloient qu'on renversât la maison
d'un coup d'épaule, qu'on leur donnât le coq qu'ils voyaient sur un clocher, qu'on
arrêtât un régiment en marche pour entendre les tambours [104] plus longtemps, & qui
perçaient l'air de leurs cris, sans vouloir écouter personne, aussitôt qu'on tardoit à
leur obéir. Tout s'empressoit vainement à leur complaire; leurs désirs s'irritant par
la facilité d'obtenir, ils s'obstinaient aux choses impossibles, & ne trouvaient
partout que contradictions, qu'obstacles, que peines, que douleurs. Toujours
grondants, toujours mutins, toujours furieux, ils passaient les à crier, à se
plaindre. étoient-ce là des êtres bien fortunes? La foiblesse & la domination
réunies n'engendrent que folie & misère. De deux enfans gâtes, l'un bat la table,
et l'autre fait fouetter la mer; ils auront bien à fouetter & à battre avant de vivre
contents.
Si ces idées d'empire & de tyrannie les rendent misérables dès leur enfance, que
sera-ce quand ils grandiront, & que leurs relations avec les autres hommes commenceront
à s'étendre & se multiplier ? Accoutumés à voir tout fléchir devant
eux, quelle surprise, en entrant dans le monde, de sentir que tout leur résiste, et
de se trouver écrasés du poids de cet univers qu'ils pensaient mouvoir à leur gré!
Leurs airs insolents, leur puérile vanité, ne leur attirent que mortifications,
dédains, railleries; ils boivent les affronts comme l'eau; de cruelles épreuves leur
apprennent bientôt qu'ils ne connaissent ni leur état ni leurs forces; ne pouvant
tout, ils croient ne rien pouvoir. Tant d'obstacles inaccoutumés les rebutent, tant
de mépris les avilissent : ils deviennent lâches, craintifs, rampants, & retombent
autant au-dessous d'eux-mêmes, qu'ils s'étaient élevés au-dessus.
Revenons à la règle primitive. La nature a fait les enfans [105] pour être aimés et
secourus; mais les a-t-elle faits pour être obéis & craints ? Leur a-t-elle donné un
air imposant, un sévère, une voix rude & menaçante, pour se faire redouter? Je
comprends que le rugissement d'un lion épouvante les animaux, & qu'ils
tremblent en voyant sa terrible hure; mais si jamais on vit un spectacle indécent,
odieux, risible, c'est un corps de magistrats, le chef à la tête, en habit de
cérémonie, prosternés devant un enfant au maillot, qu'ils haranguent en termes
pompeux, & qui crie, & bave pour toute réponse.
A considérer l'enfance en elle-même, y a-t-il au monde un être plus faible, plus
misérable, plus à la merci de tout ce qui l'environne, qui ait si grand besoin de
pitié, de soins, de protection, qu'un enfant? Ne semble-t-il vas qu'il ne montre
une figure si douce & un air si touchant qu'afin que tout ce qui l'approche
s'intéresse à sa foiblesse & s'empresse à le secourir ? Qu'y a-t-il donc de plus
choquant, de plus contraire à l'ordre, que de voir un enfant impérieux & mutin
commander à tout ce qui l'entoure & prendre impudemment le ton de maître avec
ceux qui n'ont qu'à l'abandonner pour le faire périr ?
D'autre part, qui ne voit que la foiblesse du premier âge enchaîne les enfans de
tant de manières, qu'il est barbare d'ajouter à cet assujettissement celui de nos
caprices, en leur ôtant une liberté si bornée, de laquelle ils peuvent si peu abuser,
et dont il est peu utile à eux & à nous qu'on les prive ? S'il n'y a point d'objet si
digne de risée qu'un enfant hautain, il n'y a point d'objet si digne de pitié
qu'un enfant [106] craintif. Puisque avec l'âge de raison commence la servitude civile,
pourquoi la prévenir par la servitude privée.? Souffrons qu'un moment de la vie
soit exempt de ce joug que la nature ne nous a pas impose, & laissons à l'enfance
l'exercice de la liberté, qui l'éloigne au moins pour un temps des vices que l'on
contracte dans l'esclavage. Que ces instituteurs sévères, que ces pères asservis à
leurs enfans viennent donc les uns les autres avec leurs frivoles objections, et
qu'avant de vanter leurs méthodes, ils apprennent une rois celle de la nature.
Je reviens à la pratique. J'ai déjà dit que votre enfant ne doit rien obtenir parce
qu'il le demande, mais parce qu'il en a besoin,*[On doit sentir que, comme la
peine est souvent une nécessité, le plaisir est quelquefois un besoin. Il n'y a donc
qu'un seul désir des enfans auquel on ne doive jamais complaire : c'est celui de se
faire obéir. D'où il suit que, dans tout ce qu'ils demandent, c'est surtout au motif
qui les porte à demander qu'il faut faire attention. Accordez leur, tant qu'il est
possible, tout ce qui peut leur faire un plaisir réel; refusez-leur toujours ce qu'ils
ne demandent que par fantaisie ou pour faire un acte d'autorité.] ni rien faire par
obéissance, mais seulement par nécessité. Ainsi les mots d'obéir & de commander seront
proscrits de son dictionnaire, encore plus ceux de devoir & d'obligation; mais
ceux de force, de nécessite d'impuissance & de contrainte y doivent tenir une
grande place. Avant l'âge de raison, l'on ne sauroit avoir aucune idée des êtres
moraux ni des relations sociales il faut donc éviter, autant qu'il se peut,
d'employer des, mots qui les expriment, de peur que l'enfant n'attache d'abord à
ces mots de fausses [107] idées qu'on ne saura point ou qu'on ne pourra plus détruire.
La première fausse idée qui entre dans sa tête est en lui le germe de l'erreur & du
vice; c'est à ce premier pas qu'il faut surtout faire attention. Faites que tant qu'il
n'est frappé que des choses sensibles, toutes ses idées s'arrêtent aux sensations;
faites que de toutes parts il n'aperçoive autour de lui que le monde physique : sans
quoi soyez sûr qu'il ne vous écoutera point du tout, ou qu'il se fera du monde
moral, dont vous lui parlez, des notions fantastiques que vous n'effacerez de la
vie.
Raisonner avec les enfans étoit la grande maxime de Locke; c'est la plus en
vogue aujourd'hui; son succès ne me paraît pourtant pas fort propre à la mettre en
crédit; & pour moi je ne vois rien de plus sot que ces enfans avec qui l'on a tant
raisonné. De toutes les facultés de l'homme, la raison, qui n'est, pour ainsi dire,
qu'un composé de toutes les autres, est celle qui se développe le plus difficilement
et le plus tard; & c'est de celle-là qu'on veut se servir pour développer les
premières! Le chef-d'oeuvre d'une bonne éducation est de faire un homme
raisonnable : & l'on prétend élever un enfant par la raison! C'est commencer par
la fin, c'est vouloir faire l'instrument de l'ouvrage. Si les enfans entendaient
raison, ils n'auraient pas besoin d'être élevés; mais en leur parlant dès leur bas âge
une Langue qu'ils n'entendent point, on les accoutume à se payer de mots, à
contrôler tout ce qu'on leur dit, à se croire aussi sages que leurs maîtres, à devenir
disputeurs & mutins; & tout ce qu'on pense obtenir d'eux par des motifs
[108] raisonnables, on ne l'obtient jamais que par ceux de convoitise, ou de crainte, ou
de vanité, qu'on est toujours forcé d'y joindre.
Voici la formule à laquelle peuvent se réduire à peu près toutes les leçons de
morale qu'on fait & qu'on peut faire aux enfants.
LE MAÎTRE
Il ne faut pas faire cela.
L'ENFANT
Et pourquoi ne faut-il pas faire cela ?
LE MAÎTRE
Parce que c'est mal fait.
L'ENFANT
Mal fait! Qu'est-ce qui est mal fait ?
LE MAÎTRE
Ce qu'on vous défend.
L'ENFANT
Quel mal y a-t-il à faire ce qu'on me défend.
LE MAÎTRE
On vous punit pour avoir désobéi.
L'ENFANT
Je ferai en sorte qu'on n'en sache rien.
[109] LE MAÎTRE
On vous épiera.
L'ENFANT
Je me cacherai.
LE MAÎTRE
On vous questionnera.
L'ENFANT
Je mentirai.
LE MAÎTRE
Il ne faut pas mentir.
L'ENFANT
Pourquoi ne faut-il pas mentir ?
LE MAÎTRE
Parce que c'est mal fait, etc.
Voilà le cercle inévitable. Sortez-en, l'enfant ne entend plus. Ne sont-ce pas là des
instructions fort utiles je serais bien curieux de savoir ce qu'on pourroit mettre à la
place de ce dialogue. Locke lui-même y eut à coup sûr été fort embarrassé.
Connaître le bien & le mal, sentir la raison des devoirs de l'homme, n'est pas
l'affaire d'un enfant.
La nature veut que les enfans soient enfans avant que [110] d'être hommes. Si nous
voulons pervertir cet ordre, nous produirons des fruits précoces, qui n'auront ni
maturité ni saveur, & ne tarderont pas à se corrompre; nous aurons de jeunes
docteurs & de vieux enfants. L'enfance a des manières de voir, de penser, de
sentir, qui lui sont propres; rien n'est moins sensé que d'y vouloir substituer les
nôtres; & j'aimerois autant exiger qu'un enfant eût cinq pieds de haut, que du
jugement à dix ans. En effet, à quoi lui serviroit la raison à cet âge ?
Elle est le frein de la force, & l'enfant n'a pas besoin de ce frein.
En essayant de persuader à vos élèves le devoir de l'obéissance, vous joignez à
cette prétendue persuasion la force & les menaces, ou, qui pis est, la flatterie et
les promesses. Ainsi donc, amorcés par l'intérêt ou contraints par la force, ils font
semblant d'être convaincus par la raison. Ils voient très bien que l'obéissance leur
est avantageuse, & la rébellion nuisible, aussitôt que vous vous apercevez de l'une
ou de l'autre. Mais comme vous n'exigez rien d'eux qui ne leur soit désagréable et
qu'il est toujours pénible de faire les volontés d'autrui, ils se cachent pour faire les
leurs, persuadés qu'ils font bien si l'on ignore leur désobéissance, mais prêts à
convenir qu'ils font mal, s'ils sont découverts, de crainte d'un plus grand mal. La
raison du devoir n'étant pas de leur âge, il n'y a homme au monde qui vînt à bout
de la leur rendre vraiment sensible; mais la craint du châtiment, l'espoir du pardon,
l'importunité, l'embarras de répondre leur arrachent tous les aveux qu'on exige, &
l'on croit les avoir [111] convaincus, quand on ne les a qu'ennuyes ou intimidés.
Qu'arrive-t-il de la? Premièrement, qu'en leur imposant un devoir qu'ils ne
sentent pas, vous le indisposez contre votre tyrannie; & les détournez de vous
aimer; que vous leur apprenez à devenir dissimulés, faux, menteurs, pour
extorquer des récompenses ou se dérober aux châtiments; qu'enfin, les
accoutumant à couvrir toujours d'un motif apparent un motif secret, vous leur
donnez vous-même le moyen de vous abuser sans cesse, de vous ôter la
connaissance de leur vrai caractère, & de payer vous & les autres de vaines
paroles dans l'occasion. Les lois, direz-vous, quoique obligatoires pour la
conscience, usent de même de contrainte avec les hommes faits. J'en conviens.
Mais que sont ces hommes, sinon des enfans gâtés par l'éducation ? Voilà
précisément ce qu'il faut prévenir. Employez la force avec les enfans & la raison
avec les hommes; tel est l'ordre naturel; le sage da pas besoin de lois.
Traitez votre élève selon son âge. Mettez-le d'abord à sa place, & tenez l'y si bien,
qu'il ne tente plus d'en sortir. Alors, avant de savoir ce que c'est que sagesse, il en
pratiquera la plus importante leçon. Ne lui commandez jamais rien, quoi que ce
soit au monde, absolument rien. Ne lui laissez pas même imaginer que vous
prétendiez avoir aucune autorité sur lui. Qu'il sache seulement qu'il est faible et
que vous êtes fort; que, par son état & le vôtre, il est nécessairement à
votre merci; qu'il le sache, qu'il l'apprenne, qu'il le sente; qu'il sente de bonne heure sur
sa tête altière le dur joug que la nature impose à l'homme, le [112] pesant joug de la
nécessité, sous lequel il faut que tout être fini ploie; qu'il voie cette nécessité dans
les choses, jamais dans le caprice*[On doit être sûr que l'enfant traitera de caprice
toute volonté contraire à la sienne, & dont il ne sentira pas la raison. Or, un
enfant ne sent la raison de rien dans tout ce qui ses fantaisies.] des hommes; que
le frein qui le retient soit la force, & non l'autorité. Ce dont il doit s'abstenir, ne le
lui défendez pas; empêchez-le de le faire, sans explications, sans raisonnements;
ce que vous lui accordez, accordez-le à son premier mot, sans sollicitations, sans
prier surtout sans conditions. Accordez avec plaisir, ne refusez qu'avec
répugnance; mais que tous vos refus soient irrévocables; qu'aucune importunité
ne vous ébranle; que le non prononcé soit un mur d'airain, contre lequel l'enfant
n'aura pas épuisé cinq ou six fois ses forces, qu' il ne tentera plus de le renverser.
C'est ainsi que vous le rendrez patient, égal, résigne, paisible, même quand il
n'aura pas ce qu'il a voulu; car il est dans la nature de l'homme d'endurer
patiemment la nécessité des choses, mais non la mauvaise volonté d'autrui. Ce
mot : il n'y en a plus est une réponse contre laquelle jamais enfant ne s'est mutiné,
à moins qu'il ne crut que c'étoit un mensonge. Au reste, il n'y a point ici de milieu;
il faut n'en rien exiger du tout, ou le plier d'abord à la plus parfaite obéissance. La
pire éducation est de le laisser flottant entre ses volontés & les vôtres, & de
disputer sans cesse entre vous & lui à qui des deux sera le maître; j'aimerois cent
fois mieux qu'il le fût toujours.
[113] Il est bien étrange que, depuis qu'on se mêle d'élever des enfants, on n'ait imaginé
d'autre instrument pour les conduire que l'émulation, la jalousie, l'envie, la vanité,
l'avidité, la vile crainte, toutes les passions les plus dangereuses, les plus promptes
à fermenter, & les plus propres à corrompre l'âme, même avant que le corps soit
formé. A chaque instruction précoce qu'on veut faire entrer dans leur tête, on
plante un vice au fond de leur coeur; d'insensés instituteurs pensent faire des
merveilles en les rendant méchants pour leur apprendre ce que c'est que bonté; et
puis ils nous disent gravement: Tel est l'homme, Oui, tel est l'homme que vous
avez fait.
On a essayé tous les instruments, hors un, le seul précisément qui peut réussir :
la liberté bien réglée. Il rie faut point se mêler d'élever un enfant quand on ne sait
pas le conduire où l'on veut par les seules lois du possible & de l'impossible. La
sphère de l'un & de l'autre lui étant également inconnue, on l'étend, on la resserre
autour de lui comme on veut. On l'enchaîne, on le pousse, on le retient, avec le
seul lien de la nécessité, sans qu' en murmure: on le rend souple & docile par la
seule force des choses, sans qu'aucun vice ait l'occasion de germer en lui; car
jamais les passions ne s'animent, tant qu'elles sont de nul effet.
Ne donnez à votre élève aucune espèce de leçon verbale; il n'en doit recevoir que
de l'expérience : ne lui infligez aucune espèce de châtiment, car il ne sait ce que
c'est qu'être en faute : ne lui faites jamais demander pardon, car il ne [114] sauroit vous
offenser. Dépourvu de toute moralité dans ses actions, il ne peut rien faire qui soit
moralement mal, & qui mérite ni châtiment ni réprimandé.
Je vois déjà le lecteur effrayé juger de cet enfant par les nôtres : il se trompe. La
gêne perpétuelle où vous tenez vos élèves irrite leur vivacité; plus ils sont
contraints sous vos yeux, plus ils sont turbulents au moment qu'ils s'échappent; il
faut bien qu'ils se dédommagent quand ils peuvent de la dure contrainte où vous
les tenez. Deux écoliers de la ville feront plus de dégât dans un pays que la
jeunesse de tout un village. Enfermez un petit monsieur & un petit paysan dans
une chambre; le premier aura tout renversé, tout brisé, avant que le second soit
sorti de sa lace. Pourquoi cela, si ce n est que l'un se hâte d'abuser d'un moment
de licence, tandis que l'autre, toujours sûr de sa liberté, ne se presse jamais en
user ? Et cependant les enfans des villageois, souvent flattés ou contrariés, sont
encore bien loin de l'état où je veux qu'on les tienne.
Posons pour maxime incontestable que les premiers mouvements de la nature
sont toujours droits : il n'y a point de perversité originelle dans le coeur humain; il
ne s'y trouve pas un seul vice dont on ne puisse dire comment & par où il y est
entré. La seule passion naturelle à l'homme est l'amour de soi-même, ou
l'amour-propre pris dans un sens étendu. Cet amour-propre en soi ou
relativement à nous est bon & utile; &, comme il n'a point de rapport nécessaire à
autrui, il est à cet égard naturellement indifférent; il ne devient bon ou mauvais
que par l'application [115] qu'on en fait & les relations qu'on lui donne. Jusqu'à ce que
le guide de l'amour-propre, qui est la raison, puisse naître, il importe donc qu'un
enfant ne fasse rien parce qu'il est vu ou entendu, rien en un mot par rapport aux
autres, mais seulement ce que la nature lui demande; & alors il ne fera rien que de
bien.
Je n'entends pas qu' ne fera jamais de dégât, qu'il ne se blessera point, qu'il ne
brisera pas peut-être un meuble de prix s'il le trouve à sa portée. Il pourroit faire
beau coup de mal sans mal faire, parce que la mauvaise action dépend de
l'intention de nuire, & qu'il n'aura jamais cette intention. S'il l'avoit une seule fois,
tout seroit déjà perdu; il seroit méchant presque sans ressource.
Telle chose est mal aux yeux de l'avarice, qui ne l'est as aux yeux de la raison. En
laissant les enfans en pleine liberté d'exercer leur étourderie, il convient d'écarter
d'eux tout ce qui pourroit la rendre coûteuse, & de ne laisser à leur portée rien de
fragile & de précieux. Que leur appartement soit garni de meubles grossiers et
solides; point de miroirs, point de porcelaines, points d'objets de luxe. Quant à
mon émile que j'élève à la campagne, sa chambre n'aura rien qui la distingue de
celle d'un paysan. A quoi bon la parer avec tant de soin, puisqu'il y doit rester si
peu ? Mais je me trompe; il la parera lui-même, & nous verrons bientôt de quoi.
Que si, malgré vos précautions, l'enfant vient à faire quelque désordre, à casser
quelque pièce utile, ne le punissez point de votre négligence, ne le grondez point;
qu'il [116] n'entende pas un seul mot de reproche; ne lui laissez pas même entrevoir
qu'il vous ait donné du chagrin; agissez exactement comme si le meuble se fût
cassé de lui-même; enfin croyez avoir beaucoup fait si vous pouvez ne rien dire.
Oserai-je exposer ici la plus grande, la plus importante, la plus utile règle de
toute l'éducation? ce n'est pas de gagner du temps, c'est d'en perdre. Lecteurs
vulgaires, pardonnez-moi mes paradoxes : il en faut faire quand on réfléchit; et,
quoi que vous puissiez dire, j'aime mieux être homme a paradoxes qu'homme à
préjugés. Le plus dangereux intervalle de la vie humaine est celui de la naissance
à l'âge de douze ans. C'est le temps où germent les erreurs & les vices, sans qu'on
ait encore aucun instrument pour les détruire; & quand l'instrument vient, les
racines sont si profondes, qu'il n'est plus temps de les arracher. Si les enfants
sautaient tout d'un coup de la mamelle à l'âge de raison, l'éducation qu'on leur
donne pourroit leur convenir; mais, selon le progrès naturel, il leur en faut une
toute contraire. Il faudroit qu'ils ne fissent rien de leur âme jusqu'à ce qu'elle eût
toutes ses facultés; car il est impossible qu'elle aperçoive le flambeau que vous lui
présentez tandis qu'elle est aveugle, & qu'elle suive, dans l'immense plaine des
idées, une route que la raison trace encore si légèrement pour les meilleurs yeux..
