[265] LIVRE TROISIÈME




QUOIQUE jusqu'à l'adolescence tout le cours de la vie soit un tems de faiblesse,


il est un point, dans la durée de ce premier âge, où, le progrès des forces ayant


passe celui es besoins, l'animal croissant, encore absolument foible, devient fort


par relation. Ses besoins n'étant pas tous développés, ses forces actuelles sont plus


que suffisantes pour pourvoir à ceux qu'il a. Comme homme il seroit très foible,


comme enfant il est très fort.




D'où vient la faiblesse de l'homme ? De l'inégalité qui se trouve entre sa force et


ses désirs. Ce sont nos passions qui nous rendent faibles, parce qu'il faudroit pour


les contenter plus de forces que ne nous en donna la nature. Diminuez donc les


désirs, c'est comme si vous augmentiez les forces : celui qui peut plus qu'il ne


désire en a de reste; il est certainement un être très fort. Voilà le troisième état de


l'enfance, & celui dont j'ai maintenant à parler. Je continue à l'appeler enfance,


faute de terme propre à l'exprimer; car cet âge approche de l'adolescence, sans


être encore celui de la puberté.




[266] A douze ou treize ans les forces de l'enfant se développent bien plus rapidement


que ses besoins. Le plus violent, le plus terrible, ne s'est pas encore fait sentir à


lui; l'organe même en reste dans l'imperfection, & semble, pour en sortir, attendre


que sa volonté l'y force. Peu sensible aux injures de l'air & des saisons, il les brave


sans peine, sa chaleur naissante lui tient lieu d'habit; son appétit lui tient lieu


d'assaisonnement; tout ce qui peut nourrir est bon à son âge; s'il a sommeil, il


s'étend sur la terre & dort : il se voit partout entouré de tout ce qui lui est


nécessaire; aucun besoin imaginaire ne le tourmente; l'opinion ne peut rien sur lui;


ses désirs ne vont pas plus loin que ses bras : non seulement il peut se suffire à


lui-même, il a de la force au delà de ce qu'il lui en faut; c'est le seul tems de sa


vie où il sera dans ce cas.




Je pressens l'objection. L'on ne dira pas que l'enfant plus de besoins que le ne lui


en donne, mais on niera qu' il ait la force que je lui attribue : on ne son niera pas


que je parle de mon élève, non de ces poupées ambulantes qui voyagent d'une


chambre à l'autre, qui labourent dans une caisse & portent des fardeaux de


carton. L'on me dira que la force virile ne se manifeste qu'avec la virilité; que les


esprits vitaux, élaborés dans les vaisseaux convenables, & répandus dans tout le il


corps, peuvent seuls donner aux muscles la consistance, activité, le ton, le ressort,


d'où résulte une véritable force . Voilà la philosophie du cabinet; mais moi j'en


appelle a l'expérience. Je vois dans vos campagnes de grands garçons labourer,


biner, tenir la charrue, charger [267] un tonneau de vin, mener la voiture tout comme


leur père; on les prendroit pour des hommes, si le son de leur voix ne les trahissoit


pas. Dans nos villes mêmes, de jeunes ouvriers, forgerons, taillandiers,


maréchaux., sont presque aussi robustes que les maîtres , & ne seroient guères


moins adroits, si on les eût exercés à tems. S'il y a de la différence, & je


conviens qu'il y en a, elle y est beaucoup moindre, je le répète, que


celle des désirs fougueux d'un homme aux désirs bornés d'un enfant.


D'ailleurs il n'est pas ici question seulement de forces physiques, mais


surtout de la force & capacité de l'esprit qui les supplée ou qui les dirige.




Cet intervalle où l'individu peut plus qu'il ne désire, bien qu'il ne soit pas le tems


de sa plus grande force absolue, est, comme je l'ai dit, celui de sa plus grande


force relative. Il est le tems le plus précieux de la vie; tems qui ne vient qu'une


seule fois; tems très court, & d'autant plus court, comme on verra dans la suite,


qu'il lui importe plus de le bien employer.




Que fera-t-il donc de cet excédent de facultés & de forces qu'il a de trop à


présent, & qui lui manquera dans un autre âge? Il tâchera de l'employer à des


soins qui lui puissent profiter au besoin. Il jettera, pour ainsi dire, dans l'avenir le


superflu de son être actuel: l'enfant robuste fera des provisions pour l'homme


foible; mais il n'établira ses magasins ni dans des coffres qu'on peut lui voler, ni


dans des granges qui lui sont étranges; pour s'approprier véritablement son


acquis, c'est dans ses bras, dans sa tête, c'est dans lui qu'il le logera. Voici donc le


temps des travaux, des [268] instructions, des études & remarquez que ce n'est pas moi


qui fais arbitrairement ce choix, c'est la nature elle-même qui l'indique.




L'intelligence humaine a ses bornes; & non seulement un homme ne peut pas tout


savoir, il ne peut pas même savoir en entier le peu que savent les autres hommes.


Puisque la contradictoire de chaque position fausse est une vérité, le nombre des


vérités est inépuisable comme celui des erreurs. Il y a donc un choix dans les


choses qu'on doit enseigner ainsi que dans le tems propre à les apprendre. Des


connaissances qui sont à notre portée les unes sont fausses, les autres sont


inutiles, les autres servent à nourrir l'orgueil de celui qui les a. Le petit nombre de


celles qui contribuent réellement à notre bien-être est seul digne des recherches


d'un homme sage, & par conséquent d'un enfant qu'on veut rendre tel. Il ne s'agit


point e savoir ce qui est, mais seulement ce qui est utile.




De ce petit nombre il faut ôter. Encore ici les vérités qui demandent, pour être


comprises, un entendement déjà tout formé; celles qui supposent la connaissance


des rapports de l'homme, qu' un enfant ne peut acquérir; ce les qui, bien que


vraies en elles-mêmes, disposent une âme inexpérimentée à penser faux sur


d'autres sujets.




Nous voilà réduits à un bien petit cercle relativement à l'existence des choses;


mais que ce cercle forme encore une sphère immense pour la mesure de l'esprit


d'un enfant! Ténèbres de l'entendement humain, quelle main téméraire osa


toucher à votre voile? Que d'abîmes je vois creuser par nos vaines [269] sciences autour


de ce jeune infortuné! O toi qui vas le conduire dans ces périlleux sentiers, & tirer


devant ses yeux le rideau sacré de la nature, tremble. Assure-toi bien


premièrement de sa tête & de la tienne, crains qu'elle ne tourne à l'un ou à l'autre,


et peut-être à tous les deux. Crains l'attroit spécieux du mensonge & les vapeurs


enivrantes de l'orgueil. Souviens-toi, souviens-toi sans cesse que l'ignorance n'a


jamais fait de mal, crue l'erreur seule est funeste, & qu'on ne s'égare point par ce


qu'on ne sait pas, mais par ce qu'on croit savoir.




Ses progrès dans la géométrie vous pourroient servir d'épreuve & de mesure


certaine pour le développement de son intelligence : mais sitôt qu'il peut discerner


ce qui est utile & ce qui ne l'est pas, il importe d'user de beau coup de


ménagement & d'art pour l'amener aux études spéculatives.


Voulez-vous, par exemple, qu'il cherche une moyenne proportionnelle entre deux


lignes; commencez par faire en sorte qu'il ait besoin de trouver un carré égal un


rectangle donné : s'il s'agissoit de deux moyennes proportionnelles, il faudrait


d'abord lui rendre le problème de la duplication du cube intéressant etc. Voyez


comment nous approchons par degrés des notions morales qui distinguent le bien


et le mal. Jusqu'ici nous n'avons connu de loi que celle de la nécessité :


maintenant nous avons égard à ce qui est utile; nous arriverons bientôt a ce qui


est convenable & bon.




Le même instinct anime les diverses facultés de l'homme. A l'activité du corps,


qui cherche à se développer, succède l'activité de l'esprit qui cherche à s'instruire.


D'abord les [270] enfants ne sont que remuants, ensuite ils sont curieux; & cette


curiosité bien dirigée est le mobile de l'âge où nous voilà parvenus.


Distinguons toujours les penchants qui viennent de la nature de ceux qui viennent


de l'opinion. Il est une ardeur de savoir qui n'est fonder que sur le désir d'être


estimé savant; il en est une autre qui naît d'une curiosité naturelle à l'homme pour


tout ce qui peut l'intéresser de près ou de loin. Le désir inné du bien-être et


l'impossibilité de contenter pleinement ce désir lui font rechercher sans cesse de


nouveaux moyens d'y contribuer. Tel est le premier principe de la curiosité;


principe naturel au cœur humain, mais  dont  le développement ne se fait qu'en


proportion de nos passions & de nos lumières. Supposez un philosophe relégué


dans une île déserte avec des instruments & des livres, sûr d'y passer seul le reste


de ses jours; il ne s'embarrassera plus guère du système du monde, des lois de


l'attraction, du calcul différentiel : il n'ouvrira peut-être de sa vie un seul livre,


mais jamais il ne s'abstiendra de visiter son île jusqu'au dernier recoin, quelque


grande qu'elle puisse être. Rejetons donc encore de nos premières études les


connaissances dont le goût n'est point naturel à l'homme, & bornons-nous à celles


que l'instinct nous porte à chercher.




L'île du genre humain, c'est la terre; l'objet le plus frappant pour nos yeux, c'est le


soleil. Sitôt que nous commençons à nous éloigner de nous, nos premières


observations doivent tomber sur l'une & sur l'autre. Aussi la philosophie de


presque tous les peuples sauvages roule-t-elle uniquement sur d'imaginaires


divisions de la terre & sur la divinité du soleil.




[271] Quel écart! dira-t-on peut-être. Tout à l'heure nous n'étions occupes que de ce qui


nous touche, de ce qui nous entoure immédiatement; tout à coup nous voilà


parcourant le globe & sautant aux extrémités de l'univers ! Cet écart est l'effet du


progrès de nos forces & de la pente de notre esprit. Dans l'état de faiblesse et


d'insuffisance le soin de nous conserver nous concentre au dedans de nous; dans


l'état de puissance & de force, le désir d'étendre notre être nous porte au delà, et


nous fait élancer aussi loin qu'il nous est possible; mais, comme le monde


intellectuel nous est encore inconnu, notre pensée ne va pas plus loin que nos


yeux, & notre entendement ne s'étend qu'avec l'espace qu'il mesure.




Transformons nos sensations en idées, mais ne sautons pas tout d'un coup des


objets sensibles aux objets intellectuels. C'est par les premiers que nous devons


arriver aux autres. Dans les premières opérations de l'esprit, que les sens soient


toujours ses guides : point d'autre livre que le monde, point d'autre instruction que


les faits. L'enfant qui lit ne pense pas, il ne fait que lire; il ne s'instruit pas, il


apprend des mots.




Rendez votre Eleve attentif aux phénomènes de la nature, bientôt vous le rendrez


curieux; mais, pour nourrir sa curiosité, ne vous pressez jamais de la satisfaire.


Mettez les questions à sa portée, & laissez-les lui résoudre. Qu'il ne sache rien


parce que vous le lui avez dit, mais parce qu'il l'a compris lui-même; qu'il


n'apprenne pas la science, qu'il l'invente. Si jamais vous substituez dans son esprit


l'autorité à la [272] raison, il ne raisonnera plus; il ne sera plus que le jouet de l'opinion


des autres.




Vous voulez apprendre la géographie à cet enfant, & vous lui allez chercher des


globes, des sphères, des cartes que de machines ! Pourquoi toutes ces


représentations que ne commencez-vous par lui montrer l'objet même, afin qu'il


sache au moins de quoi vous lui parlez!




Une belle soirée on va se promener dans un lieu favorable, où l'horizon bien


découvert laisse voir à plein le soleil couchant, & l'on observe les objets qui


rendent reconnaissable le lieu de son coucher. Le lendemain, pour respirer le


frais, on retourne au même lieu avant que le soleil se lève. On le voit s'annoncer


de loin par les traits de feu qu'il lance au-devant de lui. L'incendie augmente,


l'orient paraît tout en flammes; à leur éclat on attend l'astre longtemps avant qu'il


se montre; à chaque instant on croit le voir paraître; on le voit enfin. Un point


brillant part comme un éclair & remplit aussitôt tout l'espace; le voile des ténèbres


s'efface & tombe. L'homme reconnaît son séjour & le trouve embelli. La verdure


a pris durant la nuit une vigueur nouvelle; le jour naissant qui l'éclaire, les


premiers rayons qui la dorent, la montrent couverte d'un brillant réseau de rosée,


qui réfléchit à l'œil la lumière & les couleurs. Les oiseaux en chœur se réunissent


et saluent de concert le père de la vie; en ce moment pas un seul ne se tait; leur


gazouillement, foible encore, est plus lent & plus doux que dans le reste de la


journée, il se sent de la langueur d'un paisible réveil. Le concours de tous ces


objets porte aux sens une impression de fraîcheur [273] qui semble pénétrer jusqu'à


l'âme. Il y a là une demi-heure d'enchantement auquel nul homme ne


résiste; un spectacle si grand, si beau, si délicieux, n'en laisse aucun de sang-froid.




Plein de l'enthousiasme qu'il éprouve, le maître veut le communiquer à l'enfant : il


croit l'émouvoir en le rendant attend aux sensations dont il est ému lui-même.


Pure bêtise! c'est dans le cœur de l'homme qu'est la vie du spectacle de la nature;


pour le voir, il faut le sentir. L'enfant aperçoit les objets, mais il ne peut


apercevoir les rapports qui les lient, il ne peut entendre la douce harmonie de leur


concert. Il faut une expérience qu'il n'a point acquise, il faut des sentiments qu'il


n'a point éprouvés, pour sentir l'impression composée qui résulte à la fois de


toutes ces sensations. S'il n'a longtemps parcouru des plaines arides, si des sables


ardents n'ont brûlé ses pieds, si la réverbération suffocante des rochers frappés du


soleil ne l'oppressa jamais, comment goûtera-t-il l'air frais d'une belle matinée ?


comment le parfum des fleurs, le charme de la verdure, l'humide vapeur de la


rosée, le marcher moi & doux sur la pelouse, enchanteront-ils ses sens? comment


le chant des oiseaux lui causera-t-il une émotion voluptueuse, si les accents de


l'amour & du plaisir lui sont encore inconnus ? Avec quels transports verra-t-il


naître une si belle journée, si son imagination ne sait pas lui peindre ceux dont on


peut la remplir? Enfin comment s'attendrira-t-il sur la beauté du spectacle de la


nature, s'il ignore quelle main rit soin de l'orner ?




Ne tenez point à l'enfant des discours qu'il ne peut [274] entendre. Point de


descriptions, point d'éloquence, point de figures, point de poésie. Il n'est pas


maintenant question de sentiment ni de goût. Continuez d'être clair, simple et


froid; le tems ne viendra que trop tôt de prendre un autre langage.




élevé dans l'esprit de nos maximes, accoutumé à tirer tous ses instruments de


 lui-même, & à rie recourir jamais à autrui qu'après avoir reconnu son insuffisance, à


chaque nouvel objet qu'il voit il l'examine longtemps sans rien dire. Il est pensif et


non questionneur. Contentez-vous de lui présenter à propos les objets; puis,


quand vous verrez sa curiosité suffisamment occupée, faites-lui quelque question


laconique qui le mette sur la voie de la résoudre.




Dans cette occasion, après avoir bien contemplé avec lui le soleil levant, après lui


avoir fait remarquer même côté les montagnes & les autres objets voisins, après


l'avoir laissé causer là-dessus tout à son aise, gardez quelques moments le silence


comme un homme qui rêve, & puis vous lui direz : je songe qu'hier au soir le


soleil s'est couché là, & qu'il s'est levé là ce matin. Comment cela peut-il se faire?


N'ajoutez rien de plus : s'il vous fait des questions, n'y répondez point; parlez


d'autre chose. Laissez-le à lui-même, & soyez sûr qu'il y pensera.




Pour qu'un enfant s'accoutume à être attentif, & qu'il soit bien frappé de quelque


vérité sensible, il faut bien qu'elle lui donne quelques jours d'inquiétude avant de


la découvrir. S'à ne conçoit pas assez celle-ci de cette manière, il y a moyen de la


lui rendre plus sensible encore, & ce moyen c'est de [275] retourner la question. S'il ne


sait pas comment le soleil parvient de son coucher à son lever, il sait au moins


comment il parvient de son lever à son coucher, ses yeux seuls le lui apprennent.


éclaircissez donc la première question par l'autre : ou votre Eleve est absolument


stupide, ou l'analogie est trop claire pour lui pouvoir échapper. Voilà sa première


leçon de cosmographie.




Comme nous procédons toujours lentement d'idée sensible en idée sensible, que


nous nous familiarisons long tems avec la même avant de passer à une autre, et


qu'enfin nous ne forçons jamais notre Eleve d'être attentif, il y a loin de cette


première leçon à la connaissance du cours du soleil & de la figure de la terre :


mais comme tous les mouvements apparents des corps célestes tiennent au même


principe, & que la première observation mène à toutes les autres, il faut moins


d'effort, quoiqu'il faille plus de temps, pour arriver d'une révolution diurne au


calcul des éclipses, que pour bien comprendre le jour & la nuit.




Puisque le soleil tourne autour du monde, il décrit un cercle & tout cercle doit


avoir un centre; nous savons déjà cela. Ce centre ne sauroit se voir, car il est au


cœur de la terre, mais on peut sur la surface marquer deux points opposés qui lui


correspondent. Une broche passant par les trois points & prolongée jusqu'au ciel


de part & d'autre sera l'axe du monde & du mouvement journalier du soleil. Un


toton rond tournant sur sa pointe représente le ciel tournant sur son axe; les deux


pointes du toton sont les deux pôles : l'enfant sera fort aise d'en connaître un; je le


lui montre à la queue [276] de la Petite Ourse. Voilà de l'amusement pour la nuit; peu à


peu l'on se familiarise avec les étoiles, & de là naît le premier goût de connaître


les planètes & d'observer les constellations.




Nous avons vu lever le soleil à la Saint-Jean; nous l'allons voir aussi lever à


 Noel ou quelque autre beau jour d'hiver; car on sait que nous ne sommes pas


paresseux, & que nous nous faisons un jeu de braver le froid. J'ai soin de faire


cette seconde observation dans le même lieu ou nous avons fait la première; et


moyennant quelque adresse pour préparer la remarque, l'un ou l'autre ne


manquera pas de s'écrier : Oh! oh! voilà qui est plaisant! le soleil ne se lève plus à


la même place! ici sont nos anciens renseignements & à présent il s'est levé là, etc


... Il y a donc un orient d'été, & un orient d'hiver, etc ... Jeune maître, vous voilà


sur la voie. Ces exemples vous doivent suffire pour enseigner très clairement la


sphère, en prenant le monde pour le monde, & le soleil pour le soleil.




En général, ne substituez jamais le signe à la chose que quand il vous est


impossible de la montrer; car le signe absorbe l'attention de l'enfant & lui fait


oublier la chose représentée.




