[J.M.GALLANAR=Éditeur]
JEAN
JACQUES ROUSSEAU .
DISCOURS
SUR L'ORIGINE ET LES FONDEMENS DE L'INÉGALITÉ PARMI LES HOMMES.
]1753,
novembre --1755, octobre; dédicace, 1754, juin-octobre (additions); "Le
manuscrit que Rousseau a envoyé à l'Académie de Dijon & disparu des
archives de ladite Académie." le
Pléiade édition, t. III, pp. 1859-1860; fragments, Bibliothèque
publique et universitaire de Geneve ms. fr. 228 , Bibliothèque
nationale , Paris, ms. fr. 12.760, etc. ; A Amsterdam,
Marc Michel Rey, 1755, etc. ; le Pléiade édition, t. III, pp.
109-223.== Du
Peyrou/Moultou 1780-1789 quarto édition, t. I, pp. 1-176.]
[1]
DISCOURS SUR L'ORIGINE ET LES FONDEMENS DE L'INEGALITE PARMI
LES HOMMES
PAR JEAN JACQUES ROUSSEAU CITOYEN DE GENEVE.
Non
in depravatis, sed in his quae bene secundum naturam se habent,
considerandum est
quid sit naturale. ARISTOT. Politic. L. 1.
[2]
[3] [DEDICACE.]
À
LA REPUBLIQUE DE GENEVE.MAGNIFIQUES, TRES-HONORES ; ET
SOUVERAINS SEIGNEURS,
Convaincu
qu'il n'appartient qu'au Citoyen vertueux de rendre à sa Patrie des
honneurs
qu'elle puisse avouer, il y a trente ans que je travaille à mériter de
vous offrir [4] un
hommage publie; & cette heureuse occasion suppléant en partie à ce
que mes efforts n'ont
pu faire, j'ai cru qu'il me seroit permis de consulter ici le zele qui
m'anime, plus que le
droit qui devroit m'autoriser. Ayant eu le bonheur de naître parmi
vous, comment
pourrois-je méditer sur l'égalité que la nature a mise entre les
hommes, & sur l'inégalité
qu'ils ont instituée, sans penser à la profonde sagesse avec laquelle
l'une & l'autre,
heureusement combinées dans cet Etat, concourent, de la maniere la plus
approchante de
la loi naturelle & la plus favorable à la société, au maintien de
l'ordre publie & au
bonheur des particuliers? En recherchant les meilleures maximes que le
bon sens puisse
dicter sur la constitution d'un Gouvernement, j'ai été si frappé de les
voir toutes en
exécution dans le vôtre, que, même sans être né dans [5] vos murs,
j'aurois cru ne
pouvoir me dispenser d'offrir ce tableau de la société humaine, à celui
de tous les peuples
qui me paroît en posséder les plus grands avantages, & en avoir le
mieux prévenu les abus.
Si
j'avois eu à choisir le lieu de ma naissance, j'aurois choisi une
société d'une grandeur
bornée par l'étendue des facultés humaines, c'est-à-dire par la
possibilité d'être bien
gouvernée, & où chacun suffisant à son emploi, nul n'eût été
contraint de commettre à
d'autres les fonctions dont il étoit chargé: un Etat où, tous les
particuliers se connoissant
entr'eux, les manoeuvres obscures du vice, ni la modestie de la vertu,
n'eussent pu se
dérober aux regards & au jugement du Public, & où cette douce
habitude de se voir & de
se connoître, fît de l'amour de la Patrie l'amour des Citoyens plutôt
que celui de la terre.
[6]
J'aurois voulu naître dans un pays où le Souverain & le Peuple ne
pussent avoir qu'un
seul & même intérêt, afin que tous les mouvemens de la machine ne
tendissent jamais
qu'au bonheur commun; ce qui ne pouvant se faire à moins que le Peuple
& le souverain
ne soient une même personne, il s'ensuit que j'aurois voulu naître sous
un Gouvernement
Démocratique, sagement tempéré.
J'aurois
voulu vivre & mourir libre, c'est-à-dire, tellement soumis aux loix
que ni moi ni
personne n'en pût secouer l'honorable joug ; ce joug salutaire &
doux, que les têtes les
plus fieres portent d'autant plus docilement, qu'elles sont faites pour
n'en porter aucun autre.
J'aurois
donc voulu que personne dans l'Etat n'eût pu se dire au-dessus de la
loi, & que
personne au-dehors n'en pût imposer que l'Etat fût obligé de
reconnoître; car, [7] quelle
que puisse être la constitution d'un Gouvernement, s'il s'y trouve un
seul homme qui ne
soit pas soumis à la loi, tous les autres sont nécessairement à la
discrétion de celui-là (note1.); & s'il y a
un chef national, & un autre chef
étranger, quelque partage d'autorité
qu'ils puissent faire, il est impossible que l'un & l'autre soient
bien obéis, & que l'état soit
bien gouverné.
Je
n'aurois point voulu habiter une République de nouvelle institution;
quelques bonnes
loix qu'elle pût avoir, de peur que le Gouvernement, autrement
constitué peut-être qu'il
ne faudroit pour le moment, ne convenant pas aux nouveaux Citoyens, ou
les Citoyens au
nouveau Gouvernement, l'Etat ne fût sujet à être ébranlé & détruit
presque des sa
naissance. Car il en est de la liberté comme de ces alimens solides
& succulens, ou de ces
vins généreux, propres à nourrir [8] & fortifier les tempéramens
robustes qui en ont
l'habitude, mais qui accablent, ruinent & enivrent les foibles
& délicats qui n'y sont point
faits. Les Peuples une fois accoutumés à des Maîtres, ne sont plus en
état de s'en passer.
S'ils tentent de secouer le joug, ils s'éloignent d'autant plus de la
liberté, que, prenant
pour elle une licence effrénée qui lui est, opposée, leurs révolutions
les livrent presque
toujours à des séducteurs qui ne font qu'aggraver leurs chaînes. Le
Peuple Romain
lui-même, ce modele de tous les Peuples libres, ne fut point en état de
se gouverner en
sortant de l'oppression des Tarquins. Avili par l'esclavage & les
travaux ignominieux qu'ils
lui avoient imposés, ce n'étoit d'abord qu'une stupide populace qu'il
falut ménager &
gouverner avec la plus grande sagesse, afin que s'accoutumant peu à peu
à respirer l'air
salutaire de la liberté, [9] ces ames énervées ou plutôt abruties sous
la tyrannie,
acquissent par degrés cette sévérité de moeurs & cette fierté de
courage qui en firent
enfin le plus respectable de tous les Peuples. J'aurois donc cherché
pour ma patrie une
heureuse & tranquille République, dont l'ancienneté se perdit en
quelque sorte dans la
nuit des tems, qui n'eût éprouvé que des atteintes propres à manifester
& affermir dans
ses habitans le courage & l'amour de la Patrie, & où les
Citoyens accoutumés de longue
main à une sage indépendance, fussent non-seulement libres, mais dignes
de l'être.
J'aurois
voulu me choisir une Patrie, détournée par une heureuse impuissance du
féroce
amour des conquêtes, & garantie par une position encore plus
heureuse de la crainte de
devenir elle-même la conquête d'un autre Etat; une ville libre, placée
entre [10] plusieurs
Peuples dont aucun n'eût intérêt à l'envahir, & dont chacun eût
intérêt d'empêcher les
autres de l'envahir eux-mêmes; une République, en un mot, qui ne tentât
point l'ambition
de ses voisins, & qui pût raisonnablement compter sur leur secours
au besoin. Il s'ensuit
que, dans une position si heureuse, elle n'auroit eu rien à craindre
que d'elle-même, & que
si ses Citoyens s'étoient exercés aux armes, c'eût été plutôt pour
entretenir chez eux
cette ardeur guerriere & cette fierté de courage qui sied si bien à
la liberté, & qui en
nourrit le goût, que par la nécessité de pourvoir à leur propre défense.
J'aurois
cherché un pays où le droit de législation fût commun à tous les
Citoyens: car
qui peut mieux savoir qu'eux sous quelles conditions il leur convient
de vivre ensemble
dans une même société? Mais je n'aurois pas [11] approuvé des
Plébiscites semblables à
ceux des Romains, où les chefs de l'Etat & les plus intéressés à sa
conservation étoient
exclus des délibérations dont souvent dépendoit son salut, & où,
par une absurde
inconséquence, les Magistrats étoient privés des droits dont
jouissoient les simples Citoyens.
Au
contraire, j'aurois désiré que, pour arrêter les projets intéressés
& mal conçus, &
les innovations dangereuses qui perdirent enfin les Athéniens, chacun
n'eût pu le pouvoir
de proposer de nouvelles loix à sa fantaisie; que ce droit appartînt
aux seuls Magistrats,
qu'ils en usassent même avec tant de circonspection; que le Peuple, de
son côté, fût si
réservé à donner son consentement à ces loix, & que la promulgation
ne pût s'en faire
qu'avec tant de solemnité, qu'avant que la constitution fût ébranlée,
on eût le tems de se
convaincre [12] que c'est sur-tout la grande antiquité des loix qui les
rend saintes &
vénérables; que le Peuple méprise bientôt celles qu'il voit changer
tous les jours, & qu'en
s'accoutumant à négliger les anciens usages, sous prétexte de faire
mieux, on introduit
souvent de grands maux pour en corriger de moindres.
J'aurois
fui surtout, comme nécessairement mal gouvernée, une République où le
Peuple,
croyant pouvoir se passer de ses Magistrats, ou ne leur laisser qu'une
autorité précaire,
auroit imprudemment gardé l'administration des affaires civiles &
l'exécution de ses
propres loix; telle dut être la grossiere constitution des premiers
Gouvernemens sortant
immédiatement de l'état de nature, & telle fut encore un des vices
qui perdirent la
République d'Athenes.
Mais
j'aurois choisi celle où les particuliers [13] se contentant de donner
la sanction aux
loix, & de décider en Corps, & sur le rapport des Chefs, les
plus importantes affaires
publiques, établiroient des Tribunaux respectés, en distingueroient
avec soin les divers
départemens, éliroient d'année en année les plus capables & les
plus integres de leurs
Concitoyens pour administrer la justice & gouverner l'Etat; &
où la vertu des Magistrats
portant ainsi témoignage de la sagesse du Peuple, les uns & les
autres s'honoreroient
mutuellement. De sorte que si jamais de funestes mal-entendus venoient
à troubler la
concorde publique, ces tems même, d'aveuglement & d'erreurs fussent
marqués par des
témoignages de modération, d'estime réciproque, & d'un commun
respect pour les lois;
présages & garante d'une réconciliation sincere & perpétuelle.
[14]
Tels sont, Magnifiques, tres-honorés & souverains Seigneurs, les
avantages que
j'aurois recherchés dans la Patrie que je me serois choisie. Que si la
Providence y avoit
ajouté de plus une situation charmante, un climat tempéré, un pays
fertile, & l'aspect le
plus délicieux qui soit sous le Ciel, je n'aurois désiré, pour combler
mon bonheur, que de
jouir de tous ces biens dans le sein de cette heureuse Patrie, vivant
paisiblement dans une
douce société avec mes Concitoyens, exerçant envers eux & à leur
exemple, l'humanité,
l'amitié & toutes les vertus, & laissant après moi l'honorable
mémoire d'un homme de
bien & d'un honnête & vertueux Patriote.
Si,
moins heureux ou trop tard sage, je m'étois vu réduit à finir en
d'autres climats une
infirme & languissante carriere, regrettant inutilement le repos
& la paix dont [15] une
jeunesse imprudente m'auroit privé; j'aurois du moins nourri dans mon
ame ces mêmes
sentimens dont je n'aurois pu faire usage dans mon pays, & pénétré
d'une affection
tendre & désintéressée pour mes Concitoyens éloignés, je leur
aurois adressé du fond de
mon coeur à peu pres le discours suivant.
Mes
chers Concitoyens, ou plutôt mes freres, puisque les liens du sang
ainsi que les loix
nous unissent presque tous; il m'est doux de ne pouvoir penser à vous,
sans penser en
même tems à tous les biens dont vous jouissez, & dont nul de vous
peut-être ne sent mieux
le prix que moi qui les ai perdus. Plus je réfléchis sur votre
situation politique & civile, &
moins je puis imaginer que la nature des choses humaines puisse en
comporter une
meilleure. Dans tous les autres Gouvernemens, quand il est question
[16] d'assurer le plus
grand bien de l'Etat, tout se borne toujours à des projets en idées,
& tout au plus à de
simples possibilités; pour vous, votre bonheur est tout fait, il ne
faut qu'en jouir; & vous
n'avez plus besoin, pour devenir parfaitement heureux, que de savoir
vous contenter de
l'être. Votre souveraineté acquise ou recouvrée à la pointe de l'épée,
& conservée
durant deux siecles à force de valeur & de sagesse, est enfin
pleinement & universellement
reconnue. Des traités honorables fixent vos limites, assurent vos
droits & affermissent
votre repos. Votre constitution est excellente, dictée par la plus
sublime raison, & garantie
par des Puissances amies & respectables; votre Etat est tranquille,
vous n'avez ni guerres ni
conquérans à craindre; vous n'avez point d'autres maîtres que de sages
loix que vous avez
faites, administrées par [17] des Magistrats integres qui sont de votre
choix; vous n'êtes ni
assez riches pour vous énerver par la mollesse & perdre dans de
vaines délices le goût du
vrai bonheur & des solides vertus, ni assez pauvres pour avoir
besoin de plus de secours étrangers que ne vous en procure votre
industrie; & cette liberté précieuse, qu'on ne
maintient chez les grandes Nations qu'avec des impôts exorbitans, ne
vous coûte presque
rien à conserver.
Puisse
durer toujours, pour le bonheur de ses Citoyens & l'exemple des
Peuples une
République si sagement & si heureusement constituée!. Voilà le seul
voeu qui vous reste à
faire, & le seul soin qui vous reste à prendre. C'est à vous seuls
désormois, non à faire
votre bonheur, vos ancêtres vous en ont évité la peine, mais à le
rendre durable par la
sagesse d'en bien user. C'est de votre [18] union perpétuelle, de votre
obéissance aux loix,
de votre respect pour leurs Ministres, que dépend votre conservation.
S'il reste parmi vous
le moindre germe d'aigreur ou de défiance, hâtez-vous de le détruire,
comme un levain
funeste d'où résulteroient tôt ou tard vos malheurs & la ruine de
l'Etat. Je vous conjure
de rentrer tous au fond de votre coeur, & de consulter la voix
secrete de votre conscience.
Quelqu'un parmi vous connoît-il dans l'univers un Corps plus integre,
plus éclairé, plus
respectable que celui de votre Magistrature? Tous ses membres ne vous
donnent-ils pas
l'exemple de la modération, de la simplicité de moeurs, du respect pour
les loix, & de la
plus sincere réconciliation? Rendez donc sans reserve à de si sages
Chefs cette salutaire
confiance que la raison doit à la vertu; songez qu'ils sont de votre
choix, qu'ils le justifient,
& que [19] les honneurs, dûs à ceux que vous avez constitués en
dignité, retombent
nécessairement sur vous-mêmes. Nul de vous n'est assez peu éclairé pour
ignorer qu'où
cesse la vigueur des loix & l'autorité de leurs défenseurs, il ne
peut y avoir ni sûreté, ni
liberté pour personne. De quoi s'agit-il donc entre vous, que de faire
de bon coeur & avec
une juste confiance ce que vous seriez toujours obligés de faire par un
véritable intérêt,
par devoir & pour la raison? Qu'une coupable & funeste
indifférence pour le maintien de
la constitution, ne vous fasse jamais négliger au besoin les sages avis
des plus éclairés &
des plus zélés d'entre vous: mais que l'équité, la modération, la plus
respectueuse
fermeté, continuent de régler toutes vos démarches, & de montrer en
vous, à tout
l'univers, l'exemple d'un Peuple fier & modeste, aussi jaloux de sa
gloire que de sa liberté.
[20] Gardez-vous, sur-tout, & ce sera mon dernier conseil,
d'écouter jamais des
interprétations sinistres & des discours envenimés, dont les motifs
secrets sont souvent
plus dangereux que les actions qui en sont l'objet. Toute une maison
s'éveille & se tient en
alarmes aux premiers cris d'un bon & fidele gardien qui n'aboie
jamais qu'à l'approche
des voleurs; mais on hait l'importunité de ces animaux bruyans qui
troublent uns cesse le
repos public, & dont les avertissemens continuels & déplacés ne
se font pas même écouter
au moment qu'ils sont nécessaires.
Et
vous, Magnifiques & très Honorés Seigneurs, vous dignes &
respectables Magistrats
d'un Peuple libre, permettez-moi de vous offrir en particulier mes
hommages & mes
devoirs. S'il y a dans le monde un rang propre à illustrer ceux qui
l'occupent, [21] c'est
sans doute celui que donnent les talens & la vertu, celui dent vous
vous êtes rendus dignes,
& auxquels vos Concitoyens vous ont élevés. Leur propre mérite
ajoute encore au vôtre
un nouvel éclat; & choisis par des hommes capables d'en gouverner
d'autres, pour les
gouverner eux-mêmes, je vous trouve autant au-dessus des autres
Magistrats, qu'un
Peuple libre, & surtout celui que vous avez l'honneur de conduire,
est par ses lumieres &
par sa raison au-dessus de la populace des autres Etats.
