[357] LIVRE QUATRIEME




Que nous passons rapidement sur cette terre! le premier quart de la vie est écoulé


avant qu'on en connaisse sage; le dernier quart s'écoule encore après qu'on a cessé


d'en jouir. D'abord nous ne savons point vivre; bientôt nous ne le pouvons plus;


et, dans l'intervalle qui sépare ces deux extrémités inutiles, les trois quarts du


temps qui nous reste sont consumes par le sommeil, par le travail, par la douleur,


par la contrainte, par les peines toute espèce. La vie est courte, moins par le peu


de temps, qu 'elle dure, que parce que de ce peu de temps, nous n'en avons


presque point pour la goûter. L'instant la mort a beau être éloigné de celui de la


naissance, la vie est toujours trop courte quand cet espace est mal rempli.




Nous naissons, pour ainsi dire, en deux fois : l'une pour exister, & l'autre pour


vivre; l'une pour l'espèce, l'autre pour le sexe. Ceux qui regardent la femme


comme homme imparfait ont tort sans doute : mais l'analogie extérieure est pour


eux. Jusqu'à l'âge nubile, les enfants deux sexes [358] n'ont rien d apparent qui les


distingue; même visage, même figure, même teint, même voix, tout égal : les filles


sont des enfants, les garçons sont des enfants; le même nom suffit à des êtres si


semblables. Les mâles en qui l'on empêche le développement ultérieur du gardent


cette conformité toute leur vie; ils sont toujours de grands enfants, & les femmes,


ne perdant point cette même conformité, semblent, à bien des égards, ne jamais


être autre chose.




Mais l'homme, en général, n'est pas fait pour rester toujours dans l'enfance. Il en


sort au tems prescrit par la nature; & ce moment de crise, bien qu'assez court, a


de longes influences.




Comme le mugissement de la mer précède de loin la tempête, cette orageuse


révolution s'annonce par le murmure des passions naissantes; une fermentation


sourde avertit de l'approche du danger. Un changement l'humeur, des


emportements fréquents, une continuelle agitation d'esprit, rendent l'enfant


presque indisciplinable. Il devient sourd à la voix qui le rendoit docile; c'est un


lion dans sa fièvre; il méconnaît son guide, il ne veut plus être gouverné.




Aux signes moraux d'une humeur qui s'altère se joignent des changements


sensibles dans la figure. Sa physionomie se développe & s'empreint d'un


caractère; & doux qui croit au bas ses joues brunit & prend de la consistance. Sa


voix mue, ou plutôt il la perd: il n'est ni enfant ni homme & ne peut prendre le


ton d'aucun des deux. Ses yeux, ces organes de l'âme, qui n'ont rien dit jusqu'ici,


trouvent un langage & de l'expression; un feu [359] naissant les anime, leurs regards


plus vifs ont encore une sainte innocence, mais ils n'ont plus leur première imbécillité :


il sent déjà qu'ils peuvent trop dire, il commence à savoir les baisser &


rougir; il devient sensible, avant de savoir ce qu'il sent; il est inquiet sans raison de


l'être. Tout cela peut venir lentement & vous laisser du tems encore: mais si sa


vivacité se rend trop impatiente, si son emportement se change en fureur, s'il


s'irrite & s'attenant d'un instant à l'autre, s'il verse des pleurs sans sujet, si, près des


objets qui commencent à devenir dangereux pour lui son pouls s'élève & son oeil


s'enflamme, si la main d'une femme se posant sur la sienne le fait frissonner, s'il


se trouble ou s'intimide auprès d'elle; Ulysse, ô sage Ulysse, prends garde à toi; les


outres que tu fermois avec tant de soin sont ouvertes; les vents sont déjà


déchaînés; ne quitte plus un moment le gouvernail, ou tout est perdu.




C'est ici la seconde naissance dont j'ai parlé; c'est ici que l'homme naît


véritablement à la vie, & que rien d'humain n'est étranger à lui. Jusqu'ici nos


soins n'ont été que des jeux d'enfant; ils ne prennent qu'à présent une véritable


importance. Cette époque, où finissent les éducations ordinaires, est proprement


celle où la nôtre doit commencer; mais, pour bien exposer ce nouveau plan,


reprenons de plus haut l'état des choses qui s'y rapportent.




Nos passions sont les principaux instruments notre conservation : c'est donc une


entreprise aussi vaine que ridicule de vouloir les détruire; c'est contrôler la nature


c'est réformer l'ouvrage de Dieu. Si Dieu disoit à l'homme d'anéantir [360] les passions


qu'il lui donne, Dieu voudroit & ne voudroit pas; il se contrediroit lui-même.


jamais il n'a donné cet ordre insensé, rien de pareil n'est écrit dans le coeur


humain; & ce que Dieu veut qu'un homme fasse, il ne le lui fait pas dire par un


autre homme, il le lui dit lui même, il l'écrit au fond de son coeur.




Or je trouverois celui qui voudroit empêcher les passions de naître presque aussi


fou que celui qui voudroit les anéantir; & ceux qui croiroient que tel a été mon


projet jusqu'ici m'auroient sûrement fort mal entendu.




Mais raisonnerait-on bien, si, de ce qu'il est dans la nature de l'homme d'avoir des


passions, on alloit conclure que toutes les passions que nous sentons en nous et


que nous oyons dans les autres sont naturelles? Leur source est naturelle, il est


vrai; mais mille ruisseaux étrangers l'ont grossie; c'est un grand fleuve qui s'accroît


sans cesse, & ans lequel on retrouveroit à peine quelques gouttes de es premières


eaux. Nos passions naturelles sont très ornées; elles sont les instruments de notre


liberté, elles tendent à nous conserver. Toutes celles qui nous subjuguent & nous


détruisent nous viennent d'ailleurs; la nature ne nous les donne pas, nous nous les


approprions à son préjudice.




La source de nos passions, l'origine & le principe de toutes les autres, la seule qui naît


avec l'homme & ne le quitte jamais tant qu'il vit, est l'amour de soi : passion


primitive, innée, antérieure à toute autre, & dont toutes les autres ne sont, en un


sens, que des modifications. En sens, toutes, si l'on veut, sont naturelles. Mais la


plupart de [361] ces modifications ont des causes étrangères sans lesquelles n'auraient


jamais lieu; & ces mêmes modifications loin de nous être avantageuses, nous sont


nuisibles; elles changent le premier objet & vont contre leur principe : c'est alors


que l'homme se trouve hors de la nature, & se & en contradiction avec soi.




L'amour de soi-même est toujours bon, & toujours conforme à l'ordre. Chacun


étant chargé spécialement de sa propre conservation, le premier & le plus


important de ses soins est & doit être d y veiller sans cesse : & comment y


veillerait-il ainsi, s'il n'y prenoit le plus grand intérêt ?




Il faut donc que'nous nous aimions pour nous conserver, il faut que nous nous


aimions plus que toute chose par une suite immédiate du même sentiment, nous


aimons ce qui nous conserve. Tout enfant s'attache à sa nourrice: Romulus devait


s'attacher à la louve qui l'avoit allaite. D'abord cet attachement est purement


machinal. Ce qui favorise le bien-être d'un individu l'attire; ce qui lui le repousse :


ce n'est là qu'un instinct aveugle. Ce qui transforme cet instinct en sentiment,


l'attachement en amour, l'aversion en haine, c'est l'intention manifestée de nous


nuire ou de nous être utile. On ne se passionne pas pour les êtres insensibles qui


ne suivent que l'impulsion qu'on leur donne; mais ceux dont on attend du bien ou


du mal par leur disposition intérieure, par leur volonté, ceux que nous voyons agir


librement pour ou contre, nous inspirent des sentiments semblables à ceux qu'ils


nous montrent. Ce qui nous sert, on le cherche; mais ce qui nous veut servir, on


l'aime; ce [362] qui nous nuit, on le fuit; mais ce qui nous veut nuire, on le hait..




Le premier sentiment d'un enfant est de s'aimer lui-même; & le second, qui dérive


du premier, est d'aimer ceux qui l'approchent; car, clans l'état de faiblesse ou il


est, il ne connaît personne que par l'assistance & les soins qu'il reçoit. D'abord


l'attachement qu'il a pour sa nourrice & sa gouvernante n'est qu'habitude. Il les


cherche, parce qu'il a besoin d'elles & qu'il se trouve bien du de les avoir; c'est


plutôt connoissance que bienveillance. Il lui faut beaucoup de temps? pour


comprendre que non seulement elles lui sont utiles, mais qu'elles veulent l'être; et


c'est alors qu'il commence à les aimer.




Un enfant est donc naturellement enclin à la bienveillance, parce qu'il voit que


tout ce qui l'approche est porte à l'assister, & qu'il prend de cette observation


l'habitude d'un sentiment favorable à son espèce; mais, à mesure qu'il étend ses


relations, ses besoins, ses dépendances actives ou passives, le sentiment de ses


rapports à autrui s'éveille, & produit celui des devoirs & des préférences. Alors


l'enfant devient impérieux, jaloux, trompeur, vindicatif. Si on le plie à l'obéissance,


ne voyant point l'utilité de ce qu'on lui commande, il l'attribue au caprice,


à l'intention de le tourmenter, & il se mutine. Si on lui obéit à lui-même,


aussitôt que quelque chose lui résiste, il y voit une rébellion, une intention de lui


résister; il bat la chaise ou la table pour voir désobéi. L'amour de sol, qui ne


regarde qu'à nous, est content quand nos vrais besoins sont satisfaits; mais


l'amour-propre, qui se [363] compare, n est jamais content & ne sauroit l'être, parce


que ce sentiment, en nous préférant aux autres, que les autres nous préfèrent à


eux; ce qui est impossible. Voilà comment les passions douces & affectueuses


naissent de l'amour de soi, & comment les passions haineuses & irascibles naissent


l'amour-propre. Ainsi, ce qui rend l'homme essentiellement bon est d'avoir peu de


besoins, & de peu se comparer aux autres; ce qui le rend essentiellement méchant


est d'avoir beaucoup de besoins, & de tenir beaucoup à l'opinion. Sur ce principe


il est aisé de voir comment on peut: dirige au bien ou au mal toutes les passions


des enfants & de hommes. Il est vrai que, ne pouvant vivre toujours seuls,


ils vivront difficilement toujours bons : cette difficulté même augmentera


nécessairement avec leurs relations; & c'est en ceci surtout que les dangers de la


société nous rendent l'art & les soins plus indispensables pour prévenir dans le


coeur humain la dépravation qui naît de ses nouveau besoins.




L'étude convenable à l'homme est celle de ses rapports. Tant qu'il ne se connaît


que par son être physique, il doit s'étudier par ses rapports avec les choses: c'est


l'emploi de son enfance; quand il commence à sentir son être moral, il doit


s'étudier par ses rapports avec les hommes: c'est l'emploi de sa vie entière, à


commencer au point où nous voilà parvenus.




Sitôt que l'homme a besoin d'une compagne, il n'est plus un être isolé, son coeur


n'est plus seul. Toutes ses relations avec son espèce, toutes les affections de son


âme naissent [364] avec celle-là. Sa première passion fait bientôt fermenter les autres.




Le penchant de l'instinct est indéterminé. Un sexe est attiré vers l'autre : voilà le


mouvement de la nature. Le choix, les préférences, l'attachement personnel, sont


l'ouvrage des lumières, des préjugés, de l'habitude il faut du tems & des


connaissances pour nous rendre capables d'amour : on n'aime qu'après avoir jugé,


on ne préfère qu'après avoir comparé. Ces jugements se font sans qu'ons'en


aperçoive, mais ils n'en sont pas moins réels. Le véritable amour, quoi qu'on en


dise, sera toujours honoré des hommes : car, bien que ses emportements nous


égarent, bien qu'il n'exclue pas du coeur qui le sent des qualités odieuses, & même


qu'il en produise, il en suppose pourtant toujours d'estimables, sans lesquelles on


seroit hors d'état de le sentir. Ce choix qu'on met en opposition avec la raison


nous vient d'elle. On a fait l'amour aveugle, parce qu'il a de meilleurs yeux que


nous, & qu'il voit des rapports que nous ne pouvons apercevoir. Pour qui n'aurait


nulle idée de mérite ni de beauté, toute femme seroit également bonne, & la première


venue seroit toujours la plus aimable. Loin que l'amour vienne de la nature,


il est la règle & le frein de ses penchants : c'est par lui qu'excepté l'objet


aimé, un sexe n'est plus rien pour l'autre.




La préférence qu'on accorde, on veut l'obtenir; l'amour doit être réciproque. Pour


être aimé, il faut se rendre aimable; pour être préféré, il faut se rendre plus


aimable qu'un autre, plus aimable que tout autre, au moins aux yeux de [365] l'objet


aime. De là les premiers regards sur ses semblables; de la les premières


comparaisons avec eux, de là l'émulation, les rivalités, la jalousie. Un coeur plein


d'un sentiment qui déborde aime à s'épancher: du besoin d'une maîtresse naît


bientôt celui d'un ami. Celui qui sent combien il est doux d'être aimé voudrait


l'être de tout le monde, & tous ne sauroient vouloir des préférences, qu'il n'y ait


beaucoup de mécontents. Avec l'amour & l'amitié naissent les dissensions,


l'inimitié, la haine. Du sein de tant de passions diverses je vois l'opinion s'élever


un trône inébranlable, & les stupides mortels, asservis à son empire, ne fonder


leur propre existence que sur les jugements d'autrui.




étendez ces idées, & vous verrez d'où vient à notre amour-propre la forme que


nous lui croyons naturelle; & comment l'amour de soi, cessant d'être un sentiment


absolu, devient orgueil dans les grandes âmes, vanité dans les petites, & dans


toutes se nourrit sans cesse aux dépens du prochain. L'espèce de ces passions,


n'ayant point son germe dans le coeur des enfants, n'y peut naître d'elle- même;


c'est nous seuls qui l'y portons, & jamais elles n'y prennent racine que par notre


faute; mais il n'en est plus ainsi du coeur du jeune homme : quoi que nous


puissions faire, elles y naîtront malgré nous. Il est donc tems de changer de


méthode.




Commençons par quelques réflexions importantes sur l'état critique dont il s'agit


ici. Le passage de l'enfance à la puberté n'est pas tellement déterminé par la nature


qu'il ne varie dans les individus selon les tempéraments, & dans les peu les selon


les climats. Tout le monde sait les distinctions observées [366] sur ce point entre les


pays chauds & les pays froids, & chacun voit que les tempéraments ardents sont


formés plus tôt que les autres : mais on peut se tromper sur les causes,


et souvent attribuer au physique ce qu'i faut imputer au moral; c'est un des abus


les plus fréquents de la philosophie de notre siècle. Les instructions de la nature


sont tardives & lentes; celles des hommes sont presque toujours prématurées.


Dans le premier cas, les sens éveillent l'imagination; dans le second, l'imagination


éveillent l'imagination; dans le second, l'imagination éveille les sens;


elle leur donne une activité précoce qui ne peut manquer d'énerver,


d'affaiblir d'abord les individus, puis l'espèce même à la longue.


Une observation plus générale & plus sûre que celle de l'effet des


 climats est que la puberté & la puissance du sexe est toujours plus hâtive


chez les peuples instruits & policés que chez les peuples ignorants & barbares.*


[ Dans les villes, dit M. de Buffon, & chez les gens aisés, les enfants, accoutumés à


des nourritures abondantes & succulentes, arrivent plus tôt à cet état; à la campagne


et dans le pauvre peuple, les enfants sont plus tardifs, parce qu'ils sont mal & trop peu nourris;


il leur faut deux ou trois années de plus.  (Hist. nat., t. IV, P. 238, in-12.) J'admets


l'observation, mais non l'explication, puisque, dans le pays où le villageois se


nourrit très bien & mange beaucoup, comme dans le Valais, & même en certains


cantons montueux de l'Italie, comme le Frioul, l'âge de puberté dans les deux


sexes est également plus tardif qu'au sein des villes, où, pour satisfaire la vanité,


l'on met souvent dans le manger une extrême parcimonie, & où la plupart font,


comme dit le proverbe, habit de velours & ventre de son. On est étonné, dans ces


montagnes, de voir de grands garçons forts comme des hommes avoir encore la


voix aigue & le menton sans barbe, & de grandes filles, d'ailleurs très formées,


n'avoir aucun signe périodique de leur sexe. Différence qui me paraît venir


uniquement de ce que, dans la simplicité de leurs moeurs, leur imagination, plus


longtemps paisible & calme, fait plus tard fermenter leur sang, & rend leur


tempérament moins précoce] Les enfants ont une sagacité singulière pour démêler


à travers toutes les singeries de la décence les mauvaises moeurs qu'elle couvre.


Le langage épuré qu'on leur dicte, les leçons d'honnêteté qu'on leur donne, le


voile du mystère qu'on affecte de tendre devant leurs yeux, sont autant


d'aiguillons à leur curiosité. A la manière dont [367] on s'y prend, il est clair que ce


qu'on feint de leur cacher n'est que pour le leur apprendre; & c'est, de toutes les


instructions qu'on leur donne, celle qui leur profite le mieux.




Consultez l'expérience, vous comprendrez à quel point cette méthode insensée


accélère l'ouvrage de la nature & ruine le tempérament. C'est ici l'une des


principales causes qui font dégénérer les races clans les villes. Les jeunes gens,


épuisés de bonne heure, restent petits, faibles, mal faits, vieillissent au lieu de


grandir, comme la vigne à qui l'on fait porter du fruit au printemps languit et


meurt avant l'automne.




Il faut avoir vécu chez des peuples grossiers & simples pour connoître jusqu ' à


quel age une heureuse ignorance y l'innocence des enfants. C'est un spectacle à la


fois touchent & risible d'y voir les deux sexes, livrés à la sécurité de leurs coeurs,


prolonger dans la fleur de l'âge & de la beauté les jeux naïfs de l'enfance, et


montrer par leur familiarité même la pureté de leurs plaisirs. Quand enfin cette


aimable jeunesse vient à se marier, les deux époux, se [368] donnant mutuellement les


prémices de leur personne, en sont plus chers l'un à l'autre; des multitudes


d'enfants, sains & robustes, deviennent le gage d'une union que rien n'altère, & le


fruit de la sagesse de leurs premiers ans.




Si l'âge où l'homme acquiert la conscience de son sexe diffère autant par l'effet de


l'éducation que par l'action de la nature, il suit de là qu'on peut accélérer et


retarder cet âge selon la manière dont on élèvera les enfants; & si le corps gagne


ou perd de la consistance à mesure qu'on retarde ou qu on accélère ce progrès, il suit


aussi que, plus on s'applique à le retarder, plus un jeune homme acquiert de


vigueur & de force. Je ne parle encore que des effets purement physiques : on


verra bientôt qu'ils ne se bornent pas là.




De ces réflexions je tire la solution de cette question si souvent agitée, s'il convient


d'éclairer les enfants de bonne heure sur les objets de leur curiosité, ou s'il vaut


mieux leur donner le change par de modestes erreurs. Je pense qu'il ne faut faire


ni l'un ni l'autre. Premièrement, cette curiosité ne leur vient point sans qu'on y ait


donné lieu. Il faut donc faire en sorte qu'ils ne l'aient pas. En second lieu, des


questions qu'on n'est pas forcé de résoudre n'exigent point qu'on trompe celui qui


les fait : il vaut mieux lui imposer silence que de lui répondre en mentant. Il sera


peu surpris de cette loi, si l'on a pris soin de l'y asservir dans les choses


indifférentes. Enfin, si l'on prend le parti de répondre, que ce soit avec la plus


grande simplicité, sans mystère, sans embarras, sans sourire. Il y a beaucoup


moins [369] de danger à satisfaire la curiosité de l'enfant qu'à l'exciter.




Que vos réponses soient toujours graves, courtes, décidées, & sans jamais paraître


hésiter. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'elles doivent être vraies. On ne peut


apprendre aux enfants le danger de mentir aux hommes, sans sentir, de la part des


hommes, le danger plus grand de mentir aux enfants. Un seul mensonge avéré du


maître à l'élève ruineroit à jamais tout le fruit de l'éducation.




Une ignorance absolue sur certaines matières est peut-être ce qui conviendroit le


mieux aux enfants : mais qu'ils apprennent de bonne heure ce qu'il est impossible


de leur cacher toujours. Il faut, ou que leur curiosité ne s'éveillé en aucune


manière, ou qu'elle soit satisfaite avant l'âge où elle n'est plus sans danger. Votre


conduite avec votre élève dépend beaucoup en ceci de sa situation particulière,


des sociétés qui l'environnent, des circonstances où l'on prévoit qu'il pourra se


trouver, etc. Il importe ici de ne rien donner au hasard; & si vous n'êtes pas sûr de


lui faire ignorer jusqu'à seize ans la différence des sexes, ayez soin qu'il l'apprenne


avant dix.




Je n'aime point qu'on affecte avec les enfants un langage trop épuré, ni qu'on


fasse de longs détours, dont ils s'aperçoivent, pour éviter de donner aux choses


leur véritable nom. Les bonnes moeurs, en ces matières, ont toujours beaucoup


de simplicité; mais des imaginations souillées par le vice rendent l'oreille délicate,


et forcent de raffiner sans cesse sur les expressions. Les termes grossiers sont sans


conséquence; ce sont les idées lascives qu'il faut écarter.




[370] Quoique la pudeur soit naturelle a l'espèce humaine, naturellement les enfants


n'en ont point. La pudeur ne naît qu'avec la connoissance du mal : & comment


les enfants, qui n'ont ai ne doivent avoir cette connaissance, auraient-ils le sentiment


qui en est l'effet ? Leur donner des leçons de pudeur & d'honnêteté, c'est leur


apprendre qu'il y a des choses honteuses & déshonnêtes, c'est leur donner un désir


secret de connoître ces choses-là. Tôt ou tard ils en viennent à bout, & la première


étincelle qui touche à l'imagination accélère à coup sûr l'embrasement des sens.


Quiconque rougit est déjà coupable; la vraie innocence n'a honte de rien.




Les enfants n'ont pas les mêmes désirs que les hommes; mais, sujets comme eux à


la malpropreté qui blesse les sens, ils peuvent de ce seul assujettissement recevoir


les mêmes leçons de bienséance. Suivez l'esprit de la nature, qui, plaçant dans les


mêmes lieux les organes des plaisirs secrets & ceux des besoins dégoûtants, nous


inspire les mêmes soins à différents âges, tantôt par une idée & tantôt par une


autre; à l'homme par la modestie, à l'enfant par la propreté.




Je ne vois qu'un bon moyen de conserver aux enfants leur innocence; c'est que


tous ceux qui les entourent la respectent & l'aiment. Sans cela, toute la retenue


dont on tâche d'user avec eux se dément tôt ou tard; un sourire, un clin d'oeil un


geste échappé, leur disent tout ce qu'on cherche à leur taire; il leur suffit, pour


l'apprendre, de voir qu'on le leur a voulu cacher. La délicatesse de tours et


d'expressions dont se servent entre eux les gens polis, supposant [371] des lumières que


les enfants ne doivent pas avoir, est tout à fait déplacée avec eux; mais quand on


honore vraiment leur simplicité, l'on prend aisément, en leur parlant, celle des


termes qui leur conviennent. Il y a une certaine naïveté de langage qui sied & qui


plaît à l'innocence : voilà le vrai ton qui détourne un enfant d'une dangereuse


curiosité. En lui perlant simplement de tout, on ne lui laisse pas soupçonner qu'il


reste rien de plus à lui dire. En joignant aux mots grossiers les idées déplaisantes


qui leur conviennent, on étouffe le premier feu de l'imagination: on ne lui défend


as de prononcer ces mots & d'avoir ces idées; mais on lui donne, sans qu'il y


songé, de la répugnance à les rappeler. & combien d'embarras cette liberté naïve


ne sauve-t-elle point à ceux qui, la tirant de leur propre coeur, disent toujours ce


qu'il faut dire, & le disent toujours comme ils l'ont senti!




Comment se font les enfants? Question embarrassante qui vient assez


naturellement aux enfants, & dont la réponse indiscrète ou prudente décide


quelquefois de leurs moeurs & de leur santé pour toute leur vie. La manière la


plus courte qu'une mère imagine pour s'en débarrasser sans tromper son fils, est


de lui imposer silence. Cela seroit bon, si on l'y eût accoutumé de longue main


dans des questions indifférentes, & qu'il ne soupçonnât pas du mystère à ce


nouveau ton. Mais rarement elle s'en tient là. C'est le secret des gens mariés, lui


dira-t-elle; de petits garçons ne doivent point être si curieux. Voilà qui est fort bien


pour tirer d'embarras la mère: mais qu'elle sache que, piqué de cet air de mépris,


[372] le petit garçon n'aura pas un moment de repos qu'il n'ait appris le secret des gens


mariés, & qu'il ne tardera pas de l'apprendre.




Qu'on me permette de rapporter une réponse bien différente que j'ai entendu faire


a la même question, & qui me frappa d'autant plus, qu'elle partoit ne femme aussi


modeste dans ses discours que dans ses manières, mais qui savoit au besoin fouler


aux pieds, pour le bien de son fils & pour la vertu, la fausse crainte du blâme et


les vains propos des plaisants. Il n'y avoit pas longtemps que l'enfant avoit jeté par


les urines une petite pierre: qui lui avoit déchiré l'urètre; mais le mal passé était


oublié. Maman, dit le petit étourdi, comment se font les enfantsMon fils,


répond la mère sans hésiter, les femmes les pissent avec des douleurs qui leur


coûtent quelquefois la vie. Que les fous rient, & que les sots soient scandalisés :


mais que les sages cherchent si jamais ils trouveront une réponse plus judicieuse


et qui aide mieux à ses fins.




D'abord l'idée d'un besoin naturel & connu de l'enfant détourne celle d'une


opération mystérieuse. Les idées accessoires de la douleur & de la mort couvrent


celle-là d'un voile de tristesse qui amortit l'imagination & réprime la curiosité; tout


porte l'esprit sur les suites de l'accouchement, & non pas sur ses causes. Les


infirmités de la nature humaine, des objets dégoûtants, des images de souffrance,


voilà les éclaircissements où mène cette réponse, si la répugnance qu'elle inspire


permet à l'enfant de les demander. Par où l'inquiétude des désirs aura-t-elle


occasion de naître dans des [373] entretiens ainsi dirigés ? & cependant vous voyez que


la vérité n'a point été altérée, & qu'on n'a point eu besoin d'abuser son élève au


lieu de l'instruire.




Vos enfants lisent; ils prennent dans leurs lectures des connaissances qu'ils


n'auroient pas s'ils n'avoient point lu. S'ils étudient, l'imagination s'allume et


s'aiguise dans le silence du cabinet. S'ils vivent dans le monde, ils entendent un


jargon bizarre, ils voient des exemples dont ils sont frappés : on leur a si bien


persuadé qu'ils étoient hommes, que dans tout ce que font les hommes en leur


présence, ils cherchent aussitôt comment cela peut leur convenir : il faut bien que


les actions d'autrui leur servent de modèle, quand les jugements d'autrui leur


servent de loi. Des domestiques qu'on fait dépendre d'eux, par conséquent


intéressés à leur plaire, leur font leur cour aux dépens des bonnes moeurs; des


gouvernantes rieuses leur tiennent à quatre ans des propos que la plus effrontée


n'oseroit leur tenir à quinze. Bientôt elles oublient ce qu'elles ont dit; mais ils


n'oublient pas ce qu'ils ont entendu. Les entretiens polissons préparent les moeurs


libertines : le laquais fripon rend l'enfant débauché; & le secret de l'un sert de


garant à celui de l'autre.




L'enfant élevé selon son âge est seul. Il ne connaît d'attachements que ceux de


l'habitude; il aime sa soeur comme sa montre, & son ami comme son chien. Il ne


se sent d'aucun sexe, d'aucune espace : l'homme & la femme lui sont également


ne rapporte à lui rien de ce qu'ils font ni de ce qu'il sent : il ne le voit ni rie l'entend ,


ou n'y fait nulle attention; leurs discours ne l'intéressent pas plus que leurs


[374] exemples : tout cela n'est point fait pour lui. Ce n'est pas une erreur artificieuse


 qu'on lui donne par cette méthode, c'est l'ignorance de la nature. Le


temps vient où la même nature prend soin d'éclairer son élève; & c'est alors


seulement qu'elle l'a mis en état de profiter sans risque des leçons qu'elle lui


donne. Voilà le principe: le détail des règles n'est pas de mon sujet; & les moyens


que je propose en vue d'autres objets servent encore d'exemple pour celui-ci.




Voulez-vous mettre l'ordre & la règle dans les passions naissantes, étendez


l'espace durant lequel elles se développent, afin qu'elles aient le tems de


s'arranger à mesure qu'elles naissent. Alors ce n'est pas l'homme qui les ordonne,


c'est la nature elle-même; votre soin n'est que de la laisser arranger son travail. Si


votre élève étoit seul, vous n'auriez rien à faire; mais tout ce qui l'environne


enflamme son imagination. Le torrent des préjugés l'entraîne : pour le retenir, il


faut le pousser en sens contraire. Il faut que le sentiment enchaîne l'imagination,


et que la raison fasse taire l'opinion des hommes. La source de toutes les passions


est la sensibilité, l'imagination détermine leur pente. Tout être qui sent ses


rapports doit être affecte quand ces rapports s'altèrent & j'il en imagine ou qu'il


en croit imaginer de plus convenables à sa nature. Ce sont les erreurs


l'imagination qui transforment en vices les passions de tous les êtres bornés,


même des anges, s'ils en ont; car il faudroit qu'ils connussent la nature de tous les


êtres, pour savoir quels rapports conviennent le mieux à la leur.




Voici donc le sommaire de toute la sagesse humaine dans [375] l'usage des passions :


1. sentir les vrais rapports de l'homme tant dans l'espèce que dans l'individu;


2. ordonner toutes les affections de l'âme selon ces rapports.




Mais l'homme est-il maître d'ordonner ses affections selon tels ou tels rapports ?


Sans doute, s'il est maître de diriger son imagination sur tel ou tel objet, ou de lui


donner telle ou telle habitude. D'ailleurs, il s'agit moins ici de ce qu'un homme


peut faire sur lui-même que de ce que nous pouvons faire sur notre élève par le


choix des circonstances où nous le plaçons. Exposer les moyens propres à


maintenir dans l'ordre de la nature, c'est dire assez comment il en peut sortir.




Tant que sa sensibilité reste bornée à son individu, il n'y a rien de moral dans ses


actions; ce n'est que quand elle commence à s'étendre hors de lui, qu'il prend


d'abord les sentiments, ensuite les notions du bien & du mal, qui le constituent


véritablement homme & partie intégrante de son espèce. C'est donc à ce premier


point qu'il faut d'abord fixer nos observations.




Elles sont difficiles en ce que, pour les faire, il faut rejeter les exemples qui sont


sous nos yeux, & chercher ceux où les développements successifs se font selon


l'ordre de la nature.




Un enfant façonné, poli, civilisé, qui n'attend que la puissance de mettre en


oeuvre les instructions prématurées qu'il a reçues, ne se trompe jamais sur le


moment où cette puissance lui survient. Loin de l'attendre, il l'accélère, il donne à


son sang une fermentation précoce, il sait quel doit être [376] l'objet de ses désirs,


longtemps même avant qu'il les éprouve. Ce n'est pas la nature qui l'excite, c'est


lui qui la force : elle n'a plus rien à lui apprendre, en le faisant homme; il l'étoit par


la pensée longtemps avant de l'être en effet.




La véritable marche de la nature est plus graduelle & plus lente. Peu à peu le


sang s'enflamme, les esprits s'élaborent, le tempérament se forme. Le sage ouvrier


qui dirige la fabrique a soin de perfectionner tous ses instruments avant de les


mettre en oeuvre : une longue inquiétude précède les premiers désirs, une longue


ignorance leur donne le change; on désire sans savoir quoi. Le sang fermente et


s'agite; une surabondance de vie cherche a s'étendre au dehors. L'oeil s'anime et


parcourt les autres êtres, on commence à prendre intérêt à ceux qui nous


environnent, on commence à sentir qu'on n'est pas fait pour vivre seul : c'est ainsi


que le coeur s'ouvre aux affections humaines, & devient capable d'attachement.


Le premier sentiment dont un jeune homme élevé soigneusement est susceptible


n'est pas l'amour, c'est l'amitié.




Le premier acte de son imagination naissante est de lui apprendre qu'il a des


semblables, & l'espèce l'affecte avant le sexe. Voilà donc un autre avantage de


l'innocence prolongée : c'est de profiter de la sensibilité naissante pour jeter dans


le coeur du jeune adolescent les premières semences de l'humanité : avantage


d'autant plus précieux que c'est le seul tems de la vie où les mêmes soins puissent


avoir un vrai succès.




J'ai toujours vu que les jeunes gens corrompus de bonne heure, & livrés aux


femmes & à la débauche, étoient[377] inhumains & cruels; la fougue du tempérament


les rendoit impatients, vindicatifs, furieux; leur imagination, pleine d'un seul objet,


se refusoit à tout le reste; ils ne connaissoientni pitié ni miséricorde; ils auraient


sacrifié père, mère, & l'univers entier au moindre de leurs plaisirs. Au contraire,


un jeune homme élevé dans une heureuse simplicité est porté par les premiers


mouvements de la nature vers les passions tendres & affectueuses : son coeur


compatissant s'émeut sur les peines de ses semblables; il tressaille d'aise quand il


revoit son camarade, ses bras savent trouver des étreintes caressantes, ses yeux


savent verser des larmes d'attendrissement; il est sensible à la honte de déplaire,


au regret d'avoir offensé. Si l'ardeur d'un sang qui s'enflamme le rend vif,


emporté, colère, on voit e moment d'après toute la bonite de son coeur dans l'effusion


de son repentir; il pleure, il gémit sur la blessure qu'il a faite; il voudrait


au prix de son sang racheter celui qu'il a versé; tout son emportement s'éteint,


toute sa fierté s'humilie devant le sentiment de sa faute. Est-il offensé lui-même:


au fort de sa fureur, une excuse, un mot le désarme; il pardonne les torts d'autrui


d'aussi bon coeur qu'il répare ces siens. L'adolescence n'est l'âge ni de la


vengeance ni de la haine; elle est celui de la commisération, de la clémence, de la


générosité. Oui, je le soutiens & . e crains point d'être démenti par l'expérience,


un enfant qui n'est pas mal né, & qui a conservé jusqu'à vingt ans son innocence,


est à cet âge le plus généreux, le meilleur, le plus aimant & le plus aimable des


hommes. On ne vous a jamais rien dit de semblable; je le crois bien; [378] vos


philosophes, élevés dans toute la corruption des collèges, n'ont garde de savoir


cela.




