[J.M.GALLANAR=Éditeur]
JEAN
JACQUES ROUSSEAU .
DISCOURS
SUR L'ORIGINE ET LES FONDEMENS DE L'INÉGALITÉ PARMI LES HOMMES.
]1753,
novembre --1755, octobre; dédicace, 1754, juin-octobre (additions); "Le
manuscrit que Rousseau a envoyé à l'Académie de Dijon & disparu des
archives de ladite Académie." le
Pléiade édition, t. III, pp. 1859-1860; fragments, Bibliothèque
publique et universitaire de Geneve ms. fr. 228 , Bibliothèque
nationale , Paris, ms. fr. 12.760, etc. ; A Amsterdam,
Marc Michel Rey, 1755, etc. ; le Pléiade édition, t. III, pp.
109-223.== Du
Peyrou/Moultou 1780-1789 quarto édition, t. I, pp. 1-176.]
[1]
DISCOURS SUR L'ORIGINE ET LES FONDEMENS DE L'INEGALITE PARMI
LES HOMMES
PAR JEAN JACQUES ROUSSEAU CITOYEN DE GENEVE.
Non
in depravatis, sed in his quae bene secundum naturam se habent,
considerandum est
quid sit naturale. ARISTOT. Politic. L. 1.
[2]
[3] [DEDICACE.]
À
LA REPUBLIQUE DE GENEVE.MAGNIFIQUES, TRES-HONORES ; ET
SOUVERAINS SEIGNEURS,
Convaincu
qu'il n'appartient qu'au Citoyen vertueux de rendre à sa Patrie des
honneurs
qu'elle puisse avouer, il y a trente ans que je travaille à mériter de
vous offrir [4] un
hommage publie; & cette heureuse occasion suppléant en partie à ce
que mes efforts n'ont
pu faire, j'ai cru qu'il me seroit permis de consulter ici le zele qui
m'anime, plus que le
droit qui devroit m'autoriser. Ayant eu le bonheur de naître parmi
vous, comment
pourrois-je méditer sur l'égalité que la nature a mise entre les
hommes, & sur l'inégalité
qu'ils ont instituée, sans penser à la profonde sagesse avec laquelle
l'une & l'autre,
heureusement combinées dans cet Etat, concourent, de la maniere la plus
approchante de
la loi naturelle & la plus favorable à la société, au maintien de
l'ordre publie & au
bonheur des particuliers? En recherchant les meilleures maximes que le
bon sens puisse
dicter sur la constitution d'un Gouvernement, j'ai été si frappé de les
voir toutes en
exécution dans le vôtre, que, même sans être né dans [5] vos murs,
j'aurois cru ne
pouvoir me dispenser d'offrir ce tableau de la société humaine, à celui
de tous les peuples
qui me paroît en posséder les plus grands avantages, & en avoir le
mieux prévenu les abus.
Si
j'avois eu à choisir le lieu de ma naissance, j'aurois choisi une
société d'une grandeur
bornée par l'étendue des facultés humaines, c'est-à-dire par la
possibilité d'être bien
gouvernée, & où chacun suffisant à son emploi, nul n'eût été
contraint de commettre à
d'autres les fonctions dont il étoit chargé: un Etat où, tous les
particuliers se connoissant
entr'eux, les manoeuvres obscures du vice, ni la modestie de la vertu,
n'eussent pu se
dérober aux regards & au jugement du Public, & où cette douce
habitude de se voir & de
se connoître, fît de l'amour de la Patrie l'amour des Citoyens plutôt
que celui de la terre.
[6]
J'aurois voulu naître dans un pays où le Souverain & le Peuple ne
pussent avoir qu'un
seul & même intérêt, afin que tous les mouvemens de la machine ne
tendissent jamais
qu'au bonheur commun; ce qui ne pouvant se faire à moins que le Peuple
& le souverain
ne soient une même personne, il s'ensuit que j'aurois voulu naître sous
un Gouvernement
Démocratique, sagement tempéré.
J'aurois
voulu vivre & mourir libre, c'est-à-dire, tellement soumis aux loix
que ni moi ni
personne n'en pût secouer l'honorable joug ; ce joug salutaire &
doux, que les têtes les
plus fieres portent d'autant plus docilement, qu'elles sont faites pour
n'en porter aucun autre.
J'aurois
donc voulu que personne dans l'Etat n'eût pu se dire au-dessus de la
loi, & que
personne au-dehors n'en pût imposer que l'Etat fût obligé de
reconnoître; car, [7] quelle
que puisse être la constitution d'un Gouvernement, s'il s'y trouve un
seul homme qui ne
soit pas soumis à la loi, tous les autres sont nécessairement à la
discrétion de celui-là (note1.); & s'il y a
un chef national, & un autre chef
étranger, quelque partage d'autorité
qu'ils puissent faire, il est impossible que l'un & l'autre soient
bien obéis, & que l'état soit
bien gouverné.
Je
n'aurois point voulu habiter une République de nouvelle institution;
quelques bonnes
loix qu'elle pût avoir, de peur que le Gouvernement, autrement
constitué peut-être qu'il
ne faudroit pour le moment, ne convenant pas aux nouveaux Citoyens, ou
les Citoyens au
nouveau Gouvernement, l'Etat ne fût sujet à être ébranlé & détruit
presque des sa
naissance. Car il en est de la liberté comme de ces alimens solides
& succulens, ou de ces
vins généreux, propres à nourrir [8] & fortifier les tempéramens
robustes qui en ont
l'habitude, mais qui accablent, ruinent & enivrent les foibles
& délicats qui n'y sont point
faits. Les Peuples une fois accoutumés à des Maîtres, ne sont plus en
état de s'en passer.
S'ils tentent de secouer le joug, ils s'éloignent d'autant plus de la
liberté, que, prenant
pour elle une licence effrénée qui lui est, opposée, leurs révolutions
les livrent presque
toujours à des séducteurs qui ne font qu'aggraver leurs chaînes. Le
Peuple Romain
lui-même, ce modele de tous les Peuples libres, ne fut point en état de
se gouverner en
sortant de l'oppression des Tarquins. Avili par l'esclavage & les
travaux ignominieux qu'ils
lui avoient imposés, ce n'étoit d'abord qu'une stupide populace qu'il
falut ménager &
gouverner avec la plus grande sagesse, afin que s'accoutumant peu à peu
à respirer l'air
salutaire de la liberté, [9] ces ames énervées ou plutôt abruties sous
la tyrannie,
acquissent par degrés cette sévérité de moeurs & cette fierté de
courage qui en firent
enfin le plus respectable de tous les Peuples. J'aurois donc cherché
pour ma patrie une
heureuse & tranquille République, dont l'ancienneté se perdit en
quelque sorte dans la
nuit des tems, qui n'eût éprouvé que des atteintes propres à manifester
& affermir dans
ses habitans le courage & l'amour de la Patrie, & où les
Citoyens accoutumés de longue
main à une sage indépendance, fussent non-seulement libres, mais dignes
de l'être.
J'aurois
voulu me choisir une Patrie, détournée par une heureuse impuissance du
féroce
amour des conquêtes, & garantie par une position encore plus
heureuse de la crainte de
devenir elle-même la conquête d'un autre Etat; une ville libre, placée
entre [10] plusieurs
Peuples dont aucun n'eût intérêt à l'envahir, & dont chacun eût
intérêt d'empêcher les
autres de l'envahir eux-mêmes; une République, en un mot, qui ne tentât
point l'ambition
de ses voisins, & qui pût raisonnablement compter sur leur secours
au besoin. Il s'ensuit
que, dans une position si heureuse, elle n'auroit eu rien à craindre
que d'elle-même, & que
si ses Citoyens s'étoient exercés aux armes, c'eût été plutôt pour
entretenir chez eux
cette ardeur guerriere & cette fierté de courage qui sied si bien à
la liberté, & qui en
nourrit le goût, que par la nécessité de pourvoir à leur propre défense.
J'aurois
cherché un pays où le droit de législation fût commun à tous les
Citoyens: car
qui peut mieux savoir qu'eux sous quelles conditions il leur convient
de vivre ensemble
dans une même société? Mais je n'aurois pas [11] approuvé des
Plébiscites semblables à
ceux des Romains, où les chefs de l'Etat & les plus intéressés à sa
conservation étoient
exclus des délibérations dont souvent dépendoit son salut, & où,
par une absurde
inconséquence, les Magistrats étoient privés des droits dont
jouissoient les simples Citoyens.
Au
contraire, j'aurois désiré que, pour arrêter les projets intéressés
& mal conçus, &
les innovations dangereuses qui perdirent enfin les Athéniens, chacun
n'eût pu le pouvoir
de proposer de nouvelles loix à sa fantaisie; que ce droit appartînt
aux seuls Magistrats,
qu'ils en usassent même avec tant de circonspection; que le Peuple, de
son côté, fût si
réservé à donner son consentement à ces loix, & que la promulgation
ne pût s'en faire
qu'avec tant de solemnité, qu'avant que la constitution fût ébranlée,
on eût le tems de se
convaincre [12] que c'est sur-tout la grande antiquité des loix qui les
rend saintes &
vénérables; que le Peuple méprise bientôt celles qu'il voit changer
tous les jours, & qu'en
s'accoutumant à négliger les anciens usages, sous prétexte de faire
mieux, on introduit
souvent de grands maux pour en corriger de moindres.
J'aurois
fui surtout, comme nécessairement mal gouvernée, une République où le
Peuple,
croyant pouvoir se passer de ses Magistrats, ou ne leur laisser qu'une
autorité précaire,
auroit imprudemment gardé l'administration des affaires civiles &
l'exécution de ses
propres loix; telle dut être la grossiere constitution des premiers
Gouvernemens sortant
immédiatement de l'état de nature, & telle fut encore un des vices
qui perdirent la
République d'Athenes.
Mais
j'aurois choisi celle où les particuliers [13] se contentant de donner
la sanction aux
loix, & de décider en Corps, & sur le rapport des Chefs, les
plus importantes affaires
publiques, établiroient des Tribunaux respectés, en distingueroient
avec soin les divers
départemens, éliroient d'année en année les plus capables & les
plus integres de leurs
Concitoyens pour administrer la justice & gouverner l'Etat; &
où la vertu des Magistrats
portant ainsi témoignage de la sagesse du Peuple, les uns & les
autres s'honoreroient
mutuellement. De sorte que si jamais de funestes mal-entendus venoient
à troubler la
concorde publique, ces tems même, d'aveuglement & d'erreurs fussent
marqués par des
témoignages de modération, d'estime réciproque, & d'un commun
respect pour les lois;
présages & garante d'une réconciliation sincere & perpétuelle.
[14]
Tels sont, Magnifiques, tres-honorés & souverains Seigneurs, les
avantages que
j'aurois recherchés dans la Patrie que je me serois choisie. Que si la
Providence y avoit
ajouté de plus une situation charmante, un climat tempéré, un pays
fertile, & l'aspect le
plus délicieux qui soit sous le Ciel, je n'aurois désiré, pour combler
mon bonheur, que de
jouir de tous ces biens dans le sein de cette heureuse Patrie, vivant
paisiblement dans une
douce société avec mes Concitoyens, exerçant envers eux & à leur
exemple, l'humanité,
l'amitié & toutes les vertus, & laissant après moi l'honorable
mémoire d'un homme de
bien & d'un honnête & vertueux Patriote.
Si,
moins heureux ou trop tard sage, je m'étois vu réduit à finir en
d'autres climats une
infirme & languissante carriere, regrettant inutilement le repos
& la paix dont [15] une
jeunesse imprudente m'auroit privé; j'aurois du moins nourri dans mon
ame ces mêmes
sentimens dont je n'aurois pu faire usage dans mon pays, & pénétré
d'une affection
tendre & désintéressée pour mes Concitoyens éloignés, je leur
aurois adressé du fond de
mon coeur à peu pres le discours suivant.
Mes
chers Concitoyens, ou plutôt mes freres, puisque les liens du sang
ainsi que les loix
nous unissent presque tous; il m'est doux de ne pouvoir penser à vous,
sans penser en
même tems à tous les biens dont vous jouissez, & dont nul de vous
peut-être ne sent mieux
le prix que moi qui les ai perdus. Plus je réfléchis sur votre
situation politique & civile, &
moins je puis imaginer que la nature des choses humaines puisse en
comporter une
meilleure. Dans tous les autres Gouvernemens, quand il est question
[16] d'assurer le plus
grand bien de l'Etat, tout se borne toujours à des projets en idées,
& tout au plus à de
simples possibilités; pour vous, votre bonheur est tout fait, il ne
faut qu'en jouir; & vous
n'avez plus besoin, pour devenir parfaitement heureux, que de savoir
vous contenter de
l'être. Votre souveraineté acquise ou recouvrée à la pointe de l'épée,
& conservée
durant deux siecles à force de valeur & de sagesse, est enfin
pleinement & universellement
reconnue. Des traités honorables fixent vos limites, assurent vos
droits & affermissent
votre repos. Votre constitution est excellente, dictée par la plus
sublime raison, & garantie
par des Puissances amies & respectables; votre Etat est tranquille,
vous n'avez ni guerres ni
conquérans à craindre; vous n'avez point d'autres maîtres que de sages
loix que vous avez
faites, administrées par [17] des Magistrats integres qui sont de votre
choix; vous n'êtes ni
assez riches pour vous énerver par la mollesse & perdre dans de
vaines délices le goût du
vrai bonheur & des solides vertus, ni assez pauvres pour avoir
besoin de plus de secours étrangers que ne vous en procure votre
industrie; & cette liberté précieuse, qu'on ne
maintient chez les grandes Nations qu'avec des impôts exorbitans, ne
vous coûte presque
rien à conserver.
Puisse
durer toujours, pour le bonheur de ses Citoyens & l'exemple des
Peuples une
République si sagement & si heureusement constituée!. Voilà le seul
voeu qui vous reste à
faire, & le seul soin qui vous reste à prendre. C'est à vous seuls
désormois, non à faire
votre bonheur, vos ancêtres vous en ont évité la peine, mais à le
rendre durable par la
sagesse d'en bien user. C'est de votre [18] union perpétuelle, de votre
obéissance aux loix,
de votre respect pour leurs Ministres, que dépend votre conservation.
S'il reste parmi vous
le moindre germe d'aigreur ou de défiance, hâtez-vous de le détruire,
comme un levain
funeste d'où résulteroient tôt ou tard vos malheurs & la ruine de
l'Etat. Je vous conjure
de rentrer tous au fond de votre coeur, & de consulter la voix
secrete de votre conscience.
