[81] LIVRE SECOND 




C'est ici le second terme de la vie, & celui auquel proprement finit l'enfance; car


les mots infans & puer ne sont pas synonymes. Le premier est compris dans


l'autre, & signifie qui ne peut parler, d'où vient que dans Valère Maxime on


trouve puerum infantem. Mais je continue à me servir de ce mot selon l'usage de


notre langue, jusqu'à l'âge pour lequel elle a d'autres noms.




Quand les enfans commencent à parler, ils pleurent moins. Ce progrès est


naturel: un langage est substitué à l'autre. Sitôt qu'ils peuvent dire qu'ils souffrent


avec des paroles, pourquoi le diroient-ils avec des cris, si ce n'est quand la douleur


est trop vive pour que la parole puisse l'exprimer? S'ils continuent alors à pleurer,


c'est la faute des gens qui sont autour d'eux. Dès qu'une fois émile aura dit, j'ai


mal, il faudra des douleurs bien vives pour le forcer de pleurer.




Si l'enfant est délicat, sensible, que naturellement il se mette à crier pour rien, en


rendant ces cris inutiles & sans [82] effet, j'en taris bientôt la source. Tant qu'il pleure,


je ne vais point à lui, j'y cours sitôt qu'il s'est tu. Bientôt sa manière de m'appeler


sera de se taire, ou tout au plus de jeter un seul cri. C'est par l'effet sensible des


signes que les enfans jugent de leur sens, il n'y a oint d'autre convention pour


eux: quelque mal qu'un infant se fasse, il est très rare qu'il pleure quand il est seul,


à moins qu'il n'ait l'espoir d'être entendu.




S'il tombe s'il se fait une bosse à la tête, s'il saigne du nez, s'il se coupe les doigts,


au lieu de m'empresser autour de lui d'un air alarmé je resterai tranquille, au


moins pour un peu de temps. Le mal est fait, c'est une nécessité qu'il l'endure ;


mon empressement ne serviroit qu'à l'effrayer davantage & augmenter sa


sensibilité. Au fond, c'est moins le coup que la crainte qui tourmente quand on


s'est blessé. je lui épargnerai du moins cette dernière angoisse; car très sûrement il


jugera de son mal comme il verra que j'en juge :s'il me voit accourir avec


inquiétude, le consoler, le plaindre il s'estimera perdu; s'il me voit garder mon


sang-froid, il rep rendra bientôt le sien, & croira le mal guéri quand il ne le sentira


plus. C'est à cet âge qu'on prend les premières leçons de courage, & que,


souffrant sans effroi de légères douleurs, on apprend par degrés à supporter les


grandes.




Loin d'être attentif a éviter qu'Emile ne se blesse, je serois fort fâché qu'il ne se


blessât jamais, & qu'il grandît sans connaître la douleur. Souffrir est la première


chose qu'il doit apprendre, & celle qu'il aura le plus grand besoin de [83] savoir. Il


semble que les enfans ne soient petits & foibles que pour prendre ces importantes


leçons sans danger. Si l'enfant tombe de son haut, il ne se cassera pas la jambe;


s'il se frappe avec un bâton, il ne se cassera pas le bras; s'il saisit un fer tranchant,


il ne serrera guère, & ne se coupera pas bien avant. Je ne sache pas qu'on ait


jamais vu d'enfant en liberté se tuer, s'estropier ni se faire un mal considérable, à


moins qu'on ne l'ait indiscrètement exposé sur des lieux élevés, ou seul autour du


feu, ou qu'on n'ait laissé des instruments dangereux à sa portée. Que dire de ces


magasins de machines qu'on rassemble autour d'un enfant pour l'armer de toutes


pièces contre la douleur, jusqu'à ce que, devenu grand, il reste à sa merci, sans


courage & sans expérience, qu'il se croie mort à la première piqûre & s'évanouisse


en voyant la première goutte de son sang ?




Notre manie enseignante & pédantesque est toujours d'apprendre aux enfans ce


qu'ils apprendraient beaucoup mieux d'eux-mêmes, & d'oublier ce que nous


aurions pu seuls leur enseigner. Y a-t-il rien de plus sot que la peine qu'on prend


pour leur apprendre à marcher, comme si l'on en avoit vu quelqu'un qui, par la


négligence de sa nourrice, ne sçût pas marcher étant grand ? Combien voit-on de


gens au contraire marcher mal toute leur vie, parce qu'on leur a mal appris à


marcher!




Emile n'aura ni bourelets, ni paniers roulans, ni charriots, ni lisières; ou du


moins, dès qu'il commencera de savoir mettre un pied devant l'autre, on ne le


soutiendra que sur [84] les lieux pavés, & l'on ne fera qu'y passer en hâte .*[Il n'y a


rien de plus ridicule & de plus mal assuré que la démarche des gens qu'on a trop


menés par la lisière étant petits : c'est encore une de ces observations triviales à


force d'être justes & qui sont justes en plus d'un sens.] Au lieu de le


laisser croupir dans l'air usé d'une chambre, qu'on le mène journellement au milieu


d'un pré. Là, qu'il coure, lui s'ébatte, qu'il tombe cent fois le jour, tant


mieux : en apprendra plus tôt à se relever. Le bien-être de la liberté rachète


beaucoup de blessures. Mon élève aura souvent des contusions; en revanche, il


sera toujours gai. Si les vôtres en ont moins, ils sont toujours contrariés, toujours


enchaînés, toujours tristes. Je doute que le profit soit de leur côté.




Un autre progrès rend aux enfans la plainte moins nécessaire: c'est celui de leurs


forces. Pouvant plus par eux-mêmes, ils ont un besoin moins fréquent de recourir


à autrui. Avec leur force se développe la connaissance qui les met en état de la


diriger. C'est à ce second degré que commence proprement la vie de l'individu;


c'est alors qu'il prend la conscience de lui-même. La mémoire étend le sentiment


de l'identité sur tous les moments de son existence; il devient véritablement un, le


même, & par conséquent déjà capable de bonheur ou de misère. Il importe donc


de commencer à le considérer ici comme un être moral.