C'est la faiblesse de l'homme qui le rend sociable; ce sont nos misères communes


qui portent nos coeurs à l'humanité : nous ne lui devrions rien si nous n'étions pas


hommes. Tout attachement est un signe d'insuffisance : si chacun de nous n'avait


nul besoin des autres, il ne songeroit guère à s'unir à eux. Ainsi de notre infirmité


même naît notre frêle bonheur. Un être vraiment heureux est un être solitaire;


Dieu seul jouit d'un bonheur absolu; mais qui de nous en a l'idée ? Si quelque être


imparfoit pouvoit se suffire à lui-même, de quoi jouirait-il selon nous ? Il serait


seul, il seroit misérable: je ne conçois pas que celui qui n'a besoin de rien puisse


aimer quelque chose : je ne conçois pas que celui qui n'aime rien puisse être


heureux.




Il suit là que nous nous attachons à nos semblables moins par le sentiment de


leurs plaisirs que par celui de leurs peines; car nous y voyons bien mieux l'identité


de notre nature & les garants de leur attachement pour nous. Si nos besoins


communs nous unissent par intérêt, nos misères communes nous unissent par


affection. L'aspect d'un homme heureux inspire aux autres moins d'amour que


d'envie; on l'accuseroit volontiers d'usurper un droit qu'il n'a pas en se faisant un


bonheur exclusif; & l'amour-propre souffre encore en nous faisant sentir que cet


homme n'a nul besoin de nous. Mais qui est-ce qui ne plaint pas le malheureux


qu'il voit souffrir ? Qui est-ce qui ne voudroit pas le délivrer de ses maux s'il n'en


coûtoit qu'un souhait pour [379] cela ? L'imagination nous met à la place du misérable


plutôt qu'à celle de l'homme heureux; on sent que l'un e ces états nous touche de


plus près que l'autre. La pitié est douce, parce qu'en se mettant à la place de celui


qui souffre, on sent pourtant le plaisir de ne pas souffrir comme lui. L'envie est


amère, en ce que l'aspect d'un homme heureux, loin de mettre l'envieux à sa


place, lui donne le regret de n'y pas être. Il semble que l'un nous exempte des


maux qu'il souffre, & que l'autre nous ôte les biens dont il jouit.




Voulez-vous donc exciter & nourrir dans le coeur d'un jeune homme les premiers


mouvements de la sensibilité naissante, & tourner son caractère vers la bienfaisance


 & vers la bonté; n'allez point faire germer en lui l'orgueil, la vanité, l'envie,


par la trompeuse image du bonheur des hommes; n'exposez point d'abord


à ses yeux la pompe des cours, le faste des palais, l'attrait des spectacles; ne le


promenez point dans les cercles, dans les brillantes assemblées, ne lui montrez


l'extérieur de la grande société qu'après l'avoir mis en état de l'apprécier en


elle-même. Lui montrer le monde avant qu'il connaisse les hommes, ce n'est pas le


former, c'est le corrompre ; ce n'est pas l'instruire, c'est le tromper.




Les hommes ne sont naturellement ni rois, ni grands, ni courtisans, ni riches; tous


sont nés nus & pauvres, tous sujets aux misères de la vie, aux chagrins, aux maux,


aux besoins, aux douleurs de toute espace; enfin, tous sont condamnés à la mort.


Voilà ce qui est vraiment de l'homme; [380] voilà de quoi nul mortel n'est exempt.


Commencez donc par étudier de la nature humaine ce qui en est le plus


inséparable, ce qui constitue le mieux l'humanité.




A seize ans l'adolescent sait ce que c'est que souffrir; car il a souffert lui-même;


mais à peine sait-il que d'autres êtres souffrent aussi, le voir sans lie sentir n'est


pas le savoir, &, comme je l'ai dit cent fois, l'enfant n'imaginant point ce que


comme je l'ai dit cent fois, l'enfant n'imaginant point ce que sentent les autres ne


connaît de maux que les siens : mais quand le premier développement des sens


allume en lui le feu de l'imagination, il commence à se sentir dans ses semblables,


à s'émouvoir de leurs plaintes & à souffrir de leurs douleurs. C'est alors que le


triste tableau de l'humanité souffrante doit porter à son coeur le premier


attendrissement qu'il ait jamais éprouvé.




Si ce moment n'est pas facile à remarquer dans vos enfants, à qui vous en prenez-vous?


Vous les instruisez de si bonne heure à jouer le sentiment, vous leur en


apprenez sitôt le langage, que parlant toujours sur le même ton, ils tournent vos


leçons contre vous-même, & ne vous laissent nul moyen de distinguer quand,


cessant de mentir, ils commencent à sentir ce qu'ils disent. Mais voyez mon


Émile; à l'âge où je l'ai conduit il n'a ni senti ni menti. Avant de savoir ce que c'est


qu'aimer, il n'a dit à personne : je vous aime bien ; on ne lui a point prescrit la


contenance qu'il devoit prendre en entrant dans la chambre de son père, de sa


mère, de son gouverneur malade; on ne lui a point montré l'art d'affecter la


tristesse qu'il n'avoit pas. Il n'a feint de pleurer sur la mort de personne; car il ne


sait ce que c'est que mourir. La même [381] insensibilité qu'il a dans le coeur est aussi


dans ses manières. Indifférent à tout, hors à lui-même, comme tous les autres


enfants, il ne prend intérêt à personne; tout ce qui le distingue est qu'il ne veut


point paraître en prendre, & qu'il n'est pas faux comme eux.




Émile, ayant peu réfléchi sur les êtres sensibles, saura tard ce que c'est que souffrir


et mourir. Les plaintes & les cris commenceront d'agiter ses entrailles;


l'aspect du sang qui coule lui fera détourner les yeux; les convulsions d'un animal


expirant lui donneront je ne sais quelle angoisse avant qu 'il sache d'où lui


viennent ces nouveaux mouvements. S'il étoit resté stupide & barbare, il ne les


auroit pas; s'il étoit plus instruit, il en connoîtroit la source : il a déjà trop comparé


d'idées pour ne rien sentir, & pas assez pour concevoir ce qu'il sent.




Ainsi naît la pitié premier sentiment relatif qui touche le coeur humain selon


l'ordre de la nature. Pour devenir sensible & pitoyable, il faut que l'enfant sache


qu'il y a des êtres semblables à lui qui souffrent ce qu'il a souffert, qui sentent les


douleurs qu'il a senties, & d'autres dont il doit avoir l'idée, comme pouvant les


sentir aussi. En effet, comment nous laissons-nous émouvoir à la pitié, si ce n'est


en nous transportant hors de nous & nous identifiant avec l'animal souffrant, en


quittant, pour ainsi dire, notre être pour prendre le sien? Nous ne souffrons


qu'autant que nous jugeons qu'il souffre; ce n'est pas dans nous, c'est dans lui que


nous souffrons. Ainsi nul ne devient sensible que quand son imagination s'anime


et commence à le transporter hors de lui.




[382] Pour exciter & nourrir cette sensibilité naissante, pour la guider ou la suivre dans


sa pente naturelle, qu'avons-nous onc à faire, si ce n'est d'offrir au jeune homme


des objets sur lesquels puisse agir la force expansive de son coeur, qui le dilatent,


qui l'étendent sur les autres êtres, qui le fassent partout retrouver hors de lui;


d'écarter avec soin ceux qui le resserrent, le concentrent, & tendent le ressort du


moi humain; c'est-à-dire, en d'autres termes, d'exciter en lui la bonté, l'humanité,


la commisération, la bienfaisance, toutes les passions attirantes & douces qui


plaisent naturellement aux hommes, & d'empêcher de naître l'envie, la convoitise,


la haine, toutes les passions repoussantes & cruelles, qui rendent, pour ainsi dire,


la sensibilité non seulement nulle, mais négative, & font le tourment de celui qui


les éprouve ?




Je crois pouvoir résumer toutes les réflexions précédentes en deux ou trois


maximes précises, claires & faciles à saisir.






 PREMIERE MAXIME




Il n'est pas dans le coeur humain de se mettre à la place dos gens qui sont plus


heureux que nous, mais seulement do ceux qui sont plus à plaindre.



Si l'on trouve des exceptions à cette maxime, elles sont plus apparentes que


réelles. Ainsi l'on ne se met pas à la place du riche ou du grand auquel on s'attache;


 même en s'attachant sincèrement, on ne fait que s'approprier une partie


de son bien-être. Quelquefois on l'aune dans ses [383] malheurs; mais, tant qu'il


prospère, il n'a de véritable ami que celui qui n'est pas la dupe des apparences, et


qui le plaint plus qu'il ne l'envie, malgré sa prospérité.




On est touché du bonheur de certains états, par exemple de la vie champêtre et


pastorale. Le charme de voir ces bonnes gens heureux n'est point empoisonné Par


l'envie; on s'intéresse à eux véritablement. Pourquoi cela? Parce qu'on se sent


maître de descendre à cet état de paix & 'innocence, & de jouir de la même


félicité; c'est un pis-aller qui ne donne que des idées agréables, attendu qu'il suffit


d'en vouloir jouir pour le pouvoir. Il y a toujours du plaisir à voir ses ressources, à


contempler son propre bien, même quand on n'en veut pas user.




Il suit de là que, pour porter un jeune homme à l'humanité, loin de lui faire a


mirer le sort brillant des autres, il faut le lui montrer par les côtés tristes; il faut le


lui faire craindre. Alors, par une conséquence évidente, il doit se frayer une route


au bonheur, qui ne soit sur les traces de personne.




 DEUXIEME MAXIME




On ne plaint jamais dans autrui que les maux dont on ne je croit pas exempt


soi-même.



 Non ignara mali, miseris succurrere disco .




Je ne connois rien de si beau, de si profond, de si touchant, de si vrai, que ce


vers-là.




Pourquoi les rois sont-ils sans pitié pour leurs sujets? [384] C'est qu'il comptent de n'être


jamais hommes. Pourquoi les riches sont-ils si durs pour les pauvres? C'est qu'ils


n'ont pas peur de le devenir. Pourquoi la noblesse a-t-elle un si grand mépris


pour le peuple ? C'est qu'un noble ne sera jamais roturier. Pourquoi les Turcs


sont-ils généralement plus humains, plus hospitaliers que nous ? C'est que, dans


leur gouvernement tout à fait arbitraire, la grandeur & la fortune des particuliers


étant toujours précaires & chancelantes, ils ne regardent point l'abaissement & la


misère comme un état étranger à eux;*[Cela paraît changer un peu maintenant :


les états semblent devenir plus fixes, & les hommes deviennent aussi plus durs.]


chacun peut être demain ce qu'est aujourd'hui celui qu'il assiste. Cette réflexion ,


qui revient sans cesse dans les romans orientaux, donne à leur lecture je ne sais


quoi d'attendrissant que n'a point tout l'apprêt de notre sèche morale.




N'accoutumez donc pas votre élève à regarder du haut de sa gloire les peines des


infortunés, les travaux des misérables; & n'espérez pas lui apprendre à les


plaindre, s'il les considère comme lui étant étrangers. Faites-lui bien comprendre


que le sort de ces malheureux peut être le sien, que tous leurs maux sont sous ses


pieds, que mille événements imprévus & inévitables peuvent l'y plonger d'un


moment à l'autre. Apprenez-lui a ne compter ni sur la naissance, ni sur la santé, ni


sur les richesses; montrez-lui toutes les vicissitudes de la fortune; cherchez-lui les


exemples toujours trop fréquents de gens qui, d'un état plus élevé


que le sien, sont tombés au-dessous de celui de ces malheureux; que ce soit


par leur faute [385] ou non, ce n'est pas maintenant de quoi il est question; sait-il


seulement ce que c'est que faute ? N'empiétez jamais sur l'ordre de ses


connaissances, & ne l'éclairez que par les lumières qui sont à sa portée : il n'a pas


besoin d'être fort savant pour sentir que toute la prudence humaine ne peut lui


répondre si dans une heure il sera vivant ou mourant; si les douleurs de la


néphrétique ne lui feront point grincer les dents avant la nuit; si dans un mois il


sera riche ou pauvre, si dans un an peut-être il ne ramera point sous pauvre de


boeuf dans les galères d'Alger. Surtout n'allez pas lui dire tout cela froidement


comme son catéchisme; qu'il voie, qu'il sente les calamités humaines : ébranlez,


effrayez son imagination des périls dont tout homme est sans cesse environné;


qu'il voie autour de lui tous ces abîmes, & qu'à vous les entendre décrire, il se


presse contre vous de peur d'y tomber. Nous le rendrons timide & poltron,


direz-vous. Nous verrons dans la suite; mais quant à présent, commençons


 par le rendre humain; voilà surtout ce qui nous importe.




 TROISIEME MAXIME




La pitié qu'on a du mai d'autrui ne se mesure pas sur la quantité de ce mal, mais


sur le sentiment qu'on prête à ceux qui le souffrent.




On ne plaint un malheureux qu'autant qu'on croit qu'il se trouve à plaindre. Le


sentiment physique de nos maux est. plus borné qu'il ne semble; mais c'est par la


mémoire qui [386] nous en fait sentir la continuité, c'est par l'imagination qui les étend


sur l'avenir, qu'ils nous rendent vraiment a plaindre. Voilà, je pense, une des


causes qui nous endurcissent plus aux maux des animaux qu'à ceux des hommes,


quoique la sensibilité commune dût également nous identifier avec eux. On ne


plaint guère un cheval de charretier dans son écurie, parce qu'on ne présume pas


qu'en mangeant son foin il songe aux coups qu'il a reçus & aux fatigues qui


l'attendent. On ne plaint pas non plus un mouton qu'on voit paître, quoiqu'on


sache qu'il sera bientôt égorgé, parce qu'on juge qu'il ne prévoit pas son sort. Par


extension l'on s'endurcit ainsi sur le sort des hommes; & les riches se consolent du


mal qu'ils font aux pauvres, en les supposant assez stupides pour n'en rien sentir.


En général je juge du prix que chacun met au bonheur de ses semblables par le


cas qu'il paraît faire d'eux. Il est naturel qu'on fasse bon marché du bonheur des


gens qu on méprise. Ne vous étonnez donc plus si politiques parlent du peuple avec


tant de dédain, ni si la plupart des philosophes affectent de faire l'homme si


méchant.




C'est le peuple qui compose. le genre humain; ce qui n'est pas peuple est si peu de


chose que ce n'est pas la peine de le compter. L'homme est le même dans tous les


états :si cela est, les états les plus nombreux méritent le plus de respect. Devant


celui qui pense, toutes les distinctions civiles paraissent : il voit les mêmes


passions, les mêmes sentiments dans le goujat & dans l'homme illustre; il n'y


discerne que leur langage, qu'un coloris plus ou moins apprêté; [387] & si quelque


différence essentielle les distingue, elle est au préjudice des plus dissimulés. Le


peuple se montre tel qu'il est, & n'est pas aimable: mais il faut bien que les gens


du monde se déguisent; s'ils se montroient tels qu'ils sont, ils feroient horreur.




Il y a, disent encore nos sages, même dose de bonheur & de peine dans tous les


états: maxime aussi funeste qu'insoutenable : car, si tous sont également heureux,


qu'ai-je besoin de m'incommoder pour personne? Que chacun reste comme il est :


que l'esclave soit maltraité, que l'infirme souffre, que le gueux périsse; il n'y a rien


a gagner pour eux à changer d'état. Ils font l'énumération des peines du riche, et


montrent l'inanité de ses vains plaisirs : quel grossier sophisme! les peines du riche


ne lui viennent point de son état, mais de lui seul, qui en abuse. Fût-il plus


malheureux que le pauvre même, il n'est point à plaindre, parce que ses maux


sont tous son ouvrage, & qu'il ne tient qu'a lui d'être heureux. Mais la peine du


misérable lui vient des choses, de la rigueur du sort qui s'appesantit sur lui. Il n'y a


point d'lui puisse ôter le sentiment physique de la fatigue, de l'épuisement, de la


faim : le bon esprit ni la sagesse ne servent de rien pour l'exempter des maux de


son état. Que gagne épictète de prévoir que son maître va lui casser la jambe ? la


lui casse-t-il moins pour cela ? il a par-dessus son mal le mal de la prévoyance.


Quand le peuple seroit aussi sensé que nous le supposons stupide, que pourrait-il


être autre que ce qu'il est ? que pourroit-il faire autre que ce qu'il ait ? étudiez les


gens pour ordre, vous verrez [388] que, sous un autre langage, ils ont autant d'esprit et


plus de bon sens que vous. Respectez donc votre espèce; songez qu'elle est


composée essentiellement de la collection des peuples; que, quand tous les rois et


tous les philosophes en seroient ôtés, il n'y paroîtroit guère, & que les choses n'en


iroient pas plus mal. En un mot, apprenez à votre élève à aimer tous les hommes,


et même ceux qui les déprisent faites en sorte qu'il ne se place dans aucune classe,


mais qu'il se retrouve dans toutes; parlez devant lui du genre humain avec


attendrissement, avec pitié même, mais jamais avec mépris. Homme, ne


déshonore point l'homme.




C'est par ces routes & d'autres semblables, bien contraires a celles qui sont


frayées, qu'il convient de pénétrer dans le coeur d'un jeune adolescent pour y


exciter les premiers mouvements de la nature, le développer & l'étendre sur ses


semblables; à quoi j'ajoute qu'il importe de mêler a ces mouvements le moins


d'intérêt personnel qu'il est possible; surtout point de vanité, point d'émulation,


point de gloire, point de ces sentiments qui nous forcent de nous comparer aux


autres; car ces comparaisons ne se font jamais sans quelque impression de haine


contre ceux qui nous disputent la préférence, ne fût-ce que dans notre propre


estime. Alors il faut s'aveugler ou s'irriter, être un méchant ou un sot : tâchons


d'éviter cette alternative. Ces passions si dangereuses naîtront tôt ou tard me


dit-on, malgré nous. je ne le nie pas : chaque chose à' son tems & son lieu; je dis


seulement qu'on ne doit pas leur aider à naître.




Voilà l'esprit de la méthode qu'il faut se prescrire. Ici les [389] exemples & les détails


sont inutiles, parce qu'ici commence la division presque infinie des caractères, et


que chaque exemple que je donnerois ne conviendroit pas peut-être à un sur cent


mille. C'est à cet âge aussi que commence, dans l'habile maître, la véritable


fonction de l'observateur & du philosophe, qui sait l'art de sonder les coeurs en


travaillant à les former. Tandis que le jeune homme ne songe point encore à se


contrefaire, & ne l'a point encore appris, à chaque objet qu'on lui présente on voit


dans son air, dans ses yeux, dans son geste, l'impression qu'il en reçoit : on lit sur


son visage tous les mouvements de son âme; à force de les épier, on parvient à les


prévoir, & enfin à les diriger.




On remarque en général que le sang, les blessures, les cris, les gémissements,


l'appareil des opérations douloureuses, & tout ce qui porte aux sens des objets de


souffrance, saisit plus tôt & plus généralement tous les hommes. L'idée de


destruction, étant plus composée, ne frappe pas de même; l'image de la mort


touche plus tard & plus faiblement, parce que nul n'a par devers soi l'expérience


de mourir: il faut avoir vu des cadavres pour sentir les angoisses des agonisants.


Mais quand une fois cette image s'est bien formée dans notre esprit, il n'y a point


de spectacle plus horrible à nos yeux, soit à cause de l'idée de destruction totale


qu'elle donne alors par les sens, soit parce que, sachant que ce moment est


inévitable pour tous les hommes, on se sent plus vivement affecté d'une situation à


laquelle on est sûr de ne pouvoir échapper.




[390] Ces impressions diverses ont leurs modifications & leurs degrés, qui dépendent du


caractère particulier de chaque individu & de ses habitudes antérieures; mais elles


sont universelles, & nul n'en est tout à fait exempt. Il en est de plus tardives & de


moins générales, qui sont plus propres aux âmes sensibles; ce sont celles qu'on


reçoit des peines morales, des douleurs internes, des afflictions, des langueurs, de


la tristesse. Il y a des gens qui ne savent être émus que par des cris & des pleurs;


les longs & sourds gémissements d'un coeur serré de détresse ne leur ont jamais


arraché des soupirs; jamais l'aspect d'une contenance abattue, d'un visage hâve et


plombé, d'un oeil éteint & qui ne peut plus pleurer, ne les fit pleurer eux-mêmes,


les maux de l'âme ne sont rien pour eux : ils sont jugés, la leur ne sent rien;


n'attendez d'eux que rigueur inflexible, endurcissement, cruauté. Ils pourront être


intègres & justes jamais cléments, généreux, pitoyables. je dis qu'ils pourront être


justes, si toutefois un homme peut l'être quand il n'est pas miséricordieux.




Mais ne vous pressez pas de juger les jeunes gens par cette règle, surtout ceux


qui, ayant été élevés comme ils doivent l'être, n'ont aucune idée des peines


morales qu'on ne leur a jamais fait éprouver, car, encore une fois, ils ne peuvent


plaindre que les maux qu'ils connaissent; & cette apparente insensibilité, qui ne


vient que de l'ignorance, se change bientôt en attendrissement, quand ils


commencent à sentir qu'il y a dans la vie humaine mille douleurs qu'ils ne


connoissoient pas. Pour mon Émile, s'il a eu de la simplicité [391] & du bon sens dans


son enfance, je suis bien sûr qu'il aura de l'âme & de la sensibilité dans sa


jeunesse; car a vérité des sentiments tient beaucoup à la justesse des idées.




Mais pourquoi le rappeler ici ? Plus d'un lecteur me reprochera sans doute l'oubli


de mes premières résolutions & du bonheur constant que j'avais promis à mon


élève. Des malheureux, des mourants, des spectacles de douleur & de misère!


quel bonheur, quelle jouissance pour un jeune coeur qui naît à la vie! Son triste


instituteur, qui lui destinoit une éducation si douce, ne le fait naître que pour


souffrir. Voilà ce qu'on dira : que m'importe? j'ai promis de le rendre heureux,


non de faire qu'il parût l'être. Est-ce ma faute si, toujours dupe de l'apparence,


vous la prenez pour la réalité ?




Prenons deux jeunes gens sortant de la première éducation & entrant dans le


monde par deux portes directement opposées. L'un monte tout à coup sur


l'Olympe & se répand dans la plus brillante société; on le mène à la cour, chez les


grands, chez les riches, chez les jolies femmes. Je le suppose fêté partout, & je


n'examine pas l'effet de cet accueil sur sa raison; je suppose qu'elle y résiste. Les


plaisirs volent au-devant de lui, tous les jours de nouveaux objets l'amusent; il se


livre à tout avec un intérêt qui vous séduit. Vous le voyez attentif, empressé,


curieux; sa première admiration vous frappe; vous l'estimez content : mais voyez


l'état de son âme; vous croyez qu'il jouit; moi, je crois qu'il souffre.




Qu'aperçoit-il d'abord en ouvrant les yeux ? des multitudes de prétendus biens


qu'il ne connoissoit pas, & dont [392] la plupart, n'étant qu'un moment à sa portée, ne


semblent se montrer à lui que pour lui donner le regret d'en être privé. Se


promène-t-il dans un palais, vous voyez à son inquiète curiosité qu'il se demande


pourquoi sa maison paternelle n'est pas ainsi. Toutes ses questions vous disent


qu'il se compare sans cesse au maître de cette maison, & tout ce qu'il trouve de


mortifiant pour lui dans ce parallèle aiguise sa vanité en la révoltant. S'il rencontre


un jeune homme mieux mis que lui, je le vois murmurer en secret contre l'avarice


de ses parents. Est-il plus paré qu'un autre, il a la douleur de voir cet autre


l'effacer ou par sa naissance ou par son esprit, & toute sa dorure humiliée devant


un simple habit de drap. Brille-t-il seul dans une assemblée, s'élève-t-il sur la pointe


du pied pour être mieux vu; qui est-ce qui n'a pas une disposition secrète à


rabaisser l'air superbe & vain d'un jeune fat ? Tout s'unit bientôt comme de


concert; les regards inquiétants d'un homme grave, les mots railleurs d 'un


caustique ne tardent pas d'arriver jusqu'à lui; &, ne fût-il dédaigné que d'un seul


homme, le mépris de cet homme empoisonne à l'instant les applaudissements des


autres.




Donnons-lui tout prodiguons-lui les agréments, le mérite; qu'il soit bien fait, plein


d'esprit, aimable : il sera recherche des femmes; mais en le recherchant avant qu'il


les aime, elles le rendront plutôt fou qu'amoureux : il aura de bonnes fortunes;


mais il n'aura ni transports ni passion pour les goûter. Ses désirs toujours


prévenus, n'ayant jamais le tems de naître, au sein des plaisirs il ne sent que


l'ennui de la [393] gêne : le sexe fait pour le bonheur du sien le dégoûte & le rassasie


même avant qu'il le connaisse; s'il continue à le voir, ce n'est plus que par vanité;


et quand il s'y attacheroit par un goût véritable, il ne sera pas seul jeune, seul


brillant, seul aimable, & ne trouvera pas toujours dans ses maîtresses des prodiges


de fidélité.




Je ne dis rien des tracasseries, des trahisons, des noirceurs, des repentirs de toute


espèce inséparables d'une pareille vie. L'expérience du monde en dégoûte, on le


sait; je ne parle que des ennuis attachés à la première illusion.




Quel contraste pour celui qui, renfermé jusqu'ici dans le sein de sa famille & de


ses amis, s'est vu l'unique objet de toutes leurs attentions, d'entrer tout à coup


dans un ordre de choses où il est compté pour si peu; de se trouver comme noyé


dans une sphère étrangère, lui qui fit si longtemps le centre de la sienne! Que


d'affronts, que d'humiliations ne faut-il pas qu'il essuie, avant de perdre, parmi les


inconnus, les préjugés de son importance pris & nourris parmi les siens! Enfant,


tout lui cédait, tout s'empressoit autour de lui : jeune homme, il faut qu'il cède à


tout le monde; ou pour peu qu'il s'oublie & conserve ses anciens airs, que de


dures leçons vont le faire rentrer en lui-même! L'habitude d'obtenir aisément les


objets de ses désirs le porte à beaucoup désirer, & lui fait sentir des privations


continuelles. Tout ce qui le flatte le tente; tout ce que d'autres ont, il voudrait


l'avoir : il convoite tout, il porte envie à tout le monde, il voudroit dominer


partout; la vanité le ronge, l'ardeur des désirs effrénés enflamme son jeune coeur;


la jalousie & [394] la haine y naissent avec eux; toutes les passions dévorantes y


prennent à la fois leur essor; il en porte l'agitation dans le tumulte du monde; il la


rapporte avec lui tous les soirs; il rentre mécontent de lui & des autres; il s'endort


plein de mille vains projets, troublé de mille fantaisies, & son orgueil lui peint


jusque dans ses songes les chimériques biens dont le désir le tourmente, & qu'il ne


possédera de sa vie. Voilà votre élève! Voyons le mien.




Si le premier spectacle qui le frappe est un objet de tristesse, le premier retour sur


lui-même est un sentiment de plaisir. En voyant de combien de maux il est


exempt, il se sent plus heureux qu'il ne pensoit l'être. Il partage les peines de ses


semblables; mais ce partage est volontaire & doux. Il jouit à la fois de la pitié qu'il


a pour leurs maux, & du bonheur qui l'en exempte; il se sent dans cet état de


force qui nous étend au delà de nous, & nous fait porter ailleurs l'activité


superflue à notre bien-être. Pour plaindre le mal d'autrui, sans doute il faut le


connaître, mais il ne faut pas le sentir. Quand on a souffert, ou qu'on craint de


souffrir, on plaint ceux qui souffrent; mais tandis qu on souffre, on ne plaint que


soi si, tous étant assujettis aux misères de la vie, nul n'accorde aux autres que la


sensibilité dont il n'a pas actuellement besoin pour lui-même, il s'ensuit que la


commisération doit être un sentiment très doux, puisqu'elle dépose en notre


faveur, & qu'au contraire un homme dur est toujours malheureux, puisque l'état


de son coeur ne lui laisse aucune sensibilité surabondante qu'il puisse accorder


aux peines d'autrui.




[395] Nous jugeons trop du bonheur sur les apparences nous le supposons il est le


moins; nous le cherchons où il ne sauroit être: la gaîté n'en est qu'un signe très


équivoque. Un homme gai n'est souvent qu'un infortuné qui cherche à donner le


change aux autres & à s'étourdir lui-même. Ces gens si riants, si ouverts, si sereins


dans un cercle, sont presque tous tristes & grondeurs chez eux, & leurs


domestiques portent la peine de l'amusement qu'ils donnent à leurs sociétés. Le


vrai contentement n'est ni gai ni folâtre; jaloux d'un sentiment si doux, en le


goûtant on y pense, on le savoure, on craint de l'évaporer. Un homme vraiment


heureux ne parle guère & ne rit guère; il resserre, pour ainsi dire, bonheur autour


de son coeur. Les jeux bruyants, la turbulente joie, voilent les dégoûts & l'ennui.


Mais la mélancolie est amie de la volupté: l'attendrissement & les larmes


accompagnent les plus douces jouissances, & l'excessive joie elle-même arrache


plutôt des pleurs que des cris.




Si d'abord la multitude & la variété des amusements paraissent contribuer au


bonheur, si l'uniformité d'une vie égale paraît d'abord ennuyeuse, en regardant


mieux, on trouve, au contraire, que la plus douce habitude de l'âme consiste dans


une modération de jouissance qui laisse peu de prise au désir & au dégoût,


L'inquiétude des désirs produit la curiosité, l'inconstance : le vide des turbulents


plaisirs produit l'ennui. On ne s'ennuie jamais de son état quand on n'en connaît


point de plus agréable. De tous les hommes du monde, les sauvages sont les


moins curieux & les moins ennuyés; tout leur est indifférent : ils ne [396] jouissent pas


des choses, mais d'eux; ils passent leur vie à ne rien faire, & ne s'ennuient jamais.




L'homme du monde est tout entier dans son masque. N'étant presque jamais en


lui-même, il y est toujours étranger, & mal à son aise quand il est forcé d'y


rentrer. Ce qu'il est n'est rien, ce qu'il paraît est tout pour lui.




Je ne puis m'empêcher de me représenter, sur le visage du jeune homme dont j'ai


parlé ci-devant, je ne sais quoi d'impertinent, de doucereux, d'affecté, qui déplaît,


qui rebute les gens unis, & sur celui-ci du mien, une physionomie intéressante et


simple, qui montre le contentement, la véritable sérénité de l'âme, qui inspire


l'estime, la confiance? & qui semble n'attendre que l'épanchement de l'amitié pour


donner la sienne à ceux qui l'approchent. On croit que la physionomie n'est qu'un


simple développement de traits déjà marqués par la nature. Pour moi, je penserais


qu'outre ce développement, les traits du visage d'un homme viennent


insensiblement à se former & prendre de la physionomie par l'impression


fréquente & habituelle de certaines affections de l'âme. Ces affections se


marquent sur le visage, rien n'est plus certain; & quand elles tournent en habitude,


elles y doivent laisser des impressions durables. Voilà comment je conçois que la


physionomie annonce le caractère, & qu'on peut quelquefois juger de l'un par


l'autre, sans aller chercher des explications mystérieuses qui supposent des


connaissances que nous n'avons pas.




Un enfant n'a que deux affections bien marquées, la joie & la douleur : il rit ou il


pleure; les intermédiaires ne sont [397] rien pour lui; sans cesse il passe de l'un de ces


mouvements à l'autre. Cette alternative continuelle empêche qu'ils ne fassent sur


son visage aucune impression constante, & qu'il ne prenne de la physionomie :


mais dans l'âge où, devenu plus sensible, il est plus vivement, ou plus


constamment affecté, les impressions plus profondes laissent des traces plus


difficiles à détruire; & de l'état habituel de l'âme résulte un arrangement de traits


que le tems rend ineffaçables. Cependant il n'est pas rare de voir des hommes


changer de physionomie à différents âges. J'en ai vu plusieurs dans ce cas; & j'ai


toujours trouvé que ceux que j'avois pu bien observer & suivre avoient aussi


changé de passions habituelles. Cette seule observation, bien confirmée, me


paroîtroit décisive, & n'est pas déplacée dans un traité d'éducation, où il importe


d'apprendre à juger des mouvements de l'âme par les signes extérieurs.




Je ne sais si, pour n'avoir pas appris à imiter des manières de convention & à


feindre des sentiments qu'il n'a pas, mon jeune homme sera moins aimable, ce


n'est pas de cela qu'il s'agit ici : je sais seulement qu'il sera plus aimant, & j'ai bien


de la peine à croire que celui qui n'aime que lui puisse assez bien se déguiser pour


laite autant que celui qui tire de son attachement pour les autres un nouveau


sentiment de bonheur. Mais, quant à ce sentiment même, le crois en avoir assez


dit pour guider sur ce point un lecteur raisonnable, & montrer que je ne me suis


pas contredit.




Je reviens donc à ma méthode, & je dis : Quand l'âge critique approche, offrez


aux jeunes gens des spectacles qui [398] îles retiennent, & non des spectacles qui les


excitent; donnez le change à leur imagination naissante par des objets qui,


loin d'enflammer leurs sens, en répriment l'activité. éloignez-les des grandes villes, ou


la parure & l'immodestie des femmes hâtent & préviennent les leçons de la nature,


où tout présente à leurs yeux des plaisirs qu'ils ne doivent connoître que quand ils


sauront les choisir. Ramenez-les dans leurs premières habitations, où la simplicite


champêtre laisse es passions de leur âge se développer moins rapidement; ou si


leur goût pour les arts les attache encore à la ville, prévenez en eux, par ce goût


même dangereuse oisiveté. Choisissez avec soin leurs sociétés, leurs occupations,


leurs plaisirs : ne leur montrez que des tableaux touchants, mais modestes, qui les


remuent sans les séduire, & qui nourrissent leur sensibilité sans émouvoir leurs


sens. Songez aussi qu'il y a partout quelques excès à craindre, & que les passions


immodérées font toujours de mal qu'on n'en veut éviter. Il ne s'agit pas de faire de


votre élève un garde-malade, un frère de la charité, d'affliger ses regards par des


objets continuels de douleurs & de souffrances, de le promener d'infirme en


infirme, d'hôpital en hôpital, & de la Grève aux prisons; il faut le toucher & non


l'endurcit à l'aspect des misères humaines. Longtemps frappé des mêmes


spectacles, on n'en sent plus les impressions; l'habitude accoutume à tout; ce qu'on


voit trop on ne l'imagine plus, & ce n'est que l'imagination qui nous fait sentir les


maux d'autrui : c'est ainsi qu'à force de voir mourir & souffrir, les prêtres & les


médecins deviennent impitoyables. Que votre élève connaisse [399] donc le sort de


l'homme & les misères de ses semblables ; mais qu 'il n'en soit pas trop souvent le


témoin. Un seul objet bien choisi, & montré dans un jour convenable, lui donnera


pour un mois d'attendrissement & de réflexions. Ce n'est pas tant ce qu'il voit,


que son retour sur ce qu'il a vu, qui détermine le jugement qu'il en porte; et


l'impression durable qu'il reçoit d'un objet lui vient moins de l'objet même que du


point de vue sous lequel on le porte à se le rappeler. C'est ainsi qu'en ménageant


les exemples, les leçons, les images, vous émousserez longtemps l'aiguillon des


sens, & donnerez le change à la nature en suivant ses propres directions.