Quelqu'un parmi vous connoît-il dans l'univers un Corps plus integre,
plus éclairé, plus
respectable que celui de votre Magistrature? Tous ses membres ne vous
donnent-ils pas
l'exemple de la modération, de la simplicité de moeurs, du respect pour
les loix, & de la
plus sincere réconciliation? Rendez donc sans reserve à de si sages
Chefs cette salutaire
confiance que la raison doit à la vertu; songez qu'ils sont de votre
choix, qu'ils le justifient,
& que [19] les honneurs, dûs à ceux que vous avez constitués en
dignité, retombent
nécessairement sur vous-mêmes. Nul de vous n'est assez peu éclairé pour
ignorer qu'où
cesse la vigueur des loix & l'autorité de leurs défenseurs, il ne
peut y avoir ni sûreté, ni
liberté pour personne. De quoi s'agit-il donc entre vous, que de faire
de bon coeur & avec
une juste confiance ce que vous seriez toujours obligés de faire par un
véritable intérêt,
par devoir & pour la raison? Qu'une coupable & funeste
indifférence pour le maintien de
la constitution, ne vous fasse jamais négliger au besoin les sages avis
des plus éclairés &
des plus zélés d'entre vous: mais que l'équité, la modération, la plus
respectueuse
fermeté, continuent de régler toutes vos démarches, & de montrer en
vous, à tout
l'univers, l'exemple d'un Peuple fier & modeste, aussi jaloux de sa
gloire que de sa liberté.
[20] Gardez-vous, sur-tout, & ce sera mon dernier conseil,
d'écouter jamais des
interprétations sinistres & des discours envenimés, dont les motifs
secrets sont souvent
plus dangereux que les actions qui en sont l'objet. Toute une maison
s'éveille & se tient en
alarmes aux premiers cris d'un bon & fidele gardien qui n'aboie
jamais qu'à l'approche
des voleurs; mais on hait l'importunité de ces animaux bruyans qui
troublent uns cesse le
repos public, & dont les avertissemens continuels & déplacés ne
se font pas même écouter
au moment qu'ils sont nécessaires.
Et
vous, Magnifiques & très Honorés Seigneurs, vous dignes &
respectables Magistrats
d'un Peuple libre, permettez-moi de vous offrir en particulier mes
hommages & mes
devoirs. S'il y a dans le monde un rang propre à illustrer ceux qui
l'occupent, [21] c'est
sans doute celui que donnent les talens & la vertu, celui dent vous
vous êtes rendus dignes,
& auxquels vos Concitoyens vous ont élevés. Leur propre mérite
ajoute encore au vôtre
un nouvel éclat; & choisis par des hommes capables d'en gouverner
d'autres, pour les
gouverner eux-mêmes, je vous trouve autant au-dessus des autres
Magistrats, qu'un
Peuple libre, & surtout celui que vous avez l'honneur de conduire,
est par ses lumieres &
par sa raison au-dessus de la populace des autres Etats.
Qu'il
me soit permis de citer un exemple dont il devroit rester de meilleures
traces, & qui
sera toujours présent à mon coeur. Je ne me rappelle point sans la plus
douce émotion, la
mémoire du vertueux Citoyen de qui j'ai reçu le jour, & qui souvent
entretint mon
enfance du respect qui vous étoit dû. Je le vois encore, vivant du
travail [22] de ses mains,
& nourrissant son ame des vérités les plus sublimes. Je vois
Tacite, Plutarque & Grotius,
mêlés devant lui avec les instrumenta de son métier. Je vois à ses
côtés un fils chéri,
recevant avec trop peu de fruit les tendres instructions du meilleur
des peres. Mais si les égaremens d'une folle jeunesse me firent oublier
durant un tems de si sages leçons, j'ai le
bonheur d'éprouver enfin que quelque penchant qu'on ait vers le vice,
il est difficile
qu'une éducation dont le coeur se mêle, reste perdue pour toujours.
Tels
sont, Magnifiques & très Honorés Seigneurs, les Citoyens & même
les simples
habitans nés dans l'Etat que vous gouvernez; tels sont ces hommes
instruits & sensés dont,
sous le nom d'ouvriers & de peuple, on a chez les autres nations
des idées si basses & si
fausses. Mon pere, je l'avoue avec joie, n'étoit point distingué parmi
ses [23] Concitoyens,
il n'étoit que ce qu'ils sont tous; & tel qu'il étoit, il n'y a
point de pays où sa société n'eût été recherchée, cultivée, & même
avec fruit, par les plus honnêtes gens. Il ne
m'appartient pas, & grace au Ciel, il n'est pas nécessaire de vous
parler des égards que
peuvent attendre de vous des hommes de cette trempe, vos égaux par
l'éducation, ainsi
que par les droits de la nature & de la naissance; vos inférieurs
par leur volonté, par la
préférence qu'ils doivent à votre mérite, qu'ils lui ont accordée,
& pour laquelle vous
leur devez à votre tour une sorte de reconnoissance. J'apprends avec
une vive satisfaction
de combien de douceur & de condescendance vous tempérez avec eux la
gravité
convenable aux Ministres des lois; combien vous leur rendez en estime
& en attentions ce
qu'ils vous doivent d'obéissance & de respects; [24] conduite
pleine de justice & de sagesse,
propre à éloigner de plus en plus la mémoire des événemens malheureux
qu'il faut
oublier pour ne les revoir jamais: conduite d'autant plus judicieuse,
que ce Peuple équitable & généreux se fait un plaisir de son
devoir, qu'il aime naturellement à vous
honorer, & que les plus ardens à soutenir leurs droits sont les
plus portés à respecter les vôtres.
Il
ne doit pas être étonnant que les Chefs d'une société civile en aiment
la gloire & le
bonheur: mais il l'est trop pour le repos des hommes que ceux qui se
regardent comme les
Magistrats, ou plutôt comme les maîtres d'une Patrie plus sainte &
plus sublime,
témoignent quelque amour pour la Patrie terrestre qui les nourrit.
Qu'il m'est doux de
pouvoir faire en notre faveur une exception si rare, & placer au
rang de [25] nos meilleurs
Citoyens ces zélés dépositaires des dogmes sacrés autorisés par les
loix, ces vénérables
Pasteurs des ames, dont la vive & douce, éloquence porte d'autant
mieux dans les coeurs
les maximes de l'Evangile, qu'ils commencent toujours par les pratiquer
eux-mêmes! Tout
le monde soit avec quel succès le grand art de la Chaire est cultivé à
Geneve. Mais, trop
accoutumés à voir dire d'une maniere & faire d'une autre, peu de
gens savent jusqu'à
quel point l'esprit du christianisme, la sainteté des moeurs, la
sévérité pour soi-même &
la douceur pour autrui, régnent dans le Corps de nos Ministres.
Peut-être appartient-il à
la seule ville de Geneve de montrer l'exemple édifiant d'une aussi
parfaite union entre une
société de Théologiens & de gens de Lettres; c'est en grande partie
sur leur sagesse & leur
modération reconnues, c'est sur leur zele pour la prospérité [26] de
l'Etat que je fonde
l'espoir de son éternelle tranquillité; & je remarque avec un
plaisir mêlé d'étonnement &
de respect, combien ils ont d'horreur pour les affreuses maximes de ces
hommes sacrés &
barbares dont l'Histoire fournit plus d'un exemple, & qui, pour
soutenir les prétendus
droits de Dieu, c'est-à-dire leurs intérêts, étoient d'autant moins
avares du sang humain,
qu'ils se flattoient que le leur seroit toujours respecté.
Pourrais-je
oublier cette précieuse moitié de la République qui fait le bonheur de
l'autre,
& dont la douceur & la sagesse y maintiennent la paix & les
bonnes moeurs? Aimables &
vertueuses Citoyennes, le sort de votre sexe sera toujours de gouverner
le nôtre. Heureux!
quand votre chaste pouvoir exercé seulement dans l'union conjugale, ne
se fait sentir que
pour la gloire de l'Etat & le bonheur public. C'est ainsi que les
femmes [27] commandoient à Sparte, & c'est ainsi que vous méritez
de commander à Geneve. Quel homme barbare
pourroit résister à la voix de l'honneur & de la raison dans la
bouche d'une tendre épouse; & qui ne mépriseroit un vain luxe, en
voyant votre simple & modeste parure qui,
par l'éclat qu'elle tient de vous, semble être la plus favorable à la
beauté? C'est à vous,
de maintenir toujours, par votre aimable & innocent empire, &
par votre esprit insinuant,
l'amour des loix dans l'Etat & la concorde parmi les Citoyens; de
réunir, par d'heureux
mariages, les familles divisées; & sur-tout de corriger, par la
persuasive douceur de vos
leçons, & par les grâces modestes de votre entretien, les travers
que nos jeunes gens vont
prendre en d'autres pays, d'où, au lieu de tant de choses utiles dont
ils pourroient profiter,
ils ne rapportent, avec un ton puéril & des [28] airs ridicules
pris parmi des femmes
perdues, que l'admiration de je ne sois quelles prétendues grandeurs,
frivoles
dédommagemens de la servitude, qui ne vaudront jamais l'auguste
liberté. Soyez donc
toujours ce que vous êtes, les chastes gardiennes des moeurs & les
doux liens de la paix, &
continuez de faire valoir, en toute occasion, les droits du coeur &
de la nature au profit du
devoir & de la vertu.
Je
me flatte de n'être point démenti par l'événement, en fondant sur de
tels garans
l'espoir du bonheur commun des Citoyens & de la gloire de la
République. J'avoue
qu'avec tous ces avantages, elle ne brillera pas de cet éclat dont la
plupart des yeux sont éblouis, & dont le puéril & funeste goût
est le plus mortel ennemi du bonheur & de la
liberté. Qu'une jeunesse dissolue aille chercher ailleurs des plaisirs
faciles & de [29] longs
repentirs. Que les prétendus gens de goût admirent en d'autres lieux la
grandeur des
palois, la beauté des équipages, les superbes ameublemens, la pompe des
spectacles, &
tous les rafinemens de la mollesse & du luxe. A Geneve on ne
trouvera que des hommes;
mais pourtant un tel spectacle a bien son prix, & ceux qui le
rechercheront, vaudront bien
les admirateurs du reste.
Daignez,
Magnifiques, Tres-Honorés & Souverains Seigneurs, recevoir tous
avec la même
bonté les respectueux témoignages de l'intérêt que je prends à votre
prospérité
commune. Si j'étois assez malheureux pour être coupable de quelque
transport indiscret
dans cette vive effusion de mon coeur, je vous supplie de le pardonner
à la tendre affection
d'un vrai Patriote, & au zele ardent & légitime d'un homme qui
n'envisage point de plus
grand bonheur [30] pour lui-même que celui de vous voir tous heureux.
Je
suis avec le plus profond respect,
MAGNIFIQUES,
TRES-HONORéS, ET SOUVERAINS SEIGNEURS,
Votre très-humble & très-obéissqnt
serviteur & Concitoyen,
JEAN-JAQUES
ROUSSEAU.
à
Chambéri, le 12 juin 1754.
[31]
PREFACE.
La
plus utile & la moins avancée de toutes les connoissances humaines
me paroît être
celle de l'homme (note 2); & j'ose dire que
la seule inscription du
Temple de Delphes
contenoit un Précepte plus important & plus difficile que tous les
gros Livres des
Moralistes. Aussi, je regarde le sujet de ce Discours comme une des
questions les plus
intéressantes que la Philosophie puisse proposer, & malheureusement
pour nous, comme
une des plus épineuses que les Philosophes puissent résoudre: car
comment connoître la
source de l'inégalité parmi les hommes, si l'on ne commence par les
connoître
eux-mêmes? Et comment l'homme viendra-t-il à bout de se voir tel que
l'a formé la
nature, à travers tous les changemens que la succession des tems &
des choses a dû
produire dans sa constitution originelle, & de démêler ce qu'il
tient de son propre fonds
d'avec ce que les circonstances & ses progrès ont ajouté ou changé
à son état primitif?
Semblable à la statue de Glaucus, que le tems, la mer & les orages
avoient tellement
défigurée, qu'elle ressembloit moins à un Dieu qu'à une bête féroce,
l'âme humaine
altérée au [32] sein de la société par mille causes sans cesse
renaissantes, par l'acquisition
d'une multitude de connoissances & d'erreurs, par les changemens
arrivés à la
constitution des corps, & par le choc continuel des passions, a ,
pour ainsi dire, changé
d'apparence au point d'être presque méconnaissable; & l'on n'y
trouve plus, au lieu d'un être agissant toujours par des principes
certains & invariables, au lieu de cette céleste &
majestueuse simplicité dont son Auteur l'avoit empreinte, que le
difforme contraste de la
passion qui croit raisonner, & de l'entendement en délire.
Ce
qu'il y a de plus cruel encore, c'est que tous les progrès de l'espece
humaine l'éloignant
sans cesse, de son état primitif, plus nous accumulons de nouvelles
connoissances, & plus
nous nous ôtons les moyens d'acquérir la plus importante de toutes ,
& que c'est, en un
sens à force d'étudier l'homme que nous nous sommes mis hors d'état de
le connoître.
Il
est aisé de voir que c'est dans ces changemens successifs de la
constitution humaine,
qu'il faut chercher la premiere origine des différences qui distinguent
les hommes,
lesquels, d'un commun aveu, sont naturellement aussi égaux entr'eux que
l'étoient les
animaux de chaque espece, avant que diverses causes physiques eussent
introduit dans
quelques-unes les variétés que [33] nous y remarquons. En effet, il
n'est pas concevable
que ces premiers changemens, par quelque moyen qu'ils soient arrivés,
aient altéré, tout à la fois & de la même maniere tous les
individus de l'espece; mais les uns s'étant
perfectionnés ou détériorés, & ayant acquis diverses qualités,
bonnes ou mauvaises, qui
n'étoient point inhérentes à leur nature, les autres resterent plus
long-tems dans leur état
originel; & telle fut parmi les hommes la premiere source de
l'inégalité; qu'il est plus aisé
de démontrer ainsi en général que d'en assigner avec précision les
véritables causes.
