[195] LIVRE CINQUIEME.




Nous voici parvenus au dernier acte de la jeunesse, mais nous ne sommes pas


encore au dénouement.



Il n'est pas bon que l'homme soit seul, Emile est homme; nous lui avons promis


une compagne, il faut la lui donner. Cette compagne est Sophie. En quels lieux


est son asile? où la trouverons-nous ? Pour la trouver, il la faut connoître .


Sachons premièrement ce qu'elle est, nous jugerons mieux des lieux qu'elle


habite; & quand nous l'aurons trouvée, encore tout ne sera-t-il pas rait. Puisque


notre jeune gentilhomme, dit Locke, est prêt à se marier, il est temps de le laisser


auprès de sa maîtresse. & là-dessus il finit son ouvrage. Pour moi, qui n'ai pas


l'honneur d'élever un gentilhomme, je me garderai d'imiter Locke en cela.


 [196] SOPHIE OU LA FEMME.




Sophie doit être femme comme Emile est homme, c'est-à-dire avoir tout ce qui


convient à la constitution de son espèce & de son sexe pour remplir sa place dans


l'ordre physique & moral. Commençons donc par examiner les conformités & les


différences de son sexe & du nôtre.


En tout ce qui ne tient pas au sexe, la femme est homme elle a les mêmes organes


les mêmes besoins, les mêmes facultés; la machine est construite de la même


manière, les pièces en sont les mêmes, le jeu de l'une est celui de l'autre, la figure


est semblable; &, sous quelque rapport qu'on les considère, ils ne différent entre


eux que du plus au moins.


En tout ce qui tient au sexe, la femme & l'homme ont partout des rapports et


partout des différences : la difficulté de les comparer vient de celle de déterminer


dans la constitution de l'un & de l'autre ce qui est du sexe & ce qui n'en est pas.


Par l'anatomie comparée, & même à la seule inspection, l'on trouve entre eux des


différences générales qui paraissent ne point tenir au sexe; elles y tiennent


pourtant, mais par des liaisons que nous sommes hors d'état [197] d'appercevoir : nous


ne savons jusqu'où ces liaisons peuvent s'étendre; la seule chose que nous savons


avec certitude est que tout ce qu'ils ont de commun est de l'espèce, & que tout ce


qu'ils ont de différent est du sexe. Sous ce double point de vue, nous trouvons


entre eux tant de rapports & tant d'oppositions, que c'est peut-être une des


merveilles de la nature d'avoir pu faire deux êtres si semblables en les constituant


si différemment.


Ces rapports & ces différences doivent influer sur le moral; cette conséquence est


sensible, conforme à l'expérience, & montre la vanité des disputes sur la


préférence ou l'égalité des sexes : comme si chacun des deux, allant aux fins de,


la nature selon sa destination particulière, n'étoit pas plus parfait en cela que s'il


ressembloit davantage à l'autre! En ce qu'ils ont de commun ils sont égaux; en ce


qu'ils ont de différent ils ne sont pas comparables. Une femme parfaite & un


homme parfait ne doivent pas plus se ressembler d'esprit que de visage, & la


perfection n'est pas susceptible de plus & de moins.


Dans l'union des sexes chacun concourt également à l'objet commun, mais non


pas de la même manière. De cette diversité naît la première différence assignable


entre les rapports moraux le l'un & de l'autre. L'un doit être actif & fort, l'autre


passif & faible : il faut nécessairement que l'un veuille & puisse, il suffit que


l'autre résiste peu.


Ce principe établi, il s'ensuit que la femme est faite spécialement pour plaire a


l'homme. Si l'homme doit lui plaire à son tour, c'est d'une nécessité moins


directe: son [198] mérite est dans sa puissance; il plaît par cela seul qu'il est fort. Ce


n'est pas ici la loi de l'amour, j'en conviens; mais c'est celle de la nature,


antérieure a l'amour même.


Si la femme est faite pour plaire & pour être subjuguée, elle doit se rendre


agréable à l'homme au lieu de le provoquer; sa violence à elle est dans ses


charmes c'est par eux qu'elle doit le contraindre à trouver sa force & a en user.


L'art le plus sûr d'animer cette force est de la rendre nécessaire par la résistance.


Alors l'amour-propre se joint au désir, & l'un triomphe de la victoire que l'autre


lui fait remporter. De là naissent l'attaque & la défense, l'audace d'un sexe & la


timidité de l'autre, enfin la modestie & la honte dont la nature arma le faible pour


asservit le fort.


Qui est-ce qui peut penser qu'elle ait prescrit indifféremment les mêmes avances


aux uns & aux autres, & que le premier à former des désirs doive être aussi le


premier à les témoigner ? Quelle étrange dépravation de jugement! L'entreprise


ayant des conséquences si différentes pour les deux sexes, est-il naturel qu'ils


aient la même audace à s'y livrer ? Comment ne voit-on pas qu'avec une si grande


inégalité dans la mise commune, si la réserve n'imposoit à l'un la modération que


la nature impose à l'autre, il en résulteroit bientôt la ruine de tous deux, & que le


genre humain périroit par les moyens établis pour le conserver ? Avec la facilité


qu'ont les femmes d émouvoir les sens des hommes, & d'aller réveiller au fond


de leurs cœurs les restes d'un tempérament presque éteint, s'il étoit quelque


malheureux climat sur la terre ou la philosophie eut introduit cet usage, [199] surtout


dans les pays chauds, où il naît plus de femmes que d'hommes, tyrannisés par


elles, ils seroient enfin leurs victimes, & se verroient tous traîner à la mort sans


qu'ils pussent jamais s'en défendre.


Si les femelles des animaux n'ont pas la même honte, que ensuit-il ? Ont-elles,


comme les femmes, les désirs illimités auxquels cette honte sert de frein? Le


désir ne vient polar elles qu'avec le besoin; le besoin satisfait, le désir cesse; elles


ne repoussent plus le mâle par feinte, *[* J'ai déjà remarqué que les refus de


simagrée & d'agacerie sont communs à presque toutes les femelles, même parmi


les animaux, & même quand elles sont plus disposées à se rendre; il faut n'avoir


jamais observé leur manège pour disconvenir de cela.] mais tout de bon : elles


font tout le contraire de ce que faisoit la fille d'Auguste; elles ne reçoivent plus de


passagers quand le navire a sa cargaison. Même quand elles sont libres, leurs


temps de bonne volonté sont courts & bientôt passés; l'instinct les pousse et


l'instinct les arrête. Ou sera le supplément de cet instinct négatif dans les femmes,


quand vous leur aurez ôté la pudeur ? Attendre qu'elles ne se soucient plus des


hommes, c'est attendre qu'ils ne soient plus bons à rien.


L'être suprême a voulu faire en tout honneur, a l'espèce humaine: en donnant à


l'homme des penchants sans mesure, il lui donne en même temps la loi qui les


règle, afin qu'il soit libre & se commande à lui-même; en le livrant à de passions


immodérées, il joint à ces passions la raison pour les gouverner; en livrant la


femme à des désirs illimités, il joint à ces désirs la pudeur pour les contenir. Pour


[200] surcroît, il ajoute encore une récompense actuelle au bon usage de ses facultés,


savoir le goût qu'on prend aux choses honnêtes lorsqu'on en fait la règle de ses


actions. Tout cela vaut bien, ce me semble, l'instinct des bêtes.


Soit donc que la femelle de l'homme partage ou non ses désirs & veule ou non les


satisfaire, elle le repousse & se défend toujours, mais non pas toujours avec la


même force, ni par conséquent avec le même succès. Pour que l'attaquant soit


victorieux, il faut que l'attaqué le permette ou l'ordonne; car que de moyens


adroits n'a-t-il pas pour forcer l'agresseur d'user de force! Le plus libre & le plus


doux de tous les actes n'admet point de violence réelle, la nature & la raison s'y


opposent : la nature, en ce qu'elle a pourvu le plus faible d'autant de force qu'il en


faut pour résister quand il lui plaît; la raison, en ce qu'une violence réelle est non


seulement le plus brutal de tous les actes, mais le plus contraire à sa fin, soit parce


que l'homme déclare ainsi la guerre à sa compagne, & l'autorise à défendre sa


personne & sa liberté aux dépens même de la vie de l'agresseur, soit parce que la


femme seule est juge de l'état où elle se trouve, & qu'un enfant n'auroit point de


père si tout homme en pouvoit usurper les droits.


Voici donc une troisième conséquence de la constitution des sexes, c'est que le plus


fort soit le maître en apparence, & dépende en effet du plus faible; & cela


non par un frivole usage de galanterie, ni par une orgueilleuse générosité de


protecteur, mais par une invariable loi de la nature, qui, donnant à la femme plus


de facilité d'exciter les désirs [201] qu'à l'homme de les satisfaire, fait dépendre celui-ci,


malgré qu'il en ait, du bon plaisir de l'autre, & le contraint de chercher à son tour


à lui plaire pour obtenir qu'elle consente à le laisser être le plus fort. Alors ce qu'il


y a de plus doux pour l'homme dans sa victoire est de douter si est la faiblesse qui


cède à la force, ou si c'est la volonté qui se rend; & la ruse ordinaire de la femme


est de laisser toujours ce doute entre elle & lui. L'esprit des femmes répond en


ceci parfaite nient à leur constitution : loin de rougir de leur faiblesse, elles en


font gloire : leurs tendres muscles sont sans résistance : elles affectent de ne


pouvoir soulever les plus légers fardeaux; elles auroient honte d'être fortes.


Pourquoi cela ? Ce n'est pas seulement pour paraître délicates, c'est par une


précaution plus adroite; elles se ménagent de loin des excuses & le droit d'être


faibles au besoin.


Le progrès des lumières acquises par nos vices a beaucoup changé sur ce point les


anciennes opinions parmi nous, & l'on ne parle plus guère de violences depuis


qu'elles sont si peu nécessaires & que les hommes n'y croient plus;*[* Il peut y


avoir une telle disproportion d'âge & de force qu'une violence réelle ait lieu : mais


traitant ici de l'état relatif des sexes selon l'ordre de la nature je les prends tous


deux dans le rapport commun qui constitue cet état.] au lieu qu'elles sont très


communes dans les hautes antiquités grecques & Juives, parce que ces mêmes


opinions sont dans la simplicité de la nature, & que la seule expérience du


libertinage a pu les déraciner. Si l'on cite de nos jours moins d'actes de violence,


ce n'est sûrement pas que [202] les hommes soient plus tempérants, mais c'est qu'ils ont


moins de crédulité, & que telle plainte, qui jadis eût persuadé des peuples simples,


ne feroit de nos jours qu'attirer les ris des moqueurs; on gagne davantage à se


taire. Il y a dans le Deutéronome une loi par laquelle une fille abusée étoit punie


avec le séducteur, si le délit avoit été commis dans la ville; mais s'il avoit été


commis à la campagne ou dans des lieux écartés, l'homme seul étoit puni; car, dit


la loi, la fille a nié & n'a point été entendue. Cette bénigne interprétation apprenait


aux files à ne pas se laisser surprendre en des lieux fréquentés.


L'effet de ces diversités d'opinions sur les mœurs est sensible. La galanterie


moderne en est l'ouvrage. Les hommes, trouvant que leurs plaisirs dépendaient


plus de la volonté du beau sexe qu'ils n'avoient cru, ont captivé cette volonté par


des complaisances dont il les a bien dédommagés.


Voyez comment le physique nous amène insensiblement au moral, & comment


de la grossière union des sexes naissent peu à peu les plus douces lois de l'amour.


L'empire des femmes n'est point à elles parce que les hommes l'ont voulu, mais


parce que ainsi le veut la nature : il étoit à elles avant qu'elles parussent l'avoir.


Ce même Hercule, qui crut faire violence aux cinquante filles de Thespius, fut pourtant


contraint de filer près d'Omphale; & le fort Samson n'étoit pas si fort que Dalila.


Cet empire est aux femmes, & ne peut leur être ôté, même quand elles en abusent :


 si jamais elles pouvoient le perdre, il y a longtemps qu'elles l'auroient perdu.


[203] Il n'y a nulle parité entre les deux sexes quant à la conséquence du sexe. Le mâle


n'est mâle qu'en certains instants, la femelle est femelle toute sa vie, ou du moins


toute sa jeunesse; tout la rappelle sans cesse à son sexe, &, pour en bien remplir


les fonctions, il lui faut une constitution qui s'y rapporte. Il lui faut du


ménagement durant sa grossesse; il lui faut du repos dans ses couches; il lui faut


une vie molle & sédentaire pour allaiter ses enfants; il lui faut, pour les élever, de


la patience & de la douceur, un zèle, une affection que rien ne rebute; elle sert de


liaison entre eux & leur père, elle seule les lui fait aimer & lui donne la confiance


de les appeler siens. Que de tendresse & de soin ne lui faut-il point pour maintenir


dans l'union toute la famille! & enfin tout cela ne doit pas être des vertus, mais


des goûts, sans quoi l'espèce humaine seroit bientôt éteinte.


La rigidité des devoirs relatifs des deux sexes n'est ni ne peut être la même.


Quand la femme se plaint là-dessus, de l'injuste inégalité qu'y met l'homme elle a


tort; cette inégalité n'est point une institution humaine ou du moins elle n'est point


l'ouvrage du préjugé, mais de la raison : c'est a celui des deux que la nature a


chargé du dépôt des enfants d'en répondre à l'autre. Sans doute il n'est permis à


personne de violer sa foi, & tout mari infidèle qui prive sa femme du seul prix des


austères devoirs de son sexe est un homme injuste & barbare; mais la femme


infidèle fait plus, elle dissout la famille & brise tous les liens de la nature; en


donnant à l'homme des enfants qui ne sont pas à lui, elle trahit les uns & les


autres, elle joint la [204] perfidie à l'infidélité. J'ai peine à voir quel désordre & quel


crime ne tient pas à celui-là. S'il est un état affreux au monde, c'est celui d'un


malheureux père qui sans confiance en sa femme n'ose se livrer aux plus doux


sentiments de son cœur, qui doute, en embrassant son enfant s'il n'embrasse point


l'enfant d'un autre, le gage de son déshonneur, le ravisseur du bien de ses propres


enfants. Qu'est-ce alors que la famille, si ce n'est une société d'ennemis secrets


qu'une femme coupable arme l'un contre l'autre, en les forçant de feindre de s


entr'aimer ?


Il n'importe donc pas seulement que la femme soit fidèle, mais qu'elle soit jugée


telle par son mari, par ses proches par tout le monde; il importe qu'elle soit


modeste, attentive: réservée, & qu'elle porte aux yeux d'autrui, comme en sa


propre conscience, le témoignage de sa vertu. Enfin s'il importe qu'un père aime


ses enfants, il importe qu'il estime leur mère. Telles sont les raisons mettent


l'apparence même au nombre des devoirs des femmes, & leur rendent l'honneur


et la réputation non moins indispensables que la chasteté. De ces principes dérive,


avec la différence morale des sexes, un motif nouveau de devoir & de


convenance, qui prescrit spécialement aux femmes l'attention la plus scrupuleuse


sur leur conduite, sur leurs manières, sur leur maintien. Soutenir vaguement que


les deux sexes sont égaux, & que leurs devoirs sont les mêmes, c'est se perdre en


déclamations vaines, c'est ne rien dire tant qu'on ne répondra pas à cela.


N'est-ce pas une manière de raisonner bien solide, de donner des exceptions pour


réponse à des lois générales [205] aussi bien fondées ? Les femmes, dites-vous, ne font


pas toujours des enfants! Non, mais leur destination propre est d'en faire. Quoi!


parce qu'il y a dans l'univers une centaine de grandes villes où les femmes, vivant


dans la licence, font peu d'enfants, vous prétendez que l'état des femmes est d'en


faire peu! En que deviendroient vos villes, si les campagnes éloignées, ou les


femmes vivent plus simplement & plus chastement, ne réparoient la stérilité des


dames ? Dans combien de provinces les femmes qui n'ont fait que quatre ou cinq


enfants passent pour peu fécondes!* [* Sans cela l'espèce dépérirait


nécessairement : pour qu'elle se conserve, il faut, tout compensé, que chaque


femme fasse à peu près quatre enfants : car des enfants qui naissent il en meurt


près de la moitié avant qu'ils puissent en avoir d'autres, & il en faut deux restants


Pour représenter le père & la mère. Voyez si les villes vous fourniront cette


population-là.] Enfin, que telle ou telle femme fasse peu d'enfants, qu'importe ?


L'état dé la femme est-il moins d'être mère ? & n'est-ce pas par des lois générales


que la nature & les mœurs doivent pourvoir à cet état?


Quand il y auroit entre les grossesses d'aussi longs intervalles qu'on le suppose,


une femme changera-t-elle ainsi brusquement & alternativement de manière de


vivre sans péril & sans risque ? Sera-t-elle aujourd'hui nourrice & demain


guerrière ? Changera-t-elle de tempérament & de goûts comme un caméléon de


couleurs ? Passera-t-elle tout à coup de l'ombre de la clôture & des soins


domestiques aux injures de l'air, aux travaux, aux fatigues, aux périls [206] de la guerre?


Sera-t-elle tantôt craintive * [* La timidité des femmes est encore un instinct de


la nature contre le double risque qu'elles courent durant leur grossesse.] & tantôt


brave, tantôt délicate & tantôt robuste ? Si les jeunes gens élevés dans Paris ont


peine à supporter le métier des armes, des femmes n'ont jamais affronté le soleil,


et qui savent a peine marcher, le supporteront-elles après cinquante ans de


mollesse? Prendront-elles ce dur métier à l'âge où les hommes le quittent ?


Il y a des pays où les femmes accouchent presque sans peine & nourrissent leurs


enfants presque sans soin; j'en conviens: mais dans ces mêmes pays les hommes


vont demi-nuds en tout temps, terrassent les bêtes féroces, portent un canot comme


un havresac, font des chasses de sept ou huit cent lieues, dorment à l'air à plate


terre, supportent des fatigues incroyables, & passent plusieurs jours sans manger.


Quand les femmes deviennent robustes, les hommes, le deviennent encore plus;


quand les hommes s'amollissent, les femmes s'amollissent davantage; quand les


deux termes changent également, la différence reste la même.


Platon, dans sa République, donne aux femmes les mêmes exercices qu'aux


hommes; je le crois bien. Ayant ôté de son gouvernement les familles


particulières, & ne sachant plus que faire des femmes, il se vit forcé de les faire


hommes. Ce beau génie avoit tout combiné, tout prévu: il alloit au-devant d'une


objection que personne peut-être n'eut songé à lui faire; mais il a mal résolu celle


qu'on lui fait. Je ne parle point de cette prétendue communauté de femmes [207] dont


le reproche tant répété prouve que ceux qui le lui font ne l'ont jamais lu; je parle


de cette promiscuité civile qui confond partout les deux sexes dans les mêmes


emplois, dans les mêmes travaux, & ne peut manquer d'engendrer les lus


intolérables abus; je parle de cette subversion des plus doux sentiments de la


nature, immolés à un sentiment artificiel qui ne petit subsister que par eux :


comme s'il ne falloit pas une prise naturelle pour former des liens de convention!


comme si l'amour qu'on a pour ses proches n'étoit pas le principe de celui qu'on


doit à l'état! comme si ce n'étoit pas par la petite patrie, qui est la famille, que le


cœur s'attache à la grande ! comme si ce n'étoit pas le bon fils, le bon mari, le


gon père, qui font le bon citoyen!


Dès qu'une fois il est démontré que l'homme & la femme ne sont ni ne doivent


être constitués de même, de caractère ai de tempérament, il s'ensuit qu'ils ne


doivent pas avoir la même éducation. En suivant les directions de la nature, ils


doivent agir de concert, mais ils ne doivent pas faire les mêmes choses; la fin des


travaux est commune, mais les travaux sont différents, & par conséquent les goûts


qui les dirigent. Après avoir tâché de former l'homme naturel, pour ne pas laisser


imparfoit notre ouvrage, voyons comment doit se former aussi la femme qui


convient à cet homme.


Voulez-vous toujours être bien guidé, suivez toujours les indications de la nature.


Tout ce qui caractérise le sexe doit être respecté comme établi par elle. Vous dites


sans cesse : les femmes ont tel & tel défaut que nous n'avons pas. Votre orgueil


vous trompe; ce seroient des défauts pour vous, ce [208] sont des qualités pour elles;


tout iroit moins bien si elles ne les avoient pas. Empêchez ces prétendus défauts


de dégénérer, mais gardez-vous de les détruire.


Les femmes, de leur côté, ne cessent de crier que nous les élevons pour être


vaines & coquettes, que nous les amusons sans cesse à des puérilités pour rester


plus facilement les maîtres; elles s'en prennent à nous des défauts que nous leur


reprochons. Quelle folie ! & depuis quand sont-ce les hommes qui se mêlent de


l'éducation des filles ? Qui est-ce qui empêche les mères de les élever comme il


leur plaît ? Elles n'ont point de collèges : grand malheur! Eh! plût à Dieu qu'il n'y


en eût point pour les garçons! ils seroient plus sensément & plus honnêtement


élevés. Force-t-on vos filles à perdre leur temps en niaiseries? Leur fait-on malgré


elles passer la moitié de leur vie à leur toilette, à votre exemple? Vous empêche-t-on


de les instruire & faire instruire à votre gré ? Est-ce notre faute si elles nous


plaisent quand elles sont belles, si leurs minauderies nous séduisent, si l'art


qu'elles apprennent de vous nous attire & nous flatte, si nous aimons a les voir


mises avec goût, si nous leur laissons affiler a loisir les armes dont elles nous


subjuguent? Eh! prenez le parti de les élever comme des hommes; ils y


consentiront de bon cœur. Plus elles voudront leur ressembler, moins elles les


gouverneront, & c'est alors qu'ils seront vraiment les maîtres.


Toutes les facultés communes aux deux sexes ne leur sont pas également


partagées; mais prises en tout, elles se compensent La femme vaut mieux comme


femme & moins [209] comme homme; partout où elle fait valoir ses droits, elle a


l'avantage; partout où elle veut usurper les nôtres, elle reste au-dessous de nous.


On ne peut répondre à cette vérité générale que par des exceptions; constante


manière d'argumenter des galants partisans du beau sexe.