Quoiqu'on assigne à peu près le plus long terme de la vie humaine & les


probabilités qu'on a d'approcher de ce terme à chaque âge, rien n'est plus


incertain que la durée de la vie [85] de chaque homme en particulier; très peu


parviennent à ce plus long terme. Les plus grands risques de la vie sont dans son


commencement; moins on a vécu, moins on doit espérer de vivre. Des enfants


qui naissent, la moitié, tout au plus, parvient à l'adolescence; & il est probable que


votre Eleve n'atteindra pas l'âge d'homme.




Que faut-il donc: penser de cette éducation barbare qui sacrifie le présent à un


avenir incertain, qui charge un enfant de chaînes de toute espèce, & commence


par le rendre misérable, pour lui préparer au loin je ne sais quel prétendu bonheur


dont il est a croire qu'il. ne jouira jamais ? Quand je supposerois cette éducation


raisonnable dans son objet, comment voir sans indignation de pauvres infortunés


soumis à un joug insupportable & condamnés à des travaux continuels comme


des galériens, sans être assuré que tant de soins leur seront jamais utiles! L'âge de


la gaieté se passe au milieu des pleurs, des châtiments, des menaces, de


l'esclavage. On tourmente le malheureux pour son bien, & l'on ne voit pas la mort


qu'on appelle, & qui va le saisir au milieu de ce triste appareil. Qui sait combien


d'enfants périssent victimes de l'extravagante sagesse d'un père ou d'un maître?


Heureux d'échapper à sa cruauté, le seul avantage qu'ils tirent des maux


qu'il leur a fait souffrir est de mourir sans regretter la vie, dont ils n'ont connu que les


tourment.




Hommes, soyez humains, c'est votre premier devoir: soyez-le pour tous les états,


pour tous les âges, pour tout ce qui n'est pas étranger à l'homme. Quelle sagesse y


a-t-il pour vous hors de l'humanité ? Aimez l'enfance; favorisez [86] ses jeux, ses


plaisirs, son aimable instinct. Qui de vous n'a pas regretté quelquefois cet âge où


le rire est toujours sur ces lèvres, & où l'âme est toujours en paix ? Pourquoi


voulez-vous ôter à ces petits innocents la jouissance d'un temps si court: qui leur


échappe, & d'un bien si précieux dont ils ne sauraient abuser ? Pourquoi


voulez-vous remplir d'amertume & de douleurs ces premiers ans si rapides, qui ne


reviendront pas plus pour eux qu'ils ne peuvent re venir pour vous ? Pères,


savez-vous le moment où la mort attend vos enfans ? Ne vous préparez pas des


regrets en leur ôtant le peu d'instants que la nature leur donne: aussitôt qu'ils


peuvent sentir le plaisir d'être, faites qu'ils en jouissent; faites qu'à quelque heure


que Dieu les appelle, ils ne meurent point sans avoir goûté la vie.




Que de voix vont s'élever contre moi! J'entends de loin les clameurs de cette


fausse sagesse qui nous jette incessamment hors de nous, qui compte toujours le


présent pour rien, &, poursuivant sans relâche un avenir qui fuit à mesure qu'on


avance, à force de nous transporter où nous ne sommes pas, nous transporte où


nous ne serons jamais.




C'est, me répondez-vous, le temps de corriger les mauvaises inclinations de


l'homme; c'est dans l'âge de l'enfance, où les peines sont le moins sensibles, qu'il


faut les multiplier, pour les épargner dans l'âge de raison. Mais qui vous dit que


tout cet arrangement est à votre disposition, & que toutes ces belles instructions


dont vous accablez le faible esprit d'un enfant ne lui seront pas un jour plus


pernicieuses qu'utiles ? Qui vous assure que vous épargnez [87] quelque chose par les


chagrins que vous lui prodiguez ? Pourquoi lui donnez-vous plus de maux que


son état n'en comporte, sans être sûr que ces maux présents sont à la décharge de


l'avenir ? Et comment me prouverez-vous que ces ma penchants dont vous


prétendez le guérir ne lui viennent pas de vos soins mal entendus, bien plus que


de la nature ? Malheureuse prévoyance, qui rend un être actuellement misérable,


sur l'espoir bien ou mal fondé de le rendre heureux un jour! Que ci ces raisonneurs


vulgaires confondent la licence avec la liberté, & l'enfant qu'on rend


heureux avec l'enfant qu'on gâte, apprenons-leur à les distinguer.




Pour ne point courir après des chimères, n'oublions pas ce qui convient à notre


condition. L'humanité a sa place dans l'ordre des choses; l'enfance a la sienne


dans l'ordre de la vie humaine : il faut considérer l'homme dans l'homme, et


l'enfant dans l'enfant. Assigner à chacun sa place & l'y fixer, ordonner les


passions humaines selon la constitution de l'homme, est tout ce que nous pouvons


faire pour son bien-être. Le reste dépend de causes étrangères qui ne sont point


en notre pouvoir.




Nous ne savons ce que c'est que bonheur ou malheur absolu. Tout est mêlé dans


cette vie; on n'y goûte aucun sentiment pur, on n'y reste pas deux moments dans


le même état. Les affections de nos âmes, ainsi que les modifications de nos


corps, sont dans un flux continuel. Le bien & le mal nous sont communs à tous,


mais en différentes mesures. Le plus heureux est celui qui souffre le moins de


peines; le plus misérable est celui qui sent le [88] moins de plaisirs. Toujours plus de


souffrances que de jouissances : voilà la différence commune à tous. La félicité


de l'homme ici-bas n'est donc qu'un état négatif; on doit la mesurer par la


moindre quantité de maux qu'il souffre.




Tout sentiment de peine est inséparable du désir de s'en délivrer; toute idée de


plaisir est inséparable du désir d'en jouir; tout désir suppose privation, & toutes les


privations qu'on sent sont pénibles; c'est donc dans la disproportion de nos désirs


et de nos facultés que consiste notre misère. Un être sensible dont les facultés


égaleraient les désirs seroit un être absolument heureux.




En quoi donc consiste la sagesse humaine ou la route du vrai bonheur? Ce n'est


pas précisément à diminuer nos désirs; car, s'ils étaient au-dessous de notre


puissance, une partie de nos facultés resteroit oisive, & nous ne jouirions pas de


tout notre être. Ce n'est pas non plus à étendre nos facultés, car si nos désirs


s'étendaient à la fois en plus grand rapport, nous n'en deviendrions que plus


misérables : mais c'est à diminuer l'excès des désirs sur les facultés, & à mettre en


égalité parfaite la puissance & la volonté. C'est alors seulement que, toutes les forces


étant en action, l'âme cependant restera paisible, & que l'homme se


trouvera bien ordonne.