Que
mes lecteurs ne s'imaginent donc pas que j'ose me flatter d'avoir vu ce
qui me paroît
si difficile à voir. J'ai commencé quelques raisonnemens: j'ai hazardé
quelques
conjectures, moins dans l'espoir de résoudre la question, que dans
l'intention de l'éclaircir
& de la réduire à son véritable état. D'autres pourront aisément
aller plus loin dans la
même route, sans qu'il soit facile à personne d'arriver au terme; car
ce n'est pas une
légere entreprise de démêler ce qu'il y a d'originaire &
d'artificiel dans la nature actuelle
de l'homme, & de bien connoître un état qui n'existe plus, qui n'a
peut-être point existé,
qui probablement n'existera jamais, & dont il est pourtant
nécessaire d'avoir des notions
justes pour bien juger de notre état présent. Il faudroit [34] même
plus de philosophie
qu'on ne pense à celui qui entreprendroit de déterminer exactement les
précautions à
prendre, pour faire sur ce sujet de solides observations; & une
bonne solution du problême
suivant ne me paroîtroit pas indigne des Aristotes & des Plines de
notre siecle: Quelles
expériences seroient nécessaires pour parvenir à connoître l'homme
naturel; & quels sont
les moyens de faire ces expériences au sein de la société? Loin
d'entreprendre de
résoudre ce problême, je crois en avoir assez médité le sujet pour oser
répondre d'avance
que les plus grands Philosophes ne seront pas trop bons pour diriger
ces expériences, ni les
plus puissans Souverains pour les faire; concours auquel il n'est
gueres raisonnable de
s'attendre, sur-tout avec la persévérance ou plutôt la succession de
lumieres & de bonne
volonté, nécessaire de part & d'autre pour arriver au succes.
Ces
recherches si difficiles à faire, & auxquelles on a si peu songé
jusqu' ici, sont pourtant
les seuls moyens qui nous restent de lever une multitude de difficultés
qui nous dérobent
la connoissance des fondemens réels de la société humaine. C'est cette
ignorance de la
nature de l'homme qui jette tant d'incertitude & d'obscurité sur la
véritable définition du
droit naturel: car l'idée du droit, dit M. Burlamaqui, & plus
encore celle du droit naturel,
sont manifestement des idées relatives à la [35] nature de l'homme.
C'est donc de cette
nature même de l'homme, continue-t-il, de sa constitution & de son
état, qu'il faut
déduire les principes de cette science.
Ce
n'est point sans surprise & sans scandale qu'on remarque le peu
d'accord qui regne sur
cette importante matiere entre les divers auteurs qui en ont traité.
Parmi les plus graves
Ecrivains, à peine en trouve-t-on deux qui soient du même avis sur ce
point. Sans parler
des anciens Philosophes qui semblent avoir pris à tâche de se
contredire entr'eux sur les
principes les plus fondamentaux, les Jurisconsultes Romains
assujettissent indifféremment
l'homme & tous les autres animaux à la même loi naturelle, parce
qu'ils considerent
plutôt sous ce nom la loi que la nature s'impose à elle-même que celle
qu'elle prescrit; ou
plutôt à cause de l'acception particuliere selon laquelle ces
Jurisconsultes entendent le mot
de toi, qu'ils semblent n'avoir pris en cette occasion que pour
l'expression des rapporte
généraux établis par la nature entre tous les êtres animés, pour leur
commune
conservation. Les modernes ne reconnoissant, sous le nom de loi, qu'une
regle prescrite à
un être moral, c'est-à-dire intelligent, libre, & considéré dans
ses rapports avec d'autres êtres, bornent conséquemment au seul animal
doué de raison, c'est-à-dire à l'homme, la
compétence de la loi naturelle; mais définissant [36] cette loi chacun
à sa mode, ils
l'établissent tous sur des principes si métaphysiques, qu'il y a, même
parmi nous, bien peu
de gens en état de comprendre ces principes, loin de pouvoir les
trouver d'eux-mêmes. De
sorte que toutes les définitions de ces savans hommes, d'ailleurs en
perpétuelle
contradiction entr'elles, s'accordent seulement en ceci, qu'il est
impossible d'entendre la loi
de nature, & par conséquent d'y obéir, sans être un très grand
raisonneur & un profond
métaphysicien. Ce qui signifie précisément que les hommes ont dû
employer pour
l'établissement de la société, des lumieres qui ne se développent
qu'avec beaucoup de
peine, & pour fort peu de gens, dans le sein de la société même.
Connoissant
si peu la nature, & s'accordant si mal sur le sens du mot Loi, il
seroit bien
difficile de convenir d'une bonne définition de la loi naturelle. Aussi
toutes celles qu'on
trouve dans les livres, outre le défaut de n'être point uniformes,
ont-elles encore celui
d'être tirées de plusieurs connoissances que les hommes n'ont point
naturellement, & des
avantages dont ils ne peuvent concevoir l'idée, qu'apres être sortis de
l'état de nature. On
commence par rechercher les regles dont, pour l'utilité commune, il
seroit à propos que les
hommes convinssent entr'eux, & puis, on donne le nom de loi [37]
naturelle à la collection
de ces regles, sans autre preuve que le bien qu'on trouve qui
résulteroit de leur pratique
universelle. Voilà assurément une maniere très commode de composer des
définitions, &
d'expliquer la nature des choses par des convenances presque
arbitraires.
Mais
tant que nous ne connoîtrons point l'homme naturel, c'est en vain que
nous voudrons
déterminer la loi qu'il a reçue, ou celle qui convient le mieux à sa
constitution. Tout ce
que nous pouvons voir tres-clairement au sujet de cette loi, c'est que
non-seulement, pour
qu'elle soit loi, il faut que la volonté de celui qu'elle oblige puisse
s'y soumettre avec
connoissance ; mais qu'il faut encore, pour qu'elle soit naturelle,
qu'elle parle
immédiatement par la voix dé la nature.
Laissant
donc tous les livres scientifiques, qui ne nous apprennent qu'à voir
les hommes
tels qu'ils se sont faits, & méditant sur les premieres & plus
simples opérations de l'ame
humaine, j'y crois appercevoir deux principes antérieure à la raison,
dont l'un nous
intéresse ardemment à notre bien-être & à la conservation de
nous-mêmes, & l'autre
nous inspire une répugnance naturelle à voir périr ou souffrir tout
être sensible, &
principalement nos semblables. C'est du concours & de la
combinaison que notre esprit est
en état de faire de ces deux principes, sans qu'il soit nécessaire d'y
faire entrer celui [38]
de la sociabilité, que me paroissent découler toutes les regles du
droit naturel; regles que
la raison est ensuite forcée de rétablir sur d'autres fondemens, quand,
par me
développemens successifs, elle est venue à bout d'étouffer la nature.
De
cette maniere, on n'est point obligé de faire de l'homme un philosophe
avant que d'en
faire un homme; ses devoirs envers autrui ne lui sont pas uniquement
dictés par les
tardives leçons de la sagesse; & tant qu'il ne résistera point à
l'impulsion intérieure de la
commisération, il ne fera jamais du mal à un autre homme, ni même à
aucun être
sensible; excepté dans le cas légitime où sa conservation se trouvant
intéressée, il est
obligé de se donner la préférence à lui-même. Par ce moyen, on termine
aussi les
anciennes disputes sur la participation des animaux à la loi naturelle;
car il est clair que,
dépourvus de lumieres & de liberté, ils ne peuvent reconnoître
cette loi; mais tenant en
quelque chose à notre nature par la sensibilité dont ils sont doués, on
jugera qu'ils doivent
aussi participer au droit naturel, & que l'homme est assujetti
envers eux à quelque espece
de devoirs. Il semble, en effet, que si je suis obligé de ne faire
aucun mal à mon semblable,
c'est moins parce qu'il est un être raisonnable, que parce qu'il est un
être sensible; qualité
qui étant commune à la bête & à [39] l'homme, doit au moins donner
à l'une le droit de
n'être point maltraitée inutilement par l'autre.
Cette
même étude de l'homme originel, de ses vrais besoins, & des
principes
fondamentaux de ses devoirs, est encore le seul bon moyen qu'on puisse
employer pour
lever ces foules de difficultés qui se présentent sur l'origine de
l'inégalité morale, sur les
vrais fondemens du corps politique, sur les droits réciproques de ses
membres, & sur mille
autres questions semblables, aussi importantes que mal éclaircies.
En
considérant la société humaine d'un regard tranquille &
désintéressé, elle ne semble
montrer d'abord que la violence des hommes puissans & l'oppression
des foibles: l'esprit se
révolte contre la dureté des uns; on est porté à déplorer l'aveuglement
des autres; &
comme rien n'est moins stable parmi les hommes que ces relations
extérieures que le
hasard produit plus souvent que la sagesse, & que l'on appelle
foiblesse ou puissance,
richesse ou pauvreté, les établissemens humains paroissent au premier
coup d'oeil fondés
sur des monceaux de sable mouvant: ce n'est qu'en les examinant de
pres, ce n'est qu'apres
avoir écarté la poussiere & le sable qui environnent l'édifice,
qu'on apperçoit la base
inébranlable sur laquelle il est élevé, & qu'on apprend à en
respecter les fondemens, Or,
sans l'étude sérieuse de l'homme, de ses facultés [40] naturelles,
& de leurs
développemens successifs, on ne viendra jamais à bout de faire ces
distinctions, & de
séparer, dans l'actuelle constitution des choses, ce qu'a fait la
volonté divine, d'avec ce que
l'art humain a prétendu faire. Les recherches politiques & morales,
auxquelles donne lieu
l'importante question que j'examine, sont donc utiles de toutes
manieres, & l'histoire
hypothétique des gouvernemens est pour l'homme une leçon instructive à
tous égards. En
considérant ce que nous serions devenus, abandonnés à nous-mêmes, nous
devons
apprendre à bénir celui dont la main bienfaisante, corrigeant nos
institutions & leur
donnant une assiette inébranlable, a prévenu les désordres qui
devroient en résulter, &
fait naître notre bonheur des moyens qui sembloient devoir combler
notre misere.
Quem te Deus esse
Jussit, & humanâ quâ parte locatus es in re,
Disce.
[41]
AVERTISSEMENT SUR LES NOTES
J'ai
ajouté quelques notes à cet Ouvrage, selon ma coutume paresseuse de
travailler à
bâton rompu; ces notes s'écartent quelquefois assez du sujet, pour
n'être pas bonnes à
lire avec le texte. Je les ai donc rejettées à la fin du Discours, dans
lequel j'ai tâche de
suivre de mon mieux le plus droit chemin. Ceux qui auront le courage de
recommencer,
pourront s'amuser la seconde fois à battre les buissons, & tenter
de parcourir les notes; il y
aura peu de mal que les autres ne les lisent point du tout.
[42]
QUESTION PROPOSEE PAR L'ACADEMIE DE DIJON.
Quelle
est l'origine de l'inégalité parmi les Hommes, & si elle est
autorisée par la loi naturelle?
[Tableau-Il
retourne chez ses égaux.]
[43]
DISCOURS SUR L'ORIGINE ET LES FONDEMENS DE L'INéGALITé PARMI
LES HOMMES.
C'est
de l'homme que j'ai à parler, & la question que j'examine m'apprend
que je vais
parler à des hommes; car on n'en propose point de semblables quand on
craint d'honorer
la vérité. Je défendrai donc avec confiance la cause de l'humanité
devant les sages qui
m'y invitent, & je ne serai pu mécontent de moi-même si je me rends
digne de mon sujet &
de mes juges.
Je
conçois dans l'espece humaine deux sortes d'inégalité, l'une que
j'appelle naturelle ou
physique, parce qu'elle est établie par la nature, & qui consiste
dans la différence des âges, de la santé, des forces du corps, &
des qualités de l'esprit ou de l'ame: l'autre, qu'on
peut appeller inégalité morale ou politique, parce qu'elle dépend d'une
sorte de
convention, & qu'elle est établie, on du moins autorisée par le
consentement des hommes.
Celle-ci consiste dans les différens priviléges, dont quelques-uns
jouissent au préjudice
des autres, comme d'être plus riches, plus honorés, plus puissans
qu'eux, ou même de s'en
faire obéir.
[44]
On ne peut pas demander quelle est la source de l'inégalité naturelle,
parce que la
réponse se trouveroit énoncée dans la simple définition du mot. On peut
encore moins
chercher s'il n'y auroit point quelque liaison essentielle entre les
deux inégalités; car ce
seroit demander, en d'autres termes, si ceux qui commandent valent
nécessairement mieux
que ceux qui obéissent, & si la force du corps ou de l'esprit, la
sagesse ou la vertu, se
trouvent toujours dans les mêmes individus en proportion de la
puissance ou de la
richesse: question bonne, peut-être, à agiter entre des esclaves
entendus de leurs maîtres,
mais qui ne convient pas à des hommes raisonnables & libres, qui
cherchent la vérité.
De
quoi s'agit-il donc précisément dans ce Discours? De marquer dans le
progrès des
choses, le moment où le droit succédant à la violence, la nature fut
soumise à, la loi;
d'expliquer par quel enchaînement de prodiges le fort put se résoudre à
servir le foible, &
le peuple à acheter un repose idée au prix d'une félicité réelle.
Les
Philosophes qui ont examiné les fondemens de la société, ont tous senti
la nécessité
de remonter jusqu'à l'état de nature, mais aucun d'eux n'y est arrivé.
Les uns n'ont point
balancé à supposer à l'homme dans cet état la notion du juste & de
l'injuste, sans se
soucier de montrer qu'il dût avoir cette notion, ni même qu'elle lui
fût utile. D'autres ont
parlé du droit naturel que chacun a de conserver ce qui lui appartient
sans expliquer ce
qu'ils entendoient par appartenir. D'autres donnant d'abord au plus
fort l'autorité sur le
plus foible, Ont aussi-tôt fait naître le Gouvernement, sans [45]
songer au tems qui dût
s'écouler avant que le sens des mots d'autorité & de gouvernement
pût exister parmi les
hommes. Enfin tous, parlant sans cesse de besoin, d'avidité,
d'oppression, de désirs &
d'orgueil, ont transporté à l'état de nature des idées qu'ils avoient
prises dans la société;
ils parloient de l'homme sauvage, & ils peignoient l'homme civil.
Il n'est pas même venu
dans l'esprit de la plupart des nôtres, de douter que l'état de nature
eût existé, tandis
qu'il est évident, par la lecture des livres sacrés, que le premier
homme ayant reçu
immédiatement de Dieu des lumieres & des préceptes, n'étoit point
lui-même dans cet état, & qu'en ajoutant aux écrits de Moise la foi
que leur doit tout philosophe chrétien, il
faut nier que, même avant le déluge, les hommes se soient jamais
trouvés dans le pur état
de nature, à moins qu'ils n'y soient retombés par quelque événement
extraordinaire:
paradoxe fort embarrassant à défendre, & tout-à-fait impossible à
prouver.
