[81] LIVRE SECOND 




C'est ici le second terme de la vie, & celui auquel proprement finit l'enfance; car


les mots infans & puer ne sont pas synonymes. Le premier est compris dans


l'autre, & signifie qui ne peut parler, d'où vient que dans Valère Maxime on


trouve puerum infantem. Mais je continue à me servir de ce mot selon l'usage de


notre langue, jusqu'à l'âge pour lequel elle a d'autres noms.




Quand les enfans commencent à parler, ils pleurent moins. Ce progrès est


naturel: un langage est substitué à l'autre. Sitôt qu'ils peuvent dire qu'ils souffrent


avec des paroles, pourquoi le diroient-ils avec des cris, si ce n'est quand la douleur


est trop vive pour que la parole puisse l'exprimer? S'ils continuent alors à pleurer,


c'est la faute des gens qui sont autour d'eux. Dès qu'une fois émile aura dit, j'ai


mal, il faudra des douleurs bien vives pour le forcer de pleurer.




Si l'enfant est délicat, sensible, que naturellement il se mette à crier pour rien, en


rendant ces cris inutiles & sans [82] effet, j'en taris bientôt la source. Tant qu'il pleure,


je ne vais point à lui, j'y cours sitôt qu'il s'est tu. Bientôt sa manière de m'appeler


sera de se taire, ou tout au plus de jeter un seul cri. C'est par l'effet sensible des


signes que les enfans jugent de leur sens, il n'y a oint d'autre convention pour


eux: quelque mal qu'un infant se fasse, il est très rare qu'il pleure quand il est seul,


à moins qu'il n'ait l'espoir d'être entendu.




S'il tombe s'il se fait une bosse à la tête, s'il saigne du nez, s'il se coupe les doigts,


au lieu de m'empresser autour de lui d'un air alarmé je resterai tranquille, au


moins pour un peu de temps. Le mal est fait, c'est une nécessité qu'il l'endure ;


mon empressement ne serviroit qu'à l'effrayer davantage & augmenter sa


sensibilité. Au fond, c'est moins le coup que la crainte qui tourmente quand on


s'est blessé. je lui épargnerai du moins cette dernière angoisse; car très sûrement il


jugera de son mal comme il verra que j'en juge :s'il me voit accourir avec


inquiétude, le consoler, le plaindre il s'estimera perdu; s'il me voit garder mon


sang-froid, il rep rendra bientôt le sien, & croira le mal guéri quand il ne le sentira


plus. C'est à cet âge qu'on prend les premières leçons de courage, & que,


souffrant sans effroi de légères douleurs, on apprend par degrés à supporter les


grandes.




Loin d'être attentif a éviter qu'Emile ne se blesse, je serois fort fâché qu'il ne se


blessât jamais, & qu'il grandît sans connaître la douleur. Souffrir est la première


chose qu'il doit apprendre, & celle qu'il aura le plus grand besoin de [83] savoir. Il


semble que les enfans ne soient petits & foibles que pour prendre ces importantes


leçons sans danger. Si l'enfant tombe de son haut, il ne se cassera pas la jambe;


s'il se frappe avec un bâton, il ne se cassera pas le bras; s'il saisit un fer tranchant,


il ne serrera guère, & ne se coupera pas bien avant. Je ne sache pas qu'on ait


jamais vu d'enfant en liberté se tuer, s'estropier ni se faire un mal considérable, à


moins qu'on ne l'ait indiscrètement exposé sur des lieux élevés, ou seul autour du


feu, ou qu'on n'ait laissé des instruments dangereux à sa portée. Que dire de ces


magasins de machines qu'on rassemble autour d'un enfant pour l'armer de toutes


pièces contre la douleur, jusqu'à ce que, devenu grand, il reste à sa merci, sans


courage & sans expérience, qu'il se croie mort à la première piqûre & s'évanouisse


en voyant la première goutte de son sang ?




Notre manie enseignante & pédantesque est toujours d'apprendre aux enfans ce


qu'ils apprendraient beaucoup mieux d'eux-mêmes, & d'oublier ce que nous


aurions pu seuls leur enseigner. Y a-t-il rien de plus sot que la peine qu'on prend


pour leur apprendre à marcher, comme si l'on en avoit vu quelqu'un qui, par la


négligence de sa nourrice, ne sçût pas marcher étant grand ? Combien voit-on de


gens au contraire marcher mal toute leur vie, parce qu'on leur a mal appris à


marcher!




Emile n'aura ni bourelets, ni paniers roulans, ni charriots, ni lisières; ou du


moins, dès qu'il commencera de savoir mettre un pied devant l'autre, on ne le


soutiendra que sur [84] les lieux pavés, & l'on ne fera qu'y passer en hâte .*[Il n'y a


rien de plus ridicule & de plus mal assuré que la démarche des gens qu'on a trop


menés par la lisière étant petits : c'est encore une de ces observations triviales à


force d'être justes & qui sont justes en plus d'un sens.] Au lieu de le


laisser croupir dans l'air usé d'une chambre, qu'on le mène journellement au milieu


d'un pré. Là, qu'il coure, lui s'ébatte, qu'il tombe cent fois le jour, tant


mieux : en apprendra plus tôt à se relever. Le bien-être de la liberté rachète


beaucoup de blessures. Mon élève aura souvent des contusions; en revanche, il


sera toujours gai. Si les vôtres en ont moins, ils sont toujours contrariés, toujours


enchaînés, toujours tristes. Je doute que le profit soit de leur côté.




Un autre progrès rend aux enfans la plainte moins nécessaire: c'est celui de leurs


forces. Pouvant plus par eux-mêmes, ils ont un besoin moins fréquent de recourir


à autrui. Avec leur force se développe la connaissance qui les met en état de la


diriger. C'est à ce second degré que commence proprement la vie de l'individu;


c'est alors qu'il prend la conscience de lui-même. La mémoire étend le sentiment


de l'identité sur tous les moments de son existence; il devient véritablement un, le


même, & par conséquent déjà capable de bonheur ou de misère. Il importe donc


de commencer à le considérer ici comme un être moral.




Quoiqu'on assigne à peu près le plus long terme de la vie humaine & les


probabilités qu'on a d'approcher de ce terme à chaque âge, rien n'est plus


incertain que la durée de la vie [85] de chaque homme en particulier; très peu


parviennent à ce plus long terme. Les plus grands risques de la vie sont dans son


commencement; moins on a vécu, moins on doit espérer de vivre. Des enfants


qui naissent, la moitié, tout au plus, parvient à l'adolescence; & il est probable que


votre Eleve n'atteindra pas l'âge d'homme.




Que faut-il donc: penser de cette éducation barbare qui sacrifie le présent à un


avenir incertain, qui charge un enfant de chaînes de toute espèce, & commence


par le rendre misérable, pour lui préparer au loin je ne sais quel prétendu bonheur


dont il est a croire qu'il. ne jouira jamais ? Quand je supposerois cette éducation


raisonnable dans son objet, comment voir sans indignation de pauvres infortunés


soumis à un joug insupportable & condamnés à des travaux continuels comme


des galériens, sans être assuré que tant de soins leur seront jamais utiles! L'âge de


la gaieté se passe au milieu des pleurs, des châtiments, des menaces, de


l'esclavage. On tourmente le malheureux pour son bien, & l'on ne voit pas la mort


qu'on appelle, & qui va le saisir au milieu de ce triste appareil. Qui sait combien


d'enfants périssent victimes de l'extravagante sagesse d'un père ou d'un maître?


Heureux d'échapper à sa cruauté, le seul avantage qu'ils tirent des maux


qu'il leur a fait souffrir est de mourir sans regretter la vie, dont ils n'ont connu que les


tourment.




Hommes, soyez humains, c'est votre premier devoir: soyez-le pour tous les états,


pour tous les âges, pour tout ce qui n'est pas étranger à l'homme. Quelle sagesse y


a-t-il pour vous hors de l'humanité ? Aimez l'enfance; favorisez [86] ses jeux, ses


plaisirs, son aimable instinct. Qui de vous n'a pas regretté quelquefois cet âge où


le rire est toujours sur ces lèvres, & où l'âme est toujours en paix ? Pourquoi


voulez-vous ôter à ces petits innocents la jouissance d'un temps si court: qui leur


échappe, & d'un bien si précieux dont ils ne sauraient abuser ? Pourquoi


voulez-vous remplir d'amertume & de douleurs ces premiers ans si rapides, qui ne


reviendront pas plus pour eux qu'ils ne peuvent re venir pour vous ? Pères,


savez-vous le moment où la mort attend vos enfans ? Ne vous préparez pas des


regrets en leur ôtant le peu d'instants que la nature leur donne: aussitôt qu'ils


peuvent sentir le plaisir d'être, faites qu'ils en jouissent; faites qu'à quelque heure


que Dieu les appelle, ils ne meurent point sans avoir goûté la vie.




Que de voix vont s'élever contre moi! J'entends de loin les clameurs de cette


fausse sagesse qui nous jette incessamment hors de nous, qui compte toujours le


présent pour rien, &, poursuivant sans relâche un avenir qui fuit à mesure qu'on


avance, à force de nous transporter où nous ne sommes pas, nous transporte où


nous ne serons jamais.




C'est, me répondez-vous, le temps de corriger les mauvaises inclinations de


l'homme; c'est dans l'âge de l'enfance, où les peines sont le moins sensibles, qu'il


faut les multiplier, pour les épargner dans l'âge de raison. Mais qui vous dit que


tout cet arrangement est à votre disposition, & que toutes ces belles instructions


dont vous accablez le faible esprit d'un enfant ne lui seront pas un jour plus


pernicieuses qu'utiles ? Qui vous assure que vous épargnez [87] quelque chose par les


chagrins que vous lui prodiguez ? Pourquoi lui donnez-vous plus de maux que


son état n'en comporte, sans être sûr que ces maux présents sont à la décharge de


l'avenir ? Et comment me prouverez-vous que ces ma penchants dont vous


prétendez le guérir ne lui viennent pas de vos soins mal entendus, bien plus que


de la nature ? Malheureuse prévoyance, qui rend un être actuellement misérable,


sur l'espoir bien ou mal fondé de le rendre heureux un jour! Que ci ces raisonneurs


vulgaires confondent la licence avec la liberté, & l'enfant qu'on rend


heureux avec l'enfant qu'on gâte, apprenons-leur à les distinguer.




Pour ne point courir après des chimères, n'oublions pas ce qui convient à notre


condition. L'humanité a sa place dans l'ordre des choses; l'enfance a la sienne


dans l'ordre de la vie humaine : il faut considérer l'homme dans l'homme, et


l'enfant dans l'enfant. Assigner à chacun sa place & l'y fixer, ordonner les


passions humaines selon la constitution de l'homme, est tout ce que nous pouvons


faire pour son bien-être. Le reste dépend de causes étrangères qui ne sont point


en notre pouvoir.




Nous ne savons ce que c'est que bonheur ou malheur absolu. Tout est mêlé dans


cette vie; on n'y goûte aucun sentiment pur, on n'y reste pas deux moments dans


le même état. Les affections de nos âmes, ainsi que les modifications de nos


corps, sont dans un flux continuel. Le bien & le mal nous sont communs à tous,


mais en différentes mesures. Le plus heureux est celui qui souffre le moins de


peines; le plus misérable est celui qui sent le [88] moins de plaisirs. Toujours plus de


souffrances que de jouissances : voilà la différence commune à tous. La félicité


de l'homme ici-bas n'est donc qu'un état négatif; on doit la mesurer par la


moindre quantité de maux qu'il souffre.




Tout sentiment de peine est inséparable du désir de s'en délivrer; toute idée de


plaisir est inséparable du désir d'en jouir; tout désir suppose privation, & toutes les


privations qu'on sent sont pénibles; c'est donc dans la disproportion de nos désirs


et de nos facultés que consiste notre misère. Un être sensible dont les facultés


égaleraient les désirs seroit un être absolument heureux.




En quoi donc consiste la sagesse humaine ou la route du vrai bonheur? Ce n'est


pas précisément à diminuer nos désirs; car, s'ils étaient au-dessous de notre


puissance, une partie de nos facultés resteroit oisive, & nous ne jouirions pas de


tout notre être. Ce n'est pas non plus à étendre nos facultés, car si nos désirs


s'étendaient à la fois en plus grand rapport, nous n'en deviendrions que plus


misérables : mais c'est à diminuer l'excès des désirs sur les facultés, & à mettre en


égalité parfaite la puissance & la volonté. C'est alors seulement que, toutes les forces


étant en action, l'âme cependant restera paisible, & que l'homme se


trouvera bien ordonne.




C'est ainsi que la nature, qui fait tout pour le mieux, l'a d'abord institue. Elle ne lui


donne immédiatement que les désirs nécessaires à sa conservation & les facultés


suffisantes pour les satisfaire. Elle a mis toutes les autres comme en réserve au


fond de son âme, pour s'y développer au [89] besoin. Ce n'est que dans cet état


primitif que l'équilibre du pouvoir & du désir se rencontre, & que l'homme n'est


pas malheureux. Sitôt que ses facultés virtuelles se mettent en action,


l'imagination, la plus active de toutes, s'éveille & les devance. C'est l'imagination


qui étend pour nous la mesure des possibles, soit en bien, soit en mal, & qui par


conséquent, excite & nourrit les désirs par l'espoir de les satisfaire. Mais l'objet


qui paroissoit d'abord sous la main fuit plus vite qu'on ne peut le poursuivre;


quand on croit l'atteindre, il se transforme & se montre au loin devant nous. Ne


voyant plus le pays déjà parcouru, nous le comptons pour rien; celui qui reste à


parcourir s'agrandit, s'étend sans cesse. Ainsi l'on s'épuise sans arriver au terme; et


plus nous gagnons sur la jouissance, plus le bonheur s'éloigne de nous.




Au contraire, plus l'homme est resté près de sa condition naturelle, plus la


différence de ses facultés à ses désirs est petite, & moins par conséquent il est


éloigné d'être heureux. il n'est jamais moins misérable que quand il paraît


dépourvu de tout; car la misère ne consiste pas dans la privation des choses, mais


dans le besoin qui s'en fait sentir.




Le monde réel a ses bornes, le monde imaginaire est infini; ne pouvant élargir


l'un, rétrécissons l'autre; car c'est de leur seule différence que naissent toutes les


peines qui nous rendent vraiment malheureux. Otez la force, la santé, le bon


témoignage de soi, tous les biens de cette vie sont dans l'opinion; ôtez les douleurs


du corps. et. les remords [90] de la conscience, tous nos maux sont imaginaires. Ce


principe est commun, dira-t-on; j'en conviens; mais l'application pratique n'en est


pas commune, & c'est uniquement de la pratique qu'il s'agit ici lire ?




Quand on dit que l'homme est faible, que veut-on dire? Ce mot de faiblesse


indique un rapport, un rapport de les l'être auquel on l'applique. Celui dont


l a force passe les besoins, fût-il un insecte, un ver, est un être fort; celui dont les


besoins passent la force, fût-il un éléphant, un lion ; un conquérant, un héros;


fut-il un dieu; c'est un être faible. L'ange rebelle qui méconnut sa nature étoit plus


faible que l'heureux mortel qui vit en paix selon la sienne. L'homme est très fort


quand il se contente d'être ce qu'il est; il est très faible quand il veut s'élever


au-dessus de l'humanité. N'allez donc pas vous figurer qu'en étendant vos facultés


vous étendez vos forces; vous les diminuez, au contraire, si votre orgueil s'étend


plus qu'elles. Mesurons le rayon de notre sphère, & restons au centre comme


l'insecte au milieu de sa toile; nous nous suffirons toujours à nous-mêmes, & nous


n'aurons point à nous plaindre de notre faiblesse, car nous ne la sentirons jamais.




Tous les animaux ont exactement les facultés nécessaires pour se conserver.


L'homme seul en a de superflues. N'est il pas bien étrange que ce superflu soit


l'instrument de sa misère? Dans tout pays les bras d'un homme valent plus que sa


subsistance. S'il étoit assez sage pour compter ce surplus pour rien, il aurait


toujours le nécessaire, parce qu'il n'auroit jamais rien de trop. Les grands besoins,


disoit [91] Favorin, *[* Noct. Attic. L. IX. C. 8.] naissent des grands biens; & souvent


le meilleur moyen de se donner les choses dont on manque est de s'ôter celles qu'on a.


C'est à force de nous travailler pour augmenter notre bonheur, que nous le changeons


 en misère. Tout homme qui ne voudroit que vivre, vivroit heureux; par conséquent


il vivroit bon; car où seroit pour lui l'avantage d'être méchant ?




Si nous étions immortels, nous serions des êtres très misérables. Il est dur de


mourir, sans doute; mais il est doux d'esr qu'on ne vivra pas toujours, et


qu'une meilleure vie finira les peines de celle-ci. Si l'on nous offroit l'immortalité


sur la terre, qui est-ce*[On conçoit que je parle ici des hommes qui réfléchissent,


et non pas de tous les hommes.] qui voudroit accepter ce triste présent ? Quelle


ressource, quel espoir, quelle consolation nous resteroit contre les rigueurs du


sort & contre les injustices des hommes ? L'ignorant, qui ne prévoit rien, sent peu


le prix de la vie, & craint peu de la perdre; l'homme éclairé voit des biens d'un


plus grand prix, qu'il préfère à celui-là. Il n'y a que le demi-savoir & la fausse


sagesse qui, prolongeant nos vues jusqu'à la mort, & pas au delà, en font pour


nous le pire des maux. La nécessité de mourir n'est à l'homme sage qu'une raison


pour supporter les peines de la vie. Si l'on n'étoit pas sur de la perdre une fois, elle


coûteroit trop à conserver.




Nos maux moraux sont tous dans l'opinion , hors seul, qui est le crime; & celui-là


dépend de nous : nos maux physiques se détruisent ou nous détruisent. Le temps


[92] ou la mort sont nos remèdes; mais nous souffrons d'autant plus que nous savons


moins souffrir; & nous nous donnons plus de tourment pour guérir nos maladies,


que nous n'en aurions à les supporter. Vis selon la nature, sois patient, & chasse


les médecins; tu n'éviteras pas la mort , mais tu ne la sentiras qu'une fois, tandis


qu'ils la portent chaque jour dans ton imagination troublée, & que leur art


mensonger, au lieu de prolonger tes jours, t'en ôte la jouissance. Je demanderai


toujours quel vrai bien cet art a fait aux hommes. Quelques-unes de ceux qu'il


guérit mourraient, il est vrai; mais des millions qu'il tue resteraient en vie. Homme


sensé, ne mets point à cette loterie, où trop de chances sont contre toi. Souffre,


meurs ou guéris; mais surtout vis jusqu'à ta dernière heure.




Tout n'est que folie & contradiction dans les institutions humaines. Nous nous


inquiétons plus de notre vie a mesure qu'elle perd de son prix. Les vieillards la


regrettent plus que les jeunes gens; ils ne veulent pas perdre les apprêts qu'ils ont


faits pour en jouir; à soixante ans, il est bien cruel de mourir avant d'avoir


commencé de vivre. On croit que l'homme a un vif amour pour sa conservation,


et cela est vrai; mais on ne voit pas que cet amour, tel que nous le sentons, est en


grande partie l'ouvrage des hommes. Naturellement l'homme ne s'inquiète pour


se conserver qu'autant que les moyens en sont en son pouvoir; sitôt que ces


moyens lui échappent, il se tranquillise & meurt sans se tourmenter inutilement.


La première loi de la résignation nous vient de la nature. Les sauvages, ainsi que


les bêtes, [93] se débattent fort peu contre la mort, & l'endurent presque sans se


plaindre. Cette loi détruite, il s'en forme une autre qui vient de la raison; mais peu


savent l'en tirer, & cette résignation factice n'est jamais aussi pleine & entière que


la première.




La prévoyance! la prévoyance qui nous porte sans cesse au delà de nous, et


souvent nous place ou nous n'arriverons point, voilà la véritable source de toutes


nos misères. Quelle manie a un être aussi passager que l'homme de regarder


toujours au loin dans un avenir qui vient si rarement, & de négliger le présent


dont il est sûr! manie d'autant plus funeste qu'elle augmente incessamment avec


l' âge, & que les vieillards, toujours défiants, prévoyants, avares, aiment mieux se


refuser aujourd'hui le nécessaire que de manquer du superflu dans cent ans. Ainsi


nous tenons à tout, nous nous accrochons à tout; les temps, les lieux, les hommes,


les choses, tout ce qui est, tout ce qui sera, importe à chacun de nous; notre


individu n'est plus que la moindre partie de nous-mêmes. Chacun s'étend, pour


ainsi dire, sur la terre entière, & devient sensible sur toute cette grande surface.


Est-il étonnant que nos maux se multiplient dans tous les points par où l'on peut


nous blesser ? Que de princes se désolent pour la perte d'un pays qu'ils n'ont


jamais vu! Que de marchands il suffit de toucher aux Indes, pour les faire crier à


Paris!




Est-ce la nature qui porte ainsi les hommes si loin d'eux-mêmes ? Est-ce elle qui


veut que chacun apprenne son destin des autres, & quelquefois l'apprenne le


dernier, en [94] sorte que tel est mort heureux ou misérable, sans en avoir jamais rien


su? Je vois un homme frais, gai, vigoureux, bien portant; sa présence inspire la


joie; ses yeux annoncent le contentement, le bien-être; il porte avec lui l'image du


bonheur. Vient une lettre de la poste; l'homme heureux la regarde, elle est à son


adresse, il l'ouvre, il la lit. A l'instant son air change; il pâlit, il tombe en


défaillance. Revenu à lui, il pleure, à s'agite, il gémit, il s'arrache les cheveux' , il


fait retentir l'air de ses cris, il semble attaqué d'affreuse convulsions. Insensé! quel


mal t'a donc fait ce papier ? quel membre t'a-t-il ôté ? quel crime t'a-t-il fait


commettre ? enfin qu'a-t-il changé dans toi-même pour te mettre dans l'état où je


te vois ?




Que la lettre se fût égarée qu'une main charitable l'eût jetée au feu, le sort de ce


mortel, heureux & malheureux la fois, eût été, ce me semble, un étrange


problème. Son malheur, direz-vous, étoit réel. Fort bien, mais il ne le sentoit pas.


Où étoit-il  donc ? Son bonheur étoit imaginaire. J'entends; la santé, la gaieté, le


bien-être, le contentement d'esprit, ne sont plus que des visions. Nous n'existons


plus ou nous sommes, nous n'existons qu'ou nous ne sommes pas. Est-ce la


peine d'avoir une si grand peur de la mort, pourvu que ce en quoi nous vivons


reste?




O homme! resserre ton existence au dedans de toi, & tu ne seras plus misérable.


Reste à la place que la nature t'assigne dans la chaîne des êtres, rien ne t'en pourra


faire sortir; ne regimbe point contre la dure loi de la nécessite, & n'épuise pas, à


vouloir lui résister, des forces que le [95] Ciel ne t'a point données pour étendre


ou prolonger ton existence, mais seulement pour la conserver comme il lui plaît et


autant qu'il lui plaît. Ta liberté, ton pouvoir, ne s'étendent qu'aussi loin que tes


forces naturelles, & pas au delà; tout le reste n'est qu'esclavage, illusion, prestige.


La domination même est servile, quand elle tient à l'opinion; car tu dépends des


préjugés de ceux que tu gouverne par les préjugés. Pour les conduire comme il te


plaît, il faut te conduire comme il leur plaît. Ils n'ont qu'à changer de manière de


penser, il faudra bien par force que tu changes de manière d'agir. Ceux qui


t'approchent n'ont qu'a savoir gouverner les opinions du peuple que tu crois


gouverner, ou des favoris qui te gouvernent ou celles de ta famille, ou les tiennes


propres : ces visirs, ces courtisans, ces prêtres, ces soldats, ces valets, ces


caillettes, & jusqu'à des enfants, quand tu serais un Thémistocle en génie,*[Ce


petit garçon que vous voyez là, disoit Thémistocle à ses amis, est l'arbitre de la


Grèce; car il gouverne sa mère, sa mère me gouverne, je gouverne les Athéniens,


et les Athéniens gouvernent les Grecs. Oh! quels petits conducteurs on trouverait


souvent aux plus grand empires, si du prince on descendoit par degrés jusqu'à la


première main qui donne le branle en secret.] vont te mener, comme un enfant


toi-même au milieu de tes légions. Tu as beau faire, jamais ton autorité réelle n'ira


plus loin que tes facultés réelles. Sitôt qu'il faut voir par les yeux des autres, il faut


vouloir par leurs volontés. Mes peuples sont mes sujets, dis-tu fièrement. Soit.


Mais toi, qu'es-tu ? le sujet de tes ministres. Et tes ministres à leur tour, que


sont-ils? les sujets de leurs commis, de leurs maîtresses les [96] valets de leurs valets.