A mesure qu'il acquiert des lumières, choisissez des idées qui s'y rapportent; à


mesure que nos désirs s'allument, choisissez des tableaux propres à les réprimer.


Un vieux militaire, qui s'est distingué par ses moeurs autant que par son courage,


m'a raconté que, dans sa première jeunesse, son père, homme de sens, mais très


dévot, voyant son tempérament naissant le livrer aux femmes, n'épargna rien pour


le contenir; mais enfin, malgré tous ses soins, le sentant prêt à lui échapper, il


s'avisa de le mener dans un hôpital de vérolés, &, sans le prévenir de rien, le fit


entrer dans une salle où une troupe de ces malheureux expiaient, par un


traitement effroyable, le désordre qui les y avoit exposés. A ce hideux aspect, qui


révoltoit à la fois tous les sens, le jeune homme faillit se trouver mal. Va,


misérable débauché, lui dit alors le père d'un ton véhément, suis le vil penchant


qui t'entraîne; bientôt tu seras trop heureux d'être admis dans cette salle, [400] où,


victime des plus infâmes douleurs, tu forceras ton père à remercier Dieu de ta


mort.




Ce peu de mots, joints à l'énergique tableau qui frappoit le jeune homme, lui


 firent une impression qui ne s'effaça jamais. Condamné par son état à passer sa


jeunesse dans garnisons, il aima mieux essuyer toutes les railleries de ses


camarades que d'imiter leur libertinage. J'ai été homme, me dit-il, j'ai eu des


faiblesses; mais parvenu jusqu'à mon âge, je n'ai jamais pu voir une fille publique


sans horreur. Maître, peu de discours; mais apprenez à choisir les lieux, les


temps, les personnes, puis donnez toutes vos leçons en exemples, & soyez sûr de


leur effet.




L'emploi de l'enfance est peu de chose : le mal qui s'y glisse n'est point sans


remède; & le bien qui s'y fait peut venir plus tard. Mais il n'en est pas ainsi du


premier âge où l'homme commence véritablement à vivre. Cet âge ne dure jamais


assez pour l'usage qu'on en doit faire, & son importance exige une attention sans


relâche: voilà pourquoi j'insiste sur l'art de le prolonger. Un des meilleurs


préceptes de la bonne culture est de tout retarder tant qu'il est possible. Rendez


les progrès lents & sûrs; empêchez que j'adolescent ne devienne homme au


moment où rien ne lui reste à faire pour le devenir. Tandis que le corps croît, les


esprits destinés à donner du baume au sang & de la force aux fibres se forment et


s'élaborent. Si vous leur faites prendre un cours différent, & que ce qui est destiné


à perfectionner un individu serve à la formation d'un autre, tous deux restent dans


un état de faiblesse, & l'ouvrage de la nature demeure [401] imparfait. Les opérations de


l'esprit se sentent à leur tour de cette altération; & l'âme, aussi débile que le corps,


n'a que des fonctions faibles & languissantes. Des membres gros & robustes ne


font ni le courage ni le génie; & je conçois que la force de l'âme n'accompagne


pas celle du corps, quand d'ailleurs les organes a communication des deux


substances sont mal disposés. Mais, quelque bien disposés qu'ils puissent être, ils


agiront toujours faiblement, s'ils n'ont pour principe qu'un sang épuisé, appauvri,


et dépourvu de cette substance qui donne de la forces & du jeu à tous les ressorts


de la machine. Généralement on aperçoit plus de vigueur d'âme dans les hommes


dont les jeune sans ont été préservés d'une corruption prématurée, que dans ceux


dont le désordre a commencé avec le pouvoir de s'y livrer; & c'est sans doute une


des raisons pourquoi les peuples qui ont des moeurs surpassent ordinairement en


bon sens & en courage les peuples qui n'en ont pas. Ceux-ci brillent uniquement


par je ne sais quelles petites qualités déliées, qu'ils appellent esprit, sagacité,


finesse; mais ces grandes & nobles fonctions de sagesse & de raison, qui


distinguent & honorent l'homme par de belles actions, par des vertus, par des


soins véritablement utiles, ne se trouvent guère que dans les premiers.




Les maîtres se plaignent que le feu de cet âge rend la jeu indisciplinable, & je le


vois : mais n'est-ce pas leur faute? Sitôt qu'ils ont laissé prendre à ce feu son


cours par les sens, ignorent-ils qu'on ne peut plus lui en donner un autre ? Les


longs & froids sermons d'un pédant [402] effaceront-ils dans l'esprit de son élève


l'image des plaisirs qu'il a conçus? banniront-ils de son coeur les désirs qui le


tourmentent ? amortiront-ils l'ardeur d'un tempérament dont il sait l'usage ? ne


s'irritera-t-il pas con s obstacles qui s'opposent au seul bonheur dont il ait l'idée.


Et, dans la dure loi qu'on lui prescrit sans pouvoir la lui faire entendre, que verra-t-il,


 sinon le caprice & la haine d'un homme qui cherche à le tourmenter ? Est-il


étrange qu'il se mutine & le haïsse à son tour ?




Je conçois bien qu'en se rendant facile on peut se rendre plus supportable, et


conserver une apparente autorité. Mais le ne vois pas trop à quoi sert l'autorité


qu'on ne garde sur son élève qu'en fomentant les vices qu'elle devroit réprimer;


c'est comme si, pour calmer une cheval fougueux, l'écuyer le faisoit sauter dans


un précipice.




Loin que ce feu de l'adolescent soit un obstacle à l'éducation, c'est lui qu'elle se


consomme & s'achève; c'est lui qui vous donne une prise sur le coeur d'un jeune


homme, quand il cesse d'être moins fort que vous. Ses premières affections sont


les rênes avec lesquelles vous dirigez tous ses mouvements : il étoit libre, & je le


vois asservi. Tant qu'il n'aimoit rien, il ne dépendoit que de lui-même & de ses


besoins; sitôt qu'il aime, il dépend de ses attachements. Ainsi se forment les


premiers liens l'unissent à son espèce. En dirigeant sur premier sensibilité


naissante, ne croyez pas qu'elle embrassera d'abord tous les hommes, & que ce


mot de genre humain signifiera pour lui quelque chose. Non, cette sensibilité se


bornera premièrement à ses semblables; & ses semblables [403] ne seront point pour lui


des inconnus, mais ceux avec lesquels il a des liaisons, ceux que l'habitude lui a


rendus chers ou nécessaires, ceux qu'il voit évidemment avoir avec lui des


manières de penser & de sentir communes, ceux qu'il voit exposés aux peines qu'il


a souffertes & sensibles aux plaisirs qu'il a goûtés, ceux, en un mot, en qui


l'identité de nature plus manifestée lui donne une plus grande disposition à


s'aimer. Ce ne sera qu'après avoir cultivé son naturel en mille manières, après bien


des réflexions sur ses propres sentiments & sur ceux qu'il observera dans les


autres, qu'il pourra parvenir à généraliser ses notions individuelles sous l'idée


abstraite d'humanité, & joindre à ses affections particulières celles qui peuvent


l'identifier avec son espèce.




En devenant capable d'attachement, il devient sensible à celui des autres,*


[* L'attachement peut se passer de retour, jamais l'amitié. Elle est un échange, un


contrat comme les autres; mais elle est le plus saint de tous. Le mot d'ami n'a


point d'autre corrélatif que lui-même. Tout homme qui n'est pas l'ami de son ami


est très sûrement un fourbe; car ce n'est qu'en rendant ou feignant de rendre


l'amitié, qu'on peut l'obtenir.] & par là même attentif aux signes de cet


attachement. Voyez-vous quel nouvel empire vous allez acquérir sur lui ? Que de


chaînes vous avez mises autour de son coeur avant qu'il s'en aperçût! Que ne


sentira-t-il point quand, ouvrant les yeux sur lui-même, il verra ce que vous


avez fait pour lui; quand il pourra se comparer aux autres jeunes gens de son âge,


et vous comparer aux autres gouverneurs! Je dis quand il le verra, mais [404] gardez-vous


de le lui dire; si vous le lui dites, il ne le verra plus. Si vous exigez de lui de


l'obéissance en retour des soins que vous lui avez rendus, il croira que vous l'avez


surpris : il se dira -qu'en feignant de l'obliger gratuitement, vous avez prétendu le


charger d'une dette, & le lier par un contrat auquel il n'a point consenti. En vain


vous ajouterez que ce que vous exigez de lui n'est que pour lui-même : vous


exigez enfin, & vous exigez en vertu de ce que vous avez fait sans son aveu.


Quand un malheureux prend l'argent qu'on feint de lui donner, & se trouve enrôlé


malgré lui, vous criez à l'injustice: n'êtes-vous pas plus injuste encore de


demander à votre élève le prix des soin la point acceptés ?




L'ingratitude seroit plus si les bienfaits à usure étoient moins connus. On aime ce


qui nous fait du bien; c'est un sentiment si naturel! L'ingratitude n'est pas dans le


coeur de l'homme, mais l'intérêt y est : il y a moins d'obligés ingrats que de


bienfaiteurs intéressés. Si vous me vendez vos dons, je marchanderai sur le prix;


mais si vous feignez de donner pour vendre ensuite à votre mot, vous usez de


fraude: c'est d'être gratuits qui les rend inestimables. Le coeur ne reçoit de lois


que de lui-même; en voulant l'enchaîner on le dégage; on l'enchaîne en le laissant


libre.




Quand le pêcheur amorce l'eau, le poisson vient, & reste autour de lui sans


défiance; mais quand, pris à l'hameçon caché sous l'appât, il sent retirer la ligne, il


tâche de fuir. Le pêcheur est-il le bienfaiteur ? lie poisson est-il [405] l'ingrat ? Voit on


jamais qu'un homme oublié par son bienfaiteur l'oublie ? Au contraire, il en parle


toujours avec plaisir il n'y songe point sans attendrissement: s'il trouve occasion de


lui montrer par quelque service inattendu qu'il se ressouvient des siens, avec quel


contentement intérieur il satisfoit alors sa gratitude! Avec quelle douce joie il se


fait reconnaître! Avec quel transport il lui dit : Mon tour est venu! Voilà vraiment


la voix de nature; jamais un vrai bienfoit ne fit d'ingrat.




Si donc la reconnaissance est un sentiment naturel, & que vous n'en détruisiez pas


l'effet par votre faute, assurez-vous que votre élève, commençant a voir le prix de


vos soins, y sera sensible, pourvu que vous ne les ayez point mis vous même à


prix, & qu'ils vous donneront dans son coeur une autorité que rien ne pourra


détruire. Mais, avant de vous être bien assuré de cet avantage, gardez de vous


l'ôter en vous faisant valoir auprès de lui. Lui vanter vos services, c'est les lui


rendre insupportables; les oublier, c'est l'en faire souvenir jusqu'à ce qu'il soit


temps de le traiter en homme, qu'il ne soit jamais question de ce vous doit, mais


de ce qu'il se doit. Pour le rendre docile, laissez-lui toute sa liberté; dérobez-vous


pour qu'il vous cherche; élevez son âme au noble sentiment de la reconnaissance,


en ne lui parlant jamais que de son intérêt. Je n'ai point voulu qu'on lui dît que ce


qu'on faisoit étoit pour son bien, avant qu'il fût en état de l'entendre; dans ce


discours il n'eût vu que votre dépendance, & il ne vous eût pris que pour son


valet. Mais maintenant qu'il [406] commence à sentir ce que c'est qu'aimer, il sent aussi


quel doux lien peut unir un homme à ce qu'il aime; &, dans le zèle qui vous fait


occuper de lui sans cesse, il ne voit plus l'attachement d'un esclave, mais


l'affection d'un ami. Or rien n'a tant de poids sur le coeur humain que la voix de


l'amitié bien reconnue; car on sait qu'elle ne nous parle jamais que pour notre


intérêt. On peut: croire qu'un ami se trompe, mais non qu'il veuille nous tromper.


Quelquefois on résiste à ses conseils, mais jamais on ne les méprise.




Nous entrons enfin dans l'ordre moral : nous venons de faire un second pas


d'homme. Si c'en étoit ici le lieu, j'essayerois de montrer comment des premiers


mouvements du coeur s'élèvent les premières voix de la conscience, & comment


des sentiments d'amour & de haine naissent les premières notions du bien & du


mal : je ferois voir que justice & bonté ne sont point seulement des mots abstraits,


de purs êtres moraux formes par l'entendement, mais de véritables affections de


l'âme éclairée par la raison, & qui ne sont qu'un progrès ordonné de nos affections


primitives; que, par la raison seule, indépendamment de la conscience, on ne peut


établir aucune loi naturelle; & que tout le droit de la nature n'est qu'une chimère,


s'il n'est fondé sur un besoin naturel au coeur humain.*[* Le précepte même


d'agir avec autrui comme nous voulons qu'on agisse avec nous n'a de vrai


fondement que la conscience & le sentiment; car où est la raison précise d'agir,


étant moi, comme si j'étois un autre, surtout quand je suis moralement sûr de ne


jamais me trouver dans le même cas il & qui me répondra qu'en suivant bien


fidèlement cette maxime, j'obtiendrai qu'on la suive de même avec moi ? Le


méchant tire avantage de la probité du juste & de sa propre injustice; il est bien


aise que tout le monde soit juste, excepté lui. Cet accord-là, quoi qu'on en dise,


n'est pas fort avantageux aux gens de bien. Mais quand la force d'une âme


expansive m'identifie avec mon semblable, & que je me sens pour ainsi dire en


lui, c'est pour ne pas souffrir que je ne veux pas qu'il souffre; je m'intéresse à lui


pour l'amour de moi, & la raison du précepte est dans la nature elle-même qui


m'inspire le désir de mon bien-être en quelque lieu que je me sente exister. D'où


je conclus qu'il n'est pas vrai que les préceptes de la loi naturelle soient fondés sur


la raison seule, ils ont une base plus solide & plus sûre. L'amour des hommes


dérivé de l'amour de soi est le principe de la justice humaine. Le sommaire de


toute la morale est donné dans l'Evangile par celui de la loi.] Mais je songe que [407] je


n'ai point à faire ici des traités de métaphysique & de morale, ni des cours d'étude


d'aucune espèce; il me suffit de marquer l'ordre & le progrès de nos sentiments et


de nos connaissances relativement à notre constitution. D'autres démontreront


peut-être ce que je ne, fais qu'indiquer ici.




Mon Émile n'ayant jusqu'à regardé que lui-même, le premier regard qu'il jette sur


ses semblables le porte à se comparer avec eux; & le premier sentiment qu'excite


en lui cette comparaison est de désirer la première place. Voilà le point où l'


amour de soi se change en amour-propre, & où commencent à naître toutes les


passions qui tiennent à celle-là. Mais pour décider si celles de ces passions qui


domineront dans son caractère seront humaines & douces, ou cruelles et


malfaisantes, si ce seront des passions de bienveillance & de commisération, ou


d'envie & de convoitise, il faut savoir à quelle place il se sentira parmi le


[408] hommes, & quels genres d'obstacles il pourra croire avoir à vaincre pour parvenir


à celle qu'il veut occuper.




Pour le guider dans cette recherche, après lui avoir montré les hommes par les


accidents communs à l'espèce, il faut maintenant les lui montrer par leurs


différences. Ici vient la mesure de l'inégalité naturelle & civile, & le tableau de tout


l'ordre social.




Il faut étudier la société par les hommes, & les hommes par la société : ceux qui


voudront traiter séparément la politique & la morale n'entendront jamais rien à


aucune des deux. En s'attachant d'abord aux relations primitives, on


voit comment les hommes en doivent être affectés, & quelles passions en doivent


naître : on voit que c'est réciproquement par le progrès des passions que ces


relations se multiplient & se resserrent. C'est moins la force des bras que la


modération des coeurs qui rend les hommes indépendants & libres. Quiconque


désire peu de chose tient à peu de gens; mais confondant toujours nos vains désirs


avec nos besoins physiques, ceux qui ont fait de ces derniers les fondements e la


société humaine ont toujours pris les effets pour les causes, & n'ont fait que


s'égarer dans tous leurs raisonnements.




Il y a dans l'état de nature une égalité de fait réelle & indestructible, parce qu'il est


impossible dans cet état que la seule différence d'homme à homme soit assez


grande pour rendre l'un dépendant de l'autre. Il y a dans l'état civil une égalité de


droit chimérique & vaine, parce que les moyens destinés à la maintenir servent


eux-mêmes à la [409] détruire, & que la force publique ajoutée au plus fort pour


opprimer le faible rompt l'espèce d'équilibre que la nature avoit mis entre


eux.*[*L'esprit universel des lois de tous les pays est de favoriser toujours le fort


contre le faible, & celui qui a contre celui qui n'a rien : cet inconvénient est


inévitable & il est sans exception.] De cette première contradiction découlent


toutes celles qu'on remarque dans l'ordre civil entre l'apparence & la réalité.


Toujours la multitude sera sacrifiée au petit nombre, & l'intérêt public à l'intérêt


particulier; toujours ces noms spécieux de justice & de subordination serviront


d'instruments à la violence & d'armes à l'iniquité : d'où il suit que les ordres


distingués qui se prétendent utiles aux autres ne sont en effet utiles qu'à


eux-mêmes aux dépens des autres; par où l'on doit juger de la considération qui


leur est due selon la justice & la raison. Reste à voir si le rang qu'ils se sont donné


est plus favorable au bonheur de ceux qui l'occupent, pour savoir quel jugement


chacun de nous doit porter de son propre sort. Voilà maintenant l'étude qui nous


importe; mais pour la bien faire, il faut commencer par connoître humain.




S'il ne s'agissoit que de montrer aux jeunes gens l'homme par son masque, on


n'auroit pas besoin de le leur montrer, ils le verroienttoujours de reste; mais,


puisque le masque n'est pas l'homme, & qu'il ne faut pas que son vernis le


séduise, en leur peignant les hommes, peignez-les leur tels qu'ils sont, non pas


afin qu'ils les haïssent, mais afin qu'ils les plaignent & ne leur veuillent pas


ressembler. C'est, à mon gré, le [410] sentiment le mieux entendu que l'homme puisse


avoir sur son espèce.




Dans cette vue, il importe ici de prendre une route opposée à celle que nous


avons suivie jusqu'à présent, & d'instruire plutôt le jeune homme par l'expérience


d'autrui que par la sienne. Si les hommes le trompent, il les prendra en haine;


mais si, respecté d'eux il les voit se tromper mutuellement, il en aura pitié. Le


spectacle du monde, disoit Pythagore, ressemble à celui des jeux olympiques : les


uns y tiennent boutique & ne songent qu'à leur profit; les autres y payent de leur


personne & cherchent la gloire; d'autres se contentent de voir les jeux, & ceux-ci


ne sont pas les pires.




Je voudrois qu'on choisît tellement les sociétés d'un jeune homme, qu'il pensât


bien de ceux qui vivent avec lui; & qu'on lui apprit à si bien connoître le monde,


qu'il pensât mal de tout ce qui s'y fait. Qu'il sache que l'homme est naturellement


bon, qu'il le sente, qu'il juge de son prochain par lui-même; mais qu'il voie


comment la société déprave & pervertit les hommes; qu'il trouve dans leurs


préjugés la source de tous leurs vices; qu'il soit porté à estimer chaque individu,


mais qu'il méprise la multitude; qu'il voie que tous les hommes portent à peu près


le même masque, mais qu'il sache aussi qu'il y a des visages plus beaux que le


masque qui les couvre.




Cette méthode, il faut l'avouer, a ses inconvénients & n'est pas facile dans la


pratique; car, s'il devient observateur de trop bonne heure, si vous l'exercez à


épier de trop près les actions d'autrui, vous le rendrez médisant & satirique [411] décisif


et prompt à juger; il se fera un odieux plaisir de chercher à tout de sinistres


interprétations, & à ne voir en bien rien même de ce qui est bien. Il s'accoutumera


du moins au spectacle du vice, & à voir les méchants sans horreur, comme on


s'accoutume à voir les malheureux sans pitié. Bientôt la perversité générale lui


servira moins de leçon que d'excuse : il se dira que si l'homme est ainsi, il ne doit


pas vouloir être autrement.




Que si vous voulez l'instruire par principe & lui faire connoître avec la nature du


coeur humain l'application des causes externes qui tournent nos penchants en


vices, en le transportant ainsi tout d'un coup des objets sensibles aux objets


intellectuels, vous employez une métaphysique qu'il n'est point en état de


comprendre; vous retombez dans l'inconvénient, évité si soigneusement jusqu'ici,


de lui donner des leçons ressemblent à des leçons, de substituer dans son esprit


l'expérience & l'autorité du maître à sa propre expérience & au progrès de sa


raison.




Pour, lever fois ces deux obstacles & pour mettre le coeur humain à sa portée


sans risquer de gâter le sien, je voudrois lui montrer les hommes au loin, les lui


montrer dans d'autres tems ou dans d'autres lieux, & de sorte qu'il pût voir la


scène sans jamais y pouvoir a voilà le moment de l'histoire; c'est par elle qu'il lira


dans les coeurs sans les leçons de la philosophie; c'est par elle qu'il les verra,


simple spectateur, sans intérêt & sans passion, comme leur juge, non comme leur


complice ni comme leur accusateur.




[412] Pour connoître les hommes il faut les voir agir. Dans le monde on les entend


parler; ils montrent leurs discours & cachent leurs actions : mais dans l'histoire


elles sont dévoilées, & on les juge sur les faits. Leurs propos même-aident à les


apprécier; car, comparant ce qu'ils font à ce qu'ils disent, on voit à la fois ce qu'ils


sont & ce qu'ils veulent paraître plus ils se déguisent, mieux on les connaît.




Malheureusement cette étude a ses dangers, ses inconvénients de plus d'une


espèce. Il est difficile de se mettre dans un point de vue d'où l'on puisse juger ses


semblables avec équité. Un des grand s vices de histoire est qu'elle peint beaucoup


plus les hommes par leurs mauvais côtés que par les bons; comme elle n'est


intéressante que par les révolutions, les catastrophes, tant qu'un peuple croît et


prospère dans le calme d'un paisible gouvernernent, elle n'en dit rien; elle ne


commence à en parler que quand, ne pouvant plus se suffire à


lui-même, il prend part aux affaires de ses voisins, ou les laisse prendre part aux


siennes; elle ne l'illustre que quand il est déjà sur son déclin : toutes nos


histoires commencent où elles devroient finir. Nous avons fort exactement celle


des peuples qui se détruisent; ce qui nous manque est celle des peuples qui


se multiplient; ils sont assez heureux & assez sages pour qu'elle n'ait rien à dire


d'eux : & en effet nous voyons, même de nos jours, que les gouvernements


qui se conduisent le mieux sont ceux dont on parle le moins. Nous ne savons


donc que le mal; à peine le bien fait-il époque. Il n'y a que les méchants de


célèbres, les bons sont oubliés ou tournés en ridicule : & voilà comment l'histoire,


[413] ainsi que la philosophie, calomnie sans cesse le genre humain.




De plus, il s'en faut bien que les faits décrits dans l'histoire soient la peinture


exacte des mêmes faits tels qu'ils sont arrivés : ils changent de forme dans la tête


de l'historien, ils se moulent sur ses intérêts, ils prennent la teinte de ses préjugés.


Qui est-ce qui sait mettre exactement le lecteur au lieu de la scène pour voir un


événement tel qu'il s'est passé ? L'ignorance ou la partialité déguise tout. Sans


altérer même un trait historique, en étendant ou resserrant des circonstances qui


s'y rapportent, que de faces différentes on peut lui donner! Mettez un même objet


à divers points de vue, à peine paraîtra-t-il le même, & pourtant rien n'aura


changé que l'oeil du spectateur. Suffit-il, pour l'honneur de la vérité, e me dire un


fait véritable en me le faisant voir tout autrement qu'il n'est arrivé ? Combien de


fois un arbre de plus ou de moins, un rocher à droite ou à gauche, un tourbillon


de poussière élevé par le vent ont décidé de l'événement d'un combat sans que personne


s'en soit aperçu! Cela empêche-t-il que l'historien ne vous dise la cause de la défaite


ou de la victoire avec autant d'assurance que s'il eût été partout ? Or que m'importent


les faits en eux-mêmes, quand la raison m'en reste inconnue ? & quelles leçons puis-je


tirer d'un événement dont j'ignore la vraie cause ? L'historien m'en donne une, mais il


la controuvé; & la critique elle-même, art lue dont on fait tant de bruit, n'est qu'un


e conjecturer, l'art de choisir entre plusieurs mensonges celui qui ressemble le


mieux à la vérité.




[414] N'avez-vous jamais lu Cléopâtre ou Cassandre, ou d'autres livres de cette espèce?


L'auteur choisit un événement connu, puis, l'accommodant à ses vues, l'ornant de


détails de son invention, de personnages qui n'ont jamais existé, & de portraits


imaginaires, entasse fictions sur fictions pour rendre sa lecture agréable je vois


peu de différence entre ces romans & vos histoires, si ce n'est que le romancier se


livre davantage à sa propre imagination, & que l'historien s'asservit plus à celle


d'autrui : à quoi j'ajouterai, si l'on veut, que le premier se propos un objet moral,


bon ou mauvais, dont l'autre ne se soucie guère.




On me dira que la fidélité de l'histoire intéresse moins que la vérité des moeurs et


des caractères; pourvu que le coeur humain soit bien peint, il importe peu que les


événements soient fidèlement rapportés: car, après tout, ajoute-t-on, que nous


font des faits arrivés il y a deux mille ans ? On a raison si les portraits sont bien


rendus d'après nature mais si la plupart n'ont leur modèle que dans l'imagination


de l'historien, n'est-ce pas retomber dans l'inconvénient que l'or, vouloit fuir, et


rendre à l'autorité des écrivains ce qu'on veut ôter à celle du maître ? Si mon élève


ne doit voir que des tableaux de fantaisie, j'aime mieux qu'ils soient tracés de ma


main que d'une autre; ils lui seront du moins mieux appropriés.




Les pires historiens pour un jeune homme sont ceux qui jugent. Les faits! les


faits! & qu'il juge lui-même; c'est ainsi qu'il apprend à connoître les hommes.


 Si le jugement de guide sans cesse, il ne fait que voir par l'oeil [415] d'un autre; & quand


cet oeil lui manque, il ne voit plus rien.




Je laisse à part l'histoire moderne, non seulement parce qu'elle n'a plus de


physionomie & que nos hommes se ressemblent tous, mais parce que nos


historiens, uniquement attentifs à briller, ne songent qu'à faire des portraits


fortement coloriés, & qui souvent ne représentent rien.*[* Voyez Davila,


Guicciardini, Strada, Solis, Machiavel, & quelquefois de Thou lui-même. Vertot


est presque le seul qui savoit peindre sans faire de portraits.] Généralement les


anciens font moins de portraits, mettent moins d'esprit & plus de sens dans leurs


jugements; encore y a-t-il entre eux un grand choix à faire, & il ne faut pas


d'abord rendre les plus judicieux, mais les plus simples. Je ne voudrois mettre


dans la main d'un jeune homme ni Polybe ni Salluste; Tacite est le livre des


vieillards; les jeunes gens ne sont pas faits pour l'entendre : il faut apprendre à


voir dans les actions humaines les premiers traits du coeur de l'homme avant d'en


vouloir sonder les profondeurs; il faut savoir bien lire dans les faits avant de lire


dans les maximes. La philosophie en maximes ne convient qu'à l'expérience. La


jeunesse ne doit rien généraliser : toute son instruction doit être en règles


particulières.




Thucydide est, à mon gré, le vrai modèle des historiens. Il rapporte les faits sans


les juger; mais il n'omet aucune des circonstances propres à nous en faire juger


nous-mêmes. Il met tout ce qu'il raconte sous les yeux du [416] lecteur; loin de


s'interposer entre les événements & les lecteurs, il se dérobe; On ne croit plus lire,


on croit voir. Malheureusement il parle toujours de guerre, & l'on ne voit presque


dans ses récits que la chose cru monde la moins instructive, savoir les combats.


La Retraite des Dix mille & les Commentaires de Cesar ont à peu près la même


sagesse & le même défaut. Le bon Hérodote, sans portraits, sans maximes, mais


coulant, naïf, plein de détails les plus capables d'intéresser & de plaire, seroit peut-être


le meilleur des historiens, si ces mêmes détails ne dégénéroient souvent en


simplicités puériles, plus propres à gâter le goût de la jeunesse qu'à le former: il


faut déjà du discernement pour le lire. Je ne dis rien de Tite-Live son tour


viendra; mais il est politique, il est rhéteur, il est tout ce qui ne convient as à cet


âge.




L'histoire en général est défectueuse, en ce qu'elle ne tient registre que de faits


sensibles & marqués, qu'on peut fixer par des noms, des lieux, des dates; mais les


causes lentes & progressives de ces faits, lesquelles ne peuvent s'assigner de


même, restent toujours inconnues. On trouve souvent dans une bataille gagnée ou


perdue la raison d'une révolution qui, même avant cette bataille, étoit déjà


devenue inévitable. La guerre ne fait guère que manifester des événements déjà


déterminés par des causes morales que les historiens savent rarement voir.




L'esprit philosophique a tourné de ce côté les réflexions de plusieurs écrivains de


ce siècle; mais je doute que la vérité gagne à leur travail. La fureur des systèmes


s'étant [417] emparée d'eux tous, nul ne cherche à voir les choses comme elles sont,


mais comme elles s'accordent avec son système.




Ajoutez à toutes ces réflexions que l'histoire montre bien plus les actions que les


hommes, parce qu'elle ne saisit ceux-ci que dans certains moments choisis, dans


leurs vêtements de parade; elle n'expose que l'homme public qui s'est arrangé


pour être vu : elle ne le suit point dans sa maison, dans son cabinet, dans sa


famille, au milieu de ses amis; elle ne le peint que quand il représente : c'est bien


plus son habit que sa personne qu'elle peint.




J'aimerois mieux la lecture des vies particulières pour commencer l'étude du coeur


humain; car alors l'homme a beau se dérober, l'historien le poursuit partout; il ne


lui laisse aucun moment de relâche, aucun recoin pour éviter l'oeil perçant du


spectateur; & c'est quand l'un croit mieux se cacher, que l'autre le fait mieux


connaître.  Ceux, dit Montaigne, qui écrivent les vies, d'autant qu'ils s'amusent


plus aux conseils qu'aux événements, plus à ce qui part du dedans qu'à ce qui


arrive au dehors, ceux-là me sont plus propres : voilà pourquoi, en toutes sortes,


c'est mon homme que Plutarque. 




Il est vrai que le génie des hommes assemblés ou des peuples est fort différent du


caractère de l'homme en particulier, & que ce seroit connoître très imparfaitement


e coeur humain que de ne pas l'examiner aussi dans la multitude; mais il n'est pas


moins vrai qu'il faut commencer par étudier l'homme pour juger les hommes, et


que qui connoîtroit parfaitement les penchants de chaque individu [418] pourroit prévoir


tous leurs effets combinés dans le corps du peuple.




Il faut encore ici recourir aux anciens par les raisons que j'ai déjà dites, & de plus,


parce que tous les détails familiers & bas, mais vrais & caractéristiques, étant


bannis du style moderne, les hommes sont aussi parés par nos auteurs dans leurs


vies privées que sur la scène du monde. La décence, non moins sévère dans les


écrits que dans les actions, ne permet plus de dire en public que ce qu'elle permet


d'y faire, &, comme on ne peut montrer les hommes que représentant toujours,


on ne les connaît pas plus ans nos livres que sur nos théâtres. On aura beau taire


et refaire cent fois la vie des rois, nous n'aurons plus de Suétones.*[* Un seul de


nos historiens (Duclos), qui a imité Tacite dans les grands traits, a osé imiter


Suétone & quelquefois transcrire Comines dans les petits; & cela même, qui


ajoute au prix de son livre, l'a fait critiquer parmi


nous . ]




Plutarque excelle par ces mêmes détails dans lesquels nous n'osons plus entrer. Il


a une grâce inimitable à peindre les grands hommes dans les petites choses; & il


est si heureux dans le choix de ses traits, que souvent un mot, un sourire, un geste


lui suffit pour caractériser son héros. Avec un mot plaisant Annibal rassure son


armée effrayée, & la fait marcher en riant à la bataille qui lui livra l'Italie; Agésilas,


à cheval sur un bâton, me fait aimer le vainqueur du grand roi; César, traversant


un pauvre village & causant avec ses amis, décèle, sans y penser, le fourbe qui


disoit ne [419] vouloir qu'être l'égal de Pompée; Alexandre avale une médecine & ne dit


pas un seul mot : c'est le plus beau moment de sa vie; Aristide écrit son propre


nom sur une coquille, & justifie ainsi son surnom; Philopoemen, le manteau bas,


coupe du bois dans la cuisine de son hôte. Voilà le véritable art de peindre. La


physionomie ne se montre pas dans les grands traits, ni le caractère dans les


grandes actions; c'est dans les bagatelles que le naturel se découvre. Les choses


publiques sont ou trop communes ou trop apprêtées, & c'est presque uniquement


à celles-ci que la dignité moderne permet à nos auteurs de s'arrêter.




Un des plus grands hommes du siècle dernier fut incontestablement M. de


Turenne. On a eu le courage de rendre sa vie intéressante par de petits détails qui


le font connoître & aimer; mais combien s'est-on vu forcé d'en supprimer qui


l'auroient fait connoître & aimer davantage! Je n'en citerai qu'un, que je tiens de


bon lieu, & que Plutarque n'eût eu garde d'omettre, mais que Ramsai n'eût eu


garde d'écrire quand il l'auroit su.