La sphère armillaire me paraît une machine mal composée & exécutée dans de


mauvaises proportions. Cette confusion de cercles & les bizarres figures qu'on y


marque lui donnent un air de grimoire qui effarouche l'esprits des enfants. La


terre est trop petite, les cercles sont trop grands, trop nombreux; quelques-uns,


comme les colures, sont [277] parfaitement inutiles; chaque cercle que la terre;


l'épaisseur du carton leur d solidité qui les fait prendre pour des masses circulaires


réellement existantes; & quand vous dites à l'enfant que ces cercles sont


imaginaires, il ne sait ce qu'il voit, il n'entend plus rien.




Nous ne savons jamais nous mettre à la place des enfants; nous n'entrons pas


dans leurs idées, nous leur prêtons les nôtres; & suivant toujours nos propres


raisonnements, avec des chaînes de vérités nous n'entassons qu'extravagances et


qu'erreurs dans leur tête.




On dispute sur le choix de l'analyse ou de la synthèse pour étudier les sciences; il


n'est pas toujours besoin de choisir. Quelquefois on peut résoudre & composer


dans les mêmes recherches, & guider l'enfant par la méthode enseignante lorsqu'il


croit ne faire qu'analyser. Alors, en employant en même tems l'une & l'autre,


elles se serviroient mutuellement de preuves. Partant à la fois des deux points


opposés, sans penser faire la même route, il seroit tout surpris de se rencontrer, et


cette surprise ne pourroit qu'être fort agréable. Je voudrais, par exemple, prendre


la géographie par ces deux termes, & joindre à l'étude des révolutions du globe la


mesure de ses parties, a commencer du lieu qu'on habite. Tandis que l'enfant


étudie la sphère & se transporte ainsi dans les cieux, ramenez-le à la division de la


terre, & montrez-lui d'abord son propre jour.




Ses deux premiers points de géographie seront la ville où il demeure & la maison


de campagne de son père, ensuite les lieux intermédiaires, ensuite les rivières du


voisinage, [278] enfin l'aspect du soleil & la manière de s'orienter. C'est ici le point de


réunion. Qu'il fasse lui-même la carte de tout cela; carte très simple & d'abord


formée de deux seuls objets, auxquels il ajoute peu à peu les autres, a mesure


qu'il sait ou qu'il estime leur distance & leur position. Vous voyez déjà quel


avantage nous lui avons procuré d'avance en lui mettant un compas dans les yeux.




Malgré cela, sans doute, il faudra le guider un peu; mais très peu, sans qu'il y


paraisse. S'il se trompe laissez-le faire ne corrigez point ses erreurs, attendez en


silence qu'il soit en état de les voir & de les corriger lui-même; ou tout au plus,


dans une occasion favorable, amenez quelque opération qui les lui fasse sentir.


S'il ne se trompoit jamais, il n'apprendroit pas si bien. Au reste, il ne s'agit pas


qu'il sache exactement la topographie du pays, mais le moyen de s'en instruire;


peu importe qu'il ait des cartes dans la tête, pourvu qu'il conçoive bien ce qu'elles


représentent, & qu'il ait une idée nette de l'art qui sert à les dresser. Voyez déjà la


différence qu'il y a du savoir de vos élèves à l'ignorance du mien! Ils savent les


cartes, & lui les fait. Voici de nouveaux ornements pour sa chambre.




Souvenez-vous toujours que l'esprit de mon institution n'est pas d'enseigner à


l'enfant beaucoup de choses, mais de ne laisser jamais entrer dans son cerveau


que des idées justes & claires. Quand il ne sauroit rien, peu m'importe, pourvu


qu'il ne se trompe pas, & je ne mets des vérités dans sa tête que pour le garantir


des erreurs qu'il apprendroit à leur place. La raison, le jugement, viennent


lentement, les préjugés [279] accourent en foule; c'est d'eux qu'il le faut préserver. Mais


si vous regardez la science en elle-même, vous entrez dans une mer sans fond,


saris rive, toute pleine d'écueils; vous ne vous en tirerez jamais. Quand je vois un


homme épris de l'amour des connaissances se laisser séduire à leur charme et


courir de l'une à l'autre sans savoir s'arrêter, je crois voir un enfant sur le rivage


amassant des coquilles, & commençant par s'en charger, puis, tenté par celles qu'il


voit encore, en rejeter, en reprendre, jusqu'à ce qu'accablé de leur multitude & ne


sachant plus que choisir, il finisse par tout jeter & retourne à vide.




Durant le premier âge, le tems étoit long : nous ne cherchions qu'à le perdre, de


peur de le mal employer. Ici c'est tout le contraire, & nous n'en avons pas assez


pour faire tout ce qui seroit utile. Songez que les passions approchent, & que,


sitôt qu'elles frapperont à la porte, votre Eleve n'aura plus d'attention que pour


elles. L'âge paisible d'intelligence est si court il passe si rapidement il a tant


d'autres usages nécessaires, que c'est une folie de vouloir d'autres usages


nécessaires, que c'est une folie de vouloir qu'il suffise a rendre un enfant savant.


Il ne s'agit point de lui enseigner les sciences, mais de lui donner du goût pour les


aimer & des méthodes pour les apprendre quand ce goût sera mieux développé.


C'est là très certainement un principe fondamental de toute bonne éducation.




Voici le tems aussi de l'accoutumer peu à peu à donner une attention suivie au


même objet : mais ce n'est jamais la contrainte, c'est toujours le plaisir ou le désir


qui doit produire cette attention; il faut avoir grand soin qu'elle ne [280] l'accable point


et n'aille pas jusqu'à l'ennui. Tenez donc toujours l'œil au guet; &, quoi qu'il


arrive, quittez tout avant qu'il s'ennuie; car il n'importe jamais autant qu'il


apprenne, qu'il importe qu'il ne fasse rien malgré lui




S'il vous questionne lui-même, répondez autant qu'il faut pour nourrir sa curiosité


non pour la. rassasier : surtout quand vous voyez qu'au lieu de questionner pour


s'instruire, il se met à battre la campagne & à vous accabler de sottes questions,


arrêtez-vous à l'instant, sûr qu'alors il ne se soucie plus de la chose, mais


seulement de vous asservir à ses interrogations. Il faut avoir moins d'égard aux


mots qu'il prononce qu'au motif qui le fait parler. Cet avertissement, jusqu'ici


moins nécessaire, devient de la dernière importance aussitôt que l'enfant


commence à raisonner.




Il y a une chaîne de vérités générales par laquelle toutes les sciences tiennent à des


principes communs & se développent successivement : cette chaîne est la


méthode des philosophes. Ce n'est point de celle-là qu'il s'agit ici. Il y en a une


toute différente, par laquelle chaque objet particulier en attire un autre & montre


toujours celui qui le suit. Cet ordre, qui nourrit, par une curiosité continuelle,


l'attention qu'ils exigent tous, est celui que suivent la plupart des hommes, et


surtout celui qu'il faut aux enfants. En nous orientant pour lever nos cartes, il a


fallu tracer des méridiennes. Deux points d'intersection entre les ombres égales du


matin & du soir donnent une méridienne excellente pour un astronome de treize


ans. Mais ces méridiennes s'effacent, il faut du tems pour les tracer; elles


assujettissent [281] à travailler toujours dans le même lieu: tant de soins, tant de gêne,


l'ennuieroient à la fin. Nous l'avons prévu; nous y pourvoyons d'avance.




Me voici de nouveau dans mes longs & minutieux détails. Lecteurs, j'entends vos


murmures, & je les brave : je ne veux point sacrifier à votre impatience la partie la


plus utile de ce livre. Prenez votre parti sur mes longueurs; car pour moi j'ai pris


le mien sur vos plaintes.




Depuis longtemps nous nous étions aperçus, mon Eleve & moi, que l'ambre, le


verre, la cire, divers corps frottés attiroient les pailles, & que d'autres ne les


attiroient pas. Par hasard nous en trouvons un qui a une vertu plus singulière


encore; c'est d'attirer à quelque distance, & sans être frotté, la limaille & d'autres


brins de fer. Combien de tems cette qualité nous amuse, sans que nous puissions


y rien voir de plus! Enfin nous trouvons qu'elle se communique au fer même,


aimanté dans un certain sens. Un jour nous allons à la foire;*[Je n'ai pu m'empêcher


de rire en lisant une fine critique de M. Fromey sur ce petit conte :


Ce joueur de gobelets, dit-il, qui se pique d'émulation contre un enfant et


sermonne gravement son instituteur est un individu du monde des Emiles.  Le


spirituel M. Formey n'a pu supposer que cette petite scène étoit arrangée, & que


le bateleur étoit instruit du rôle qu'il avoit à faire; car c'est en effet ce que je n'ai


point dit. Mais combien de fois, en revanche, ai-je déclaré que je n'écrivois point


pour les gens à qui il falloit tout dire!] un joueur de gobelets attire avec un


morceau de pain un canard de cire flottant sur un bassin d'eau. Fort surpris, nous


ne disons pourtant pas : c'est un sorcier; car nous ne savons ce que c'est [282] qu'un


sorcier. Sans cesse frappés d'effets dont nous ignorons les causes, nous ne nous


pressons de juger de rien, & nous restons en repos dans notre ignorance jusqu'à


ce que nous trouvions l'occasion d'en sortir.




De retour au logis, à force de parler du canard de la foire, nous allons nous mettre


en tête de l'imiter : nous prenons une bonne aiguille bien aimantée, nous


l'entourons de cire blanche, que nous façonnons de notre mieux en forme de


canard, de sorte que l'aiguille traverse le corps & que la tête fasse le bec. Nous


posons sur l'eau le canard, nous approchons du bec un anneau de clef, & nous


voyons, avec une joie facile à comprendre, que notre canard suit la clef


précisément comme celui de la foire suivoit le morceau de pain. Observer dans


quelle direction le canard s'arrente sur l'eau quand on l'y laisse en repos, c'est ce


que nous pourrons faire une autre fois. Quant a présent, tout occupes de notre


objet, nous n'en voulons pas davantage.




Dès le même soir nous retournons à la foire avec du pain préparé dans nos


poches; &, sitôt que le joueur de gobelets a fait son tour, mon petit docteur, qui


se contenoit à peine, lui dit que ce tour n'est pas difficile, & que lui-même en fera


bien autant. Il est pris au mot : à l'instant, il tire de sa poche le pain où est caché le


morceau de fer; en approchant de la table, le cœur lui bat; il présente le pain


presque en tremblant; le canard vient & le suit; l'enfant s'écrie & tressaillit d'aisé.


Aux battements de mains, aux acclamations de l'assemblée la tête lui tourne, il est


hors de lui. Le bateleur interdit vient pourtant l'embrasser, le [283] féliciter, & le prie de


l'honorer encore le lendemain de sa présence, ajoutant qu'il aura soin d'assembler


plus de monde encore pour applaudir a son habileté. Mon petit naturaliste


enorgueilli veut babiller, mais sur-le-champ je lui ferme la bouche, & l'emmène


comblé d'éloges.




L'enfant, jusqu'au lendemain, compte les minutes avec une risible inquiétude. Il


invite tout ce qu'il rencontre; il voudroit que tout le genre humain fût témoin de sa


gloire; il attend l'heure avec peine, il la devance; on vole au rendez-vous; la salle


est déjà pleine. En entrant, son jeune cœur s'épanouit. D'autres jeux doivent


précéder; le joueur de gobelets se surpasse & fait des choses surprenantes.


L'enfant ne voit rien de tout cela; il s'agite, il sue, il respire à peine; il passe son temps


à manier dans sa poche son morceau du pain d'une main tremblante


d'impatience. Enfin son tour vient; le maître l'annonce au public avec pompe. Il


s'approche un peu honteux, il tire son pain... Nouvelle vicissitude des choses


humaines ! Le canard, si privé la veille, est de venu sauvage aujourd'hui; au lieu


de présenter le bec, il tourne la queue & s'enfuit; il évite le pain & la main qui le


présente avec autant de soin qu'il les suivoit auparavant. Après mille essais inutiles


et toujours hués, l'enfant se plaint, dit qu'on le trompé, que c'est un autre canard


n'on a substitué au premier, & défie le joueur de gobelets qu'on a celui-ci.




Le joueur de gobelets, sans répondre, prend un morceau de pain, le présente au


canard; à l'instant le canard suit le pain, & vient à la main qui le retire. L'enfant


prend le même [284] morceau de pain; mais loin de réussir mieux qu'auparavant, il voit


le canard se moquer de lui & faire des pirouettes tout autour du bassin : il


s'éloigne enfin tout confus, & n'ose plus s'exposer aux huées.




Alors le joueur de gobelets prend le morceau de pain que l'enfant avoit apporté, et


s'en sert avec autant de succès que du sien : il en tire le fer devant tout le monde,


autre risée à nos dépens; puis de ce pain ainsi vidé, il attire le canard comme


auparavant. Il fait la même chose avec un autre morceau coupé devant tout le


monde par une main tierce, il en fait autant avec son gant, avec le bout de son


doigt; enfin il s'éloigne au milieu de la chambre, &, du ton d'emphase propre a ces


gens-là, déclarant que son canard n'obéira pas moins a sa voix qu'à son geste, il


lui parle & le canard obéit; il lui dit d'aller à droite & il va à droite, de revenir & il


revient, de tourner & il tourne : le mouvement est aussi prompt que l'ordre. Les


applaudissements redoublés sont autant d'affronts pour nous. Nous nous évadons


sans être aperçus, & nous nous renfermons dans notre chambre, sans aller


raconter nos succès à tout le monde comme nous l'avions projeté.




Le lendemain matin l'on frappe à notre porte; j'ouvre c'est l'homme aux gobelets.


Il se plaint modestement de notre conduite. Que nous avoit-il fait pour nous


engager à vouloir décréditer ses jeux & lui ôter son gagne-pain ? Qu'y


 a-t-il donc de si merveilleux dans l'art d'attirer un canard de cire, pour acheter cet


honneur aux dépens de la subsistance d'un honnête homme? Ma foi, messieurs, si


[285] j'avois quelque autre talent pour vivre, je ne me glorifierois guère de celui-ci.


Vous deviez croire qu'un homme qui a passé sa vie à s'exercer à cette chétive


industrie en sait là-dessus plus que vous, qui ne vous cri occupez que quelques


moments. Si je ne vous ai pas d'abord montré mes coups de maître, c'est qu'il lie


faut pas se presser d'étaler étourdiment ce qu'on sait; j'ai toujours soin de


conserver mes meilleurs tours pour l'occasion, & après celui-ci, j'en ai d'autres


encore pour arrêter de jeunes indiscrets. Au reste, messieurs, je viens de bon


cœur vous apprendre ce secret qui vous a tant embarrassés, vous priant de n'en


as abuser pour me nuire, & d'être plus retenus une autre fois.




Alors il nous montre sa machine, & nous voyons avec la dernière surprise qu'elle


rie consiste qu'en un aimant fort & bien armé, qu'un enfant caché sous la table


faisoit mouvoir sans qu'on s'en aperçût.




L'homme replie sa machine; &, après lui avoir fait nos remerciements et


nos excuses, nous voulons lui faire un présent; il le refuse. " Non, Messieurs, je


n'ai pas assez à me louer de vous pour accepter vos dons; je vous laisse obligés à


moi malgré vous; c'est ma seule vengeance. Apprenez qu'il y a de la générosité


dans tous les états; je fais payer mes tours & non mes leçons."




En sortant, il m'adresse à moi nommément & tout haut une réprimande. J'excuse


volontiers, me dit-il, cet enfant; il n'a péché que par ignorance. Mais vous,


monsieur, qui deviez connaître sa faute, pourquoi la lui avoir laissé faire? [286] Puisque


vous vivez ensemble, comme le plus âgé vous lui devez vos soins, vos conseils;


votre expérience est l'autorité qui doit le conduire. En se re rochant, étant grand,


les torts, de sa jeunesse, il vous reprochera sans doute ceux dont vous ne l'aurez


pas averti.*[Ai-je du supposer quelque lecteur assez stupide pour rie pas sentir


dans cette réprimande un discours dicté mot à mot par le gouverneur pour aller à


ses vues ? A-t-on du me supposer assez stupide moi-même pour donner


naturellement ce langage à un bateleur ? je croyois avoir fait preuve au moins


du talent assez médiocre de faire parler les gens dans l'esprit de leur état.


Voyez encore la fin de l'alinéa suivant. N'étoit-ce pas tout dire pour


tout autre que M. Formey ?]




Il part & nous laisse tous deux très confus. je me blâme de ma molle facilité; je


promets à l'enfant de la sacrifier une autre fois à son intérêt, & de l'avertir de ses


fautes avant qu'il en fasse; car le tems approche où nos rapports vont changer, et


où la sévérité du maître doit succéder à la complaisance du camarade; ce


changement doit s'amener par degrés; il faut tout prévoir, & tout prévoir de fort


loin.




Le lendemain nous retournons à la foire pour revoir le tour dont nous avons


appris le secret. Nous abordons avec un profond respect notre bateleur Socrate; à


peine osons-nous lever les yeux sur lui : il nous comble d'honnêtetés, & nous


place avec une distinction qui nous humilie encore. Il fait ses tours comme à


l'ordinaire; mais il s'amuse & se complaît longtemps à celui du canard, en nous


regardant souvent d'un ait assez fier. Nous savons tout, & nous ne soufflons pas.


Si mon Eleve osoit seulement ouvrir la bouche, ce seroit un enfant à écraser.




[287] Tout le détail de cet exemple importe plus qu'il ne semble. Que de leçons dans


une seule! Que de suites mortifiantes attire le premier mouvement de vanité!


Jeune maître, épiez ce premier mouvement avec soin. Si vous savez en faire sortir


ainsi l'humiliation, les disgrâces,*[Cette humiliation, ces disgrâces sont donc de


ma façon, & non de celle du bateleur. Puisque M. Formey vouloit de mon vivant


s'emparer de mon livre, & le faire imprimer sans autre façon que d'en ôter mon


nom pour y mettre le sien, il devoit du moins prendre la peine, je ne dis pas de le


composer, mais de le lire.] soyez sûr qu'il n'en reviendra de longtemps un second.


Que d'apprêts! direz-vous. J'en conviens, & le tout pour nous faire une boussole


qui nous tienne lieu de méridienne.




Ayant appris que l'aimant agit à travers les autres corps, nous n'avons rien de plus


pressé que de faire une machine semblable à celle que nous avons vue : une table


évidée, un bassin très plat ajusté sur cette table, & rempli de quelques lignes


d'eau, un canard fait avec un peu plus de soin, etc. Souvent attentifs autour du


bassin, nous remarquons enfin que le canard cri repos affecte toujours à peu près


la même direction. Nous suivons cette expérience, nous examinons cette


direction: nous trouvons qu'elle est du midi au nord. Il n'en faut pas davantage :


notre boussole est trouvée, ou autant vaut; nous voilà dans la physique.