Qu'il
me soit permis de citer un exemple dont il devroit rester de meilleures
traces, & qui
sera toujours présent à mon coeur. Je ne me rappelle point sans la plus
douce émotion, la
mémoire du vertueux Citoyen de qui j'ai reçu le jour, & qui souvent
entretint mon
enfance du respect qui vous étoit dû. Je le vois encore, vivant du
travail [22] de ses mains,
& nourrissant son ame des vérités les plus sublimes. Je vois
Tacite, Plutarque & Grotius,
mêlés devant lui avec les instrumenta de son métier. Je vois à ses
côtés un fils chéri,
recevant avec trop peu de fruit les tendres instructions du meilleur
des peres. Mais si les égaremens d'une folle jeunesse me firent oublier
durant un tems de si sages leçons, j'ai le
bonheur d'éprouver enfin que quelque penchant qu'on ait vers le vice,
il est difficile
qu'une éducation dont le coeur se mêle, reste perdue pour toujours.
Tels
sont, Magnifiques & très Honorés Seigneurs, les Citoyens & même
les simples
habitans nés dans l'Etat que vous gouvernez; tels sont ces hommes
instruits & sensés dont,
sous le nom d'ouvriers & de peuple, on a chez les autres nations
des idées si basses & si
fausses. Mon pere, je l'avoue avec joie, n'étoit point distingué parmi
ses [23] Concitoyens,
il n'étoit que ce qu'ils sont tous; & tel qu'il étoit, il n'y a
point de pays où sa société n'eût été recherchée, cultivée, & même
avec fruit, par les plus honnêtes gens. Il ne
m'appartient pas, & grace au Ciel, il n'est pas nécessaire de vous
parler des égards que
peuvent attendre de vous des hommes de cette trempe, vos égaux par
l'éducation, ainsi
que par les droits de la nature & de la naissance; vos inférieurs
par leur volonté, par la
préférence qu'ils doivent à votre mérite, qu'ils lui ont accordée,
& pour laquelle vous
leur devez à votre tour une sorte de reconnoissance. J'apprends avec
une vive satisfaction
de combien de douceur & de condescendance vous tempérez avec eux la
gravité
convenable aux Ministres des lois; combien vous leur rendez en estime
& en attentions ce
qu'ils vous doivent d'obéissance & de respects; [24] conduite
pleine de justice & de sagesse,
propre à éloigner de plus en plus la mémoire des événemens malheureux
qu'il faut
oublier pour ne les revoir jamais: conduite d'autant plus judicieuse,
que ce Peuple équitable & généreux se fait un plaisir de son
devoir, qu'il aime naturellement à vous
honorer, & que les plus ardens à soutenir leurs droits sont les
plus portés à respecter les vôtres.
Il
ne doit pas être étonnant que les Chefs d'une société civile en aiment
la gloire & le
bonheur: mais il l'est trop pour le repos des hommes que ceux qui se
regardent comme les
Magistrats, ou plutôt comme les maîtres d'une Patrie plus sainte &
plus sublime,
témoignent quelque amour pour la Patrie terrestre qui les nourrit.
Qu'il m'est doux de
pouvoir faire en notre faveur une exception si rare, & placer au
rang de [25] nos meilleurs
Citoyens ces zélés dépositaires des dogmes sacrés autorisés par les
loix, ces vénérables
Pasteurs des ames, dont la vive & douce, éloquence porte d'autant
mieux dans les coeurs
les maximes de l'Evangile, qu'ils commencent toujours par les pratiquer
eux-mêmes! Tout
le monde soit avec quel succès le grand art de la Chaire est cultivé à
Geneve. Mais, trop
accoutumés à voir dire d'une maniere & faire d'une autre, peu de
gens savent jusqu'à
quel point l'esprit du christianisme, la sainteté des moeurs, la
sévérité pour soi-même &
la douceur pour autrui, régnent dans le Corps de nos Ministres.
Peut-être appartient-il à
la seule ville de Geneve de montrer l'exemple édifiant d'une aussi
parfaite union entre une
société de Théologiens & de gens de Lettres; c'est en grande partie
sur leur sagesse & leur
modération reconnues, c'est sur leur zele pour la prospérité [26] de
l'Etat que je fonde
l'espoir de son éternelle tranquillité; & je remarque avec un
plaisir mêlé d'étonnement &
de respect, combien ils ont d'horreur pour les affreuses maximes de ces
hommes sacrés &
barbares dont l'Histoire fournit plus d'un exemple, & qui, pour
soutenir les prétendus
droits de Dieu, c'est-à-dire leurs intérêts, étoient d'autant moins
avares du sang humain,
qu'ils se flattoient que le leur seroit toujours respecté.
Pourrais-je
oublier cette précieuse moitié de la République qui fait le bonheur de
l'autre,
& dont la douceur & la sagesse y maintiennent la paix & les
bonnes moeurs? Aimables &
vertueuses Citoyennes, le sort de votre sexe sera toujours de gouverner
le nôtre. Heureux!
quand votre chaste pouvoir exercé seulement dans l'union conjugale, ne
se fait sentir que
pour la gloire de l'Etat & le bonheur public. C'est ainsi que les
femmes [27] commandoient à Sparte, & c'est ainsi que vous méritez
de commander à Geneve. Quel homme barbare
pourroit résister à la voix de l'honneur & de la raison dans la
bouche d'une tendre épouse; & qui ne mépriseroit un vain luxe, en
voyant votre simple & modeste parure qui,
par l'éclat qu'elle tient de vous, semble être la plus favorable à la
beauté? C'est à vous,
de maintenir toujours, par votre aimable & innocent empire, &
par votre esprit insinuant,
l'amour des loix dans l'Etat & la concorde parmi les Citoyens; de
réunir, par d'heureux
mariages, les familles divisées; & sur-tout de corriger, par la
persuasive douceur de vos
leçons, & par les grâces modestes de votre entretien, les travers
que nos jeunes gens vont
prendre en d'autres pays, d'où, au lieu de tant de choses utiles dont
ils pourroient profiter,
ils ne rapportent, avec un ton puéril & des [28] airs ridicules
pris parmi des femmes
perdues, que l'admiration de je ne sois quelles prétendues grandeurs,
frivoles
dédommagemens de la servitude, qui ne vaudront jamais l'auguste
liberté. Soyez donc
toujours ce que vous êtes, les chastes gardiennes des moeurs & les
doux liens de la paix, &
continuez de faire valoir, en toute occasion, les droits du coeur &
de la nature au profit du
devoir & de la vertu.
Je
me flatte de n'être point démenti par l'événement, en fondant sur de
tels garans
l'espoir du bonheur commun des Citoyens & de la gloire de la
République. J'avoue
qu'avec tous ces avantages, elle ne brillera pas de cet éclat dont la
plupart des yeux sont éblouis, & dont le puéril & funeste goût
est le plus mortel ennemi du bonheur & de la
liberté. Qu'une jeunesse dissolue aille chercher ailleurs des plaisirs
faciles & de [29] longs
repentirs. Que les prétendus gens de goût admirent en d'autres lieux la
grandeur des
palois, la beauté des équipages, les superbes ameublemens, la pompe des
spectacles, &
tous les rafinemens de la mollesse & du luxe. A Geneve on ne
trouvera que des hommes;
mais pourtant un tel spectacle a bien son prix, & ceux qui le
rechercheront, vaudront bien
les admirateurs du reste.
Daignez,
Magnifiques, Tres-Honorés & Souverains Seigneurs, recevoir tous
avec la même
bonté les respectueux témoignages de l'intérêt que je prends à votre
prospérité
commune. Si j'étois assez malheureux pour être coupable de quelque
transport indiscret
dans cette vive effusion de mon coeur, je vous supplie de le pardonner
à la tendre affection
d'un vrai Patriote, & au zele ardent & légitime d'un homme qui
n'envisage point de plus
grand bonheur [30] pour lui-même que celui de vous voir tous heureux.
Je
suis avec le plus profond respect,
MAGNIFIQUES,
TRES-HONORéS, ET SOUVERAINS SEIGNEURS,
Votre très-humble & très-obéissqnt
serviteur & Concitoyen,
JEAN-JAQUES
ROUSSEAU.
à
Chambéri, le 12 juin 1754.
[31]
PREFACE.
La
plus utile & la moins avancée de toutes les connoissances humaines
me paroît être
celle de l'homme (note 2); & j'ose dire que
la seule inscription du
Temple de Delphes
contenoit un Précepte plus important & plus difficile que tous les
gros Livres des
Moralistes. Aussi, je regarde le sujet de ce Discours comme une des
questions les plus
intéressantes que la Philosophie puisse proposer, & malheureusement
pour nous, comme
une des plus épineuses que les Philosophes puissent résoudre: car
comment connoître la
source de l'inégalité parmi les hommes, si l'on ne commence par les
connoître
eux-mêmes? Et comment l'homme viendra-t-il à bout de se voir tel que
l'a formé la
nature, à travers tous les changemens que la succession des tems &
des choses a dû
produire dans sa constitution originelle, & de démêler ce qu'il
tient de son propre fonds
d'avec ce que les circonstances & ses progrès ont ajouté ou changé
à son état primitif?
Semblable à la statue de Glaucus, que le tems, la mer & les orages
avoient tellement
défigurée, qu'elle ressembloit moins à un Dieu qu'à une bête féroce,
l'âme humaine
altérée au [32] sein de la société par mille causes sans cesse
renaissantes, par l'acquisition
d'une multitude de connoissances & d'erreurs, par les changemens
arrivés à la
constitution des corps, & par le choc continuel des passions, a ,
pour ainsi dire, changé
d'apparence au point d'être presque méconnaissable; & l'on n'y
trouve plus, au lieu d'un être agissant toujours par des principes
certains & invariables, au lieu de cette céleste &
majestueuse simplicité dont son Auteur l'avoit empreinte, que le
difforme contraste de la
passion qui croit raisonner, & de l'entendement en délire.
Ce
qu'il y a de plus cruel encore, c'est que tous les progrès de l'espece
humaine l'éloignant
sans cesse, de son état primitif, plus nous accumulons de nouvelles
connoissances, & plus
nous nous ôtons les moyens d'acquérir la plus importante de toutes ,
& que c'est, en un
sens à force d'étudier l'homme que nous nous sommes mis hors d'état de
le connoître.
Il
est aisé de voir que c'est dans ces changemens successifs de la
constitution humaine,
qu'il faut chercher la premiere origine des différences qui distinguent
les hommes,
lesquels, d'un commun aveu, sont naturellement aussi égaux entr'eux que
l'étoient les
animaux de chaque espece, avant que diverses causes physiques eussent
introduit dans
quelques-unes les variétés que [33] nous y remarquons. En effet, il
n'est pas concevable
que ces premiers changemens, par quelque moyen qu'ils soient arrivés,
aient altéré, tout à la fois & de la même maniere tous les
individus de l'espece; mais les uns s'étant
perfectionnés ou détériorés, & ayant acquis diverses qualités,
bonnes ou mauvaises, qui
n'étoient point inhérentes à leur nature, les autres resterent plus
long-tems dans leur état
originel; & telle fut parmi les hommes la premiere source de
l'inégalité; qu'il est plus aisé
de démontrer ainsi en général que d'en assigner avec précision les
véritables causes.
Que
mes lecteurs ne s'imaginent donc pas que j'ose me flatter d'avoir vu ce
qui me paroît
si difficile à voir. J'ai commencé quelques raisonnemens: j'ai hazardé
quelques
conjectures, moins dans l'espoir de résoudre la question, que dans
l'intention de l'éclaircir
& de la réduire à son véritable état. D'autres pourront aisément
aller plus loin dans la
même route, sans qu'il soit facile à personne d'arriver au terme; car
ce n'est pas une
légere entreprise de démêler ce qu'il y a d'originaire &
d'artificiel dans la nature actuelle
de l'homme, & de bien connoître un état qui n'existe plus, qui n'a
peut-être point existé,
qui probablement n'existera jamais, & dont il est pourtant
nécessaire d'avoir des notions
justes pour bien juger de notre état présent. Il faudroit [34] même
plus de philosophie
qu'on ne pense à celui qui entreprendroit de déterminer exactement les
précautions à
prendre, pour faire sur ce sujet de solides observations; & une
bonne solution du problême
suivant ne me paroîtroit pas indigne des Aristotes & des Plines de
notre siecle: Quelles
expériences seroient nécessaires pour parvenir à connoître l'homme
naturel; & quels sont
les moyens de faire ces expériences au sein de la société? Loin
d'entreprendre de
résoudre ce problême, je crois en avoir assez médité le sujet pour oser
répondre d'avance
que les plus grands Philosophes ne seront pas trop bons pour diriger
ces expériences, ni les
plus puissans Souverains pour les faire; concours auquel il n'est
gueres raisonnable de
s'attendre, sur-tout avec la persévérance ou plutôt la succession de
lumieres & de bonne
volonté, nécessaire de part & d'autre pour arriver au succes.
Ces
recherches si difficiles à faire, & auxquelles on a si peu songé
jusqu' ici, sont pourtant
les seuls moyens qui nous restent de lever une multitude de difficultés
qui nous dérobent
la connoissance des fondemens réels de la société humaine. C'est cette
ignorance de la
nature de l'homme qui jette tant d'incertitude & d'obscurité sur la
véritable définition du
droit naturel: car l'idée du droit, dit M. Burlamaqui, & plus
encore celle du droit naturel,
sont manifestement des idées relatives à la [35] nature de l'homme.
C'est donc de cette
nature même de l'homme, continue-t-il, de sa constitution & de son
état, qu'il faut
déduire les principes de cette science.
Ce
n'est point sans surprise & sans scandale qu'on remarque le peu
d'accord qui regne sur
cette importante matiere entre les divers auteurs qui en ont traité.
Parmi les plus graves
Ecrivains, à peine en trouve-t-on deux qui soient du même avis sur ce
point. Sans parler
des anciens Philosophes qui semblent avoir pris à tâche de se
contredire entr'eux sur les
principes les plus fondamentaux, les Jurisconsultes Romains
assujettissent indifféremment
l'homme & tous les autres animaux à la même loi naturelle, parce
qu'ils considerent
plutôt sous ce nom la loi que la nature s'impose à elle-même que celle
qu'elle prescrit; ou
plutôt à cause de l'acception particuliere selon laquelle ces
Jurisconsultes entendent le mot
de toi, qu'ils semblent n'avoir pris en cette occasion que pour
l'expression des rapporte
généraux établis par la nature entre tous les êtres animés, pour leur
commune
conservation. Les modernes ne reconnoissant, sous le nom de loi, qu'une
regle prescrite à
un être moral, c'est-à-dire intelligent, libre, & considéré dans
ses rapports avec d'autres êtres, bornent conséquemment au seul animal
doué de raison, c'est-à-dire à l'homme, la
compétence de la loi naturelle; mais définissant [36] cette loi chacun
à sa mode, ils
l'établissent tous sur des principes si métaphysiques, qu'il y a, même
parmi nous, bien peu
de gens en état de comprendre ces principes, loin de pouvoir les
trouver d'eux-mêmes. De
sorte que toutes les définitions de ces savans hommes, d'ailleurs en
perpétuelle
contradiction entr'elles, s'accordent seulement en ceci, qu'il est
impossible d'entendre la loi
de nature, & par conséquent d'y obéir, sans être un très grand
raisonneur & un profond
métaphysicien. Ce qui signifie précisément que les hommes ont dû
employer pour
l'établissement de la société, des lumieres qui ne se développent
qu'avec beaucoup de
peine, & pour fort peu de gens, dans le sein de la société même.
Connoissant
si peu la nature, & s'accordant si mal sur le sens du mot Loi, il
seroit bien
difficile de convenir d'une bonne définition de la loi naturelle. Aussi
toutes celles qu'on
trouve dans les livres, outre le défaut de n'être point uniformes,
ont-elles encore celui
d'être tirées de plusieurs connoissances que les hommes n'ont point
naturellement, & des
avantages dont ils ne peuvent concevoir l'idée, qu'apres être sortis de
l'état de nature. On
commence par rechercher les regles dont, pour l'utilité commune, il
seroit à propos que les
hommes convinssent entr'eux, & puis, on donne le nom de loi [37]
naturelle à la collection
de ces regles, sans autre preuve que le bien qu'on trouve qui
résulteroit de leur pratique
universelle. Voilà assurément une maniere très commode de composer des
définitions, &
d'expliquer la nature des choses par des convenances presque
arbitraires.
Mais
tant que nous ne connoîtrons point l'homme naturel, c'est en vain que
nous voudrons
déterminer la loi qu'il a reçue, ou celle qui convient le mieux à sa
constitution. Tout ce
que nous pouvons voir tres-clairement au sujet de cette loi, c'est que
non-seulement, pour
qu'elle soit loi, il faut que la volonté de celui qu'elle oblige puisse
s'y soumettre avec
connoissance ; mais qu'il faut encore, pour qu'elle soit naturelle,
qu'elle parle
immédiatement par la voix dé la nature.