Un jour d'été qu'il faisoit fort chaud, le vicomte de Turenne, en petite veste


blanche & en bonnet, étoit à la fenêtre dans son antichambre : un de ses gens


survient, &, trompé par l'habillement, le prend pour un aide de cuisine avec lequel


ce domestique étoit familier. Il s'approche doucement par derrière, & d'une main


qui n'étoit pas légère lui applique un grand coup sur les fesses. L'homme frappé se


retourne à l'instant. Le valet voit en frémissant le visage de son maître. Il se jette à


genoux tout éperdu : Monseigneur, [420] j'ai cru que c'étoit George. & quand c'eut été


George, s'écrie Turenne en se frottant le derrière, il ne falloit pas frapper si fort.


Voilà donc ce que vous n'osez dire, misérables? Soyez donc à jamais sans naturel,


sans entrailles; trempez, durcissez vos coeurs de fer dans votre vile décence;


rendez-vous méprisables à force de dignité. Mais toi, bon jeune homme qui lis ce


trait, & qui sens avec attendrissement toute la douceur d'âme qu'il montre, même


dans le premier mouvement, lis aussi les petitesses de ce grand homme, dès qu'il


étoit question de sa naissance & de son nom. Songe que c'est le même Turenne


qui affectoit de céder partout le pas à son neveu, afin qu'on. vît bien que cet


enfant étoit le chef d'une maison souveraine. Rapproche ces contrastes, aime la


nature, méprise l'opinion, & connois l'homme.




Il y a bien peu de gens en état de concevoir les effets que des lectures ainsi


dirigées peuvent opérer sur l'esprit tout neuf d'un jeune homme. Appesantis sur


des livres dès notre enfance, accoutumés à lire sans penser, ce que nous lisons


nous frappe d'autant moins que, portant déjà dans nous-mêmes les passions & les


préjugés qui remplissent l'histoire & les vies des hommes, tout ce qu'ils font nous


paraît naturel, parce que nous sommes hors de la nature, & que nous jugeons des


autres par nous. Mais qu'on se représente un jeune homme élevé selon mes


maximes, qu'on se figure mon Émile, auquel dix-huit ans de soins assidus n'ont eu pour


objet que de conserver un jugement intègre & un coeur sain; qu'on se le


figure, au lever de la toile, jetant pour la première fois les yeux sur la scène du


monde, [421] ou plutôt, placé derrière le théâtre, voyant les acteurs prendre & poser


leurs habits, & comptant les cordes & les poulies dont le grossier prestige abuse


les yeux des spectateurs : bientôt a sa première surprise succéderont des


mouvements de honte & de dédain pour son espèce; il s'indignera de voir ainsi


tout le genre humain, dupe de lui-même, s'avilir à ces jeux d'enfants; il s'affligera


de voir ses frères s'entre-déchirer pour des rêves, & se changer en bêtes féroces


pour n'avoir pas su se contenter d'être hommes.




Certainement, avec les dispositions naturelles de l'élève, pour peu que le maître


apporte de prudence & de choix dans ses lectures, pour peu qu'il le mette sur la


voie des réflexions qu'il en doit tirer, cet exercice sera pour lui un cours pratique,


meilleur sûrement & mieux entes les vaines spéculations dont on brouille


l'esprit des jeunes gens dans nos écoles. Qu'après avoir suivi les romanesques


projets de Pyrrhus Cyneas lui demande quel bien réel lui procurera


la conquête du monde, dont il ne puisse jouir dès à présent sans tant de


tourments; nous ne voyons là qu'un bon mot qui passe. Mais Émile y verra une


réflexion très sage, qu'il eût faite le premier, & qui ne s'effacera jamais de son


esprit, parce qu'elle n'y trouve aucun préjugé contraire qui puisse en empêcher


l'impression. Quand ensuite, en lisant la vie de cet insensé, il trouvera que tous ses


grands desseins ont abouti à s'aller faire tuer par la main d'une femme, au lieu


d'admirer cet héroïsme prétendu, que verra-t-il dans tous les exploits d'un si grand


capitaine, dans toutes les intrigues d'un si grand politique, [422] si ce n'est autant de pas


pour aller chercher cette malheureuse tuile qui devoit terminer sa vie & ses projets


par une mort déshonorante ?




Tous les conquérants n'ont pas été tués; tous les usurpateurs n'ont pas échoué


dans leurs entreprises, plusieurs paraîtront heureux aux esprits prévenus des


opinions vulgaires : mais celui qui, sans s'arrêter aux apparences, ne juge du


bonheur des hommes que par l'état de leurs coeurs, verra leurs coeurs, verra leurs


misères dans leurs succès mêmes; il verra leurs désirs & leurs soucis rongeans


s'étendre & s'accroître avec leur fortune; il les verra perdre haleine en avançant,


sans jamais parvenir à leurs termes, il les verra semblables à ces voyageurs


inexpérimentés qui, s'engageant pour la première fois dans les Alpes, pensent les


franchir à chaque montagne, &, quand ils sont au sommet, trouvent avec


découragement de plus hautes montagnes au-devant d'eux.




Auguste, après avoir soumis ses concitoyens & détruit ses rivaux, régit durant


quarante ans le plus grand empire qui ait existé : mais tout cet immense pouvoir


l'empêchait-il de frapper les murs de sa tête & de remplir son vaste palais de ses


cris, en redemandant à Varus ses légions exterminées ? Quand il auroit vaincu


tous ses ennemis, de quoi lui auroient servi ses vains triomphes, tandis que les peines


de toute espèce naissoient sans cesse autour de lui, tandis que ses plus


chers amis attentoient à sa vie & qu'il étoit réduit à pleurer la honte ou la mort de


tous ses proches ? L'infortuné voulut gouverner le monde, & ne sut pas gouverner


sa maison! Qu'arriva-t-il de cette négligence ? Il [423] vit périr à la fleur de l'âge son


neveu, son fils adoptif, son gendre; son petit-fils fut réduit à manger la bourre de


son lit pour prolonger de quelques heures sa misérable vie; sa fille & sa petite-fille,


après l'avoir couvert de leur infamie, moururent l'une de misère & de faim


dans une île déserte, l'autre en prison par la main d'un archer. Lui-même enfin,


dernier reste de sa malheureuse famille, fut réduit par sa propre femme à ne laisser


après lui qu'un monstre pour lui succéder. Tel fut le sort de ce maître du monde


tant célébré pour sa gloire & son bonheur. Croirai-je qu'un seul de ceux qui


les admirent les voulût acquérir au même prix ?




J'ai pris l'ambition pour exemple; mais le jeu de toutes les passions humaines offre


de semblables leçons à qui veut étudier l'histoire pour se connoître & se rendre


sage aux dépens des morts. Le tems approche où la vie d'Antoine aura pour le


jeune homme une instruction plus prochaine que celle d'Auguste. Emile ne se


reconnoîtra guère dans les étranges objets qui frapperont ses regards durant ses


nouvelles études; mais il saura d'avance écarter l'illusion des passions avant


qu'elles naissent, & voyant que de tous les tems elles ont aveugle les hommes,



il sera prevenu de la maniere dont elles pourront l'aveugler à son


tour, si jamais il s'y livre. Ces leçons, je le sais, lui sont mal appropriées; peut-être


au besoin seront-elles tardives, insuffisantes : mais souvenez-vous que ce ne


sont point celles que j'ai voulu tirer de cette étude. En la commençant, je me


proposois un autre objet; & sûrement, si cet objet est mal rempli, ce sera la faute


du maître.




[424] Songez qu'aussitôt que l'amour-propre est développé, le moi relatif se met en jeu


sans cesse, & que jamais le jeune homme n'observe les autres sans revenir sur lui-même


et se comparer avec eux. Il s'agit donc de savoir à quel rang il se mettra


parmi ses semblables après les avoir examinés. Je vois, à la manière dont on fait


lire l'histoire aux jeunes gens, qu'on les transforme, pour ainsi dire, dans tous les


personnages qu'ils voient, qu'on s'efforce de les faire devenir tantôt Cicéron,


tantôt Trajan, tantôt Alexandre; de les décourager lorsqu'ils rentrent dans eux-mêmes;


de donner à chacun le regret de n'être que soi. Cette méthode a certains


avantages dont je ne disconviens pas; mais, quant à mon Emile, s'il arrive une


seule fois, dans ces parallèles, qu'il aime mieux être un autre que lui, cet autre,


fût-il Socrate, fût-il Caton, tout est manqué : celui qui commence à se rendre


étranger à lui-même ne tarde pas à s'oublier tout à fait.




Ce ne sont point les philosophes qui connoissent le mieux les hommes; ils ne les


voient qu'à travers les préjugés de la philosophie; & je ne sache aucun état où on


en ait tant. Un sauvage nous juge plus sainement que ne fait un philosophe.


Celui-ci sent ses vices, s'indigne des nôtres, & dit en lui-même : Nous sommes


tous méchants; l'autre nous regarde sans s'émouvoir, & dit : Vous êtes des fous. Il


a raison, car nul ne fait le mal pour le mal. Mon élève est ce sauvage, avec cette


différence qu'Emile, ayant plus réfléchi, plus comparé d'idées, vu nos erreurs de plus


près, se tient plus en garde contre lui-même & ne juge que de ce qu'il connoît.




[425] Ce sont nos passions qui nous irritent contre celles des autres; c'est notre intérêt


qui nous fait haïr les méchants; s'ils ne nous faisoient aucun mal, nous aurions


pour eux plus dé pitié que de haine. Le mal que nous font les méchants nous fait


oublier celui qu'ils se font à eux-mêmes. Nous leur pardonnerions plus aisément


leurs vices, si nous pouvions connoître combien leur propre coeur les en punit.


Nous sentons l'offense & nous ne voyons pas le châtiment; les avantages sont


apparents, la peine est intérieure. Celui qui croit jouir du fruit de ses vices n'est


pas moins tourmenté que s'il n'eût point réussi; l'objet est changé, l'inquiétude est


la même; ils ont beau montrer leur fortune & cacher leur coeur, leur conduite le


montre en dépit d'eux : mais pour le voir, il n'en faut pas avoir un semblable.




Les passions que nous partageons nous séduisent; celles qui choquent nos intérêts


nous révoltent, &, par une inconséquence qui nous vient d'elles, nous blâmons


dans les autres ce que nous voudrions imiter. L'aversion & l'illusion sont


inévitables, quand on est forcé de souffrir de la part d'autrui le mal qu'on feroit si


l'on étoit à sa place.




Que faudroit-il donc pour bien observer les hommes? Un grand intérêt à les


connaître, une grande impartialité à les juger, un coeur assez sensible out


concevoir toutes l'es passions humaines, & assez calme pour ne les pas éprouver.


S'il est dans la vie un moment favorable à cette étude, c'est celui que j'ai choisi


pour Émile : plus tôt ils lui eussent été étrangers, plus tard il leur eût été


semblable. L'opinion dont il voit le jeu n'a point encore acquis sur lui d'empire; les


[426] passions dont il sent l'effet n'ont point agité son coeur. Il est homme, il s'intéresse


à ses frères; il est équitable, il juge ses pairs. Or, sûrement, s'il les juge bien, il ne


voudra être à la place d'aucun d'eux; car le but de tous les tourments qu'ils se


donnent, étant fondé sur des préjugés qu'il n'a pas, lui paraît un but en l'air. Pour


lui, tout ce qu il désire est à sa portée. De qui dépendrait-il, se suffisant a lui-même


et libre de préjugés ? Il a des bras, de la santé,*[* Je crois pouvoir compter


hardiment la santé & la bonne constitution au nombre des avantages acquis par


son éducation, ou plutôt au nombre des dons de la nature que son éducation lui a


conservés.] de la modération, peu de besoins & de quoi les satisfaire. Nourri dans


la plus absolue liberté, le plus grand des maux qu'il conçoit est la servitude. Il


plaint ces misérables rois, esclaves de tout ce qui leur obéit; il plaint ces faux sages


enchaînés à leur vaine réputation; il plaint ces riches sots, martyrs de leur faste; il


plaint ces voluptueux de parade qui livrent leur vie entière à l'ennui, pour paraître


avoir du plaisir. Il plaindroit l'ennemi qui lui feroit du mal à lui-même; car dans ses


méchancetés, il verroit sa misère. Il se dirait: En se donnant le besoin de me nuire,


cet homme a fait dépendre son sort du mien.




Encore un pas & nous touchons au but. L'amour-propre est un instrument utile,


mais dangereux; souvent il blesse la main qui s'en sert, & fait rarement du bien


sans mal. Émile, en considérant son rang dans l'espèce humaine & s'y voyant si


heureusement placé, sera tenté de faire honneur à sa raison de l'ouvrage de la


vôtre, & d'attribuer à son mérite l'effet [427] de son bonheur. Il se dira: je suis sage, et


les hommes sont fous. En les plaignant il les méprisera, en se félicitant il


s'estimera davantage &, se sentant plus heureux qu'eux, il se croira plus digne de


l'être. Voilà l'erreur la plus à craindre, parce qu'elle est la plus difficile à détruire.


S'il restoit dans cet état il auroit peu gagné à tous nos soins : & s'il faloit opter, je


ne sais si je n'aimerois pas mieux encore l'illusion des préjugés que celle de


l'orgueil.




Les grands hommes ne s'abusent point sur leur supériorité; ils la voient, la sentent,


et n'en sont pas moins modestes. Plus ils ont, plus ils connoissent tout ce qui leur


manque. Ils sont moins vains de leur élévation sur nous qu'humiliés du sentiment


de leur misère; &, dans les biens exclusifs qu'ils possèdent, ils sont trop sensés


pour tirer vanité d'un don qu'ils ne se sont pas fait. L'homme de bien peu! être fier


de sa vertu, parce qu'elle est à lui; mais de quoi l'homme d'esprit est-il fier ? Qu'a


fait Racine, pour n'être pas Pradon ? Qu'a fait Boileau, pour n'être pas Cotin?




Ici c'est tout autre chose encore. Restons toujours dans l'ordre commun. Je n'ai


supposé dans mon élève ni un génie transcendant, ni un entendement bouché. Je


l'ai choisi parmi les esprits vulgaires pour montrer ce que peut l'éducation sur


l'homme. Tous les cas rares sont hors des règles. Quand donc, en conséquence de


mes soins, Émile préfère sa manière d'être, de voir, de sentir, à celle des autres


hommes, Émile a raison. Mais quand il se croit pour cela d'une nature plus


excellente, & plus heureusement né qu'eux, Émile a tort : il se trompe, il faut le


détromper, ou plutôt [428] prévenir l'erreur, de peur qu'il ne soit trop tard ensuite pour


la détruire.




Il n'y a point de folie dont on ne puisse guérir un homme qui n'est pas fou, hors la


vanité; pour celle-ci, rien n'en corrige que l'expérience, si toutefois quelque chose


en peut corriger; à sa naissance, au moins, on peut l'empêcher


de croître. N'allez donc pas vous perdre en beaux raisonnements, pour prouver à


l'adolescent qu'il est homme comme les autres & sujet aux mêmes faiblesses.


Faites-le lui sentir, ou jamais il ne le saura. C'est encore ici un cas d'exception


à mes propres règles; c'est le cas d'exposer volontairement mon élève à


tous les accidents qui peuvent lui prouver qu'il n'est pas plus sage que nous.


L'aventure du bateleur seroit répétée en mille manières, je laisserais


aux flatteurs prendre tout leur avantage avec lui : si des étourdis l'entraînaient


dans quelque extravagance, je lui en laisserois courir le danger : si des filous


l'attaquoient au jeu, je le leur livrerois pour en faire leur dupe;*[* Au reste, notre


élève donnera peu dans ce piège, lui que tant d'amusements environnent lui qui ne


s'ennuya de sa vie, & qui sait à peine à quoi sert l'argent. Les deux mobiles avec


lesquels on conduit les enfants étant l'intérêt & la vanité, ces deux mêmes mobiles


servent aux courtisanes & aux escrocs pour s'emparer d'eux dans la suite. Quand


vous voyez exciter leur avidité par des prix, par des récompenses, quand vous les


voyez applaudir à dix ans dans un acte public au collège, vous voyez comment on


leur fera laisser à vingt leur bourse dans un brelan, & leur santé dans un mauvais


lieu. Il y a toujours à parier que le plus savant de sa classe deviendra le plus


joueur & le plus débauché. Or les moyens dont on n'usa point dans l'enfance n'ont


point dans la jeunesse le même abus. Mais on doit se souvenir qu'ici ma constante


maxime est de mettre partout la chose au pis. Je cherche d'abord à prévenir le


vice; & puis je le suppose afin d'y remédier.] je le laisserois encenser, plumer,


dévaliser par eux; & quand, l'ayant mis à sec, ils finiroient par se moquer de lui, je


les remercierois encore en sa présence des leçons qu'ils ont bien voulu lui donner.


Les seuls pièges dont je le garantirois avec soin seroient ceux des courtisans. Les


seuls [429] ménagements que j'aurois pour lui seroient de partager tous les dangers que


je lui laisserois courir & tous les affronts que le lui laisserois recevoir. J'endurerais


tout en silence, sans plainte, sans reproche, sans jamais lui en dire un seul mot, et


soyez sûr qu'avec cette discrétion bien soutenue, tout ce qu'il m'aura vu souffrir


pour lui fera plus d'impression sur son coeur que ce qu'il aura souffert lui-même.




Je ne puis m'empêcher de relever ici la fausse dignité des gouverneurs qui, pour


jouer sottement les sages, rabaissent leurs élèves, affectent de les traiter toujours


en enfants & de se distinguer toujours d'eux dans tout ce qu'ils leur font faire.


Loin de ravaler ainsi leurs jeunes courages, n'épargnez rien leur élever l'âme;


faites en vos égaux afin qu'ils le deviennent; &, s'ils ne peuvent encore s'élever à


vous, descendez à eux sans honte, sans scrupule. Songez que votre honneur n'est


plus dans vous, mais dans votre élève; partagez ses fautes pour l'en corriger;


chargez-vous de sa honte pour l'effacer; imitez ce brave Romain qui, voyant fuir


son armée & ne pouvant la rallier, se mit à fuir à la tête de ses soldats, en criant ils


ne fuient pas, ils suivent leur capitaine. Fut-il déshonoré pour cela ? Tant s'en faut:


en sacrifiant ainsi sa gloire, il l'augmenta. La force du devoir, la beauté de la


[430] vertu entraînent malgré nous nos suffrages & renversent nos insensés préjugés. Si


je recevois un soufflet en remplissant mes fonctions auprès d'Émile, loin de me


venger de ce soufflet, j'irois partout m'en vanter; & je doute qu'il y eût dans le


monde un homme assez vil*[* Je me trompais, j'en ai découvert un : c'est M.


Formey.] pour ne pas m'en respecter davantage.




Ce n'est pas que l'élève doive supposer dans le maître des lumières aussi bornées


que les siennes & la même facilité à se laisser séduire. Cette opinion est bonne


pour un enfant, qui, ne sachant rien voir, rien comparer, met tout le monde à sa


portée, & ne donne sa confiance qu'à ceux qui savent s'y mettre en effet. Mais un


jeune homme de l'âge d'Emile, & aussi sensé que lui, n'est plus assez sot pour


prendre ainsi le change, & il ne seroit pas bon qu'il ce prit. La confiance qu'il doit


avoir en son gouverneur est d'une autre espèce : elle doit porter sur l'autorité de la


raison, sur la supériorité des lumières, sur les avantages que le jeune homme est


en état de connaître, & dont il sent l'utilité pour lui. Une longue expérience l'a


convaincu qu'il est aimé de son conducteur; que ce conducteur est un homme


sage, éclairé, qui, voulant son bonheur, sait ce qui peut le lui procurer. Il doit


savoir que, pour son propre intérêt, il lui convient d'écouter ses avis. Or, si le


maître se laissoit tromper comme le disciple, il perdroit le droit d'en exiger de la


déférence & de lui donner des leçons. Encore moins l'élève doit-il supposer que le


maître le laisse à dessein tomber dans des pièges, & tend [431] des embûches à sa


simplicité. Que faut-il donc faire pour éviter à la fois ces deux inconvénients ? Ce


qu'il y a de meilleur & de plus naturel : être simple & vrai comme lui; l'avertir des


périls auxquels il s'expose; les lui montrer clairement, sensiblement, mais sans


exagération, sans humeur, sans pédantesque étalage, surtout sans lui donner vos


avis pour des ordres, jusqu'à ce qu'ils le soient devenus, & que ce ton impérieux


soit absolument nécessaire. S'obstine après cela, comme il fera très souvent? alors


ne lui dites plus rien; laissez-le en liberté, suivez-le, imitez-le, & cela gaiement,


franchement; livrez-vous, amusez-vous autant que lui, s'il est possible. Si les conséquences


deviennent trop fortes, vous êtes toujours là pour les arrêter; & cependant


combien le jeune homme, témoin de votre prévoyance & de votre complaisance,


ne doit-il pas être à la fois frappé de l'une & touché de l'autre! Toutes ses fautes


sont autant de liens, qu'il vous fournit pour le retenir au besoin. Or, ce qui fait ici


le plus grand art du maître, c'est d'amener les occasions & de diriger les


exhortations de manière qu'il sache d'avance quand le jeune homme cédera, et


quand il s'obstinera, afin de l'environner partout des leçons de l'expérience, sans


jamais . l'exposer à de trop grands dangers.




Avertissez-le de ses fautes avant qu'il y tombe : quand il y est tombé, ne les lui


reprochez point; vous ne feriez qu'en & mutiner son amour-propre. Une leçon


qui révolte ne profite pas. je ne connois rien de plus inepte que ce mot : Je vous


l'avois bien dit. Le meilleur moyen de faire qu'il se souvienne de ce qu'on lui a dit


est de [432] paraître l'avoir oublié. Tout au contraire, quand vous le verrez honteux de


ne vous avoir pas cru, effacez doucement cette humiliation par de bonnes paroles.


Il s'affectionnera sûrement à vous en voyant que vous vous oubliez pour lui, et


qu'au lieu d'achever de l'écraser, vous le consolez. Mais si à son chagrin vous


ajoutez des reproches, il vous prendra en haine, & se fera une loi de ne vous plus


écouter, comme pour vous prouver qu'il ne pense pas comme vous sur


l'importance de vos avis.




Le tour de vos consolations peut encore être pour lui une instruction d'autant


plus utile qu'il ne s'en défiera pas. En lui disant, je suppose, que mille autres font


 les mêmes fautes, vous le mettez loin de son compte; vous le corrigez en ne


paraissant que le plaindre: car, pour celui qui croit valoir mieux que les autres


hommes, c'est une excuse bien mortifiante que de se consoler par leur exemple;


c'est concevoir que le plus qu'il peut prétendre est qu'ils ne valent pas mieux que


lui.




Le tems des fautes est celui des fables. En censurant le coupable sous un masque


étranger, on l'instruit sans l'offenser; & il comprend alors que l'apologue n'est pas


un mensonge, par la vérité dont il se fait l'application. L'enfant qu'on n a jamais


trompé par des louanges n'entend rien à la fable que j'ai ci-devant examinée, mais


l'étourdi qui vient d'être la dupe d'un flatteur conçoit à merveille que le corbeau


n'étoit qu'un sot. Ainsi, d'un fait il tire une maxime; & l'expérience qu'il eût bientôt


oubliée se grave, au moyen de la fable, dans son jugement. Il n'y a point [433] de


connaissance morale qu'on ne puisse acquérir par l'expérience d'autrui ou par la


sienne. Dans les cas où cette expérience est dangereuse, au lieu de la faire soi-même,


on tire sa leçon de l'histoire. Quand l'épreuve est sans conséquence, il est


bon que le jeune homme y reste exposé; puis, au moyen de l'apologue, on rédige


en maximes les cas particuliers qui lui sont connus.




Je n'entends pas pourtant que ces maximes doivent être développées, ni même


énoncées. Rien n'est si vain, si mai entendu, que la morale par laquelle on termine


la plupart des fables; comme si cette morale n'étoit pas ou ne devoit pas


être étendue dans la fable même, de manière à la rendre sensible au lecteur!


Pourquoi donc, en ajoutant cette morale à la fin, lui ôter le plaisir de la trouver de


son chef ? Le talent d'instruire est de faire que le disciple se plaise à l'instruction.


Or, pour qu'il s'y plaise, il ne faut pas que son esprit reste tellement: passif à tout


ce que vous lui dites, qu'il n'ait absolument rien à faire pour vous entendre. Il faut


que l'amour propre du maître laisse toujours quelque prise au sien; il faut qu'il se


puisse dire : je conçois, je pénètre, j'agis, je m'instruis. Une des choses qui


rendent ennuyeux le pantalon de la comédie italienne, est le soin qu'il prend


d'interpréter au parterre des platises qu'on n'entend déjà que trop. Je ne veux


point qu'un gouverneur soit Pantalon, encore moins un auteur. Il faut toujours se


faire entendre; mais il ne faut pas toujours tout dire : celui qui dit tout dit peu de


choses, car à la fin on ne l'écoute plus. Que signifient ces quatre vers que La


Fontaine ajoute à la fable de la grenouille qui [434] s'enfle ? A-t-il peur qu'on ne l'ait


pas compris ? A-t-il besoin, ce grand peintre, d'écrire les, noms au-dessous des


objets qu'il peint ? Loin de généraliser par là sa morale, il la particularise, il la


restreint en quelque sorte aux exemples cités, & empêche qu'on ne l'applique à


d'autres. Je voudrois qu'avant de mettre les fables de cet auteur inimitable entre


les mains d'un jeune homme, on en retranchât toutes ces conclusions par


lesquelles il prend la peine d'expliquer ce qu'il vient de dire aussi clairement


qu'agréablement. Si votre élève n'entend la fable qu'à


l'aide de l'explication, soyez sûr qu'il ne l'entendra pas même ainsi.




Il importeroit encore de donner à ces fables un ordre plus didactique & plus


conforme aux progrès des sentiments & des lumières cru jeune adolescent.


Conçoit-on rien de moins raisonnable que d'aller suivre exactement l'ordre


numérique du livre, sans égard au besoin ni à l'occasion ? D'abord le corbeau,


puis la cigale,* [* Il faut encore appliquer ici la correction de M. Formey. C'est la


cigale, puis le corbeau, etc.] puis la grenouille, puis les deux mulets, etc. J'ai sur le


coeur ces deux mulets, parce que je me souviens d'avoir vu un enfant élevé pour


la finance, & qu'on étourdissoit de l'emploi qu'il alloit remplir, lire cette fable,


l'apprendre, la dire, la redire cent & cent fois, sans en tirer jamais la moindre


objection contre le métier auquel il étoit destiné. Non seulement je n'ai jamais vu


d'enfants faire aucune application solide des fables qu'ils apprenaient, mais je n'ai


jamais vu que personne se souciât de leur faire faire cette application. Le prétexte


de cette étude est [435] l'instruction morale; mais le véritable objet de la mère & de


l'enfant n'est que d'occuper de lui toute une compagnie, tandis qu'il récite ses


fables; aussi les oublie-t-il toutes en grandissant, lorsqu'il n'est plus question de les


réciter, mais d'en profiter. Encore une fois, il n'appartient qu'aux hommes de


s'instruire dans les fables; & voici pour Emile le tems de commencer.




Je montre de loin, car je ne veux pas non plus tout dire, les routes qui détournent


de la bonne, afin qu'on apprenne à les éviter. je crois qu'en suivant celle que j'ai


marquée, votre élève achètera la connoissance des hommes & de soi-même au


meilleur marché qu'il est possible; que vous le mettrez au point de contempler les


jeux de la fortune sans envier le sort de ses favoris, & d'être content de lui sans se


croire plus sage que les autres. Vous avez aussi commencé à le rendre acteur pour


le rendre spectateur : il faut achever; car du parterre on voit les objets tels qu'ils


paraissent, mais de la scène on les voit tels qu'ils sont. Pour embrasser le tout, il


faut se mettre dans le point de vue; il faut approcher pour voir les détails. Mais à


quel titre un jeune homme entrera-t-il dans les affaires du monde ? Quel droit a-t-il


d'être initié dans ces mystères ténébreux ? Des intrigues de plaisir bornent les


intérêts de son âge; il ne dispose encore que de lui-même; c'est comme s'il ne


disposoit de rien. L'homme est la plus vile des marchandises, &, parmi nos


importants droits de propriété, celui de la personne est toujours le moindre de


tous.




Quand je vois que, dans l'âge de la plus grande activité, l'on borne les jeunes gens


à dés études purement [436] spéculatives, & qu'après, sans la moindre expérience, ils


sont tout d'un coup jetés dans le monde & dans les affaires, je trouve qu'on ne


choque pas moins la raison que la nature, & je ne suis plus surpris que si peu e


gens sachent se conduire. Par quel bizarre tour d'esprit nous apprend-on tant de


choses inutiles, tandis que l'art d'agir est compté pour rien? On prétend nous


former pour la société, & l'on nous instruit comme si chacun de nous devait


passer sa vie à penser seul dans sa cellule, ou à traiter des sujets en l'air avec des


indifférents. Vous croyez apprendre à vivre à vos enfants, en leur enseignant


certaines contorsions du corps & certaines formules de paroles qui ne signifient


rien. Moi aussi, j'ai appris à vivre à mon Émile; car je lui ai appris à vivre avec


lui-même, &, de plus, à savoir gagner son pain. Mais ce n'est pas assez. Pour vivre


dans le monde, il faut savoir traiter avec les hommes, il faut connoître les


instruments qui donnent prise sur eux; il faut calculer l'action & réaction de


l'intérêt particulier dans la société civile, & prévoir si juste les événements, qu'on


soit rarement trompé dans ses entreprises, ou qu'on ait du moins toujours pris les


meilleurs moyens pour réussir. Les lois ne permettent pas aux jeunes gens de faire


leurs propres affaires, & de disposer de leur propre bien : mais que leur


serviroient ces précautions, si, jusqu'à l'âge prescrit, ils ne pouvoientacquérir


aucune expérience ? Ils n'auroient rien gagne d'attendre, & seroient tout aussi


neufs à vingt-cinq ans qu'à quinze. Sans doute il faut empêcher qu'un jeune


homme, aveuglé par son ignorance, ou trompé pas ses passions, ne se fasse du


mal à [437] lui-même; mais à tout âge il est permis d'être bienfaisant, à tout âge on peut


protéger, sous la direction d'un homme sage, les malheureux qui n ont besoin que


d'appui.




Les nourrices, les mères s'attachent aux enfants par les soins qu'elles leur rendent;


l'exercice des vertus sociales forte au fond des coeurs l'amour de l'humanité : c'est


en faisant le bien qu'on devient bon; je ne connois point de pratique plus sûre.


Occupez votre élève à toutes les bonnes actions qui sont à sa portée; que l'intérêt


des indigents soit toujours le sien; qu il ne les assiste pas seulement de sa bourse,


mais de ses soins; qu'il les serve, qu'il les protège, qu'il leur consacre sa personne


et son temps; qu'il se fasse leur homme d'affaires : il ne remplira de sa vie un si


noble emploi. Combien d'opprimés, qu'on n'eût jamais écoutés, obtiendront


justice, quand il la demandera pour eux avec cette intrépide fermeté que donne


l'exercice de la vertu; quand il forcera les portes des grands & des riches, quand il


ira, s'il le faut, jusqu au pied du trône faire entendre la voix des infortunés, à qui


tous les abords sont fermés par leur misère, & que la crainte d'être punis des


maux qu'on leur fait empêche même d'oser s'en plaindre!




Mais ferons-nous d'Émile un chevalier errant, un redresseur de torts, un


paladin ? Ira-t-il s'ingérer dans les affaires, publiques, faire le sage & le défenseur


des lois chez les grands, chez les magistrats, chez le prince, faire le solliciteur chez


les juges & l'avocat dans les tribunaux ? Je ne sais rien de tout cela. Les noms


badins & ridicules ne changent rien à la nature des choses. Il fera tout ce qu'il [438] sait


être utile & bon. Il ne fera rien de plus, & il sait que rien n'est utile & bon pour lui


de ce qui ne convient pas a son age; il sait que son premier devoir est envers lui-même;


que les jeunes gens doivent se défier d'eux, être circonspects dans leur


conduite, respectueux devant les gens plus âgés, retenus & discrets à parler sans


sujet, modestes dans les choses indifférentes, mais hardis à bien faire, et


courageux à dire la vérité. Tels étoient ces illustres Romains qui, avant d'être


admis dans les charges, passoient leur jeunesse à poursuivre le crime & à défendre


l'innocence, sans autre intérêt que celui de s'instruire en servant la justice et


protégeant les bonnes moeurs.




Émile n'aime ni le bruit ni les querelles, non seulement entre les hommes,*


[* Mais si on lui cherche querelle à lui-même, comment se conduira? je réponds


qu'il n'aura jamais de querelle, qu'il ne s'y prêtera jamais assez pour en avoir. Mais


enfin, poursuivra t-on, qui est-ce qui est à l'abri d'un soufflet ou d'un démenti de


la part d'un brutal, d'un ivrogne, ou d'un brave coquin, qui, pour avoir le plaisir de


tuer son homme, commence par le déshonorer ? C'est autre chose; il ne faut point


que l'honneur des citoyens ni leur vie soit à la merci d'un brutal, d'un ivrogne, ou


d'un brave coquin; & l'on ne peut pas plus se préserver d'un pareil accident que de


la chute d'une tuile. Un soufflet & un démenti reçus & endurés ont des effets


civils que nulle sagesse ne peut prévenir, & dont nul tribunal ne peut venger


l'offensé. L'insuffisance des lois lui rend donc en cela son indépendance; il est


alors seul magistrat, seul juge entre l'offenseur & lui; il est seul interprète et


ministre de la loi naturelle; il se doit justice & peut seul se la rendre, & il n'y a sur


la terre nul gouvernement assez insensé pour le punir de se l'être faite en pareil


cas. je ne dis pas qu'il doive s'aller battre; c'est une extravagance; je dis qu'il se


doit justice, & qu'il en est le seul dispensateur. Sans tant de vains édits contre les


duels, si j'étois souverain, réponds qu'il n'y auroit jamais ni soufflet ni démenti


donné dans mes Etats, & cela par un moyen fort simple dont les tribunaux ne se


meleroient point. Quoi qu'il en soit, Emile sait en pareil cas la justice qu'il se doit à


lui-même, & l'exemple qu'il doit à la sûreté des gens d'honneur. Il ne dépend pas


de l'homme le plus ferme d'empêcher qu'on ne l'insulte, mais il dépend de lui


d'empêcher qu'on ne se vante longtemps de l'avoir insulté.] pas même entre les


animaux. Il n'excita jamais deux chiens à se battre; jamais il ne fit poursuivre un


chat par un chien. Cet esprit de paix est un effet de son éducation, qui n'ayant


point fomenté [439] l'amour-propre & la haute opinion de lui-même, l'a détourné de


chercher ses dans la domination & dans le malheur d'autrui. Il quand il voit


souffrir; c'est un sentiment naturel. Ce qui fait qu'un jeune homme s'endurcit & se


complaît à voir tourmenter un être sensible, c'est quand un retour de vanité le fait


se regarder comme exempt des mêmes peines par sa sagesse ou par sa supériorité.