Prenez tout, usurpez tout, & puis versez l'argent à pleines mains; dressez des


batteries de canon; élevez des gibets, des roues; donnez des lois, des édits;


multipliez les espions, les soldats, les bourreaux, les prisons, les chaînes : pauvres


petits hommes, de quoi vous sert tout cela? vous n'en serez ni mieux servis, ni


moins volés, ni moins trompés, ni plus absolus. Vous direz toujours : nous


voulons; & vous ferez toujours ce que voudront les autres.




Le seul qui fait sa volonté est celui qui n'a pas besoin, la faire, de mettre les bras


d'un autre au bout des siens :d'ou il suit que le premier de tous les biens n'est pas


l'autorité, mais la liberté. L'homme vraiment libre ne veut que ce il peut, & fait ce


qu'il lui plaît. Voilà ma maxime fondamentale. Il ne s'agit que de l'appliquer à


l'enfance, & toutes les règles de l'éducation vont en découler.




La société a fait l'homme plus faible, non seulement en lui ôtant le droit qu'il avait


sur ses propres forces, mais surtout en les lui rendant insuffisantes. Voilà pourquoi


ses désirs se multiplient avec sa faiblesse, & voilà ce qui fait celle de


l'enfance, comparée à l'âge d'homme. Si l'homme est un être fort, & si l'enfant est


un être faible, ce n'est pas parce que le premier a plus de force absolue que le


second, mais c'est parce que le premier peut naturellement se suffire à lui-même


et que l'autre ne le peut. L'homme doit donc avoir plus de volontés, & l'enfant


plus de fantaisies; mot par lequel j'entends tous les désirs qui ne sont pas de vrais


besoins, & qu'on ne peut contenter qu'avec le secours d'autrui.




[97] J'ai dit la raison de cet état de faiblesse. La nature y pourvoit par l'attachement des


pères & des mères : mais cet attachement peut avoir son excès, son défaut, ses


abus. Des parents qui vivent dans l'état civil y transportent leur enfant avant l'âge.


En lui donnant plus de besoins qu'il n'en a, ils ne soulagent pas sa faiblesse, ils


l'augmentent. Ils l'augmentent encore en exigeant de lui ce que la nature n'exigeait


pas, en soumettant à leurs volontés le peu de forces qu'il a pour servir les siennes,


en changeant de part ou d'autre en esclavage la dépendance réciproque où le tient


sa faiblesse & ou les tient leur attachement.




L'homme sage sait rester à sa place; mais l'enfant, qui ne connaît pas la sienne, ne


sauroit s'y maintenir. Il a parmi nous mille issues pour en sortir; c'est a ceux


gouvernent à l'y retenir, & cette tâche n'est pas facile. Il ne doit être ni bête ni


homme, mais enfant; il faut qu'il sente sa faiblesse & non qu'il en souffre, il faut


qu'il dépende & non qu'il obéisse; il faut qu'il demande & non qu'il commande. Il


n'est soumis aux autres qu'à cause de ses [besoins, & parce qu'ils voient mieux


que lui ce lui est utile, ce qui peut contribuer ou nuire à sa conservation. Nul n'a


droit, pas même le père, de commander à l'enfant ce qui ne lui est bon à rien.




Avant que les préjugés & les institutions humaines aient altéré nos penchants


naturels, le bonheur des enfans ainsi que des hommes consiste dans l'usage de


leur liberté; mais cette liberté dans les premiers est bornée par leur faiblesse.


Quiconque fait ce qu'il veut est heureux, s'il se suffit à [98] lui-même; c'est le cas de


l'homme vivant dans l'état de nature. Quiconque fait ce qu'il veut n'est pas


heureux, si ses besoins passent ses forces : c'est le cas de l'enfant dans le même


état. Les enfans ne jouissent même dans l'état de nature que d'une liberté


imparfaite, semblable à celle dont jouissent les hommes dans l'état civil. Chacun


de nous ne pouvant plus se passer des autres, redevient à cet égard faible & misérable.


Nous étions faits pour être hommes; les lois & la société nous ont


replonges dans l'enfance. Les riches, les grands, les rois sont tous des enfans qui,


voyant qu'on s'empresse à soulager leur misère, tirent de cela même une vanité


puérile, & sont tout fiers des soins qu'on ne leur rendroit pas s'ils étaient hommes


faits.




Ces considérations sont importantes, & servent a résoudre toutes les


contradictions du système social. Il y a deux sortes de dépendances : celle des


choses, qui est de la nature; celle des hommes, qui est de la société. La


dépendance des choses, n'ayant aucune moralité, ne nuit point à la liberté, et


n'engendre point de vices : la dépendance des hommes étant désordonnée*[ Dans


mes Principes du Droit politique, il est démontré nulle volonté particulière ne peut


être ordonnée dans le système social] les engendre tous, & c'est par elle que le


maître & l'esclave se dépravent mutuellement. S'il y a quelque moyen de remédier


à ce mal dans la société, c'est de substituer la loi à l'homme, & d'armer les


volontés générales d'une force réelle, supérieure à l'action de toute volonté


particulière. Si les lois des nations pouvaient avoir, comme celles de la nature, une


inflexibilité que jamais aucune [99] force humaine ne put vaincre, la dépendance des


hommes redeviendroit alors celle des choses; on réuniroit dans la république tous


les avantages ] de l'état naturel à ceux de l'état civil; on joindroit à la liberté qui


maintient l'homme exempt de vices, la moralité qui l'élève a la vertu.




Maintenez l'enfant dans la seule dépendance des choses, vous aurez.


suivi l'ordre de la nature dans le progrès de son éducation. N'offrez jamais à ses


volontés indiscrètes des obstacles physiques ou des punitions qui naissent actions


mêmes & qu'il se rappelle dans l'occasion; sans lui défendre de mal faire, il suffit


de l'en empêcher. L'expérience ou l'impuissance doivent seules lui tenir lieu de loi.


N'accordez rien à ses désirs parce qu'il le demande, mais parce qu'il en a besoin.


Qu'il ne sache ce que c'est l'obéissance quand il agit ni ce que c'est qu'empire


quand on agit pour lui. Qu'il sente également sa liberté dans ses actions & dans


les vôtres. Suppléez à la force qui lui manque, autant précisément qu'il en a


besoin pour être libre & non pas impérieux; qu' en recevant vos services avec une


sorte d'humiliation, il aspire au moment où il pourra s'en passer, & où il aura


l'honneur de se servir lui-même.




La nature a, pour fortifier le corps & le faire croître, des moyens qu'on ne doit


jamais contrarier. Il ne faut point contraindre un enfant de rester quand il veut


aller, ni d'aller quand il veut rester en place. Quand la volonté des enfans n'est


point gâtée par notre faute, ils ne veulent rien inutilement il faut qu'ils sautent,


qu'ils courent, qu'ils crient, quand ils en ont envie. Tous leurs mouvements [100] sont


des besoins de leur constitution, qui cherche à se fortifier; mais on doit se défier


de ce qu' ils désirent sans le pouvoir faire eux-mêmes, & que d'autres sont obligés


de faire pour eux. Alors il faut distinguer avec soin le vrai besoin, le besoin


naturel, du besoin de fantaisie qui commence à naître, ou de celui ne vient que de


la surabondance de vie dont j'ai parlé.




J'ai déjà dit ce qu'il faut faire quand un enfant pleure pour avoir ceci ou cela.


J'ajouterai seulement que, dès qu'il peut demander en parlant ce qu'il désire, et


que, pour l'obtenir plus vite ou pour vaincre un refus, il appuie lie pleurs sa


demande, elle lui doit être irrévocablement refusée, Si le besoin l'a fait parler, vous


devez le savoir, & faire aussitôt ce 'il demande; mais céder quelque chose à ses


larmes, c'est l'exciter à en verser, c'est lui apprendre à douter de votre bonne


volonté, & à croire que l'importunité peut plus sur vous que la bienveillance. S'il


ne vous croit pas bon, bientôt il sera méchant; s'il vous croit faible, il sera bientôt


opiniâtre; il importe d'accorder toujours au premier signe ce qu'on ne veut pas


refuser. Ne soyez point prodigué en refus, mais ne les révoquez jamais.




Gardez-vous surtout de donner à l'enfant de vaines formules de politesse, qui lui


servent au besoin de paroles magiques pour soumettre à ses volontés tout ce qui


l'entoure, & obtenir à l'instant ce qu'il lui plaît. Dans l'éducation façonnière des


riches on ne manque jamais de les rendre poliment impérieux, en leur prescrivant


les [101] termes dont ils doivent se servir pour que personne n'ose leur résister; leurs


enfants n'ont ni ton ni tours suppliants; ils sont aussi arrogants, même plus, quand


ils prient que quand ils commandent, comme étant bien plus surs d'être obéis. On


voit d'abord que s'il vous plaît signifie dans leur bouche il me plaît, & que je vous


prie signifie je vous ordonne. Admirable politesse, qui n'aboutit pour eux qu'à


changer le sens des mots, & à ne pouvoir jamais parler autrement qu'avec empire!


Quant à moi, qui crains moins qu'Emile ne soit grossier qu'arrogant, j'aime


beaucoup mieux qu'il dise en priant, faites cela, qu'en commandant, je vous prie.


Ce n'est pas le terme dont il se sert qui m'importe, mais bien l'acception qu'il y


joint.




Il y a un excès de rigueur & un excès d'indulgence, tous deux également à éviter.


Si vous laissez pâtir les enfants, vous exposez leur santé, leur vie; vous les rendez


actuellement misérables; si vous leur épargnez avec trop de soin toute espèce de


mal être, vous leur préparez de grandes misères; vous les rendez délicats,


sensibles; vous les sortez de leur état d'hommes dans lequel ils rentreront un jour


malgré vous. Pour ne les pas exposer à quelques maux de la nature, vous êtes


l'artisan de ceux qu'elle ne leur a pas donnés. Vous me direz que je tombe dans le


cas de ces mauvais pères auxquels je reprochois de sacrifier le bonheur des


enfants à la considération d'un temps éloigné qui peut ne jamais être.




Non pas: car la liberté que je donne à mon élève le dédommage amplement des


légères incommodités [102] aux-quelles je le laisse exposé. Je vois de petits polissons


jouer sur la neige, violets, transis, & pouvant à peine remuer les doigts. Il ne tient


à eux de s'aller chauffer, ils n'en font rien; si on les y forçait, ils sentiraient cent


fois plus les rigueurs de la contrainte, qu'ils ne sentent celles du froid. De quoi


donc vous plaignez-vous ? Rendrai-je votre enfant misérable en ne l'exposant


qu'aux incommodités qu'il veut bien souffrir? Je fais son bien dans le moment


présent, en le laissant libre; je fais son bien dans l'avenir, en l'armant contre les


maux qu'il doit supporter. S'il avoit le choix d'être mon élève ou le votre,


pensez-vous qu'il balançât un instant?




Concevez-vous quelque vrai bonheur possible pour aucun être hors de sa


constitution ? & n'est-ce pas sortir l'homme de sa constitution, que de vouloir


l'exempter également de tous les maux de son espèce ? Oui, je le soutiens : pour


sentir les grands biens, il faut qu'il connaisse les petits maux; telle est sa nature. Si


le physique va trop bien, le moral se corrompt. L'homme qui ne connoîtroit pas la


douleur, ne connoîtroit ni l'attendrissement de l'humanité, ni la douceur de la


commisération; son coeur ne seroit ému de rien, il ne seroit pas sociable, il serait


un monstre parmi ses semblables.




Savez-vous quel est le plus sûr moyen de rendre votre enfant misérable? c'est de


l'accoutumer à tout obtenir; car ses désirs croissant incessamment par la facilité de


les satisfaire, tôt ou tard l'impuissance vous forcera malgré vous d'en venir au


refus; & ce refus inaccoutumé lui donnera plus [103] de tourment que la privation même


de ce qu'il désire. D'abord il voudra la canne que vous tenez; bientôt il


voudra votre montre; ensuite il voudra l'oiseau qui vole; il voudra l'étoile qu'il voit


briller; il voudra tout ce qu'il verra : à moins d'être Dieu, comment le contenterez-vous?




C'est une disposition naturelle à l'homme de regarder comme sien tout ce qui est


en son pouvoir. En ce sens le principe de Hobbes est vrai jusqu'à certain point :


multipliez avec nos désirs les moyens de les satisfaire, chacun se fera le maître de


tout. L'enfant donc qui n'a qu'à vouloir pour obtenir se croit le propriétaire de


l'univers; il regarde tous les hommes comme ses esclaves : & quand enfin l'on est


forcé de lui refuser quelque chose, lui, croyant tout possible quand il commande,


prend ce refus pour un acte de rébellion; toutes les raisons qu'on lui donne dans


un âge incapable de raisonnement ne sont à son gré que des prétextes; il voit


partout de la mauvaise volonté: le sentiment d'une injustice prétendue aigrissant


son naturel, il prend tout le monde en haine, & sans jamais savoir gré de la


complaisance, il s'indigne de toute opposition.




Comment concevrois-je qu'un enfant, ainsi dominé parla colère & dévoré des


passions les plus irascibles, puisse jamais être heureux ? Heureux, lui! c'est un


despote; c'est à la fois le plus vil des esclaves & la plus misérable des créatures.


J'ai vu des enfans élevés de cette manière vouloient qu'on renversât la maison


d'un coup d'épaule, qu'on leur donnât le coq qu'ils voyaient sur un clocher, qu'on


arrêtât un régiment en marche pour entendre les tambours [104] plus longtemps, & qui


perçaient l'air de leurs cris, sans vouloir écouter personne, aussitôt qu'on tardoit à


leur obéir. Tout s'empressoit vainement à leur complaire; leurs désirs s'irritant par


la facilité d'obtenir, ils s'obstinaient aux choses impossibles, & ne trouvaient


partout que contradictions, qu'obstacles, que peines, que douleurs. Toujours


grondants, toujours mutins, toujours furieux, ils passaient les à crier, à se


plaindre. étoient-ce là des êtres bien fortunes? La foiblesse & la domination


réunies n'engendrent que folie & misère. De deux enfans gâtes, l'un bat la table,


et l'autre fait fouetter la mer; ils auront bien à fouetter & à battre avant de vivre


contents.




Si ces idées d'empire & de tyrannie les rendent misérables dès leur enfance, que


sera-ce quand ils grandiront, & que leurs relations avec les autres hommes commenceront


à s'étendre & se multiplier ? Accoutumés à voir tout fléchir devant


eux, quelle surprise, en entrant dans le monde, de sentir que tout leur résiste, et


de se trouver écrasés du poids de cet univers qu'ils pensaient mouvoir à leur gré!


Leurs airs insolents, leur puérile vanité, ne leur attirent que mortifications,


dédains, railleries; ils boivent les affronts comme l'eau; de cruelles épreuves leur


apprennent bientôt qu'ils ne connaissent ni leur état ni leurs forces; ne pouvant


tout, ils croient ne rien pouvoir. Tant d'obstacles inaccoutumés les rebutent, tant


de mépris les avilissent : ils deviennent lâches, craintifs, rampants, & retombent


autant au-dessous d'eux-mêmes, qu'ils s'étaient élevés au-dessus.




Revenons à la règle primitive. La nature a fait les enfans [105] pour être aimés et


secourus; mais les a-t-elle faits pour être obéis & craints ? Leur a-t-elle donné un


air imposant, un sévère, une voix rude & menaçante, pour se faire redouter? Je


comprends que le rugissement d'un lion épouvante les animaux, & qu'ils


tremblent en voyant sa terrible hure; mais si jamais on vit un spectacle indécent,


odieux, risible, c'est un corps de magistrats, le chef à la tête, en habit de


cérémonie, prosternés devant un enfant au maillot, qu'ils haranguent en termes


pompeux, & qui crie, & bave pour toute réponse.




A considérer l'enfance en elle-même, y a-t-il au monde un être plus faible, plus


misérable, plus à la merci de tout ce qui l'environne, qui ait si grand besoin de


pitié, de soins, de protection, qu'un enfant? Ne semble-t-il vas qu'il ne montre


une figure si douce & un air si touchant qu'afin que tout ce qui l'approche


s'intéresse à sa foiblesse & s'empresse à le secourir ? Qu'y a-t-il donc de plus


choquant, de plus contraire à l'ordre, que de voir un enfant impérieux & mutin


commander à tout ce qui l'entoure & prendre impudemment le ton de maître avec


ceux qui n'ont qu'à l'abandonner pour le faire périr ?




D'autre part, qui ne voit que la foiblesse du premier âge enchaîne les enfans de


tant de manières, qu'il est barbare d'ajouter à cet assujettissement celui de nos


caprices, en leur ôtant une liberté si bornée, de laquelle ils peuvent si peu abuser,


et dont il est peu utile à eux & à nous qu'on les prive ? S'il n'y a point d'objet si


digne de risée qu'un enfant hautain, il n'y a point d'objet si digne de pitié


qu'un enfant [106] craintif. Puisque avec l'âge de raison commence la servitude civile,


pourquoi la prévenir par la servitude privée.? Souffrons qu'un moment de la vie


soit exempt de ce joug que la nature ne nous a pas impose, & laissons à l'enfance


l'exercice de la liberté, qui l'éloigne au moins pour un temps des vices que l'on


contracte dans l'esclavage. Que ces instituteurs sévères, que ces pères asservis à


leurs enfans viennent donc les uns les autres avec leurs frivoles objections, et


qu'avant de vanter leurs méthodes, ils apprennent une rois celle de la nature.




Je reviens à la pratique. J'ai déjà dit que votre enfant ne doit rien obtenir parce


qu'il le demande, mais parce qu'il en a besoin,*[On doit sentir que, comme la


peine est souvent une nécessité, le plaisir est quelquefois un besoin. Il n'y a donc


qu'un seul désir des enfans auquel on ne doive jamais complaire : c'est celui de se


faire obéir. D'où il suit que, dans tout ce qu'ils demandent, c'est surtout au motif


qui les porte à demander qu'il faut faire attention. Accordez leur, tant qu'il est


possible, tout ce qui peut leur faire un plaisir réel; refusez-leur toujours ce qu'ils


ne demandent que par fantaisie ou pour faire un acte d'autorité.] ni rien faire par


obéissance, mais seulement par nécessité. Ainsi les mots d'obéir & de commander seront


proscrits de son dictionnaire, encore plus ceux de devoir & d'obligation; mais


ceux de force, de nécessite d'impuissance & de contrainte y doivent tenir une


grande place. Avant l'âge de raison, l'on ne sauroit avoir aucune idée des êtres


moraux ni des relations sociales il faut donc éviter, autant qu'il se peut,


d'employer des, mots qui les expriment, de peur que l'enfant n'attache d'abord à


ces mots de fausses [107] idées qu'on ne saura point ou qu'on ne pourra plus détruire.


La première fausse idée qui entre dans sa tête est en lui le germe de l'erreur & du


vice; c'est à ce premier pas qu'il faut surtout faire attention. Faites que tant qu'il


n'est frappé que des choses sensibles, toutes ses idées s'arrêtent aux sensations;


faites que de toutes parts il n'aperçoive autour de lui que le monde physique : sans


quoi soyez sûr qu'il ne vous écoutera point du tout, ou qu'il se fera du monde


moral, dont vous lui parlez, des notions fantastiques que vous n'effacerez de la


vie.




Raisonner avec les enfans étoit la grande maxime de Locke; c'est la plus en


vogue aujourd'hui; son succès ne me paraît pourtant pas fort propre à la mettre en


crédit; & pour moi je ne vois rien de plus sot que ces enfans avec qui l'on a tant


raisonné. De toutes les facultés de l'homme, la raison, qui n'est, pour ainsi dire,


qu'un composé de toutes les autres, est celle qui se développe le plus difficilement


et le plus tard; & c'est de celle-là qu'on veut se servir pour développer les


premières! Le chef-d'oeuvre d'une bonne éducation est de faire un homme


raisonnable : & l'on prétend élever un enfant par la raison! C'est commencer par


la fin, c'est vouloir faire l'instrument de l'ouvrage. Si les enfans entendaient


raison, ils n'auraient pas besoin d'être élevés; mais en leur parlant dès leur bas âge


une Langue qu'ils n'entendent point, on les accoutume à se payer de mots, à


contrôler tout ce qu'on leur dit, à se croire aussi sages que leurs maîtres, à devenir


disputeurs & mutins; & tout ce qu'on pense obtenir d'eux par des motifs


[108] raisonnables, on ne l'obtient jamais que par ceux de convoitise, ou de crainte, ou


de vanité, qu'on est toujours forcé d'y joindre.



Voici la formule à laquelle peuvent se réduire à peu près toutes les leçons de


morale qu'on fait & qu'on peut faire aux enfants.



LE MAÎTRE


Il ne faut pas faire cela.



L'ENFANT


Et pourquoi ne faut-il pas faire cela ?



LE MAÎTRE


Parce que c'est mal fait.



L'ENFANT


Mal fait! Qu'est-ce qui est mal fait ?



LE MAÎTRE


Ce qu'on vous défend.



L'ENFANT


Quel mal y a-t-il à faire ce qu'on me défend.



LE MAÎTRE


On vous punit pour avoir désobéi.



L'ENFANT


Je ferai en sorte qu'on n'en sache rien.



[109] LE MAÎTRE


On vous épiera.



L'ENFANT


Je me cacherai.



LE MAÎTRE


On vous questionnera.



L'ENFANT


Je mentirai.



LE MAÎTRE


Il ne faut pas mentir.



L'ENFANT


Pourquoi ne faut-il pas mentir ?



LE MAÎTRE


Parce que c'est mal fait, etc.




Voilà le cercle inévitable. Sortez-en, l'enfant ne entend plus. Ne sont-ce pas là des


instructions fort utiles je serais bien curieux de savoir ce qu'on pourroit mettre à la


place de ce dialogue. Locke lui-même y eut à coup sûr été fort embarrassé.


Connaître le bien & le mal, sentir la raison des devoirs de l'homme, n'est pas


l'affaire d'un enfant.




La nature veut que les enfans soient enfans avant que [110] d'être hommes. Si nous


voulons pervertir cet ordre, nous produirons des fruits précoces, qui n'auront ni


maturité ni saveur, & ne tarderont pas à se corrompre; nous aurons de jeunes


docteurs & de vieux enfants. L'enfance a des manières de voir, de penser, de


sentir, qui lui sont propres; rien n'est moins sensé que d'y vouloir substituer les


nôtres; & j'aimerois autant exiger qu'un enfant eût cinq pieds de haut, que du


jugement à dix ans. En effet, à quoi lui serviroit la raison à cet âge ?


Elle est le frein de la force, & l'enfant n'a pas besoin de ce frein.




En essayant de persuader à vos élèves le devoir de l'obéissance, vous joignez à


cette prétendue persuasion la force & les menaces, ou, qui pis est, la flatterie et


les promesses. Ainsi donc, amorcés par l'intérêt ou contraints par la force, ils font


semblant d'être convaincus par la raison. Ils voient très bien que l'obéissance leur


est avantageuse, & la rébellion nuisible, aussitôt que vous vous apercevez de l'une


ou de l'autre. Mais comme vous n'exigez rien d'eux qui ne leur soit désagréable et


qu'il est toujours pénible de faire les volontés d'autrui, ils se cachent pour faire les


leurs, persuadés qu'ils font bien si l'on ignore leur désobéissance, mais prêts à


convenir qu'ils font mal, s'ils sont découverts, de crainte d'un plus grand mal. La


raison du devoir n'étant pas de leur âge, il n'y a homme au monde qui vînt à bout


de la leur rendre vraiment sensible; mais la craint du châtiment, l'espoir du pardon,


l'importunité, l'embarras de répondre leur arrachent tous les aveux qu'on exige, &


l'on croit les avoir [111] convaincus, quand on ne les a qu'ennuyes ou  intimidés.




Qu'arrive-t-il de la? Premièrement, qu'en leur imposant un devoir qu'ils ne


sentent pas, vous le indisposez contre votre tyrannie; & les détournez de vous


aimer; que vous leur apprenez à devenir dissimulés, faux, menteurs, pour


extorquer des récompenses ou se dérober aux châtiments; qu'enfin, les


accoutumant à couvrir toujours d'un motif apparent un motif secret, vous leur


donnez vous-même le moyen de vous abuser sans cesse, de vous ôter la


connaissance de leur vrai caractère, & de payer vous & les autres de vaines


paroles dans l'occasion. Les lois, direz-vous, quoique obligatoires pour la


conscience, usent de même de contrainte avec les hommes faits. J'en conviens.


Mais que sont ces hommes, sinon des enfans gâtés par l'éducation ? Voilà


précisément ce qu'il faut prévenir. Employez la force avec les enfans & la raison


avec les hommes; tel est l'ordre naturel; le sage da pas besoin de lois.