C'est ainsi que la nature, qui fait tout pour le mieux, l'a d'abord institue. Elle ne lui


donne immédiatement que les désirs nécessaires à sa conservation & les facultés


suffisantes pour les satisfaire. Elle a mis toutes les autres comme en réserve au


fond de son âme, pour s'y développer au [89] besoin. Ce n'est que dans cet état


primitif que l'équilibre du pouvoir & du désir se rencontre, & que l'homme n'est


pas malheureux. Sitôt que ses facultés virtuelles se mettent en action,


l'imagination, la plus active de toutes, s'éveille & les devance. C'est l'imagination


qui étend pour nous la mesure des possibles, soit en bien, soit en mal, & qui par


conséquent, excite & nourrit les désirs par l'espoir de les satisfaire. Mais l'objet


qui paroissoit d'abord sous la main fuit plus vite qu'on ne peut le poursuivre;


quand on croit l'atteindre, il se transforme & se montre au loin devant nous. Ne


voyant plus le pays déjà parcouru, nous le comptons pour rien; celui qui reste à


parcourir s'agrandit, s'étend sans cesse. Ainsi l'on s'épuise sans arriver au terme; et


plus nous gagnons sur la jouissance, plus le bonheur s'éloigne de nous.




Au contraire, plus l'homme est resté près de sa condition naturelle, plus la


différence de ses facultés à ses désirs est petite, & moins par conséquent il est


éloigné d'être heureux. il n'est jamais moins misérable que quand il paraît


dépourvu de tout; car la misère ne consiste pas dans la privation des choses, mais


dans le besoin qui s'en fait sentir.




Le monde réel a ses bornes, le monde imaginaire est infini; ne pouvant élargir


l'un, rétrécissons l'autre; car c'est de leur seule différence que naissent toutes les


peines qui nous rendent vraiment malheureux. Otez la force, la santé, le bon


témoignage de soi, tous les biens de cette vie sont dans l'opinion; ôtez les douleurs


du corps. et. les remords [90] de la conscience, tous nos maux sont imaginaires. Ce


principe est commun, dira-t-on; j'en conviens; mais l'application pratique n'en est


pas commune, & c'est uniquement de la pratique qu'il s'agit ici lire ?




Quand on dit que l'homme est faible, que veut-on dire? Ce mot de faiblesse


indique un rapport, un rapport de les l'être auquel on l'applique. Celui dont


l a force passe les besoins, fût-il un insecte, un ver, est un être fort; celui dont les


besoins passent la force, fût-il un éléphant, un lion ; un conquérant, un héros;


fut-il un dieu; c'est un être faible. L'ange rebelle qui méconnut sa nature étoit plus


faible que l'heureux mortel qui vit en paix selon la sienne. L'homme est très fort


quand il se contente d'être ce qu'il est; il est très faible quand il veut s'élever


au-dessus de l'humanité. N'allez donc pas vous figurer qu'en étendant vos facultés


vous étendez vos forces; vous les diminuez, au contraire, si votre orgueil s'étend


plus qu'elles. Mesurons le rayon de notre sphère, & restons au centre comme


l'insecte au milieu de sa toile; nous nous suffirons toujours à nous-mêmes, & nous


n'aurons point à nous plaindre de notre faiblesse, car nous ne la sentirons jamais.




Tous les animaux ont exactement les facultés nécessaires pour se conserver.


L'homme seul en a de superflues. N'est il pas bien étrange que ce superflu soit


l'instrument de sa misère? Dans tout pays les bras d'un homme valent plus que sa


subsistance. S'il étoit assez sage pour compter ce surplus pour rien, il aurait


toujours le nécessaire, parce qu'il n'auroit jamais rien de trop. Les grands besoins,


disoit [91] Favorin, *[* Noct. Attic. L. IX. C. 8.] naissent des grands biens; & souvent


le meilleur moyen de se donner les choses dont on manque est de s'ôter celles qu'on a.


C'est à force de nous travailler pour augmenter notre bonheur, que nous le changeons


 en misère. Tout homme qui ne voudroit que vivre, vivroit heureux; par conséquent


il vivroit bon; car où seroit pour lui l'avantage d'être méchant ?




Si nous étions immortels, nous serions des êtres très misérables. Il est dur de


mourir, sans doute; mais il est doux d'esr qu'on ne vivra pas toujours, et


qu'une meilleure vie finira les peines de celle-ci. Si l'on nous offroit l'immortalité


sur la terre, qui est-ce*[On conçoit que je parle ici des hommes qui réfléchissent,


et non pas de tous les hommes.] qui voudroit accepter ce triste présent ? Quelle


ressource, quel espoir, quelle consolation nous resteroit contre les rigueurs du


sort & contre les injustices des hommes ? L'ignorant, qui ne prévoit rien, sent peu


le prix de la vie, & craint peu de la perdre; l'homme éclairé voit des biens d'un


plus grand prix, qu'il préfère à celui-là. Il n'y a que le demi-savoir & la fausse


sagesse qui, prolongeant nos vues jusqu'à la mort, & pas au delà, en font pour


nous le pire des maux. La nécessité de mourir n'est à l'homme sage qu'une raison


pour supporter les peines de la vie. Si l'on n'étoit pas sur de la perdre une fois, elle


coûteroit trop à conserver.




Nos maux moraux sont tous dans l'opinion , hors seul, qui est le crime; & celui-là


dépend de nous : nos maux physiques se détruisent ou nous détruisent. Le temps


[92] ou la mort sont nos remèdes; mais nous souffrons d'autant plus que nous savons


moins souffrir; & nous nous donnons plus de tourment pour guérir nos maladies,


que nous n'en aurions à les supporter. Vis selon la nature, sois patient, & chasse


les médecins; tu n'éviteras pas la mort , mais tu ne la sentiras qu'une fois, tandis


qu'ils la portent chaque jour dans ton imagination troublée, & que leur art


mensonger, au lieu de prolonger tes jours, t'en ôte la jouissance. Je demanderai


toujours quel vrai bien cet art a fait aux hommes. Quelques-unes de ceux qu'il


guérit mourraient, il est vrai; mais des millions qu'il tue resteraient en vie. Homme


sensé, ne mets point à cette loterie, où trop de chances sont contre toi. Souffre,


meurs ou guéris; mais surtout vis jusqu'à ta dernière heure.




