[265] LIVRE TROISIÈME




QUOIQUE jusqu'à l'adolescence tout le cours de la vie soit un tems de faiblesse,


il est un point, dans la durée de ce premier âge, où, le progrès des forces ayant


passe celui es besoins, l'animal croissant, encore absolument foible, devient fort


par relation. Ses besoins n'étant pas tous développés, ses forces actuelles sont plus


que suffisantes pour pourvoir à ceux qu'il a. Comme homme il seroit très foible,


comme enfant il est très fort.




D'où vient la faiblesse de l'homme ? De l'inégalité qui se trouve entre sa force et


ses désirs. Ce sont nos passions qui nous rendent faibles, parce qu'il faudroit pour


les contenter plus de forces que ne nous en donna la nature. Diminuez donc les


désirs, c'est comme si vous augmentiez les forces : celui qui peut plus qu'il ne


désire en a de reste; il est certainement un être très fort. Voilà le troisième état de


l'enfance, & celui dont j'ai maintenant à parler. Je continue à l'appeler enfance,


faute de terme propre à l'exprimer; car cet âge approche de l'adolescence, sans


être encore celui de la puberté.




[266] A douze ou treize ans les forces de l'enfant se développent bien plus rapidement


que ses besoins. Le plus violent, le plus terrible, ne s'est pas encore fait sentir à


lui; l'organe même en reste dans l'imperfection, & semble, pour en sortir, attendre


que sa volonté l'y force. Peu sensible aux injures de l'air & des saisons, il les brave


sans peine, sa chaleur naissante lui tient lieu d'habit; son appétit lui tient lieu


d'assaisonnement; tout ce qui peut nourrir est bon à son âge; s'il a sommeil, il


s'étend sur la terre & dort : il se voit partout entouré de tout ce qui lui est


nécessaire; aucun besoin imaginaire ne le tourmente; l'opinion ne peut rien sur lui;


ses désirs ne vont pas plus loin que ses bras : non seulement il peut se suffire à


lui-même, il a de la force au delà de ce qu'il lui en faut; c'est le seul tems de sa


vie où il sera dans ce cas.




Je pressens l'objection. L'on ne dira pas que l'enfant plus de besoins que le ne lui


en donne, mais on niera qu' il ait la force que je lui attribue : on ne son niera pas


que je parle de mon élève, non de ces poupées ambulantes qui voyagent d'une


chambre à l'autre, qui labourent dans une caisse & portent des fardeaux de


carton. L'on me dira que la force virile ne se manifeste qu'avec la virilité; que les


esprits vitaux, élaborés dans les vaisseaux convenables, & répandus dans tout le il


corps, peuvent seuls donner aux muscles la consistance, activité, le ton, le ressort,


d'où résulte une véritable force . Voilà la philosophie du cabinet; mais moi j'en


appelle a l'expérience. Je vois dans vos campagnes de grands garçons labourer,


biner, tenir la charrue, charger [267] un tonneau de vin, mener la voiture tout comme


leur père; on les prendroit pour des hommes, si le son de leur voix ne les trahissoit


pas. Dans nos villes mêmes, de jeunes ouvriers, forgerons, taillandiers,


maréchaux., sont presque aussi robustes que les maîtres , & ne seroient guères


moins adroits, si on les eût exercés à tems. S'il y a de la différence, & je


conviens qu'il y en a, elle y est beaucoup moindre, je le répète, que


celle des désirs fougueux d'un homme aux désirs bornés d'un enfant.


D'ailleurs il n'est pas ici question seulement de forces physiques, mais


surtout de la force & capacité de l'esprit qui les supplée ou qui les dirige.




Cet intervalle où l'individu peut plus qu'il ne désire, bien qu'il ne soit pas le tems


de sa plus grande force absolue, est, comme je l'ai dit, celui de sa plus grande


force relative. Il est le tems le plus précieux de la vie; tems qui ne vient qu'une


seule fois; tems très court, & d'autant plus court, comme on verra dans la suite,


qu'il lui importe plus de le bien employer.




Que fera-t-il donc de cet excédent de facultés & de forces qu'il a de trop à


présent, & qui lui manquera dans un autre âge? Il tâchera de l'employer à des


soins qui lui puissent profiter au besoin. Il jettera, pour ainsi dire, dans l'avenir le


superflu de son être actuel: l'enfant robuste fera des provisions pour l'homme


foible; mais il n'établira ses magasins ni dans des coffres qu'on peut lui voler, ni


dans des granges qui lui sont étranges; pour s'approprier véritablement son


acquis, c'est dans ses bras, dans sa tête, c'est dans lui qu'il le logera. Voici donc le


temps des travaux, des [268] instructions, des études & remarquez que ce n'est pas moi


qui fais arbitrairement ce choix, c'est la nature elle-même qui l'indique.




L'intelligence humaine a ses bornes; & non seulement un homme ne peut pas tout


savoir, il ne peut pas même savoir en entier le peu que savent les autres hommes.


Puisque la contradictoire de chaque position fausse est une vérité, le nombre des


vérités est inépuisable comme celui des erreurs. Il y a donc un choix dans les


choses qu'on doit enseigner ainsi que dans le tems propre à les apprendre. Des


connaissances qui sont à notre portée les unes sont fausses, les autres sont


inutiles, les autres servent à nourrir l'orgueil de celui qui les a. Le petit nombre de


celles qui contribuent réellement à notre bien-être est seul digne des recherches


d'un homme sage, & par conséquent d'un enfant qu'on veut rendre tel. Il ne s'agit


point e savoir ce qui est, mais seulement ce qui est utile.




De ce petit nombre il faut ôter. Encore ici les vérités qui demandent, pour être


comprises, un entendement déjà tout formé; celles qui supposent la connaissance


des rapports de l'homme, qu' un enfant ne peut acquérir; ce les qui, bien que


vraies en elles-mêmes, disposent une âme inexpérimentée à penser faux sur


d'autres sujets.




Nous voilà réduits à un bien petit cercle relativement à l'existence des choses;


mais que ce cercle forme encore une sphère immense pour la mesure de l'esprit


d'un enfant! Ténèbres de l'entendement humain, quelle main téméraire osa


toucher à votre voile? Que d'abîmes je vois creuser par nos vaines [269] sciences autour


de ce jeune infortuné! O toi qui vas le conduire dans ces périlleux sentiers, & tirer


devant ses yeux le rideau sacré de la nature, tremble. Assure-toi bien


premièrement de sa tête & de la tienne, crains qu'elle ne tourne à l'un ou à l'autre,


et peut-être à tous les deux. Crains l'attroit spécieux du mensonge & les vapeurs


enivrantes de l'orgueil. Souviens-toi, souviens-toi sans cesse que l'ignorance n'a


jamais fait de mal, crue l'erreur seule est funeste, & qu'on ne s'égare point par ce


qu'on ne sait pas, mais par ce qu'on croit savoir.




Ses progrès dans la géométrie vous pourroient servir d'épreuve & de mesure


certaine pour le développement de son intelligence : mais sitôt qu'il peut discerner


ce qui est utile & ce qui ne l'est pas, il importe d'user de beau coup de


ménagement & d'art pour l'amener aux études spéculatives.


Voulez-vous, par exemple, qu'il cherche une moyenne proportionnelle entre deux


lignes; commencez par faire en sorte qu'il ait besoin de trouver un carré égal un


rectangle donné : s'il s'agissoit de deux moyennes proportionnelles, il faudrait


d'abord lui rendre le problème de la duplication du cube intéressant etc. Voyez


comment nous approchons par degrés des notions morales qui distinguent le bien


et le mal. Jusqu'ici nous n'avons connu de loi que celle de la nécessité :


maintenant nous avons égard à ce qui est utile; nous arriverons bientôt a ce qui


est convenable & bon.