Traitez votre élève selon son âge. Mettez-le d'abord à sa place, & tenez l'y si bien,


qu'il ne tente plus d'en sortir. Alors, avant de savoir ce que c'est que sagesse, il en


pratiquera la plus importante leçon. Ne lui commandez jamais rien, quoi que ce


soit au monde, absolument rien. Ne lui laissez pas même imaginer que vous


prétendiez avoir aucune autorité sur lui. Qu'il sache seulement qu'il est faible et


que vous êtes fort; que, par son état & le vôtre, il est nécessairement à


votre merci; qu'il le sache, qu'il l'apprenne, qu'il le sente; qu'il sente de bonne heure sur


sa tête altière le dur joug que la nature impose à l'homme, le [112] pesant joug de la


nécessité, sous lequel il faut que tout être fini ploie; qu'il voie cette nécessité dans


les choses, jamais dans le caprice*[On doit être sûr que l'enfant traitera de caprice


toute volonté contraire à la sienne, & dont il ne sentira pas la raison. Or, un


enfant ne sent la raison de rien dans tout ce qui ses fantaisies.] des hommes; que


le frein qui le retient soit la force, & non l'autorité. Ce dont il doit s'abstenir, ne le


lui défendez pas; empêchez-le de le faire, sans explications, sans raisonnements;


ce que vous lui accordez, accordez-le à son premier mot, sans sollicitations, sans


prier surtout sans conditions. Accordez avec plaisir, ne refusez qu'avec


répugnance; mais que tous vos refus soient irrévocables; qu'aucune importunité


ne vous ébranle; que le non prononcé soit un mur d'airain, contre lequel l'enfant


n'aura pas épuisé cinq ou six fois ses forces, qu' il ne tentera plus de le renverser.




C'est ainsi que vous le rendrez patient, égal, résigne, paisible, même quand il


n'aura pas ce qu'il a voulu; car il est dans la nature de l'homme d'endurer


patiemment la nécessité des choses, mais non la mauvaise volonté d'autrui. Ce


mot : il n'y en a plus est une réponse contre laquelle jamais enfant ne s'est mutiné,


à moins qu'il ne crut que c'étoit un mensonge. Au reste, il n'y a point ici de milieu;


il faut n'en rien exiger du tout, ou le plier d'abord à la plus parfaite obéissance. La


pire éducation est de le laisser flottant entre ses volontés & les vôtres, & de


disputer sans cesse entre vous & lui à qui des deux sera le maître; j'aimerois cent


fois mieux qu'il le fût toujours.




[113] Il est bien étrange que, depuis qu'on se mêle d'élever des enfants, on n'ait imaginé


d'autre instrument pour les conduire que l'émulation, la jalousie, l'envie, la vanité,


l'avidité, la vile crainte, toutes les passions les plus dangereuses, les plus promptes


à fermenter, & les plus propres à corrompre l'âme, même avant que le corps soit


formé. A chaque instruction précoce qu'on veut faire entrer dans leur tête, on


plante un vice au fond de leur coeur; d'insensés instituteurs pensent faire des


merveilles en les rendant méchants pour leur apprendre ce que c'est que bonté; et


puis ils nous disent gravement: Tel est l'homme, Oui, tel est l'homme que vous


avez fait.




On a essayé tous les instruments, hors un, le seul précisément qui peut réussir :


la liberté bien réglée. Il rie faut point se mêler d'élever un enfant quand on ne sait


pas le conduire où l'on veut par les seules lois du possible & de l'impossible. La


sphère de l'un & de l'autre lui étant également inconnue, on l'étend, on la resserre


autour de lui comme on veut. On l'enchaîne, on le pousse, on le retient, avec le


seul lien de la nécessité, sans qu' en murmure: on le rend souple & docile par la


seule force des choses, sans qu'aucun vice ait l'occasion de germer en lui; car


jamais les passions ne s'animent, tant qu'elles sont de nul effet.




Ne donnez à votre élève aucune espèce de leçon verbale; il n'en doit recevoir que


de l'expérience : ne lui infligez aucune espèce de châtiment, car il ne sait ce que


c'est qu'être en faute : ne lui faites jamais demander pardon, car il ne [114] sauroit vous


offenser. Dépourvu de toute moralité dans ses actions, il ne peut rien faire qui soit


moralement mal, & qui mérite ni châtiment ni réprimandé.




Je vois déjà le lecteur effrayé juger de cet enfant par les nôtres : il se trompe. La


gêne perpétuelle où vous tenez vos élèves irrite leur vivacité; plus ils sont


contraints sous vos yeux, plus ils sont turbulents au moment qu'ils s'échappent; il


faut bien qu'ils se dédommagent quand ils peuvent de la dure contrainte où vous


les tenez. Deux écoliers de la ville feront plus de dégât dans un pays que la


jeunesse de tout un village. Enfermez un petit monsieur & un petit paysan dans


une chambre; le premier aura tout renversé, tout brisé, avant que le second soit


sorti de sa lace. Pourquoi cela, si ce n est que l'un se hâte d'abuser d'un moment


de licence, tandis que l'autre, toujours sûr de sa liberté, ne se presse jamais en


user ? Et cependant les enfans des villageois, souvent flattés ou contrariés, sont


encore bien loin de l'état où je veux qu'on les tienne.




Posons pour maxime incontestable que les premiers mouvements de la nature


sont toujours droits : il n'y a point de perversité originelle dans le coeur humain; il


ne s'y trouve pas un seul vice dont on ne puisse dire comment & par où il y est


entré. La seule passion naturelle à l'homme est l'amour de soi-même, ou


l'amour-propre pris dans un sens étendu. Cet amour-propre en soi ou


relativement à nous est bon & utile; &, comme il n'a point de rapport nécessaire à


autrui, il est à cet égard naturellement indifférent; il ne devient bon ou mauvais


que par l'application [115] qu'on en fait & les relations qu'on lui donne. Jusqu'à ce que


le guide de l'amour-propre, qui est la raison, puisse naître, il importe donc qu'un


enfant ne fasse rien parce qu'il est vu ou entendu, rien en un mot par rapport aux


autres, mais seulement ce que la nature lui demande; & alors il ne fera rien que de


bien.




Je n'entends pas qu' ne fera jamais de dégât, qu'il ne se blessera point, qu'il ne


brisera pas peut-être un meuble de prix s'il le trouve à sa portée. Il pourroit faire


beau coup de mal sans mal faire, parce que la mauvaise action dépend de


l'intention de nuire, & qu'il n'aura jamais cette intention. S'il l'avoit une seule fois,


tout seroit déjà perdu; il seroit méchant presque sans ressource.




Telle chose est mal aux yeux de l'avarice, qui ne l'est as aux yeux de la raison. En


laissant les enfans en pleine liberté d'exercer leur étourderie, il convient d'écarter


d'eux tout ce qui pourroit la rendre coûteuse, & de ne laisser à leur portée rien de


fragile & de précieux. Que leur appartement soit garni de meubles grossiers et


solides; point de miroirs, point de porcelaines, points d'objets de luxe. Quant à


mon émile que j'élève à la campagne, sa chambre n'aura rien qui la distingue de


celle d'un paysan. A quoi bon la parer avec tant de soin, puisqu'il y doit rester si


peu ? Mais je me trompe; il la parera lui-même, & nous verrons bientôt de quoi.




Que si, malgré vos précautions, l'enfant vient à faire quelque désordre, à casser


quelque pièce utile, ne le punissez point de votre négligence, ne le grondez point;


qu'il [116] n'entende pas un seul mot de reproche; ne lui laissez pas même entrevoir


qu'il vous ait donné du chagrin; agissez exactement comme si le meuble se fût


cassé de lui-même; enfin croyez avoir beaucoup fait si vous pouvez ne rien dire.




Oserai-je exposer ici la plus grande, la plus importante, la plus utile règle de


toute l'éducation? ce n'est pas de gagner du temps, c'est d'en perdre. Lecteurs


vulgaires, pardonnez-moi mes paradoxes : il en faut faire quand on réfléchit; et,


quoi que vous puissiez dire, j'aime mieux être homme a paradoxes qu'homme à


préjugés. Le plus dangereux intervalle de la vie humaine est celui de la naissance


à l'âge de douze ans. C'est le temps où germent les erreurs & les vices, sans qu'on


ait encore aucun instrument pour les détruire; & quand l'instrument vient, les


racines sont si profondes, qu'il n'est plus temps de les arracher. Si les enfants


sautaient tout d'un coup de la mamelle à l'âge de raison, l'éducation qu'on leur


donne pourroit leur convenir; mais, selon le progrès naturel, il leur en faut une


toute contraire. Il faudroit qu'ils ne fissent rien de leur âme jusqu'à ce qu'elle eût


toutes ses facultés; car il est impossible qu'elle aperçoive le flambeau que vous lui


présentez tandis qu'elle est aveugle, & qu'elle suive, dans l'immense plaine des


idées, une route que la raison trace encore si légèrement pour les meilleurs yeux..




La première éducation doit donc être purement négative. Elle consiste, non point


à enseigner la vertu ni la vérité, mais à garantir le coeur du vice & l'esprit de


l'erreur. Si vous pouviez ne rien faire & ne rien laisser faire; si vous [117] pouviez


amener votre élève sain & robuste à l'âge de douze arts, sans qu'il sût distinguer sa


main droite de sa main gauche, dès vos premières leçons les yeux de son


entendement s'ouvriraient à la raison; sans préjugés, sans habitudes il n'auroit rien


en lui qui pût contrarier l'effet de vos soins. Bientôt il deviendroit entre vos mains


le plus sage des hommes; & en commençant par ne rien faire, vous auriez fait un


prodige d'éducation.




Prenez bien le contre-pied de l'usage, & vous ferez presque toujours bien.


Comme on ne veut pas faire d'un enfant un enfant, mais un docteur, les pères et


les maîtres dont jamais assez tôt tancé, corrigé, réprimandé, flatté, menacé,


promis, instruit, parlé raison. Faites mieux : soyez raisonnable, & ne raisonnez


point avec votre élève, surtout pour lui faire approuver ce qui lui déplaît; car


amener ainsi toujours a raison dans les choses désagréables, ce n'est que la lui


rendre ennuyeuse, & la décréditer de bonne heure dans un esprit qui n'est pas


encore en état de l'entendre. Exercez son corps, ses organes, ses sens, ses forces,


niais tenez son âme oisive aussi longtemps qu'il se pourra. Redoutez tous les


sentiments antérieurs au jugement qui les apprécie. Retenez, arrêtez les


impressions étrangères : &, pour empêcher le mai de naître, ne vous pressez point


de faire le bien; car il n'est jamais tel que quand la raison l'éclaire. Regardez tous


les délais comme es avantages : c'est gagner beaucoup que d'avancer vers le terme


sans rien perde; laissez mûrir l'enfance dans les enfants. Enfin, quelque leçon leur


devient-elle nécessaire ? gardez-vous de la donner [118] aujourd'hui, si vous pouvez


différer jusqu'à demain sans danger.




Une autre considération qui confirme l'utilité de cette méthode, est celle du génie


particulier de l'enfant, qu'il faut bien connaître pour savoir quel régime moral lui convient.


Chaque esprit a sa forme propre, selon laquelle il a besoin d'être


gouverné; & il importe au succès des soins qu'on prend qu'il soit gouverné par


cette forme & non par une autre. Homme prudent, épiez longtemps la nature,


observez bien votre élève avant de lui dire le premier mot; laissez d'abord le


germe de son caractère en pleine liberté de se montrer, ne le contraignez en quoi


que ce puisse être, afin de le mieux voir tout entier. Pensez-vous que ce temps de


liberté soit perdu pour lui? tout au contraire, il sera le mieux employé; car c'est


ainsi que vous apprendrez à ne pas perdre un seul moment dans un temps


précieux : au lieu que, si vous commencez d'agir avant de savoir ce qu'il faut


faire, vous agirez au hasard; sujet à vous tromper, il faudra revenir sur vos pas;


vous serez plus éloigné du but que si vous eussiez été moins presse de l'atteindre.


Ne faites donc pas comme l'avare qui perd beaucoup pour ne vouloir rien perdre.


Sacrifiez dans le premier âge un temps que vous regagnerez avec usure dans un


âge plus avancé. Le sage médecin ne donne pas étourdiment des ordonnances à la


première vue, mais à étudie premièrement le tempérament du malade avant de lui


rien prescrire; il commence tard à le traiter, mais il le guérit, tandis que le


médecin trop presse le tue.




[119] Mais où placerons-nous cet enfant pour l'élever ainsi comme un être insensible,


comme un automate? Le tiendrons-nous dans le globe de la lune, dans une île


déserte ? L'écarterons-nous de tous les humains ? N'aura-t-il pas continuellement


dans le monde le spectacle & l'exemple des passions d'autrui ? Ne verra-t-il jamais


d'autres enfans de son âge? Ne verra-t-il pas ses parents, ses voisins, sa nourrice,


sa gouvernante, son laquais, son gouverneur même, qui après tout ne sera as un


ange ?




Cette objection est forte & solide. Mais vous ai-je dit que ce fût une entreprise


aisée qu'une éducation naturelle ? O hommes! est-ce ma faute si vous avez rendu


difficile tout ce qui est bien? Je sens ces difficultés, j'en conviens : peut-être


sont-elles insurmontables; mais toujours est-il sur qu'en s'appliquant à les prévenir


on les prévient jusqu'à certain point. Je montre le but qu'il faut q on se propose: je


ne dis pas qu'on y puisse arriver; mais je dis que celui qui en approchera


davantage aura le mieux réussi.




Souvenez-vous qu'avant d'oser entreprendre de former un homme, il faut


s'être fait homme soi-même; il faut trouver en soi l'exemple qu'il se doit proposer.


Tandis que l'enfant est encore sans connaissance , on a le temps de préparer tout


ce qui l'approche à ne frapper ses premiers regards que des objets qu'il lui


convient de voir. Rendez-vous respectable à tout le monde, commencez par vous


faire aimer, afin que chacun cherche à vous complaire. Vous ne serez point


maître de l'enfant, si vous ne l'êtes de tout ce qui l'entoure; & cette autorité ne


sera jamais suffisante, si [120] elle n'est fondée sur l'estime de la vertu. Il ne s'agit point


d'épuiser sa bourse & de verser l'argent à pleines mains; je n'ai jamais vu que


l'argent fît aimer personne. Il ne faut point être avare & dur, ni plaindre la misère


qu'on soulager; mais vous aurez beau ouvrir vos coffres, si vous n'ouvrez aussi


votre coeur, celui des autres vous restera toujours fermé. C'est votre temps, ce


sont vos soins, vos affections, c'est vous-même qu'il faut donner; car, quoi que


vous puissiez faire, on sent toujours que votre argent n'est point vous. Il y a des


témoignages d'intérêt & de bienveillance qui font plus d'effet, & sont réellement


plus utiles que tous les dons : combien de malheureux, de malades, ont plus


besoin de consolations que d'aumônes ! combien d'opprimés à qu'il la protection


sert plus que l'argent! Raccommodez les gens qui se brouillent, prévenez les


procès; portez les enfans au devoir, les pères à l'indulgence; favorisez d'heureux


mariages; empêchez les vexations; employez, prodiguez le crédit des parents de


votre élève en faveur du faible a qui on refuse justice, & que le puissant accable.


Déclarez-vous hautement le protecteur des malheureux. Soyez juste, humain,


bien-faisant. Ne faites pas seulement l'aumône, faites la charité; les œuvres de


miséricorde soulagent plus de maux que l'argent; aimez les autres, & ils vous


aimeront; servez-les & ils vous serviront; soyez leur frère, & ils seront vos


enfants.




C'est encore ici une des raisons pourquoi je veux élever émile à la campagne, loin


de la canaille des valets, les derniers des hommes après leurs maîtres; loin des


noires [121] mœurs des villes, que le vernis dont on les couvre rend séduisantes et


contagieuses pour les enfants; au lieu que les vices des paysans, sans apprêt et


dans toute leur grossièreté, sont plus propres à rebuter qu'à séduire, quand on n'a


nul intérêt à les imiter.




Au village, un gouverneur sera beaucoup plus maître des objets qu'il voudra


présenter à l'enfant; sa réputation ses discours, son exemple, auront une autorité


qu'ils ne sauraient avoir à la ville; étant utile à tout le monde chacun s'empressera


de l'obliger, d'être estimé de lui, de se montrer au disciple tel que le maître


voudroit qu'on fût en effet; & si l'on ne se corrige pas du vice, on s'abstiendra du


scandale; c'est tout ce ont nous avons besoin pour notre objet.




Cessez de vous en prendre aux autres de vos propres fautes : le mal que les


enfants voient les corrompt moins que celui que vous leur apprenez. Toujours


sermonneurs, toujours moralistes, toujours pédants, pour une idée que vous leur


donnez la croyant bonne, vous leur en donnez à la fois vingt autres qui ne valent


rien : pleins de ce qui se passe dans votre tête, vous ne voyez pas l'effet que vous


produisez dans la leur. Parmi ce long flux de paroles dont vous les excédez


incessamment, pensez-vous qu'il n'y en ait pas une qu'ils saisissent à faux ?


Pensez-vous qu'ils ne commentent pas à leur manière vos explications diffuses, et


qu'ils n'y trouvent pas de quoi se faire un système à leur portée, qu'ils sauront


vous opposer dans l'occasion ?




écoutez un petit bonhomme qu'on vient d'endoctriner; laissez-le jaser,


questionner, extravaguer à son aise, & [122] vous allez être surpris du tour étrange


qu'ont pris vos raisonnements dans son esprit : il confond tout, il renverse tout, il


vous impatienté, il vous désole quelque-fois par des objections imprévues; il vous


réduit a vous taire, ou à le faire taire; & que peut-il penser de ce silence de la part


d'un homme qui aime tant à parler ? Si jamais il remporte cet avantage, & qu'il s'en


aperçoive, adieu l'éducation; tout est fini dès ce moment, il ne cherche plus à


s'instruire, il cherche à vous réfuter.




Maîtres zélés, soyez simples, discrets, retenus : ne vous hâtez jamais d'agir que


pour empêcher d'agir les autres; je le répéterai sans cesse, renvoyez, s'il se peut,


une bonne instruction, de peur d'en donner une mauvaise. Sur cette terre, dont la


nature eût fait le premier paradis de l'homme, craignez d'exercer l'emploi du


tentateur en voulant donner à l'innocence la connaissance du bien & du mal; ne


pouvant empêcher que l'enfant ne s'instruise au dehors par des exemples, bornez


toute votre vigilance à imprimer ces exemples dans son esprit sous l'image qui lui


convient.




Les passions impétueuses produisent un grand effet sur l'enfant qui en est


témoin, parce qu'elles ont des signes très sensibles qui le frappent & le forcent


d'y faire attention. La colère surtout est si bruyante dans ses emportements, qu'il est


impossible de ne pas s'en apercevoir étant à portée ne faut as demander si


c'est la pour un pédagogue l'occasion d'entamer un beau discours. Eh! Point de


beaux discours, rien du tout, pas un seul mot. Laissez venir l'enfant: étonné du


spectacle, il ne manquera pas de vous questionner. La [123] réponse est simple; elle se


tire des objets mêmes qui frappent ses sens. Il voit un visage enflammé, des yeux


étincelants, un geste menaçant, il entend des cris; tous signes que le corps n'est


pas dans son assiette. Dites, lui posément, sans mystère : Ce pauvre homme est


malade, il est dans un accès de fièvre. Vous pouvez de là tirer occasion de lui


donner, mais en peu de mots, une idée des maladies & de leurs effets; car cela


aussi est de la nature, & c'est un des liens de la nécessité auxquels il se doit sentir


assujetti.




Se peut-il que sur cette idée, qui n'est pas fausse, il ne contracte pas de bonne


heure une certaine répugnance à se livrer aux excès des passions, qu'il regardera


comme des maladies ? Et croyez-vous qu'une pareille notion, donnée à propos,


ne produira pas un effet aussi salutaire que le plus ennuyeux sermon de morale ?


Mais voyez dans l'avenir es conséquences de cette notion : nous voilà autorisé, si


jamais vous y êtes contraint, à traiter un enfant mutin comme un enfant malade; à


l'enfermer dans sa chambre, dans son lit s'il le faut, à le tenir au régime, a


l'effrayer lui-même de ses vices naissants, à les lui rendre odieux & redoutables,


sans que jamais il puisse regarder comme un châtiment la sévérité dont vous serez


peut-être forcé d'user pour l'en guérir. Que s'il vous arrive à vous-même, dans


quelque moment de vivacité, de sortir du sang-froid & de la modération dont


vous devez faire votre étude, ne cher-chez point à lui déguiser votre faute; mais


dites-lui franchement, avec un tendre reproche: Mon ami, vous m'avez fait mal.




[124] Au reste, il importe que toutes les naÏvetés que peut produite dans un enfant la


simplicité des idées dont il est nourri, ne soient jamais relevées en sa présence, ni


citées de manière qu'il puisse l' rendre. Un éclat de rire indiscret peut gâter le


travail de six mois, & faire un tort irréparable pour toute la vie. Je ne puis assez


redire que pour être le maître de l'enfant, il faut être son propre maître. Je me


représente mon petit émile, au fort d'une rixe entre deux voisines, s'avançant vers


la lus furieuse, & lui disant d'un ton de commisération : Ma bonne, vous êtes


malade, j'en suis bien fâché. A coup sûr, cette saillie ne restera pas sans effet sur


les spectateurs, ni peut-être sur les actrices. Sans rire, sans le gronder, sans le


louer, je l'emmène de ou de force avant qu'il puisse apercevoir cet effet, ou


témoins avant qu'il y pense, & je me hâte de le distraire sur d'autres objets qui le


lui fassent bien vite oublier.




Mon dessein n'est point d'entrer dans tous les détails, mais seulement d'exposer


les maximes générales, & de donner des exemples dans les occasions difficiles. Je


tiens pour impossible qu'au sein de la société l'on puisse amener un enfant à l'âge


de douze ans, sans lui donner qu' l'idée des rapports d'homme à homme, & de la


moralité que actions humaines. Il suffit qu'on s'applique à lui rendre ces notions


nécessaires le plus tard qu'il se pourra, & que, quand elles deviendront inévitables,


on les borne à l'utilité présente, seulement pour qu'il ne se croie pas le maître de


tout, & qu'il ne fasse pas du mal à autrui sans scrupule & sans le savoir. Il y a des


caractères doux & tranquilles qu'on peut mener [125] loin sans danger dans leur


première innocence; mais il y a aussi des naturels violents dont la férocité se


développe de bonne heure, & qu'il faut se hâter de faire hommes, pour n'être pas


obligé de les enchaîner.




Nos premiers devoirs sont envers nous; nos sentiments primitifs se concentrent en


nous-mêmes; tous nos mouvements naturels se rapportent d'abord à notre


conservation & à notre bien-être. Ainsi le premier sentiment de la justice ne nous


vient as de celle que nous devons, mais de celle qui nous est due; & c'est encore


un des contre-sens des éducations communes, que, parlant d'abord aux enfans de


leurs devoirs, jamais de leurs droits, on commence par leur dire le contraire de ce


qu'il faut, ce qu'ils ne sauraient entendre, & ce qui ne peut les intéresser.




Si j'avois donc à conduire un de ceux que je viens de supposer, je me dirais : Un


enfant ne s'attaque pas aux personnes,*[On ne doit jamais souffrir qu'un enfant


se joue aux grandes personnes comme avec ses inférieurs, ni même comme avec


ses égaux. S'il osoit frapper sérieusement quelqu'un, fût-ce son laquais, fût-ce le


bourreau, faites qu'on lui rende toujours ses coups avec usure, & de manière à lui


ôter l'envie d'y revenir. J'ai vu d'imprudentes gouvernantes animer la mutinerie


d'un enfant, l'exciter à battre, s'en laisser battre elles-mêmes, & rire de ses faibles


coups, sans songer qu'ils étaient autant de meurtres dans l'intention du petit


furieux, & que celui qui veut battre étant jeune, voudra tuer étant grand.]


mais aux choses; & bientôt il apprend par l'expérience à respecter quiconque le passe


en âge & en force; mais les choses ne se défendent pas


elles-mêmes. La première idée qu'il faut lui donner est donc moins celle de la


[126] liberté que de la propriété; &, pour qu'il puisse avoir cette idée, il faut qu'il ait


quel que chose en propre. Lui citer ses hardes, ses meubles, ses jouets. c'est ne lui


rien dire; puisque, bien qu'il dispose de ces choses, il ne sait ni pourquoi ni


comment il les a. Lui dire qu'il les a parce qu'on les lui a données, c'est ne faire


guère mieux; car, pour donner il faut avoir : voilà donc une propriété antérieure


a la sienne; & c'est le principe de la propriété qu'on lui veut expliquer; sans


compter que le don est une convention, & que l'enfant ne peut savoir encore ce


que c'est que convention.*[Voilà pourquoi la plupart des enfans veulent ravoir ce qu'ils


ont donné, & pleurent quand on ne le leur veut pas rendre. Cela leur arrive plus quand ils


ont bien conçu ce que c'est que don: seulement ils sont alors plus circonspecte à donner.]


