[195] LIVRE CINQUIEME.




Nous voici parvenus au dernier acte de la jeunesse, mais nous ne sommes pas


encore au dénouement.



Il n'est pas bon que l'homme soit seul, Emile est homme; nous lui avons promis


une compagne, il faut la lui donner. Cette compagne est Sophie. En quels lieux


est son asile? où la trouverons-nous ? Pour la trouver, il la faut connoître .


Sachons premièrement ce qu'elle est, nous jugerons mieux des lieux qu'elle


habite; & quand nous l'aurons trouvée, encore tout ne sera-t-il pas rait. Puisque


notre jeune gentilhomme, dit Locke, est prêt à se marier, il est temps de le laisser


auprès de sa maîtresse. & là-dessus il finit son ouvrage. Pour moi, qui n'ai pas


l'honneur d'élever un gentilhomme, je me garderai d'imiter Locke en cela.


 [196] SOPHIE OU LA FEMME.




Sophie doit être femme comme Emile est homme, c'est-à-dire avoir tout ce qui


convient à la constitution de son espèce & de son sexe pour remplir sa place dans


l'ordre physique & moral. Commençons donc par examiner les conformités & les


différences de son sexe & du nôtre.


En tout ce qui ne tient pas au sexe, la femme est homme elle a les mêmes organes


les mêmes besoins, les mêmes facultés; la machine est construite de la même


manière, les pièces en sont les mêmes, le jeu de l'une est celui de l'autre, la figure


est semblable; &, sous quelque rapport qu'on les considère, ils ne différent entre


eux que du plus au moins.


En tout ce qui tient au sexe, la femme & l'homme ont partout des rapports et


partout des différences : la difficulté de les comparer vient de celle de déterminer


dans la constitution de l'un & de l'autre ce qui est du sexe & ce qui n'en est pas.


Par l'anatomie comparée, & même à la seule inspection, l'on trouve entre eux des


différences générales qui paraissent ne point tenir au sexe; elles y tiennent


pourtant, mais par des liaisons que nous sommes hors d'état [197] d'appercevoir : nous


ne savons jusqu'où ces liaisons peuvent s'étendre; la seule chose que nous savons


avec certitude est que tout ce qu'ils ont de commun est de l'espèce, & que tout ce


qu'ils ont de différent est du sexe. Sous ce double point de vue, nous trouvons


entre eux tant de rapports & tant d'oppositions, que c'est peut-être une des


merveilles de la nature d'avoir pu faire deux êtres si semblables en les constituant


si différemment.


Ces rapports & ces différences doivent influer sur le moral; cette conséquence est


sensible, conforme à l'expérience, & montre la vanité des disputes sur la


préférence ou l'égalité des sexes : comme si chacun des deux, allant aux fins de,


la nature selon sa destination particulière, n'étoit pas plus parfait en cela que s'il


ressembloit davantage à l'autre! En ce qu'ils ont de commun ils sont égaux; en ce


qu'ils ont de différent ils ne sont pas comparables. Une femme parfaite & un


homme parfait ne doivent pas plus se ressembler d'esprit que de visage, & la


perfection n'est pas susceptible de plus & de moins.


Dans l'union des sexes chacun concourt également à l'objet commun, mais non


pas de la même manière. De cette diversité naît la première différence assignable


entre les rapports moraux le l'un & de l'autre. L'un doit être actif & fort, l'autre


passif & faible : il faut nécessairement que l'un veuille & puisse, il suffit que


l'autre résiste peu.


Ce principe établi, il s'ensuit que la femme est faite spécialement pour plaire a


l'homme. Si l'homme doit lui plaire à son tour, c'est d'une nécessité moins


directe: son [198] mérite est dans sa puissance; il plaît par cela seul qu'il est fort. Ce


n'est pas ici la loi de l'amour, j'en conviens; mais c'est celle de la nature,


antérieure a l'amour même.


Si la femme est faite pour plaire & pour être subjuguée, elle doit se rendre


agréable à l'homme au lieu de le provoquer; sa violence à elle est dans ses


charmes c'est par eux qu'elle doit le contraindre à trouver sa force & a en user.


L'art le plus sûr d'animer cette force est de la rendre nécessaire par la résistance.


Alors l'amour-propre se joint au désir, & l'un triomphe de la victoire que l'autre


lui fait remporter. De là naissent l'attaque & la défense, l'audace d'un sexe & la


timidité de l'autre, enfin la modestie & la honte dont la nature arma le faible pour


asservit le fort.


Qui est-ce qui peut penser qu'elle ait prescrit indifféremment les mêmes avances


aux uns & aux autres, & que le premier à former des désirs doive être aussi le


premier à les témoigner ? Quelle étrange dépravation de jugement! L'entreprise


ayant des conséquences si différentes pour les deux sexes, est-il naturel qu'ils


aient la même audace à s'y livrer ? Comment ne voit-on pas qu'avec une si grande


inégalité dans la mise commune, si la réserve n'imposoit à l'un la modération que


la nature impose à l'autre, il en résulteroit bientôt la ruine de tous deux, & que le


genre humain périroit par les moyens établis pour le conserver ? Avec la facilité


qu'ont les femmes d émouvoir les sens des hommes, & d'aller réveiller au fond


de leurs cœurs les restes d'un tempérament presque éteint, s'il étoit quelque


malheureux climat sur la terre ou la philosophie eut introduit cet usage, [199] surtout


dans les pays chauds, où il naît plus de femmes que d'hommes, tyrannisés par


elles, ils seroient enfin leurs victimes, & se verroient tous traîner à la mort sans


qu'ils pussent jamais s'en défendre.