Le même instinct anime les diverses facultés de l'homme. A l'activité du corps,


qui cherche à se développer, succède l'activité de l'esprit qui cherche à s'instruire.


D'abord les [270] enfants ne sont que remuants, ensuite ils sont curieux; & cette


curiosité bien dirigée est le mobile de l'âge où nous voilà parvenus.


Distinguons toujours les penchants qui viennent de la nature de ceux qui viennent


de l'opinion. Il est une ardeur de savoir qui n'est fonder que sur le désir d'être


estimé savant; il en est une autre qui naît d'une curiosité naturelle à l'homme pour


tout ce qui peut l'intéresser de près ou de loin. Le désir inné du bien-être et


l'impossibilité de contenter pleinement ce désir lui font rechercher sans cesse de


nouveaux moyens d'y contribuer. Tel est le premier principe de la curiosité;


principe naturel au cœur humain, mais  dont  le développement ne se fait qu'en


proportion de nos passions & de nos lumières. Supposez un philosophe relégué


dans une île déserte avec des instruments & des livres, sûr d'y passer seul le reste


de ses jours; il ne s'embarrassera plus guère du système du monde, des lois de


l'attraction, du calcul différentiel : il n'ouvrira peut-être de sa vie un seul livre,


mais jamais il ne s'abstiendra de visiter son île jusqu'au dernier recoin, quelque


grande qu'elle puisse être. Rejetons donc encore de nos premières études les


connaissances dont le goût n'est point naturel à l'homme, & bornons-nous à celles


que l'instinct nous porte à chercher.




L'île du genre humain, c'est la terre; l'objet le plus frappant pour nos yeux, c'est le


soleil. Sitôt que nous commençons à nous éloigner de nous, nos premières


observations doivent tomber sur l'une & sur l'autre. Aussi la philosophie de


presque tous les peuples sauvages roule-t-elle uniquement sur d'imaginaires


divisions de la terre & sur la divinité du soleil.




[271] Quel écart! dira-t-on peut-être. Tout à l'heure nous n'étions occupes que de ce qui


nous touche, de ce qui nous entoure immédiatement; tout à coup nous voilà


parcourant le globe & sautant aux extrémités de l'univers ! Cet écart est l'effet du


progrès de nos forces & de la pente de notre esprit. Dans l'état de faiblesse et


d'insuffisance le soin de nous conserver nous concentre au dedans de nous; dans


l'état de puissance & de force, le désir d'étendre notre être nous porte au delà, et


nous fait élancer aussi loin qu'il nous est possible; mais, comme le monde


intellectuel nous est encore inconnu, notre pensée ne va pas plus loin que nos


yeux, & notre entendement ne s'étend qu'avec l'espace qu'il mesure.




Transformons nos sensations en idées, mais ne sautons pas tout d'un coup des


objets sensibles aux objets intellectuels. C'est par les premiers que nous devons


arriver aux autres. Dans les premières opérations de l'esprit, que les sens soient


toujours ses guides : point d'autre livre que le monde, point d'autre instruction que


les faits. L'enfant qui lit ne pense pas, il ne fait que lire; il ne s'instruit pas, il


apprend des mots.




Rendez votre Eleve attentif aux phénomènes de la nature, bientôt vous le rendrez


curieux; mais, pour nourrir sa curiosité, ne vous pressez jamais de la satisfaire.


Mettez les questions à sa portée, & laissez-les lui résoudre. Qu'il ne sache rien


parce que vous le lui avez dit, mais parce qu'il l'a compris lui-même; qu'il


n'apprenne pas la science, qu'il l'invente. Si jamais vous substituez dans son esprit


l'autorité à la [272] raison, il ne raisonnera plus; il ne sera plus que le jouet de l'opinion


des autres.




Vous voulez apprendre la géographie à cet enfant, & vous lui allez chercher des


globes, des sphères, des cartes que de machines ! Pourquoi toutes ces


représentations que ne commencez-vous par lui montrer l'objet même, afin qu'il


sache au moins de quoi vous lui parlez!




Une belle soirée on va se promener dans un lieu favorable, où l'horizon bien


découvert laisse voir à plein le soleil couchant, & l'on observe les objets qui


rendent reconnaissable le lieu de son coucher. Le lendemain, pour respirer le


frais, on retourne au même lieu avant que le soleil se lève. On le voit s'annoncer


de loin par les traits de feu qu'il lance au-devant de lui. L'incendie augmente,


l'orient paraît tout en flammes; à leur éclat on attend l'astre longtemps avant qu'il


se montre; à chaque instant on croit le voir paraître; on le voit enfin. Un point


brillant part comme un éclair & remplit aussitôt tout l'espace; le voile des ténèbres


s'efface & tombe. L'homme reconnaît son séjour & le trouve embelli. La verdure


a pris durant la nuit une vigueur nouvelle; le jour naissant qui l'éclaire, les


premiers rayons qui la dorent, la montrent couverte d'un brillant réseau de rosée,


qui réfléchit à l'œil la lumière & les couleurs. Les oiseaux en chœur se réunissent


et saluent de concert le père de la vie; en ce moment pas un seul ne se tait; leur


gazouillement, foible encore, est plus lent & plus doux que dans le reste de la


journée, il se sent de la langueur d'un paisible réveil. Le concours de tous ces


objets porte aux sens une impression de fraîcheur [273] qui semble pénétrer jusqu'à


l'âme. Il y a là une demi-heure d'enchantement auquel nul homme ne


résiste; un spectacle si grand, si beau, si délicieux, n'en laisse aucun de sang-froid.




Plein de l'enthousiasme qu'il éprouve, le maître veut le communiquer à l'enfant : il


croit l'émouvoir en le rendant attend aux sensations dont il est ému lui-même.


Pure bêtise! c'est dans le cœur de l'homme qu'est la vie du spectacle de la nature;


pour le voir, il faut le sentir. L'enfant aperçoit les objets, mais il ne peut


apercevoir les rapports qui les lient, il ne peut entendre la douce harmonie de leur


concert. Il faut une expérience qu'il n'a point acquise, il faut des sentiments qu'il


n'a point éprouvés, pour sentir l'impression composée qui résulte à la fois de


toutes ces sensations. S'il n'a longtemps parcouru des plaines arides, si des sables


ardents n'ont brûlé ses pieds, si la réverbération suffocante des rochers frappés du


soleil ne l'oppressa jamais, comment goûtera-t-il l'air frais d'une belle matinée ?


comment le parfum des fleurs, le charme de la verdure, l'humide vapeur de la


rosée, le marcher moi & doux sur la pelouse, enchanteront-ils ses sens? comment


le chant des oiseaux lui causera-t-il une émotion voluptueuse, si les accents de


l'amour & du plaisir lui sont encore inconnus ? Avec quels transports verra-t-il


naître une si belle journée, si son imagination ne sait pas lui peindre ceux dont on


peut la remplir? Enfin comment s'attendrira-t-il sur la beauté du spectacle de la


nature, s'il ignore quelle main rit soin de l'orner ?




Ne tenez point à l'enfant des discours qu'il ne peut [274] entendre. Point de


descriptions, point d'éloquence, point de figures, point de poésie. Il n'est pas


maintenant question de sentiment ni de goût. Continuez d'être clair, simple et


froid; le tems ne viendra que trop tôt de prendre un autre langage.