Il y a divers climats sur la terre, & diverses températures à ces climats. Les saisons


varient plus sensiblement à mesure qu'on approche du pôle; tous les corps se


resserrent au froid & se dilatent à la chaleur; cet effet est plus mesurable dans [288] les


liqueurs, & plus sensible dans les liqueurs spiritueuses; de là le thermomètre. Le


vent frappe le visage; l'air est donc un corps, un fluide; on le sent, quoiqu'on n'ait


aucun moyen de le voir. Renversez un verre dans l'eau, l'eau ne le remplira pas à


moins que vous ne laissiez à l'air une issue; l'air est donc capable de résistance.


Enfoncez le verre davantage, l'eau gagnera dans l'espace l'air, sans pouvoir


remplir tout à fait cet espace; l'air est donc capable compression jusqu'à certain


point. Un ballon rempli d'air comprimé bondit mieux que rempli de toute autre


matière; l'air est donc un corps élastique. étant étendu dans le bain, soulevez


horizontalement le bras hors de l'eau, vous le sentirez chargé d'un poids terrible;


l'air est donc un corps pesant. En mettant l'air en équilibre avec d'autres fluides,


on peut mesurer son poids : de là le baromèrre, le siphon, la canne à vent, la


machine pneumatique. Toutes les lois de la statique & de l'hydrostatique se


trouvent par des expériences tout aussi grossières. Je ne veux pas qu' on entre


pour rien de tout cela dans un cabinet de physique expérimentale : tout cet


appareil d'instruments & de machines me déplaît. L'air scientifique tue


la science. Ou toutes ces machines effrayent un enfant, ou leurs figures


partagent & dérobent l'attention qu'il devroit à leurs effets.




Je veux que nous fassions nous-mêmes toutes nos machines; & le ne veux pas


commencer par faire l'instrument avant l'expérience; mais je veux qu'après avoir


entrevu l'expérience comme par hasard, nous inventions peu à peu l'instrument


qui doit la vérifier. J'aime mieux que nos [289] instruments ne soient point si parfaits et


si justes, & que nous ayons des idées plus nettes de ce qu'ils doivent être, & des


opérations qui doivent en résulter. Pour ma première leçon de statique, au lieu


d'aller chercher des balances, je mets un bâton en travers sur le dos d'une chaise,


je mesure la longueur des deux parties du bâton en équilibre, j'ajoute de part et


d'autre des poids, tantôt égaux, tantôt inégaux; &, part & ou le poussant autant


qu'il est nécessaire, je trouve enfin que l'équilibre résulte d'une proportion


réciproque entre la quantité des poids & la longueur des leviers. Voilà déjà mon


petit physicien capable de rectifier des balances avant que d'en avoir vu.




Sans contredit on prend des notions bien plus claires & bien plus sûres des choses


qu'on apprend ainsi de soi-même, que de celles qu'on tient des enseignements


d'autrui; &, outre qu'on n'accoutume point sa raison à se soumettre servilement à


l'autorité, l'on se rend plus ingénieux à trouver des rapports, à lier des idées, à


inventer des instruments, que quand, adoptant tout cela tel qu'on nous le donne,


nous laissons affaisser notre esprit dans la nonchalance, comme le corps d'un


homme qui, toujours habillé, chaussé, servi par ses gens & traîné par ses chevaux,


perd à la fin la force & l'usage de ses membres. Boileau se vantoit d'avoir appris à


Racine à rimer difficilement. Parmi tant d'admirables méthodes pour abréger


l'étude des sciences, nous aurions grand besoin que quelqu'un nous en donnât une


pour les apprendre avec effort.




L'avantage le plus sensible de ces lentes & laborieuses [290] recherches est de


maintenir, au milieu des études  spéculatives, le corps dans son activité, les


membres dans leur souplesse, & de former saris cesse les mains au travail & ou


usages utiles à l'homme. Tant d'instruments inventés pour nous guider dans nos


expériences & suppléer à la justesse des sens, en font négliger l'exercice. Le


graphomètre dispense d'estimer la grandeur des angles; l'œil qui mesuroit avec


précision les distances s'en fie à la chaîne qui les mesure pour lui; la romaine


m'exempte de juger à la main le poids que je connois par elle. Plus nos outils sont


ingénieux, plus nos organes deviennent grossiers & maladroits : à force de


rassembler des machines autour de nous, nous n'en trouvons plus en


nous-mêmes.




Mais, quand nous mettons à fabriquer ces machines l'adresse qui nous en tenait


lieu, quand nous employons à les faire la sagacité qu'il falloit pour nous en passer,


nous gagnons sans rien perdre, nous ajoutons l'art à la nature, & nous devenons


plus ingénieux, sans devenir moins adroits. Au lieu de coller un enfant sur des


livres, si je l'occupe dans un atelier, ses mains travaillent au profit de son esprit : il


devient philosophe & croit n'être qu'un ouvrier. Enfin cet exercice a d'autres


usages dont je parlerai ci-après; & l'on verra comment des jeux de la philosophie


on peut s'élever aux véritables fonctions de l'homme.




J'ai déjà dit que les connaissances purement spéculatives ne convenoient guère


aux enfants, même approchant de l'adolescence; mais sans les faire entrer bien


avant dans la physique systématique, faites pourtant que toutes leurs [291] expériences


se lient l'une à l'autre par quelque sorte de déduction, afin qu'à l'aide de cette


chaîne ils puissent les placer par ordre dans leur esprit, & se les rappeler au


besoin; car il est bien difficile que des faits & même des raisonnements isolés


tiennent longtemps dans la mémoire, quand on manque de prise pour les


ramener.




Dans la recherche des lois de la nature, commencez toujours par les phénomènes


les plus communs & les plus sensibles, & accoutumez votre Eleve à ne pas


prendre ces phénomènes pour des raisons, mais pour des faits. Je prends une


pierre, je feins de la poser en l'air; j'ouvre la main, la pierre tombe. Je regarde


émile attentif à ce que je fais, & je lui dis: Pourquoi cette pierre est-elle tombée?




Quel enfant restera court à cette question? Aucun, pas même émile, si je n'ai pris


grand soin de le préparer à n'y 0 ] savoir pas répondre. Tous diront que la pierre


tombe parce qu'elle est pesante. & qu'est-ce qui est pesant ? C'est qui tombe. La


pierre tombe donc parée qu'elle tombe ? Ici mon philosophe est arrêté tout de


bon. Voilà sa première petit de physique systématique, & soit qu'elle lui profite ou


non dans ce genre, ce sera toujours une leçon de bon sens.




A mesure que l'enfant avance en intelligence, d'autres considérations importantes


nous obligent à plus de choix dans ses occupations. Sitôt qu'il parvient à se


connaître assez lui-même pour concevoir en quoi consiste son bien-être, sitôt qu'il


peut saisir des rapports assez étendus pour juger de ce qui lui convient & de ce


qui ne lui convient [292] pas, dès lors il est en état de sentir la différence du travail à


l'amusement, & de ne regarder celui-ci que comme le délassement de l'autre.


Alors des objets d'utilité réelle peuvent entrer dans ses études, & l'engager à y


donner une application plus constante qu'il n'en donnoit à de simples


amusements. La loi de la nécessité, toujours renaissante, apprend de bonne heure


à l'homme à faire ce qui ne lui plaît pas pour prévenir un mal qui lui déplairait


davantage. Tel est l'usage de la prévoyance; &, de cette prévoyance bien ou mal


réglée, naît toute la sagesse ou toute la misère humaine.




Tout homme veut être heureux; mais, pour parvenir à l'être, il faudrait


commencer par savoir ce que c'est que le bonheur. Le bonheur de l'homme


naturel est aussi simple que sa vie; il consiste à ne pas souffrir : la santé, la liberté,


le nécessaire le constituent. Le bonheur de l'homme moral est autre chose; mais


ce n'est pas de celui-là qu'il est ici question. Je ne saurois trop répéter qu'il n'y a


que des objets purement physiques qui puissent intéresser les enfants, surtout


ceux dont on n'a pas éveillé la vanité, & qu'on n'a point corrompus d'avance par


le poison de l'opinion.




Lorsque avant de sentir leurs besoins ils les prévoient, leur intelligence est déjà


fort avancée, ils commencent à connaître le prix du temps. Il importe alors de les


accoutumer à en diriger l'emploi sur des objets utiles, mais d'une utilité sensible à


leur âge, & à la portée de leurs lumières. Tout ce qui tient à l'ordre moral & à


l'usage de la société ne doit point sitôt leur être présenté, parce qu'ils ne sont pas


en [293] état de l'entendre. C'est une ineptie d'exiger d'eux qu'ils s'appliquent à des


choses qu'on leur dit vaguement être pour leur bien, sans qu'ils sachent quel est ce


bien, & dont on les assure qu'ils tireront du profit étant grands, sans qu'ils


prennent maintenant aucun intérêt à ce prétendu profit, qu'ils ne sauraient


comprendre.




Que l'enfant ne fasse rien sur parole : rien n'est bien pour lui que ce qu'il sent être


tel. En le jettant toujours en avant de ses lumières, vous croyez user de


prévoyance, & vous en manquez. Pour l'armer de quelques vains instruments


dont il ne fera peut-être jamais d'usage, vous lui ôtez l'instrument le plus universel


de l'homme, qui est le bon sens; vous l'accoutumez à se laisser toujours conduire,


à n'être jamais qu'une machine entre les mains d'autrui. Vous voulez qu'il soit


docile étant petit : c'est vouloir qu'il soit crédule & dupe étant grand. Vous lui


dites sans cesse :  tout ce que je vous demande est pour votre avantage; mais


vous n'êtes pas en état de le connaître. Que m'importe à moi que vous fassiez ou


non ce que j exige ? c'est pour vous seul que vous travaillez. Avec tous ces


beaux discours que vous lui tenez maintenant pour le rendre sage, vous préparez


le succès de ceux que lui tiendra quelque jour un visionnaire, un souffleur, un


charlatan, un fourbe, ou un fou de toute espèce, pour le prendre à son piège ou


pour lui faire adopter sa folie.




Il importe qu'un homme sache bien des choses dont un enfant ne saurait


comprendre l'utilité; mais faut-il & se peut-il qu'un enfant apprenne tout ce qu'il


importe à un [294] homme de savoir? Tâchez d'apprendre à l'enfant tout qui est utile à


son âge, & vous verrez que tout son tems sera plus que rempli. Pourquoi


voulez-vous, au préjudice des études qui lui conviennent aujourd'hui, l'appliquer à


celles d'un âge auquel il est si peu sûr qu'il parvienne ? Mais, direz-vous,


sera-t-il tems d'apprendre ce qu'on doit savoir quand le moment sera venu d'en


faire usage ? Je l'ignore : mais ce que je sais, c'est qu'il est impossible de apprendre


 plus tôt; car nos vrais maîtres sont l'expérience & le sentiment, et


jamais l'homme ne sent bien ce qui convient a l'homme que dans les rapports où


il s'est trouve. Un enfant sait qu'il est fait pour devenir homme, toutes les idées


qu'il peut avoir de l'état d'homme sont des occasions d'instruction pour lui; mais


sur les idées de cet état qui ne sont pas à sa portée il doit rester dans une


ignorance absolue. Tout mon livre n'est qu'une preuve continuelle de ce principe


d'éducation.




Sitôt que nous sommes parvenus à donner à notre Eleve une idée du mot utile,


nous avons une grande prise de plus pour le gouverner; car ce mot le frappe


beaucoup attendu qu'il n'a pour lui qu'un sens relatif à son âge, et' qu'il en voit


clairement le rapport à son bien-être actuel. Vos enfants ne sont point frappés de


ce mot parce que vous n'avez pas eu soin de leur en donner une idée qui soit à


leur portée, & que d'autres se chargeant toujours de pourvoir à ce qui leur est


utile, ils n'ont jamais besoin d'y songer eux-mêmes, & ne savent ce que c'est


qu'utilité.




A quoi cela est-il bon ? Voilà désormois le [295] mot sacré, le mot déterminant entre lui


et moi dans toutes les actions de notre vie : voilà la question qui de ma part suit


infailliblement toutes ses questions, & qui sert de frein à ces multitudes


d'interrogations sottes & fastidieuses dont les enfants fatiguent sans relâche & sans


fruit tous ceux qui les environnent, plus pour exercer sur eux quelque espèce


d'empire que pour en tirer quelque profit. Celui à pour sa plus importante leçon,


l'on apprend à ne voir rien savoir que d'utile, interroge comme Socrate; il ne fait


pas une question sans s'en rendre à lui-même la raison qu'il sait qu'on lui en va


demander avant que de la résoudre.




Voyez quel puissant instrument je vous mets entre les mains pour agir sur votre


élève. Ne sachant les raisons de rien, le voilà presque réduit au silence quand il


vous plaît; & vous, au contraire, quel avantage vos connaissances & votre


expérience ne vous donnent-elles point pour lui montrer l'utilité de tout ce que


vous lui proposez ! Car, ne vous y trompez pas, lui faire cette question, c'est lui


apprendre à vous la faire à son tour; & vous devez compter, sur tout ce que vous


lui proposerez dans la suite, qu'à votre exemple il ne manquera pas de dire : à


quoi cela est-il bon ?




C'est ici peut-être le piège le plus difficile à éviter pour un gouverneur. Si, sur la


question de l'enfant, ne cherchant qu' a vous tirer d'affaire, vous lui donnez une


seule raison qu'il ne soit pas en état d'entendre, voyant que vous raisonnez sur vos


idées & non sur les siennes, il croira ce que vous lui dites bon pour votre âge, et


non pour le sien; il ne se fiera plus à vous, & tout est perdu. Mais où est le [296] maître


qui veuille bien rester court & convenir de ses torts avec son élève? tous se font


une loi de ne pas convenir même de ceux qu'ils ont; & moi je m'en ferois une de


convenir même de ceux que je n'aurois pas, quand je ne pourrois mettre mes


raisons à sa portée : ainsi ma conduite, toujours nette dans son esprit, ne lui serait


jamais suspecte & je me conserverois plus de crédit en me supposant des fautes,


qu'ils ne font en cachant les leurs.




Premièrement, songez bien que c'est rarement à vous de lui proposer ce qu'il doit


apprendre; c'est à lui de le désirer, de le chercher, de le trouver; à vous de le


mettre à sa portée, de faire naître adroitement ce désir & de lui fournir les moyens


de le satisfaire. Il suit de là que vos questions doivent être peu fréquentes, mais


bien choisies; & que, comme il en aura beaucoup plus à vous faire que vous à lui,


vous serez toujours moins à découvert, & plus souvent dans le cas de lui dire : en


quoi ce que vous me demandez est-il utile à savoir ?




De plus, comme il importe peu qu'il apprenne ceci ou cela, pourvu qu'il conçoive


bien ce qu'il apprend, & l'usage de ce qu'il apprend, sitôt que vous n'avez pas à lui


donner sur ce que vous lui dites un éclaircissement qui soit bon pour lui, ne lui en


donnez point du tout. Dites-lui sans scrupule : je n'ai pas de bonne réponse à


vous faire; j'avois tort, laissons cela. Si votre instruction étoit réellement déplacée,


il n'y a pas de mal à l'abandonner tout à fait; si elle ne l'étoit pas, avec un peu de


soin vous trouverez bientôt l'occasion de lui en rendre l'utilité sensible.




[297] Je n'aime point les explications en discours; les jeunes gens y font peu d'attention


et ne les retiennent guères. Les choses, les choses! Je ne répéterai jamais assez


que nous donnons trop de pouvoir aux mots; avec notre éducation babillarde


nous ne faisons que des babillards.




Supposons que, tandis que j'étudie avec mon Eleve le cours du soleil & la manière


de s'orienter, tout à coup il m'interrompe pour me demander à quoi sert tout cela.


quel beau discours je vais lui faire ! De combien de choses je saisis l'occasion de


l'instruire en répondant à sa question, surtout si nous avons des témoins de notre


entretien.*[J'ai souvent remarqué que, dans les doctes instructions qu'on donne


aux enfants, on songe moins à se faire écouter d'eux que des grandes personnes


qui sont présentes. Je suis très sûr de ce que je dis là, car j'en ai fait l'observation


sur moi-même] Je lui parlerai de l'utilité des voyages, des avantages du


commerce, des productions particulières à chaque climat, des mœurs des


différens  peu les, de l'usage du calendrier de la supputation du retour des saisons


pour l'agriculture: de l'art de la navigation, de la manière de se conduire sur mer


et de suivre exactement sa route, sans savoir où l'on est. La politique, l'histoire


naturelle, l'astronomie, la morale même & le droit des gens, entreront dans mon


explication, de manière à donner à mon Eleve une grande idée de toutes ces


sciences & un grand désir de les apprendre. Quand j'aurai tout dit, j'aurai fait


l'étalage d'un vrai pédant, auquel il n'aura pas compris une seule idée. Il auroit


grande envie de me demander comme auparavant a quoi sert de [298] s'orienter; mais il


n'ose, de peur que je me fâche. Il trouve mieux son compte à feindre d'entendre


ce qu'on l'a forcé d'écouter. Ainsi se pratiquent les belles éducations.




Mais notre émile, plus rustiquement élevé, & à qui nous donnons avec tant de


peine une conception dure, n'écoutera rien de tout cela. Du premier mot qu'il


n'entendra pas, il va s'enfuir, il va folâtrer par la chambre, & me laisser pérorer


tout seul. Cherchons une solution plus grossière; mon appareil scientifique ne


vaut rien pour lui.




Nous observions la position de la forêt au nord de Montmorency, quand il m'a


interrompu par son importune question : à quoi sert cela? Vous avez raison, lui


dis-je  il y faut penser à loisir; & si nous trouvons que ce travail n'est bon à rien,


nous ne le reprendrons plus, car nous ne manquons pas d'amusements utiles. On


s'occupe d'autre chose, & il n'est plus question de géographie du reste de la


journée.




Le lendemain matin, je lui propose un tour de promenade avant le déjeuner; il ne


demande pas mieux; pour courir, les enfants sont toujours prêts & celui-ci a de


bonnes jambes. Nous montons dans la' forêt, nous parcourons les Champeaux,


nous nous égarons, nous ne savons plus où nous sommes; &, quand il s'agit de


revenir, nous ne pouvons plus retrouver notre chemin. Le tems se passe, la


chaleur vient, nous avons faim; nous nous pressons, nous errons vainement de


côté & d'autre, nous ne trouvons partout que des bois, des carrières, des plaines,


nul renseignement pour nous reconnaître. Bien échauffés, bien [299] recrus, bien


affames, nous ne faisons avec nos courses que nous égarer davantage. Nous


nous asseyons enfin pour nous reposer, pour délibérer. émile que je surppose


élevé comme un autre enfant, ne délibère point, il pleure; il ne sait pas que nous


sommes à la porte de Montmorency, & qu'un simple taillis nous le cache; mais ce


taillis est une forêt pour lui, un homme de sa stature est enter dans des buissons.