La première éducation doit donc être purement négative. Elle consiste, non point
à enseigner la vertu ni la vérité, mais à garantir le coeur du vice & l'esprit de
l'erreur. Si vous pouviez ne rien faire & ne rien laisser faire; si vous [117] pouviez
amener votre élève sain & robuste à l'âge de douze arts, sans qu'il sût distinguer sa
main droite de sa main gauche, dès vos premières leçons les yeux de son
entendement s'ouvriraient à la raison; sans préjugés, sans habitudes il n'auroit rien
en lui qui pût contrarier l'effet de vos soins. Bientôt il deviendroit entre vos mains
le plus sage des hommes; & en commençant par ne rien faire, vous auriez fait un
prodige d'éducation.
Prenez bien le contre-pied de l'usage, & vous ferez presque toujours bien.
Comme on ne veut pas faire d'un enfant un enfant, mais un docteur, les pères et
les maîtres dont jamais assez tôt tancé, corrigé, réprimandé, flatté, menacé,
promis, instruit, parlé raison. Faites mieux : soyez raisonnable, & ne raisonnez
point avec votre élève, surtout pour lui faire approuver ce qui lui déplaît; car
amener ainsi toujours a raison dans les choses désagréables, ce n'est que la lui
rendre ennuyeuse, & la décréditer de bonne heure dans un esprit qui n'est pas
encore en état de l'entendre. Exercez son corps, ses organes, ses sens, ses forces,
niais tenez son âme oisive aussi longtemps qu'il se pourra. Redoutez tous les
sentiments antérieurs au jugement qui les apprécie. Retenez, arrêtez les
impressions étrangères : &, pour empêcher le mai de naître, ne vous pressez point
de faire le bien; car il n'est jamais tel que quand la raison l'éclaire. Regardez tous
les délais comme es avantages : c'est gagner beaucoup que d'avancer vers le terme
sans rien perde; laissez mûrir l'enfance dans les enfants. Enfin, quelque leçon leur
devient-elle nécessaire ? gardez-vous de la donner [118] aujourd'hui, si vous pouvez
différer jusqu'à demain sans danger.
Une autre considération qui confirme l'utilité de cette méthode, est celle du génie
particulier de l'enfant, qu'il faut bien connaître pour savoir quel régime moral lui convient.
Chaque esprit a sa forme propre, selon laquelle il a besoin d'être
gouverné; & il importe au succès des soins qu'on prend qu'il soit gouverné par
cette forme & non par une autre. Homme prudent, épiez longtemps la nature,
observez bien votre élève avant de lui dire le premier mot; laissez d'abord le
germe de son caractère en pleine liberté de se montrer, ne le contraignez en quoi
que ce puisse être, afin de le mieux voir tout entier. Pensez-vous que ce temps de
liberté soit perdu pour lui? tout au contraire, il sera le mieux employé; car c'est
ainsi que vous apprendrez à ne pas perdre un seul moment dans un temps
précieux : au lieu que, si vous commencez d'agir avant de savoir ce qu'il faut
faire, vous agirez au hasard; sujet à vous tromper, il faudra revenir sur vos pas;
vous serez plus éloigné du but que si vous eussiez été moins presse de l'atteindre.
Ne faites donc pas comme l'avare qui perd beaucoup pour ne vouloir rien perdre.
Sacrifiez dans le premier âge un temps que vous regagnerez avec usure dans un
âge plus avancé. Le sage médecin ne donne pas étourdiment des ordonnances à la
première vue, mais à étudie premièrement le tempérament du malade avant de lui
rien prescrire; il commence tard à le traiter, mais il le guérit, tandis que le
médecin trop presse le tue.
[119] Mais où placerons-nous cet enfant pour l'élever ainsi comme un être insensible,
comme un automate? Le tiendrons-nous dans le globe de la lune, dans une île
déserte ? L'écarterons-nous de tous les humains ? N'aura-t-il pas continuellement
dans le monde le spectacle & l'exemple des passions d'autrui ? Ne verra-t-il jamais
d'autres enfans de son âge? Ne verra-t-il pas ses parents, ses voisins, sa nourrice,
sa gouvernante, son laquais, son gouverneur même, qui après tout ne sera as un
ange ?
Cette objection est forte & solide. Mais vous ai-je dit que ce fût une entreprise
aisée qu'une éducation naturelle ? O hommes! est-ce ma faute si vous avez rendu
difficile tout ce qui est bien? Je sens ces difficultés, j'en conviens : peut-être
sont-elles insurmontables; mais toujours est-il sur qu'en s'appliquant à les prévenir
on les prévient jusqu'à certain point. Je montre le but qu'il faut q on se propose: je
ne dis pas qu'on y puisse arriver; mais je dis que celui qui en approchera
davantage aura le mieux réussi.
Souvenez-vous qu'avant d'oser entreprendre de former un homme, il faut
s'être fait homme soi-même; il faut trouver en soi l'exemple qu'il se doit proposer.
Tandis que l'enfant est encore sans connaissance , on a le temps de préparer tout
ce qui l'approche à ne frapper ses premiers regards que des objets qu'il lui
convient de voir. Rendez-vous respectable à tout le monde, commencez par vous
faire aimer, afin que chacun cherche à vous complaire. Vous ne serez point
maître de l'enfant, si vous ne l'êtes de tout ce qui l'entoure; & cette autorité ne
sera jamais suffisante, si [120] elle n'est fondée sur l'estime de la vertu. Il ne s'agit point
d'épuiser sa bourse & de verser l'argent à pleines mains; je n'ai jamais vu que
l'argent fît aimer personne. Il ne faut point être avare & dur, ni plaindre la misère
qu'on soulager; mais vous aurez beau ouvrir vos coffres, si vous n'ouvrez aussi
votre coeur, celui des autres vous restera toujours fermé. C'est votre temps, ce
sont vos soins, vos affections, c'est vous-même qu'il faut donner; car, quoi que
vous puissiez faire, on sent toujours que votre argent n'est point vous. Il y a des
témoignages d'intérêt & de bienveillance qui font plus d'effet, & sont réellement
plus utiles que tous les dons : combien de malheureux, de malades, ont plus
besoin de consolations que d'aumônes ! combien d'opprimés à qu'il la protection
sert plus que l'argent! Raccommodez les gens qui se brouillent, prévenez les
procès; portez les enfans au devoir, les pères à l'indulgence; favorisez d'heureux
mariages; empêchez les vexations; employez, prodiguez le crédit des parents de
votre élève en faveur du faible a qui on refuse justice, & que le puissant accable.
Déclarez-vous hautement le protecteur des malheureux. Soyez juste, humain,
bien-faisant. Ne faites pas seulement l'aumône, faites la charité; les œuvres de
miséricorde soulagent plus de maux que l'argent; aimez les autres, & ils vous
aimeront; servez-les & ils vous serviront; soyez leur frère, & ils seront vos
enfants.
C'est encore ici une des raisons pourquoi je veux élever émile à la campagne, loin
de la canaille des valets, les derniers des hommes après leurs maîtres; loin des
noires [121] mœurs des villes, que le vernis dont on les couvre rend séduisantes et
contagieuses pour les enfants; au lieu que les vices des paysans, sans apprêt et
dans toute leur grossièreté, sont plus propres à rebuter qu'à séduire, quand on n'a
nul intérêt à les imiter.
Au village, un gouverneur sera beaucoup plus maître des objets qu'il voudra
présenter à l'enfant; sa réputation ses discours, son exemple, auront une autorité
qu'ils ne sauraient avoir à la ville; étant utile à tout le monde chacun s'empressera
de l'obliger, d'être estimé de lui, de se montrer au disciple tel que le maître
voudroit qu'on fût en effet; & si l'on ne se corrige pas du vice, on s'abstiendra du
scandale; c'est tout ce ont nous avons besoin pour notre objet.
Cessez de vous en prendre aux autres de vos propres fautes : le mal que les
enfants voient les corrompt moins que celui que vous leur apprenez. Toujours
sermonneurs, toujours moralistes, toujours pédants, pour une idée que vous leur
donnez la croyant bonne, vous leur en donnez à la fois vingt autres qui ne valent
rien : pleins de ce qui se passe dans votre tête, vous ne voyez pas l'effet que vous
produisez dans la leur. Parmi ce long flux de paroles dont vous les excédez
incessamment, pensez-vous qu'il n'y en ait pas une qu'ils saisissent à faux ?
Pensez-vous qu'ils ne commentent pas à leur manière vos explications diffuses, et
qu'ils n'y trouvent pas de quoi se faire un système à leur portée, qu'ils sauront
vous opposer dans l'occasion ?
écoutez un petit bonhomme qu'on vient d'endoctriner; laissez-le jaser,
questionner, extravaguer à son aise, & [122] vous allez être surpris du tour étrange
qu'ont pris vos raisonnements dans son esprit : il confond tout, il renverse tout, il
vous impatienté, il vous désole quelque-fois par des objections imprévues; il vous
réduit a vous taire, ou à le faire taire; & que peut-il penser de ce silence de la part
d'un homme qui aime tant à parler ? Si jamais il remporte cet avantage, & qu'il s'en
aperçoive, adieu l'éducation; tout est fini dès ce moment, il ne cherche plus à
s'instruire, il cherche à vous réfuter.
Maîtres zélés, soyez simples, discrets, retenus : ne vous hâtez jamais d'agir que
pour empêcher d'agir les autres; je le répéterai sans cesse, renvoyez, s'il se peut,
une bonne instruction, de peur d'en donner une mauvaise. Sur cette terre, dont la
nature eût fait le premier paradis de l'homme, craignez d'exercer l'emploi du
tentateur en voulant donner à l'innocence la connaissance du bien & du mal; ne
pouvant empêcher que l'enfant ne s'instruise au dehors par des exemples, bornez
toute votre vigilance à imprimer ces exemples dans son esprit sous l'image qui lui
convient.
Les passions impétueuses produisent un grand effet sur l'enfant qui en est
témoin, parce qu'elles ont des signes très sensibles qui le frappent & le forcent
d'y faire attention. La colère surtout est si bruyante dans ses emportements, qu'il est
impossible de ne pas s'en apercevoir étant à portée ne faut as demander si
c'est la pour un pédagogue l'occasion d'entamer un beau discours. Eh! Point de
beaux discours, rien du tout, pas un seul mot. Laissez venir l'enfant: étonné du
spectacle, il ne manquera pas de vous questionner. La [123] réponse est simple; elle se
tire des objets mêmes qui frappent ses sens. Il voit un visage enflammé, des yeux
étincelants, un geste menaçant, il entend des cris; tous signes que le corps n'est
pas dans son assiette. Dites, lui posément, sans mystère : Ce pauvre homme est
malade, il est dans un accès de fièvre. Vous pouvez de là tirer occasion de lui
donner, mais en peu de mots, une idée des maladies & de leurs effets; car cela
aussi est de la nature, & c'est un des liens de la nécessité auxquels il se doit sentir
assujetti.
Se peut-il que sur cette idée, qui n'est pas fausse, il ne contracte pas de bonne
heure une certaine répugnance à se livrer aux excès des passions, qu'il regardera
comme des maladies ? Et croyez-vous qu'une pareille notion, donnée à propos,
ne produira pas un effet aussi salutaire que le plus ennuyeux sermon de morale ?
Mais voyez dans l'avenir es conséquences de cette notion : nous voilà autorisé, si
jamais vous y êtes contraint, à traiter un enfant mutin comme un enfant malade; à
l'enfermer dans sa chambre, dans son lit s'il le faut, à le tenir au régime, a
l'effrayer lui-même de ses vices naissants, à les lui rendre odieux & redoutables,
sans que jamais il puisse regarder comme un châtiment la sévérité dont vous serez
peut-être forcé d'user pour l'en guérir. Que s'il vous arrive à vous-même, dans
quelque moment de vivacité, de sortir du sang-froid & de la modération dont
vous devez faire votre étude, ne cher-chez point à lui déguiser votre faute; mais
dites-lui franchement, avec un tendre reproche: Mon ami, vous m'avez fait mal.
[124] Au reste, il importe que toutes les naÏvetés que peut produite dans un enfant la
simplicité des idées dont il est nourri, ne soient jamais relevées en sa présence, ni
citées de manière qu'il puisse l' rendre. Un éclat de rire indiscret peut gâter le
travail de six mois, & faire un tort irréparable pour toute la vie. Je ne puis assez
redire que pour être le maître de l'enfant, il faut être son propre maître. Je me
représente mon petit émile, au fort d'une rixe entre deux voisines, s'avançant vers
la lus furieuse, & lui disant d'un ton de commisération : Ma bonne, vous êtes
malade, j'en suis bien fâché. A coup sûr, cette saillie ne restera pas sans effet sur
les spectateurs, ni peut-être sur les actrices. Sans rire, sans le gronder, sans le
louer, je l'emmène de ou de force avant qu'il puisse apercevoir cet effet, ou
témoins avant qu'il y pense, & je me hâte de le distraire sur d'autres objets qui le
lui fassent bien vite oublier.
Mon dessein n'est point d'entrer dans tous les détails, mais seulement d'exposer
les maximes générales, & de donner des exemples dans les occasions difficiles. Je
tiens pour impossible qu'au sein de la société l'on puisse amener un enfant à l'âge
de douze ans, sans lui donner qu' l'idée des rapports d'homme à homme, & de la
moralité que actions humaines. Il suffit qu'on s'applique à lui rendre ces notions
nécessaires le plus tard qu'il se pourra, & que, quand elles deviendront inévitables,
on les borne à l'utilité présente, seulement pour qu'il ne se croie pas le maître de
tout, & qu'il ne fasse pas du mal à autrui sans scrupule & sans le savoir. Il y a des
caractères doux & tranquilles qu'on peut mener [125] loin sans danger dans leur
première innocence; mais il y a aussi des naturels violents dont la férocité se
développe de bonne heure, & qu'il faut se hâter de faire hommes, pour n'être pas
obligé de les enchaîner.
Nos premiers devoirs sont envers nous; nos sentiments primitifs se concentrent en
nous-mêmes; tous nos mouvements naturels se rapportent d'abord à notre
conservation & à notre bien-être. Ainsi le premier sentiment de la justice ne nous
vient as de celle que nous devons, mais de celle qui nous est due; & c'est encore
un des contre-sens des éducations communes, que, parlant d'abord aux enfans de
leurs devoirs, jamais de leurs droits, on commence par leur dire le contraire de ce
qu'il faut, ce qu'ils ne sauraient entendre, & ce qui ne peut les intéresser.
Si j'avois donc à conduire un de ceux que je viens de supposer, je me dirais : Un
enfant ne s'attaque pas aux personnes,*[On ne doit jamais souffrir qu'un enfant
se joue aux grandes personnes comme avec ses inférieurs, ni même comme avec
ses égaux. S'il osoit frapper sérieusement quelqu'un, fût-ce son laquais, fût-ce le
bourreau, faites qu'on lui rende toujours ses coups avec usure, & de manière à lui
ôter l'envie d'y revenir. J'ai vu d'imprudentes gouvernantes animer la mutinerie
d'un enfant, l'exciter à battre, s'en laisser battre elles-mêmes, & rire de ses faibles
coups, sans songer qu'ils étaient autant de meurtres dans l'intention du petit
furieux, & que celui qui veut battre étant jeune, voudra tuer étant grand.]
mais aux choses; & bientôt il apprend par l'expérience à respecter quiconque le passe
en âge & en force; mais les choses ne se défendent pas
elles-mêmes. La première idée qu'il faut lui donner est donc moins celle de la
[126] liberté que de la propriété; &, pour qu'il puisse avoir cette idée, il faut qu'il ait
quel que chose en propre. Lui citer ses hardes, ses meubles, ses jouets. c'est ne lui
rien dire; puisque, bien qu'il dispose de ces choses, il ne sait ni pourquoi ni
comment il les a. Lui dire qu'il les a parce qu'on les lui a données, c'est ne faire
guère mieux; car, pour donner il faut avoir : voilà donc une propriété antérieure
a la sienne; & c'est le principe de la propriété qu'on lui veut expliquer; sans
compter que le don est une convention, & que l'enfant ne peut savoir encore ce
que c'est que convention.*[Voilà pourquoi la plupart des enfans veulent ravoir ce qu'ils
ont donné, & pleurent quand on ne le leur veut pas rendre. Cela leur arrive plus quand ils
ont bien conçu ce que c'est que don: seulement ils sont alors plus circonspecte à donner.]
Lecteurs, remarquez, je vous prie, dans cet exemple et dans cent mille autres,
comment, fourrant dans la tête des enfans des mots qui n'ont aucun sens à leur
portée, on croit pourtant les avoir fort bien instruits.
Il s'agit donc de remonter à l'origine de la propriété; car c'est de là que la première
idée en doit naître. L'enfant, vivant à la campagne, aura pris quelque notion des
travaux champêtres; il ne faut pour cela que des yeux, du loisir, & il aura l'un et
l'autre. Il est de tout âge, surtout du sien, de vouloir créer, imiter, produire,
donner des signes de puissance & d'activité. Il n'aura pas vu deux fois labourer un
jardin, semer, lever, croître des légumes, qu'il voudra jardiner à son tour.
Par les principes ci-devant établis, je ne m'oppose point [127] à son envie; au contraire,
je la favorise, je partage son goût, je travaille avec lui, non pour son plaisir, mais
pour le mien; du moins il le croit ainsi; je deviens son garçon jardinier; en
attendant qu'il ait des bras, le laboure pour lui la terre; il en prend possession en y
plantant une fève; & sûrement cette possession est plus sacrée & plus respectable
que celle que prenoit Nunes Balboa de l'Amérique méridionale au nom du roi
d'Espagne, en plantant son étendard sur les côtes de la mer du Sud.
On vient tous les jours arroser les fèves, on les voit lever dans des transports de
joie. J'augmente cette joie en lui disant : Cela vous appartient; & lui expliquant
alors ce terme d'appartenir, je lui fais sentir qu'il a mis là son temps, son travail,
sa peine, sa personne enfin; qu'il y a dans cette terre quelque chose de lui-même
qu'il peut réclamer contre qui que ce soit, comme il pourroit retirer son bras de la
main d'un autre homme qui voudroit le retenir malgré lui.
Un beau jour il arrive empressé, & l'arrosoir à la main. O spectacle! ô douleur!
toutes les fèves sont arrachées, tout le terrain est bouleversé, la place même ne se
reconnaît plus. Ah! qu'est devenu mon travail, mon ouvrage, le doux fruit de mes
soins & de mes sueurs ? Qui m'a ravi mon bien? qui m'a pris mes fèves? Ce jeune
coeur se soulève; le premier sentiment de l'injustice y vient verser sa triste
amertume; les larmes coulent en ruisseaux; l'enfant désolé remplit l'air de
gémissements & de cris. On prend part a sa peine, a son indignation; on cherche,
on s'informe, on fait des perquisitions. Enfin l'on [128] découvre que le jardinier a fait
le coup: on le fait venir.
Mais nous voici bien loin de compte. Le jardinier, apprenant de quoi on se plaint,
commence à se plaindre plus haut que nous. Quoi! messieurs, c'est vous qui
m'avez ainsi gâté mon ouvrage! J'avois semé là des melons de Malte dont la vaine
m avoit été donnée comme un trésor, & desquels j'espérois vous régaler quand ils
seraient mûrs; mais voilà que, pour y planter vos misérables fèves, vous m'avez
détruit mes melons déjà tout levés, & que je ne remplacerai jamais. Vous m'avez
fait un tort irréparable, & vous vous êtes privés vous-mêmes du plaisir de manger
des melons exquis.
JEAN-JACQUES
Excusez-nous, mon pauvre Robert. Vous aviez mis là votre travail, votre peine.