Cultiver dans les femmes les qualités de l'homme, & négliger celles qui leur sont


propres, c'est donc visiblement travailler à leur préjudice: les rusées le voient trop


bien pour en être les dupes; en tâchant d'usurper nos avantages, elles


n'abandonnent pas les leurs; mais il arrive de là que, ne pouvant bien ménager les


uns & les autres parce qu'ils sont incompatibles, elles restent au-dessous de leur


portée sans se mettre à la nôtre, & perdent la moitié de leur prix. Croyez-moi,


 mère judicieuse, ne faites point de votre fille un honnête homme, comme pour donner


un démenti à la nature; faites-en une honnête femme, & soyez sûre qu'elle en


vaudra mieux pour elle & pour nous.


S'ensuit-il qu'elle doive être élevée dans l'ignorance de toute chose, & bornée aux


seules fonctions ménage ? L'homme fera-t-il sa servante de sa compagne, se


privera-t-il auprès d'elle du plus grand charme de la société ? Pour mieux


l'asservir l'empêchera-t-il de rien sentir, de rien connoître ? En fera-t-il un


véritable automate ? Non, sans doute; ainsi ne l'a pas dit la nature, qui donne aux


femmes un esprit si agréable & si délié; au contraire, elle veut qu'elles pensent,


qu'elles jugent, qu'elles aiment, qu'elles connoissent, qu'elles cultivent leur esprit


comme leur figure; ce sont les armes qu'elle leur donne pour suppléer a la force


[210] qui leur manque & pour diriger la nôtre. Elles doivent apprendre beaucoup


de choses mais seulement celles qu'il leur convient de savoir.


Soit que je considère la destination particulière du sexe, soit que j'observe ses


penchants, soit que je compte ses devoirs, tout concourt également à m'indiquer


la forme d'éducation qui lui convient. La femme & l'homme sont faits l'un pour


l'autre, mais leur mutuelle dépendance n'est pas égale : les hommes dépendent des


femmes par leurs désirs; les femmes dépendent des hommes & par leurs désirs et


par leurs besoins; nous subsisterions plutôt sans elles qu'elles sans nous. Pour


qu'elles aient le nécessaire, pour qu'elles soient dans leur état, il faut que nous le


leur donnions, que nous voulions le leur donner, que nous les en estimions


dignes; elles dépendent de nos sentiments, du prix que nous mettons à leur


mérite, du cas que nous faisons de leurs charmes & de leurs vertus. Par la loi


même de la nature, les femmes, tant pour elles que pour leurs enfants, sont à la


merci des jugements des hommes : il ne suffit pas qu'elles soient estimables, il


faut qu'elles soient estimées; il ne leur suffit pas d'être belles, il faut qu'elles


plaisent; il ne leur suffit pas d'être sages, il faut qu'elles soient reconnues pour


telles; leur honneur n'est pas seulement dans leur conduite, mais dans leur


réputation, & il n'est pas possible que celle qui consent à passer pour infâme


puisse jamais être honnête. L'homme, en bien faisant, ne dépend que de lui-même,


et peut braver le jugement public; mais la femme en bien faisant, n'a fait


que la moitié de sa tâche, & ce que l'on pense [211] d'elle ne lui importe pas moins que


ce qu'elle est en effet. Il suit de là que le système de son éducation doit être à cet


égard contraire à celui de la nôtre: l'opinion est le tombeau de la vertu parmi les


hommes, & son trône parmi les femmes.


De la bonne constitution des mères dépend d'abord celle des enfants; du soin des


femmes dépend la première éducation des hommes; des femmes dépendent


encore leurs mœurs, leurs passions, leurs goûts, leurs plaisirs, leur bonheur


même. Ainsi toute l'éducation des femmes doit être relative aux hommes. Leur


plaire, leur être utiles, se faire aimer & honorer d'eux, les élever jeunes, les


soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable & douce :


voilà les devoirs des femmes dans tous les temps, & ce qu'on doit leur apprendre


dès leur enfance. Tant qu'on ne remontera pas à ce principe, on s'écartera du but,


et tous les préceptes qu'on leur donnera ne serviront de rien pour leur bonheur ni


pour le nôtre.


Mais, quoique toute femme veuille plaire aux hommes & doive le vouloir, il y a


bien de la différence entre vouloir plaire à l'homme de mérite, à l'homme


vraiment aimable, & vouloir plaire ces petits agréables qui déshonorent leur sexe


et celui qu'ils imitent. Ni la nature ni la raison ne peuvent porter la femme à aimer


dans les hommes ce qui lui ressemble, & ce n'est pas non plus en prenant leurs


manières qu'elle doit chercher à s'en faire aimer.


Lors donc que, quittant le ton modeste & posé de leur sexe, elles prennent les airs


de ces étourdis, loin de suivre [212] leur vocation, elles y renoncent; elles s'ôtent à


elles-mêmes les droits qu'elles pensent usurper. Si nous étions autrement, disent-elles,


nous ne plairions point aux hommes. Elles mentent. Il faut être folle pour aimer


les fous; le désir d'attirer ces gens-là montre le goût de celle qui s'y livre. S'il n'y


avoit point d'hommes frivoles, elle se presseroit d'en faire; & leurs frivolités sont


bien plus son ouvrage que les siennes ne sont le leur. La femme qui aime les vrais


hommes, & qui veut leur plaire, prend des moyens assortis à son dessein. La


femme est coquette par état; mais sa coquetterie change de forme & d'objet selon


ses vues; réglons ces vues sur celles de la nature, la femme aura l'éducation qui lui


convient.


Les petites filles, presque en naissant, aiment la parure: non contentes d'être


jolies, elles veulent qu'on les trouve telles : on voit dans leurs petits airs que ce


soin les occupe déjà; & à peine sont-elles en état d'entendre ce qu'on leur dit,


qu'on les gouverne en leur parlant de ce qu'on pensera d'elles. Il s'en faut bien


que le même motif très indiscrètement: proposé aux petits garçons n'ait sur eux le


même empire. Pourvu qu'ils soient indépendants & qu'ils aient du plaisir, ils se


soucient fort eu de ce qu'on pourra penser d'eux. Ce n'est qu'à force se temps et


de peine qu'on les assujettit à la même loi.


De quelque part que vienne aux filles cette première leçon, elle est très bonne.


Puisque le corps naît pour ainsi dire avant l'âme, la première culture doit être celle


du corps : cet ordre est commun aux deux sexes, mais l'objet de cette [213] culture est


différent; dans l'un cet objet est le développement des forces, dans l'autre il est


celui des agréments : non que ces qualités doivent être exclusives dans chaque


sexe, l'ordre seulement est renversé; il faut assez de force aux femmes pour faire


tout ce qu'elles font avec grâce; il faut assez d'adresse aux hommes pour faire


tout ce qu'ils font avec facilité.


Par l'extrême mollesse des femmes commence celle des hommes. Les femmes ne


doivent pas être robustes comme eux mais pour eux, pour que les hommes qui


naîtront d'elles le soient aussi. En ceci, les couvents, où les pensionnaires ont une


nourriture grossière, mais; beaucoup d'ébats, de courses, de jeux en plein air et


dans des jardins, sont à préférer à la maison paternelle, où une fille, délicatement


nourrie, toujours flattée ou tancée, toujours assise sous les yeux de sa mère dans


une chambre bien close, dose se lever, ni marcher, ni parler, ni souffler, & n'a pas


un moment de liberté pour jouer, sauter, courir, crier, se livrer à la pétulance


naturelle à son âge: toujours ou relâchement dangereux ou sévérité mal entendue;


jamais rien selon la raison. Voilà comment on ruine le corps & le cœur de la


jeunesse.


Les filles de Sparte s'exerçaient, comme les garçons, aux jeux militaires, non pour


aller à la guerre, mais pour porter un jour des enfants capables d'en soutenir les


fatigues. Ce n'est pas là ce que j'approuve : il n'est pas nécessaire pour donner des


soldats à l'état que les mères aient porté le mousquet & fait l'exercice à la


prussienne; mais je trouve qu'en général l'éducation grecque étoit très bien


entendue [214] en cette partie. Les jeunes filles paraissoient souvent en public, non pas


mêlées avec les garçons, mais rassemblées entre elles. Il n'y avoit presque pas une


fête, pas un sacrifice, pas une cérémonie, où l'on ne vît des bandes de filles des


premiers citoyens couronnées de fleurs, chantant des hymnes, formant des


chœurs de danses, portant des corbeilles, des vases, des offrandes, & présentant


aux sens dépravés des Grecs un spectacle charmant & propre à balancer le


mauvais effet de leur indécente gymnastique. Quelque impression que fît cet


usage sur les cœurs des hommes, toujours étoit-il excellent pour donner au sexe


une bonne constitution dans la jeunesse par des exercices agréables, modérés,


salutaires, & pour aiguiser & former son goût par le désir continuel de plaire, sans


jamais exposer ses mœurs.


Sitôt que ces jeunes personnes étoient mariées, on ne les voyoit plus en public;


renfermées dans leurs maisons, elles bornoient tous leurs soins à leur ménage & à


leur famille. Telle est la manière de vivre que la nature & la raison prescrivent au


sexe. Aussi de ces meres-là naissoient les hommes les plus sains, les plus robustes,


les mieux faits de la terre; & malgré le mauvais renom de quelques îles, il est


constant que de tous les peuples du monde, sans en excepter même les Romains,


on n'en cite aucun où les femmes aient été à la fois plus sages & plus aimables, et


aient mieux réuni les mœurs à la beauté, que l'ancienne Grèce.


On sait que l'aisance des vêtements qui ne gênoient point le corps contribuait


beaucoup à lui laisser dans les eux sexes ces belles proportions qu'on voit dans


leurs statues, & [215] qui servent encore de modèle à l'art quand la nature défigurée a


cessé de lui en fournir parmi nous. De toutes ces entraves gothiques, de ces


multitudes de ligatures qui tiennent de toutes parts nos membres en presse, ils


n'en avoient pas une seule. Leurs femmes ignoroient l'usage de ces corps de


baleine par les quels les nôtres contrefont leur taille plutôt qu'elles ne la marquent.


Je ne puis concevoir que cet abus, poussé en Angleterre à un point inconcevable,


n'y fasse pas à la fin dégénérer l'espèce, & je soutiens même que l'objet


d'agrément qu'on se propose en cela est de mauvais goût. Il n'est point


agréable de voir une femme coupée en deux comme une guêpe; cela choque la


vue & fait souffrir l'imagination. La finesse de la taille a, comme tout le reste, ses


proportions, sa mesure, passé laquelle elle est certainement un défaut :ce défaut


seroit même frappant a l'œil sur le nu : pourquoi serait-il une beauté sous le


vêtement!


Je n'ose presser les raisons sur lesquelles les femmes s'obstinent à s'encuirasser


ainsi : un sein qui tombe, un ventre qui grossit, etc., cela déplaît fort, j'en


conviens, dans une personne de vingt ans, mais cela ne choque plus à trente; et


comme il faut en dépit de nous être en tout temps ce qu'il plaît à la nature, & que


l'œil de l'homme ne s'y trompe point, ces défauts sont moins déplaisants à tout


âge que la sotte affectation d'une petite fille de quarante ans.


Tout ce qui gêne & contraint la nature est de mauvais goût; cela est vrai des


parures du corps comme des ornements de l'esprit. La vie, la santé, la raison, le


bien-être doivent aller avant tout; la grâce ne va point sans l'aisance; la [216] délicatesse


n'est pas la langueur, & il ne faut pas être malsaine pour plaire. On excite la pitié


quand on souffre; mais le plaisir & le désir cherchent la fraîcheur de la santé.


Les enfants des deux sexes ont beaucoup d'amusements communs, & cela doit


être; n'en ont-ils pas de même étant grandes? Ils ont aussi des goûts propres qui les


distinguent. Les garçons cherchent le mouvement & le bruit; des tambours, des sabots,


de petits carrosses : les filles aiment mieux ce qui donne dans la vue & sert à l'ornement;


des miroirs, des bijoux, des chiffons, surtout des poupées: la poupée est l'amusement spécial


de ce sexe; violà très évidemment son goût déterminé sur sa destination. Le physique


de l'art de plaire est dans la parure : c'est tout ce que des enfants peuvent cultiver de cet art.


Voyez une petite fille passer la journée autour de sa poupée, lui changer sans,


cesse d'ajustement, l'habiller, la déshabiller cent & cent fois, chercher


continuellement de nouvelles combinaisons d'ornements bien ou mal assortis, il


n'importe; les doigts manquent d'adresse, le goût n'est pas formé, mais déjà le


penchant se montre; dans cette éternelle occupation le temps coule sans qu'elle y


songe; les heures passent, elle n'en sait rien; elle oublie les repas mêmes, elle a


plus faim de parure que d'aliment. Mais, direz-vous, elle pare sa poupée & non sa


personne. Sans doute; elle voit sa poupée & ne se voit pas, elle ne peut rien faire


pour elle-même, elle n'est pas formée, elle n'a ni talent ru force, elle n'est rien


encore, elle est toute dans sa poupée, elle y met toute sa coquetterie. Elle ne l'y


lais sera pas [217] toujours, elle attend le moment d'être sa poupée elle-même.


Voilà donc un premier goût bien décidé : vous n'avez qu'à le suivre & le régler. Il


est sûr que laîche voudroit de tout son cœur savoir orner sa poupée, aire ses


nœuds de manche, son fichu, son falbala, sa dentelle; en tout cela on la


fait dépendre si durement du bon plaisir d'autrui, qu'il lui seroit bien plus


commode de tout devoir à son industrie. Ainsi vient la raison des premières


leçons qu'on lui donne : ce ne sont pas des tâches qu'on lui prescrit, ce sont des


bontés qu'on a pour elle. & en effet, presque toutes les petites filles apprennent


avec répugnance à lire & à écrire; mais, quant à tenir l'aiguille, c'est-ce qu'elles


apprennent toujours volontiers. Elles s'imaginent d'avance être grandes, & songent


avec plaisir que ces talents pourront un jour leur servir à se parer.


Cette première route ouverte est facile à suivre : la couture, la broderie, la dentelle


viennent d'elles-mêmes. La tapisserie est amusement des femmes; de jeunes filles


n'y prendront jamais un fort grand plaisir.


Ces progrès volontaires s'étendront aisément jusqu'au dessin, car cet art n'est pas


indifférent à celui de se mettre avec goût : mais je ne voudrais point qu'on les


appliquât au paysage, encore moins à la figure. Des feuillages, des fruits,


des fleurs, des draperies, toute ce qui peut servir a donner un contour élégant aux


ajustements, & à faire soi-même un patron de broderie quand on n'en trouve pas


a son gré, cela leur suffit. En général, s'il importe aux hommes de [218] borner leurs


études à des connaissances d'usage, cela importe encore plus aux femmes, parce


que la vie de celles-ci, bien que moins laborieuse, étant ou devant être plus


assidue à leurs soins, & plus entrecoupée de soins divers, ne leur permet de se


livrer par choix à aucun talent au préjudice de leurs devoirs.


Quoi qu'en disent les plaisants, le bon sens est également des deux sexes. Les


filles en général sont lus dociles que les garçons, & l'on doit même user sur elles


de plus d'autorité, comme je le dirai tout à l'heure; mais il ne s'ensuit pas que l'on


doive exiger d'elles rien dont elles lie puissent voir l'utilité; l'art des mères est de la


leur montrer dans tout ce qu'elles leur prescrivent, & cela est d'autant plus aisé,


que l'intelligence dans les filles est plus précoce que dans les garçons. Cette règle


bannit de leur sexe, ainsi que du nôtre non seulement toutes les études oisives qui


n'aboutissent à rien de bon & ne rendent pas même plus agréables aux autres ceux


qui les ont faites, mais même toutes celles dont l'utilité n'est pas de l'âge, & où


l'enfant ne peut la prévoir dans un âge plus avancé. Si je ne veux pas qu'on un


garçon d'apprendre à lire, à plus forte raison je ne presse veux pas qu'on y force


de jeunes filles avant de leur faire bien sentir à quoi sert la lecture; &, dans la


manière dont on leur montre ordinairement cette utilité, on suit bien plus sa


propre idée que la leur. Après tout, où est la nécessité qu'une fille sache lire et


écrire de si bonne heure? Aura-t-elle si tôt un ménage à gouverner? Il y en a bien


peu qui ne fassent plus d'abus que d'usage de cette fatale [219] science; & toutes sont


un peu trop curieuses pour ne pas l'apprendre a chiffrer avant tout; car rien


n'offre une utilité plus sensible en tout temps, ne demande un plus long usage, et


ne laisse tant de prise a l'erreur que les comptes. Si la petite n'avoit les cerises de


son goûter que par une opération d'arithmétique, je vous réponds qu'elle saurait


bientôt calculer.


Je connois une jeune personne qui apprit a écrire plus tôt qu'a lire, & qui


commença d'écrire avec l'aiguille avant que d'écrire avec la plume. De toute


l'écriture elle ne voulut d'abord faire que des O. Elle faisoit incessamment des


 O grands & petits, des O de toutes les tailles, des O les uns dans les autres, et


toujours traces a rebours. Malheureusement un jour qu'elle étoit occupée a cet


utile exercice, elle se vit dans un miroir; &, trouvant que cette attitude contrainte


lui donnoit mauvaise grâce, comme une autre Minerve, elle jeta la plume, & ne


voulut plus faire des O. Son frère n'aimoit pas plus à écrire qu'elle; mais ce qui le


fâchoit étoit la gêne, & non pas l'air qu'elle lui donnait. On prit un autre tour pour


la ramener, à l'écriture; la petit fille étoit délicate & vaine, elle n'entendoit point


que son linge servit à ses sœurs; on le marquait, on ne voulut plus le marquait, on


ne voulut plus le marquer; il fallut le marquer elle-même: on conçoit le reste du


progrès.


Justifiez toujours les soins que vous imposez aux jeunes filles, mais imposez-leur-en


 toujours. L'oisiveté & [220] l'indocilité sont les deux défauts les plus dangereux pour


elles, & dont on guérit le moins quand on les a contractés. Les filles doivent être


vigilantes & laborieuses; ce n'est pas tout: elles doivent être gênées de bonne


heure. Ce malheur, si c'en est un pour elles, est inséparable de leur sexe; & jamais


elles ne s'en délivrent que pour en souffrir de bien plus cruels. Elles seront toute


leur vie asservies à la gêne la plus continuelle & la plus sévère, qui est celle des


bienséances. Il faut les exercer d'abord à la contrainte, afin qu'elle ne leur coûte


jamais rien; à dompter toutes leurs fantaisies, pour les soumettre aux volontés


d'autrui. Si elles vouloient toujours travailler, on devroit quelquefois les forcer à


ne rien faire. La dissipation, la frivolité, l'inconstance, sont des défauts qui


naissent aisément de leurs premiers goûts corrompus & toujours suivis. Pour


prévenir cet abus, apprenez-leur surtout à se vaincre. Dans nos insensés


établissements, la vie de l'honnête femme est un combat perpétuel contre


elle-même; il est juste que ce sexe partage la peine des maux qu'il nous a causés.


Empêchez que les filles ne s'ennuient dans leurs occupations & ne se passionnent


dans leurs amusements, comme il arrive toujours dans les éducations vulgaires,


où l'on met, comme dit Fénelon, tout l'ennui d'un côté & tout le plaisir de l'autre.


Le premier de ces deux inconvénients n'aura lieu, si on suit les règles


précédentes, que quand les personnes qui seront avec elles leur déplairont. Une


petite fille qui aimera sa mère ou sa mie travaillera tout le jour à ses côtés sans


ennui; le babil seul la dédommagera de toute sa gêne. [221] Mais, si celle qui la


gouverne lui est insupportable, elle prendra dans le même dégoût tout ce qu'elle


fera sous ses yeux. Il est très difficile que celles qui ne se plaisent pas avec leurs


mères plus qu'avec personne au monde puissent: un jour tourner à bien; mais,


pour juger de leurs vrais sentiments, il faut les étudier, & non pas se fier à ce


qu'elles disent, car elles sont flatteuses, dissimulées, & savent de bonne heure se


déguiser. On ne doit pas non plus leur prescrire d'aimer leur mère; l'affection ne


vient point par devoir, & ce n'est pas ici que sert la contrainte. L'attachement, les


soins, la seule habitude, feront aimer la mère de la fille, si elle ne fait rien pour


s'attirer sa haine. La gêne même où elle la tient, bien dirigée, loin d'affaiblir cet


attachement, ne fera que l'augmenter, parce que la dépendance étant un état


naturel aux femmes, les filles se sentent faites pour obéir.


Par la même raison qu'elles ont ou doivent avoir peu de liberté, elles portent à


l'excès celle qu'on leur laisse; extrêmes en tout, elles se livrent à leurs jeux avec


plus d'emportement encore que les garçons : c'est le second des inconvénients


dont je viens de parler. Cet emportement doit être modéré; car il est la cause de


plusieurs vices particuliers aux femmes, comme, entre autres, le caprice de


l'engouement, par lequel une femme se transporte aujourd'hui pour tel objet


qu'elle ne regardera pas demain. L'inconstance des goûts leur est aussi funeste


que leur excès, & l'un & l'autre leur vient de la même source. Ne leur ôtez pas la


gaieté, les ris, le bruit, les folâtres jeux; mais empêchez qu'elles ne se rassasient de


l'un pour courir à [222] l'autre; ne souffrez pas qu'un seul instant dans leur vie elles ne


connaissent plus de frein. Accoutumez-les à se voir interrompre au milieu de leurs


jeux, & ramener à d'autres soins sans murmurer. La seule habitude suffit encore


en ceci, parce qu'elle ne fait que seconder la nature.