Celui qu'on a garanti de ce tour d'esprit ne sauroit tomber dans le vice qui en est


l'ouvrage. Émile aime donc la paix. L'image du bonheur le flatte, & quand il eut


contribuer à le produire, c'est un moyen de plus de re partager. je n'ai pas supposé


qu'en voyant des malheureux il n'auroit pour eux que cette pitié stérile & cruelle


qui se contente de plaindre les maux qu'elle peut guérir. Sa bienfaisance active lui


donne bientôt des lumières qu'avec un coeur plus dur il n'eût point acquises, ou


qu'il eût acquises beaucoup plus tard. S'il voit régner la discorde entre ses


camarades, il cherche à les réconcilier; s'il voit des affligés, il s'informe du sujet de


leurs peines; s'il voit deux hommes se haïr, il veut [440] connoître la cause de leur


inimitié; s'il voit un opprimé gémir des vexations du puissant & du riche, il


cherche de quelles manoeuvres se couvrent ces vexations; &, dans l'intérêt qu'il


prend à tous les misérables, les moyens de finir leurs maux ne sont jamais


indifférents pour lui. Qu'avons-nous donc à faire pour tirer parti de ces


dispositions d'une manière convenable à son age ? De régler ses soins & ses


connaissances, & d'employer son zèle à les augmenter.




Je ne me lasse point de le redire : mettez toutes les leçons des jeunes gens en


actions plutôt qu'en discours; qu'ils n'apprennent rien dans les livres de ce que


l'expérience peut leur enseigner. Quel extravagant projet de les exercer à parler,


sans sujet de rien dire; de croire leur faire sentir, sur les bancs d'un collège,


l'énergie du langage des passions & toute la force de l'art de persuader, sans


intérêt de rien persuader à personne! Tous les préceptes de la rhétorique ne


semblent qu'un pur verbiage à quiconque n'en sent pas l'usage pour son profit.


Qu'importe à un écolier de savoir comment s' y prit Annibal pour déterminer ses


soldats à passer les Alpes? Si, au lieu de ces magnifiques harangues, vous lui


disiez comment il doit s'y prendre pour porter son préfet à lui donner congé,


soyez sûr qu'il seroit plus attentif a vos règles.




Si je voulois enseigner la rhétorique à un jeune homme dont toutes les passions


fussent déjà développées, je lui présenterois sans cesse des objets propres à flatter


ses passions, & j'examinerois avec lui quel langage il doit tenir aux autres hommes


pour les engager à favoriser ses désirs. Mais mon [441] Émile n'est pas dans une


situation si avantageuse à l'art oratoire; borné presque au seul nécessaire physique,


il a moins besoin des autres que les autres n'ont besoin de lui; & n'ayant rien à


leur demander pour lui-même, ce qu'il veut leur persuader ne le touche pas


d'assez près pour l'émouvoir excessivement. Il suit de là qu'en général il doit avoir


un langage simple & peu figuré. Il parle ordinairement au propre & seulement


pour être entendu. Il est peu sentencieux, parce qu'il n'a pas appris à généraliser


ses idées : il a peu d'images, parce qu'il est rarement passionné.




Ce n'est pas pourtant qu'il soit tout à fait flegmatique & froid; ni son âge, ni ses


moeurs, ni ses goûts ne le permettent : dans le feu de l'adolescence, les esprits


vivifiants, retenus, & cohobés dans son sang, portent à son jeune coeur une


chaleur qui brille dans ses regards, qu'on sent dans ses discours, qu'on voit dans


ses actions. Son langage a pris de l'accent, & quelquefois de la véhémence. Le


noble sentiment qui l'inspire lui donne de la force & de l'élévation: pénétré


du tendre amour de l'humanité, il transmet en parlant les mouvements de


son âme; sa généreuse franchise a je ne sais quoi de plus enchanteur que


l'artificieuse éloquence des autres; ou plutôt lui seul est véritablement éloquent,


puisqu'il n'a qu ' à montrer ce qu'il sent pour le communiquer à ceux qui


l'écoutent.




Plus j'y pense, plus je trouve qu'en mettant ainsi la bienfaisance en action & tirant


de nos bons ou mauvais succès des réflexions sur leurs causes, il y a peu de


connaissances utiles qu'on ne puisse cultiver dans l'esprit d'un jeune homme, et


qu'avec tout le vrai savoir qu'on peut acquérir dans les [442] collèges, il acquerra de


plus une science plus importante encore, qui est, l'application de cet acquis aux


usages de la vie. Il n'est as possible que, prenant tant d'intérêt à ses semblables, i


n'apprenne de bonne heure à peser & apprécier leurs actions, leurs goûts, leurs


plaisirs, & à donner en général une plus juste valeur à ce qui peut contribuer ou


nuire au bonheur des hommes, que ceux qui, ne s'intéressant à personne, ne font


jamais rien pour autrui. Ceux qui ne traitent jamais que leurs propres affaires se


passionnent trop pour juger sainement des choses. Rapportant tout à eux seuls, et


réglant sur leur seul intérêt les idées du bien & du mal, ils se remplissent l'esprit de


mille préjugés ridicules, & dans tout ce qui porte atteinte à leur moindre avantage,


ils voient aussitôt le bouleversement de tout l'univers.




étendons l'amour-propre sur les autres êtres, nous le transformerons en vertu, & il


n'y a point de coeur d'homme dans lequel cette vertu n'ait sa racine. Moins l'objet


de nos soins tient immédiatement à nous-mêmes, moins l'illusion de l'intérêt


particulier est à craindre; plus on généralise cet intérêt, plus il devient équitable; et


l'amour du genre humain n'est autre chose en nous que l'amour de la justice.


Voulons-nous donc qu'Émile aime la vérité, voulons-nous qu'il la connaisse; dans


les affaires tenons-le toujours loin de lui. Plus ses soins seront consacrés au


bonheur d'autrui, plus ils seront éclairés & sages, & moins il se trompera sur ce


qui est bien ou mal; mais ne souffrons jamais en lui de préférence aveugle,


fondée uniquement sur des acceptions de personnes ou sur d'injustes préventions.


Et pourquoi [443] nuirait-il à l'un pour servir l'autre ? Peu lui importe à qui tombe un plus


grand bonheur en partage, pourvu qu'il concoure au plus grand bonheur de tous :


c'est là le premier intérêt du sage après l'intérêt privé; car chacun est partie


de son espèce & non d'un autre individu.




Pour empêcher la pitié de dégénérer en faiblesse, il faut donc la généraliser et


l'étendre sur tout le genre humain. Alors on ne s'y livre qu'autant qu'elle est


d'accord avec la justice, parce que, de toutes les vertus, la justice est celle qui


concourt le plus au bien commun des hommes. Il faut par raison, par amour pour


nous, avoir pitié de notre espèce encore plus que de notre prochain; & c'est une


très grande cruauté envers les hommes que la pitié pour les méchants.




Au reste, il faut se souvenir que tous ces moyens , par lesquels je jette ainsi mon


élève hors de lui-même, ont cependant toujours un rapport direct à lui, puisque


non seulement il en résulte une jouissance intérieure, mais qu'en le rendant


bienfaisant au profit des autres, je travaille à sa propre instruction.




J'ai d'abord donné les moyens, & maintenant j'en montre l'effet. Quelles grandes


vues je vois s'arranger peu à peu dans sa tête! Quels sentiments sublimes étouffent


dans son coeur le germe des petites passions! Quelle netteté de judiciaire,


quelle justesse de raison je vois se former en lui de ses penchants cultivés, de


l'expérience qui concentre les voeux d'une âme grande dans l'étroite orne des


possibles, & fait qu'un homme supérieur aux autres, ne pouvant les élever à [444] sa


mesure, sait s'abaisser à la leur! Les vrais principes du juste, les vrais modèles du


beau, tous les rapports moraux des êtres, toutes les idées de l'ordre, se gravent


dans son entendement; il voit la place de chaque chose & la cause l'en écarte : il


voit ce qui peut faire le bien & ce qui l'empêche. Sans avoir éprouve les passions


humaines, il connaît leurs illusions & leur jeu.




J'avance, attiré par la force des choses, mais sans m'en imposer sur les jugements


des lecteurs. Depuis longtemps ils me voient dans le pays des chimères; moi, je les


vois toujours dans le pays des préjugés. En m'écartant si fort des opinions


vulgaires, je ne cesse de les avoir présentes a mon esprit : je les examine, je les


médite, non pour les suivre ni pour les fuir, mais pour les peser à la balance du


raisonnement. Toutes les fois qu'il me force à m'écarter d'elles, instruit par


l'expérience, je me tiens déjà pour dit qu'ils ne m'imiteront pas je sais que,


s'obstinant à n'imaginer possible ce qu'ils voient, ils prendront le jeune homme


que je figure pour un être imaginaire & fantastique, parce qu'il diffère de ceux


auxquels ils le comparent; sans songer qu'il faut bien qu'il en diffère, puisque,


élevé tout différemment, affecté de sentiments tout contraires, instruit tout


autrement qu'eux il seroit beaucoup plus surprenant qu'il leur ressemblât que


d'être tel que je le suppose. Ce n'est pas l'homme de l'homme, c'est homme


de la nature. Assurément il doit être fort étranger à leurs yeux.




En commençant cet ouvrage, je ne supposois rien que tout le monde ne pût


observer ainsi que moi, parce qu'il [445] est un point, savoir, la naissance de l'homme,


duquel nous partons tous également : mais plus nous avançons, moi pour cultiver


la nature, & vous pour la dépraver, plus nous nous éloignons les uns des autres.


Mon élève, à six ans, différoit peu des vôtres, que vous n'aviez pas encore eu le


temps de défigurer; maintenant ils n'ont plus rien de semblable; & l'âge de


l'homme fait, dont il approche, doit le montrer sous une forme absolument


différente, si je n'ai pas perdu tous mes soins. La quantité d'acquis est peut-être


assez égale de part & d'autre; mais les choses acquises ne se ressemblent point.


Vous êtes étonnés de trouver à l'un des sentiments sublimes dont les autres n'ont


pas le moindre germe; mais considérez aussi que ceux-ci sont déjà tous


philosophes & théologiens, avant qu'Emile sache seulement ce que c'est que


philosophie & qu'il ait même entendu parler de Dieu.




Si donc on venoit me dire: Rien de ce que vous supposez n'existe; les jeunes gens


ne sont point faits ainsi; ils ont telle ou telle passion; ils font ceci ou cela : c'est


comme si l'on niait que jamais poirier fût un grand arbre, parce qu'on n'en voit


que de nains dans nos jardines.




Je prie ces juges, si prompts à a censure, de considérer que ce qu'ils disent là, je le


sais tout aussi bien qu'eux que j'y ai probablement réfléchi plus longtemps, & que,


n'ayant nul intérêt à leur en imposer, j'ai droit d'exiger qu'ils se donnent au moins


le tems de chercher en quoi je me trompe. Qu'ils examinent bien la constitution


de l'homme, qu'ils suivent les premiers développements du coeur dans telle ou


telle circonstance, afin de voir combien un individu peut différer [446] d'un autre par la


force de l'éducation; qu'ensuite ils comparent la mienne aux effets que je lui


donne; & qu ils disent en quoi j'ai mal raisonné : je n'aurai rien à répondre.




Ce qui me rend plus affirmatif, &, je crois, plus excusable de l'être, c'est qu'au lieu


de me livrer à l'esprit de système, je donne le moins qu'il est possible au


raisonnement & ne me fie qu'à l'observation. Je ne me fonde point sur ce que j'ai


imaginé, mais sur ce que j'ai vu. Il est vrai que je n'ai pas renfermé mes


expériences dans l'enceinte des murs d'une ville ni dans un seul ordre d e gens;


mais, après avoir compare tout autant de rangs & de peuples que l'en ai pu voir


dans une vie passée a les observer, j'ai retranche comme artificiel ce qui était


d'un peuple & non pas d'un autre, d'un état & non pas d'un autre, & n'ai regarde


comme appartenant incontestablement à l'homme, que ce qui étoit commun à


tous, à quelque âge, dans quelque rang, & dans quelque nation que ce fût.




Or, si, selon cette méthode, vous suivez dès l'enfance un jeune homme qui n'aura


point reçu de forme particulière, & qui tiendra le moins qu'il est possible à


l'autorité & à l'opinion d'autrui, a qui de mon élève ou des vôtres, pensez-vous


qu'il ressemblera le plus? Voilà, ce me semble, la question qu'il faut résoudre


pour savoir si je me suis égaré.




L'homme ne commence pas aisément à penser, mais sitôt qu'il commence, il ne


cesse plus. Quiconque a pensé pensera toujours, & l'entendement une fois exercé


à la réflexion ne peut plus rester en repos. On pourroit donc croire que j'en fais


trop ou trop peu, que l'esprit humain n'est point naturellement si prompt à


s'ouvrir, [447] & qu'après lui avoir donné des facilités qu'il n'a pas, je le tiens trop


longtemps inscrit dans un cercle d'idées qu'il doit avoir franchi.




Mais considérez premièrement que, voulant former l'homme de la nature, il ne


s'agit pas pour cela d'en faire un sauvage & de le reléguer au fond des bois; mais


qu'enfermé dans le tourbillon social, il suffit qu'il ne s'y laisse entraîner ni par les


passions ni par les opinions des hommes; qu'il voie par ses yeux, qu'il sente par


son coeur; qu'aucune autorité ne le gouverne, hors celle de sa propre raison. Dans


cette position, il est clair que la multitude d'objets qui le frappent, les fréquents


sentiments dont il est affecté, les divers moyens de pourvoir à ses besoins réels,


doivent lui donner beaucoup d'idées qu'il n'auroit jamais eues, ou qu'il eût


acquises plus lentement. Le progrès naturel à l'esprit est accéléré, mais non renversé.


Le même homme qui doit rester stupide dans les forêts doit devenir raisonnable et


sensé dans les villes, quand il y sera simple spectateur. Rien n'est plus propre à


rendre sage que les folies qu'on voit sans les partager; & celui même qui les partage s'instruit


encore, pourvu qu'il n'en soit: pas la dupe & qu'il n'y porte pas l'erreur de ceux qui les font.




Considérez aussi que bornés par nos facultés aux choses sensibles, nous n'offrons


presque aucune prise aux notions abstraites de la philosophie & aux idées


purement intellectuelles. Pour y atteindre il faut, ou nous dégager du corps auquel


nous sommes si fortement attachés, ou faire d'objet en objet un progrès graduel et


lent, ou enfin franchir [448] rapidement & presque d'un saut l'intervalle par un pas de


géant dont l'enfance n'est pas capable, & pour lequel il faut même aux hommes


bien des échelons faits exprès pour eux. La première idée abstraite est le premier


de ces échelons; mais j'ai bien de la peine à voir comment on s'avise de les


construire.




L'Etre incompréhensible qui embrasse tout, qui donne le mouvement au monde et


forme tout le système des êtres, n'est ni visible à nos yeux, ni palpable à nos


mains; il échappe à tous nos sens : l'ouvrage se montre, mais l'ouvrier se cache.


Ce n'est pas une petite affaire de connoître enfin qu'il existe, & quand nous


sommes parvenus là, quand nous nous demandons : quel est-il ? où est-il ? notre


esprit se confond, s'égare, & nous ne savons plus que penser.




Locke veut qu'on commence par l'étude des esprits, & qu'on passe ensuite à celle


des corps. Cette méthode est celle de la superstition, des préjugés, de l'erreur : ce


n'est point celle de la raison, ni même de la nature bien ordonnée; c'est se boucher


les yeux pour apprendre à voir. Il faut avoir longtemps étudié les corps pour se


faire une véritable notion des esprits, & soupçonner qu'ils


existent. L'ordre contraire ne sert qu 'a établir le matérialisme.




Puisque nos sens sont les premiers instruments de nos connaissances, les êtres


corporels & sensibles sont les seuls dont nous ayons immédiatement l'idée. Ce


mot esprit n'a aucun sens pour quiconque n'a pas philosophé. Un esprit n'est


qu'un corps pour le peuple & pour les enfants. N'imaginent-ils pas des esprits qui


crient, qui parlent, qui battent , qui [449] font du bruit ? Or on m'avouera que des


esprits qui ont des bras & des langues ressemblent beaucoup à des corps. Voilà


pourquoi tous les peuples du monde, sans excepter les juifs, se sont fait des dieux


corporels. Nous-mêmes, avec nos termes d'Esprit, de Trinité, de Personnes,


sommes pour la plupart de vrais anthropomorphites. J'avoue qu'on nous apprend


à dire que Dieu est partout : mais nous croyons aussi que l'air est partout, au


moins dans notre atmosphère; & le mot esprit, dans son origine, ne signifie lui-même


que souffle & vent. Sitôt qu'on accoutume les gens à dire des mots sans les entendre,


 il est facile après cela de leur faire dire tout ce qu'on veut.




Le sentiment de notre action sur les autres corps a dû d'abord nous faire croire


que, quand ils agissoient sur nous, c'étoit d'une manière semblable à celle dont


nous agissons sur eux. Ainsi l'homme a commencé par animer tous les êtres dont


il sentoit l'action. Se sentant moins fort de leur plupart de ces êtres, faute de


connaître les bornes de leur puissance, il l'a supposée illimitée, & il en fit des


dieux aussitôt qu'il en fit des corps. Durant les premiers âges, les hommes,


effrayés de tout, n'ont rien vu de mort dans la nature. L'idée de la matière n'a pas


été moins lente à se former en eux que celle de l'esprit, puisque cette première


idée est une abstraction elle-même. Ils ont ainsi rempli l'univers de dieux


sensibles. Les astres, les vents, les montagnes, les fleuves, les arbres, les villes, les


maisons même, tout avoit son âme, son dieu, sa vie. Les marmousets de Laban,


les manitous des sauvages, les fétiches des Nègres, tous les [450] ouvrages de la nature


et des hommes ont été les premières divinités des mortels; le polythéisme a été


leur première religion, l'idolâtrie leur premier culte. Ils n'ont pu reconnaître un


seul Dieu que quand , généralisant de plus en plus leurs idées, ils ont été en état


de remonter à une première cause, de réunir le système total des êtres sous une


seule idée, & de donner un sens au mot substance, lequel est au fond la plus


grande des abstractions. Tout enfant qui croit en Dieu est donc nécessairement


idolâtre, ou du moins anthropomorphite; & quand une fois l'imagination a vu


Dieu, il est bien rare que l'entendement le conçoive. Voilà précisément l'erreur où


mène l'ordre de Locke.




Parvenu, je ne sais comment, à l'idée abstraite de la substance, on voit que, pour


admettre une substance unique, il lui faudroit supposer des qualités incompatibles


qui s'excluent mutuellement, telles que la pensée & l'étendue dont l'une est


essentiellement divisible, & dont l'autre exclut toute divisibilité. On conçoit


d'ailleurs que la pensée, ou si l'on veut le sentiment, est une qualité primitive et


inséparable de la substance à laquelle elle appartient; qu'il en est de même de


l'étendue par rapport à sa substance. D'où l'on conclut que les êtres qui perdent


une de ces qualités perdent la substance à laquelle elle appartient, que par


conséquent la mort n'est qu'une séparation de substances, & que les êtres où ces


deux qualités sont réunies sont composés de deux substances auxquelles ces deux


qualités appartiennent.




Or considérez maintenant quelle distance reste encore entre la notion des deux


substances & celle de la nature [451] divine; entre l'idée incompréhensible de l'action de


notre âme sur notre corps & l'idée de l'action de Dieu sur tous les êtres. Les idées


de création, d'annihilation, d'ubiquité, d'éternité, de toute-puissance, celle des


attributs divins, toutes ces idées qu'il appartient à si peu d'hommes de voir aussi


confuses & aussi obscures qu'elles le sont, & qui n'ont rien d'obscur pour le


peuple, parce qu'il n'y comprend rien du tout, comment se prés enteront-elles dans


toute leur force, c'est-à-dire dans toute leur obscurité, à de jeunes esprits


encore occupes aux premières opérations des sens & qui ne conçoivent que ce


qu'ils touchent ? C'est en vain que les abîmes de l'infini sont ouverts tout autour


de nous; un enfant n'en sait point être épouvante; ses faibles yeux n'en peuvent


sonder la profondeur. Tout est infini pour les enfants; ils ne savent mettre de


bornes à rien; non qu'ils fassent la mesure fort longue, mais parce qu'ils ont


l'entendement court. J'ai même remarqué qu'ils mettent l'infini moins au delà


qu'en deçà des dimensions qui leur sont connues. Ils estimeront un espace


immense bien plus par leurs pieds que par leurs yeux; il ne s'étendra pas pour eux


plus loin qu'ils ne pourront voir, mais plus loin qu'ils ne pourront aller. Si on leur


parle de la puissance de Dieu, ils l'estimeront presque aussi fort que leur père. En


toute chose, leur connoissance étant pour eux la mesure des possibles, ils jugent


ce qu'on leur dit toujours moindre que ce qu'ils savent. Tels sont les jugements


naturels à l'ignorance & à la faiblesse d'esprit. Ajax eût craint de se mesurer avec


Achille, & défie Jupiter au combat, parce qu'il connaît Achille & ne connaît pas


Jupiter. Un paysan suisse qui se croyoit [452] le plus riche des nommes, & à qui l'on


tâchoit d'expliquer ce que c'étoit qu'un roi, demandoit d'un air fier si le roi pourrait


bien avoir cent vaches à la montagne.




Je prévois combien de lecteurs seront surpris de me voir suivre tout le premier âge


de mon élève sans lui parler de religion. A quinze ans il ne savoit surpris s'il avait


une âme, & peut-être à dix-huit n'est-il pas encore tems qu'il l'apprenne; car, s'il


l'apprend plus tôt qu'il ne faut, il court risque de ne le savoir jamais.




Si j'avois à peindre la stupidité fâcheuse, je peindrois un pédant enseignant le


catéchisme à des enfants; si je voulois rendre un enfant fou, je l'obligerais


d'expliquer ce qu'il dit en disant son catéchisme. On m'objectera que la plupart


des dogmes du Christianisme étant des mystères attendre que l'esprit humain soit


capable de les concevoir ce n'est pas attendre que l'enfant soit homme, c'est


attendre que l'homme ne soit plus. A cela je réponds premièrement qu'il y a des


mystères qu il est non seulement impossible a l'homme de concevoir, mais de


croire, & que je ne vois pas ce qu'on gagne à les enseigner aux enfants, si ce n'est


de leur apprendre à mentir de bonne heure. Je dis de plus que, pour admettre les


mystères, il faut comprendre au moins qu'ils sont incompréhensibles; & les


enfants ne sont pas même capables de cette conception-là. Pour l'âge où tout est


mystère, il n'y a pas de mystères proprement dits.




Il faut croire en Dieu pour être sauvé.



Ce dogme mal entendu est le principe de la sanguinaire [453] intolérance,


& la cause de toutes ces vaines instructions qui portent le coup mortel


à la raison humaine en l'accoutumant à se payer de mots. Sans doute


il n'y a pas un moment à perdre pour mériter le salut éternel : mais si, pour


l'obtenir, il suffit de répéter certaines paroles, le ne vois pas ce qui nous empêche


de peupler le ciel de sansonnets & de pies, tout aussi bien que d'enfants.




L'obligation de croire en suppose la possibilité. Le philosophe qui ne croit pas a


tort, parce qu'il use mal de la raison qu'il a cultivée, & qu'il est en état d'entendre


les vérités qu'il rejette. Mais l'enfant qui professe la religion chrétienne, que croit-il ?


ce qu'à conçoit; & il conçoit si peu ce qu'on lui fait dire, que si vous lui dites le


contraire, il l'adoptera tout aussi volontiers. La foi des enfants & de beaucoup


d'hommes est une affaire de géographie. Seront-ils récompensés d'être nés à


Rome plutôt qu'à la Mecque ? On dit à l'un que Mahomet est le prophète de


Dieu, & il dit que Mahomet est le prophète de Dieu; on dit à l'autre que


Mahomet est un fourbe, & il dit que Mahomet est un fourbe . Chacun des deux


eût affirmé ce qu'affirme l'autre, s'ils se fussent trouvés transposés. Peut-on partir


de deux dispositions si semblables pour envoyer l'un en paradis, l'autre en enfer ?


Quand un enfant dit qu'il croit en Dieu, ce n'est pas en Dieu qu'il croit, c'est à


Pierre ou a Jacques qui lui disent qu'il y a quelque chose qu'on appelle Dieu; & il


le croit à la manière d'Euripide :




[454] O Jupiter! car de toi rien sinon,


Je ne connois seulement que le nom.*


[* PLUTARQUE, Traité de l'Amour, traduction d'Amyot. C'est ainsi que


commençoit d'abord la tragédie de Ménalippe; mais les clameurs du peuple


d'Athènes forcèrent Euripide à changer ce commencement]




Nous tenons que nul enfant mort avant l'âge de raison ne sera privé du bonheur


éternel; les catholiques croient la même chose de tous les enfants qui ont reçu le


baptême, quoiqu ils n' aient jamais entendu parler de Dieu. Il y a donc des cas où


l'on peut être sauvé sans croire en Dieu, & ces cas ont lieu, soit dans l'enfance,


soit dans la démence, quand l'esprit humain est incapable des opérations


nécessaires pour reconnaître la Divinité. Toute la différence que je vois ici entre


vous & moi est que vous prétendez que les enfants ont à sept ans cette capacité, et


que je ne la leur accorde pas même à quinze. Que j'aie tort ou raison, il ne s'agit


pas ici d'un article de foi, mais d'une simple observation d'histoire naturelle.




Par le même principe, il est clair que tel homme, parvenu jusqu'à la vieillesse sans


croire en Dieu, ne sera pas pour cela privé de sa présence dans l'autre vie si son


aveuglement n'a pas été volontaire; & je dis qu'il ne l'est pas toujours. Vous en


convenez pour les insensés qu'une maladie prive de leurs facultés spirituelles, mais


non de leur qualité d'homme, ni par conséquent du droit aux bienfaits de leur


Créateur. Pourquoi donc n'en pas convenir pour ceux qui, séquestres de toute


société des leur enfance, auroient[455] mené une vie absolument sauvage, prives des


hommes?*[* Sur l'état naturel de l'esprit humain & sur la lenteur de ses progrès,


Voyez la première partie du Discours sur l'inégalité.] Car il est d'une impossibilité


démontrée qu'un pareil sauvage put jamais élever ses réflexions jusqu'a la


connaissance du vrai Dieu. La raison nous dit qu'un homme n'est punissable que


par les fautes de sa volonté, & qu'une ignorance invincible ne lui sauroit être


imputée a crime. D'ou il suit que, devant la justice éternelle, tout homme qui croirait,


s'il avoit des lumières nécessaires, est réputé croire, & qu'il n'y aura d'incrédules


punis que ceux dont le coeur se ferme a la vérité.




Gardons-nous d'annoncer la vérité à ceux qui ne sont as en état de l'entendre, car


c'est vouloir y substituer l'erreur. Il vaudroit mieux n'avoir aucune idée de la


Divinité que d'en avoir des idées basses, fantastiques, injurieuses, indignes d'elle;


c'est un moindre mal de la méconnaître que de l'outrager. J'aimerois mieux, dit le


bon Plutarque, qu'on crût qu'il n'y a point de Plutarque au monde, que si l'on


disoit que Plutarque est injuste, envieux, jaloux, & si tyran, qu'il exige plus qu'il ne


laisse le pouvoir de faire.




Le grand mal des images difformes de la divinité qu'on trace dans l'esprit des


enfants est qu'elles y restent toute leur vie, & qu'ils ne conçoivent plus, étant


hommes, d'autre Dieu que celui des enfants. J'ai vu en Suisse une bonne & pieuse


mère de famille tellement convaincue de cette maxime, qu'elle ne voulut point


instruire son fils de la religion dans le [456] premier âge, de peur que, content de cette


instruction grossière, il n'en négligeât une meilleure a l'age de raison. Cet enfant


n'entendoit jamais parler de Dieu qu'avec recueillement & révérence, &, sitôt qu'il


en vouloit parler lui-même, on lui imposoit silence, comme sur un sujet trop


sublime & trop grand pour lui. Cette réserve excitoit sa curiosité, & son amour-propre


aspiroit au moment de connoître ce mystère qu'on lui cachoit avec tant de


soin. Moins on lui parloit de Dieu, moins on souffroit qu'il en parlât lui-même, et


plus il s'en occupoit : cet enfant voyoit Dieu partout. & ce que je craindrois de cet


air de mystère indiscrètement affecté, seroit qu'en allumant trop l'imagination d'un


jeune homme on n'altérât sa tête, & qu'enfin l'on n'en fît un fanatique, au lieu d'en


faire un croyant.




Mais ne craignons rien de semblable pour mon Émile, qui, refusant constamment


son attention à tout ce qui est au-dessus de sa portée, écoute avec la lus profonde


indifférence les choses qu'il n'entend pas. Il y en a tant sur lesquelles il est habitué


à dire : Cela n'est pas de mon ressort, qu'une de plus ne l'embarrasse guère; et,


quand il commence à s'inquiéter de ces grandes questions, ce n'est pas pour les


avoir entendu proposer, mais c'est quand le progrès naturel de ses lumières porte


ses recherches de ce côté-là.




Nous avons vu par quel chemin l'esprit humain cultivé s'approche de ces


mystères; & je conviendrai volontiers qu'il n'y parvient naturellement, au sein de la


société même que dans un âge plus avancé. Mais comme il y a dans la même


société des causes inévitables par lesquelles le progrès [457] des passions est accéléré, si


l'on n'accéléroit de même ce progrès des lumières qui servent à régler ces


passions, c'est alors qu'on sortiroit véritablement de l'ordre de la nature, & que


l'équilibre seroit rompu. Quand on n'est pas maître de modérer un développement


trop rapide, il faut mener avec la même rapidité ceux qui doivent y correspondre;


en sorte que l'ordre ne soit point interverti, que ce qui doit marcher ensemble ne


soit point séparé, & que l'homme, tout entier à tous les moments de sa vie, ne soit


pas à tel point par une de ses facultés, & à tel autre point par les autres.




Quelle difficulté je vois s'élever ici! difficulté d'autant plus grande qu'elle est


moins dans les choses que dans la pusillanimité de ceux qui n'osent la résoudre:


commençons, au moins, par oser la proposer. Un enfant doit être élevé dans la


religion de son père; on lui prouve toujours très bien que cette religion, telle


qu'elle soit, est la seule véritable : que toutes les autres ne sont qu'extravagance &


absurdité. La force des arguments dépend absolument, sur ce point, du pays où


l'on les propose. Qu'un Turc, qui trouve le Christianisme si ridicule à


Constantinople, aille voir comment on trouve le Mahométisme à Paris; c'est


surtout en manière de religion que l'opinion triomphe. Mais nous qui prétendons


secouer son joug en toute chose, nous qui ne voulons rien donner à l'autorité,


nous qui ne voulons rien enseigner à notre Émile qu'il ne pût apprendre de lui-même


par tout pays, dans, quelle religion l'élèverons-nous ? à quelle secte


aggrégerons-nous l'homme de la Nature ? La réponse est fort simple, ce me


semble; nous ne l'aggrégerons ni à celle-ci ni à [458] celle-là, mais nous le mettrons en


état de choisir celle où le meilleur usage de sa raison doit le conduire.




Incedo per ignes


Suppositos cineri doloso.




N'importe : le zèle & la bonne foi m'ont jusqu'ici tenu lieu de prudence : j'espère


que ces garants ne m'abandonneront point au besoin. Lecteurs, ne craignez pas


de moi des précautions indignes d'un ami de la vérité: je n'oublierai jamais ma


devise; mais il m'est trop permis de me défier de mes jugements. Au lieu de vous


dire ici de mon chef ce que je pense, je vous dirai ce que pensoit un homme qui


valoit mieux que moi. Je garantis la vérité des faits qui vont être rapportés, ils sont


réellement arrivés à l'auteur u papier que je vais transcrire : c'est à vous de voir si


l'on peut en tirer des réflexions utiles sur le sujet dont il s'agit. Je ne vous propose


point le sentiment d'un autre ou le mien pour règle; je vous l'offre à examiner.


[Fin du premier Volume]   


[Tome V.]


[Suite du Livre Quatrieme.]



[1] " Il y a trente ans que, dans une ville d'Italie, un jeune homme expatrié se voyait


réduit à la dernière misère. Il étoit né calviniste; mais, par les suites d'une


étourderie, se trouvant fugitif, en pays étranger, sans ressource, il changea de


religion pour avoir du pain. Il y avoit dans cette ville un hospice pour les


prosélytes : il y fut admis. En l'instruisant sur la controverse, on lui donna des


doutes qu'il n'avoit pas, & on lui apprit le mal qu'il ignoroit : il entendit des


dogmes nouveaux, il vit des moeurs encore plus nouvelles ; il les vit, & faillit en


être la victime. Il voulut fuir, on l'enferma ; il se plaignit, on le punit de ses plaintes :


à la merci de ses tyrans, il se vit traiter en criminel pour n'avoir pas


voulu céder au crime. Que ceux qui savent combien la première épreuve de la


violence & de l'injustice irrite un jeune coeur sans expérience se figurent l'état du


sien. Des larmes de rage couloient de ses yeux, l'indignation l'étouffoit : il


imploroit le ciel & les hommes, il se confioit à tout le monde, & n'étoit écouté [2] de


personne. Il ne voyoit que de vils domestiques soumis à l'infâme qui l'outrageait,


ou des complices du même crime qui se railloient de sa résistance & l'excitoient à


les imiter. Il étoit perdu sans un honnête ecclésiastique qui vint à l'hospice pour


quelque affaire, & qu'il trouva le moyen de consulter en secret. L'ecclésiastique


étoit pauvre & avoit besoin de tout le monde : mais l'opprimé avoit encore plus


besoin de lui ; & il n'hésita pas à favoriser son évasion, au risque de se faire un


dangereux ennemi."