élevé dans l'esprit de nos maximes, accoutumé à tirer tous ses instruments de


 lui-même, & à rie recourir jamais à autrui qu'après avoir reconnu son insuffisance, à


chaque nouvel objet qu'il voit il l'examine longtemps sans rien dire. Il est pensif et


non questionneur. Contentez-vous de lui présenter à propos les objets; puis,


quand vous verrez sa curiosité suffisamment occupée, faites-lui quelque question


laconique qui le mette sur la voie de la résoudre.




Dans cette occasion, après avoir bien contemplé avec lui le soleil levant, après lui


avoir fait remarquer même côté les montagnes & les autres objets voisins, après


l'avoir laissé causer là-dessus tout à son aise, gardez quelques moments le silence


comme un homme qui rêve, & puis vous lui direz : je songe qu'hier au soir le


soleil s'est couché là, & qu'il s'est levé là ce matin. Comment cela peut-il se faire?


N'ajoutez rien de plus : s'il vous fait des questions, n'y répondez point; parlez


d'autre chose. Laissez-le à lui-même, & soyez sûr qu'il y pensera.




Pour qu'un enfant s'accoutume à être attentif, & qu'il soit bien frappé de quelque


vérité sensible, il faut bien qu'elle lui donne quelques jours d'inquiétude avant de


la découvrir. S'à ne conçoit pas assez celle-ci de cette manière, il y a moyen de la


lui rendre plus sensible encore, & ce moyen c'est de [275] retourner la question. S'il ne


sait pas comment le soleil parvient de son coucher à son lever, il sait au moins


comment il parvient de son lever à son coucher, ses yeux seuls le lui apprennent.


éclaircissez donc la première question par l'autre : ou votre Eleve est absolument


stupide, ou l'analogie est trop claire pour lui pouvoir échapper. Voilà sa première


leçon de cosmographie.




Comme nous procédons toujours lentement d'idée sensible en idée sensible, que


nous nous familiarisons long tems avec la même avant de passer à une autre, et


qu'enfin nous ne forçons jamais notre Eleve d'être attentif, il y a loin de cette


première leçon à la connaissance du cours du soleil & de la figure de la terre :


mais comme tous les mouvements apparents des corps célestes tiennent au même


principe, & que la première observation mène à toutes les autres, il faut moins


d'effort, quoiqu'il faille plus de temps, pour arriver d'une révolution diurne au


calcul des éclipses, que pour bien comprendre le jour & la nuit.




Puisque le soleil tourne autour du monde, il décrit un cercle & tout cercle doit


avoir un centre; nous savons déjà cela. Ce centre ne sauroit se voir, car il est au


cœur de la terre, mais on peut sur la surface marquer deux points opposés qui lui


correspondent. Une broche passant par les trois points & prolongée jusqu'au ciel


de part & d'autre sera l'axe du monde & du mouvement journalier du soleil. Un


toton rond tournant sur sa pointe représente le ciel tournant sur son axe; les deux


pointes du toton sont les deux pôles : l'enfant sera fort aise d'en connaître un; je le


lui montre à la queue [276] de la Petite Ourse. Voilà de l'amusement pour la nuit; peu à


peu l'on se familiarise avec les étoiles, & de là naît le premier goût de connaître


les planètes & d'observer les constellations.




Nous avons vu lever le soleil à la Saint-Jean; nous l'allons voir aussi lever à


 Noel ou quelque autre beau jour d'hiver; car on sait que nous ne sommes pas


paresseux, & que nous nous faisons un jeu de braver le froid. J'ai soin de faire


cette seconde observation dans le même lieu ou nous avons fait la première; et


moyennant quelque adresse pour préparer la remarque, l'un ou l'autre ne


manquera pas de s'écrier : Oh! oh! voilà qui est plaisant! le soleil ne se lève plus à


la même place! ici sont nos anciens renseignements & à présent il s'est levé là, etc


... Il y a donc un orient d'été, & un orient d'hiver, etc ... Jeune maître, vous voilà


sur la voie. Ces exemples vous doivent suffire pour enseigner très clairement la


sphère, en prenant le monde pour le monde, & le soleil pour le soleil.




En général, ne substituez jamais le signe à la chose que quand il vous est


impossible de la montrer; car le signe absorbe l'attention de l'enfant & lui fait


oublier la chose représentée.




La sphère armillaire me paraît une machine mal composée & exécutée dans de


mauvaises proportions. Cette confusion de cercles & les bizarres figures qu'on y


marque lui donnent un air de grimoire qui effarouche l'esprits des enfants. La


terre est trop petite, les cercles sont trop grands, trop nombreux; quelques-uns,


comme les colures, sont [277] parfaitement inutiles; chaque cercle que la terre;


l'épaisseur du carton leur d solidité qui les fait prendre pour des masses circulaires


réellement existantes; & quand vous dites à l'enfant que ces cercles sont


imaginaires, il ne sait ce qu'il voit, il n'entend plus rien.




Nous ne savons jamais nous mettre à la place des enfants; nous n'entrons pas


dans leurs idées, nous leur prêtons les nôtres; & suivant toujours nos propres


raisonnements, avec des chaînes de vérités nous n'entassons qu'extravagances et


qu'erreurs dans leur tête.




On dispute sur le choix de l'analyse ou de la synthèse pour étudier les sciences; il


n'est pas toujours besoin de choisir. Quelquefois on peut résoudre & composer


dans les mêmes recherches, & guider l'enfant par la méthode enseignante lorsqu'il


croit ne faire qu'analyser. Alors, en employant en même tems l'une & l'autre,


elles se serviroient mutuellement de preuves. Partant à la fois des deux points


opposés, sans penser faire la même route, il seroit tout surpris de se rencontrer, et


cette surprise ne pourroit qu'être fort agréable. Je voudrais, par exemple, prendre


la géographie par ces deux termes, & joindre à l'étude des révolutions du globe la


mesure de ses parties, a commencer du lieu qu'on habite. Tandis que l'enfant


étudie la sphère & se transporte ainsi dans les cieux, ramenez-le à la division de la


terre, & montrez-lui d'abord son propre jour.




Ses deux premiers points de géographie seront la ville où il demeure & la maison


de campagne de son père, ensuite les lieux intermédiaires, ensuite les rivières du


voisinage, [278] enfin l'aspect du soleil & la manière de s'orienter. C'est ici le point de


réunion. Qu'il fasse lui-même la carte de tout cela; carte très simple & d'abord


formée de deux seuls objets, auxquels il ajoute peu à peu les autres, a mesure


qu'il sait ou qu'il estime leur distance & leur position. Vous voyez déjà quel


avantage nous lui avons procuré d'avance en lui mettant un compas dans les yeux.




Malgré cela, sans doute, il faudra le guider un peu; mais très peu, sans qu'il y


paraisse. S'il se trompe laissez-le faire ne corrigez point ses erreurs, attendez en


silence qu'il soit en état de les voir & de les corriger lui-même; ou tout au plus,


dans une occasion favorable, amenez quelque opération qui les lui fasse sentir.


S'il ne se trompoit jamais, il n'apprendroit pas si bien. Au reste, il ne s'agit pas


qu'il sache exactement la topographie du pays, mais le moyen de s'en instruire;


peu importe qu'il ait des cartes dans la tête, pourvu qu'il conçoive bien ce qu'elles


représentent, & qu'il ait une idée nette de l'art qui sert à les dresser. Voyez déjà la


différence qu'il y a du savoir de vos élèves à l'ignorance du mien! Ils savent les


cartes, & lui les fait. Voici de nouveaux ornements pour sa chambre.