Il résulte de cette contrainte habituelle une docilité dont les femmes ont besoin


toute leur vie, puisqu'elles ne cessent jamais d'être assujetties ou à un homme, ou


aux jugements des hommes, & qu'il ne leur est jamais permis de se mettre


au-dessus de ces jugements. La première & la plus importante qualité d'une


femme est la douceur : faite pour obéir à un être aussi imparfoit que l'homme,


souvent si plein de vices, & toujours si plein de défauts, elle doit apprendre de


bonne heure a souffrir même l'injustice & à supporter les torts d'un mari sans se


plaindre; ce n'est pas pour lui, c'est pour elle qu'elle doit être douce. L'aigreur et


l'opiniâtreté des femmes ne font jamais qu'augmenter leurs maux & les mauvais


procédés des maris; ils sentent que ce n'est pas avec ces armes-là qu'elles doivent


les vaincre. Le ciel ne les fit point insinuantes & persuasives pour devenir


acariâtres; il ne les fit point faibles pour être impérieuses; il ne leur donna point


une voix si douce pour dire des injures; il ne leur fit point des traits si délicats


pour les défigurer par la colère. Quand elles se fâchent, elles s'oublient : elles ont


souvent raison de se plaindre, mais elles ont toujours tort de gronder. Chacun doit


garder le ton de son sexe; un mari trop doux peut rendre une femme


impertinente; mais, à moins qu'un homme ne soit un monstre, la douceur d'une


femme le ramène, & triomphe de lui tôt ou tard.


[223] Que les filles soient toujours soumises, mais que les mères ne soient pas toujours


inexorables. Pour rendre docile une jeune personne, il ne faut pas la rendre


malheureuse; pour la rendre modeste, il ne faut pas l'abrutir; au contraire, je ne


serois pas fâché qu'on lui laissât mettre quelquefois un peu d'adresse, non pas à


éluder la punition dans sa désobéissance, mais à se faire exempter d'obéir. Il n'est


pas question de lui rendre sa dépendance pénible, il suffit de la lui faire sentir. La


ruse est un talent naturel au sexe; &, persuadé que tous les penchants naturels


sont bons & droits par eux-mêmes, je suis d'avis qu'on cultive celui-là comme les


autres : il ne s'agit que d'en prévenir l'abus.


Je m'en rapporte sur la vérité de cette remarque à tout observateur de bonne foi.


Je ne veux point qu'on examine là-dessus les femmes mêmes : nos gênantes institutions


 peuvent les forcer d'aiguiser leur esprit. Je veux qu'on examine les filles, les petites filles,


qui ne font pour ainsi dire que de naître: qu'on les compare avec les petits garçons de


même âge; &, si ceux-ci ne paraissent lourds, étourdis, bêtes, auprès d'elles,


j'aurai tort incontestablement. Qu'on me permette un seul exemple pris dans toute la naÏveté


puérile.


Il est très commun de défendre aux enfans de rien demander à table; car on ne


croit jamais mieux réussir dans leur éducation qu'en la surchargeant, de préceptes


inutiles, comme si un morceau de ceci ou de cela n'étoit pas bientôt accordé ou


refusé, *[*Un enfant se rend importun quand il trouve son compte à l'être; mais il


ne demandera jamais deux fois la même chose, si la première réponse est toujours


irrévocable.] sans faire mourir sans cesse un pauvre enfant [224] d'une convoitise


aiguisée par l'espérance. Tout le monde sait l'adresse d'un jeune garçon soumis à


cette loi, lequel, ayant été oublié à table, s'avisa de demander du sel, etc. Je ne


dirai pas qu'on pouvoit le chicaner pour avoir demandé directement du sel et


indirectement de la viande; l'omission étoit si cruelle, que, quand il eût enfreint


ouvertement la loi & dit sans détour qu'il avoit faim, je ne puis croire qu'on l'en


eût puni. Mais voici comment s'y prit, en ma présence, une petite fille de six ans


dans un cas beaucoup plus difficile; car, outre qu'il lui étoit rigoureusement


défendu de demander jamais rien ni directement ni indirectement, la


désobéissance n'eût pas été graciable, puisqu'elle avoit mangé de tous les plats,


hormis un seul, dont on avoit oublié de lui donner, & qu'elle convoitoit beaucoup.


Or, pour obtenir qu'on réparât cet oubli sans qu'on pût l'accuser de


désobéissance, elle fit en avançant son doigt la revue de tous les plats, disant tout


haut, à mesure qu'elle les montroit : j'ai mangé de ça, j'ai mangé de ça; mais elle


affecta si visiblement de passer sans rien dire celui dont elle n'avoit point mangé,


que quelqu'un s'en apercevant lui dit: & de cela, en avez-vous mangé ? Oh ! non,


reprit doucement la petite gourmande en baissant les yeux. Je n'ajouterai rien;


comparez : ce tour-ci est une ruse de fille , l'autre est une ruse de garçon.


Ce qui est est bien, & aucune loi générale n'est mauvaise. Cette adresse


particulière donnée au sexe est un dédommagement très équitable de la force qu'il


a de moins; sans quoi la femme ne seroit pas la compagne de l'homme, [225] elle serait


son esclave : c'est par cette supériorité de talent qu'elle se maintient son égale, et


qu'elle le gouverne en lui obéissant. La femme a tout contre elle, nos défauts, sa


timidité, sa faiblesse; elle n'a pour elle que son art & sa beauté. N'est-il as juste


qu'elle cultive l'un & l'autre ? Mais la beauté n'est pas générale; elle périt par mille


accidents, elle passe avec les années; l'habitude en détruit l'effet. L'esprit seul est


la véritable ressource du sexe : non ce sot esprit auquel on donne tant de prix


dans le monde, & qui ne sert à rien pour rendre la vie heureuse, mais l'esprit de


son état, l'art de tirer parti du nôtre, & de se prévaloir de nos propres avantages.


On ne sait pas combien cette adresse des femmes nous est utile à nous-mêmes,


combien elle ajoute de charme à la société des deux sexes, combien elle sert à


réprimer la pétulance des enfants, combien elle contient de maris brutaux,


combien elle maintient de bons ménages, que la discorde troubleroit sans cela.


Les femmes artificieuses & méchantes en abusent, je le sais bien; mais de quoi le


vice n'abuse-t-il pas ? Ne détruisons point les instruments du bonheur parce que


les méchants s'en servent quelquefois à nuire.


On peut briller par la parure, mais on ne plaît que par la personne. Nos


ajustements ne sont point nous; souvent ils déparent à force d'être recherchés, et


souvent ceux qui font le plus remarquer celle qui les porte sont ceux qu'on


remarque le moins. L'éducation des jeunes filles est en ce point tout à fait à


contresens. On leur promet des ornements pour récompense, on leur fait aimer


les atours [226] recherchés : qu'elle est belle ! leur dit-on quand elles sont fort parées.


Et tout au contraire on devroit leur faire entendre que tant d'ajustement n'est fait


que pour cacher des défauts, & que le vrai triomphe de la beauté est de briller par


elle-même. L'amour des modes est de mauvais goût, parce que les visages ne


changent pas avec elles, & que la figure restant la même, ce qui lui sied une fois


lui sied toujours.


Quand je verrois la jeune fille se pavaner dans ses atours, je paroîtrois inquiet de


sa figure ainsi déguisée & de ce qu'on en pourra penser; je dirois : Tous ces


ornements la parent trop, c'est dommage croyez-vous qu'elle en pût supporter de


plus simples est-elle assez belle pour se passer de ceci ou de cela ? Peut-être sera-t-elle


alors la première à prier qu'on lui ôte cet ornement, & qu'on juge : c'est le


cas de l'applaudir, s'il y a lieu. Je ne la louerois jamais tant que quand elle seroit le


plus simplement mise. Quand elle ne regardera la parure que comme un


supplément aux grâces de la personne & comme un aveu tacite qu'elle a besoin de


secours pour plaire, elle ne sera point fière de son ajustement, elle en sera


humble; & si, plus parée que de coutume, elle s'entend dire : qu'elle est belle !


elle en rougira de dépit.


Au reste, il y a des figures qui ont besoin de parure, mais il n'y en a point qui


exigent de riches atours. Les parures ruineuses sont la vanité du rang & non de la


personne, elles tiennent uniquement au préjugé. La véritable coquetterie est


quelquefois recherchée, mais elle n'est jamais fastueuse; & Junon se mettoit plus


superbement que Vénus. Ne pouvant [227] la faire belle, tu la fais riche, disoit Appelles à


un mauvais peintre qui peignoit Hélène fort chargée d'atours. J'ai aussi remarqué


que les plus pompeuses parures annonçoient le plus souvent de laides femmes; on


ne sauroit avoir une vanité plus maladroite. Donnez à une jeune fille qui ait du


goût, & qui méprise la mode, des rubans, de la gaze, de la mousseline & des


fleurs; sans diamants, sans pompons, sans dentelles,*[* Les femmes qui ont la


peau assez blanche pour se passe de dentelle donneroient bien du dépit aux


autres, si elles n'en portoient pas. Ce sont presque toujours de laides personnes


qui amènent les modes, auxquelles les belles ont la bêtise de s'assujettir.] elle va se


faire un ajustement qui la rendra cent fois plus charmante que n'eussent fait tous


les brillants chiffons de la Duchapt.


Comme ce qui est bien est toujours bien, & qu'il faut être toujours le mieux qu'il est


 possible, les femmes qui se connaissent en ajustements choisissent les bons, s'y tiennent; et,


 n'en changeant pas tous les jours, elles en sont moins occupées que celles qui ne savent


à quoi se fixer. Le vrai soin de la parure demande peu de toilette. Les jeunes demoiselles ont


rarement des toilettes d'appareil; le travail, les leçons, remplissent leur journée;


cependant, en général, elles sont mises, au rouge près, avec autant de soin que les


dames, & souvent de meilleur goût. L'abus de la toilette n'est pas ce qu'on pense,


il vient bien plus d'ennui que de vanité. Une femme qui passe six heures à sa


toilette n'ignore point qu'elle n'en sort pas mieux mise que celle qui n'y passe qu'une


demi-heure; mais c'est autant de pris sur l'assommante [228] longueur du temps, & il


vaut mieux s'amuser de soi que de s'ennuyer le tout. Sans la toilette, que feroit-on


de la vie depuis midi jusqu'à neuf heures ? En rassemblant des femmes autour de


soi, on s'amuse à les impatienter, c'est déjà quelque chose; on évite les tête-à-tête


avec un mari qu'on ne voit qu'à cette heure-là, c'est beaucoup plus; & puis


viennent les marchandes, les brocanteurs, les petits messieurs, les petits auteurs,


les vers, les chansons, les brochures : sans la toilette on ne réuniroit jamais si bien


tout cela. Le seul profit réel qui tienne à la chose est le prétexte de s'étaler un peu


plus que quand on est vêtue; mais ce profit n'est peut-être pas si grand qu'on


pense, & les femmes à toilette n'y gagnent pas tant qu'elles diroient bien. Donnez


sans scrupule une éducation de femme aux femmes, faites qu'elles aiment les


soins de leur sexe, qu'elles aient de la modestie, qu'elles sachent veiller à leur


ménage & s'occuper dans leur maison; la grande toilette tombera d'elle-même, et


elles n'en seront mises que de meilleur goût.


La première chose que remarquent en grandissant les jeunes personnes, c'est que


tous ces agréments étrangers ne leur suffisent pas, si elles n'en ont qui soient à


elles. On ne peut jamais se donner la beauté, & l'on n'est pas si tôt en état


acquérir la coquetterie; mais on peut déjà chercher un tour agréable à ses gestes,


un accent flatteur la voix à composer son maintien, à marcher avec légèreté, à


prendre des attitudes gracieuses, & à choisir partout ses avantages. La voix


s'étend, s'affermit, & prend du timbre; les bras se développent, la démarche


s'assure, & l'on [229] s'apperçoit que, de quelque manière qu'on soit mise, il y a un art de


se faire regarder. Dès lors il ne s'agit plu, seulement d'aiguille & d'industrie; de


nouveaux talents se présentent, & font déjà sentir leur utilité.


Je sais que les sévères instituteurs veulent qu'on n'apprenne aux jeunes filles ni


chant, ni danse, ni aucun des arts agréables. Cela me paraît plaisant; & à qui


veulent-ils donc qu'on les apprenne ? Aux garçons ? A qui des hommes ou des


femmes appartient-il d'avoir ces talents par préférence ? A personne, répondront-ils;


 les chansons profanes sont autant de crimes; la danse est une invention du


démon, une jeune fille ne doit avoir d'amusement que son travail & la prière.


Voilà d'étranges amusements pour un enfant de dix ans! Pour moi, j'ai


grand'peur que toutes ces petites saintes qu'on force de passer leur enfance à prier


Dieu ne passent leur jeunesse à tout autre chose, & ne réparent de leur mieux,


étant mariées, le temps qu'elles pensent avoir perdu filles. J'estime qu'il faut avoir


égard à ce qui convient à l'âge aussi bien qu'au sexe; qu'une jeune fille ne doit pas


vivre comme sa grand'mère; qu'elle doit être vive, enjouée, folâtre, chanter,


danser autant qu'il lui plaît, & goûter tous les innocents plaisirs de son âge; le


temps ne viendra que trop tôt d'être posée & de prendre un maintien plus sérieux.


Mais la nécessité de ce changement même est-elle bien réelle? n'est-elle point


peut-être encore un fruit de nos préjugés ? En n'asservissant les honnêtes femmes


qu'à de triste devoirs, on a banni du mariage tout ce qui pouvoit le [230] rendre agréable


aux hommes. Faut-il s'étonner si la taciturnité qu'ils voient régner chez eux les en


chasse, ou s'ils sont peu tentés d'embrasser un état si déplaisant ? A force d'outrer


tous les devoirs, le christianisme les rend impraticables & vains; à force d'interdire


aux femmes le chant, la danse, & tous les amusements du monde, il les rend


maussades, grondeuses, insupportables dans leurs maisons. Il n'y a point de


religion où le mariage soit soumis à des devoirs si sévères, & point où un


engagement si saint soit si méprise. On a tant fait pour empêcher les femmes


d'être aimables, qu'on a rendu les maris indifférents. Cela ne devroit pas être;


j'entends fort bien : mais moi je dis que cela devoit être, puisque enfin les


chrétiens sont hommes. Pour moi, je voudrois qu'une jeune Anglaise cultivât avec


autant de soin les talents agréables pour plaire au mari qu'elle aura, qu'une


tale jeune Albanaise les cultive pour le harem d'Ispahan. Les maris,


dira-t-on, ne se soucient point trop de tous ces talents. Vraiment je le crois, quand


ces talents, foin d'être employés à leur plaire, ne servent que d'amorce pour attirer


chez eux de jeunes impudents qui les déshonorent. Mais pensez-vous qu'une


femme aimable & sage, ornée de pareils talents, & qui les consacreroit à


l'amusement de son mari, n'ajouteroit pas au bonheur de sa vie, & ne


l'empêcheroit pas, sortant de son cabinet la tête épuisée, d'aller chercher des


récréations hors de chez lui ? Personne n'a-t-il vu d'heureuses familles ainsi


réunies, où chacun sait fournir du sien aux amusements communs? Qu'il dise si la


confiance & la familiarité qui s'y joint, si l'innocence & la douceur des plaisirs


[231] qu'on y goûte, ne rachètent pas bien ce que les plaisirs publics ont de plus bruyant?


On a trop réduit en arts les talents agréables; on les a trop généralisés; on a tout


fait maxime & précepte, & l'on a rendu fort ennuyeux aux jeunes personnes ce


qui ne doit être pour elles qu'amusement: & folâtres jeux. Je n'imagine rien de


plus ridicule que de voir un vieux maître à danser ou à chanter aborder d'un air


refrogné de jeunes personnes qui ne cherchent qu'à rire, & prendre pour leur


enseigner sa frivole science vin ton plus pédantesque & plus magistral que s'il


s'agissoit de leur catéchisme. Est-ce, par exemple, que l'art de chanter tient à la


musique écrite ? ne sauroit-on rendre sa voix flexible & juste, apprendre à chanter


avec goût, même à s'accompagner, sans connoître une seule note ? Le même


genre de chant va-t-il à toutes les voix ? la même méthode va-t-elle à


tous les esprits ? On ne me fera jamais croire que les mêmes attitudes, les mêmes pas,


les mêmes mouvements, les mêmes gestes, les mêmes danses conviennent à


une petite brune vive & piquante, & à une grande belle blonde aux yeux languissants.


Quand donc je vois un maître donner exactement à toutes deux les mêmes leçons, je dis :


 Cet homme suit sa routine, mais il n'entend rien a son art.


On demande s'il faut aux filles des maîtres ou des maîtresses. Je ne sais : je


voudrois bien qu'elles n'eussent besoin ni des uns ni des autres, qu'elles apprissent


librement ce qu'elles ont tant de penchant à vouloir apprendre, & qu'on ne vit pas


sans cesse errer dans nos villes tant de baladins [232] chamarrés. J'ai quelque peine à


croire que le commerce de ces gens-là ne soit pas plus nuisible a de jeunes filles


que leurs leçons ne leur sont utiles, & que leur jargon, leur ton, leurs airs, ne


donnent pas à leurs écolières le premier goût des frivolités, pour eux si


importantes, dont elles ne tarderont guère, a leur exemple, de faire leur unique


occupation.


Dans les arts qui n'ont que l'agrément pour objet, tout peut servir de maître


aux jeunes personnes: leur peur, leur mère, leur frère, leur sœur, leurs amies,


leurs gouvernantes, leur miroir, & surtout leur propre goût. On ne doit point offrir


de leur donner leçon, il faut que ce soient elles qui la demandent; on ne doit point


faire une tache d'une récompense; & c'est surtout dans ces sortes d'études que le


premier succès est de vouloir réussir. Au reste, s'il faut absolument des leçons en


règle, je ne déciderai point du sexe de ceux qui les doivent donner. Je ne sais s'il


faut qu'un maître à danser prenne une jeune écolière par sa main délicate et


blanche, qu'il lui fasse accourir la jupe, lever les yeux, déployer les bras, avancer


un sein palpitant; mais je sais bien que pour rien au monde je ne voudrais


être ce maître-là.


Par l'industrie & les talents le goût se forme; par le goût l'esprit s'ouvre


insensiblement aux idées du beau dans tous les genres, & enfin aux notions


morales qui s'y rapportent. C'est peut-être une des raisons pourquoi le sentiment


de la décence & de l'honnêteté s'insinue plus tôt chez les filles que chez les


garçons; car, pour croire que ce sentiment précoce soit [233] l'ouvrage des gouvernantes, il faudrait


être fort mal instruit de la tournure de leurs leçons & de la marche de


l'esprit humain. Le talent de parler tient le premier rang dans l'art de plaire; c'est


par lui seul qu'on peut ajouter de nouveaux charmes à ceux auxquels l'habitude


accoutume les sens. C'est l'esprit qui non seulement vivifie le corps, mais qui le


renouvelle en quelque sort c'est par la succession des sentiments & des idées qu'il


anime & varie la physionomie; & c'est par les discours qu'i, inspire que l'attention,


tenue en haleine, soutient longtemps le même intérêt sur le même objet. C'est, je


crois par toutes ces raisons, que les jeunes filles acquièrent si vite un petit babil


agréable, qu'elles mettent de l'accent dans leurs propos, même avant que de les


sentir, & que les hommes s'amusent si tôt à les écouter, même avant qu'elles


puissent les entendre; ils épient je premier moment de cette intelligence pour


pénétrer ainsi celui du sentiment.


Les femmes ont la langue flexible; elles parlent plus tôt, plus aisément & plus


agréablement que les hommes. On les accuse aussi de parler davantage: cela doit


être, & je changerois volontiers ce reproche en éloge; la bouche & les yeux ont


chez elles la même activité, & par la même raison. L'homme dit ce qu'il sait, la


femme dit ce qui plaît; l'un pour parler a besoin de connaissance, & l'autre de


goût; l'un doit avoir pour objet principal les choses utiles, l'autre les agréables.


Leurs discours ne doivent avoir de formes communes que celles de la vérité.


On ne doit donc pas contenir le babil des filles, comme celui des garçons, par


cette interrogation dure: a quoi cela [234] est-il bon? mais par cette autre, à laquelle il


n'est pas plus aisé de répondre : quel effet cela fera-t-il ? Dans ce premier âge,


où, ne pouvant discerner encore le bien & le mal, elles ne sont les juges de personne,


elles doivent s'imposer pour lui de ne jamais rien dire que d'agréable à ceux à qui elles


parlent; & ce qui rend la pratique de cette règle plus difficile est qu'elle reste toujours


subordonnée à la première, qui est de ne jamais mentir.


J'y vois bien d'autres difficultés encore, mais elles sont d'un âge plus avancé.


Quant à présent, il n'en peut coûter aux jeunes filles pour être vraies que de l'être


sans grossièreté; & comme naturellement cette grossièreté leur répugne,


l'éducation leur apprend aisément à l'éviter. Je remarque en général, dans le


commerce du monde, que la politesse des hommes est plus officieuse & celle des


femmes plus caressante. Cette différence n'est point d'institution, elle est naturelle.


L'homme paraît chercher davantage à vous servir, & la femme à vous agréer. Il


suit de là que, quoi qu'il en soit du caractère des femmes, leur politesse est moins


fausse que la notre; elle ne fait qu'étendre leur premier instinct; mais quand un


homme feint de préférer mon intérêt au sien propre, de quelque démonstration


qu'il colore ce mensonge, Je suis très sûr qu'il en fait un. Il n'en coûte donc guère


aux femmes d'être polies, ni par conséquent aux filles d'apprendre à le devenir. La


première leçon vient de la nature, l'art ne fait plus que la suivre, & déterminer


suivant nos usages sous que forme elle doit se montrer. A l'égard de leur politesse


entre elles, c'est tout autre chose; elles y mettent un air si contraint & des


attentions si [235] froides, qu'en se gênant mutuellement elles n'ont pas grand soin de


cacher leur gêne, & semblent sincères dans leur mensonge on ne cherchant guère


à le déguiser. Cependant les jeunes personnes se font quelquefois tout de bon des


amitiés plus franches. A leur âge la gaieté tient lieu de bon naturel; & contentes


d'elles, elles le sont de tout le monde. Il est constant aussi qu'elles se baisent de


meilleur cœur & se caressent avec plus de grâce devant les hommes, fières


d'aiguiser impunément leur convoitise par l'image des faveurs qu'elles savent leur


faire envier.