Après quelques moments de silence, je lui dis d'un air inquiet : Mon cher émile,


comment ferons-nous pour sortir d'ici ?




EMILE, en nage, & pleurant à chaudes larmes.




Je n'en sais rien. Je suis las; j'ai faim; j'ai soif; je n'en puis plus.




JEAN-JACQUES




Me croyez-vous en meilleur état que vous ? & pensez-vous que je me fisse faute


de pleurer, si je pouvois déjeuner de mes larmes ? Il ne s'agit pas de pleurer, il


s'agit de se reconnaître. Voyons votre montre; quelle heure est-il ?




EMILE




Il est midi, & je suis à jeun.




JEAN-JACQUES




Cela est vrai, il est midi, & je suis à jeun.




EMILE




Oh! que vous devez avoir faim!




[300] JEAN-JACQUES




Le malheur est que mon dîner ne viendra pas me chercher ici. Il est midi : c'est


justement l'heure où nous observions hier de Montmorency la position de la forêt.


Si nous pouvions de même observer de la forêt la position de Montmorency !...




EMILE




Oui; mais nous voyions la forêt, & d'ici nous voyons pas la ville.




JEAN-JACQUES




Voilà le mal... Si nous pouvions nous passer de la pour trouver sa position ! ...




EMILE




O mon bon ami!




JEAN-JACQUES




Ne disions-nous pas que la forêt était.




EMILE




Au nord de Montmorency.




JEAN-JACQUES


 

Par conséquent Montmorency doit être...




EMILE




Au sud de la forêt.




JEAN-JACQUES




Nous avons un moyen de trouver le bord à midi ?




[301] EMILE




Oui, par la direction de l'ombre.




JEAN JACQUES




Mais le sud ?




EMILE




Comment faire ?




JEAN JACQUES




Le sud est l'opposé du nord.




EMILE




Cela est vrai; il n'y a qu'à chercher l'opposé de l'ombre. Oh! voilà le sud ! voilà le


sud ! sûrement Montmorency est de ce cote.




JEAN-JAQUES.


Vous pouvez avoir raison : prenons ce sentier à travers le bois.




EMILE frappant des mains, & poussant un cri de joie.



Ah! je vois Montmorency! le voilà tout devant nous, tout à découvert. Allons


déjeuner, allons dîner, courons vite : est bonne à quelque chose.




Prenez garde que, s'il ne dit pas cette dernière phrase, il la pensera; peu importe,


pourvu que ce ne soit pas moi qui la dise. Or soyez sûr qu'il n'oubliera


de sa vie la leçon de cette journée; au lieu que, si je n'avois fait que lui supposer


tout cela dans sa chambre, mon discours eût été oublié [302] dès le


lendemain. Il faut parler tant qu'on peut par les actions, & ne dire que ce qu'on ne


sauroit faire.




Le lecteur ne s'attend pas que je le méprise assez pour lui donner un exemple sur


chaque espèce d'étude : mais, de quoi qu'il soit question, je ne puis trop exhorter


le gouverneur à bien mesurer sa preuve sur la capacité de l'élève; car, encore une


fois, le mal n'est pas dans ce qu'il n'entend point mais dans ce qu'il croit entendre.




Je me souviens que, voulant donner à un enfant du goût pour la chimie, après lui


avoir montré plusieurs précipitations métalliques, je lui expliquois comment se


faisoit l'encre. je lui disois que sa noirceur ne venoit que d'un fer très divisé,


détaché du vitriol, & précipite par une liqueur alcaline. Au milieu de ma docte


explication, le petit traître m'arrêta tout court avec ma question que je lui avais


apprise: me voilà fort embarrassé.




Après avoir un peu rêvé, je pris mon parti; j'envoyai chercher du vin dans la


cave du maître de la maison, & d' autre vin à huit sous chez un marchand de vin. Je


pris dans un petit flacon de la dissolution d'alcali fixe; puis, ayant devant moi,


dans deux verres, de ces deux différens vins,*[A chaque explication qu'on veut


donner à l'enfant, un petit appareil qui la précède sert beaucoup à le rendre


attentif.] je lui parlai ainsi :




On falsifie plusieurs denrées pour les faire paraître meilleures qu'elles ne sont.


Ces falsifications trompent l'œil & le goût; mais elles sont nuisibles, & rendent la


chose [303] falsifiée pire, avec sa belle apparence, qu'elle n'étoit auparavant.




On falsifie surtout les boissons, & surtout les vins, parce que la tromperie est plus


difficile à connaître, & donne plus de profit au trompeur.




La falsification des vins verts ou aigres se fait avec de la litharge, la litharge est


une préparation de plomb. Le plomb uni aux acides fait un sel fort doux, qui


corrige au goût la verdeur du vin, mais qui est un poison pour ceux qui le boivent.


Il importe donc, avant de boire du vin suspect, de savoir s'il est lithargiré ou s'il rie


l'est pas. Or voici comment je raisonne pour découvrir cela




La liqueur du vin ne contient pas seulement de l'esprit inflammable, comme vous


l'avez vu par l'eau-de-vie qu'on en tire; elle contient encore de l'acide, comme


vous pou- le connaître par le vinaigre & le tartre qu'on en tire aussi.




L'acide a du rapport aux substances métalliques, & s'unit avec elles par dissolution


pour former un sel composé, tel, par exemple, que la rouille, qui n'est qu'un fer


dissous par l'acide contenu dans l'air ou dans l'eau, & tel aussi que le vert-de-gris,


qui n'est qu'un cuivre dissous par le vinaigre.




Mais ce même acide a plus de rapport encore aux substances alcalines qu'aux


substances métalliques, en sorte que, par l'intervention des premières dans les sels


composés ont je viens de vous parier, l'acide est forcé de lâcher le métal auquel il


est uni, pour s'attacher à l'alcali.




Alors la substance métallique, dégagée de l'acide qui la [304] tenoit dissoute, se


précipite & rend la liqueur opaque.




Si donc un de ces deux vins est lithargiré, son acide tient la litharge en dissolution.


Que j'y verse de la liqueur alcaline, elle forcera l'acide de quitter prise pour s'unir


à elle; le plomb, n'étant plus tenu en dissolution,


reparaîtra, troublera la liqueur, & se précipitera enfin dans le fond du verre.




S'il n'y a point de plomb*[Les vins qu'on vend en détail chez les marchands de


vins de Paris, quoiqu'ils ne soient pas tous lithargirés, sont rarement exempts de


plomb, parce que les comptoirs de ces marchands sont garnis de ce métal, & que


le vin qui se répand de la mesure, en passant & séjour sur ce plomb en dissout


toujours quelque partie. Il est étrange qu'un abus si manifeste & si dangereux soit


souffert par la police. Mais il est vrai que les gens aisés, ne buvant guère de ces


vins là, sont peu sujets à en être empoisonnés.] ni d'aucun métal dans le vin,


l'alcali s'unira paisiblement*[ L'acide végétal est fort doux. Si c'étoit un acide


minéral, & qu'il fût moins étendu, l'union ne se feroit pas sans effervescence.]


avec l'acide, le tout restera dissous, & il ne se fera aucune précipitation.




Ensuite je versai de ma liqueur alcaline successivement dans les deux verres :


celui du vin de la maison resta clair & diaphane; l'autre en un moment fut


trouble, & au bout d'une heure on vit clairement le plomb précipité dans d'une le


fond du verre.




Voilà, repris-je, le vin naturel & pur dont on peut boire, & voici le vin falsifié qui


empoisonne. Cela se découvre par les mêmes connaissances dont vous me


demandiez l'utilité : celui qui sait bien comment se fait l'encre sait connaître aussi


les vins frelatés.




[305] J'étois fort content de mon exemple, & cependant m'aperçus que l'enfant n'en était


point frappé. J'eus besoin d'un peu de tems pour sentir que je n'avois fait qu'une


sottise : car, sans parler de l'impossibilité qu'à douze ans un enfant pût suivre mon


explication, l'utilité de cette expérience n'entroit pas dans son esprit, parce


qu'ayant goûté des deux vins, & les trouvant bons tous deux, il ne joignoit aucune


idée à ce mot de falsification que je pensois lui avoir si bien expliqué. Ces autres


mots mal-sain, poison, n'avoient même aucun sens pour lui; il était


là-dessus dans le cas de l'historien du médecin Philippe : c'est le cas de tous les


enfants.




Les rapports des effets aux causes dont nous n'apercevons pas la liaison, les biens


et les maux dont nous n'avons aucune idée, les besoins que nous n'avons jamais


sentis, sont nuls pour nous; il est impossible de nous intéresser par eux à rien faire


qui s'y rapporte. On voir à quinze ans le bonheur d'un homme sage, comme à


trente la gloire du paradis. Si l'on ne conçoit bien l'un & l'autre, on fera peu de


chose pour les acquérir; & quand même on les concevrait, on fera peu de chose


encore si on ne les désire, si on ne les sent convenables à soi. Il est aisé de


convaincre un enfant que ce qu'on lui veut enseigner est utile : mais ce n'est rien


de le convaincre, si l'on ne sait le persuader. En vain la tranquille raison nous fait


approuver ou blâmer; il n'y a que la passion qui nous fasse agir; & comment se


passionner pour des intérêts qu'on n'a point encore ?




Ne montrez jamais rien à l'enfant qu'il ne puisse voir. [306] Tandis que l'humanité lui


est presque étrangère, ne pouvant l'élever à l'état d'homme, rabaissez pour lui


l'homme à l'état d'enfant. En songeant à ce qui lui peut être utile dans un autre


âge, ne lui parlez que de ce dont il voit dès à présent l'utilité. Du reste, jamais de


comparaisons avec d'autres enfants, point de rivaux, point de concurrents, même


à la course, aussitôt qu'il commence à raisonner; j'aime cent fois mieux qu'il


n'apprenne point ce qu' n'apprendroit que par jalousie ou par vanité. Seulement je


marquerai tous les ans les progrès qu'il aura faits; je lés comparerai à ceux qu'il


fera l'année suivante; je lui dirai : Vous êtes grandi de tant de lignes; voilà le fossé


que vous sautiez, le fardeau que vous portiez; voici la distance où vous lanciez un


caillou, la carrière que vous parcouriez d'une haleine, etc.; voyons maintenant ce


que vous ferez. Je l'excite ainsi sans le rendre jaloux de personne. Il voudra se


surpasser, il le doit; je ne vois nul inconvénient qu'il soit émule de lui-même.




Je hais les livres; ils n'apprennent qu'à parler de ce qu'on ne sait pas. On dit


qu'Hermès grava sur des colonnes les éléments des sciences, pour mettre ses


découvertes à l'abri d'un déluge. S'il les eût bien imprimées dans la tête des


hommes, elles s'y seroient conservées par tradition. Des cerveaux bien préparés


sont les monuments où se gravent le plus sûrement les connaissances humaines.




N'y auroit-il  point moyen de rapprocher tant de leçons éparses dans tant de livres,


de les réunir sous un objet commun qui pût être facile à voir, intéressant à suivre,


et qui pût servir de stimulant, même à cet âge ? Si l'on peut [307] inventer une situation


où tous les besoins naturels de l'homme se montrent d'une manière sensible à


l'esprit d'un enfant, & où les moyens de pourvoir a ces mêmes besoins se


développent successivement avec la même facilité, c'est par la peinture vive et


naÏve de cet état qu'il faut donner le premier exercice à son imagination.




Philosophe ardent, je vois déjà s'allumer la vôtre. Ne vous mettez pas en frais;


cette situation est trouvée, elle est décrite, &, sans vous faire tort, beaucoup mieux


que vous ne la décririez vous-même, du moins avec plus de vérité & de simplicité.


Puisqu'il nous faut absolument des livres, il en existe un qui fournit, à mon gré, le


plus heureux traité d'éducation naturelle. Ce livre sera le premier que lira mon


émile; seul il composera durant long-temps toute sa bibliothèque, & il y tiendra


toujours une place distinguée. Il sera le texte auquel tous nos entretiens sur les


sciences naturelles ne serviront que de commentaire il servira d'épreuve durant


nos progrès à l'état de notre jugement; &, tant que notre pur ne sera pas gâté,


 sa lecture nous plaira toujours. Quel est donc ce merveilleux livre ? Est-ce Aristote ?


est-ce Pline ? est-ce Buffon ? Non; c'est Robinson Crusoe.




Robinson Crusoe dans son île, seul, dépourvu de l'assistance de ses semblables et


des instruments de tous les arts, pourvoyant cependant à sa subsistance, à sa


conservation, & se procurant même une sorte de bien-être, voilà un objet


intéressant pour tout âge, & qu'on a mille moyens de rendre agréable aux enfants.


Voilà comment nous réalisons l'île déserte qui me servoit d'abord de


comparaison. Cet état n'est [308] pas, j'en conviens, celui de l'homme social;


vraisemblablement il ne doit pas être celui d'émile : mais c'est sur ce même état


qu'il doit apprécier tous les autres. Le plus sûr moyen de s'élever au-dessus des


préjugés & d'ordonner ses jugements sur les vrais rapports des choses, est de se


mettre à la place d'un homme isolé, & de juger de tout comme cet homme en doit


juger lui-même, eu égard à sa propre utilité.




Ce roman, débarrassé de tout son fatras, commençant au naufrage de Robinson


près de son île, & finissant à l'arrivée du vaisseau qui vient l'en tirer, sera tout à la


fois l'amusement & l'instruction d'émile durant l'époque dont il est ici question. Je


veux que la tête lui en tourne, qu'il s occupe sans cesse de son château, de ses


chèvres, de ses plantations; qu'il apprenne en détail, non dans des livres, mais sur


les choses, tout ce qu'il faut savoir en pareil cas; qu'il pense être Robinson lui-même;


 qu'il se voie habillée peaux, portant un grand bonnet, un grand sabre, tout


le grotesque équipage de la figure, au parasol près, dont il n'aura pas besoin . Je


veux qu'il s'inquiète des mesures à prendre, si ceci ou cela venoit à lui manquer,


qu'il examine la conduite de son héros, qu'il cherche s'il n'a rien omis, s'il n'y avait


rien de mieux à faire; qu'il marque attentivement ses fautes, & qu'il en profite


pour n'y pas tomber lui-même en pareil cas; car ne doutez point qu'il ne projette


d'aller faire un établissement semblable, c'est le vrai château en Espagne de cet


heureux âge, ou l'on ne connoît d'autre bonheur que le nécessaire & la liberté.




[309] Quelle ressource que cette folie pour un homme habile, qui n'a su la faire naître


qu'afin de la mettre a profit! L'enfant, pressé de se faire un magasin pour son île,


sera plus ardent pour apprendre que le maître pour enseigner. Il voudra savoir


tout ce qui est utile, & ne voudra savoir que cela; vous n'aurez plus besoin de le


guider, vous n'aurez qu'à le retenir. Au reste, dépêchons-nous de l'établir dans


cette île, tandis qu'il y borne sa félicité; car le jour approche où, s'il y veut vivre


encore, il n'y voudra plus vivre seul, & où Vendredi, qui maintenant ne le touche


guère, ne lui suffira pas longtemps.




La pratique des arts naturels, auxquels peut suffire un seul homme, mène à la


recherche des arts d'industrie, & qui ont besoin du concours de plusieurs mains.


Les premiers peuvent s'exercer par des solitaires, par des sauvages; mais les autres


ne peuvent naître que dans la société, & la rendent nécessaire. Tant qu'on ne


connaît que le besoin physique, chaque homme se suffit à lui-même;


l'introduction du superflu rend indispensable le partage & la distribution du


travail; car, bien qu'un homme travaillant seul ne gagne que la subsistance d'un


homme, cent hommes, travaillant de concert, gagneront de quoi en faire subsister


deux cents. Sitôt donc qu'une partie des hommes se repose, il faut que le


concours des bras de ceux qui travaillent supplée à l'oisiveté de ceux qui ne font


rien.




Votre plus grand soin doit être d'écarter de l'esprit de votre Eleve toutes les


notions des relations sociales qui ne sont pas à sa portée; mais, quand


enchaînement des [310] connaissances vous force à lui montrer la mutuelle dépendance


des hommes, au lieu de la lui montrer par le côté moral, tournez d'abord toute


son attention vers l'industrie & les arts mécaniques, qui les rendent utiles les uns


aux autres. En le promenant d'atelier en atelier, ne souffrez jamais qu'il voie


aucun travail sans mettre lui-même la main à l'œuvre, ni qu'il en sorte sans savon


parfaitement la raison de tout ce qui s'y fait, ou du moins de tout ce qu'il a


observé. Pour cela, travaillez vous-même, donnez-lui partout l'exemple; pour le


rendre maître, soyez partout apprenti, & comptez qu'une heure de travail lui


apprendra plus de choses qu'il n'en retiendroit d'un jour d'explications.




Il y a une estime publique attachée aux différens arts en raison inverse de leur


utilité réelle. Cette estime se mesure directement sur leur inutilité même, & cela


doit être. Les arts les plus utiles sont ceux qui gagnent le moins, parce que le


nombre des ouvriers se proportionne au besoin ses hommes, & que le travail


nécessaire à tout le monde reste forcément à un prix que le pauvre peut payer. Au


contraire, ces importants qu'on n'appelle pas artisans, mais artistes, travaillant


uniquement pour les oisifs & les riches, mettent un prix arbitraire à leurs babioles;


et, comme le mérite de ces vains travaux n'est que dans l'opinion, leur prix même


fait partie de ce mérite, & on les estime à proportion de ce qu'ils coûtent. Le cas


lu en fait le riche rie vient pas de leur usage, mais de ce que pauvre ne les peut


payer. Nolo habere bona nisi quibus populus inviderit.




[311] Que deviendront vos élèves, si vous leur laissez adopter ce sot préjugé, si vous le


favorisez vous-même, s'ils vous voient, par exemple, entrer avec plus d'égards


dans la boutique d'un orfèvre que dans celle d'un serrurier ? Quel jugement


porteront-ils du vrai mérite des arts & de la véritable valeur des choses, quand ils


verront partout le prix de fantaisie en contradiction avec le prix tiré de l'utilité


réelle, & que plus la chose coûte, moins elle vaut ? Au premier moment que vous


laisserez entrer ces idées dans leur tête, abandonnez le reste de leur éducation;


malgré vous ils seront élevés comme tout le monde; vous avez perdu quatorze ans


de soins.




émile songeant à meubler son île aura d'autres manières de voir. Robinson eût


fait beaucoup plus de cas de la boutique d'un taillandier que de tous les colifichets


de Saide. Le premier lui eût paru un homme très respectable, & l'autre un


petit charlatan.




" Mon fils est fait pour vivre dans le monde; il ne vivra pas avec des sages, mais


avec des fous ; il faut donc qu'il connaisse leurs folies, puisque c'est par elles


qu'ils veulent être conduits. La connaissance réelle des choses peut être bonne,


mais celle des hommes & de leurs jugements vaut encore mieux ; car dans la


société humaine, le plus grand instrument de l'homme est l'homme, & le plus sage


est celui qui se sert le mieux de cet instrument. A quoi bon donner aux enfants


l'idée d'un ordre imaginaire tout contraire à celui qu'ils trouveront établi, & sur


lequel il faudra qu'ils se règlent ? Donnez-leur premièrement des leçons [312] pour être


sages, & puis vous leur en donnerez pour juger en quoi les autres sont foux."