Je vois bien que nous avons ] eu tort de gâter votre ouvrage; mais nous vous
ferons venir eu tort de gâter votre ouvrage; mais nous vous ferons venir d'autre
graine de Malte, & nous ne travaillerons plus la terre avant de savoir si quelqu'un
n'y a point mis la main avant nous
ROBERT
Oh! bien messieurs, vous pouvez donc vous reposer, car il n'y a plus guère de
terre en friche. Moi, je travaille celle que mon père a bonifiée; chacun en fait
autant de son côté, & toutes les terres que vous voyez sont occupées depuis
longtemps.
[129] éMILE
Monsieur Robert, il y a donc souvent de la graine de melon perdue ?
ROBERT
Pardonnez-moi, mon jeune cadet; car il ne nous vient pas souvent de petits
messieurs aussi étourdis que vous. Personne ne touche au jardin de son voisin;
chacun respecte le travail des autres, afin que le sien soit en sûreté.
éMILE
Mais moi je n'ai point de jardin.
ROBERT
Que m'importe? si vous gâtez le mien, je ne vous y laisserai plus promener; car,
voyez-vous, je ne veux pas perdre ma peine.
JEAN-JACQUES
Ne pourroit-on pas pro oser un arrangement au bon Robert ? Qu'il nous accorde,
à mon petit ami & à moi, un coin de son jardin pour le cultiver, à condition qu'il
aura la moitié du produit.
ROBERT
Je vous l'accorde sans condition. Mais souvenez-vous que j'irai labourer vos
fèves, si vous touchez à mes melons.
[130] Dans cet essai de la manière d'inculquer aux enfans les notions primitives, on voit
comment l'idée de la propriété remonte naturellement au droit du premier
occupant par le travail. Cela est clair, net, simple, & toujours à la portée de l'enfant.
De là jusqu'au droit de propriété & aux échanges, il n'y a plus qu'un pas,
après lequel il faut s'arrêter tout court.
On voit encore qu'une explication que je renferme ici dans deux pages d'écriture
sera peut-être l'affaire d'un an pour la pratique; car, dans la carrière des idées
morales on ne peut avancer trop lentement, ni trop bien s'affermir à chaque pas.
Jeunes maîtres, pensez, je vous prie, à cet exemple, & souvenez-vous qu'en toute
chose vos leçons doivent être plus en actions qu'en discours; car les enfants
oublient aisément ce qu'ils ont dit & ce qu'on leur a dit mais non pas ce qu'ils ont
fait & ce qu'on leur a fait.
De pareilles instructions se doivent donner, comme je l'ai dit, plus tôt ou plus
tard, selon que le naturel paisible ou turbulent de l'élève en accélère ou retarde le
besoin; leur usage est d'une évidence qui saute aux yeux; mais, pour ne rien
omettre d'important dans les choses difficiles donnons encore un exemple.
Votre enfant dyscole gâte tout ce qu'il touche : ne vous fâchez point; mettez hors
de sa portée ce qu'il peut gâter. Il brise les meubles dont il se sert; ne vous hâtez
point de lui en donner d'autres : laissez-lui sentir le préjudice de la privation. Il
casse les fenêtres de sa chambre; laissez le vent souffler sur lui nuit & jour sans
vous soucier des rhumes; [131] car il vaut mieux qu'il soit enrhumé que fou. Ne vous
plaignez jamais des incommodités qu'il vous cause, mais faites qu'il les sente le
premier. A la fin vous faites raccommoder les vitres, toujours sans rien dire. Il les
casse encore? changez alors de méthode; dites-lui sèchement, mais sans colère :
Les fenêtres sont a moi; elles ont été mises là par mes soins; je veux les garantir.
Puis vous l'enfermerez à l'obscurité dans un lieu sans fenêtre. A ce procédé si
nouveau il commence par crier, tempêter; personne ne l'écoute. Bientôt il se lasse
et change de ton; il se plaint, il gémit : un domestique se présente, le mutin le prie
de le délivrer. Sans chercher de prétexte pour n'en rien faire, le domestique
répond : j'ai aussi des vitres à conserver, & s'en va. Enfin, après que l'enfant aura
demeuré là plusieurs heures, assez longtemps s'y ennuyer & s'en souvenir,
quelqu'un lui suggérera de vous proposer un accord au moyen duquel vous lui a
rendriez la liberté, & il ne casseroit plus de vitres. Il ne demandera pas mieux. Il
vous fera prier de le venir voir : vous viendrez; il vous fera sa proposition, & vous
l'accepterez à l'instant en lui disant : C'est très bien pense; nous y gagnerons tous
deux : que n'avez-vous eu plus tôt cette bonne idée! Et puis, sans lui demander ni
protestation ni confirmation de sa promesse, vous l'embrasserez avec joie et
l'emmènerez sur-le-champ dans sa chambre,
regardant cet accord comme sacré & inviolable autant que si le serment y avait
passé. Quelle idée pensez-vous qu'il prendra, sur ce procède, de la foi des
engagements & de leur utilité? Je suis trompe s'il y a sur la terre un seul enfant,
non déjà gâté, a l'epreuve [132] de cette conduite, & qui s'avise cela de casser une
fenêtre à dessein. Suivez la chaîne de tout cela. Le petit méchant ne songeait
guère, en faisant un trou pour planter sa fève, qu'il se creusoit un cachot où sa
science ne tarderoit pas à le faire enfermer.*[Au reste, quand ce devoir de tenir
ses engagements ne seroit pas affermi dans l'esprit de l'enfant par le poids de son
utilité, bientôt le sentiment intérieur, commençant à poindre, le lui imposerait
comme une loi de la conscience, comme un principe inné qui n'attend pour se
développer que les connaissances auxquelles il s'applique. Ce premier trait n'est
point marqué par la main des hommes, mais gravé dans nos coeurs par l'auteur de
toute justice. Otez la loi primitive des conventions & l'obligation qu'elle impose,
tout est illusoire & vain dans la société humaine. Qui ne tient que par son profit à
sa promesse n'est guère plus lie que s'il n'eût rien promis; ou tout au plus il en sera
du pouvoir de la violer comme de la bisque des joueurs, qui ne tardent à s'en
prévaloir que pour attendre le moment de s'en prévaloir avec plus d'avantage. Ce
principe est de la dernière importance, & mérite d'être approfondi; car c'est ici
que l'homme commence à se mettre en contradiction avec lui-même.]
Nous voilà dans le monde moral, voilà la porte ouverte au vice. Avec les
conventions & les devoirs naissent la tromperie & le mensonge. Dès qu'on peut
faire ce qu'on ne doit pas, on veut cacher qu'on n'a pas dû faire. Dès qu'un
intérêt fait promettre, un intérêt plus grand peut faire violer la promesse; il ne
s'agit plus de la violer impunément: la ressource est naturelle; on se cache & l'on
ment. N'ayant pu prévenir le vice, nous voici déjà dans le cas de le punir. Voilà
les misères de la vie humaine qui commencera avec ses erreurs.
J'en ai dit assez pour faire entendre qu'il ne faut jamais [133] infliger aux enfans le
châtiment comme châtiments, mais qu'il doit toujours leur arriver comme une
suite le leur mauvaise action. Ainsi vous ne déclamerez point contre le mensonge,
vous ne les punirez point précisément pour avoir menti; mais vous ferez que tous
les mauvais effets du mensonge, comme de n'être point cru quand on dit la vérité,
d'être accusé du mal qu'on n'a point fait, quoiqu'on s'en défende, se rassemblent
sur leur tête quand ils ont menti. Mais expliquons ce que est que mentir pour les
enfants.
Il y a deux sortes de mensonges : celui de fait qui regarde le passé, celui de droit
qui regarde l'avenir. Le premier a lieu quand on nie d'avoir fait ce qu'on a fait, ou
quand on affirme avoir fait ce qu'on n'a pas fait, & en général quand on parle
sciemment contre la vérité de choses. L'autre a lieu quand on promet ce qu'on n'a
pas dessein de tenir, & en général quand on montre une intention contraire à celle
qu'on a. Ces deux mensonges peuvent quelquefois se rassembler dans le même;
*[Comme, lorsque accusé d'une mauvaise action, le coupable s'en défend en se
disant honnête homme. Il ment alors dans le fait & dans le droit.] mais je les
considère par ce qu'ils ont de différent.
Celui qui sent le besoin qu'il a du secours des autres, & qui ne cesse d'éprouver
leur bienveillance, n'a nul intérêt de les tromper; au contraire, il a un intérêt
sensible qu'ils voient les choses comme elles sont, de peur qu'ils ne se trompent a
son préjudice. Il est donc clair que le mensonge [134] de fait n'est pas naturel aux
enfants; mais c'est la loi de l'obéissance qui produit la nécessité de mentir, parce
que l'obéissance étant pénible, on s'en dispense en secret le plus qu'on peut, et
que l'intérêt présent d'éviter le châtiment ou le reproche l'emporte sur l'intérêt
éloigné d'exposer la vérité. Dans l'éducation naturelle & libre, pourquoi donc
votre enfant vous mentiroit ? Qu'a-t-il à vous cacher? Vous ne le reprenez
point, vous ne le punissez de rien, vous n'exigez rien de lui. Pourquoi ne vous
diroit-il pas tout ce qu'il a fait aussi naÏvement qu'à son petit camarade ? Il ne peut
voir à cet aveu plus de danger d'un côté que de l'autre.
Le mensonge de droit est moins naturel encore, puisque les promesses de faire
ou de s'abstenir sont des actes conventionnels, qui sortent de l'état de nature et
dérogent à la liberté. Il y a plus : tous les engagements des enfans sont nuls par
eux-mêmes, attendu que leur vue bornée ne pouvant s'étendre au delà du présent,
en s'engageant ils ne savent ce qu'ils font. A peine l'enfant peut-il mentir quand il
s'engage; car, ne songeant qu'à se tirer d'affaire dans le moment présent, tout
moyen qui n'a pas un effet présent lui devient égal; en promettant pour un temps
futur, il ne promet rien, & son imagination encore endormie ne sait point étendre
son être sur deux temps différents. S'il pouvoit éviter le fouet ou obtenir un cornet
de dragées en promettant de se jeter demain par la fenêtre, il le promettroit à
l'instant. Voilà pourquoi les lois n'ont aucun égard aux engagements des enfants;
et quand les pères & les maîtres plus [135] sévères exigent qu'ils les remplissent, c'est
seulement dans ce que l'enfant devroit faire, quand même il ne l'auroit pas mis.
L'enfant, ne sachant ce qu'il quand il s'engage ne peut donc mentir en
s'engageant. Il n en est pas de même quand il manque à sa promesse, ce qui est
encore une espèce mensonge rétroactif : car il se souvient très bien d'avoir fait
cette promesse; mais ce qu'il ne voit pas, c'est l'importance de la tenir. Hors d'état
de lire dans l'avenir, il ne peut prévoir les conséquences des choses; & quand il
viole ses engagements, il ne fait rien contre la raison de son âge.
Il suit de là que les mensonges des enfans sont tous l'ouvrage des maîtres, & que
vouloir leur apprendre à dire la vérité n'est autre chose que leur apprendre à
mentir. Dans l'empressement qu'on a de les régler, de les gouverner, de les
instruire, on ne se trouve jamais assez d'instruments pour en venir à bout. On veut
se donner de nouvelles prises dans leur esprit par des maximes sans fondement,
par des préceptes sans raison, & l'on aime mieux qu'ils sachent leurs leçons et
qu'ils mentent, que s'ils demeuraient ignorants & vrais.
Pour nous, qui ne donnons à nos élèves que des leçons de pratique, & qui aimons
mieux qu'ils soient bons que savants, nous n'exigeons point d'eux la vérité, de
peur qu'ils ne la déguisent, & nous ne leur faisons rien promettre qu'ils soient
tentés de ne pas tenir. S'il s'est fait en mon absence quelque mal dont
j'ignore l'auteur, je me garderai d'en accuser [136] émile, ou de lui dire : Est-ce
vous?*[Rien n'est plus indiscret qu'une pareille question, surtout quand l'enfant
est coupable : alors, s'il croit que vous savez ce qu'il a fait, il verra que vous lui
tendez un piège, & cette opinion ne peut manquer de l'indisposer contre vous. S'il
ne le croit pas, il se dira découvrirois-je ma faute ? Et voilà la première tentation
du mensonge devenue l'effet de votre imprudente question.] Car en cela que
ferois-je autre chose, sinon lui apprend à le nier ? Que si son naturel difficile me
force à avec lui quelque convention, je prendrai si bien mes mesures que la
proposition en vienne toujours de lui, jamais de moi; que, quand il s'est engagé, il
ait toujours un intérêt présent & sensible à remplir son engagement; & qui, si jamais
il y manque, ce mensonge attire sur lui des maux qu'il voie sortir de
l'ordre même des choses, & non pas de la vengeance de son gouverneur. Mais,
loin besoin de recourir à de si cruels expédients, je suis presque sûr qu'Emile
apprendra fort tard ce que c'est que mentir, & qu'en l'apprenant il sera fort
étonné, ne pouvant concevoir à quoi peut être bon le mensonge. Il est il très clair
que plus je rends son bien-être indépendant, soit des volontés, soit des jugements
des autres, plus je coupe en lui tout intérêt de mentir.
Quand on n'est point pressé d'instruire, on point pressé d'exiger, & l'on prend son
temps pour ne rien exiger qu'à propos. Alors l'enfant se forme, en qu'il ne se gâte
point. Mais, quand un étourdi de précepteur, ne sachant comment s'y prendre, lui
fait à chaque instant promettre ceci ou cela, sans distinction, sans choix sans
mesure, l'enfant, ennuyé, surchargé de toutes ces promesses, les [137] néglige, les
oublie, les dédaigne enfin, &, les regardant comme autant de vaines formules, se
fait un jeu de les faire & de les violer. Voulez-vous donc qu'il soit fidèle à tenir sa
parole, soyez discret à l'exiger.
Le détail dans lequel je viens d'entrer sur le mensonge peut à bien des égards
s'appliquer à tous les autres qu'on ne prescrit aux enfans qu'en les leur rendant
seulement haÏssables, mais impraticables. Pour leur prêcher la vertu, on leur fait
aimer tous les vices on les leur donne, en leur défendant de les avoir. Veut-on les
rendre pieux, on les mène s'ennuyer à l'église; cri leur faisant incessamment
marmotter des prières, on les force d'aspirer au bonheur de ne plus prie, Dieu.
Pour leur inspirer la charité, on leur fait donner l'aumône, comme si l'on
dédaignoit de la donner soi-même. Eh! ce n'est pas l'enfant qui doit donner, c'est
le maître : quelque attachement qu'il ait pour son élève, il doit lui disputer cet
honneur; il doit lui faire juger qu'à son âge on n'en est point encore digne.
L'aumône est une action d'homme qui connaît la valeur de ce qu'il donne, & le
besoin que son semblable en a. L'enfant, qui ne connaît rien de cela, ne peut
avoir aucun mérite à donner; il donne sans charité, sans bienfaisance; il est
presque honteux de donner, quand, fondé sur son exemple & le vôtre, il croit qu'il
n'y a que les enfans qui donnent, & qu'on ne fait plus l'aumône étant grand.
Remarquez qu'on ne fait jamais donner par l'enfant que des choses dont il ignore
la valeur, des pièces de métal qu'il a dans sa poche, & qui ne lui servent qu'à cela.
Un [138] enfant donneroit plutôt cent louis qu'un gâteau. Mais engagez ce prodigue
distributeur à donner les choses qui lui sont chères, des jouets, des bonbons, son
goûter, & nous saurons bientôt si vous l'avez rendu vraiment libéral.
On trouve encore un expédient à cela, c'est de rendre bien vite à l'enfant ce qu'il a
donné, de sorte qu'il s'accoutume à donner tout ce qu'il sait bien qui lui va
revenir. Je n'ai guère vu dans les enfans que ces deux espèces de générosité :
donner ce qui ne leur est bon à rien, ou donner ce qu'ils sont sûrs qu'on va leur
rendre. Faites en sorte, dit Locke, qu'ils soient convaincus par expérience que le
plus libéral est toujours le mieux partagé. C'est là rendre un enfant libéral en
apparence & avare en effet. Il ajoute que les enfans contracteront ainsi l'habitude
de la libéralité. Oui, d'une libéralité usurière, qui donne un œuf pour avoir un
bœuf. Mais, quand il s'agira de donner tout de bon, adieu l'habitude; lorsqu'on
cessera de leur rendre, ils cesseront bientôt de donner. Il faut regarder à l'habitude
de l'âme plutôt qu'à celle des mains. Toutes les autres vertus qu'on apprend aux
enfants ressemblent à celle-là. Et c'est à leur prêcher ces solides vertus qu'on use
leurs j'unes ans dans la tristesse! Ne voilà-t-il pas une savante éducation!
Maîtres, laissez les simagrées, soyez vertueux & bons, que vos exemples se
gravent dans la mémoire élèves, en attendant qu'ils puissent entrer dans leur
coeurs, Au lieu de me hâter d'exiger du mien des actes de charité, j'aime mieux en
faire en sa présence, & lui ôter même le moyen de m'imiter en cela, comme un
honneur qui n'est pas de son âge; [139] car il importe qu'il ne s'accoutume pas à
regarder les devoirs des hommes seulement comme des devoirs d'enfants. Que si,
me voyant assister les pauvres, il me questionne là-dessus, & qu'il soit temps de
lui répondre,*[On doit concevoir que je ne résous pas ses questions quand il lui
plaît, mais quand il me plaît; autrement ce seroit m'asservir à ses volontés, & me
mettre dans la plus dangereuse dépendance ou un gouverneur puisse être de son
élève.] je lui dirai : " Mon ami, c'est que quand les pauvres ont bien voulu qu'il y
eût des riches, les riches ont promis de nourrir tous ceux qui n'auraient de quoi
vivre ni par leur bien ni par leur travail. Vous avez donc aussi promis cela ?"
reprendra-t-il. "Sans doute; je ne suis maître du bien qui passe par mes mains
qu'avec la condition qui est attachée a sa propriété."
Après avoir entendu ce discours, & l'on a vu comment on peut mettre un enfant
en état de l'entendre, un autre qu'Emile seroit tenté de m'imiter & de se conduire
en homme riche; en pareil cas, j'empêcherais au moins que ce ne fût avec
ostentation; j'aimerais mieux qu'il me dérobât mon droit & se cachât pour donner.
C'est une fraude de son âge, & la seule que je lui pardonnerais.
Je sais que toutes ces vertus par imitation sont des vertus de singe, & que nulle
bonne action n'est moralement bonne que quand on la fait comme telle, & non
parce que d'autres la font. Mais, dans un âge où le coeur ne sent rien encore, il
faut bien faire imiter aux enfans les actes dont on veut leur donner l'habitude, en
attendant qu'ils les puissent faire [140] par discernement & par amour du bien.
L'homme est imitateur, l'animal même l'est; le goût de l'imitation est de la nature
bien ordonnée; mais il dégénère en vice dans la société. Le singe imité
l'homme qu'il craint, & n'imite pas les animaux qu'il méprise; il juge bon ce
que fait un être meilleur que lui. parmi nous, au contraire, nos arlequins de toute
espece imitent le beau pour le dégrader, pour le rendre ridicule; ils cherchent
dans le sentiment de leur bassesse à s'égaler ce qui vaut mieux qu'eux; ou, s'ils
s'efforcent d'imiter ce qu'ils admirent, on voit dans le choix des objets le faux goût
des imitateurs : ils veulent bien plus en imposer aux autres ou faire applaudir leur
talent, que se rendre meilleurs ou plus sages. Le fondement de l'imitation parmi
nous vient du désir de se transporter toujours hors de soi. Si je réussis dans
mon entreprise, Emile n'aura sûrement pas ce désir. Il faut donc nous passer
du bien apparent qu'il peut produire.