Si l'on ne doit pas permettre aux jeunes garçons des questions indiscrètes, à plus


forte raison doit-on les interdire à de jeunes filles dont la curiosité satisfaite ou


mal éludée est bien d'une autre conséquence, vu leur pénétration à pressentir les


mystères qu'on leur cache & leur adresse à les découvrir. Mais sans souffrir leurs


interrogations, je voudrois qu'on les interrogeât beaucoup elles-mêmes, qu'on eût


soin de les faire causer, qu'on les agaçât pour les exercer à parler aisément, pour


les rendre vives à la riposte, pour leur délier l'esprit & la langue, tandis qu'on le


peut sans danger. Ces conversations toujours tournées en gaieté, mais ménagées


avec art & bien dirigées, feroient un amusement charmant pour cet âge, et


pourroient porter dans les cœurs innocents de ces jeunes personnes les premières


et peut-être les plus utiles leçons de morale qu'elles prendront de leur vie, en leur


apprenant, sous l'attroit du plaisir & de la vanité, à quelles qualités les hommes


accordent véritablement leur estime, & en quoi consiste la gloire & le bonheur


d'une honnête femme.


[236] On comprend bien que si les enfans mâles sont hors d'état de se former aucune


véritable idée de religion, à plus forte raison la même idée est-elle au-dessus de la


conception des filles : c'est pour cela même que je voudrois en parler à celles-ci


de meilleure heure; car s'il falloit attendre qu'elles fussent en état de discuter


méthodiquement ces questions profondes, on courroit risque de ne leur en parler


jamais. La raison des femmes est une raison pratique qui leur fait trouver très


habilement les moyens d'arriver à une fin connue, mais qui ne leur fait pas


trouver cette fin. La relation sociale des sexes est admirable. De cette société


résulte une personne morale dont la femme est l'œil & l'homme le bras, mais


avec une telle dépendance l'une de l'autre, que c'est de l'homme que la femme


apprend ce qu'il faut voir, & de la femme que l'homme apprend ce qu'il faut faire.


Si la femme pouvoit remonter aussi que l'homme aux principes, & que l'homme


eût aussi bien qu'elle l'esprit des détails, toujours indépendants l'un de l'autre, ils


vivroient dans une discorde éternelle, & leur société ne pourroit subsister. Mais


dans l'harmonie qui règne entre eux, tout tend à la fin commune; on ne sait lequel


met le plus du sien; chacun suit l'impulsion de l'autre; chacun obéit, & tous deux


sont les maîtres.


Par cela même que la conduite de la femme est asservie à l'opinion publique, sa


croyance est asservie à l'autorité. Toute fille doit avoir la religion de sa mère, et


toute femme celle de son mari. Quand cette religion seroit fausse, la docilité qui


soumet la mère & la famille à l'ordre de la nature efface auprès de Dieu le péché


de l'erreur. Hors d'état d'être [237] juges elles-mêmes, elles doivent recevoir la décision


des pères & des maris comme celle de l'église.


Ne pouvant tirer d'elles seules la règle de leur foi, les femmes ne peuvent lui


donner pour bornes celles de l'évidence & de la raison; mais, se laissant entraîner


par mâle impulsions étrangères, elles sont toujours en deçà ou au delà du vrai.


Toujours extrêmes, elles sont toutes libertines ou dévotes; on n'en voit oint savoir


réunir la sagesse à la piété. La source du mal n'est pas seulement dans le caractère


outré de leur sexe, mais aussi dans l'autorité mal réglée du nôtre: le libertinage des


mœurs la fait mépriser, l'effroi du repentir la rend tyrannique, & voilà comment


on en fait toujours trop ou peu.


Puisque l'autorité doit régler la religion des femmes, il ne s'agit pas tant de leur


expliquer les raisons qu'on a de croire, que de leur exposer nettement ce qu'on


croit : car la foi qu'on donne à des idées obscures est la première source du


fanatisme, & celle qu'on exige pour des choses absurdes mène à la folie ou à


l'incrédulité. Je ne sais à quoi nos catéchismes portent le plus, d'être impie ou


fanatique; mais je sais bien qu'ils font nécessairement l'un ou l'autre.


Premièrement, pour enseigner la religion à de jeunes filles, n'en faites jamais pour


elles un objet de tristesse & de gêne, jamais une tâche ni un devoir; par


conséquent ne leur faites jamais rien apprendre par cœur qui s'y rapporte, pas


même les prières. Contentez-vous de faire régulièrement les vôtres devant elles,


sans les forcer pourtant d'y assister. Faites-les courtes, selon l'instruction se


Jésus-Christ. [238] Faites-les toujours avec le recueillement & le respect convenables; songez


qu'en demandant à l'être suprême de l'attention pour nous écouter, cela vaut bien


qu'on en mette à ce qu'on va lui dire.


Il importe moins que de jeunes filles sachent sitôt leur religion, qu'il


n'importe a elles la sachent bien, & surtout qu'elles l'aiment. Quand vous la leur


rendez onéreuse, quand vous leur peignez toujours Dieu fâché contre elles,


quand vous leur imposez en son nom mille devoirs pénibles qu'elles ne vous


volent jamais remplir, que peuvent-elles penser, sinon que savoir son catéchisme


et prier Dieu sont les devoirs des petites filles, & désirer d'être grandes pour


s'exempter comme vous de tout cet assujettissement? L'exemple! l'exemple! sans


cela jamais on ne réussit à rien auprès des enfants.


Quand vous leur expliquez des articles de foi, que ce soit en forme d'instruction


directe, & non par demandes & par réponses. Elles ne doivent jamais


répondre que ce qu'elles pensent, & non ce qu'on leur a dicte. Toutes les réponses


du catéchisme sont à contresens, c'est l'écolier qui instruit le maître;


elles sont même des mensonges dans a bouche des enfants, puisqu'ils expliquent ce qu'ils


n'entendent point, & qu'ils affirment ce qu'ils sont hors d'état de croire. Parmi les hommes les


plus intelligents, qu'on me montre ceux qui ne mentent pas en disant leur catéchisme.


La première question que je vois dans le nôtre est celle-ci: Qui vous a créée et


mise au monde ? A quoi la petite fille, croyant bien que c'est sa mère, dit pourtant


sans hésiter que c'est Dieu. La seule chose qu'elle voit là, c'est qu'à une [239] demande


qu'elle n'entend guère elle fait une réponse qu'elle n'entend point du tout.


Je voudrais qu'un homme qui connoîtroit bien la marché de l'esprit des enfants


voulût faire pour eux un catéchisme. Ce seroit peut-être le livre le plus utile qu'on


eut jamais écrit, & ce ne seroit pas, à mon avis, celui qui feroit le moins d'honneur


à son auteur. Ce qu'il y a de bien sûr, c'est que, si ce livre étoit bon, il ne


ressembleroit guère aux nôtres.


Un tel catéchisme ne sera bon que quand, sur les seules demandes, l'enfant fera


de lui-même les réponses sans les apprendre; bien entendu qu'il sera quelquefois


dans le cas d'interroger à son tour. Pour faire entendre ce que je veux dire, il


faudroit une espèce de modèle, & je sens bien ce qui me manque pour le tracer.


J'essayerai du moins d'en donner quelque légère idée.


Je m'imagine donc que, pour venir à la première question de notre catéchisme, il


faudroit que celui-là commençât à peu près ainsi:


LA BONNE


Vous souvenez-vous du temps que votre mère étoit fille ?


LA PETITE


Non, ma bonne


LA BONNE


Pourquoi non, vous qui avez si bonne mémoire?


[240] LA PETITE


C'est que je n'étois pas au monde.


LA BONNE


Vous n'avez donc pas toujours vécu?


LA PETITE


Non.


LA BONNE


Vivrez-vous toujours?


LA PETITE


Oui.


LA BONNE


Etes-vous jeune ou vieille?


LA PETITE


Je suis jeune.


LA BONNE


Et votre grand'maman, est-elle jeune ou vieille?


LA PETITE


Elle est vieille.


LA BONNE


A-t-elle été jeune?


LA PETITE


Oui.


LA BONNE


Pourquoi ne l'est-elle plus ?


[241] LA PETITE


C'est qu'elle a vieilli.


LA BONNE


Vieillirez-vous comme elle?


LA PETITE


Je ne sais.*[* Si partout ou j'ai mis je ne sais, la petite répond autrement, il faut


se méfier de sa réponse & la lui faire expliquer avec soin.]


LA BONNE


Où sont vos robes de l'année passée ?


LA PETITE


On les a défaites.


LA BONNE


Et pourquoi les a-t-on défaites ?


LA PETITE


Parce qu'elles m'étoient trop petites.


LA BONNE


Et pourquoi vous étoient-elles trop petites ?


LA PETITE


Parce que j'ai grandi.


[242] LA BONNE


Grandirez-vous encore ?


LA PETITE


Oh! oui.


LA BONNE


Et que deviennent les grandes filles?


LA PETITE


Elles deviennent femmes.


LA BONNE


Et que deviennent les femmes?


LA PETITE


Elles deviennent mères.


LA BONNE


Et les mères, que deviennent-elles?


LA PETITE


Elles deviennent vieilles.


LA BONNE


Vous deviendrez donc vieille ?


LA PETITE


Quand je serai mère.


[243] LA BONNE


Et que deviennent les vieilles gens?


LA PETITE


Je ne sais.


LA BONNE


Qu'est devenu votre grand-papa ?


LA PETITE


Il est mort.*[*La petite dira cela parce qu'elle l'a entendu dire; mais il faut vérifier


si elle a quelque juste idée de la mort, car cette idée n'est pas si simple ni si à la


portée de, enfans que l'on pense. On peut voir, dans le petit poème d'Abel, un


exemple de la manière dont on doit la leur donner. Ce charmant ouvrage respire


une simplicité délicieuse dont on ne peut trop se nourrir pour converser avec les


enfants.]


LA BONNE


Et pourquoi est-il mort?


LA PETITE


Parce qu' il étoit vieux.


LA BONNE


Que deviennent donc les vieilles gens ?


LA PETITE


Ils meurent.


LA BONNE


Et, vous, quand vous serez vieille, que...


[244] LA PETITE, l'interrompant.


Oh! ma bonne, je ne veux pas mourir.


LA BONNE


Mon enfant, personne ne veut mourir, & tout le monde meurt.


LA PETITE


Comment! est-ce que maman mourra aussi !


LA BONNE


Comme tout le monde. Les femmes vieillissent ainsi que les hommes, & la


vieillesse mène à la mort.


LA PETITE


Que faut-il faire pour vieillir bien tard ?


LA BONNE


Vivre sagement tandis qu'on est jeune!


LA PETITE


Ma bonne, je serai toujours sage.


LA BONNE.


Tant mieux pour vous. Mais, enfin, croyez-vous de vivre toujours ?


LA PETITE


Quand je serai bien vieille, bien vieille...


[245] LA BONNE


Hé bien?


LA PETITE


Enfin, quand on est si vieille, vous dites qu'il faut bien mourir.


LA BONNE


Vous mourrez donc une fois?


LA PETITE


Hélas ! oui.


LA BONNE


Qui est-ce qui vivoit avant vous ?


LA PETITE


Mon père & ma mère.


LA BONNE


Qui est-ce qui vivoit avant eux?


LA PETITE


Leur père & leur mère.


LA BONNE


Qui est-ce qui vivra après vous ?


LA PETITE


Mes enfants.


[246] LA BONNE


Qui est-ce qui vivra après eux ?


LA PETITE


Leurs enfants, etc.


En suivant cette route, on trouve à la race humaine, par des inductions sensibles,


un commencement & une fin, comme à toutes choses, c'est-à-dire un père & une


mère qui n'ont eu ni père ni mère, & des enfans qui n'auront point d'enfans.  *


[* L'idée de l'éternité ne sauroit s'appliquer aux générations humaines avec le


consentement de l'esprit. Toute succession numérique réduite en acte est


incompatible avec cette idée.] Ce n'est qu'après une longue suite de questions


pareilles que la première demande du catéchisme est suffisamment préparée.


Mais de là jusqu'à la deuxième réponse, qui est pour ainsi dire la définition


de l'essence divine, quel saut immense! Quand cet intervalle sera-t-il rempli ? Dieu est un esprit! & qu'est-ce


qu'un esprit ? Irai-je embarquer celui d'un enfant dans cette obscure


métaphysique dont les hommes ont tant de peine à se tirer ? Ce n'est pas à une


petite fille à résoudre ces questions, c'est tout au plus à elle à les faire. Alors je lui


répondrois simplement : Vous me demandez ce que c'est que Dieu; cela n'est pas


facile à dire : on ne peut entendre, ni voir, ni toucher Dieu; on ne le connaît que


par ses œuvres. Pour juger ce qu'il est, attendez de savoir ce qu'il a fait.


[247] Si nos dogmes sont tous de la même vérité, tous ne sont pas pour cela de la


même importance. Il est fort indifférent a la gloire de Dieu qu'elle nous soit


connue en toutes choses; mais il importe à la société humaine & à chacun de ses


membres que tout homme connaisse & remplisse les devoirs que lui impose la loi


de Dieu envers son prochain & envers soi-même. Voilà ce que nous devons


incessamment nous enseigner les uns aux autres, & voilà surtout de quoi les pères


 & les mères sont tenus d'instruire leurs enfants. Qu'une vierge soit la mère de son


créateur, qu'elle ait enfanté Dieu, ou seulement un homme auquel Dieu s'est joint; que


la substance du père & du fils soit la même, ou ne soit que semblable; que l'esprit


procède de l'un des deux qui sont le même, ou de tous deux conjointement, je ne vois


pas que la décision de ces questions, en apparence essentielles, importe plus à l'espece


ce humaine que de savoir quel jour de la lune on doit célébrer la pâque, s'il faut


dire le chapelet, jeûner, faire maigre, parler latin ou françois à l'église, orner


les murs d'images, dire ou entendre la musse, & n 'avoir point de femme en propre.


Que chacun pense là-dessus comme il lui plaira : j'ignore en quoi cela peut intéresser


 les autres; quant à moi, cela ne m'intéresse point du tout. Mais ce qui m'intéresse,


moi & tous mes semblables, c'est que chacun sache qu'il existe un arbitre du sort des


 humains, duquel nous sommes tous les enfants, qui nous prescrit à tous d'être justes, de


nous aimer les uns les autres, d'être bienfaisants & miséricordieux, de tenir nos


engagements envers tout le monde, même envers nos ennemis & les siens; que


[248] l'apparent bonheur de cette vie n'est rien; qu'il en est une autre après elle, dans


laquelle cet Etre suprême sera le rémunérateur des bons & le juge des méchants.


Ces dogmes & les dogmes semblables sont ceux qu'il importe d'enseigner à la


jeunesse, & de persuader à tous les citoyens. Quiconque les combat mérite


châtiment, sans doute; il est le perturbateur de l'ordre & l'ennemi de la société.


Quiconque les passe, & veut nous asservir à ses opinions particulières, vient au,


même point par une route opposée; pour établir l'ordre a sa manière, il trouble la


paix; dans son téméraire orgueil, il se rend l'interprète de la Divinité, il exige en


son nom les hommages & les respects des hommes, il se fait Dieu tant qu'il peut à


sa place : on devroit le punir comme sacrilège, quand on ne le puniroit pas


comme intolérant.


Négligez donc tous ces dogmes mystérieux qui ne sont pour nous que des mots


sans idées, toutes ces doctrines bizarres dont la vaine étude tient lieu de vertus à


ceux qui s'y livrent, & sert plutôt à les rendre fous que bons. Maintenez toujours


vos enfans dans le cercle étroit des dogmes qui tiennent à la morale. Persuadez-leur


bien qu'il n'y a rien pour nous d'utile à savoir que ce qui nous apprend à bien


faire. Ne faites point de vos filles des théologiennes & des raisonneuses; ne leur


apprenez des choses du ciel que ce qui sert à la sagesse humaine; accoutumez-les


à se sentir toujours sous les yeux de Dieu, à l'avoir pour témoin de leurs actions,


de leurs pensées, de leur vertu, de leurs plaisirs, à faire le bien sans ostentation,


parce qu'il l'aime; à souffrir le mal sans murmure, parce qu'il les en [249] dédommagera


; à être enfin tous les jours de leur vie ce qu'elles seront bien aises d'avoir été


lorsqu'elles comparaîtront devant lui. Voilà la véritable religion, voilà la seule qui


n'est susceptible ni d'abus, ni d'impiété, ni de fanatisme. Qu'on en prêche tant


qu'on voudra de plus sublimes; pour moi, je n'en reconnois point d'autre que


celle-là.


Au reste, il est bon d'observer que, jusqu'à l'âge où la raison s'éclaire & où le


sentiment naissant fait parler la conscience, ce qui est bien ou mal pour les jeunes


personnes est ce que les gens qui les entourent ont décidé tel. Ce qu'on leur


commande est bien, ce qu'on leur défend est mal, elles n'en doivent pas savoir


davantage : par où l'on voit de quelle importance est, encore plus pour elles que


pour les garçons, le choix des personnes qui doivent les approcher & avoir


quelque autorité sur elles. Enfin le moment vient où elles commencent à juger des


choses par elles-mêmes, & alors il est temps de changer le plan des leur


éducation.


J'en ai trop dit jusqu'ici peut-être. A quoi réduirons-nous les femmes, si nous ne


leur donnons pour loi que les préjugés publics ? N'abaissons pas à ce oint le sexe


qui nous gouverne, & qui nous honore quand nous ne l'avons pas avili. Il existe


pour toute l'espèce humaine une règle antérieure à l'opinion. C'est à inflexible


direction de cette règle que se doivent rapporter toutes les autres : elle juge le


préjuge même : & ce n'est qu'autant que l'estime des hommes s'accorde avec elle,


que cette estime doit faire autorité pour nous.


[250] Cette règle est le sentiment intérieur. Je ne répéterai point ce qui en a été dit


ci-devant; il me suffit de remarquer que si ces deux règles ne concourent à


l'éducation des femmes, elle sera toujours défectueuse. Le sentiment sans


l'opinion ne leur donnera point cette délicatesse d'âme qui pare les bonnes mœurs


de l'honneur du monde; & l'opinion sans le sentiment n'en fera jamais que des


femmes fausses & déshonnêtes, qui mettent l'apparence à la place de la vertu.


Il leur importe donc de cultiver une faculté qui serve d'arbitre entre les deux


guides, qui ne laisse point égarer la conscience, & qui redresse les erreurs du


préjugé. Cette faculté est la raison. Mais à ce mot que de question s'élèvent! Les


femmes sont-elles capables d'un solide raisonnement? importe-t-il qu'elles le


cultivent? le cultiveront-elles avec succès? Cette culture est-elle utile aux


fonctions qui leur sont imposées? Est-elle compatible avec la simplicité qui leur


convient ?


Les diverses manières d'envisage & de résoudre ces questions font que, donnant


dans les excès contraires, les uns bornent la femme à coudre & filer dans son


ménage avec ses servantes, & n'en font ainsi que la première servante du maître;


les autres, non contents d'assurer ses droits, lui font encore usurper les nôtres; car


la laisser au-dessus de nous clans les qualités propres à son sexe, & la rendre


notre égale dans tout le reste, qu'est-ce autre chose que transporter à la femme la


primauté que la nature donne au mari ?


La raison qui mène l'homme à la connaissance de ses devoirs n'est pas fort


composée; la raison qui mène la femme [251] à la connaissance des siens est plus


simple encore. L'obéissance & la fidélité qu'elle doit à son mari, la tendresse & les


soins qu'elle doit à ses enfants, sont des conséquences si naturelles & si sensibles


de sa condition, qu'elle ne peut, sans mauvaise foi, refuser son consentement au


sentiment intérieur qui la guide, ai méconnaître le devoir dans le penchant qui


n'est point encore altéré.


Je ne blâmerois pas sans distinction qu'une femme fût bornée aux seuls travaux de


son sexe, & qu'on la laissât dans une profonde ignorance sur tout le reste; mais il


faudroit pour cela des mœurs publiques, très simples, très saines ou une manière


de vivre très retirée. Dans de grandes villes & parmi des hommes corrompus,


cette femme seroit trop facile à séduire; souvent sa vertu ne tiendroit qu'aux


occasions; dans ce siècle philosophe il lui en faut une à l'épreuve. Il faut qu'elle


sache d'avance, & ce qu'on lui peut dire, & ce qu'elle en doit penser.


D'ailleurs, soumise au jugement des hommes, elle doit mériter leur estime; elle


doit surtout obtenir celle de son époux; elle ne doit pas seulement lui faire aimer


sa personne, mais lui faire approuver sa conduite; elle doit justifier devant le


public le choix qu'il a fait, & faire honorer le mari, de l'honneur qu'on rend à la


femme. Or, comment s'y prendra-t-elle pour tout cela, si elle ignore nos


institutions, si elle ne sait rien de nos usages, de nos bienséances, si elle ne


connaît ni la source des jugements humains, ni les passions qui les déterminent ?


Dès là qu'elle dépend à la fois de sa propre conscience & des opinions des autres,


il faut [252] qu'elle apprenne à comparer ces deux règles, à les concilier, & à ne


préférer la première que quand elles sont opposition. Elle devient le juge de ses


juges, elle décide quand elle doit s'y soumettre & quand elle doit les récuser.


Avant de rejeter ou d'admettre leurs préjugés, elle les pèse; elle apprend à


remonter à leur source, à les prévenir, a se les rendre favorables; elle a soin de ne


jamais s'attirer le blâme quand son devoir lui permet de l'éviter. Rien de tout cela


ne peut bien se faire sans cultiver son esprit & sa raison.