Souvenez-vous toujours que l'esprit de mon institution n'est pas d'enseigner à


l'enfant beaucoup de choses, mais de ne laisser jamais entrer dans son cerveau


que des idées justes & claires. Quand il ne sauroit rien, peu m'importe, pourvu


qu'il ne se trompe pas, & je ne mets des vérités dans sa tête que pour le garantir


des erreurs qu'il apprendroit à leur place. La raison, le jugement, viennent


lentement, les préjugés [279] accourent en foule; c'est d'eux qu'il le faut préserver. Mais


si vous regardez la science en elle-même, vous entrez dans une mer sans fond,


saris rive, toute pleine d'écueils; vous ne vous en tirerez jamais. Quand je vois un


homme épris de l'amour des connaissances se laisser séduire à leur charme et


courir de l'une à l'autre sans savoir s'arrêter, je crois voir un enfant sur le rivage


amassant des coquilles, & commençant par s'en charger, puis, tenté par celles qu'il


voit encore, en rejeter, en reprendre, jusqu'à ce qu'accablé de leur multitude & ne


sachant plus que choisir, il finisse par tout jeter & retourne à vide.




Durant le premier âge, le tems étoit long : nous ne cherchions qu'à le perdre, de


peur de le mal employer. Ici c'est tout le contraire, & nous n'en avons pas assez


pour faire tout ce qui seroit utile. Songez que les passions approchent, & que,


sitôt qu'elles frapperont à la porte, votre Eleve n'aura plus d'attention que pour


elles. L'âge paisible d'intelligence est si court il passe si rapidement il a tant


d'autres usages nécessaires, que c'est une folie de vouloir d'autres usages


nécessaires, que c'est une folie de vouloir qu'il suffise a rendre un enfant savant.


Il ne s'agit point de lui enseigner les sciences, mais de lui donner du goût pour les


aimer & des méthodes pour les apprendre quand ce goût sera mieux développé.


C'est là très certainement un principe fondamental de toute bonne éducation.




Voici le tems aussi de l'accoutumer peu à peu à donner une attention suivie au


même objet : mais ce n'est jamais la contrainte, c'est toujours le plaisir ou le désir


qui doit produire cette attention; il faut avoir grand soin qu'elle ne [280] l'accable point


et n'aille pas jusqu'à l'ennui. Tenez donc toujours l'œil au guet; &, quoi qu'il


arrive, quittez tout avant qu'il s'ennuie; car il n'importe jamais autant qu'il


apprenne, qu'il importe qu'il ne fasse rien malgré lui




S'il vous questionne lui-même, répondez autant qu'il faut pour nourrir sa curiosité


non pour la. rassasier : surtout quand vous voyez qu'au lieu de questionner pour


s'instruire, il se met à battre la campagne & à vous accabler de sottes questions,


arrêtez-vous à l'instant, sûr qu'alors il ne se soucie plus de la chose, mais


seulement de vous asservir à ses interrogations. Il faut avoir moins d'égard aux


mots qu'il prononce qu'au motif qui le fait parler. Cet avertissement, jusqu'ici


moins nécessaire, devient de la dernière importance aussitôt que l'enfant


commence à raisonner.




Il y a une chaîne de vérités générales par laquelle toutes les sciences tiennent à des


principes communs & se développent successivement : cette chaîne est la


méthode des philosophes. Ce n'est point de celle-là qu'il s'agit ici. Il y en a une


toute différente, par laquelle chaque objet particulier en attire un autre & montre


toujours celui qui le suit. Cet ordre, qui nourrit, par une curiosité continuelle,


l'attention qu'ils exigent tous, est celui que suivent la plupart des hommes, et


surtout celui qu'il faut aux enfants. En nous orientant pour lever nos cartes, il a


fallu tracer des méridiennes. Deux points d'intersection entre les ombres égales du


matin & du soir donnent une méridienne excellente pour un astronome de treize


ans. Mais ces méridiennes s'effacent, il faut du tems pour les tracer; elles


assujettissent [281] à travailler toujours dans le même lieu: tant de soins, tant de gêne,


l'ennuieroient à la fin. Nous l'avons prévu; nous y pourvoyons d'avance.




Me voici de nouveau dans mes longs & minutieux détails. Lecteurs, j'entends vos


murmures, & je les brave : je ne veux point sacrifier à votre impatience la partie la


plus utile de ce livre. Prenez votre parti sur mes longueurs; car pour moi j'ai pris


le mien sur vos plaintes.




Depuis longtemps nous nous étions aperçus, mon Eleve & moi, que l'ambre, le


verre, la cire, divers corps frottés attiroient les pailles, & que d'autres ne les


attiroient pas. Par hasard nous en trouvons un qui a une vertu plus singulière


encore; c'est d'attirer à quelque distance, & sans être frotté, la limaille & d'autres


brins de fer. Combien de tems cette qualité nous amuse, sans que nous puissions


y rien voir de plus! Enfin nous trouvons qu'elle se communique au fer même,


aimanté dans un certain sens. Un jour nous allons à la foire;*[Je n'ai pu m'empêcher


de rire en lisant une fine critique de M. Fromey sur ce petit conte :


Ce joueur de gobelets, dit-il, qui se pique d'émulation contre un enfant et


sermonne gravement son instituteur est un individu du monde des Emiles.  Le


spirituel M. Formey n'a pu supposer que cette petite scène étoit arrangée, & que


le bateleur étoit instruit du rôle qu'il avoit à faire; car c'est en effet ce que je n'ai


point dit. Mais combien de fois, en revanche, ai-je déclaré que je n'écrivois point


pour les gens à qui il falloit tout dire!] un joueur de gobelets attire avec un


morceau de pain un canard de cire flottant sur un bassin d'eau. Fort surpris, nous


ne disons pourtant pas : c'est un sorcier; car nous ne savons ce que c'est [282] qu'un


sorcier. Sans cesse frappés d'effets dont nous ignorons les causes, nous ne nous


pressons de juger de rien, & nous restons en repos dans notre ignorance jusqu'à


ce que nous trouvions l'occasion d'en sortir.




De retour au logis, à force de parler du canard de la foire, nous allons nous mettre


en tête de l'imiter : nous prenons une bonne aiguille bien aimantée, nous


l'entourons de cire blanche, que nous façonnons de notre mieux en forme de


canard, de sorte que l'aiguille traverse le corps & que la tête fasse le bec. Nous


posons sur l'eau le canard, nous approchons du bec un anneau de clef, & nous


voyons, avec une joie facile à comprendre, que notre canard suit la clef


précisément comme celui de la foire suivoit le morceau de pain. Observer dans


quelle direction le canard s'arrente sur l'eau quand on l'y laisse en repos, c'est ce


que nous pourrons faire une autre fois. Quant a présent, tout occupes de notre


objet, nous n'en voulons pas davantage.




Dès le même soir nous retournons à la foire avec du pain préparé dans nos


poches; &, sitôt que le joueur de gobelets a fait son tour, mon petit docteur, qui


se contenoit à peine, lui dit que ce tour n'est pas difficile, & que lui-même en fera


bien autant. Il est pris au mot : à l'instant, il tire de sa poche le pain où est caché le


morceau de fer; en approchant de la table, le cœur lui bat; il présente le pain


presque en tremblant; le canard vient & le suit; l'enfant s'écrie & tressaillit d'aisé.


Aux battements de mains, aux acclamations de l'assemblée la tête lui tourne, il est


hors de lui. Le bateleur interdit vient pourtant l'embrasser, le [283] féliciter, & le prie de


l'honorer encore le lendemain de sa présence, ajoutant qu'il aura soin d'assembler


plus de monde encore pour applaudir a son habileté. Mon petit naturaliste


enorgueilli veut babiller, mais sur-le-champ je lui ferme la bouche, & l'emmène


comblé d'éloges.