Si les femelles des animaux n'ont pas la même honte, que ensuit-il ? Ont-elles,


comme les femmes, les désirs illimités auxquels cette honte sert de frein? Le


désir ne vient polar elles qu'avec le besoin; le besoin satisfait, le désir cesse; elles


ne repoussent plus le mâle par feinte, *[* J'ai déjà remarqué que les refus de


simagrée & d'agacerie sont communs à presque toutes les femelles, même parmi


les animaux, & même quand elles sont plus disposées à se rendre; il faut n'avoir


jamais observé leur manège pour disconvenir de cela.] mais tout de bon : elles


font tout le contraire de ce que faisoit la fille d'Auguste; elles ne reçoivent plus de


passagers quand le navire a sa cargaison. Même quand elles sont libres, leurs


temps de bonne volonté sont courts & bientôt passés; l'instinct les pousse et


l'instinct les arrête. Ou sera le supplément de cet instinct négatif dans les femmes,


quand vous leur aurez ôté la pudeur ? Attendre qu'elles ne se soucient plus des


hommes, c'est attendre qu'ils ne soient plus bons à rien.


L'être suprême a voulu faire en tout honneur, a l'espèce humaine: en donnant à


l'homme des penchants sans mesure, il lui donne en même temps la loi qui les


règle, afin qu'il soit libre & se commande à lui-même; en le livrant à de passions


immodérées, il joint à ces passions la raison pour les gouverner; en livrant la


femme à des désirs illimités, il joint à ces désirs la pudeur pour les contenir. Pour


[200] surcroît, il ajoute encore une récompense actuelle au bon usage de ses facultés,


savoir le goût qu'on prend aux choses honnêtes lorsqu'on en fait la règle de ses


actions. Tout cela vaut bien, ce me semble, l'instinct des bêtes.


Soit donc que la femelle de l'homme partage ou non ses désirs & veule ou non les


satisfaire, elle le repousse & se défend toujours, mais non pas toujours avec la


même force, ni par conséquent avec le même succès. Pour que l'attaquant soit


victorieux, il faut que l'attaqué le permette ou l'ordonne; car que de moyens


adroits n'a-t-il pas pour forcer l'agresseur d'user de force! Le plus libre & le plus


doux de tous les actes n'admet point de violence réelle, la nature & la raison s'y


opposent : la nature, en ce qu'elle a pourvu le plus faible d'autant de force qu'il en


faut pour résister quand il lui plaît; la raison, en ce qu'une violence réelle est non


seulement le plus brutal de tous les actes, mais le plus contraire à sa fin, soit parce


que l'homme déclare ainsi la guerre à sa compagne, & l'autorise à défendre sa


personne & sa liberté aux dépens même de la vie de l'agresseur, soit parce que la


femme seule est juge de l'état où elle se trouve, & qu'un enfant n'auroit point de


père si tout homme en pouvoit usurper les droits.


Voici donc une troisième conséquence de la constitution des sexes, c'est que le plus


fort soit le maître en apparence, & dépende en effet du plus faible; & cela


non par un frivole usage de galanterie, ni par une orgueilleuse générosité de


protecteur, mais par une invariable loi de la nature, qui, donnant à la femme plus


de facilité d'exciter les désirs [201] qu'à l'homme de les satisfaire, fait dépendre celui-ci,


malgré qu'il en ait, du bon plaisir de l'autre, & le contraint de chercher à son tour


à lui plaire pour obtenir qu'elle consente à le laisser être le plus fort. Alors ce qu'il


y a de plus doux pour l'homme dans sa victoire est de douter si est la faiblesse qui


cède à la force, ou si c'est la volonté qui se rend; & la ruse ordinaire de la femme


est de laisser toujours ce doute entre elle & lui. L'esprit des femmes répond en


ceci parfaite nient à leur constitution : loin de rougir de leur faiblesse, elles en


font gloire : leurs tendres muscles sont sans résistance : elles affectent de ne


pouvoir soulever les plus légers fardeaux; elles auroient honte d'être fortes.


Pourquoi cela ? Ce n'est pas seulement pour paraître délicates, c'est par une


précaution plus adroite; elles se ménagent de loin des excuses & le droit d'être


faibles au besoin.


Le progrès des lumières acquises par nos vices a beaucoup changé sur ce point les


anciennes opinions parmi nous, & l'on ne parle plus guère de violences depuis


qu'elles sont si peu nécessaires & que les hommes n'y croient plus;*[* Il peut y


avoir une telle disproportion d'âge & de force qu'une violence réelle ait lieu : mais


traitant ici de l'état relatif des sexes selon l'ordre de la nature je les prends tous


deux dans le rapport commun qui constitue cet état.] au lieu qu'elles sont très


communes dans les hautes antiquités grecques & Juives, parce que ces mêmes


opinions sont dans la simplicité de la nature, & que la seule expérience du


libertinage a pu les déraciner. Si l'on cite de nos jours moins d'actes de violence,


ce n'est sûrement pas que [202] les hommes soient plus tempérants, mais c'est qu'ils ont


moins de crédulité, & que telle plainte, qui jadis eût persuadé des peuples simples,


ne feroit de nos jours qu'attirer les ris des moqueurs; on gagne davantage à se


taire. Il y a dans le Deutéronome une loi par laquelle une fille abusée étoit punie


avec le séducteur, si le délit avoit été commis dans la ville; mais s'il avoit été


commis à la campagne ou dans des lieux écartés, l'homme seul étoit puni; car, dit


la loi, la fille a nié & n'a point été entendue. Cette bénigne interprétation apprenait


aux files à ne pas se laisser surprendre en des lieux fréquentés.


L'effet de ces diversités d'opinions sur les mœurs est sensible. La galanterie


moderne en est l'ouvrage. Les hommes, trouvant que leurs plaisirs dépendaient


plus de la volonté du beau sexe qu'ils n'avoient cru, ont captivé cette volonté par


des complaisances dont il les a bien dédommagés.