Tout n'est que folie & contradiction dans les institutions humaines. Nous nous


inquiétons plus de notre vie a mesure qu'elle perd de son prix. Les vieillards la


regrettent plus que les jeunes gens; ils ne veulent pas perdre les apprêts qu'ils ont


faits pour en jouir; à soixante ans, il est bien cruel de mourir avant d'avoir


commencé de vivre. On croit que l'homme a un vif amour pour sa conservation,


et cela est vrai; mais on ne voit pas que cet amour, tel que nous le sentons, est en


grande partie l'ouvrage des hommes. Naturellement l'homme ne s'inquiète pour


se conserver qu'autant que les moyens en sont en son pouvoir; sitôt que ces


moyens lui échappent, il se tranquillise & meurt sans se tourmenter inutilement.


La première loi de la résignation nous vient de la nature. Les sauvages, ainsi que


les bêtes, [93] se débattent fort peu contre la mort, & l'endurent presque sans se


plaindre. Cette loi détruite, il s'en forme une autre qui vient de la raison; mais peu


savent l'en tirer, & cette résignation factice n'est jamais aussi pleine & entière que


la première.




La prévoyance! la prévoyance qui nous porte sans cesse au delà de nous, et


souvent nous place ou nous n'arriverons point, voilà la véritable source de toutes


nos misères. Quelle manie a un être aussi passager que l'homme de regarder


toujours au loin dans un avenir qui vient si rarement, & de négliger le présent


dont il est sûr! manie d'autant plus funeste qu'elle augmente incessamment avec


l' âge, & que les vieillards, toujours défiants, prévoyants, avares, aiment mieux se


refuser aujourd'hui le nécessaire que de manquer du superflu dans cent ans. Ainsi


nous tenons à tout, nous nous accrochons à tout; les temps, les lieux, les hommes,


les choses, tout ce qui est, tout ce qui sera, importe à chacun de nous; notre


individu n'est plus que la moindre partie de nous-mêmes. Chacun s'étend, pour


ainsi dire, sur la terre entière, & devient sensible sur toute cette grande surface.


Est-il étonnant que nos maux se multiplient dans tous les points par où l'on peut


nous blesser ? Que de princes se désolent pour la perte d'un pays qu'ils n'ont


jamais vu! Que de marchands il suffit de toucher aux Indes, pour les faire crier à


Paris!




Est-ce la nature qui porte ainsi les hommes si loin d'eux-mêmes ? Est-ce elle qui


veut que chacun apprenne son destin des autres, & quelquefois l'apprenne le


dernier, en [94] sorte que tel est mort heureux ou misérable, sans en avoir jamais rien


su? Je vois un homme frais, gai, vigoureux, bien portant; sa présence inspire la


joie; ses yeux annoncent le contentement, le bien-être; il porte avec lui l'image du


bonheur. Vient une lettre de la poste; l'homme heureux la regarde, elle est à son


adresse, il l'ouvre, il la lit. A l'instant son air change; il pâlit, il tombe en


défaillance. Revenu à lui, il pleure, à s'agite, il gémit, il s'arrache les cheveux' , il


fait retentir l'air de ses cris, il semble attaqué d'affreuse convulsions. Insensé! quel


mal t'a donc fait ce papier ? quel membre t'a-t-il ôté ? quel crime t'a-t-il fait


commettre ? enfin qu'a-t-il changé dans toi-même pour te mettre dans l'état où je


te vois ?




Que la lettre se fût égarée qu'une main charitable l'eût jetée au feu, le sort de ce


mortel, heureux & malheureux la fois, eût été, ce me semble, un étrange


problème. Son malheur, direz-vous, étoit réel. Fort bien, mais il ne le sentoit pas.


Où étoit-il  donc ? Son bonheur étoit imaginaire. J'entends; la santé, la gaieté, le


bien-être, le contentement d'esprit, ne sont plus que des visions. Nous n'existons


plus ou nous sommes, nous n'existons qu'ou nous ne sommes pas. Est-ce la


peine d'avoir une si grand peur de la mort, pourvu que ce en quoi nous vivons


reste?




O homme! resserre ton existence au dedans de toi, & tu ne seras plus misérable.


Reste à la place que la nature t'assigne dans la chaîne des êtres, rien ne t'en pourra


faire sortir; ne regimbe point contre la dure loi de la nécessite, & n'épuise pas, à


vouloir lui résister, des forces que le [95] Ciel ne t'a point données pour étendre


ou prolonger ton existence, mais seulement pour la conserver comme il lui plaît et


autant qu'il lui plaît. Ta liberté, ton pouvoir, ne s'étendent qu'aussi loin que tes


forces naturelles, & pas au delà; tout le reste n'est qu'esclavage, illusion, prestige.


La domination même est servile, quand elle tient à l'opinion; car tu dépends des


préjugés de ceux que tu gouverne par les préjugés. Pour les conduire comme il te


plaît, il faut te conduire comme il leur plaît. Ils n'ont qu'à changer de manière de


penser, il faudra bien par force que tu changes de manière d'agir. Ceux qui


t'approchent n'ont qu'a savoir gouverner les opinions du peuple que tu crois


gouverner, ou des favoris qui te gouvernent ou celles de ta famille, ou les tiennes


propres : ces visirs, ces courtisans, ces prêtres, ces soldats, ces valets, ces


caillettes, & jusqu'à des enfants, quand tu serais un Thémistocle en génie,*[Ce


petit garçon que vous voyez là, disoit Thémistocle à ses amis, est l'arbitre de la


Grèce; car il gouverne sa mère, sa mère me gouverne, je gouverne les Athéniens,


et les Athéniens gouvernent les Grecs. Oh! quels petits conducteurs on trouverait


souvent aux plus grand empires, si du prince on descendoit par degrés jusqu'à la


première main qui donne le branle en secret.] vont te mener, comme un enfant


toi-même au milieu de tes légions. Tu as beau faire, jamais ton autorité réelle n'ira


plus loin que tes facultés réelles. Sitôt qu'il faut voir par les yeux des autres, il faut


vouloir par leurs volontés. Mes peuples sont mes sujets, dis-tu fièrement. Soit.