Voilà les spécieuses maximes sur lesquelles la fausse prudence des pères travaille


à rendre leurs enfants esclaves des préjugés dont ils les nourrissent, & jouets


eux-mêmes de la tourbe insensée dont ils pensent faire l'instrument de leurs passions.


Pour parvenir a connaître l'homme, que de choses il faut connaître avant lui!


L'homme est la dernière étude du sage, & vous prétendez en faire la première


d'un enfant! Avant de l'instruire de nos sentiments, commencez par lui apprendre


à les apprécier. Est-ce connaître une folie que de la prendre pour la raison ? Pour


être sage il faut discerner ce qui ne l'est pas. Comment votre enfant connoîtra-t-il


les hommes, s'il ne sait ni juger leurs jugements ni démêler leurs erreurs ? C'est


un mal de savoir ce qu'ils pensent, quand on ignore si ce qu'ils pensent est vrai ou


faux. Apprenez donc premièrement ce que sont les choses en elles-mêmes, et


vous lui apprendrez après ce qu'elles sont à nos yeux; c'est ainsi qu'il saura


comparer l'opinion à la vérité, & s'élever au-dessus du vulgaire; car on ne connaît


point les préjugés quand on les adopte, & l'on ne mène point le peuple quand on


lui ressemble. Mais si vous commencez par l'instruire de l'opinion publique avant


de lui apprendre à l'apprécier, assurez vous que, quoi que vous puissiez faire, elle


deviendra la sienne, & que vous ne la détruirez plus. Je conclus que, pour rendre


un jeune homme judicieux, il faut bien former ses jugements, au lieu de lui dicter


les nôtres.




[313] Vous voyez que jusqu'ici je n l'ai point parlé des hommes à mon élève, il aurait


eu trop de bon sens pour m'entendre; ses relations avec son espèce ne lui sont pas


encore assez sensibles pour qu'il puisse juger des autres par lui. Il ne connaît


d'être humain que lui seul, & même il est bien éloigné de se connaître; mais s'il


porte peu de jugements sur sa personne, au moins il n'en porte que de justes. Il


ignore quelle est la place des autres, mais il sent la sienne & s'y tient. Au lieu des


lois sociales qu'il ne peut connaître, nous l'avons lié des chaînes de la nécessité. Il


n'est presque encore qu'un être physique, continuons de le traiter comme tel.




C'est par leur rapport sensible avec son utilité, sa sûreté, sa conservation, son


bien-être, qu'il doit apprécier tous les corps de la nature & tous les travaux des


hommes. Ainsi le fer doit être à ses yeux d'un beaucoup plus grand prix que l'or,


et le verre que le diamant; de même, il honore beaucoup plus un cordonnier, un


maçon, qu'un Lempereur, un Le Blanc, & tous les joailliers de l'Europe; un


pâtissier est surtout à ses yeux un homme très important, & il donneroit toute


l'académie des sciences pour le moindre confiseur de la rue des Lombards. Les


orfèvres, les graveurs, les doreurs, les brodeurs, ne sont à son avis que des


fainéants qui s'amusent à des jeux parfaitement inutiles; il ne fait pas même un


grand cas de l'horlogerie. L'heureux enfant jouit du tems sans en être esclave : il


en profite & n'en connoît pas le prix. Le calme des passions qui rend pour lui la


succession toujours égale lui tient lieu d'instrument pour le [314] mesurer au


besoin.*[Le tems perd pour nous sa mesure, quand nos passions veulent régler


son cours à leur gré. La montre du sage est l'égalité d'humeur & la paix de l'âme:


il est toujours à son heure, & il la connoît toujours.] En lui supposant une montre,


aussi bien qu'en le faisant pleurer, je me donnois un émile vulgaire, pour être utile


et me faire entendre; car, quant au véritable, un enfant si différent des autres ne


serviroit d'exemple à rien.




Il y a un ordre non moins naturel & lus judicieux encore, par lequel on considère


les arts selon les rapports de nécessité qui les lient, mettant au premier rang les


plus indépendants, & au dernier ceux qui dépendent d'un plus grand nombre


d'autres cet ordre, qui fournit d'importantes considérations sur celui de la société


générale, est semblable au précédent, & soumis au même renversement dans


l'estime des hommes; en sorte que l'emploi des matières


premières se fait dans des métiers sans honneur, presque sans profit, & que plus


elles changent de la main d'œuvre augmente de prix & devient honorable. Je


n'examine pas s'il est vrai que l'industrie soit plus grande & mérite plus de


récompense dans les arts minutieux qui donnent la dernière forme à ces matières,


que dans le premier travail qui les convertit à l'usage des hommes: mais je dis


qu'en chaque chose l'art dont l'usage est le plus général & le plus indispensable est


incontestablement celui qui mérite le plus d'estime, & que celui à qui moins


d'autres arts sont nécessaires, la mérite encore par-dessus les plus subordonnés,


[315] parce qu'il est plus libre & plus près de l'indépendance. Voilà les véritables règles


de l'appréciation des arts & de l'industrie; tout le reste est arbitraire & dépend de


l' opinion.




Le premier & le plus respectable de tous les arts est l'agriculture : je mettrois la


forge au second rang, la charpente au troisième, & ainsi de suite. L'enfant qui


n'aura point été séduit par les préjugés vulgaires en jugera précisément ainsi. Que


de réflexions importantes notre Emile ne tirera-t-il point là-dessus de son


Robinson! Que pensera-t-il en voyant que les arts ne se perfectionnent qu'en se


subdivisant, en multipliant à l'infini les instruments des uns & des autres ? Il se


dira : Tous ces gens-là sont sottement ingénieux : on croiroit qu'ils ont peur


que leurs bras & leurs doigts ne leur servent à quelque chose tant ils inventent


d'instruments pour s'en passer. Pour exercer un seul art ils sont asservis à mille


autres; il faut une ville à chaque ouvrier. Pour mon camarade & moi, nous


mettons notre génie dans notre adresse; nous nous faisons des outils que nous


puissions porter partout avec nous. Tous ces gens si fiers de leurs talens dans


Paris ne sauroient rien dans notre île, & seroient nos apprentis à leur tour.




Lecteur, ne vous arrêtez pas à voir ici l'exercice du corps & l'adresse des mains de


notre élève; mais considérez quelle direction nous donnons à ces curiosités


enfantines; considérez le sens, l'esprit inventif, la prévoyance; considérez quelle


tête nous allons lui former. Dans tout ce qu'i verra, dans tout ce qu'il fera, il


voudra tout connaître, il voudra savoir la raison de tout; d'instrument en


instrument il voudra toujours remonter au premier; il n'admettra rien par


supposition; [316] il refuseroit d'apprendre ce qui demanderoit une connaissance


antérieure qu'il n'auroit pas : s'il voit faire un ressort, il voudra savoir comment


l'acier a été tiré de la mine; s'il voit assembler les pièces d'un coffre, il voudra


savoir comment l'arbre a été coupe, s'il travaille lui-même, à chaque outil dont il


se sert, il ne manquera pas de se dire : Si je n'avois pas cet outil, comment m'y


prendrois-je pour en faire un semblable ou pour m'en passer?




Au reste, une erreur difficile à éviter dans les occupations pour lesquelles le


maître se passionne est de supposer toujours le même goût à l'enfant : gardez,


quand l'amusement du travail vous emporte, que lui cependant ne s'ennuie sans


vous l'oser témoigner. L'enfant doit être tout à la chose; mais vous devez être tout


à l'enfant, l'observer, l'épier sans relâche & sans qu'il y paraisse, pressentir tous


ses sentiments d'avance, & prévenir ceux qu'il ne doit pas avoir, l'occuper enfin de


manière que non seulement il se sente utile à la chose, mais qu'il s'y plaise à force


de bien comprendre à quoi sert ce qu'il fait.




La société des arts consiste en échanges d'industrie, celle du commerce en


échanges de choses, celle des banques en échanges de signes & d'argent : toutes


ces idées se tiennent, & les notions élémentaires sont déjà prises; nous avons jeté


les fondements de tout cela dès le premier âge, à l'aide du jardinier Robert. Il ne


nous reste maintenant qu'a généraliser ces mêmes idées, & les étendre à plus


exemples, pour lui faire comprendre le jeu du trafic pris en lui-même, & rendu


sensible par les détails d'histoire naturelle qui regardent les [317] productions


particulières à chaque pays, par les détails d'arts & de sciences qui regardent la


navigation, enfin, par le plus grand ou moindre embarras du transport, selon


l'éloignement des lieux, selon la situation des terres, des mers, des rivières, etc.




Nulle société ne peut exister sans échange, nul échange sans mesure commune, et


nulle mesure commune sans égalité. Ainsi, toute société a pour première loi


quelque égalité conventionnelle, soit dans les hommes, soit dans lés choses.




L'égalité conventionnelle entre les hommes, bien différente de l'égalité naturelle,


rend nécessaire le droit positif, c'est-à-dire gouvernement & les lois. Les


connaissances politiques d'un enfant doivent être nettes & bornées; il ne doit


connaître du gouvernement en général que ce qui se rapporte au droit de


propriété, dont il a déjà quelque idée.




L'égalité conventionnelle entre les choses a fait inventer la monnaie; car la


monnaie n'est qu'un terme de comparaison pour la valeur des choses de


différentes espèces; & en ce sens la monnaie est le vrai lien de la société; mais


tout peut être monnaie; autrefois le bétail l'était, des coquillages le sont encore


chez plusieurs peuples; le fer fut monnaie à Sparte, le cuir l'a été en Suède, l'or et


l'argent le sont parmi nous.




Les métaux, comme plus faciles à transporter, ont été généralement choisis pour


termes moyens de tous les échanges; & l'on a converti ces métaux en monnaie,


pour épargner la mesure ou le poids à chaque échange : car la marque [318] de la


monnaie n'est qu'une attestation que la pièce ainsi marquée est d'un tel poids; & le


prince seul a droit de battre monnaie attendu que lui seul a droit d'exiger que son


témoignage fasse autorité parmi tout un peuple.




L'usage de cette invention ainsi expliqué se fait sentir au plus stupide. Il est


difficile de comparer immédiatement des choses de différentes natures, du drap,


par exemple, avec du blé; mais, quand on a trouvé une mesure commune, savoir


la monnaie, il est aisé au fabricant & au laboureur de rapporter la valeur des


choses qu'ils veulent échanger à cette mesure commune. Si telle quantité de drap


vaut une telle somme d'argent & que telle quantité de blé vaille aussi la même


somme d'argent, il s'ensuit que lie marchand, recevant ce blé pour son drap, fait


un échange équitable. Ainsi, c'est par la monnaie que les biens d'espèces diverses


deviennent commensurables & peuvent se comparer.




N'allez pas plus loin que cela, & n'entrez point dans l'explication des effets


moraux de cette institution. En toute chose il importe de bien exposer les usages


avant de montrer les abus. Si vous prétendiez expliquer aux enfants comment les


signes font négliger les choses, comment de la monnaie sont nées toutes les


chimères de l'opinion, comment les pays riches d'argent doivent être pauvres. de


tout, vous traiteriez ces enfants non seulement en mais en hommes sages, & vous


prétendiez leur faire entendre ce que peu de philosophes même ont bien conçu.




Sur quelle abondance d'objets intéressants ne peut-on point tourner ainsi la


curiosité d'un élève, sans jamais quitter les [319] rapports réels & matériels qui sont à sa


portée, ni souffrir qu'il s'élève dans son esprit une seule idée qu'il ne puisse pas


concevoir! L'art du maître est de ne laisser jamais appesantir ses observations sur


des minuties qui ne tiennent à rien, mais de le rapprocher sans cesse des grandes


relations qu'il doit connaître un jour pour bien juger du bon & ma vais ordre de la


société civile. Il faut savoir assortir les entretiens dont on l'amuse au tour d'esprit'


on lui a donné. Telle question, qui ne pourroit pas même effleurer l'attention d'un


autre, va tourmenter émile pendant six mois.




Nous allons dîner dans une maison opulente; nous trouvons les apprêts d'un


festin, beaucoup de monde, beaucoup de laquais, beaucoup de plats, un service


élégant & fin. Tout cet appareil de plaisir & de fête a quelque chose d'enivrant qui


porte à la tête quand on n'y est pas accoutumé. Je pressens l'effet de tout cela sur


mon jeune élève. Tandis que le repas se prolonge, tandis que les services se


succèdent, tandis qu'autour de la table règnent mille propos bruyants, je


m'approche de son oreille, & je lui dis : Par combien de mains estimeriez-vous


bien qu'ait passé tout ce que vous voyez sur cette table avant que d'y arriver ?


Quelle foule d'idées j'éveille dans son cerveau par ce peu de mots! A l'instant


voilà toutes les vapeurs du délire abattues. Il rêve, il réfléchit, il calcule, il


s'inquiète. Tandis que les philosophes, égayes par le vin, peut-être par leurs


voisines, radotent & ont les enfants , le voilà, lui, philosophant tout seul dans son


coin; il m'interroge; je refuse de répondre, je le renvoie à un autre temps; il


s'impatiente, il oublie de manger & de [320] boire, il brûle d'être hors de table pour


m'entretenir à son aise. Quel objet pour sa curiosité! Quel texte pour son


instruction! Avec un jugement sain que rien n'a pu corrompre, que


pensera-t-il du luxe, quand il trouvera que toutes les régions du monde ont été


mises à contribution, que vingt millions de mains ont peut-être, ont longtemps


travaillé, qu'il en a coûté la vie peut-être à des milliers d'hommes & tout cela pour


lui présenter en pompe à midi ce qu'il va déposer le soir dans sa


garde-robe?




Epiez avec soin les conclusions secrètes qu'il tire en son cœur de toutes ces


observations. Si vous l'avez moins bien gardé que je ne le suppose, il peut être


tenté de tourner ses réflexions dans un autre sens, & de se regarder comme un


personnage important au monde, en voyant tant de soins concourir pour apprêter


son dîner. Si vous pressentez ce raisonnement vous pouvez aisément le prévenir


avant qu'il le fasse, ou du moins en effacer aussitôt l'impression. Ne sachant


encore s'approprier les choses que par une jouissance matérielle, il ne peut juger


de leur convenance ou disconvenance avec lui que par des rapports sensibles. La


comparaison d'un dîner simple & rustique, préparé par l'exercice, assaisonné par


la faim, par la liberté, par la joie, avec son festin si magnifique & si compassé,


suffira pour lui faire sentir que tout l'appareil du festin ne lui ayant donné aucun


profit réel, & son estomac sortant tout aussi content de la table du paysan que de


celle du financier, il n'y avoit rien à l'un de plus qu'à l'autre qu'il pût appeler


véritablement sien.




Imaginons ce qu'en pareil cas un gouverneur pourra lui [321] dire. Rappelez-vous bien


ces deux repas, & décidez en vous-même lequel vous avez fait avec le plus de


plaisir; auquel avez-vous remarqué le plus de joie ? auquel a-t-on mangé de plus


grand appétit, bu plus gaiement, ri de meilleur cœur ? lequel a duré le plus


longtemps sans ennui , & sans avoir besoin d'être renouvelé par d'autres services?


Cependant voyez la différence : ce pain bis, que vous trouvez si bon, vient du blé


recueilli par ce paysan; son vin noir & grossier, mais désaltérant & sain, est du cru


de sa vigne; le linge vient de son chanvre, filé l'hiver par sa femme, par ses filles,


par sa servante; nulles autres mains que celles de sa famille n'ont fait les apprêts


de sa table; le moulin le plus proche & le marché voisin sont les bornes de


l'univers pour lui. En quoi donc avez-vous réellement joui de tout ce qu'ont fourni


de plus la terre éloignée & a main des hommes sur l'autre table ? Si tout cela ne


vous a pas fait faire un meilleur repas, qu'avez-vous gagné à cette abondance ?


qu'y avoit-il là qui fût fait pour vous ? Si vous eussiez été le maître de


 la maison, pourra-t-il ajouter, tout cela vous fût resté plus étranger encore :


car le soin d'étaler aux yeux des autres votre jouissance eût achevé de vous l'ôter :


vous auriez eu la peine, & eux le plaisir.




Ce discours peut être fort beau; mais il ne vaut rien peur émile, dont il passe la


portée, & à qui l'on ne dicte point ses réflexions. Parlez-lui donc plus simplement.


Après ces deux épreuves, dites-lui quelque matin : Où dînerons-nous


aujourd'hui ? autour de cette montagne d'argent qui couvre les trois quarts de la


table, & de ces parterres de [322] fleurs de papier qu'on sert au dessert sur des miroirs,


parmi ces femmes en grand panier qui vous traitent en marionnette, & veulent que vous


ayez dit ce que vous ne savez pas; ou bien dans ce village à deux lieues d'ici, chez


ces bonnes gens qui nous reçoivent si joyeusement & nous donnent de se bonne crème ? Le


choix d'émile n'est pas douteux; car il n'est ni babillard ni vain; il ne peut souffrir la gêne, et


 tous nos ragoûts fins ne lui plaisent point : mais il est toujours prêt à courir en campagne,


et il aime fort les bons fruits, les bons légumes, la bonne crème, & les bonnes


gens.* [Le goût que je suppose à mon Eleve pour la campagne est un fruit naturel


de son éducation. D'ailleurs, n'ayant rien de cet air fat & requinqué qui plaît tant


aux femmes, il en est moins fêté que d'autres enfants; par conséquent il se plaît


moins avec elles, & se gâte moins dans lent société dont il n'est pas encore en état


de sentir le charme. Je me suis gardé de lui apprendre à leur baiser la main, à leur


dire des fadeurs pas même à leur marquer préférablement aux hommes les égards


qui leur sont dus; je me suis fait une inviolable loi de n'exiger rien de lui dont la


raison ne fût à sa portée; & il n'y a point de bonne raison pour un enfant de traiter


un sexe autrement que l'autre.] Chemin faisant, la réflexion vient d'elle-même. Je


vois que ces foules d'hommes qui travaillent à ces grands repas perdent bien leurs


peines, ou qu'ils ne songent guère à nos plaisirs.




Mes exemples, bons peut-être pour un sujet, seront mauvois pour mille autres. Si


l'on en prend l'esprit, on saura bien les varier au besoin; le choix tient à l'étude du


génie propre à chacun, & cette étude tient aux occasions qu'on leur offre de


se montrer. On n'imaginera pas que, dans l'espace de trois [323] ou quatre ans que


nous avons à remplir ici, nous puissions donner à l'enfant le plus heureusement né


une de tous les arts & de toutes les sciences naturelles, suffisante pour les


apprendre un jour de lui-même; mais en faisant ainsi passer devant lui tous les


objets qu'il lui importe de connaître, nous le mettons dans le cas de développer


son goût, son talent, de faire les premiers pas vers l'objet où le porte son génie, et


de nous indiquer la route qu'il lui faut ouvrir pour seconder la Nature.