Voyez comment le physique nous amène insensiblement au moral, & comment


de la grossière union des sexes naissent peu à peu les plus douces lois de l'amour.


L'empire des femmes n'est point à elles parce que les hommes l'ont voulu, mais


parce que ainsi le veut la nature : il étoit à elles avant qu'elles parussent l'avoir.


Ce même Hercule, qui crut faire violence aux cinquante filles de Thespius, fut pourtant


contraint de filer près d'Omphale; & le fort Samson n'étoit pas si fort que Dalila.


Cet empire est aux femmes, & ne peut leur être ôté, même quand elles en abusent :


 si jamais elles pouvoient le perdre, il y a longtemps qu'elles l'auroient perdu.


[203] Il n'y a nulle parité entre les deux sexes quant à la conséquence du sexe. Le mâle


n'est mâle qu'en certains instants, la femelle est femelle toute sa vie, ou du moins


toute sa jeunesse; tout la rappelle sans cesse à son sexe, &, pour en bien remplir


les fonctions, il lui faut une constitution qui s'y rapporte. Il lui faut du


ménagement durant sa grossesse; il lui faut du repos dans ses couches; il lui faut


une vie molle & sédentaire pour allaiter ses enfants; il lui faut, pour les élever, de


la patience & de la douceur, un zèle, une affection que rien ne rebute; elle sert de


liaison entre eux & leur père, elle seule les lui fait aimer & lui donne la confiance


de les appeler siens. Que de tendresse & de soin ne lui faut-il point pour maintenir


dans l'union toute la famille! & enfin tout cela ne doit pas être des vertus, mais


des goûts, sans quoi l'espèce humaine seroit bientôt éteinte.


La rigidité des devoirs relatifs des deux sexes n'est ni ne peut être la même.


Quand la femme se plaint là-dessus, de l'injuste inégalité qu'y met l'homme elle a


tort; cette inégalité n'est point une institution humaine ou du moins elle n'est point


l'ouvrage du préjugé, mais de la raison : c'est a celui des deux que la nature a


chargé du dépôt des enfants d'en répondre à l'autre. Sans doute il n'est permis à


personne de violer sa foi, & tout mari infidèle qui prive sa femme du seul prix des


austères devoirs de son sexe est un homme injuste & barbare; mais la femme


infidèle fait plus, elle dissout la famille & brise tous les liens de la nature; en


donnant à l'homme des enfants qui ne sont pas à lui, elle trahit les uns & les


autres, elle joint la [204] perfidie à l'infidélité. J'ai peine à voir quel désordre & quel


crime ne tient pas à celui-là. S'il est un état affreux au monde, c'est celui d'un


malheureux père qui sans confiance en sa femme n'ose se livrer aux plus doux


sentiments de son cœur, qui doute, en embrassant son enfant s'il n'embrasse point


l'enfant d'un autre, le gage de son déshonneur, le ravisseur du bien de ses propres


enfants. Qu'est-ce alors que la famille, si ce n'est une société d'ennemis secrets


qu'une femme coupable arme l'un contre l'autre, en les forçant de feindre de s


entr'aimer ?


Il n'importe donc pas seulement que la femme soit fidèle, mais qu'elle soit jugée


telle par son mari, par ses proches par tout le monde; il importe qu'elle soit


modeste, attentive: réservée, & qu'elle porte aux yeux d'autrui, comme en sa


propre conscience, le témoignage de sa vertu. Enfin s'il importe qu'un père aime


ses enfants, il importe qu'il estime leur mère. Telles sont les raisons mettent


l'apparence même au nombre des devoirs des femmes, & leur rendent l'honneur


et la réputation non moins indispensables que la chasteté. De ces principes dérive,


avec la différence morale des sexes, un motif nouveau de devoir & de


convenance, qui prescrit spécialement aux femmes l'attention la plus scrupuleuse


sur leur conduite, sur leurs manières, sur leur maintien. Soutenir vaguement que


les deux sexes sont égaux, & que leurs devoirs sont les mêmes, c'est se perdre en


déclamations vaines, c'est ne rien dire tant qu'on ne répondra pas à cela.


N'est-ce pas une manière de raisonner bien solide, de donner des exceptions pour


réponse à des lois générales [205] aussi bien fondées ? Les femmes, dites-vous, ne font


pas toujours des enfants! Non, mais leur destination propre est d'en faire. Quoi!


parce qu'il y a dans l'univers une centaine de grandes villes où les femmes, vivant


dans la licence, font peu d'enfants, vous prétendez que l'état des femmes est d'en


faire peu! En que deviendroient vos villes, si les campagnes éloignées, ou les


femmes vivent plus simplement & plus chastement, ne réparoient la stérilité des


dames ? Dans combien de provinces les femmes qui n'ont fait que quatre ou cinq


enfants passent pour peu fécondes!* [* Sans cela l'espèce dépérirait


nécessairement : pour qu'elle se conserve, il faut, tout compensé, que chaque


femme fasse à peu près quatre enfants : car des enfants qui naissent il en meurt


près de la moitié avant qu'ils puissent en avoir d'autres, & il en faut deux restants


Pour représenter le père & la mère. Voyez si les villes vous fourniront cette


population-là.] Enfin, que telle ou telle femme fasse peu d'enfants, qu'importe ?


L'état dé la femme est-il moins d'être mère ? & n'est-ce pas par des lois générales


que la nature & les mœurs doivent pourvoir à cet état?


Quand il y auroit entre les grossesses d'aussi longs intervalles qu'on le suppose,


une femme changera-t-elle ainsi brusquement & alternativement de manière de


vivre sans péril & sans risque ? Sera-t-elle aujourd'hui nourrice & demain


guerrière ? Changera-t-elle de tempérament & de goûts comme un caméléon de


couleurs ? Passera-t-elle tout à coup de l'ombre de la clôture & des soins


domestiques aux injures de l'air, aux travaux, aux fatigues, aux périls [206] de la guerre?