Lecteurs, remarquez, je vous prie, dans cet exemple et dans cent mille autres,


comment, fourrant dans la tête des enfans des mots qui n'ont aucun sens à leur


portée, on croit pourtant les avoir fort bien instruits.




Il s'agit donc de remonter à l'origine de la propriété; car c'est de là que la première


idée en doit naître. L'enfant, vivant à la campagne, aura pris quelque notion des


travaux champêtres; il ne faut pour cela que des yeux, du loisir, & il aura l'un et


l'autre. Il est de tout âge, surtout du sien, de vouloir créer, imiter, produire,


donner des signes de puissance & d'activité. Il n'aura pas vu deux fois labourer un


jardin, semer, lever, croître des légumes, qu'il voudra jardiner à son tour.




Par les principes ci-devant établis, je ne m'oppose point [127] à son envie; au contraire,


je la favorise, je partage son goût, je travaille avec lui, non pour son plaisir, mais


pour le mien; du moins il le croit ainsi; je deviens son garçon jardinier; en


attendant qu'il ait des bras, le laboure pour lui la terre; il en prend possession en y


plantant une fève; & sûrement cette possession est plus sacrée & plus respectable


que celle que prenoit Nunes Balboa de l'Amérique méridionale au nom du roi


d'Espagne, en plantant son étendard sur les côtes de la mer du Sud.




On vient tous les jours arroser les fèves, on les voit lever dans des transports de


joie. J'augmente cette joie en lui disant : Cela vous appartient; & lui expliquant


alors ce terme d'appartenir, je lui fais sentir qu'il a mis là son temps, son travail,


sa peine, sa personne enfin; qu'il y a dans cette terre quelque chose de lui-même


qu'il peut réclamer contre qui que ce soit, comme il pourroit retirer son bras de la


main d'un autre homme qui voudroit le retenir malgré lui.




Un beau jour il arrive empressé, & l'arrosoir à la main. O spectacle! ô douleur!


toutes les fèves sont arrachées, tout le terrain est bouleversé, la place même ne se


reconnaît plus. Ah! qu'est devenu mon travail, mon ouvrage, le doux fruit de mes


soins & de mes sueurs ? Qui m'a ravi mon bien? qui m'a pris mes fèves? Ce jeune


coeur se soulève; le premier sentiment de l'injustice y vient verser sa triste


amertume; les larmes coulent en ruisseaux; l'enfant désolé remplit l'air de


gémissements & de cris. On prend part a sa peine, a son indignation; on cherche,


on s'informe, on fait des perquisitions. Enfin l'on [128] découvre que le jardinier a fait


le coup: on le fait venir.




Mais nous voici bien loin de compte. Le jardinier, apprenant de quoi on se plaint,


commence à se plaindre plus haut que nous. Quoi! messieurs, c'est vous qui


m'avez ainsi gâté mon ouvrage! J'avois semé là des melons de Malte dont la vaine


m avoit été donnée comme un trésor, & desquels j'espérois vous régaler quand ils


seraient mûrs; mais voilà que, pour y planter vos misérables fèves, vous m'avez


détruit mes melons déjà tout levés, & que je ne remplacerai jamais. Vous m'avez


fait un tort irréparable, & vous vous êtes privés vous-mêmes du plaisir de manger


des melons exquis.




JEAN-JACQUES


Excusez-nous, mon pauvre Robert. Vous aviez mis là votre travail, votre peine.


Je vois bien que nous avons ] eu tort de gâter votre ouvrage; mais nous vous


ferons venir eu tort de gâter votre ouvrage; mais nous vous ferons venir d'autre


graine de Malte, & nous ne travaillerons plus la terre avant de savoir si quelqu'un


n'y a point mis la main avant nous



ROBERT


Oh! bien messieurs, vous pouvez donc vous reposer, car il n'y a plus guère de


terre en friche. Moi, je travaille celle que mon père a bonifiée; chacun en fait


autant de son côté, & toutes les terres que vous voyez sont occupées depuis


longtemps.



[129] éMILE


Monsieur Robert, il y a donc souvent de la graine de melon perdue ?



ROBERT


Pardonnez-moi, mon jeune cadet; car il ne nous vient pas souvent de petits


messieurs aussi étourdis que vous. Personne ne touche au jardin de son voisin;


chacun respecte le travail des autres, afin que le sien soit en sûreté.



éMILE


Mais moi je n'ai point de jardin.



ROBERT


Que m'importe? si vous gâtez le mien, je ne vous y laisserai plus promener; car,


voyez-vous, je ne veux pas perdre ma peine.



JEAN-JACQUES


Ne pourroit-on pas pro oser un arrangement au bon Robert ? Qu'il nous accorde,


à mon petit ami & à moi, un coin de son jardin pour le cultiver, à condition qu'il


aura la moitié du produit.



ROBERT


Je vous l'accorde sans condition. Mais souvenez-vous que j'irai labourer vos


fèves, si vous touchez à mes melons.




[130] Dans cet essai de la manière d'inculquer aux enfans les notions primitives, on voit


comment l'idée de la propriété remonte naturellement au droit du premier


occupant par le travail. Cela est clair, net, simple, & toujours à la portée de l'enfant.


De là jusqu'au droit de propriété & aux échanges, il n'y a plus qu'un pas,


après lequel il faut s'arrêter tout court.




On voit encore qu'une explication que je renferme ici dans deux pages d'écriture


sera peut-être l'affaire d'un an pour la pratique; car, dans la carrière des idées


morales on ne peut avancer trop lentement, ni trop bien s'affermir à chaque pas.


Jeunes maîtres, pensez, je vous prie, à cet exemple, & souvenez-vous qu'en toute


chose vos leçons doivent être plus en actions qu'en discours; car les enfants


oublient aisément ce qu'ils ont dit & ce qu'on leur a dit mais non pas ce qu'ils ont


fait & ce qu'on leur a fait.




De pareilles instructions se doivent donner, comme je l'ai dit, plus tôt ou plus


tard, selon que le naturel paisible ou turbulent de l'élève en accélère ou retarde le


besoin; leur usage est d'une évidence qui saute aux yeux; mais, pour ne rien


omettre d'important dans les choses difficiles donnons encore un exemple.




Votre enfant dyscole gâte tout ce qu'il touche : ne vous fâchez point; mettez hors


de sa portée ce qu'il peut gâter. Il brise les meubles dont il se sert; ne vous hâtez


point de lui en donner d'autres : laissez-lui sentir le préjudice de la privation. Il


casse les fenêtres de sa chambre; laissez le vent souffler sur lui nuit & jour sans


vous soucier des rhumes; [131] car il vaut mieux qu'il soit enrhumé que fou. Ne vous


plaignez jamais des incommodités qu'il vous cause, mais faites qu'il les sente le


premier. A la fin vous faites raccommoder les vitres, toujours sans rien dire. Il les


casse encore? changez alors de méthode; dites-lui sèchement, mais sans colère :


Les fenêtres sont a moi; elles ont été mises là par mes soins; je veux les garantir.


Puis vous l'enfermerez à l'obscurité dans un lieu sans fenêtre. A ce procédé si


nouveau il commence par crier, tempêter; personne ne l'écoute. Bientôt il se lasse


et change de ton; il se plaint, il gémit : un domestique se présente, le mutin le prie


de le délivrer. Sans chercher de prétexte pour n'en rien faire, le domestique


répond : j'ai aussi des vitres à conserver, & s'en va. Enfin, après que l'enfant aura


demeuré là plusieurs heures, assez longtemps s'y ennuyer & s'en souvenir,


quelqu'un lui suggérera de vous proposer un accord au moyen duquel vous lui a


rendriez la liberté, & il ne casseroit plus de vitres. Il ne demandera pas mieux. Il


vous fera prier de le venir voir : vous viendrez; il vous fera sa proposition, & vous


l'accepterez à l'instant en lui disant : C'est très bien pense; nous y gagnerons tous


deux : que n'avez-vous eu plus tôt cette bonne idée! Et puis, sans lui demander ni


protestation ni confirmation de sa promesse, vous l'embrasserez avec joie et


l'emmènerez sur-le-champ dans sa chambre,


regardant cet accord comme sacré & inviolable autant que si le serment y avait


passé. Quelle idée pensez-vous qu'il prendra, sur ce procède, de la foi des


engagements & de leur utilité? Je suis trompe s'il y a sur la terre un seul enfant,


non déjà gâté, a l'epreuve [132] de cette conduite, & qui s'avise cela de casser une


fenêtre à dessein. Suivez la chaîne de tout cela. Le petit méchant ne songeait


guère, en faisant un trou pour planter sa fève, qu'il se creusoit un cachot où sa


science ne tarderoit pas à le faire enfermer.*[Au reste, quand ce devoir de tenir


ses engagements ne seroit pas affermi dans l'esprit de l'enfant par le poids de son


utilité, bientôt le sentiment intérieur, commençant à poindre, le lui imposerait


comme une loi de la conscience, comme un principe inné qui n'attend pour se


développer que les connaissances auxquelles il s'applique. Ce premier trait n'est


point marqué par la main des hommes, mais gravé dans nos coeurs par l'auteur de


toute justice. Otez la loi primitive des conventions & l'obligation qu'elle impose,


tout est illusoire & vain dans la société humaine. Qui ne tient que par son profit à


sa promesse n'est guère plus lie que s'il n'eût rien promis; ou tout au plus il en sera


du pouvoir de la violer comme de la bisque des joueurs, qui ne tardent à s'en


prévaloir que pour attendre le moment de s'en prévaloir avec plus d'avantage. Ce


principe est de la dernière importance, & mérite d'être approfondi; car c'est ici


que l'homme commence à se mettre en contradiction avec lui-même.]




Nous voilà dans le monde moral, voilà la porte ouverte au vice. Avec les


conventions & les devoirs naissent la tromperie & le mensonge. Dès qu'on peut


faire ce qu'on ne doit pas, on veut cacher qu'on n'a pas dû faire. Dès qu'un


intérêt fait promettre, un intérêt plus grand peut faire violer la promesse; il ne


s'agit plus de la violer impunément: la ressource est naturelle; on se cache & l'on


ment. N'ayant pu prévenir le vice, nous voici déjà dans le cas de le punir. Voilà


les misères de la vie humaine qui commencera avec ses erreurs.




J'en ai dit assez pour faire entendre qu'il ne faut jamais [133] infliger aux enfans le


châtiment comme châtiments, mais qu'il doit toujours leur arriver comme une


suite le leur mauvaise action. Ainsi vous ne déclamerez point contre le mensonge,


vous ne les punirez point précisément pour avoir menti; mais vous ferez que tous


les mauvais effets du mensonge, comme de n'être point cru quand on dit la vérité,


d'être accusé du mal qu'on n'a point fait, quoiqu'on s'en défende, se rassemblent


sur leur tête quand ils ont menti. Mais expliquons ce que est que mentir pour les


enfants.




Il y a deux sortes de mensonges : celui de fait qui regarde le passé, celui de droit


qui regarde l'avenir. Le premier a lieu quand on nie d'avoir fait ce qu'on a fait, ou


quand on affirme avoir fait ce qu'on n'a pas fait, & en général quand on parle


sciemment contre la vérité de choses. L'autre a lieu quand on promet ce qu'on n'a


pas dessein de tenir, & en général quand on montre une intention contraire à celle


qu'on a. Ces deux mensonges peuvent quelquefois se rassembler dans le même;


*[Comme, lorsque accusé d'une mauvaise action, le coupable s'en défend en se


disant honnête homme. Il ment alors dans le fait & dans le droit.] mais je les


considère par ce qu'ils ont de différent.




Celui qui sent le besoin qu'il a du secours des autres, & qui ne cesse d'éprouver


leur bienveillance, n'a nul intérêt de les tromper; au contraire, il a un intérêt


sensible qu'ils voient les choses comme elles sont, de peur qu'ils ne se trompent a


son préjudice. Il est donc clair que le mensonge [134] de fait n'est pas naturel aux


enfants; mais c'est la loi de l'obéissance qui produit la nécessité de mentir, parce


que l'obéissance étant pénible, on s'en dispense en secret le plus qu'on peut, et


que l'intérêt présent d'éviter le châtiment ou le reproche l'emporte sur l'intérêt


éloigné d'exposer la vérité. Dans l'éducation naturelle & libre, pourquoi donc


votre enfant vous mentiroit ? Qu'a-t-il à vous cacher? Vous ne le reprenez


point, vous ne le punissez de rien, vous n'exigez rien de lui. Pourquoi ne vous


diroit-il pas tout ce qu'il a fait aussi naÏvement qu'à son petit camarade ? Il ne peut


voir à cet aveu plus de danger d'un côté que de l'autre.




Le mensonge de droit est moins naturel encore, puisque les promesses de faire


ou de s'abstenir sont des actes conventionnels, qui sortent de l'état de nature et


dérogent à la liberté. Il y a plus : tous les engagements des enfans sont nuls par


eux-mêmes, attendu que leur vue bornée ne pouvant s'étendre au delà du présent,


en s'engageant ils ne savent ce qu'ils font. A peine l'enfant peut-il mentir quand il


s'engage; car, ne songeant qu'à se tirer d'affaire dans le moment présent, tout


moyen qui n'a pas un effet présent lui devient égal; en promettant pour un temps


futur, il ne promet rien, & son imagination encore endormie ne sait point étendre


son être sur deux temps différents. S'il pouvoit éviter le fouet ou obtenir un cornet


de dragées en promettant de se jeter demain par la fenêtre, il le promettroit à


l'instant. Voilà pourquoi les lois n'ont aucun égard aux engagements des enfants;


et quand les pères & les maîtres plus [135] sévères exigent qu'ils les remplissent, c'est


seulement dans ce que l'enfant devroit faire, quand même il ne l'auroit pas mis.




L'enfant, ne sachant ce qu'il quand il s'engage ne peut donc mentir en


s'engageant. Il n en est pas de même quand il manque à sa promesse, ce qui est


encore une espèce mensonge rétroactif : car il se souvient très bien d'avoir fait


cette promesse; mais ce qu'il ne voit pas, c'est l'importance de la tenir. Hors d'état


de lire dans l'avenir, il ne peut prévoir les conséquences des choses; & quand il


viole ses engagements, il ne fait rien contre la raison de son âge.




Il suit de là que les mensonges des enfans sont tous l'ouvrage des maîtres, & que


vouloir leur apprendre à dire la vérité n'est autre chose que leur apprendre à


mentir. Dans l'empressement qu'on a de les régler, de les gouverner, de les


instruire, on ne se trouve jamais assez d'instruments pour en venir à bout. On veut


se donner de nouvelles prises dans leur esprit par des maximes sans fondement,


par des préceptes sans raison, & l'on aime mieux qu'ils sachent leurs leçons et


qu'ils mentent, que s'ils demeuraient ignorants & vrais.




Pour nous, qui ne donnons à nos élèves que des leçons de pratique, & qui aimons


mieux qu'ils soient bons que savants, nous n'exigeons point d'eux la vérité, de


peur qu'ils ne la déguisent, & nous ne leur faisons rien promettre qu'ils soient


tentés de ne pas tenir. S'il s'est fait en mon absence quelque mal dont


j'ignore l'auteur, je me garderai d'en accuser [136] émile, ou de lui dire : Est-ce


vous?*[Rien n'est plus indiscret qu'une pareille question, surtout quand l'enfant


est coupable : alors, s'il croit que vous savez ce qu'il a fait, il verra que vous lui


tendez un piège, & cette opinion ne peut manquer de l'indisposer contre vous. S'il


ne le croit pas, il se dira découvrirois-je ma faute ? Et voilà la première tentation


du mensonge devenue l'effet de votre imprudente question.] Car en cela que


ferois-je autre chose, sinon lui apprend à le nier ? Que si son naturel difficile me


force à avec lui quelque convention, je prendrai si bien mes mesures que la


proposition en vienne toujours de lui, jamais de moi; que, quand il s'est engagé, il


ait toujours un intérêt présent & sensible à remplir son engagement; & qui, si jamais


il y manque, ce mensonge attire sur lui des maux qu'il voie sortir de


l'ordre même des choses, & non pas de la vengeance de son gouverneur. Mais,


loin besoin de recourir à de si cruels expédients, je suis presque sûr qu'Emile


apprendra fort tard ce que c'est que mentir, & qu'en l'apprenant il sera fort


étonné, ne pouvant concevoir à quoi peut être bon le mensonge. Il est il très clair


que plus je rends son bien-être indépendant, soit des volontés, soit des jugements


des autres, plus je coupe en lui tout intérêt de mentir.




Quand on n'est point pressé d'instruire, on point pressé d'exiger, & l'on prend son


temps pour ne rien exiger qu'à propos. Alors l'enfant se forme, en qu'il ne se gâte


point. Mais, quand un étourdi de précepteur, ne sachant comment s'y prendre, lui


fait à chaque instant promettre ceci ou cela, sans distinction, sans choix sans


mesure, l'enfant, ennuyé, surchargé de toutes ces promesses, les [137] néglige, les


oublie, les dédaigne enfin, &, les regardant comme autant de vaines formules, se


fait un jeu de les faire & de les violer. Voulez-vous donc qu'il soit fidèle à tenir sa


parole, soyez discret à l'exiger.




Le détail dans lequel je viens d'entrer sur le mensonge peut à bien des égards


s'appliquer à tous les autres qu'on ne prescrit aux enfans qu'en les leur rendant


seulement haÏssables, mais impraticables. Pour leur prêcher la vertu, on leur fait


aimer tous les vices on les leur donne, en leur défendant de les avoir. Veut-on les


rendre pieux, on les mène s'ennuyer à l'église; cri leur faisant incessamment


marmotter des prières, on les force d'aspirer au bonheur de ne plus prie, Dieu.


Pour leur inspirer la charité, on leur fait donner l'aumône, comme si l'on


dédaignoit de la donner soi-même. Eh! ce n'est pas l'enfant qui doit donner, c'est


le maître : quelque attachement qu'il ait pour son élève, il doit lui disputer cet


honneur; il doit lui faire juger qu'à son âge on n'en est point encore digne.


L'aumône est une action d'homme qui connaît la valeur de ce qu'il donne, & le


besoin que son semblable en a. L'enfant, qui ne connaît rien de cela, ne peut


avoir aucun mérite à donner; il donne sans charité, sans bienfaisance; il est


presque honteux de donner, quand, fondé sur son exemple & le vôtre, il croit qu'il


n'y a que les enfans qui donnent, & qu'on ne fait plus l'aumône étant grand.




Remarquez qu'on ne fait jamais donner par l'enfant que des choses dont il ignore


la valeur, des pièces de métal qu'il a dans sa poche, & qui ne lui servent qu'à cela.


Un [138] enfant donneroit plutôt cent louis qu'un gâteau. Mais engagez ce prodigue


distributeur à donner les choses qui lui sont chères, des jouets, des bonbons, son


goûter, & nous saurons bientôt si vous l'avez rendu vraiment libéral.




On trouve encore un expédient à cela, c'est de rendre bien vite à l'enfant ce qu'il a


donné, de sorte qu'il s'accoutume à donner tout ce qu'il sait bien qui lui va


revenir. Je n'ai guère vu dans les enfans que ces deux espèces de générosité :


donner ce qui ne leur est bon à rien, ou donner ce qu'ils sont sûrs qu'on va leur


rendre. Faites en sorte, dit Locke, qu'ils soient convaincus par expérience que le


plus libéral est toujours le mieux partagé. C'est là rendre un enfant libéral en


apparence & avare en effet. Il ajoute que les enfans contracteront ainsi l'habitude


de la libéralité. Oui, d'une libéralité usurière, qui donne un œuf pour avoir un


bœuf. Mais, quand il s'agira de donner tout de bon, adieu l'habitude; lorsqu'on


cessera de leur rendre, ils cesseront bientôt de donner. Il faut regarder à l'habitude


de l'âme plutôt qu'à celle des mains. Toutes les autres vertus qu'on apprend aux


enfants ressemblent à celle-là. Et c'est à leur prêcher ces solides vertus qu'on use


leurs j'unes ans dans la tristesse! Ne voilà-t-il pas une savante éducation!




Maîtres, laissez les simagrées, soyez vertueux & bons, que vos exemples se


gravent dans la mémoire élèves, en attendant qu'ils puissent entrer dans leur


coeurs, Au lieu de me hâter d'exiger du mien des actes de charité, j'aime mieux en


faire en sa présence, & lui ôter même le moyen de m'imiter en cela, comme un


honneur qui n'est pas de son âge; [139] car il importe qu'il ne s'accoutume pas à


regarder les devoirs des hommes seulement comme des devoirs d'enfants. Que si,


me voyant assister les pauvres, il me questionne là-dessus, & qu'il soit temps de


lui répondre,*[On doit concevoir que je ne résous pas ses questions quand il lui


plaît, mais quand il me plaît; autrement ce seroit m'asservir à ses volontés, & me


mettre dans la plus dangereuse dépendance ou un gouverneur puisse être de son


élève.] je lui dirai : " Mon ami, c'est que quand les pauvres ont bien voulu qu'il y


eût des riches, les riches ont promis de nourrir tous ceux qui n'auraient de quoi


vivre ni par leur bien ni par leur travail. Vous avez donc aussi promis cela ?"


reprendra-t-il. "Sans doute; je ne suis maître du bien qui passe par mes mains


qu'avec la condition qui est attachée a sa propriété."




Après avoir entendu ce discours, & l'on a vu comment on peut mettre un enfant


en état de l'entendre, un autre qu'Emile seroit tenté de m'imiter & de se conduire


en homme riche; en pareil cas, j'empêcherais au moins que ce ne fût avec


ostentation; j'aimerais mieux qu'il me dérobât mon droit & se cachât pour donner.


C'est une fraude de son âge, & la seule que je lui pardonnerais.




Je sais que toutes ces vertus par imitation sont des vertus de singe, & que nulle


bonne action n'est moralement bonne que quand on la fait comme telle, & non


parce que d'autres la font. Mais, dans un âge où le coeur ne sent rien encore, il


faut bien faire imiter aux enfans les actes dont on veut leur donner l'habitude, en


attendant qu'ils les puissent faire [140] par discernement & par amour du bien.


L'homme est imitateur, l'animal même l'est; le goût de l'imitation est de la nature


bien ordonnée; mais il dégénère en vice dans la société. Le singe imité


l'homme qu'il craint, & n'imite pas les animaux qu'il méprise; il juge bon ce


que fait un être meilleur que lui. parmi nous, au contraire, nos arlequins de toute


espece imitent le beau pour le dégrader, pour le rendre ridicule; ils cherchent


dans le sentiment de leur bassesse à s'égaler ce qui vaut mieux qu'eux; ou, s'ils


s'efforcent d'imiter ce qu'ils admirent, on voit dans le choix des objets le faux goût


des imitateurs : ils veulent bien plus en imposer aux autres ou faire applaudir leur


talent, que se rendre meilleurs ou plus sages. Le fondement de l'imitation parmi


nous vient du désir de se transporter toujours hors de soi. Si je réussis dans


mon entreprise, Emile n'aura sûrement pas ce désir. Il faut donc nous passer


du bien apparent qu'il peut produire.




Approfondissez toutes les règles de votre éducation, vous les trouverez ainsi


toutes à contre sens, surtout en ce qui concerne les vertus & les mœurs. La seule


leçon de morale qui convienne à l'enfance, & la plus importante à tout âge, est de


ne jamais faire de mal à personne. Le précepte même de faire du bien, s'il n'est


subordonné à celui-là, est dangereux, faux, contradictoire. Qui est-ce qui ne fait


pas du bien? tout le monde en fait, le méchant comme les autres; il fait un


heureux aux dépens de cent misérables; & de là viennent toutes nos calamités.


Les plus sublimes vertus sont négatives : elles sont aussi les plus difficiles, parce


qu'elles sont [141] sans ostentation, & au-dessus même de ce plaisir si doux au coeur de


l'homme, d'en renvoyer un autre content de nous. O quel bien fait nécessairement


à ses semblables celui d'entre eux, s'il en est un, qui ne leur fait jamais de mal! De


quelle intrépidité d'âme, de quelle vigueur de caractère il a besoin pour cela!