Commençons
donc par écarter tous les faits, car ils ne touchent point à la
question. Il ne
faut pas prendre les recherches dans lesquelles on peut entrer sur ce
sujet, pour des
vérités historiques, mais seulement pour des raisonnemens hypothétiques
&
conditionnels, plus propres à éclaircir la nature des choses qu'à en
montrer la véritable
origine, & semblables à ceux que font tous les jours nos physiciens
sur la formation du
monde. La religion nous ordonne de croire que Dieu lui-même ayant tiré
les hommes de
l'état de nature immédiatement après la création, ils sont inégaux
parce qu'il a voulu
qu'ils le fussent; mais elle ne nous défend pas de former des
conjectures tirées de la seule
nature de l'homme & des [46] êtres qui l'environnent, sur ce
qu'auroit pu devenir le
genre-humain, s'il fût resté abandonné à lui-même. Voilà ce qu'on me
demande, & ce
que je me propose d'examiner dans ce Discours. Mon sujet intéressant
l'homme en
général, je tâcherai de prendre un langage qui convienne à toutes les
nations, ou plutôt,
oubliant les tems & les lieux pour ne songer qu'aux hommes à qui je
parle, je me
supposerai dans le licée d'Athenes, répétant les leçons de mes maîtres,
ayant les Platons
& les Xénocrates pour juges, & le genre-humain pour auditeur.
O
homme, de quelque contrée que tu sois, quelles que soient tes opinions,
écoute; voici ton
histoire, telle que j'ai cru la lire, non dans les livres de tes
semblables qui sont menteurs,
mais dans la nature, qui ne ment jamais. Tout ce qui sera d'elle sera
vrai: il n'y aura de
faux que ce que j'y aurai mêlé du mien sans le vouloir. Les tems dont
je vais parler sont
bien éloignée: combien tu as changé de ce que tu étois! C'est, pour
ainsi dire, la vie de ton
espece que je te vais décrire d'apres les qualités que tu as reçues,
que ton éducation & tes
habitudes ont pu dépraver, mais qu'elles n'ont pu détruire. Il y a, je
le sens, un âge auquel
l'homme individuel voudroit s'arrêter; tu chercheras l'âge auquel tu
désirerois que ton
espece se fût arrêtée. Mécontent de ton état présent, par des raisons
qui annoncent à ta
postérité malheureuse de plus grands mécontentemens encore, peut-être
voudrois-tu
pouvoir rétrograder; & ce sentiment doit faire l'éloge de tes
premiers aÏeux, la critique de
tes contemporains, & l'effroi de ceux qui auront le malheur de
vivre après toi.
[47]
PREMIERE PARTIE.
Quelque
important qu'il soit, pour bien juger de l'état naturel de l'homme, de
le
considérer des son origine, & de l'examiner, pour ainsi dire, dans
le premier embryon de
l'espece, je ne suivrai point son organisation à travers ses
développemens successifs: je ne
m'arrêterai pas à rechercher dans le systeme animal ce qu'il put être
au commencement,
pour devenir enfin ce qu'il est. Je n'examinerai pas si, comme le pense
Aristote, ses ongles
alongés ne furent point d'abord des griffes crochues; s'il n'étoit
point velu comme un ours,
& si, marchant à quatre pieds, (note 3) ses
regarde dirigés vers la
terre, & bornés à un
horizon de quelques pas, ne marquoient point à la fois le caractere
& les limites de ses
idées. Je ne pourrois former sur ce sujet que des conjectures vagues
& presque
imaginaires. L'anatomie comparée a fait encore trop peu de progres, les
observations des
Naturalistes sont encore trop incertaines, pour qu'on puisse établir
sur de pareils
fondemens la base d'un raisonnement solide; ainsi, sans avoir recours
aux connoissances
surnaturelles que nous avons sur ce point, & sans avoir égard aux
changemens qui ont dû
survenir dans la conformation, tant intérieure qu'extérieure, de
l'homme, à mesure qu'il
appliquoit ses membres à de nouveaux usages, & qu'il se nourrissoit
de nouveaux alimens,
je le supposerai conformé de tout tems comme je le vois aujourd'hui,
marchant à deux
pieds, se servant de ses mains comme [48] nous faisons des nôtres,
portant ses regards sur
toute la nature, & mesurant des yeux la vaste étendue du ciel.
En
dépouillant cet être, ainsi constitué de tous les dons surnaturels
qu'il a pu recevoir, &
de toutes les facultés artificielles, qu'il n'a pu acquérir que par de
longs progres; en le
considérant, en un mot, tel qu'il a dû sortir des mains de la nature,
je vois un animal
moins fort que les uns, moins agile que les autres, mais à tout
prendre, organisé le plus
avantageusement de tous: je le vois se rassasiant sous un chêne, se
désaltérant au premier
ruisseau, trouvant son lit au pied du même arbre qui lui a fourni son
repas, & voilà ses
besoins satisfaits.
La
terre, abandonnée à sa fertilité naturelle (note 4),
& couverte de
forêts immenses que
la cognée ne mutila jamais, offre à chaque pas des magasins & des
retraites aux animaux
de toute espece. Les hommes, dispersés parmi eux, observent, imitent
leur industrie, &
s'élevent ainsi jusqu'à l'instinct des bêtes, avec cet avantage que
chaque espece n'a que le
sien propre, & que l'homme n'en ayant peut-être aucun qui lui
appartienne, se les
approprie tous, se nourrit également de la plupart des alimens divers
(note 5) que les
autres animaux se partagent, & trouve par conséquent sa subsistance
plus aisément que
ne peut faire aucun d'eux.
Accoutumés
des l'enfance aux intempéries de l'air, & à la rigueur des saisons,
exercés à
la fatigue, & forcés de défendre nuds & sans armes leur vie
& leur proie contre les autres
bêtes féroces, ou de leur échapper à la course, les hommes se forment
un tempérament
robuste & presque [49] inaltérable; les enfans, apportant au monde
l'excellente
constitution de leurs peres, & la fortifiant par les mêmes
exercices qui l'ont produite,
acquierent ainsi toute la vigueur dont l'espece humaine est capable. La
nature en use
précisément avec eux comme la loi de Sparte avec les enfans des
citoyens; elle rend forts &
robustes ceux qui sont bien constituée, & fait périr tous les
autres; différente en cela de
nos sociétés, où l'Etat, en rendant les enfans onéreux aux peres, les
tue indistinctement
avant leur naissance.
Le
corps de l'homme sauvage étant le seul instrument qu'il connoisse, il
l'emploie à divers
usages, dont, par le défaut d'exercice, les nôtres sont incapables;
& c'est notre industrie
qui nous ôte la force & l'agilité que la nécessité l'oblige
d'acquérir. S'il avoit eu une
hache, son poignet romproit-il de si fortes branches? S'il avoit eu une
fronde, lanceroit-il de
la main une pierre avec tant de roideur? S'il avoit eu une échelle,
grimperoit-il si
légerement sur un arbre? S'il avoit eu un cheval, seroit-il si vite à
la course? Laissez à
l'homme civilisé le tems de rassembler toutes ses machines autour de
lui, on ne peut douter
qu'il ne surmonte facilement l'homme sauvage; mais si vous voulez voir
un combat plus
inégal encore, mettez-les nuds & désarmés vis-à-vis l'un de
l'autre, & vous reconnoîtrez
bientôt quel est l'avantage d'avoir sans cesse toutes ses forces à sa
disposition, d'être
toujours prêt à tout événement, & de se porter, pour ainsi dire,
toujours tout entier avec
soi (note 6).
Hobbes
prétend que l'homme est naturellement intrépide, & ne cherche qu'à
attaquer &
combattre. Un philosophe illustre [50] pense, au contraire, &
Cumberland & Pufendorf
l'assurent aussi, que rien n'est si timide que l'homme dans l'état de
nature, & qu'il est
toujours tremblant & prêt à fuir au moindre bruit qui le frappe, au
moindre mouvement
qu'il apperçoit . Cela peut être ainsi pour les objets qu'il ne connoît
pas, & je ne doute
point qu'il ne soit effrayé par tous les nouveaux spectacles qui
s'offrent à lui, toutes les fois
qu'il ne peut distinguer le bien & le mal physiques qu'il en doit
attendre, ni comparer ses
forces avec les dangers qu'il a à courir; circonstances rares dans
l'état de nature, où
toutes choses marchent d'une maniere si uniforme, & où la face de
la terre n'est point
sujette à ces changemens brusques & continuels qu'y causent les
passions & l'inconstance
des peuples réunis. Mais l'homme sauvage vivant dispersé parmi les
animaux, & se
trouvant de bonne heure dans le cas de se mesurer avec eux, il en fait
bientôt la
comparaison, & sentant qu'il les surpasse plus en adresse qu'ils ne
le surpassent en force, il
apprend à ne les plus craindre. Mettez un ours ou un loup aux prises
avec un Sauvage
robuste, agile, courageux comme ils sont tous, armé de pierres &
d'un bon bâton, & vous
verrez que le péril sera tout au moins réciproque, & qu'apres
plusieurs expériences
pareilles, les bêtes féroces qui n'aiment point à s'attaquer l'une à
l'autre, s'attaqueront
peu volontiers à l'homme, qu'elles auront trouvé tout aussi féroce
qu'elles. A l'égard des
animaux qui ont réellement plus de force qu'il n'a d'adresse, il est
vis-à-vis d'eux dans le
cas des autres especes plus foibles, qui ne laissent pas de subsister;
avec cet avantage pour
l'homme, que, non moins dispos qu'eux à la [51] course, & trouvant
sur les arbres un
refuge presque assuré, il a par-tout le prendre & le laisser dans
la rencontre, & le choix de
la fuite ou du combat. Ajoutons qu'il ne paroît pas qu'aucun animal
fasse naturellement la
guerre à l'homme, hors le cas de sa propre défense ou d'une extrême
faim, ni témoigne
contre lui de ces violentes antipathies qui semblent annoncer qu'une
espece est destinée
parla nature à servir de pâture à l'autre.
Voilà,
sans doute les raisons pourquoi les Negres & les Sauvages se
mettent si peu en peine
des bêtes féroces qu'ils peuvent rencontrer dans les bois. Les CaraÏbes
de Venezuela
vivent entr'autres, à cet égard, dans la plus profonde sécurité &
sans le moindre
inconvénient. Quoiqu'ils soient presque nuds, dit François Corréal, ils
ne laissent pas de
s'exposer hardiment dans les bois, armés seulement de la fleche &
de l'arc; mais on n'a
jamais oui dire qu'aucun d'eux ait été dévoré des bêtes.
D'autres
ennemis plus redoutables, & dont l'homme n'a pas les mêmes moyens
de se
défendre, sont les infirmités naturelles, l'enfance, la vieillesse,
& les maladies de toute
espece; tristes signes de notre foiblesse, dont les deux premiers sont
communs à tous les
animaux, & dont le dernier appartient principalement à l'homme
vivant en société.
J'observe même, au sujet de l'enfance, que la mere, portant partout son
enfant avec elle, a
beaucoup plus de facilité à le nourrir que n ont les femelles de
plusieurs animaux, qui sont
forcées d'aller & venir sans cesse avec beaucoup de fatigue, d'un
côté pour chercher leur
pâture, & de l'autre, pour allaiter [52] ou nourrir leurs petits.
Il est vrai que si la femme
vient à périr, l'enfant risque fort de périr avec elle; mais ce danger
est commun à cent
autres especes, dont les petits ne sont de long-tems en état d'aller
chercher eux-mêmes leur
nourriture; & si l'enfance est plus longue parmi nous, la vie étant
plus longue aussi, tout
est encore à-peu-pres égal en ce point,(note 7)
quoiqu'il y ait sur la
durée du premier âge,
& sur le nombre des petits,(note 8)
d'autres regles, qui ne sont
pas de mon sujet. Chez les
vieillards, qui agissent & transpirent peu, le besoin d'alimens
diminue avec la faculté d'y
pourvoir; & comme la vie sauvage éloigne d'eux la goutte & les
rhumatismes, & que la
vieillesse est de tous les maux celui que les secours humains peuvent
le moins soulager, ils
s'éteignent enfin, sans qu'on s'apperçoive qu'ils cessent d'être, &
presque sans s'en
appercevoir eux-mêmes.
A
l'égard des maladies, je ne répéterai point les vaines & fausses
déclamations que font
contre la médecine la plupart des gens en santé; mais je demanderai
s'il y a quelque
observation solide de laquelle on puisse conclure que dans les pays où
cet art est le plus
négligé, la vie moyenne de l'homme soit plus courte que dans ceux où il
est cultivé avec le
plus de soin. Et comment cela pourroit-il être, si nous nous donnons
plus de maux que la
médecine ne peut nous fournir de remedes! L'extrême inégalité dans la
maniere de vivre,
l'exces d'oisiveté dans les uns, l'exces de travail dans les autres, la
facilité d'irriter & de
satisfaire nos appétits & notre sensualité, les alimens trop
recherchés des riches, qui les
nourrissent de sucs échauffans & les accablent d'indigestions, [53]
la mauvaise nourriture
des pauvres, dont ils manquent même le plus souvent, & dont le
défaut les porte à
surcharger avidement leur estomac dans l'occasion, les veilles, les
exces de toute espece, les
transports immodérés de toutes les passions, les fatigues &
l'épuisement d'esprit, les
chagrins & les peines sans nombre qu'on éprouve dans tous les
états, & dont les ames sont
perpétuellement rongées: voilà les funestes garans que la plupart de
nos maux sont notre
propre ouvrage, & que nous les aurions presque tous évités en
conservant la maniere de
vivre simple, uniforme & solitaire qui nous étoit prescrite par la
nature. Si elle nous a
destinés à être sains, j'ose presque assurer que l'état de réflexion
est un état contre
nature, & que l'homme qui médite est un animal dépravé. Quand on
songe à la bonne
constitution des Sauvages, au moins de ceux que nous n'avons pas perdus
avec nos liqueurs
fortes; quand on sait qu'ils ne connoissent presque d'autres maladies
que les blessures & la
vieillesse, on est très porté à croire qu'on feroit aisément l'histoire
des maladies humaines
en suivant celle des sociétés civiles. C'est au moins l'avis de Platon,
qui juge, sur certains
remedes employés ou approuvés par Podalyre & Macaon au siege de
Troye, que diverses
maladies que ces remedes devoient exciter, n'étoient point encore alors
connues parmi les
hommes; & Celse rapporte que la diéte, aujourd'hui si nécessaire,
ne fut inventée que par
Hippocrate.