Sera-t-elle tantôt craintive * [* La timidité des femmes est encore un instinct de


la nature contre le double risque qu'elles courent durant leur grossesse.] & tantôt


brave, tantôt délicate & tantôt robuste ? Si les jeunes gens élevés dans Paris ont


peine à supporter le métier des armes, des femmes n'ont jamais affronté le soleil,


et qui savent a peine marcher, le supporteront-elles après cinquante ans de


mollesse? Prendront-elles ce dur métier à l'âge où les hommes le quittent ?


Il y a des pays où les femmes accouchent presque sans peine & nourrissent leurs


enfants presque sans soin; j'en conviens: mais dans ces mêmes pays les hommes


vont demi-nuds en tout temps, terrassent les bêtes féroces, portent un canot comme


un havresac, font des chasses de sept ou huit cent lieues, dorment à l'air à plate


terre, supportent des fatigues incroyables, & passent plusieurs jours sans manger.


Quand les femmes deviennent robustes, les hommes, le deviennent encore plus;


quand les hommes s'amollissent, les femmes s'amollissent davantage; quand les


deux termes changent également, la différence reste la même.


Platon, dans sa République, donne aux femmes les mêmes exercices qu'aux


hommes; je le crois bien. Ayant ôté de son gouvernement les familles


particulières, & ne sachant plus que faire des femmes, il se vit forcé de les faire


hommes. Ce beau génie avoit tout combiné, tout prévu: il alloit au-devant d'une


objection que personne peut-être n'eut songé à lui faire; mais il a mal résolu celle


qu'on lui fait. Je ne parle point de cette prétendue communauté de femmes [207] dont


le reproche tant répété prouve que ceux qui le lui font ne l'ont jamais lu; je parle


de cette promiscuité civile qui confond partout les deux sexes dans les mêmes


emplois, dans les mêmes travaux, & ne peut manquer d'engendrer les lus


intolérables abus; je parle de cette subversion des plus doux sentiments de la


nature, immolés à un sentiment artificiel qui ne petit subsister que par eux :


comme s'il ne falloit pas une prise naturelle pour former des liens de convention!


comme si l'amour qu'on a pour ses proches n'étoit pas le principe de celui qu'on


doit à l'état! comme si ce n'étoit pas par la petite patrie, qui est la famille, que le


cœur s'attache à la grande ! comme si ce n'étoit pas le bon fils, le bon mari, le


gon père, qui font le bon citoyen!


Dès qu'une fois il est démontré que l'homme & la femme ne sont ni ne doivent


être constitués de même, de caractère ai de tempérament, il s'ensuit qu'ils ne


doivent pas avoir la même éducation. En suivant les directions de la nature, ils


doivent agir de concert, mais ils ne doivent pas faire les mêmes choses; la fin des


travaux est commune, mais les travaux sont différents, & par conséquent les goûts


qui les dirigent. Après avoir tâché de former l'homme naturel, pour ne pas laisser


imparfoit notre ouvrage, voyons comment doit se former aussi la femme qui


convient à cet homme.


Voulez-vous toujours être bien guidé, suivez toujours les indications de la nature.


Tout ce qui caractérise le sexe doit être respecté comme établi par elle. Vous dites


sans cesse : les femmes ont tel & tel défaut que nous n'avons pas. Votre orgueil


vous trompe; ce seroient des défauts pour vous, ce [208] sont des qualités pour elles;


tout iroit moins bien si elles ne les avoient pas. Empêchez ces prétendus défauts


de dégénérer, mais gardez-vous de les détruire.


Les femmes, de leur côté, ne cessent de crier que nous les élevons pour être


vaines & coquettes, que nous les amusons sans cesse à des puérilités pour rester


plus facilement les maîtres; elles s'en prennent à nous des défauts que nous leur


reprochons. Quelle folie ! & depuis quand sont-ce les hommes qui se mêlent de


l'éducation des filles ? Qui est-ce qui empêche les mères de les élever comme il


leur plaît ? Elles n'ont point de collèges : grand malheur! Eh! plût à Dieu qu'il n'y


en eût point pour les garçons! ils seroient plus sensément & plus honnêtement


élevés. Force-t-on vos filles à perdre leur temps en niaiseries? Leur fait-on malgré


elles passer la moitié de leur vie à leur toilette, à votre exemple? Vous empêche-t-on


de les instruire & faire instruire à votre gré ? Est-ce notre faute si elles nous


plaisent quand elles sont belles, si leurs minauderies nous séduisent, si l'art


qu'elles apprennent de vous nous attire & nous flatte, si nous aimons a les voir


mises avec goût, si nous leur laissons affiler a loisir les armes dont elles nous


subjuguent? Eh! prenez le parti de les élever comme des hommes; ils y


consentiront de bon cœur. Plus elles voudront leur ressembler, moins elles les


gouverneront, & c'est alors qu'ils seront vraiment les maîtres.


Toutes les facultés communes aux deux sexes ne leur sont pas également


partagées; mais prises en tout, elles se compensent La femme vaut mieux comme


femme & moins [209] comme homme; partout où elle fait valoir ses droits, elle a


l'avantage; partout où elle veut usurper les nôtres, elle reste au-dessous de nous.


On ne peut répondre à cette vérité générale que par des exceptions; constante


manière d'argumenter des galants partisans du beau sexe.