Approfondissez toutes les règles de votre éducation, vous les trouverez ainsi
toutes à contre sens, surtout en ce qui concerne les vertus & les mœurs. La seule
leçon de morale qui convienne à l'enfance, & la plus importante à tout âge, est de
ne jamais faire de mal à personne. Le précepte même de faire du bien, s'il n'est
subordonné à celui-là, est dangereux, faux, contradictoire. Qui est-ce qui ne fait
pas du bien? tout le monde en fait, le méchant comme les autres; il fait un
heureux aux dépens de cent misérables; & de là viennent toutes nos calamités.
Les plus sublimes vertus sont négatives : elles sont aussi les plus difficiles, parce
qu'elles sont [141] sans ostentation, & au-dessus même de ce plaisir si doux au coeur de
l'homme, d'en renvoyer un autre content de nous. O quel bien fait nécessairement
à ses semblables celui d'entre eux, s'il en est un, qui ne leur fait jamais de mal! De
quelle intrépidité d'âme, de quelle vigueur de caractère il a besoin pour cela!
Ce n'est pas en raisonnant sur cette maxime, c'est en tâchant de la pratiquer, qu'on
sent combien il est grand & pénible d'y réussir .*[Le précepte de ne jamais nuire à
autrui emporte celui de tenir à la société humaine le moins qu'il est possible; car,
dans l'état social, le bien de l'un fait nécessairement le mal de l'autre. Ce rapport
est dans l'essence de la chose, & rien ne sauroit le changer. Qu'on cherche sur ce
principe lequel est le meilleur, de l'homme social ou du solitaire. Un auteur
illustre dit qu'il n'y a que le méchant qui soit seul; moi je dis qu'il n'y a que le bon
qui soit seul. Si cette proposition est moins sentencieuse, elle est plus vraie et
mieux raisonnée que la précédente. Si le méchant étoit seul, quel mal feroit-il ?
C'est dans la société qu'il dresse ses machines pour nuire aux autres. Si l'on veut
rétorquer cet argument pour l'homme de bien, je réponds par l'article auquel
appartient cette note.]
Voilà quelques foibles idées des précautions avec les quelles je voudrois qu'on
donnât aux enfans les instructions qu'on ne peut quelquefois leur refuser sans les
exposer à nuire à eux-mêmes ou aux autres, & surtout a contracter de mauvaises
habitudes dont on auroit peine ensuite à les corriger : mais soyons sûrs que cette
nécessite se présentera rarement pour les enfans élevés comme ils doivent l'être,
parce qu'il est impossible qu'ils deviennent indociles, méchants, menteurs, avides,
quand or n'aura pas semé dans leurs coeurs les vices qui les rendent tels. Ainsi ce
que j'ai dit sur ce point sert plus aux [142] exceptions qu'aux règles; mais ces
exceptions sont plus fréquentes à mesure que les enfans ont plus d'occasions de
sortir de leur état & de contracter les vices des hommes. Il faut nécessairement, à
ceux qu'on élève au milieu du monde, des instructions plus précoces qu'à ceux
qu'on élève dans la retraite. Cette éducation solitaire seroit donc préférable, quand
elle ne feroit que donner à l'enfance le temps de mûrir.
Il est un autre genre d'exceptions contraires pour ceux qu'un heureux naturel
élève au-dessus de leur âge. Comme il y a des hommes qui ne sortent jamais de
l'enfance, il y en a d'autres qui, pour ainsi dire, n'y passent point, & sont hommes
presque en naissant. Le mal est que cette dernière exception est très rare, très
difficile à connaître, & que chaque mère, imaginant qu'un enfant peut être un
prodige, ne doute point que le sien n'en soit un. Elles font plus, elles prennent
pour des indices extraordinaires ceux mêmes qui marquent l'ordre accoutumé : la
vivacité, les saillies, l'étourderie, la piquante naÏveté; tous signes caractéristiques
de l'âge, & qui montrent le mieux qu'un enfant n'est qu'un enfant. Est-il étonnant que
celui qu'on fait beaucoup parler & à qui l'on permet de tout dire, qui n'est
gêné par aucun égard, par aucune bienséance, fasse par hasard quelque heureuse
rencontre? Il le seroit bien plus qu'il n'en fît jamais, comme il le seroit qu'avec
mille mensonges un astrologue ne prédît jamais aucune vérité. Ils mentiront tant,
disoit Henri IV, qu'à la fin ils diront vrai. Quiconque veut trouver quelques bons
mots n'a qu'à dire beaucoup de sottises. Dieu garde de mal les gens à la mode, qui
n'ont pas d'autre mérite pour être fêtés!
[143] Les pensées les plus brillantes peuvent tomber dans le cerveau des enfants, ou
plutôt les meilleurs mots dans leur ] bouche, comme les diamants du plus grand
prix sous leurs mains, sans que pour cela ni les pensées ni les diamants leur
appartiennent; il n'y a point de véritable propriété pour cet âge en aucun genre.
Les choses que dit un enfant ne sont pas pour lui ce qu'elles sont pour nous; il n'y
joint pas les mêmes idées. Ces idées, si tant est qu'il en ait, n'ont dans sa tête ni
suite ni liaison; rien de fixe, rien d'assuré dans tout ce qu'il pense. Examinez votre
prétendu prodige. En de certains moments vous lui trouverez un ressort d'une
extrême activité, une clarté d'esprit à percer les nues. Le plus souvent ce même
esprit vous paroit lâche, moite, & comme environné d'un épais brouillard. Tantôt
il vous devance, & tantôt il reste immobile. Un instant vous diriez : c'est un génie,
et l'instant d'après :c'est un sot. Vous vous tromperiez toujours; c'est un enfant.
C'est un aiglon qui fend l'air un instant, & retombe l'instant d'après dans son aire.
Traitez-le donc selon son âge malgré les apparences, & craignez d'épuiser ses
forces pour les avoir voulu trop exercer. Si ce jeune cerveau s'échauffe, si vous
voyez qu'il commence à bouillonner, laissez-le d'abord fermenter en liberté, mais
ne l'excitez jamais, de peur que tout ne s'exhale; & quand les premiers esprits se
seront évaporés, retenez, comprimez les autres, jusqu'à ce qu'avec les années tout
se tourne en chaleur vivifiante & en véritable force. Autrement vous perdrez votre
temps & vos soins, vous détruirez votre propre ouvrage; & après vous être
indiscrètement enivrés de toutes ces [144] vapeurs inflammables, il ne vous restera
qu'un marc sans vigueur.
Des enfans étourdis viennent les hommes vulgaires: je ne sache point
d'observation plus générale & plus certaine que cella-la. Rien n'est plus difficile
que de distinguer dans l'enfance la stupidité réelle, de cette apparente & trompeuse
stupidité qui est l'annonce des âmes fortes. Il paraît d'abord étrange
que les deux extrêmes aient des signes si semblables :et cela doit pourtant être;
car, dans un âge où l'homme n'a encore nulles véritables idées, toute la différence
qui se trouve entre celui qui a du génie & celui qui n'en a pas, est que le dernier
n'admet que de fausses idées, & que le premier, n'en trouvant que de telles, n'en
admet aucune: il ressemble donc au stupide en ce que l'un n'est capable de rien, et
que rien ne convient à l'autre. Le seul signe qui peut les distinguer dépend du
hasard, qui peut offrir au dernier quelque idée à sa portée, au lieu que le premier
est toujours le même partout. Le jeune Caton, durant soi, enfance, sembloit un
imbécile dans la maison. il étoit taciturne & opiniâtre, voilà tout le jugement qu'on
portoit de lui. Ce ne fut que dans l'antichambre de Sylla que son oncle apprit à le
connaître. S'il ne fût point entré dans cette antichambre, peut-être eût-il passé
pour une brute jusqu'à l'âge de raison. Si César n'eût point vécu, être eût-on
toujours traite de visionnaire ce même Caton qui pénétra son funeste génie, et
prévit tous ses projets de si loin. O que ceux qui jugent si précipitamment le
enfants sont sujets à se tromper! Ils sont souvent plus enfans qu'eux j'ai vu, dans
un âge assez avancé, un [145] homme qui m'honoroit de son amitié passer dans sa
famille & chez ses amis pour un esprit borné : cette excellente tête se mûrissoit en
silence. Tout à coup il s'est montré philosophe, & je ne doute pas que la postérité
ne lui marque une place honorable & distinguée parmi les meilleurs raisonneurs et
les plus profonds métaphysiciens de son siècle.
Respectez l'enfance, & ne vous pressez point de la juger, soit en bien, soit en mal.
Laissez les exceptions s'indiquer, se prouver, se confirmer longtemps avant
d'adopter pour elles des méthodes particulières. Laissez longtemps agir la nature,
avant de vous mêler d'agir à sa place, de peur de contrarier ses opérations. Vous
connaissez, dites-vous, le prix du temps & n'en voulez point perdre. Vous ne
voyez pas que c'est bien plus le perdre d'en mal user que de n'en rien faire, et
qu'un enfant mal instruit est plus loin de la sagesse que celui qu'on n'a point
instruit du tout. Vous êtes alarmé de le voir consumer ses premières années à ne
rien faire. Comment! n'est-ce rien que d'être heureux? n'est-ce rien que de sauter,
jouer, courir toute la journée ? De sa vie il ne sera si occupé. Platon, dans sa
République, qu'on croit si austère, n'élève les enfans qu'en fêtes, jeux, chansons,
passe-tems; on diroit qu'il a tout fait quand il leur a bien appris à se réjouir; et
Sénèque, parlant de l'ancienne jeunesse romaine : Elle était, dit-il, toujours
debout, on ne lui enseignoit rien qu'elle dût apprendre assise. En valoit-elle moins,
parvenue à l'âge viril ? Effrayez-vous donc peu de cette oisiveté prétendue.
Que diriez-vous d'un homme qui, pour mettre toute la vie à profit ne voudroit jamais
dormir ? Vous [146] diriez : Cet homme est insensé; il ne jouit pas du temps, il se l'ôte;
pour fuir le sommeil, il court à la mort. Songez donc que c'est ici la même que
j'enfance est le sommeil de la raison.
L'apparente facilité d'apprendre est cause de la perte des enfants. On ne voit pas
que cette facilité même est la preuve qu'ils n'apprennent rien. Leur cerveau lisse et
poli rend comme un miroir les objets qu'on lui présente; mais rien ne reste, rien
ne pénètre. L'enfant retient les mots, les idées se réfléchissent; ceux qui l'écoutent
les entendent, lui seul ne les entend point.
Quoique la mémoire & je raisonnement soient deux facultés essentiellement
différentes, cependant l'une ne se développe véritablement qu'avec l'autre. Avant
l'âge de raison l'enfant ne reçoit pas des idées, mais des images; & il y a cette
différence entre les unes & les autres, que les images ne sont que des peintures
absolues des objets sensibles, & que les idées sont des notions des objets,
déterminées par des rapports. Une image peut être seule dans l'esprit qui se la
représente; mais toute idée en suppose d'autres. Quand on imagine, on ne fait que
voir; quand on conçoit, on compare. Nos sensations sont purement passives au
lieu que toutes nos perceptions ou idées naissent d'un principe actif qui juge. Cela
sera démontré ci-après.
Je dis donc que les enfants, n'étant pas capables de jugement, n'ont point de
véritable mémoire. Ils retiennent des sons, des figures, des sensations, rarement
des idées, plus rarement leurs liaisons. En m'objectant qu'ils apprennent [147] quelques
éléments de géométrie, on croit bien prouver contre moi; & tout au contraire,
C'est pour moi qu'on prouve: on montre que, loin de savoir raisonner
d'eux-mêmes, ils ne savent pas même retenir les raisonnements d'autrui; car
suivez ces petits géomètres dans leur méthode, vous voyez aussitôt qu'ils n'ont
retenu que l'exacte impression de la figure & les termes de la démonstration. A la
moindre objection nouvelle, ils n'y sont plus; renversez la figure, ils n'y sont plus.
Tout leur savoir est dans la sensations, rien n'a passé jusqu'à l'entendement. Leur
mémoire elle-même n'est guère plus parfaite que leurs autres facultés, puisqu'il
faut presque toujours qu'ils rapprennent, étant grands, les choses dont ils ont
appris les mots dans l'enfance.
Je suis cependant bien éloigné de penser que les enfans n'aient aucune espèce de
raisonnement.*[J'ai fait cent fois réflexion, en écrivant, qu'il est impossible, dans
un long ouvrage, de donner toujours les mêmes sens aux mêmes mots. Il n'y a
point de Langue assez riche pour fournir autant de termes, de tours & de phrases
que nos idées peuvent avoir de modifications. La méthode de définir tous les
termes, & de substituer saris cesse la définition à la place du défini, est belle, mais
impraticable; car comment éviter le cercle ? Les définitions pourraient être
bonnes si l'on pas des mots pour les faire. Malgré cela, je suis persuadé qu'on
peut être clair, même dans la pauvreté de notre langue, non pas en donnant
toujours les mêmes acceptions aux mêmes mots, mais en faisant en sorte, autant
de fois qu'on emploie chaque mot, que l'acception qu'on lui donne soit
suffisamment déterminée par les idées qui s'y rapportent, & que chaque période
où ce mot se trouve lui serve, pour ainsi dire, de définition. Tantôt je dis que les
enfants sont incapables de raisonnement, & tantôt je les fais raisonner avec assez
de je ne crois pas en cela me contredire dans mes idées, mais je ne puis
disconvenir que je ne me contredise souvent dans mes expressions.]Au contraire,
je vois qu'ils raisonnent très bien dans tout ce qu'ils connaissent & qui se rapporte
à leur intérêt présent & sensible. Mais c'est sur leurs connaissances que l'on se
trompe en leur prêtant celles qu'ils n'ont pas, & les faisant raisonner sur ce qu'ils
ne sauraient comprendre. On se trompe encore [148] en voulant les rendre attentifs à
des considérations qui ne les touchent en aucune manière, comme celle de leur
intérêt à venir, de leur bonheur étant hommes, de l'estime qu'on aura pour eux
quand ils seront grands; discours qui, tenus à des êtres dépourvus de toute
prévoyance, ne signifient absolument rien pour eux. Or, toutes les études forcées
de ces pauvres infortunés tendent à ces objets entièrement étrangers à leurs
esprits. Qu'on juge de. l'attention qu'ils y peuvent donner.
Les pédagogues qui nous étalent en grand appareil les instructions qu'ils donnent
à leurs disciples sont payés pour tenir un autre langage : cependant on voit, par
leur propre conduite, qu'ils pensent exactement comme moi. Car, que leur
apprennent-ils, enfin? Des mots, encore des mots, & toujours des mots. Parmi les
diverses sciences qu'ils se vantent de leur enseigner, ils se gardent bien de choisir
celles qui leur seraient véritablement utiles, parce que ce seraient es sciences de
choses, & qu'ils n'y réussiraient pas; mais celles qu'on paraît savoir quand on en
sait les termes, le blason, la géographie, la chronologie, les langues, etc.; [149] Toutes
études si loin de l'homme, & surtout de l'enfant, que c'est une merveille si rien
de tout cela lui peut être que une seule fois en sa vie.
On sera surpris que je compte l'étude des Langues au nombre des inutilités de
l'éducation: mais on se souviendra que je ne parle ici que des études du premier
âge, & quoi que qu'on puisse dire, je ne crois pas que jusqu'à l'âge de douze ou
quinze ans nul enfant, les prodiges à part, ait jamais vraiment appris deux
Langues.
Je conviens que si l'étude des Langues n'étoit que celle des mots, c'est-à-dire des
figures ou des sons qui les expriment, cette étude pourroit convenir aux enfans :
mais les Langues en changeant les signes modifient aussi les idées qu'ils
représentent. Les têtes se forment sur les langages, les pensées prennent la teinte
des idiomes. La raison seule est commune, l'esprit un chaque Langue a sa forme
particulière; différence qui pourroit bien être en partie la cause ou l'effet des
caractères nationaux; &, ce qui paraît confirmer cette conjecture est que, chez
toutes les nations du monde, la Langue suit les vicissitudes des mœurs, & se
conserve ou s'altère comme elles.
De ces formes diverses l'usage en donne une à l'enfant, & c'est la seule qu'il garde
jusqu'à l'âge de raison. Pour en avoir deux, il faudroit qu'il sçut comparer des
idées; & comment les compareroit-il quand il est à peine en état de les concevoir ?
Chaque chose peut avoir pour lui mille signes différens; mais chaque idée ne
peut avoir qu'une forme, il ne peut donc apprendre à parler qu'une Langue. [150] Il en
apprend cependant plusieurs, me dit-on : je le nie. J'ai vu de ces petits prodiges
qui croyaient parler cinq ou six langues. Je les ai entendus successivement parle
allemand, en termes latins, en termes français, en termes italiens; ils se servaient à
la vérité de cinq ou six dictionnaires, mais ils ne parlaient toujours qu'allemand.
En un mot, donnez aux enfans tant de synonymes qu'il vous plaira : vous
changerez les mots, non la langue; ils n'en sauront jamais qu'une.
C'est pour cacher en ceci leur inaptitude qu'on les exerce par préférence sur les
langues mortes, dont il n'y a plus de juges qu'on ne puisse récuser. L'usage
familier de ces langues étant perdu depuis longtemps, on se contente d'imiter ce
qu'on en trouve écrit dans les livres; & l'on appelle cela les parler. Si tel est le grec
et le latin des maîtres, qu'on juge de celui des enfants! A peine ont-ils appris par
coeur leur rudiment, auquel ils n'entendent absolument rien, qu'on leur apprend
d'abord à rendre un discours en mots latins; puis, quand ils sont plus avancés, à
coudre en prose des phrases de Cicéron, & en vers des centons de Virgile. Alors
ils croient parler latin: qui est-ce qui viendra les contredire?
En quelque étude que ce puisse être, sans l'idée des choses représentées, les si nés
représentants ne sont rien. On borne pourtant toujours l'enfant à ces signes, sans
jamais pouvoir lui faire comprendre aucune des choses qu'ils représentent. En
pensant lui apprendre la description de la terre, on ne lui apprend qu'à connaître
des cartes; on lui apprend des [151] noms de villes, de pays, de rivières, qu'il ne conçoit
pas exister ailleurs que sur le papier où on les lui montre. Je me souviens d' avoir
vu quelque part une géographie qui commençoit ainsi: Qu'est-ce que le monde ?
C'est un globe de carton. Telle est précisément la géographie des enfants. Je pose
en fait qu'après deux ans de sphère & de cosmographie, il n'y a pas un seul enfant
de dix ans qui, sur les règles qu'on lui a données, sût se conduire de Paris à
Saint-Denis. Je pose en fait qu'il n'y en a pas un qui, sur un plan du jardin de son
père, fut en état d'en suivre les détours sans s'égarer. Voilà ces docteurs qui
savent à point nommé où sont Pékin, Ispahan, le Mexique, & tous les pays de la
terre.
J'entends dire qu'il convient d'occuper les enfans à des études où il ne faille que
des yeux : ce a pourroit être s'il y avoit quelque étude où il ne fallût que des yeux;
mais je n'en connois point de telle.
Par une erreur encore plus ridicule, on leur fait étudier l'histoire: on s'imagine que
l'histoire est à leur portée, parce qu'elle n'est qu'un recueil de faits. Mais
qu'entend-on par ce mot de faits ? Croit-on que les rapports qui déterminent les
faits historiques soient si faciles à saisir, que les idées s'en forment sans peine dans
l'esprit des enfans ? Croit-on que la véritable connaissance des événements soit
séparable de celle de leurs causes, de celle de leurs effets, & que l'historique
moral qu'on puisse connaître l'un sans- voyez dans les actions des hommes
l'autre? Si vous ne que les mouvements extérieurs & purement physiques,
qu'apprenez-vous [152] dans l'histoire ? Absolument rien; & cette étude, dénuée de
tout intérêt, ne vous donne pas plus de plaisir que d'instruction. Si vous voulez
apprécier ces actions par leurs rapports moraux, essayez de faire entendre ces
rapports à vos élèves, & vous verrez alors si l'histoire est de leur âge.