Laissant
donc tous les livres scientifiques, qui ne nous apprennent qu'à voir
les hommes
tels qu'ils se sont faits, & méditant sur les premieres & plus
simples opérations de l'ame
humaine, j'y crois appercevoir deux principes antérieure à la raison,
dont l'un nous
intéresse ardemment à notre bien-être & à la conservation de
nous-mêmes, & l'autre
nous inspire une répugnance naturelle à voir périr ou souffrir tout
être sensible, &
principalement nos semblables. C'est du concours & de la
combinaison que notre esprit est
en état de faire de ces deux principes, sans qu'il soit nécessaire d'y
faire entrer celui [38]
de la sociabilité, que me paroissent découler toutes les regles du
droit naturel; regles que
la raison est ensuite forcée de rétablir sur d'autres fondemens, quand,
par me
développemens successifs, elle est venue à bout d'étouffer la nature.
De
cette maniere, on n'est point obligé de faire de l'homme un philosophe
avant que d'en
faire un homme; ses devoirs envers autrui ne lui sont pas uniquement
dictés par les
tardives leçons de la sagesse; & tant qu'il ne résistera point à
l'impulsion intérieure de la
commisération, il ne fera jamais du mal à un autre homme, ni même à
aucun être
sensible; excepté dans le cas légitime où sa conservation se trouvant
intéressée, il est
obligé de se donner la préférence à lui-même. Par ce moyen, on termine
aussi les
anciennes disputes sur la participation des animaux à la loi naturelle;
car il est clair que,
dépourvus de lumieres & de liberté, ils ne peuvent reconnoître
cette loi; mais tenant en
quelque chose à notre nature par la sensibilité dont ils sont doués, on
jugera qu'ils doivent
aussi participer au droit naturel, & que l'homme est assujetti
envers eux à quelque espece
de devoirs. Il semble, en effet, que si je suis obligé de ne faire
aucun mal à mon semblable,
c'est moins parce qu'il est un être raisonnable, que parce qu'il est un
être sensible; qualité
qui étant commune à la bête & à [39] l'homme, doit au moins donner
à l'une le droit de
n'être point maltraitée inutilement par l'autre.
Cette
même étude de l'homme originel, de ses vrais besoins, & des
principes
fondamentaux de ses devoirs, est encore le seul bon moyen qu'on puisse
employer pour
lever ces foules de difficultés qui se présentent sur l'origine de
l'inégalité morale, sur les
vrais fondemens du corps politique, sur les droits réciproques de ses
membres, & sur mille
autres questions semblables, aussi importantes que mal éclaircies.
En
considérant la société humaine d'un regard tranquille &
désintéressé, elle ne semble
montrer d'abord que la violence des hommes puissans & l'oppression
des foibles: l'esprit se
révolte contre la dureté des uns; on est porté à déplorer l'aveuglement
des autres; &
comme rien n'est moins stable parmi les hommes que ces relations
extérieures que le
hasard produit plus souvent que la sagesse, & que l'on appelle
foiblesse ou puissance,
richesse ou pauvreté, les établissemens humains paroissent au premier
coup d'oeil fondés
sur des monceaux de sable mouvant: ce n'est qu'en les examinant de
pres, ce n'est qu'apres
avoir écarté la poussiere & le sable qui environnent l'édifice,
qu'on apperçoit la base
inébranlable sur laquelle il est élevé, & qu'on apprend à en
respecter les fondemens, Or,
sans l'étude sérieuse de l'homme, de ses facultés [40] naturelles,
& de leurs
développemens successifs, on ne viendra jamais à bout de faire ces
distinctions, & de
séparer, dans l'actuelle constitution des choses, ce qu'a fait la
volonté divine, d'avec ce que
l'art humain a prétendu faire. Les recherches politiques & morales,
auxquelles donne lieu
l'importante question que j'examine, sont donc utiles de toutes
manieres, & l'histoire
hypothétique des gouvernemens est pour l'homme une leçon instructive à
tous égards. En
considérant ce que nous serions devenus, abandonnés à nous-mêmes, nous
devons
apprendre à bénir celui dont la main bienfaisante, corrigeant nos
institutions & leur
donnant une assiette inébranlable, a prévenu les désordres qui
devroient en résulter, &
fait naître notre bonheur des moyens qui sembloient devoir combler
notre misere.
Quem te Deus esse
Jussit, & humanâ quâ parte locatus es in re,
Disce.
[41]
AVERTISSEMENT SUR LES NOTES
J'ai
ajouté quelques notes à cet Ouvrage, selon ma coutume paresseuse de
travailler à
bâton rompu; ces notes s'écartent quelquefois assez du sujet, pour
n'être pas bonnes à
lire avec le texte. Je les ai donc rejettées à la fin du Discours, dans
lequel j'ai tâche de
suivre de mon mieux le plus droit chemin. Ceux qui auront le courage de
recommencer,
pourront s'amuser la seconde fois à battre les buissons, & tenter
de parcourir les notes; il y
aura peu de mal que les autres ne les lisent point du tout.
[42]
QUESTION PROPOSEE PAR L'ACADEMIE DE DIJON.
Quelle
est l'origine de l'inégalité parmi les Hommes, & si elle est
autorisée par la loi naturelle?
[Tableau-Il
retourne chez ses égaux.]
[43]
DISCOURS SUR L'ORIGINE ET LES FONDEMENS DE L'INéGALITé PARMI
LES HOMMES.
C'est
de l'homme que j'ai à parler, & la question que j'examine m'apprend
que je vais
parler à des hommes; car on n'en propose point de semblables quand on
craint d'honorer
la vérité. Je défendrai donc avec confiance la cause de l'humanité
devant les sages qui
m'y invitent, & je ne serai pu mécontent de moi-même si je me rends
digne de mon sujet &
de mes juges.
Je
conçois dans l'espece humaine deux sortes d'inégalité, l'une que
j'appelle naturelle ou
physique, parce qu'elle est établie par la nature, & qui consiste
dans la différence des âges, de la santé, des forces du corps, &
des qualités de l'esprit ou de l'ame: l'autre, qu'on
peut appeller inégalité morale ou politique, parce qu'elle dépend d'une
sorte de
convention, & qu'elle est établie, on du moins autorisée par le
consentement des hommes.
Celle-ci consiste dans les différens priviléges, dont quelques-uns
jouissent au préjudice
des autres, comme d'être plus riches, plus honorés, plus puissans
qu'eux, ou même de s'en
faire obéir.
[44]
On ne peut pas demander quelle est la source de l'inégalité naturelle,
parce que la
réponse se trouveroit énoncée dans la simple définition du mot. On peut
encore moins
chercher s'il n'y auroit point quelque liaison essentielle entre les
deux inégalités; car ce
seroit demander, en d'autres termes, si ceux qui commandent valent
nécessairement mieux
que ceux qui obéissent, & si la force du corps ou de l'esprit, la
sagesse ou la vertu, se
trouvent toujours dans les mêmes individus en proportion de la
puissance ou de la
richesse: question bonne, peut-être, à agiter entre des esclaves
entendus de leurs maîtres,
mais qui ne convient pas à des hommes raisonnables & libres, qui
cherchent la vérité.
De
quoi s'agit-il donc précisément dans ce Discours? De marquer dans le
progrès des
choses, le moment où le droit succédant à la violence, la nature fut
soumise à, la loi;
d'expliquer par quel enchaînement de prodiges le fort put se résoudre à
servir le foible, &
le peuple à acheter un repose idée au prix d'une félicité réelle.
Les
Philosophes qui ont examiné les fondemens de la société, ont tous senti
la nécessité
de remonter jusqu'à l'état de nature, mais aucun d'eux n'y est arrivé.
Les uns n'ont point
balancé à supposer à l'homme dans cet état la notion du juste & de
l'injuste, sans se
soucier de montrer qu'il dût avoir cette notion, ni même qu'elle lui
fût utile. D'autres ont
parlé du droit naturel que chacun a de conserver ce qui lui appartient
sans expliquer ce
qu'ils entendoient par appartenir. D'autres donnant d'abord au plus
fort l'autorité sur le
plus foible, Ont aussi-tôt fait naître le Gouvernement, sans [45]
songer au tems qui dût
s'écouler avant que le sens des mots d'autorité & de gouvernement
pût exister parmi les
hommes. Enfin tous, parlant sans cesse de besoin, d'avidité,
d'oppression, de désirs &
d'orgueil, ont transporté à l'état de nature des idées qu'ils avoient
prises dans la société;
ils parloient de l'homme sauvage, & ils peignoient l'homme civil.
Il n'est pas même venu
dans l'esprit de la plupart des nôtres, de douter que l'état de nature
eût existé, tandis
qu'il est évident, par la lecture des livres sacrés, que le premier
homme ayant reçu
immédiatement de Dieu des lumieres & des préceptes, n'étoit point
lui-même dans cet état, & qu'en ajoutant aux écrits de Moise la foi
que leur doit tout philosophe chrétien, il
faut nier que, même avant le déluge, les hommes se soient jamais
trouvés dans le pur état
de nature, à moins qu'ils n'y soient retombés par quelque événement
extraordinaire:
paradoxe fort embarrassant à défendre, & tout-à-fait impossible à
prouver.
Commençons
donc par écarter tous les faits, car ils ne touchent point à la
question. Il ne
faut pas prendre les recherches dans lesquelles on peut entrer sur ce
sujet, pour des
vérités historiques, mais seulement pour des raisonnemens hypothétiques
&
conditionnels, plus propres à éclaircir la nature des choses qu'à en
montrer la véritable
origine, & semblables à ceux que font tous les jours nos physiciens
sur la formation du
monde. La religion nous ordonne de croire que Dieu lui-même ayant tiré
les hommes de
l'état de nature immédiatement après la création, ils sont inégaux
parce qu'il a voulu
qu'ils le fussent; mais elle ne nous défend pas de former des
conjectures tirées de la seule
nature de l'homme & des [46] êtres qui l'environnent, sur ce
qu'auroit pu devenir le
genre-humain, s'il fût resté abandonné à lui-même. Voilà ce qu'on me
demande, & ce
que je me propose d'examiner dans ce Discours. Mon sujet intéressant
l'homme en
général, je tâcherai de prendre un langage qui convienne à toutes les
nations, ou plutôt,
oubliant les tems & les lieux pour ne songer qu'aux hommes à qui je
parle, je me
supposerai dans le licée d'Athenes, répétant les leçons de mes maîtres,
ayant les Platons
& les Xénocrates pour juges, & le genre-humain pour auditeur.
O
homme, de quelque contrée que tu sois, quelles que soient tes opinions,
écoute; voici ton
histoire, telle que j'ai cru la lire, non dans les livres de tes
semblables qui sont menteurs,
mais dans la nature, qui ne ment jamais. Tout ce qui sera d'elle sera
vrai: il n'y aura de
faux que ce que j'y aurai mêlé du mien sans le vouloir. Les tems dont
je vais parler sont
bien éloignée: combien tu as changé de ce que tu étois! C'est, pour
ainsi dire, la vie de ton
espece que je te vais décrire d'apres les qualités que tu as reçues,
que ton éducation & tes
habitudes ont pu dépraver, mais qu'elles n'ont pu détruire. Il y a, je
le sens, un âge auquel
l'homme individuel voudroit s'arrêter; tu chercheras l'âge auquel tu
désirerois que ton
espece se fût arrêtée. Mécontent de ton état présent, par des raisons
qui annoncent à ta
postérité malheureuse de plus grands mécontentemens encore, peut-être
voudrois-tu
pouvoir rétrograder; & ce sentiment doit faire l'éloge de tes
premiers aÏeux, la critique de
tes contemporains, & l'effroi de ceux qui auront le malheur de
vivre après toi.
[47]
PREMIERE PARTIE.
Quelque
important qu'il soit, pour bien juger de l'état naturel de l'homme, de
le
considérer des son origine, & de l'examiner, pour ainsi dire, dans
le premier embryon de
l'espece, je ne suivrai point son organisation à travers ses
développemens successifs: je ne
m'arrêterai pas à rechercher dans le systeme animal ce qu'il put être
au commencement,
pour devenir enfin ce qu'il est. Je n'examinerai pas si, comme le pense
Aristote, ses ongles
alongés ne furent point d'abord des griffes crochues; s'il n'étoit
point velu comme un ours,
& si, marchant à quatre pieds, (note 3) ses
regarde dirigés vers la
terre, & bornés à un
horizon de quelques pas, ne marquoient point à la fois le caractere
& les limites de ses
idées. Je ne pourrois former sur ce sujet que des conjectures vagues
& presque
imaginaires. L'anatomie comparée a fait encore trop peu de progres, les
observations des
Naturalistes sont encore trop incertaines, pour qu'on puisse établir
sur de pareils
fondemens la base d'un raisonnement solide; ainsi, sans avoir recours
aux connoissances
surnaturelles que nous avons sur ce point, & sans avoir égard aux
changemens qui ont dû
survenir dans la conformation, tant intérieure qu'extérieure, de
l'homme, à mesure qu'il
appliquoit ses membres à de nouveaux usages, & qu'il se nourrissoit
de nouveaux alimens,
je le supposerai conformé de tout tems comme je le vois aujourd'hui,
marchant à deux
pieds, se servant de ses mains comme [48] nous faisons des nôtres,
portant ses regards sur
toute la nature, & mesurant des yeux la vaste étendue du ciel.
En
dépouillant cet être, ainsi constitué de tous les dons surnaturels
qu'il a pu recevoir, &
de toutes les facultés artificielles, qu'il n'a pu acquérir que par de
longs progres; en le
considérant, en un mot, tel qu'il a dû sortir des mains de la nature,
je vois un animal
moins fort que les uns, moins agile que les autres, mais à tout
prendre, organisé le plus
avantageusement de tous: je le vois se rassasiant sous un chêne, se
désaltérant au premier
ruisseau, trouvant son lit au pied du même arbre qui lui a fourni son
repas, & voilà ses
besoins satisfaits.
La
terre, abandonnée à sa fertilité naturelle (note 4),
& couverte de
forêts immenses que
la cognée ne mutila jamais, offre à chaque pas des magasins & des
retraites aux animaux
de toute espece. Les hommes, dispersés parmi eux, observent, imitent
leur industrie, &
s'élevent ainsi jusqu'à l'instinct des bêtes, avec cet avantage que
chaque espece n'a que le
sien propre, & que l'homme n'en ayant peut-être aucun qui lui
appartienne, se les
approprie tous, se nourrit également de la plupart des alimens divers
(note 5) que les
autres animaux se partagent, & trouve par conséquent sa subsistance
plus aisément que
ne peut faire aucun d'eux.
Accoutumés
des l'enfance aux intempéries de l'air, & à la rigueur des saisons,
exercés à
la fatigue, & forcés de défendre nuds & sans armes leur vie
& leur proie contre les autres
bêtes féroces, ou de leur échapper à la course, les hommes se forment
un tempérament
robuste & presque [49] inaltérable; les enfans, apportant au monde
l'excellente
constitution de leurs peres, & la fortifiant par les mêmes
exercices qui l'ont produite,
acquierent ainsi toute la vigueur dont l'espece humaine est capable. La
nature en use
précisément avec eux comme la loi de Sparte avec les enfans des
citoyens; elle rend forts &
robustes ceux qui sont bien constituée, & fait périr tous les
autres; différente en cela de
nos sociétés, où l'Etat, en rendant les enfans onéreux aux peres, les
tue indistinctement
avant leur naissance.
Le
corps de l'homme sauvage étant le seul instrument qu'il connoisse, il
l'emploie à divers
usages, dont, par le défaut d'exercice, les nôtres sont incapables;
& c'est notre industrie
qui nous ôte la force & l'agilité que la nécessité l'oblige
d'acquérir. S'il avoit eu une
hache, son poignet romproit-il de si fortes branches? S'il avoit eu une
fronde, lanceroit-il de
la main une pierre avec tant de roideur? S'il avoit eu une échelle,
grimperoit-il si
légerement sur un arbre? S'il avoit eu un cheval, seroit-il si vite à
la course? Laissez à
l'homme civilisé le tems de rassembler toutes ses machines autour de
lui, on ne peut douter
qu'il ne surmonte facilement l'homme sauvage; mais si vous voulez voir
un combat plus
inégal encore, mettez-les nuds & désarmés vis-à-vis l'un de
l'autre, & vous reconnoîtrez
bientôt quel est l'avantage d'avoir sans cesse toutes ses forces à sa
disposition, d'être
toujours prêt à tout événement, & de se porter, pour ainsi dire,
toujours tout entier avec
soi (note 6).