Cultiver dans les femmes les qualités de l'homme, & négliger celles qui leur sont


propres, c'est donc visiblement travailler à leur préjudice: les rusées le voient trop


bien pour en être les dupes; en tâchant d'usurper nos avantages, elles


n'abandonnent pas les leurs; mais il arrive de là que, ne pouvant bien ménager les


uns & les autres parce qu'ils sont incompatibles, elles restent au-dessous de leur


portée sans se mettre à la nôtre, & perdent la moitié de leur prix. Croyez-moi,


 mère judicieuse, ne faites point de votre fille un honnête homme, comme pour donner


un démenti à la nature; faites-en une honnête femme, & soyez sûre qu'elle en


vaudra mieux pour elle & pour nous.


S'ensuit-il qu'elle doive être élevée dans l'ignorance de toute chose, & bornée aux


seules fonctions ménage ? L'homme fera-t-il sa servante de sa compagne, se


privera-t-il auprès d'elle du plus grand charme de la société ? Pour mieux


l'asservir l'empêchera-t-il de rien sentir, de rien connoître ? En fera-t-il un


véritable automate ? Non, sans doute; ainsi ne l'a pas dit la nature, qui donne aux


femmes un esprit si agréable & si délié; au contraire, elle veut qu'elles pensent,


qu'elles jugent, qu'elles aiment, qu'elles connoissent, qu'elles cultivent leur esprit


comme leur figure; ce sont les armes qu'elle leur donne pour suppléer a la force


[210] qui leur manque & pour diriger la nôtre. Elles doivent apprendre beaucoup


de choses mais seulement celles qu'il leur convient de savoir.


Soit que je considère la destination particulière du sexe, soit que j'observe ses


penchants, soit que je compte ses devoirs, tout concourt également à m'indiquer


la forme d'éducation qui lui convient. La femme & l'homme sont faits l'un pour


l'autre, mais leur mutuelle dépendance n'est pas égale : les hommes dépendent des


femmes par leurs désirs; les femmes dépendent des hommes & par leurs désirs et


par leurs besoins; nous subsisterions plutôt sans elles qu'elles sans nous. Pour


qu'elles aient le nécessaire, pour qu'elles soient dans leur état, il faut que nous le


leur donnions, que nous voulions le leur donner, que nous les en estimions


dignes; elles dépendent de nos sentiments, du prix que nous mettons à leur


mérite, du cas que nous faisons de leurs charmes & de leurs vertus. Par la loi


même de la nature, les femmes, tant pour elles que pour leurs enfants, sont à la


merci des jugements des hommes : il ne suffit pas qu'elles soient estimables, il


faut qu'elles soient estimées; il ne leur suffit pas d'être belles, il faut qu'elles


plaisent; il ne leur suffit pas d'être sages, il faut qu'elles soient reconnues pour


telles; leur honneur n'est pas seulement dans leur conduite, mais dans leur


réputation, & il n'est pas possible que celle qui consent à passer pour infâme


puisse jamais être honnête. L'homme, en bien faisant, ne dépend que de lui-même,


et peut braver le jugement public; mais la femme en bien faisant, n'a fait


que la moitié de sa tâche, & ce que l'on pense [211] d'elle ne lui importe pas moins que


ce qu'elle est en effet. Il suit de là que le système de son éducation doit être à cet


égard contraire à celui de la nôtre: l'opinion est le tombeau de la vertu parmi les


hommes, & son trône parmi les femmes.


De la bonne constitution des mères dépend d'abord celle des enfants; du soin des


femmes dépend la première éducation des hommes; des femmes dépendent


encore leurs mœurs, leurs passions, leurs goûts, leurs plaisirs, leur bonheur


même. Ainsi toute l'éducation des femmes doit être relative aux hommes. Leur


plaire, leur être utiles, se faire aimer & honorer d'eux, les élever jeunes, les


soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable & douce :


voilà les devoirs des femmes dans tous les temps, & ce qu'on doit leur apprendre


dès leur enfance. Tant qu'on ne remontera pas à ce principe, on s'écartera du but,


et tous les préceptes qu'on leur donnera ne serviront de rien pour leur bonheur ni


pour le nôtre.


Mais, quoique toute femme veuille plaire aux hommes & doive le vouloir, il y a


bien de la différence entre vouloir plaire à l'homme de mérite, à l'homme


vraiment aimable, & vouloir plaire ces petits agréables qui déshonorent leur sexe


et celui qu'ils imitent. Ni la nature ni la raison ne peuvent porter la femme à aimer


dans les hommes ce qui lui ressemble, & ce n'est pas non plus en prenant leurs


manières qu'elle doit chercher à s'en faire aimer.


Lors donc que, quittant le ton modeste & posé de leur sexe, elles prennent les airs


de ces étourdis, loin de suivre [212] leur vocation, elles y renoncent; elles s'ôtent à


elles-mêmes les droits qu'elles pensent usurper. Si nous étions autrement, disent-elles,


nous ne plairions point aux hommes. Elles mentent. Il faut être folle pour aimer


les fous; le désir d'attirer ces gens-là montre le goût de celle qui s'y livre. S'il n'y


avoit point d'hommes frivoles, elle se presseroit d'en faire; & leurs frivolités sont


bien plus son ouvrage que les siennes ne sont le leur. La femme qui aime les vrais


hommes, & qui veut leur plaire, prend des moyens assortis à son dessein. La


femme est coquette par état; mais sa coquetterie change de forme & d'objet selon


ses vues; réglons ces vues sur celles de la nature, la femme aura l'éducation qui lui


convient.


Les petites filles, presque en naissant, aiment la parure: non contentes d'être


jolies, elles veulent qu'on les trouve telles : on voit dans leurs petits airs que ce


soin les occupe déjà; & à peine sont-elles en état d'entendre ce qu'on leur dit,


qu'on les gouverne en leur parlant de ce qu'on pensera d'elles. Il s'en faut bien


que le même motif très indiscrètement: proposé aux petits garçons n'ait sur eux le


même empire. Pourvu qu'ils soient indépendants & qu'ils aient du plaisir, ils se


soucient fort eu de ce qu'on pourra penser d'eux. Ce n'est qu'à force se temps et


de peine qu'on les assujettit à la même loi.