" Echappé au vice pour rentrer dans l'indigence, le jeune homme luttoit sans


succès contre sa destinée : un moment il se crut au-dessus d'elle. A la première


lueur de fortune ses maux & son protecteur furent oubliés. Il fut bientôt puni de


cette ingratitude : toutes ses espérances s'évanouirent ; sa jeunesse avoit beau le


favoriser, ses idées romanesques gâtoient tout. N'ayant ni assez de talents, ni assez


d'adresse pour se faire un chemin facile, ne sachant être ni modéré ni méchant, il


prétendit à tant de choses qu'il ne sut parvenir à rien. Retombé dans sa première


détresse, sans pain, sans asile, prêt à mourir de faim, il se ressouvint de son


bienfaiteur."




" Il y retourne, il le trouve, il en est bien reçu : sa vue rappelle à l'ecclésiastique


une bonne action qu'il avoit faite ; un tel souvenir réjouit toujours l'âme. Cet


homme étoit naturellement humain, compatissant ; il sentoit les peines d'autrui par


les siennes, & le bien-être n'avoit point endurci son coeur; les leçons de la sagesse


et une [3] vertu éclairée avoient affermi son bon naturel. Il accueille le jeune homme,


lui cherche un gîte, l'y recommande ; il partage avec lui son nécessaire, à peine


suffisant pour deux. Il fait plus, il l'instruit, le console, apprend l'art difficile de


supporter patiemment l'adversité. Gens à préjugés, est-ce d'un prêtre,


est-ce en Italie que vous eussiez espéré tout cela ?"




" Cet honnête ecclésiastique étoit un pauvre vicaire savoyard, qu'une aventure de


jeunesse avoit mis mal avec son évêque, & qui avoit passé les monts pour


chercher les ressources qui lui manquoient dans son pays. Il n'étoit ni sans esprit ni


sans lettres ; & avec une figure intéressante il avoit trouvé des protecteurs qui le


placèrent chez un ministre pour élever son fils. Il préféroit la pauvreté à la


dépendance, & il ignoroit comment il faut se conduite chez les grands. Il ne resta


pas longtemps chez celui-ci ; en le quittant, il ne perdit point son estime, et


comme il vivoit sagement & se faisoit aimer de tout le monde, il se flattoit de


rentrer en grâce auprès de son évêque, & d'en obtenir quelque petite cure dans les


montagnes pour y passer le reste de ses jours. Tel étoit le dernier terme de son ambition."




" Un penchant naturel l'intéressoit au jeune fugitif, & le lui fit examiner avec soin.


Il vit que la mauvaise fortune avoit déjà flétri son coeur, que l'opprobre & le


mépris avoient abattu son courage, & que sa fierté, changée en dépit amer, ne lui


montroit dans l'injustice & la dureté des hommes que le vice de leur nature & la


chimère de [4] la vertu. Il avoit vu que la religion ne sert que de masque à l'intérêt, et


le culte sacré de sauvegarde : il avoit vu, dans la subtilité des vaines disputes, le


paradis & l'enfer mis pour prix à des jeux de mots ; il avoit vu la sublime et


primitive idée de la Divinité défigurée par les fantasques imaginations des


hommes ; &, trouvant que pour croire en Dieu il falloit renoncer au jugement


qu'on avoit reçu de lui, il prit dans le même dédain nos ridicules rêveries & l'objet


auquel nous les appliquons. Sans rien savoir de ce qui est, sans rien imaginer sur


la génération des choses , il se plongea dans sa stupide ignorance avec un profond


mépris pour tous ceux qui pensoient en savoir plus que lui."




" L'oubli de toute religion conduit à l'oubli des devoirs de l'homme. Ce progrès


étoit déjà plus d'à moitié fait dans le coeur du libertin. Ce n'étoit pas pourtant un


enfant mal né ; mais l'incrédulité, la misère, étouffant peu à peu le naturel,


l'entraînoient rapidement à sa perte, & ne lui préparoient que les moeurs d'un


gueux & la morale d'un athée."




" Le mal, presque inévitable, n'étoit pas absolument consommé. Le jeune homme


avoit des connaissances, & son éducation n'avoit pas été négligée. Il étoit dans cet


âge heureux où le sang en fermentation commence d'échauffer l'âme sans


l'asservir aux fureurs des sens. La sienne avoit encore tout son ressort. Une honte


native, un caractère timide suppléoient à la gêne & prolongeoient pour lui cette


époque dans laquelle vous maintenez votre élève avec [5] tant de soins. L'exemple


odieux d'une dépravation brutale & d'un vice sans charme, loin d'animer son


imagination, l'avoit amortie. Longtemps le dégoût lui tint lieu de vertu pour


conserver son innocence elle ne devoit succomber qu'à de plus douces séductions."




" L'ecclésiastique vit le danger & les ressources. Les difficultés ne le rebutèrent


point: il se complaisoit dans son ouvrage ; il résolut de l'achever, & de rendre à la


vertu la victime qu'il avoit arrachée à l'infamie. Il s'y prit de loin pour exécuter son


projet : la beauté du motif animoit son courage & lui inspiroit des moyens dignes


de son zèle. Quel que fût le succès, il étoit sûr de n'avoir pas perdu son temps. On


réussit toujours quand on ne veut que bien faire."




" Il commença par gagner la confiance du prosélyte en ne lui vendant point ses


bienfaits, en ne se rendant point importun, en ne lui faisant point de sermons, en se


mettant toujours à sa portée, en se faisant petit pour s'égaler à lui. C'était, ce


me semble, un spectacle assez touchant de voir un homme grave devenir le


camarade d'un polisson, & la vertu se prêter au ton de la licence pour en


triompher plus sûrement. Quand l'étourdi venoit lui faire ses folles confidences, et


s'épancher avec lui, le prêtre l'écoutait, le mettoit à son aise; sans approuver le mal


il s'intéressoit à tout : jamais une indiscrète censure ne venoit arrêter son babil et


resserrer son coeur ; le plaisir avec lequel il se croyoit écouté augmentoit celui


qu'il prenoit à tout dire. Ainsi se fit sa confession générale sans qu'il songeât à rien


confesser."




[6] " Après avoir bien étudié ses sentiments & son caractère, le prêtre vit clairement


que, sans être ignorant pour son âge, il avoit oublié tout ce qu'il lui importoit de


savoir, & que l'opprobre où l'avoit réduit la fortune étouffoit en lui tout vrai


sentiment du bien & du mal. Il est un degré d'abrutissement qui ôte la vie à l'âme ;


et la voix intérieure ne sait point se faire entendre à celui qui ne songe qu'à se


nourrir. Pour garantir le jeune infortuné de cette mort morale dont il étoit si près,


il commença par réveiller en lui l'amour-propre & l'estime de soi-même: il lui


montroit un avenir plus heureux dans le bon emploi de ses talents ; il ranimait


dans son coeur une ardeur généreuse par le récit des belles actions d'autrui ; en lui


faisant admirer ceux qui les avoient faites, il lui rendoit le désir d'en faire de


semblables. Pour le détacher insensiblement de sa vie oisive & vagabonde, il lui


faisoit faire des extraits de livres choisis ; &, feignant d'avoir besoin de ces


extraits, il nourrissoit en lui le noble sentiment de la reconnaissance. Il l'instruisait


indirectement par ces livres ; il lui faisoit reprendre assez bonne opinion de lui-même


pour ne pas se croire un être inutile à tout bien, & pour ne vouloir plus se


rendre méprisable à ses propres yeux."




" Une bagatelle fera juger de l'art qu'employoit cet homme bienfaisant pour élever


insensiblement le coeur de son disciple au-dessus de la bassesse, sans paraître


songer à son instruction. L'ecclésiastique avoit une probité si bien reconnue & un


discernement si sûr, que plusieurs personnes aimoient mieux faire passer leurs


aumônes par ses [7] mains que par celles des riches curés des villes. Un jour qu'on lui


avoit donné quelque argent à distribuer aux pauvres, le jeune homme eut, à ce


titre, la lâcheté de lui en demander. Non, dit-il, nous sommes frères, vous


m'appartenez, & je ne dois pas toucher à ce dépôt pour mon usage. Ensuite il lui


donna de son propre argent autant qu'il en avoit demandé. Des leçons de cette


espèce sont rarement perdues dans le coeur des jeunes gens qui ne sont pas tout à


fait corrompus."




" Je me lasse de parler en tierce personne ; & c'est un soin fort superflu ; car vous


sentez bien, cher concitoyen, que ce malheureux fugitif c'est moi-même : je me


crois assez loin des désordres de ma jeunesse pour oser les avouer, & la main


qui m'en tira mérite bien qu'aux dépens d'un peu de honte je rende au moins quelque


honneur à ses bienfaits."




" Ce qui me frappoit le plus étoit de voir, dans la vie privée de mon digne maître,


la vertu sans hypocrisie, l'humanité sans faiblesse, des discours toujours droits et


simples, & une conduite toujours conforme à ces discours. Je ne le voyois point


s'inquiéter si ceux qu'il aidoit alloient à vêpres, s'ils se confessoient souvent, s'ils


jeûnoient les jours prescrits, s'ils faisoient maigre, ni leur imposer d'autres


conditions semblables, sans lesquelles, dût-on mourir de misère, on n'a nulle


assistance à espérer des dévots."




" Encouragé par ses observations, loin d'étaler moi-même à ses yeux le zèle


affecté d'un nouveau converti, je ne [8] lui cachois point trop mes manières de


penser, & ne l'en voyois pas plus scandalisé. Quelquefois j'aurois pu me dire :


il me passe mon indifférence pour le culte que j'ai embrassé en faveur de celle


qu'il me voit aussi pour le culte dans lequel je suis né ; il sait que mon dédain


n'est plus une affaire de parti. Mais que devais-je penser quand je l'entendais


quelquefois approuver des dogmes contraires à ceux de l'église romaine, et


paraître estimer médiocrement toutes ses cérémonies ? Je l'aurois cru protestant


déguisé si je l'avois vu moins fidèle à ces mêmes usages dont il sembloit faire


assez peu de cas; mais, sachant qu'il s'acquittoit sans témoin de ses devoirs de


prêtre aussi ponctuellement que sous les yeux du public, je ne savois plus que


juger de ces contradictions. Au défaut près qui jadis avoit attiré sa disgrâce & dont


il n'étoit pas trop bien corrigé, sa vie étoit exemplaire, ses moeurs étaient


irréprochables, ses discours honnêtes & judicieux. En vivant avec lui dans la plus


grande intimité, l'apprenois à le respecter chaque jour davantage ; & tant de


bontés m'ayant tout à fait gagné le coeur, j'attendois avec une curieuse inquiétude


le moment d'apprendre sur quel principe il fondoit l'uniformité d'une vie aussi


singulière."




" Ce moment ne vint pas sitôt. Avant de s'ouvrir à son disciple, il s'efforça de faite


germer les semences de raison & de bonté qu'il jetoit dans son âme. Ce qu'il y


avoit en moi de plus difficile à détruire étoit une orgueilleuse misanthropie, une


certaine aigreur contre les riches & les heureux du monde, comme s'ils l'eussent


été à mes dépens, [9] & que leur prétendu bonheur eût été usurpé sur le mien. La


folle vanité de la jeunesse, qui regimbe contre l'humiliation, ne me donnoit que


trop de penchant à cette humeur colère, & l'amour-propre, que mon mentor


tâchoit de réveiller en moi, me portant à la fierté, rendoit les hommes


encore plus vils à mes yeux, & ne faisoit qu'ajouter pour eux le mépris à la haine."




" Sans combattre directement cet orgueil, il l'empêcha de se tourner en dureté d'âme ;


et sans m'ôter l'estime de moi-même, il la rendit moins dédaigneuse pour


mon prochain. En écartant toujours la vaine apparence & me montrant les maux


réels qu'elle couvre, il m'apprenoit à déplorer les erreurs de mes semblables, à


m'attendrir sur leurs misères, & à les plaindre plus qu'à les envier. ému de


compassion sur les faiblesses humaines par le profond sentiment des siennes, il


voyoit partout les hommes victimes de leurs propres vices & de ceux d'autrui ; il


voyoit les pauvres gémir sous le joug des riches, & les riches sous le joug des


préjugés. Croyez-moi, disait-il, nos illusions, loin de nous cacher nos maux, les


augmentent, en donnant un prix à ce qui n'en a point, & nous rendant sensibles à


mille fausses privations que nous ne sentirions pas sans elles. La paix de l'âme


consiste dans le mépris de tout ce qui peut la troubler : l'homme qui fait le plus


cas de la vie est celui qui sait le moins en jouir, & celui qui aspire le plus


avidement au bonheur est toujours le plus misérable."




" Ah! quels tristes tableaux! m'écriais-je avec amertume [10] s'il faut se refuser à tout,


que nous a donc servi de naître ? & s'il faut mépriser le bonheur même, qui est-ce


qui sait être heureux ? C'est moi, répondit un jour le prêtre d'un ton dont je fus


frappé. Heureux, vous si peu fortuné, si pauvre, exile, persécuté, vous êtes


heureux & qu'avez-vous fait pour l'être ? Mon enfant, reprit-il, je vous le dirai


volontiers."




" Là-dessus il me fit entendre qu'après avoir reçu mes confessions il vouloit me


faire les siennes. J'épancherai dans votre sein, me dit-il en m'embrassant, tous les


sentiments de mon cour. Vous me verrez, sinon tel que je suis, au moins tel que


je me vois moi-même. Quand vous aurez reçu mon entière profession de foi,


quand vous connaîtrez bien l'état de mon âme, vous saurez pourquoi je m'estime


heureux, &, si vous pensez comme moi, ce que vous avez à faire pour l'être. Mais


ces aveux ne sont pas l'affaire d'un moment ; il faut du tems pour vous exposer


tout ce que je pense sur le sort de l'homme & sur le vrai prix de la vie : prenons


une heure, un lieu commode pour nous livrer paisiblement à cet entretien."




" Je marquai de l'empressement à l'entendre. Le rendez-vous ne fut pas renvoyé


plus tard qu'au lendemain matin. On étoit en été, nous nous levâmes à la pointe


du jour. Il me mena hors de la ville, sur une haute colline, au-dessous de laquelle


passoit le Po, dont on voyoit le cours à travers les fertiles rives qu'il baigne ; dans


l'éloignement, l'immense chaîne des Alpes couronnoit le paysage ; les rayons du


soleil levant rassoient déjà les plaines , & projet [11[ tant sur les champs par longues


ombres les arbres, les coteaux, les maisons, enrichissoient de mille accidents de


lumière le plus beau tableau dont l'oeil humain puisse être frappé. On eût dit que


la nature étaloit à nos yeux toute sa magnificence pour en offrir le texte à nos


entretiens. Ce fut là qu'après avoir quelque tems contemplé ces objets en silence,


l'homme de paix me parla ainsi . "






 PROFESSION DE FOI DU VICAIRE SAVOYARD




Mon enfant, n'attendez de moi ni des discours savants ni de profonds


raisonnements. Je ne suis pas un grand philosophe, & je me soucie peu de l'être.


Mais j'ai quelquefois du bon sens, & j'aime toujours la vérité. je ne veux pas


argumenter avec vous, ni même tenter de vous convaincre; il me suffit de vous


exposer ce que je pense dans la simplicité de mon coeur. Consultez le vôtre


durant mon discours; c'est tout 'ce que je vous demande. Si je me trompe, c'est de


bonne foi; cela suffit pour que mon erreur ne me soit point imputée à crime :


quand vous vous tromperiez de même, il y auroit peu de mal à cela. Si je pense


bien, la raison nous est commune, & nous avons le même intérêt à l'écouter;


pourquoi ne penseriez-vous pas comme moi ?




Je suis né pauvre & paysan, destiné par mon état à cultiver la terre; mais on crut


plus beau que j'apprisse à gagner [12] mon pain dans le métier de prêtre, & on trouva


le moyen de me faire étudier. Assurément ni mes parents ni moi ne songions


guère à chercher en cela ce qui étoit bon, véritable, utile, mais ce qu'il fallait


savoir pour être ordonné. J'appris ce qu'on vouloit que j'apprisse, je dis ce qu'on


vouloit que je disse, je m'engageai comme on voulut, & je fus fait prêtre. Mais je


ne tardai pas à sentir qu'en m'obligeant de n'être pas homme j'avois promis plus


que je ne pouvois tenir.




On nous dit que la conscience est l'ouvrage des préjugés; cependant, je sais par


mon expérience qu'elle s'obstine à suivre l'ordre de la nature contre toutes les lois


des hommes. On a beau nous défendre ceci ou cela, le remords nous reproche


toujours faiblement ce que nous permet la nature bien ordonnée, à plus forte


raison ce qu'elle nous prescrit. O bon jeune homme, elle n'a rien dit encore à vos


sens : vivez longtemps dans l'état heureux où sa voix est celle de l'innocence.


Souvenez-vous qu'on l'offense encore plus quand on la prévient que quand on la


combat; il faut commencer par apprendre à résister pour savoir quand on peut


céder sans crime.




Dès ma jeunesse j'ai respecté le mariage comme la première & la plus sainte


institution de la nature. M'étant ôté le droit de m'y soumettre, je résolus de ne le


point profaner car, malgré mes classes & mes études, ayant toujours mené une vie


uniforme & simple, j'avois conservé dans mon esprit toute la clarté des lumières


primitives : les maximes du monde ne les avoient point obscurcies, & ma pauvreté


m'éloignoit des tentations qui dictent les sophismes du vice.




[13] Cette résolution fut précisément ce qui me perdit; mon respect pour le lit d'autrui


laissa mes fautes à découvert. Il fallut expier le scandale : arrêté, interdit, chassé,


je fus bien plus la victime de mes scrupules que de mon incontinence; & j'eus lieu de


comprendre, aux reproches dont ma disgrâce fut accompagnée, qu'il ne faut souvent


qu'aggraver a faute pour échapper au châtiment.




Peu d'expériences pareilles mènent loin un esprit réfléchit. Voyant par de tristes


observations renverser les idées que j'avois du juste, de l'honnête, & de tous les


devoirs de l'homme, je perdois chaque jour quelqu'une des opinions que j'avais


reçues; celles qui me restoient ne suffisant plus pour faire ensemble un corps qui


pût se soutenir par lui-même, je sentis peu à peu s'obscurcir dans mon esprit


l'évidence des principes, &, réduit enfin à ne savoir plus que penser, je parvins au


même point où vous êtes; avec cette différence, que mon incrédulité, fruit tardif


d'un âge plus mur, s'étoit formée avec plus de peine, & devoit être plus difficile à


détruire.




J'étois dans ces dispositions d'incertitude & de doute que Descartes exige pour la


recherche de la vérité. Cet état est peu fait pour durer, il est inquiétant & pénible;


il n'y a que l'intérêt du vice ou la paresse de l'âme qui nous y laisse. Je n'avais


point le coeur assez corrompu pour m'y plaire; & rien ne conserve mieux


l'habitude de réfléchir e d'être plus content de soi que de sa fortune.




Je méditois donc sur le triste sort des mortels flottant sur cette mer des opinions


humaines, sans gouvernail, sans [14] boussole, & livrés à leurs passions orageuses,


sans autre guide qu'un pilote inexpérimenté qui méconnaît sa route, & qui ne sait


ni d'où il vient ni où il va. Je me disois : J'aime la vérité, je la cherche, & ne puis la


reconnaître; qu'on me la montre & j'y demeure attaché : pourquoi faut-il qu'elle se


dérobe a l'empressement d'un coeur fait pour l'adorer ?




Quoique j'aie souvent éprouvé de plus grands maux, je n'ai jamais mené une vie


aussi constamment désagréable que dans ces tems de trouble & d'anxiétés, où,


sans cesse errant de doute en doute, je ne rapportois de mes longues méditations


qu'incertitude, obscurité, contradictions sur la cause de mon être & sur la règle de


mes devoirs.




Comment peut-on être sceptique par système & de bonne foi ? je ne saurois le


comprendre. Ces philosophes, ou n'existent pas, ou sont les plus malheureux des


hommes. Le doute sur les choses qu'il nous importe de connoître est un état trop


violent pour l'esprit humain : il n'y résiste pas longtemps; il se décide malgré lui de


manière ou d'autre, & il aime mieux se tromper que ne rien croire.




Ce qui redoubloit mon embarras, étoit qu'étant né dans une église qui décide tout,


qui ne permet aucun doute, un seul point rejeté, me faisoit rejeter tout le reste, et


que l'impossibilité d'admettre tant de décisions absurdes me détachoit aussi de


celles qui ne l'étoient pas. En me disant : Croyez tout, on m'empêchoit de rien


croire, & je ne savois plus où m'arrêter.




Je consultai les philosophes, je feuilletai leurs livres, j'examinai leurs diverses


opinions; je les trouvai tous fiers, [15] affirmatifs, dogmatiques, même dans leur


scepticisme prétendu, n'ignorant rien, ne prouvant rien, se moquant les uns des


autres; & ce point commun à tous me parut le seul sur lequel ils ont tous raison.


Triomphants quand ils attaquent, ils sont sans vigueur en se défendant. Si vous


pesez les raisons, ils n'en ont que pour détruire; si vous comptez les voies, chacun


est réduit à la sienne; ils ne s'accordent que pour disputer; les écouter n'étoit pas le


moyen de sortir de mon incertitude.




Je conçus que l'insuffisance de l'esprit humain est la première cause de cette


prodigieuse diversité de sentiments, & que l'orgueil est la seconde. Nous n'avons


point la mesure de cette machine immense, nous n'en pouvons calculer les


rapports; nous n'en connaissons ni les premières lois ni la cause finale; nous nous


ignorons nous-mêmes; nous ne connaissons ni notre nature ni notre principe actif;


à peine savons-nous si l'homme est un être simple ou compose : des mystères


impénétrables nous environnent de toutes parts; ils sont au-dessus de la région


sensible; pour les percer nous croyons avoir de l'intelligence, & nous n'avons que


de l'imagination. Chacun se fraye, à travers ce monde imaginaire, une route qu'il


croit la bonne; nul ne peut savoir si la sienne mène au but. Cependant nous


voulons tout pénétrer, tout connaître. La seule chose que nous ne savons point,


est d'ignorer ce que nous ne pouvons savoir. Nous aimons mieux nous déterminer


au hasard, & croire ce qui n'est pas, que d'avouer qu'aucun de nous ne peut voir


ce qui est. Petite partie d'un grand tout dont les bornes nous échappent,


& que [16] son auteur livre à nos folles disputes, nous sommes assez vains pour vouloir


décider ce qu'est ce tout en lui-même, & ce que nous sommes par rapport à lui.




Quand les philosophes seroient en état de découvrir la vérité, qui d'entre eux


prendroit intérêt à elle ? Chacun sait bien que son système n'est pas mieux fondé


que les autres; mais il le soutient parce qu'il est à lui. Il n'y en a pas un seul qui,


venant à connoître le vrai & le faux, ne préférât le mensonge qu'il a trouvé à la


vérité découverte par un autre. Où est le philosophe qui, pour sa gloire, ne


tromperoit pas volontiers le genre humain ? Où est celui qui, dans le secret de son


coeur, se propose un autre objet que de se distinguer ? Pourvu qu'il s'élève au-dessus


du vulgaire, pourvu qu'il efface l'éclat de ses concurrents, que demande-t-il


de plus ? L'essentiel est de penser autrement que les autres. Chez les croyants il


est athée, chez les athées il seroit croyant.




Le premier fruit que je tirai de ces réflexions fut d'apprendre à borner mes


recherches à ce qui m'intéressoit immédiatement, à me reposer dans une profonde


ignorance sur tout le reste, & à ne m'inquiéter, jusqu'au doute, que des choses


qu'il m'importoit de savoir.




Je compris encore que, loin de me délivrer de mes doutes inutiles, les philosophes


ne feroient que multiplier ceux qui me tourmentoient & n'en résoudroient aucun.


je pris donc un autre guide & je me dis : Consultons la lumière intérieure, elle


m'égarera moins qu'ils ne m'égarent, ou, du moins, mon erreur sera la mienne, et


je me dépraverai [17] moins en suivant mes propres illusions qu'en me livrant à leurs


mensonges.




Alors, repassant dans mon esprit les diverses opinions qui m'avoient tour à tour


entraîné depuis ma naissance, le vis que, bien qu'aucune d'elles ne fût assez


évidente pour produire immédiatement la conviction, elles avoient divers degrés


de vraisemblance, & que l'assentiment intérieur s'y prêtoit ou s'y refusoit à


différentes mesures. Sur cette première observation, comparant entre elles toutes


ces différentes idées dans le silence des préjugés, je trouvai que la première & la


plus commune étoit aussi la plus simple & la plus raisonnable, & qu'il ne lui


manquait, pour réunir tous les suffrages, que d'avoir été proposée la dernière.


Imaginez tous vos philosophes anciens & modernes ayant d'abord épuisé leurs


bizarres systèmes de force, de chances, de fatalité, de nécessité, d'atomes, de


monde animé, de matière vivante, de matérialisme de toute espèce, & après eux


tous, l'illustre Clarke éclairant le monde, annonçant enfin l'Etre des êtres & le


dispensateur des choses : avec quelle universelle admiration, avec quel


applaudissement unanime n'eût point été reçu ce nouveau système, si rand, si


consolant, si sublime, si propre à élever l'âme, à donner une base à la vertu, & en


même tems si frappant, si lumineux, si simple, &, ce me semble, offrant moins


de choses incompréhensibles à l'esprit humain qu'il n'en trouve d'absurdes en tout


autre système! Je me disois : Les objections insolubles sont communes à tous,


parce que l'esprit de l'homme est trop borné pour les résoudre; elles ne prouvent


donc [18] contre aucun par préférence : mais quelle différence entre les preuves


directes! celui-là seul qui explique tout ne doit-il pas être préféré quand il n'a pas


plus de difficulté que les autres ?




Portant donc en moi l'amour de la vérité pour toute philosophie, & pour toute


méthode une règle facile & simple qui me dispense de la vaine subtilité des


arguments, je reprends sur cette règle l'examen des connaissances qui


m'intéressent, résolu d'admettre pour évidentes toutes celles auxquelles, dans la


sincérité de mon coeur, je ne refuser mon consentement, pour vraies toutes celles


qui me paraîtront avoir une liaison nécessaire avec ces premières, & de laisser


toutes les autres dans l'incertitude, sans les rejeter ni les admettre, & sans me


tourmenter à les éclaircir quand elles ne mènent à rien d'utile pour la pratique.




Mais qui suis-je ? quel. droit ai-je de juger les choses? & qu'est-ce qui détermine


mes jugements ? S'ils sont entraînés, forcés par les impressions que je reçois, je


me fatigue en vain à ces recherches, elles ne se feront point, ou se feront


d'elles-mêmes sans que je me mêle de les diriger. Il faut donc tourner d'abord mes


regards sur moi pour connoître l'instrument dont je veux me servir, & jusqu'à quel


point je puis me fier à son usage.




J'existe, & j'ai des sens par lesquels je suis affecté. Voilà la première vérité qui me


frappe & à laquelle je suis forcé d'acquiescer. Ai-je un sentiment propre de mon


existence, ou ne la sens-je que par mes sensations ? Voilà mon premier doute,


qu'il m'est, quant à présent, impossible de résoudre. Car, [19] étant continuellement


affecté de sensations, ou immédiatement, ou par la mémoire, comment puis-je


savoir si le sentiment du moi est quelque chose hors de ces mêmes sensations, et.


s'il peut être indépendant d'elles ?




Mes sensations se passent en moi, puisqu'elles me font sentir mon existence; mais


leur cause m'est étrangère, puisqu'elles m'affectent malgré que j'en aye, & qu'il ne


dépend de moi ni de les produire ni de les anéantir. je conçois donc clairement


que ma sensation qui est en moi, & sa cause ou son objet qui est hors de moi, ne


sont pas la même chose.




Ainsi, non seulement j'existe, mais il existe d'autres êtres, savoir, les objets de mes


sensations; & quand ces objets ne seroient que des idées, toujours est-il vrai que


ces idées ne sont pas moi.




Or, tout ce que le sens hors de moi & qui agit sur mes sens, je l'appelle matière; et


toutes les portions de matière que je conçois réunies en êtres individuels, je les


appelle des corps. Ainsi toutes les disputes des idéalistes & des matérialistes ne


signifient rien pour moi : leurs distinctions sur l'apparence & la réalité des corps


sont des chimères.




Me voici déjà tout aussi sûr de l'existence de l'univers que de la mienne. Ensuite je


réfléchis sur les objets de mes sensations; &, trouvant en moi la faculté de les


comparer, je me sens doué d'une force active que je ne savois pas avoir


auparavant.




Appercevoir, c'est sentir; comparer, c'est juger; juger & sentir ne sont pas la même


chose. Par la sensation les [20] objets s'offrent à moi séparés, isolés, tels qu'ils sont


dans la nature; par la comparaison, je les remue, le les transporte pour ainsi dire,


je les pose l'un sur l'autre pour prononcer sur leur différence ou sur leur


similitude, & généralement sur tous leurs rapports. Selon moi la faculté distinctive


de l'être actif ou intelligent est de pouvoir donner un sens à ce mot est. je cherche


en vain dans l'être purement sensitif cette force intelligente qui superpose & puis


qui prononce; je ne la saurois voir dans sa nature. Cet être passif sentira chaque


objet séparément, ou même il sentira l'objet total formé des deux; mais, n'ayant


aucune force pour les replier l'un sur l'autre, il ne les comparera jamais, il ne les


jugera point.




Voir deux objets à la fois, ce n'est pas voir leurs rapports ni juger de leurs


différences; apercevoir plusieurs objets les uns hors des autres n'est pas les


nombrer. Je puis avoir au même instant l'idée d'un grand bâton & d'un petit bâton


sans les comparer, sans juger que l'un est plus petit que l'autre, comme je puis


voir à la fois ma main entière, sans faire le compte de mes doigts.*[* Les relations


de M. de la Condamine nous parlent d'un peuple qui ne savoit compter que


jusqu'à trois. Cependant les hommes qui composoient ce peuple, ayant des mains,


avoient souvent aperçu leurs doigts sans savoir compter jusqu'à cinq.] Ces idées


comparatives, plus grand, plus petit, de même que les idées numériques d'un, de


deux, etc., ne sont certainement pas des sensations, quoique mon esprit ne les


produise qu'à l'occasion de mes sensations.




[21] On nous dit que l'être sensitif distingue les sensations les unes des autres par les


différences qu ont entre elles ces mêmes sensations : ceci demande explication.


Quand les sensations sont différentes, l'être sensitif les distingue par leurs


différences : quand elles sont semblables, il les distingue parce qu'il sent les unes


hors des autres. Autrement, comment dans une sensation simultanée distinguerait


deux objets égaux ? il faudroit nécessairement qu'il confondît ces deux objets et


les rit pour le même, surtout dans un système où l'on prétend que les sensations


représentatives de l'étendue ne sont point étendues.




Quand les deux sensations à comparer sont aperçues, leur impression est faite,


chaque objet est senti, les deux sont sentis, mais leur rapport n'est pas senti pour


cela. Si le jugement de ce rapport n'étoit qu'une sensation, & me venait


uniquement de l'objet, mes jugements ne me tromperoient jamais, puisqu'il n'est


jamais faux que je ente ce que je sens.




Pourquoi donc est-ce que je me trompe sur le rapport de ces deux bâtons, surtout


s'ils ne sont pas parallèles? Pourquoi, dis-je, par exemple, que le petit bâton est le


tiers du grand, tandis qu'il n'en est que le quart ? Pourquoi l'image, qui est la


sensation, n'est-elle pas conforme à son modèle, qui est l'objet? C'est que je suis


actif quand je juge, que l'opération qui compare est fautive, & que mon


entendement, qui juge les rapports, mêle ses erreurs à la vérité des sensations


qui ne montrent que les objets.




Ajoutez a cela une réflexion qui vous frappera, je m'assure, [22] quand vous y aurez


pensé; c'est que, si nous étions purement passifs dans l'usage de nos sens, il n'y


auroit entre eux aucune communication; il nous seroit impossible de connoître que


le corps que nous touchons & l'objet que nous voyons sont le même. Ou nous ne


sentirions jamais rien hors de nous, ou il y auroit pour nous cinq substances


sensibles, dont nous n'aurions nul moyen d'apercevoir l'identité.




Qu'on donne tel ou tel nom à cette force de mon esprit qui rapproche & compare


mes sensations; qu'on l'appelle attention, méditation, réflexion, ou comme on


voudra; toujours est-il vrai qu'elle est en moi & non dans les choses, que c'est moi


seul qui la produis, quoique je ne la produise qu'à l'occasion de l'impression que


font sur moi les objets. Sans être maître de sentir ou le ne pas sentir, je le suis


d'examiner plus ou moins ce que je sens.




Je ne suis donc pas simplement un être sensitif & passif, mais un être actif et


intelligent, &, quoi qu'en dise la philosophie, j'oserai prétendre à l'honneur de


penser. Je sais seulement que la vérité est dans les choses & non pas dans mon


esprit qui les juge, & que moins je mets du mien dans les jugements que j'en


porte, plus je suis sûr d'approcher de la vérité : ainsi ma règle de me livrer au


sentiment plus qu'à la raison est confirmée par la raison même.




M'étant, pour ainsi dire, assuré de moi-même, je commence à regarder hors de


moi, & je me considère avec une sorte de frémissement, jeté, perdu dans ce vaste


univers, [23] & comme noyé dans l'immensité des êtres, sans rien savoir de ce ils sont


qu'ils sont entre eux, ni par rapport à moi. je les étudie, je les observe; &, le


premier objet qui se présente à moi pour les comparer, c'est moi-même.




Tout ce que j'aperçois par les sens est matière, & je déduis toutes les propriétés


essentielles de la matière des qualités sensibles qui me la font apercevoir, & qui en


sont inséparables. Je la vois tantôt en mouvement & tantôt en repos,*[* Ce repos


n'est, si l'on veut, que relatif; mais puisque nous observons du plus ou du moins


dans le mouvement, nous concevons très clairement un des deux termes extrêmes,


qui est le repos, & nous le concevons si bien, que nous sommes enclins même à


prendre pour absolu le repos qui n'est que relatif. Or il n'est pas vrai que le


mouvement soit de l'essence de la matière, si elle peut être conçue en repos.] d'où


j'infère lue ni le repos ni le mouvement ne lui sont essentiels; mais le mouvement


étant une action, est l'effet d'une cause dont le repos n'est que l'absence. Quand


donc rien n'agit sur la matière, elle ne se meut point, &, par cela même qu'elle est


indifférente au repos & au mouvement, son état naturel est d'être en repos.