Mais toi, qu'es-tu ? le sujet de tes ministres. Et tes ministres à leur tour, que


sont-ils? les sujets de leurs commis, de leurs maîtresses les [96] valets de leurs valets.


Prenez tout, usurpez tout, & puis versez l'argent à pleines mains; dressez des


batteries de canon; élevez des gibets, des roues; donnez des lois, des édits;


multipliez les espions, les soldats, les bourreaux, les prisons, les chaînes : pauvres


petits hommes, de quoi vous sert tout cela? vous n'en serez ni mieux servis, ni


moins volés, ni moins trompés, ni plus absolus. Vous direz toujours : nous


voulons; & vous ferez toujours ce que voudront les autres.




Le seul qui fait sa volonté est celui qui n'a pas besoin, la faire, de mettre les bras


d'un autre au bout des siens :d'ou il suit que le premier de tous les biens n'est pas


l'autorité, mais la liberté. L'homme vraiment libre ne veut que ce il peut, & fait ce


qu'il lui plaît. Voilà ma maxime fondamentale. Il ne s'agit que de l'appliquer à


l'enfance, & toutes les règles de l'éducation vont en découler.




La société a fait l'homme plus faible, non seulement en lui ôtant le droit qu'il avait


sur ses propres forces, mais surtout en les lui rendant insuffisantes. Voilà pourquoi


ses désirs se multiplient avec sa faiblesse, & voilà ce qui fait celle de


l'enfance, comparée à l'âge d'homme. Si l'homme est un être fort, & si l'enfant est


un être faible, ce n'est pas parce que le premier a plus de force absolue que le


second, mais c'est parce que le premier peut naturellement se suffire à lui-même


et que l'autre ne le peut. L'homme doit donc avoir plus de volontés, & l'enfant


plus de fantaisies; mot par lequel j'entends tous les désirs qui ne sont pas de vrais


besoins, & qu'on ne peut contenter qu'avec le secours d'autrui.




[97] J'ai dit la raison de cet état de faiblesse. La nature y pourvoit par l'attachement des


pères & des mères : mais cet attachement peut avoir son excès, son défaut, ses


abus. Des parents qui vivent dans l'état civil y transportent leur enfant avant l'âge.


En lui donnant plus de besoins qu'il n'en a, ils ne soulagent pas sa faiblesse, ils


l'augmentent. Ils l'augmentent encore en exigeant de lui ce que la nature n'exigeait


pas, en soumettant à leurs volontés le peu de forces qu'il a pour servir les siennes,


en changeant de part ou d'autre en esclavage la dépendance réciproque où le tient


sa faiblesse & ou les tient leur attachement.




L'homme sage sait rester à sa place; mais l'enfant, qui ne connaît pas la sienne, ne


sauroit s'y maintenir. Il a parmi nous mille issues pour en sortir; c'est a ceux


gouvernent à l'y retenir, & cette tâche n'est pas facile. Il ne doit être ni bête ni


homme, mais enfant; il faut qu'il sente sa faiblesse & non qu'il en souffre, il faut


qu'il dépende & non qu'il obéisse; il faut qu'il demande & non qu'il commande. Il


n'est soumis aux autres qu'à cause de ses [besoins, & parce qu'ils voient mieux


que lui ce lui est utile, ce qui peut contribuer ou nuire à sa conservation. Nul n'a


droit, pas même le père, de commander à l'enfant ce qui ne lui est bon à rien.




Avant que les préjugés & les institutions humaines aient altéré nos penchants


naturels, le bonheur des enfans ainsi que des hommes consiste dans l'usage de


leur liberté; mais cette liberté dans les premiers est bornée par leur faiblesse.


Quiconque fait ce qu'il veut est heureux, s'il se suffit à [98] lui-même; c'est le cas de


l'homme vivant dans l'état de nature. Quiconque fait ce qu'il veut n'est pas


heureux, si ses besoins passent ses forces : c'est le cas de l'enfant dans le même


état. Les enfans ne jouissent même dans l'état de nature que d'une liberté


imparfaite, semblable à celle dont jouissent les hommes dans l'état civil. Chacun


de nous ne pouvant plus se passer des autres, redevient à cet égard faible & misérable.


Nous étions faits pour être hommes; les lois & la société nous ont


replonges dans l'enfance. Les riches, les grands, les rois sont tous des enfans qui,


voyant qu'on s'empresse à soulager leur misère, tirent de cela même une vanité


puérile, & sont tout fiers des soins qu'on ne leur rendroit pas s'ils étaient hommes


faits.




Ces considérations sont importantes, & servent a résoudre toutes les


contradictions du système social. Il y a deux sortes de dépendances : celle des


choses, qui est de la nature; celle des hommes, qui est de la société. La


dépendance des choses, n'ayant aucune moralité, ne nuit point à la liberté, et


n'engendre point de vices : la dépendance des hommes étant désordonnée*[ Dans


mes Principes du Droit politique, il est démontré nulle volonté particulière ne peut


être ordonnée dans le système social] les engendre tous, & c'est par elle que le


maître & l'esclave se dépravent mutuellement. S'il y a quelque moyen de remédier


à ce mal dans la société, c'est de substituer la loi à l'homme, & d'armer les


volontés générales d'une force réelle, supérieure à l'action de toute volonté


particulière. Si les lois des nations pouvaient avoir, comme celles de la nature, une


inflexibilité que jamais aucune [99] force humaine ne put vaincre, la dépendance des


hommes redeviendroit alors celle des choses; on réuniroit dans la république tous


les avantages ] de l'état naturel à ceux de l'état civil; on joindroit à la liberté qui


maintient l'homme exempt de vices, la moralité qui l'élève a la vertu.




Maintenez l'enfant dans la seule dépendance des choses, vous aurez.


suivi l'ordre de la nature dans le progrès de son éducation. N'offrez jamais à ses


volontés indiscrètes des obstacles physiques ou des punitions qui naissent actions


mêmes & qu'il se rappelle dans l'occasion; sans lui défendre de mal faire, il suffit


de l'en empêcher. L'expérience ou l'impuissance doivent seules lui tenir lieu de loi.