De quelque part que vienne aux filles cette première leçon, elle est très bonne.


Puisque le corps naît pour ainsi dire avant l'âme, la première culture doit être celle


du corps : cet ordre est commun aux deux sexes, mais l'objet de cette [213] culture est


différent; dans l'un cet objet est le développement des forces, dans l'autre il est


celui des agréments : non que ces qualités doivent être exclusives dans chaque


sexe, l'ordre seulement est renversé; il faut assez de force aux femmes pour faire


tout ce qu'elles font avec grâce; il faut assez d'adresse aux hommes pour faire


tout ce qu'ils font avec facilité.


Par l'extrême mollesse des femmes commence celle des hommes. Les femmes ne


doivent pas être robustes comme eux mais pour eux, pour que les hommes qui


naîtront d'elles le soient aussi. En ceci, les couvents, où les pensionnaires ont une


nourriture grossière, mais; beaucoup d'ébats, de courses, de jeux en plein air et


dans des jardins, sont à préférer à la maison paternelle, où une fille, délicatement


nourrie, toujours flattée ou tancée, toujours assise sous les yeux de sa mère dans


une chambre bien close, dose se lever, ni marcher, ni parler, ni souffler, & n'a pas


un moment de liberté pour jouer, sauter, courir, crier, se livrer à la pétulance


naturelle à son âge: toujours ou relâchement dangereux ou sévérité mal entendue;


jamais rien selon la raison. Voilà comment on ruine le corps & le cœur de la


jeunesse.


Les filles de Sparte s'exerçaient, comme les garçons, aux jeux militaires, non pour


aller à la guerre, mais pour porter un jour des enfants capables d'en soutenir les


fatigues. Ce n'est pas là ce que j'approuve : il n'est pas nécessaire pour donner des


soldats à l'état que les mères aient porté le mousquet & fait l'exercice à la


prussienne; mais je trouve qu'en général l'éducation grecque étoit très bien


entendue [214] en cette partie. Les jeunes filles paraissoient souvent en public, non pas


mêlées avec les garçons, mais rassemblées entre elles. Il n'y avoit presque pas une


fête, pas un sacrifice, pas une cérémonie, où l'on ne vît des bandes de filles des


premiers citoyens couronnées de fleurs, chantant des hymnes, formant des


chœurs de danses, portant des corbeilles, des vases, des offrandes, & présentant


aux sens dépravés des Grecs un spectacle charmant & propre à balancer le


mauvais effet de leur indécente gymnastique. Quelque impression que fît cet


usage sur les cœurs des hommes, toujours étoit-il excellent pour donner au sexe


une bonne constitution dans la jeunesse par des exercices agréables, modérés,


salutaires, & pour aiguiser & former son goût par le désir continuel de plaire, sans


jamais exposer ses mœurs.


Sitôt que ces jeunes personnes étoient mariées, on ne les voyoit plus en public;


renfermées dans leurs maisons, elles bornoient tous leurs soins à leur ménage & à


leur famille. Telle est la manière de vivre que la nature & la raison prescrivent au


sexe. Aussi de ces meres-là naissoient les hommes les plus sains, les plus robustes,


les mieux faits de la terre; & malgré le mauvais renom de quelques îles, il est


constant que de tous les peuples du monde, sans en excepter même les Romains,


on n'en cite aucun où les femmes aient été à la fois plus sages & plus aimables, et


aient mieux réuni les mœurs à la beauté, que l'ancienne Grèce.


On sait que l'aisance des vêtements qui ne gênoient point le corps contribuait


beaucoup à lui laisser dans les eux sexes ces belles proportions qu'on voit dans


leurs statues, & [215] qui servent encore de modèle à l'art quand la nature défigurée a


cessé de lui en fournir parmi nous. De toutes ces entraves gothiques, de ces


multitudes de ligatures qui tiennent de toutes parts nos membres en presse, ils


n'en avoient pas une seule. Leurs femmes ignoroient l'usage de ces corps de


baleine par les quels les nôtres contrefont leur taille plutôt qu'elles ne la marquent.


Je ne puis concevoir que cet abus, poussé en Angleterre à un point inconcevable,


n'y fasse pas à la fin dégénérer l'espèce, & je soutiens même que l'objet


d'agrément qu'on se propose en cela est de mauvais goût. Il n'est point


agréable de voir une femme coupée en deux comme une guêpe; cela choque la


vue & fait souffrir l'imagination. La finesse de la taille a, comme tout le reste, ses


proportions, sa mesure, passé laquelle elle est certainement un défaut :ce défaut


seroit même frappant a l'œil sur le nu : pourquoi serait-il une beauté sous le


vêtement!


Je n'ose presser les raisons sur lesquelles les femmes s'obstinent à s'encuirasser


ainsi : un sein qui tombe, un ventre qui grossit, etc., cela déplaît fort, j'en


conviens, dans une personne de vingt ans, mais cela ne choque plus à trente; et


comme il faut en dépit de nous être en tout temps ce qu'il plaît à la nature, & que


l'œil de l'homme ne s'y trompe point, ces défauts sont moins déplaisants à tout


âge que la sotte affectation d'une petite fille de quarante ans.


Tout ce qui gêne & contraint la nature est de mauvais goût; cela est vrai des


parures du corps comme des ornements de l'esprit. La vie, la santé, la raison, le


bien-être doivent aller avant tout; la grâce ne va point sans l'aisance; la [216] délicatesse


n'est pas la langueur, & il ne faut pas être malsaine pour plaire. On excite la pitié


quand on souffre; mais le plaisir & le désir cherchent la fraîcheur de la santé.