Avec
si peu de sources de maux, l'homme dans l'état de nature n'a donc
gueres besoin de
remedes, moins encore de médecins; l'espece humaine n'est point non
plus à cet égard
[54] de pire condition que toutes les autres, & il est aisé de
savoir des chasseurs, si dans
leurs courses ils trouvent beaucoup d'animaux infirmes. Plusieurs en
trouvent-ils qui ont
reçu des blessures considérables très bien cicatrisées, qui ont eu des
os & même des
membres rompus & repris sans autre chirurgien que le tems, sans
autre régime que leur
vie ordinaire, & qui n'en sont pas moins parfaitement guéris, pour
n'avoir point été
tourmentés d'incisions, empoisonnés de drogues, ni exténués de jeûnes.
Enfin, quelque
utile que puisse être parmi nous la médecine bien administrée, il est
toujours certain que
site Sauvage malade, abandonné à lui-même, n'a rien à espérer que de la
nature; en
revanche, il n'a rien à craindre que de son mal; ce qui rend souvent sa
situation
préférable à la nôtre.
Gardons-nous
donc de confondre l'homme sauvage avec les hommes que nous avons sous
les yeux. La nature traite tous les animaux abandonnés à ses soins avec
une prédilection
qui semble montrer combien elle est jalouse de ce droit. Le cheval, le
chat, le taureau, l'âne
même, ont la plupart une taille plus haute, tous une constitution plus
robuste, plus de
vigueur, de force & de courage dans les forêts que dans nos
maisons; ils perdent la moitié
de ces avantages en devenant domestiques, & l'on diroit que tous
nos soins à bien traiter &
nourrir ces animaux, n'aboutissent qu'à les abâtardir. Il en est ainsi
de l'homme même:
en devenant sociable & esclave, il devient foible, craintif,
rampant, & sa maniere de vivre
molle & efféminée acheve d'énerver à la fois sa force & son
courage. Ajoutons qu'entre
les conditions sauvage & domestique, [55] la différence d'homme à
homme doit être plus
grande encore que celle de bête à bête: car, l'animal & l'homme
ayant été traités également par la nature, toutes les commodités que
l'homme se donne de plus qu'aux
animaux qu'il apprivoise, sont autant de causes particulieres qui le
font dégénérer plus sensiblement.
Ce
n'est donc pas un si grand malheur à ces premiers hommes, ni sur-tout
un si grand
obstacle à leur conservation, que la nudité, le défaut d'habitation,
& la privation de toutes
ces inutilités que nous croyons si nécessaires. S'ils n'ont pas la peau
velue, ils n'en ont
aucun besoin dans les pays chauds, & ils savent bientôt, dans les
pays froids, s'approprier
celles des bêtes qu'ils ont vaincues; s'ils n'ont que deux pieds pour
courir, ils ont deux bras
pour pourvoir à leur défense & à leurs besoins. Leurs enfans
marchent peut-être tard &
avec peine, mais les meres les portent avec facilité; avantage qui
manque aux autres
especes, où la mere étant poursuivie se voit contrainte d'abandonner
ses petits ou de
régler son pas sur le leur.*[*Il peut y avoir à ceci quelques
exceptions. Celle, par exemple,
de cet animal de la province de Nicaraga qui ressemble à un Renard, qui
a les pieds comme
les mains d'un homme, & qui, selon Corréal, a sous le ventre un fac
où la mere met ses
petits lorsqu'elle est obligée de fuir. C'est sans doute le même animal
qu'on appelle
Tlaquatzin au Mexique, & à la femelle duquel Laet donne un
semblable fac pour le même
usage.] Enfin, à moins de supposer ces concours singuliers &
fortuits de circonstances dont
je parlerai dans la suite, & qui pouvoient fort bien ne jamais
arriver, il est clair, en tout état de cause, que le premier qui se fit
des habits ou un logement, se donna en cela des
choses peu nécessaires, [56] puisqu'il s'en étoit passé jusqu'alors,
& qu'on ne voit pas
pourquoi il n'eût pu supporter, homme fait, un genre de vie qu'il
supportoit des son enfance.
Seul,
oisif, & toujours voisin du danger, l'homme sauvage doit aimer à
dormir, & avoir le
sommeil léger, comme les animaux qui, pensant peu, dorment, pour ainsi
dire, tout le tems
qu'ils ne pensent point. Sa propre conservation faisant presque son
unique soin, ses
facultés les plus exercées doivent être celles qui ont pour objet
principal l'attaque & la
défense, soit pour subjuguer sa proie, soit pour se garantir d'être
celle d'un autre animal;
au contraire, les organes qui ne se perfectionnent que par la mollesse
& la sensualité,
doivent rester dans un état de grossiereté qui exclut en lui toute
espece de délicatesse; &
ses sens se trouvant partagés sur ce point, il aura le toucher & le
goût d'une rudesse
extrême; la vue, l'ouÏe & l'odorat, de la plus grande subtilité.
Tel est l'état animal en
général, & c'est aussi, selon le rapport des Voyageurs, celui de la
plupart des peuples
sauvages. Ainsi il ne faut point s'étonner que les Hottentots du cap de
Bonne-Espérance,
découvrent à la simple vue des vaisseaux en haute mer, d'aussi loin que
les Hollandois
avec des lunettes; ni que les sauvages de l'Amérique sentissent les
Espagnols à la piste,
comme auroient pu faire les meilleurs chiens; ni que toutes ces nations
barbares supportent
sans peine leur nudité, aiguisent leur goût à force de piment, &
boivent les liqueurs
Européennes comme de l'eau.
Je
n'ai considéré jusqu' ici que l'homme physique, tâchons de le regarder
maintenant par
le côté métaphysique & moral.
[57]
Je ne vois dans tout animal qu'une machine ingénieuse, à qui la nature
a donné des
sens pour se remonter elle-même, & pour se garantir, jusqu'à un
certain point, de tout ce
qui tend à la déranger. J'apperçois précisément les mêmes choses dans
la machine
humaine, avec cette différence que la nature seule fait tout dans les
opérations de la bête,
au lieu que l'homme concourt aux siennes en qualité d'agent libre. L'un
choisit ou rejette
par instinct, & l'autre par un acte de liberté; ce qui fait que la
bête ne peut s'écarter de la
regle qui lui est prescrite, même quand il lui seroit avantageux de le
faire, & que l'homme
s'en écarte souvent à son préjudice. C'est ainsi qu'un pigeon mourroit
de faim pres d'un
bassin rempli des meilleures viandes, & un chat sur des tas de
fruits ou de grain, quoique
l'un & l'autre pût tres-bien se nourrir de l'aliment qu'il
dédaigne, s'il s'étoit avisé d'en
essayer; c'est ainsi que les hommes dissolus se livrent à des exces qui
leur causent la fievre
& la mort, parce que l'esprit déprave les sens, & que la
volonté parle encore quand la
nature se taît.
Tout
animal a des idées, puisqu'il a des sens; il combine même ses idées
jusqu'à un
certain point, & l'homme ne differe à cet égard de la bête que du
plus au moins; quelques
philosophes ont même avancé qu'il y a plus de différence de tel homme à
tel homme, que
de tel homme à telle bête. Ce n'est donc pas tant l'entendement qui
fait parmi les animaux
la distinction spécifique de l'homme que sa qualité d'agent libre. La
nature commande à
tout animal, & la bête obéit. L'homme éprouve la même impression,
mais il se reconnaît
libre d'acquiescer ou de résister; & c'est sur-tout dans la
conscience de [58] cette liberté
que se montre la spiritualité de son ame: car la Physique explique en
quelque maniere le
mécanisme des sens & la formation des idées; mais dans la puissance
de vouloir ou plutôt
de choisir, & dans le sentiment de cette puissance, on ne trouve
que des actes purement
spirituels, dont on n'explique rien par les de la mécanique.
Mais,
quand les difficultés qui environnent toutes ces questions,
laisseroient quelque lieu
de disputer sur cette différence de l'homme & de l'animal, il y a
une autre qualité
tres-spécifique qui les distingue, & sur laquelle il ne peut y
avoir de contestation, c'est la
faculté de se perfectionner, faculté qui, à l'aide des circonstances,
développe
successivement toutes les autres; & réside parmi nous, tant dans
l'espece que dans
l'individu; au lieu qu'un animal est, au bout de quelques mois, ce
qu'il sera toutes vie, &
son espece, au bout de mille ans, ce qu'elle étoit la premiere année de
ces mille ans.
Pourquoi l'homme seul est-il sujet à devenir imbécile? N'est-ce point
qu'il retourne ainsi
dans son état primitif, & que, tandis que la bête, qui n'a rien
acquis & qui n'a rien non
plus à perdre, reste toujours avec son instinct, l'homme, reperdant par
la vieillesse ou
d'autres accidens tout ce que sa perfectibilité lui avoit fait
acquérir, retombe ainsi plus bas
que la bête même? Il seroit triste pour nous d'être forcés de convenir
que cette faculté
distinctive & presque illimitée, est la source de tous les malheurs
de l'homme; que c'est elle
qui le tire, à force de tems, de cette condition originaire dans
laquelle il couleroit des jours
tranquilles & innocens; que c'est elle qui, faisant éclore avec les
siecles ses lumieres [59] &
ses erreurs, ses vices & ses vertus, le rend à la longue le tyran
de lui-même & de la nature
(note 9). Il seroit affreux d'être obligé de
louer comme un être
bienfaisant celui qui le
premier suggéra à l'habitant des rives de l'Orénoque l'usage de ces ais
qu'il applique sur
les tempes de ses enfans, & qui leur assurent du moins une partie
de leur imbécillité & de
leur bonheur originel.
L'homme
sauvage, livré par la nature au seul instinct, ou plutôt dédommagé de
celui qui
lui manque peut-être, par des facultés capables d'y suppléer d'abord
& de l'élever
ensuite fort au-dessus de celle-là, commencera donc par les fonctions
purement animales
(note 10): apercevoir & sentir sera son
premier état, qui lui sera
commun avec tous les
animaux. Vouloir & ne pas vouloir, désirer & craindre, seront
les premieres & presque les
seules opérations de son ame, jusqu'à ce que de nouvelles circonstances
y causent de
nouveaux développemens.
Quoi
qu'en disent les Moralistes, l'entendement humain doit beaucoup aux
passions, qui,
d'un commun aveu, lui doivent beaucoup aussi: c'est par leur activité
que notre raison se
perfectionne; nous ne cherchons à connoître, que parce que nous
désirons de jouir, & il
n'est pas possible de concevoir pourquoi celui qui n'auroit ni désirs
ni craintes se
donneroit la peine de raisonner. Les passions, à leur tour, tirent leur
origine de nos
besoins, & leur progrès de nos connoissances; car on ne peut
desirer ou craindre les
choses, que sur les idées qu'on en peut avoir, ou par la simple
impulsion de la nature; &
l'homme sauvage, privé de toute sorte de [60] lumieres, n'éprouve que
les passions de cette
derniere espece; ses désirs ne passent pas ses besoins physiques (note11); les seuls biens
qu'il connoisse dans l'univers, sont la nourriture, une femelle &
le repos; les seuls maux
qu'il craigne sont la douleur & la faim. Je dis la douleur, &
non la mort; car jamais
l'animal ne saura ce que c'est que mourir; & la connoissance de la
mort & de ses terreurs,
est une des premieres acquisitions que l'homme ait faites en
s'éloignant de la condition animale.
Il
me seroit aisé, si cela m'étoit nécessaire, d'appuyer ce sentiment par
les faits, & de faire
voir que chez toutes les nations du monde les progrès de l'esprit se
sont précisément
proportionnés aux besoins que les peuples avoient reçus de la nature,
ou auxquels les
circonstances les avoient assujettis, & par conséquent aux passions
qui les portoient à
pourvoir à ces besoins. Je montrerois Egypte les arts naissans &
s'étendant avec le
débordement du Nil; je suivrois leur progrès chez les Grecs, où l'on
les vit germer, croître
& s'élever jusqu'aux cieux parmi les sables & les rochers de
l'Attique, sans pouvoir
prendre racine sur les bords fertiles de l'Eurotas; je remarquerois
qu'en général les
peuples du nord sont plus industrieux que ceux du midi, parce qu'ils
peuvent moins se
passer de l'être, comme si la nature vouloit ainsi égaliser les choses,
en donnant aux esprits
la fertilité qu'elle refuse à la terre.
Mais,
sans recourir aux témoignages incertains de l'histoire, qui ne voit que
tout semble éloigner de l'homme sauvage la tentation & les moyens
de cesser de l'être? Son
imagination [61] ne lui peint rien; son coeur ne lui demande rien. Ses
modiques besoins se
trouvent si aisément sous sa main, & il est si loin du degré de
connaissonces, nécessaire
pour désirer d'en acquérir de plus grandes, qu'il ne peut avoir ni
prévoyance ni curiosité.
Le spectacle de la nature lui devient indifférent, à force de lui
devenir familier. C'est
toujours le même ordre, ce sont toujours les mêmes révolutions; il n'a
pas l'esprit de
s'étonner des plus grandes merveilles; & ce n'est pas chez lui
qu'il faut chercher la
philosophie dont l'homme a besoin, pour savoir observer une fois ce
qu'il a vu tous les
jours. Son ame, que rien n'agite, se livre au seul sentiment de son
existence actuelle, sans
aucune idée de l'avenir, quelque prochain qu'il puisse être, & ses
projeta, bornés comme
ses vues, s'étendent à peine jusqu'à la fin de la journée. Tel est
encore aujourd'hui le
degré de prévoyance du CaraÏbe: il vend le matin son lit de coton &
vient pleurer le soir
pour le racheter, faute d'avoir prévu qu'il en auroit besoin pour la
nuit prochaine.
