[J.M. GALLANAR= éditeur]
PÈRE LOUIS-BERTRAND CASTEL
[JEAN JACQUES ROUSSEAU]
L'HOMME MORAL OPPOSÉ A L'HOMME PHYSIQUE.
[Toulouse, 1756==Du Peyrou/Moultou 1780-1789 quarto Édition; t. XV, pp. 77-251]
[77] L'HOMME MORAL OPPOSÉ A L'HOMME PHYSIQUE.
[79] L'HOMME MORAL OPPOSÉ A L'HOMME PHYSIQUE,
Ou Réfutation du Discours sur l'origine de l'Inégalité.
LETTRES PHILOSOPHIQUES.
LETTRE PREMIERE.
MONSIEUR, c'est avec la plus grande amitié & le zele le plus vis, mais le moins amer , que je vais vous adresser quelques lettres au sujet de votre Discours sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les hommes. Vous avez mérité tout-à-fait cette amitié & ce zele, par la façon franche & naïve dont vous vous présentâtes à moi en arrivant à Paris, il y a peut-être douze à quinze ans , & il me parut que vous étiez content de la franchise & de la naïveté avec laquelle je répondis à la vôtre, jusqu'à vous donner entrée auprès de quelques personnes distinguées , capables d'honorer votre mérite & de récompenser vos talens. Il ne tint qu'à vous d'aller en avant dans la triple carriere , de la littérature , de la fortune & de l'honneur , que je crus vous ouvrir.
Vous me parûtes , en Philosophe un peu altier, dédaigner [80] les deux dernières carrieres, des honneurs & de la fortune, pour vous borner à la littérature & aux talens , nommément à celui de la poésie & de la musique , qui sont en effet les plus brillans , & dans lesquels vous vous étiez exercé avant votre arrivée à Paris. Vous me parlâtes même d'un opéra dont la poésie & la musique étoient de votre façon. Il me convenoit d'en désapprouver le projet & le sujet. Votre goût de musique étoit assez françois, mais vos vers sentoient un peu trop la province, & la province étrangère. D'autres vous en firent appercevoir les défauts , soit du vers , soit de la langue & de la rime même ; & peu-à-peu vous prîtes le ton d'une musique , sinon Italienne , du moins un peu plus recherchée & travaillée , à l'école de Mondonville, de le Clerc, & surtout de Rameau , pour qui j'aurois voulu vous inspirer un peu plus de reconnoissance & de respect. Car les talens doivent se respecter , & les leurs sont plus connus que les vôtres.
Mais vous êtes né vous-même, & votre génie autant que votre naissance & votre éducation , sous le beau nom de philosophie , vous ont rendu indépendant de tout ce que vous appellez formalités & vices de société. Je vous perdis de vue dès que vous voulûtes jouer le rôle de mécontent de la fortune & de vos amis. Je ne vous revis qu'un moment à votre retour de Venise , & vous ne reparûtes sur la scene qu'à votre discours couronné à Dijon contre les lettres , les sciences & les arts. Je pris tout cela pour un discours de parade & un paradoxe ingénieux, assez bien écrit même , & d'un goût & d'un ton assez françois.
Votre discours sur ou contre la musique, il y a deux ans, [81] me révolta un peu plus, en révoltant tout-à-fait contre vous nos plus illustres articles. C'est que vous y paroissiez vous-même un homme tout-à-fait révolté contre une nation aimable & gracieuse qui vous a ouvert son sein , non ce me semble, pour le déchirer de si près, non hos quaesitum munus in usus. Votre parti est pris : vous ne sauriez reculer dans vos prétentions. Votre bel esprit que j'admire, est tout-à-fait cabré. Plus on vous a contredit, parce que vous contredisiez vous-même , plus vous vous êtes monté en esprit de contradiction. Paradoxes sur paradoxes , il n'y en a plus désormais qui puissent vous arrêter. Fallût-il brûler le temple d'Ephese, il ne seroit point trop riche & trop fameux pour combler la mesure de gloire qui doit, à votre avis, vous signaler. Eh ! Monsieur, eh ! mon cher Monsieur , voyez, reconnoissez le piége que vous tend votre génie même , beau si vous voulez, mais dangereux par l'événement. Parce qu'on veut sauver les sciences, & les lettres des coups que vous leur portez, vous attaquez les arts. On défend les arts , & voilà que vous portez des coups terribles au gouvernement, à la police qui régle les rangs, à la religion qui les légitime, à la société, à l'humanité même, qui en sont les premiers fondemens.
Il ne vous manque plus que d'attaquer les personnes, & de dire à chacun le mal qu'on voit bien que vous en devez penser ; car vous semez dans toute notre nation un esprit de critique, un levain d'aigreur qui est capable d'altérer notre caractere, naturellement sociable & bienfaisant envers les étrangers. A qui en avez-vous? quelles sont vos prétentions ? en quoi vous a-t-on offensé ? pourquoi vouloir dissoudre une société [82] aussi douce que la nôtre? Tous les étrangers nous louent spécialement par-là. Ils accusent , il est vrai , notre société d'un peu de frivole , & nous ne le nions pas ; c'est même par ce brillant que nous leur imposons le plus. Notre société est un peu enfantine , & par-là d'autant plus gracieuse & aimable.
Sérieux dans le sérieux, il y a long-tans que j'ai observé que nous étions frivoles dans le frivole. Je conviens que cela même est dans nos moeurs , & que notre caractere résulte de celui de notre gouvernement, le plus parfait, le plus ancien qui soit dans l'Europe, parce qu'il a le mélange de force & de suavité dont la plupart des autres n'ont que les extrémités. Notre gouvernement est absolu , mais je crois que vous avez tort de le traiter de despotique. Vous êtes réfuté par vous-même, ne fût-ce que par cette frivolité de moeurs, de caractere & de société, qui ne peut résulter que de la grande & très-honnête liberté , après laquelle les autres courent mais dont nous jouissons de tout tans, d'autant mieux que nous en parlons & y pensons moins.
Comme je veux vous traiter un peu en malade avec une sorte de respect, agréez que je vous parle quelquefois, souvent même comme si je parlois de vous à un autre , qui n'est point vous. Cette façon est dans notre langue la marque du plus grand respect. On ne dit point vous à ceux que l'on veut honorer, beaucoup moins lorsque ce vous peut les faire rougir de honte ou de pudeur. M. R. & d'autres se sont plaint de nous , ( on entend ce nous-là) , & de ce que , par des écrits ou des discours anonymes ou secrets, nous attaquions, selon eux , leur licence ou leur religion. Ce sont des ménagemens [83] &des discrétions de zele, dont on est bien souvent obligé de se servir. Je suis ma propre façon de penser , naïve & même peu discrete, en affichant mon nom & ma conduite à côté du nom & de la conduite de M. R. pour en infirmer un peu je l'avoue , la trop grande autorité, s'il étoit dit qu'on n'ose lui dire en face du public, tout ce qu'on pense de bien , sinon de lui, du moins pour lui & pour le public.
Je ne le dissimule pas , j'en fais une profession ouverte , franche & noble, religieuse même de réfuter de point en point, le plus solidement qu'il me sera possible , le dernier écrit & tous les écrits de M. R. La religion, la qualité de François, le titre d'homme de Lettres, d'Académicien même m'autorisent. Je me sens un vrai zele pour M. R. Je voudrois le convertir, qu'on me passe le terme ; oui, le convertir à Dieu, à l'Eglise , au Roi, à la France, aux Lettres, aux Arts , à la société, à l'humanité : toutes choses pour lesquelles je lui connois des talens.
Ne craignez rien, Monsieur, je ne veux en rien triompher de vous si ce n'est de votre coeur ; je ne veux en rien vous faire rougir de honte, mais de pudeur. Agnosce, ô Homo, dignitatem tuam , veux-je vous dire avec un saint PÈRE. Oui, Monsieur, c'est à vous-même que vous manquez en manquant , aux sciences , à la société , à l'humanité que Dieu a créée , réparée, prise même avec tant de respect, l'ayant faite à son image, & unie à sa propre personne. Je suis donc, Monsieur, votre très-humble , &c.
[84] LETTRE II.
Oui, Monsieur, je respecte avant toutes choses l'image Dieu qui est en vous, ne fût-ce que pour vous donner l'exemple de la respecter vous-même ; car voilà le sens unique de ce qu'on dit tous les jours, qu'un honnête homme doit respecter lui-même. Enfin , M. R. dédie son nouveau livre à la République de Geneve. Cela est bien , mais il n'est pas bien de fonder tous ses remercîmens à sa Patrie sur la seule liberté prétendue dont elle laisse jouir ses sujets ou plutôt ses citoyens. Car le nom de sujet n'est pas du goût de M. R. qui dit en propres termes, que s'il avoir eu à choisir le lieu de sa naissance , il auroit voulu vivre & mourir libre....& que personne dans l'Etat n'eût pu se dire au-dessus de la loi. Cela s'entend trop bien.
Mais l'Auteur n'est pas chiche dés plus fortes expressions pour se faire mieux entendre. Car, dit il, s'il y a un chef national, & un autre chef étranger, quelque partage d'autorité qu'ils pussent faire, il est impossible que l'un ou l'autre soient bien obéis, & que l'Etat soit bien gouverné. Comme absolument je ne veux point trop jettera d'odieux sur M. R je me contente d'observer que par le chef national il ne peu entendre que le Roi, & par le chef étranger le Pape & les Evêques. Seulement je prie M. R. de croire qu'il n'y a point ici de partage d'autorité, personne ne partageant avec le Roi l'autorité toute entiere qu'il a sur son Royaume, l'autorité [85] du Pape & des Évêques étant d'un ordre tout-à-fait à part , & n'allant qu'à augmenter celle du Roi sans partage ni diminution quelconque, en redoublement même de l'une & de j'autre, en raison doublée, disent les Géometres. Car il est faux que dans le concert de ces deux autorités, il soit impossible que l'un ou l'autre soient bien obéis, & que l'Etat soit bien gouverné; puisqu'au contraire dans le bon gouvernement de l'Etat le Roi maintient l'Eglise & la protege efficacement, & que l'Eglise ne prêche que la fidélité & l'obéissance au Roi. Il n'y a jamais eu que les Calvinistes & les Albigeois ou leurs pareils, qui ayent prêché & exercé la révolte aux loix de l'Etat & de l'Eglise dont les intérêts ne sauroient se diviser.
M. R. devoir éviter avec soin tout ce qui peut fonder le reproche de Philosophes cyniques, qu'on ne fait que trop à ceux qui critiquent tout , à propos & hors de propos : car après avoir dit qu'un chien est bon, lorsqu'il aboie à propos, il ajoute “qu'on hait l'importunité de ces animaux. bruyans qui troublent sans cesse le repos public , & dont les avertissement continuels & déplacés ne se sont pas même écouter au moment qu'ils sont nécessaires.” Je suppose que c'est de lui-même que M. R. parle si naïvement.
Monsieur , en ami je n'aurois pas voulu, si vous m'aviez consulté , que vous eussiez dit que vous étiez réduit à finir “dans d'autres climats, une infirme & languissante carriere , regrettant inutilement le repos & la paix dont une jeunesse imprudente vous a privé.” On ne sait que penser de votre expatriation & de cette jeunesse imprudente qui vous y a réduit. Il ne me convient pas de voir plus clair ni plus loin que [86] ce que vous en dites : mais le monde est malin , & vous avez, & vous vous faites bien des ennemis.
Vous aimez à vous personnifier ; d'autres diroient à faire , à être un personnage. A quoi bon parler d'un vertueux citoyen de qui vous avec reçu le jour ? Il n'y a qu'un Prince ou un Seigneur enfin à qui il fût permis de braver ainsi l'inégalité des conditions. Un homme comme vous dans l'aveu fastueux de la médiocrité de sa condition, ne peut par l'égalité à quoi, il aspire , que révolter ses supérieurs qu'il veut ouvertement rabaisser jusqu'à lui. Vous savez , vous voyez les façons politiques, économiques, civiles & polies dont on vit en France, avec quelle décence les rangs y sont réglés , les conditions étiquetées , combien par le droit de leur naissance , de leurs , dignités , de leurs richesses les grands y vivent au-dessus des petits, sans orgueil même & sans injustice , & combien les petits sans bassesse , mais non sans modestie, y sont respectueux envers les grands.
D'ailleurs, vos maximes républicaines ne vont pas à nos moeurs. Je doute qu'à Geneve on osât dans le bas étage dont vous vous glorifiez, braver en face, de graves & respectables Magistrats que vous êtes obligé , en titre, de traiter de souverains Seigneurs , & qui le sont en effet. Vous nous feriez soupçonner que vous avez été forcé de sortir de votre patrie, par votre humeur intolérante, qui se faisoit bien mieux remarquer , donnoit sans doute plus d'ombrage & devenoit plus personnelle pour les particuliers , dans un petit Etat comme celui-là , où l'on se voit & où l'on se mesure de près : au lieu qu'ici vous vous perdez dans l'immensité d'une grande nation, [87] qui sous voit d'assez loin ou d'assez haut, pour rire & se faire un jeu de tous les efforts impuissans que vous faites pour lui faire dire, que vous êtes là.
A votre place je craindrois d'être l'homme du jour, qu'on va voir ou qu'on appelle chez soi par curiosité. Et parlant du vertueux citoyen de qui vous tenez le jour “je le vois encore, dites-vous , vivant du travail de ses mains, & nourrissant son ame des vérités les plus sublimes. Je vois Tacite , Plutarque & Grotius mêlés devant lui avec les instruments de son métier.”
Cela est - il beau? Je doute qu'il le soit en France, où le goût décide de tout en genre de beauté. Les artisans eux-mêmes en concluront que cela devoit faire un mauvais ouvrier , dont ils ne seront pas surpris de voir l'héritier obligé de chercher fortune hors de la maison paternelle : & les gens de bon sens & d'honneur seront d'avis, que ce bon homme auroit mieux fait d'occuper Monsieur son cher fils , des instrumens & des façons de son métier , que de la lecture de Plutarque , Tacite ou Grotius.