Je reviens toujours au principe, & il me fournit la solution de toutes mes


difficultés. J'étudie ce qui est, j'en recherche la cause, & je trouve enfin que


ce qui est est bien. J'entre dans des maisons ouvertes dont le maître & la maîtresse


font conjointement les honneurs. Tous deux ont eu la même éducation, tous


deux sont d'une égale politesse, tous deux également pourvus de goût


 & d'esprit, tous deux animés du même désir de bien recevoir leur monde, & de renvoyer


 chacun content d'eux. Le mari n'omet aucun soin pour être attentif à tout : il va, vient,


 fait la ronde & se donne mille peines; il voudroit être tout attention. La femme reste


à sa place; un petit cercle se rassemble autour d'elle, & semble lui cacher le reste de


 l'assemblée; cependant il ne s'y passe rien qu'elle n'aperçoive, il n'en sort personne


à qui elle n'ait parlé; elle n'a rien omis de ce qui pouvoit intéresser tout le monde;


elle n'a rien dit à chacun qui ne lui fût agréable; & sans rien troubler à l'ordre,


le moindre de la compagnie n'est pas plus oublié que le [253] premier. On est servi, l'on se met


à table : l'homme, instruit des gens qui se conviennent, les placera selon ce qu'il sait; la femme,


sans rien savoir, ne s'y trompera pas; elle aura déjà lu dans les yeux, dans le maintien,


toutes les convenances, & chacun se trouvera placé comme il veut l'être. Je ne dis point


qu'au service personne n'est oublié. Le maître de la maison, en faisant la ronde,


aura pu n'oublier personne; mais la femme devine ce qu'on regarde avec plaisir et


vous en offre; en parlant à son voisin elle a l'œil au bout de la table; elle discerne


celui qui ne mange point parce qu'il n'a pas faim, & celui qui n'ose se servir ou


demander parce qu'il est maladroit ou timide. En sortant de table, chacun croit


qu'elle n'a songé qu'à lui; tous ne pensent pas qu'elle ait eu le temps de manger un


seul morceau; mais la vérité est qu'elle a mangé plus que personne.


Quand tout le monde est parti, l'on parle de ce qui s'est passe. L'homme rapporte


ce qu'on lui a dit, ce qu'ont dit & fait ceux avec lesquels il s'est entretenu. Si ce


n'est pas toujours là-dessus que la femme est plus exacte, en revanche elle a vu ce


qui s'est dit tout bas à l'autre bout de la salle; en, sait ce qu'un tel a pensé, à quoi


tenoit tel propos ou tel geste; il s'est fait à peine un mouvement expressif dont elle


n'ait l'interprétation toute prête, & presque toujours conforme à la vérité.


Le même tour d'esprit qui fait exceller une femme du monde dans l'art de tenir


maison, fait exceller une coquette dans l'art d'amuser plusieurs soupirants. Le


manège de la [254] coquetterie exige un discernement encore plus fin que celui de la


politesse : car, pourvu qu'une femme polie le soit envers tout le monde, elle a


toujours assez bien fait; mais la coquette perdroit bientôt son empire par cette


uniformité maladroite; à force de vouloir obliger tous ses amants, elle les


rebuteroit tous. Dans la société, les manières qu'on prend avec tous les hommes


ne laissent pas de plaire à chacun; pourvu qu'on soit bien traité, l'on n'y regarde


pas de si près sur les préférences; mais en amour, une faveur qui n'est pas


exclusive est une injure. Un homme sensible aimeroit cent fois mieux être seul


maltraité que caressé avec tous les autres, & ce qui lui eut arriver de pis est de


n'être point distingué. Il faut donc: qu'une femme qui veut conserver plusieurs


amants persuade à chacun d'eux qu'elle le préfère, & qu'elle le lui persuade sous


les yeux de tous les autres, à qui elle en persuade autant sous les siens.


Voulez-vous voir un personnage embarrassé, placez un homme entre deux


femmes avec chacune desquelles il aura des liaisons secrètes, puis observez quelle


sotte figure il y fera. Placez en même cas une femme entre deux hommes, et


sûrement l'exemple ne sera pas plus rare; vous serez émerveillé de l'adresse avec


laquelle elle donnera le change à tous deux, & fera que chacun se rira de l'autre.


Or, si cette femme leur témoignoit la même confiance, & prenoit avec eux la


même familiarité, comment seroient-ils un instant ses dupes? En les traitant


également, ne montreroit-elle pas qu'ils ont les mêmes droits sur elle ? Oh! qu'elle


s'y prend bien mieux que cela! Loin de les traiter de la même [255] manière, elle affecte


de mettre entre eux de l'inégalité; elle fait si bien que celui qu'elle flatte croit que


c'est par tendresse, & que celui qu'elle maltraite croit que c'est par dépit. Ainsi


chacun, content de son partage, la voit toujours s'occuper de lui, tandis qu'elle ne


s'occupe en effet que d'elle seule.


Dans le désir général de plaire, la coquetterie suggère de semblables moyens : les


caprices ne feroient que rebuter, s'ils n'étoient sagement ménagés; & c'est en les


dispensant, avec art qu'elle en fait les plus fortes chaînes de ses esclaves.


Usa ogn'arte la donna, onde sia colte


Nella sua rete alcun novello amante ;


Nè con tutti, nè sempre un stesso volto


Serba ; ma cangia a tempo atto e sembiante.


A quoi tient tout cet art, si ce n'est à des observations fines & continuelles qui lui


font voir à chaque instant ce qui se passe dans les cœurs des hommes, & qui la


disposent à porter à chaque mouvement secret qu'elle aperçoit la forcé qu'il faut


pour le suspendre ou l'accélérer ? Or cet art s'apprend-il ? Non; il naît avec les


femmes; elles l'ont toutes, & jamais les hommes ne l'ont eu au même degré. Tel


est un des caractères distinctifs du sexe. La présence d'esprit, la pénétration, les


observations fines sont la science des femmes; l'habileté de s'en prévaloir est leur


talent.


Voilà ce qui est, & l'on a vu pourquoi cela doit être. Les femmes sont fausses,


nous dit-on. Elles le deviennent. Le don qui leur est propre est l'adresse & non


pas la fausseté; [256] dans les vrais penchants de leur sexe, même en mentant, elles ne


sont point fausses. Pourquoi consultez-vous leur bouche, quand ce n'est pas elle


qui doit parler ? Consultez leurs yeux, leur teint, leur respiration, leur air craintif,


leur molle résistance : voilà le langage que la nature leur donne pour vous


répondre. La bouche dit toujours non, & doit le dire; mais l'accent qu'elle y joint


n'est pas toujours le même, & cet accent ne sait point mentir. La femme n'a-t-elle


pas les mêmes besoins que l'homme, sans avoir le même droit de les témoigner ?


Son sort seroit trop cruel, si, même dans les désirs légitimes, elle n'avoit un


langage équivalent à celui qu'elle n'ose tenir. Faut-il que sa pudeur la rende


malheureuse? Ne lui faut-il pas un art de communiquer ses penchants sans les


découvrir ? De quelle adresse n'a-t-elle pas besoin pour faire qu'on lui dérobe ce


qu'elle brûle d'accorder! Combien ne lui importe-t-il point d'apprendre à toucher


le cœur de l'homme, sans paraître songer à lui! Quel discours charmant n'est-ce


pas que la pomme de Galatée & sa fuite maladroite! Que faudra-t-i qu'elle ajoute


à cela ? Ira-t-elle dire au berger qui la suit entre les saules qu'elle n'y fuit


qu'à dessein de l'attirer ? Elle mentirait, pour ainsi dire; car alors elle ne l'attireroit plus.


Plus une femme a de réserve, plus elle doit avoir d'art, même avec son mari.


Oui, je soutiens qu'en tenant la coquetterie dans ses limites, on la rend modeste & vraie,


on en fait une loi d'honnêteté.


La vertu est une, disoit très bien un de mes adversaires; on ne la décompose pas


pour admettre une partie & rejeter [257] l'autre. Quand on l'aime, on l'aime dans toute


son intégrité; & l'on refuse son cœur quand on peut, & toujours sa bouche aux


sentiments qu'on ne doit point avoir. La vérité morale n'est pas ce qui est, mais ce


qui est bien; ce qui est mal ne devroit point être, & ne doit point être avoué,


surtout quand cet aveu lui donne un effet qu'il n'auroit pas eu sans cela. Si j'étais


tenté de voler, & qu'en le disant je tentasse un autre d'être mon complice, lui


déclarer ma tentation ne seroit-ce pas y succomber? Pourquoi dites-vous que la


pudeur rend les femmes fausses ? Celles qui la perdent le plus sont-elles au reste


plus vraies que les autres? Tant s'en faut; elles sont plus fausses mille fois. On


n'arrive à ce point de dépravation qu'à force de vices, qu'on garde tous, & qui ne


règnent qu'à la faveur de l'intrigue & du mensonge.* [* Je sais que les femmes


qui ont ouvertement pris leur parti sur un certain point prétendent bien se faire


valoir de cette franchise, & jurent qu'à cela près il n'y a rien d'estimable qu'on rie


trouve en elles; mais je sais bien aussi qu'elles n'ont jamais persuadé cela qu'à des


sots. Le plus grand frein de leur sexe ôté, que reste-t-il qui les retienne ? & de


quel honneur feront-elles cas après avoir renoncé à celui qui leur est propre?


Ayant mis une fois leurs passions à l'aise, elles n'ont plus aucun intérêt d'y résister


: " Nec femina, amissa pudicitia, alia abnuerit." Jamais auteur connut-il mieux le


cœur humain dans les deux sexes que celui qui a dit cela?] Au contraire, celles


qui ont encore de la honte, qui ne s'enorgueillissent point de leurs fautes, qui


savent cacher leurs désirs a ceux mêmes qui les inspirent, celles dont ils en


arrachent les aveux avec le plus de peine, sont d'ailleurs les plus vraies, les plus


sincères, les plus constantes [258] dans tous leurs engagements, & celles sur la foi


desquelles on peut généralement le plus compter.


Je ne sache que la seule mademoiselle de l'Enclos qu'on ait pu citer pour


exception connue à ces remarques. Aussi mademoiselle de l'Enclos a-t-elle passé


pour un prodige. Dans le mépris des vertus de son sexe, elle avait,


dit-on, conservé celles du nôtre: on vante sa franchise, sa droiture, la sûreté de


son commerce, sa fidélité dans l'amitié; enfin, pour achever le tableau de sa


gloire, on dit qu'elle s'étoit faite homme. A la bonne heure. Mais, avec toute sa haute


réputation, je n'aurais pas plus voulu de cet homme-là pour mon ami que pour ma


maîtresse.


Tout ceci n'est pas si hors de propos qu'il paraît être. Je vois où tendent les


maximes de la philosophie moderne en tournant en dérision la pudeur du sexe et


sa fausseté prétendue; & je vois que l'effet le plus assuré de cette philosophie sera


d'ôter aux femmes de notre siècle le peu d'honneur qui leur est resté.


Sur ces considérations, je crois qu'on peut déterminer en général quelle espèce de


culture convient à l'esprit des femmes, & sur quels objets on doit tourner leurs


réflexions dès leur jeunesse.


Je l'ai déjà dit, les devoirs de leur sexe sont plus aisés à voir qu'à remplir. La


première chose qu'elles doivent apprendre est à les aimer par la considération de


leurs avantages; c'est le seul moyen de les leur rendre faciles. Chaque état et


chaque âge a ses devoirs. On connaît bientôt les siens pourvu qu'on les aime.


Honorez votre état de femme, & dans [259] quelque rang que le ciel vous place, vous


serez toujours une femme de bien. L'essentiel est d'être ce que nous fit la nature;


on n'est toujours que trop ce que les hommes veulent que l'on soit.


La recherche des vérités abstraites & spéculatives, des principes, des axiomes


dans les sciences, tout ce qui tend à généraliser les idées n'est point du ressort des


femmes, leurs études doivent se rapporter toutes à la pratique; c'est à elles à faire


l'application des principes que l'homme a trouvés & c'est à elles de faire les


observations qui mènent l'homme à l'établissement des principes. Toutes les


réflexions des femmes en ce qui ne tient pas immédiatement à leurs devoirs,


doivent tendre à l'étude des hommes ou aux connaissances agréables qui n'ont


que le goût pour objet; car, quant aux ouvrages de génie, ils passent leur portée;


elles n'ont pas non plus assez de justesse & d'attention pour réussir aux sciences


exactes, &, quant aux connaissances physiques, c'est à celui des deux qui est le


plus agissant le plus allant, qui voit le plus d'objets; c'est à celui qui a le plus de


force & qui l'exerce davantage, à juger des rapports des êtres sensibles & des lois


de la nature. La femme, qui est faible & ne voit rien au dehors, apprécie & juge


les mobiles qu'elle peut mettre en œuvre pour suppléer à sa faiblesse, & ces


mobiles sont les passions de l'homme. Sa mécanique à elle est plus forte que la


nôtre, tous ses leviers vont ébranler le cœur humain. Tout ce que son sexe ne


peut faire par lui-même, & qui lui est nécessaire ou agréable, il faut qu'elle ait l'art


de nous le faire vouloir; il faut donc qu'elle étudie à [260] fond l'esprit de l'homme, non


par abstraction l'esprit de l'homme en général, mais l'esprit des hommes qui


l'entourent, l'esprit des hommes auxquels elle est assujettie, soit par la loi, soit par


l'opinion. Il faut qu'elle apprenne a pénétrer leurs sentiments par leurs discours,


par leurs actions, leurs regards, par leurs gestes. Il faut que, par ses discours, par


ses actions, par ses regards, par ses gestes, elle sache leur donner les sentiments


qu'il lui plaît, sans même paraître y songer. Ils philosopheront mieux qu'elle sur le


cœur humain; mais elle lira mieux qu'eux dans le cœur des hommes. C'est aux


femmes à trouver pour ainsi dire la morale expérimentale, à nous à la réduire en


système. La femme a plus d'esprit, & l'homme plus de génie; la femme observe,


et l'homme raisonne : de ce concours résultent la lumière la plus claire & la


science la plus complète que puisse acquérir de lui-même l'esprit humain, la plus


sûre connaissance, en un mot, de soi & des autres qui soit à la portée de notre


espèce. & voilà comment l'art peut tendre incessamment à perfectionner


l'instrument donné par la nature.


Le monde est le livre des femmes : quand elles y lisent mal, c'est leur faute; ou


quelque passion les aveugle. Cependant la véritable mère de famille, loin d'être


une femme monde n'est guère moins recluse dans sa maison que religieuse dans


son cloître. Il faudroit donc faire, pour les jeunes personnes qu'on marie, comme


on fait ou comme on doit faire pour celles qu'on met dans des couvents : leur


montrer les plaisirs qu'elles quittent avant de les y laisser renoncer, de peur que la


fausse image de ces plaisirs qui [261] leur sont inconnus ne vienne un jour égarer leurs


cœurs & troubler le bonheur de leur retraite. En France les filles vivent dans des


couvents, & les femmes courent le monde. Chez les anciens, c'étoit tout le


contraire; les filles avaient, l'ai dit, beaucoup de jeux & de fêtes publiques; les


femmes vivoient retirées. Cet usage étoit plus raisonnable & maintenoit mieux les


mœurs. Une sorte de coquetterie est permise aux filles à marier; s'amuser est leur


grande affaire. Les femmes ont d'autres soins chez elles, & n'ont plus de maris à


chercher; mais elles ne trouveroient pas leur compte à cette réforme, et


malheureusement elles donnent le ton. Mères, faites du moins vos compagnes de


vos filles. Donnez-leur un sens droit & une âme honnête, puis ne leur cachez rien


de ce qu'un œil chaste peut regarder. Le bal, les festins, eux, même le théâtre,


tout ce qui, mal vu, fait le char j'une imprudente jeunesse, peut être offert sans


risque à des yeux sains. Mieux elles verront ces bruyants plaisirs, plus tôt elles en


seront dégoûtées.


J'entends la clameur qui s'élève contre moi. Quelle fille résiste à ce dangereux


exemple ? A peine ont-elles vu le monde que la tête leur tourne à toutes; pas une


d'elles ne veut le quitter. Cela peut être : mais, avant de leur offrir ce tableau


trompeur, les avez-vous bien préparées à le voir sans émotion ? Leur avez-vous


bien annoncé les objets qu'il représente ? Les leur avez-vous bien peints tels qu'ils


sont ? Les avez-vous bien armées contre les illusions de la vanité ? Avez-vous


porté dans leur jeune cœur le goût des vrais plaisirs qu'on ne trouve point dans ce


tumulte ? Quelles [262] précautions, quelles mesures avez-vous prises pour les


préserver du faux goût qui les égare? Loin de rien opposer dans leur esprit à


l'empire des préjugés publics, vous les avez nourris ; vous leur avez fait aimer


d'avance tous les frivoles amusements qu'elles trouvent. Vous les leur faites aimer


encore en s'y livrant. De jeunes personnes entrant dans le monde n'ont d'autre


gouvernante que leur mère, souvent plus folle qu'elles, & qui ne peut leur montrer


les objets autrement qu'elle ne les voit. Son exemple, plus fort que la raison


même, les justifie à leurs propres yeux, & l'autorité de la mère est pour la fille une


excuse sans réplique. Quand je veux qu' une mère introduise sa fille dans le


monde, c'est en supposant qu'elle le lui fera voir tel qu'il est.


Le mal commence plus tôt encore. Les couvents sont de véritables écoles de


coquetterie, non de cette coquetterie honnête dont j'ai parlé, mais de celle qui


produit tous les travers des femmes & fait les plus extravagantes petites


maîtresses. En sortant de là pour entrer tout d'un coup dans des sociétés


bruyantes, de jeunes femmes s'y sentent d'abord à leur place. Elles ont été élevées


pour y vivre; faut-il s'étonner qu'elles s'y trouvent bien ? Je n'avancerai point ce


que je vais dire sans crainte de prendre un préjugé pour une observation; mais il


me semble qu'en général, dans les pays protestants, il y a plus d'attachement de


famille, de plus dignes épouses & de plus tendres mères que dans les pays


catholiques; &, si cela est, on ne peut douter que cette différence ne soit due en


partie a l'éducation des couvents.


Pour aimer la vie paisible & domestique il faut la [263] connaître; il faut en avoir senti


les douceurs dès l'enfance. Ce n'est que dans la maison paternelle qu'on prend du


goût pour sa propre maison, & toute femme que sa mère n'a point élevée n'aimer


point élever ses enfants. Malheureusement il n'y a plus d'éducation privée dans les


grandes villes. La société y est si générale & si mêlée, qu'il ne reste plus d'asile


pour la retraite, & qu'on est en public chez soi. A force de vivre avec tout le


monde, on n'a plus de famille; à reine connoît-on ses parents : on les voit en


étrangers; & la simplicité des mœurs domestiques s'éteint avec la douce


familiarité qui en faisoit le charme. C'est ainsi qu'on suce avec le lait le goût des


plaisirs du siècle & des maximes qu'on y voit régner.


On impose aux filles une gêne apparente pour trouver des dupes qui les épousent


sur leur maintien. Mais étudiez un moment ces jeunes personnes; sous un air


contraint elles déguisent mal la convoitise qui les dévore, & dévore, & déjà on lit


dans leurs yeux l'ardent désir d'imiter leurs mères. Ce qu'elles convoitent n'est pas


un mari, mais la licence du mariage. Qu'a-t-on besoin d'un mari, avec tant de


ressources pour s'en passer ? Mais on a besoin d'un mari pour couvrir ces


ressources. * [* La voie de l'homme dans sa jeunesse étoit une des quatre choses


que le sage ne pouvoit comprendre; la cinquième étoit l'impudence de la femme


adultère. "quae comédit, & tergens os suum dicit : Non sum operata malum."


Proverbes xxx, 20. ] La modestie est sur leur visage, & le libertinage est au fond


de leur cœur : cette feinte modestie elle-même en est un signe. Elles ne l'affectent


que pour pouvoir s'en [264] débarrasser plus tôt. Femmes de Paris & de Londres,


pardonnez-le-moi, je vous supplie. Nul séjour n'exclut les miracles; mais pour


moi le n'en connois point; & si une seule d'entre vous a l'âme vraiment honnête,


je n'entends rien à vos institutions.


Toutes ces éducations diverses livrent également de jeunes personnes au goût des


plaisirs du monde, & aux passions qui naissent bientôt de ce goût. Dans les


grandes villes la dépravation commence avec la vie, & dans les petites elle


commence avec la raison. De jeunes provinciales, instruites à mépriser l'heureuse


simplicité de leurs mœurs, s'empressent à venir à Paris partager la corruption des


nôtres; les vices, ornés du beau nom de talents, sont l'unique objet de leur voyage;


et, honteuses en arrivant de se trouver si loin de la noble licence des femmes du


pays, elles ne tardent pas à mériter d'être aussi de la capitale. Où commence le


mal, à votre avis ? dans les lieux où on le projette, ou dans ceux où on


l'accomplit?


Je ne veux pas que de la province une mère sensée amène sa fille à Paris pour lui


montrer ces tableaux si pernicieux pour d'autres; mais je dis que quand cela serait,


ou cette fille est mal élevée, ou ces tableaux seront peu dangereux pour elle. Avec


du goût, du sens & l'amour des choses honnêtes, on ne les trouve pas si attrayants


qu'ils le sont ceux qui s'en laissent charmer. On remarque à Paris les jeunes


écervelées qui viennent se hâter de prendre le ton du pays, & se mettre à la mode


six mois durant pour se faire siffler le reste de leur vie; mais qui est-ce qui


[265] remarque celles, qui, rebutées de tout ce fracas, s'en retournent dans leur


province, contentes de leur sort, après l'avoir comparé à celui qu'envient les


autres? Combien j'ai vu de jeunes femmes, amenées dans la capitale par des


maris, complaisants & maîtres de s'y fixer, les en détourner elles-mêmes, repartir


plus volontiers qu'elles n'étoient venues, & dire avec attendrissement la veille de


leur départ: Ah! retournons dans notre chaumière, on y vit plus heureux que dans


les palais d'ici! On ne sait pas combien il reste encore de bonnes gens qui n'ont point fléchi


le genou devant l'idole, & qui méprisent son culte insensé. Il n'y a de bruyantes que les folles;


les femmes sages ne font point de sensation.


Que si, malgré la corruption générale, malgré les préjuges universels, malgré la


mauvaise éducation des filles, plusieurs gardent encore un jugement à l'épreuve,


que sera-ce quand ce jugement aura été nourri par des instructions convenables,


ou, pour mieux dire, qu'on ne l'aura point altéré par des instructions vicieuses ?


car tout consiste toujours à conserver ou rétablir les sentiments naturels. Il ne


s'agit point pour cela d'ennuyer de jeunes filles de vos longs prônes, ni de leur


débiter vos sèches moralités. Les moralités pour les deux sexes sont la mort de


toute bonne éducation. De tristes leçons ne sont bonnes qu'à faire prendre en


haine & ceux qui les donnent & tout ce qu'ils disent. Il ne s'agit point, en parlant à


de jeunes personnes, de leur, faire peur de leurs devoirs, ni d'aggraver le joug qui


leur est imposé par la nature. En leur exposant ces devoirs, soyez précise & facile;


ne leur laissez pas croire qu'on est chagrine quand on [266] les remplit; point d'air


fâché, point d'air fâche, point de morgue. Tout ce qui doit passer au cœur doit


en sortir; leur catéchisme de morale doit être aussi court & aussi court & aussi


clair que leur catéchisme de religion, mais il ne doit pas être aussi grave.