L'enfant, jusqu'au lendemain, compte les minutes avec une risible inquiétude. Il


invite tout ce qu'il rencontre; il voudroit que tout le genre humain fût témoin de sa


gloire; il attend l'heure avec peine, il la devance; on vole au rendez-vous; la salle


est déjà pleine. En entrant, son jeune cœur s'épanouit. D'autres jeux doivent


précéder; le joueur de gobelets se surpasse & fait des choses surprenantes.


L'enfant ne voit rien de tout cela; il s'agite, il sue, il respire à peine; il passe son temps


à manier dans sa poche son morceau du pain d'une main tremblante


d'impatience. Enfin son tour vient; le maître l'annonce au public avec pompe. Il


s'approche un peu honteux, il tire son pain... Nouvelle vicissitude des choses


humaines ! Le canard, si privé la veille, est de venu sauvage aujourd'hui; au lieu


de présenter le bec, il tourne la queue & s'enfuit; il évite le pain & la main qui le


présente avec autant de soin qu'il les suivoit auparavant. Après mille essais inutiles


et toujours hués, l'enfant se plaint, dit qu'on le trompé, que c'est un autre canard


n'on a substitué au premier, & défie le joueur de gobelets qu'on a celui-ci.




Le joueur de gobelets, sans répondre, prend un morceau de pain, le présente au


canard; à l'instant le canard suit le pain, & vient à la main qui le retire. L'enfant


prend le même [284] morceau de pain; mais loin de réussir mieux qu'auparavant, il voit


le canard se moquer de lui & faire des pirouettes tout autour du bassin : il


s'éloigne enfin tout confus, & n'ose plus s'exposer aux huées.




Alors le joueur de gobelets prend le morceau de pain que l'enfant avoit apporté, et


s'en sert avec autant de succès que du sien : il en tire le fer devant tout le monde,


autre risée à nos dépens; puis de ce pain ainsi vidé, il attire le canard comme


auparavant. Il fait la même chose avec un autre morceau coupé devant tout le


monde par une main tierce, il en fait autant avec son gant, avec le bout de son


doigt; enfin il s'éloigne au milieu de la chambre, &, du ton d'emphase propre a ces


gens-là, déclarant que son canard n'obéira pas moins a sa voix qu'à son geste, il


lui parle & le canard obéit; il lui dit d'aller à droite & il va à droite, de revenir & il


revient, de tourner & il tourne : le mouvement est aussi prompt que l'ordre. Les


applaudissements redoublés sont autant d'affronts pour nous. Nous nous évadons


sans être aperçus, & nous nous renfermons dans notre chambre, sans aller


raconter nos succès à tout le monde comme nous l'avions projeté.




Le lendemain matin l'on frappe à notre porte; j'ouvre c'est l'homme aux gobelets.


Il se plaint modestement de notre conduite. Que nous avoit-il fait pour nous


engager à vouloir décréditer ses jeux & lui ôter son gagne-pain ? Qu'y


 a-t-il donc de si merveilleux dans l'art d'attirer un canard de cire, pour acheter cet


honneur aux dépens de la subsistance d'un honnête homme? Ma foi, messieurs, si


[285] j'avois quelque autre talent pour vivre, je ne me glorifierois guère de celui-ci.


Vous deviez croire qu'un homme qui a passé sa vie à s'exercer à cette chétive


industrie en sait là-dessus plus que vous, qui ne vous cri occupez que quelques


moments. Si je ne vous ai pas d'abord montré mes coups de maître, c'est qu'il lie


faut pas se presser d'étaler étourdiment ce qu'on sait; j'ai toujours soin de


conserver mes meilleurs tours pour l'occasion, & après celui-ci, j'en ai d'autres


encore pour arrêter de jeunes indiscrets. Au reste, messieurs, je viens de bon


cœur vous apprendre ce secret qui vous a tant embarrassés, vous priant de n'en


as abuser pour me nuire, & d'être plus retenus une autre fois.




Alors il nous montre sa machine, & nous voyons avec la dernière surprise qu'elle


rie consiste qu'en un aimant fort & bien armé, qu'un enfant caché sous la table


faisoit mouvoir sans qu'on s'en aperçût.




L'homme replie sa machine; &, après lui avoir fait nos remerciements et


nos excuses, nous voulons lui faire un présent; il le refuse. " Non, Messieurs, je


n'ai pas assez à me louer de vous pour accepter vos dons; je vous laisse obligés à


moi malgré vous; c'est ma seule vengeance. Apprenez qu'il y a de la générosité


dans tous les états; je fais payer mes tours & non mes leçons."




En sortant, il m'adresse à moi nommément & tout haut une réprimande. J'excuse


volontiers, me dit-il, cet enfant; il n'a péché que par ignorance. Mais vous,


monsieur, qui deviez connaître sa faute, pourquoi la lui avoir laissé faire? [286] Puisque


vous vivez ensemble, comme le plus âgé vous lui devez vos soins, vos conseils;


votre expérience est l'autorité qui doit le conduire. En se re rochant, étant grand,


les torts, de sa jeunesse, il vous reprochera sans doute ceux dont vous ne l'aurez


pas averti.*[Ai-je du supposer quelque lecteur assez stupide pour rie pas sentir


dans cette réprimande un discours dicté mot à mot par le gouverneur pour aller à


ses vues ? A-t-on du me supposer assez stupide moi-même pour donner


naturellement ce langage à un bateleur ? je croyois avoir fait preuve au moins


du talent assez médiocre de faire parler les gens dans l'esprit de leur état.


Voyez encore la fin de l'alinéa suivant. N'étoit-ce pas tout dire pour


tout autre que M. Formey ?]




Il part & nous laisse tous deux très confus. je me blâme de ma molle facilité; je


promets à l'enfant de la sacrifier une autre fois à son intérêt, & de l'avertir de ses


fautes avant qu'il en fasse; car le tems approche où nos rapports vont changer, et


où la sévérité du maître doit succéder à la complaisance du camarade; ce


changement doit s'amener par degrés; il faut tout prévoir, & tout prévoir de fort


loin.




Le lendemain nous retournons à la foire pour revoir le tour dont nous avons


appris le secret. Nous abordons avec un profond respect notre bateleur Socrate; à


peine osons-nous lever les yeux sur lui : il nous comble d'honnêtetés, & nous


place avec une distinction qui nous humilie encore. Il fait ses tours comme à


l'ordinaire; mais il s'amuse & se complaît longtemps à celui du canard, en nous


regardant souvent d'un ait assez fier. Nous savons tout, & nous ne soufflons pas.


Si mon Eleve osoit seulement ouvrir la bouche, ce seroit un enfant à écraser.




[287] Tout le détail de cet exemple importe plus qu'il ne semble. Que de leçons dans


une seule! Que de suites mortifiantes attire le premier mouvement de vanité!


Jeune maître, épiez ce premier mouvement avec soin. Si vous savez en faire sortir


ainsi l'humiliation, les disgrâces,*[Cette humiliation, ces disgrâces sont donc de


ma façon, & non de celle du bateleur. Puisque M. Formey vouloit de mon vivant


s'emparer de mon livre, & le faire imprimer sans autre façon que d'en ôter mon


nom pour y mettre le sien, il devoit du moins prendre la peine, je ne dis pas de le


composer, mais de le lire.] soyez sûr qu'il n'en reviendra de longtemps un second.


Que d'apprêts! direz-vous. J'en conviens, & le tout pour nous faire une boussole


qui nous tienne lieu de méridienne.