Plus
on médite sur ce sujet, plus la distance des pures sensations aux plus
simples
connoissances s'agrandit à nos regards; & il est impossible de
concevoir comment un
homme auroit pu par ses seules forces, sans le secours de la
communication & sans
l'aiguillon de la nécessité, franchir un si grand intervalle. Combien
de siecles se sont
peut-être écoulés avant que les hommes aient été à portée devoir
d'autre feu que celui
du ciel! Combien ne leur a-t-il pas falu de différens hazards pour
apprendre les usages les
plus communs de cet élément! Combien de fois ne l'ont-ils pas laissé
éteindre avant que
d'avoir acquis l'art de le reproduire? Et combien de fois peut-être
[62] chacun de ces
secrets n'est-il pas mort avec celui qui l'avoit découvert? Que
dirons-nous de l'agriculture,
art qui demande tant de travail & de prévoyance; qui tient à tant
d'autres arts; qui
tres-évidemment n'est praticable que dans une société au moins
commencée, & qui ne
nous sert pas tant à tirer de la terre des alimens qu'elle fourniroit
bien sans cela, qu'à la
forcer aux préférences qui sont le plus de notre goût! Mais supposons
que les hommes
eussent tellement multiplié que les productions naturelles n'eussent
plus suffi pour les
nourrir; supposition qui, pour le dire en passant, montreroit un grand
avantage pour
l'espece humaine dans cette maniere de vivre; supposons que, sans
forges, & sans atteliers,
les instrumens du labourage fussent tombés du ciel entre les mains des
Sauvages: que ces
hommes eussent vaincu la haine mortelle qu'ils ont tous pour un travail
continu; qu'ils
eussent appris à prévoir de si loin leurs besoins; qu'ils eussent
deviné comment il faut
cultiver la terre, semer les grains & planter les arbres; qu'ils
eussent trouvé l'art de
moudre le bled, & de mettre le raisin en fermentation; toutes
choses qu'il leur a falu faire
enseigner par les Dieux, faute de concevoir comment ils les auroient
apprises d'eux-mêmes;
quel seroit, après cela, l'homme assez insensé pour se tourmenter à la
culture d'un champ
qui sera dépouillé par le premier venu, homme ou bête indifféremment, à
qui cette
moisson conviendra; & comment chacun pourra-t-il se résoudre à
passer sa vie à un
travail pénible, dont il est d'autant plus sûr de ne pas recueillir le
prix, qu'il lui sera plus
nécessaire ? En un mot, comment cette situation pourra-t-elle porter
les hommes à cultiver
la terre, tant qu'elle ne sera point partagée entr'eux, c'est-à-dire,
tant que l'état de nature
ne sera point anéanti ?
[63]
Quand nous voudrions supposer un homme sauvage, aussi habile dans l'art
de penser
que nous le font nos philosophes; quand nous en ferions, à leur
exemple, un philosophe
lui-même, découvrant seul les plus sublimes vérités, se faisant, par
des suites de
raisonnemens tres-abstraits, des maximes de justice & de raison
tirées de l'amour de
l'ordre en général, ou de la volonté connue de son Créateur; en un mot,
quand nous lui
supposerions dans l'esprit autant d'intelligence & de lumieres
qu'il doit avoir & qu'on lui
trouve en effet de pesanteur & de stupidité; quelle utilité
retireroit l'espece de toute cette
métaphysique, qui ne pourroit se communiquer & qui périroit avec
l'individu qui l'auroit
inventée ? Quel progrès pourroit faire le genre-humain épars dans les
bois parmi les
animaux?Et jusqu'à quel point pourroient se perfectionner &
s'éclairer mutuellement des
hommes qui, ni domicile fixe, ni aucun besoin l'un de l'autre, se
rencontreroient peut-être à peine deux fois en leur vie, sans se
connoître & sans se parler?
Qu'on
songe de combien d'idées nous sommes redevables à l'usage de la parole;
combien
la grammaire exerce & facilite les opérations de l'esprit; &
qu'on pense aux peines
inconcevables & au tems infini qu'a dû coûter la premiere invention
des Langues; qu'on
joigne ces réflexions aux précédentes, & l'on jugera combien il eût
falu de milliers de
siecles pour développer successivement dans l'esprit humain les
opérations dont il étoit capable.
Qu'il
me soit permis de considérer un instant les embarras de l'origine des
Langues. Je
pourrois me contenter de citer ou de répéter ici les recherches que M.
l'abbé de Condillac
a faites [64] sur cette matiere, qui toutes confirment pleinement mon
sentiment, & qui,
peut-être, m'en ont donné la premiere idée. Mais la maniere dont ce
philosophe résout les
difficultés qu'il se fait à lui-même sur l'origine des signes
institués, montrant qu'il a
supposé ce que je mets en question, savoir, une sorte de société déjà
établie entre les
inventeurs du langage, je crois, en renvoyant à ses réflexions, devoir
y joindre les miennes
pour exposer les mêmes difficultés dans le jour qui convient à mon
sujet. La premiere qui
se présente est d'imaginer comment elles purent devenir nécessaires;
car les hommes
n'ayant nulle correspondance entr'eux, ni aucun besoin d'en avoir, on
ne conçoit ni la
nécessité de cette invention, ni sa possibilité, si elle ne fut pas
indispensable. Je dirois bien
comme beaucoup d'autres, que les langues sont nées dans le commerce
domestique des
peres, des meres & des enfants; mais outre que cela ne résoudroit
point les objections, ce
seroit commettre la faute de ceux qui, raisonnant sur l'état de nature,
y transportent les
idées prises dans la société, voient toujours la famille rassemblée
dans une même
habitation, & ses membres gardant entr'eux une union aussi intime
& aussi permanente
que parmi nous, où tant d'intérêts communs les réunissent; au lieu que
dans cet état
primitif, n'ayant ni maisons, ni cabanes, ni propriété d'aucune espece,
chacun se logeoit au
hasard, & souvent pour une seule nuit: les mâles & les femelles
s'unissoient fortuitement,
selon la rencontre, l'occasion & le désir, sans que la parole fût
un interprête fort
nécessaire des choses qu'ils avoient à se dire: ils se quittoient avec
la même facilité (note12). La mere allaitoit
d'abord ses enfans pour [65] son propre besoin;
puis l'habitude les lui
ayant rendue chers, elle les nourrissoit ensuite pour le leur; si-tôt
qu'ils avoient la force de
chercher leur pâture, ils ne tardoient pas à quitter la mere elle-même;
& comme il n'y
avoit presque point d'autre moyen de se retrouver que de ne se pas
perdre de vue, ils en étoient bientôt au point de ne pas même se
reconnoître les uns les autres. Remarquez
encore que l'enfant ayant tous ses besoins à expliquer, & par
conséquent plus de choses à
dire à la mere que la mere à l'enfant, c'est lui qui doit faire les
plus grands frais de
l'invention, & que la Langue qu'il emploie doit être en grande
partie son propre ouvrage;
ce qui multiplie autant les Langues qu'il y a d'individus pour les
parler, à quoi contribue
encore la vie errante & vagabonde, qui ne laisse à aucun idiome le
tems de prendre de la
consistance; car de dire que la mere dicte à l'enfant les mots dont il
devra se servir pour lui
demander telle ou telle chose, cela montre bien comment on enseigne des
Langues déjà
formées, mais cela n'apprend point comment elles se forment.
Supposons
cette premiere difficulté vaincue: franchissons pour un moment l'espace
immense qui dut se trouver entre le pur état de nature & le besoin
des Langues; &
cherchons, en les supposant nécessaires (note 13),
comment elles purent
commencer à
s'établir. Nouvelle difficulté pire encore que la précédente; car si
les hommes ont eu
besoin de la parole pour apprendre à penser, ils ont eu bien plus
besoin encore de savoir
penser pour trouver l'art de la parole; & quand on comprendroit
comment les sons de la
voix ont été pris pour les interpretes conventionnels de nos idées, il
resteroit [66] toujours à savoir quels ont pu être les interpretes
mêmes de cette convention pour les idées qui,
n'ayant point un objet sensible, ne pouvoient s'indiquer ni par le
geste ni par la voix, de
sorte qu'à peine peut-on former des conjectures supportables sur la
naissance de cet art de
communiquer ses pensées & d'établir un commerce entre les esprits:
art sublime qui est
déjà si loin de son origine, mais que le philosophe voit encore à une
si prodigieuse distance
de sa perfection, qu'il n'y a point d'homme assez hardi pour assurer
qu'il y arriveroit
jamais, quand les révolutions que le tems amene nécessairement seroient
suspendues en sa
faveur, que les préjugés sortiroient des académies ou se tairoient
devant elles, & qu'elles
pourroient s'occuper de cet objet épineux durant des siecles entiers
sans interruption.
Le
premier langage de l'homme, le langage le plus universel, le plus
énergique & le seul
dont il eut besoin avant qu'il falût persuader des hommes assemblés,
est le cri de la nature.
Comme ce cri n'étoit arraché que par une sorte d'instinct dans les
occasions pressantes,
pour implorer du secours dans les grands dangers, ou du soulagement
dans les maux
violens, il n'étoit pas d'un grand usage dans le cours ordinaire de la
vie, où regnent des
sentimens plus modérés. Quand les idées des hommes commencerent à
s'étendre & à se
multiplier, & qu'il s'établit entr'eux une communication plus
étroite, ils chercherent des
signes plus nombreux & un langage plus étendu; ils multiplierent
les inflexions de la voix,
& y joignirent les gestes, qui, par leur nature, sont plus
expressifs & dont le sens dépend
moins d'une détermination antérieure. Ils exprimoient donc les objets
visibles & [67]
mobiles par des gestes, & ceux qui frappent l'ouÏe par des sons
imitatifs; mais comme le
geste n'indique gueres que les objets présens ou faciles à décrire,
& les actions visibles;
qu'il n'est pas d'un usage universel, puisque l'obscurité ou
l'interposition d'un corps le
rendent inutile, & qu'il exige l'attention plutôt qu'il ne
l'excite; on s'avisa enfin de lui
substituer les articulations de la voix, qui, sans avoir le même
rapport avec certaines idées,
sont plus propres à les représenter toutes comme signes institués;
substitution qui ne peut
se faire que d'un commun consentement, & d'une maniere assez
difficile à pratiquer pour
des hommes dont les organes grossiers n'avoient encore aucun exercice,
& plus difficile
encore à concevoir en elle-même, puisque cet accord unanime dut être
motivé, & que la
parole paroît avoir été fort nécessaire pour établir l'usage de la
parole.
On
doit juger que les premiers mots dont les hommes firent usage, eurent
dans leur esprit
une signification beaucoup plus étendue que n'ont ceux qu'on emploie
dans les langues
déjà formées, & qu'ignorant la division du discours en ses parties
constitutives, ils
donnerent d'abord à chaque mot le sens d'une proposition entiere. Quand
ils
commencerent à distinguer le sujet d'avec l'attribut, & le verbe
d'avec le nom, ce qui ne fut
pas un médiocre effort de génie, les substantifs ne furent d'abord
qu'autant de noms
propres; le présent de l'infinitif fut le seul tems des verbes, & à
l'égard des adjectifs, la
notion ne s'en dut développer que fort difficilement, parce que tout
adjectif est un mot
abstrait, & que les abstractions sont des opérations pénibles &
peu naturelles.
[68]
Chaque objet reçut d'abord un nom particulier, sans égard aux genres
& aux
especes, que ces premiers instituteurs n'étoient pas en état de
distinguer; & tous les
individus se présenterent isolément à leur esprit, comme ils le sont
dans le tableau de la
nature. Si un chêne s'appeloit A, un autre chêne s'appeloit B; car la
premiere idée qu'on
tire de deux choses, c'est qu'elles ne sont pas la même; & il faut
souvent beaucoup de tems
pour observer ce qu'elles ont de commun: de sorte que plus les
connoissances étoient
bornées, & plus le dictionnaire devint étendu. L'embarras de toute
cette nomenclature ne
put être levé facilement: car pour ranger les êtres sous des
dénominations communes &
génériques, il en faloit connoître les propriétés & les
différences; il faloit des
observations & des définitions, c'est-à-dire, de l'histoire
naturelle & de la métaphysique,
beaucoup plus que les hommes de ce tems-là n'en pouvoient avoir.
D'ailleurs,
les idées générales ne peuvent s'introduire dans l'esprit qu'à l'aide
des mots,
& l'entendement ne les saisit que par des propositions. C'est une
des raisons pourquoi les
animaux ne sauroient se former de telles idées, ni jamais acquérir la
perfectibilité qui en
dépend. Quand un singe va sans hésiter d'une noix à l'autre, pense-t-on
qu'il ait l'idée
générale de cette sorte de fruit, & qu'il compare son archétype à
ces deux individus? Non
sans doute; mais la vue de l'une de ces noix rappelle à sa mémoire les
sensations qu'il a
reçues de l'autre, & ses yeux, modifiés d'une certaine maniere,
annoncent à son goût la
modification qu'il va recevoir. Toute idée générale est purement
intellectuelle; pour peu
que l'imagination [69] s'en mêle, l'idée devient aussi-tôt
particuliere. Essayez de vous
tracer l'image d'un arbre en général, jamais vous n'en viendrez à bout;
malgré vous, il
faudra le voir petit ou grand, rare ou touffu, clair ou foncé; &
s'il dépendoit de vous de
n'y voir que ce qui se trouve en tout arbre, cette image ne
ressembleroit plus à un arbre.
Les êtres purement abstraite se voient de même, ou ne se conçoivent que
par le discours.
La définition seule du triangle vous en donne la véritable idée: si-tôt
que vous en figurez
un dans votre esprit, c'est un tel triangle & non pas un autre,
& vous ne pouvez éviter d'en
rendre les lignes sensibles ou le plan coloré. Il faut donc énoncer des
propositions, il faut
donc parler pour avoir des idées générales: car si-tôt que
l'imagination s'arrête, l'esprit
ne marche plus qu'à l'aide du discours. Si donc les premiers inventeurs
n'ont pu donner
des noms qu'aux idées qu'ils avoient déjà, il s'ensuit que les premiers
substantifs n'ont
jamais pu être que des noms propres.
Mais
lorsque par des moyens que je ne conçois pas, nos nouveaux grammairiens
commencerent à étendre leurs idées & à généraliser leurs mots,
l'ignorance des
inventeurs dut assujettir cette méthode à des bornes fort étroites;
& comme ils avoient
d'abord trop multiplié les noms des individus, faute de connoître les
genres & les especes,
ils firent ensuite trop peu d'especes & de genres, faute d'avoir
considéré les êtres par
toutes leurs différences. Pour pousser les divisions assez loin, il eût
falu plus d'expérience
& de lumiere qu'ils n'en pouvoient avoir, & plus de recherches
& de travail qu'ils n'y en
vouloient employer. Or si, même aujourd'hui, l'on [70] découvre chaque
jour de nouvelles
especes qui avoient échappé jusqu' ici à toutes nos observations, qu'on
pense combien il
dut s'en dérober à des hommes qui ne jugeoient des choses que sur le
premier aspect!
Quant aux clames primitives & aux notions les plus générales, il
est superflu d'ajouter
qu'elles durent leur échapper encore. Comment, par exemple,
auroient-ils imaginé ou
entendu les mots de matiere, d'esprit, de substance, de mode, de
figure, de mouvement,
puisque nos Philosophes qui s'en servent depuis si long-tems, ont bien
de la peine à les
entendre eux-mêmes, & que, les idées qu'on attache à ces mots étant
purement
métaphysiques, ils n'en trouvoient aucun modele dans la nature?