Aussi M. R. avoue que “les égaremens d'une folle jeunesse lui firent oublier durant un tans de si sages leçons.” Il n'auroit pas dû se citer lui-même comme une exception à ce qu'il dit que tous les citoyens de Geneve sont comme son pere “des hommes instruits & sensés , dont sous des noms d'ouvriers & de peuple, on a chez les autres nations des idées si-basses & si fausses.” M. R. ne veut pas qu'on méprise le peuple & les ouvriers , & lui il veut bien mépriser les autres peuple & les nations qui en pensent autrement. En France ni dans les [88] Etats policés on ne méprise point le peuple & les ouvriers, lorsqu'ils sont sages, habiles, modestes & respectueux. On ne méprise les ouvriers , que parce que communément ils sont sans éducation, sans science & sans mal habiles dans leur profession , & que sur le tout ils sont grossiers , jaloux de la fortune d'autrui, mauvais chrétiens , méprisans eux-mêmes , & sujets à bien des défauts & des vices bas & crapuleux. M. R. ne veut que dire aux Magistrats de Geneve & à tout le monde, que son pere sans être distingué par la condition , étoit pour-tant , Messieurs & Messeigneurs, comme tout le peuple de Geneve , vos égaux par l'éducation. Calomnie pure de dire qu'en France on n'éleve pas mieux le bourgeois que le peuple, & les gens nobles que les bourgeois. Je suis bon témoin du contraire. Je suis,
M. votre, &c.
LETTRE III.
MONSIEUR , comme dès l'Epître
dédicatoire, où les autres ne sont souvent qu'ennuyer
leurs Mécenes mêmes par des éloges pleins de fadeur, vous préludez par
des hostilités aux
grandes batailles dont votre discours est rempli contre le
genre-humain, je ne suis pas
surpris de vous voir vous y déclarer l'ennemi de l'univers.
Votre but décidé, est d'abord de démêler l'homme artificiel de l'homme originaire & naturel. Vous n'en parlez, dites-vous , qu'en Philosophe , & ce qui est pis, qu'en Physicien [89] & c'est là-dessus que vous proposez un problême à résoudre. “Quelles expériences seroient nécessaires pour parvenir à connoître l'homme naturel , & quels sont les moyens de faire ces expériences au sein de la société.” Regardez-vous donc l'homme comme un être tout physique ? Cela paroît, puisque vous n'invoquez que les expériences physiques pour le connoître , pour le deviner. L'homme est pourtant selon l'Ecriture, l'Evangile & le Catéchisme , selon l'expérience même , un être tout moral & tout surnaturel , dont le corps comme l'esprit & la raison sont subordonnés à la foi & à toutes les vertus théologales & théologiques, aux vertus morales du moins.
On a beau faire des abstractions, & se dire Philosophe & demi , beau dire qu'on ne consulte que la raison. Moyse le seul qui ait droit d'en parler , nous dit positivement que Dieu forma l'homme du limon de la terre, & voilà le physique & le pur physique : mais Moyse ajoute tout de suite & dans la même phrase, que Dieu inspira sur la face de cet homme physique un souffle de vie qui fit de l'homme une ame vivante. Formavit igitur Dominus Deus hominem de limo terre , & inspiravit in faciem ejus spiraculum vitae , & factus est homo in animam viventem.
Voilà ce que toute la Philosophie & beaucoup moins toute la Physique du monde ne sauroit deviner si elle n'est chrétienne. Mais voilà ce qu'elle tâche toujours d'éluder & de méconnoître. Le passage précédent a deux parties bien marquées. Dans la premiere il s'agit du corps de l'homme & de la forme corporelle , mais non de l'homme ni de la forme de l'homme. Le [90] corps de l'homme n'est point l'homme , c'est l'ame qui en est la forme raisonnable, vivante & animale même & animée.
Dieu avant tout cela avoir dit : faisons l'homme à notre image & à notre ressemblance. Croira-t-on que par son corps seul, par son être purement physique, par la nature physique & corporelle l'homme est l'image & la ressemblance de Dieu? Il ne seroit pas même l'image de la bête , qui dans le fond ne laisse pas d'avoir une ame vivante. Car les reptiles mêmes sont nommés des ames vivantes , reptile animoe viventis, aussi-bien que les poissons , & les plus terrestres animaux nommés par Moyse animam viventem in genere suo.
De sorte qu'on pourroit s'y méprendre & confondre l'ame de l'homme avec celle des animaux, si la condition d'être inspirée de Dieu & de son souffle, & sur-tout d'être l'image ressemblante de Dieu ne relevoit l'homme absolument au-dessus des purs animaux. Car c'est cette qualité d'image de Dieu cent fois répétée par Moyse , par toute l'Ecriture & par toutes sortes de traditions divines & humaines , qui est le propre spécifique de cette divine humanité, que M. R. ne fait que ravaler & comme traîner dans les boues à tout propos.
“Laissant donc, dit-il, tous les livres scientifiques, qui ne nous apprennent qu'à voir les hommes tels qu'ils se sont
faits, & méditant sur les premieres & plus simples opérations de l'ame humaine , j'y crois voir deux principes antérieurs à la raison dont l'un nous intéresse ardemment à notre bien-être & à la conservation de nous-mêmes , & l'autre nous inspire une répugnance naturelle à voir périr & souffrir tout être sensible, & principalement nos semblables.”
[91] M. R. ne veut pas voir les
hommes tels qu'ils se sont faits. Et comment donc veut-il les
deviner si ce n'est par leurs œuvres, & par les oeuvres les plus
immédiates & les plus
caractéristiques ? Le bon sens , comme l'Evangile nous invite à
connoître l'arbre par le
fruit, & l'homme d'hier par l'homme d'aujourd'hui, l'homme
invisible par l'homme visible,
& qui frappe & affecte intimement tous nos sens intérieurs
& extérieurs. M. R. s'enfonce ,
je dirois presque s'embourbe dans ce que l'homme animal a de plus
grossier. Encore
jugeroit-on assez bien de l'homme par les sentimens. C'est même la
pierre de touche &
l'étiquette du jour. Notre siecle , en cela sort délicat & fort
éclairé, n'apprécie désormais les
hommes que par les sentimens. Mais M. R. nous ramene en premiere &
je le crains en
derniere instance aux sensations , les plus antérieures à l'intelligence & à la
raison.
Son projet, son plan est formé, décidé, arrêté de juger de l'homme par le physique en excluant le moral, par l'animal & nullement par le raisonnable. Ce qui est si vrai , que par la sensibilité grossiere où il nous remonte, s'il ne nous dégrade , il prétend bien que nous tenons aux purs animaux , autant au moins qu'aux hommes ; de sorte que la loi de ne faire aucun mal à son prochain, & de lui faire du bien, regarde , selon lui, autant la bête que l'homme, & que la bête est autant que l'homme , notre prochain. L'Auteur le dit en propres termes à la fin de la page 43. Je ne puis gagner sur moi d'en copier les paroles.
Permettez -moi, M. R. de vous adresser la parole comme Dieu l'adressoit à Job en une circonstance qui a un air de celle-ci. [92] Où étiez vous donc , M. lorsque Dieu créoit & constituoit l'homme tel qu'il devoit être plutôt que tel qu'il est, à son image très-ressemblante, composé cependant d'un corps & d'une ame , dont l'union fort intime le rend comme tout spirituel , orné en petit de tous les attributs de la Divinité , ayant des yeux pour voir, des oreilles pour entendre , des sens extérieurs & intérieurs pour tout apprécier, tout discerner , pour mettre la main à tout , à l'ouvrage même de Dieu , aux plantes , aux fleurs , aux fruits, à la terre , & la rendre fertile , aux animaux mêmes & s'en servir, ut operaretur & custodiret illum. Et cet illum veut dire un beau paradis de délices , une terre ornée en jardin, une nature vraie, naïve, bonne & belle.
Et ce jardin même embelli en paradis délicieux avoir , en perspective & à son horison, à son lambris & à sa voûte , un paradis supérieur , magnifiquement, majestueusement lumineux, & brillant, comme un but & un terme auquel cet homme moitié céleste au moins devoit aboutir ou s'élever en triomphe, & porté par les Anges mêmes ? Où étiez-vous, M. R. vous qui voulez nous dire l'état primitif & originaire de l'homme & de toutes choses ? Car voilà comme Moyse , ce grand législateur de l'ancien peuple de Dieu ; & comme Jésus-Christ , le vrai législateur des fideles, des chrétiens de tous les tans, & comme la religion & l'église nous le disent, sans qu'aucun autre, fût-ce un Ange, ait droit de nous en parler autrement. Vous direz des systêmes , des hypotheses; voilà des faits, voilà l'histoire même.
C'est l'origine de la société que vous voulez nous donner Monsieur. Encore Moyse nous la donne-t-il, non par des systêmes [93] & par une philosophie physique, mais par maniere simple d’histoire & par voie de fait, qui est ici la seule voie de droit. L'écriture & la religion n'ont rien de mieux spécifié que cela. Dieu fait l'homme parfait de corps, de coeur & d'esprit dans un beau paradis , destiné à un paradis encore plus beau , qui est Dieu même dans toute sa gloire, sa splendeur & ses délices. Encore Dieu ne le trouve-t-il pas assez bien, uniquement parce qu'il est seul , sans compagnie, sans aide & sans société.
Ah ! M. mon cher M. R. , frémissez de la solitude sauvage où vous voulez nous ramener avec vous, loin de nous, loin de vous. Voilà l'oracle contre lequel je vous prie, je vous supplie & vous conjure de ne pas vous révolter. Non est bonum. Non est bonum hominem esse solum, solum , solum. Et puis, faciamus illi adjutorium simile sibi.
Or l'homme n'étoit pourtant pas absolument seul. Dieu étoit là d'abord. Il y avoir du reste une multitude innombrable de poissons , d'oiseaux, de reptiles , & sur-tout d'animaux, lions, éléphans, singes, chevaux , &c. tous parfaits en leur genre , variés à l'infini, & aux ordres d'Adam qui étoit leur maître , & comme leur Dieu sur la terre......Mais je m'apperçois que ma lettre peur vous ennuyer par son sérieux. Je suis, Monsieur, votre , &c.
[94] LETTRE IV.
Ce n'est pas moi, Monsieur, qui m'ennuye à vous conter le vrai de tout. Je ne voulois même, dans la lettre précédente que vous dire un mot de tout ceci en suivant de près votre systême. Mais mon propre discours m'a séduit. Toutes les fois que je parle de ce premier moment de notre félicité sur la terre, je ne puis trouver la fin de mon discours, beaucoup moins pour donner audience ( pardon) au vôtre, qui n'a, je vous l'avoue, rien de flatteur pour moi, ni je crois, pour personne, qui ait la figure d'homme.
Enfin je viendrai à vous, plutôt même peut-être que vous, ne voudrez m'y rappeller. En attendant , permettez que, sans trop m'écarter de vous, j'entre dans l'Esprit de Dieu qui ne fait rien ( peut - on le dire décemment ) sans réflexion , & voyant Adam seul de son espece, appelle autour de lui tous les animaux, & invertit en quelque façon Adam du pouvoir & du talent de les appeller à son aide & en sa compagnie, s'il daigne les croire dignes de lui.
Dieu juge les animaux peu dignes d'Adam , il veut en quelque façon voir si adam en jugera de même; ut videret quid vocturet ea. Dieu dès cette origine traite l'homme avec une sorte de respect. Il respecte son image, & sur-tout son intelligence & sa liberté. Dieu merci Adam n'en dégénere pas pour cette fois. Il se respecte lui-même. Des animaux n'étoient point capables de lui imposer. Il ne va pas tout-d'un-coup se familiariser [95] avec eux, apprendre d'eux à végéter, à brouter, se coucher au pied d'un arbre comme eux, & apprendre même d'eux à avoir de l’instinct comme le veut M. R. Dieu en présent hors & au-dedans d'Adam qui est son image. Adam consulte Dieu il se consulte lui-même, & nomme chaque animal par son nom, appellant le lion le fort , l'éléphant le grand, le cheval le coursier, le boeuf l'utile , le singe le malin , le renard le fin, le serpent le rusé , &c.
Et Dieu par Moyse dit avec une sorte de complaisance, qu'Adam n'en a pas manqué un seul , qu'à chacun il a dit son nom , omne enim quod vocavit Adam animoe viventis, ipsum est nomen ejus. Et Dieu & Moyse sur-tout en sont comme étonnés, de voir Adam si habile pour son coup d'essai , que d'avoir pénétré d'un seul regard dans la nature intime de tous les animaux, d'avoir démêlé leurs talens , reconnu leurs instincts , &c. On loue Aristote & Alexandre même d'une histoire des Animaux.
Il étoit bien question d'écrire une histoire ? Adam n'en avoit pas besoin ; tous les jours il voyoit & revoyoit les animaux & toute la nature qui n'avoit rien de plus mystérieux pour lui que cette portion animée ; & il revoyoit tout cela comme des animaux, des bêtes qui n'avoient chacune que la petite portion d'intelligence dont il avoit lui seul la plénitude , & dont aucune n'étoit digne de rompre la solitude dont il aspiroit sans cesse à se délivrer. Car toutes ces façons , vues & revues de Dieu & d'Adam n'aboutissoient qu'à ce mot : Adoe verò non inveniebatur adjutor similis ejus , c’est-à-dire , il n'y avoir point là de société pour Adam.