Les enfants des deux sexes ont beaucoup d'amusements communs, & cela doit


être; n'en ont-ils pas de même étant grandes? Ils ont aussi des goûts propres qui les


distinguent. Les garçons cherchent le mouvement & le bruit; des tambours, des sabots,


de petits carrosses : les filles aiment mieux ce qui donne dans la vue & sert à l'ornement;


des miroirs, des bijoux, des chiffons, surtout des poupées: la poupée est l'amusement spécial


de ce sexe; violà très évidemment son goût déterminé sur sa destination. Le physique


de l'art de plaire est dans la parure : c'est tout ce que des enfants peuvent cultiver de cet art.


Voyez une petite fille passer la journée autour de sa poupée, lui changer sans,


cesse d'ajustement, l'habiller, la déshabiller cent & cent fois, chercher


continuellement de nouvelles combinaisons d'ornements bien ou mal assortis, il


n'importe; les doigts manquent d'adresse, le goût n'est pas formé, mais déjà le


penchant se montre; dans cette éternelle occupation le temps coule sans qu'elle y


songe; les heures passent, elle n'en sait rien; elle oublie les repas mêmes, elle a


plus faim de parure que d'aliment. Mais, direz-vous, elle pare sa poupée & non sa


personne. Sans doute; elle voit sa poupée & ne se voit pas, elle ne peut rien faire


pour elle-même, elle n'est pas formée, elle n'a ni talent ru force, elle n'est rien


encore, elle est toute dans sa poupée, elle y met toute sa coquetterie. Elle ne l'y


lais sera pas [217] toujours, elle attend le moment d'être sa poupée elle-même.


Voilà donc un premier goût bien décidé : vous n'avez qu'à le suivre & le régler. Il


est sûr que laîche voudroit de tout son cœur savoir orner sa poupée, aire ses


nœuds de manche, son fichu, son falbala, sa dentelle; en tout cela on la


fait dépendre si durement du bon plaisir d'autrui, qu'il lui seroit bien plus


commode de tout devoir à son industrie. Ainsi vient la raison des premières


leçons qu'on lui donne : ce ne sont pas des tâches qu'on lui prescrit, ce sont des


bontés qu'on a pour elle. & en effet, presque toutes les petites filles apprennent


avec répugnance à lire & à écrire; mais, quant à tenir l'aiguille, c'est-ce qu'elles


apprennent toujours volontiers. Elles s'imaginent d'avance être grandes, & songent


avec plaisir que ces talents pourront un jour leur servir à se parer.


Cette première route ouverte est facile à suivre : la couture, la broderie, la dentelle


viennent d'elles-mêmes. La tapisserie est amusement des femmes; de jeunes filles


n'y prendront jamais un fort grand plaisir.


Ces progrès volontaires s'étendront aisément jusqu'au dessin, car cet art n'est pas


indifférent à celui de se mettre avec goût : mais je ne voudrais point qu'on les


appliquât au paysage, encore moins à la figure. Des feuillages, des fruits,


des fleurs, des draperies, toute ce qui peut servir a donner un contour élégant aux


ajustements, & à faire soi-même un patron de broderie quand on n'en trouve pas


a son gré, cela leur suffit. En général, s'il importe aux hommes de [218] borner leurs


études à des connaissances d'usage, cela importe encore plus aux femmes, parce


que la vie de celles-ci, bien que moins laborieuse, étant ou devant être plus


assidue à leurs soins, & plus entrecoupée de soins divers, ne leur permet de se


livrer par choix à aucun talent au préjudice de leurs devoirs.


Quoi qu'en disent les plaisants, le bon sens est également des deux sexes. Les


filles en général sont lus dociles que les garçons, & l'on doit même user sur elles


de plus d'autorité, comme je le dirai tout à l'heure; mais il ne s'ensuit pas que l'on


doive exiger d'elles rien dont elles lie puissent voir l'utilité; l'art des mères est de la


leur montrer dans tout ce qu'elles leur prescrivent, & cela est d'autant plus aisé,


que l'intelligence dans les filles est plus précoce que dans les garçons. Cette règle


bannit de leur sexe, ainsi que du nôtre non seulement toutes les études oisives qui


n'aboutissent à rien de bon & ne rendent pas même plus agréables aux autres ceux


qui les ont faites, mais même toutes celles dont l'utilité n'est pas de l'âge, & où


l'enfant ne peut la prévoir dans un âge plus avancé. Si je ne veux pas qu'on un


garçon d'apprendre à lire, à plus forte raison je ne presse veux pas qu'on y force


de jeunes filles avant de leur faire bien sentir à quoi sert la lecture; &, dans la


manière dont on leur montre ordinairement cette utilité, on suit bien plus sa


propre idée que la leur. Après tout, où est la nécessité qu'une fille sache lire et


écrire de si bonne heure? Aura-t-elle si tôt un ménage à gouverner? Il y en a bien


peu qui ne fassent plus d'abus que d'usage de cette fatale [219] science; & toutes sont


un peu trop curieuses pour ne pas l'apprendre a chiffrer avant tout; car rien


n'offre une utilité plus sensible en tout temps, ne demande un plus long usage, et


ne laisse tant de prise a l'erreur que les comptes. Si la petite n'avoit les cerises de


son goûter que par une opération d'arithmétique, je vous réponds qu'elle saurait


bientôt calculer.