J'apperçois dans les corps deux sortes de mouvements, savoir, mouvement


communiqué, & mouvement spontané ou volontaire. Dans le premier, la cause


motrice est étrangère au corps mû, & dans le second elle est en lui-même. Je ne


conclurai pas de là que le mouvement d'une montre, par exemple, est spontané;


car si rien d'étranger au ressort n'agissoit sur lui, il ne tendroit point à se redresser,


et ne tireroit pas la chaîne. Par la même raison, je n'accorderai point non plus la


[24] spontanéité aux fluides, ni au feu même qui fait leur fluidité.*[* Les chimistes


regardent le phlogistique ou l'élément du feu comme épars, immobile, & stagnant


dans les mixtes dont il fait partie, jusqu'à ce que des causes étrangères le


dégagent, le réunissent, le mettent en mouvement, & le changent en feu.]




Vous me demanderez si les mouvements des animaux sont spontanés; je vous


dirai que je n'en sais rien, mais que l'analogie est pour l'affirmative. Vous me


demanderez encore comment je sais donc qu'il y a des mouvements spontanés; je


vous dirai que je le sais parce que je le sens. je veux mouvoir mon bras & je le


meus, sans e ce mouvement ait d'autre cause immédiate que ma volonté. C'est en


vain qu'on voudroit raisonner pour détruire en moi ce il est plus fort que toute


évidence; autant sentiment, prouver que je n'existe pas vaudroit me prouver que


je n'existe pas.




S'il n'y avoit aucune spontanéité dans le actions des hommes, ni dam rien de ce


qui se fait sur la terre, on n'en seroit que plus embarrassé à imaginer la première


cause de tout mouvement. Pour moi, je me sens tellement persuade que l'état


naturel de la matière est d'être en repos, & qu'elle n'a par elle-même aucune. force


pour agir, qu'en voyant un corps en mouvement le juge aussitôt, ou que animé ou


que ce mouvement lui a été communique. Mon esprit refuse tout acquiescement a


l'idée de la matière non organisée se mouvant d'elle-même, ou produisant quelque


action.




Cependant cet univers visible est matière, matière éparse [25] & morte,*[* J'ai fait tous


mes efforts pour concevoir une molécule vivante, sans pouvoir en venir à bout.


L'idée de la matière sentant sans avoir des sens me paraît inintelligible et


contradictoire. Pour adopter ou rejeter cette idée, il faudroit commencer par la


comprendre, & j'avoue que je n'ai pas ce bonheur-là.] qui n'a rien dans son tout


de l'union, de l'organisation, du sentiment commun des parties d'un corps animé,


puisqu'il est certain que nous qui sommes parties ne nous sentons nullement dans


le tout. Ce même univers est en mouvement, & clans ses mouvements réglés,


uniformes, assujettis à des lois constantes, il n'a rien de cette liberté qui paraît


dans les mouvements spontanés de l'homme & des animaux. Le monde n'est donc


pas un grand animal qui se meuve de lui-même; il y a donc de ses mouvements


quelque cause étrangère à lui, laquelle je n'aperçois pas; mais la persuasion


intérieure me rend cette cause tellement sensible, que je ne puis voir rouler le


soleil sans imaginer une force qui le pousse, ou que, si la terre tourne, je crois


 sentir une main qui la fait tourner.




S'il faut admettre des lois générales dont je n'aperçois point les rapports essentiels


avec la matière, de quoi serai-je avancé ? Ces lois, n'étant point des êtres réels,


des substances, ont donc quelque autre fondement qui m'est inconnu.


L'expérience & l'observation nous ont fait connoître les lois du mouvement; ces


lois déterminent les effets sans montrer les causes; elles ne suffisent point pour


expliquer le système du monde & la marche de l'univers. Descartes avec des dés


fermoit le ciel & la terre; mais il ne put donner le [26] premier branle à ces dés, ni


mettre en jeu sa force centrifuge qu'à l'aide d'un mouvement de rotation. Newton


a trouvé la loi de l'attraction; mais l'attraction seule réduiroit bientôt l'univers en


une masse immobile : à cette loi il a fallu joindre une force projectile pour faire


décrire des courbes aux corps célestes. Que Descartes nous dise quelle loi


physique a fait tourner ses tourbillons; que Newton nous montre la main qui lança


les planètes sur la tangente de leurs orbites.




Les premières causes du mouvement ne sont point dans la matière; elle reçoit le


mouvement &, le communique, mais elle ne le produit pas. Plus j'observe


l'action & réaction des forces de sa nature agissant les unes sur les autres, plus je


trouve que, d'effets en effets, il faut toujours remonter a quelque volonté pour


première cause; car supposer un progrès de causes à l'infini, c'est n'en point


supposer du tout. En un mot, tout mouvement qui n'est pas produit par un autre


ne peut venir que d'un acte spontané, volontaire; les corps inanimés n' agissent


que par le mouvement, & il n'y a point de véritable action sans volonté. Voilà


mon premier principe. Je crois donc qu'une volonté meut l'univers & anime la


nature. Voilà mon premier dogme, ou mon premier article de foi.




Comment une volonté produit-elle une action physique & corporelle ? je n'en sais


rien, mais j'éprouve en moi qu'elle la produit. Je veux agir, & j'agis; je veux


mouvoir mon corps, & mon corps se meut; mais qu'un corps inanimé & en repos


vienne à se mouvoir de lui-même ou [27] produise-le mouvement cela est


incompréhensible & sans exemple. La volonté m'est connue par ses actes, non par


sa nature. je connois cette volonté comme cause motrice; mois concevoir la


matière productrice du mouvement, c'est clairement concevoir un effet sans


cause, c'est ne concevoir absolument rien.




Il ne m'est pas plus possible de concevoir comment ma volonté meut mon corps,


que comment mes sensations affectent mon âme. Je ne sais pas même pourquoi


l'un de ces mystères a paru plus explicable que l'autre. Quant à moi, soit quand je


suis passif, soit quand je suis actif, le moyen d'union des deux substances me


paraît absolument incompréhensible. Il est bien étrange qu'on parte de cette


incompréhensibilité même pour confondre les deux substances, comme si des


opérations de natures si différentes s'expliquoient mieux dans un seul sujet que


dans deux.




Le dogme que je viens d'établir est obscur, il est vrai; mais enfin il offre un sens,


et il n'a rien qui répugne à la raison ni à l'observation : en peut-on dire autant


matérialisme ? N'est-il pas clair que si le mouvement étoit essentiel à la matière, if


en seroit inséparable, il y seroit toujours en même degré, toujours le même dans


chaque portion de matière, il seroit incommunicable, il ne pourroit ni augmenter ni


diminuer, & l'on ne pourroit pas même concevoir la matière en repos ? Quand on


me dit que le mouvement lui est pas essentiel, mais nécessaire, on veut me donner


change par des mots qui seroient plus aisés à réfuter s'ils avoient un peu plus de


sens. Car ou le mouvement de [28] la matière lui vient d'elle-même, & alors il lui est


essentiel, ou, s'il lui vient d'une cause étrangère, il n'est nécessaire à la matière


qu'autant que la cause motrice agit sur elle : nous rentrons dans la première


difficulté.




Les idées; générales & abstraites sont la source des plus grandes erreurs des


hommes; jamais le jargon de la métaphysique n'a fait découvrir une seule vérité,


et il a rempli a philosophie d'absurdités dont on a honte, sitôt qu'on les dépouille


de leurs grands mots. Dites-moi, mon ami, si, quand on vous parle d'une force


aveugle, répandue dans toute la nature, on porte quelque véritable idée à votre


esprit. On croit dire quelque chose par ces mots vagues de force universelle, de


mouvement nécessaire, & l'on ne dit rien du tout. L'idée du mouvement n'est


autre chose que l'idée du transport d'un lieu à un autre : il n'y a point de


mouvement sans quelque direction; car un être individuel ne sauroit se mouvoir a


la fois dans tous les sens. Dans quel sens donc la matière se meut-elle


nécessairement ? Toute la matière en corps a-t-elle un mouvement uniforme, ou


chaque atome a-t-il son mouvement propre ? Selon la première idée, l'univers


entier doit former une masse solide & indivisible; selon la seconde, il ne doit


former qu'un fluide épars & incohérent, sans qu'il soit jamais possible que deux


atomes se réunissent. Sur quelle direction se fera ce mouvement commun de


toute la matière ? Sera-ce en droite ligne, en haut, en bas, à droite ou à gauche ?


Si chaque molécule de matière a sa direction particulière quelles seront les causes


de toutes ces directions & de toutes ces différences ? [29] Si chaque atome ou


molécule de matière ne faisoit que tourner sur son propre centre, jamais rien ne


sortiroit de sa place, & il n'y auroit point de mouvement communiqué ; encore


même faudroit-il que ce mouvement circulaire fût déterminé dans quelque sens.


Donner à la matière le mouvement par abstraction, c'est dire des mots qui ne


signifient rien; & lui donner un mouvement déterminé, c'est supposer une cause


qui le détermine. Plus je multiplie les forces particulières, plus j'ai de nouvelles


causes à expliquer, sans jamais trouver aucun agent commun qui les dirige. Loin


de pouvoir imaginer aucun ordre dans le concours fortuit des éléments, je n'en


puis pas même imaginer le combat, & le chaos de l'univers m'est plus


inconcevable que son harmonie. Je comprends que le mécanisme du'monde peut


n'être pas intelligible à l'esprit humain; mais sitôt qu'un homme se mêle de


l'expliquer, il doit dire des choses que les hommes entendent.




Si la matière mue me montre une volonté, la matière mue selon de certaines lois


me montre une intelligence : c'est mon second article de foi. Agir, comparer,


choisir, sont les opérations d'un être actif & pensant : donc cet être existe. Où le


voyez-vous exister ? m'allez-vous dire. Non seulement dans les Cieux qui roulent,


dans l'astre qui nous éclaire; non seulement dans moi-même, mais dans la brebis


qui paît, dans l'oiseau qui vole, dans la pierre qui tombe, dans la feuille


qu'emporte le vent.




Je juge de l'ordre du monde quoique j'en ignore la fin, parce que pour juger de


cet ordre il me suffit de comparer [30] les parties entre elles, d'étudier leur concours,


leurs rapports, d'en remarquer le concert. J'ignore pourquoi l'univers existe; mais


je ne laisse pas de voir comment il est modifié: je ne laisse pas d'apercevoir


l'intime correspondance par laquelle les êtres qui le composent se prêtent un


secours mutuel. Je suis comme un homme qui verroit pour la première fois une


montre ouverte, & qui ne laisseroit pas d'en admirer l'ouvrage, quoiqu'il ne connût


pas l'usage de la machine & qu'il n'eût point vu le cadran. Je ne sais, dirait-il, à


quoi le tout est bon; mais je vois que chaque pièce est faite pour les autres;


j'admire l'ouvrier dans le détail de son ouvrage, & je suis bien sûr que tous ces


rouages ne marchent ainsi de concert que pour une fin commune qu'il m'est


impossible d'apercevoir.




Comparons les fins particulières, les moyens, les rapports ordonnés de toute


espèce, puis écoutons le sentiment intérieur; quel esprit sain peut se refuser à son


témoignage ? A quels yeux non prévenus l'ordre sensible de l'univers n'annonce-t-il


pas une suprême intelligence ? & que de sophismes ne faut-il point


entasser pour méconnaître l'harmonie des êtres & l'admirable concours de chaque


pièce pour la conservation des autres ? Qu'on me parle tant qu'on voudra de


combinaisons & de chances; que vous sert de me réduire au silence, si vous ne


pouvez m'amener à la persuasion? & comment m'ôterez-vous le sentiment


involontaire qui vous dément toujours malgré moi ? Si les corps organisés se, sont


combinés fortuitement de raille manières avant de prendre des formes constantes,


s'il s'est formé d'abord des estomacs sans bouches, [31] des pieds sans têtes, des mains


sang bras, des organes imparfaits de toute espèce qui sont péris faute de pouvoir


se conserver, pourquoi nul de ces informes essais ne frappe-t-il plus nos regards?


Pourquoi la nature s'est-elle enfin prescrit des lois auxquelles elle n'étoit pas


d'abord assujettie ? Je ne dois point être surpris qu'une chose arrive lorsqu'elle est


possible, & que la difficulté de l'événement est compensée par la quantité des jets;


j'en conviens. Cependant, si l'on venoit me dire que des caractères d'imprimerie


projetés au hasard ont donné l'Enéide tout arrangée, je ne daignerois pas faire un


pas pour aller vérifier je mensonge. Vous oubliez, me dira-t-on, la quantité des jets.


Mais de ces jets-là combien faut-il que j'en suppose pour rendre la


combinaison vraisemblable ? Pour moi, qui n'en vois qu'un seul, j'ai l'infini à


parier contre un que son produit n'est point effet du hasard. Ajoutez que des


combinaisons & des chances ne donneront jamais que des produits de même


nature que les éléments combinés, que l'organisation & la vie ne résulteront point


d'un jet d'atomes, & qu'un chimiste combinant des mixtes ne les fera point sentir


et penser dans son creuset.*[* Croiroit-on, si l'on n'en avoit la preuve, que


l'extravagance humaine put être portée à ce point ? Amatus Lusitanus assurait


avoir vu un petit homme long d'un pouce enfermé dans un verre, que Julius


Camillus, comme un autre Prométhée, avoit fait par la science alchimique.


Paracelse, de Natura rerum, enseigne la façon de produire ces petits hommes, et


soutient que les pygmées, les faunes, les satyres & les nymphes ont été engendrés


par la chimie. En effet, je ne vois pas trop qu'il reste désormais autre chose à


faire, pour établir la possibilité de ces faits, si ce n'est d'avancer que la matière


organique résiste a l’ardeur du feu, & que ses molécules peuvent se conserver en


vie dans un fourneau de réverbère.]




J'ai lu Nieuwentit avec surprise, & presque avec scandale. Comment cet homme


a-t-il pu vouloir faire un livre des merveilles de la nature, qui montrent la sagesse


de son [32] auteur ? Son livre seroit aussi gros que le monde qu'il n'auroit pas épuise


son sujet; & sitôt qu'on veut entrer dans les détails plus grande merveille échappe,


qui est l'harmonie & l'accord du tout. La seule génération des corps vivants et


organisés est l'abîme de l'esprit humain; la barrière insurmontable que la nature a


mise entre les diverses espèces, afin qu'elles ne se confondissent pas, montre ses


intentions avec la dernière évidence. Elle ne s'est pas contentée d'établir l'ordre,


elle a pris des mesures certaines pour que rien ni. pût le troubler.




Il n'y a pas un être dans l'univers qu'on ne puisse, à quelque égard, regarder


comme le centre commun de tous les autres, autour duquel ils sont tous ordonnés,


en sorte qu'ils sont tous réciproquement fins & moyens les uns relativement aux


autres. L'esprit se confond & se perd dans cette infinité de rapports, dont pas un


n'est confondu ni perdu dans la foule. Que d'absurdes suppositions pour déduire


toute cette harmonie de l'aveugle mécanisme de la matière mue fortuitement!


Ceux, qui nient l'unité d'intention qui se manifeste dans les rapports de toutes les


parties de ce grand tout, ont beau couvrir leur galimatias d'abstractions, de


coordinations, de principes généraux, de termes emblématiques; quoi qu'ils


fassent, il m'est impossible de [33] concevoir un système d'êtres si constamment


ordonnés, que je ne conçoive une intelligence qui l'ordonne. Il ne dépend pas de


moi de croire que la matière passive & morte a pu produire des êtres vivants et


sentans, qu'une fatalité aveugle a pu produire des êtres intelligents, que ce qui ne


pense point a pu produire des êtres qui pensent.




Je crois donc crue le monde est gouverné par une volonté puissante & sage; je le


vois, ou plutôt je le sens, & cela m'importe à savoir. Mais ce même monde est-il


éternel ou crée? Y-t-il un principe unique des choses ? Y en a deux ou plusieurs?


Et quelle est leur nature ? Je n'en sais rien, & que m'importe. A mesure que ces


connaissances me deviendront intéressantes, je m'efforcerai de les acquérir;


jusque-là je renonce à des questions oiseuses qui peuvent inquiéter mon amour-propre,


 mais qui sont inutiles à ma conduite & supérieures à ma raison.




Souvenez-vous toujours que je n'enseigne point mon sentiment, je l'expose. Que


la matière soit éternelle créée, qu'il y ait un principe passif ou qu'il n'y en ait point;


toujours est-il certain que le tout est un, & annonce une intelligence unique; car je


ne vois rien qui ne soit ordonné dans le même système, & qui ne concoure à la


même fin, savoir la conservation du tout dans l'ordre établi. Cet être qui veut et


qui peut, cet être actif par lui-même, cet être enfin, quel qu'il soit, qui m'eut


l'univers & ordonne toutes choses, je l'appelle Dieu. Je joins à ce nom les idées


d'intelligence, de puissance, de volonté, que j'ai rassemblées, & celle de bonté qui


en est une suite nécessaire; mais je [34] n'en connois pas mieux l'être auquel je l'ai


donné; il se dérobe également à mes sens & à mon entendement; plus j'y pense,


plus je me confonds; je sais très certainement qu'il existe, & qu'il existe par lui-même:


 je sais que mon existence est subordonnée à la sienne, & que toutes les


choses qui me sont connues sont absolument dans le même cas. J'aperçois Dieu


partout dans ses oeuvres; je le sens en moi, je le vois tout autour de moi; mais


sitôt que je veux le contempler en lui-même, sitôt que je veux chercher où il est,


ce qu'il est, quelle est sa substance, il m'échappe & mon esprit troublé n'aperçoit


plus rien.




Pénétré de mon insuffisance, je ne raisonnerai jamais sur la nature de Dieu, que


je n'y sois forcé par le sentiment de ses rapports avec moi. Ces raisonnements


sont toujours téméraires, un homme sage ne doit s'y livrer qu'en tremblant, & sûr


qu'il n'est pas fait pour les approfondir : car ce qu'il y a de plus injurieux à la


Divinité n'est pas de n'y point penser, mais d'en mal penser.




Après avoir découvert ceux de ses attributs par lesquels le conçois mon existence,


je reviens à moi, & je cherche quel rang j'occupe dans l'ordre des choses qu'elle


gouverne, que je puis examiner. je me trouve incontestablement au premier par


mon espèce.; car, par ma volonté & par les instruments qui sont en mon pouvoir


pour l'exécuter, j'ai plus de force pour agir sur tous les corps qui m'environnent,


ou pour me prêter ou me dérober comme il me plaît à leur action, qu'aucun d'eux


n'en a pour agir [35] sur moi malgré moi par la seule impulsion physique; &, par mon


intelligence, je suis le seul qui ait inspection sur le tout. Quel être ici-bas, hors


l'homme, sait observer tous les autres, mesurer, calculer, prévoir leurs


mouvements, leurs effets, & joindre, pour ainsi dire, le sentiment de l'existence


commune a celui de son existence individuelle? Qu'y a-t-il de si ridicule à penser


que tout est fait pour moi, si le suis le seul qui sache tout rapporter à lui ?




Il est donc vrai que l'homme est le roi de la terre qu'il habite; car non seulement il


dompte tous les animaux, non seulement il dispose des éléments par son industrie,


mais lui seul sur la terre en sait disposer, & il s'approprie encore, par la


contemplation, les astres mêmes dont il ne peut approcher. Qu'on me montre un


autre animal sur la terre qui sache faire usage du feu, & qui sache admirer le


soleil. Quoi! je puis observer, connoître les êtres & leurs rapports ? je puis sentir


ce que c'est qu'ordre, beauté, vertu; je puis contempler l'univers, m'élever à la


main qui le gouverne; je puis aimer le bien, le faire; & je me comparerais


aux bêtes! Ame abjecte, c'est ta triste philosophie qui te rend semblable à elles :


ou plutôt tu veux en vain t'avilir, ton génie dépose contre tes principes, ton coeur


bienfaisant dément ta doctrine, & l'abus même de tes facultés prouve leur


excellence en dépit de toi .




Pour moi qui n'ai point de système à soutenir, moi, homme simple & vrai, que la


fureur d'aucun parti n'entraîne & qui n'aspire point à l'honneur d'être chef de


secte, [36] content de la place où Dieu m'a mis, je ne vois rien, après lui, de meilleur


que mon espèce; & si j'avois à choisir ma place dans l'ordre des êtres, que


pourrais-je choisir de plus que d'être homme?




Cette réflexion m'enorgueillit moins qu'elle rie me touche; car cet état n'est point


de mon choix, & il n'étoit pas dû au mérite d'un être qui n'existoit pas encore.


Puis-je me voir ainsi distingué sans me féliciter de remplir ce poste honorable, et


sans bénir la main qui m'y a placé ? De mon premier retour sur moi naît dans


mon coeur un sentiment de reconnaissance & de bénédiction pour l'auteur de


mon espèce, & de ce sentiment mon premier hommage à la Divinité bienfaisante.


J'adore la puissance suprême & je m'attendris sur ses bienfaits. Je n'ai pas besoin


qu'on m'enseigne ce culte, il m'est dicté par la nature elle-même. N'est-ce pas une


conséquence naturelle de l'amour de soi, d'honorer ce qui nous protège, & d'aimer


ce qui nous veut du bien ?




Mais quand, pour connoître ensuite ma place individuelle dans mon espèce, j'en


considère les divers rangs & les hommes qui les remplissent, que deviens-je ?


Quel spectacle! Où est l'ordre que j'avois observé ? Le tableau de la nature ne


m'offroit qu'harmonie & proportions, celui du genre humain ne m'offre que


confusion, désordre! Le concert règne entre les éléments, & les hommes sont


dans le chaos! Les animaux sont heureux, leur roi seul est misérable! O sagesse,


où sont tes lois ? O Providence, est-ce ainsi que tu régis le monde ? être


bienfaisant, qu'est devenu ton pouvoir ? je vois le mal sur la terre.




[37] Croiriez-vous, mon bon ami, que de ces tristes réflexions & de ces contradictions


apparentes se formèrent dans mon esprit les sublimes idées de l'âme, qui n'avaient


point jusque-là résulté de mes recherches ? En méditant sur la nature de l'homme,


j'y crus découvrir deux principes distincts, dont l'un l'élevoit à l'étude des vérités


éternelles, à l'amour de la justice & du beau moral, aux régions du monde


intellectuel dont la contemplation fait les délices du sage, & dont l'autre le


ramenoit bassement en lui-même, l'asservis soit à l'empire des sens, aux passions


qui sont leurs ministres, & contrarioit par elles tout ce que lui inspiroit le sentiment


du premier. En me sentant entraîné, combattu par ces deux mouvements


contraires je me disois : Non, l'homme n'est point un : je veux & je ne veux pas, je


rue sens à la fois esclave & libre; je vois le bien, je l'aime, & je fais le mal; je suis


actif quand j'écoute la raison, passif quand mes passions m'entraînent; & mon pire


tourment quand je succombe est de sentir que j'ai pu résister.




Jeune homme, écoutez avec confiance, je serai toujours de bonne foi. Si la


conscience est l'ouvrage des préjugés, J'ai tort, sans doute, & il n'y a point de


morale démontrée; mais si se préférer à tout est un penchant naturel à l'homme, et


si pourtant le premier sentiment de la justice est inné dans le coeur humain, que


celui qui fait de l'homme un être simple lève ces contradictions, & je ne reconnais


plus qu'une substance.




Vous remarquerez que, par ce mot de substance, j'entends en général l'être doué


de quelque qualité primitive, & [38] abstraction faite de toutes modifications


particulières ou secondaires. Si donc toutes les qualités primitives qui nous sont


connues peuvent se réunir dans un même être, on ne doit admettre qu'une


substance; mais s'il y en a qui s'excluent mutuellement, il y a autant de diverses


substances qu'on peut faire de pareilles exclusions. Vous réfléchirez sur cela; pour


moi, je n'ai besoin, quoi qu'en dise Locke, de connoître la matière que comme


étendue & divisible, pour être assuré qu'elle ne peut penser; & quand un


philosophe viendra me dire que les arbres sentent & que les roches pensent,*[* Il


me semble que, loin de dire que les rochers pensent, la philosophie moderne a


découvert au contraire que les hommes ne pensent point. Elle ne reconnaît plus


que des êtres sensitifs dans la nature; & toute la différence qu'elle trouve entre un


homme & une pierre, est que l'homme est un être sensitif qui a des sensations, et


la pierre un être sensitif qui n'en a pas. Mais s'il est vrai que toute matière sente,


où concevrai-je l'unité sensitive ou le moi individuel ? sera-ce dans chaque


molécule de matière ou dans des corps agrégatifs ? Placerai-je également cette


unité dans les fluides & dans les solides, dans les mixtes & dans les éléments ? Il


n'y a, dit-on, que des individus dans la nature! Mais quels sont ces individus ?


Cette pierre est-elle un individu ou une agrégation d'individus ? Est-elle un seul


être sensitif, ou en contient-elle autant que de grains de sable? Si chaque atome


élémentaire est un être sensitif, comment concevrai-je cette intime communication


par laquelle l'un se sent dans l'autre, en sorte que leurs deux moi se confondent en


un ? L'attraction peut être une loi de la nature dont le mystère nous est inconnu;


mais nous concevons au moins que l'attraction, agissant selon les masses, il a rien


d'incompatible avec l'étendue & la divisibilité. Concevez-vous la même chose du


sentiment ? Les parties sensibles sont étendues, mais l'être sensitif est invisible et


un; il ne se partage pas, il est tout entier ou nul; l'être sensitif n'est donc pas un


corps. je ne sais comment l'entendent nos matérialistes, mais il me semble que les


mêmes difficultés qui leur ont fait rejeter la pensée leur devroient faire aussi


rejeter le sentiment; & je ne vois pas pourquoi, ayant fait le premier pas, ils ne


feroient pas aussi l'autre; que leur en coûterait-il de plus ? & puisqu'ils sont sûrs


qu'ils ne pensent pas, comment osent-ils affirmer qu'ils sentent ?] il aura beau


m'embarrasser dans ses arguments subtils, je ne puis voir en lui qu'un sophiste de


mauvaise foi, qui aime mieux donner le sentiment aux pierres que d'accorder une


âme à l'homme.




Supposons un sourd qui nie l'existence des sons, parce qu'ils n'ont jamais frappé


son oreille. Je mets sous ses yeux un instrument à corde, dont je fais sonner


l'unisson par un [39] autre instrument caché : le sourd voit frémir la corde; je lui dis :


C'est le son qui fait cela. Point du tout, répond-il; la cause du frémissement de la


corde est en elle-même; c'est une qualité commune à tous les corps de frémir


ainsi. Montrez-moi donc, reprends-je, ce frémissement dans les autres Corps, ou


du moins sa cause dans cette corde. Je ne puis, réplique le sourd; mais, parce que


je ne conçois pas comment frémit cette corde, pourquoi faut-il que j'aille


expliquer cela par vos sons, dont je n'ai pas la moindre idée ? C'est expliquer cela


par vos sons, dont je n'ai pas la moindre idée? C'est expliquer un fait obscur par


une cause encore plus obscure. Ou rendez-moi vos sons sensibles, ou je dis qu'ils


n'existent pas.




Plus je réfléchis sur la pensée & sur la nature de l'esprit humain, plus je trouve


que le raisonnement des matérialistes ressemble à celui de ce sourd. Ils sont


sourds, en effet, à la voix intérieure qui leur crie d'un ton difficile à méconnaître:


Une machine ne pense point, il n'y a ni mouvement, [40] ni figure qui produise la


réflexion : quelque chose en toi cherche à briser les liens qui le compriment;


l'espace n'est pas ta mesure, l'univers entier n'est pas assez grand pour toi : tes


sentiments, tes désirs, ton inquiétude, ton orgueil même, ont un autre principe que


ce corps étroit dans lequel tu te sens enchaîné.




Nul être matériel n'est actif par lui-même, & moi. je le suis. On a beau me


disputer cela, je le sens, & ce sentiment qui me parle est plus fort que la raison qui


le combat. J'ai un corps sur lequel les autres agissent & qui agit sur eux; cette


action réciproque n'est pas douteuse; mais ma volonté est indépendante de mes


sens; je consens ou le résiste, je succombe ou je suis vainqueur, & je sens


parfaitement en moi-même quand je fais ce que j'ai voulu faire, ou quand le ne


fais que céder à mes passions. J'ai toujours la puissance de vouloir, non la force


d'exécuter. Quand je me livre aux tentations, j'agis selon l'impulsion des objets externes.


Quand je me reproche cette faiblesse, je n'écoute que ma volonté; je


suis esclave par mes vices, & libre par mes remords; le sentiment de ma liberté ne


s'efface en moi que quand je me déprave, & que j'empêche enfin la voix e l'âme


de s'élever contre la loi du corps.




Je ne connois la volonté que par le sentiment de la mienne, & l'entendement ne


m'est pas mieux connu. Quand on me demande quelle est la cause qui détermine


ma volonté, je demande à mon tour quelle est la cause qui détermine mon


jugement : car il est clair que ces deux causes n'en une; font qu'une: & si l'on


comprend bien que l'homme est actif [41] dans ses jugements, que son entendement


n'est que le pouvoir de comparer & de juger, on verra que sa fierté n'est qu'un


pouvoir semblable, ou dérivé de celui-là; n'est qu'un pouvoir semblable, ou


dérivé de celui-la; il choisit le bon comme il a jugé le vrai; s'il juge faux, il choisit


mal. Quelle est donc la cause qui, détermine sa volonté ? C'est son jugement. Et


quelle est la cause qui détermine son jugement ? C'est sa faculté intelligente, c'est


sa puissance de juger; la cause déterminante est en lui-même. Passé cela, je


n'entends plus rien.




Sans doute je ne suis pas libre de ne pas vouloir mon propre bien, je ne suis pas


libre de vouloir mon mal; mais ma liberté consiste en cela même que je ne puis


vouloir que ce qui m'est convenable, ou que j'estime tel, sans que rien d'étranger à


moi me détermine. S'ensuit-il que je ne sois pas mon maître, parce que je ne suis


pas le maître d'être un autre que moi ?




Le principe de toute action est dans la volonté d'un être libre; on ne saurait


remonter au delà. Ce n'est pas le mot de liberté qui ne signifie rien, c'est celui de


nécessité. Supposer quelque acte, quelque acte, quelque effet qui ne dérivé pas


d'un principe actif, c'est vraiment supposer des effets sans cause, c'est tomber


dans le cercle vicieux. Ou il n'y a point de première impulsion, ou toute première


impulsion n'a nulle cause antérieure & il n'y a point de véritable volonté sans


liberté. L'homme est donc libre dans ses actions, &, comme tel, animé d'une


substance immatérielle, c'est mon troisième article de foi. De ces trois premiers


vous déduirez aisément tous les autres, sans que je continue à les compter.




[42] Si l'homme est actif & libre, il agit de lui-même; tout ce qu'il fait librement n'entre


point dans le système ordonné de la Providence, & ne peut lui être imputé. Elle ne


veut point le mal que fait l'homme, en abusant de la liberté qu'elle lui donne; mais


elle ne l'empêche pas de le faire, soit que de la art d'un être si faible ce mal soit


nul à ses yeux, soit qu'elle ne put l'empêcher sans gêner sa liberté & faire un mal


plus grand en dégradant sa nature. Elle l'a fait libre afin qu'il fît non le mal, mais


le bien par choix. Elle l'a mis en état de faire ce choix en usant bien des facultés dont


 elle l'a doué; mais elle a tellement borné ses forces, que l'abus de la liberté


qu'elle lui laisse ne peut troubler l'ordre général. Le mal que l'homme fait retombe


sur lui sans rien changer au système du monde, sans empêcher que l'espèce


humaine elle-même ne se conserve malgré qu'elle en ait Murmurer de ce que


Dieu ne l'empêche pas de faire le mal, c'est murmurer de ce qu'il la fit d'une


nature excellente, de ce qu'il mit à ses actions la moralité qui les ennoblit, de ce


qu'il lui donna droit à la vertu. La suprême jouissance est ans le contentement de


soi-même; c'est pour mériter ce contentement que nous sommes placé, sur la terre


et doués de la liberté, que nous sommes tentés par les passions & retenus par la


conscience. Que pouvoit de plus en notre faveur la divine elle même ? Pouvait-elle


mettre de la contradiction dans notre nature & donner le prix d'avoir bien fait


à qui n'eut pas le pouvoir de mal faire ? Quoi! pour empêcher l'homme d'être


méchant, fallait-il le borner à l'instinct & le faire bête ? Non, Dieu de [43] mon âme, je


ne te reprocherai jamais de l'avoir faite à ton image, afin que je pusse être libre,


bon & heureux comme toi.




C'est l'abus de nos facultés qui nous rend malheureux & méchants. Nos chagrins,


nos soucis, nos peines, nous viennent de nous. Le mal moral est


incontestablement notre ouvrage, & le mal physique ne seroit rien sans nos vices,


qui nous l'ont rendu sensible. N'est-ce pas pour nous conserver que la nature nous


fait sentir nos besoins ? La douleur du corps n'est-elle pas un signe que la


machine se dérange, & un avertissement d'y pourvoir ? La mort...


Les méchants n'empoisonnent-ils pas leur vie & la nôtre ? Qui est-ce qui voudrait


toujours vivre ? La mort est le remède aux maux que vous vous faites; la nature a


voulu que vous ne souffrissiez pas toujours. Combien l'homme vivant dans la


simplicité primitive est sujet à peu de maux! Il vit presque sans maladies ainsi que


sans passions, & ne prévoit ni ne sent la mort; quand il la sent, ses misères la lui


rendent désirable : dès lors elle n'est plus un mal pour lui. Si nous nous


contentions d'être ce que nous sommes, nous n'aurions point à déplorer notre sort;


mais pour chercher un bien-être imaginaire, nous nous donnons mille maux réels.


Qui ne sait pas supporter un peu de souffrance doit s'attendre à beaucoup


souffrir. Quand on a gâté sa constitution par une vie déréglée, on la veut rétablir


par des remèdes; au mal qu'on sent on ajoute celui qu'on craint; la prévoyance de


la mort la rend horrible & l'accélère; plus on la veut fuir, plus on la sent; & l'on


meurt de frayeur durant toute sa vie, en murmurant contre la nature des maux


qu'on s'est faits en l'offensant.