[96] Voilà la conséquence de tout ce qui précède : immisit ergo Dominus Deus soporem in Adam, Dieu envoya donc un assoupissement , un sommeil pendant lequel il lui ôta une côte dont il forma Eve, sa seule & propre compagne désormais. Or, comme Adam en voyant tous les animaux les uns après les autres, les avoit très-bien reconnus incapables de sa société & dignes uniquement d'être ses esclaves, dès qu'il vit Eve, il la reconnut sa compagne, & en propres termes l'os de ses os, la chair de sa chair, en un mot sa chere moitié ; hoc nunc os ex ossibus meis, &c moitié inséparable, & pour laquelle lui Adam étoit prêt à se détacher de tout, & par l'événement même à se détacher de Dieu ; relinquet homo....& adhoerebit uxori suoe.
Ce mot adhoerebit en opposition au relinquet , marque une société bien forte & bien intime , plus morale cependant & théologique que physique , & qui d'un seul mot renverse avec tout ce qui précédé toute la doctrine & les prétentions & le livre de M. R. Car d'abord il péche dans le grand principe de rechercher le principe de la société humaine dans le pur physique & dans de prétendues expériences qu'il voudroit qu'on fît & que par conséquent personne n'a faites, ne sera & ne peut faire.
C'est une réflexion à faire, que dans tout cela, dans tout ce que l'Ecriture dit de l'origine de la société humaine , il n'y a pas un mot de physique, je dis de physique naturelle & de naturalisme; puisque la création d'Adam est antérieure à la physique & aux loix de la physique humaine, de la nature physique de l'homme, & que la création ou génération d'Eve n'a [97] rien de physique & de naturel.
Enfin personne ne peut savoir mieux qu'Adam son histoire, sa nature, ses premieres actions, ses plus naturels & intimes sentimens. Il n'y a que lui & ses successeurs, enfans & petits-enfans, qui ayent pu en transmettre la tradition jusqu'à Moyse, & par Moyse jusqu'à nous. Adam, comme on dit, y étoit lorsque tout cela se fit, & Dieu prévoyant les excès de nos Philosophes soit-disant modernes , & pour nous garantir de leur séduction, a voulu, cela est sûr , que Moyse, l'Ecriture & l'Evangile fussent un rempart inébranlable , & bâti sur la pierre ferme à l'épreuve de toutes les séductions de l'enfer.
Il y auroit trop d'orgueil à vouloir qu'Adam n'y eût rien entendu, & à prétendre en même tans que l'on est soi-même mieux instruit qu'Adam, que toute l'humanité & toute l'Eglise sur un article qui surement n'est point du ressort de la philosophie & de la raison ordinaire, & est tout historique tout de fait & de pure tradition. Qu'avons-nous à faire de toute cette physique manquée, pour embrouiller tout cela ?
Je suis persuadé que M. R. n'a pas senti toute la conséquence de la façon de traiter un point si délicat. Il a trop voulu aller à l'origine de la société humaine. Il n'a pas pris garde que St. Paul en avoit fait un mystere & un sacrement, & reconnu dans la société originaire d'Eve & d'Adam l'union de J. C. avec son Eglise : Hoc sacramentum magnum est , in Christo dico & in Ecclesiâ. Ce qui n'a rien de surprenant, l'Eglise étant dans sa notion correcte une assemblée & une société , & la société même des hommes fideles en J. C. & cette divine [98] Eglise. étant éternelle & de tous les tans , ayant commencé dès ce moment de la société même d'Eve & d'Adam, figures précises & expresses de l'Eglise & de J. C.
Dieu évidemment n'a jamais pensé à faire les hommes qu'en société, en communauté de sentimens & de religion. Et le Verbe par qui & pour qui tout a été fait, & sans qui rien n’a été fait , a toujours été l'unique lien de la société humaine , lien fort supérieur au physique , en force autant qu'en dignité. Car Messieurs nos Philosophes qui ne connoissent que le physique & qui ne voyent rien de plus fort, parce que tous leurs sens en sont saisis & affectés, devroient se défier un peu & beaucoup de leurs prétendues expériences, & tout-à-fait de leurs systêmes, le plus souvent peu conformes à la raison , & toujours par malheur contraires à la foi. Je reviens donc à vous, M. R. pour vous dire combien je suis votre très-humble , &c.
LETTRE V.
Je ne veux point, Monsieur, jetter
sur vous plus d'odieux que vous n'en jettez vous-même.
Je serois même bien fâché de vous donner tout celui auquel vous vous
exposez. J'ai un vrai
zele, Dieu merci , de charité & d'amitié. Mais amicus Plato, amicus Arisioteles, magis
amica
veritas. Vous convenez en passant que cet état de nature où vous
voulez prendre l'homme
naturel comme sur le fait, c'est-à-dire , le deviner, [99] n’a jamais
existe; ce qui n’est
pourtant pas si exactement vrai: mais on peut vous le passer.
Vous convenez même que “la religion nous ordonne de croire que Dieu lui-même ayant tiré les hommes de cet état de nature, ils sont inégaux, parce qu'il a voulu qu'ils le fussent, que tout ce qu'il y a à dire là-dessus ne sont que des conjectures tirées de la seule nature de l'homme & des êtres qui l'environnent, sur ce qu'auroit pu devenir le genre-humain, s'il fût resté abandonné à lui-même.”
Il n'est pas exact de dire , que Dieu a tiré les hommes de cet état de nature. Ils n'y ont jamais été ; & par où pouvez-vous donc savoir, & sur quoi pouvez-vous conjecturer ce qu'auroit pu devenir le genre humain s'il fût resté abandonné à lui-même , à la merci de sa nature & des êtres qui l'environnent.
Je conviens que les Théologiens orthodoxes ne laissent pas d'en proposer l'hypothese , mais ils la modifient beaucoup , & la corrigent des excès philosophiques auxquels vous la livrez. Ils sont toujours de l'homme dans l'état de pure nature , un être moral , sociable & soumis à des devoirs naturels envers Dieu , envers ses pareils & envers toute la nature environnante , soit physique , soit animale. Au lieu que vous réduisez l'homme au pur physique & à la pure animalité ; ce qui est purement déiste, & peut-être épicurien : car vous y mettez beaucoup de hasard , & très-peu de sollicitude ou point du tout , de la part de Dieu. Est-ce des Dieux d'Epicure que vous nous parlez ? Je le crains.
Dès que l'homme est un animal raisonnable, jamais Dieu, [100] qui fait tout pour sa gloire , ne le dispensera de tendre à le connoître , à l'aimer , & à l'adorer , à l'honorer comme son créateur , son bienfaiteur , & l'auteur actuel de la vie , de la santé & de tout le détail de biens, respiration , lumiere , nourriture , bien-aise dont il jouit à tous les instans.
C'est à deviner encore si les purs animaux dans leur simple instinct sont capables de quelque connoissance , de quelque intelligence morale , relative à leur sorte de liberté, de spontanéité ; mais s'ils en sont capables, je croirois , sans hésiter, qu'encore ont-ils aussi des devoirs moraux , relatifs à la gloire de Dieu , au respect qu'ils doivent à l'homme , & une sorte de bienfaisance sociable entr'eux & envers toute la nature ouvrage de Dieu respectable pour eux. Qui sait & qui peut savoir si , n'ayant point ce qui s'appelle des idées claires & intuitives des choses , ils n'en ont pas au moins ce que nous appellons des sentimens qui tiennent le milieu entre les idées & les sensations grossiéres , dont on ne doute pas que les animaux ne soient sans cesse affectés.
J'ai donné il y a vingt ans, cette distinction d'idées , de sentimens & de sensations dans des Lettres sur la double Musique oculaire & auriculaire , Lettres adressées au nombre de six dans nos Journaux au célébre Président de Montesquieu, qui vient de mourir , hélas ! entre mes mains. Je définissois alors le sentiment une idée enveloppée ou la réunion & le concert de plusieurs idées , & la sensation un sentiment enveloppé ou la réunion & le concert de plusieurs sentimens. On pourroit définir la sensation un sentiment confus , & le sentiment une confusion d'idées. Dieu n'a que des idées La [101] bête n'a peut-être que des sensations , l'homme a des sentimens; ce qui n'empêche pas qu'il n'ait aussi des idées , comme raisonnable , & des sensations , comme animal. Je suis , M. Votre, &c.
LETTRE VI.
Monsieur , ne croyez pas que mes
Lettres vous soient simplement adressées comme une
critique. Je vous les dédie comme un ouvrage de physique & de philosophie antidéiste, dont
seulement je crois que vous avez besoin , pour empêcher le public
d'être séduit par vos
raisonnemens un peu outrés.
En entrant en matiere , pour mieux connoître l'homme , “vous le dépouillez de tous les dons surnaturels qu'il a pu recevoir , & de toutes les qualités artificielles qu'il n'a pu acquérir que par de longs progrès.” Quelle façon de raissonner ! Quoi ! pour connoître l'homme, vous lui ôtez tout ce qu'il a , tout ce qu'il est de mieux ? Dépouillez-le donc aussi de son esprit , & réduisez-le au corporel , au matérialisme pur. Cette façon n'y va que trop.
M. R. veut tout tirer de sa tête , & faire éclore l'homme & l'humanité de son cerveau. L'homme , selon lui , n'est point ce que Dieu le fait en l'ornant de toute façon , mais ce qu'il le fait lui M. R. en le dénuant de tout ; tel , prétend-il qu'il a dû sortir des mains de la nature. La voilà cette nature que M. R. invoque comme une bonne mere, en excluant formellement [102] Dieu & ses bienfaits surnaturels , traités d’artificiels parce qu'ils ne sont pas physiquement naturels ; comme si Dieu en faisant l'homme avoit dû ou prétendu faire un être purement physique , purement naturel , un corps sans ame.
C'est après ce dépouillement de tout ce que l'homme a de mieux , & qu'il a eu par le bienfait de Dieu depuis le premier moment de sa création, que M. R, se plaît à le contempler & à nous le faire contempler sans rougir. Et c'est alors qu'il dit avec satisfaction. “Je vois , dit-il, un animal moins fort que les uns , moins agile que les autres ; mais , à tout se prendre , organisé le plus avantageusement de tous.” Encore pourroit-on demander à M. R. comment il voit l'homme mieux organisé que tout autre? Y a - t- il d'Anatomiste au monde qui puisse décider cette question que M. R. tranche ici de sa pleine autorité ? On peut présumer que l'homme est le mieux organisé de tous les animaux. Mais je crains que M. R. ne veuille trop réduire l'homme, sa raison , son esprit à cette meilleure organisation.
En un mot l'homme primitif , naturel & orginaire de M. R. n'est qu'un animal, seulement capable de devenir raisonnable avec le tans , & en vérité pour son malheur. Notre Auteur ne le perd plus de vue depuis qu'il l'a réduit à son animalité originaire. Suivons-le. Je le vois , dit - il , se rassasiant sous un chêne , se désaltérant au premier ruisseau , trouvant son lit au pied du même arbre. Comme M. R. est le créateur de cet homme animal , il en fait les honneurs , le tourne , le retourne, le prodigue , en un mot , l'éleve à sa façon , ou le donne à élever aux autres animaux en titre. L'homme , les [103] hommes dispersés parmi eux ( les animaux ) observant, imitent leur industrie, & s'élevent ainsi jusqu'a des bêtes. Ce n’est point là un trait , c'est un systême , celui de tout le Livre.
De forte qu'en venant au monde , l'homme , tel que Dieu l'a fait apparemment , n'a pas même l'instinct des bêtes , qui sont , selon l'Auteur , les nourrices , les gouvernantes , les gouverneurs, précepteurs , instituteurs à qui il confie la grande éducation de l'homme , jusqu'à être chargées de lui donner de l'instinct , un instinct animal inclusivement. Pour le moins , Dieu donne à l'homme naissant un PÈRE & une mere , des oncles & des tantes , des freres & des sœurs , des voisins & des amis, des Princes mêmes & des Magistrats surveillants son éducation. Mais par manière de problême , je demande si l'homme de M. R. n'est pas un champignon, un serpent un ver à la façon de Diodore de Sicile !
L'Auteur paroît faire des façons , pour dire que son homme originaire est un sauvage. Il y vient ensuite, & le dit enfin tout net. La premiere qualité de ce sauvage nud & aguerri aux injures de l'air, est de devenir robuste & vigoureux , s'il est né fort; & de périr, s'il est né foible : en quoi l'Auteur loue la bonne nature d'avoir pourvu au dépérissement d'une créature inutile. Ce raisonnement s'appelle de la philosophie. La nature est encore sort applaudie d'avoir fait naître cet animal unique , sans armes de défense , parce que cela lui donne . l'industrie d'en faire , & peu-à-peu l'esprit des arts ; esprit de corruption , au dire de M. R.
Car c'est-là ce qui gâte tout, que cet animal né sauvage, [104] solitaire, sans armes , talent ni esprit , ni instinct même , si ce n'eût celui de boire , de manger & dormir, parvient pourtant à la longue à surpasser ses maîtres , les animaux , & à avoir de l'esprit , des armes & des arts , à force , sans doute de réfléchir & de méditer , ce que les autres animaux ont la sagesse de ne pas faire ; sans quoi ils acquerroient de l'esprit, & avec le tans , des arts , des sciences & une société; toute choses contre nature , & l'effet d'une nature dépravée. Car en propres termes , M. R. dit à ce propos : & “il ose presque assurer que l'état de réflexion est contre nature , & que l’homme qui médite est un animal dépravé. Je suis M. votre. très , &c.
LETTRE VII.
Monsieur, on voit que la vie libre des Sauvages vous a pris au coeur. Vous louez sur-tout leur bonne constitution, & leur exemption de la plupart des maladies qui nous infestent. Point de respect humain : chacun a sa vocation : au lieu de vous amuser inutilement à critiquer la nôtre, peut-être que les infirmités dont vous vous plaignez , ne sont l'effet que de cette vie civile , à laquelle vous vous prêtez à contre-coeur, & dont vous vous plaignez aussi. Aude hospes contemnere opes , &c. Tous les jours la France envoie des colonies aux Sauvages de la Louisianne ou du Canada.