Je connois une jeune personne qui apprit a écrire plus tôt qu'a lire, & qui


commença d'écrire avec l'aiguille avant que d'écrire avec la plume. De toute


l'écriture elle ne voulut d'abord faire que des O. Elle faisoit incessamment des


 O grands & petits, des O de toutes les tailles, des O les uns dans les autres, et


toujours traces a rebours. Malheureusement un jour qu'elle étoit occupée a cet


utile exercice, elle se vit dans un miroir; &, trouvant que cette attitude contrainte


lui donnoit mauvaise grâce, comme une autre Minerve, elle jeta la plume, & ne


voulut plus faire des O. Son frère n'aimoit pas plus à écrire qu'elle; mais ce qui le


fâchoit étoit la gêne, & non pas l'air qu'elle lui donnait. On prit un autre tour pour


la ramener, à l'écriture; la petit fille étoit délicate & vaine, elle n'entendoit point


que son linge servit à ses sœurs; on le marquait, on ne voulut plus le marquait, on


ne voulut plus le marquer; il fallut le marquer elle-même: on conçoit le reste du


progrès.


Justifiez toujours les soins que vous imposez aux jeunes filles, mais imposez-leur-en


 toujours. L'oisiveté & [220] l'indocilité sont les deux défauts les plus dangereux pour


elles, & dont on guérit le moins quand on les a contractés. Les filles doivent être


vigilantes & laborieuses; ce n'est pas tout: elles doivent être gênées de bonne


heure. Ce malheur, si c'en est un pour elles, est inséparable de leur sexe; & jamais


elles ne s'en délivrent que pour en souffrir de bien plus cruels. Elles seront toute


leur vie asservies à la gêne la plus continuelle & la plus sévère, qui est celle des


bienséances. Il faut les exercer d'abord à la contrainte, afin qu'elle ne leur coûte


jamais rien; à dompter toutes leurs fantaisies, pour les soumettre aux volontés


d'autrui. Si elles vouloient toujours travailler, on devroit quelquefois les forcer à


ne rien faire. La dissipation, la frivolité, l'inconstance, sont des défauts qui


naissent aisément de leurs premiers goûts corrompus & toujours suivis. Pour


prévenir cet abus, apprenez-leur surtout à se vaincre. Dans nos insensés


établissements, la vie de l'honnête femme est un combat perpétuel contre


elle-même; il est juste que ce sexe partage la peine des maux qu'il nous a causés.


Empêchez que les filles ne s'ennuient dans leurs occupations & ne se passionnent


dans leurs amusements, comme il arrive toujours dans les éducations vulgaires,


où l'on met, comme dit Fénelon, tout l'ennui d'un côté & tout le plaisir de l'autre.


Le premier de ces deux inconvénients n'aura lieu, si on suit les règles


précédentes, que quand les personnes qui seront avec elles leur déplairont. Une


petite fille qui aimera sa mère ou sa mie travaillera tout le jour à ses côtés sans


ennui; le babil seul la dédommagera de toute sa gêne. [221] Mais, si celle qui la


gouverne lui est insupportable, elle prendra dans le même dégoût tout ce qu'elle


fera sous ses yeux. Il est très difficile que celles qui ne se plaisent pas avec leurs


mères plus qu'avec personne au monde puissent: un jour tourner à bien; mais,


pour juger de leurs vrais sentiments, il faut les étudier, & non pas se fier à ce


qu'elles disent, car elles sont flatteuses, dissimulées, & savent de bonne heure se


déguiser. On ne doit pas non plus leur prescrire d'aimer leur mère; l'affection ne


vient point par devoir, & ce n'est pas ici que sert la contrainte. L'attachement, les


soins, la seule habitude, feront aimer la mère de la fille, si elle ne fait rien pour


s'attirer sa haine. La gêne même où elle la tient, bien dirigée, loin d'affaiblir cet


attachement, ne fera que l'augmenter, parce que la dépendance étant un état


naturel aux femmes, les filles se sentent faites pour obéir.


Par la même raison qu'elles ont ou doivent avoir peu de liberté, elles portent à


l'excès celle qu'on leur laisse; extrêmes en tout, elles se livrent à leurs jeux avec


plus d'emportement encore que les garçons : c'est le second des inconvénients


dont je viens de parler. Cet emportement doit être modéré; car il est la cause de


plusieurs vices particuliers aux femmes, comme, entre autres, le caprice de


l'engouement, par lequel une femme se transporte aujourd'hui pour tel objet


qu'elle ne regardera pas demain. L'inconstance des goûts leur est aussi funeste


que leur excès, & l'un & l'autre leur vient de la même source. Ne leur ôtez pas la


gaieté, les ris, le bruit, les folâtres jeux; mais empêchez qu'elles ne se rassasient de


l'un pour courir à [222] l'autre; ne souffrez pas qu'un seul instant dans leur vie elles ne


connaissent plus de frein. Accoutumez-les à se voir interrompre au milieu de leurs


jeux, & ramener à d'autres soins sans murmurer. La seule habitude suffit encore


en ceci, parce qu'elle ne fait que seconder la nature.


Il résulte de cette contrainte habituelle une docilité dont les femmes ont besoin


toute leur vie, puisqu'elles ne cessent jamais d'être assujetties ou à un homme, ou


aux jugements des hommes, & qu'il ne leur est jamais permis de se mettre


au-dessus de ces jugements. La première & la plus importante qualité d'une


femme est la douceur : faite pour obéir à un être aussi imparfoit que l'homme,


souvent si plein de vices, & toujours si plein de défauts, elle doit apprendre de


bonne heure a souffrir même l'injustice & à supporter les torts d'un mari sans se


plaindre; ce n'est pas pour lui, c'est pour elle qu'elle doit être douce. L'aigreur et


l'opiniâtreté des femmes ne font jamais qu'augmenter leurs maux & les mauvais


procédés des maris; ils sentent que ce n'est pas avec ces armes-là qu'elles doivent


les vaincre. Le ciel ne les fit point insinuantes & persuasives pour devenir


acariâtres; il ne les fit point faibles pour être impÃ