Lecteurs, souvenez-vous toujours que celui qui vous parle n'est ni un savant ni un
philosophe, mais un homme Simple, ami de la vérité, sans parti, sans système; un
solitaire qui, vivant peu avec es hommes, a moins d'occasions de s'imboire de
leurs préjugés, & plus de temps pour réfléchir sur ce qui le frappe quand il
commerce avec eux. Mes raisonnements sont moins fondés sur des principes que
sur des faits; & je crois ne pouvoir mieux vous mettre à portée d'en juger, que de
vous rapporter souvent quelque exemple des observations qui me les suggèrent.
J'étois allé passer quelques jours à la campagne chez une bonne mère de famille
qui prenoit grand soin de ses enfans & de leur éducation. Un matin que j'étais
présent aux leçons de l'aîné, son gouverneur, qui l'avoit très bien instruit de
l'histoire ancienne, reprenant celle d'Alexandre, tomba sur le trait connu du
médecin Philippe, qu'on a mis en tableau, & qui sûrement en valoit bien la peine.
Le gouverneur, homme de mérite, fit sur l'intrépidité d'Alexandre plusieurs
réflexions qui ne me plurent point, mais que j'évitai de combattre, pour ne pas le
décréditer dans l'esprit de son élève. A table, on ne manqua pas, selon la méthode
française, de faire beaucoup babiller le petit bonhomme. La vivacité naturelle à
son âge, & l'attente d'un applaudissement [153] sûr, lui firent débiter `mille sottises, tout
à travers lesquelles partaient de temps en temps quelques mots heureux qui
faisaient oublier le reste. Enfin vint l'histoire du médecin Philippe: il la raconta
fort nettement & avec beaucoup de grâce. Après l'ordinaire tribut d'éloges
qu'exigeoit la mère & qu'attendoit le fils, on raisonna sur ce qu'il avoit dit. Le plus
grand nombre blâma la témérité d'Alexandre; quelques-uns, à l'exemple du
gouverneur, admiraient sa fermeté, son courage : ce qui me fit comprendre
qu'aucun de ceux qui étaient présents ne voyoit en quoi consistoit la véritable
beauté de ce trait. Pour moi, leur dis-je, il me paroit que s'il y a le moindre
courage, la moindre fermeté dans l'action d'Alexandre, elle n'est qu'une
extravagance. Alors tout le monde se réunit, & convint que c'étoit une
extravagance. J'allois répondre & m'échauffer, quand une femme qui étoit à côté
de moi, & qui n'avoit pas ouvert la bouche, se pencha vers mon oreille, & me dit
tout bas : Tais-toi, Jean-Jacques, ils ne t'entendront pas. Je la regardai, je fus
frappé, & je me tus.
Après le dîner, soupçonnant sur plusieurs indices que mon jeune docteur n'avait
rien compris du tout à l'histoire qu'il avoit si bien racontée, je le pris par la main,
je fis avec lui un tour de parc, & l'ayant questionné tout à mon aise, je trouvai
qu'il admiroit plus que personne le courage si vanté d'Alexandre: mais savez-vous
où il voyoit ce courage ? uniquement dans celui d'avaler d'un seul trait un
breuvage de mauvais goût, sans hésiter, sans marquer la moindre répugnance. Le
pauvre enfant, à qui l'on avoit fait prendre [154]médecine il n'y avoit pas quinze jours,
et qui ne l'avoit prise qu'avec une peine infinie, en avoit encore le déboire à la
bouche. La mort, l'empoisonnement, ne passaient dans son esprit que pour des
sensations désagréables, & il ne concevoit pas, pour lui, d'autre poison que du
séné. Cependant il faut avouer que la fermeté du héros avoit fait une grande
impression sur son jeune coeur, & qu'à la première médecine il faudroit avaler il
avoit bien résolu d'être un Alexandre. Sans entrer dans des éclaircissements qui
passaient évidemment sa portée, je le confirmai dans ces dispositions louables, et
je m'en retournai riant en moi-même de la haute sagesse es pères & des maîtres,
qui pensent apprendre l'histoire aux enfants.
Il est aisé de mettre dans leurs bouches les mots de rois, d'empires, de guerres, de
conquêtes, de révolutions, de lois; mais quand il sera question d'attacher à ces
mots des idées nettes, il y aura loin de l'entretien du jardinier Robert à toutes ces
explications.
Quelques lecteurs, mécontents du Tais-toi, Jean-Jacques, demanderont, je le
prévois, ce que je trouve enfin de si beau dans l'action d'Alexandre. Infortunés!
s'il faut vous le dire, comment le comprendrez-vous ? C'est qu'Alexandre croyait
à la vertu; c'est qu'il y croyoit sur sa tête, sur sa propre vie; c'est que sa grande me
étoit faite pour y croire. O que cette médecine avalée étoit une belle profession de
foi! Non, jamais mortel n'en fit une si sublime. S'il est quelque moderne
Alexandre, qu'on me le montre à de pareils traits.
[155]S'il n'y a point de science de mots, il n y a point d'étude propre aux enfants.
S'ils n'ont pas de vraies idées, ils n'ont point de véritable mémoire; car je
n'appelle pas ainsi celle qui en retient que des sensations. Que sert d'inscrire dans
leur tête un catalogue de signes qui ne représentent rien pour eux ? En apprenant
les choses, n'apprendront-ils pas les signes ? Pourquoi leur donner la peine inutile de les
apprend eux fois ? Et cependant quels dangereux préjuges ne commence-t-on pas à
leur inspirer, en leur faisant prendre pour de la science des mots qui
n'ont aucun sens pour eux! C'est du premier mot dont l'enfant se paye, c'est de la
première chose qu'il apprend sur la parole d'autrui, sans en voir l'utilité
lui-même, que son jugement est perdu : il aura longtemps à briller aux yeux des
sots avant qu'il répare une telle perte*[La plupart des savants le sont à la manière
des enfants. La vaste érudition résulte moins d'une multitude d'idées que d'une
multitude d'images. Les dates, les noms propres, les lieux, tous les objets isolés ou
dénués d'idées, se retiennent uniquement par la mémoire des signes, & rarement
se rappelle-t-on quelqu'une de ces choses sans voir en même temps le recto ou le
verso de la page où on l'a lue, ou la figure sous laquelle on la vit la première fois.
Telle étoit à peu près la science à la mode des siècles derniers. Celle de notre
siècle est autre chose : on n'etudie plus, on n'observe plus; on rêve, & l'on nous
donne gravement pour de la philosophie les rêves de quelques mauvaises nuits.
On me dira que je rêve aussi; j'en conviens : mais ce que les autres n'ont garde de
faire, je donne mes rêves pour des rêves, laissant chercher au lecteur s'ils ont
quelque chose d'utile aux gens éveillés.]
Non, si la nature donne au cerveau d'un enfant cette souplesse qui le rend propre
à recevoir toutes sortes [156] d'impressions, ce n'est pas pour qu'on y grave des noms
de rois, des dates, des termes de blason, de sphère, de géographie, & tous ces
mots sans aucun sens pour son âge & sans aucune utilité pour quelque âge que ce
soit; dont on accable sa triste & stérile enfance; mais c'est pour que toutes les
idées qu'il peut concevoir & qui lui sont utiles, toutes celles qui se rapportent à
son bonheur & doivent l'éclairer un jour sur ses devoirs, s'y tracent de bonne
heure en caractères ineffaçables, & lui servent à se conduire pendant sa vie d'une
manière convenable à son être & à ses facultés.
Sans étudier dans les livres, l'espèce de mémoire que peut avoir un enfant ne reste
pas pour cela oisive; tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend le frappe, & il s'en
souvient; il tient registre en lui-même des actions, des discours des hommes; et
tout ce qui l'environne est le livre dans lequel, sans y songer, il enrichit
continuellement sa mémoire en attendant que son jugement. puisse en profiter.
C'est dans le choix de ces objets, c'est dans le soin, de lui présenter sans cesse
ceux qu'il peut connaître & de lui cacher ceux qu'il doit ignorer, que consiste le
véritable art de cultiver en lui cette première faculté; & c'est par là
qu'il faut tâcher de lui former un magasin de connaissances qui servent à
son éducation durant sa jeunesse, & à sa conduite dans tous les temps. Cette
méthode, il est vrai, ne forme point de petits prodiges & ne fait pas briller les gouvernantes
et les précepteurs; mais elle forme des hommes judicieux, robustes , sains de corps et
d'entendement, qui, sans s'être fait admirer étant jeunes, se font honorer étant
grands.
[157] émile n'apprendra jamais rien par coeur, pas même des fables, pas même celles
de la Fontaine, toutes naÏves, toutes charmantes qu'elles sont; car les mots des
fables ne sont pas plus les fables que les mots de l'histoire ne sont l'histoire.
Comment peut-on s'aveugler assez pour appeler les fables la morale des enfants,
sans songer que l'apologue, en les amusant, les abuse; que, séduits par le
mensonge, ils laissent échapper la vérité, & que ce qu'on fait pour leur rendre
l'instruction agréable les empêche d'en profiter? Les fables peuvent instruire les
hommes; mais il faut dire la vérité nue aux enfans : sitôt qu'on la couvre d'un
voile, ils ne se donnent plus la peine de le lever.
On fait apprendre les fables de la Fontaine à tous les enfants, & il n'y en a pas un
seul qui les entende. Quand ils les entendraient, ce seroit encore pis; car la morale
en est tellement mêlée & si disproportionnée à leur âge, qu'elle les porteroit plus
au vice qu'à la vertu. Ce sont encore là, direz-vous, des paradoxes. Soit; mais
voyons si ce sont des vérités.
Je dis qu'un enfant n'entend point les fables qu'on lui fait apprendre, parce que
quelque effort qu'on fasse pour les rendre simples, l'instruction qu'on en veut tirer
force d' y faire entrer des idées qu'il ne peut saisir, & que le tour même de la
poésie, en les lui rendant plus faciles à retenir, les lui rend plus difficiles à
concevoir, en sorte qu'on achète l'agrément aux dépens de la clarté. Sans citer
cette multitude de fables qui n'ont rien d'intelligible ni d'utile pour les enfants, et
qu'on leur fait indiscrètement apprendre avec les autres, parce qu'elles [158] s'y trouvent
mêlées, bornons-nous à celles que l'auteur semble avoir faites spécialement pour
eux.
Je ne connois dans tout le recueil de la Fontaine que ] fables où brille
éminemment la naÏveté puérile; de ces cinq ou six je prends pour exemple la
première de toutes,*[C'est la seconde, & non la première, comme l'a très bien
remarqué M. Formey.] parce que c'est celle dont la morale est le plus de tout
âge, celle que les enfans saisissent le mieux, celle qu'ils apprennent avec le plus
de plaisir, enfin celle que pour ce a même l'auteur a mise par référence à la tête
de son livre. En lui supposant réellement: l'objet d'être entendue des enfants, de
leur plaire & de les instruire, cette fable est assurément son chef-d'oeuvre : qu'on
me permette donc de la suivre & de l'examiner en peu de mots.
LE CORBEAU ET LE RENARD
FABLE
Maître corbeau, sur un arbre perché,
Maître! que signifie ce mot en lui-même? que signifie-t-il au-devant d'un nom
propre ? quel sens a-t-il dans cette occasion ?
Qu'est-ce qu'un corbeau?
Qu'est-ce qu'un arbre perché? l'on ne dit
pas; sur un arbre perché:
l'on dit,
perché sur un arbe. Par
conséquent, il faut
parler
des inversions de la poésie; il faut dire
ce que c'est que prose & que vers.
[159] Tenoit dans son bec un fromage.
Quel fromage? étoit-ce un fromage de Suisse, de Brie, ou de Hollande? Si
l'enfant n'a point vu de corbeaux, que gagnez-vous à lui en parler ? s'il en a vu,
comment concevra-t-il qu'ils tiennent un fromage à leur bec ? Faisons toujours
des images d'après nature.
Maître Renard, par l'odeur alléché,
Encore un maître! mais pour celui-ci c'est à bon titre: il est maître passé
dans les tours de son métier. Il faut dire ce que c'est qu'un renard,
&
distinguer son vrai naturel du caractère de
convention qu'il a clans les fables.
Alléché. Ce mot n'est pas usité. Il le faut expliquer, il faut dire qu'on ne s'en sert
plus qu'en vers. L'enfant demandera pourquoi l'on parle autrement en vers qu'en
prose. Que lui répondrez-vous?
Alléché par l'odeur d'un fromage! Ce fromage, tenu par un corbeau perché sur un
arbre, devoit avoir beaucoup d'odeur pour être senti par le renard dans un taillis
ou dans son terrier! Est-ce ainsi que vous exercez votre élève à cet esprit de
critique judicieuse qui ne s'en laisse imposer qu'a bonnes enseignes, & sait
discerner la vérité du mensonge dans les narrations d'autrui ?
Lui tint à peu près ce langage :
Ce langage! Les renards parlent donc? ils parlent donc la même Langue que les
corbeaux ? Sage précepteur, [160] prends garde à toi; pèse bien ta réponse avant de la
faire; elle importe plus que tu n'as pensé.
Eh ! bonjour, monsieur le corbeau!
Monsieur! titre que l'enfant voit tourner en dérision, même avant qu'il sache que
c'est un titre d'honneur. Ceux qui disent monsieur du Corbeau auront bien
d'autres affaires avant que d'avoir expliqué ce du.
Que vous etes joli! que vous ne semblez beau!
Cheville, redondance inutile. L'enfant, voyant répéter la même chose en d'autres
termes, apprend à parler lâchement. Si vous dites que cette redondance est un
art de l'auteur, qu'elle entre dans le dessein du renard qui veut paraître multiplier
les éloges avec des paroles, cette excuse sera bonne pour moi, mais non pas pour
mon élève.
Sans mentir, si votre ramage
Sans mentir! on ment donc quelquefois? Où en sera l'enfant si vous lui apprenez
que le renard ne dit sans mentir que parce qu'il ment ?
Répondoit à votre plumage,
Répondait! que signifie ce mot ? Apprenez à comparer des qualités aussi
différentes que la voix le plumage; vous verrez comme il vous entendra.
[161] Vous seriez le phénix des hôtes de ces bois.
Le Phénix! Qu'est-ce qu'un phénix ? Nous voici tout à coup jetés dans la
menteuse antiquité, presque dans la mythologie.
Les hôtes de ces bois! Quel discours figuré! Le flatteur ennoblit son langage & lui
donne plus de dignité pour le rendre plus séduisant. Un enfant entendra-t-il cette
finesse? sait-il seulement, peut-il savoir ce que c'est qu'un style noble & un style
bas ?
A ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie,
Il faut avoir éprouvé déjà des passions bien vives pour sentir Cette expression
proverbiale.
Et, pour montrer sa belle voix,
N'oubliez pas que, pour entendre ce vers & toute la fable, l'enfant doit savoir ce
que c'est que la belle voix du corbeau.
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Ce vers est admirable, l'harmonie seule en fait image. Je vois un grand vilain bec
ouvert; j'entends tomber le fromage à travers les branches : mais ces sortes de
beautés sont perdues pour les enfants.
Le renard s'en saisit, & dît : Mon bon monsieur,
Voilà donc la bonté transformée en bêtise. Assurément on ne perd pas de temps
pour instruire les enfants.
[162] Apprenez que tout flatteur
Maxime générale; nous n'y sommes plus.
Vit aux dépens de celui qui l'écoute.
Jamais enfant de dix ans n'entendit ce vers-là.
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.
Ceci s'entend, & la pensée est très bonne. Cependant il y aura encore bien peu
d'enfants qui sachent comparer une leçon à un fromage, & qui ne préférassent le
fromage à la leçon. Il faut donc leur faire entendre que ce propos n'est qu'une
raillerie. Que de finesse pour des enfants!
Le corbeau, honteux & confus,
Autre pléonasme; mais celui-ci est inexcusable.
Jura, mais un peu tard qu'on ne l'y prendroit plus.
Jura! Quel est le sot de maître qui ose expliquer à l'enfant ce que c'est qu'un
serment ?
Voilà bien des détails, bien moins cependant qu'il n'en faudroit pour analyser
toutes les idées de cette fable, & les réduire aux idées simples & élémentaires dont
chacune d'elles est composée. Mais que est-ce qui croit avoir besoin de cette
analyse pour se entendre à la jeunesse ? Nul de nous n'est assez philosophe pour
savoir se mettre à la place d'un enfant. Passons maintenant à la morale.
[163] Je demande si c'est à des enfans de dix ans qu'il faut apprendre qu'il y a des
hommes qui flattent & mentent pour leur profit ? On pourroit tout au plus leur
apprendre qu'il y a des railleurs qui persiflent les petits garçons, & se moquent en
secret de leur sotte vanité; mais le fromage gâte tout; on leur apprend moins à ne
pas le laisser tomber de leur bec qu'à le faire tomber du bec d'un autre. C'est ici
mon second paradoxe, & ce n'est pas le moins important.
Suivez les enfans apprenant leurs fables, & vous verrez que, quand ils sont en
état d'en faire l'application, ils en font presque toujours une contraire à l'intention
de l'auteur, & qu'au lieu de s'observer sur le défaut dont on les veut guérir ou
préserver, ils penchent à aimer le vice avec lequel on tire parti des défauts des
autres. Dans la fable précédente, les enfans se moquent du corbeau, mais ils
s'affectionnent tous au renard; dans la fable qui suit, vous croyez leur donner la
cigale pour exemple; & point du tout, c'est la fourmi qu'ils choisiront. On n'aime
point à s'humilier : ils prendront toujours le beau rôle; c'est le choix de
l'amour-propre, c'est un choix très naturel. Or, quelle horrible leçon pour
l'enfance! Le plus odieux de tous les monstres seroit un enfant avare & dur, qui
sauroit ce qu'on lui demande & ce qu'il refuse. La fourmi fait plus encore, elle lui
apprend à railler dans ses refus.
Dans toutes les fables où le lion est un des personnages, comme c'est d'ordinaire
le plus brillant, l'enfant ne manque point de se faire lion; & quand il préside à
quelque partage, [164] bien instruit par son modèle, il a grand soin de s'emparer de
tout. Mais, quand le moucheron terrasse le lion, c'est une autre affaire; alors
l'enfant n'est plus lion, il est moucheron. Il apprend à tuer un jour à coups
d'aiguillon ceux qu'il n'oseroit attaquer de pied ferme.
Dans la fable du loup maigre & du chien gras, au lieu d'une leçon de modération
qu'on retend lui donner, il en prend une de licence. Je n'oublierai jamais d'avoir
vu beaucoup pleurer une petite fille qu'on avoit désolée avec cette fable, tout en
lui prêchant toujours la docilité. On eut peine à savoir la cause de ses pleurs; on la
sut enfin. La pauvre enfant s'ennuyoit d'être à la chaîne, elle se sentoit le cou
pelé; elle pleuroit de n'être pas loup.
Ainsi donc la morale de la première fable citée est pour l'enfant une leçon de la
plus basse flatterie; celle de la seconde, une leçon d'inhumanité; celle de la
troisième, une leçon d'injustice; celle de la quatrième, une leçon de satire; celle de
la cinquième, une leçon d'indépendance. Cette dernière leçon, pour être superflue
à mon élève, n'en est pas plus convenable aux vôtres. Quand vous leur donnez
des préceptes qui se contredisent, quel fruit esz-vous de vos soins ? Mais
peut-être, à cela près, toute cette morale qui me sert d'objection contre les fables
fournit-elle autant de raisons de les conserver. Il faut une morale en paroles & une
en actions dans la société, & ces deux morales ne se ressemblent point. La
première est dans le catéchisme, où on la laisse; l'autre est dans les fables de la
Fontaine pour les enfants, & dans ses [165] contes pour les mères. Le même auteur
suffit à tout.
Composons, monsieur de la Fontaine. Je promets, quant à moi, de vous lire avec
choix, de vous aimer, de m'instruire dans vos fables; car j'espère ne pas me
tromper sur leur objet; mais, pour mon élève, permettez que je ne lui en laisse pas
étudier une seule jusqu ' à ce que vous m'ayez prouve qu'il est bon pour lui
d'apprendre des choses dont il ne comprendra pas le quart; que, dans celles qu'il
pourra comprendre, il ne prendra jamais le change, & qu'au lieu de se corriger sur
la dupe, il ne se formera pas sur le fripon.