Ayant appris que l'aimant agit à travers les autres corps, nous n'avons rien de plus


pressé que de faire une machine semblable à celle que nous avons vue : une table


évidée, un bassin très plat ajusté sur cette table, & rempli de quelques lignes


d'eau, un canard fait avec un peu plus de soin, etc. Souvent attentifs autour du


bassin, nous remarquons enfin que le canard cri repos affecte toujours à peu près


la même direction. Nous suivons cette expérience, nous examinons cette


direction: nous trouvons qu'elle est du midi au nord. Il n'en faut pas davantage :


notre boussole est trouvée, ou autant vaut; nous voilà dans la physique.




Il y a divers climats sur la terre, & diverses températures à ces climats. Les saisons


varient plus sensiblement à mesure qu'on approche du pôle; tous les corps se


resserrent au froid & se dilatent à la chaleur; cet effet est plus mesurable dans [288] les


liqueurs, & plus sensible dans les liqueurs spiritueuses; de là le thermomètre. Le


vent frappe le visage; l'air est donc un corps, un fluide; on le sent, quoiqu'on n'ait


aucun moyen de le voir. Renversez un verre dans l'eau, l'eau ne le remplira pas à


moins que vous ne laissiez à l'air une issue; l'air est donc capable de résistance.


Enfoncez le verre davantage, l'eau gagnera dans l'espace l'air, sans pouvoir


remplir tout à fait cet espace; l'air est donc capable compression jusqu'à certain


point. Un ballon rempli d'air comprimé bondit mieux que rempli de toute autre


matière; l'air est donc un corps élastique. étant étendu dans le bain, soulevez


horizontalement le bras hors de l'eau, vous le sentirez chargé d'un poids terrible;


l'air est donc un corps pesant. En mettant l'air en équilibre avec d'autres fluides,


on peut mesurer son poids : de là le baromèrre, le siphon, la canne à vent, la


machine pneumatique. Toutes les lois de la statique & de l'hydrostatique se


trouvent par des expériences tout aussi grossières. Je ne veux pas qu' on entre


pour rien de tout cela dans un cabinet de physique expérimentale : tout cet


appareil d'instruments & de machines me déplaît. L'air scientifique tue


la science. Ou toutes ces machines effrayent un enfant, ou leurs figures


partagent & dérobent l'attention qu'il devroit à leurs effets.




Je veux que nous fassions nous-mêmes toutes nos machines; & le ne veux pas


commencer par faire l'instrument avant l'expérience; mais je veux qu'après avoir


entrevu l'expérience comme par hasard, nous inventions peu à peu l'instrument


qui doit la vérifier. J'aime mieux que nos [289] instruments ne soient point si parfaits et


si justes, & que nous ayons des idées plus nettes de ce qu'ils doivent être, & des


opérations qui doivent en résulter. Pour ma première leçon de statique, au lieu


d'aller chercher des balances, je mets un bâton en travers sur le dos d'une chaise,


je mesure la longueur des deux parties du bâton en équilibre, j'ajoute de part et


d'autre des poids, tantôt égaux, tantôt inégaux; &, part & ou le poussant autant


qu'il est nécessaire, je trouve enfin que l'équilibre résulte d'une proportion


réciproque entre la quantité des poids & la longueur des leviers. Voilà déjà mon


petit physicien capable de rectifier des balances avant que d'en avoir vu.




Sans contredit on prend des notions bien plus claires & bien plus sûres des choses


qu'on apprend ainsi de soi-même, que de celles qu'on tient des enseignements


d'autrui; &, outre qu'on n'accoutume point sa raison à se soumettre servilement à


l'autorité, l'on se rend plus ingénieux à trouver des rapports, à lier des idées, à


inventer des instruments, que quand, adoptant tout cela tel qu'on nous le donne,


nous laissons affaisser notre esprit dans la nonchalance, comme le corps d'un


homme qui, toujours habillé, chaussé, servi par ses gens & traîné par ses chevaux,


perd à la fin la force & l'usage de ses membres. Boileau se vantoit d'avoir appris à


Racine à rimer difficilement. Parmi tant d'admirables méthodes pour abréger


l'étude des sciences, nous aurions grand besoin que quelqu'un nous en donnât une


pour les apprendre avec effort.




L'avantage le plus sensible de ces lentes & laborieuses [290] recherches est de


maintenir, au milieu des études  spéculatives, le corps dans son activité, les


membres dans leur souplesse, & de former saris cesse les mains au travail & ou


usages utiles à l'homme. Tant d'instruments inventés pour nous guider dans nos


expériences & suppléer à la justesse des sens, en font négliger l'exercice. Le


graphomètre dispense d'estimer la grandeur des angles; l'œil qui mesuroit avec


précision les distances s'en fie à la chaîne qui les mesure pour lui; la romaine


m'exempte de juger à la main le poids que je connois par elle. Plus nos outils sont


ingénieux, plus nos organes deviennent grossiers & maladroits : à force de


rassembler des machines autour de nous, nous n'en trouvons plus en


nous-mêmes.




Mais, quand nous mettons à fabriquer ces machines l'adresse qui nous en tenait


lieu, quand nous employons à les faire la sagacité qu'il falloit pour nous en passer,


nous gagnons sans rien perdre, nous ajoutons l'art à la nature, & nous devenons


plus ingénieux, sans devenir moins adroits. Au lieu de coller un enfant sur des


livres, si je l'occupe dans un atelier, ses mains travaillent au profit de son esprit : il


devient philosophe & croit n'être qu'un ouvrier. Enfin cet exercice a d'autres


usages dont je parlerai ci-après; & l'on verra comment des jeux de la philosophie


on peut s'élever aux véritables fonctions de l'homme.




J'ai déjà dit que les connaissances purement spéculatives ne convenoient guère


aux enfants, même approchant de l'adolescence; mais sans les faire entrer bien


avant dans la physique systématique, faites pourtant que toutes leurs [291] expériences


se lient l'une à l'autre par quelque sorte de déduction, afin qu'à l'aide de cette


chaîne ils puissent les placer par ordre dans leur esprit, & se les rappeler au


besoin; car il est bien difficile que des faits & même des raisonnements isolés


tiennent longtemps dans la mémoire, quand on manque de prise pour les


ramener.




Dans la recherche des lois de la nature, commencez toujours par les phénomènes


les plus communs & les plus sensibles, & accoutumez votre Eleve à ne pas


prendre ces phénomènes pour des raisons, mais pour des faits. Je prends une


pierre, je feins de la poser en l'air; j'ouvre la main, la pierre tombe. Je regarde


émile attentif à ce que je fais, & je lui dis: Pourquoi cette pierre est-elle tombée?




Quel enfant restera court à cette question? Aucun, pas même émile, si je n'ai pris


grand soin de le préparer à n'y 0 ] savoir pas répondre. Tous diront que la pierre


tombe parce qu'elle est pesante. & qu'est-ce qui est pesant ? C'est qui tombe. La


pierre tombe donc parée qu'elle tombe ? Ici mon philosophe est arrêté tout de


bon. Voilà sa première petit de physique systématique, & soit qu'elle lui profite ou


non dans ce genre, ce sera toujours une leçon de bon sens.




A mesure que l'enfant avance en intelligence, d'autres considérations importantes


nous obligent à plus de choix dans ses occupations. Sitôt qu'il parvient à se


connaître assez lui-même pour concevoir en quoi consiste son bien-être, sitôt qu'il


peut saisir des rapports assez étendus pour juger de ce qui lui convient & de ce


qui ne lui convient [292] pas, dès lors il est en état de sentir la différence du travail à


l'amusement, & de ne regarder celui-ci que comme le délassement de l'autre.