Encore trouverois-je la vie de nos Sauvages ordinaires , trop [105] sociable pour vous ; ils ne sont peut-être pas aussi bêtes & animaux que vous les voulez , que vous les faites du moins: & réellement vous ne voulez pas qu'on juge des vôtres par ceux que nous avons sous les yeux. Vos sauvages sont isolés , & jettés au hasard pêle-mêle avec les bêtes dans les forêts. Les nôtres ont chacun PÈRE , mere , femmes , enfans , parens , amis & compatriotes, avec qui ils vivent en corps de village & de nation , en société de loix , de devoirs & d'intérêts , de guerre même & de paix & de religion.
“Ce n'est pas , dites-vous , un si grand malheur à ces premiers hommes , ni sur-tout un si grand obstacle à leur conservation , que la nudité , le défaut d'habitation & la privation de toutes ces inutilités que nous croyons nécessaires... Il est clair , ajoutez-vous , que le premier qui se fit des habits ou un logement , se donne en cela des choses peu nécessaires, puisqu'il s'en étoit passé jusqu'alors, & qu'on ne voit pas pourquoi il n'eût pu supporter , homme fait, un genre de vie , qu'il supportoit dès son enfance.”
Voilà , par exemple , un genre de philosophie , que comme philosophe , je n'ai jamais compris , & qui a pourtant comme prévalu en France depuis Descartes, & dont Newton ne nous a pas corrigé , de raisonner à perte de vue & avec affirmation sur des hypotheses évidemment , positivement fausses , & directement contraires à l'histoire la mieux reçue & aux faits les plus positifs , sans parler de la foi, de la tradition, de la religion. Et comment les Philosophes veulent-ils être crus , lorsqu'ils disent qu'ils cherchent la vérité.
Il est positivement faux , que le premier qui se fit des habits, [106] fit des choses peu nécessaire, faux & contre la décence , la pudeur & la foi , que parce que le premier homme s'en étoit pas étoit passé jusqu'alors, il pût s'en passer désormais. Rien n'est mieux marqué dans l'histoire la plus incontestable du genre-humains. 1°. Qu'Adam & Eve, innocens & nuds , ne rougissoient point de leur nudité , & n'avoient nul besoin d'habits contre le froid le chaud, le vent les bêtes, &c. 2°. Que le péché étant arrivé, Adam & Eve rougirent l'un de l'autre, & chacun de lui même. 3°. Que Dieu même eut la bonté de leur faire des habits de peau & de leur apprendre à en faire. De sorte que je suis surpris que les savans Erudits ne remarquent pas que de tous les arts le premier & le plus ancien est celui-là ; & que les tailleurs ne se vantent pas d'être les premiers artistes de l'univers.
Une chose remaquable, c'est que Moyse n'articule d'autre saison de se faire des habits , que la pudeur. M. R. me permettra de lui reprocher qu'il s'honore peu devant les honnêtes gens, lorsqu'il veut s'honorer devant les prétendus Philosophes par des raisons physiques , qu'encore il ne trouve pas puisqu'il dit qu'il n'y en a pas, & qu'il ne voit pas pourquoi, &c. M. R. est-il physicien ? je le demande.
M. R. manie l'homme , son semblable, le semblable de Dieu , l'égal presque de J. C. avec trop peu de respect & & de pudeur. Mais c'est à moi de remarquer la différence de la philosophie sacrée & de la philosophie profane. Celle-ci, toute physique , toute matérialiste , toute fausse dans les hypotheses même , toute contraire aux bonnes moeurs , ne va qu'à décrier ses auteurs , dont réellement le monde fait peu de cas, & ne [107] fait qu'en rire s'il n'en est pas indigné. Au lieu que la philosophie sacrée, toute vraie & toute historique, est la décence même , & la regle constante de nos moeurs. Car M. R. qui ne voit pas pourquoi lé premier homme s'habilla, voit pourtant tous les jours tous les hommes & lui-même s’habiller par pudeur & par besoin.
Que va-t-il s'embarrasser d'un premier homme fictif, dont il n'a aucunes nouvelles à nous donner , & qu'il convient même qui n'a jamais existé ? Gens comme lui, qui n'en savent pas plus que les autres , doivent se contenter de voir les hommes tels qu'ils sont, & tels qu'ils ont évidemment toujours été dans les positions extrêmes où il les met sans nécessité.
Sur les arts , l'Auteur croit qu'il a fallu bien des siecles , pour trouver le simple art de faire du feu. Il nous croit sans doute comme les Pongos, espece de singes , qui se chaussent volontiers au premier feu qu'ils rencontrent; mais ne s'avisent jamais d'en allumer, manque de le savoir. Mais les langues & le simple art de la parole poussent à bout la philosophie généalogique de M. R. On ne voit chez lui pas le moindre vestige , le moindre indice , qu'il ait jamais lu ou entendu parler de la Genese, qui est justement la vraie philosophie généalogique de Moyse , où sans se piquer de philosophie & de recherche, ce saint Législateur n'a eu la peine que de dire le vrai historique des choses, sous la dictée du St. Esprit, & la lueur pure de la tradition.
Réellement les Philosophes & les savans Erudits sont à plaindre avec leurs systêmes, de vouloir éternellement deviner les [108] origines de toutes choses , tandis que Moyse nous les donne tout au vrai dans sa Genese ou dans son Pentateuque , & cela sans mystere , sans ambiguité ; & dans son. historique le plus simple & le plus naïf. C'est de ce ton que Caïn est dit avoir bâti Enochia , la premiere ville de l'univers ; Jubal, avoir inventé la musique à cordes & à vent, Tubalcaïn, avoir inventé la métallurgie à la fonte & au marteau; Enos, avoir mis le premier en regle le culte du Seigneur; Noé, avoir bâti l’arche ou le premier vaisseau , avoir planté la vigne ; ses enfans, avoir bâti Babylone & sa tour, &c.
Or, je ne me crois pas un plus grand, mais bien un plus, vrai philosophe que M. R. en fâchant tout cela, tel que Moyse me l'apprend. Pour ce qui est des langues , dont M. R. est si en peine de découvrir l'invention , ignore-t-il qu'Adam parloit à Dieu dans le jardin des délices , qu'il nomma de leur nom tous les animaux; que dès qu'il vit Eve, il devint disert, éloquent , prophète & comme poëte en sa faveur, avec toute la décence possible , & d'un ton digne de Dieu même , qui étoit présent & la lui présentoit? Je suis, M. votre très-humble, &c.
[109] LETTRE VIII.
Monsieur , j'ai ri , je vous l'avoue , lorsqu'après tout cela je vous ai vu nous dire: “Je dirois bien comme beaucoup d'autres , que les langues sont nées dans le commerce des peres, des meres & des enfans.” En voilà , je crois la clef: M. R. ne veut rien dire comme les autres. Il y trouve, dit-il , des objections insolubles , & des fautes de raisonnement. Le grand défaut qu'il y trouve , est que cela nous dit bien comment les sociétés une fois faites , s'entretiennent ; mais non comment elles se sont faites originairement.
Mais voilà justement un raisonnement , où je trouve moi-même un grand défaut de philosophie. Toute la saine philosophie réclame ici contre l'esprit très-particulier de l'Auteur , qui ignore tout net que la conservation des choses est une répétition continuée de leur premiere création. Et réellement le commerce des peres, meres & enfans, ayant, selon la nature & les intentions révélées de Dieu , formé la premiere & toutes les premieres sociétés ; je défie de trouver d'autre raison que ce commerce , de la conservation de toutes les sociétés naturelles , qui ont subsisté ou subsistent encore sur la terre , chez les Sauvages comme chez les peuples policés.
M. R. manie les hommes originaires, naturels & primitifs comme des troupeaux d'animaux sauvages , qui ont besoin de quelqu'un qui les maintienne dans cette espece de société. Encore ce beau mot de troupeaux, dont mon style pourroit rougir, [110] est-il de M. R. & dans son style naturel. Adam a beau dire & prédire à la vue d'Eve, que l'homme quittera pere & mere pour s'attacher à sa femme, adhoerebit, & ce qu'Adam a prédit, a beau se vérifier à chaque instant depuis six mille ans.
“Au, lieu , dit M. R. que dans cet état primitif n'ayant ni maisons ni cabanes, ni propriété d'aucune espece , chacun se logeoit au-hasard , & souvent pour une seule nuit. Les mâles & les femelles s'unissoient fortuitement selon la rencontre, l'occasion & le desir , sans que la parole fût un interprête fort nécessaire des choses qu'ils avoient à se dire. Ils se quittoient avec la même facilité.” Quelle brutalité !
Car voilà comme on traite ce que St. Paul, je le répète, traite de grand sacrement, & de mystere même dès la fondation de l'église de J. C. C'est ébranler les fondemens de l'église que d'ébranler, comme fait M. R. ceux de la société humaine, surnaturellement élevée à Dieu par J. C. dès le premier instant d'Eve & d'Adam.
Il y a ici une observation fine ou délicate à faire , sur la sorte de profondeur superficielle dont M. R. ne laisse pas de traiter son sujet. On ne voit pas d'abord pourquoi à l'occasion des langues, cet Auteur s'embrouille dans des dissertations qui touchent fortement au fond de la question de la société. Il est fâcheux pour M. R. d'ignorer le fond de la religion qui influe de très-près dans tout cela.
Comme dans le vrai le plus théologique, c'est le Verbe de Dieu qui a fait le monde & la société , & pour qui spécialement le monde & la société humaine ont été faits , la parole qui est le principal lien de la société , & qui est en nous l’image [111] spécifique du Verbe, ne peut manquer de venir ici à la traverse de toutes les dissertations profondes de M. R., qui du reste ne s'y pique pas d'une grande profondeur théologique ni morale même , rapportant tout absolument à la pure physique & à la nature; nature d'autant plus capable de lui faire tout prendre à gauche , quelle est la pure nature corrompue , & que par un travers étonnant il la prend constamment pour la premiere nature innocente , saine & digne de l'homme & de Dieu.
M. R. n'est pas théologien : il in convient assez , ses pareils s'en vantent même. Ces Messieurs croient que tout est dit , lorsqu'ils ont dit : Je suis Philosophe& ne suis pas Théologien. Et tant pis s'ils ne le sont pas. La philosophie est, selon Cicéron même, la science des choses divines & humaines, & est par conséquent une théologie en premiere instance.
Eternellement la philosophie profane est en divorce avec la philosophie sacrée, qui est la théologie. Eternellement celle-ci réclame contre celle-là, & la foi même contre la raison. Tout est sacré en quelque sorte comme ouvrage de Dieu & il n'y a de profane que ce que nous profanons. On a beau faire , la foi tient à tout , & tout ce qui n'est pas pour elle est contr'elle à coup sûr : je ne connois que la géométrie qui soit de pure raison , de pure idée claire & démonstrative.
Pour le moins tout a été fait pour J. C. comme médiateur, & comme homme-Dieu ;, & tout lui est relatif & subordonné. Pour le moins tous nos systêmes les plus physiques doivent avoir une relation & une subordination intime au théologique , & la raison à la foi qui est la raison de Dieu. Par [112] exemple , dans tout son raisonnement, M. R. ne fait pas moindre attention à cette vraie lumière qui illumine en propre termes tout homme venant en ce monde. Erat lux vera quoe illuminat omnem hominem venientem in hunc mundum. M. R. paroît totalement ignorer la religion chrétienne.
Je suis &c.
LETTRE IX.
Monsieur, rien ne prouve mieux que vous heurtez la religion, faute de la connoître , & je veux le supposer , sans mauvais dessein , que de vous voir prendre positivement l’état de votre Sauvage solitaire & animal pour l'état d'innocence primitive , pour l'état même d'une félicité & comme d'un paradis terrestre; & au contraire la vie civile , réguliere & économique , politique même pour le propre état de dégradation & de corruption de notre nature.
Tout ce dont je vous blâme , c'est d'écrire si souvent amplement, si affirmativement & avec tant de fracas & de tracas sur des matieres qui ne sont en rien de votre compétence & de votre ressort. Sentez donc , Monsieur , que ce aigrit les coeurs & ameute les esprits , & nous fait tomber des mains les vraies sciences , les arts utiles , & peut vous nuit à vous-même beaucoup à la fin. Un homme d'une imagination forte, qui n'a qu'un but &qui y va toujours, est un homme à craindre, & ressemble bien à ce qu'on apppelle un enthousiaste, un illuminé. Et vous ayez vu que sur la seule musique [113] Italienne ou Françoise , vous avez , il y a deux ans , pensé faire une sorte de révolution dans les arts , si ce n’est dans les mœurs.
Pour le coup, ce seroit bien dans nos moeurs que vous mettriez de l'indécence & du vice même , si on vouloit croire que l'homme dans son état même d'innocence , dès qu'il a assouvi au hasard son appétit brutal avec la première femme qu'il rencontre sous un chêne ou au bord d'un ruisseau , laisse là la mere & l'enfant, & n'y pense plus. Vous êtes, il est vrai, force de convenir que la mere soigne l'enfant , & l'allaite pendant un tans, mais sans aucun sentiment de la nature, selon vous, & plus pour son propre besoin , ce sont vos termes , & pour se délivrer d'un lait qui l'incommode que pour le besoin de l'enfant, & pour lui prolonger une vie qu'elle lui a donnée pour son propre plaisir. Quelle inhumanité! Quelle non humanité !
Je ne crois pas qu'un systême si dénué de sentimens , ait été imaginé ou adopté avant M. R. Il va de suite dans ce contre-torrent de la nature. Dès que l'enfant peut se pourvoir , la mere le laisse , il laisse la mere , & va brouter en solitude de son espece avec les autres animaux. Pour le moins notre siecle , qui fait cas des sentimens , ne goûtera point un systême de gueuserie & de bêtise, dans lequel ni PÈRE, ni mere , ni enfans n'ont de droit ni de fait aucun sentiment naturel l'un pour l'autre.