En ôtant ainsi tous les devoirs des enfants, j'ôte les instruments de leur plus
grande misère, savoir les livres. La lecture est le fléau de l'enfance, & presque la
seule occupation qu'on lui sait donner. A peine à douze ans Emile saura-t-il ce
que c'est qu'un livre. Mais il faut bien moins, dira-t-on, qu'il sache lire. J'en conviens :
il faut qu'il sache lire quand la lecture lui est utile; jusqu'alors elle n'est
bonne qu' à l'ennuyer.
Si l'on ne doit rien exiger des enfans par obéissance, ils'ensuit qu'ils ne peuvent
rien apprendre dont ils ne sentent l'avantage actuel & présent, soit d'agrément,
soit d'utilité; autrement quel motif les porteroit à l'apprendre? L'art de parler aux
absents & de les entendre, l'art lu leur communiquer au loin sans médiateur nos
sentiments, nos volontés, nos désirs, est un art dont l'utilité peut être rendue
sensible à tous les âges. Par quel prodige cet art si utile & si agréable est-il devenu
un tourment pour l'enfance? Parce qu'on [166] la contraint de s'y appliquer malgré elle,
et qu'on le met à des usages auxquels elle ne comprend rien. Un enfant n'est pas
fort curieux de perfectionner l'instrument avec lequel on le tourmente; mais faites
que cet instrument serve à ses plaisirs, & bientôt il s'y appliquera malgré vous.
On se fait une grande affaire de chercher les meilleures méthodes d'apprendre à
lire; on invente des bureaux, des cartes; on fait de la chambre d'un enfant un
atelier d'imprimerie. Locke veut qu'il apprenne à lire avec des dés. Ne voilà-t-il
pas une invention bien trouvée ? Quelle pitié ! Un moyen plus sûr que tout cela,
et celui qu'on oublie toujours, est le désir d'apprendre. Donnez à l'enfant ce désir,
puis laissez là vos bureaux & vos dés, toute méthode lui sera bonne.
L'intérêt présent, voilà le grand mobile, le seul qui mène sûrement & loin. émile
reçoit quelquefois de son père, de sa mère, de ses parents, de ses amis, des billets
d'invitation pour un dîner, pour une promenade, pour une promenade, pour une
partie sur l'eau, pour voir quelque fête publique. Ces billets sont courts, clairs,
nets, bien écrits. Il faut trouver quelqu'un qui les lui lise; ce quelqu'un ou ne se
trouve pas toujours a point nommé, ou rend à l'enfant le peu de complaisance que
l'enfant eut pour lui la veille. Ainsi l'occasion, le moment se passe. On lui lit enfin
le billet, mais il n'est plus temps. Ah! si l'on eût su lire soi-même ! On en reçoit
d'autres : ils sont si courts! le sujet en est si intéressant! on voudroit essayer de les
déchiffrer; on trouve tantôt de l'aide & tantôt des refus. On s'évertue, on déchiffre
enfin la moitié d'un billet : [167] il s'agit d'aller demain manger de la crème... on ne sait
où ni avec qui ... Combien on fait d'efforts pour lire le reste! Je ne crois pas
qu'émile ait besoin du bureau. Parle à présent de l'écriture ? Non, j'ai honte de
m'amuser a ces niaiseries dans un traité de l'éducation.
J'ajouterai ce seul mot qui fait une importante maxime c'est que, d'ordinaire, on
obtient très sûrement & très vite ce qu'on n'est pas pressé d'obtenir. Je suis
presque sûr qu'Emile saura parfaitement lire & écrire avant l'âge de dix ans,
précisément parce qu'il m'importe fort peu qu'il le sache avant quinze; mais
j'aimerois mieux qu'il ne sût jamais lire que d'acheter cette science au prix de tout
ce qui peut la rendre utile : de quoi lui servira la lecture quand on l'en aura rebuté
pour jamais ? Id imprimis cavere oportebit, ne studia, qui amare nondum potest,
oderit, & amaritudinem semel perceptam etiam ultra rudes annos reformidet.*
[*Quintil. L. I. C. 1.]
Plus j'insiste sur ma méthode inactive, plus je sens les objections se renforcer. Si
votre élève n'apprend rien de vous, il apprendra des autres. Si vous ne prévenez
l'erreur par la vérité, il apprendra des mensonges; les préjugés que vous craignez
de lui donner, il les recevra e tout ce qui l'environne, ils entreront par tous ses
sens; ou ils corrompront. Sa raison, même avant qu'elle soit formée, ou son
esprit, engourdi par une longue inaction, s'absorbera dans la [168] matière.
L'inhabitude de penser dans l'enfance en ôte la faculté durant le reste de la vie.
Il me semble que je pourrois aisément répondre à cela; mais pourquoi toujours
des réponses? Si ma méthode répond d'elle-même aux objections, elle est bonne;
si elle n'y répond pas, elle ne vaut rien. Je poursuis. .
Si, sur le plan que j'ai commencé de tracer, vous suivez des règles directement
contraires à celles qui sont établies; si, au lieu de porter au loin l'esprit de votre
élève; si, au lieu de l'égarer sans cesse en d'autres lieux, en d'autres climats, en
d'autres siècles, aux extrémités de la terre, & jusque dans les cieux, vous vous
appliquez à le tenir toujours en lui-même & attentif à ce qui le touche
immédiatement alors vous le trouverez capable de perception, de mémoire, et
même de raisonnement; c'est l'ordre de la nature. A mesure que l'être sensitif
devient actif, il acquiert un discernement proportionnel à ses forces; & ce n'est
qu'avec la force surabondante à celle dont il a besoin pour se conserver, que se
développe en lui la faculté spéculative propre à employer cet excès de force à
d'autres usages. Voulez-vous donc cultiver intelligence de votre élève; cultivez
les forces qu'elle doit gouverner. Exercez continuellement son corps; rendez-le
robuste & sain, pour le rendre sage & raisonnable; qu'il travaille, qu'il agisse,
qu'il coure, qu'il crie, qu'il soit toujours en mouvement; qu'il soit homme par la
vigueur, & bientôt il le sera par la raison.
Vous l'abrutiriez, il est vrai, par cette méthode, si vous alliez toujours le dirigeant,
toujours lui disant : Va, viens [169] reste, fais ceci, ne fais pas cela. Si votre tête
conduit toujours ses bras, la sienne lui devient inutile. Mais souvenez vous de nos
conventions : si vous n'êtes qu'un pédant, ce n'est pas la peine de me lire.
C'est une erreur bien pitoyable d'imaginer que l'exercice du corps nuise aux
opérations de l'esprit; comme si ces deux actions ne devaient pas marcher de
concert, & que l'une ne dût pas toujours diriger l'autre!
Il y a deux sortes d'hommes dont les corps sont dans un exercice continuel, & qui
sûrement songent aussi peu les uns que les autres à cultiver leur âme, savoir, les
paysans & les sauvages. Les premiers sont rustres, grossiers, maladroits; les
autres, connus par leur grand sens, le sont encore par la subtilité de leur esprit;
généralement: il n'y a rien de plus lourd qu'un paysan, ni rien de plus fin qu'un
sauvage. D'où vient cette différence ? C'est que le premier, faisant toujours ce
qu'on lui commande, ou ce qu'il a vu faire à son père ou ce qu'il a fait lui-même
dès sa jeunesse, ne va jamais que par routine; &, dans sa vie presque automate,
occupé sans cesse des mêmes travaux, l'habitude & l'obéissance lui tiennent lieu
de raison.
Pour le sauvage, c'est autre chose : n'étant attaché à aucun lieu, n'ayant point de
tâche prescrite, n'obéissant à personne, sans autre loi que sa volonté, il est forcé
de raisonner à chaque action de sa vie; il ne fait pas un mouvement, pas un pas,
sans en avoir d'avance envisagé les suites. Ainsi, plus son corps s'exerce, plus
son esprit s'éclaire; sa force & sa raison croissent à la fois & s'entendent l'une par
l'autre.
[170] Savant précepteur, voyons lequel de nos élèves ressemble au sauvage, & lequel
ressemble au paysan. Soumis en tout à une autorité toujours enseignante, le vôtre
ne fait sur parole; il n'ose manger quand il a faim, ni rire rien quand il est gai, ni pleurer
quand il est triste, ni présenter une main pour l'autre, ni remuer le pied
que comme on le lui prescrit; bientôt il n'osera respirer que sur vos règles. A quoi
voulez-vous qu'il pense, quand vous pensez à tout pour lui ? Assuré de votre
prévoyance, qu'a-t-il besoin d'en avoir ? Voyant que vous conservation, de son
bien-être, il se sent délivré de ce soin; son jugement se repose sur le vôtre; tout ce
que vous ne lui défendez pas, il le fait sans réflexion, sachant bien qu'il le fait sans
risque. Qu'a-t-il besoin d'apprendre a prévoir la pluie? Il sait que vous regardez au
ciel pour lui ? Qu'a-t-il besoin de régler sa promenade ? il ne craint pas que vous
lui laissiez passer l'heure du dîner. Tant que vous ne lui défendez pas de manger,
il mange; quand vous le lui défendez, il ne mange plus; il n'écoute plus les avis
son estomac, mais les vôtres. Vous avez beau ramollir son corps dans l'inaction,
vous n'en rendez pas son entendement plus flexible. Tout au contraire, vous
achevez de décréditer la raison dans son esprit, en lui faisant user le peu qu'il en
a sur les choses qui lui paraissent le plus inutiles. Ne voyant jamais a quoi elle est
bonne, il juge enfin qu'elle n'est bonne à rien. Le pis qui pourra lui arriver de mal
raisonner sera d'être repris, & il l'est si souvent qu'il n'y songe guère; un danger si
commun ne l'effraye plus.
[171] Vous lui trouvez pourtant de l'esprit; & il en a pour babiller avec les femmes, sur
le ton dont j'ai déjà parle; mais qu'il soit dans le cas d'avoir à payer de sa
personne, a prendre un parti dans quelque difficile, vous le verrez cent fois plus
stupide & plus bête que le fils du plus gros manant.
Pour mon élève, ou plutôt celui de la nature, exercé de bonne heure à se suffire à
lui-même autant qu'il est possible, il ne s'accoutume point à recourir sans cesse
aux autres, encore moins à leur étaler son grand savoir. En revanche, il juge il
prévoit, il raisonne en tout ce qui se rapporte immédiatement à lui. Il ne jase pas,
il agit; il ne sait pas un mot de ce qui se fait dans le monde, mais il sait fort bien
faire ce qui lui convient. Comme il est sans cesse en mouvement, à est forcé
d'observer beaucoup de choses, de connaître beaucoup d'effets; il acquiert de
bonne heure une grande expérience : il prend ses de la nature & non pas des
hommes; il s'instruit d'autant mieux qu'il ne voit nulle part l'intention de l'instruire.
Ainsi son corps & son esprit s'exercent à la fois. Agissant toujours d'après sa
pensée, & non d'après celle d'un autre, il unit continuellement deux opérations;
plus il se rend fort & robuste, plus il devient sensé & judicieux. C'est le moyen
d'avoir un jour ce qu'on croit incompatible & ce que presque tous les grands
hommes ont réuni, la force du corps & celle de l'âme, la raison d'un sage & la
vigueur d'un athlète.
Jeune instituteur, je vous prêche un art difficile, c'est de [172] gouverner sans
préceptes, & de tout faire en ne faisant rien. Cet art, j'en conviens, n'est pas de
votre âge; il n'est pas propre à faire briller d'abord vos talents, ni à vous faire
valoir auprès des pères : mais c'est le seul propre à réussir. Vous ne parviendrez
jamais à faire des sages si vous ne faites d'abord des polissons; c'étoit l'éducation
des Spartiates : au lieu de les coller sur des livres, on commençoit par leur
apprendre à voler leur dîner. Les Spartiates étoient-ils pour cela grossiers étant
grands ? Qui ne connaît la force & le sel de leurs reparties ? Toujours faits pour
vaincre, ils écrasaient leurs ennemis en toute espèce de guerre & les babillards
Athéniens craignaient autant leurs mots que leurs coups.
Dans les éducations les plus soignées, le maître commande & croit gouverner :
c'est en effet l'enfant qui gouverne. il se sert de ce que vous exigez de lui pour
obtenir de vous ce qu'il lui plaît; & il sait toujours vous faire payer une heure
d'assiduité par huit jours de complaisance. A chaque instant il faut pactiser avec
lui. Ces traités, que vous proposez à votre mode, & qu'il exécute à la sienne,
tournent toujours au profit de ses fantaisies, surtout quand on a la maladresse de
mettre en condition pour son profit ce qu'il est bien sûr d'obtenir, soit qu'il
remplisse ou non la condition qu'on lui impose en échange. L'enfant , pour
l'ordinaire, lit beaucoup mieux dans l'esprit du maître que le maître dans le coeur
de l'enfant. Et cela doit être : car toute la sagacité qu'eut employée l'enfant livré à
lui même à pourvoir à la conservation de sa personne, il l'emploie à [173] sauver sa
liberté naturelle des chaînes de son tyran; au lieu que celui-ci, n'ayant nul intérêt
si pressant à pénétrer l'autre, trouve quelquefois mieux son compte à lui laisser sa
paresse ou sa vanité.
Prenez une route opposée avec votre élève; qu'il croie toujours être le maître, et
que ce soit toujours vous qui le soyez. Il n'y a point d'assujettissement si parfait
que celui qui garde l'apparence de la liberté; on captive ainsi la volonté même. Le
pauvre enfant qui ne sait rien, qui ne peut rien, qui ne connaît rien, n'est-il pas à
votre merci ? Ne disposez-vous pas, par rapport à lui, de tout ce qui l'environne?
N'êtes-vous pas le maître de l'affecter comme à il vous plaît? Ses travaux, ses jeux,
ses plaisirs, ses peines, tout n'est-il pas dans vos mains sans qu'il le sache?
Sans doute il ne doit faire que ce qu'il veut; mais il ne doit vouloir que ce que
vous voulez qu'il fasse; il ne doit pas faire un pas que vous ne l'ayez prévu; il ne
doit pas ouvrir la bouche que vous ne sachiez ce qu'il va dire.
C'est alors qu'il pourra se livrer aux exercices du corps que lui demande son âge,
sans abrutir son esprit; c'est alors qu'au lieu d'aiguiser sa ruse à éluder un
incommode empire, vous le verrez s'occuper uniquement à tirer de tout ce qui
l'environne le parti le plus avantageux pour son bien-être actuel; c'est alors que
vous serez étonné de la subtilité de ses inventions pour s'approprier tous les objets
auxquels il peut atteindre, & pour jouir vraiment des choses sans le secours de
l'opinion.
En le laissant ainsi maître de ses volontés, vous ne [174] fomenterez point ses caprices.
En ne faisant jamais que ce qui lui convient, il ne fera bientôt que ce qu'il doit
aire; &, bien que son corps soit dans un mouvement continuel, tant qu'il s'agira
de son intérêt présent & sensible, vous verrez toute la raison dont il est capable se
développer beaucoup mieux & d'une manière beaucoup plus appropriée à lui, que
dans des études de pure spéculation.
Ainsi, ne vous voyant point attentif à le contrarier, ne se défiant point de vous,
n'ayant rien à vous cacher, il ne vous trompera point il ne vous mentira point; il se
montrera tel qu'il est sans crainte; vous pourrez l'étudier tout à votre aise, et
disposer tout autour de lui les leçons que vous voulez lui donner, sans qu'il pense
jamais en recevoir aucune.
Il n'épiera point non plus vos mœurs avec une curieuse jalousie, & ne se fera
point un plaisir secret de vous prendre en faute. Cet inconvénient que nous
prévenons est très grand. Un des premiers soins des enfans est, comme je l'ait
dit, de découvrir le faible de ceux qui les gouvernent. Ce penchant porte à la
méchanceté, mais il n'en vient pas vient du besoin d'éluder une autorité qui les
importune. Surchargés du joug qu'on leur impose, ils cherchent à le secouer; et
les défauts qu'ils trouvent dans les maîtres leur fournissent de bons moyens pour
cela. Cependant l'habitude se prend d'observer les gens par leurs défauts, & de se plaire
à leur en trouver. Il est clair que voilà encore une source de vices bouchée
dans le coeur d'Emile; n'ayant nul intérêt à me [175] trouver des défauts, il ne m'en
cherchera pas, & sera peu tenté d'en chercher à d'autres.
Toutes ces pratiques semblent difficiles, parce qu'on ne s'en avise pas; mais dans
le fond elles ne doivent point l'être. On est en droit de vous supposer les lumières
nécessaires pour exercer le métier que vous avez choisi; on doit présumer que
vous connaissez la marche naturelle du coeur humain, que vous savez étudier
l'homme & l'individu; que vous savez d'avance à quoi se pliera. la volonté de
votre élève à l'occasion de tous les objets intéressants pour son âge que vous ferez
passer sous ses yeux. Or, avoir les instruments, & bien savoir leur usage, n'est-ce
pas être maître de l'opération ?
Vous objecterez les caprices de l'enfant; & vous avez tort. Le caprice des enfants
n'est jamais l'ouvrage de la nature, mais d'une mauvaise discipline : c'est qu'ils ont
obéi ou commandé; & j'ai dit cent fois qu'il ne falloit ni l'un ni l'autre. Votre élève
n'aura donc de caprices que ceux que vous lui aurez donnés : il est juste que vous
portiez la peine de vos fautes. Mais, direz-vous, comment y remédier ? Cela se
peut encore, avec une meilleure conduite & beaucoup de patience.
Je m'étois chargé, durant quelques semaines, d'un enfant accoutumé non
seulement à faire ses volontés, mais encore à les faire faire à tout le monde, par
conséquent plein de fantaisie. Des le premier jour, pour mettre à l'essai ma
complaisance, il voulut se lever à minuit, Au plus fort de mon sommeil, il saute à
bas de son lit, prend sa robe de chambre & m'appelle. Je me lève, j'allume la
chandelle; il n'en vouloit pas davantage; au bout d'un quart d'heure le sommeil le
gagne, & il se recouche, content de son épreuve. Deux jours après, il la réitère
avec le même succès, & de ma part sans le moindre signe d'impatience. Comme il
m'embrassoit en se recouchant, je lui dis très posément: Mon petit ami, cela va
fort bien, mais n'y revenez plus. Ce mot excita sa curiosité, & dès le lendemain,
voulant voir un peu comment j'oserois lui désobéir, il ne manqua pas de se relever
à la même heure, & de m'appeler. Je lui demandai ce qu'il voulait. Il me dit qu'il
ne pouvoit dormir. Tant pis, repris-je, & je me tins coi. Il me pria d'allumer la
chandelle. Pourquoi faire ? & je me tins coi. Ce ton laconique commençoit à
l'embarrasser. Il s'en fut à tâtons chercher le fusil qu'il fit semblant de battre,
et je ne pouvois m'empêcher de rire en l'entendant se donner des coups sur les doigts.
Enfin, bien convaincu qu'il n'en viendroit pas à bout, il m'apporta le briquet à mon
lit; je lui dis que je n'en avois que faire, & me tournai de l'autre côté. Alors il se
mit à courir étourdiment par la chambre, criant, chantant, faisant beaucoup de
bruit, se donnant, à la table & aux chaises, des coup qu'il avoit grand soin de
modérer, & dont il ne laissoit pas crier bien fort, espérant me causer de
l'inquiétude. Tout cela ne prenoit point; & je vis que, comptant sur de belles
exhortations ou sur de la colère, il ne s'étoit nullement arrangé pour ce sang-froid.