Un autre avantage de cet enchaînement de connaissances bornées, mais justes, est


de les lui montrer par leurs liaisons, par leurs rapports, de les mettre toutes à leur


place dans son estime, & de prévenir en lui les préjugés qu'ont la plupart des


hommes pour les talens qu'ils cultivent, contre ceux qu'ils ont négligés. Celui qui


voit bien l'ordre du tout voit la place où doit être chaque partie; celui qui voit


bien une partie, & qui la connoît à fond, peut être un savant homme : l'autre est


un homme judicieux; & vous vous souvenez que ce que nous nous proposons


d'acquérir est moins la science que le jugement.




Quoi qu'il en soit, ma méthode est indépendante de mes exemples; elle est fondée


sur la mesure des facultés de l'homme à ses différens âges, & sur le choix des


occupations qui conviennent à ses facultés. Je crois qu'on trouveroit aisément une


autre méthode avec laquelle on paroîtroit faire mieux; mais si elle étoit moins


appropriée à l'espèce, à l'âge, au sexe, je doute qu'elle eût le même succès.




En commençant cette seconde période, nous avons profité [324] de la surabondance de


nos forces sur nos besoins pour nous porter hors de nous; nous nous sommes


élancés ans les cieux; nous avons mesuré la terre; nous avons recueilli les lois de


la nature, en un mot nous avons parcouru l'île entière : maintenant nous revenons


à nous; nous nous rapprochons insensiblement de notre habitation. Trop heureux,


en y rentrant, de n'en pas trouver encore en possession l'ennemi qui nous menace,


et qui s'apprête à s'en emparer!




Que nous reste-t-il à faire après avoir observé tout ce qui nous environne ? d'en


convertir à notre usage tout ce que nous pouvons nous approprier, & de tirer parti


de notre curiosité pour l'avantage de notre bien-être. Jusqu'ici nous avons fait


provision d'instruments de toute espèce, sans savoir desquels nous aurions besoin.


Peut-être, inutiles à nous-mêmes, les nôtres pourront-ils servir à d'autres;


et peut-être, à notre tour, aurons-nous besoin des leurs. Ainsi nous trouverions tous notre


compte à ces échanges : mais, pour les faire, il faut connaître nos besoins


mutuels, il faut que chacun sache ce que d'autres ont à son usage, & ce qu'il peut


leur offrir en retour. Supposons dix hommes, ont chacun a dix sortes de besoins.


Il faut que chacun, pour son nécessaire, s'applique à dix sortes de travaux; mais,


vu la différence de génie & de talent, l'un réussira moins à quelqu'un de ces


travaux, l'autre à un autre. Tous, propres à diverses choses, feront les mêmes, et


seront mal servis. Formons une société de ces dix hommes, & que chacun


s'applique, pour lui seul & pour les neuf autres, au genre d'occupation qui lui


convient le mieux; chacun profitera des talens des autres [325] comme si lui seul les


avoit tous; chacun perfectionnera le sien par un continuel exercice; & il arrivera


que tous les dix, parfaitement bien auront encore du surabondant pour d'autres.


Voilà le principe apparent de toutes nos institutions. Il n'est pas de mon sujet d'en


examiner ici les conséquences; c'est ce que j'ai fait dans un autre écrit.*


[* Discours sur l'inégalité.]




Sur ce principe, un homme qui voudroit se regarder comme un être isolé, ne


tenant du tout à rien & se suffisant à lui-même, ne pourroit être que misérable. Il


lui seroit même impossible de subsister; car, trouvant la terre entière couve, du


tien & du mien, & n'ayant rien à lui une son corps, d'où tireroit son nécessaire ?


En sortant de l'état de nature, nous forçons nos semblables d'en sortir aussi; nul


n'y peut demeurer malgré les autres; & ce seroit réellement en sortir, que d'y


vouloir rester dans l'impossibilité d'y vivre; car la première loi de la nature est le


soin de se conserver.




Ainsi se forment peu à peu dans l'esprit d'un enfant les idées des relations


sociales, même avant qu'il puisse être réellement membre actif de la société.


émile voit que, pour avoir des instruments a son usage, il lui en faut encore à


l'usage des autres, par lesquels il puisse obtenir en échange les choses, qui lui sont


nécessaires & qui sont en leur pouvoir. je l'amène aisément à sentir le besoin de


ces échanges, & à se mettre en état d'en profiter.




Monseigneur, il faut que je vive;



disoit un malheureux auteur satirique au Ministre
qui lui


[326] reprochoit l'infamie de ce métier. -- Je n'en vois pas la nécessité, lui repartit


froidement l'homme en place. Cette réponse, excellente pour un ministre, eût été


barbare & fausse en toute autre bouche. Il faut que tout homme vive. Cet


argument, auquel chacun donne plus ou moins de force à proportion qu'il a plus


ou moins d'humanité, me paraît sans réplique pour celui le fait relativement à lui-même.


Puisque la plu de toutes les aversions que nous donne la nature, la plus


forte est celle de mourir, il s'ensuit que tout est permis par elle à quiconque n'a


nul autre moyen possible pour vivre. Les principes sur lesquels l'homme vertueux


apprend à mépriser sa vie & à l'immoler à son devoir sont bien loin de cette


simplicité primitive. Heureux les peuples chez lesquels on peut être bon sans


effort & juste sans vertu! S'il est quelque misérable état au monde où chacun ne


puisse pas vivre sans mal faire & où les citoyens soient fripons par nécessité, ce


n'est pas le malfaiteur qu'il faut pendre, c'est celui qui le force à le devenir.




Sitôt qu'émile saura ce que c'est que la vie, mon premier soin sera de lui


apprendre à la conserver. Jusqu'ici je n'ai point distingué les états, les rangs, les


fortunes; & je ne les distinguerai guère plus dans la suite, parce que l'homme est


le même dans tous les états; que le riche n'a pas l'estomac plus grand que le


pauvre & ne digère pas mieux que lui; que le maître n'a pas les bras plus longs ni


plus torts que ceux de son esclave; qu'un grand n'est pas plus grand qu'un homme


du peuple; & qu'enfin les besoins naturels étant partout les mêmes, les moyens d'y


[327] pourvoir doivent être partout égaux. Appropriez l'éducation de l'homme à


l'homme, & non pas à ce qui n'est point lui. Ne voyez-vous pas qu'en travaillant à


le former exclusivement pour un état, vous le rendez inutile à tout autre, & que,


s'il plaît à la fortune, vous n'aurez travaillé qu'à le rendre malheureux ? Qu'y a-t-il


de plus ridicule qu'un grand seigneur devenu gueux, qui porte dans sa misère les


préjugés de sa naissance? Qu'y a-t-il de plus vil qu'un riche appauvri, qui, se


souvenant du mépris qu'on doit à la pauvreté, se sent devenu le dernier des


hommes ? L'un a pour toute ressource le métier de fripon public, l'autre celui de


valet rampant avec ce beau mot : Il faut que je vive.




Vous vous fiez à l'ordre actuel de la société sans songer que cet ordre est sujet à


des révolutions inévitables, & qu'il vous est impossible de prévoir ni de prévenir


celle qui peut regarder vos enfants. Le grand devient petit, le riche devient


pauvre, le monarque devient sujet : les coups du sort sont-ils si rares que vous


puissiez compter d'en être exempt ? Nous approchons de l'état de crise & du


siècle des révolutions.* [Je tiens pour impossible que les grandes monarchies de


l'Europe aient encore longtemps à durer : toutes ont brillé, & tout état qui brille


est sur son déclin. J'ai de mon opinion des raisons plus particulières que cette


maxime; mais il n'est pas à propos de les dire, & chacun ne les voit que trop.] Qui


peut vous répondre de ce que vous deviendrez alors ? Tout ce qu'ont fait les


hommes, les hommes peuvent le détruire : il n'y a de caractères ineffaçables que


[328] ceux qu'imprime la nature, & la nature ne fait ni princes, ni riches, ni grands


seigneurs. Que fera donc dans la bassesse ce satrape que vous n'avez élevé que


pour la grandeur? Que fera, dans la pauvreté, élevé que pour ce publicain qui ne


sait vivre que d'or ? Que fera, dépourvu de tout, ce fastueux imbécile qui ne sait


point user de lui-même, & ne met son être que dans ce qui est étranger à lui ?


Heureux celui qui sait quitter alors l'état qui le quitte, rester homme en dépit du


sort! Qu'on loue tant qu'on voudra ce roi vaincu qui veut s'enterrer en furieux


sous les débris de son trône; moi je le méprise; je vois qu'il n'existe que par. sa


couronne, & qu'il n'est rien du tout s'il n'est roi : mais celui qui la per & s'en passe


est alors au-dessus d'elle. Du rang de roi, qu'un lâche, un méchant, un fou peut


remplir comme un autre, il monte à l'état d'homme, que si peu d'hommes savent


remplir. Alors il triomphe de la fortune, il la brave; il ne doit rien qu'à lui seul; et,


quand il ne lui reste à montrer que lui, il n'est point nul; est quelque chose. Oui,


j'aime mieux cent fois le roi de Syracuse maître d'école à Corinthe, & le roi de


Macédoine greffier à Rome, qu'un malheureux Tarquin, ne sachant que devenir


s'il ne règne as, que l'héritier du possesseur de trois royaumes, jouet de quiconque


ose insulter à sa misère, errant de cour en cour, cherchant partout dés secours, et


trouvant partout des affronts, faute de savoir faire autre chose qu'un métier qui


n'est plus en son pouvoir.




L'homme & le citoyen, quel qu'il soit, n'a d'autre bien à mettre dans la société que


lui-même; tous ses autres biens [329] y sont malgré lui; & quand un homme est riche,


ou il ne jouit pas de sa richesse, ou le public en jouit aussi. Dans le premier cas il


vole aux autres ce dont il se prive; & dans le second, il ne leur donne rien. Ainsi


la dette sociale lui reste tout entière tant qu'il ne paye que de son bien. Mais mon


père, en le gagnant, a servi la société... Soit, il a payé sa dette, mais non pas la


vôtre. Vous devez plus aux autres que si vous fussiez né sans bien, puisque vous


êtes né favorise. Il n'est point juste que ce qu'un homme a fait pour la société en


décharge un autre de ce qu'il lui doit; car chacun, se devant tout entier, ne peut


payer que pour lui, & nul père ne peut transmettre à son fils le droit d'être inutile


a ses semblables; or, c'est pourtant ce qu'il fait, selon vous, en lui transmettant ses


richesses, qui sont la preuve & le prix du travail. Celui qui mange dans l'oisiveté


ce qu'il n'a pas gagné lui-même le vole; & un rentier que l'Etat paye pour ne rien


faire ne diffère guère, à mes yeux, d'un brigand qui vit aux dépens des passants.


Hors de la société, l'homme isolé, ne devant rien à personne, a droit de vivre


comme il lui lait; mais dans la société, où il vit nécessairement aux dépens des


autres, il leur doit en travail le prix de son entretien; cela est sans exception.


Travailler est donc un devoir indispensable à l'homme social. Riche ou pauvre,


puissant ou foible, tout citoyen oisif est un fripon.




Or de toutes les occupations qui peuvent fournir la subsistance à l'homme, celle


qui le rapproche le lus de l'état de nature est le travail des mains : de toutes les


conditions, la plus indépendante de la fortune & des hommes est celle de [330] l'artisan.


L'artisan ne dépend que de son travail; il est libre, aussi libre que le laboureur est


esclave; car celui-ci tient à son champ, dont la récolte est à la discrétion d'autrui.


L'ennemi, le prince, un voisin puissant, un procès, lui peut enlever ce champ; par


ce champ on peut le vexer en mille manières; mais partout où l'on veut vexer


l'artisan, son bagage est bientôt fait; il emporte ses bras & s'en va. Toutefois,


l'agriculture est le premier métier de l'homme : c'est le plus honnête, le plus utile,


et par conséquent le plus noble qu'il puisse exercer. Je ne dis pas à Emile :


Apprends l'agriculture; il la sait. Tous les travaux rustiques lui sont familiers; c'est


par eux qu'il a commencé, c'est à eux qu'il revient sans cesse. je lui dis donc :


Cultive l'héritage de tes pères. Mais si tu perds cet héritage, ou si tu n'en as point,


que faire ? Apprends un métier.




Un métier à mon fils! mon fils artisan! Monsieur, y pensez-vous ? J'y pense


mieux que vous, madame, qui voulez le réduire à ne pouvoir jamais être qu'un


lord., un marquis, un prince, & peut-être un jour moins que rien :moi, je lui veux


donner un rang qu'il ne puisse perdre, un rang qui l'honore dans tous les temps;


le veux l'élever à l'état d'homme; &, quoi que vous en puissiez dire, il aura moins


d'égaux à ce titre qu'à tous ceux qu'il tiendra de vous.




La lettre tue, & l'esprit vivifie. Il s'agit moins d'apprendre un métier pour savoir


un métier, que pour vaincre les préjugés qui le méprisent. Vous ne serez jamais


réduit à travailler pour vivre. Eh! tant pis, tant pis pour vous! Mais n'importe; ne


travaillez point par nécessité, travaillez par gloire. Abaissez-vous à l'état [331] d'artisan,


pour être au-dessus du vôtre. Pour vous soumettre la fortune & les choses,


commencez par vous en rendre indépendant. Pour régner par l'opinion,


commencez par régner sur elle.




Souvenez-vous que ce n'est point un talent que je vous demande : c'est un métier,


un vrai métier, un art purement mécanique, où les mains travaillent plus que la


tête, & qui ne mène point à la fortune, mais avec lequel on peut s'en passer. Dans


des maisons fort au-dessus du danger de manquer de pain, j'ai vu des pères


pousser la prévoyance jusqu'à joindre au soin d'instruire leurs enfants celui de les


pourvoir de connaissances dont, à tout événement, ils pussent tirer parti pour


vivre. Ces pères prévoyants croient beaucoup faire; ils ne font rien, parce que les


ressources qu'ils pensent ménager à leurs enfants dépendent de cette même


fortune au-dessus de laquelle ils les veulent mettre. En sorte qu'avec tous ces


beaux talents, si celui qui les a ne se trouve dans des circonstances favorables


pour en faire usage, il périra de misère comme s'il n'en avoit aucun.




Dès qu'il est question de manège & d'intrigues, autant vaut les employer a se


maintenir dans l'abondance qu'a regagner, du sein de la misère, de quoi remonter


à son premier état. Si vous cultivez des arts dont le succès tient à la réputation de


l'artiste; si vous vous rendez propre à des emplois qu'on n'obtient que par la


faveur, que vous servira tout cela, quand, justement dégoûté du monde, vous


dédaignerez les moyens sans lesquels on n'y peut réussir ? Vous avez étudié la


politique & les intérêts des princes. Voilà qui va fort bien; mais que ferez-vous de


ces connaissances, [332] si vous ne savez parvenir aux ministres, aux femmes de la


cour, aux chefs des bureaux; si vous n'avez le secret de leur plaire, si tous ne


trouvent en vous le fripon qui leur convient ? Vous êtes architecte ou peintre :


soit; mais il faut faire connaître votre talent. Pensez-vous aller de but en blanc


exposer un ouvrage au Salon? Oh ! qu'il n'en va pas ainsi! Il faut être de


l'Académie; il y faut même être protégé pour obtenir au coin d'un mur quelque


place obscure. Quittez-moi la règle & le pinceau; prenez un fiacre, & courez de


porte en porte: c'est ainsi qu'on acquiert la célébrité. Or vous devez que toutes


ces illustres portes ont des suisses ou des portiers qui n'entendent


que par geste, & dont les oreilles sont dans leurs mains. Voulez-vous enseigner


ce que vous avez appris, & devenir maître de géographie,


ou de mathématiques, ou de langues, ou de musique, ou de dessin ? pour cela


 même il faut trouver des écoliers, par conséquent des prôneurs. Comptez qu'il


importe plus d'être charlatan qu'habile, & que, si vous ne savez de métier que le


vôtre, jamais vous ne serez qu'un ignorant.




Voyez donc combien toutes ces brillantes ressources sont peu solides, & combien


d'autres ressources vous sont nécessaires pour tirer parti de celles-là. & puis, que


deviendrez-vous dans ce lâche abaissement? Les revers, sans vous instruire, vous


avilissent; jouet plus que jamais de l'opinion publique, comment vous élèverez-vous


au-dessus es préjugés, arbitres de votre sort ? Comment mépriserez-vous la


bassesse & les vices dont vous avez besoin pour subsister ? Vous ne dépendiez


que des richesses, & maintenant vous [333] dépendez des riches; vous n'avez fait


qu'empirer votre esclavage & le surcharger de votre misère. Vous voilà pauvre


sans être libre; c'est le pire état où l'homme puisse tomber.




Mais, au lieu de recourir pour vivre à ces hautes connaissances qui sont faites


pour nourrir l'âme & non le corps, si vous recourez, au besoin, à vos mains & à


l'usage que vous en savez faire, toutes les difficultés disparaissent, tous les


manèges deviennent inutiles; la ressource est toujours prête au moment d'en user;


la probité, l'honneur, ne sont plus un obstacle à la vie; vous n'avez plus besoin


d'être lâche & menteur devant les grands, souple & rampant devant les fripons, vil


complaisant de tout le monde, emprunteur ou voleur, ce qui est à peu près la


même chose quand on n'a rien; l'opinion des autres ne vous touche point; vous


n'avez à faire votre cour à personne, point de sot à flatter, point de suisse à


fléchir, ni de courtisane a payer, & qui pis est, à encenser. Que des


coquins mènent les grandes affaires, peu vous importe : cela ne vous empêchera


pas, vous, dans votre vie obscure, d'être honnête homme & d'avoir du pain. Vous


entrez dans la première boutique du métier que vous avez appris: Maître, j'ai


besoin d'ouvrage. Compagnon, mettez-vous là, travaillez. Avant que l'heure du


votre dîner; si vous êtes diligent & sobre, avant que huit jours se passent, vous


aurez de quoi vivre huit autres jours :vous aurez vécu libre, sain, vrai, laborieux,


juste. Ce n'est pas perdre son tems que d'en gagner ainsi.




Je veux absolument qu'Emile apprenne un métier. Un métier [334] honnête, au moins,


direz-vous ? Que signifie ce mot ?Tout métier utile public n'est-il pas honnête ?


Je ne veux point qu'il soit brodeur, ni doreur, ni vernisseur, comme le


gentilhomme de Locke; je ne veux qu'il soit ni musicien, ni comédien, ni faiseur


de livres.*[Vous l'êtes bien, vous, me dira-t-on. Je le suis pour mon malheur, je


l'avoue; & mes torts, que je pense avoir assez expiés, ne sont pas pour autrui des


raisons d'en avoir de semblables. Je n'écris pas pour excuser mes fautes, mais


pour empêcher mes lecteurs de les imiter.] A ces professions près & les autres qui


leur ressemblent, qu'il prenne celle qu'il voudra; je ne prétends le gêner en rien.