Montrez-leur dans les mêmes devoirs la source de leurs plaisirs & le fondement de leurs


droits. Est-il si pénible d'aimer pour être aimée, de se rendre aimable pour être


heureuse, de se rendre estimable pour être obéie, de s'honorer pour se faire


honorer? Que ces droits sont beaux! qu'ils sont respectables! qu'ils sont chers au


cœur de l'homme quand la femme sait les faire valoir! Il ne faut point attendre les


ans ni la vieillesse pour en jouir. Son empire commence avec ses vertus; à peine


ses attraits se développent, qu'elle règne déjà par la douceur de son caractère et


rend sa modestie imposante. Quel homme insensible & barbare n'adoucit pas sa


fierté & ne prend pas des manières plus attentives près d'une fille de seize ans,


aimable & sage, qui parle peu, qui écoute, qui met de la décence dans son


maintien & de l'honnêteté dans ses propos, à qui sa beauté ne fait oublier ni son


sexe ni sa jeunesse, qui sait intéresser par sa timidité même, & s'attirer le respect


qu'elle porte à tout le monde?


Ces témoignages, bien qu'extérieurs, ne sont point frivoles; ils ne sont point


fondés seulement sur l'attroit des sens; ils partent de ce sentiment intime que nous


avons tous, que les femmes sont les juges naturels du mérite des hommes.


veut être méprise des femmes? personne au monde, non pas même celui qui ne


veut plus les aimer. & moi, qui leur dis des vérités si dures, croyez-vous [267] que


leurs jugements me soient indifférents ? Non; leurs suffrages me sont plus chers


que les vôtres, lecteurs, souvent plus femmes qu'elles. En méprisant leurs mœurs,


je veux encore honorer leur justice : peu m'importe qu'elles me haÏssent, si je les


force à m'estimer.


Que de grandes choses on feroit avec ce ressort, si l'on savoit le mettre en œuvre?


Malheur au siècle où les femmes perdent leur ascendant & où leurs jugements ne


font plus rien aux hommes ! c'est le dernier degré de la dépravation. Tous les


peuples qui ont eu des mœurs ont respecté les femmes. Voyez Sparte, voyez les


Germains, voyez Rome, Rome le siège de la gloire & de la vertu, si jamais elles


en eurent un sur la terre. C'est là que les femmes honoroient les exploits des


grands généraux, qu'elles pleuroient publiquement les pères de la patrie, que leurs


voeux ou leurs deuils étoient consacrés comme le plus solennel jugement de la


république. Toutes les grandes révolutions y vinrent des femmes: par une femme


Rome acquit la liberté, par une femme les plébéiens obtinrent le consulat, par une


femme finit la tyrannie des décemvirs, par les femmes Rome assiégée fut sauvée


des mains d'un proscrit. Galants Français, qu'eussiez-vous dit en voyant passer


cette procession si ridicule à vos yeux moqueurs ? Vous l'eussiez accompagnée de


vos huées. Que nous voyons d'un œil différent les mêmes objets! & peut-être


avons-nous tous raison. Formez ce cortège de belles dames françaises, je n'en


connois point de plus indécent: mais composez-le de Romaines, vous aurez tous


les yeux des Volsques & le cœur de Coriolan.


[268] Je dirai davantage, & je soutiens que la vertu n'est pas moins favorable à l'amour


qu'aux autres droits de la nature, & que l'autorité des maîtresses n'y gagne pas


moins que celle des femmes & des mères. Il n'y a point de véritable amour sans


enthousiasme, & point d'enthousiasme sans un objet de perfection réel ou


chimérique, mais toujours existant dans l'imagination. De quoi s'enflammeront


des amants pour qui cette perfection n'est plus rien, & qui ne voient dans ce qu'ils


aiment que l'objet du plaisir des sens? Non, ce n'est pas ainsi que l'âme s'échauffe


et se livre à ces transports sublime qui font le délire des amants & le charme de


leur passion. Tout n'est qu'illusion dans l'amour, je l'avoue; mais ce qui est réel, ce


sont les sentiments dont il nous anime pour le vrai beau qu'il nous fait aimer. Ce


beau n'est point dans l'objet qu'on aime, il est l'ouvrage de nos erreurs. Eh!


qu'importe ? En sacrifie-t-on moins tous ses sentiments bas à ce modèle


imaginaire ? En pénètre-t-on moins son cœur des vertus qu'on prête à ce qu'il


chérit ? S'en détache-t-on moins de la bassesse du moi humain ? Où est le


véritable amant qui n'est pas prêt à immoler sa vie à sa maîtresse ? & où est la


passion sensuelle & grossière dans un homme qui veut mourir ? Nous nous


moquons des paladins? c'est qu'ils connoissoient l'amour, & que nous ne


connaissons plus que la débauche. Quand ces maximes romanesques


commencèrent à devenir ridicules, ce changement fut moins l'ouvrage de


 la raison que celui des mauvaises mœurs.


Dans quelque siècle que ce soit, les relations naturelles ne changent point, la


convenance ou disconvenance qui en [269] résulte reste la même, les préjugés sous le


vain nom de raison n'en changent que l'apparence. Il sera toujours grand & beau


de régner sur soi, fut-ce pour obéir à des opinions fantastiques; & les vrais motifs


d'honneur parleront toujours au cœur de toute femme de jugement qui saura


chercher dans son état le bonheur de la vie. La chasteté doit être surtout une vertu


délicieuse pour une belle femme qui a quelque élévation dans l'âme. Tandis


qu'elle voit toute la terre à ses pieds, elle triomphe de tout & d'elle-même : elle


s'élève dans son propre cœur un trône auquel tout vient rendre hommage; les


sentiments, tendres ou jaloux, mais toujours respectueux des deux sexes, l'estime


universelle & la sienne propre, lui payent sans cesse en tribut de gloire les


combats de quelques instants. Les privations sont passagères, mais le prix en est


permanent. Quelle jouissance pour une âme noble, que l'orgueil de la vertu jointe


à la beauté! Réalisez une héroÏne de roman, elfe goûtera des voluptés plus


exquises que les Lais & les Cléopâtre; & quand beauté ne sera plus, sa gloire et


ses plaisirs resteront encore; elle seule saura jouir du passé.


Plus les devoirs sont grands & pénibles, plus les raisons fonde doivent être


sensibles & fortes. Il y a un certain langage dévot dont, sur les sujets les plus


graves, on rebat les oreilles des jeunes personnes sans produire la persuasion. De


ce langage trop disproportionné à leurs idées, & du peu de cas qu'elles en font en


secret, naît la facilité de céder à leurs penchants, faute de raisons d'y résister tirées


des choses mêmes. Une fille élevée [270] sagement & pieusement a sans doute


de fortes armes contre les tentations; mais celle dont on nourrit uniquement le


cœur ou plutôt les oreilles du jargon de la dévotion devient infailliblement la


proie du premier séducteur adroit qui l'entreprend. Jamais une jeune & belle


personne ne méprisera son corps, jamais elle ne s'affligera de bonne foi des


grands péchés que sa beauté fait commettre; jamais elle ne pleurera sincèrement


et devant Dieu d'être un objet de convoitise, jamais elle ne pourra croire en elle


ne pourra croire en elle-même que le plus doux sentiment du cœur soit une


invention de Satan. Donnez-lui d'autres raisons en dedans & pour elle-même, car


celles-là ne pénétreront pas, Ce sera pis encore si l'on met, comme on n'y manque


guère, de la contradiction dans ses idées, & qu'après l'avoir humiliée en avilissant


son corps & ses charmes comme la souillure du péché, on lui fasse ensuite


respecter comme le temple de Jésus-Christ ce même corps qu'on lui a rendu si


méprisable. Les idées trop sublimes & trop basses sont également insuffisantes et


ne peuvent s'associer : il faut une raison à la portée du sexe & de l'âge. La


considération du devoir n'a de force qu'autant qu'on y joint des motifs qui nous


portent à le remplir.


Quae quia non liceat non facit, illa facit.


On ne se douteroit pas que c'est Ovide qui porte un jugement si sévère.


Voulez-vous donc inspirer l'amour des bonnes mœurs aux jeunes personnes; sans


leur dire incessamment : Soyez sages, donnez-leur un grand intérêt à l'être;


faites-leur [271] sentir tout le prix de la sagesse, & vous la leur ferez aimer. Il ne suffit


pas de prendre cet intérêt au loin dans l'avenir, montrez-le-leur dans le moment


même, dans les relations de leur âge, dans le caractère de leurs amants.


Dépeignez-leur l'homme de bien, l'homme de mérite; apprenez-leur à le


reconnaître, à l'aimer, & à l'aimer pour elles prouvez-leur qu' amies, femmes, ou


maîtresses, cet homme seul peut le, rendre heureuses. Amenez la vertu par la


raison; faites-leur sentir que l'empire de leur sexe & tous ses avantages ne


tiennent pas seulement à sa bonne conduite, à ses mœurs mais encore à celles des


hommes; quelles ont peu de prise sur des âmes viles & basses, & qu'on ne sait


servir sa maîtresse que comme on sait servir la vertu. Soyez sûr qu'alors, en leur


dépeignant les mœurs de nos jours, vous leur en inspirerez un dégoût sincère; en


leur montrant les gens à la mode, vous les leur ferez mépriser; vous ne leur


donnerez qu'éloignement pour leurs maximes, aversion pour leurs sentiments,


dédain pour leurs vaines galanteries; vous leur ferez naître une ambition plus


noble, celle de régner sur des âmes grandes & fortes, celle des femmes de Sparte,


qui étoit de commander à des hommes. Une femme hardie, effrontée, intrigante,


qui ne sait attirer ses amants que par la coquetterie, ni les conserver que par les


faveurs, les fait obéir comme des valets dans les choses serviles & communes:


dans les choses importantes & graves elle est sans autorité sur eux. Mais la femme


à la fois honnête, aimable & sage, celle qui force les siens à la respecter, celle qui


a de la réserve & de la modestie, celle en un mot qui soutient [272] l'amour par l'estime,


les envoie d'un signe au bout du monde, au combat, à la gloire, à la mort, où il lui


plaît .* [* Brantôme dit que, du temps de François Ier, une jeune personne ayant


un amant babillard lui imposa un silence absolu & illimité, qu'il garda si


fidèlement deux ans entiers, qu'on le crut devenu muet par maladie. Un jour, en


pleine assemblée, sa maîtresse qui, dans ces temps où l'amour se faisoit avec


mystère, n'étoit point connue pour telle, se vanta de le guérir sur-le-champ, & le


fit avec ce seul mot : Parlez. N'y a-t-il pas quelque chose de grand & d'héroÏque


dans cet amour-là ? Qu'eut fait de plus la philosophie de Pythagore avec tout son


faste il n'imagineroit-on pas une divinité donnant à un mortel, d'un seul mot,


l'organe de la parole ? Quelle femme aujourd'hui pourroit compter sur un pareil


silence un seul jour, dût-elle le payer de tout le prix qu'elle y peut mettre ? ] Cet


empire est beau, ce me semble, & vaut bien la peine d'être acheté.


Voilà dans quel esprit Sophie a été élevée, avec plus de soin que de peine, et


plutôt en suivant son goût qu'en le gênant. Disons maintenant un mot de sa


personne, selon le portrait que j'en ai fait à émile, & selon qu'il imagine lui-même


l'épouse qui peut le rendre heureux.


Je ne redirai jamais trop que je laisse à part les prodiges. Emile n'en est pas un,


Sophie n'en est pas un non plus. Emile est homme, & Sophie est femme; voilà


toute leur gloire. Dans la confusion des sexes qui règne entre nous, c'est presque


un prodige d'être du sien.


Sophie est bien née, elle est d'un bon naturel; elle a le cœur très sensible, & cette


extrême sensibilité lui donne quelquefois une activité d'imagination difficile à


modérer. Elle a l'esprit moins juste que pénétrant, l'humeur facile & pourtant


inégale, la figure commune, mais agréable, une physionomie qui promet une âme


et qui ne ment pas; on peut [273] l'aborder avec indifférence, mais non pas la quitter


sans émotion. D'autres ont de bonnes qualités qui lui manquent; d'autres ont à


plus grande mesure celles qu'elle a; mais nulle n'a des qualités mieux assorties


pour faire un heureux caractère. Elle sait tirer parti de ses défauts mêmes; & si


elle étoit plus parfaite, elle plairoit beaucoup' moins.


Sophie n'est pas belle; mais auprès d'elle les hommes oublient les belles femmes,


et les belles femmes sont mécontentes d'elles-mêmes. A peine est-elle jolie au


premier aspect; mais plus on la voit & plus elle s'embellit; elle gagne où tant


d'autres perdent; & ce qu'elle gagne, elle ne le perd plus. On peut avoir de plus


beaux yeux, une plus belle bouche, une figure plus imposante; mais on ne saurait


avoir une taille mieux prise, un plus beau teint, une main plus blanche, un pied


plus mignon, un regard plus doux, une physionomie plus touchante. Sans éblouir


elle intéresse; elle charme, & l'on ne sauroit dire pourquoi.


Sophie aime la parure & s'y connaît; sa mère n'a point d'autre femme de chambre


qu'elle; elle a beaucoup de goût pour se mettre avec avantage; mais elle hait les


riches habillements; on voit toujours dans le sien la simplicité jointe à l'élégance;


elle n'aime point ce qui brille, mais ce qui sied. Elle ignore quelles sont les


couleurs à la mode, mais elle sait à merveille celles qui lui sont favorables. Il n'y a


pas une jeune personne qui paraisse mise avec moins de recherche & dont


l'ajustement soit plus recherché; pas une pièce du sien n'est prise au hasard, et


l'art ne paraît dans aucune. Sa parure est très modeste en apparence & [274] très coquette


en effet; elle n'étale point ses charmes; elle les couvre, mais en les couvrant elle


sait les faire imaginer. En la voyant on dit: Voilà une fille modeste & sage; mais


tant qu'on reste auprès d'elle, les yeux & le cœur errent sur toute sa personne


sans qu'on puisse les en détacher, & l'on diroit que tout cet ajustement si simple


n'est mis à sa place que pour en être ôté pièce à pièce par l'imagination.


Sophie a des talents naturels; elle les sent, & ne les a pas négligés : mais n'ayant


pas été à portée de mettre beaucoup d'art à leur culture, elle s'est contentée


d'exercer sa jolie voix à chanter juste & avec goût, ses petits pieds à marcher


légèrement, facilement, avec grâce, à faire la révérence en toutes sortes de


situations sans gêne & sans maladresse. Du reste, elle n'a eu de maître à chanter


que son père, de maîtresse à danser que sa mère; & un organiste du voisinage lui


a donné sur le clavecin quelques leçons d'accompagnement qu'elle a depuis


cultivé seule. D'abord elle ne songeoit qu'à re paraître sa main avec avantage sur


ces touches noires, ensuite elle trouva que le son aigre & sec du clavecin rendait


plus doux le son de la voix; peu à peu elle devint sensible a l'harmonie; enfin, en


grandissant, elle a commencé de sentir les charmes de l'expression, & d'aimer la


musique pour elle-même. Mais c'est un goût plutôt qu'un talent; elle ne sait point


déchiffrer un air sur la note.


Ce que Sophie sait le mieux, & qu'on lui a fait apprendre avec le plus de soin, ce


sont les travaux de son sexe, même ceux dont on ne s'avise point, comme de


tailler & coudre ses robes. Il n'y a pas un ouvrage à l'aiguille qu'elle ne sache [275] faire,


et qu'elle ne fasse avec plaisir; mais le travail qu'elle préfère à tout autre est la


dentelle, parce qu'il n'y en a pas un qui donne une attitude plus agréable, & où les


doigts s'exercent avec plus de grâce & de légèreté. Elle s'est appliquée aussi à tous


les détails du ménage. Elle entend la cuisine & l'office; elle sait le prix des


denrées; elle en connaît les qualités; elle sait fort bien tenir les comptes; elle sert


de maître d'hôtel à sa mère. Faite pour être un jour mère de famille elle-même, en


gouvernant la maison paternelle, elle apprend à gouverner la sienne; elle peut


suppléer aux fonctions des domestiques, & le fait toujours volontiers. On ne sait


jamais bien commander que ce qu'on sait exécuter soi-même : c'est la raison de sa


mère pour l'occuper ainsi. Pour Sophie elle ne va pas si loin; son premier devoir


est celui de fille, & c'est maintenant le seul qu'elle songe à remplir. Son unique


vue est de servir sa mère, & de la soulager d'une partie de ses soins. Il est pourtant


vrai qu'elle ne les remplit pas tous avec un plaisir égal. Par exemple, quoiqu'elle


soit gourmande, elle n'aime pas la cuisine; le détail en a quelque chose qui la dégoûte;


elle n'y trouve jamais assez de propreté. Elle est là-dessus d'une délicatesse extrême,


et cette délicatesse poussée à l'excès est devenue un de ses défauts: elle


 laisseroit plutôt aller tout le dîner par le feu, que de tacher sa manchette. Elle n'a jamais voulu de


 l'inspection du jardin par la même raison. La terre lui paraît malpropre; sitôt qu'elle voit


du fumier, elle croit en sentir l'odeur.


Elle doit ce défaut aux leçons de sa mère. Selon elle, [276] entre les devoirs de la


femme, un des premiers est la propreté; devoir spécial, indispensable, imposé par


la nature. Il n'y a pas au monde un objet plus dégoûtant qu'une femme


malpropre, & le mari qui s'en dégoûte n'a jamais tort. Elle a tant prêché ce devoir


à sa fille dès son enfance, elle en a tant exigé de propreté sur sa personne, tant


pour ses hardes, pour son appartement, pour son travail, pour sa toilette, que


toutes ces attentions, tournées en habitude, prennent une assez grande partie de


son temps & président encore à l'autre: en sorte que bien faire ce qu'elle fait n'est


que le second de ses soins; le premier est toujours de le faire proprement.


Cependant tout cela n'a point dégénéré en vaine affectation ni en mollesse; les


raffinements du luxe n'y sont pour rien. Jamais il n'entra dans son appartement


que de l'eau simple; elle ne connaît d'autre parfum que celui des fleurs, & jamais


son mari n'en respirera de plus doux que son haleine. Enfin l'attention qu'elle


donne à l'extérieur ne lui fait pas oublier qu'elle doit sa vie & son temps à des


soins plus nobles; elle ignore ou dédaigne cette excessive propreté du corps qui


souille l'âme; Sophie est bien plus que propre, elle est pure.


J'ai dit que Sophie étoit gourmande. Elle l'étoit naturellement; mais elle est


devenue sobre par habitude, & maintenant elle l'est par vertu. Il n'en est pas des


filles comme des garçons, qu'on peut jusqu'à certain point gouverner par la


gourmandise. Ce penchant n'est point sans conséquence pour le sexe; il est trop


dangereux de le lui laisser. La petite Sophie [277] dans son enfance, entrant seule dans


le cabinet de sa mère, n'en revenoit pas toujours à vide, & n'étoit pas d'une


fidélité à toute épreuve sur les dragées & sur les bonbons. Sa mère la surprit, la


reprit, la punit, la fit jeûner. Elle vint enfin à bout de lui persuader que les


bonbons gâtoient les dents, & que de trop manger grossissoit la taille. Ainsi


Sophie se corrigea: en grandissant elle a pris d'autres goûts qui l'ont détournée de


cette sensualité basse. Dans les femmes comme dans les hommes, sitôt que le


cœur s'anime, la gourmandise n'est plus un vice dominant. Sophie a conservé le


goût propre de son sexe; elle aime le laitage & les sucreries; elle aime la pâtisserie


et les entremets, mais fort peu la viande; elle n'a jamais goûté ni vin ni liqueurs


fortes: au surplus, elle mange de tout très modérément; son sexe, moins laborieux


que le nôtre, a moins besoin de réparation. En toute chose, elle aime ce qui est


bon & le sait goûter; elle sait aussi s'accommoder de ce qui ne l'est pas, sans que


cette privation lui coûte.


Sophie a l'esprit agréable sans être brillant, & solide sans être profond; un esprit


dont on ne dit rien, parce qu'on ne lui en trouve jamais ni plus ni moins qu' a soi.


Elle a toujours celui qui plaît aux gens qui lui parlent, quoiqu'il ne soit pas fort


orné, selon l'idée que nous avons de la culture de l'esprit des femmes; car le sien


ne s'est point formé par la lecture, mais seulement par les conversations de son


père & de sa mère, par ses propres réflexions, & par les observations qu'elle a


faites dans le peu de monde qu'elle a vu. Sophie a naturellement de la gaieté, elle


étoit même folâtre [278] dans son enfance; mais peu à peu sa mère a pris soin de


réprimer ses airs évaporés, de peur que bientôt un changement trop subit n


instruisît du moment qui l'avoit rendu nécessaire. Elle est donc devenue modeste


et réservée même avant le temps de l'être; & maintenant que ce temps est venu, il


lui est plus aisé de garder le ton qu'elle a pris, qu'il ne lui seroit de le prendre sans


indiquer la raison de ce changement. C'est une chose plaisante de la voir se livrer


quelquefois par un reste d'habitude à des vivacités de l'enfance, puis tout d'un


coup rentrer en elle-même, se taire, baisser les yeux & rougir: il faut bien que le


terme intermédiaire entre les deux âges participe un peu de chacun des deux.


Sophie est d'une sensibilité trop grande pour conserver une parfaite égalité


d'humeur, mais elle a trop de douceur pour que cette sensibilité soit fort


importune aux autres; c'est à elle seule qu'elle fait du mal. Qu'on dise un seul


mot qui la blesse, elle ne boude pas, mais son cœur se gonfle; elle tâche


des échapper pour aller pleurer. Qu'au milieu de ses pleurs son père ou sa mère


la rappelle, & dise un seul mot, elle vient à l'instant jouer & rire en s'essuyant


adroitement les yeux & tâchant d'étouffer ses sanglots.