Hobbes
prétend que l'homme est naturellement intrépide, & ne cherche qu'à
attaquer &
combattre. Un philosophe illustre [50] pense, au contraire, &
Cumberland & Pufendorf
l'assurent aussi, que rien n'est si timide que l'homme dans l'état de
nature, & qu'il est
toujours tremblant & prêt à fuir au moindre bruit qui le frappe, au
moindre mouvement
qu'il apperçoit . Cela peut être ainsi pour les objets qu'il ne connoît
pas, & je ne doute
point qu'il ne soit effrayé par tous les nouveaux spectacles qui
s'offrent à lui, toutes les fois
qu'il ne peut distinguer le bien & le mal physiques qu'il en doit
attendre, ni comparer ses
forces avec les dangers qu'il a à courir; circonstances rares dans
l'état de nature, où
toutes choses marchent d'une maniere si uniforme, & où la face de
la terre n'est point
sujette à ces changemens brusques & continuels qu'y causent les
passions & l'inconstance
des peuples réunis. Mais l'homme sauvage vivant dispersé parmi les
animaux, & se
trouvant de bonne heure dans le cas de se mesurer avec eux, il en fait
bientôt la
comparaison, & sentant qu'il les surpasse plus en adresse qu'ils ne
le surpassent en force, il
apprend à ne les plus craindre. Mettez un ours ou un loup aux prises
avec un Sauvage
robuste, agile, courageux comme ils sont tous, armé de pierres &
d'un bon bâton, & vous
verrez que le péril sera tout au moins réciproque, & qu'apres
plusieurs expériences
pareilles, les bêtes féroces qui n'aiment point à s'attaquer l'une à
l'autre, s'attaqueront
peu volontiers à l'homme, qu'elles auront trouvé tout aussi féroce
qu'elles. A l'égard des
animaux qui ont réellement plus de force qu'il n'a d'adresse, il est
vis-à-vis d'eux dans le
cas des autres especes plus foibles, qui ne laissent pas de subsister;
avec cet avantage pour
l'homme, que, non moins dispos qu'eux à la [51] course, & trouvant
sur les arbres un
refuge presque assuré, il a par-tout le prendre & le laisser dans
la rencontre, & le choix de
la fuite ou du combat. Ajoutons qu'il ne paroît pas qu'aucun animal
fasse naturellement la
guerre à l'homme, hors le cas de sa propre défense ou d'une extrême
faim, ni témoigne
contre lui de ces violentes antipathies qui semblent annoncer qu'une
espece est destinée
parla nature à servir de pâture à l'autre.
Voilà,
sans doute les raisons pourquoi les Negres & les Sauvages se
mettent si peu en peine
des bêtes féroces qu'ils peuvent rencontrer dans les bois. Les CaraÏbes
de Venezuela
vivent entr'autres, à cet égard, dans la plus profonde sécurité &
sans le moindre
inconvénient. Quoiqu'ils soient presque nuds, dit François Corréal, ils
ne laissent pas de
s'exposer hardiment dans les bois, armés seulement de la fleche &
de l'arc; mais on n'a
jamais oui dire qu'aucun d'eux ait été dévoré des bêtes.
D'autres
ennemis plus redoutables, & dont l'homme n'a pas les mêmes moyens
de se
défendre, sont les infirmités naturelles, l'enfance, la vieillesse,
& les maladies de toute
espece; tristes signes de notre foiblesse, dont les deux premiers sont
communs à tous les
animaux, & dont le dernier appartient principalement à l'homme
vivant en société.
J'observe même, au sujet de l'enfance, que la mere, portant partout son
enfant avec elle, a
beaucoup plus de facilité à le nourrir que n ont les femelles de
plusieurs animaux, qui sont
forcées d'aller & venir sans cesse avec beaucoup de fatigue, d'un
côté pour chercher leur
pâture, & de l'autre, pour allaiter [52] ou nourrir leurs petits.
Il est vrai que si la femme
vient à périr, l'enfant risque fort de périr avec elle; mais ce danger
est commun à cent
autres especes, dont les petits ne sont de long-tems en état d'aller
chercher eux-mêmes leur
nourriture; & si l'enfance est plus longue parmi nous, la vie étant
plus longue aussi, tout
est encore à-peu-pres égal en ce point,(note 7)
quoiqu'il y ait sur la
durée du premier âge,
& sur le nombre des petits,(note 8)
d'autres regles, qui ne sont
pas de mon sujet. Chez les
vieillards, qui agissent & transpirent peu, le besoin d'alimens
diminue avec la faculté d'y
pourvoir; & comme la vie sauvage éloigne d'eux la goutte & les
rhumatismes, & que la
vieillesse est de tous les maux celui que les secours humains peuvent
le moins soulager, ils
s'éteignent enfin, sans qu'on s'apperçoive qu'ils cessent d'être, &
presque sans s'en
appercevoir eux-mêmes.
A
l'égard des maladies, je ne répéterai point les vaines & fausses
déclamations que font
contre la médecine la plupart des gens en santé; mais je demanderai
s'il y a quelque
observation solide de laquelle on puisse conclure que dans les pays où
cet art est le plus
négligé, la vie moyenne de l'homme soit plus courte que dans ceux où il
est cultivé avec le
plus de soin. Et comment cela pourroit-il être, si nous nous donnons
plus de maux que la
médecine ne peut nous fournir de remedes! L'extrême inégalité dans la
maniere de vivre,
l'exces d'oisiveté dans les uns, l'exces de travail dans les autres, la
facilité d'irriter & de
satisfaire nos appétits & notre sensualité, les alimens trop
recherchés des riches, qui les
nourrissent de sucs échauffans & les accablent d'indigestions, [53]
la mauvaise nourriture
des pauvres, dont ils manquent même le plus souvent, & dont le
défaut les porte à
surcharger avidement leur estomac dans l'occasion, les veilles, les
exces de toute espece, les
transports immodérés de toutes les passions, les fatigues &
l'épuisement d'esprit, les
chagrins & les peines sans nombre qu'on éprouve dans tous les
états, & dont les ames sont
perpétuellement rongées: voilà les funestes garans que la plupart de
nos maux sont notre
propre ouvrage, & que nous les aurions presque tous évités en
conservant la maniere de
vivre simple, uniforme & solitaire qui nous étoit prescrite par la
nature. Si elle nous a
destinés à être sains, j'ose presque assurer que l'état de réflexion
est un état contre
nature, & que l'homme qui médite est un animal dépravé. Quand on
songe à la bonne
constitution des Sauvages, au moins de ceux que nous n'avons pas perdus
avec nos liqueurs
fortes; quand on sait qu'ils ne connoissent presque d'autres maladies
que les blessures & la
vieillesse, on est très porté à croire qu'on feroit aisément l'histoire
des maladies humaines
en suivant celle des sociétés civiles. C'est au moins l'avis de Platon,
qui juge, sur certains
remedes employés ou approuvés par Podalyre & Macaon au siege de
Troye, que diverses
maladies que ces remedes devoient exciter, n'étoient point encore alors
connues parmi les
hommes; & Celse rapporte que la diéte, aujourd'hui si nécessaire,
ne fut inventée que par
Hippocrate.
Avec
si peu de sources de maux, l'homme dans l'état de nature n'a donc
gueres besoin de
remedes, moins encore de médecins; l'espece humaine n'est point non
plus à cet égard
[54] de pire condition que toutes les autres, & il est aisé de
savoir des chasseurs, si dans
leurs courses ils trouvent beaucoup d'animaux infirmes. Plusieurs en
trouvent-ils qui ont
reçu des blessures considérables très bien cicatrisées, qui ont eu des
os & même des
membres rompus & repris sans autre chirurgien que le tems, sans
autre régime que leur
vie ordinaire, & qui n'en sont pas moins parfaitement guéris, pour
n'avoir point été
tourmentés d'incisions, empoisonnés de drogues, ni exténués de jeûnes.
Enfin, quelque
utile que puisse être parmi nous la médecine bien administrée, il est
toujours certain que
site Sauvage malade, abandonné à lui-même, n'a rien à espérer que de la
nature; en
revanche, il n'a rien à craindre que de son mal; ce qui rend souvent sa
situation
préférable à la nôtre.
Gardons-nous
donc de confondre l'homme sauvage avec les hommes que nous avons sous
les yeux. La nature traite tous les animaux abandonnés à ses soins avec
une prédilection
qui semble montrer combien elle est jalouse de ce droit. Le cheval, le
chat, le taureau, l'âne
même, ont la plupart une taille plus haute, tous une constitution plus
robuste, plus de
vigueur, de force & de courage dans les forêts que dans nos
maisons; ils perdent la moitié
de ces avantages en devenant domestiques, & l'on diroit que tous
nos soins à bien traiter &
nourrir ces animaux, n'aboutissent qu'à les abâtardir. Il en est ainsi
de l'homme même:
en devenant sociable & esclave, il devient foible, craintif,
rampant, & sa maniere de vivre
molle & efféminée acheve d'énerver à la fois sa force & son
courage. Ajoutons qu'entre
les conditions sauvage & domestique, [55] la différence d'homme à
homme doit être plus
grande encore que celle de bête à bête: car, l'animal & l'homme
ayant été traités également par la nature, toutes les commodités que
l'homme se donne de plus qu'aux
animaux qu'il apprivoise, sont autant de causes particulieres qui le
font dégénérer plus sensiblement.
Ce
n'est donc pas un si grand malheur à ces premiers hommes, ni sur-tout
un si grand
obstacle à leur conservation, que la nudité, le défaut d'habitation,
& la privation de toutes
ces inutilités que nous croyons si nécessaires. S'ils n'ont pas la peau
velue, ils n'en ont
aucun besoin dans les pays chauds, & ils savent bientôt, dans les
pays froids, s'approprier
celles des bêtes qu'ils ont vaincues; s'ils n'ont que deux pieds pour
courir, ils ont deux bras
pour pourvoir à leur défense & à leurs besoins. Leurs enfans
marchent peut-être tard &
avec peine, mais les meres les portent avec facilité; avantage qui
manque aux autres
especes, où la mere étant poursuivie se voit contrainte d'abandonner
ses petits ou de
régler son pas sur le leur.*[*Il peut y avoir à ceci quelques
exceptions. Celle, par exemple,
de cet animal de la province de Nicaraga qui ressemble à un Renard, qui
a les pieds comme
les mains d'un homme, & qui, selon Corréal, a sous le ventre un fac
où la mere met ses
petits lorsqu'elle est obligée de fuir. C'est sans doute le même animal
qu'on appelle
Tlaquatzin au Mexique, & à la femelle duquel Laet donne un
semblable fac pour le même
usage.] Enfin, à moins de supposer ces concours singuliers &
fortuits de circonstances dont
je parlerai dans la suite, & qui pouvoient fort bien ne jamais
arriver, il est clair, en tout état de cause, que le premier qui se fit
des habits ou un logement, se donna en cela des
choses peu nécessaires, [56] puisqu'il s'en étoit passé jusqu'alors,
& qu'on ne voit pas
pourquoi il n'eût pu supporter, homme fait, un genre de vie qu'il
supportoit des son enfance.
Seul,
oisif, & toujours voisin du danger, l'homme sauvage doit aimer à
dormir, & avoir le
sommeil léger, comme les animaux qui, pensant peu, dorment, pour ainsi
dire, tout le tems
qu'ils ne pensent point. Sa propre conservation faisant presque son
unique soin, ses
facultés les plus exercées doivent être celles qui ont pour objet
principal l'attaque & la
défense, soit pour subjuguer sa proie, soit pour se garantir d'être
celle d'un autre animal;
au contraire, les organes qui ne se perfectionnent que par la mollesse
& la sensualité,
doivent rester dans un état de grossiereté qui exclut en lui toute
espece de délicatesse; &
ses sens se trouvant partagés sur ce point, il aura le toucher & le
goût d'une rudesse
extrême; la vue, l'ouÏe & l'odorat, de la plus grande subtilité.
Tel est l'état animal en
général, & c'est aussi, selon le rapport des Voyageurs, celui de la
plupart des peuples
sauvages. Ainsi il ne faut point s'étonner que les Hottentots du cap de
Bonne-Espérance,
découvrent à la simple vue des vaisseaux en haute mer, d'aussi loin que
les Hollandois
avec des lunettes; ni que les sauvages de l'Amérique sentissent les
Espagnols à la piste,
comme auroient pu faire les meilleurs chiens; ni que toutes ces nations
barbares supportent
sans peine leur nudité, aiguisent leur goût à force de piment, &
boivent les liqueurs
Européennes comme de l'eau.
Je
n'ai considéré jusqu' ici que l'homme physique, tâchons de le regarder
maintenant par
le côté métaphysique & moral.
[57]
Je ne vois dans tout animal qu'une machine ingénieuse, à qui la nature
a donné des
sens pour se remonter elle-même, & pour se garantir, jusqu'à un
certain point, de tout ce
qui tend à la déranger. J'apperçois précisément les mêmes choses dans
la machine
humaine, avec cette différence que la nature seule fait tout dans les
opérations de la bête,
au lieu que l'homme concourt aux siennes en qualité d'agent libre. L'un
choisit ou rejette
par instinct, & l'autre par un acte de liberté; ce qui fait que la
bête ne peut s'écarter de la
regle qui lui est prescrite, même quand il lui seroit avantageux de le
faire, & que l'homme
s'en écarte souvent à son préjudice. C'est ainsi qu'un pigeon mourroit
de faim pres d'un
bassin rempli des meilleures viandes, & un chat sur des tas de
fruits ou de grain, quoique
l'un & l'autre pût tres-bien se nourrir de l'aliment qu'il
dédaigne, s'il s'étoit avisé d'en
essayer; c'est ainsi que les hommes dissolus se livrent à des exces qui
leur causent la fievre
& la mort, parce que l'esprit déprave les sens, & que la
volonté parle encore quand la
nature se taît.
Tout
animal a des idées, puisqu'il a des sens; il combine même ses idées
jusqu'à un
certain point, & l'homme ne differe à cet égard de la bête que du
plus au moins; quelques
philosophes ont même avancé qu'il y a plus de différence de tel homme à
tel homme, que
de tel homme à telle bête. Ce n'est donc pas tant l'entendement qui
fait parmi les animaux
la distinction spécifique de l'homme que sa qualité d'agent libre. La
nature commande à
tout animal, & la bête obéit. L'homme éprouve la même impression,
mais il se reconnaît
libre d'acquiescer ou de résister; & c'est sur-tout dans la
conscience de [58] cette liberté
que se montre la spiritualité de son ame: car la Physique explique en
quelque maniere le
mécanisme des sens & la formation des idées; mais dans la puissance
de vouloir ou plutôt
de choisir, & dans le sentiment de cette puissance, on ne trouve
que des actes purement
spirituels, dont on n'explique rien par les de la mécanique.
Mais,
quand les difficultés qui environnent toutes ces questions,
laisseroient quelque lieu
de disputer sur cette différence de l'homme & de l'animal, il y a
une autre qualité
tres-spécifique qui les distingue, & sur laquelle il ne peut y
avoir de contestation, c'est la
faculté de se perfectionner, faculté qui, à l'aide des circonstances,
développe
successivement toutes les autres; & réside parmi nous, tant dans
l'espece que dans
l'individu; au lieu qu'un animal est, au bout de quelques mois, ce
qu'il sera toutes vie, &
son espece, au bout de mille ans, ce qu'elle étoit la premiere année de
ces mille ans.
Pourquoi l'homme seul est-il sujet à devenir imbécile? N'est-ce point
qu'il retourne ainsi
dans son état primitif, & que, tandis que la bête, qui n'a rien
acquis & qui n'a rien non
plus à perdre, reste toujours avec son instinct, l'homme, reperdant par
la vieillesse ou
d'autres accidens tout ce que sa perfectibilité lui avoit fait
acquérir, retombe ainsi plus bas
que la bête même? Il seroit triste pour nous d'être forcés de convenir
que cette faculté
distinctive & presque illimitée, est la source de tous les malheurs
de l'homme; que c'est elle
qui le tire, à force de tems, de cette condition originaire dans
laquelle il couleroit des jours
tranquilles & innocens; que c'est elle qui, faisant éclore avec les
siecles ses lumieres [59] &
ses erreurs, ses vices & ses vertus, le rend à la longue le tyran
de lui-même & de la nature
(note 9). Il seroit affreux d'être obligé de
louer comme un être
bienfaisant celui qui le
premier suggéra à l'habitant des rives de l'Orénoque l'usage de ces ais
qu'il applique sur
les tempes de ses enfans, & qui leur assurent du moins une partie
de leur imbécillité & de
leur bonheur originel.
L'homme
sauvage, livré par la nature au seul instinct, ou plutôt dédommagé de
celui qui
lui manque peut-être, par des facultés capables d'y suppléer d'abord
& de l'élever
ensuite fort au-dessus de celle-là, commencera donc par les fonctions
purement animales
(note 10): apercevoir & sentir sera son
premier état, qui lui sera
commun avec tous les
animaux. Vouloir & ne pas vouloir, désirer & craindre, seront
les premieres & presque les
seules opérations de son ame, jusqu'à ce que de nouvelles circonstances
y causent de
nouveaux développemens.
Quoi
qu'en disent les Moralistes, l'entendement humain doit beaucoup aux
passions, qui,
d'un commun aveu, lui doivent beaucoup aussi: c'est par leur activité
que notre raison se
perfectionne; nous ne cherchons à connoître, que parce que nous
désirons de jouir, & il
n'est pas possible de concevoir pourquoi celui qui n'auroit ni désirs
ni craintes se
donneroit la peine de raisonner. Les passions, à leur tour, tirent leur
origine de nos
besoins, & leur progrès de nos connoissances; car on ne peut
desirer ou craindre les
choses, que sur les idées qu'on en peut avoir, ou par la simple
impulsion de la nature; &
l'homme sauvage, privé de toute sorte de [60] lumieres, n'éprouve que
les passions de cette
derniere espece; ses désirs ne passent pas ses besoins physiques (note11); les seuls biens
qu'il connoisse dans l'univers, sont la nourriture, une femelle &
le repos; les seuls maux
qu'il craigne sont la douleur & la faim. Je dis la douleur, &
non la mort; car jamais
l'animal ne saura ce que c'est que mourir; & la connoissance de la
mort & de ses terreurs,
est une des premieres acquisitions que l'homme ait faites en
s'éloignant de la condition animale.