[44] Homme, ne cherche plus l'auteur du mal; cet auteur, c'est toi-même. Il n'existe


point d'autre mal que celui que tu fais ou que tu souffres, & l'un & l'autre te vient


de toi. Le mal général ne peut être que dans le désordre, & je vois dans le système


du monde un ordre lui ne se dément point. Le mal particulier n'est que dans e


sentiment de l'être qui souffre; & ce sentiment, l'homme ne l'a pas reçu de la


nature, il se l'est donné. La douleur a peu de prise sur quiconque, ayant peu


réfléchi, n'a ni souvenir ni prévoyance. Otez nos funestes progrès, ôtez nos


erreurs & nos vices, ôtez l'ouvrage de l'homme, & tout est bien.




Où tout est bien, rien n'est injuste. La justice est inséparable de la bonté; or la


bonté est l'effet nécessaire d'une puissance sans borne & de l'amour de soi,


essentiel à tout être qui se sent. Celui qui peut tout étend, pour ainsi dire, son


existence avec celle des êtres. Produire & conserver sont l'acte perpétuel de la


puissance; elle n'agit point sur ce qui n'est pas; Dieu n'est pas le Dieu des morts, il


ne pourroit être destructeur & méchant sans se nuire. Celui qui peut tout ne peut


vouloir que ce qui est bien.*[* Quand les anciens appelloient Optimus Maximus le


Dieu suprême, ils disoient très vrai; mais en disant Maxmus Optimus, ils auroient


parlé plus exactement puisque sa bonté vient de sa puissance; il est bon parce qu'il


est grand.] Donc l'être souverainement bon parce qu'il est. souverainement juste,


autrement il se contrediroit lui-même; car l'amour de l'ordre qui le produit


s'appelle bonté, & l'amour de l'ordre qui le conserve s'appelle justice.




[45] Dieu, dit-on, ne doit rien à ses créatures. je crois qu'il leur doit tout ce qu'il leur


promit en leur donnant l'être. or c'est leur promettre un bien que de leur en


donner l'idée & de leur en faire sentir le besoin. Plus je rentre en moi, plus je me


consulte, & plus je lis ces mots écrits dans mon âme : sois juste, & tu seras


heureux. Il n'en est rien pourtant, à considérer l'état présent des choses; le


méchant prospère, & le juste reste opprimé . Voyez aussi quelle indignation


s'allume en nous quand cette attente est frustrée ! La conscience s'élève et


murmure contre son auteur; elle lui crie en gémissant : Tu m'as trompé!




Je t'ai trompé, téméraire! & qui te l'a dit? Ton âme est-elle anéantie ? As-tu cessé


d'exister ? O Brutus, ô mon fils ! ne souille point ta noble vie en la finissant; ne


laisse point ton espoir & ta gloire avec ton corps aux champs de Philippes.


Pourquoi dis-tu : La vertu n'est rien, quand tu vas jouir du prix de la tienne ? Tu


vas mourir, penses-tu :non, tu vas vivre, & c est alors que je tiendrai tout ce que


je t'ai promis.




On diroit, aux murmures des impatients mortels, que Dieu leur doit la récompense


avant le mérite, & qu'il est obligé de payer leur vertu d'avance. Oh! soyons bons


premièrement, & puis nous serons heureux. N'exigeons pas le prix avant la


victoire, ni le salaire avant le travail. Ce n'est point dans la lice, disoit Plutarque,


que les vainqueurs de nos jeux sacrés sont couronnés, c'est après qu'ils l'ont


parcourue lu.




Si l'âme est immatérielle, elle peut survivre au corps; & si elle lui survit, la


Providence est justifiée. Quand je n'aurois d'autre preuve de l'immatérialité de


l'âme que le [46] triomphe du méchant & l'oppression du juste en ce monde, cela seul


m'empêcheroit d'en douter. Une si choquante dissonance dans l'harmonie


universelle me feroit chercher à la résoudre je me dirois : Tout ne finit pas pour


nous avec la vie, tout rentre dans l'ordre à la mort. J'aurais, à la vérité, l'embarras


de me demander où est l'homme, quand tout ce qu'il avoit de sensible est détruit.


Cette question n'est plus une difficulté pour moi, sitôt que j'ai reconnu deux


substances. Il est très simple que, durant ma vie corporelle, n'apercevant rien que


par mes sens, ce qui ne leur est point soumis m'échappe. Quand l'union lu corps


et de l'âme est rompue, je conçois que l'un peut se dissoudre, & l'autre, se


conserver. Pourquoi la destruction de l'un entraînerait-elle la destruction de l'autre


? Au contraire, étant de natures si différentes, ils étaient, par leur union, dans un


état violent; & quand cette union cesse, ils rentrent tous deux dans leur état


naturel : la substance active & vivante regagne toute la force qu'elle employoit à


mouvoir la substance passive & morte. Hélas! Je le sens trop par mes vices,


l'homme ne vit qu'à moitié durant sa vie, & la vie de l'âme ne commence qu'à la


mort du corps.




Mais quelle est cette vie ? & l'âme est-elle immortelle par sa nature ? Mon


entendement borné ne conçoit rien sans bornes : tout ce qu'on appelle infini


m'échappe. Que puis-je nier, affirmer? quels raisonnement puis-je faire sur ce


que je ne puis concevoir ? Je crois que l'âme survit au corps assez pour le


maintien de l'ordre: qui soit si c'est assez pour durer toujours ? Toutefois je


conçois comment le corps [47] s'use & se détruit par la division des parties: mais je ne


puis concevoir une destruction pareille de l'être pensant; & n'imaginant point


comment il peut mourir, je présume qu'il ne meurt pas. Puisque cette présomption


me console & n'a rien de déraisonnable, pourquoi craindrais-je de m'y livrer ?




Je sens mon âme, je la connois par le sentiment & par la pensée, je sais qu'elle est,


sans savoir quelle est son essence; je ne pu, raisonner sur des idées que je n'ai pas.


Ce que je sais bien, c'est que l'identité du moi ne se prolonge que par la mémoire,


et que, pour être le même en effet, il faut que je me souvienne d'avoir été. Or, je


ne saurois me rappeler, après ma mort, ce que ai été durant ma vie, que je ne me


rappelle aussi ce que j'ai senti, par conséquent ce que j'ai fait; & je ne doute point


que ce souvenir ne fasse un jour la félicité des bons & le tourment des méchants.


Ici-bas, mille passions ardentes absorbent le sentiment interne, & donnent le


change aux remords. Les humiliations, les disgrâces qu'attire l'exercice des


vertus, empêchent d'en sentir tous les charmes. Mais quand délivrés des illusions


que nous font le corps & les sens, nous jouirons de la contemplation de l'être


suprême & des vérités éternelles dont il est la source, quand la beauté de l'ordre


frappera toutes les puissances de notre âme, & que nous serons uniquement


occupés à comparer ce que nous avons fait avec ce que nous avons dû faire, C'est


alors que la voix de la conscience reprendra sa force & son empire, c'est alors que


la volupté pure qui naît du contentement de soi-même, & le regret amer de s'être


avili, distingueront par des sentiments inépuisables le sort que chacun se sera


préparé. Ne me [48] demandez point, ô mon bon ami, s'il y aura d'autres sources de


 bonheur & de peines; je l'ignore; & c'est assez de celles que j'imagine pour me


consoler de cette vie, & m'en faire espérer une autre je ne dis point que les bons


seront récompensés; car quel autre bien peut attendre un être excellent que


d'exister selon sa nature ? Mais je dis qu'ils seront heureux, parce que leur auteur,


l'auteur de toute justice, les ayant faits sensibles, ne les a pas faits pour souffrir; et


que, n'ayant point abusé de leur liberté sur la terre, ils n'ont pas trompé leur


destination par leur faute : ils ont souffert pourtant dans cette vie, ils seront donc


dédommagés dans une autre. Ce sentiment est moins fondé sur le mérite de


l'homme que sur la notion de bonté qui me semble inséparable de l'essence divine.


je ne fais que supposer les lois de l'ordre observées, & Dieu constant à lui-même.*


[*Non pas pour nous, non pas pour nous, Seigneur, Mais pour ton nom, mais pour ton propre honneur,


O Dieu! fais-nous revivre!


(Psaumes, 115).]




Ne me demandez pas non plus si les tourments des méchants seront éternels; je


l'ignore encore, & n'ai point la vaine curiosité d'éclaircir des questions inutiles.


Que m'importe ce que deviendront les méchants ? Je prends peu d'intérêt à leur


sort. Toutefois j'ai peine à croire qu'ils soient condamnés à des tourments sans fin.


Si la suprême justice se venge, elle se venge dès cette vie. Vous & vos erreurs, ô


nations! êtes ses ministres. Elle emploie les maux que vous vous faites à punir [49] les


crimes qui les ont attirés. C'est dans vos coeurs insatiables, rongés d'envie,


d'avarice & d'ambition, qu'au sein de vos fausses prospérités les passions


vengeresses punissent vos forfaits. Qu'est-il besoin d'aller chercher l'enfer dans


l'autre vie ? il est dès celle-ci dans le coeur des méchants.




Ou finissent nos besoins périssables, où cessent nos désirs insensés doivent cesser


aussi nos passions & nos crimes. De quelle perversité de purs esprits seraient-ils


susceptibles ? N'ayant besoin de rien, pourquoi seraient-ils méchants ? Si,


destitués de nos sens grossiers, tout leur bonheur est dans la contemplation des


êtres, ils ne sauroient vouloir que le bien; & quiconque cesse d'être méchant peut-il être à


jamais misérable ? Voilà ce j'ai du penchant à croire, sans prendre peine à


me décider là-dessus. O Etre clément & bon! quels que soient tes décrets, je les


adore; si tu unis les méchants, j'anéantis ma faible raison devant ta justice. Mais si


les remords de ces infortunés doivent s'éteindre avec le temps, si leurs maux


doivent finir, & si la même paix nous attend tous également un jour, je t'en loue.


Le méchant n'est-il pas mon frère ? Combien de fois j'ai été tenté de lui


ressembler! Que, délivré de sa misère, il perde aussi la malignité lm


l'accompagne; qu'il sait heureux ainsi que moi : loin d'exciter ma jalousie, son


bonheur ne fera qu'ajouter au mien.




C'est ainsi que, contemplant Dieu dans ses oeuvres, & l'étudiant par ceux de ses


attributs qu'il m'importoit de connaître, je suis parvenu à étendre & augmenter par


degrés l'idée, d'abord imparfaite & bornée, que je me faisois de [50] cet être immense.


Mais si cette idée est devenue plus noble & plus grande, elle est aussi moins


proportionnée à la raison humaine. A mesure que j'approche en esprit de


l'éternelle lumière, son éclat m'éblouit, me trouble, & je suis forcé d'abandonner


toutes les notions terrestres qui m'aidoient à l'imaginer. Dieu n'est plus corporel et


sensible; la suprême Intelligence qui régit le. monde n'est plus le monde même .


j'élève & fatigue en vain mon esprit à concevoir son essence. Quand je pense que


c'est elle qui donne la vie & l'activité à la substance vivante & active qui régit les


corps animés; quand j'entends dire que mon âme est spirituelle & que Dieu est un


esprit, je m'indigne contre cet avilissement de l'essence divine; comme si Dieu et


mon âme étoient de même nature; comme si Dieu n'étoit pas le seul être absolu, le


seul vraiment actif, sentant, pensant, voulant par lui-même, & duquel nous tenons


la pensée, le sentiment, l'activité, la volonté, la liberté, l'être! Nous ne sommes


libres que parce qu'il veut que nous le soyons, & sa substance inexplicable est à


nos âmes ce que nos âmes sont à nos corps. S'il a créé la matière, les corps, les


esprits, le monde, je n'en sais rien. L'idée de création me confond & passe ma


portée : je la crois autant que je la puis concevoir; mais je sais qu'il a formé


l'univers & tout ce qui existe, qu'il a tout fait, tout ordonné. Dieu est éternel, sans


doute; mais mon esprit peut-il, embrasser l'idée de l'éternité ? pourquoi me payer


de mots sans idée? Ce que je conçois, c'est qu'il est avant les choses, qu'il sera tant


qu'elles subsisteront, & qu'il seroit même au delà, si tout [51] devoit finir un jour.


Qu'un être que je ne conçois pas donne l'existence à d'autres êtres, cela n'est qu


obscur & incompréhensible; mais que l'être & le néant se convertissent d'eux-mêmes


l'un dans l'autre, c'est une contradiction palpable, c'est une claire


absurdité.




Dieu est intelligent; mais comment l'est-il? l'homme est intelligent quand il


raisonne, & la suprême Intelligence n'a pas besoin de raisonner; il n'y a pour elle


ni prémisses ni conséquences, il n'y a pas même de proposition : elle est purement


intuitive, elle voit également tout ce qui est & tout ce qui peut être. toutes les


vérités ne sont pour elle qu'une seule idée, comme tous les lieux un seul point, et


tous les tems un seul moment. La puissance humaine agit par des moyens, la


puissance divine agit par elle-même. Dieu peut parce qu'il veut; sa volonté fait son


pouvoir. Dieu est bon; rien n'est plus manifeste : mais la bonté dans l'homme est


l'amour de ses semblables, & la bonté de Dieu est l'amour de l'ordre, car c'est par


l'ordre qu'il maintient ce qui existe, & lie chaque partie avec le tout. Dieu est juste;


j'en suis convaincu, c'est une suite de sa bonté; l'injustice des hommes est leur


oeuvre & non pas la sienne; le désordre moral, qui dépose contre la Providence


aux yeux des philosophes, ne fait que la démontrer aux miens. Mais la justice de


l'homme est de rendre à chacun ce qui lui appartient, & la justice de Dieu, de


demander compte à chacun de ce qu'il lui a donné.




Que si le viens à découvrir successivement ces attributs dont je n'ai nulle idée


absolue, c'est par des conséquences [52] forcées, c'est par le bon usage de ma raison;


mais je les affirme sans les comprendre, &, dans le fond, c'est n'affirmer rien. J'ai


beau me dire : Dieu est ainsi, je le sens, je me le prouve; je n'en conçois pas mieux


comment Dieu peut être ainsi.




Enfin, plus je m'efforce de contempler son essence infinie, moins je la conçois;


mais elle est, cela me suffit moins je la conçois, plus je l'adore je m'humilie, & lui


dis : Etre des êtres, je suis parce que tu es; c'est m'élever à ma source que de te


méditer sans cesse. Le plus digne usage de ma raison est de s'anéantir devant toi :


c'est mon ravissement d'esprit, c'est le charme de ma faiblesse, de me sentir


accablé de ta grandeur.




Après avoir ainsi, de l'impression des objets sensibles & du sentiment intérieur qui


me porte à juger des causes selon mes lumières naturelles, déduit les principales


vérités qu'il m'importoit de connaître, il me reste a chercher que, es maximes j'en


dois tirer pour ma conduite, & quelles règles je dois me prescrire pour remplir ma


destination sur la terre, selon l'intention de celui qui m'y a placé. En suivant


toujours ma méthode, je ne tire point ces règles des principes d'une haute


philosophie, mais je les trouve au fond de mon coeur écrites par la nature en


caractères ineffaçables. Je n'ai qu'à me consulter sur ce que je veux faire : tout ce


que je sens être bien est bien, tout ce que je sens être mal est mal : le meilleur de


tous les casuistes est la conscience; & ce n'est que quand on marchande avec elle


qu'on a recours aux subtilités du raisonnement. Le premier de tous les soins [53] est


celui de soi-même : cependant combien de fois la voix intérieure nous dit qu'en


faisant notre bien aux dépens d'autrui nous faisons mal! Nous croyons suivre


l'impulsion de la nature, & nous lui résistons; en écoutant ce qu'elle dit à nos sens,


nous méprisons ce qu'elle dit à nos coeurs; l'être actif obéit, l'être passif


commande. La conscience est la voix de l'âme, ces passions sont la voix du corps.


Est-il étonnant que souvent ces deux langages se contredisent ? & alors lequel


faut-il écouter? Trop souvent la raison nous trompe, nous n'avons que trop acquis


le droit de la récuser; mais la conscience ne trompe jamais; elle est le vrai guide de


l'homme : elle est à l'âme ce que l'instinct est au corps;*[*La philosophie


moderne, qui n'admet que ce qu'elle explique, n'a garde d'admettre cette obscure


faculté appelée instinct, qui paraît guider, sans aucune connoissance acquise, les


animaux vers quelque fin. L'instinct, selon l'un de nos plus sages philosophes


(Condillac), n'est qu'une habitude privée de réflexion, mais acquise en


réfléchissant; & de la manière dont il explique ce progrès, on doit conclure que les


enfants réfléchissent plus que les hommes; paradoxe assez étrange pour valoir la


peine d'être examiné. Sans entrer ici dans cette discussion, je demande quel nom


je dois donner à l'ardeur avec laquelle mon chien fait la guerre aux taupes qu'il ne


mange point, à la patience avec laquelle il les guette quelquefois des heures


entières, & à l'habileté avec laquelle il les saisit, les jette hors terre au moment


qu'elles poussent, & les tue ensuite pour les laisser là, sans que jamais personne


l'ait dressé à cette chasse, & lui ait appris qu'il y avoit là des taupes. Je demande


encore, & ceci est plus important, pourquoi, la première fois que j'ai menacé


même chien, il s'est jeté le dos contre terre, les pattes repliées, dans une attitude


suppliante & la plus propre à me toucher; posture dans laquelle il se fût bien gardé


de rester, si, sans me laisser fléchir, je l'eusse battu dans cet état. Quoi! mon


chien, tout petit encore, & ne faisant presque que de naître, avait-il acquis déjà


des idées morales ? savait-il ce que c'étoit que clémence & générosité ? sur quelles


lumières acquises espérait-il m'apaiser en s'abandonnant ainsi à ma discrétion ?


Tous les chiens du monde font à peu près la même chose dans le même cas & je


ne dis rien ici que chacun ne puisse vérifier. Que les philosophes, qui rejettent si


dédaigneusement l'instinct, veuillent bien expliquer ce fait par le seul jeu des


sensations & des connaissances qu'elles nous font acquérir; qu'ils l'expliquent


d'une manière satisfaisante pour tout homme sensé; alors je n'aurai plus rien à


dire, & je ne parlerai plus d'instinct.] qui la suit obéit à la nature, & ne craint point


de s'égarer. Ce point est important, poursuivit mon bienfaiteur, voyant que j'allais


l'interrompre : souffrez que je m'arrête un peu plus à l'éclaircir.




[54] Toute la moralité de nos actions est dans le jugement que nous en portons


nous-mêmes. S'il est vrai que le bien soit bien, il doit l'être au fond de nos coeurs


comme dans nos oeuvres, & le premier prix de la justice est de sentir qu'on la


pratique. Si la bonté morale est conforme à notre nature, l'homme ne sauroit être


sain d'esprit ni bien constitué qu'autant: qu'il est bon. Si elle ne l'est pas, & que


l'homme soit méchant naturellement, il ne peut cesser de l'être sans se corrompre,


et la bonté n'est en lui qu'un vice contre nature. Fait pour nuire à ses semblables


comme le loup pour égorger sa proie, un homme humain seroit un animal aussi


dépravé qu'un loup pitoyable; & la vertu seule nous laisseroit des remords.




Rentrons en nous-mêmes, ô mon jeune ami! examinons, tout intérêt personnel à


part, à quoi nos penchants [55] nous portent. Quel spectacle nous flatte le plus, celui


des tourments ou du bonheur d'autrui? Qu'est-ce qui nous est le plus doux à


faire, & nous laisse une impression plus agréable après l'avoir fait, d'un acte de


méchanceté ? Pour qui vous intéressez-vous sur vos théâtres ? Est-ce aux forfaits


que vous prenez plaisir ? est-ce à leurs auteurs punis que vous donnez des


larmes? Tout nous est indifférent, disent-ils, hors notre intérêt : &, tout au


contraire, les douceurs de l'amitié, de l'humanité, nous consolent dans nos peines :


et, même dans nos plaisirs, nous serions trop seuls, trop misérables, si nous


n'avions avec qui les partager. S'il n'y a rien de moral dans le coeur de l'homme,


d'où lui viennent donc ces transports d'admiration pour les actions héroïques, ces


ravissements d'amour pour les grandes âmes ? Cet enthousiasme de la vertu, quel


rapport a-t-il avec notre intérêt privé ? Pourquoi voudrais-je être Caton qui


déchire ses entrailles, plutôt que César triomphant ? Otez de nos coeurs cet amour


du beau, vous ôtez tout le charme de la vie. Celui dont les viles passions ont


étouffé dans son âme étroite ces sentiments délicieux; celui qui, à force de se


concentrer au dedans de lui, vient à bout de n'aimer que lui-même, n'a plus de


transports, son coeur glacé ne palpite plus de joie; un doux attendrissement


n'humecte jamais ses yeux; il ne jouit plus de rien; le malheureux ne sent plus, ne


vit plus; il est déjà mort.




Mais, quel que soit le nombre des méchants sur la terre, il est peu de ces âmes


cadavéreuses devenues insensibles, hors [56] leur intérêt, à tout ce qui est juste & bon.


L'iniquité ne plaît qu'autant qu'on en profite; dans tout le reste on veut que


l'innocent soit protégé. Voit-on dans une rue ou sur un chemin quelque acte de


violence & d'injustice, à l'instant un mouvement de colère & d'indignation s'élève


au fond du coeur, & nous porte à prendre la défense de l'opprimé : mais un


devoir plus puissant nous retient, & les lois nous ôtent le droit de protéger


l'innocence. Au contraire, si quelque acte de démence ou de générosité frappe nos


yeux, quelle admiration, quel amour il nous inspire! Qui est-ce qui ne se dit pas :


J'en voudrois avoir fait autant ? Il nous importe sûrement fort eu qu'un homme ait


été méchant ou juste il y a deux mille ans; & cependant le même intérêt nous


affecte dans l'histoire ancienne, que si tout cela s'étoit passé de nos jours. Que me


font à moi les crimes de Catilina ? ai-je peur d'être sa victime ? Pourquoi donc ai-je


de lui la même horreur que s'il étoit mon contemporain ? Nous ne haïssons pas


seulement les méchants parce qu'ils nous nuisent, mais parce qu'ils sont méchants.


Non seulement nous voulons être heureux, nous voulons aussi le bonheur


d'autrui, & quand ce bonheur ne coûte rien au nôtre, il l'augmente. Enfin l'on a,


malgré soi, pitié des infortunés; quand on est témoin de leur mal on en souffre.


Les plus pervers ne sauroient perdre tout à fait ce penchant; souvent il les met en


contradiction avec eux-mêmes. Le voleur qui dépouille les passants couvre encore


la nudité du pauvre; & le plus féroce assassin soutient un homme tombant en


défaillance.




On parle du cri des remords, qui punit en secret les crimes [57] cachés & les met si


souvent en évidence. Hélas ! qui de nous n'entendit jamais cette importune


voix ? On parle par expérience; & l'on voudroit étouffer ce sentiment tyrannique


qui nous donne tant de tourment. Obéissons à la nature, nous connaîtrons avec


quelle douceur elle règne, & quel charme on trouve, après l'avoir écoutée, à se


rendre un bon témoignage de soi. Le méchant se craint & se fuit; il s' égaye en se


jetant hors de lui-même; il tourne autour de lui des yeux inquiets, & cherche un


objet qui l'amuse; sans la satire amère, sans la raillerie insultante, il seroit toujours


triste; le ris moqueur est son seul plaisir. Au contraire, la sérénité du juste est


intérieure; son ris n'est point de malignité, mais de joie; il en porte la source en


lui-même; il est aussi gai seul qu'au milieu d'un cercle; il ne tire pas son


consentement de ceux qui l'approchent, il le leur communique.




Jettez les yeux sur toutes les nations du monde, parcourez toutes les histoires.


Parmi tant de cultes inhumains & bizarres, parmi cette prodigieuse diversité de


moeurs & de caractères, vous trouverez partout les mêmes idées de justice et


d'honnêteté, partout les mêmes notions de bien & de mal. L'ancien paganisme


enfanta des dieux abominables, qu'on eût punis ici-bas comme des scélérats, et


qui n'offroient pour tableau du bonheur suprême que de, forfaits à commettre et


des passions à contenter. Mais le vice, armé d'une autorité sacrée, descendoit en


vain du séjour éternel, l'instinct moral le repoussoit du coeur de, humains. En célébrant


les débauches de Jupiter, on admiroit la continence de Xénocrate; la


chaste Lucrèce [58] adoroit l'impudique Vénus; l'intrépide Romain sacrifioit à la peur;


il invoquoit le dieu qui mutila son père & mouroit sans murmure de la main du


sien. Les plus méprisables divinités furent servies par les plus grands hommes. La


sainte voix de la nature, plus forte que celle des dieux, se faisoit respecter sur la


terre, & sembloit reléguer dans le ciel le crime avec les coupables.




Il est donc au fond des âmes un principe inné de justice & de vertu, sur lequel,


malgré nos propres maximes, nous jugeons nos actions & celles d'autrui comme


bonnes ou mauvaises, & c'est à ce principe que je donne le nom de conscience.




Mais à ce mot j'entends s'élever de toutes parts la clameur des prétendus sages :


Erreurs de l'enfance, préjugés de l'éducation! s'écrient-ils tous de concert. Il n'y a


rien dans l'esprit humain que ce qui s'y introduit par l'expérience, & nous ne


jugeons d'aucune chose que sur des idées acquises. Ils font plus : cet accord


évident & universel de toutes les nations, ils l'osent rejeter; &, contre l'éclatante


uniformité du jugement des hommes, ils vont chercher dans les ténèbres quelque


exemple obscur & connu d'eux seuls; comme si tous les penchants de la nature


étoient anéantis par la dépravation d'un peuple, & que, sitôt qu'il est des monstres,


l'espèce ne fût plus rien. Mais que servent au sceptique Montaigne les tourments


qu'il se donne pour déterrer en un coin du monde une coutume opposée aux


notions de la justice Que lui sert de donner aux plus suspects voyageurs l'autorité


qu'il refuse aux écrivains les [59] plus célèbres ? Quelques usages incertains & bizarres


fondés sur des causes locales qui nous sont inconnues, détruiront-ils l'induction


générale tirée du concours de tous les peuples, opposés en tout le reste, et


d'accord sur ce seul point ? O Montaigne! toi qui te piques de franchise & de


vérité, sois sincère & vrai, si un philosophe peut l'être, & dis-moi s'il est quelque


pays sur la terre où ce soit un crime de garder sa foi, être clément, bienfaisant,


généreux; où l'homme de bien soit méprisable, & le perfide honoré.




Chacun, dit-on, concourt au bien public pour son intérêt. Mais d'où vient donc


que le juste y concourt à son préjudice ? Qu'est-ce qu'aller à la mort pour son


intérêt? Sans doute nul n'agit que pour son bien; mais s'il est un bien moral dont il


faut tenir compte, on n'expliquera jamais par l'intérêt propre que les actions des


méchants. Il est même à croire qu'on ne tentera point d'aller plus loin. Ce serait


une trop abominable philosophie que celle où l'on seroit embarrassé des actions


vertueuses; où l'on ne pourroit se tirer d'affaire qu'en leur controuvant des


intentions basses & des motifs sans vertu; où l'on seroit forcé d'avilir Socrate & de


calomnier Régulus. Si jamais de pareilles doctrines pouvoient germer parmi nous,


la voix de la nature, ainsi que celle de la raison, s'élèveroient incessamment contre


elles, & ne laisseroient jamais à un seul de leurs partisans l'excuse de l'être de


bonne foi.




Mon dessein n'est pas d'entrer ici dans des discussions métaphysiques qui passent


ma portée & la vôtre, & qui, [60] dans le fond, ne mènent à rien. Je vous ai déjà dit


que e ne voulois pas philosopher avec vous, mais vous aider à consulter votre


coeur. Quand tous les philosophes prouveroient que j'ai tort, si vous sentez que


j'ai raison, je n'en veux pas davantage.




Il ne faut pour cela que vous faire distinguer nos idées acquises de nos sentiments


naturels; car nous sentons avant de connaître; & comme nous n'apprenons point à


vouloir notre bien & à fuir notre mal, mais que nous tenons cette volonté de la


nature, de même l'amour du bon & la haine du mauvais nous sont aussi naturels


que l'amour de nous-mêmes. Les actes de la conscience ne sont pas des


jugements, mais des sentiments. Quoique toutes nos idées nous viennent du


dehors, les sentiments qui les apprécient sont au dedans de nous, & c'est par eux


seuls que nous connaissons la convenance ou disconvenance qui existe entre nous


et les choses que nous devons respecter ou fuir.




Exister pour nous, c'est sentir; notre sensibilité est incontestablement antérieure à


notre intelligence, & nous avons eu des sentiments avant des idées.*[* A certains


égards les idées sont des sentiments & les sentiments sont des idées. Les deux


noms conviennent à toute perception qui nous occupe & de son objet, & de nous-mêmes


qui en sommes affectés : il n'y a que l'ordre de cette affection qui


détermine le nom qui lui convient. Lorsque, premièrement occupé de l'objet, nous


ne pensons à nous que par réflexion, c'est une idée; au contraire, quand


l'impression reçue excite notre première attention, & que nous ne pensons que par


réflexion à l'objet qui la cause, c'est un sentiment.] Quelle que soit la


cause de notre être, elle a pourvu à notre [61] conservation en nous donnant des


sentiments convenables à notre nature, & l'on ne sauroit nier qu'au moins


ceux-là ne soient innés. Ces sentiments, quant à l'individu, sont l'amour de soi, la


crainte de la douleur, l'horreur de la mort, le désir du bien-être. Mais si, comme


on n'en peut douter, l'homme est sociable par sa nature, ou du moins fait pour le


devenir, il ne peut l'être que par d'autres sentiments innés, relatifs à son espèce;


car, à ne considérer que le besoin physique, il doit certainement disperser les


hommes au lieu de les rapprocher. Or c'est du système moral forme par ce double


rapport à soi-même & à ses semblables, que naît l'impulsion de la conscience.


Connoître le bien, ce n'est pas l'aimer : l'homme n'en a pas la connoissance innée,


mais sitôt que sa raison le lui fait connoître, sa conscience le porte à l'aimer: c'est


ce sentiment qui est inné.




Je ne crois donc pas, mon ami qu'il soit impossible d'expliquer par des


conséquences de notre nature le principe immédiat de la conscience, indépendant


de la raison même; & quand cela seroit impossible, encore ne serait-il pas


nécessaire: car, puisque ceux qui nient ce principe admis & reconnu par tout le


genre humain ne prouvent point qu'il n'existe pas, mais se contentent de l'affirmer;


quand nous affirmons qu'il existe, nous sommes tout aussi bien fondés qu'eux, et


nous avons de plus le témoignage intérieur, & la voix de la conscience qui dépose,


pour elle-même. Si les premières lueurs du jugement nous éblouissent et


confondent d'abord les objets à nos regards, attendons que nos faibles yeux se


rouvrent, se raffermissent; & bientôt nous reverrons [62] ces mêmes objets aux


lumières de la raison, tels que nous les montroit d'abord la nature : ou plutôt


soyons plus simples & moins vains; bornons-nous aux premiers sentiments que


nous trouvons en nous-mêmes, puisque c'est toujours à eux que l'étude nous


ramène quand elle ne nous a point égarés.




Conscience! conscience ! instinct divin, immortelle & céleste voix; guide assuré


d'un être ignorant & borné, mais intelligent & libre; juge infaillible du bien & du


mal, qui rends l'homme semblable à Dieu, c'est toi qui de sa nature & la moralité


de ses actions; sans toi le sens rien en moi qui in élève au-dessus des bêtes, que le


triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans


règle & d'une raison sans principe.




Grâce au ciel, nous voilà délivrés de tout cet effrayant appareil de philosophie :


nous pouvons être. hommes sans être savants; dispensés de consumer notre vie à


l'étude de la morale, nous avons à moindres frais un guide plus assuré dans ce


dédale immense des opinions humaines. Mais ce n'est pas assez que ce guide


existe, il faut savoir le reconnaître & le suivre. S'il parle a tous les coeurs,


pourquoi donc y en a-t-il si peu qui l'entendent ? Eh! c'est qu'il nous parle la


langue de la nature, que tout nous a fait oublier. La conscience est timide,


elle aime la retraite & la paix; le monde & le bruit l'épouvantent: les préjugés dont


on la fait naître sont ses plus cruelle ennemis; elle fuit ou se tait devant eux : leur


voix bruyante étouffe la sienne & l'empêche de se faire entendre; le fanatisme ose


la contrefaire, & dicter [63] le crime en son nom. Elle se rebute enfin à force d'être


éconduite; elle ne nous parle plus, elle ne nous répond plus, &, après de si longs


mépris pour elle, il en coûte autant de la rappeler qu'il en coûta ma bannir.




Combien de fois je me suis lassé dans mes recherches de la froideur que je sentais


en moi! Combien de fois la tristesse & l'ennui, versant leur poison sur mes


premières méditations, me les rendirent insupportables ? Mon coeur aride ne


donnoit qu'un zèle languissant & tiède à l'amour de la vérité. je me disais:


Pourquoi me tourmenter à chercher ce qui n'est pas ? Le bien moral n'est qu'une


chimère; il n'y a rien de bon que les plaisirs des sens. O quand on a une fois


perdu le goût des plaisirs de l'âme, qu'il est difficile de le reprendre! Qu'il est plus


difficile encore de le prendre quand on ne l'a jamais eu! S'il existoit un homme-assez


 misérable pour rien fait en toute sa vie dont le souvenir le rendit content


de lui-même & bien aise d'avoir vécu, cet homme seroit incapable de jamais se


connaître; &, faute de sentir quelle bonté convient à sa nature, il resteroit méchant


par force & seroit éternellement malheureux. Mais croyez-vous qu'il y ait sur la terre


entière un seul homme assez déprave pour n'avoir jamais livre son coeur à la


tentation de bien faire? Cette tentation est si naturelle & si douce, qu'il est


impossible de lui résister toujours; & le souvenir du plaisir qu'elle a produit une


fois suffit pour la rappeler sans cesse. Malheureusement elle est d'abord pénible a


satisfaire; on a mille raisons pour se refuser au penchant de son coeur; la fausse


prudence le resserre dans les bornes du moi humain; [64] il faut mille efforts de


courage pour oser les franchir. Se plaire à bien faire est le prix d'avoir bien fait, et


ce prix ne s'obtient qu'ap