Alors des objets d'utilité réelle peuvent entrer dans ses études, & l'engager à y


donner une application plus constante qu'il n'en donnoit à de simples


amusements. La loi de la nécessité, toujours renaissante, apprend de bonne heure


à l'homme à faire ce qui ne lui plaît pas pour prévenir un mal qui lui déplairait


davantage. Tel est l'usage de la prévoyance; &, de cette prévoyance bien ou mal


réglée, naît toute la sagesse ou toute la misère humaine.




Tout homme veut être heureux; mais, pour parvenir à l'être, il faudrait


commencer par savoir ce que c'est que le bonheur. Le bonheur de l'homme


naturel est aussi simple que sa vie; il consiste à ne pas souffrir : la santé, la liberté,


le nécessaire le constituent. Le bonheur de l'homme moral est autre chose; mais


ce n'est pas de celui-là qu'il est ici question. Je ne saurois trop répéter qu'il n'y a


que des objets purement physiques qui puissent intéresser les enfants, surtout


ceux dont on n'a pas éveillé la vanité, & qu'on n'a point corrompus d'avance par


le poison de l'opinion.




Lorsque avant de sentir leurs besoins ils les prévoient, leur intelligence est déjà


fort avancée, ils commencent à connaître le prix du temps. Il importe alors de les


accoutumer à en diriger l'emploi sur des objets utiles, mais d'une utilité sensible à


leur âge, & à la portée de leurs lumières. Tout ce qui tient à l'ordre moral & à


l'usage de la société ne doit point sitôt leur être présenté, parce qu'ils ne sont pas


en [293] état de l'entendre. C'est une ineptie d'exiger d'eux qu'ils s'appliquent à des


choses qu'on leur dit vaguement être pour leur bien, sans qu'ils sachent quel est ce


bien, & dont on les assure qu'ils tireront du profit étant grands, sans qu'ils


prennent maintenant aucun intérêt à ce prétendu profit, qu'ils ne sauraient


comprendre.




Que l'enfant ne fasse rien sur parole : rien n'est bien pour lui que ce qu'il sent être


tel. En le jettant toujours en avant de ses lumières, vous croyez user de


prévoyance, & vous en manquez. Pour l'armer de quelques vains instruments


dont il ne fera peut-être jamais d'usage, vous lui ôtez l'instrument le plus universel


de l'homme, qui est le bon sens; vous l'accoutumez à se laisser toujours conduire,


à n'être jamais qu'une machine entre les mains d'autrui. Vous voulez qu'il soit


docile étant petit : c'est vouloir qu'il soit crédule & dupe étant grand. Vous lui


dites sans cesse :  tout ce que je vous demande est pour votre avantage; mais


vous n'êtes pas en état de le connaître. Que m'importe à moi que vous fassiez ou


non ce que j exige ? c'est pour vous seul que vous travaillez. Avec tous ces


beaux discours que vous lui tenez maintenant pour le rendre sage, vous préparez


le succès de ceux que lui tiendra quelque jour un visionnaire, un souffleur, un


charlatan, un fourbe, ou un fou de toute espèce, pour le prendre à son piège ou


pour lui faire adopter sa folie.




Il importe qu'un homme sache bien des choses dont un enfant ne saurait


comprendre l'utilité; mais faut-il & se peut-il qu'un enfant apprenne tout ce qu'il


importe à un [294] homme de savoir? Tâchez d'apprendre à l'enfant tout qui est utile à


son âge, & vous verrez que tout son tems sera plus que rempli. Pourquoi


voulez-vous, au préjudice des études qui lui conviennent aujourd'hui, l'appliquer à


celles d'un âge auquel il est si peu sûr qu'il parvienne ? Mais, direz-vous,


sera-t-il tems d'apprendre ce qu'on doit savoir quand le moment sera venu d'en


faire usage ? Je l'ignore : mais ce que je sais, c'est qu'il est impossible de apprendre


 plus tôt; car nos vrais maîtres sont l'expérience & le sentiment, et


jamais l'homme ne sent bien ce qui convient a l'homme que dans les rapports où


il s'est trouve. Un enfant sait qu'il est fait pour devenir homme, toutes les idées


qu'il peut avoir de l'état d'homme sont des occasions d'instruction pour lui; mais


sur les idées de cet état qui ne sont pas à sa portée il doit rester dans une


ignorance absolue. Tout mon livre n'est qu'une preuve continuelle de ce principe


d'éducation.




Sitôt que nous sommes parvenus à donner à notre Eleve une idée du mot utile,


nous avons une grande prise de plus pour le gouverner; car ce mot le frappe


beaucoup attendu qu'il n'a pour lui qu'un sens relatif à son âge, et' qu'il en voit


clairement le rapport à son bien-être actuel. Vos enfants ne sont point frappés de


ce mot parce que vous n'avez pas eu soin de leur en donner une idée qui soit à


leur portée, & que d'autres se chargeant toujours de pourvoir à ce qui leur est


utile, ils n'ont jamais besoin d'y songer eux-mêmes, & ne savent ce que c'est


qu'utilité.




A quoi cela est-il bon ? Voilà désormois le [295] mot sacré, le mot déterminant entre lui


et moi dans toutes les actions de notre vie : voilà la question qui de ma part suit


infailliblement toutes ses questions, & qui sert de frein à ces multitudes


d'interrogations sottes & fastidieuses dont les enfants fatiguent sans relâche & sans


fruit tous ceux qui les environnent, plus pour exercer sur eux quelque espèce


d'empire que pour en tirer quelque profit. Celui à pour sa plus importante leçon,


l'on apprend à ne voir rien savoir que d'utile, interroge comme Socrate; il ne fait


pas une question sans s'en rendre à lui-même la raison qu'il sait qu'on lui en va


demander avant que de la résoudre.




Voyez quel puissant instrument je vous mets entre les mains pour agir sur votre


élève. Ne sachant les raisons de rien, le voilà presque réduit au silence quand il


vous plaît; & vous, au contraire, quel avantage vos connaissances & votre


expérience ne vous donnent-elles point pour lui montrer l'utilité de tout ce que


vous lui proposez ! Car, ne vous y trompez pas, lui faire cette question, c'est lui


apprendre à vous la faire à son tour; & vous devez compter, sur tout ce que vous


lui proposerez dans la suite, qu'à votre exemple il ne manquera pas de dire : à


quoi cela est-il bon ?




C'est ici peut-être le piège le plus difficile à éviter pour un gouverneur. Si, sur la


question de l'enfant, ne cherchant qu' a vous tirer d'affaire, vous lui donnez une


seule raison qu'il ne soit pas en état d'entendre, voyant que vous raisonnez sur vos


idées & non sur les siennes, il croira ce que vous lui dites bon pour votre âge, et


non pour le sien; il ne se fiera plus à vous, & tout est perdu. Mais où est le [296] maître


qui veuille bien rester court & convenir de ses torts avec son élève? tous se font


une loi de ne pas convenir même de ceux qu'ils ont; & moi je m'en ferois une de


convenir même de ceux que je n'aurois pas, quand je ne pourrois mettre mes


raisons à sa portée : ainsi ma conduite, toujours nette dans son esprit, ne lui serait


jamais suspecte & je me conserverois plus de crédit en me supposant des fautes,


qu'ils ne font en cachant les leurs.




Premièrement, songez bien que c'est rarement à vous de lui proposer ce qu'il doit


apprendre; c'est à lui de le désirer, de le chercher, de le trouver; à vous de le


mettre à sa portée, de faire naître adroitement ce désir & de lui fournir les moyens


de le satisfaire. Il suit de là que vos questions doivent être peu fréquentes, mais


bien choisies; & que, comme il en aura beaucoup plus à vous faire que vous à lui,


vous serez toujours moins à découvert, & plus souvent dans le cas de lui dire : en


quoi ce que vous me demandez est-il utile à savoir ?