Ce n'est pas en raisonnant sur cette maxime, c'est en tâchant de la pratiquer, qu'on


sent combien il est grand & pénible d'y réussir .*[Le précepte de ne jamais nuire à


autrui emporte celui de tenir à la société humaine le moins qu'il est possible; car,


dans l'état social, le bien de l'un fait nécessairement le mal de l'autre. Ce rapport


est dans l'essence de la chose, & rien ne sauroit le changer. Qu'on cherche sur ce


principe lequel est le meilleur, de l'homme social ou du solitaire. Un auteur


illustre dit qu'il n'y a que le méchant qui soit seul; moi je dis qu'il n'y a que le bon


qui soit seul. Si cette proposition est moins sentencieuse, elle est plus vraie et


mieux raisonnée que la précédente. Si le méchant étoit seul, quel mal feroit-il ?


C'est dans la société qu'il dresse ses machines pour nuire aux autres. Si l'on veut


rétorquer cet argument pour l'homme de bien, je réponds par l'article auquel


appartient cette note.]




Voilà quelques foibles idées des précautions avec les quelles je voudrois qu'on


donnât aux enfans les instructions qu'on ne peut quelquefois leur refuser sans les


exposer à nuire à eux-mêmes ou aux autres, & surtout a contracter de mauvaises


habitudes dont on auroit peine ensuite à les corriger : mais soyons sûrs que cette


nécessite se présentera rarement pour les enfans élevés comme ils doivent l'être,


parce qu'il est impossible qu'ils deviennent indociles, méchants, menteurs, avides,


quand or n'aura pas semé dans leurs coeurs les vices qui les rendent tels. Ainsi ce


que j'ai dit sur ce point sert plus aux [142] exceptions qu'aux règles; mais ces


exceptions sont plus fréquentes à mesure que les enfans ont plus d'occasions de


sortir de leur état & de contracter les vices des hommes. Il faut nécessairement, à


ceux qu'on élève au milieu du monde, des instructions plus précoces qu'à ceux


qu'on élève dans la retraite. Cette éducation solitaire seroit donc préférable, quand


elle ne feroit que donner à l'enfance le temps de mûrir.




Il est un autre genre d'exceptions contraires pour ceux qu'un heureux naturel


élève au-dessus de leur âge. Comme il y a des hommes qui ne sortent jamais de


l'enfance, il y en a d'autres qui, pour ainsi dire, n'y passent point, & sont hommes


presque en naissant. Le mal est que cette dernière exception est très rare, très


difficile à connaître, & que chaque mère, imaginant qu'un enfant peut être un


prodige, ne doute point que le sien n'en soit un. Elles font plus, elles prennent


pour des indices extraordinaires ceux mêmes qui marquent l'ordre accoutumé : la


vivacité, les saillies, l'étourderie, la piquante naÏveté; tous signes caractéristiques


de l'âge, & qui montrent le mieux qu'un enfant n'est qu'un enfant. Est-il étonnant que


celui qu'on fait beaucoup parler & à qui l'on permet de tout dire, qui n'est


gêné par aucun égard, par aucune bienséance, fasse par hasard quelque heureuse


rencontre? Il le seroit bien plus qu'il n'en fît jamais, comme il le seroit qu'avec


mille mensonges un astrologue ne prédît jamais aucune vérité. Ils mentiront tant,


disoit Henri IV, qu'à la fin ils diront vrai. Quiconque veut trouver quelques bons


mots n'a qu'à dire beaucoup de sottises. Dieu garde de mal les gens à la mode, qui


n'ont pas d'autre mérite pour être fêtés!




[143] Les pensées les plus brillantes peuvent tomber dans le cerveau des enfants, ou


plutôt les meilleurs mots dans leur ] bouche, comme les diamants du plus grand


prix sous leurs mains, sans que pour cela ni les pensées ni les diamants leur


appartiennent; il n'y a point de véritable propriété pour cet âge en aucun genre.


Les choses que dit un enfant ne sont pas pour lui ce qu'elles sont pour nous; il n'y


joint pas les mêmes idées. Ces idées, si tant est qu'il en ait, n'ont dans sa tête ni


suite ni liaison; rien de fixe, rien d'assuré dans tout ce qu'il pense. Examinez votre


prétendu prodige. En de certains moments vous lui trouverez un ressort d'une


extrême activité, une clarté d'esprit à percer les nues. Le plus souvent ce même


esprit vous paroit lâche, moite, & comme environné d'un épais brouillard. Tantôt


il vous devance, & tantôt il reste immobile. Un instant vous diriez : c'est un génie,


et l'instant d'après :c'est un sot. Vous vous tromperiez toujours; c'est un enfant.


C'est un aiglon qui fend l'air un instant, & retombe l'instant d'après dans son aire.




Traitez-le donc selon son âge malgré les apparences, & craignez d'épuiser ses


forces pour les avoir voulu trop exercer. Si ce jeune cerveau s'échauffe, si vous


voyez qu'il commence à bouillonner, laissez-le d'abord fermenter en liberté, mais


ne l'excitez jamais, de peur que tout ne s'exhale; & quand les premiers esprits se


seront évaporés, retenez, comprimez les autres, jusqu'à ce qu'avec les années tout


se tourne en chaleur vivifiante & en véritable force. Autrement vous perdrez votre


temps & vos soins, vous détruirez votre propre ouvrage; & après vous être


indiscrètement enivrés de toutes ces [144] vapeurs inflammables, il ne vous restera


qu'un marc sans vigueur.




Des enfans étourdis viennent les hommes vulgaires: je ne sache point


d'observation plus générale & plus certaine que cella-la. Rien n'est plus difficile


que de distinguer dans l'enfance la stupidité réelle, de cette apparente & trompeuse


stupidité qui est l'annonce des âmes fortes. Il paraît d'abord étrange


que les deux extrêmes aient des signes si semblables :et cela doit pourtant être;


car, dans un âge où l'homme n'a encore nulles véritables idées, toute la différence


qui se trouve entre celui qui a du génie & celui qui n'en a pas, est que le dernier


n'admet que de fausses idées, & que le premier, n'en trouvant que de telles, n'en


admet aucune: il ressemble donc au stupide en ce que l'un n'est capable de rien, et


que rien ne convient à l'autre. Le seul signe qui peut les distinguer dépend du


hasard, qui peut offrir au dernier quelque idée à sa portée, au lieu que le premier


est toujours le même partout. Le jeune Caton, durant soi, enfance, sembloit un


imbécile dans la maison. il étoit taciturne & opiniâtre, voilà tout le jugement qu'on


portoit de lui. Ce ne fut que dans l'antichambre de Sylla que son oncle apprit à le


connaître. S'il ne fût point entré dans cette antichambre, peut-être eût-il passé


pour une brute jusqu'à l'âge de raison. Si César n'eût point vécu, être eût-on


toujours traite de visionnaire ce même Caton qui pénétra son funeste génie, et


prévit tous ses projets de si loin. O que ceux qui jugent si précipitamment le


enfants sont sujets à se tromper! Ils sont souvent plus enfans qu'eux j'ai vu, dans


un âge assez avancé, un [145] homme qui m'honoroit de son amitié passer dans sa


famille & chez ses amis pour un esprit borné : cette excellente tête se mûrissoit en


silence. Tout à coup il s'est montré philosophe, & je ne doute pas que la postérité


ne lui marque une place honorable & distinguée parmi les meilleurs raisonneurs et


les plus profonds métaphysiciens de son siècle.




Respectez l'enfance, & ne vous pressez point de la juger, soit en bien, soit en mal.


Laissez les exceptions s'indiquer, se prouver, se confirmer longtemps avant


d'adopter pour elles des méthodes particulières. Laissez longtemps agir la nature,


avant de vous mêler d'agir à sa place, de peur de contrarier ses opérations. Vous


connaissez, dites-vous, le prix du temps & n'en voulez point perdre. Vous ne


voyez pas que c'est bien plus le perdre d'en mal user que de n'en rien faire, et


qu'un enfant mal instruit est plus loin de la sagesse que celui qu'on n'a point


instruit du tout. Vous êtes alarmé de le voir consumer ses premières années à ne


rien faire. Comment! n'est-ce rien que d'être heureux? n'est-ce rien que de sauter,


jouer, courir toute la journée ? De sa vie il ne sera si occupé. Platon, dans sa


République, qu'on croit si austère, n'élève les enfans qu'en fêtes, jeux, chansons,


passe-tems; on diroit qu'il a tout fait quand il leur a bien appris à se réjouir; et


Sénèque, parlant de l'ancienne jeunesse romaine : Elle était, dit-il, toujours


debout, on ne lui enseignoit rien qu'elle dût apprendre assise. En valoit-elle moins,


parvenue à l'âge viril ? Effrayez-vous donc peu de cette oisiveté prétendue.


Que diriez-vous d'un homme qui, pour mettre toute la vie à profit ne voudroit jamais


dormir ? Vous [146] diriez : Cet homme est insensé; il ne jouit pas du temps, il se l'ôte;


pour fuir le sommeil, il court à la mort. Songez donc que c'est ici la même que


j'enfance est le sommeil de la raison.




L'apparente facilité d'apprendre est cause de la perte des enfants. On ne voit pas


que cette facilité même est la preuve qu'ils n'apprennent rien. Leur cerveau lisse et


poli rend comme un miroir les objets qu'on lui présente; mais rien ne reste, rien


ne pénètre. L'enfant retient les mots, les idées se réfléchissent; ceux qui l'écoutent


les entendent, lui seul ne les entend point.




Quoique la mémoire & je raisonnement soient deux facultés essentiellement


différentes, cependant l'une ne se développe véritablement qu'avec l'autre. Avant


l'âge de raison l'enfant ne reçoit pas des idées, mais des images; & il y a cette


différence entre les unes & les autres, que les images ne sont que des peintures


absolues des objets sensibles, & que les idées sont des notions des objets,


déterminées par des rapports. Une image peut être seule dans l'esprit qui se la


représente; mais toute idée en suppose d'autres. Quand on imagine, on ne fait que


voir; quand on conçoit, on compare. Nos sensations sont purement passives au


lieu que toutes nos perceptions ou idées naissent d'un principe actif qui juge. Cela


sera démontré ci-après.




Je dis donc que les enfants, n'étant pas capables de jugement, n'ont point de


véritable mémoire. Ils retiennent des sons, des figures, des sensations, rarement


des idées, plus rarement leurs liaisons. En m'objectant qu'ils apprennent [147] quelques


éléments de géométrie, on croit bien prouver contre moi; & tout au contraire,


C'est pour moi qu'on prouve: on montre que, loin de savoir raisonner


d'eux-mêmes, ils ne savent pas même retenir les raisonnements d'autrui; car


suivez ces petits géomètres dans leur méthode, vous voyez aussitôt qu'ils n'ont


retenu que l'exacte impression de la figure & les termes de la démonstration. A la


moindre objection nouvelle, ils n'y sont plus; renversez la figure, ils n'y sont plus.


Tout leur savoir est dans la sensations, rien n'a passé jusqu'à l'entendement. Leur


mémoire elle-même n'est guère plus parfaite que leurs autres facultés, puisqu'il


faut presque toujours qu'ils rapprennent, étant grands, les choses dont ils ont


appris les mots dans l'enfance.




Je suis cependant bien éloigné de penser que les enfans n'aient aucune espèce de


raisonnement.*[J'ai fait cent fois réflexion, en écrivant, qu'il est impossible, dans


un long ouvrage, de donner toujours les mêmes sens aux mêmes mots. Il n'y a


point de Langue assez riche pour fournir autant de termes, de tours & de phrases


que nos idées peuvent avoir de modifications. La méthode de définir tous les


termes, & de substituer saris cesse la définition à la place du défini, est belle, mais


impraticable; car comment éviter le cercle ? Les définitions pourraient être


bonnes si l'on pas des mots pour les faire. Malgré cela, je suis persuadé qu'on


peut être clair, même dans la pauvreté de notre langue, non pas en donnant


toujours les mêmes acceptions aux mêmes mots, mais en faisant en sorte, autant


de fois qu'on emploie chaque mot, que l'acception qu'on lui donne soit


suffisamment déterminée par les idées qui s'y rapportent, & que chaque période


où ce mot se trouve lui serve, pour ainsi dire, de définition. Tantôt je dis que les


enfants sont incapables de raisonnement, & tantôt je les fais raisonner avec assez


de je ne crois pas en cela me contredire dans mes idées, mais je ne puis


disconvenir que je ne me contredise souvent dans mes expressions.]Au contraire,


je vois qu'ils raisonnent très bien dans tout ce qu'ils connaissent & qui se rapporte


à leur intérêt présent & sensible. Mais c'est sur leurs connaissances que l'on se


trompe en leur prêtant celles qu'ils n'ont pas, & les faisant raisonner sur ce qu'ils


ne sauraient comprendre. On se trompe encore [148] en voulant les rendre attentifs à


des considérations qui ne les touchent en aucune manière, comme celle de leur


intérêt à venir, de leur bonheur étant hommes, de l'estime qu'on aura pour eux


quand ils seront grands; discours qui, tenus à des êtres dépourvus de toute


prévoyance, ne signifient absolument rien pour eux. Or, toutes les études forcées


de ces pauvres infortunés tendent à ces objets entièrement étrangers à leurs


esprits. Qu'on juge de. l'attention qu'ils y peuvent donner.




Les pédagogues qui nous étalent en grand appareil les instructions qu'ils donnent


à leurs disciples sont payés pour tenir un autre langage : cependant on voit, par


leur propre conduite, qu'ils pensent exactement comme moi. Car, que leur


apprennent-ils, enfin? Des mots, encore des mots, & toujours des mots. Parmi les


diverses sciences qu'ils se vantent de leur enseigner, ils se gardent bien de choisir


celles qui leur seraient véritablement utiles, parce que ce seraient es sciences de


choses, & qu'ils n'y réussiraient pas; mais celles qu'on paraît savoir quand on en


sait les termes, le blason, la géographie, la chronologie, les langues, etc.; [149] Toutes


études si loin de l'homme, & surtout de l'enfant, que c'est une merveille si rien


de tout cela lui peut être que une seule fois en sa vie.




On sera surpris que je compte l'étude des Langues au nombre des inutilités de


l'éducation: mais on se souviendra que je ne parle ici que des études du premier


âge, & quoi que qu'on puisse dire, je ne crois pas que  jusqu'à l'âge de douze ou


quinze ans nul enfant, les prodiges à part, ait jamais vraiment appris deux


Langues.




Je conviens que si l'étude des Langues n'étoit que celle des mots, c'est-à-dire des


figures ou des sons qui les expriment, cette étude pourroit convenir aux enfans :


mais les Langues en changeant les signes modifient aussi les idées qu'ils


représentent. Les têtes se forment sur les langages, les pensées prennent la teinte


des idiomes. La raison seule est commune, l'esprit un chaque Langue a sa forme


particulière; différence qui pourroit bien être en partie la cause ou l'effet des


caractères nationaux; &, ce qui paraît confirmer cette conjecture est que, chez


toutes les nations du monde, la Langue suit les vicissitudes des mœurs, & se


conserve ou s'altère comme elles.




De ces formes diverses l'usage en donne une à l'enfant, & c'est la seule qu'il garde


jusqu'à l'âge de raison. Pour en avoir deux, il faudroit qu'il sçut comparer des


idées; & comment les compareroit-il quand il est à peine en état de les concevoir ?


Chaque chose peut avoir pour lui mille signes différens; mais chaque idée ne


peut avoir qu'une forme, il ne peut donc apprendre à parler qu'une Langue. [150] Il en


apprend cependant plusieurs, me dit-on : je le nie. J'ai vu de ces petits prodiges


qui croyaient parler cinq ou six langues. Je les ai entendus successivement parle


allemand, en termes latins, en termes français, en termes italiens; ils se servaient à


la vérité de cinq ou six dictionnaires, mais ils ne parlaient toujours qu'allemand.


En un mot, donnez aux enfans tant de synonymes qu'il vous plaira : vous


changerez les mots, non la langue; ils n'en sauront jamais qu'une.




C'est pour cacher en ceci leur inaptitude qu'on les exerce par préférence sur les


langues mortes, dont il n'y a plus de juges qu'on ne puisse récuser. L'usage


familier de ces langues étant perdu depuis longtemps, on se contente d'imiter ce


qu'on en trouve écrit dans les livres; & l'on appelle cela les parler. Si tel est le grec


et le latin des maîtres, qu'on juge de celui des enfants! A peine ont-ils appris par


coeur leur rudiment, auquel ils n'entendent absolument rien, qu'on leur apprend


d'abord à rendre un discours en mots latins; puis, quand ils sont plus avancés, à


coudre en prose des phrases de Cicéron, & en vers des centons de Virgile. Alors


ils croient parler latin: qui est-ce qui viendra les contredire?




En quelque étude que ce puisse être, sans l'idée des choses représentées, les si nés


représentants ne sont rien. On borne pourtant toujours l'enfant à ces signes, sans


jamais pouvoir lui faire comprendre aucune des choses qu'ils représentent. En


pensant lui apprendre la description de la terre, on ne lui apprend qu'à connaître


des cartes; on lui apprend des [151] noms de villes, de pays, de rivières, qu'il ne conçoit


pas exister ailleurs que sur le papier où on les lui montre. Je me souviens d' avoir


vu quelque part une géographie qui commençoit ainsi: Qu'est-ce que le monde ?


C'est un globe de carton. Telle est précisément la géographie des enfants. Je pose


en fait qu'après deux ans de sphère & de cosmographie, il n'y a pas un seul enfant


de dix ans qui, sur les règles qu'on lui a données, sût se conduire de Paris à


Saint-Denis. Je pose en fait qu'il n'y en a pas un qui, sur un plan du jardin de son


père, fut en état d'en suivre les détours sans s'égarer. Voilà ces docteurs qui


savent à point nommé où sont Pékin, Ispahan, le Mexique, & tous les pays de la


terre.




J'entends dire qu'il convient d'occuper les enfans à des études où il ne faille que


des yeux : ce a pourroit être s'il y avoit quelque étude où il ne fallût que des yeux;


mais je n'en connois point de telle.




Par une erreur encore plus ridicule, on leur fait étudier l'histoire: on s'imagine que


l'histoire est à leur portée, parce qu'elle n'est qu'un recueil de faits. Mais


qu'entend-on par ce mot de faits ? Croit-on que les rapports qui déterminent les


faits historiques soient si faciles à saisir, que les idées s'en forment sans peine dans


l'esprit des enfans ? Croit-on que la véritable connaissance des événements soit


séparable de celle de leurs causes, de celle de leurs effets, & que l'historique


moral qu'on puisse connaître l'un sans- voyez dans les actions des hommes


l'autre? Si vous ne que les mouvements extérieurs & purement physiques,


qu'apprenez-vous [152] dans l'histoire ? Absolument rien; & cette étude, dénuée de


tout intérêt, ne vous donne pas plus de plaisir que d'instruction. Si vous voulez


apprécier ces actions par leurs rapports moraux, essayez de faire entendre ces


rapports à vos élèves, & vous verrez alors si l'histoire est de leur âge.




Lecteurs, souvenez-vous toujours que celui qui vous parle n'est ni un savant ni un


philosophe, mais un homme Simple, ami de la vérité, sans parti, sans système; un


solitaire qui, vivant peu avec es hommes, a moins d'occasions de s'imboire de


leurs préjugés, & plus de temps pour réfléchir sur ce qui le frappe quand il


commerce avec eux. Mes raisonnements sont moins fondés sur des principes que


sur des faits; & je crois ne pouvoir mieux vous mettre à portée d'en juger, que de


vous rapporter souvent quelque exemple des observations qui me les suggèrent.




J'étois allé passer quelques jours à la campagne chez une bonne mère de famille


qui prenoit grand soin de ses enfans & de leur éducation. Un matin que j'étais


présent aux leçons de l'aîné, son gouverneur, qui l'avoit très bien instruit de


l'histoire ancienne, reprenant celle d'Alexandre, tomba sur le trait connu du


médecin Philippe, qu'on a mis en tableau, & qui sûrement en valoit bien la peine.


Le gouverneur, homme de mérite, fit sur l'intrépidité d'Alexandre plusieurs


réflexions qui ne me plurent point, mais que j'évitai de combattre, pour ne pas le


décréditer dans l'esprit de son élève. A table, on ne manqua pas, selon la méthode


française, de faire beaucoup babiller le petit bonhomme. La vivacité naturelle à


son âge, & l'attente d'un applaudissement [153] sûr, lui firent débiter `mille sottises, tout


à travers lesquelles partaient de temps en temps quelques mots heureux qui


faisaient oublier le reste. Enfin vint l'histoire du médecin Philippe: il la raconta


fort nettement & avec beaucoup de grâce. Après l'ordinaire tribut d'éloges


qu'exigeoit la mère & qu'attendoit le fils, on raisonna sur ce qu'il avoit dit. Le plus


grand nombre blâma la témérité d'Alexandre; quelques-uns, à l'exemple du


gouverneur, admiraient sa fermeté, son courage : ce qui me fit comprendre


qu'aucun de ceux qui étaient présents ne voyoit en quoi consistoit la véritable


beauté de ce trait. Pour moi, leur dis-je, il me paroit que s'il y a le moindre


courage, la moindre fermeté dans l'action d'Alexandre, elle n'est qu'une


extravagance. Alors tout le monde se réunit, & convint que c'étoit une


extravagance. J'allois répondre & m'échauffer, quand une femme qui étoit à côté


de moi, & qui n'avoit pas ouvert la bouche, se pencha vers mon oreille, & me dit


tout bas : Tais-toi, Jean-Jacques, ils ne t'entendront pas. Je la regardai, je fus


frappé, & je me tus.




Après le dîner, soupçonnant sur plusieurs indices que mon jeune docteur n'avait


rien compris du tout à l'histoire qu'il avoit si bien racontée, je le pris par la main,


je fis avec lui un tour de parc, & l'ayant questionné tout à mon aise, je trouvai


qu'il admiroit plus que personne le courage si vanté d'Alexandre: mais savez-vous


où il voyoit ce courage ? uniquement dans celui d'avaler d'un seul trait un


breuvage de mauvais goût, sans hésiter, sans marquer la moindre répugnance. Le


pauvre enfant, à qui l'on avoit fait prendre [154]médecine il n'y avoit pas quinze jours,


et qui ne l'avoit prise qu'avec une peine infinie, en avoit encore le déboire à la


bouche. La mort, l'empoisonnement, ne passaient dans son esprit que pour des


sensations désagréables, & il ne concevoit pas, pour lui, d'autre poison que du


séné. Cependant il faut avouer que la fermeté du héros avoit fait une grande


impression sur son jeune coeur, & qu'à la première médecine il faudroit avaler il


avoit bien résolu d'être un Alexandre. Sans entrer dans des éclaircissements qui


passaient évidemment sa portée, je le confirmai dans ces dispositions louables, et


je m'en retournai riant en moi-même de la haute sagesse es pères & des maîtres,


qui pensent apprendre l'histoire aux enfants.




Il est aisé de mettre dans leurs bouches les mots de rois, d'empires, de guerres, de


conquêtes, de révolutions, de lois; mais quand il sera question d'attacher à ces


mots des idées nettes, il y aura loin de l'entretien du jardinier Robert à toutes ces


explications.




Quelques lecteurs, mécontents du Tais-toi, Jean-Jacques, demanderont, je le


prévois, ce que je trouve enfin de si beau dans l'action d'Alexandre. Infortunés!


s'il faut vous le dire, comment le comprendrez-vous ? C'est qu'Alexandre croyait


à la vertu; c'est qu'il y croyoit sur sa tête, sur sa propre vie; c'est que sa grande me


étoit faite pour y croire. O que cette médecine avalée étoit une belle profession de


foi! Non, jamais mortel n'en fit une si sublime. S'il est quelque moderne


Alexandre, qu'on me le montre à de pareils traits.




[155]S'il n'y a point de science de mots, il n y a point d'étude propre aux enfants.


S'ils n'ont pas de vraies idées, ils n'ont point de véritable mémoire; car je


n'appelle pas ainsi celle qui en retient que des sensations. Que sert d'inscrire dans


leur tête un catalogue de signes qui ne représentent rien pour eux ? En apprenant


les choses, n'apprendront-ils pas les signes ? Pourquoi leur donner la peine inutile de les


apprend eux fois ? Et cependant quels dangereux préjuges ne commence-t-on pas à


leur inspirer, en leur faisant prendre pour de la science des mots qui


n'ont aucun sens pour eux! C'est du premier mot dont l'enfant se paye, c'est de la


première chose qu'il apprend sur la parole d'autrui, sans en voir l'utilité


lui-même, que son jugement est perdu : il aura longtemps à briller aux yeux des


sots avant qu'il répare une telle perte*[La plupart des savants le sont à la manière


des enfants. La vaste érudition résulte moins d'une multitude d'idées que d'une


multitude d'images. Les dates, les noms propres, les lieux, tous les objets isolés ou


dénués d'idées, se retiennent uniquement par la mémoire des signes, & rarement


se rappelle-t-on quelqu'une de ces choses sans voir en même temps le recto ou le


verso de la page où on l'a lue, ou la figure sous laquelle on la vit la première fois.