J'aime mieux qu'il soit cordonnier que poète; j'aime mieux qu'il pave les grands


chemins que de faire des fleurs de porcelaine. Mais, direz-vous, les archers, les


espions, les bourreaux sont des gens utiles. Il ne tient qu'au gouvernement qu'ils


ne le soient point. Mais passons; j'avais tort : il ne suffit pas de choisir un métier


utile, il faut encore qu'il n'exige pas des gens qui l'exercent des qualités d'âme


odieuses & incompatibles avec l'humanité. Ainsi, revenant au premier mot,


prenons un métier honnête; mais souvenons-nous toujours qu'il n'y a point


d'honnêteté sans l'utilité.




Un célèbre auteur de ce siècle,*[L'abbé de Saint-Pierre.] dont les livres sont


pleins de grands projets & de petites vues, avoit fait vœu, comme tous les prêtres


de sa communion, de n'avoir point de femme en propre; mais, se trouvant plus


scrupuleux que les autres sur l'adultère, on dit qu'il prit le parti d'avoir de jolies


servantes, avec lesquelles il réparoit de son mieux l'outrage qu'il avoit fait à son


espèce par ce téméraire engagement. [335] Il regardoit comme un devoir du citoyen d


en donner d'autres à la patrie, & du tribut qu'il lui payoit en ce genre il peuploit la


classe des artisans. Sitôt que ces enfants étoient en âge, il leur faisoit apprendre a


tous un métier de leur goût, n'excluant que les professions oiseuses, futiles, ou


sujettes à la mode, telles, par exemple, que celle de perruquier, qui n'est jamais


nécessaire, & qui peut devenir inutile d'un jour à l'autre, tant que !a nature ne se


rebutera pas de nous donner des cheveux.




Voilà l'esprit qui doit nous guider dans le choix du métier d'émile, ou plutôt ce


n'est pas à nous de faire ce choix, c'est à lui; car les maximes dont il est imbu


conservant en lui le mépris naturel des choses inutiles, jamais il ne voudra


consumer son tems en travaux de nulle valeur & il ne connoît de valeur aux


choses que celle de leur utilité réelle; il lui faut un métier qui pût servir à


Robinson dans son île.




En faisant passer en revue devant un enfant les productions de la nature & de


l'art, en irritant sa curiosité, &, le suivant où elle le porte, on a l'avantage d'étudier


es goûts, ses inclinations, ses penchants, & de voir brille la première étincelle de


son génie, s'il en a quelqu'un qui soit bien décidé. Mais une erreur commune et


dont il faut vous préserver, c'est d'attribuer à l'ardeur du talent l'effet de


l'occasion, & de prendre pour une inclination marquée vers tel ou tel art l'esprit


imitatif commun à l'homme & au singe, & qui porte machinalement l'un & l'autre


à vouloir faire tout ce qu'il voit faire, sans trop savoir à quoi cela est bon. Le


monde est plein d'artisans, & surtout d'artistes, qui n'ont point le [336] talent naturel de


l'art qu'ils exercent, & dans lequel on les a pousses dès leur bas âge, soit


déterminé par d'autres convenances, suit trompé par un zèle apparent qui les eût


portés de même vers tout autre art, s'ils l'avoient vu pratiquer aussitôt. Tel entend


un tambour & se croit général; tel voit bâtir & veut être architecte. Chacun est


tenté du métier qu'il voit faire, quand il le croit estimé.




J'ai connu un laquais qui, voyant peindre & dessiner son maître, se mit dans la


tête d'être peintre & dessinateur. l'instant qu'il eut formé cette résolution, il prit le


crayon, qu'il n'a plus quitte que pour reprendre le pinceau qu'il ne quittera de sa


vie. Sans leçons & sans règles, il se mit à dessiner tout ce qui lui tomboit sous la


main. Il passa trois ans entiers collé sur ses barbouillages, sans que jamais rien


pût l'en arracher que son service, & sans jamais se rebuter du peu de progrès que


de médiocres dispositions lui laissoient faire. Je l'ai vu durant six mois d'un été


très ardent, dans une petite antichambre au midi, où l'on suffoquoit au passage,


assis, ou plutôt cloué tout le jour sur sa chaise, devant un globe, dessiner ce


globe, le redessiner, commencer & recommencer sans cesse avec ce qu'il eût


rendu la une invincible obstination, jusqu'à ce qu'il eut rendu la rondebosse assez


bien pour être content de son travail. Enfin, favorisé de son maître & guidé par


un artiste, il est parvenu au point de quitter la livrée & de vivre de son pinceau.


jusqu'à certain terme la persévérance supplée au talent: il a atteint ce terme & ne


le passera jamais. La constance & l'émulation de cet honnête garçon sont


louables. Il se fera toujours estimer par son [337] assiduité, par sa fidélité, par ses


mœurs; mais il ne peindra jamais que des dessus de porte. Qui est-ce qui n'eût


pas été trompé par son zèle & ne l'eût pas pris pour un vrai talent ? If y a bien de


la différence entre se plaire à un travail & y être propre. Il faut des observations


plus fines qu'on ne pense pour s'assurer du vrai génie & du vrai goût d'un enfant


qui montre bien plus ses désirs que ses dispositions, & qu'on juge toujours par les


premiers, faute de savoir étudier les autres. Je voudrais qu'un homme judicieux


nous donnât un traité de l'art d'observer les enfants. Cet art seroit très important a


connaître : les pères & les maîtres n'en ont pas encore les éléments.




Mais peut-être donnons-nous ici trop d'importance au choix d'un métier. Puisqu'il


ne s'agit que d'un travail des mains, ce choix n'est rien pour Emile; & son


apprentissage est déjà plus d'à moitié fait, par les exercices dont nous l'avons


occupé jusqu'à présent. Que voulez-vous qu'il fasse est prêt à tout : il sait déjà


manier la bêche & la houe; il sait se servir du tour, du marteau, du rabot, de la


lime; les outils de tous les métiers lui sont déjà familiers. Il ne s'agit plus que


d'acquérir de quelqu''un de ces outils un usage assez prompt, assez facile, pour


égaler en diligence les tons ouvriers qui s'en servent; & il a sur ce point un grand


avantage par-dessus tous, c'est d'avoir le corps agile, les membres flexibles, pour


prendre sans peine toutes sortes d'attitudes & prolonger sans effort toutes sortes


de mouvements. De plus, il a les organes justes & bien exercés; toute la


mécanique des arts lui est déjà connue. Pour savoir [338] travailler en maître, il ne lui


manque que de l'habitude, & l'habitude ne se gagne qu'avec le temps. Auquel des


métiers, dont le choix nous reste à faire, donnera-t-il donc assez de tems pour


 s'y rendre diligent? Ce n'est plus que, de cela qu'il s'agit.




Donnez à l'homme un métier qui convienne a son sexe, & au jeune homme un


métier qui convienne a son âge : toute profession sédentaire & casanière, qui


effémine & ramollit le corps, ne lui plaît ni ne lui convient. jamais jeune garçon


n'aspira de lui-même à être tailleur; il faut de l'art pour porter à ce métier de


femmes le sexe pour lequel il n'est pas fait.*[Ils n'y avoit point de tailleurs parmi


les anciens : les habits des hommes se faisoient dans la maison par les femmes.]


L'aiguille & l'épée ne sauroient être maniées par les mêmes mains. Si j'étais


souverain, je ne permettrois la couture & les métiers à l'aiguille qu'aux femmes et


aux boiteux réduits à s'occuper comme elles. En supposant les eunuques


nécessaires, je trouve les Orientaux bien fous d'en faire exprès. Que ne se


contentent-ils de ceux qu'a faits la nature, de ces foules d'hommes lâches dont elle


a mutilé le cœur? ils en auroient de reste pour le besoin. Tout homme foible,


délicat, craintif, est condamné par elle à la vie sédentaire; il est fait pour vivre


avec les femmes ou à leur manière. Qu'il exerce quelqu'un des métiers qui leur


sont propres, à la bonne heure; &, s'il faut absolument de vrais eunuques, qu'on


réduise à cet état les hommes qui déshonorent leur sexe en prenant des emplois


qui rie lui conviennent pas. Leur choix annonce l'erreur de la nature : [339] corrigez


cette erreur de manière ou d'autre, vous n'aurez fait que du bien.




J'interdis à mon Eleve les métiers malsains, mais non pas les métiers pénibles, ni


même les métiers périlleux. Ils exercent à la fois la force & le courage; ils sont


propres aux hommes seuls; les femmes n'y prétendent point : comment n'ont-ils


pas honte d'empiéter sur ceux qu'elles font ?




Luctantur paucae, comedunt coliphia paucae.


Vos lanam trahitis, calathisque peracta refertis


Vellera ....*[* Juven. Sat.II]




En Italie on ne voit point de femmes dans les boutiques; & l'on ne peut rien


imaginer de plus triste que le coup d'œil des rues de ce pays-la pour ceux qui


sont accoutumes a celles de France & d'Angleterre. En voyant des


marchands de modes vendre aux dames des rubans, des pompons, du réseau, de


la chenille, je trouvois ces parures délicates bien ridicules dans de grosses mains,


faites pour souffler la forge & frapper sur l'enclume. Je me disais: Dans ce pays


les femmes devraient, par représailles, lever des boutiques de fourbisseurs & d


armuriers. Eh! que chacun fasse & vende les armes de son sexe. Pour les


connaître, il les faut employer.




Jeune homme, imprime à tes travaux la main de l'homme. Apprends à manier


d'un bras vigoureux la hache & la scie, à équarrir une poutre, à monter sur un


comble, à poser le faite, à l'affermir de jambes de force & d'entraits; [340] puis crie à ta


sœur de venir t'aider à ton ouvrage, comme elle te disoit de travailler à son point


croisé.




J'en dis trop pour mes agréables contemporains, je le sens; mais je me laisse


quelquefois entraîner à la force des conséquences. Si quelque homme que ce soit


a honte de travailler en public armé d'une doloire & ceint d'un tablier de peau, je


ne vois plus en lui qu'un esclave de l'opinion, prêt à rougir de bien faire, sitôt


qu'on se rira des honnêtes gens. Toutefois cédons au préjugé des pères tout ce qui


ne peut nuire au jugement des enfants. Il n'est pas nécessaire d'exercer toutes les


professions utiles pour les honorer toutes; il suffit de n'en estimer aucune au


dessous de soi. Quand on a le choix & que rien d'ailleurs ne nous déterminé,


pourquoi ne consulteroit-on pas l'agrément l'inclination, la convenance entre les


professions de même rang ? Les travaux des métaux sont utiles, & même les plus


utiles de tous; cependant, à moins qu'une raison particulière ne m'y porte, je ne


ferai point de votre fils un maréchal, un serrurier, un forgeron; je n'aimerois pas à


lui voir dans sa forge la figure d'un cyclope. De même je n'en ferai pas un maçon,


encore moins un cordonnier. Il faut que tous les métiers se fassent; mais qui peut


choisir doit avoir égard à la propreté, car il n'y a point la d'opinion; sur ce point


les sens nous décident. Enfin je n'aimerois pas ces stupides professions dont les


ouvriers, sans industrie & presque automates, n'exercent jamais leurs mains qu'au


même travail; les tisserands, les faiseurs de bas, les scieurs de Pierres : à quoi sert


d'employer à ces métiers des [341] hommes de sens ? c'est une machine qui en mène


une autre.




Tout bien considéré, le métier que j'aimerais le qui fût du goût de mon Eleve est


celui de menuisier. Il est propre, il est utile, il peut s'exercer dans la maison; il


tient suffisamment le corps en haleine; il exige dans l'ouvrier de l'adresse et


l'industrie, & dans la forme des ouvrages que l'utilité détermine, l'élégance & le


goût ne sont pas exclus.




Que si par hasard le génie de votre Eleve étoit décidément tourne vers les sciences


spéculatives, alors je ne blâmerois pas qu'on lui donnât un métier conforme à ses


inclinations qu'il apprît, par exemple, à faire des instruments de mathématiques,


des lunettes, des télescopes, etc.




Quand émile apprendra son métier, je veux l'apprendre avec lui; car je suis


convaincu qu'il n'apprendra jamais bien que ce que nous apprendrons ensemble.


Nous nous mettrons donc tous deux en apprentissage, & nous ne prétendrons


point être traités en messieurs, mais en vrais apprentis qui ne le sont pas pour rire;


pourquoi ne le serions-nous pas tout de bon ? Le czar Pierre étoit charpentier au


chantier, & tambour dans ses propres troupes pensez-vous que ce prince ne vous


valût pas par la naissance ou par le mérite ? Vous comprenez que ce n'est point à


émile que je dis cela; c'est à vous, qui que vous puissiez être.




Malheureusement nous ne pouvons passer tout notre tems à l'établi. Nous ne


sommes pas apprentis ouvriers, nous sommes apprentis hommes; et


l'apprentissage de ce dernier métier est plus pénible & plus long que l'autre.


[342] Comment ferons-nous donc ? Prendrons-nous un maître de rabot une heure par


jour, comme on prend un maître a danser ? Non. Nous ne serions pas des


apprentis, mais des disciples; & notre ambition n'est pas tant d'apprendre la


menuiserie que de nous élever à l'état de menuisier. Je suis donc d'avis que nous


allions toutes les semaines une ou deux fois au moins passer la journée entière


chez le maître, que nous nous levions à son heure, que nous soyons à l'ouvrage


avant lui, que nous mangions à sa table, que nous travaillions sous ses ordres, et


qu'après avoir eu l'honneur de souper avec sa famille, nous retournions, si nous


voulons, coucher dans nos lits durs. Voilà comment on apprend plusieurs métiers


à la fois, & comment on s'exerce au travail des mains sans négliger l'autre


apprentissage.




Soyons simples en faisant bien. N'allons pas reproduire la vanité par nos soins


pour la combattre. S'enorgueillir d'avoir vaincu les préjugés, c'est s'y soumettre.


On dit que, par un ancien usage de la maison ottomane, le Grand Seigneur est


obligé de travailler de ses mains; & chacun sait que les ouvrages d'une main


royale ne peuvent être que des chefs-d'oeuvre. Il distribue donc magnifiquement


ces chefs-d'oeuvre aux grands de la Porte; & l'ouvrage est payé selon la qualité de


l'ouvrier. Ce que je vois de mal à cela n'est pas cette prétendue vexation; car, au


contraire, elle est un bien. En forçant les grands de partager avec lui les dépouilles


du peuple, le prince est d'autant moins obligé de piller le peuple directement. C'est


un soulagement [343] nécessaire au despotisme, & sans lequel cet horrible


gouvernement ne sauroit subsister.




Le vrai mal d'un pareil usage est l'idée qu'il donne à ce pauvre homme de son


mérite. Comme le roi Midas, il voit changer en or tout ce qu'il touche, mais il


n'aperçoit as quelles oreilles cela fait pousser. Pour en conserver de courtes à


notre émile, préservons ses mains de ce riche talent; que ce qu'il fait ne tire pas


son prix de l'ouvrier, mais de l'ouvrage. Ne souffrons jamais qu'on juge du sien


qu'en le comparant à celui des bons maîtres. Que son travail soit prisé par le


travail même, & non parce qu'il est de lui. Dites de ce qui est bien fait : voilà qui


est bienfait; mais n'ajoutez point : Qui est-ce qui a fait cela? S'il dit


lui-même d'un air fier & content de lui : C'est moi qui l'ai fait, ajoutez froidement:


Vous ou un autre, il n'importe c'est toujours un travail bien fait.




Bonne mère, préserve-toi surtout des mensonges qu'on te prépare. Si ton fils sait


beaucoup de choses, défie-toi de tout ce qu'il sait; s'il a le malheur d'être élevé


dans Paris, & d'être riche, il est perdu. Tant qu'il s'y trouvera d'habiles artistes, il


aura tous leurs talents; mais loin d'eux il n'en aura plus. A Paris, le riche sait tout;


il n'y a d'ignorant que le pauvre. Cette capitale est pleine d'amateurs, & surtout


d'amatrices, qui font leurs ouvrages comme M. Guillaume inventoit ses couleurs.


je connois à ceci trois exceptions honorables parmi les hommes, il y en peut avoir


davantage; mais je n'en connois aucune parmi les femmes, & je doute qu'il y en


ait. En général, on acquiert un nom dans les arts comme dans la robe; on devient


artiste & juge des artistes comme [344] on devient docteur en droit & magistrat.




Si donc il étoit une fois établi qu'il est beau de savoir un métier, vos enfants le


sauroient bientôt sans l'apprendre; ils passeroient maîtres comme les conseillers de


Zurich. Point de tout ce cérémonial pour émile; point d'apparence & toujours de


la réalité. Qu'on ne dise pas qu'il sait, mais qu'il apprenne en silence. Qu'il fasse


toujours son chef-d'oeuvre & que jamais il ne passe maître; qu'il ne se montre pas


ouvrier par son titre, mais par son travail.




Si jusqu'ici je me suis fait entendre, on doit concevoir comment avec l'habitude de


l'exercice du corps & du travail des mains, je donne insensiblement à mon Eleve le


goût de la réflexion & de la méditation, pour balancer en lui la paresse qui


résulteroit de son indifférence pour les jugements des hommes & du calme de ses


passions. Il faut qu'il travaille en paysan & qu'il pense en philosophe, pour n'être


pas aussi fainéant qu'un sauvage. Le grand secret de l'éducation est de faire que


les exercices du corps & ceux de l'esprit servent toujours de


délassement les uns aux autres.




Mais gardons-nous d'anticiper sur les instructions qui demandent un esprit plus


mûr. émile ne sera pas longtemps ouvrier, sans ressentir par lui-même l'inégalité


des conditions, qu'il n'avoit d'abord qu'aperçue. Sur les maximes que je lui donne


et qui sont à sa portée, il voudra m'examiner à mon tour. En recevant tout de moi


seul, en se voyant si près de l'état des pauvres, il voudra savoir pourquoi j'en suis


si loin. Il me fera peut-être, au dépourvu, des questions [345] scabreuses : Vous êtes


riche, vous me l'avez dit, & je le vois. Un riche doit aussi son travail à la société,


puisqu'il est homme. Mais vous, que faites-vous donc pour elle ? Que diroit à


cela un beau gouverneur? Je l'ignore. Il seroit peut-être assez sot pour parler à


l'enfant des soins qu'il lui rend. Quant à moi, l'attelier me tire d'affaire :  Voilà,


cher émile, une excellente question. Je vous promets d'y répondre pour moi,


quand vous y ferez pour vous-même une réponse dont vous soyez content. En


attendant, j'aurai soin de rendre à vous & aux pauvres ce que j'ai de trop, & de


faire une table ou un banc par semaine, fin de n'être pas tout à fait inutile à tout. 