Voici la fin du systême : il s'agit d'inventer les langues, & M. R. n'en peut venir à bout. Ni PÈRE , ni mere , ni enfans ne savent parler. Le PÈRE & la mere n'en ont nul besoin pour [114] se dire qu'ils sont bêtes & animaux grossiers. Il n'y a que l'enfant qui par malheur pour lui ait des besoins. C'est donc à lui de les expliquer à sa mere, qui du reste n'est pas obligée de les deviner. “L'enfant, dit l'Auteur, a plus de choses à dire à la mere que la mere à l'enfant. C'est donc lui qui doit faire les plus grands frais de l'invention des langues, & la langue qu'il emploie doit être en grande partie son propre ouvrage.” Cela est nouveau.
Voilà bien manifestement l'écueil du systême de M. R. Il a voulu tout réduire à la physique atomique & corpusculaire, en un mot matérialiste , & il n'a trouvé dans cette nature non sentante, non sentimentée aucune ressource pour expliquer les sentimens les plus naturels &les plus ordinaires, les plus faciles, les plus vifs même de l'humanité. Rien ne démontre même mieux que nous avons une ame , un coeur , un esprit , que l'embarras de M. R. qui du reste se fait bien tort, j'en suis fâché , en s'établissant dans le monde & dans un monde plein de sentimens & d'honneur, pour un homme qui ne sent rien, &c.
Jusqu'ici , au reste , PÈRE , mere , nourrices , précepteurs, maîtres ont appris aux enfans à parler , & le propre tourment des enfans a été d'apprendre les langues qu'on leur montre à grand'peine , à grands frais. Point, M. R. veut que ce soient les enfans qui inventent les langues , & les montrent à PÈRE , mere , nourrices & précepteurs. La tour Babel qui confondit & embrouilla beaucoup ses constructeurs, auroit pourtant été ici le dénouement & la résolution facile du problême qui embrouille & confond M. R.
[115] Il est vrai que ce fut un miracle ou Dieu inventa & apprit aux hommes vingt & trente langues tout d'un coup. M. R. a lu peut-être Horace , sur-tout à l'endroit où cet affranchi loue M. son pereavec assez de décence. M. R. ne veut point de Deus in machinâ qui dénoue une intrigue , digne pourtant de lui, dignus vindice nodus; & il veut qu'un enfant qui vient de naître invente une langue pour expliquer ses besoins , qui sont grands , il est vrai. Mais l'enfant pleure & la mere l'entend assez. Car il ne faut qu'un mot pour tirer M. R. de son embarras , ne voulût-il pas même que Dieu y fit un miracle.
Mais je ne puis pas m'empêcher de dire, que M. R. calomnie la nature même, & Dieu à plus forte raison , lorsqu'il dit en termes clairs : “qu'on voit du moins au peu de soin qu'a pris la nature de rapprocher les hommes par des besoins mutuels , & de leur faciliter l'usage de la parole, combien elle a peu préparé la sociabilité , & combien elle a peu mis du sien dans tout ce qu'ils ont fait pour en établir les liens naturels.” Quoi ! Dieu qui met Adam dans un paradis de délices , qui le constitue maître des animaux & des fruits, qui dit que l'homme solitaire n'est pas bien , qui lui crée exprès une compagne , qui la tire de sa chair & de ses os, qui fonde la constitution de l'Eglise même sur leur sociabilité! Quoi! Adam qui reconnoît par sentiment , par pressentiment & en prophête sa destination naturelle & surnaturelle , qui dit relinquet , qui se sert du mot adhaerebit , &c. Quoi ! Dieu & l'homme ont pris peu de soin , &c.
M. R. va jusqu'à dire que dans cet état de nature “un homme n'a pas plus besoin d'un homme, qu'un linge ou un loup [116] de son semblable.” Comme on profane l'image de Dieu! Et l'adjutor similis ejus & le faciamus adjutorium simile sibi de l'Ecriture sainte! Encore un singe & un loup ont-ils besoin de leurs semblables, ne fût-ce que pour se propager selon l'nature & de l'ordre exprès du Créateur, qui a dit expressément aux bêtes mêmes en les bénissant : Crescite & multiplicamini & replete, &c. Je suis , &c.
LETTRE X.
Voici comment M. R. explique l'état d'innocence , où j'ai dit qu'il constituoit les hommes naturels il les caractérise “ne pouvant être bons ni méchans , n'ayant ni vertus ni vices, n'ayant nulles relations morales, ni devoirs connus.” C'est une innocence négative : celle d'Adam étoit positive & méritoire. Il pouvoir être bon, ou méchant, il avoit des vertus il pouvoit contracter des vices, comme en effet il en contracta. Il avoit des relations morales , théologiques même avec Dieu, Eve & ses descendans il avoit des devoirs d'aimer Dieu sans doute & de l'adorer , & sur-tout de lui obéir en ne mangeant pas du fruit défendu , dont le précepte est clairement intimé d'abord à Adam tout seul, & ensuite à lui & à Eve.
L'éloquence humaine & de bel-esprit, à force de vouloir tout caractériser ne caractérise rien , parce qu'elle ne le fait que par une abondance d'expressions & de paroles recherchées, & le plus souvent antithétiques , qui se détruisent, elles-mêmes, [117] se contrarient , s'énervent, & qui pour trop dire ne disent rien. Et puis les trois quarts qui se mêlent d'éloquence ou de style n'y entendent souvent rien , & tous ne sont ni des Virgiles, ni des Cicérons. Et Cicéron & Virgile n'ont après tout qu'une éloquence ou un style de recherche , d'ambition , & d'ostentation qui n'est que d'artifice, & ne va qu'à faire paroître vrai ce qui est faux , ou faux ce qui est vrai. L'Ecriture sainte n'a besoin que du vrai qu'elle dit , pour le faire goûter , pour le faire entendre du moins.
On croiroit que M. R. a beaucoup Hobbes en vue, pour le réfuter dans ce que son systême a d'impie : on ne voit pourtant pas que l'impiété de Hobbes le révolte beaucoup ; s'il la réfute, c'est en la couvrant , en l'effaçant. Hobbes n'est impie, qu'en ce qu'il suppose l'homme capable d'impiété. L'homme n'ayant de soi ni vertus ni vices , ni relations morales, ni devoirs connus, ne sauroit être impie, quoi qu'il fasse , non plus que la bête brute & animale.
L'homme de Hobbes est bête jusqu'à l'impiété : celui de M. R. est impie jusqu'à la bêtise. Il n'est pas impie , mais il n'est pas pieux : il n'est rien de moral. Ce n'est que de la matiere peu-à-peu organisée, & enfin devenue animée & capable à la longue de se développer en esprit, pour s'exhaler tôt ou tard à rien, à force de s'affiner. Voilà la physique encore mal déduite & très-équivoquement énoncée.
La premiere vertu que M. R. donne à son suppôt d'humanité, devenu sociable , ou en voie ou en vue, de le devenir, c'est la pitié, vertu animale & de pur tempérament , selon l'Auteur, qui charmé de cette belle découverte , va réformer [118] jusqu'à l’Evangille , sur le double commandement de l'amour de Dieu & du prochain : commandement le plus exprès , le plus clairement intimé , le plus souvent répété par Moyse , par Jésus-Christ, par les Apôtres & par tous les Législateur les plus idolâtres , par la nature même la plus corrompue. Hoc maximum mandatum , diliges Deum tuum : secundum verò simile huic , diliges proximum tuum , &c.
D'abord M. R. ne dit pas un mot du premier , qui regarde Dieu ; il ne devoit même en rien dire, ne pouvant dans son systême fonder l'amour de Dieu sur la pitié: Dieu ne peut qu'avoir pitié de nous , & jamais nous faire pitié, si ce n'est comme homme sur la croix. Ainsi donc , & en vertu de sa pitié pour nous , M. R. lui auroit commandé de nous aimer. Il n'établit donc cette filiation de pitié & d'amour ou de charité , que d'homme à homme , d'animal à animal, ou même d'animal à homme & d'homme à animal. La pitié même de M. R. ne va pas jusqu'à l'amour & à la charité envers le prochain.
Quoi qu'il en soit , M. R. dit que c'est la pitié “qui au lieu de cette maxime sublime de justice raisonnée, fais à autrui comme tu veux qu'on te fasse, inspire à tous les hommes cette autre maxime de bonté naturelle , bien moins parfaite , mais plus utile peut-être que la précédente , fais ton bien avec le moindre mal d'autrui qu'il est possible.”
Je ne puis m'en taire, M. R. voilà des excès terribles. Vous osez substituer vos maximes à celles de Dieu même & de la raison, & de la nature , autant que de la foi. Vous traitez de maxime [119] sublime la plus simple maxime & la premiere du christianisme, & paganisme même, & de la premiere humanité , vous la trairez de maxime de justice raisonnée. On voit bien que vous n'écartez les Jurisconsultes & les Moralistes , que manque de les connoître & de connoître les plus simples maximes du droit des gens , des nations , des hommes en général. Vous sauriez , si vous les connoissiez, que la Jurisprudence & la Morale , comme la Théologie distinguent les devoirs de justice , des devoirs de charité , & que vous péchez ici contre les premiers principes , encore traitez-vous cela de justice raisonnée & de maximes sublimes.
Or, en traitant les deux premiers commandemens de Dieu de sublimes, quoiqu'ils ne le soient que pour la nature corrompue , vous insinuez fortement qu'ils sont impraticables, & du reste inutiles , puisque la maxime que vous osez lui opposer , vous la traitez de moins parfaite, mais plus utile peut -être que la précédente. Vous tendez des piéges à la charité , en la mettant à un si haut prix. Je suis, Monsieur , votre , &c.
LETTRE XI.
Mais voyons M. votre maxime en elle-même : j'ai peur que vous ne prêchiez les mauvaises moeurs. Vous mettez d'abord en premiere loi, le bien propre que chacun, non pas se doit faire, mais se veut à lui-même se veut à lui-même, fût)ce aux dépens d-autrui. Fais ton bien, ditez-vous, c’est le rem rem d’Horace, si [120] possis rectè, si non, quocumque modo rem . Fais ton bien avant tout, tout ce qui le paroît, fût-il le mai d'autrui : seulement ne lui fais pas de mal plus que ton bien ne le demande , fais-lui du mal le moins que tu pourras; c'est-à-dire, à proportion de la pitié seule que tu pourras avoir de lui.
Car la pitié est la seule regle de charité, de justice même que M. R. donne ici à l'humanité naissante & primitive , & cette pitié n'est selon lui que machinale & pire qu'animale, purement brute, physique & sensitive. Qu'on juge si elle peut avoir lieu dans les momens , ou l'intérêt propre nous fait avec âpreté courir à notre propre bien, sans autre discernement de l'intérêt d'autrui.
On dit communément que quelqu'un qui est bien à son aise, n'a gueres pitié des malheureux, n'y pense gueres , ne conçoit pas même qu'on puisse être malheureux. Beaucoup moins est-on sensible à cette pitié, lorsqu'on est dans la poursuite actuelle du bien qu'on pense uniquement à se faire à soi-même ? Vous le permettez, Seigneur, que ces prétendue philosophes, qui touchent à vos oeuvres en esprit de critique & de déisme tout pur tombent dans des passions d'ignominie , dans des miseres de raisonnemens à faire eux-mêmes pitié aux plus vulgaires esprits.
Pitié d'esprit pour la plupart des spectateurs, mais pitié de coeur, de charité, d'amitié , de religion pour quelqu'un comme moi, qui voudrois bien rendre salutaire à M. R. la petite ignominie à quoi Dieu le livre ici, non en vérité pour le perdre mais si je le puis & si Dieu m'y aide efficacement, pour le convertir, le guérir & le sauver.
[121] Allons, M. R. mon cher M. R. un peu de philosophie chrétienne, un peu de courage encore. Vous ne finissez pas, je n'ai donc pas tout dit. Je ne veux que vos paroles pour vous en faire rougir salutairement, pour vous en faire demander pardon à Dieu, au Roi & aux François, à jamais déshonorés par vous, s'il étoit dit qu'en France on vient de Geneve pour prêcher tout cela impunément.
Votre Sauvage , dites-vous , est tel que “toute femme est bonne pour lui, que chacun y'attend l'impulsion de la nature, s'y livre sans choix, &c.” Ceux qui en ont voulu à M. R. & qui vouloient l'empêcher d'imprimer, se seroient moins bien vengés de lui , qu'en le laissant les venger lui-même. Je crois que c'est un service qu'ils ont rendu à la religion, à l'état , aux arts, aux sciences, à la société, à l'humanité, en lui laissant prêter sa plume à tous les esprits mécréans & dyscoles de l'univers.
Il se réfute, il les réfute lui-même en exposant au grand jour ce tas d'horreurs, d'inepties, de miseres qui se couvroient de fleurs & de mille beaux semblans sous les mains de nos beaux esprits , les Bayles , les ceci & les cela. M. R. est peut-être le seul qui ait pû dire tout cela sans rougir jusqu'ici.
J'exhorte les bons amis de M. R. s'il en a , d'en rougir salutairement pour lui & pour eux : s'ils sont François & chrétiens originaires , je crois qu'ils n'ont pas besoin d'y être exhortés. Le François n'est pas méchant dans le fond. Il ne l’est que jusqu'au petit mot , fin , ingénieux, badin. Il n'a point cette âpreté , cette suite de malice , cette constance de ne rougir de rien. Un mot, une épigramme, un vaudeville, il n'en [122] fait pas davantage contre la religion, le gouvernement ou les moeurs.