Elle n'est pas non plus tout à fait exempte de caprice: son humeur un peu trop


poussée dégénère en mutinerie, & alors elle est sujette à s'oublier. Mais laissez-lui


le temps de revenir à elle, & sa manière d'effacer son tort lui en fera presque un


mérite. Si on la punit; elle est docile & soumise, & l'on voit que sa honte ne vient


pas tant du châtiment que de la faute. Si on ne lui dit rien, jamais elle ne manque


de [279] la réparer d'elle-même, mais si franchement & de si bonne grâce, qu'il n'est


pas possible d'en garder la rancune. Elle baiseroit la terre devant le dernier


domestique, sans que cet abaissement lui fît la moindre peine; & sitôt qu'elle est


pardonnée, sa joie & ses caresses montrent de quel poids son bon cœur est


soulagé. En un mot, elle souffre avec patience les torts des autres, & répare avec


plaisir les siens. Tel est l'aimable naturel de son sexe avant que nous l'ayons gâté.


La femme est faite pour céder à l'homme & pour supporter même son injustice.


Vous ne réduirez jamais les jeunes garçons au même point; le sentiment


intérieurs élève & se révolte en eux contre l'injustice; la nature ne les fit pas pour


la tolérer.


gravem


Pelidae stomachum cedere nescii.


Sophie a de la religion, mais une religion raisonnable & simple, peu de dogmes et


moins de pratiques de dévotion; ou plutôt ne connaissant de pratique essentielle


que la morale, elle dévoue sa vie entière à servir Dieu en faisant le bien. Dans


toutes les instructions que ses parents lui ont données sur ce sujet, ils l'ont


accoutumée à une soumission respectueuse, en lui disant toujours: " Ma fille, ces


connaissances ne sont pas de votre âge; votre mari vous en instruira quand il sera


temps." Du reste, au lieu de longs discours de piété, ils se contentent de la lui


prêcher par leur exemple, & cet exemple est gravé dans son cœur.


Sophie aime la vertu; cet amour est devenu sa passion dominante. Elle l'aime,


parce qu'il n'y a rien de si beau que [280] la vertu; elle l'aime, parce que la vertu fait la


gloire de la femme, & qu'une femme vertueuse lui paraît presque égale aux


anges; elle l'aime comme la seule route du vrai bonheur, & parce qu'elle ne voit


que misère, abandon, malheur, opprobre, ignominie, dans la vie d'une femme


déshonnête; elle l'aime enfin comme chère à son respectable père, à sa tendre et


digne mère: non contents d'être heureux de leur propre vertu, ils veulent l'être


aussi de la sienne, & son premier bonheur à elle-même est l'espoir de faire le


leur. Tous ces sentiments lui inspirent un enthousiasme qui lui élève l'âme & tient


tous ses petits penchants asservis à une passion si noble. Sophie sera chaste et


honnête jusqu'à son dernier soupir; elle l'a juré dans le fond de son âme, & elle


l'a juré dans un temps où elle sentoit déjà tout ce qu'un tel serment coûte à tenir;


elle l'a juré quand elle en auroit dû révoquer l'engagement, si ses sens étoient faits


pour régner sur elle.


Sophie n'a pas le bonheur d'être une aimable Française, froide par tempérament


et coquette par vanité, voulant plutôt briller que plaire, cherchant l'amusement et


non le plaisir. Le seul besoin d'aimer la dévore, il vient la distraire & troubler son


cœur dans les fêtes; elle a perdu son ancienne gaieté; les folâtres jeux ne sont


plus faits pour elle; loin de craindre l'ennui de la solitude, elle la cherche; elle y


pense à celui qui doit la lui rendre douce: tous les indifférents l'importunent; il ne


lui faut pas une cour, mais un amant; elle aime mieux plaire à un seul honnête


homme, & lui plaire toujours, que d'élever en sa faveur le cri de la mode, qui


dure un jour, & le lendemain se change en huée.


[281] Les femmes ont le jugement plus tôt formé que les hommes: étant sur la


défensive presque dès leur enfance, & chargées d'un dépôt difficile à garder, le


bien & le mal leur sont nécessairement plus tôt connus. Sophie, précoce en tout,


parce que son tempérament la porte à l'être, a aussi le jugement plus tôt formé


que d'autres filles de son âge. Il n'y a rien à cela de fort extraordinaire; la


maturité n'est pas partout la même en même temps.


Sophie est instruite des devoirs & des droits de son sexe & du nôtre. Elle connaît


les défauts des hommes & les vices des femmes; elle connaît aussi les qualités, les


vertus contraires, & les a toutes empreintes au fond de son cœur. On ne peut pas


avoir une plus haute idée de l'honnête femme que celle qu'elle en a conçue, et


cette idée ne l'épouvante point; mais elle pense avec plus de complaisance à


l'honnête homme, à l'homme de mérite; elle sent qu'elle est faite pour cet


homme-là, qu'elle en est digne, qu'elle peut lui rendre le bonheur qu'elle recevra


de lui; elle sent qu'elle saura bien le reconnaître; il ne s'agit que de le trouver.


Les femmes sont les juges naturels du mérite des hommes, comme ils le sont du


mérite des femmes: cela est de leur droit réciproque; & ni les uns ni les autres ne


l'ignorent. Sophie connaît ce droit & en use, mais avec la modestie qui convient à


sa jeunesse, à son inexpérience, à son état; elle ne juge que des choses qui sont à


sa portée, & elle n'en juge que quand cela sert à développer quelque maxime


utile. Elle ne parle des absents qu'avec la plus grande circonspection, surtout si ce


sont des femmes. Elle pense que ce qui les [282] rend médisantes & satiriques est de


parler de leur sexe: tant qu'elles se bornent à parler du nôtre elles ne sont


qu'équitables. Sophie s'y borne donc. Quant aux femmes, elle n'en parle jamais


que pour en dire le bien qu'elle sait: c'est un honneur qu'elle croit devoir à son


sexe; & pour celles dont elle ne sait aucun bien à dire, elle n'en dit rien du tout, et


cela s'entend.


Sophie a peu d'usage du monde; mais elle est obligeante, attentive, & met de la


grâce à tout ce qu'elle fait. Un heureux naturel la sert mieux que beaucoup d'art.


Elle a une certaine politesse à elle qui ne tient point aux formules, qui n'est point


asservie aux modes, qui ne change point avec elles, qui ne fait rien par usage,


mais qui vient d'un vrai désir de plaire, & qui plaît. Elle ne sait point les


compliments triviaux, & n'en invente point de plus recherchés; elle ne dit pas


qu'elle est très obligée, qu'on lui fait beaucoup d'honneur, qu'on ne prenne pas


la peine, etc. Elle s'avise encore moins de tourner des phrases. Pour une


attention, pour une politesse établie, elle répond par une révérence, ou par un


simple Je vous remercie ; mais ce mot, dit de sa bouche, en vaut bien un autre.


Pour un vrai service, elle laisse parler son cœur, & ce n'est pas un compliment


qu'il trouve. Elle n'a jamais souffert que l'usage françois l'asservît au joug des


simagrées, comme d'étendre sa main, en passant d'une chambre à l'autre, sur un


bras sexagénaire qu'elle auroit grande envie de soutenir. Quand un galant musqué


lui offre cet impertinent service, elle laisse l'officieux bras sur l'escalier, et


s'élance en deux sauts dans la [283] chambre en disant qu'elle n'est pas boiteuse. En


effet, quoiqu'elle ne soit pas grande, elle n'a jamais voulu de talons hauts; elle a


les pieds assez petits pour s'en passer.


Non seulement elle se tient dans le silence & dans le respect avec les femmes,


mais même avec les hommes mariés, ou beaucoup plus âgés qu'elle; elle


n'acceptera jamais de place au-dessus d'eux que par obéissance, & reprendra la


sienne au-dessous sitôt qu'elle le pourra; car elle sait que les droits de l'âge vont


avant ceux du sexe, comme ayant pour eux le préjugé de la sagesse, qui doit être


honorée avant tout.


Avec les jeunes gens de son âge, c'est autre chose; elle a besoin d'un ton


différent pour leur en imposer, & elle sait le prendre sans quitter l'air modeste qui


lui convient. S'ils sont modestes & réservés eux-mêmes, elle gardera volontiers


avec eux l'aimable familiarité de la jeunesse; leurs entretiens pleins d'innocence


seront badins, mais décents; s'ils deviennent sérieux, elle veut qu'ils soient utiles;


s'ils dégénèrent en fadeurs, elle les fera bientôt cesser, car elle méprise surtout le


petit jargon de la galanterie, comme très offensant pour son sexe. Elle sait bien


que l'homme qu'elle cherche n'a pas ce jargon-là, & jamais elle ne souffre


volontiers d'un autre ce qui ne convient pas à celui dont elle a le caractère


empreint au fond du cœur. La haute opinion qu'elle a des droits de son sexe, la


fierté d'âme que lui donne la pureté de ses sentiments, cette énergie de la vertu


qu'elle sent en elle-même & qui la rend respectable à ses propres yeux, lui font


écouter avec indignation les propos doucereux dont [284] on prétend l'amuser. Elle ne


les reçoit point avec une colère apparente, mais avec un ironique applaudissement


qui déconcerte, ou d'un ton froid auquel on ne s'attend point. Qu'un beau


Phébus lui débite ses gentillesses, la loue avec esprit sur le sien, sur sa beauté, sur


ses grâces, sur le prix du bonheur de lui plaire, elle est fille à l'interrompre, en lui


disant poliment: "Monsieur, j'ai grand-peur de savoir ces choses-là mieux que


vous; si nous n avons rien de plus curieux à nous dire, je crois que nous pouvons


finir ici l'entretien." Accompagner ces mots d'une grande révérence, & puis se


trouver à vingt pas de lui n'est pour elle que l'affaire d'un instant. Demandez à


vos agréables s'il est aisé d'étaler longtemps son caquet avec un esprit aussi


rebours que celui-là.


Ce n'est pas pourtant qu'elle n'aime fort à être louée, pourvu que ce soit tout de


bon, & qu'elle puisse croire qu'on pense en effet le bien qu'on lui dit d'elle. Pour


paraît retouché de son mérite, il faut commencer par en montrer. Un hommage


fondé sur l'estime peut flatter son cœur altier, mais tout galant persiflage est


toujours rebuté; Sophie n'est pas faite pour exercer les petits talents d'un baladin.


Avec une si grande maturité de jugement, & formée à tous égards comme une


fille de vingt ans, Sophie, à quinze, ne sera point traitée en enfant par ses parents.


A peine appercevront-ils en elle la première inquiétude de la jeunesse, qu'avant le


progrès ils se hâteront d'y pourvoir; ils lui tiendront des discours tendres et


sensés. Les discours tendres & sensés sont de son âge & de son caractère. Si ce


caractère est tel que je l'imagine, pourquoi son père ne lui parleroit-il pas à peu


près ainsi :


[285] "Sophie, vous voilà grande fille, & ce n'est pas pour l'être toujours qu'on le


devient. Nous voulons que vous soyez heureuse: c'est pour nous que nous le


voulons, parce que notre bonheur dépend du vôtre. Le bonheur d'une honnête


fille est de faire celui d'un honnête homme: il faut donc penser à vous marier; il y


faut penser de bonne heure, car du mariage dépend le sort de la vie, & l'on n'a


jamais trop de temps pour y penser."


"Rien n'est plus difficile que le choix d'un bon mari, si ce n'est peut-être celui


d'une bonne femme. Sophie, vous serez cette femme rare, vous serez la gloire de


notre vie & le bonheur de nos vieux jours; mais, de quelque mérite que vous


soyez pourvue, la terre ne manque pas d'hommes qui en ont encore plus que


vous. Il n'y en a pas un qui ne dût s'honorer de vous obtenir, il y en a beaucoup


qui vous honoreroient davantage. Dans ce nombre, il s'agit d'en trouver un qui


vous convienne, de le connaître, & de vous faire connoître de lui."


"Le plus grand bonheur du mariage dépend de tant de convenances, que c'est une


folie de les vouloir toutes rassembler. Il faut d'abord s'assurer des plus


importantes: quand les autres s'y trouvent, on s'en prévaut; quand elles


manquent, on s'en passe. Le bonheur parfait n'est pas sur la terre, mais le plus


grand des malheurs, & celui qu'on peut toujours éviter, est d'être malheureux par


sa faute."


"Il y a des convenances naturelles, il y en a d'institution, il y en a qui ne tiennent


qu'à l'opinion seule. Les [286] parents sont juges des deux dernières espèces, les


 enfans seuls le sont de la première. Dans les mariages qui se font par l'autorité


des pères, on se règle uniquement sur les convenances d'institution & d'opinion:


ce ne sont pas les personnes qu'on marie, ce sont les conditions & les biens; mais


tout cela peut changer; les personnes seules restent toujours, elles se portent


partout avec elles; en dépit de la fortune, ce n'est que par les rapports personnels


qu'un mariage peut être heureux ou malheureux."



"Votre mere étoit de condition, j'étois riche; voilà les seules considérations qui


portèrent nos parents à nous unir. J'ai perdu mes biens, elle a perdu son nom:


oubliée de sa famille, que lui sert aujourd'hui d'être née demoiselle? Dans nos


désastres, l'union de nos cœurs nous a consolés de tout; la conformité de nos


goûts nous a fait choisir cette retraite; nous y vivons heureux dans la pauvreté,


nous nous tenons lieu de tout l'un à l'autre. Sophie est notre trésor commun;


nous bénissons le ciel de nous avoir donné celui-là & de nous avoir ôté tout le


reste. Voyez, mon enfant, où nous a conduits la Providence: les convenances qui


nous firent marier sont évanouies; nous ne sommes heureux que par celles que


l'on compta pour rien."



"C'est aux époux à s'assortir. Le penchant mutuel doit être leur premier lien;


leurs yeux, leurs cœurs doivent être leurs premiers guides; car, comme leur


premier devoir, étant unis, est de s'aimer, & qu'aimer ou n'aimer pas ne dépend


point de nous-mêmes, ce devoir en [287] emporte nécessairement un autre, qui est de


commencer par s'aimer avant de s'unir. C'est là le droit de la nature, que rien ne


peut abroger: ceux qui l'ont gênée par tant de lois civiles ont eu plus d'égard à


l'ordre apparent qu'au bonheur du mariage & aux mœurs des citoyens. Vous


voyez, ma Sophie, que nous ne vous prêchons pas une morale difficile. Elle ne


tend qu'à vous rendre maîtresse de vous-même, & à nous en rapporter à vous sur


le choix de votre époux."


"Après vous avoir dit nos raisons pour vous laisser une entière liberté, il est juste


de vous parler aussi des vôtres pour en user avec sagesse. Ma fille, vous êtes


bonne & raisonnable, vous avez de la droiture & de la piété, vous avez les talents


qui conviennent à d'honnêtes femmes, & vous n'êtes pas dépourvue d'agréments;


mais vous êtes pauvre; vous avez les biens les plus estimables, & vous manquez


de ceux qu'on estime le plus. N'aspirez donc qu'à ce que vous pourrez obtenir,


et réglez votre ambition, non sur vos jugements ni sur les nôtres, mais sur


l'opinion des hommes. S'il n'étoit question que d'une égalité de mérite, j'ignore à


quoi je devrois borner vos espérances; mais ne les élevez point au-dessus de votre


fortune, & n'oubliez pas qu'elle est au plus bas rang. Bien qu'un homme digne


de vous ne compte pas cette inégalité pour un obstacle, vous devez faire alors ce


qu'il ne fera pas: Sophie doit imiter sa mère, & n'entrer que dans une famille qui


s'honore d'elle. Vous n'avez point vu notre opulence, vous êtes née durant notre


pauvreté; vous [288] nous la rendez douce & vous la partagez sans peine. Croyez-moi,


Sophie, ne cherchez point des biens dont nous bénissons le ciel de nous avoir


délivrés; nous n'avons goûté le bonheur qu'après avoir perdu la richesse."



"Vous êtes trop aimable pour ne plaire à personne, & votre misère n'est pas telle


qu'un honnête homme se trouve embarrassé de vous. Vous serez recherchée, et


vous pourrez l'être de gens qui ne nous vaudront pas. S'ils se montroient à vous


tels qu'ils sont, vous les estimeriez ce qu'ils valent; tout leur faste ne vous en


imposeroit pas longtemps; mais, quoique vous ayez le jugement bon & que vous


vous connaissiez en mérite, vous manquez d'expérience & vous ignorez jusqu'où


les hommes peuvent se contrefaire. Un fourbe adroit peut étudier vos goûts pour


vous séduire, & feindre auprès de vous des vertus qu'il n'aura point. Il vous


perdrait, Sophie, avant que vous vous en fussiez aperçue, & vous ne connaîtriez


votre erreur que pour la pleurer. Le plus dangereux de tous les pièges, & le seul


que la raison ne peut éviter, est celui des sens; si jamais vous avez le malheur d'y


tomber, vous ne verrez plus qu'illusions & chimères; vos yeux se fascineront,


votre jugement se troublera, votre volonté sera corrompue, votre erreur même


vous sera chère; & quand vous seriez en état de la connaître, vous n'en voudriez


pas revenir. Ma fille, c'est à la raison de Sophie que je vous livre; je ne vous livre


point au penchant de son cœur. Tant que vous serez de sang-froid, restez votre


[289] propre juge; mais sitôt que vous aimerez, rendez à votre mère le soin de vous."


"Je vous propose un accord qui vous marque notre estime & rétablisse entre nous


l'ordre naturel. Les parents choisissent l'époux de leur fille, & ne la consultent


que pour la forme: tel est l'usage. Nous ferons entre nous tout le contraire: vous


choisirez, & nous serons consultés. Usez de votre droit, Sophie; usez-en


librement & sagement. L'époux qui vous convient doit être de votre choix & non


pas du nôtre. Mais c'est à nous de juger si vous ne vous trompez pas sur les


convenances, & si, sans le savoir, vous ne faites point autre chose que ce que


vous voulez. La naissance, les biens, le rang, l'opinion, n'entreront pour rien dans


nos raisons. Prenez un honnête homme dont la personne vous plaise & dont le


caractère vous convienne: quel qu'il soit d'ailleurs, nous l'acceptons pour notre


gendre. Son bien sera toujours assez grand, s'il a des bras, des mœurs, & qu'il


aime sa famille. Son rang sera toujours assez illustre, s'il l'ennoblit par la vertu.


Quand toute la terre nous blâmerait, qu'importe ? Nous ne cherchons pas


l'approbation publique, il nous suffit de votre bonheur."


Lecteurs, j'ignore quel effet feroit un pareil discours sur les filles élevées à votre


manière. Quant à Sophie, elle pourra n'y pas répondre par des paroles; la honte


et l'attendrissement ne la laisseroient pas aisément s'exprimer; mais je suis bien


sûr qu'il restera gravé dans son cœur le reste de sa vie, & que si l'on peut


compter sur quelque résolution [290] humaine, c'est sur celle qu'il lui fera faire d'être


digue de l'estime de ses parents.


Mettons la chose au pis, & donnons-lui un tempérament ardent qui lui rende


pénible une longue attente; je dis que son jugement, ses connaissances, son goût,


sa délicatesse, & surtout les sentiments dont son cœur a été nourri dans son


enfance, opposeront à l'impétuosité de ses sens un contre-poids qui lui suffira


pour les vaincre, ou du moins pour leur résister longtemps. Elle mourroit plutôt


martyre de son état que d'affliger ses parents, d'épouser un homme sans mérite,


et de s'exposer au malheur d'un mariage mal assorti. La liberté même qu'elle a


reçue ne fait que lui donner une nouvelle élévation d'âme, & la rendre plus


difficile sur le choix de son maître. Avec le tempérament d'une Italienne & la


sensibilité d'une Anglaise, elle a, pour contenir son cœur & ses sens, la fierté


d'une Espagnole, qui, même en cherchant un amant, ne trouve pas aisément celui


qu'elle estime digne d'elle.


Il n'appartient pas à tout le monde de sentir quel ressort l'amour des choses


honnêtes peut donner à l'âme, & quelle force on peut trouver en soi quand on


veut être sincèrement vertueux. Il y a des gens à qui tout ce qui est grand paraît


chimérique, & qui, dans leur basse & vile raison, ne connaîtront jamais ce que


peut sur les passions humaines la folie même de la vertu. Il ne faut parler à ces


gens-là que par des exemples: tant pis pour eux s'ils s'obstinent à les nier. Si je


leur disois que Sophie n'est point un être imaginaire, que son nom seul est de


mon invention, que son éducation, [291] ses mœurs, son caractère, sa figure même ont


réellement existé, & que sa mémoire coûte encore des larmes à toute une honnête


famille, sans doute ils n'en croiroient rien; mais enfin, que risquerai-je d'achever


sans détour l'histoire d'une fille si semblable à Sophie, que cette histoire pourroit


être la sienne sans qu'on dût en être surpris? Qu'on la croie véritable ou non, peu


importe; j'aurai, si l'on veut, raconté des fictions, mais j'aurai toujours expliqué


ma méthode, & j'irai toujours à mes fins.


La jeune personne, avec le tempérament dont je viens de charger Sophie, avoit


d'ailleurs avec elle toutes les conformités qui pouvoient lui en faire mériter le


nom, & je le lui laisse. Après l'entretien que j'ai rapporte, son père & sa mère


jugeant que les partis ne viendroient pas s'offrir dans le hameau qu'ils habitaient,


l'envoyèrent passer un hiver à la ville, chez une tante qu'on instruisit en secret du


sujet de ce voyage. Car la fière Sophie portoit au fond de son cœur le noble


orgueil de savoir triompher d'elle, & quelque besoin qu'elle eût d'un mari, elle


fût morte fille plutôt que de se résoudre à l'aller chercher.


Pour répondre aux vues de ses parens, sa tante la présenta dans les maisons, la


mena dans les sociétés, dans les fêtes; lui fit voir le monde, ou plutôt l'y fit voir,


car Sophie se soucioit peu de tout ce fracas. On remarqua pourtant qu'elle ne


fuyoit pas les jeunes gens d'une figure agréable qui paroissoient décens et


modestes. Elle avoit dans sa réserve même un certain art de les attirer, qui


ressembloit assez à de la coquetterie; mais après s'être entretenue avec eux deux


ou [292] trois fois, elle s'en rebutait. Bientôt, à cet air d'autorité qui sembloit accepter


les hommages, elle substituoit un maintien plus humble & une politesse plus


repoussante. Toujours attentive sur elle-même, elle ne leur laissoit plus l'occasion


de lui rendre le moindre service: c'étoit dire qu'elle ne vouloit pas être leur


maîtresse.