Je
m'arrête à ces premiers pas, & je supplie mes Juges de suspendre
ici leur lecture, pour
considérer, sur l'invention des seuls substantifs physiques,
c'est-à-dire, sur la partie de la
langue la plus facile à trouver, le chemin qui lui reste à faire pour
exprimer toutes les
pensées des hommes, pour prendre uniforme constante, pouvoir être
parlée en publie, &
influer sur la société: je les supplie de réfléchir à ce qu'il a falu
de tems & de
connoissances pour trouver les nombres (note 14),
les mots abstraits,
les aoristes, & tous les
tems des verbes, les particules, la syntaxe, lier les propositions, les
raisonnemens, & former
toute la logique du discours. Quant à moi, effrayé des difficultés qui
se multiplient, &
convaincu de l'impossibilité presque démontrée que les Langues aient pu
naître &
s'établir par des moyens purement humains, je laisse à qui voudra
l'entreprendre la
discussion de ce difficile problême, lequel a été le plus nécessaire,
de la société déjà liée à l'institution [71] des Langues, ou des
Langues déjà inventées à l'établissement de la société.
Quoi
qu'il en soit de ces origines, on voit du moins, au peu de soin qu'a
pris la nature de
rapprocher les hommes par des besoins mutuels, & de leur faciliter
l'usage de la parole,
combien elle a peu préparé leur sociabilité, & combien elle a peu
mis du sien dans tout ce
qu'ils ont fait pour en établir les liens. En effet, il est impossible
d'imaginer pourquoi dans
cet état primitif un homme auroit plutôt besoin d'un autre homme, qu'un
singe ou un loup
de son semblable, ni, ce besoin supposé, quel motif pourroit engager
l'autre à y pourvoir,
ni même, en ce dernier cas, comment ils pourroient convenir entr'eux
des conditions. Je
sais qu'on nous répete sans cesse que rien n'eut été si misérable que
l'homme dans cet état; & s'il est vrai, comme je crois l'avoir
prouvé, qu'il n'eût pu, qu'apres bien des siecles,
avoir le désir & l'occasion d'en sortir, ce seroit un proces à
faire à la nature, & non à
celui qu'elle auroit ainsi constitué. Mais, si j'entends bien ce terme
de misérable, c'est un
mot qui n'a aucun sens, ou qui ne signifie qu'une privation douloureuse
& la souffrance du
corps ou de l'ame; or je voudrois bien qu'on m'expliquât quel peut être
le genre de misere
d'un être libre, dont le coeur est en paix & le corps en santé. Je
demande laquelle, de la vie
civile ou naturelle, est la plus sujette à devenir insupportable à ceux
qui en jouissent?
Nous ne voyons presque autour de nous que des gens qui se plaignent de
leur existence:
plusieurs mêmes qui s'en privent autant qu'il est en eux, & la
réunion des loix divine &
humaine suffit à peine [72] pour arrêter ce désordre. Je demande si
jamais on a oui dire
qu'un sauvage en liberté ait seulement songé à se plaindre de la vie
& à se donner la
mort? Qu'on juge donc avec moins d'orgueil, de quel côté est la
véritable misere. Rien au
contraire n'eût été si misérable que l'homme sauvage, ébloui par des
lumieres,
tourmenté par des passions, & raisonnant sur un état différent du
sien. Ce fut par une
providence tres-sage que les facultés qu'il avoit en puissance ne
devoient se développer
qu'avec les occasions de les exercer, afin qu'elles ne lui fussent ni
superflues & à charge
avant le tems, ni tardives & inutiles au besoin. Il avoit dans le
seul instinct tout ce qu'il lui
faloit pour vivre dans l'état de nature, il n'a dans une raison
cultivée que ce qu'il lui faut
pour vivre en société.
Il
paroit d'abord que les hommes dans cet état n'ayant entr'eux aucune
sorte de relation
morale, ni de devoirs connus, ne pouvoient être ni bons ni méchans,
& n'avoient ni vices ni
vertus, à moins que, prenant ces mots dans un sens physique, on
n'appelle vices, dans
l'individu les qualités qui peuvent nuire à sa propre conservation,
& vertus celles qui
peuvent y contribuer; auquel eu il faudroit appeller le plus vertueux,
celui qui résisteroit le
moins aux simples impulsions de la nature. Mais, sans nous écarter du
sens ordinaire, il est à propos de suspendre le jugement que nous
pourrions porter sur une telle situation, & de
nous défier de nos préjugés, jusqu'à ce que, la balance à la main, on
ait examiné s'il y a
plus de vertus que de vices parmi les hommes civilisés, ou si leurs
vertus sont plus
avantageuses que leurs vices ne sont funestes, ou si le progrès de
leurs connoissances est un
dedommagement [73] suffisant des maux qu'ils se font mutuellement, à
mesure qu'ils
s'instruisent du bien qu'ils devroient se faire, ou s'ils ne seroient
pas, à tout prendre, dans
une situation plus heureuse de n'avoir ni mal à craindre ni bien à
espérer de personne,
que de s'être soumis à une dépendance universelle, & de s'obliger à
tout recevoir de ceux
qui ne s'obligent à leur rien donner.
N'allons
pas sur-tout conclure avec Hobbes, que pour n'avoir aucune idée de la
bonté,
l'homme soit naturellement méchant; qu'il soit vicieux parce qu'il ne
connoît pas la vertu;
qu'il refuse toujours à ses semblables des services qu'il ne croit pas
leur devoir, ni qu'en
vertu du droit qu'il s'attribue avec raison aux choses dont il a
besoin, il s'imagine follement être le seul propriétaire de tout
l'univers. Hobbes a tres-bien vu le défaut de toutes les
définitions modernes du droit naturel: mais les conséquences qu'il tire
de la sienne
montrent qu'il la prend dans un sens qui n'est pas moins faux. En
raisonnant sur les
principes qu'il établit, cet Auteur devoit dire que l'état de nature
étant celui ou le soin de
notre conservation est le moins préjudiciable à celle d'autrui, cet
état étoit par
conséquent le plus propre à la paix, & le plus convenable au
genre-humain. Il dit
précisément le contraire, pour avoir fait entrer mal-à-propos dans le
soin de la
conservation de l'homme sauvage, le besoin de satisfaire une multitude
de passions qui sont
l'ouvrage de la société, & qui ont rendu les loix nécessaires. Le
méchant, dit-il, est un
enfant robuste. Il reste à savoir si l'homme sauvage est un enfant
robuste. Quand on le lui
accorderoit, qu'en concluroit-il? Que si, [74] quand il est robuste,
cet homme étoit aussi
dépendant des autres que quand il est foible, il n'y a sorte d'exces
auxquels il ne se portât;
qu'il ne battît sa mere lorsqu'elle tarderoit trop à lui donner la
mamelle; qu'il n'étranglât
un de ses jeunes freres, lorsqu'il en seroit incommodé; qu'il ne mordit
la jambe à l'autre
lorsqu'il en seroit heurté ou troublé: mais ce sont deux suppositions
contradictoires dans
l'état de nature qu'être robuste & dépendant. L'homme est foible
quand il est dépendant,
& il est émancipé avant que d'être robuste. Hobbes n'a pas vu que
la même cause qui
empêche les Sauvages d'user de leur raison, comme le prétendent nos
jurisconsultes, les
empêche en même tems d'abuser de leurs facultés, comme il le prétend
lui-même; de
sorte qu'on pourroit dire que les Sauvages ne sont pas méchans
précisément parce qu'ils
ne savent pas ce que c'est qu'être bons, car ce n'est ni le
développement des lumieres, ni le
frein de la loi, mais le calme des passions & l'ignorance du vice
qui les empêchent de mal
faire:Tanto plus in illis proficit vitiorum ignoratio, quam in his
cognitio virtutis. Il y a
d'ailleurs un autre principe que Hobbes n'a point apperçu, & qui,
ayant été donné à
l'homme pour adoucir, en certaines circonstances, la férocité de son
amour-propre, ou le
désir de se conserver avant la naissance de cet amour (note 15),
tempere l'ardeur qu'il a
pour son bien-être par une répugnance innée à voir souffrir son
semblable. Je ne crois
pas avoir aucune contradiction à craindre, en accordant à l'homme la
seule vertu
naturelle qu'oit été forcé de reconnoître le détracteur le plus outré
des vertus humaines.
Je parle de la pitié, disposition convenable [75] à des êtres aussi
foibles & sujets à autant
de maux que nous le sommes; vertu d'autant plus universelle &
d'autant plus utile à
l'homme, qu'elle précede en lui l'usage de toute réflexion, & si
naturelle, que les bêtes
mêmes en donnent quelquefois des signes sensibles. Sans parler de la
tendresse des meres
pour leurs petits, & des périls qu'elles bravent pour les en
garantir, on observe tous les
jours la répugnance qu'ont les chevaux à fouler aux pieds un corps
vivant. Un animal ne
passe point sans inquiétude aupres d'un animal mort de son espece: il y
en a même qui
leur donnent une sorte de sépulture; & les tristes mugissemens du
bétail entrant dans une
boucherie, annoncent l'impression qu'il reçoit de l'horrible spectacle
qui le frappe. On voit
avec plaisir l'auteur de la fable des Abeilles, forcé de reconnoître
l'homme pour un être
compatissant & sensible, sortir, dans l'exemple qu'il en donne, de
son style froid & subtil,
pour nous offrir la pathétique image d'un homme enfermé qui apperçoit
au dehors une
bête féroce, arrachant un enfant du sein de sa mere, brisant sous sa
dent meurtriere les
foibles membres, & déchirant de ses ongles les entrailles
palpitantes de cet enfant. Quelle
affreuse agitation n'éprouve point ce témoin d'un événement auquel il
ne prend aucun
intérêt personnel! Quelles angoisses ne souffre-t-il pas à cette vue,
de ne pouvoir porter
aucun secours à la mere évanouie, ni à l'enfant expirant!
Tel
est le pur mouvement de la nature, antérieur à toute réflexion: telle
est la force de la
pitié naturelle, que les moeurs les plus dépravées ont encore peine à
détruire, puisqu'on
voit tous les jours dans nos spectacles s'attendrir & [76] pleurer
aux malheurs d'un
infortuné, tel qui, s'il étoit à la place du tyran, aggraveroit encore
les tourmens de son
ennemi; semblable au sanguinaire Sylla, si sensible aux maux qu'il
n'avoit pas causés, ou à
cet Alexandre de Phére qui n'osoit assister à la représentation
d'aucune tragédie, de peur
qu'on ne le vit gémir avec Andromaque & Priam, tandis qu'il
écoutoit sans émotion les
cris de tant de citoyens qu'on égorgeoit tous les jours par ses ordres.
Mollissima cordae
Humano generi dare se Natura fatetur,
Quae
lacrymas dedit.
Mandeville
a bien senti qu'avec toute leur morale les hommes n'eussent jamais été
que
des monstres, si la nature ne leur eût donné la pitié à l'appui de la
raison: mais il n'a pas
vu que de cette seule qualité découlent toutes les vertus sociales
qu'il veut disputer aux
hommes. En effet, qu'est-ce que la générosité, la clémence, l'humanité,
sinon la pitié
appliquée aux foibles, aux coupables, ou à l'espece humaine en général?
La bienveillance
& l'amitié même sont, à le bien prendre, des productions d'une
pitié constante, fixée sur
un objet particulier: car désirer que quelqu'un ne souffre point,
qu'est-ce autre chose que
désirer qu'il soit heureux? Quand il seroit vrai que la commisération
ne seroit qu'un
sentiment qui nous met à la place de celui qui souffre, sentiment
obscur & vif dans
l'homme sauvage, développé mais foible dans l'homme civil,
qu'importeroit cette idée à la
vérité de ce que je dis, sinon de lui donner plus de force? En effet,
la commisération [77]
sera d'autant plus énergique, quel'animal spectateur s'identifiera plus
intimement avec
l'animal souffrant; or il est évident que cette identification a dû
être infiniment plus étroite dans l'état de nature que dans l'état de
raisonnement. C'est la raison qui engendre
l'amour-propre, & c'est la réflexion qui le fortifie; c'est elle
qui replie l'homme sur
lui-même; c'est elle qui le sépare de tout ce qui le gêne &
l'afflige. C'est la philosophie qui
l'isole; c'est par elle qu'il dit en secret, à l'aspect d'un homme
souffrant: Péris, si tu veux;
je suis en sûreté. Il n'y a plus que les dangers de la société entiere
qui troublent le
sommeil tranquille du philosophe, & qui l'arrachent de son lit. On
peut impunément égorger son semblable sous sa fenêtre; il n'a qu'à
mettre ses mains sur ses oreilles &
s'argumenter un peu, pour empêcher la nature qui se révolte en lui de
l'identifier avec
celui qu'on assassine. L'homme sauvage n'a point cet admirable talent;
& faute de sagesse
& de raison, on le voit toujours se livrer étourdiment au premier
sentiment de l'humanité.
Dans les émeutes, dans les querelles des rues, la populace s'assemble,
l'homme prudent
s'éloigne; c'est la canaille, ce sont les femmes des halles qui
séparent les combattans, & qui
empêchent les honnêtes gens de s'entr'égorger.
Il
est donc bien certain que la pitié est un sentiment naturel, qui,
modérant dans chaque
individu l'activité de l'amour de soi-même, concourt à la conservation
mutuelle de toute
l'espece. C'est elle qui nous porte sans réflexion au secours de ceux
que nous voyons
souffrir; c'est elle qui, dans l'état de nature, tient lieu de loix, de
moeurs & de [78] vertu,
avec cet avantage que nul n'est tenté de désobéir à sa douce voix:
c'est elle qui
détournera tout Sauvage robuste d'enlever à un foible enfant, ou à un
vieillard infirme, sa
subsistance acquise avec peine, si lui-même espere pouvoir trouver la
sienne ailleurs; c'est
elle qui, au lieu de cette maxime sublime de justice raisonnée, fais à
autrui comme tu veux
qu'on te fasse, inspire à tous les hommes cette autre maxime de
bonté
naturelle, bien
moins parfaite, mais plus utile peut-être que la précédente, fais ton
bien avec le moindre
mal d'autrui qu'il est possible. C'est en un mot dans ce
sentiment
naturel, plutôt que dans
des argumens subtils, qu'il faut chercher la cause de la répugnance que
tout homme éprouveroit à mal faire, même indépendamment des maximes de
l'éducation. Quoiqu'il
puisse appartenir à Socrate, & aux esprits de sa trempe, d'acquérir
de la vertu par raison,
il y a long-tems que le genre humain ne seroit plus, si sa conservation
n'eût dépendu que
des raisonnemens de ceux qui le composent.