Telle étoit à peu près la science à la mode des siècles derniers. Celle de notre


siècle est autre chose : on n'etudie plus, on n'observe plus; on rêve, & l'on nous


donne gravement pour de la philosophie les rêves de quelques mauvaises nuits.


On me dira que je rêve aussi; j'en conviens : mais ce que les autres n'ont garde de


faire, je donne mes rêves pour des rêves, laissant chercher au lecteur s'ils ont


quelque chose d'utile aux gens éveillés.]




Non, si la nature donne au cerveau d'un enfant cette souplesse qui le rend propre


à recevoir toutes sortes [156] d'impressions, ce n'est pas pour qu'on y grave des noms


de rois, des dates, des termes de blason, de sphère, de géographie, & tous ces


mots sans aucun sens pour son âge & sans aucune utilité pour quelque âge que ce


soit; dont on accable sa triste & stérile enfance; mais c'est pour que toutes les


idées qu'il peut concevoir & qui lui sont utiles, toutes celles qui se rapportent à


son bonheur & doivent l'éclairer un jour sur ses devoirs, s'y tracent de bonne


heure en caractères ineffaçables, & lui servent à se conduire pendant sa vie d'une


manière convenable à son être & à ses facultés.




Sans étudier dans les livres, l'espèce de mémoire que peut avoir un enfant ne reste


pas pour cela oisive; tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend le frappe, & il s'en


souvient; il tient registre en lui-même des actions, des discours des hommes; et


tout ce qui l'environne est le livre dans lequel, sans y songer, il enrichit


continuellement sa mémoire en attendant que son jugement. puisse en profiter.


C'est dans le choix de ces objets, c'est dans le soin, de lui présenter sans cesse


ceux qu'il peut connaître & de lui cacher ceux qu'il doit ignorer, que consiste le


véritable art de cultiver en lui cette première faculté; & c'est par là


qu'il faut tâcher de lui former un magasin de connaissances qui servent à


son éducation durant sa jeunesse, & à sa conduite dans tous les temps. Cette


méthode, il est vrai, ne forme point de petits prodiges & ne fait pas briller les gouvernantes


et les précepteurs; mais elle forme des hommes judicieux, robustes , sains de corps et


d'entendement, qui, sans s'être fait admirer étant jeunes, se font honorer étant


grands.




[157] émile n'apprendra jamais rien par coeur, pas même des fables, pas même celles


de la Fontaine, toutes naÏves, toutes charmantes qu'elles sont; car les mots des


fables ne sont pas plus les fables que les mots de l'histoire ne sont l'histoire.


Comment peut-on s'aveugler assez pour appeler les fables la morale des enfants,


sans songer que l'apologue, en les amusant, les abuse; que, séduits par le


mensonge, ils laissent échapper la vérité, & que ce qu'on fait pour leur rendre


l'instruction agréable les empêche d'en profiter? Les fables peuvent instruire les


hommes; mais il faut dire la vérité nue aux enfans : sitôt qu'on la couvre d'un


voile, ils ne se donnent plus la peine de le lever.




On fait apprendre les fables de la Fontaine à tous les enfants, & il n'y en a pas un


seul qui les entende. Quand ils les entendraient, ce seroit encore pis; car la morale


en est tellement mêlée & si disproportionnée à leur âge, qu'elle les porteroit plus


au vice qu'à la vertu. Ce sont encore là, direz-vous, des paradoxes. Soit; mais


voyons si ce sont des vérités.




Je dis qu'un enfant n'entend point les fables qu'on lui fait apprendre, parce que


quelque effort qu'on fasse pour les rendre simples, l'instruction qu'on en veut tirer


force d' y faire entrer des idées qu'il ne peut saisir, & que le tour même de la


poésie, en les lui rendant plus faciles à retenir, les lui rend plus difficiles à


concevoir, en sorte qu'on achète l'agrément aux dépens de la clarté. Sans citer


cette multitude de fables qui n'ont rien d'intelligible ni d'utile pour les enfants, et


qu'on leur fait indiscrètement apprendre avec les autres, parce qu'elles [158] s'y trouvent


mêlées, bornons-nous à celles que l'auteur semble avoir faites spécialement pour


eux.




Je ne connois dans tout le recueil de la Fontaine que ] fables où brille


éminemment la naÏveté puérile; de ces cinq ou six je prends pour exemple la


première de toutes,*[C'est la seconde, & non la première, comme l'a très bien


remarqué M. Formey.] parce que c'est celle dont la morale est le plus de tout


âge, celle que les enfans saisissent le mieux, celle qu'ils apprennent avec le plus


de plaisir, enfin celle que pour ce a même l'auteur a mise par référence à la tête


de son livre. En lui supposant réellement: l'objet d'être entendue des enfants, de


leur plaire & de les instruire, cette fable est assurément son chef-d'oeuvre : qu'on


me permette donc de la suivre & de l'examiner en peu de mots.






 LE CORBEAU ET LE RENARD




 FABLE 




Maître corbeau, sur un arbre perché,



Maître! que signifie ce mot en lui-même? que signifie-t-il au-devant d'un nom


propre ? quel sens a-t-il dans cette occasion ?




Qu'est-ce qu'un corbeau?




Qu'est-ce qu'un arbre perché? l'on ne dit pas; sur un arbre perché: l'on dit,


perché sur un arbe. Par conséquent, il faut parler des inversions de la poésie; il faut dire


ce que c'est que prose & que vers.




[159] Tenoit dans son bec un fromage.



Quel fromage? étoit-ce un fromage de Suisse, de Brie, ou de Hollande? Si


l'enfant n'a point vu de corbeaux, que gagnez-vous à lui en parler ? s'il en a vu,


comment concevra-t-il qu'ils tiennent un fromage à leur bec ? Faisons toujours


des images d'après nature.




Maître Renard, par l'odeur alléché,




Encore un maître! mais pour celui-ci c'est à bon titre: il est maître passé


dans les tours de son métier. Il faut dire ce que c'est qu'un renard, &


distinguer son vrai naturel du caractère de
convention qu'il a clans les fables.




Alléché. Ce mot n'est pas usité. Il le faut expliquer, il faut dire qu'on ne s'en sert


plus qu'en vers. L'enfant demandera pourquoi l'on parle autrement en vers qu'en


prose. Que lui répondrez-vous?




Alléché par l'odeur d'un fromage! Ce fromage, tenu par un corbeau perché sur un


arbre, devoit avoir beaucoup d'odeur pour être senti par le renard dans un taillis


ou dans son terrier! Est-ce ainsi que vous exercez votre élève à cet esprit de


critique judicieuse qui ne s'en laisse imposer qu'a bonnes enseignes, & sait


discerner la vérité du mensonge dans les narrations d'autrui ?




Lui tint à peu près ce langage :



Ce langage! Les renards parlent donc? ils parlent donc la même Langue que les


corbeaux ? Sage précepteur, [160] prends garde à toi; pèse bien ta réponse avant de la


faire; elle importe plus que tu n'as pensé.




Eh ! bonjour, monsieur le corbeau!



Monsieur! titre que l'enfant voit tourner en dérision, même avant qu'il sache que


c'est un titre d'honneur. Ceux qui disent monsieur du Corbeau auront bien


d'autres affaires avant que d'avoir expliqué ce du.




Que vous etes joli! que vous ne semblez beau!



Cheville, redondance inutile. L'enfant, voyant répéter la même chose en d'autres


termes, apprend à parler lâchement. Si vous dites que cette redondance est un


art de l'auteur, qu'elle entre dans le dessein du renard qui veut paraître multiplier


les éloges avec des paroles, cette excuse sera bonne pour moi, mais non pas pour


mon élève.




Sans mentir, si votre ramage



Sans mentir! on ment donc quelquefois? Où en sera l'enfant si vous lui apprenez


que le renard ne dit sans mentir que parce qu'il ment ?




Répondoit à votre plumage,



Répondait! que signifie ce mot ? Apprenez à comparer des qualités aussi


différentes que la voix le plumage; vous verrez comme il vous entendra.




[161] Vous seriez le phénix des hôtes de ces bois.



Le Phénix! Qu'est-ce qu'un phénix ? Nous voici tout à coup jetés dans la


menteuse antiquité, presque dans la mythologie.




Les hôtes de ces bois! Quel discours figuré! Le flatteur ennoblit son langage & lui


donne plus de dignité pour le rendre plus séduisant. Un enfant entendra-t-il cette


finesse? sait-il seulement, peut-il savoir ce que c'est qu'un style noble & un style


bas ?




A ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie,



Il faut avoir éprouvé déjà des passions bien vives pour sentir Cette expression


proverbiale.




Et, pour montrer sa belle voix,



N'oubliez pas que, pour entendre ce vers & toute la fable, l'enfant doit savoir ce


que c'est que la belle voix du corbeau.




Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.



Ce vers est admirable, l'harmonie seule en fait image. Je vois un grand vilain bec


ouvert; j'entends tomber le fromage à travers les branches : mais ces sortes de


beautés sont perdues pour les enfants.




Le renard s'en saisit, & dît : Mon bon monsieur,



Voilà donc la bonté transformée en bêtise. Assurément on ne perd pas de temps


pour instruire les enfants.




[162] Apprenez que tout flatteur



Maxime générale; nous n'y sommes plus.




Vit aux dépens de celui qui l'écoute.



Jamais enfant de dix ans n'entendit ce vers-là.




Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.



Ceci s'entend, & la pensée est très bonne. Cependant il y aura encore bien peu


d'enfants qui sachent comparer une leçon à un fromage, & qui ne préférassent le


fromage à la leçon. Il faut donc leur faire entendre que ce propos n'est qu'une


raillerie. Que de finesse pour des enfants!




Le corbeau, honteux & confus,



Autre pléonasme; mais celui-ci est inexcusable.




Jura, mais un peu tard qu'on ne l'y prendroit plus.



Jura! Quel est le sot de maître qui ose expliquer à l'enfant ce que c'est qu'un


serment ?




Voilà bien des détails, bien moins cependant qu'il n'en faudroit pour analyser


toutes les idées de cette fable, & les réduire aux idées simples & élémentaires dont


chacune d'elles est composée. Mais que est-ce qui croit avoir besoin de cette


analyse pour se entendre à la jeunesse ? Nul de nous n'est assez philosophe pour


savoir se mettre à la place d'un enfant. Passons maintenant à la morale.




[163] Je demande si c'est à des enfans de dix ans qu'il faut apprendre qu'il y a des


hommes qui flattent & mentent pour leur profit ? On pourroit tout au plus leur


apprendre qu'il y a des railleurs qui persiflent les petits garçons, & se moquent en


secret de leur sotte vanité; mais le fromage gâte tout; on leur apprend moins à ne


pas le laisser tomber de leur bec qu'à le faire tomber du bec d'un autre. C'est ici


mon second paradoxe, & ce n'est pas le moins important.




Suivez les enfans apprenant leurs fables, & vous verrez que, quand ils sont en


état d'en faire l'application, ils en font presque toujours une contraire à l'intention


de l'auteur, & qu'au lieu de s'observer sur le défaut dont on les veut guérir ou


préserver, ils penchent à aimer le vice avec lequel on tire parti des défauts des


autres. Dans la fable précédente, les enfans se moquent du corbeau, mais ils


s'affectionnent tous au renard; dans la fable qui suit, vous croyez leur donner la


cigale pour exemple; & point du tout, c'est la fourmi qu'ils choisiront. On n'aime


point à s'humilier : ils prendront toujours le beau rôle; c'est le choix de


l'amour-propre, c'est un choix très naturel. Or, quelle horrible leçon pour


l'enfance! Le plus odieux de tous les monstres seroit un enfant avare & dur, qui


sauroit ce qu'on lui demande & ce qu'il refuse. La fourmi fait plus encore, elle lui


apprend à railler dans ses refus.




Dans toutes les fables où le lion est un des personnages, comme c'est d'ordinaire


le plus brillant, l'enfant ne manque point de se faire lion; & quand il préside à


quelque partage, [164] bien instruit par son modèle, il a grand soin de s'emparer de


tout. Mais, quand le moucheron terrasse le lion, c'est une autre affaire; alors


l'enfant n'est plus lion, il est moucheron. Il apprend à tuer un jour à coups


d'aiguillon ceux qu'il n'oseroit attaquer de pied ferme.




Dans la fable du loup maigre & du chien gras, au lieu d'une leçon de modération


qu'on retend lui donner, il en prend une de licence. Je n'oublierai jamais d'avoir


vu beaucoup pleurer une petite fille qu'on avoit désolée avec cette fable, tout en


lui prêchant toujours la docilité. On eut peine à savoir la cause de ses pleurs; on la


sut enfin. La pauvre enfant s'ennuyoit d'être à la chaîne, elle se sentoit le cou


pelé; elle pleuroit de n'être pas loup.




Ainsi donc la morale de la première fable citée est pour l'enfant une leçon de la


plus basse flatterie; celle de la seconde, une leçon d'inhumanité; celle de la


troisième, une leçon d'injustice; celle de la quatrième, une leçon de satire; celle de


la cinquième, une leçon d'indépendance. Cette dernière leçon, pour être superflue


à mon élève, n'en est pas plus convenable aux vôtres. Quand vous leur donnez


des préceptes qui se contredisent, quel fruit esz-vous de vos soins ? Mais


peut-être, à cela près, toute cette morale qui me sert d'objection contre les fables


fournit-elle autant de raisons de les conserver. Il faut une morale en paroles & une


en actions dans la société, & ces deux morales ne se ressemblent point. La


première est dans le catéchisme, où on la laisse; l'autre est dans les fables de la


Fontaine pour les enfants, & dans ses [165] contes pour les mères. Le même auteur


suffit à tout.




Composons, monsieur de la Fontaine. Je promets, quant à moi, de vous lire avec


choix, de vous aimer, de m'instruire dans vos fables; car j'espère ne pas me


tromper sur leur objet; mais, pour mon élève, permettez que je ne lui en laisse pas


étudier une seule jusqu ' à ce que vous m'ayez prouve qu'il est bon pour lui


d'apprendre des choses dont il ne comprendra pas le quart; que, dans celles qu'il


pourra comprendre, il ne prendra jamais le change, & qu'au lieu de se corriger sur


la dupe, il ne se formera pas sur le fripon.




En ôtant ainsi tous les devoirs des enfants, j'ôte les instruments de leur plus


grande misère, savoir les livres. La lecture est le fléau de l'enfance, & presque la


seule occupation qu'on lui sait donner. A peine à douze ans Emile saura-t-il ce


que c'est qu'un livre. Mais il faut bien moins, dira-t-on, qu'il sache lire. J'en conviens :


il faut qu'il sache lire quand la lecture lui est utile; jusqu'alors elle n'est


bonne qu' à l'ennuyer.




Si l'on ne doit rien exiger des enfans par obéissance, ils'ensuit qu'ils ne peuvent


rien apprendre dont ils ne sentent l'avantage actuel & présent, soit d'agrément,


soit d'utilité; autrement quel motif les porteroit à l'apprendre? L'art de parler aux


absents & de les entendre, l'art lu leur communiquer au loin sans médiateur nos


sentiments, nos volontés, nos désirs, est un art dont l'utilité peut être rendue


sensible à tous les âges. Par quel prodige cet art si utile & si agréable est-il devenu


un tourment pour l'enfance? Parce qu'on [166] la contraint de s'y appliquer malgré elle,


et qu'on le met à des usages auxquels elle ne comprend rien. Un enfant n'est pas


fort curieux de perfectionner l'instrument avec lequel on le tourmente; mais faites


que cet instrument serve à ses plaisirs, & bientôt il s'y appliquera malgré vous.




On se fait une grande affaire de chercher les meilleures méthodes d'apprendre à


lire; on invente des bureaux, des cartes; on fait de la chambre d'un enfant un


atelier d'imprimerie. Locke veut qu'il apprenne à lire avec des dés. Ne voilà-t-il


pas une invention bien trouvée ? Quelle pitié ! Un moyen plus sûr que tout cela,


et celui qu'on oublie toujours, est le désir d'apprendre. Donnez à l'enfant ce désir,


puis laissez là vos bureaux & vos dés, toute méthode lui sera bonne.




L'intérêt présent, voilà le grand mobile, le seul qui mène sûrement & loin. émile


reçoit quelquefois de son père, de sa mère, de ses parents, de ses amis, des billets


d'invitation pour un dîner, pour une promenade, pour une promenade, pour une


partie sur l'eau, pour voir quelque fête publique. Ces billets sont courts, clairs,


nets, bien écrits. Il faut trouver quelqu'un qui les lui lise; ce quelqu'un ou ne se


trouve pas toujours a point nommé, ou rend à l'enfant le peu de complaisance que


l'enfant eut pour lui la veille. Ainsi l'occasion, le moment se passe. On lui lit enfin


le billet, mais il n'est plus temps. Ah! si l'on eût su lire soi-même ! On en reçoit


d'autres : ils sont si courts! le sujet en est si intéressant! on voudroit essayer de les


déchiffrer; on trouve tantôt de l'aide & tantôt des refus. On s'évertue, on déchiffre


enfin la moitié d'un billet : [167] il s'agit d'aller demain manger de la crème... on ne sait


où ni avec qui ... Combien on fait d'efforts pour lire le reste! Je ne crois pas


qu'émile ait besoin du bureau. Parle à présent de l'écriture ? Non, j'ai honte de


m'amuser a ces niaiseries dans un traité de l'éducation.




J'ajouterai ce seul mot qui fait une importante maxime c'est que, d'ordinaire, on


obtient très sûrement & très vite ce qu'on n'est pas pressé d'obtenir. Je suis


presque sûr qu'Emile saura parfaitement lire & écrire avant l'âge de dix ans,


précisément parce qu'il m'importe fort peu qu'il le sache avant quinze; mais


j'aimerois mieux qu'il ne sût jamais lire que d'acheter cette science au prix de tout


ce qui peut la rendre utile : de quoi lui servira la lecture quand on l'en aura rebuté


pour jamais ? Id imprimis cavere oportebit, ne studia, qui amare nondum potest,


oderit, & amaritudinem semel perceptam etiam ultra rudes annos reformidet.*


[*Quintil. L. I. C. 1.]




Plus j'insiste sur ma méthode inactive, plus je sens les objections se renforcer. Si


votre élève n'apprend rien de vous, il apprendra des autres. Si vous ne prévenez


l'erreur par la vérité, il apprendra des mensonges; les préjugés que vous craignez


de lui donner, il les recevra e tout ce qui l'environne, ils entreront par tous ses


sens; ou ils corrompront. Sa raison, même avant qu'elle soit formée, ou son


esprit, engourdi par une longue inaction, s'absorbera dans la [168] matière.


L'inhabitude de penser dans l'enfance en ôte la faculté durant le reste de la vie.




Il me semble que je pourrois aisément répondre à cela; mais pourquoi toujours


des réponses? Si ma méthode répond d'elle-même aux objections, elle est bonne;


si elle n'y répond pas, elle ne vaut rien. Je poursuis. .




Si, sur le plan que j'ai commencé de tracer, vous suivez des règles directement


contraires à celles qui sont établies; si, au lieu de porter au loin l'esprit de votre


élève; si, au lieu de l'égarer sans cesse en d'autres lieux, en d'autres climats, en


d'autres siècles, aux extrémités de la terre, & jusque dans les cieux, vous vous


appliquez à le tenir toujours en lui-même & attentif à ce qui le touche


immédiatement alors vous le trouverez capable de perception, de mémoire, et


même de raisonnement; c'est l'ordre de la nature. A mesure que l'être sensitif


devient actif, il acquiert un discernement proportionnel à ses forces; & ce n'est


qu'avec la force surabondante à celle dont il a besoin pour se conserver, que se


développe en lui la faculté spéculative propre à employer cet excès de force à


d'autres usages. Voulez-vous donc cultiver intelligence de votre élève; cultivez


les forces qu'elle doit gouverner. Exercez continuellement son corps; rendez-le


robuste & sain, pour le rendre sage & raisonnable; qu'il travaille, qu'il agisse,


qu'il coure, qu'il crie, qu'il soit toujours en mouvement; qu'il soit homme par la


vigueur, & bientôt il le sera par la raison.




Vous l'abrutiriez, il est vrai, par cette méthode, si vous alliez toujours le dirigeant,


toujours lui disant : Va, viens [169] reste, fais ceci, ne fais pas cela. Si votre tête


conduit toujours ses bras, la sienne lui devient inutile. Mais souvenez vous de nos


conventions : si vous n'êtes qu'un pédant, ce n'est pas la peine de me lire.




C'est une erreur bien pitoyable d'imaginer que l'exercice du corps nuise aux


opérations de l'esprit; comme si ces deux actions ne devaient pas marcher de


concert, & que l'une ne dût pas toujours diriger l'autre!




Il y a deux sortes d'hommes dont les corps sont dans un exercice continuel, & qui


sûrement songent aussi peu les uns que les autres à cultiver leur âme, savoir, les


paysans & les sauvages. Les premiers sont rustres, grossiers, maladroits; les


autres, connus par leur grand sens, le sont encore par la subtilité de leur esprit;


généralement: il n'y a rien de plus lourd qu'un paysan, ni rien de plus fin qu'un


sauvage. D'où vient cette différence ? C'est que le premier, faisant toujours ce


qu'on lui commande, ou ce qu'il a vu faire à son père ou ce qu'il a fait lui-même


dès sa jeunesse, ne va jamais que par routine; &, dans sa vie presque automate,


occupé sans cesse des mêmes travaux, l'habitude & l'obéissance lui tiennent lieu


de raison.




Pour le sauvage, c'est autre chose : n'étant attaché à aucun lieu, n'ayant point de


tâche prescrite, n'obéissant à personne, sans autre loi que sa volonté, il est forcé


de raisonner à chaque action de sa vie; il ne fait pas un mouvement, pas un pas,


sans en avoir d'avance envisagé les suites. Ainsi, plus son corps s'exerce, plus


son esprit s'éclaire; sa force & sa raison croissent à la fois & s'entendent l'une par


l'autre.




[170] Savant précepteur, voyons lequel de nos élèves ressemble au sauvage, & lequel


ressemble au paysan. Soumis en tout à une autorité toujours enseignante, le vôtre


ne fait sur parole; il n'ose manger quand il a faim, ni rire rien quand il est gai, ni pleurer


quand il est triste, ni présenter une main pour l'autre, ni remuer le pied


que comme on le lui prescrit; bientôt il n'osera respirer que sur vos règles. A quoi


voulez-vous qu'il pense, quand vous pensez à tout pour lui ? Assuré de votre


prévoyance, qu'a-t-il besoin d'en avoir ? Voyant que vous conservation, de son


bien-être, il se sent délivré de ce soin; son jugement se repose sur le vôtre; tout ce


que vous ne lui défendez pas, il le fait sans réflexion, sachant bien qu'il le fait sans


risque. Qu'a-t-il besoin d'apprendre a prévoir la pluie? Il sait que vous regardez au


ciel pour lui ? Qu'a-t-il besoin de régler sa promenade ? il ne craint pas que vous


lui laissiez passer l'heure du dîner. Tant que vous ne lui défendez pas de manger,


il mange; quand vous le lui défendez, il ne mange plus; il n'écoute plus les avis


son estomac, mais les vôtres. Vous avez beau ramollir son corps dans l'inaction,


vous n'en rendez pas son entendement plus flexible. Tout au contraire, vous


achevez de décréditer la raison dans son esprit, en lui faisant user le peu qu'il en


a sur les choses qui lui paraissent le plus inutiles. Ne voyant jamais a quoi elle est


bonne, il juge enfin qu'elle n'est bonne à rien. Le pis qui pourra lui arriver de mal


raisonner sera d'être repris, & il l'est si souvent qu'il n'y songe guère; un danger si


commun ne l'effraye plus.




[171] Vous lui trouvez pourtant de l'esprit; & il en a pour babiller avec les femmes, sur


le ton dont j'ai déjà parle; mais qu'il soit dans le cas d'avoir à payer de sa


personne, a prendre un parti dans quelque difficile, vous le verrez cent fois plus


stupide & plus bête que le fils du plus gros manant.