Il
me seroit aisé, si cela m'étoit nécessaire, d'appuyer ce sentiment par
les faits, & de faire
voir que chez toutes les nations du monde les progrès de l'esprit se
sont précisément
proportionnés aux besoins que les peuples avoient reçus de la nature,
ou auxquels les
circonstances les avoient assujettis, & par conséquent aux passions
qui les portoient à
pourvoir à ces besoins. Je montrerois Egypte les arts naissans &
s'étendant avec le
débordement du Nil; je suivrois leur progrès chez les Grecs, où l'on
les vit germer, croître
& s'élever jusqu'aux cieux parmi les sables & les rochers de
l'Attique, sans pouvoir
prendre racine sur les bords fertiles de l'Eurotas; je remarquerois
qu'en général les
peuples du nord sont plus industrieux que ceux du midi, parce qu'ils
peuvent moins se
passer de l'être, comme si la nature vouloit ainsi égaliser les choses,
en donnant aux esprits
la fertilité qu'elle refuse à la terre.
Mais,
sans recourir aux témoignages incertains de l'histoire, qui ne voit que
tout semble éloigner de l'homme sauvage la tentation & les moyens
de cesser de l'être? Son
imagination [61] ne lui peint rien; son coeur ne lui demande rien. Ses
modiques besoins se
trouvent si aisément sous sa main, & il est si loin du degré de
connaissonces, nécessaire
pour désirer d'en acquérir de plus grandes, qu'il ne peut avoir ni
prévoyance ni curiosité.
Le spectacle de la nature lui devient indifférent, à force de lui
devenir familier. C'est
toujours le même ordre, ce sont toujours les mêmes révolutions; il n'a
pas l'esprit de
s'étonner des plus grandes merveilles; & ce n'est pas chez lui
qu'il faut chercher la
philosophie dont l'homme a besoin, pour savoir observer une fois ce
qu'il a vu tous les
jours. Son ame, que rien n'agite, se livre au seul sentiment de son
existence actuelle, sans
aucune idée de l'avenir, quelque prochain qu'il puisse être, & ses
projeta, bornés comme
ses vues, s'étendent à peine jusqu'à la fin de la journée. Tel est
encore aujourd'hui le
degré de prévoyance du CaraÏbe: il vend le matin son lit de coton &
vient pleurer le soir
pour le racheter, faute d'avoir prévu qu'il en auroit besoin pour la
nuit prochaine.
Plus
on médite sur ce sujet, plus la distance des pures sensations aux plus
simples
connoissances s'agrandit à nos regards; & il est impossible de
concevoir comment un
homme auroit pu par ses seules forces, sans le secours de la
communication & sans
l'aiguillon de la nécessité, franchir un si grand intervalle. Combien
de siecles se sont
peut-être écoulés avant que les hommes aient été à portée devoir
d'autre feu que celui
du ciel! Combien ne leur a-t-il pas falu de différens hazards pour
apprendre les usages les
plus communs de cet élément! Combien de fois ne l'ont-ils pas laissé
éteindre avant que
d'avoir acquis l'art de le reproduire? Et combien de fois peut-être
[62] chacun de ces
secrets n'est-il pas mort avec celui qui l'avoit découvert? Que
dirons-nous de l'agriculture,
art qui demande tant de travail & de prévoyance; qui tient à tant
d'autres arts; qui
tres-évidemment n'est praticable que dans une société au moins
commencée, & qui ne
nous sert pas tant à tirer de la terre des alimens qu'elle fourniroit
bien sans cela, qu'à la
forcer aux préférences qui sont le plus de notre goût! Mais supposons
que les hommes
eussent tellement multiplié que les productions naturelles n'eussent
plus suffi pour les
nourrir; supposition qui, pour le dire en passant, montreroit un grand
avantage pour
l'espece humaine dans cette maniere de vivre; supposons que, sans
forges, & sans atteliers,
les instrumens du labourage fussent tombés du ciel entre les mains des
Sauvages: que ces
hommes eussent vaincu la haine mortelle qu'ils ont tous pour un travail
continu; qu'ils
eussent appris à prévoir de si loin leurs besoins; qu'ils eussent
deviné comment il faut
cultiver la terre, semer les grains & planter les arbres; qu'ils
eussent trouvé l'art de
moudre le bled, & de mettre le raisin en fermentation; toutes
choses qu'il leur a falu faire
enseigner par les Dieux, faute de concevoir comment ils les auroient
apprises d'eux-mêmes;
quel seroit, après cela, l'homme assez insensé pour se tourmenter à la
culture d'un champ
qui sera dépouillé par le premier venu, homme ou bête indifféremment, à
qui cette
moisson conviendra; & comment chacun pourra-t-il se résoudre à
passer sa vie à un
travail pénible, dont il est d'autant plus sûr de ne pas recueillir le
prix, qu'il lui sera plus
nécessaire ? En un mot, comment cette situation pourra-t-elle porter
les hommes à cultiver
la terre, tant qu'elle ne sera point partagée entr'eux, c'est-à-dire,
tant que l'état de nature
ne sera point anéanti ?
[63]
Quand nous voudrions supposer un homme sauvage, aussi habile dans l'art
de penser
que nous le font nos philosophes; quand nous en ferions, à leur
exemple, un philosophe
lui-même, découvrant seul les plus sublimes vérités, se faisant, par
des suites de
raisonnemens tres-abstraits, des maximes de justice & de raison
tirées de l'amour de
l'ordre en général, ou de la volonté connue de son Créateur; en un mot,
quand nous lui
supposerions dans l'esprit autant d'intelligence & de lumieres
qu'il doit avoir & qu'on lui
trouve en effet de pesanteur & de stupidité; quelle utilité
retireroit l'espece de toute cette
métaphysique, qui ne pourroit se communiquer & qui périroit avec
l'individu qui l'auroit
inventée ? Quel progrès pourroit faire le genre-humain épars dans les
bois parmi les
animaux?Et jusqu'à quel point pourroient se perfectionner &
s'éclairer mutuellement des
hommes qui, ni domicile fixe, ni aucun besoin l'un de l'autre, se
rencontreroient peut-être à peine deux fois en leur vie, sans se
connoître & sans se parler?
Qu'on
songe de combien d'idées nous sommes redevables à l'usage de la parole;
combien
la grammaire exerce & facilite les opérations de l'esprit; &
qu'on pense aux peines
inconcevables & au tems infini qu'a dû coûter la premiere invention
des Langues; qu'on
joigne ces réflexions aux précédentes, & l'on jugera combien il eût
falu de milliers de
siecles pour développer successivement dans l'esprit humain les
opérations dont il étoit capable.
Qu'il
me soit permis de considérer un instant les embarras de l'origine des
Langues. Je
pourrois me contenter de citer ou de répéter ici les recherches que M.
l'abbé de Condillac
a faites [64] sur cette matiere, qui toutes confirment pleinement mon
sentiment, & qui,
peut-être, m'en ont donné la premiere idée. Mais la maniere dont ce
philosophe résout les
difficultés qu'il se fait à lui-même sur l'origine des signes
institués, montrant qu'il a
supposé ce que je mets en question, savoir, une sorte de société déjà
établie entre les
inventeurs du langage, je crois, en renvoyant à ses réflexions, devoir
y joindre les miennes
pour exposer les mêmes difficultés dans le jour qui convient à mon
sujet. La premiere qui
se présente est d'imaginer comment elles purent devenir nécessaires;
car les hommes
n'ayant nulle correspondance entr'eux, ni aucun besoin d'en avoir, on
ne conçoit ni la
nécessité de cette invention, ni sa possibilité, si elle ne fut pas
indispensable. Je dirois bien
comme beaucoup d'autres, que les langues sont nées dans le commerce
domestique des
peres, des meres & des enfants; mais outre que cela ne résoudroit
point les objections, ce
seroit commettre la faute de ceux qui, raisonnant sur l'état de nature,
y transportent les
idées prises dans la société, voient toujours la famille rassemblée
dans une même
habitation, & ses membres gardant entr'eux une union aussi intime
& aussi permanente
que parmi nous, où tant d'intérêts communs les réunissent; au lieu que
dans cet état
primitif, n'ayant ni maisons, ni cabanes, ni propriété d'aucune espece,
chacun se logeoit au
hasard, & souvent pour une seule nuit: les mâles & les femelles
s'unissoient fortuitement,
selon la rencontre, l'occasion & le désir, sans que la parole fût
un interprête fort
nécessaire des choses qu'ils avoient à se dire: ils se quittoient avec
la même facilité (note12). La mere allaitoit
d'abord ses enfans pour [65] son propre besoin;
puis l'habitude les lui
ayant rendue chers, elle les nourrissoit ensuite pour le leur; si-tôt
qu'ils avoient la force de
chercher leur pâture, ils ne tardoient pas à quitter la mere elle-même;
& comme il n'y
avoit presque point d'autre moyen de se retrouver que de ne se pas
perdre de vue, ils en étoient bientôt au point de ne pas même se
reconnoître les uns les autres. Remarquez
encore que l'enfant ayant tous ses besoins à expliquer, & par
conséquent plus de choses à
dire à la mere que la mere à l'enfant, c'est lui qui doit faire les
plus grands frais de
l'invention, & que la Langue qu'il emploie doit être en grande
partie son propre ouvrage;
ce qui multiplie autant les Langues qu'il y a d'individus pour les
parler, à quoi contribue
encore la vie errante & vagabonde, qui ne laisse à aucun idiome le
tems de prendre de la
consistance; car de dire que la mere dicte à l'enfant les mots dont il
devra se servir pour lui
demander telle ou telle chose, cela montre bien comment on enseigne des
Langues déjà
formées, mais cela n'apprend point comment elles se forment.
Supposons
cette premiere difficulté vaincue: franchissons pour un moment l'espace
immense qui dut se trouver entre le pur état de nature & le besoin
des Langues; &
cherchons, en les supposant nécessaires (note 13),
comment elles purent
commencer à
s'établir. Nouvelle difficulté pire encore que la précédente; car si
les hommes ont eu
besoin de la parole pour apprendre à penser, ils ont eu bien plus
besoin encore de savoir
penser pour trouver l'art de la parole; & quand on comprendroit
comment les sons de la
voix ont été pris pour les interpretes conventionnels de nos idées, il
resteroit [66] toujours à savoir quels ont pu être les interpretes
mêmes de cette convention pour les idées qui,
n'ayant point un objet sensible, ne pouvoient s'indiquer ni par le
geste ni par la voix, de
sorte qu'à peine peut-on former des conjectures supportables sur la
naissance de cet art de
communiquer ses pensées & d'établir un commerce entre les esprits:
art sublime qui est
déjà si loin de son origine, mais que le philosophe voit encore à une
si prodigieuse distance
de sa perfection, qu'il n'y a point d'homme assez hardi pour assurer
qu'il y arriveroit
jamais, quand les révolutions que le tems amene nécessairement seroient
suspendues en sa
faveur, que les préjugés sortiroient des académies ou se tairoient
devant elles, & qu'elles
pourroient s'occuper de cet objet épineux durant des siecles entiers
sans interruption.
Le
premier langage de l'homme, le langage le plus universel, le plus
énergique & le seul
dont il eut besoin avant qu'il falût persuader des hommes assemblés,
est le cri de la nature.
Comme ce cri n'étoit arraché que par une sorte d'instinct dans les
occasions pressantes,
pour implorer du secours dans les grands dangers, ou du soulagement
dans les maux
violens, il n'étoit pas d'un grand usage dans le cours ordinaire de la
vie, où regnent des
sentimens plus modérés. Quand les idées des hommes commencerent à
s'étendre & à se
multiplier, & qu'il s'établit entr'eux une communication plus
étroite, ils chercherent des
signes plus nombreux & un langage plus étendu; ils multiplierent
les inflexions de la voix,
& y joignirent les gestes, qui, par leur nature, sont plus
expressifs & dont le sens dépend
moins d'une détermination antérieure. Ils exprimoient donc les objets
visibles & [67]
mobiles par des gestes, & ceux qui frappent l'ouÏe par des sons
imitatifs; mais comme le
geste n'indique gueres que les objets présens ou faciles à décrire,
& les actions visibles;
qu'il n'est pas d'un usage universel, puisque l'obscurité ou
l'interposition d'un corps le
rendent inutile, & qu'il exige l'attention plutôt qu'il ne
l'excite; on s'avisa enfin de lui
substituer les articulations de la voix, qui, sans avoir le même
rapport avec certaines idées,
sont plus propres à les représenter toutes comme signes institués;
substitution qui ne peut
se faire que d'un commun consentement, & d'une maniere assez
difficile à pratiquer pour
des hommes dont les organes grossiers n'avoient encore aucun exercice,
& plus difficile
encore à concevoir en elle-même, puisque cet accord unanime dut être
motivé, & que la
parole paroît avoir été fort nécessaire pour établir l'usage de la
parole.
On
doit juger que les premiers mots dont les hommes firent usage, eurent
dans leur esprit
une signification beaucoup plus étendue que n'ont ceux qu'on emploie
dans les langues
déjà formées, & qu'ignorant la division du discours en ses parties
constitutives, ils
donnerent d'abord à chaque mot le sens d'une proposition entiere. Quand
ils
commencerent à distinguer le sujet d'avec l'attribut, & le verbe
d'avec le nom, ce qui ne fut
pas un médiocre effort de génie, les substantifs ne furent d'abord
qu'autant de noms
propres; le présent de l'infinitif fut le seul tems des verbes, & à
l'égard des adjectifs, la
notion ne s'en dut développer que fort difficilement, parce que tout
adjectif est un mot
abstrait, & que les abstractions sont des opérations pénibles &
peu naturelles.
[68]
Chaque objet reçut d'abord un nom particulier, sans égard aux genres
& aux
especes, que ces premiers instituteurs n'étoient pas en état de
distinguer; & tous les
individus se présenterent isolément à leur esprit, comme ils le sont
dans le tableau de la
nature. Si un chêne s'appeloit A, un autre chêne s'appeloit B; car la
premiere idée qu'on
tire de deux choses, c'est qu'elles ne sont pas la même; & il faut
souvent beaucoup de tems
pour observer ce qu'elles ont de commun: de sorte que plus les
connoissances étoient
bornées, & plus le dictionnaire devint étendu. L'embarras de toute
cette nomenclature ne
put être levé facilement: car pour ranger les êtres sous des
dénominations communes &
génériques, il en faloit connoître les propriétés & les
différences; il faloit des
observations & des définitions, c'est-à-dire, de l'histoire
naturelle & de la métaphysique,
beaucoup plus que les hommes de ce tems-là n'en pouvoient avoir.
D'ailleurs,
les idées générales ne peuvent s'introduire dans l'esprit qu'à l'aide
des mots,
& l'entendement ne les saisit que par des propositions. C'est une
des raisons pourquoi les
animaux ne sauroient se former de telles idées, ni jamais acquérir la
perfectibilité qui en
dépend. Quand un singe va sans hésiter d'une noix à l'autre, pense-t-on
qu'il ait l'idée
générale de cette sorte de fruit, & qu'il compare son archétype à
ces deux individus? Non
sans doute; mais la vue de l'une de ces noix rappelle à sa mémoire les
sensations qu'il a
reçues de l'autre, & ses yeux, modifiés d'une certaine maniere,
annoncent à son goût la
modification qu'il va recevoir. Toute idée générale est purement
intellectuelle; pour peu
que l'imagination [69] s'en mêle, l'idée devient aussi-tôt
particuliere. Essayez de vous
tracer l'image d'un arbre en général, jamais vous n'en viendrez à bout;
malgré vous, il
faudra le voir petit ou grand, rare ou touffu, clair ou foncé; &
s'il dépendoit de vous de
n'y voir que ce qui se trouve en tout arbre, cette image ne
ressembleroit plus à un arbre.
Les êtres purement abstraite se voient de même, ou ne se conçoivent que
par le discours.
La définition seule du triangle vous en donne la véritable idée: si-tôt
que vous en figurez
un dans votre esprit, c'est un tel triangle & non pas un autre,
& vous ne pouvez éviter d'en
rendre les lignes sensibles ou le plan coloré. Il faut donc énoncer des
propositions, il faut
donc parler pour avoir des idées générales: car si-tôt que
l'imagination s'arrête, l'esprit
ne marche plus qu'à l'aide du discours. Si donc les premiers inventeurs
n'ont pu donner
des noms qu'aux idées qu'ils avoient déjà, il s'ensuit que les premiers
substantifs n'ont
jamais pu être que des noms propres.