Avec
des passions si peu actives, & un frein si salutaire, les hommes,
plutôt farouches que
méchans, & plus attentifs à se garantir du mal qu'ils pouvoient
recevoir, que tentés d'en
faire à autrui, n'étoient pas sujets à des démêlés fort dangereux:
comme ils n'avoient
entr'eux aucune espece de commerce; qu'ils ne connoissoient par
conséquent ni la vanité,
ni la considération, ni l'estime, ni le mépris; qu'ils n'avoient pas la
moindre notion du tien
& du mien, ni aucune véritable idée de la justice; qu'ils
regardoient les violences qu'ils
pouvoient essuyer comme un mal facile à réparer, & non comme une
[79] injure qu'il faut
punir, & qu'ils ne songeoient pas même à la vengeance, si ce n'est
peut-être
machinalement & sur le champ, comme le chien qui mord la pierre
qu'on lui jette, leurs
disputes eussent eu rarement des suites sanglantes, si elles n'eussent
point eu de sujet plus
sensible que la pâture. Mais j'en vois un plus dangereux dont il me
reste à parler.
Parmi
les passions qui agitent le coeur de l'homme, il en est une ardente,
impétueuse, qui
rend un sexe nécessaire à l'autre; passion terrible qui brave tous les
dangers, renverse
tous les obstacles, & qui, dans ses fureurs, semble propre à
détruire le genre-humain
qu'elle est destinée à conserver. Que deviendront les hommes en proie à
cette rage
effrénée & brutale, sans pudeur, sans retenue, & se disputant
chaque jour leurs amours
au prix de leur sang?
Il
faut convenir d'abord que plus les passions sont violentes, plus les
loix sont nécessaires
pour les contenir: mais outre que les désordres & les crimes que
celles-ci causent tous les
jours parmi nous, montrent assez l'insuffisance des loix à cet égard,
il seroit encore bon
d'examiner si ces désordres ne sont point nés avec les loix mêmes; car
alors, quand elles
seroient capables de les réprimer, ce seroit bien le moins qu'on en dût
exiger que d'arrêter
un mal qui n'existeroit point sans elles.
Commençons
par distinguer le moral du physique dans le sentiment de l'amour. Le
physique est ce désir général qui porte un sexe à s'unir à l'autre. Le
moral est ce qui
détermine ce désir & le fixe sur un seul objet exclusivement, ou
qui du moins lui donne
pour cet objet préféré un plus grand [80] degré d'énergie. Or, il est
facile de voir que le
moral de l'amour est un sentiment factice, né de l'usage de la société,
& célébré par les
femmes avec beaucoup d'habileté & de soin pour établir leur empire,
& rendre dominant
le sexe qui devroit obéir. Ce sentiment étant fondé sur certaines
notions du mérite ou de
la beauté qu'un Sauvage n'est point en état d'avoir, & sur des
comparaisons qu'il n'est
point en état de faire, doit être presque nul pour lui: car comme son
esprit n'a pu se
former des idées abstraites de régularité & de proportion, son
coeur n'est point non plus
susceptible des sentimens d'admiration & d'amour, qui, même sans
qu'on s'en apperçoive,
naissent de l'application de ces idées; il écoute uniquement le
tempérament qu'il a reçu
de la nature, & non le goût qu'il n'a pu acquérir; & toute
femme est bonne pour lui.
Bornés
au seul physique de l'amour, & assez heureux pour ignorer ces
préférences qui en
irritent le sentiment & en augmentent les difficultés, les hommes
doivent sentir moins
fréquemment & moins vivement les ardeurs du tempérament, & par
conséquent avoir
entr'eux des disputes plus rares & moins cruelles. L'imagination,
qui fait tant de ravages
parmi nous, ne parle point à des coeurs sauvages; chacun attend
paisiblement l'impulsion
de la nature, s'y livre sans choix, avec plus de plaisir que de fureur;
& le besoin satisfait,
tout le désir est éteint.
C'est
donc une chose incontestable que l'amour même, ainsi que toutes les
autres passions,
n'a acquis que dans la société cette ardeur impétueuse qui le rend si
souvent funeste [81]
aux hommes; & il est d'autant plus ridicule de représenter les
Sauvages comme
s'entr'égorgeant sans cesse pour assouvir leur brutalité, que cette
opinion est directement
contraire à l'expérience, & que les CaraÏbes, celui de tous les
peuples existans qui
jusqu'ici s'est écarté le moins de l'état de nature, sont précisément
les plus paisibles dans
leurs amours, & les moins sujets a la jalousie, quoique vivant sous
un climat brûlant qui
semble toujours donner a ces passions une plus grande activité.
A
l'égard des inductions qu'on pourroit tirer dans plusieurs especes
d'animaux, des
combats des mâles qui ensanglantent en tout tems nos basses-cours, ou
qui font retentir au
printemps nos forêts de leurs cris en se disputant la femelle, il faut
commencer par exclure
toutes les especes où la nature a manifestement établi dans la
puissance relative des sexes
d'autres rapports que parmi nous: ainsi les combats des coqs ne forment
point une
induction pour l'espece humaine. Dans les especes où la proportion est
mieux observée, ces
combats ne peuvent avoir pour causes que la rareté des femelles, eu
égard au nombre des
mâles, ou les intervalles exclusifs, durant lesquels la femelle refuse
constamment
l'approche du mâle, ce qui revient à la premiere cause; car, si chaque
femelle ne souffre le
mâle que durant deux mois de l'année, c'est à cet égard comme si le
nombre des femelles étoit moindre des cinq sixiemes. Or, aucun de ces
deux cas n'est applicable à l'espece
humaine, où le nombre des femelles surpasse généralement celui des
mâles, & où l'on n'a
jamais observé que, même parmi les Sauvages, les femelles aient, comme
celles des autres
[82] especes, des tems de chaleur & d'exclusion. De plus, parmi
plusieurs de ces animaux,
toute l'espece entrant à la fois en effervescence, il vient un moment
terrible d'ardeur
commune, de tumulte, de désordre & de combat: moment qui n'a point
lieu parmi l'espece
humaine, où l'amour n'est jamais périodique. On ne peut donc pas
conclure des combats
de certains animaux pour la possession des femelles, que la même chose
arriveroit à
l'homme dans l'état de nature; & quand même on pourroit tirer cette
conclusion, comme
ces dissentions ne détruisent point les autres especes, on doit penser
au moins qu'elles ne
seroient pas plus funestes à la nôtre; & il est tres-apparent
qu'elles y causeroient encore
moins de ravages, qu'elles ne font dans la société, sur-tout dans les
pays où les moeurs étant encore comptées pour quelque chose, la
jalousie des amans & la vengeance des époux causent chaque jour des
duels, des meurtres, & pis encore; où le devoir d'une éternelle
fidélité ne sert qu'à faire des adulteres, & où les loix mêmes de
la continence &
de l'honneur étendent nécessairement la débauche, & multiplient les
avortements.
Concluons
qu'errant dans les forêts, sans industrie, sans parole, sans domicile,
sans guerre
& sans liaison, sans nul besoin de ses semblables, comme sans nul
desir de leur nuire,
peut-être même sans jamais en reconnoître aucun individuellement,
l'homme sauvage,
sujet à peu de passions, & se suffisant à lui-même, n'avoit que les
sentimens & les
lumieres propres à cet état, qu'il ne sentoit que ses vrais besoins, ne
regardoit que ce qu'il
croyoit avoir intérêt de voir, & que son intelligence ne faisoit
pas plus de progrès que sa
vanité. Si par hasard il faisoit [83] quelque découverte, il pouvoit
d'autant moins la
communiquer qu'il ne reconnaissoit pas même ses enfans. L'art périssoit
avec l'inventeur.
Il n'y avoit ni éducation, ni progres; les générations se multiplioient
inutilement; &
chacune partant toujours du même point, les siecles découloient dans
toute la grossiereté
des premiers âges; l'espece étoit déjà vieille, & l'homme restoit
toujours enfant.
Si
je me suis étendu si long-tems sur la supposition de cette condition
primitive, c'est
qu'ayant d'anciennes erreurs & des préjugés invétérés à détruire
j'ai cru devoir creuser
jusqu'à la racine, & montrer dans le tableau du véritable état de
nature combien
l'inégalité, même naturelle, est loin d'avoir dans cet état autant de
réalité & d'influence
que le prétendent nos Ecrivains.
En
effet, il est aisé de voir qu'entre les différences qui distinguent les
hommes, plusieurs
passent pour naturelles, qui sont uniquement l'ouvrage de l'habitude
& des divers genres
de vie que les hommes adoptent dans la société. Ainsi un tempérament
robuste ou délicat,
la force ou la foiblesse qui en dépendent, viennent souvent plus de la
maniere dure ou
efféminée dont on a été élevé, que de la constitution primitive des
corps. Il en est de
même des forces de l'esprit, & non-seulement l'éducation met de la
différence entre les
esprits cultivés & ceux qui ne le sont pas, mais elle augmente
celle qui se trouve entre les
premiers à proportion de la culture; car qu'un géant & un nain
marchent sur la même
route, chaque pas qu'ils feront l'un & l'autre donnera un nouvel
avantage au géant. Or, si
l'on compare la diversité prodigieuse d'éducations [84] & de genres
de vie qui regne dans
les différens ordres de l'état civil, avec la simplicité &
l'uniformité de la vie animale &
sauvage, où tous se nourrissent des mêmes alimens, vivent de la même
maniere, & font
exactement les mêmes choses, on comprendra combien la différence
d'homme à homme
doit être moindre dans l'état de nature que dans celui de société,
& combien l'inégalité
naturelle doit augmenter dans l'espece humaine par l'inégalité
d'institution.
Mais,
quand la nature affecteroit dans la distribution de ses dons autant de
préférences
qu'on le prétend, quel avantage les plus favorisés en tireroient-ils au
préjudice des autres,
dans un état de choses qui n'admettroit presque aucune sorte de
relation entr'eux ? Là où
il n'y a point d'amour, de quoi servira la beauté ? Que sert l'esprit à
des gens qui ne
parlent point, & la ruse à ceux qui n'ont point d'affaires?
J'entends toujours répéter que
les plus forts opprimeront les foibles; mais qu'on m'explique ce qu'on
veut dire par ce mot
d'oppression. Les uns domineront avec violence, les autres gémiront
asservis à tous leurs
caprices! Voilà précisément ce que j'observe parmi nous; mais je ne
vois pas comment
cela pourroit se dire des hommes sauvages, à qui l'on auroit même bien
de la peine à faire
entendre ce que c'est que servitude & domination. Un homme pourra
bien s'emparer des
fruits qu'un autre a cueillis, du gibier qu'il a tué, de l'antre qui
lui servoit d'asyle; mais
comment viendra-t-il jamais à bout de s'en faire obéir? & quelles
pourront être les
chaînes de la dépendance parmi des hommes qui ne possedent rien? Si
l'on me chasse d'un
arbre, j'en suis quitte pour aller à un autre; [85] si l'on me
tourmente dans un lieu, qui
m'empêchera de passer ailleurs? Se trouve-t-il un homme d'une force
assez supérieure à
la mienne, & de plus assez dépravé, assez paresseux & assez
féroce, pour me contraindre à pourvoir à sa subsistance, pendant qu'il
demeure oisif? Il faut qu'il se résolve à ne pas
me perdre de vue un seul instant, à me tenir lié avec un tres-grand
soin durant son
sommeil, de peur que je ne m'échappe ou que je ne le tue; c'est-à-dire,
qu'il est obligé de
s'exposer volontairement à une peine beaucoup plus grande que celle
qu'il veut éviter, &
que celle qu'il me donne à moi-même. après tout cela, sa vigilance se
relâche-t-elle un
moment; un bruit imprévu lui fait-il détourner la tete? je fais vingt
pas dans la forêt, mes
fers sont brisés, & il ne me revoit de sa vie.
Sans
prolonger inutilement ces détails, chacun doit voir que, les liens de
la servitude
n'étant formés que de la dépendance mutuelle des hommes & des
besoins réciproques qui
les unissent, il est impossible d'asservir un homme sans l'avoir mis
auparavant dans le cas
de ne pouvoir se passer d'un autre, situation qui, n'existant pas dans
l'état de nature, y
laisse chacun libre du joug, & rend vaine la loi du plus fort.
Apres
avoir prouvé que l'inégalité est à peine sensible dans l'état de
nature, & que son
influence y est presque nulle, il me reste à montrer son origine &
ses progrès dans les
développemens successifs de l'esprit humain. après avoir montré que la
perfectibilité, les
vertus sociales, & les autres facultés que l'homme naturel avoit
reçues en puissance, ne
pouvoient jamais se développer d'elles-mêmes, qu'elles avoient besoin
pour cela du
concours fortuit de plusieurs causes étrangeres [86] qui pouvoient ne
jamais naître, & sans
lesquelles il fût demeuré éternellement dans sa condition primitive, il
me reste à
considérer & à rapprocher les différens hazards qui ont pu
perfectionner la raison
humaine en détériorant l'espece, rendre un être méchant en le rendant
sociable, & d'un
terme si éloigné amener enfin l'homme & le monde au point où nous
les voyons.
J'avoue
que les événemens que j'ai à décrire ayant pu arriver de plusieurs
manieres, je
ne puis me déterminer sur le choix que par des conjectures; mais outre
que ces conjectures
deviennent des raisons quand elles sont les plus probables qu'on puisse
tirer de la nature
des choses, & les seuls moyens qu'on puisse avoir de découvrir la
vérité, les conséquences
que je veux déduire des miennes ne seront point pour cela
conjecturales, puisque, sur les
principes que je viens d'établir, on ne sauroit former aucun autre
systeme qui ne me
fournisse les mêmes résultats, & dont je ne puisse tirer les mêmes
conclusions.
Ceci
me dispensera d'étendre mes réflexions sur la maniere dont le laps de
tems compense
le peu de vraisemblance des événements; sur la puissance surprenante
des causes
tres-légeres, lorsqu'elles agissent sans relâche; sur l'impossibilité
où l'on est, d'un côté,
de détruire certaines hypotheses, si de l'autre on se trouve hors
d'état de leur donner le
degré de certitude des faits; sur ce que deux faits étant donnés comme
réels à lier par
une suite de faits intermédiaires, inconnus ou regardés comme tels,
c'est à l'histoire
quand on l'a, de donner les faits qui les lient; c'est à la
philosophie, à son défaut, [87] de
déterminer les faits semblables qui peuvent les lier; enfin sur ce
qu'en matiere
d'événemens, la similitude réduit les faits à un beaucoup plus petit
nombre de classes
différentes qu'on ne se l'imagine. Il me suffit d'offrir ces objets à
la considération de mes
juges; il me suffit d'avoir fait en sorte que les lecteurs vulgaires
n'eussent pas besoin de les considérer.
SECONDE
PARTIE.