Pour mon élève, ou plutôt celui de la nature, exercé de bonne heure à se suffire à


lui-même autant qu'il est possible, il ne s'accoutume point à recourir sans cesse


aux autres, encore moins à leur étaler son grand savoir. En revanche, il juge il


prévoit, il raisonne en tout ce qui se rapporte immédiatement à lui. Il ne jase pas,


il agit; il ne sait pas un mot de ce qui se fait dans le monde, mais il sait fort bien


faire ce qui lui convient. Comme il est sans cesse en mouvement, à est forcé


d'observer beaucoup de choses, de connaître beaucoup d'effets; il acquiert de


bonne heure une grande expérience : il prend ses de la nature & non pas des


hommes; il s'instruit d'autant mieux qu'il ne voit nulle part l'intention de l'instruire.


Ainsi son corps & son esprit s'exercent à la fois. Agissant toujours d'après sa


pensée, & non d'après celle d'un autre, il unit continuellement deux opérations;


plus il se rend fort & robuste, plus il devient sensé & judicieux. C'est le moyen


d'avoir un jour ce qu'on croit incompatible & ce que presque tous les grands


hommes ont réuni, la force du corps & celle de l'âme, la raison d'un sage & la


vigueur d'un athlète.




Jeune instituteur, je vous prêche un art difficile, c'est de [172] gouverner sans


préceptes, & de tout faire en ne faisant rien. Cet art, j'en conviens, n'est pas de


votre âge; il n'est pas propre à faire briller d'abord vos talents, ni à vous faire


valoir auprès des pères : mais c'est le seul propre à réussir. Vous ne parviendrez


jamais à faire des sages si vous ne faites d'abord des polissons; c'étoit l'éducation


des Spartiates : au lieu de les coller sur des livres, on commençoit par leur


apprendre à voler leur dîner. Les Spartiates étoient-ils pour cela grossiers étant


grands ? Qui ne connaît la force & le sel de leurs reparties ? Toujours faits pour


vaincre, ils écrasaient leurs ennemis en toute espèce de guerre & les babillards


Athéniens craignaient autant leurs mots que leurs coups.




Dans les éducations les plus soignées, le maître commande & croit gouverner :


c'est en effet l'enfant qui gouverne. il se sert de ce que vous exigez de lui pour


obtenir de vous ce qu'il lui plaît; & il sait toujours vous faire payer une heure


d'assiduité par huit jours de complaisance. A chaque instant il faut pactiser avec


lui. Ces traités, que vous proposez à votre mode, & qu'il exécute à la sienne,


tournent toujours au profit de ses fantaisies, surtout quand on a la maladresse de


mettre en condition pour son profit ce qu'il est bien sûr d'obtenir, soit qu'il


remplisse ou non la condition qu'on lui impose en échange. L'enfant , pour


l'ordinaire, lit beaucoup mieux dans l'esprit du maître que le maître dans le coeur


de l'enfant. Et cela doit être : car toute la sagacité qu'eut employée l'enfant livré à


lui même à pourvoir à la conservation de sa personne, il l'emploie à [173] sauver sa


liberté naturelle des chaînes de son tyran; au lieu que celui-ci, n'ayant nul intérêt


si pressant à pénétrer l'autre, trouve quelquefois mieux son compte à lui laisser sa


paresse ou sa vanité.




Prenez une route opposée avec votre élève; qu'il croie toujours être le maître, et


que ce soit toujours vous qui le soyez. Il n'y a point d'assujettissement si parfait


que celui qui garde l'apparence de la liberté; on captive ainsi la volonté même. Le


pauvre enfant qui ne sait rien, qui ne peut rien, qui ne connaît rien, n'est-il pas à


votre merci ? Ne disposez-vous pas, par rapport à lui, de tout ce qui l'environne?


N'êtes-vous pas le maître de l'affecter comme à il vous plaît? Ses travaux, ses jeux,


ses plaisirs, ses peines, tout n'est-il pas dans vos mains sans qu'il le sache?


Sans doute il ne doit faire que ce qu'il veut; mais il ne doit vouloir que ce que


vous voulez qu'il fasse; il ne doit pas faire un pas que vous ne l'ayez prévu; il ne


doit pas ouvrir la bouche que vous ne sachiez ce qu'il va dire.




C'est alors qu'il pourra se livrer aux exercices du corps que lui demande son âge,


sans abrutir son esprit; c'est alors qu'au lieu d'aiguiser sa ruse à éluder un


incommode empire, vous le verrez s'occuper uniquement à tirer de tout ce qui


l'environne le parti le plus avantageux pour son bien-être actuel; c'est alors que


vous serez étonné de la subtilité de ses inventions pour s'approprier tous les objets


auxquels il peut atteindre, & pour jouir vraiment des choses sans le secours de


l'opinion.




En le laissant ainsi maître de ses volontés, vous ne [174] fomenterez point ses caprices.


En ne faisant jamais que ce qui lui convient, il ne fera bientôt que ce qu'il doit


aire; &, bien que son corps soit dans un mouvement continuel, tant qu'il s'agira


de son intérêt présent & sensible, vous verrez toute la raison dont il est capable se


développer beaucoup mieux & d'une manière beaucoup plus appropriée à lui, que


dans des études de pure spéculation.




Ainsi, ne vous voyant point attentif à le contrarier, ne se défiant point de vous,


n'ayant rien à vous cacher, il ne vous trompera point il ne vous mentira point; il se


montrera tel qu'il est sans crainte; vous pourrez l'étudier tout à votre aise, et


disposer tout autour de lui les leçons que vous voulez lui donner, sans qu'il pense


jamais en recevoir aucune.




Il n'épiera point non plus vos mœurs avec une curieuse jalousie, & ne se fera


point un plaisir secret de vous prendre en faute. Cet inconvénient que nous


prévenons est très grand. Un des premiers soins des enfans est, comme je l'ait


dit, de découvrir le faible de ceux qui les gouvernent. Ce penchant porte à la


méchanceté, mais il n'en vient pas vient du besoin d'éluder une autorité qui les


importune. Surchargés du joug qu'on leur impose, ils cherchent à le secouer; et


les défauts qu'ils trouvent dans les maîtres leur fournissent de bons moyens pour


cela. Cependant l'habitude se prend d'observer les gens par leurs défauts, & de se plaire


à leur en trouver. Il est clair que voilà encore une source de vices bouchée


dans le coeur d'Emile; n'ayant nul intérêt à me [175] trouver des défauts, il ne m'en


cherchera pas, & sera peu tenté d'en chercher à d'autres.




Toutes ces pratiques semblent difficiles, parce qu'on ne s'en avise pas; mais dans


le fond elles ne doivent point l'être. On est en droit de vous supposer les lumières


nécessaires pour exercer le métier que vous avez choisi; on doit présumer que


vous connaissez la marche naturelle du coeur humain, que vous savez étudier


l'homme & l'individu; que vous savez d'avance à quoi se pliera. la volonté de


votre élève à l'occasion de tous les objets intéressants pour son âge que vous ferez


passer sous ses yeux. Or, avoir les instruments, & bien savoir leur usage, n'est-ce


pas être maître de l'opération ?




Vous objecterez les caprices de l'enfant; & vous avez tort. Le caprice des enfants


n'est jamais l'ouvrage de la nature, mais d'une mauvaise discipline : c'est qu'ils ont


obéi ou commandé; & j'ai dit cent fois qu'il ne falloit ni l'un ni l'autre. Votre élève


n'aura donc de caprices que ceux que vous lui aurez donnés : il est juste que vous


portiez la peine de vos fautes. Mais, direz-vous, comment y remédier ? Cela se


peut encore, avec une meilleure conduite & beaucoup de patience.




Je m'étois chargé, durant quelques semaines, d'un enfant accoutumé non


seulement à faire ses volontés, mais encore à les faire faire à tout le monde, par


conséquent plein de fantaisie. Des le premier jour, pour mettre à l'essai ma


complaisance, il voulut se lever à minuit, Au plus fort de mon sommeil, il saute à


bas de son lit, prend sa robe de chambre & m'appelle. Je me lève, j'allume la


chandelle; il n'en vouloit pas davantage; au bout d'un quart d'heure le sommeil le


gagne, & il se recouche, content de son épreuve. Deux jours après, il la réitère


avec le même succès, & de ma part sans le moindre signe d'impatience. Comme il


m'embrassoit en se recouchant, je lui dis très posément: Mon petit ami, cela va


fort bien, mais n'y revenez plus. Ce mot excita sa curiosité, & dès le lendemain,


voulant voir un peu comment j'oserois lui désobéir, il ne manqua pas de se relever


à la même heure, & de m'appeler. Je lui demandai ce qu'il voulait. Il me dit qu'il


ne pouvoit dormir. Tant pis, repris-je, & je me tins coi. Il me pria d'allumer la


chandelle. Pourquoi faire ? & je me tins coi. Ce ton laconique commençoit à


l'embarrasser. Il s'en fut à tâtons chercher le fusil qu'il fit semblant de battre,


et je ne pouvois m'empêcher de rire en l'entendant se donner des coups sur les doigts.


Enfin, bien convaincu qu'il n'en viendroit pas à bout, il m'apporta le briquet à mon


lit; je lui dis que je n'en avois que faire, & me tournai de l'autre côté. Alors il se


mit à courir étourdiment par la chambre, criant, chantant, faisant beaucoup de


bruit, se donnant, à la table & aux chaises, des coup qu'il avoit grand soin de


modérer, & dont il ne laissoit pas crier bien fort, espérant me causer de


l'inquiétude. Tout cela ne prenoit point; & je vis que, comptant sur de belles


exhortations ou sur de la colère, il ne s'étoit nullement arrangé pour ce sang-froid.




Cependant, résolu de vaincre ma patience à force [177] d'opiniâtreté, il continua son


tintamarre avec un tel succès, qu'à la fin je m'échauffai; &, pressentant que j'allais


tout gâter par un emportement hors de propos, je pris mon parti d'une autre


manière. Je me levai sans rien dire, j'allai au fusil que je ne trouvai point; je le lui


demande, il me le donne, pétillant de joie d'avoir enfin triomphé de moi. Je bats


le fusil, j'allume la chandelle, je prends par la main mon petit bonhomme, je le


mène tranquillement dans un cabinet voisin dont les volets étaient bien fermés, et


où il n'y avoit rien à casser : je l'y laisse sans lumière; puis, fermant sur lui la porte


à la clef, je retourne me coucher sans lui avoir dit un seul mot. Il ne faut pas


demander si d'abord il y eut du vacarme, je m'y étois attendu : je ne m'en émus


point. Enfin le bruit s'apaise; J'écoute, je l'entends s'arranger, je me tranquillise.


Le lendemain, j'entre au jour dans le cabinet; je trouve mon petit mutin couché


sur un lit de repos, & dormant d'un profond sommeil, dont, après tant de fatigue,


il devoit avoir grand besoin.




L'affaire ne finit pas là. La mère apprit que l'enfant avoit passé les deux tiers de la


nuit hors de son lit. Aussitôt tout fut perdu, c'étoit un enfant autant que mort.


Voyant l'occasion bonne pour se venger, il fit le malade, sans prévoir qu'il n'y


gagneroit rien. Le médecin fut mêlé. Malheureusement pour la mère, ce médecin


étoit un plaisant, qui, pour s'amuser de ses frayeurs, s'appliquoit à les augmenter.


Cependant il me dit à l'oreille : Laissez-moi faire, je vous promets que l'enfant


sera guéri pour quelque temps de la fantaisie d'être malade. En effet, la diète & la


chambre furent [178] prescrites, & il fut recommandé à l'apothicaire. Je soupirois de


voir cette pauvre mère ainsi la dupe de tout ce qui l'environnait, excepté moi seul,


qu'elle prit en haine, précisément parce que je ne la trompois pas.




Après des reproches assez durs, elle me dit que son fils étoit délicat, qu'il était


l'unique héritier de sa famille, qu'il falloit le conserver à quelque prix que ce fût, et


qu'elle ne vouloit as qu'il fût contrarié. En cela j'étois bien d'accord avec elle; mais


elle entendoit par le contrarier ne lui pas obéir en tout. Je vis qu'il falloit prendre


avec la mère le même ton qu'avec l'enfant. Madame, lui dis-je assez froidement,


je ne sais point comment on élève un héritier, &, qui plus est, je ne veux pas


l'apprendre; vous pouvez vous arranger la-dessus. On avoit besoin de moi pour


quelque temps encore: le père apaisa tout; la mère écrivit au précepteur de hâter


son retour; & l'enfant, voyant qu'il ne gagnoit rien à troubler mon sommeil ni à


être malade, prit enfin le parti de dormir lui-même & de se bien porter.




On ne sauroit imaginer à combien de pareils caprices le petit tyran avoit asservi


son malheureux gouverneur; car l'éducation se faisoit sous les yeux de la mère,


qui ne souffroit pas que l'héritier fut désobéi en rien. A quelque heure qu'il pas


que voulut sortir, il falloit être prêt pour le mener, ou plutôt pour le suivre, & il


avoit toujours grand soin de choisir le moment où il voyoit son gouverneur le plus


occupé. Il voulut user sur moi du même empire, & se venger lu jour du repos


qu'il étoit forcé de me laisser la [179] nuit. Je me prêtai de bon coeur a tout, & je


commençai par bien constater à ses propres yeux le plaisir que j'avois a lui


complaire; après cela, quand il fut question de le guérir de sa fantaisie, je m'y pris


autrement.




Il fallut d'abord le mettre dans son tort, & cela difficile. Sachant que les enfants


ne songent jamais qu'au présent, je pris sur lui le facile avantage de la


prévoyance; j'eus soin de lui procurer au logis un amusement que je savois être


extrêmement de son goût; &, dans le moment où je l'en vis le plus engoué, j'allai


lui proposer un tour de promenade; il me renvoya bien loin; j'insistai, il ne


m'écouta pas; il fallut me rendre, & il nota précieusement en lui-même ce signe


d'assujettissement.




Le lendemain ce fut mon tour. Il s'ennuya, j'y avois pourvu; moi, au contraire, je


paroissois profondément occupe. Il n'en falloit pas tant pour le déterminer. Il ne


manqua pas de venir m'arracher à mon travail pour le mener promener au plus


vite. Je refusai; il s'obstina. Non, lui dis-je; en, faisant votre volonté vous m'avez


appris à faire la mienne: je ne veux pas sortir. Eh bien, reprit-il vivement, je sortirai


tout seul. Comme vous voudrez. Et je reprends mon travail.




Il s'habille, un peu inquiet de voir que je le laissois faire & que je ne l'imitois pas.


Prêt à sortir, il vient me saluer; je le salue; il tâche de m'alarmer par le récit des


courses qu'il va faire; à l'entendre, on eût cru qu'il alloit au bout du monde. Sans


m'émouvoir, je lui souhaite un bon voyage. Son embarras redouble. Cependant il


fait [180] bonne contenance, &, prêt à sortir, il dit à son laquois de le suivre. Le laquais,


déjà prévenu, répond qu'il n'a pas le temps, & qu'occupé par mes ordres, il doit


m'obéir plutôt qu'à lui. Pour le coup l'enfant n'y est plus. Comment concevoir


qu'on le laisse sortir seul, lui qui se croit l'être important à tous les autres, & pense


que ciel & la terre sont intéressés à sa conservation ? Cependant il commence à


sentir sa faiblesse; il comprend qu'il se va trouver seul au milieu de gens qui ne le


connaissent pas; il voit d'avance les risques qu'il va courir; l'obstination seule le


soutient encore; il descend l'escalier lentement & fort interdit. Il entre enfin dans


la rue, se consolant un peu du mal qui lui peut arriver par l'espoir qu'on m'en


rendra responsable.




C'étoit là que je l'attendais. Tout étoit préparé d'avance; & comme il s'agissait


d'une espèce de scène publique, je m'étois muni du consentement du père. A


peine avoit-il fait quelques pas, qu'il entend à droite & à gauche différens propos


sur son compte. Voisin, le joli monsieur! où va-t-il ainsi tout seul? il va se perdre;


je veux le prier d'entrer chez nous. Voisine, gardez-vous-en bien. Ne voyez vous


pas que c'est un petit libertin qu'on a chassé de la maison de son père parce qu'il


ne vouloit rien valoir? Il ne faut pas retirer les libertins; laissez-le aller où il


voudra. Eh bien donc! que Dieu le conduise! je serois fâchée qu'il lui arrivât


malheur. Un peu plus loin, il recontre des polissons à peu près de son âge, qui


l'agacent & se moquent de lui. Plus il avance, plus il trouve [181] d'embarras. Seul et


sans protection, il se voit le jouet de tout le monde, & il éprouve avec beaucoup


de surprise que son nœud d'épaule & son parement d'or ne le font pas plus


respecter.




Cependant un de mes amis, qu'il ne connoissoit point & que j'avis chargé de


veiller sur lui, le suivoit pas à pas sans qu'il y prit garde, & l'accosta quand il en


fut temps. Ce rôle qui ressembloit à celui de Sbrigani dans Pourceaugnac,


demandoit un homme d'esprit, & fut parfaitement rempli. Sans rendre l'enfant


timide & craintif en le frappant d'un trop grand effroi, il lui fit si bien sentir


l'imprudence de son équipée, qu'au bout d'une demi-heure il me le ramena


souple, confus, & n'osant lever les yeux.




Pour achever le désastre de son expédition, précisément au moment qu'il rentrait,


son père descendoit pour sortir, & le rencontra sur l'escalier. Il fallut dire d'où il


venoit & pour quoi je n'étois pas avec lui.*[En cas pareil, on peut sans risque


exiger d'un enfant la vérité, car il sait bien alors qu'il ne sauroit la déguiser, & que,


s'il osoit dire un mensonge, il en seroit à l'instant convaincu.] Le pauvre enfant


eut voulu être cent pieds sous terre. Sans s'amuser à lui faire une longue


réprimande, le père lui dit plus sèchement que je ne m'y serois attendu : Quand


vous voudrez sortir seul, vous en êtes le maître; mais, comme je ne veux point d'un


bandit dans ma maison, quand cela vous arrivera, ayez soin de n'y plus rentrer.




Pour moi, je le reçus sans reproche & sans raillerie, mais avec un peu de gravité;


et de peur qu'il ne soupçonnât [182] que tout ce qui s'étoit passé n'étoit qu'un jeu, je rit


voulus point le mener promener le même jour. Le lendemain avec grand plaisir


qu'il passoit avec moi d'un air de triomphe devant les mêmes gens qui s'étaient


moqués de lui la veille pour l'avoir rencontré tout seul. On conçoit bien qu'il ne


me menaça plus de sortir sans moi.




C'est par ces moyens & d'autres semblables que, durant le peu de temps que je


fus avec lui, je vins à bout de lui faire faire tout ce que je voulois sans lui rien


prescrire, sans lui défendre, sans sermons, sans exhortations, sans l'ennuyer de


leçons inutiles. Aussi, tant que je parlais, il étoit content; mais mon silence le


tenoit en crainte; il comprenoit que quelque chose n'alloit pas bien, & toujours la


leçon lui venoit de la chose même. Mais revenons.




Non seulement ces exercices continuels, ainsi laissés à la seule direction de la


nature, en fortifiant le corps, n'abrutissent point l'esprit; mais au contraire ils


forment en nous la seule espèce de raison dont le premier âge soit susceptible, et


la plus nécessaire à quelque âge que ce soit. Ils nous apprennent à bien connaître


l'usage de nos forces, les rapports de nos corps aux corps environnants, l'usage


des instruments naturels qui sont à notre portée & qui conviennent à


nos organes. Y a-t-il quelque stupidité pareille à celle d'un enfant élevé toujours dans la


chambre & sous les yeux de sa mère, lequel, ignorant ce que c'est que poids et


que résistance, veut arracher un grand arbre, ou soulever un rocher? La première


fois que je sortis de Genève, je voulois suivre un [183] cheval au galop, je jettois des


pierres contre la montagne de Salève qui étoit à deux lieues de moi; jouet de tous


les enfans du village, j'étois un véritable idiot pour eux. A dix-huit ans on apprend


en Philosophie ce que c'est qu'un levier: il n'y a point de petit Paysan à douze qui


ne sache se servir d'un levier mieux que le premier Mécanicien de l'Académie. Les


leçons que les écoliers prennent entre eux dans la cour du Collège leur sont cent


fois plus utiles que tout ce qu'on leur dira jamais dans la Classe.




Voyez un chat entrer pour la première fois dans une chambre; il visite, il regarde,


il flaire, il ne reste pas un moment en repos, il ne se fie à rien qu'après avoir tout


examiné, tout connu. Ainsi fait un enfant commençant à marcher, & entrant pour


ainsi dire dans l'espace du monde. Toute la différence est, qu'à la vue commune à


l'enfant & au chat, le premier joint, pour observer, les mains que lui donna la


nature, & l'autre l'odorat subtil dont elle l'a doue. Cette disposition bien ou mal


cultivée est ce qui rend les enfans adroits ou lourds, pesants ou dispos, étourdis


ou prudents.




Les premiers mouvements naturels de l'homme étant donc de se mesurer avec


tout ce qui l'environne, & d'éprouver dans chaque objet qu'il aperçoit toutes les


qualités sensibles qui peuvent se rapporter à lui, sa première étude est une sorte


de Physique expérimentale relative a sa propre conservation, & dont on le


détourne par des études spéculatives avant qu'il ait reconnu sa place ici-bas.


Tandis que ses organes délicats & flexibles peuvent s'ajuster aux corps sur


[184] lesquels ils doivent agir, tandis que ses sens encore purs sont exempts d'illusion,


c'est le temps d'exercer les uns & les autres aux fonctions qui leur sont propres;


c'est le temps d'apprendre à connaître les rapports sensibles que les chose sont


avec nous. Comme tout ce qui entre dans l'entendement humain y vient par les


sens, la première raison de l'homme est une raison sensitive; c'est elle qui sert de


base à la raison intellectuelle : nos premiers maîtres de philosophie sont nos pieds,


nos mains, nos yeux. Substituer des livres a tout cela, ce n'est pas nous apprendre


à raisonner, c'est nous apprendre a nous servir de la raison d'autrui; c'est nous


apprendre à beaucoup croire, & à ne jamais rien savoir.




Pour exercer un art, il faut commencer par s'en procurer les instruments, &, pour


pouvoir employer utilement ces instruments, il faut les faire assez solides pour


résister à leur usage. Pour apprendre à penser, il faut donc exercer nos membres,


nos sens, nos organes, qui sont les instruments de notre intelligence; & pour tirer


tout le parti possible de ces instruments, il faut que le corps, qui les fournit, soit


robuste & sain. Ainsi, loin que la véritable raison de l'homme se forme


indépendamment du corps, c'est la bonne constitution du corps qui rend les


opérations de l'esprit faciles & sûres.




En montrant à quoi l'on doit employer la longue oisiveté de l'enfance, j'entre dans


un détail qui paraîtra ridicule. Plaisantes leçons, me dira-t-on, qui, retombant sous


votre propre critique, se bornent à enseigner ce que nul n'a besoin [185] d'apprendre!


Pourquoi consumer le temps à des instructions qui viennent toujours


d'elles-mêmes, & ne coûtent ci peines ni soins ? Quel enfant de douze ans ne sait


pas tout ce que vous voulez apprendre au vôtre, &, de plus, ce que ses maîtres lui


ont appris ?




Messieurs, vous vous trompez : j'enseigne a mon élevé un art très long, très


pénible, & que n'ont assurément pas les vôtres; c'est celui d être ignorant : car la


science de quiconque ne croit savoir que ce qu'il sait se réduit a bien peu de


chose. Vous donnez la science, à la bonne heure.; moi je m'occupe de


l'instrument propre à l'acquérir. On dit qu'un jour les Vénitiens montrant en


grande pompe leur trésor de Saint-Marc a un ambassadeur d'Espagne, celui-ci,


pour tout compliment, ayant regardé sous les tables, leur dit : Qui non c'è la


radice. Je rie vois jamais un précepteur étaler le savoir de son disciple, sans être


tenté de lui en dire autant.




Tous ceux qui ont réfléchi sur la manière de vivre des anciens attribuent aux


exercices de la gymnastique cette vigueur de corps & d'âme qui les distingue le


plus sensiblement des modernes. La manière dont Montaigne appuie ce sentiment


montre qu' il en étoit fortement pénétré; il y revient sans cesse & de mille façons.


En parlant de l'éducation d'un enfant, pour lui raidir l'âme, il faut, dit-il, lui durcir


les muscles en accoutumant au travail, on l'accoutume à la douleur; il le faut


rompre à l'âpreté des exercices, pour le dresser a l'âpreté de la dislocation, de la


colique & de tous les maux. Le sage Locke, le bon Rollin, le savant Fleury, le [186] pédant


de Crouzas, si différens entre eux dans tout le reste s'accordent tous en ce


seul point d'exercer beaucoup les corps de enfants. C'est le plus judicieux de leurs


préceptes; c'est celui qui est & sera toujours le plus négligé. J'ai déjà


suffisamment parlé de son importance, & comme on ne peut la-dessus donner de


meilleures raisons ni des règles plus sensées que celles qu'on trouve dans le livre


de Locke, le me contenterai d'y renvoyer, après avoir pris la liberté d'ajouter


quelques observations aux siennes.