Mais
lorsque par des moyens que je ne conçois pas, nos nouveaux grammairiens
commencerent à étendre leurs idées & à généraliser leurs mots,
l'ignorance des
inventeurs dut assujettir cette méthode à des bornes fort étroites;
& comme ils avoient
d'abord trop multiplié les noms des individus, faute de connoître les
genres & les especes,
ils firent ensuite trop peu d'especes & de genres, faute d'avoir
considéré les êtres par
toutes leurs différences. Pour pousser les divisions assez loin, il eût
falu plus d'expérience
& de lumiere qu'ils n'en pouvoient avoir, & plus de recherches
& de travail qu'ils n'y en
vouloient employer. Or si, même aujourd'hui, l'on [70] découvre chaque
jour de nouvelles
especes qui avoient échappé jusqu' ici à toutes nos observations, qu'on
pense combien il
dut s'en dérober à des hommes qui ne jugeoient des choses que sur le
premier aspect!
Quant aux clames primitives & aux notions les plus générales, il
est superflu d'ajouter
qu'elles durent leur échapper encore. Comment, par exemple,
auroient-ils imaginé ou
entendu les mots de matiere, d'esprit, de substance, de mode, de
figure, de mouvement,
puisque nos Philosophes qui s'en servent depuis si long-tems, ont bien
de la peine à les
entendre eux-mêmes, & que, les idées qu'on attache à ces mots étant
purement
métaphysiques, ils n'en trouvoient aucun modele dans la nature?
Je
m'arrête à ces premiers pas, & je supplie mes Juges de suspendre
ici leur lecture, pour
considérer, sur l'invention des seuls substantifs physiques,
c'est-à-dire, sur la partie de la
langue la plus facile à trouver, le chemin qui lui reste à faire pour
exprimer toutes les
pensées des hommes, pour prendre uniforme constante, pouvoir être
parlée en publie, &
influer sur la société: je les supplie de réfléchir à ce qu'il a falu
de tems & de
connoissances pour trouver les nombres (note 14),
les mots abstraits,
les aoristes, & tous les
tems des verbes, les particules, la syntaxe, lier les propositions, les
raisonnemens, & former
toute la logique du discours. Quant à moi, effrayé des difficultés qui
se multiplient, &
convaincu de l'impossibilité presque démontrée que les Langues aient pu
naître &
s'établir par des moyens purement humains, je laisse à qui voudra
l'entreprendre la
discussion de ce difficile problême, lequel a été le plus nécessaire,
de la société déjà liée à l'institution [71] des Langues, ou des
Langues déjà inventées à l'établissement de la société.
Quoi
qu'il en soit de ces origines, on voit du moins, au peu de soin qu'a
pris la nature de
rapprocher les hommes par des besoins mutuels, & de leur faciliter
l'usage de la parole,
combien elle a peu préparé leur sociabilité, & combien elle a peu
mis du sien dans tout ce
qu'ils ont fait pour en établir les liens. En effet, il est impossible
d'imaginer pourquoi dans
cet état primitif un homme auroit plutôt besoin d'un autre homme, qu'un
singe ou un loup
de son semblable, ni, ce besoin supposé, quel motif pourroit engager
l'autre à y pourvoir,
ni même, en ce dernier cas, comment ils pourroient convenir entr'eux
des conditions. Je
sais qu'on nous répete sans cesse que rien n'eut été si misérable que
l'homme dans cet état; & s'il est vrai, comme je crois l'avoir
prouvé, qu'il n'eût pu, qu'apres bien des siecles,
avoir le désir & l'occasion d'en sortir, ce seroit un proces à
faire à la nature, & non à
celui qu'elle auroit ainsi constitué. Mais, si j'entends bien ce terme
de misérable, c'est un
mot qui n'a aucun sens, ou qui ne signifie qu'une privation douloureuse
& la souffrance du
corps ou de l'ame; or je voudrois bien qu'on m'expliquât quel peut être
le genre de misere
d'un être libre, dont le coeur est en paix & le corps en santé. Je
demande laquelle, de la vie
civile ou naturelle, est la plus sujette à devenir insupportable à ceux
qui en jouissent?
Nous ne voyons presque autour de nous que des gens qui se plaignent de
leur existence:
plusieurs mêmes qui s'en privent autant qu'il est en eux, & la
réunion des loix divine &
humaine suffit à peine [72] pour arrêter ce désordre. Je demande si
jamais on a oui dire
qu'un sauvage en liberté ait seulement songé à se plaindre de la vie
& à se donner la
mort? Qu'on juge donc avec moins d'orgueil, de quel côté est la
véritable misere. Rien au
contraire n'eût été si misérable que l'homme sauvage, ébloui par des
lumieres,
tourmenté par des passions, & raisonnant sur un état différent du
sien. Ce fut par une
providence tres-sage que les facultés qu'il avoit en puissance ne
devoient se développer
qu'avec les occasions de les exercer, afin qu'elles ne lui fussent ni
superflues & à charge
avant le tems, ni tardives & inutiles au besoin. Il avoit dans le
seul instinct tout ce qu'il lui
faloit pour vivre dans l'état de nature, il n'a dans une raison
cultivée que ce qu'il lui faut
pour vivre en société.
Il
paroit d'abord que les hommes dans cet état n'ayant entr'eux aucune
sorte de relation
morale, ni de devoirs connus, ne pouvoient être ni bons ni méchans,
& n'avoient ni vices ni
vertus, à moins que, prenant ces mots dans un sens physique, on
n'appelle vices, dans
l'individu les qualités qui peuvent nuire à sa propre conservation,
& vertus celles qui
peuvent y contribuer; auquel eu il faudroit appeller le plus vertueux,
celui qui résisteroit le
moins aux simples impulsions de la nature. Mais, sans nous écarter du
sens ordinaire, il est à propos de suspendre le jugement que nous
pourrions porter sur une telle situation, & de
nous défier de nos préjugés, jusqu'à ce que, la balance à la main, on
ait examiné s'il y a
plus de vertus que de vices parmi les hommes civilisés, ou si leurs
vertus sont plus
avantageuses que leurs vices ne sont funestes, ou si le progrès de
leurs connoissances est un
dedommagement [73] suffisant des maux qu'ils se font mutuellement, à
mesure qu'ils
s'instruisent du bien qu'ils devroient se faire, ou s'ils ne seroient
pas, à tout prendre, dans
une situation plus heureuse de n'avoir ni mal à craindre ni bien à
espérer de personne,
que de s'être soumis à une dépendance universelle, & de s'obliger à
tout recevoir de ceux
qui ne s'obligent à leur rien donner.
N'allons
pas sur-tout conclure avec Hobbes, que pour n'avoir aucune idée de la
bonté,
l'homme soit naturellement méchant; qu'il soit vicieux parce qu'il ne
connoît pas la vertu;
qu'il refuse toujours à ses semblables des services qu'il ne croit pas
leur devoir, ni qu'en
vertu du droit qu'il s'attribue avec raison aux choses dont il a
besoin, il s'imagine follement être le seul propriétaire de tout
l'univers. Hobbes a tres-bien vu le défaut de toutes les
définitions modernes du droit naturel: mais les conséquences qu'il tire
de la sienne
montrent qu'il la prend dans un sens qui n'est pas moins faux. En
raisonnant sur les
principes qu'il établit, cet Auteur devoit dire que l'état de nature
étant celui ou le soin de
notre conservation est le moins préjudiciable à celle d'autrui, cet
état étoit par
conséquent le plus propre à la paix, & le plus convenable au
genre-humain. Il dit
précisément le contraire, pour avoir fait entrer mal-à-propos dans le
soin de la
conservation de l'homme sauvage, le besoin de satisfaire une multitude
de passions qui sont
l'ouvrage de la société, & qui ont rendu les loix nécessaires. Le
méchant, dit-il, est un
enfant robuste. Il reste à savoir si l'homme sauvage est un enfant
robuste. Quand on le lui
accorderoit, qu'en concluroit-il? Que si, [74] quand il est robuste,
cet homme étoit aussi
dépendant des autres que quand il est foible, il n'y a sorte d'exces
auxquels il ne se portât;
qu'il ne battît sa mere lorsqu'elle tarderoit trop à lui donner la
mamelle; qu'il n'étranglât
un de ses jeunes freres, lorsqu'il en seroit incommodé; qu'il ne mordit
la jambe à l'autre
lorsqu'il en seroit heurté ou troublé: mais ce sont deux suppositions
contradictoires dans
l'état de nature qu'être robuste & dépendant. L'homme est foible
quand il est dépendant,
& il est émancipé avant que d'être robuste. Hobbes n'a pas vu que
la même cause qui
empêche les Sauvages d'user de leur raison, comme le prétendent nos
jurisconsultes, les
empêche en même tems d'abuser de leurs facultés, comme il le prétend
lui-même; de
sorte qu'on pourroit dire que les Sauvages ne sont pas méchans
précisément parce qu'ils
ne savent pas ce que c'est qu'être bons, car ce n'est ni le
développement des lumieres, ni le
frein de la loi, mais le calme des passions & l'ignorance du vice
qui les empêchent de mal
faire:Tanto plus in illis proficit vitiorum ignoratio, quam in his
cognitio virtutis. Il y a
d'ailleurs un autre principe que Hobbes n'a point apperçu, & qui,
ayant été donné à
l'homme pour adoucir, en certaines circonstances, la férocité de son
amour-propre, ou le
désir de se conserver avant la naissance de cet amour (note 15),
tempere l'ardeur qu'il a
pour son bien-être par une répugnance innée à voir souffrir son
semblable. Je ne crois
pas avoir aucune contradiction à craindre, en accordant à l'homme la
seule vertu
naturelle qu'oit été forcé de reconnoître le détracteur le plus outré
des vertus humaines.
Je parle de la pitié, disposition convenable [75] à des êtres aussi
foibles & sujets à autant
de maux que nous le sommes; vertu d'autant plus universelle &
d'autant plus utile à
l'homme, qu'elle précede en lui l'usage de toute réflexion, & si
naturelle, que les bêtes
mêmes en donnent quelquefois des signes sensibles. Sans parler de la
tendresse des meres
pour leurs petits, & des périls qu'elles bravent pour les en
garantir, on observe tous les
jours la répugnance qu'ont les chevaux à fouler aux pieds un corps
vivant. Un animal ne
passe point sans inquiétude aupres d'un animal mort de son espece: il y
en a même qui
leur donnent une sorte de sépulture; & les tristes mugissemens du
bétail entrant dans une
boucherie, annoncent l'impression qu'il reçoit de l'horrible spectacle
qui le frappe. On voit
avec plaisir l'auteur de la fable des Abeilles, forcé de reconnoître
l'homme pour un être
compatissant & sensible, sortir, dans l'exemple qu'il en donne, de
son style froid & subtil,
pour nous offrir la pathétique image d'un homme enfermé qui apperçoit
au dehors une
bête féroce, arrachant un enfant du sein de sa mere, brisant sous sa
dent meurtriere les
foibles membres, & déchirant de ses ongles les entrailles
palpitantes de cet enfant. Quelle
affreuse agitation n'éprouve point ce témoin d'un événement auquel il
ne prend aucun
intérêt personnel! Quelles angoisses ne souffre-t-il pas à cette vue,
de ne pouvoir porter
aucun secours à la mere évanouie, ni à l'enfant expirant!
Tel
est le pur mouvement de la nature, antérieur à toute réflexion: telle
est la force de la
pitié naturelle, que les moeurs les plus dépravées ont encore peine à
détruire, puisqu'on
voit tous les jours dans nos spectacles s'attendrir & [76] pleurer
aux malheurs d'un
infortuné, tel qui, s'il étoit à la place du tyran, aggraveroit encore
les tourmens de son
ennemi; semblable au sanguinaire Sylla, si sensible aux maux qu'il
n'avoit pas causés, ou à
cet Alexandre de Phére qui n'osoit assister à la représentation
d'aucune tragédie, de peur
qu'on ne le vit gémir avec Andromaque & Priam, tandis qu'il
écoutoit sans émotion les
cris de tant de citoyens qu'on égorgeoit tous les jours par ses ordres.
Mollissima cordae
Humano generi dare se Natura fatetur,
Quae
lacrymas dedit.
Mandeville
a bien senti qu'avec toute leur morale les hommes n'eussent jamais été
que
des monstres, si la nature ne leur eût donné la pitié à l'appui de la
raison: mais il n'a pas
vu que de cette seule qualité découlent toutes les vertus sociales
qu'il veut disputer aux
hommes. En effet, qu'est-ce que la générosité, la clémence, l'humanité,
sinon la pitié
appliquée aux foibles, aux coupables, ou à l'espece humaine en général?
La bienveillance
& l'amitié même sont, à le bien prendre, des productions d'une
pitié constante, fixée sur
un objet particulier: car désirer que quelqu'un ne souffre point,
qu'est-ce autre chose que
désirer qu'il soit heureux? Quand il seroit vrai que la commisération
ne seroit qu'un
sentiment qui nous met à la place de celui qui souffre, sentiment
obscur & vif dans
l'homme sauvage, développé mais foible dans l'homme civil,
qu'importeroit cette idée à la
vérité de ce que je dis, sinon de lui donner plus de force? En effet,
la commisération [77]
sera d'autant plus énergique, quel'animal spectateur s'identifiera plus
intimement avec
l'animal souffrant; or il est évident que cette identification a dû
être infiniment plus étroite dans l'état de nature que dans l'état de
raisonnement. C'est la raison qui engendre
l'amour-propre, & c'est la réflexion qui le fortifie; c'est elle
qui replie l'homme sur
lui-même; c'est elle qui le sépare de tout ce qui le gêne &
l'afflige. C'est la philosophie qui
l'isole; c'est par elle qu'il dit en secret, à l'aspect d'un homme
souffrant: Péris, si tu veux;
je suis en sûreté. Il n'y a plus que les dangers de la société entiere
qui troublent le
sommeil tranquille du philosophe, & qui l'arrachent de son lit. On
peut impunément égorger son semblable sous sa fenêtre; il n'a qu'à
mettre ses mains sur ses oreilles &
s'argumenter un peu, pour empêcher la nature qui se révolte en lui de
l'identifier avec
celui qu'on assassine. L'homme sauvage n'a point cet admirable talent;
& faute de sagesse
& de raison, on le voit toujours se livrer étourdiment au premier
sentiment de l'humanité.
Dans les émeutes, dans les querelles des rues, la populace s'assemble,
l'homme prudent
s'éloigne; c'est la canaille, ce sont les femmes des halles qui
séparent les combattans, & qui
empêchent les honnêtes gens de s'entr'égorger.
Il
est donc bien certain que la pitié est un sentiment naturel, qui,
modérant dans chaque
individu l'activité de l'amour de soi-même, concourt à la conservation
mutuelle de toute
l'espece. C'est elle qui nous porte sans réflexion au secours de ceux
que nous voyons
souffrir; c'est elle qui, dans l'état de nature, tient lieu de loix, de
moeurs & de [78] vertu,
avec cet avantage que nul n'est tenté de désobéir à sa douce voix:
c'est elle qui
détournera tout Sauvage robuste d'enlever à un foible enfant, ou à un
vieillard infirme, sa
subsistance acquise avec peine, si lui-même espere pouvoir trouver la
sienne ailleurs; c'est
elle qui, au lieu de cette maxime sublime de justice raisonnée, fais à
autrui comme tu veux
qu'on te fasse, inspire à tous les hommes cette autre maxime de
bonté
naturelle, bien
moins parfaite, mais plus utile peut-être que la précédente, fais ton
bien avec le moindre
mal d'autrui qu'il est possible. C'est en un mot dans ce
sentiment
naturel, plutôt que dans
des argumens subtils, qu'il faut chercher la cause de la répugnance que
tout homme éprouveroit à mal faire, même indépendamment des maximes de
l'éducation. Quoiqu'il
puisse appartenir à Socrate, & aux esprits de sa trempe, d'acquérir
de la vertu par raison,
il y a long-tems que le genre humain ne seroit plus, si sa conservation
n'eût dépendu que
des raisonnemens de ceux qui le composent.
Avec
des passions si peu actives, & un frein si salutaire, les hommes,
plutôt farouches que
méchans, & plus attentifs à se garantir du mal qu'ils pouvoient
recevoir, que tentés d'en
faire à autrui, n'étoient pas sujets à des démêlés fort dangereux:
comme ils n'avoient
entr'eux aucune espece de commerce; qu'ils ne connoissoient par
conséquent ni la vanité,
ni la considération, ni l'estime, ni le mépris; qu'ils n'avoient pas la
moindre notion du tien
& du mien, ni aucune véritable idée de la justice; qu'ils
regardoient les violences qu'ils
pouvoient essuyer comme un mal facile à réparer, & non comme une
[79] injure qu'il faut
punir, & qu'ils ne songeoient pas même à la vengeance, si ce n'est
peut-être
machinalement & sur le champ, comme le chien qui mord la pierre
qu'on lui jette, leurs
disputes eussent eu rarement des suites sanglantes, si elles n'eussent
point eu de sujet plus
sensible que la pâture. Mais j'en vois un plus dangereux dont il me
reste à parler.