Jamais les cœurs sensibles n'aimèrent les plaisirs bruyants, vain & stérile bonheur


des gens qui ne sentent rien, & qui croient qu'étourdir sa vie c'est en jouir.


Sophie, ne trouvant point ce qu'elle cherchait, & désespérant de le trouver ainsi,


s'ennuya de la ville. Elle aimoit tendrement ses parents, rien ne la dédommageait


d'eux, rien n'étoit propre à les lui faire oublier; elle retourna les joindre longtemps


avant le terme fixé pour son retour.


A peine eut-elle repris ses fonctions dans la maison paternelle, qu'on vit qu'en


gardant la même conduite elle avoit changé d'humeur. Elle avoit des distractions,


de l'impatience, elle étoit triste & rêveuse, elle se cachoit pour pleurer. On crut


d'abord qu'elle aimoit & qu'elle en avoit honte: on lui en parla, elle s'en défendit.


Elle protesta n'avoir vu personne qui pût toucher son cœur, & Sophie ne mentait


point.


Cependant, sa langueur augmentoit sans cesse, & sa santé commençoit à s'altérer.


Sa mère, inquiète de ce changement, résolut enfin d'en savoir la cause. Elle la prit


en particulier, & mit en œuvre auprès d'elle ce langage insinuant & ces caresses


invincibles que la seule tendresse maternelle sait employer. Ma fille, toi que j'ai


portée dans mes entrailles & [293] que je porte incessamment dans mon cœur, verse les


secrets du tien dans le sein de ta mère. Quels sont donc ces secrets qu'une mère


ne peut savoir? Qui est-ce qui plaint tes peines, qui est-ce qui les partage, qui


est-ce qui veut les soulager, si ce n'est ton père & moi? Ah! mon enfant, veux-tu


que je meure de ta douleur sans la connaître?


Loin de cacher ses chagrins à sa mère, la jeune fille ne demandoit pas mieux que


de l'avoir pour consolatrice & pour confidente; mais la honte l'empêchoit de


parler, & sa modestie ne trouvoit point de langage pour décrire un état si peu


digne d'elle que l'émotion qui troubloit ses sens malgré qu'elle en eût. Enfin, sa


honte même servant d'indice à sa mère, elle lui arracha ces humiliants aveux.


Loin de l'affliger par d'injustes réprimandes, elle la consola, la plaignit, pleura sur


elle; elle étoit trop sage pour lui faire un crime d'un mal que sa vertu seule rendait


si cruel. Mais pourquoi supporter sans nécessité un mal dont le remède étoit si


facile & si légitime? Que n'usait-elle de la liberté qu'on lui avoit donnée? Que


n'acceptoit-elle un mari? que ne le choisissoit-elle? Ne savoit-elle pas que son sort


dépendoit d'elle seule, & que, quel que fût son choix, il seroit confirmé,


puisqu'elle n'en pouvoit faire un qui ne fût honnête? On l'avoit envoyée à la ville,


elle n'y avoit point voulu rester; plusieurs partis s'étoient présentés, elle les avait


tous rebutés. Qu'attendoit-elle  donc? que vouloit-elle? Quelle inexplicable


contradiction!


La réponse étoit simple. S'il ne s'agissoit que d'un secours pour la jeunesse, le


choix seroit bientôt fait; mais un maître [294] pour toute la vie n'est pas si facile à


choisir; &, puisqu'on ne peut séparer ces deux choix, il faut bien attendre, et


souvent perdre sa jeunesse, avant de trouver l'homme avec qui l'on veut passer


ses jours. Tel étoit le cas de Sophie: elle avoit besoin d'un amant, mais cet amant


devoit être son mari; &, pour le cœur qu'il falloit au sien, l'un étoit presque aussi


difficile à trouver que l'autre. Tous ces jeunes gens si brillants n'avoient avec elle


que la convenance de l'âge, les autres leur manquoient toujours; leur esprit


superficiel, leur vanité, leur jargon, leurs mœurs sans règle, leurs frivoles


imitations, la dégoûtoient d'eux. Elle cherchoit un homme & ne trouvoit que des


singes; elle cherchoit une âme & n'en trouvoit point.


Que je suis malheureuse! disoit-elle à sa mère; j'ai besoin d'aimer, & je ne vois


rien qui me plaise. Mon cœur repousse tous ceux qu'attirent mes sens. Je n'en


vois pas un qui n'excite mes désirs, & pas un qui ne les réprime; un goût sans


estime ne peut durer. Ah! ce n'est pas là l'homme qu'il faut à votre Sophie! son


charmant modèle est empreint trop avant dans son âme. Elle ne peut aimer que


lui, elle ne peut rendre heureux que lui, elle ne peut être heureuse qu'avec lui


seul. Elle aime mieux se consumer & combattre sans cesse, elle aime mieux


mourir malheureuse & libre, que désespérée auprès d'un homme qu'elle


n'aimeroit pas & qu'elle rendroit malheureux lui-même; il vaut mieux n'être plus,


que de n'être que pour souffrir.


Frappée de ces singularités, sa mère les trouva trop bizarres pour n'y pas


soupçonner quelque mystère. Sophie [295] n'étoit ni précieuse, ni ridicule. Comment


cette délicatesse outrée avoit-elle pu lui convenir, à elle à qui l'on n'avoit rien tant


appris dès son enfance, qu'à s'accommoder des gens avec qui elle avoit à vivre, et


à faire de nécessité vertu? Ce modèle de l'homme aimable duquel elle étoit si


enchantée, & qui revenoit si souvent dans tous ses entretiens, fit conjecturer à sa


mère que ce caprice avoit quelque autre fondement qu'elle ignoroit encore & que


Sophie n'avoit pas tout dit. L'infortunée, surchargée de sa peine secrète, ne


cherchoit qu'à s'épancher. Sa mère la presse, elle hésite, elle se rend enfin, et


sortant sans rien dire, elle entre un moment après, un livre à la main: Plaignez


votre malheureuse fille, sa tristesse est sans remède, ses pleurs ne peuvent tarir.


Vous en voulez savoir la cause: eh bien! la voilà, dit-elle en jetant le livre sur la


table. La mère prend le livre & l'ouvre: c'étoient les Aventures de Télémaque.


Elle ne comprend rien d'abord à cette énigme; à force de questions & de réponses


obscures, elle voit enfin, avec une surprise facile à concevoir, que sa fille est la


rivale d'Eucharis.


Sophie aimoit Télémaque, & l'aimoit avec une passion dont rien ne put la guérir.


Sitôt que son père & sa mère connurent sa manie, ils en rirent, & crurent la


ramener par la raison. Ils se trompèrent: la raison n'étoit pas toute de leur côté;


Sophie avoit aussi la sienne & savoit la faire valoir. Combien de fois elle les


réduisit au silence en se servant contre eux de leurs propres raisonnements, en


leur montrant qu'ils avoient fait tout le mal eux-mêmes, qu'ils ne l'avoient point


formée pour un homme de son siècle; qu'il faudroit [296] nécessairement qu'elle


adoptât les manières de penser de son mari, ou qu'elle lui donnât les siennes;


qu'ils lui avoient rendu le premier moyen impossible par la manière dont ils


l'avoient élevée, & que l'autre étoit précisément ce qu'elle cherchait.


Donnez-moi, disoit-elle, un homme imbu de mes maximes, ou que j'y puisse


amener, & je l'épouse; mais jusque-là pourquoi me grondez-vous? Plaignez-moi.


Je suis malheureuse & non pas folle. Le cœur dépend-il de la volonté? Mon père


ne l'a-t-il pas dit lui-même? Est-ce ma faute si j'aime ce qui n'est pas? Je ne suis


point visionnaire; je ne veux point un prince, je ne cherche point Télémaque, je


sais qu'il n'est qu'une fiction: je cherche quelqu'un qui lui ressemble. Et


pourquoi ce quelqu'un ne peut-il exister, puisque j'existe, moi qui me sens un


cœur si semblable au sien? Non, ne déshonorons pas ainsi l'humanité; ne


pensons pas qu'un homme aimable & vertueux ne soit qu'une chimère. Il existe,


il vit, il me cherche peut-être; il cherche une âme qui le sache aimer. Mais quel


est-il? où est-il? Je l'ignore: il n'est aucun de ceux que j'ai vus; sans doute il n'est


aucun de ceux que je verrai. O ma mère! pourquoi m avez-vous rendu la vertu


trop aimable? Si je ne puis aimer qu'elle, le tort en est moins à moi qu'à vous.


Amènerai-je ce triste récit jusqu'à sa catastrophe? Dirai-je les longs débats qui la


précédèrent? Représenterai-je une mère impatientée changeant en rigueur ses


premières caresses? Montrerai-je un père irrité oubliant ses premiers


engagements, & traitant comme une folle la plus vertueuse des filles ? Peindrai-je


enfin l'infortunée, encore plus attachée à [297] sa chimère par la persécution qu'elle lui


fait souffrir, marchant à pas lents vers la mort, & descendant dans la tombe au


moment qu'on croit l'entraîner à l'autel? Non, j'écarte ces objets funestes. Je n'ai


pas besoin d'aller si loin pour montrer par un exemple assez frappant, ce me


semble, que, malgré les préjugés qui naissent des mœurs du siècle,


l'enthousiasme de l'honnête & du beau n'est pas plus étranger aux femmes


qu'aux hommes, & qu'il n'y a rien que, sous la direction de la nature, on ne


puisse obtenir d'elles comme de nous.


On m'arrête ici pour me demander si c'est la nature qui nous prescrit de prendre


tant de peine pour réprimer des désirs immodérés. Je réponds que non, mais


qu'aussi ce n'est point la nature qui nous donne tant de désirs immodérés. Or,


tout ce qui n'est pas elle est contre elle: j'ai prouvé cela mille fois.


Rendons à notre Emile sa Sophie: ressuscitons cette aimable fille pour lui donner


une imagination moins vive & un destin plus heureux. Je voulois peindre une


femme ordinaire; & à force de lui élever l'âme j'ai troublé sa raison; je me suis


égaré moi-même. Revenons sur nos pas. Sophie n'a qu'un bon naturel dans une


âme commune: tout ce qu'elle a de plus que les autres femmes est l'effet de son


éducation.


Je me suis proposé dans ce livre de dire tout ce qui se pouvoit faire, laissant à


chacun le choix de ce qui est à sa portée dans ce que je puis avoir dit de bien.


J'avois pensé dès le commencement à former de loin la compagne d'Emile, & à


les élever l'un pour l'autre & l'un avec l'autre. Mais, en [298] y réfléchissant, j'ai


trouvé que tous ces arrangements trop prématurés étoient mal entendus, & qu'il


étoit absurde de destiner deux enfans à s'unir avant de pouvoir connoître si cette


union étoit dans l'ordre de la nature, & s'ils auroient entre eux les rapports


convenables pour la former. Il ne faut pas confondre ce qui est naturel à l'état


sauvage, & ce qui est nature là l'état civil. Dans le premier état, toutes les femmes


conviennent à tous les hommes, parce que les uns & les autres n'ont encore que


la forme primitive & commune; dans le second, chaque caractère étant développé


par les institutions sociales, & chaque esprit ayant reçu sa forme propre et


déterminée, non de l'éducation seule, mais du concours bien ou mal ordonné du


naturel & de l'éducation, on ne peut plus les assortir qu'en les présentant l'un à


l'autre pour voir s'ils se conviennent à tous égards, ou pour préférer au moins le


choix qui donne le plus de ces convenances.


Le mal est qu'en développant les caractères l'état social distingue les rangs, & que


l'un de ces deux ordres n'étant point semblable à l'autre, plus on distingue les


conditions, plus on confond les caractères. De là les mariages mal assortis & tous


les désordres qui en dérivent; d'où l'on voit, par une conséquence évidente, que,


plus on s'éloigne de l'égalité, plus les sentiments naturels s'altèrent; plus


l'intervalle des grands aux petits s'accroît, plus le lien conjugal se relâche; plus il


y a de riches & de pauvres, moins il y a de pères & de maris. Le maître ni


l'esclave n'ont plus de famille, chacun des deux ne voit que son état.


Voulez-vous prévenir les abus & faire d'heureux mariages, [299] étouffez les préjugés,


oubliez les institutions humaines, & consultez la nature. N'unissez pas des gens


qui ne se conviennent que dans une condition donnée, & qui ne se conviendront


plus, cette condition venant à changer, mais des gens qui se conviendront dans


quelque situation qu'ils se trouvent, dans quelque pays qu'ils habitent, dans


quelque rang qu'ils puissent tomber. Je ne dis pas que les rapports conventionnels


soient indifférents dans le mariage, mais je disque l'influence des rapports


naturels l'emporte tellement sur la leur, que c'est elle seule qui décide du sort de


la vie, & qu'il y a telle convenance de goûts, d'humeurs, de sentiments, de


caractères, qui devroit engager un père sage, fût-il prince, fût-il monarque, à


donner sans balancer à son fils la fille avec laquelle il auroit toutes ces


convenances, fût-elle née dans une famille déshonnête, fût-elle la fille du


bourreau. Oui, je soutiens que, tous les malheurs imaginables dussent-ils tomber


sur deux époux bien unis, ils jouiront d'un plus vrai bonheur à pleurer ensemble,


qu'ils n'en auroient dans toutes les fortunes de la terre, empoisonnées par la


désunion des cœurs.


Au lieu donc de destiner dès l'enfance une épouse à mon Emile, j'ai attendu de


 connoître celle qui lui convient. Ce n'est point moi qui fais cette destination, c'est


la nature; mon affaire est de trouver le choix qu'elle a fait. Mon affaire, je dis la


mienne & non celle du père; car en me confiant son fils, il me cède sa place, il


substitue mon droit au sien; c'est moi qui suis le vrai père d'Emile, c'est moi qui


l'ai fait homme. J'aurois refusé de l'élever si je n'avois [300] pas été le maître de le


marier à son choix, c ' est-à-dire au mien. Il n'y a que le plaisir de faire un heureux


qui puisse payer ce qu'il en coûte pour mettre un homme en état de le devenir.


Mais ne croyez pas non plus que j'ai attendu, pour trouver l'épouse d'Emile, que


je le misse en devoir de la chercher. Cette feinte recherche n'est qu'un prétexte


pour lui faire connoître les femmes, afin qu'il sente le prix de celle qui lui


convient. Dès longtemps Sophie est trouvée; peut-être Emile l'a-t-il déjà vue;


mais il ne la reconnaîtra que quand il en sera temps.


Quoique l'égalité des conditions ne soit pas nécessaire au mariage, quand cette


égalité se joint aux autres convenances, elle leur donne un nouveau prix; elle


n'entre en balance avec aucune, mais la fait pencher quand tout est égal.


Un homme, à moins qu'il ne soit monarque, ne peut pas chercher une femme


dans tous les états; car les préjugés qu'il n'aura pas, il les trouvera dans les autres;


et telle fille lui conviendroit peut-être, qu'il ne l'obtiendroit pas pour cela. Il y a


donc des maximes de prudence qui doivent borner les recherches d'un père


judicieux. Il ne doit point vouloir donner à son élève un établissement au-dessus


de son rang, car cela ne dépend pas de lui. Quand il le pourrait, il ne devroit pas


le vouloir encore; car qu'importe le rang au jeune homme, du moins au mien? Et


cependant, en montant, il s'expose à mille maux réels qu'il sentira toute sa vie. Je


dis même qu'il ne doit pas vouloir compenser des [301] biens de différentes natures,


comme la noblesse & l'argent, parce que chacun des deux ajoute moins de prix à


l'autre qu'il n'en reçoit d'altération; que de plus on ne s'accorde jamais sur


l'estimation commune; qu'enfin la préférence que chacun donne à sa mise


prépare la discorde entre deux familles, & souvent entre deux époux.


Il est encore fort différent pour l'ordre du mariage que l'homme s'allie au-dessus


ou au-dessous de lui. Le premier cas est tout à fait contraire à la raison; le second


y est plus conforme. Comme la famille ne tient à la société que par son chef, c'est


l'état de ce chef qui règle celui de la famille entière. Quand il s'allie dans un rang


plus bas, il ne descend point, il élève son épouse; au contraire, en prenant une


femme au-dessus de lui, il l'abaisse sans s'élever. Ainsi, dans le premier cas, il y a


du bien sans mal, & dans le second, du mal sans bien. De plus, il est dans l'ordre


de la nature que la femme obéisse à l'homme. Quand donc il la prend dans un


rang inférieur, l'ordre naturel & l'ordre civil s'accordent, & tout va bien. C'est le


contraire quand, s'alliant au-dessus de lui, l'homme se met dans l'alternative de


blesser son droit ou sa reconnaissance, & d'être ingrat ou méprisé. Alors la


femme, prétendant à l'autorité, se rend le tyran de son chef; & le maître, devenu


l'esclave, se trouve la plus ridicule & la plus misérable des créatures. Tels sont ces


malheureux favoris que les rois de l'Asie honorent & tourmentent de leur alliance,


et qui, dit-on, pour coucher avec leurs femmes, n'osent entrer dans le lit que par


le pied.


[302] Je m'attends que beaucoup de lecteurs, se souvenant que je donne à la femme un


talent naturel pour gouverner l'homme, m'accuseront ici de contradiction: ils se


tromperont pourtant. Il y a bien de la différence entre s'arroger le droit de


commander, & gouverner celui qui commande. L'empire de la femme est un


empire de douceur, d'adresse & de complaisance; ses ordres sont des caresses,


ses menaces sont des pleurs. Elle doit régner dans la maison comme un ministre


dans l'Etat, en se faisant commander ce qu'elle veut faire. En ce sens il est


constant que les meilleurs ménages sont ceux où la femme a le plus d'autorité:


mais quand elle méconnaît la voix du chef, qu'elle veut usurper ses droits et


commander elle-même, il ne résulte jamais de ce désordre que misère, scandale et


déshonneur.


Reste le choix entre ses égales & ses inférieures; & je crois qu'il y a encore


quelque restriction à faire pour ces dernières; car il est difficile de trouver dans la


lie du peuple une épouse capable de faire le bonheur d'un honnête homme: non


qu'on soit plus vicieux dans les derniers rangs que dans les premiers, mais parce


qu'on y a peu d'idée de ce qui est beau & honnête, & que l'injustice des autres


états fait voir à celui-ci la justice dans ses vices mêmes.


Naturellement l'homme ne pense guère. Penser est un art qu'il apprend comme


tous les autres, & même plus difficilement. Je ne connois pour les deux sexes que


deux classes réellement distinguées: l'une des gens qui pensent, l'autre des gens


qui ne pensent point; & cette différence vient [303] presque uniquement de l'éducation.


Un homme de la première de ces deux classes ne doit point s'allier dans l'autre;


car le plus grand charme de la société manque à la sienne lorsque, ayant une


femme, il est réduit à penser seul. Les gens qui passent exactement la vie entière à


travailler pour vivre n'ont d'autre idée que celle de leur travail ou de leur intérêt,


et tout leur esprit semble être au bout de leurs bras. Cette ignorance ne nuit ni à la


probité ni aux mœurs; souvent même elle y sert; souvent on compose avec ses


devoirs à force d'y réfléchir, & l'on finit par mettre un jargon à la place des


choses. La conscience est le plus éclairé des philosophes: on n'a pas besoin de


savoir les Offices de Cicéron pour être homme de bien; & la femme du monde la


plus honnête sait peut-être le moins ce que c'est qu'honnêteté. Mais il n'en est


pas moins vrai qu'un esprit cultivé rend seul le commerce agréable; & c'est une


triste chose pour un père de famille qui se plaît dans sa maison, d'être forcé de


s'y renfermer en lui-même, & de ne pouvoir s'y faire entendre à personne.


D'ailleurs, comment une femme qui n'a nulle habitude de réfléchir élèvera-t-elle


ses enfans ? Comment discernera-t-elle ce qui leur convient? Comment les


disposera-t-elle aux vertus qu'elle ne connaît pas, au mérite dont elle n'a nulle


idée? Elle ne saura que les flatter ou les menacer, les rendre insolents ou craintifs;


elle en fera des singes maniérés ou d'étourdis polissons, jamais de bons esprits ni


des enfans aimables.


Il ne convient donc pas à un homme qui a de l'éducation [304] de prendre une femme


qui n'en ait point, ni par conséquent dans un rang où l'on ne sauroit en avoir.


Mais j'aimerois encore cent fois mieux une fille simple & grossièrement élevée,


qu'une fille savante & bel esprit, qui viendroit établir dans ma maison un tribunal


de littérature dont elle se feroit la présidente. Une femme bel esprit est le fléau de


son mari, de ses enfants, de ses amis, de ses valets, de tout le monde. De la


sublime élévation de son beau génie, elle dédaigne tous ses devoirs de femme, et


commence toujours par se faire homme à la manière de mademoiselle de


l'Enclos. Au dehors, elle est toujours ridicule & très justement critiquée, parce


qu'on ne peut manquer de l'être aussitôt qu'on sort de son état & qu'on n'est


point fait pour celui qu'on veut prendre. Toutes ces femmes à grands talents n'en


imposent jamais qu'aux sots. On sait toujours quel est l'artiste ou l'ami qui tient


la plume ou le pinceau quand elles travaillent; on sait quel est le discret homme de


lettres qui leur dicte en secret leurs oracles. Toute cette charlatanerie est indigne


d'une honnête femme. Quand elle auroit de vrais talents, sa prétention les


avilirait. Sa dignité est d'être ignorée; sa gloire est dans l'estime de son mari: ses


plaisirs sont dans le bonheur de sa famille. Lecteurs, je m'en rapporte à


vous-mêmes, soyez de bonne foi: lequel vous donne meilleure opinion d'une


femme en entrant dans sa chambre, lequel vous la fait aborder avec plus de


respect, de la voir occupée des travaux de son sexe, des soins de son ménage,


environnée des hardes de ses enfants, ou de la trouver écrivant des vers sur sa


toilette, entourée de brochure