N'accordez rien à ses désirs parce qu'il le demande, mais parce qu'il en a besoin.


Qu'il ne sache ce que c'est l'obéissance quand il agit ni ce que c'est qu'empire


quand on agit pour lui. Qu'il sente également sa liberté dans ses actions & dans


les vôtres. Suppléez à la force qui lui manque, autant précisément qu'il en a


besoin pour être libre & non pas impérieux; qu' en recevant vos services avec une


sorte d'humiliation, il aspire au moment où il pourra s'en passer, & où il aura


l'honneur de se servir lui-même.




La nature a, pour fortifier le corps & le faire croître, des moyens qu'on ne doit


jamais contrarier. Il ne faut point contraindre un enfant de rester quand il veut


aller, ni d'aller quand il veut rester en place. Quand la volonté des enfans n'est


point gâtée par notre faute, ils ne veulent rien inutilement il faut qu'ils sautent,


qu'ils courent, qu'ils crient, quand ils en ont envie. Tous leurs mouvements [100] sont


des besoins de leur constitution, qui cherche à se fortifier; mais on doit se défier


de ce qu' ils désirent sans le pouvoir faire eux-mêmes, & que d'autres sont obligés


de faire pour eux. Alors il faut distinguer avec soin le vrai besoin, le besoin


naturel, du besoin de fantaisie qui commence à naître, ou de celui ne vient que de


la surabondance de vie dont j'ai parlé.




J'ai déjà dit ce qu'il faut faire quand un enfant pleure pour avoir ceci ou cela.


J'ajouterai seulement que, dès qu'il peut demander en parlant ce qu'il désire, et


que, pour l'obtenir plus vite ou pour vaincre un refus, il appuie lie pleurs sa


demande, elle lui doit être irrévocablement refusée, Si le besoin l'a fait parler, vous


devez le savoir, & faire aussitôt ce 'il demande; mais céder quelque chose à ses


larmes, c'est l'exciter à en verser, c'est lui apprendre à douter de votre bonne


volonté, & à croire que l'importunité peut plus sur vous que la bienveillance. S'il


ne vous croit pas bon, bientôt il sera méchant; s'il vous croit faible, il sera bientôt


opiniâtre; il importe d'accorder toujours au premier signe ce qu'on ne veut pas


refuser. Ne soyez point prodigué en refus, mais ne les révoquez jamais.




Gardez-vous surtout de donner à l'enfant de vaines formules de politesse, qui lui


servent au besoin de paroles magiques pour soumettre à ses volontés tout ce qui


l'entoure, & obtenir à l'instant ce qu'il lui plaît. Dans l'éducation façonnière des


riches on ne manque jamais de les rendre poliment impérieux, en leur prescrivant


les [101] termes dont ils doivent se servir pour que personne n'ose leur résister; leurs


enfants n'ont ni ton ni tours suppliants; ils sont aussi arrogants, même plus, quand


ils prient que quand ils commandent, comme étant bien plus surs d'être obéis. On


voit d'abord que s'il vous plaît signifie dans leur bouche il me plaît, & que je vous


prie signifie je vous ordonne. Admirable politesse, qui n'aboutit pour eux qu'à


changer le sens des mots, & à ne pouvoir jamais parler autrement qu'avec empire!


Quant à moi, qui crains moins qu'Emile ne soit grossier qu'arrogant, j'aime


beaucoup mieux qu'il dise en priant, faites cela, qu'en commandant, je vous prie.


Ce n'est pas le terme dont il se sert qui m'importe, mais bien l'acception qu'il y


joint.




Il y a un excès de rigueur & un excès d'indulgence, tous deux également à éviter.


Si vous laissez pâtir les enfants, vous exposez leur santé, leur vie; vous les rendez


actuellement misérables; si vous leur épargnez avec trop de soin toute espèce de


mal être, vous leur préparez de grandes misères; vous les rendez délicats,


sensibles; vous les sortez de leur état d'hommes dans lequel ils rentreront un jour


malgré vous. Pour ne les pas exposer à quelques maux de la nature, vous êtes


l'artisan de ceux qu'elle ne leur a pas donnés. Vous me direz que je tombe dans le


cas de ces mauvais pères auxquels je reprochois de sacrifier le bonheur des


enfants à la considération d'un temps éloigné qui peut ne jamais être.




Non pas: car la liberté que je donne à mon élève le dédommage amplement des


légères incommodités [102] aux-quelles je le laisse exposé. Je vois de petits polissons


jouer sur la neige, violets, transis, & pouvant à peine remuer les doigts. Il ne tient


à eux de s'aller chauffer, ils n'en font rien; si on les y forçait, ils sentiraient cent


fois plus les rigueurs de la contrainte, qu'ils ne sentent celles du froid. De quoi


donc vous plaignez-vous ? Rendrai-je votre enfant misérable en ne l'exposant


qu'aux incommodités qu'il veut bien souffrir? Je fais son bien dans le moment


présent, en le laissant libre; je fais son bien dans l'avenir, en l'armant contre les


maux qu'il doit supporter. S'il avoit le choix d'être mon élève ou le votre,


pensez-vous qu'il balançât un instant?




Concevez-vous quelque vrai bonheur possible pour aucun être hors de sa


constitution ? & n'est-ce pas sortir l'homme de sa constitution, que de vouloir


l'exempter également de tous les maux de son espèce ? Oui, je le soutiens : pour


sentir les grands biens, il faut qu'il connaisse les petits maux; telle est sa nature. Si


le physique va trop bien, le moral se corrompt. L'homme qui ne connoîtroit pas la


douleur, ne connoîtroit ni l'attendrissement de l'humanité, ni la douceur de la


commisération; son coeur ne seroit ému de rien, il ne seroit pas sociable, il serait


un monstre parmi ses semblables.




Savez-vous quel est le plus sûr moyen de rendre votre enfant misérable? c'est de


l'accoutumer à tout obtenir; car ses désirs croissant incessamment par la facilité de


les satisfaire, tôt ou tard l'impuissance vous forcera malgré vous d'en venir au


refus; & ce refus inaccoutumé lui donnera plus [103] de tourment que la privation même


de ce qu'il désire. D'abord il voudra la canne que vous tenez; bientôt il


voudra votre montre; ensuite il voudra l'oiseau qui vole; il voudra l'étoile qu'il voit


briller; il voudra tout ce qu'il verra : à moins d'être Dieu, comment le contenterez-vous?