Parmi
les passions qui agitent le coeur de l'homme, il en est une ardente,
impétueuse, qui
rend un sexe nécessaire à l'autre; passion terrible qui brave tous les
dangers, renverse
tous les obstacles, & qui, dans ses fureurs, semble propre à
détruire le genre-humain
qu'elle est destinée à conserver. Que deviendront les hommes en proie à
cette rage
effrénée & brutale, sans pudeur, sans retenue, & se disputant
chaque jour leurs amours
au prix de leur sang?
Il
faut convenir d'abord que plus les passions sont violentes, plus les
loix sont nécessaires
pour les contenir: mais outre que les désordres & les crimes que
celles-ci causent tous les
jours parmi nous, montrent assez l'insuffisance des loix à cet égard,
il seroit encore bon
d'examiner si ces désordres ne sont point nés avec les loix mêmes; car
alors, quand elles
seroient capables de les réprimer, ce seroit bien le moins qu'on en dût
exiger que d'arrêter
un mal qui n'existeroit point sans elles.
Commençons
par distinguer le moral du physique dans le sentiment de l'amour. Le
physique est ce désir général qui porte un sexe à s'unir à l'autre. Le
moral est ce qui
détermine ce désir & le fixe sur un seul objet exclusivement, ou
qui du moins lui donne
pour cet objet préféré un plus grand [80] degré d'énergie. Or, il est
facile de voir que le
moral de l'amour est un sentiment factice, né de l'usage de la société,
& célébré par les
femmes avec beaucoup d'habileté & de soin pour établir leur empire,
& rendre dominant
le sexe qui devroit obéir. Ce sentiment étant fondé sur certaines
notions du mérite ou de
la beauté qu'un Sauvage n'est point en état d'avoir, & sur des
comparaisons qu'il n'est
point en état de faire, doit être presque nul pour lui: car comme son
esprit n'a pu se
former des idées abstraites de régularité & de proportion, son
coeur n'est point non plus
susceptible des sentimens d'admiration & d'amour, qui, même sans
qu'on s'en apperçoive,
naissent de l'application de ces idées; il écoute uniquement le
tempérament qu'il a reçu
de la nature, & non le goût qu'il n'a pu acquérir; & toute
femme est bonne pour lui.
Bornés
au seul physique de l'amour, & assez heureux pour ignorer ces
préférences qui en
irritent le sentiment & en augmentent les difficultés, les hommes
doivent sentir moins
fréquemment & moins vivement les ardeurs du tempérament, & par
conséquent avoir
entr'eux des disputes plus rares & moins cruelles. L'imagination,
qui fait tant de ravages
parmi nous, ne parle point à des coeurs sauvages; chacun attend
paisiblement l'impulsion
de la nature, s'y livre sans choix, avec plus de plaisir que de fureur;
& le besoin satisfait,
tout le désir est éteint.
C'est
donc une chose incontestable que l'amour même, ainsi que toutes les
autres passions,
n'a acquis que dans la société cette ardeur impétueuse qui le rend si
souvent funeste [81]
aux hommes; & il est d'autant plus ridicule de représenter les
Sauvages comme
s'entr'égorgeant sans cesse pour assouvir leur brutalité, que cette
opinion est directement
contraire à l'expérience, & que les CaraÏbes, celui de tous les
peuples existans qui
jusqu'ici s'est écarté le moins de l'état de nature, sont précisément
les plus paisibles dans
leurs amours, & les moins sujets a la jalousie, quoique vivant sous
un climat brûlant qui
semble toujours donner a ces passions une plus grande activité.
A
l'égard des inductions qu'on pourroit tirer dans plusieurs especes
d'animaux, des
combats des mâles qui ensanglantent en tout tems nos basses-cours, ou
qui font retentir au
printemps nos forêts de leurs cris en se disputant la femelle, il faut
commencer par exclure
toutes les especes où la nature a manifestement établi dans la
puissance relative des sexes
d'autres rapports que parmi nous: ainsi les combats des coqs ne forment
point une
induction pour l'espece humaine. Dans les especes où la proportion est
mieux observée, ces
combats ne peuvent avoir pour causes que la rareté des femelles, eu
égard au nombre des
mâles, ou les intervalles exclusifs, durant lesquels la femelle refuse
constamment
l'approche du mâle, ce qui revient à la premiere cause; car, si chaque
femelle ne souffre le
mâle que durant deux mois de l'année, c'est à cet égard comme si le
nombre des femelles étoit moindre des cinq sixiemes. Or, aucun de ces
deux cas n'est applicable à l'espece
humaine, où le nombre des femelles surpasse généralement celui des
mâles, & où l'on n'a
jamais observé que, même parmi les Sauvages, les femelles aient, comme
celles des autres
[82] especes, des tems de chaleur & d'exclusion. De plus, parmi
plusieurs de ces animaux,
toute l'espece entrant à la fois en effervescence, il vient un moment
terrible d'ardeur
commune, de tumulte, de désordre & de combat: moment qui n'a point
lieu parmi l'espece
humaine, où l'amour n'est jamais périodique. On ne peut donc pas
conclure des combats
de certains animaux pour la possession des femelles, que la même chose
arriveroit à
l'homme dans l'état de nature; & quand même on pourroit tirer cette
conclusion, comme
ces dissentions ne détruisent point les autres especes, on doit penser
au moins qu'elles ne
seroient pas plus funestes à la nôtre; & il est tres-apparent
qu'elles y causeroient encore
moins de ravages, qu'elles ne font dans la société, sur-tout dans les
pays où les moeurs étant encore comptées pour quelque chose, la
jalousie des amans & la vengeance des époux causent chaque jour des
duels, des meurtres, & pis encore; où le devoir d'une éternelle
fidélité ne sert qu'à faire des adulteres, & où les loix mêmes de
la continence &
de l'honneur étendent nécessairement la débauche, & multiplient les
avortements.
Concluons
qu'errant dans les forêts, sans industrie, sans parole, sans domicile,
sans guerre
& sans liaison, sans nul besoin de ses semblables, comme sans nul
desir de leur nuire,
peut-être même sans jamais en reconnoître aucun individuellement,
l'homme sauvage,
sujet à peu de passions, & se suffisant à lui-même, n'avoit que les
sentimens & les
lumieres propres à cet état, qu'il ne sentoit que ses vrais besoins, ne
regardoit que ce qu'il
croyoit avoir intérêt de voir, & que son intelligence ne faisoit
pas plus de progrès que sa
vanité. Si par hasard il faisoit [83] quelque découverte, il pouvoit
d'autant moins la
communiquer qu'il ne reconnaissoit pas même ses enfans. L'art périssoit
avec l'inventeur.
Il n'y avoit ni éducation, ni progres; les générations se multiplioient
inutilement; &
chacune partant toujours du même point, les siecles découloient dans
toute la grossiereté
des premiers âges; l'espece étoit déjà vieille, & l'homme restoit
toujours enfant.
Si
je me suis étendu si long-tems sur la supposition de cette condition
primitive, c'est
qu'ayant d'anciennes erreurs & des préjugés invétérés à détruire
j'ai cru devoir creuser
jusqu'à la racine, & montrer dans le tableau du véritable état de
nature combien
l'inégalité, même naturelle, est loin d'avoir dans cet état autant de
réalité & d'influence
que le prétendent nos Ecrivains.
En
effet, il est aisé de voir qu'entre les différences qui distinguent les
hommes, plusieurs
passent pour naturelles, qui sont uniquement l'ouvrage de l'habitude
& des divers genres
de vie que les hommes adoptent dans la société. Ainsi un tempérament
robuste ou délicat,
la force ou la foiblesse qui en dépendent, viennent souvent plus de la
maniere dure ou
efféminée dont on a été élevé, que de la constitution primitive des
corps. Il en est de
même des forces de l'esprit, & non-seulement l'éducation met de la
différence entre les
esprits cultivés & ceux qui ne le sont pas, mais elle augmente
celle qui se trouve entre les
premiers à proportion de la culture; car qu'un géant & un nain
marchent sur la même
route, chaque pas qu'ils feront l'un & l'autre donnera un nouvel
avantage au géant. Or, si
l'on compare la diversité prodigieuse d'éducations [84] & de genres
de vie qui regne dans
les différens ordres de l'état civil, avec la simplicité &
l'uniformité de la vie animale &
sauvage, où tous se nourrissent des mêmes alimens, vivent de la même
maniere, & font
exactement les mêmes choses, on comprendra combien la différence
d'homme à homme
doit être moindre dans l'état de nature que dans celui de société,
& combien l'inégalité
naturelle doit augmenter dans l'espece humaine par l'inégalité
d'institution.
Mais,
quand la nature affecteroit dans la distribution de ses dons autant de
préférences
qu'on le prétend, quel avantage les plus favorisés en tireroient-ils au
préjudice des autres,
dans un état de choses qui n'admettroit presque aucune sorte de
relation entr'eux ? Là où
il n'y a point d'amour, de quoi servira la beauté ? Que sert l'esprit à
des gens qui ne
parlent point, & la ruse à ceux qui n'ont point d'affaires?
J'entends toujours répéter que
les plus forts opprimeront les foibles; mais qu'on m'explique ce qu'on
veut dire par ce mot
d'oppression. Les uns domineront avec violence, les autres gémiront
asservis à tous leurs
caprices! Voilà précisément ce que j'observe parmi nous; mais je ne
vois pas comment
cela pourroit se dire des hommes sauvages, à qui l'on auroit même bien
de la peine à faire
entendre ce que c'est que servitude & domination. Un homme pourra
bien s'emparer des
fruits qu'un autre a cueillis, du gibier qu'il a tué, de l'antre qui
lui servoit d'asyle; mais
comment viendra-t-il jamais à bout de s'en faire obéir? & quelles
pourront être les
chaînes de la dépendance parmi des hommes qui ne possedent rien? Si
l'on me chasse d'un
arbre, j'en suis quitte pour aller à un autre; [85] si l'on me
tourmente dans un lieu, qui
m'empêchera de passer ailleurs? Se trouve-t-il un homme d'une force
assez supérieure à
la mienne, & de plus assez dépravé, assez paresseux & assez
féroce, pour me contraindre à pourvoir à sa subsistance, pendant qu'il
demeure oisif? Il faut qu'il se résolve à ne pas
me perdre de vue un seul instant, à me tenir lié avec un tres-grand
soin durant son
sommeil, de peur que je ne m'échappe ou que je ne le tue; c'est-à-dire,
qu'il est obligé de
s'exposer volontairement à une peine beaucoup plus grande que celle
qu'il veut éviter, &
que celle qu'il me donne à moi-même. après tout cela, sa vigilance se
relâche-t-elle un
moment; un bruit imprévu lui fait-il détourner la tete? je fais vingt
pas dans la forêt, mes
fers sont brisés, & il ne me revoit de sa vie.
Sans
prolonger inutilement ces détails, chacun doit voir que, les liens de
la servitude
n'étant formés que de la dépendance mutuelle des hommes & des
besoins réciproques qui
les unissent, il est impossible d'asservir un homme sans l'avoir mis
auparavant dans le cas
de ne pouvoir se passer d'un autre, situation qui, n'existant pas dans
l'état de nature, y
laisse chacun libre du joug, & rend vaine la loi du plus fort.
Apres
avoir prouvé que l'inégalité est à peine sensible dans l'état de
nature, & que son
influence y est presque nulle, il me reste à montrer son origine &
ses progrès dans les
développemens successifs de l'esprit humain. après avoir montré que la
perfectibilité, les
vertus sociales, & les autres facultés que l'homme naturel avoit
reçues en puissance, ne
pouvoient jamais se développer d'elles-mêmes, qu'elles avoient besoin
pour cela du
concours fortuit de plusieurs causes étrangeres [86] qui pouvoient ne
jamais naître, & sans
lesquelles il fût demeuré éternellement dans sa condition primitive, il
me reste à
considérer & à rapprocher les différens hazards qui ont pu
perfectionner la raison
humaine en détériorant l'espece, rendre un être méchant en le rendant
sociable, & d'un
terme si éloigné amener enfin l'homme & le monde au point où nous
les voyons.
J'avoue
que les événemens que j'ai à décrire ayant pu arriver de plusieurs
manieres, je
ne puis me déterminer sur le choix que par des conjectures; mais outre
que ces conjectures
deviennent des raisons quand elles sont les plus probables qu'on puisse
tirer de la nature
des choses, & les seuls moyens qu'on puisse avoir de découvrir la
vérité, les conséquences
que je veux déduire des miennes ne seront point pour cela
conjecturales, puisque, sur les
principes que je viens d'établir, on ne sauroit former aucun autre
systeme qui ne me
fournisse les mêmes résultats, & dont je ne puisse tirer les mêmes
conclusions.
Ceci
me dispensera d'étendre mes réflexions sur la maniere dont le laps de
tems compense
le peu de vraisemblance des événements; sur la puissance surprenante
des causes
tres-légeres, lorsqu'elles agissent sans relâche; sur l'impossibilité
où l'on est, d'un côté,
de détruire certaines hypotheses, si de l'autre on se trouve hors
d'état de leur donner le
degré de certitude des faits; sur ce que deux faits étant donnés comme
réels à lier par
une suite de faits intermédiaires, inconnus ou regardés comme tels,
c'est à l'histoire
quand on l'a, de donner les faits qui les lient; c'est à la
philosophie, à son défaut, [87] de
déterminer les faits semblables qui peuvent les lier; enfin sur ce
qu'en matiere
d'événemens, la similitude réduit les faits à un beaucoup plus petit
nombre de classes
différentes qu'on ne se l'imagine. Il me suffit d'offrir ces objets à
la considération de mes
juges; il me suffit d'avoir fait en sorte que les lecteurs vulgaires
n'eussent pas besoin de les considérer.
SECONDE
PARTIE.
Le
premier qui ayant enclos un terrain, s'avisa de dire, ceci est à moi,
& trouva des gens
assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société
civile. Que de crimes, de
guerres, de meurtres, que de miseres & d'horreurs n'eût point
épargnés au genre humain
celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses
semblables: Gardez-vous
d'écouter cet imposteur; vous êtes perdus si vous oubliez que les
fruits sont à tous, & que
la terre n'est à personne! Mais il y a grande apparence qu'alors les
choses en étoient déjà
venues au point de ne pouvoir plus durer comme elles étoient: car cette
idée de propriété,
dépendant de beaucoup d'idées antérieures qui n'ont pu naître que
successivement, ne se
forma pas tout d'un coup dans l'esprit humain: il falut faire bien des
progres, acquérir
bien de l'industrie & des lumieres, les transmettre & les
augmenter d'âge en âge, avant
que d'arriver à ce dernier terme de l'état de nature. Reprenons donc
les choses de plus
haut, & tâchons de rassembler, sous un seul point [88] de vue cette
lente succession
d'événemens & de connoissances dans leur ordre le plus naturel.
Le
premier sentiment de l'homme fut celui de son existence, son premier
soin celui de sa
conservation. Les productions de la terre lui fournissoient tous les
secours nécessaires,
l'instinct le porta à en faire usage. La faim, d'autres appétits lui
faisant éprouver
tour-à-tour diverses manieres d'exister, il y en eut une qui l'invita à
perpétuer son espece;
& ce penchant aveugle, dépourvu de tout sentiment du coeur, ne
produisoit qu'un acte
purement animal. Le besoin satisfait, les deux sexes ne se
reconnoissoient plus, & l'enfant
même n'étoit plus rien à la mere si-tôt qu'il pouvoit se passer d'elle.
Telle
fut la condition de l'homme naissant; telle fut la vie d'un animal
borné d'abord aux
pures sensations, & profitant à peine des dons que lui offroit la
nature, loin de songer à lui
rien arracher; mais il se présenta bientôt des difficultés; il falut
apprendre à les vaincre:
la hauteur des arbres qui l'empêchoit d'atteindre à leurs fruits, la
concurrence des
animaux qui cherchoient à s'en nourrir, la férocité de ceux qui en
vouloient à sa propre
vie, tout l'obligea de s'appliquer aux exercices du corps; il falut se
rendre agile, vite à la
course, vigoureux au combat. Les armes naturelles, qui sont les
branches d'arbres & les
pierres, se trouverent bientôt sous sa main. Il apprit à surmonter les
obstacles de la
nature, à combattre au besoin les autres animaux, à disputer sa
subsistance aux hommes
mêmes, ou à se dédommager de ce qu'il faloit céder au plus fort.
A
mesure que le genre-humain, s'étendit, les peines se multiplierent [89]
avec les hommes.
La différence des terrains, des climats, des saisons, put les forcer à
en mettre dans leurs
manieres de vivre. Des années stériles, des hivers longs & rudes,
des étés brûlans, qui
consument tout, exigerent d'eux une nouvelle industrie. Le long de la
mer & des rivieres, ils
inventerent la ligne & l'hameçon, & devinrent pêcheurs &
ichthyophages. Dans les forêts,
ils se firent des arcs & des flêches, & devinrent chasseurs
& guerriers. Dans les pays froids
ils se couvrirent des peaux des bêtes qu'ils avoient tuées. Le
tonnerre, un volcan, ou
quelque heureux hasard, leur fit connoître le feu, nouvelle ressource
contrera rigueur de
l'hiver: ils apprirent à conserver cet élément, puis à le reproduire,
& enfin à en préparer
les viandes qu'auparavant ils dévoroient crues.