“Le devoir d’une éternelle fidélité , dit-il , ne sert qu’à faire des adulteres, & les loix mêmes de la continence & de l'honneur étendent nécessairement la débauche , & multiplient les avortemens.” Voilà constamment comme il argumente contre le bien par le mal qui arrive de son inobservation. La force de son raisonnement consiste en ce qu'il n'y auroit point de mal s'il n'y avoir point de bien ; & c'est le bien qui a tort , selon lui, de tout le mal qui arrive dans ce monde. C'est-à-dire, que si tout étoit mal il n'y auroit point de mal , & le mal au contraire seroit alors la cause du bien.
Il y a à cela une sorte de vrai sophistique & ridicule, que je me contente de traiter de puérilité & de foiblesse d'esprit prétendu fort. C'est comme si on rendoit la regle responsable de l'obliquité ou de la tortuosité d’une ligne droite , le compas responsable de l'inégalité des rayons d'un cercle mal fait , la justice des injustices qui arrivent, les gens d'esprit responsables des sots, la vertu du vice , le paradis de l'enfer, & Dieu même de tout le mal de cet univers. Ce n'est que trop la façon sophistique de nos philosophes esprits-forts , déistes & raisonneurs. Ils s'en prennent réellement à Dieu, qui a tout prévu & tout créé , de leurs propres vices & de leurs malheurs. Et réellement s'il n'y avoir point de Dieu , ou que Dieu fût un Dieu méchant & vicieux , il n'y auroit ni vice ni méchanceté, n'y ayant personne pour l'en convaincre ou l'en punir.
Constamment tous les raisonnemens qui se sont en tout tans [123] contre Dieu & sa providence, sont des sophismes pareils , tout aussi faciles à convaincre de foiblesse & de puérilité. Leurs Auteurs s'appellent pourtant sans façon eux-mêmes des philosophes, des beaux esprits, des esprits-forts.
M. R. confond la voie de fait avec la voie de droit. Parce que nous sommes en société , tous nos vices , quoique contraires à la société & proscrits par elle , sont , selon lui, les vices de la société, dont la société est cause, & qui n'arriveroient pas , prétend-il , si nous n'étions pas en société. Je suis , M. R. malgré cela , votre , &c.
LETTRE XII.
Monsieur, vous prouveriez tout
aussi-bien qu'une chambre est la cause morale & physique
des crimes qui s'y commettent, sur-tout lorsqu'on ne les y commet que
parce qu'on s'y sent
à l'abri des témoins que l'on a voulu éviter en s'y renfermant.
Communément on cherche-la
solitude, & l'on se dérobe avec soin, aux yeux de la société,
lorsqu'on veut se livrer au vol, à
l'homicide & aux autres passions de la nature corrompue. Qui doute
, selon votre belle
façon d'argumenter, que la société n'en soit complice par là même
qu'elle ne l'est pas.
C'est ainsi que les arts , les lettres & les sciences pervertissent, selon lui, les savans, les artistes & les littérateurs. Le bien toujours chez lui la cause du mal; ce qui seroit bien, s'il vouloit dire que le bien rend le mal plus inexcusable. Car du [124] reste , omnis peccans ignorans, est une maxime d'éternelle vérité. Non, dit M. R. c'est la science & non l'ignorance qui fait tout le mal de l'univers. Erasme , je crois, pour badiner fit l'éloge de la folie. M. R. est l'apologiste de la bêtise. Un autre Rousseau plus fameux a dit pourtant que tout vice est issu d'ânerie.
Je suis surpris qu'à tout propos M.
R. ne cite pas le nitimur in vetitum,
qui est fort vrai
dans son bon sens historique
& de fait, mais n'empêche pas
& ne doit pas empêcher Dieu & les législateurs , de défendre
ceci & cela. C'est Saint Paul & non M. R. qui raisonne juste
sur les désordres que la loi, soit
de Dieu , soit des hommes ne laisse pas en un sens d'occasionner ou de
dévoiler & de faire
éclater, sans les causer, en empêchant leur fréquence & leur
prescription contre l'ordre &
le vrai primitif de tout bien. Sans la loi , sans la société, sans les
arts , sans la science , nous
ne serions pas moins désordonnés & vicieux ; nous le serions même
évidemment da
vantage, nous serions barbares, féroces, sauvages, brutaux purs
animaux, pures bêtes
brutes.
M. R. en convient assez , mais
c'est justement là la fin de son systême. Il n'y aurait plus
alors de mal, tout étant mal, & la pure bête n'étant plus
responsable de sa bêtise, qui
n'auroit plus que du physique & rien de moral , d'humain, de
théologique & de divin, plus
de devoirs, plus de moeurs, plus de relations, plus rien de bon,
c'est-à-dire, de mauvais : car
voilà le propre systême de M. R. bien détaillé & bien énoncé: selon
lui, le bien est mal & le
mal est bien, dicentes bonun malum
, &c.
[125]Jusques-là, ce n'est que la premiere partie du discours de M. R. Il vient à la seconde partie , page 69. Il la commence par ces mots. “Celui qui ayant enclos un terrain, s'avisa de dire, ceci est à moi , & trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, que de guerres, que de meurtres, de miseres & d'horreurs, n'eût point épargné au genre-humain , celui qui, arrachant les pieux, ou comblant le fossé eût crié à ses semblables, gardez-vous d'écouter cet imposteur : vous êtes perdus , si vous oubliez que les fruits sont à tous , & que la terre n'eût à personne!”
M. R. veut - il donc éternellement être le seul savant, avec ses systêmes d'imagination ? veut-il nous faire oublier toute notre science d'histoire & de fait & d'une histoire sacrée & toue divine , qu'il contrarie avec trop d'indécence , manque , je veux le croire , de la savoir, ce qui l'excuse jusqu'à un certain point. Positivement Dieu dit à Adam & à Eve en société , en les bénissant : Crescite & multiplicamini, & replete terram, & subjicite eam, & dominamini piscibus maris & volatilibus coeli , & universis animantibus quae moventur super terram. Dixit que Deus, ecce dedi vobis omnem herbam & universa ligna, &c. Et après le déluge, il répete tout cela à-peu-près dans les mêmes termes à Noé & à ses enfans, en les bénissant: Crescite & multiplicamini, & replète terram....Et terror vester ac tremor sit....Omnes pisces maris manui tuœ traditi funt.....Quasi olera virentia, tradidi vobis omnia , &c.
Il est étonnant après ces paroles de Dieu même, que M. R. [126] ose dire que les fruits sont à tous, & que la terre n'est à personne. Est-il de donation plus expresse que celle de Dieu à Adam, à Noé & à ses enfans ? Il est vrai que M. R. ne dit pas un mot de Dieu dans tour ceci. Il représente toujours la terre & ses fruits , comme étant là de hasard, ou par le simple acte physique d'une nature mécanique & matérielle; & hommes, de même , comme les fruits naturels , & les productions physiques d'une même nature , je ne sais quelle , sans autre droit d'y être que parce qu'ils y sont, n'examinant ni d'où ils viennent, ni où ils vont, ni pourquoi ils passent par-là. Je ne puis me dispenser de dire à M. R. qu'il a bien tort de si fort méconnoître Dieu dans ses plus beaux ouvrages, & de prendre & de soutenir ce ton de législateur despotique & absolu , comme si toute la nature étoit en sa disposition.
Et qu'a-t-on à faire de toutes ses hypotheses fantasques ou fantastiques, tandis que nous ayons l’histoire de tout cela dans nos mains & à tous momens sous nos yeux ? Car on ne nourrit que de cela tous nos enfans , & M. R. ne sait pas qu’en France, dans les colleges, dans les couvens , dans les maisons bourgeoises mêmes, nulle éducation réguliere ne va sans cela, sans parler des catéchismes, des prônes, des sermons, où tout cela est sans cesse rebattu; à Geneve même, je suis persuadé que tout cela va en regle. Mais M. R. nous apprend qu'un jeunesse imprudente, ne lui a laissé apprendre que Plutarque, Tacite ou Grotius , dont encore ne fait-il nul cas.
Pour le moins, dans l'arche, Noé vivoit en société avec ses enfans, sa femme & les leurs, au nombre de huit personnes bien unies de coeur, d'esprit, de moeurs & de religion. On sort [127] de l’arche, les enfans se multiplient, l'ordre de se disperser & de remplir la terre arrive : Noé le leur intime. A Sem il donne l’Orient & l'Asie, à Japhet, l'Europe ou l'Occident, laissant à Cham l'Afrique , par voie de concession , plutôt que de donation, à cause de la malédiction tombée immédiatement sur Chanaan, & indirectement sur son PÈRE , ses freres, &c.
Jusques-là, la société persevere , s'accroît au nombre de cent, de quatre cent mille hommes , & peut-être d'un ou deux millions, sans que ces hommes déjà un peu pervers pensent trop à rompre leur société primitive. Peut-être s'y résolvent-ils, au moins les plus pieux , les plus obéissans à leur PÈRE commun Noé & à Dieu , qui les multiplioit à force , pour les y forcer.
Pour gagner du tans , Nembrod peut-être , & les plus déterminés des Chamites mal partagés & réfractaires à la dispersion, proposent de faire & sont une ville immense , Babylone & une tour , sous le beau prétexte de se rendre célébres à la postérité. Mais , que sait-on ! comme un filet, dans lequel ils veulent envahir tout le genre-humain.
Dieu n'en aura pas le démenti : il confond tous ces projets ambitieux : il confond les langues, & force toutes ces têtes des nations à se séparer ; & la société primitive et , au gré de Dieu même, partagée en trois & peut-être en cent & en mille sociétés nationales , que Dieu veut mener à son but.
Mais Nembrod non plus & ses pareils fils de Chus & petits-fils de Cham , n'en veulent point démordre, & tandis que Cham va, pour obéir à Dieu, se perdre en Afrique, Nembrod, grand chasseur & guerrier, s'empare de Babylone, & en frustre Sem ou son descendant Assur, qui va de son côté [128] bâtir & fonder Ninive. C'est Nembrod, c'est Assur, qui en disant , ceci est à moi , fondent les deux premiers Empires, selon les Auteurs profanes mêmes, Troque Pompée , Justin, &c. mais non la premiere ou les premieres sociétés.
De sorte que c'est la société, l'association unanime des hommes, qui a fait Babylone, & toutes les villes primitives, & non Babylone ni aucune autre qui ont fait la société quoi qu'en dise M. R. dont je suis le très-humble , &c.
LETTRE XIII.
Monsieur, je cherche en vous réfutant à vous excuse de toute façon, de mon mieux au moins ; & s'il le faut, j'aime mieux rejetter sur un défaut d'esprit ce que d'autres rejetteroient sur l'excès de votre coeur. La servante de la Fontaine disoit bien de son maître mourant, qu'il étoit plus bête que méchant. Au talent près du gracieux, naïf de la Fontaine, je crois que dans votre naïveté un peu farouche , vous lui ressemblez beaucoup. Si vous étiez méchant vous seriez plus fin & plus adroit à nous répéter , à nous dire au moins que “le premier sentiment qui porta Adam à multiplier son espece fut un sentiment aveugle, dépourvu de tout sentiment du cœur, ne produisant qu'un acte purement animal. Vous ajoutez que le besoin satisfait, les deux sexes ne se reconnoissoient plus , & l'enfant même n'étoit plus rien à sa mere , si -tôt qu’il pouvoit se passer d’elle.” Quelle horreur! quelle horreur!
[129] Vous faites donc d'Adam ou de tel autre homme pareil un homme sans sentiment, ou, ce qui va au même , d'un sentiment aveugle & purement animal. Et quand je dis Adam, les deux sexes peuvent vous tenir compte des beaux sentimens ou non sentimens que vous leur prêtez ou ne leur prêtez pas. Vous ne vous lassez pas d'insulter cette pauvre humanité, image de Dieu pourtant.
J'observe que ce que vous traitez d'acte purement animal, l'Ecriture le qualifie d'acte spirituel de connoissance enfin. Adam verò cognovit uxorem suam Evam. L'Ecriture sainte toujours décente & respectueuse pour nous-mêmes, nous caractérise toujours à nobiliori parte, comme disent les Philosophes, qui n'en sont pas plus méprisables, parce que vous les méprisez.
On croiroit, Monsieur, qu'à force de nous faire rougir des avilissemens où vous nous ravalez, vous voudriez nous faire perdre l'habitude naturelle de rougir de tout cela; vous vous trompez, & c'est à moi spécialement de vous détromper. Car n'aimant ni à réfuter ni à critiquer , vous êtes peut-être le premier & le seul, avec qui je ne rougisse pas d'une critique & d'une réfutation, à visage découvert.
De tous ceux qui se mêlent de philosophie, de géométrie , de physique même dans ce siecle , où les grands philosophes , physiciens & géometres ne manquent pas , je me suis regardé, vous l'avoue , comme le plus directement attaqué par vos nommes brutes, bêtes & animaux physiques. J'aime l'esprit , je ne dissimule pas : si j'étois capable d'hérésie , je serois bien plutôt Mallebranche que Spinosa, Vous tournez tant que vous [130] pouvez-la spiritualité en matérialisme , je tournerois au contraire le matérialisme en spiritualité.
Je conçois assez , je crois du moins très-bien la création, telle qu'elle est & que Moyse nous la donne : mais je dois vous dire , que j'ai peut-être moins de peine à concevoir la création des esprits que celle des corps. Le Créateur n'est-il pas tout esprit ? Or il n'est corps en rien. Pour créer l'homme ou le produire , il en a pris la matiere déjà toute créé dans le limon de la terre; mais l'esprit il ne l'a pris que dans lui-même, dans son souffle ; & pour le moins corps n'ayant été qu'une formation , formavit , l'esprit a été d'une toute nouvelle & pure création, une inspiration, & inspiravit. C'est ma façon, je ne perds pas un mot de l'Ecriture sainte , pas une syllabe , pas une circonstance. Elle n'en dit point trop, mais elle en dit assez, elle a prévu mes besoins présens d'esprit avec vous.