C'est une disposition naturelle à l'homme de regarder comme sien tout ce qui est


en son pouvoir. En ce sens le principe de Hobbes est vrai jusqu'à certain point :


multipliez avec nos désirs les moyens de les satisfaire, chacun se fera le maître de


tout. L'enfant donc qui n'a qu'à vouloir pour obtenir se croit le propriétaire de


l'univers; il regarde tous les hommes comme ses esclaves : & quand enfin l'on est


forcé de lui refuser quelque chose, lui, croyant tout possible quand il commande,


prend ce refus pour un acte de rébellion; toutes les raisons qu'on lui donne dans


un âge incapable de raisonnement ne sont à son gré que des prétextes; il voit


partout de la mauvaise volonté: le sentiment d'une injustice prétendue aigrissant


son naturel, il prend tout le monde en haine, & sans jamais savoir gré de la


complaisance, il s'indigne de toute opposition.




Comment concevrois-je qu'un enfant, ainsi dominé parla colère & dévoré des


passions les plus irascibles, puisse jamais être heureux ? Heureux, lui! c'est un


despote; c'est à la fois le plus vil des esclaves & la plus misérable des créatures.


J'ai vu des enfans élevés de cette manière vouloient qu'on renversât la maison


d'un coup d'épaule, qu'on leur donnât le coq qu'ils voyaient sur un clocher, qu'on


arrêtât un régiment en marche pour entendre les tambours [104] plus longtemps, & qui


perçaient l'air de leurs cris, sans vouloir écouter personne, aussitôt qu'on tardoit à


leur obéir. Tout s'empressoit vainement à leur complaire; leurs désirs s'irritant par


la facilité d'obtenir, ils s'obstinaient aux choses impossibles, & ne trouvaient


partout que contradictions, qu'obstacles, que peines, que douleurs. Toujours


grondants, toujours mutins, toujours furieux, ils passaient les à crier, à se


plaindre. étoient-ce là des êtres bien fortunes? La foiblesse & la domination


réunies n'engendrent que folie & misère. De deux enfans gâtes, l'un bat la table,


et l'autre fait fouetter la mer; ils auront bien à fouetter & à battre avant de vivre


contents.




Si ces idées d'empire & de tyrannie les rendent misérables dès leur enfance, que


sera-ce quand ils grandiront, & que leurs relations avec les autres hommes commenceront


à s'étendre & se multiplier ? Accoutumés à voir tout fléchir devant


eux, quelle surprise, en entrant dans le monde, de sentir que tout leur résiste, et


de se trouver écrasés du poids de cet univers qu'ils pensaient mouvoir à leur gré!


Leurs airs insolents, leur puérile vanité, ne leur attirent que mortifications,


dédains, railleries; ils boivent les affronts comme l'eau; de cruelles épreuves leur


apprennent bientôt qu'ils ne connaissent ni leur état ni leurs forces; ne pouvant


tout, ils croient ne rien pouvoir. Tant d'obstacles inaccoutumés les rebutent, tant


de mépris les avilissent : ils deviennent lâches, craintifs, rampants, & retombent


autant au-dessous d'eux-mêmes, qu'ils s'étaient élevés au-dessus.




Revenons à la règle primitive. La nature a fait les enfans [105] pour être aimés et


secourus; mais les a-t-elle faits pour être obéis & craints ? Leur a-t-elle donné un


air imposant, un sévère, une voix rude & menaçante, pour se faire redouter? Je


comprends que le rugissement d'un lion épouvante les animaux, & qu'ils


tremblent en voyant sa terrible hure; mais si jamais on vit un spectacle indécent,


odieux, risible, c'est un corps de magistrats, le chef à la tête, en habit de


cérémonie, prosternés devant un enfant au maillot, qu'ils haranguent en termes


pompeux, & qui crie, & bave pour toute réponse.




A considérer l'enfance en elle-même, y a-t-il au monde un être plus faible, plus


misérable, plus à la merci de tout ce qui l'environne, qui ait si grand besoin de


pitié, de soins, de protection, qu'un enfant? Ne semble-t-il vas qu'il ne montre


une figure si douce & un air si touchant qu'afin que tout ce qui l'approche


s'intéresse à sa foiblesse & s'empresse à le secourir ? Qu'y a-t-il donc de plus


choquant, de plus contraire à l'ordre, que de voir un enfant impérieux & mutin


commander à tout ce qui l'entoure & prendre impudemment le ton de maître avec


ceux qui n'ont qu'à l'abandonner pour le faire périr ?




D'autre part, qui ne voit que la foiblesse du premier âge enchaîne les enfans de


tant de manières, qu'il est barbare d'ajouter à cet assujettissement celui de nos


caprices, en leur ôtant une liberté si bornée, de laquelle ils peuvent si peu abuser,


et dont il est peu utile à eux & à nous qu'on les prive ? S'il n'y a point d'objet si


digne de risée qu'un enfant hautain, il n'y a point d'objet si digne de pitié


qu'un enfant [106] craintif. Puisque avec l'âge de raison commence la servitude civile,


pourquoi la prévenir par la servitude privée.? Souffrons qu'un moment de la vie


soit exempt de ce joug que la nature ne nous a pas impose, & laissons à l'enfance


l'exercice de la liberté, qui l'éloigne au moins pour un temps des vices que l'on


contracte dans l'esclavage. Que ces instituteurs sévères, que ces pères asservis à


leurs enfans viennent donc les uns les autres avec leurs frivoles objections, et


qu'avant de vanter leurs méthodes, ils apprennent une rois celle de la nature.