De plus, comme il importe peu qu'il apprenne ceci ou cela, pourvu qu'il conçoive


bien ce qu'il apprend, & l'usage de ce qu'il apprend, sitôt que vous n'avez pas à lui


donner sur ce que vous lui dites un éclaircissement qui soit bon pour lui, ne lui en


donnez point du tout. Dites-lui sans scrupule : je n'ai pas de bonne réponse à


vous faire; j'avois tort, laissons cela. Si votre instruction étoit réellement déplacée,


il n'y a pas de mal à l'abandonner tout à fait; si elle ne l'étoit pas, avec un peu de


soin vous trouverez bientôt l'occasion de lui en rendre l'utilité sensible.




[297] Je n'aime point les explications en discours; les jeunes gens y font peu d'attention


et ne les retiennent guères. Les choses, les choses! Je ne répéterai jamais assez


que nous donnons trop de pouvoir aux mots; avec notre éducation babillarde


nous ne faisons que des babillards.




Supposons que, tandis que j'étudie avec mon Eleve le cours du soleil & la manière


de s'orienter, tout à coup il m'interrompe pour me demander à quoi sert tout cela.


quel beau discours je vais lui faire ! De combien de choses je saisis l'occasion de


l'instruire en répondant à sa question, surtout si nous avons des témoins de notre


entretien.*[J'ai souvent remarqué que, dans les doctes instructions qu'on donne


aux enfants, on songe moins à se faire écouter d'eux que des grandes personnes


qui sont présentes. Je suis très sûr de ce que je dis là, car j'en ai fait l'observation


sur moi-même] Je lui parlerai de l'utilité des voyages, des avantages du


commerce, des productions particulières à chaque climat, des mœurs des


différens  peu les, de l'usage du calendrier de la supputation du retour des saisons


pour l'agriculture: de l'art de la navigation, de la manière de se conduire sur mer


et de suivre exactement sa route, sans savoir où l'on est. La politique, l'histoire


naturelle, l'astronomie, la morale même & le droit des gens, entreront dans mon


explication, de manière à donner à mon Eleve une grande idée de toutes ces


sciences & un grand désir de les apprendre. Quand j'aurai tout dit, j'aurai fait


l'étalage d'un vrai pédant, auquel il n'aura pas compris une seule idée. Il auroit


grande envie de me demander comme auparavant a quoi sert de [298] s'orienter; mais il


n'ose, de peur que je me fâche. Il trouve mieux son compte à feindre d'entendre


ce qu'on l'a forcé d'écouter. Ainsi se pratiquent les belles éducations.




Mais notre émile, plus rustiquement élevé, & à qui nous donnons avec tant de


peine une conception dure, n'écoutera rien de tout cela. Du premier mot qu'il


n'entendra pas, il va s'enfuir, il va folâtrer par la chambre, & me laisser pérorer


tout seul. Cherchons une solution plus grossière; mon appareil scientifique ne


vaut rien pour lui.




Nous observions la position de la forêt au nord de Montmorency, quand il m'a


interrompu par son importune question : à quoi sert cela? Vous avez raison, lui


dis-je  il y faut penser à loisir; & si nous trouvons que ce travail n'est bon à rien,


nous ne le reprendrons plus, car nous ne manquons pas d'amusements utiles. On


s'occupe d'autre chose, & il n'est plus question de géographie du reste de la


journée.




Le lendemain matin, je lui propose un tour de promenade avant le déjeuner; il ne


demande pas mieux; pour courir, les enfants sont toujours prêts & celui-ci a de


bonnes jambes. Nous montons dans la' forêt, nous parcourons les Champeaux,


nous nous égarons, nous ne savons plus où nous sommes; &, quand il s'agit de


revenir, nous ne pouvons plus retrouver notre chemin. Le tems se passe, la


chaleur vient, nous avons faim; nous nous pressons, nous errons vainement de


côté & d'autre, nous ne trouvons partout que des bois, des carrières, des plaines,


nul renseignement pour nous reconnaître. Bien échauffés, bien [299] recrus, bien


affames, nous ne faisons avec nos courses que nous égarer davantage. Nous


nous asseyons enfin pour nous reposer, pour délibérer. émile que je surppose


élevé comme un autre enfant, ne délibère point, il pleure; il ne sait pas que nous


sommes à la porte de Montmorency, & qu'un simple taillis nous le cache; mais ce


taillis est une forêt pour lui, un homme de sa stature est enter dans des buissons.




Après quelques moments de silence, je lui dis d'un air inquiet : Mon cher émile,


comment ferons-nous pour sortir d'ici ?




EMILE, en nage, & pleurant à chaudes larmes.




Je n'en sais rien. Je suis las; j'ai faim; j'ai soif; je n'en puis plus.




JEAN-JACQUES




Me croyez-vous en meilleur état que vous ? & pensez-vous que je me fisse faute


de pleurer, si je pouvois déjeuner de mes larmes ? Il ne s'agit pas de pleurer, il


s'agit de se reconnaître. Voyons votre montre; quelle heure est-il ?




EMILE




Il est midi, & je suis à jeun.




JEAN-JACQUES




Cela est vrai, il est midi, & je suis à jeun.




EMILE




Oh! que vous devez avoir faim!




[300] JEAN-JACQUES




Le malheur est que mon dîner ne viendra pas me chercher ici. Il est midi : c'est


justement l'heure où nous observions hier de Montmorency la position de la forêt.


Si nous pouvions de même observer de la forêt la position de Montmorency !...




EMILE




Oui; mais nous voyions la forêt, & d'ici nous voyons pas la ville.




JEAN-JACQUES




Voilà le mal... Si nous pouvions nous passer de la pour trouver sa position ! ...




EMILE




O mon bon ami!




JEAN-JACQUES




Ne disions-nous pas que la forêt était.




EMILE




Au nord de Montmorency.




JEAN-JACQUES


 

Par conséquent Montmorency doit être...




EMILE




Au sud de la forêt.




JEAN-JACQUES




Nous avons un moyen de trouver le bord à midi ?




[301] EMILE




Oui, par la direction de l'ombre.




JEAN JACQUES




Mais le sud ?




EMILE




Comment faire ?




JEAN JACQUES




Le sud est l'opposé du nord.




EMILE




Cela est vrai; il n'y a qu'à chercher l'opposé de l'ombre. Oh! voilà le sud ! voilà le


sud ! sûrement Montmorency est de ce cote.




JEAN-JAQUES.


Vous pouvez avoir raison : prenons ce sentier à travers le bois.




EMILE frappant des mains, & poussant un cri de joie.



Ah! je vois Montmorency! le voilà tout devant nous, tout à découvert. Allons


déjeuner, allons dîner, courons vite : est bonne à quelque chose.




Prenez garde que, s'il ne dit pas cette dernière phrase, il la pensera; peu importe,


pourvu que ce ne soit pas moi qui la dise. Or soyez sûr qu'il n'oubliera


de sa vie la leçon de cette journée; au lieu que, si je n'avois fait que lui supposer


tout cela dans sa chambre, mon discours eût été oublié [302] dès le


lendemain. Il faut parler tant qu'on peut par les actions, & ne dire que ce qu'on ne


sauroit faire.




Le lecteur ne s'attend pas que je le méprise assez pour lui donner un exemple sur


chaque espèce d'étude : mais, de quoi qu'il soit question, je ne puis trop exhorter


le gouverneur à bien mesurer sa preuve sur la capacité de l'élève; car, encore une