Nous voici revenus à nous-mêmes. Voilà notre enfant prêt à cesser de l'être,


rentré dans son individu. Le voilà sentant plus que jamais la nécessité qui l'attache


aux choses. Après avoir commencé par exercer son corps & ses sens, nous avons


exercé son esprit & son jugement. Enfin nous avons réuni l'usage de ses membres


à celui de ses facultés. Nous avons fait un être agissant & pensant; il ne nous reste


plus, pour achever l'homme, que de faire un être aimant & sensible, c'est-à-dire


de perfectionner la raison par le sentiment. Mais avant d'entrer dans ce nouvel


ordre de choses, jettons les yeux sur celui d'où nous sortons & voyons, le plus


exactement qu'il est possible, jusqu'où nous sommes parvenus.




Notre Eleve n'avoit d'abord que des sensations, maintenant il a des idées : il ne


faisoit que sentir, maintenant il juge. Car de la comparaison de plusieurs


sensations successives ou simultanées, & du jugement qu'on en porte, naît une


[346] sorte de sensation mixte ou complexe, que j'appelle idée.




La manière de former les idées est ce qui donne un caractère à l'esprit humain.


L'esprit qui ne forme ses idées que sur des rapports réels est un esprit solide; celui


qui se contente des rapports apparents est un esprit superficiel; celui qui voit es


rapports tels qu'ils sont est un esprit juste; celui qui les apprécie mal est un esprit


faux; celui qui controuvé des rapports imaginaires qui n'ont ni réalité ni apparence


est un fou; celui qui ne compare point est un imbécile. L'aptitude plus ou moins


grande à comparer des idées & à trouver des rapports est ce qui fait dans les


hommes le plus ou le moins d'esprit, etc.




Les idées simples ne sont que des sensations comparées. Il y a des jugements dans


les simples sensations aussi bien que dans les sensations complexes, que j'appelle


idées simples. Dans la sensation, le jugement est purement passif, il affirme qu'on


sent ce qu'on sent ce qu'on sent. Dans le perception ou idée, le jugement est


actif; il rapproche, il compare, il détermine des rapports que le sens ne déterminé


pas. Voilà toute la différence; mais elle est grande. Jamais la nature ne nous


trompe; c'est toujours nous qui nous trompons .




Je vois servir à un enfant de huit ans d'un fromage glacé; il porte la cuiller à sa


bouche, sans savoir ce que c'est, &, saisi de froid, s'écrie: Ah! cela me brûle! Il


éprouve une sensation très vive; il n'en connoît point de plus vive que la chaleur


du feu, & il croit sentir celle-là. Cependant il s'abuse; le saisissement du froid le


blesse, mais il ne le brûle pas; & ces deux sensations ne sont pas sembles, puisque


[347] ceux qui ont éprouvé l'une & l'autre ne les confondent point. Ce n'est donc p la


sensation qui le trompe, mais le jugement qu'il en porte.




Il en est de même de celui qui voit pour la première un miroir ou une machine


d'optique, ou qui entre dans une cave profonde au cœur de l'hiver ou de l'été, ou


qui trempe dans l'eau tiède une main très chaude ou très froide, ou qui fait rouler


entre deux doigts croisés une petite boule, etc. S'il se contente de dire ce qu'il


aperçoit, ce qu'il sent, son jugement étant purement passif, il est impossible qu'il


se trompe; mais quand il juge de la chose par l'apparence il est actif, il compare, il


établit par induction dus rapports qu'il n'aperçoit pas; alors il se trompe ou peut se


tromper. Pour corriger ou prévenir l'erreur, il a besoin de l'expérience.




Montrez de nuit à votre Eleve des nuages passant entre la lune & lui, il croira que


c'est la lune qui passe en sens contraire & que les nuages sont arrêtés. Il le croira


par une induction précipitée, parce qu'il voit ordinairement les petits objets se


mouvoir préférablement aux grands, & que les nuages lui semblent plus grands


que la lune, dont il ne peut estimer l'éloignement. Lorsque, dans un bateau qui


vogue, il regarde d'un peu loin le rivage, il tombe dans l'erreur contraire, & croit


voir courir la terre, parce que, ne se sentant point en mouvement, il regarde le


bateau, la mer ou la rivière, & tout son horizon, comme un tout immobile, dont le


rivage qu'il voit courir ne lui semble qu'une partie.




La première fois qu'un enfant voit un bâton à moitié [348] plongé dans l'eau, il voit un


bâton brisé : la sensation est vraie; & elle ne laisseroit pas de l'être, quand même


nous ne saurions point la raison de cette apparence. Si donc vous lui demandez


ce qu'il voit, il dit : Un bâton brisé, & il dit vrai, car il est très sûr qu'il a la


sensation d'un bâton par brise. Mais quand, trompe par son jugement, il va plus


loin, & qu'après avoir affirme encore qu'il voit un bâton brise, il affirme encore


que ce qu'il voit est en effet un bâton brise, alors il dit faux. Pourquoi cela?


parce qu'alors il devient actif, & qu'il ne juge plus par inspection, mais par


induction, en affirmant ce qu'il ne sent pas, savoir que le jugement qu'il reçoit par


un sens seroit confirmé par un autre.




Puisque toutes nos erreurs viennent de nos jugements, il est clair que si nous


n'avions jamais besoin de juger, nous n'aurions nul besoin. d'apprendre; nous ne


serions jamais ans le cas de nous tromper; nous serions plus heureux de notre


ignorance que nous ne pouvons l'être de notre savoir. Qui est-ce qui nie que les


savants ne sachent mille choses vraies que les ignorants ne sauront jamais ? Les


savants sont-ils pour cela plus près de la vérité ? Tout au contraire, ils s'en


éloignent en avançant; parce que, la vanité de juger faisant encore plus de progrès


que les lumières, chaque vérité qu'ils apprennent ne vient qu'avec cent jugements


faux. Il est de la dernière évidence que les compagnies savantes de l'Europe ne


sont que des écoles publiques de mensonges ; & très sûrement il y a plus d'erreurs


dans l'Académie des sciences que dans tout un peuple de Hurons.




Puisque plus les hommes savent, plus ils se trompent, le [349] seul moyen d'éviter


l'erreur est l'ignorance. Ne jugez point, vous ne vous abuserez jamais. C'est la


leçon de la nature aussi bien que de la raison. Hors les rapports immédiats en très


petit nombre & très sensibles que les choses ont avec nous, nous n'avons


naturellement qu'une profonde indifférence pour tout le reste. Un sauvage ne


tourneroit pas le pied pour aller voir le jeu de la plus belle machine & tous les


prodiges de l'électricité. Que m'importe ? est le mot le plus familier à l'ignorant et


le plus convenable au sage.




Mais malheureusement ce mot ne nous va plus. Tout nous importe, depuis que


nous sommes dépendants de tout; & notre curiosité s étend nécessairement avec


nos besoins. Voilà pourquoi j'en donne une très grande au philosophe, & n'en


donne point au sauvage. Celui-ci n'a besoin de personne; l'autre a besoin de tout


le monde, & surtout d'admirateurs.




On me dira que je sors de la nature; je n'en crois rien. Elle choisit ses instruments,


et les règle, non sur l'opinion, mais sur le besoin. Or, les besoins changent selon la


situation des hommes. Il y a bien de la différence entre l'homme naturel vivant


dans l'état de nature, & l'homme naturel vivant dans l'état de société. émile n'est


pas un sauvage a reléguer dans les déserts, c'est un sauvage tait pour habiter les


villes. Il faut qu'il sache y trouver son nécessaire, tirer parti de leurs habitants, et


vivre, sinon comme eux, du moins avec eux.




Puisque, au milieu de tant de rapports nouveaux dont il va dépendre, il faudra


malgré lui qu'il juge, apprenons lui donc à bien juger.




La meilleure manière d'apprendre à bien juger est celle [350] qui tend le plus à


simplifier nos expériences, & à pouvoir même nous en passer sans tomber dans


l'erreur. D'ou il suit qu'après avoir longtemps vérifié les rapports des sens l'un par


l'autre, il faut encore apprendre à vérifier les rapports de chaque sens par lui-même,


sans avoir besoin de recourir à un autre sens; alors chaque sensation


deviendra pour nous une idée, & cette idée sera toujours conforme à la vérité.


Telle est la sorte d'acquis dont j'ai tâché de remplit ce troisième âge de la vie


humaine.




Cette manière de procéder exige une patience & une circonspection dont peu de


maîtres sont capables, & sans laquelle jamais le disciple n'apprendra à juger. Si,


par exemple, lorsque celui-ci s'abuse sur l'apparence du bâton brisé, pour lui


montrer son erreur vous vous pressez de tirer le bâton hors de l'eau, vous le


détromperez peut-être; mais que lui apprendrez-vous? rien que ce qu'il aurait


bientôt appris de lui-même. Oh! que ce n'est pas là ce qu'il faut faire! Il s'agit


moins de lui apprendre une vérité que de lui montrer comment il faut s'y prendre


pour découvrir toujours la vérité. Pour mieux l'instruire, il ne faut pas le


détromper sitôt. Prenons émile & moi pour exemple.




Premièrement, à la seconde des deux questions supposées, tout enfant élevé à


l'ordinaire ne manquera pas de répondre affirmativement. C'est sûrement,


dira-t-il, un bâton brise, je doute fort qu'Emile me fasse la même réponse. Ne


voyant point la nécessité d'être savant ni de le paraître il n'est jamais pressé de


juger; il ne juge que sur l'évidence; & il est bien éloigné de la trouver dans cette


occasion, lui qui sait [351] combien nos jugements sur les apparences sont sujets à


l'illusion, ne fût-ce que dans la perspective




D' ailleurs, comme il sait par expérience que mes questions les plus frivoles ont


toujours quelque objet qu'il pas abord, il n'a point pris l'habitude d'y répondre


étourdiment; au contraire, il s'en défie, il s'y rend attentif, il les examine avec


grand soin avant d'y répondre. Jamais il ne me fait de réponse qu'il n'en soit


content lui-même; & il est difficile a contenter. Enfin nous ne nous piquons ni lui


ni moi de savoir la vérité des choses, mais seulement de ne pas donner dans


l'erreur. Nous serions bien plus confus de nous. payer d'une raison qui n'est pas


bonne, que de n'en point trouver du tout. Je ne sais est un mot qui nous va si


bien a tous deux, & que nous répétons si souvent, qu'il ne coûte plus rien a l'un


ni a l'autre. Mais, soit que cette étourderie lui échappe, ou qu'il l'évite par notre


commode Je ne sais, ma réplique est la même Voyons, examinons.




Ce bâton qui trempé a moitié dans l'eau est fixe dans une situation


perpendiculaire. Pour savoir s'il est brise, comme il le parait, que de choses


n'avons-nous pas a faire avant de le tirer de l'eau ou avant d'y porter la main!




1. D'abord nous tournons tout autour du bâton & nous voyons que la brisure


tourne comme nous. C'est donc notre œil seul qui la change, & les regards ne


remuent pas les corps.




2. Nous regardons bien à plomb sur le bout du bâton qui est hors de l'eau; alors le


bâton n'est plus courbe, le [352] bout voisin de notre œil nous cache exactement l'autre


bout.*[J'ai depuis trouvé le contraire par une expérience plus exacte. La


réfraction agit circulairement, & le bâton paroit plus gros par le bout qui est dans


l'eau que par l'autre; mais cela ne change rien à la force du raisonnement, & la


conséquence n'en est pas moins juste.] Notre œil a-t-il redressé le bâton?




3.Nous agitons la surface de l'eau; nous voyons le bâton se plier en plusieurs


pièces, se mouvoir en zigzag, & suivre les ondulations de l'eau. Le mouvement


que nous donnons à cette eau suffit-il pour briser, amollir, & fondre ainsi le bâton?




4. Nous faisons écouler l'eau, & nous voyons le bâton se redresser peu à peu, à


mesure que l'eau baisse. N'en voilà-t-il pas plus qu'il ne faut pour éclaircir le fait


et trouver la réfraction ? Il n'est donc pas vrai que la vue nous trompe, puisque


nous n'avons besoin que d'elle seule pour rectifier les erreurs que nous lui


attribuons.




Supposons l'enfant assez stupide pour ne pas sentir le résultat de ces expériences;


c'est alors qu'il faut appeler le toucher au secours de la vue. Au lieu de tirer le


bâton hors de l'eau, laissez-le dans sa situation, & que l'enfant, y passe la main


d'un bout à l'autre, il ne sentira point d'angle; le bâton n'est donc pas brisé.




Vous me direz qu'il n'y a pas seulement ici des jugements, mais des


raisonnements en forme. Il est vrai; mais ne voyez-vous pas que, sitôt que l'esprit


est parvenu jusqu'aux idées, tout jugement est un raisonnement ? La conscience


de toute sensation est une proposition, un jugement. Donc, sitôt que [353] l'on compare


une sensation à une autre, on raisonne. L'art de juger & l'art de raisonner sont


exactement le même.




émile ne saura jamais la dioptrique, ou je veux qu'il l'apprenne autour jamais


bâton. Il n'aura point disséqué d'insectes; il n'aura point compté les taches du


soleil; il ne saura ce que c'est qu'un microscope & un télescope. Vos doctes élèves


se moqueront de son ignorance. Ils n'auront pas tort; car avant de se servir de ces


instruments, j'entends qu'il les invente, & vous vous doutez bien que cela ne


viendra pas si tôt.




Voilà l'esprit de toute ma méthode dans cette partie. Si l'enfant fait rouler une


petite boule entre deux doigts croisés, & qu'il croie sentir deux boules, je ne lui


permettrai point d'y regarder, qu'auparavant il ne soit convaincu qu'il n'y en a


qu'une.




Ces éclaircissements suffiront, je pense, pour marquer nettement le progrès qu'a


fait jusqu'ici l'esprit d mon élève, & la route par laquelle il a suivi ce progrès. Mais


vous êtes effrayes peut-être de la quantité de choses que j'ai fait passer devant lui.


Vous craignez que je n'accable son esprit sous ses multitudes de connaissances.


C'est tout le contraire; je lui apprends bien plus à les ignorer qu'à les savoir. Je lui


montre la route de la science, aisée à la vérité, mais longue, immense, lente à


parcourir. je lui fais faire les premiers pas pour qu' 'il reconnaisse l'entrée, mais je


ne permets jamais d'aller loin.




Forcé d'apprendre de lui-même, il use de sa raison & non de celle d'autrui; car,


pour ne rien donner à l'opinion, il [354] ne faut rien donner à l'autorité; & la plupart de


nos erreurs nous viennent bien moins de nous que des autres. De cet exercice


continuel il doit résulter une vigueur d'esprit semblable à celle qu'on donne au


corps par le travail & par la fatigue. Un autre avantage est qu'on n'avance qu'à


proportion de ses forces. L'esprit, non plus que le corps, ne porte que ce qu'il


peut porter. Quand l'entendement les choses avant de les déposer dans la


mémoire, ce qu'il en tire ensuite est à lui; au lieu qu'en surchargeant la mémoire a


son insu, on s'expose à n'en jamais rien tirer qui lui soit propre.




Emile a peu de connaissances, mais celles qu'il a sont véritablement siennes; il ne


sait rien à demi. Dans le petit nombre des choses qu'il sait & qu'il sait bien, la plus


importante est qu'il y en a beaucoup qu'il ignore & qu'il peut savoir un jour,


beaucoup plus que d'autres hommes savent & qu'il ne saura de sa vie, & une


infinité d'autres qu'aucun homme ne saura jamais. Il a un esprit universel, non par


les lumières, mais par la faculté d'en acquérir; un esprit ouvert, intelligent, prêt à


tout, &, comme dit Montaigne, sinon instruit, du moins instruisable. Il me suffit


qu'il sache trouver l' à quoi bon sur tout ce qu'il fait, & le pourquoi sur tout ce


qu'il croit. Car encore une fois, mon objet n'est point de lui donner la science,


mais de lui apprendre à l'acquérir au besoin, de la lui faire estimer exactement ce


qu'elle vaut, & de lui faire aimer la vérité par-dessus tout. Avec cette méthode on


avance peu, mais on ne fait jamais un pas inutile, & l'on n'est point forcé de


rétrograder.




émile n'a que des connaissances naturelles & purement [355] physiques. Il ne sait pas


même le nom de l'histoire, ni ce que c'est que métaphysique & morale. Il connaît


les rapports essentiels de l'homme aux choses, mais nul des rapports moraux de


l'homme à l'homme. Il sait peu généraliser d'idées, peu faire d'abstractions. Il voit


des qualités communes à certains corps sans raisonner sur ces qualités en elles-mêmes.


 Il connoît l'étendue abstraite à aide des figures de la géométrie; il connaît


la quantité abstraite à l'aide des signes de l'algèbre.. Ces figures & ces signes sont


le, supports de ces abstractions, sur lesquels ses sens se reposent. Il ne cherche


point à connaître les choses par leur nature, mais seulement par les relations qui


l'intéressent. Il estime ce qui lui est étranger que par rapport à lui; mais cette


estimation est exacte & sûre. La fantaisie, la convention, n'y entrent pour rien. Il


fait plus de cas de ce qui lui est plus utile; & ne se départant jamais de cette


manière d'apprécier, il ne donne rien à l'opinion.




Emile est laborieux, tempérant, patient, ferme, plein de courage. Son imagination,


nullement allumée, ne lui grossit jamais les dangers; il est sensible a peu de maux,


et il sait souffrir avec constance, parce qu'il n'a point appris à disputer contre la


destinée. A l'égard de la mort, il ne sait pas encore bien ce que c'est; mais,


accoutume a subir sans résistance la loi de la nécessité, quand il faudra mourir il


mourra sans gémir & sans se débattre; c'est tout ce que la nature permet dans ce


moment abhorré de tous. Vivre libre & peu tenir aux choses humaines est le


meilleur moyen d'apprendre à mourir.




[356] En un mot, Emile a de la vertu tout ce qui se rapporte à lui-même. Pour avoir


aussi les vertus sociales, il lui manque uniquement de connaître les relations qui


les exigent; il lui manque uniquement des lumières que son esprit est tout prêt à


recevoir.




Il se considère sans égard aux autres, & trouve bon que les autres ne pensent


point à lui. Il n'exige rien de personne, & ne croit rien devoir à personne. Il est


seul dans la société humaine, il ne compte que sur lui seul. Il a droit aussi plus


qu'un autre de compter sur lui-même, car il est tout ce qu'on peut être à son âge.


Il n'a point d'erreurs, ou n'a que celles qui nous sont inévitables; il n'a point de


vices. ou n'a que ceux dont nul homme ne peut se garantir. Il a le corps sain, les


membres agiles, l'esprit juste & sans préjuges, le cœur & sans passions.


L'amour-propre, la première & la plus naturelle de toutes, y est encore à peine exalte.


Sans troubler le repos de personne, il a vécu content, heureux & libre, autant que la


nature l'a permis. Trouvez- qu'un enfant ainsi parvenu à sa quinzième année art


perdu les précédentes ?



Fin du Livre troisieme.