Cependant, résolu de vaincre ma patience à force [177] d'opiniâtreté, il continua son
tintamarre avec un tel succès, qu'à la fin je m'échauffai; &, pressentant que j'allais
tout gâter par un emportement hors de propos, je pris mon parti d'une autre
manière. Je me levai sans rien dire, j'allai au fusil que je ne trouvai point; je le lui
demande, il me le donne, pétillant de joie d'avoir enfin triomphé de moi. Je bats
le fusil, j'allume la chandelle, je prends par la main mon petit bonhomme, je le
mène tranquillement dans un cabinet voisin dont les volets étaient bien fermés, et
où il n'y avoit rien à casser : je l'y laisse sans lumière; puis, fermant sur lui la porte
à la clef, je retourne me coucher sans lui avoir dit un seul mot. Il ne faut pas
demander si d'abord il y eut du vacarme, je m'y étois attendu : je ne m'en émus
point. Enfin le bruit s'apaise; J'écoute, je l'entends s'arranger, je me tranquillise.
Le lendemain, j'entre au jour dans le cabinet; je trouve mon petit mutin couché
sur un lit de repos, & dormant d'un profond sommeil, dont, après tant de fatigue,
il devoit avoir grand besoin.
L'affaire ne finit pas là. La mère apprit que l'enfant avoit passé les deux tiers de la
nuit hors de son lit. Aussitôt tout fut perdu, c'étoit un enfant autant que mort.
Voyant l'occasion bonne pour se venger, il fit le malade, sans prévoir qu'il n'y
gagneroit rien. Le médecin fut mêlé. Malheureusement pour la mère, ce médecin
étoit un plaisant, qui, pour s'amuser de ses frayeurs, s'appliquoit à les augmenter.
Cependant il me dit à l'oreille : Laissez-moi faire, je vous promets que l'enfant
sera guéri pour quelque temps de la fantaisie d'être malade. En effet, la diète & la
chambre furent [178] prescrites, & il fut recommandé à l'apothicaire. Je soupirois de
voir cette pauvre mère ainsi la dupe de tout ce qui l'environnait, excepté moi seul,
qu'elle prit en haine, précisément parce que je ne la trompois pas.
Après des reproches assez durs, elle me dit que son fils étoit délicat, qu'il était
l'unique héritier de sa famille, qu'il falloit le conserver à quelque prix que ce fût, et
qu'elle ne vouloit as qu'il fût contrarié. En cela j'étois bien d'accord avec elle; mais
elle entendoit par le contrarier ne lui pas obéir en tout. Je vis qu'il falloit prendre
avec la mère le même ton qu'avec l'enfant. Madame, lui dis-je assez froidement,
je ne sais point comment on élève un héritier, &, qui plus est, je ne veux pas
l'apprendre; vous pouvez vous arranger la-dessus. On avoit besoin de moi pour
quelque temps encore: le père apaisa tout; la mère écrivit au précepteur de hâter
son retour; & l'enfant, voyant qu'il ne gagnoit rien à troubler mon sommeil ni à
être malade, prit enfin le parti de dormir lui-même & de se bien porter.
On ne sauroit imaginer à combien de pareils caprices le petit tyran avoit asservi
son malheureux gouverneur; car l'éducation se faisoit sous les yeux de la mère,
qui ne souffroit pas que l'héritier fut désobéi en rien. A quelque heure qu'il pas
que voulut sortir, il falloit être prêt pour le mener, ou plutôt pour le suivre, & il
avoit toujours grand soin de choisir le moment où il voyoit son gouverneur le plus
occupé. Il voulut user sur moi du même empire, & se venger lu jour du repos
qu'il étoit forcé de me laisser la [179] nuit. Je me prêtai de bon coeur a tout, & je
commençai par bien constater à ses propres yeux le plaisir que j'avois a lui
complaire; après cela, quand il fut question de le guérir de sa fantaisie, je m'y pris
autrement.
Il fallut d'abord le mettre dans son tort, & cela difficile. Sachant que les enfants
ne songent jamais qu'au présent, je pris sur lui le facile avantage de la
prévoyance; j'eus soin de lui procurer au logis un amusement que je savois être
extrêmement de son goût; &, dans le moment où je l'en vis le plus engoué, j'allai
lui proposer un tour de promenade; il me renvoya bien loin; j'insistai, il ne
m'écouta pas; il fallut me rendre, & il nota précieusement en lui-même ce signe
d'assujettissement.
Le lendemain ce fut mon tour. Il s'ennuya, j'y avois pourvu; moi, au contraire, je
paroissois profondément occupe. Il n'en falloit pas tant pour le déterminer. Il ne
manqua pas de venir m'arracher à mon travail pour le mener promener au plus
vite. Je refusai; il s'obstina. Non, lui dis-je; en, faisant votre volonté vous m'avez
appris à faire la mienne: je ne veux pas sortir. Eh bien, reprit-il vivement, je sortirai
tout seul. Comme vous voudrez. Et je reprends mon travail.
Il s'habille, un peu inquiet de voir que je le laissois faire & que je ne l'imitois pas.
Prêt à sortir, il vient me saluer; je le salue; il tâche de m'alarmer par le récit des
courses qu'il va faire; à l'entendre, on eût cru qu'il alloit au bout du monde. Sans
m'émouvoir, je lui souhaite un bon voyage. Son embarras redouble. Cependant il
fait [180] bonne contenance, &, prêt à sortir, il dit à son laquois de le suivre. Le laquais,
déjà prévenu, répond qu'il n'a pas le temps, & qu'occupé par mes ordres, il doit
m'obéir plutôt qu'à lui. Pour le coup l'enfant n'y est plus. Comment concevoir
qu'on le laisse sortir seul, lui qui se croit l'être important à tous les autres, & pense
que ciel & la terre sont intéressés à sa conservation ? Cependant il commence à
sentir sa faiblesse; il comprend qu'il se va trouver seul au milieu de gens qui ne le
connaissent pas; il voit d'avance les risques qu'il va courir; l'obstination seule le
soutient encore; il descend l'escalier lentement & fort interdit. Il entre enfin dans
la rue, se consolant un peu du mal qui lui peut arriver par l'espoir qu'on m'en
rendra responsable.
C'étoit là que je l'attendais. Tout étoit préparé d'avance; & comme il s'agissait
d'une espèce de scène publique, je m'étois muni du consentement du père. A
peine avoit-il fait quelques pas, qu'il entend à droite & à gauche différens propos
sur son compte. Voisin, le joli monsieur! où va-t-il ainsi tout seul? il va se perdre;
je veux le prier d'entrer chez nous. Voisine, gardez-vous-en bien. Ne voyez vous
pas que c'est un petit libertin qu'on a chassé de la maison de son père parce qu'il
ne vouloit rien valoir? Il ne faut pas retirer les libertins; laissez-le aller où il
voudra. Eh bien donc! que Dieu le conduise! je serois fâchée qu'il lui arrivât
malheur. Un peu plus loin, il recontre des polissons à peu près de son âge, qui
l'agacent & se moquent de lui. Plus il avance, plus il trouve [181] d'embarras. Seul et
sans protection, il se voit le jouet de tout le monde, & il éprouve avec beaucoup
de surprise que son nœud d'épaule & son parement d'or ne le font pas plus
respecter.
Cependant un de mes amis, qu'il ne connoissoit point & que j'avis chargé de
veiller sur lui, le suivoit pas à pas sans qu'il y prit garde, & l'accosta quand il en
fut temps. Ce rôle qui ressembloit à celui de Sbrigani dans Pourceaugnac,
demandoit un homme d'esprit, & fut parfaitement rempli. Sans rendre l'enfant
timide & craintif en le frappant d'un trop grand effroi, il lui fit si bien sentir
l'imprudence de son équipée, qu'au bout d'une demi-heure il me le ramena
souple, confus, & n'osant lever les yeux.
Pour achever le désastre de son expédition, précisément au moment qu'il rentrait,
son père descendoit pour sortir, & le rencontra sur l'escalier. Il fallut dire d'où il
venoit & pour quoi je n'étois pas avec lui.*[En cas pareil, on peut sans risque
exiger d'un enfant la vérité, car il sait bien alors qu'il ne sauroit la déguiser, & que,
s'il osoit dire un mensonge, il en seroit à l'instant convaincu.] Le pauvre enfant
eut voulu être cent pieds sous terre. Sans s'amuser à lui faire une longue
réprimande, le père lui dit plus sèchement que je ne m'y serois attendu : Quand
vous voudrez sortir seul, vous en êtes le maître; mais, comme je ne veux point d'un
bandit dans ma maison, quand cela vous arrivera, ayez soin de n'y plus rentrer.
Pour moi, je le reçus sans reproche & sans raillerie, mais avec un peu de gravité;
et de peur qu'il ne soupçonnât [182] que tout ce qui s'étoit passé n'étoit qu'un jeu, je rit
voulus point le mener promener le même jour. Le lendemain avec grand plaisir
qu'il passoit avec moi d'un air de triomphe devant les mêmes gens qui s'étaient
moqués de lui la veille pour l'avoir rencontré tout seul. On conçoit bien qu'il ne
me menaça plus de sortir sans moi.
C'est par ces moyens & d'autres semblables que, durant le peu de temps que je
fus avec lui, je vins à bout de lui faire faire tout ce que je voulois sans lui rien
prescrire, sans lui défendre, sans sermons, sans exhortations, sans l'ennuyer de
leçons inutiles. Aussi, tant que je parlais, il étoit content; mais mon silence le
tenoit en crainte; il comprenoit que quelque chose n'alloit pas bien, & toujours la
leçon lui venoit de la chose même. Mais revenons.
Non seulement ces exercices continuels, ainsi laissés à la seule direction de la
nature, en fortifiant le corps, n'abrutissent point l'esprit; mais au contraire ils
forment en nous la seule espèce de raison dont le premier âge soit susceptible, et
la plus nécessaire à quelque âge que ce soit. Ils nous apprennent à bien connaître
l'usage de nos forces, les rapports de nos corps aux corps environnants, l'usage
des instruments naturels qui sont à notre portée & qui conviennent à
nos organes. Y a-t-il quelque stupidité pareille à celle d'un enfant élevé toujours dans la
chambre & sous les yeux de sa mère, lequel, ignorant ce que c'est que poids et
que résistance, veut arracher un grand arbre, ou soulever un rocher? La première
fois que je sortis de Genève, je voulois suivre un [183] cheval au galop, je jettois des
pierres contre la montagne de Salève qui étoit à deux lieues de moi; jouet de tous
les enfans du village, j'étois un véritable idiot pour eux. A dix-huit ans on apprend
en Philosophie ce que c'est qu'un levier: il n'y a point de petit Paysan à douze qui
ne sache se servir d'un levier mieux que le premier Mécanicien de l'Académie. Les
leçons que les écoliers prennent entre eux dans la cour du Collège leur sont cent
fois plus utiles que tout ce qu'on leur dira jamais dans la Classe.
Voyez un chat entrer pour la première fois dans une chambre; il visite, il regarde,
il flaire, il ne reste pas un moment en repos, il ne se fie à rien qu'après avoir tout
examiné, tout connu. Ainsi fait un enfant commençant à marcher, & entrant pour
ainsi dire dans l'espace du monde. Toute la différence est, qu'à la vue commune à
l'enfant & au chat, le premier joint, pour observer, les mains que lui donna la
nature, & l'autre l'odorat subtil dont elle l'a doue. Cette disposition bien ou mal
cultivée est ce qui rend les enfans adroits ou lourds, pesants ou dispos, étourdis
ou prudents.
Les premiers mouvements naturels de l'homme étant donc de se mesurer avec
tout ce qui l'environne, & d'éprouver dans chaque objet qu'il aperçoit toutes les
qualités sensibles qui peuvent se rapporter à lui, sa première étude est une sorte
de Physique expérimentale relative a sa propre conservation, & dont on le
détourne par des études spéculatives avant qu'il ait reconnu sa place ici-bas.
Tandis que ses organes délicats & flexibles peuvent s'ajuster aux corps sur
[184] lesquels ils doivent agir, tandis que ses sens encore purs sont exempts d'illusion,
c'est le temps d'exercer les uns & les autres aux fonctions qui leur sont propres;
c'est le temps d'apprendre à connaître les rapports sensibles que les chose sont
avec nous. Comme tout ce qui entre dans l'entendement humain y vient par les
sens, la première raison de l'homme est une raison sensitive; c'est elle qui sert de
base à la raison intellectuelle : nos premiers maîtres de philosophie sont nos pieds,
nos mains, nos yeux. Substituer des livres a tout cela, ce n'est pas nous apprendre
à raisonner, c'est nous apprendre a nous servir de la raison d'autrui; c'est nous
apprendre à beaucoup croire, & à ne jamais rien savoir.
Pour exercer un art, il faut commencer par s'en procurer les instruments, &, pour
pouvoir employer utilement ces instruments, il faut les faire assez solides pour
résister à leur usage. Pour apprendre à penser, il faut donc exercer nos membres,
nos sens, nos organes, qui sont les instruments de notre intelligence; & pour tirer
tout le parti possible de ces instruments, il faut que le corps, qui les fournit, soit
robuste & sain. Ainsi, loin que la véritable raison de l'homme se forme
indépendamment du corps, c'est la bonne constitution du corps qui rend les
opérations de l'esprit faciles & sûres.
En montrant à quoi l'on doit employer la longue oisiveté de l'enfance, j'entre dans
un détail qui paraîtra ridicule. Plaisantes leçons, me dira-t-on, qui, retombant sous
votre propre critique, se bornent à enseigner ce que nul n'a besoin [185] d'apprendre!
Pourquoi consumer le temps à des instructions qui viennent toujours
d'elles-mêmes, & ne coûtent ci peines ni soins ? Quel enfant de douze ans ne sait
pas tout ce que vous voulez apprendre au vôtre, &, de plus, ce que ses maîtres lui
ont appris ?
Messieurs, vous vous trompez : j'enseigne a mon élevé un art très long, très
pénible, & que n'ont assurément pas les vôtres; c'est celui d être ignorant : car la
science de quiconque ne croit savoir que ce qu'il sait se réduit a bien peu de
chose. Vous donnez la science, à la bonne heure.; moi je m'occupe de
l'instrument propre à l'acquérir. On dit qu'un jour les Vénitiens montrant en
grande pompe leur trésor de Saint-Marc a un ambassadeur d'Espagne, celui-ci,
pour tout compliment, ayant regardé sous les tables, leur dit : Qui non c'è la
radice. Je rie vois jamais un précepteur étaler le savoir de son disciple, sans être
tenté de lui en dire autant.
Tous ceux qui ont réfléchi sur la manière de vivre des anciens attribuent aux
exercices de la gymnastique cette vigueur de corps & d'âme qui les distingue le
plus sensiblement des modernes. La manière dont Montaigne appuie ce sentiment
montre qu' il en étoit fortement pénétré; il y revient sans cesse & de mille façons.
En parlant de l'éducation d'un enfant, pour lui raidir l'âme, il faut, dit-il, lui durcir
les muscles en accoutumant au travail, on l'accoutume à la douleur; il le faut
rompre à l'âpreté des exercices, pour le dresser a l'âpreté de la dislocation, de la
colique & de tous les maux. Le sage Locke, le bon Rollin, le savant Fleury, le [186] pédant
de Crouzas, si différens entre eux dans tout le reste s'accordent tous en ce
seul point d'exercer beaucoup les corps de enfants. C'est le plus judicieux de leurs
préceptes; c'est celui qui est & sera toujours le plus négligé. J'ai déjà
suffisamment parlé de son importance, & comme on ne peut la-dessus donner de
meilleures raisons ni des règles plus sensées que celles qu'on trouve dans le livre
de Locke, le me contenterai d'y renvoyer, après avoir pris la liberté d'ajouter
quelques observations aux siennes.
Les membres d'un corps qui croît doivent être tous au large dans leur vêtement;
rien ne doit gêner leur mouvement ni leur accroissement, rien de trop juste, rien
qui colle au corps ; point de ligatures. L'habillement français, gênant & malsain
pour les hommes, est pernicieux surtout aux enfants. Les humeurs, stagnantes,
arrêtées dans leur circulation, croupissent dans un repos qu'augmente la vie
inactive & sédentaire, se corrompent & causent le scorbut, maladie tous les jours
plus commune parmi nous, & presque ignorée des anciens, que leur manière de
se vêtir & de vivre en préservait. L'habillement de houssard, loin de remédier à
cet inconvénient, l'augmente, & pour sauver aux enfans quelques ligatures, les
presse par tout le corps. Ce qu'il y a de mieux à faire est de les laisser en jaquette
aussi longtemps qu'il est possible, puis de leur donner un vêtement fort large, et
de ne se point piquer de marquer leur taille, ce qui ne sert qu'à la déformer. Leurs
défauts du corps & de l'esprit viennent presque tous de la même cause; on les
veut faire hommes avant le temps.
[187] Il y a des couleurs gaies & des couleurs tristes premières sont plus du goût des
enfants; elles leur siéent mieux aussi; & je ne vois pas pourquoi l'on ne consulterai
pas en ceci des convenances si naturelles; mais du moment qu'ils préfèrent une
étoffe parce qu'elle est riche, leurs coeurs sont déjà livrés au luxe, à toutes les
fantaisies de l'opinion; & ce goût ne leur est sûrement pas venu d'eux-mêmes. On
ne sauroit dire combien le choix des vêtements & les motifs de ce choix influent
sur l'éducation. Non seulement d'aveugles mères promettent à leurs enfans des
parures pour récompenses, on voit même d'insensés gouverneurs menacer leurs
élèves d'un habit plus grossier & plus simple, comme d'un châtiment. Si vous
n'étudiez mieux, si vous ne conservez mieux vos hardes, on vous habillera comme
ce petit paysan. C'est comme s'ils leur disaient : Sachez que l'homme n'est rien
que par ses habits, que votre prix est tout dans les vôtres. Faut-il s'étonner que de
si sages leçons profitent à la jeunesse, qu'elle n'estime que la parure, & qu'elle ne
juge du mérite que sur le seul extérieur?
Si j'avois à remettre la tête d'un enfant ainsi gâté, j'aurois soin que ses habits les
plus riches fussent les plus incommodes, qu'il y fût toujours gêné, toujours
contraint, toujours assujetti de mille manières, je ferois fuir la liberté, la gaieté
devant sa magnificence; s'il vouloit se mêler aux jeux d'autres enfans plus
simplement mis, tout cesserait, tout disparoîtroit à l'instant. Enfin je l'ennuierais, je
le rassasierois tellement de son faste, je le rendrois tellement l'esclave de son habit
doré, que j'en ferois le fléau de sa vie, & qu'il [188] verroit avec moins d'effroi le plus
noir cachot que les apprêts de sa parure. Tant qu'on n'a pas asservi l'enfant à nos
préjugés, être à son aise & libre est toujours son premier désir; le vêtement
le plus simple, le plus commode, celui lui l'assujettit le moins, est toujours le plus
précieux pour lui.
Il y a une habitude du corps convenable aux exercices, & une autre plus
convenable à l'inaction. Celle-ci, laissant aux humeurs un cours égal & uniforme,
doit garantir le corps des altérations de l'air; l'autre le faisant passer sans cesse de
l'agitation au repos & de la chaleur au froid, doit l'accoutumer aux mêmes
altérations. Il suit de là que les gens casaniers & sédentaires doivent s'habiller
chaudement en tout ] temps, afin de se conserver le corps dans une température
uniforme, la même à peu près dans toutes les saisons & à toutes heures du jour.
Ceux, au contraire, qui vont & viennent, au vent , au soleil, a la pluie, qui agissent
beaucoup & passent la plupart de leur temps sub dio doivent être toujours vêtus
légèrement, afin de s'habituer à toutes les vicissitudes de l'air & à tous les degrés
de température, sans en être incommodes. Je conseillerois aux uns & aux autres
de ne point changer d'habits selon les saisons, & ce sera la pratique constante de
mon émile; en quoi je n'entends pas qu'il porte l'été ses habits d'hiver, comme les
gens sédentaires, mais qu'il porte l'hiver ses habits d'été, comme les gens
laborieux. Ce dernier usage a été celui du chevalier Newton pendant toute sa vie,
et il a vécu quatre-vingts ans.