Enfin nous sommes corps dont je rougis , & esprit dont me voilà tout fier , & fier , je le répète, vis-à-vis de vous , & de vos hommes bêtes & presque tous matiere. Or l'esprit, vous me l'avouerez tout au moins, est la plus noble partie de moi-même & de nous-mêmes ; car vous en avez, & même beaucoup, quoique vous n'en fassiez pas semblant, si ce n'est peut-être en ce que vous voudriez en avoir tout seul ou au moins plus que nous tous , savans & artistes , professeurs & académiciens.
Je veux vous dire sur tout ce que vous savez, je crois, que comme votre philosophie ramene tout au pur physique , matériel & tout au plus animal; ma physique au contraire ramene [131] tout au moral , spirituel théologique même. Oui , Descartes, Newton sur-tout, sont tous corpusculaires & matérialistes dans la physique, ce que je ne condamne pas, leur physique étant celle de tous les tans , & l'Eglise même ne la blâmant point par-là.
Or vous savez que cette physique que même je l'ai dès mon premier ouvrage du Traité de la pesanteur en 1724, affranchie à moitié du regne de la matiere , & que j'ai associé le moralisme & la liberté même que vous aimez tant , au mécanisme , & la légéreté comme spirituelle à la pesanteur brute des corps; jusqu'à démontrer, depuis peu, que cette légèreté étoit la vraie & l'unique cause physique de cette pesanteur. En un mot j'ai introduit avec distinction le moralisme dans le pur physique , & vous vous efforcez d'introduire le pur physique dans le pur moralisme, jusqu'à en étouffer totalement celui-ci. Vous voilà donc mon agresseur , & je ne fais que me défendre contre vous ou de vous.
L'homme tel qu'il est , est le propre regne du moralisme & de la liberté. Laissez-moi ce champ de bataille-là au moins, sauf à moi, je ne le cache pas, d'en faire le champ de bataille du monde même le plus physique le plus mécanique, le plus matériel. Si faut-il un homme pour remonter la machine à laquelle vous ne faites que l'asservir si indécemment. Vos prétentions sont terribles , les miennes sont grandes ; non , je ne m'en cache pas.
Le fougueux Langely, qui de sang altéré ,
Maître du monde entier, s'y trouve trop serré.
Je l'ai presque dit, ce fougueux
Langely, c'est moi. Mais [132] il n'y a point de fougue à
cela. Je n'ai que le coeur, je n'ai que l'ambition d'un homme, en
société du reste de tous les
hommes. Car Alexandre vouloit être seul maître du monde entier, &
moi je ne veux l'être
qu'en société de tous les hommes, & de Dieu même , & sur-tout,
sans vous exclure
vous-même, Monsieur, d'une si belle société.
Au besoin je ne craindrois pas, Monsieur, tous vos Philosophes physiques ou physiciens , qui voudroient me nier que le monde entier , fait pour Dieu , est fait aussi pour l'homme l'homme-Dieu, ajouterois-je tout de suite, fièrement pour lui, modestement pour moi , & pour vous-même qui étant fils & frere de cet homme-Dieu , entrez , si vous le voulez, en part de sa gloire & de ses intérêts.
J'aime à finir cette lettre par un point de vue si grand , si noble & si consolant. Je suis donc, Monsieur, comme vous voyez noblement , votre très-humble, &c.
LETTRE XIV.
Vous avez beau, Monsieur, crier contre la réflexion & la méditation. Il faut que vous soyez long-tans aguerri ou aigri contre le genre-humain, & , en vrai misanthrope , contre vous-même par conséquent, ou que vous soyez né bien antipathique avec l'humanité qui est en vous-même , quoiqu'elle y soit pourtant la propre image la plus ressemblante de Dieu & de la Divinité.
[133] Si avant que d'y être , vous aviez pu décider de votre fort dans ce monde , vous auriez voulu naître a Geneve, quoique vous nous ayez averti que vous ne vouliez point y vivre ni y mourir. Ce n'est pas le seul point de contradiction à concilier dans votre systême. Mais je gagerois bien , à vous voir de si mauvaise humeur contre l'humanité , que , si vous en aviez été le maître , vous n'auriez pas voulu naître homme , mais, &c. La liberté à laquelle vous aspirez , est bien grande, & bien rétroactive à votre naissance & à votre être même.
Aucun mot vil ou méchant contre ces pauvres hommes, vos peres & meres , freres & citoyens pourtant, ne vous échappe. & vous nous les peignez isolés d'abord parmi les bêtes, & puis vivant peu-à-peu & à la longue en troupeaux, préludans de loin à la société civile & politique, où vous les menez lentement & de loin à loin.
Il faut tout dire, l'origine des langues & l'invention de la parole , est pour vous le rocher de Sysiphe ou la roue d'Ixion , le tonneau même des Danaïdes, que vous ne pouvez jamais combler ou fixer. Vous voilà bien embarrassé. Voici comment je m'en tirerois à votre place. Quand Dieu vit Adam a prés l'avoir fait, Dieu dit équivalemment: Voilà une belle image, un beau tableau , une belle statue, il n'y manque que la parole. Il fit donc Eve , & dès-lors Adam parla. C'est le fait, hoc nunc os ex, &c. & devant tous les connoisseurs Eve fut l'organe naturel de la parole passive & active , répassive & réactive d'Adam. C'est toujours de nos moeurs humaines , qu'il faut tirer de pareilles conjectures sur les hommes naturels, originaires & primitifs.
[134] C'est bien M. R. qui se tire de cette grande difficulté des langues par un coup de théâtre , par le Deus in machina, lui qui vouloit que l'enfant au maillot fût l'inventeur de la parole de toutes les langues de l'univers : car chaque enfant auroit fait sa langue , sans doute, comme chaque terroir produit ses fruits, ses animaux & ses hommes par conséquent, selon Diodore & les Grecs , qui ne nous parlent que d'hommes aborigenes.
Enfin, enfin, parturient montes, les inventeurs des langues sont un troupeau ou une troupe d'hommes & de femmes déjà rassemblés en société, qui, habitant sur une langue de terre avancée dans la mer, se sont vus tout d'un coup, par un tremblement de terre ou autre événement pareil , détachés du continent où ils n'ont pu se faire entendre désormais que par des porte-voix , sans doute , ou par des lettres & des courriers, des paquebots. Et voilà les langues inventées à jamais, quoiqu'un peu tard. Mais il vaut mieux tard que jamais, dit -on.
Oui , il a fallu un coup de tonnerre , un ébranlement de la machine du monde pour apprendre à un enfant à dire maman , papa , & aux hommes à épeler ba , be , bi , bo, bu. Et voilà , dit M. R. en termes clairs , “comment des Insulaires ont porté parmi nous l'usage de la parole. Il est très-vraisemblable , ajoute-t-il, que la société & les langues ont pris naissance dans les Isles , & s'y sont perfectionnées avant que d'être communes dans le continent.” Est-ce de la physique que cela?
Il est heureux que nos Philosophes , émules du Créateur, ne trouvant rien de vrai dans l'Ecriture sainte, trouvent de telles [135] bagatelles d'histoire, fictive & systématique ou hypostatique, très-vraisemblables. C'est bien là qu'on peut dire avec Virgile:
Qui Bavium non odit , amet tua carmina Maevi.
Et voilà à-peu-près , pour que le public ne l'ignore , les grands progrès qu'a faits de nos jours. depuis Descartes la philosophie & le raisonnement humain , la logique & la dialectique, sans parler de la métaphysique & de la physique. Ce n'étoit pas la peine de sacrifier Aristote à Descartes & Descartes à Newton pour aboutir à une telle force d'esprit. Mon unique but ici est de mettre le public en garde contre une petite troupe de pareils Philosophes raisonneurs: Or je ne confonds pas Aristote , Descartes, ni même Newton avec ces especes-là , & plût à Dieu les consultât-on un peu plus , surtout Descartes, dont la méthode est admirable , & la physique merveilleuse ; au lieu que Newton n'est que la qualité occulte de l’esprit humain.
Après tant de discours perdus, M. R. trouve enfin la source de l'inégalité des conditions dans “celui qui chante ou qui danse le mieux, qui est le plus beau , le plus fort, le plus adroit , le plus éloquent, en un, mot qui est le plus considéré , & ce fut-là le premier pas vers l'inégalité , & vers le vice par conséquent” dit M. R. , sans qu'on, puisse s'y méprendre ni penser qu'un autre l'ait dit, sur-tout le bel épiphoneme par où il finit. Or il n'avait qu'à dire cela d'abord, & tout étoit dit sans autre dissertation. Mais il vouloit disserter , & dire, dire , parler & parler sans fin & sans cesse, croyant sans doute que dire & parler c'est raisonner & philosopher.
[136] Qui doute que l'inégalité des conditions ne soit fondée d'abord sur la qualité de pere , de mere , ou d'enfans , ensuite sur celle d'aîné ou de cadet , & puis encore sur la diversité des talens? Dieu même & Samuel sort prophète sont observer aux Juifs que celui qu'il leur donne pour Roi, surpasse les plus grands du peuple de toute la tête & que c'est d'ailleurs un bon caractere d'homme. Effectivement Saül avoit de quoi faire un bon & un grand Roi. Il le fut même deux ans, tandis qu'il fut soumis aux ordres de Dieu & à la direction du prophète, & qu'il ne porta pas la main à l'encensoir,&c.
Pourquoi donc, si l'inégalité est fondée sur les talens mêmes, inégaux & divers , que Dieu seul donne à ceux qu'il veut rendre inégaux & divers de condition , pourquoi prétendre par une conséquence identique , que l'inégalité est vicieuse & le vice même. Il ne peut jamais y avoir que le mauvais usage ou l'abus de ces talens naturels, qui soit vicieux : & de même la société qui est bonne par elle-même , & d'institution naturelle & divine , ne peut jamais être mauvaise que par les abus. Un fruit est bon, mais si on le laisse trop sur l'arbre ou si on l'en détache trop tôt , il n'y a qu'à dire que c'est l'arbre qui le pourrit ou le gâte, & que sa production & sa maturité fut le premier ou le dernier pas vers sa récolte, & vers sa pourriture & sa corruption par conséquent.
Quand on attaque ainsi tout l'univers, Dieu & les hommes, si faudroit - il se piquer de raisonner plus philosophiquement, avec plus de raison & de justesse. Je suis, Monsieur , votre , &c.
[137] LETTRE XV.
Enfin, à la page 84 , vous adoptez ouvertement, Monsieur , la vie sauvage ou des Sauvages, telle que nous la connoissons , & désormais vos hypotheses porteront au moins sur un état de réalité, sur des hommes même morau , nos pareils & nos freres , après tout, & j'aurai moins à vous deviner. C'est de ces Sauvages, que vous dites avec complaisance que “le genre-humain étoit fait pour y rester toujours & que cet état est la vraie jeunesse du monde, & que tous les progrès ultérieurs ont été en apparence autant de pas vers la perfection de l'individu, & en effet, vers la décrépitude de l'espece.”
Mon Dieu, que M. R. eut loin de toutes les saines idées de l'humanité! Le poëtes mêmes se plaisent à nous donner les plus brillantes idées , les peintures les plus riantes , les plus nobles sentimens de la jeunesse du monde ; c'étoit l'âge d'or, c'étoit un printems perpétuel, c'étoit Saturne & Astrée , c'étoient des bergers, c'étoit la foi, la justice qui habitoient la terre: encore la terre étoit-elle un beau jardin, le jardin des Hespérides , dont tous les fruits étoient des pommes d'or.
Tout cela fait , comme on voit , allusion au jardin des délices , à Adam & à Eve innocens , en un mot, aux vrais premiers hommes, & à la vraie premiere société. Au sortir de l'arche , les hommes en société n'étoient encore que trop bien dans les belles plaines de Sennaar, aussi étoit-ce encore peut-être [138] le siecle d'or. Mais le siecle de fer lui-même, n'a pas commencé par des Sauvages, qui sont pourtant tout ce que M. R. trouve de plus beau dans la jeunesse du monde, passée sans doute, selon lui , dans les forêts du Canada , de la Sibérie ou du Groënland.
Je plains M. R. d'avoir un si mauvais goût, goût d'amertume, de critique , de satire & de détérioration de toutes choses ; constamment , il prend l'envers & le revers de tout ; il prend par-tout le bien pour le mal & le mal pour le bien ; le bien l'attriste , le mal le réjouit. Dicentes bonum malum , encore une fois ; & encore une fois, qui Bavium non odit, &c.
Ah , M. R. que je vous plains ! où
avez-vous donc pris ce son triste & atrabilaire depuis dix
ou douze ans que je n'ai eu l'honneur de vous voir? Vous me paroissiez
une assez bonne
personne dans ce tems-là. Il faut que l'air frivole , gai & badin,
mais fin & ingénieux, non
méchant du reste , quoiqu'un peu malin de nos François de Casé ou de
Parterre , auquel
vous n'avez pu monter votre sérieux helvétique, vous ait cabré. Vous
avez voulu avoir aussi
de l’esprit, & vous en avez sûrement beaucoup ; mais vous n'avez pu
prendre cette légéreté,
cet effort. Là où il ne faut qu'un mot tranchant , vous avez voulu
mettre un raisonnement
concluant ; vous avez fait un livre en réponse d'une épigramme ; &
pour vous défendre
d'un seul , vous nous attaquez tous. Un François est pour vous la France toute entiere , & d'une
misérable dispute de mots , vous avez fait une querelle de
religion , de morale & même de politique.