Les membres d'un corps qui croît doivent être tous au large dans leur vêtement;


rien ne doit gêner leur mouvement ni leur accroissement, rien de trop juste, rien


qui colle au corps ; point de ligatures. L'habillement français, gênant & malsain


pour les hommes, est pernicieux surtout aux enfants. Les humeurs, stagnantes,


arrêtées dans leur circulation, croupissent dans un repos qu'augmente la vie


inactive & sédentaire, se corrompent & causent le scorbut, maladie tous les jours


plus commune parmi nous, & presque ignorée des anciens, que leur manière de


se vêtir & de vivre en préservait. L'habillement de houssard, loin de remédier à


cet inconvénient, l'augmente, & pour sauver aux enfans quelques ligatures, les


presse par tout le corps. Ce qu'il y a de mieux à faire est de les laisser en jaquette


aussi longtemps qu'il est possible, puis de leur donner un vêtement fort large, et


de ne se point piquer de marquer leur taille, ce qui ne sert qu'à la déformer. Leurs


défauts du corps & de l'esprit viennent presque tous de la même cause; on les


veut faire hommes avant le temps.




[187] Il y a des couleurs gaies & des couleurs tristes premières sont plus du goût des


enfants; elles leur siéent mieux aussi; & je ne vois pas pourquoi l'on ne consulterai


pas en ceci des convenances si naturelles; mais du moment qu'ils préfèrent une


étoffe parce qu'elle est riche, leurs coeurs sont déjà livrés au luxe, à toutes les


fantaisies de l'opinion; & ce goût ne leur est sûrement pas venu d'eux-mêmes. On


ne sauroit dire combien le choix des vêtements & les motifs de ce choix influent


sur l'éducation. Non seulement d'aveugles mères promettent à leurs enfans des


parures pour récompenses, on voit même d'insensés gouverneurs menacer leurs


élèves d'un habit plus grossier & plus simple, comme d'un châtiment. Si vous


n'étudiez mieux, si vous ne conservez mieux vos hardes, on vous habillera comme


ce petit paysan. C'est comme s'ils leur disaient : Sachez que l'homme n'est rien


que par ses habits, que votre prix est tout dans les vôtres. Faut-il s'étonner que de


si sages leçons profitent à la jeunesse, qu'elle n'estime que la parure, & qu'elle ne


juge du mérite que sur le seul extérieur?




Si j'avois à remettre la tête d'un enfant ainsi gâté, j'aurois soin que ses habits les


plus riches fussent les plus incommodes, qu'il y fût toujours gêné, toujours


contraint, toujours assujetti de mille manières, je ferois fuir la liberté, la gaieté


devant sa magnificence; s'il vouloit se mêler aux jeux d'autres enfans plus


simplement mis, tout cesserait, tout disparoîtroit à l'instant. Enfin je l'ennuierais, je


le rassasierois tellement de son faste, je le rendrois tellement l'esclave de son habit


doré, que j'en ferois le fléau de sa vie, & qu'il [188] verroit avec moins d'effroi le plus


noir cachot que les apprêts de sa parure. Tant qu'on n'a pas asservi l'enfant à nos


préjugés, être à son aise & libre est toujours son premier désir; le vêtement


le plus simple, le plus commode, celui lui l'assujettit le moins, est toujours le plus


précieux pour lui.




Il y a une habitude du corps convenable aux exercices, & une autre plus


convenable à l'inaction. Celle-ci, laissant aux humeurs un cours égal & uniforme,


doit garantir le corps des altérations de l'air; l'autre le faisant passer sans cesse de


l'agitation au repos & de la chaleur au froid, doit l'accoutumer aux mêmes


altérations. Il suit de là que les gens casaniers & sédentaires doivent s'habiller


chaudement en tout ] temps, afin de se conserver le corps dans une température


uniforme, la même à peu près dans toutes les saisons & à toutes heures du jour.


Ceux, au contraire, qui vont & viennent, au vent , au soleil, a la pluie, qui agissent


beaucoup & passent la plupart de leur temps sub dio doivent être toujours vêtus


légèrement, afin de s'habituer à toutes les vicissitudes de l'air & à tous les degrés


de température, sans en être incommodes. Je conseillerois aux uns & aux autres


de ne point changer d'habits selon les saisons, & ce sera la pratique constante de


mon émile; en quoi je n'entends pas qu'il porte l'été ses habits d'hiver, comme les


gens sédentaires, mais qu'il porte l'hiver ses habits d'été, comme les gens


laborieux. Ce dernier usage a été celui du chevalier Newton pendant toute sa vie,


et il a vécu quatre-vingts ans.




[189] Peu ou point de coiffure en toute saison, Les anciens Egyptiens avaient toujours


la tête nue; les Perses la couvraient de grosses tiares, & la couvrent encore de gros


turban, dont, selon Chardin, l'air du pays leur rend l'usage nécessaire. J'ai remarqué


dans un autre endroit *[* Lettre à M. d'Alembert sur les Spectacles. Page 109, premiere Edition.]


la distinction que fit Hérodote sur un champ de bataille entre les crânes des Perses &


ceux des égyptiens. Comme donc il importe que les os de la tête deviennent plus durs,


plus compacts, moins fragiles & moins poreux, pour mieux armer le cerveau non


seulement contre les blessures, mais contre les rhumes, les fluxions, & toutes les


impressions de l'air, accoutumez vos enfans à demeurer été & hiver, jour & nuit


toujours tête nue. Que si, pour la propreté & pour tenir leurs cheveux en ordre,


vous leur voulez donner une coiffure durant la nuit, que ce soit un bonnet mince à


claire-voie, & semblable au réseau dans lequel les Basques enveloppent leurs


cheveux. Je sais bien que la plupart des mères, plus frappées de l'observation


de Chardin que de mes raisons, croiront trouver partout l'air de Perse; mais


moi je n'ai pas choisi mon élève Européen pour en faire un Asiatique.




En général, on habille trop les enfants, & surtout durant le premier âge. Il faudrait


plutôt les endurcir au froid qu'au chaud : le grand froid ne les incommode jamais,


quand on les y laisse exposés de bonne heure; mais le [190] tissu de leur peau, trop


tendre & trop lâche encore, laissant un trop libre passage à la transpiration, les


livre par l'extrême chaleur un épuisement inévitable. Aussi remarque-t-on qu'il en


meurt plus dans le mois d'août que dans aucun autre mois. D'ailleurs il parait


constant, par la comparaison des peuples du Nord & de ceux du Midi, qu'on se


rend plu, robuste en supportant l'excès du froid que l'excès de la chaleur. Mais, à


mesure que l'enfant grandit & que ses fibres se fortifient, accoutumez-le peu à


peu à braver les rayons du soleil; en allant par degrés, vous l'endurcirez sans


danger aux ardeurs de la zone torride.




Locke, au milieu des préceptes mâles & sensés qu'il nous donne, retombe dans


des contradictions qu'on n'attendroit pas d'un raisonneur aussi exact. Ce même


homme, qui veut que les enfans se baignent l'été dans l'eau glacée, ne veut pas,


quand ils sont échauffés, qu'ils boivent frais, ni qu'ils se couchent par terre dans


des endroits humides.*[ Comme si les petits paysans choisissaient la terre bien


sèche pour s'y asseoir ou pour s'y coucher, & qu'on eût jamais oui dire que


l'humidité de la terre eût fait du mal à pas un d'eux. A écouter la-dessus les


médecins, on croiroit les sauvages tout perclus de rhumatismes.] Mais puisqu'il


veut que les souliers des enfans prennent l'eau dans tous les temps, la


prendront-ils moins quand l'enfant aura chaud ? & ne peut-on pas lui faire du


corps, par rapport aux pieds, les mêmes inductions qu'il fait ses pieds par rapport


aux mains, & du corps par rapport au visage? Si vous voulez, lui dirai-je, que


l'homme soit tout visage, [191] pourquoi me blâmez-vous de vouloir qu'il soit tout


pieds?




Pour empêcher les enfans de boire quand ils ont chaud, il prescrit de les


accoutumer à manger préalablement un morceau de pain avant que de boire. Cela


est bien étrange que, quand l'enfant a soif, il faille lui donner à manger; j'aimerais


autant, quand il a faim, lui donner à boire. jamais on ne me persuadera que nos


premiers appétits soient si déréglés, qu'on ne puisse les satisfaire sans nous


exposer à périr. Si cela était, le genre humain se fût cent fois détruit avant qu'on


eût appris ce qu'il faut faire pour le conserver.




Toutes les fois qu'Emile aura soif, je veux qu'on lui donne à boire; je veux qu'on


lui donne de l'eau pure & sans aucune préparation, pas même de la faire


dégourdir fût-il tout en nage, & fût-on dans le coeur de l'hiver. Le seul soin que


je recommande est de distinguer la qualité des eaux. Si c'est de l'eau de rivière,


donnez-la-lui sur-le-champ telle qu'elle sort de la rivière; si c'est de, l'eau de


source, il la faut laisser quelque temps à l'air avant qu'il la boive. Dans les saisons


chaudes, les rivières sont chaudes; il n'en est pas de même des sources, qui n'ont


pas reçu le contact de l'air; il faut attendre qu'elles soient à la température de


l'atmosphère. L'hiver, au contraire, l'eau de source est à cet égard moins


dangereuse que l'eau de rivière. Mais il n'est ni naturel ni fréquent qu'on se mette


l'hiver en sueur, surtout en plein air; car l'air froid, frappant incessamment sur la


peau, répercute en dedans la sueur & empêche les pores de s'ouvrir assez pour lui


donner un [192] passage libre. Or, je ne prétends pas qu'Emile s'exerce l'hiver au coin


d'un bon feu, mais dehors, en pleine campagne, au milieu des glaces. Tant qu'il


ne s'échauffera qu'à faire & lancer des balles de neige, laissons-le boire quand il


aura soit; qu'il continue de s'exercer après avoir bu, & n'en craignons aucun


accident. Que si par quelque autre exercice se met en sueur & qu'il ait soif, qu'il


boive froid, même en ce temps-là. Faites seulement en sorte de le mener au loin


et à petits pas chercher son eau. Par le froid qu'on suppose, il sera suffisamment


rafraîchi en arrivant pour la boire sans aucun danger. Surtout prenez ces


précautions sans qu'il s'en aperçoive. J'aimerois mieux qu'il fut


quelquefois malade que sans cesse attentif à sa santé.




Il faut un long sommeil aux enfants, parce qu'ils font un extrême exercice. L'un


sert de correctif à l'autre; aussi voit-on qu'ils ont besoin de tous deux. Le temps


du repos est celui de la nuit, il est marqué par la nature. C'est une observation


constante que le sommeil est plus tranquille & plus doux tandis que le soleil est


sous l'horizon, & que l'air échauffé de ses rayons ne maintient pas nos sens dans


un si grand calme. Ainsi l'habitude la plus salutaire est certainement de se lever et


de se coucher avec le soleil. D'où il suit que dans nos climats l'homme & tous les


animaux ont en général besoin de dormir plus longtemps l'hiver que l'été. Mais la


vie civile n'est pas assez simple, assez naturelle, assez exempte de révolutions,


d'accidents, pour qu'on doive accoutumer l'homme à cette uniformité, au point de


la lui rendre nécessaire. Sans doute il faut [193] s'assujettir aux règles; mais la première


est de pouvoir les enfreindre sans risque quand la nécessité le veut. N'allez donc


pas amollir indiscrètement votre élève dans la continuité d'un paisible sommeil,


qui ne soit jamais interrompu. Livrez-le d'abord sans gêne à la loi de la nature ;


mais n'oubliez pas que parmi nous il doit être au-dessus de cette loi; qu'il doit


pouvoir se coucher tard, se lever matin être éveillé brusquement, passer les nuits


debout, sans en être incommodé. En s'y prenant assez tôt, en allant toujours


doucement & par degrés, on forme le tempérament aux mêmes choses qui le


détruisent quand on l'y soumet déjà tout formé.




Il importe de s'accoutumer d'abord à être mal couché. C'est le moyen de ne plus


trouver de mauvais lit. En général la vie dure, une fois tournée en habitude,


multiplie les sensations agréables; la vie molle en prépare une infinité de


déplaisantes. Les gens élevés trop délicatement ne trouvent plus le sommeil que


sur le duvet; les gens accoutumes à dormir sur des planches le trouvent partout: il


n'y a point de lit dur pour qui s'endort en se couchant.




Un lit mollet, où l'on s'ensevelit dans la plume ou dans l'édredon, fond & dissout


le corps pour ainsi dire. Les reins enveloppés trop chaudement s'échauffent. De là


résultent souvent la pierre ou d'autres incommodités, & infailliblement une


complexion délicate qui les nourrit toutes.




Le meilleur lit est celui qui procure un meilleur sommeil. Voilà celui que nous


nous préparons émile & moi pendant [194] la journée. Nous n'avons pas besoin qu'on


nous amène des esclaves de Perse pour faire nos lits; en labourant la terre nous


remuons nos matelas.




Je sais par expérience que quand un enfant est en santé, l'on est maître de le faire


dormir & veiller presque à volonté. Quand l'enfant est couché, & que de son babil


il ennuie sa bonne, elle lui dit : dormez; c'est comme si elle lui disoit :


portez-vous bien! quand il est malade. Le vrai moyen de le faire dormir est de


l'ennuyer lui-même. Parlez tant qu'il soit forcé de se taire, & bientôt il dormira :


les sermons sont toujours bons à quelque chose; autant vaut le prêcher que le


bercer; mais si vous employez le soir ce narcotique, gardez-vous de l'employer le


jour.




J'éveillerai quelquefois émile, moins de peur qu'il ne prenne l'habitude de dormir


trop longtemps que pour l'accoutumer à tout, même à être éveillé brusquement.


Au surplus, j'aurois bien peu de talent pour mon emploi, si je ne savois pas le


forcer à s'éveiller de lui-même, & à se lever, pour ainsi dire, à ma volonté, sans


que je lui dise un seul mot.




S'il ne dort pas assez, je lui laisse entrevoir pour le lendemain une matinée


ennuyeuse, & lui-même regardera comme autant de gagné tout ce qu'il en pourra


laisser au sommeil; s'il dort trop, je lui montre à son réveil un amusement de son


goût. Veux-je qu'il s'éveille à point nommé, je lui dis : Demain à six heures on


part pour la pêche, on se va promener à tel endroit; voulez-vous. en être? Il


consent, il me prie de l'éveiller: je promets, ou je ne promets point, [195] selon le


besoin; s'il s'éveille trop tard, il me trouve parti. Il y aura du malheur si bientôt il


n'apprend à s'éveiller de lui-même.




Au reste, s'il arrivait, ce qui est rare, que quelque enfant indolent eût du penchant


à croupir dans la paresse, il ne faut point le livrer à ce penchant, dans le paresse, il


ne faut point le livrer a ce penchant, dans lequel il s'engourdiroit tout à fait, mais


lui administrer qu' que stimulant qui l'éveille. On conçoit bien qu'il n'est pas


question de le faire agir par force, mais de l'émouvoir par quelque appétit qui l'y


porte; & cet appétit, pris avec choix dans la nature, nous mène à la fois à deux


fins.




Je n'imagine rien dont, avec un peu d'adresse, on ne pût inspirer le goût, même la


fureur, aux enfants, sans vanité, sans émulation, sans jalousie. Leur vivacité, leur


esprit imitateur, suffisent; surtout leur gaieté naturelle, instrument dont la prise est


sûre, & dont jamais précepteur ne sçut s'aviser. Dans tous les jeux où ils sont bien


persuadés que ce n'est que jeu, ils souffrent sans se plaindre, & même en riant, ce


qu'ils ne souffriraient jamais autrement sans verser des torrents de larmes. Les


longs jeûnes, les coups, la brûlure, les fatigues de toute espèce, sont les


amusements des jeunes sauvages; preuve que la douleur même a son


assaisonnement qui peut en ôter l'amertume; mais il n'appartient pas à tous les


maîtres de savoir apprêter ce ragoût, ni peut-être à tous les disciples de le


savourer sans grimace. Me voilà de nouveau, si je n'y prends garde, égaré dans


les exceptions.




Ce qui n'en souffre point est cependant l'assujettissement de l'homme à la


douleur, aux maux de son espèce, aux accidents [196] aux périls de la vie, enfin à la


mort; plus on le familiarisera avec toutes ces idées, plus on le guérira de


l'importune sensibilité qui ajoute au mal l'impatience de l'endurer; plus on


apprivoisera avec les souffrances qui peuvent l'atteindre, plus on leur ôtera,


comme eut dit Montaigne, la pointure de l'étrangeté; & plus aussi l'on rendra son


âme invulnérable & dure; son corps sera la cuirasse qui rebouchera tous les traits


dont il pourroit être atteint au vif. Les approches mêmes de la mort n'étant point


la mort, a peine la sentira-t-il comme telle: il ne mourra pas, pour ainsi dire, il sera


vivant ou mort, rien de plus. C'est de lui que le même Montaigne eut pu dire,


comme il a dit d'un roi de Maroc, que nul homme n'a vécu si avant dans la mort.


La constance & la fermeté sont, ainsi que les autres vertus, des apprentissages de


l'enfance; mais ce n'est pas en apprenant leurs noms aux enfans qu'on les leur


enseigne, c'est en les leur faisant goûter, sans qu'ils sachent ce que c'est.




Mais, à propos de mourir, comment nous conduirons nous avec notre élève


relativement au danger de la petite vérole ? La lui ferons-nous inoculer en bas


âge, ou si -nous attendrons qu'il la prenne naturellement ? Le premier parti plus


conforme à notre pratique, garantit du péril où la vie est la plus précieuse, au


risque de celui où elle l'est le moin, si toutefois on peut donner le nom de risque à


l'inoculation bien administrée.




Mais le second est plus dans nos principes généraux, de laisser faire en tout la


nature dans les soins qu'elle aime à prendre seule, & qu'elle abandonne aussitôt


que l'homme veut [197] s'en mêler. L'homme de la nature est toujours préparé:


laissons-le inoculer par ce maître, il choisira mieux le moment que nous.




N'allez. pas de là conclure que je blâme l'inoculation; car le raisonnement sur


lequel j'en exempte mon élève iroit très mal aux vôtres. Votre éducation les


prépare à ne point échapper à la petite vérole au moment qu'ils en seront attaques;


si vous la laissez venir au hasard, il est probable qu'ils en périront. Je vois que


dans les différens pays on résiste d'autant plus à l'inoculation qu'elle y devient


plus nécessaire; & la raison de cela se sent aisément. A peine aussi daignerai-je


traiter cette question pour mon émile. Il sera inoculé, ou il ne le sera pas, selon


les temps, les lieux, les circonstances : cela est presque indifférent pour lui. Si on


lui donne la petite vérole, on aura l'avantage de prévoir & connaître son mal


d'avance; c'est quelque chose; mais s'il la prend naturellement, nous l'aurons


préservé du médecin, c'est encore plus.




Une éducation exclusive, qui tend seulement à distinguer du peuple ceux qui l'ont


reçue, préfère toujours les instructions les plus coûteuses aux plus communes, et


par cela même aux plus utiles. Ainsi les jeunes gens élevés avec soin apprennent


tous à monter à cheval, parce qu'il en coûte beaucoup pour cela; mais presque


aucun d'eux n'apprend à nager, parce qu'il n'en coûte rien, & qu'un artisan peut


savoir nager aussi bien que qui que ce soit. Cependant, sans avoir fait son


académie, un voyageur monte à cheval, s'y tient, & s'en sert assez pour le besoin;


mais, dans l'eau, si l'on [198] ne nage on se noie, & l'on ne nage point sans l'avoir


appris. Enfin l'on n'est pas obligé de monter à cheval sous peine de la vie, au lieu


que nul n'est sûr d'éviter un danger auquel on est si souvent exposé. émile sera


dans l'eau comme sur la terre. Que ne peut-il vivre dans tous les éléments ! Si l'on


pouvoit apprendre à voler dans les airs, j'en ferois un aigle; j'en ferois une


salamandre, si l'on pouvoit s'endurcir au feu.




On craint qu'un enfant ne se noie en apprenant à nager; qu'il se noie en apprenant


ou pour n'avoir pas appris, ce sera toujours votre faute. C'est la seule vanité qui


nous rend téméraires; on ne l'est point quand on n'est vu de personne: émile ne


le seroit pas, quand il seroit vu de tout l'univers. Comme l'exercice ne dépend pas


du risque, dans un canal du parc de son père il apprendroit à traverser


l'Hellespont; mais il faut s'apprivoiser au risque même, pour apprendre à ne s'en


pas troubler; c'est une partie essentielle de l'apprentissage dont je parlois tout à


l'heure. Au reste, attentif à mesurer le danger à ses forces & à le partager toujours


avec lui, je n'aurai guère d'imprudence a craindre, quand je réglerai le soin de sa


conservation sur celui que je dois a la mienne.




Un enfant est moins grand qu'un homme; il n'a ni sa force ni sa raison : mais il


voit & entend aussi bien que lui, ou à très peu près; il a le goût aussi sensible,


quoiqu'il moins délicat, & distingue aussi bien les odeurs, il n'y mette pas la même


sensualité. Les premières facultés qui se forment & se perfectionnent en nous sont


les sens. Ce sont donc les [199] premières qu'il faudroit cultiver; ce sont les seules qu'on


oublie, ou celles qu'on néglige le plus.




Exercer les sens n'est pas seulement en faire usage, c'est apprendre à bien juger


par eux, c'est apprendre, pour ainsi dire, à sentir; car nous ne savons ni toucher,


ni voir, ni entendre, que comme nous avons appris.




Il y a un exercice purement naturel & mécanique, qui sert à rendre le corps


robuste sans donner aucune prise au jugement : nager, courir, sauter, fouetter un


sabot, lancer des pierres; tout cela est fort bien; mais n'avons nous que des bras et


des jambes ? n'avons-nous pas aussi des yeux, des oreilles ? & ces organes sont-ils


superflus à l'usage des premiers ? N'exercez donc pas seulement les forces,


exercez tous les sens qui les dirigent; tirez de chacun d'eux tout le parti possible,


puis vérifiez l'impression de l'un par l'autre. Mesurez, comptez, pesez, comparez.


N'employez la force qu'après avoir estimé la résistance; faites toujours en sorte


que l'estimation de l'effet précède l'usage des moyens. Intéressez l'enfant à ne


jamais faire d'efforts insuffisants ou superflus. Si vous l'accoutumez à prévoir


ainsi l'effet de tous ses mouvements, & à redresser ses erreurs par l'expérience,


n'est-il pas clair que plus il agira, plus il deviendra judicieux ?




S'agit-il d'ébranler une masse; s'il prend un levier trop long, il dépensera trop de


mouvement; s'il le prend trop court, il n'aura pas assez de force; l'expérience lui


peut apprendre à choisir précisément le bâton qu'il lui fait. Cette sagesse


n'est donc pas au-dessus de son âge. S'agit-il de porter un fardeau; s' veut le prendre


aussi pesant qu'il peut le porter & n'en [200] point essayer qu'il ne soulève, ne sera-t-il


pas forcé d'en estimer le poids à la vue ? Sait-il comparer des masses de même


matière & de différentes grosseurs, qu'il choisisse entre des masses de même


grosseur & de différentes matières; il faudra bien qu'il s'applique à comparer leurs


poids spécifiques. J'ai vu un jeune homme, très bien élevé, qui ne voulut croire


qu'après l'épreuve qu'un seau plein de gros copeaux de bois de chêne fût moins


pesant que le même seau rempli d'eau.




Nous ne sommes pas également maîtres de l'usage de tous nos sens. Il y en a un,


savoir, le toucher, dont l'action n'est jamais suspendue durant la veille; il a été


répandu sur la surface entière de notre corps, comme une garde continuelle pour


nous avertir de tout ce qui peut l'offenser. C'est aussi celui dont, bon gré, mal gré,


nous acquérons le plus tôt l'expérience par cet exercice continuel, & auquel, par


conséquent, nous avons moins besoin de donner une culture particulière.


Cependant nous observons que les aveugles ont le tact plus sûr & plus fin que


nous, parceque, n'étant pas guidés par la vue, ils sont forcés d'apprendre à


tirèrent uniquement du premier sens les jugements que nous fournit l'autre.


Pourquoi donc ne nous exerce-t-on pas à marcher comme eux dans l'obscurité, à


connaître les corps que nous pouvons atteindre, à juger des objets qui nous


environnent, à faire, en un mot, de nuit & sans lumière, tout ce qu'ils font de jour


et sans yeux ? Tant que