[189] Peu ou point de coiffure en toute saison, Les anciens Egyptiens avaient toujours
la tête nue; les Perses la couvraient de grosses tiares, & la couvrent encore de gros
turban, dont, selon Chardin, l'air du pays leur rend l'usage nécessaire. J'ai remarqué
dans un autre endroit *[* Lettre à M. d'Alembert sur les Spectacles. Page 109, premiere Edition.]
la distinction que fit Hérodote sur un champ de bataille entre les crânes des Perses &
ceux des égyptiens. Comme donc il importe que les os de la tête deviennent plus durs,
plus compacts, moins fragiles & moins poreux, pour mieux armer le cerveau non
seulement contre les blessures, mais contre les rhumes, les fluxions, & toutes les
impressions de l'air, accoutumez vos enfans à demeurer été & hiver, jour & nuit
toujours tête nue. Que si, pour la propreté & pour tenir leurs cheveux en ordre,
vous leur voulez donner une coiffure durant la nuit, que ce soit un bonnet mince à
claire-voie, & semblable au réseau dans lequel les Basques enveloppent leurs
cheveux. Je sais bien que la plupart des mères, plus frappées de l'observation
de Chardin que de mes raisons, croiront trouver partout l'air de Perse; mais
moi je n'ai pas choisi mon élève Européen pour en faire un Asiatique.
En général, on habille trop les enfants, & surtout durant le premier âge. Il faudrait
plutôt les endurcir au froid qu'au chaud : le grand froid ne les incommode jamais,
quand on les y laisse exposés de bonne heure; mais le [190] tissu de leur peau, trop
tendre & trop lâche encore, laissant un trop libre passage à la transpiration, les
livre par l'extrême chaleur un épuisement inévitable. Aussi remarque-t-on qu'il en
meurt plus dans le mois d'août que dans aucun autre mois. D'ailleurs il parait
constant, par la comparaison des peuples du Nord & de ceux du Midi, qu'on se
rend plu, robuste en supportant l'excès du froid que l'excès de la chaleur. Mais, à
mesure que l'enfant grandit & que ses fibres se fortifient, accoutumez-le peu à
peu à braver les rayons du soleil; en allant par degrés, vous l'endurcirez sans
danger aux ardeurs de la zone torride.
Locke, au milieu des préceptes mâles & sensés qu'il nous donne, retombe dans
des contradictions qu'on n'attendroit pas d'un raisonneur aussi exact. Ce même
homme, qui veut que les enfans se baignent l'été dans l'eau glacée, ne veut pas,
quand ils sont échauffés, qu'ils boivent frais, ni qu'ils se couchent par terre dans
des endroits humides.*[ Comme si les petits paysans choisissaient la terre bien
sèche pour s'y asseoir ou pour s'y coucher, & qu'on eût jamais oui dire que
l'humidité de la terre eût fait du mal à pas un d'eux. A écouter la-dessus les
médecins, on croiroit les sauvages tout perclus de rhumatismes.] Mais puisqu'il
veut que les souliers des enfans prennent l'eau dans tous les temps, la
prendront-ils moins quand l'enfant aura chaud ? & ne peut-on pas lui faire du
corps, par rapport aux pieds, les mêmes inductions qu'il fait ses pieds par rapport
aux mains, & du corps par rapport au visage? Si vous voulez, lui dirai-je, que
l'homme soit tout visage, [191] pourquoi me blâmez-vous de vouloir qu'il soit tout
pieds?
Pour empêcher les enfans de boire quand ils ont chaud, il prescrit de les
accoutumer à manger préalablement un morceau de pain avant que de boire. Cela
est bien étrange que, quand l'enfant a soif, il faille lui donner à manger; j'aimerais
autant, quand il a faim, lui donner à boire. jamais on ne me persuadera que nos
premiers appétits soient si déréglés, qu'on ne puisse les satisfaire sans nous
exposer à périr. Si cela était, le genre humain se fût cent fois détruit avant qu'on
eût appris ce qu'il faut faire pour le conserver.
Toutes les fois qu'Emile aura soif, je veux qu'on lui donne à boire; je veux qu'on
lui donne de l'eau pure & sans aucune préparation, pas même de la faire
dégourdir fût-il tout en nage, & fût-on dans le coeur de l'hiver. Le seul soin que
je recommande est de distinguer la qualité des eaux. Si c'est de l'eau de rivière,
donnez-la-lui sur-le-champ telle qu'elle sort de la rivière; si c'est de, l'eau de
source, il la faut laisser quelque temps à l'air avant qu'il la boive. Dans les saisons
chaudes, les rivières sont chaudes; il n'en est pas de même des sources, qui n'ont
pas reçu le contact de l'air; il faut attendre qu'elles soient à la température de
l'atmosphère. L'hiver, au contraire, l'eau de source est à cet égard moins
dangereuse que l'eau de rivière. Mais il n'est ni naturel ni fréquent qu'on se mette
l'hiver en sueur, surtout en plein air; car l'air froid, frappant incessamment sur la
peau, répercute en dedans la sueur & empêche les pores de s'ouvrir assez pour lui
donner un [192] passage libre. Or, je ne prétends pas qu'Emile s'exerce l'hiver au coin
d'un bon feu, mais dehors, en pleine campagne, au milieu des glaces. Tant qu'il
ne s'échauffera qu'à faire & lancer des balles de neige, laissons-le boire quand il
aura soit; qu'il continue de s'exercer après avoir bu, & n'en craignons aucun
accident. Que si par quelque autre exercice se met en sueur & qu'il ait soif, qu'il
boive froid, même en ce temps-là. Faites seulement en sorte de le mener au loin
et à petits pas chercher son eau. Par le froid qu'on suppose, il sera suffisamment
rafraîchi en arrivant pour la boire sans aucun danger. Surtout prenez ces
précautions sans qu'il s'en aperçoive. J'aimerois mieux qu'il fut
quelquefois malade que sans cesse attentif à sa santé.
Il faut un long sommeil aux enfants, parce qu'ils font un extrême exercice. L'un
sert de correctif à l'autre; aussi voit-on qu'ils ont besoin de tous deux. Le temps
du repos est celui de la nuit, il est marqué par la nature. C'est une observation
constante que le sommeil est plus tranquille & plus doux tandis que le soleil est
sous l'horizon, & que l'air échauffé de ses rayons ne maintient pas nos sens dans
un si grand calme. Ainsi l'habitude la plus salutaire est certainement de se lever et
de se coucher avec le soleil. D'où il suit que dans nos climats l'homme & tous les
animaux ont en général besoin de dormir plus longtemps l'hiver que l'été. Mais la
vie civile n'est pas assez simple, assez naturelle, assez exempte de révolutions,
d'accidents, pour qu'on doive accoutumer l'homme à cette uniformité, au point de
la lui rendre nécessaire. Sans doute il faut [193] s'assujettir aux règles; mais la première
est de pouvoir les enfreindre sans risque quand la nécessité le veut. N'allez donc
pas amollir indiscrètement votre élève dans la continuité d'un paisible sommeil,
qui ne soit jamais interrompu. Livrez-le d'abord sans gêne à la loi de la nature ;
mais n'oubliez pas que parmi nous il doit être au-dessus de cette loi; qu'il doit
pouvoir se coucher tard, se lever matin être éveillé brusquement, passer les nuits
debout, sans en être incommodé. En s'y prenant assez tôt, en allant toujours
doucement & par degrés, on forme le tempérament aux mêmes choses qui le
détruisent quand on l'y soumet déjà tout formé.
Il importe de s'accoutumer d'abord à être mal couché. C'est le moyen de ne plus
trouver de mauvais lit. En général la vie dure, une fois tournée en habitude,
multiplie les sensations agréables; la vie molle en prépare une infinité de
déplaisantes. Les gens élevés trop délicatement ne trouvent plus le sommeil que
sur le duvet; les gens accoutumes à dormir sur des planches le trouvent partout: il
n'y a point de lit dur pour qui s'endort en se couchant.
Un lit mollet, où l'on s'ensevelit dans la plume ou dans l'édredon, fond & dissout
le corps pour ainsi dire. Les reins enveloppés trop chaudement s'échauffent. De là
résultent souvent la pierre ou d'autres incommodités, & infailliblement une
complexion délicate qui les nourrit toutes.
Le meilleur lit est celui qui procure un meilleur sommeil. Voilà celui que nous
nous préparons émile & moi pendant [194] la journée. Nous n'avons pas besoin qu'on
nous amène des esclaves de Perse pour faire nos lits; en labourant la terre nous
remuons nos matelas.
Je sais par expérience que quand un enfant est en santé, l'on est maître de le faire
dormir & veiller presque à volonté. Quand l'enfant est couché, & que de son babil
il ennuie sa bonne, elle lui dit : dormez; c'est comme si elle lui disoit :
portez-vous bien! quand il est malade. Le vrai moyen de le faire dormir est de
l'ennuyer lui-même. Parlez tant qu'il soit forcé de se taire, & bientôt il dormira :
les sermons sont toujours bons à quelque chose; autant vaut le prêcher que le
bercer; mais si vous employez le soir ce narcotique, gardez-vous de l'employer le
jour.
J'éveillerai quelquefois émile, moins de peur qu'il ne prenne l'habitude de dormir
trop longtemps que pour l'accoutumer à tout, même à être éveillé brusquement.
Au surplus, j'aurois bien peu de talent pour mon emploi, si je ne savois pas le
forcer à s'éveiller de lui-même, & à se lever, pour ainsi dire, à ma volonté, sans
que je lui dise un seul mot.
S'il ne dort pas assez, je lui laisse entrevoir pour le lendemain une matinée
ennuyeuse, & lui-même regardera comme autant de gagné tout ce qu'il en pourra
laisser au sommeil; s'il dort trop, je lui montre à son réveil un amusement de son
goût. Veux-je qu'il s'éveille à point nommé, je lui dis : Demain à six heures on
part pour la pêche, on se va promener à tel endroit; voulez-vous. en être? Il
consent, il me prie de l'éveiller: je promets, ou je ne promets point, [195] selon le
besoin; s'il s'éveille trop tard, il me trouve parti. Il y aura du malheur si bientôt il
n'apprend à s'éveiller de lui-même.
Au reste, s'il arrivait, ce qui est rare, que quelque enfant indolent eût du penchant
à croupir dans la paresse, il ne faut point le livrer à ce penchant, dans le paresse, il
ne faut point le livrer a ce penchant, dans lequel il s'engourdiroit tout à fait, mais
lui administrer qu' que stimulant qui l'éveille. On conçoit bien qu'il n'est pas
question de le faire agir par force, mais de l'émouvoir par quelque appétit qui l'y
porte; & cet appétit, pris avec choix dans la nature, nous mène à la fois à deux
fins.
Je n'imagine rien dont, avec un peu d'adresse, on ne pût inspirer le goût, même la
fureur, aux enfants, sans vanité, sans émulation, sans jalousie. Leur vivacité, leur
esprit imitateur, suffisent; surtout leur gaieté naturelle, instrument dont la prise est
sûre, & dont jamais précepteur ne sçut s'aviser. Dans tous les jeux où ils sont bien
persuadés que ce n'est que jeu, ils souffrent sans se plaindre, & même en riant, ce
qu'ils ne souffriraient jamais autrement sans verser des torrents de larmes. Les
longs jeûnes, les coups, la brûlure, les fatigues de toute espèce, sont les
amusements des jeunes sauvages; preuve que la douleur même a son
assaisonnement qui peut en ôter l'amertume; mais il n'appartient pas à tous les
maîtres de savoir apprêter ce ragoût, ni peut-être à tous les disciples de le
savourer sans grimace. Me voilà de nouveau, si je n'y prends garde, égaré dans
les exceptions.
Ce qui n'en souffre point est cependant l'assujettissement de l'homme à la
douleur, aux maux de son espèce, aux accidents [196] aux périls de la vie, enfin à la
mort; plus on le familiarisera avec toutes ces idées, plus on le guérira de
l'importune sensibilité qui ajoute au mal l'impatience de l'endurer; plus on
apprivoisera avec les souffrances qui peuvent l'atteindre, plus on leur ôtera,
comme eut dit Montaigne, la pointure de l'étrangeté; & plus aussi l'on rendra son
âme invulnérable & dure; son corps sera la cuirasse qui rebouchera tous les traits
dont il pourroit être atteint au vif. Les approches mêmes de la mort n'étant point
la mort, a peine la sentira-t-il comme telle: il ne mourra pas, pour ainsi dire, il sera
vivant ou mort, rien de plus. C'est de lui que le même Montaigne eut pu dire,
comme il a dit d'un roi de Maroc, que nul homme n'a vécu si avant dans la mort.
La constance & la fermeté sont, ainsi que les autres vertus, des apprentissages de
l'enfance; mais ce n'est pas en apprenant leurs noms aux enfans qu'on les leur
enseigne, c'est en les leur faisant goûter, sans qu'ils sachent ce que c'est.
Mais, à propos de mourir, comment nous conduirons nous avec notre élève
relativement au danger de la petite vérole ? La lui ferons-nous inoculer en bas
âge, ou si -nous attendrons qu'il la prenne naturellement ? Le premier parti plus
conforme à notre pratique, garantit du péril où la vie est la plus précieuse, au
risque de celui où elle l'est le moin, si toutefois on peut donner le nom de risque à
l'inoculation bien administrée.
Mais le second est plus dans nos principes généraux, de laisser faire en tout la
nature dans les soins qu'elle aime à prendre seule, & qu'elle abandonne aussitôt
que l'homme veut [197] s'en mêler. L'homme de la nature est toujours préparé:
laissons-le inoculer par ce maître, il choisira mieux le moment que nous.
N'allez. pas de là conclure que je blâme l'inoculation; car le raisonnement sur
lequel j'en exempte mon élève iroit très mal aux vôtres. Votre éducation les
prépare à ne point échapper à la petite vérole au moment qu'ils en seront attaques;
si vous la laissez venir au hasard, il est probable qu'ils en périront. Je vois que
dans les différens pays on résiste d'autant plus à l'inoculation qu'elle y devient
plus nécessaire; & la raison de cela se sent aisément. A peine aussi daignerai-je
traiter cette question pour mon émile. Il sera inoculé, ou il ne le sera pas, selon
les temps, les lieux, les circonstances : cela est presque indifférent pour lui. Si on
lui donne la petite vérole, on aura l'avantage de prévoir & connaître son mal
d'avance; c'est quelque chose; mais s'il la prend naturellement, nous l'aurons
préservé du médecin, c'est encore plus.
Une éducation exclusive, qui tend seulement à distinguer du peuple ceux qui l'ont
reçue, préfère toujours les instructions les plus coûteuses aux plus communes, et
par cela même aux plus utiles. Ainsi les jeunes gens élevés avec soin apprennent
tous à monter à cheval, parce qu'il en coûte beaucoup pour cela; mais presque
aucun d'eux n'apprend à nager, parce qu'il n'en coûte rien, & qu'un artisan peut
savoir nager aussi bien que qui que ce soit. Cependant, sans avoir fait son
académie, un voyageur monte à cheval, s'y tient, & s'en sert assez pour le besoin;
mais, dans l'eau, si l'on [198] ne nage on se noie, & l'on ne nage point sans l'avoir
appris. Enfin l'on n'est pas obligé de monter à cheval sous peine de la vie, au lieu
que nul n'est sûr d'éviter un danger auquel on est si souvent exposé. émile sera
dans l'eau comme sur la terre. Que ne peut-il vivre dans tous les éléments ! Si l'on
pouvoit apprendre à voler dans les airs, j'en ferois un aigle; j'en ferois une
salamandre, si l'on pouvoit s'endurcir au feu.
On craint qu'un enfant ne se noie en apprenant à nager; qu'il se noie en apprenant
ou pour n'avoir pas appris, ce sera toujours votre faute. C'est la seule vanité qui
nous rend téméraires; on ne l'est point quand on n'est vu de personne: émile ne
le seroit pas, quand il seroit vu de tout l'univers. Comme l'exercice ne dépend pas
du risque, dans un canal du parc de son père il apprendroit à traverser
l'Hellespont; mais il faut s'apprivoiser au risque même, pour apprendre à ne s'en
pas troubler; c'est une partie essentielle de l'apprentissage dont je parlois tout à
l'heure. Au reste, attentif à mesurer le danger à ses forces & à le partager toujours
avec lui, je n'aurai guère d'imprudence a craindre, quand je réglerai le soin de sa
conservation sur celui que je dois a la mienne.
Un enfant est moins grand qu'un homme; il n'a ni sa force ni sa raison : mais il
voit & entend aussi bien que lui, ou à très peu près; il a le goût aussi sensible,
quoiqu'il moins délicat, & distingue aussi bien les odeurs, il n'y mette pas la même
sensualité. Les premières facultés qui se forment & se perfectionnent en nous sont
les sens. Ce sont donc les [199] premières qu'il faudroit cultiver; ce sont les seules qu'on
oublie, ou celles qu'on néglige le plus.
Exercer les sens n'est pas seulement en faire usage, c'est apprendre à bien juger
par eux, c'est apprendre, pour ainsi dire, à sentir; car nous ne savons ni toucher,
ni voir, ni entendre, que comme nous avons appris.
Il y a un exercice purement naturel & mécanique, qui sert à rendre le corps
robuste sans donner aucune prise au jugement : nager, courir, sauter, fouetter un
sabot, lancer des pierres; tout cela est fort bien; mais n'avons nous que des bras et
des jambes ? n'avons-nous pas aussi des yeux, des oreilles ? & ces organes sont-ils
superflus à l'usage des premiers ? N'exercez donc pas seulement les forces,
exercez tous les sens qui les dirigent; tirez de chacun d'eux tout le parti possible,
puis vérifiez l'impression de l'un par l'autre. Mesurez, comptez, pesez, comparez.
N'employez la force qu'après avoir estimé la résistance; faites toujours en sorte
que l'estimation de l'effet précède l'usage des moyens. Intéressez l'enfant à ne
jamais faire d'efforts insuffisants ou superflus. Si vous l'accoutumez à prévoir
ainsi l'effet de tous ses mouvements, & à redresser ses erreurs par l'expérience,
n'est-il pas clair que plus il agira, plus il deviendra judicieux ?
S'agit-il d'ébranler une masse; s'il prend un levier trop long, il dépensera trop de
mouvement; s'il le prend trop court, il n'aura pas assez de force; l'expérience lui
peut apprendre à choisir précisément le bâton qu'il lui fait. Cette sagesse
n'est donc pas au-dessus de son âge. S'agit-il de porter un fardeau; s' veut le prendre
aussi pesant qu'il peut le porter & n'en [200] point essayer qu'il ne soulève, ne sera-t-il
pas forcé d'en estimer le poids à la vue ? Sait-il comparer des masses de même
matière & de différentes grosseurs, qu'il choisisse entre des masses de même
grosseur & de différentes matières; il faudra bien qu'il s'applique à comparer leurs
poids spécifiques. J'ai vu un jeune homme, très bien élevé, qui ne voulut croire
qu'après l'épreuve qu'un seau plein de gros copeaux de bois de chêne fût moins
pesant que le même seau rempli d'eau.
Nous ne sommes pas également maîtres de l'usage de tous nos sens. Il y en a un,
savoir, le toucher, dont l'action n'est jamais suspendue durant la veille; il a été
répandu sur la surface entière de notre corps, comme une garde continuelle pour
nous avertir de tout ce qui peut l'offenser. C'est aussi celui dont, bon gré, mal gré,
nous acquérons le plus tôt l'expérience par cet exercice continuel, & auquel, par
conséquent, nous avons moins besoin de donner une culture particulière.
Cependant nous observons que les aveugles ont le tact plus sûr & plus fin que
nous, parceque, n'étant pas guidés par la vue, ils sont forcés d'apprendre à
tirèrent uniquement du premier sens les jugements que nous fournit l'autre.
Pourquoi donc ne nous exerce-t-on pas à marcher comme eux dans l'obscurité, à
connaître les corps que nous pouvons atteindre, à juger des objets qui nous
environnent, à faire, en un mot, de nuit & sans lumière, tout ce qu'ils font de jour
et sans yeux ? Tant que