Sans tant raisonner , il est positivement faux que la vie [139] sauvage des Hurons, ou des Iroquois, soit la jeunesse du monde & le beau de la nature humaine ; faux que notre vie civile, policée, politique , scientifique, artiste & religieuse , en soit la décrépitude. Si les Grecs , ou les Romains, les François mêmes , comme Grecs , Romains ou François , ont commencé par une sorte de vie sauvage, barbare & indisciplinée avant Cécrops , Romulus ou Clovis , c'étoit une vie errante , à laquelle leur transmigration d'Asie en Europe , d'après la dispersion de Babel les avoit réduits.
Les Hurons eux-mêmes , Algonquins , Tunguses , Cafres, Sibérites , Kamtschatltois , Samoïedes , Américains , Africains , Asiatiques ou Européens avoient commencé par être des peuples , des hommes sociables en Eve & Adam, & en Noé, Sem, Cham & Japhet avant & après le déluge, hommes trop sociables même , n'étant que trop, selon les propres termes des archives du genre-humain , unus populus & unum labium omnibus , n'ayant que trop une unanimité d'ouvrages , d'arts, de science , de volonté, de dessein , de coeur & d'esprit, de loix même & de religion.
Il en coûte à M. R. pour former une petite société de nation, de province , ou de ville , d'isle même , & d'un simple canton Grison , Suisse ou Genevois. Or, dans le vrai , la société a commencé par être celle de toutes les nations, & du genre humain tout entier, soit à Enochia , avant le déluge, soit à Babylone , après le déluge ; & il en a en quelque sorte coûté à Dieu , un miracle au moins , pour rompre cette société trop vaste & trop unanime en autant de sociétés qu'il y avoit de chefs de grandes nations.
[140] Que M. R. lise donc les livres, avant que de faire des livres, & qu'il soit au moins savant & érudit, avant que de raisonner, philosopher & dogmatiser. Il raisonne , il philosophe à vuide, lorsqu'il le fait sur des idées d'imagination, sans aucune connoissance de ce qu'on appelle la positive , l’histoire , les faits. Le monde ne s'est pas fait tout à l'heure, & le Créateur seul a pu le deviner, avant que de le voir : encore le voyoit-il en lui-même de toute éternité.
A coup sûr, , tous ces prétendus Philosophes qui infestens les sciences & la religion , sont communément gens qui ne sa vent rien &qui veulent pourtant faire un personnage dans la littérature, & parmi les savans & à leurs dépens , sans avoir jamais eux-mêmes rien appris ni étudié.
Il n'y faut pas même grande science , lecture ni étude, mais un peu de soi , de bonne soi , de docilité , de modestie , de pureté de coeur & d'intention pour lire, ne fût-ce que le dixieme chapitre de la Genese, avec le neuvieme qui précédé & le onzieme qui suit tout au plus , & y voir, les divisions & sous-divisons , branches & rameaux généalogiques de la grande famille de Noé, toutes les têtes des nations d'aujourd'hui , tous les chefs & sous-chefs numérotés , étiquetés, caractérisés.
C'est bien la faute de l'histoire profane, si elle est aussi pleine de faussetés , de fables , d'incertitude & de lacunes qu'elle l'est communément. L'Histoire sainte a mené celle des hommes en général, jusqu'aux Grecs & aux Romains inclusivement ; pour le moins, nulle histoire n'a droit de s'égaler à celle-ci beaucoup moins de s'élever au-dessus , par une frivolité de style puriste ou grammatical.
[141] On parle de chronologie & de généalogie. Qu'on trouve une généalogie chronologique qui égale celle d'Adam jusqu'a Noé, de Noé jusqu'à Abraham , d'Abraham jusqu'à Juda , de Juda jusqu'à Jésus-Christ, & depuis Jésus-Christ même , en vicaire en vicaire, jusqu'à celui qui est le chef actuel de l'Eglise Romaine. De pere en fils, de successeur en successeur, nous pouvons compter, nommer , désigner , caractériser les chefs de l'Eglise , de la religion, de la foi dans tous les tems , depuis Adam jusqu’à nous ; cela seul en démontre la légitimité, la vérité.
Depuis Luther ou Calvin , c’est-à-dire , depuis deux cents ans , M. R. seroit bien embarrassé à nous donner les dates & les époques des chefs de sa religion protestante , & beaucoup moins de ses hommes sauvages & brutes en société , ou non en société. Je suis M. R., puisque vous me donnez lieu de dire de si bonnes choses, je suis M. de coeur & d'esprit, avec toute sort d'amitié , d'estime même, votre très-humble, &c.
LETTRE XVI.
Pourquoi en tant vouloir aux mécréans de toutes les sortes , aux critiques , aux satiriques , qui mettent les vrais savans , les vrais chrétiens , les honnêtes gens en occasion, en nécessité d'étailer leur science , leur foi, ou leur bon esprit en de beaux groupes de lumiere , où le contraste de mille traits d'ignorance ou d'erreur étrangere , fait un tableau d'honneur & de gloire aux yeux. du public?
[142] Je remercie M. R. de la meilleure foi du monde, de m'avoir fourni l'occasion de le réfuter. Je ne puis lui en vouloir aucun mal ; au contraire , je lui veux un grand bien. Je voudrois le convertir , ai-je dit , je n'en suis pas digne. Je prie tous les honnêtes gens , les bons chrétiens , les ecclésiastiques sur-tout , de se joindre à moi , d'y faire mieux que moi , de m'y aider au moins de leurs prieres & de leurs voeux : le sujet en vaut la peine : M. R. a beaucoup d'esprit , puisqu'il a tiré tout ce systême-là de son esprit.
Il doit l'avoir inventif & créateur. Qu'il l'applique aux arts, aux sciences profanes , où un tel esprit n'est jamais un esprit perdu. Qu'il laisse la religion , le gouvernement & les moeurs. Il ne les connaît pas , ou , ce qui est pis , il les méconnoît, & est prévenu de mille préjugés contradictoires d'une philosophie plus raisonneuse , que raisonnable , ou raisonnée.
M. R. ne dit pas tout ce qu'il pense des Missionnaires apostoliques , ni des Princes qui s'en servent , pour convertir les Sauvages confiés à leur religion , autant qu'abandonnés à leur autorité & assujettis à leur empire. Voilà la différence de M. R. obligé de s'en taire , & de dissimuler sa vraie façon de penser de tout cela , & de quelqu'un comme moi , qui sans craindre de heurter aucune autorité légitime, ni aucune façon de penser en chrétien , & en honnête homme , ose bien dire & lui dire hautement , que les Princes chrétiens & les Missionnaires ecclésiastiques ou religieux, qui travaillent à ramener les Sauvages dans le sein de l'Eglise , dans le bercail de Saint Pierre, vicaire de Jésus-Christ, ne travaillent pourtant que pour les retirer de leur vie sauvage , telle que M. R. l'approuve, [143] & pour les enchaîner dans les doux liens de la société ou de l'unité d'association des fideles chrétiens, unis en communauté de baptême , de prieres , de sacremens , de moeurs , de créance, en un mot , de raison & de foi, ou de christianisme & d'humanité.
Encore aimai-je mieux convaincre ici M. R. d'une simple ignorance de l'histoire & des faits positifs , que de lui faire un crime d'une erreur volontaire, ou d'un raisonnement de mauvaise foi. Ce nom de Sauvage le trompe ; il a toujours dans l'esprit ses Sauvages fantastiques semés un à un dans les forêts , parmi des troupeaux de bêtes , dont ils ne sont pas les pasteurs , & qui sont au contraire les leurs , jusqu'à leur donner de l'instinct, pour manger, boire , dormir, & se former même en société. Une ou deux historiettes de deux ou trois prétendus Sauvages solitaires , trouvés dans les forêts de Saxe , de Bornéo , de je ne sais où , sont ici tout le fond de l'histoire , sur lequel table sans cesse M. R.
Rien n'est moins vérifié , rien
n'est plus apocriphe que ces historiettes-là. Du reste , rien ne
ressemble moins à ces nations , grandes nations des Sauvages de
l'Amérique , fût-ce celles
de la Sibérie & du Groënland , que les Sauvages imaginaires de M.
R. Pas un nom de
Sauvage, Illinois , Missouris, Abenaquis , &c. qui ne forme sa
peuplade , sa nation , ses
villages , son corps de société , qui n'ait ses capitaines , ses chefs
, ses caciques , ses especes
de magistrats, ses loix , ses moeurs du moins & ses usages. Tous
ont des propriétés , des
communautés , des intérêts particuliers & publics, & en
conséquence des guerres avec les
nations voisines ou éloignées,
[144] guerres suivies de traités de
paix en regle , avec des conventions & des sermens.
Prêtres ou devins , ils ont tous leur forme de religion, leurs
sacrifices , leurs prieres.
Il est inutile de dire qu'ils ont
le grand lien de la société ; la parenté avec la distinction
précise & très-sacrée de maris & femmes , peres , meres &
enfans , oncles , tantes & cousins
, alliés, amis, sans parler de la célébrité des mariages, des
naissances des morts, & puis la
grande distinction naturelle les enfans , de la jeunesse & des
anciens, dont ceux-ci forment
toujours la tête & le conseil de la cabane, du village, de la
peuplade & de la nation.
Sur quoi je prie M. R. de me permettre une petite digression , en faveur de l'ancienne amitié tendre &intime , qu'on sait bien qu'il y a toujours eu depuis trente-trois ans, entre le célébre Président de Montesquieu & moi, qui me sens trop honoré des marques publiques & peu équivoques que ce grand homme a voulu me donner de cette même amiti , jusqu'à son dernier soupir , dont tout le monde parle , & dont tous les honnêtes gens savent bien , qu'en honnête homme , j'ai droit de parler.
Pour ne rien laisser en suspens ou dans l'équivoque à cet égard , je dois dire que cette amitié ne commença qu'un an ou deux après l'apparition des Lettres Persannes , qui n'en furent pas même l'époque ni le motif, au moins de ma part. Comme ce n'est pas précisément de bel-esprit , de philosophie ou de géométrie que je dois me piquer , j’aurois craint plus que je n'aurois recherché cette liaison intime avec l'Auteur d'un pareil ouvrage. Mais ce noble , & je puis dire vertueux [145] Auteur, pensant un peu comme moi dans ce moment, faisoit plus de cas de la probité que du bel-esprit : & voulant positivement effacer l'impression publique de cet ouvrage , dont il reconnoissoit le danger un peu tard , je puis avouer qu'il recherchoit par cet endroit-là même , la liaison que je craignois avec lui.
Une Dame fort noble & fort vertueuse, qui vit encore , fut le noeud de la réunion de nos coeurs , & presque de nos esprits. Le prétexte en fut l'éducation de M. le Baron de S. qui me fut confiée dans ce moment. J'étois en âge & en place de rendre ce service à l'illustre Président, qui me voua dès-lors la plus tendre amitié sans en exiger d'autre retour, je puis le dire, que la religion qu'il me pria d'inspirer à son cher fils , m'avouant que pour lui il sentoit qu'on ne lui avoit pas assez fait connoître le vrai précis de cette religion purement catholique , dans sa premiere éducation; ce qui étoit peut-être vrai. Mais ma lettre a atteint sa longueur ordinaire. Je suis ,
Monsieur &c.
LETTRE XVII.
Monsieur, à l'occasion de la mort du fameux Président de Montesquieu, & de la part qu'il a bien voulu me donner dans ses derniers sentimens, je vous avoue que je n'ai pas laissé de composer l'histoire de cette mort & même de sa vie depuis au moins trente-trois ans. Ceux qui ne savent presque rien [146] de vrai , de tout cela, se pressent d'en parler. Je ne me presse de rien , je les laisse faire. Seulement je les prie de croire que tôt ou tard je pourrai bien leur dire le vrai de tout ce qu'ils s'empressent de débiter sur des présomptions vagues, bien plus que sur des faits personnels. En attendant je dois prendre acte que M. de Montesquieu n'ayant jamais voulu recevoir aucune sorte de compliment de moi sur ses lettres , & me les ayant constamment comme désavouées , me pria de lui corriger religieusement son ouvrage de la grandeur des Romains, où il sentoit bien que mon caractere & ma religion trouveroient bien des choses à réformer. Il l'imprimoit en Hollande par la médiation de l'Ambassadeur M. le Comte de Vanhoé. Deux fois la semaine il en recevoit les épreuves à corriger.
C'est précisément de ces corrections qu'il me chargea, corrections, dis-je , religieuses , théologiques , morales, philosophiques même plutôt que littéraires, historiques ou grammaticales. Il n'avoit pas besoin de moi pour celles-ci, & il étoit trop poli pour me charger de la simple correction typographique des fautes d'impression ; ce que je fis pourtant. Pas une feuille en premiere épreuve qui ne me passât par les mains pas une , où je ne prisse l'honnête liberté d'être son ami exactement, religieusement vrai.
Un prétendu ami commun, ami de la licence, voulut au milieu de l'ouvrage réprimer ma liberté. L'Auteur me permit, me pria d'aller jusqu'au bout. Et l'ouvrage parut exempt de reproche, tel que je l'avois légitimé ou rendu digne d'un Auteur noble, & en place de grand & grave Magistrat.
L'article seul du suicide , se glissa , je ne sais comment, dans [147] une seconde ou troisieme édition. L'Auteur tenoit un peu à cet article Anglois-Romain. Les vrais Magistrats, & l'Auteur même, sans que je m'en mêlasse, le firent ôter. J'étois journaliste alors: j'eus le plaisir de pouvoir donner un ou deux grands Extraits d'un ouvrage sain & non suspect, d'un tel ami.
Arriva les troisieme ouvrage de l'Auteur, le grand ouvrage de l'Esprit des loix. Pour celui-là, je ne me vanterai pas de l'avoir corrigé, si ce n'est fort après coup. Je ne m'en doutois pas, quoiqu'il m'en eût parlé vaguement depuis long-tems. J'avois peut-être la fausse sécurité de croire qu'il ne le donneroit pas sans mon attache. Il fut long-tems public sans que je voulusse croire qu'il fût de lui. Lorsque je