Je reviens à la pratique. J'ai déjà dit que votre enfant ne doit rien obtenir parce


qu'il le demande, mais parce qu'il en a besoin,*[On doit sentir que, comme la


peine est souvent une nécessité, le plaisir est quelquefois un besoin. Il n'y a donc


qu'un seul désir des enfans auquel on ne doive jamais complaire : c'est celui de se


faire obéir. D'où il suit que, dans tout ce qu'ils demandent, c'est surtout au motif


qui les porte à demander qu'il faut faire attention. Accordez leur, tant qu'il est


possible, tout ce qui peut leur faire un plaisir réel; refusez-leur toujours ce qu'ils


ne demandent que par fantaisie ou pour faire un acte d'autorité.] ni rien faire par


obéissance, mais seulement par nécessité. Ainsi les mots d'obéir & de commander seront


proscrits de son dictionnaire, encore plus ceux de devoir & d'obligation; mais


ceux de force, de nécessite d'impuissance & de contrainte y doivent tenir une


grande place. Avant l'âge de raison, l'on ne sauroit avoir aucune idée des êtres


moraux ni des relations sociales il faut donc éviter, autant qu'il se peut,


d'employer des, mots qui les expriment, de peur que l'enfant n'attache d'abord à


ces mots de fausses [107] idées qu'on ne saura point ou qu'on ne pourra plus détruire.


La première fausse idée qui entre dans sa tête est en lui le germe de l'erreur & du


vice; c'est à ce premier pas qu'il faut surtout faire attention. Faites que tant qu'il


n'est frappé que des choses sensibles, toutes ses idées s'arrêtent aux sensations;


faites que de toutes parts il n'aperçoive autour de lui que le monde physique : sans


quoi soyez sûr qu'il ne vous écoutera point du tout, ou qu'il se fera du monde


moral, dont vous lui parlez, des notions fantastiques que vous n'effacerez de la


vie.




Raisonner avec les enfans étoit la grande maxime de Locke; c'est la plus en


vogue aujourd'hui; son succès ne me paraît pourtant pas fort propre à la mettre en


crédit; & pour moi je ne vois rien de plus sot que ces enfans avec qui l'on a tant


raisonné. De toutes les facultés de l'homme, la raison, qui n'est, pour ainsi dire,


qu'un composé de toutes les autres, est celle qui se développe le plus difficilement


et le plus tard; & c'est de celle-là qu'on veut se servir pour développer les


premières! Le chef-d'oeuvre d'une bonne éducation est de faire un homme


raisonnable : & l'on prétend élever un enfant par la raison! C'est commencer par


la fin, c'est vouloir faire l'instrument de l'ouvrage. Si les enfans entendaient


raison, ils n'auraient pas besoin d'être élevés; mais en leur parlant dès leur bas âge


une Langue qu'ils n'entendent point, on les accoutume à se payer de mots, à


contrôler tout ce qu'on leur dit, à se croire aussi sages que leurs maîtres, à devenir


disputeurs & mutins; & tout ce qu'on pense obtenir d'eux par des motifs


[108] raisonnables, on ne l'obtient jamais que par ceux de convoitise, ou de crainte, ou


de vanité, qu'on est toujours forcé d'y joindre.



Voici la formule à laquelle peuvent se réduire à peu près toutes les leçons de


morale qu'on fait & qu'on peut faire aux enfants.



LE MAÎTRE


Il ne faut pas faire cela.



L'ENFANT


Et pourquoi ne faut-il pas faire cela ?



LE MAÎTRE


Parce que c'est mal fait.



L'ENFANT


Mal fait! Qu'est-ce qui est mal fait ?



LE MAÎTRE


Ce qu'on vous défend.



L'ENFANT


Quel mal y a-t-il à faire ce qu'on me défend.



LE MAÎTRE


On vous punit pour avoir désobéi.



L'ENFANT


Je ferai en sorte qu'on n'en sache rien.



[109] LE MAÎTRE


On vous épiera.



L'ENFANT


Je me cacherai.



LE MAÎTRE


On vous questionnera.



L'ENFANT


Je mentirai.



LE MAÎTRE


Il ne faut pas mentir.



L'ENFANT


Pourquoi ne faut-il pas mentir ?



LE MAÎTRE


Parce que c'est mal fait, etc.




Voilà le cercle inévitable. Sortez-en, l'enfant ne entend plus. Ne sont-ce pas là des


instructions fort utiles je serais bien curieux de savoir ce qu'on pourroit mettre à la


place de ce dialogue. Locke lui-même y eut à coup sûr été fort embarrassé.


Connaître le bien & le mal, sentir la raison des devoirs de l'homme, n'est pas


l'affaire d'un enfant.




La nature veut que les enfans soient enfans avant que [110] d'être hommes. Si nous


voulons pervertir cet ordre, nous produirons des fruits précoces, qui n'auront ni


maturité ni saveur, & ne tarderont pas à se corrompre; nous aurons de jeunes


docteurs & de vieux enfants. L'enfance a des manières de voir, de penser, de


sentir, qui lui sont propres; rien n'est moins sensé que d'y vouloir substituer les


nôtres; & j'aimerois autant exiger qu'un enfant eût cinq pieds de haut, que du


jugement à dix ans. En effet, à quoi lui serviroit la raison à cet âge ?


Elle est le frein de la force, & l'enfant n'a pas besoin de ce frein.




En essayant de persuader à vos élèves le devoir de l'obéissance, vous joignez à


cette prétendue persuasion la force & les menaces, ou, qui pis est, la flatterie et


les promesses. Ainsi donc, amorcés par l'intérêt ou contraints par la force, ils font


semblant d'être convaincus par la raison. Ils voient très bien que l'obéissance leur


est avantageuse, & la rébellion nuisible, aussitôt que vous vous apercevez de l'une


ou de l'autre. Mais comme vous n'exigez rien d'eux qui ne leur soit désagréable et


qu'il est toujours pénible de faire les volontés d'autrui, ils se cachent pour faire les


leurs, persuadés qu'ils font bien si l'on ignore leur désobéissance, mais prêts à


convenir qu'ils font mal, s'ils sont découverts, de crainte d'un plus grand mal. La


raison du devoir n'étant pas de leur âge, il n'y a homme au monde qui vînt à bout


de la leur rendre vraiment sensible; mais la craint du châtiment, l'espoir du pardon,


l'importunité, l'embarras de répondre leur arrachent tous les aveux qu'on exige, &


l'on croit les avoir [111] convaincus, quand on ne les a qu'ennuyes ou  intimidés.




Qu'arrive-t-il de la? Premièrement, qu'en leur imposant un devoir qu'ils ne


sentent pas, vous le indisposez contre votre tyrannie; & les détournez de vous


aimer; que vous leur apprenez à devenir dissimulés, faux, menteurs, pour


extorquer des récompenses ou se dérober aux châtiments; qu'enfin, les


accoutuman