Cette
application reitérée des êtres divers à lui-même, & des uns aux
autres, doit
naturellement engendrer dans l'esprit de l'homme les perceptions de
certaine rapports. Ces
relations que nous exprimons par les mots de grand, de petit, de fort,
de foible, de vîte, de
lent, de peureux, de hardi, & d'autres idées pareilles, comparées
au besoin & presque sans
y songer, produisirent enfin chez lui quelque sorte de réflexion, ou
plutôt, une prudence
machinale qui lui indiquoit les précautions les plus nécessaires à sa
sûreté.
Les
nouvelles lumieres qui résulterent de ce développement, augmenterent sa
supériorité
sur les autres animaux, en la lui faisant connoître. Il s'exerça à leur
dresser des piéges, il
leur donna le change en mille manieres, & quoique plusieurs le
surpassassent en force au
combat ou en vîtesse à la course, de ceux qui pouvoient lui servir ou
lui nuire, il devint
avec le [90] tems le maître des uns & le fléau des autres. C'est
ainsi que le premier regard
qu'il porta sur lui-même, y produisit le premier mouvement d'orgueil;
c'est ainsi que
sachant encore à peine distinguer les rangs, & se contemplant au
premier par son espece, il
se préparoit de loin à y prétendre par son individu.
Quoique
ses semblables ne fussent pas pour lui ce qu'ils sont pour nous, &
qu'il n'eût
gueres plus de commerce avec eux qu'avec les autres animaux, ils ne
furent pas oubliés
dans ses observations. Les conformités que le tems put lui faire
appercevoir entr'eux, sa
femelle & lui-même, le firent juger de celles qu'il n'appercevoit
pas; & voyant qu'ils se
conduisoient tous comme il auroit fait en pareilles circonstances, il
conclut que leur
maniere de penser & de sentir étoit entierement conforme à la
sienne; & cette importante
vérité, bien établie dans son esprit, lui fit suivre, par un
pressentiment aussi sûr & plus
prompt que la Dialectique, les meilleures regles de conduite que, pour
son avantage & sa
sureté, il lui convînt de garder avec eux.
Instruit
par l'expérience que l'amour du bien-être est le seul mobile des
actions humaines,
il se trouva en état de distinguer les occasions rares où l'intérêt
commun devoit le faire
compter sur l'assistance de ses semblables; & celles plus rares
encore où la concurrence
devoit le faire défier d'eux. Dans le premier cas, il s'unissoit avec
eux en troupeau, ou tout
au plus, par quelque sorte d'association libre qui n'obligeoit
personne, & qui ne duroit
qu'autant que le besoin passager qui l'avoit formée. Dans le second,
chacun cherchoit [91] à prendre ses avantages, soit à force ouverte,
s'il croyoit le pouvoir; soit par adresse &
subtilité, s'il se sentoit le plus foible.
Voilà
comment les hommes purent insensiblement acquérir quelque idée
grossiere des
engagemens mutuels, & de l'avantage de les remplir, mais seulement
autant que pouvoit
l'exiger l'intérêt présent & sensible; car la prévoyance n'étoit
rien pour eux, & loin de
s'occuper d'un avenir éloigné, ils ne songeoient pas même au lendemain.
S'agissoit-il de
prendre un cerf? chacun sentoit bien qu'il devoit pour cela garder
fidelement son poste;
mais si un lievre venoit à passer à la portée de l'un d'eux, il ne faut
pas douter qu'il ne le
poursuivît sans scrupule, & qu'ayant atteint sa proie, il ne se
souciât fort peu de faire
manquer la leur à ses compagnons.
Il
est aisé de comprendre qu'un pareil commerce n'exigeoit pas un langage
beaucoup plus
rafiné que celui des corneilles ou des singes qui s'attroupent à peu
pres de même. Des cris
inarticulés, beaucoup de gestes, & quelques bruits imitatifs durent
composer pendant
long-tems la langue universelle; à quoi joignant dans chaque contrée
quelques sons
articulés & conventionnels dont, comme je l'ai déjà dit, il n'est
pas trop facile d'expliquer
l'institution, on eut des langues particulieres, mais grossieres,
imparfaites, & telles à peu
pres qu'en ont encore aujourd'hui diverses nations sauvages.
Je
parcours comme un trait des multitudes de siecles, forcé par le tems
qui s'écoule, par
l'abondance des choses que j'ai à dire, & par le progrès
presqu'insensible des
commencements; car plus les événemens étoient lents à se succéder, plus
ils sont prompts à décrire.
[92]
Ces premiers progrès mirent enfin l'homme à portée d'en faire de plus
rapides. Plus
l'esprits'éclairoit, & plus l'industrie se perfectionna. Bientôt
cessant de s'endormir sous le
premier arbre, ou de se retirer dans des cavernes, on trouva quelques
sortes de haches de
pierres dures & tranchantes qui servirent à couper du bois, creuser
la terre, & faire des
huttes de branchages, qu'on s'avisa ensuite d'enduire d'argile & de
boue. Ce fut-là
l'époque d'une premiere révolution qui forma l'établissement & la
distinction des
familles, & qui introduisit une sorte de propriété; d'où peut-être
naquirent déjà bien des
querelles & des combats. Cependant comme les plus forts furent
vraisemblablement les
premiers à se faire des logemens qu'ils se sentoient capables de
défendre, il est à croire
que les foibles trouverent plus court & plus sûr de les imiter que
de tenter de les déloger;
& quant à ceux qui avoient déjà des cabanes, chacun dut peu
chercher à s'approprier
celle de son voisin, moins parce qu'elle ne lui appartenoit pas, que
parce qu'elle lui étoit
inutile, & qu'il ne pouvoit s'en emparer sans s'exposer à un combat
tres-vif avec la famille
qui l'occupoit.
Les
premiers développemens du coeur furent l'effet d'une situation nouvelle
qui
réunissoit dans une habitation commune, les maris & les femmes, les
peres & les enfans:
l'habitude de vivre ensemble fit naître les plus doux sentimens qui
soient connus des
hommes, l'amour conjugal & l'amour paternel. Chaque famille devint
une petite société
d'autant mieux unie, que l'attachement réciproque & la liberté en
étoient les seuls liens;
& ce fut alors que s'établit la premiere différence dans la maniere
de vivre des deux sexes,
qui jusqu'ici n'en avoient [93] eu qu'une. Les femmes devinrent plus
sédentaires, &
s'accoutumerent à garder la cabane & les enfans; tandis que l'homme
alloit chercher la
subsistance commune. Les deux sexes commencerent aussi, par une vie un
peu plus molle à
perdre quelque chose de leur férocité & de leur vigueur: mais si
chacun séparément
devint moins propre à combattre les bêtes sauvages, en revanche il fut
plus aisé de
s'assembler pour leur résister en commun.
Dans
ce nouvel état, avec une vie simple & solitaire, des besoins
tres-bornés, & les
instrumens qu'ils avoient inventée pour y pourvoir, les hommes,
jouissant d'un fort grand
loisir, l'employerent à se procurer plusieurs sortes de commodités
inconnues à leurs
peres; & ce fut-là le premier joug qu'ils s'imposerent sans y
songer, & la premiere source
de maux qu'ils préparerent à leur descendans; car outre qu'ils
continuerent ainsi à
s'amollir le corps & l'esprit, ces commodités ayant par l'habitude
perdu presque tout leur
agrément, & étant en même-tems dégénérées en de vrais besoins, la
privation en devint
beaucoup plus cruelle que la possession n'en étoit douce, & l'on
étoit malheureux de les
perdre, sans être heureux de les posséder.
On
entrevoit un peu mieux ici comment l'usage de la parole s'établit ou se
perfectionna
insensiblement dans le sein de chaque famille, & l'on peut
conjecturer encore comment
diverses causes particulieres purent étendre le langage, & en
accélérer le progres, en le
rendant plus nécessaire. De grandes inondations ou des tremblemens de
terre
environnerent d'eaux ou de précipices des cantons habités; des
révolutions du globe [94]
détacherent & couperent en Iles des portions du Continent. On
conçoit qu'entre des
hommes ainsi rapprochés, & forcés de vivre ensemble, il dut se
former un idiome
commun, plutôt qu'entre ceux qui erroient librement dans les forêts de
la terre ferme.
Ainsi, il est très possible qu'apres leurs premiers essais de
navigation, des insulaires aient
porté parmi nous l'usage de la parole; & il est au moins très
vraisemblable que la société
& les langues ont pris naissance dans les Iles, & s'y sont
perfectionnées avant que d'être
connues dans le continent.
Tout
commence à changer de face. Les hommes errant jusqu'ici dans les bois,
ayant pris
une assiette plus fixe, se rapprochent lentement, se réunissent en
diverses troupes, &
forment enfin, dans chaque contrée, une nation particuliere, unie de
moeurs & de
caracteres, non par des reglemens & des loix, mais par le même
genre de vie & d'alimens,
& par l'influence commune du climat. Un voisinage permanent ne peut
manquer
d'engendrer enfin quelque liaison entre diverses familles. De jeunes
gens de différens sexes
habitent des cabanes voisines, le commerce passager que demande la
nature en amene
bientôt un autre, non moins doux & plus permanent par la
fréquentation mutuelle. On
s'accoutume à considérer différens objets, & à faire des
comparaisons; on acquiert
insensiblement des idées de mérite & de beauté qui produisent des
sentimens de
préférence. A force de se voir, on ne peut plus se passer de se voir
encore. Un sentiment
tendre & doux s'insinue dans l'ame, & par la moindre opposition
devient une fureur
impétueuse; la jalousie s'éveille [95] avec l'amour; la discorde
triomphe, & la plus douce
des passions reçoit des sacrifices de sang humain.
A
mesure que les idées & les sentimens se succedent, que l'esprit
& le coeur s'exercent, le
genre-humain continue à s'apprivoiser, les liaisons s'étendent &
les liens se resserrent. On
s'accoutuma à s'assembler devant les cabanes ou autour d'un grand
arbre: le chant & la
danse, vrais enfants de l'amour & du loisir, devinrent l'amusement
ou plutôt l'occupation
des hommes & des femmes oisifs & attroupés. Chacun commença à
regarder les autres & à vouloir être regardé soi-même, &
l'estime publique eut un prix. Celui qui chantoit ou
dansoit le mieux; le plus beau, le plus fort, le plus adroit, ou le
plus éloquent devint le plus
considéré, & ce fut là le premier pas vers l'inégalité, & vers
le vice en même tems: de ces
premieres préférences naquirent d'un côté la vanité & le mépris, de
l'autre la honte &
l'envie: & la fermentation causée par ces nouveaux levains
produisit enfin des composés
funestes au bonheur & à l'innocence.
Si-tôt
que les hommes eurent commencé à s'apprécier mutuellement, & que
l'idée de la
considération fut formée dans leur esprit, chacun prétendit y avoir
droit, & il ne fut plus
possible d'en manquer impunément pour personne. De-là sortirent les
premiers devoirs de
la civilité, même parmi les Sauvages, & de-là, tout tort volontaire
devint un outrage, parce
qu'avec le mal qui résultoit de l'injure, l'offensé y voyoit le mépris
de sa personne souvent
plus insupportable que le mal même. C'est ainsi que chacun punissant le
mépris qu'on lui
avoit témoigné d'une maniere proportionnée au eu qu'il [96] faisoit de
lui-même, les
vengeances devinrent terribles & les hommes sanguinaires &
cruels. Voilà précisément le
degré où étoient parvenus la plupart des peuples sauvages qui nous sont
connus; & c'est
faute d'avoir suffisamment distingué les idées, & remarqué combien
ces peuples étoient
déjà loin du premier état de nature, que plusieurs se sont hâtés de
conclure que l'homme
est naturellement cruel, & qu'il a besoin de police pour l'adoucir,
tandis que rien n'est si
doux que lui dans son état primitif, lorsque, placé par la nature à des
distances égales de
la stupidité des brutes & des lumieres funestes de l'homme civil,
& borné également par
l'instinct & par la raison à se garantir du mal qui le menace, il
est retenu par la pitié
naturelle de faire lui-même du mal à personne, sans y être porté par
rien, même après
en avoir reçu. Car, selon l'axiome du sage Locke, il ne sauroit y avoir
d'injure, où il n'y a
point de propriété.
Mais
il faut remarquer que la société commencée & les relations déjà
établies entre les
hommes, exigeoient en eux des qualités différentes de celles qu'ils
tenoient de leur
constitution primitive, que la moralité commençant à s'introduire dans
les actions
humaines, & chacun, avant les loix étant seul juge & vengeur
des offenses qu'il avoit
reçues, la bonté convenable au pur état de nature n'étoit plus celle
qui convenoit à la
société naissante; qu'il faloit que les punitions devinssent plus
séveres à mesure que les
occasions d'offenser devenoient plus fréquentes, & que c'étoit à la
terreur des vengeances
de tenir lieu du frein des loix. Ainsi quoique les hommes fussent
devenus moins endurans,
& que la pitié [97] naturelle eût déjà souffert quelque altération,
ce période du
développement des facultés humaines, tenant un juste milieu entre
l'indolence de l'état
primitif & la pétulante activité de notre amour-propre, dut être
l'époque la plus heureuse
& la plus durable. Plus on y réfléchit, plus on trouve que cet état
étoit le moins sujet aux
révolutions, le meilleur à l'homme (note 16),
& qu'il n'en a dû
sortir que par quelque
funeste hasard, qui, pour l'utilité commune eût du ne jamais arriver.
L'exemple des
Sauvages qu'on a presque tous trouvés à ce point, semble confirmer que
le genre-humain étoit fait pour y rester toujours, que cet état est la
véritable jeunesse du monde, & que
tous les progrès ultérieurs ont été, en apparence autant de pas vers la
perfection de
l'individu, & en effet vers la décrépitude de l'espece.
Tant
que les hommes se contenterent de leurs cabanes rustiques, tant qu'ils
se bornerent à
coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer
de plumes & de
coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à
perfectionner ou embellir leurs
arcs & leurs fleches, à tailler avec des pierres tranchantes
quelques canots de pêcheurs ou
quelques grossiers instrumens de musique; en un mot, tant qu'ils ne
s'appliquerent qu'à
des ouvrages qu'un seul pouvoit faire, & qu'à des arts qui
n'avoient pas besoin du
concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons &
heureux autant qu'ils
pouvoient l'être par leur nature, & continuerent à jouir entr'eux
des douceurs d'un
commerce indépendant: mais, des l'instant qu'un homme eut besoin du
secours d'un autre;
des qu'ons'aperçut qu'il étoit utile à un seul d'avoir [98] des
provisions pour deux,
l'égalité disparut, la propriété s'introduisit, le travail devint
nécessaire, & les vastes
forêts se changerent en des campagnes riantes qu'il falut arroser de la
sueur des hommes,
& dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage & la misere germer
& croître avec les moissons.
La
métallurgie & l'agriculture furent les deux arts dont l'invention
produisit cette grande
révolution. Pour le poete, c'est l'or & l'argent; mais pour le
philosophe, ce sont le fer & le
blé qui ont civilisé les hommes, & perdu le genre-humain. Aussi
l'un & l'autre étoient-ils
inconnue aux Sauvages de l'Amérique, qui pour cela sont toujours
demeurés tels; les
autres peuples semblent même être restés barbares tant qu'ils ont
pratiqué l'un de ces
arts sans l'autre. Et l'une des meilleures raisons peut-être pourquoi
l'Europe a été, sinon
plus tôt, du moins plus constamment & mieux policée que les autres
parties du monde,
c'est qu'elle est à la fois la plus abondante en fer & la plus
fertile en bled.
Il
est tres-difficile de conjecturer comment les hommes sont parvenus à
connoître &
employer le fer; car il n'est pas croyable qu'ils aient imaginé
d'eux-mêmes de tirer la
matiere de la mine, & de lui donner les préparations nécessaires
pour la mettre en fusion
avant que de savoir ce qui en résulteroit. D'un autre côté on peut
d'autant moins
attribuer cette découverte à quelque incendie accidentel, que les mines
ne se forment que
dans les lieux arides, & dénuée d'arbres & de plantes; de sorte
qu'on diroit que la nature
avoit pris des précautions pour nous dérober ce fatal secret. Il ne
reste donc que la
circonstance extraordinaire de quelque volcan, qui, [99] vomissant des
matieres
métalliques en fusion, aura donné aux observateurs l'idée d'imiter
cette opération de la
nature; encore faut-il leur supposer bien du courage & de la
prévoyance pour
entreprendre un travail aussi pénible, & envisager d'aussi loin les
avantages qu'ils en
pouvoient retirer: ce qui ne convient gueres qu'à des esprits déjà plus
exercés que ceux-ci
ne le devoient être.
Quant
à l'agriculture, le principe en fut connu long-tems avant que la
pratique en fût établie; & il n'est gueres possible que les hommes,
sans cesse occupés à tirer leur
subsistance des arbres & des plantes, n'eussent assez promptement
l'idée des voies que la
nature emploie pour la génération des végétaux; mais leur industrie ne
se tourna
probablement que fort tard de ce côté-là, soit parce que les arbres
qui, avec la chasse & la
pêche fournissoient à leur nourriture, n'avoient pas besoin de leurs
soins, soit faute de
connoître l'usage du bled, soit faute d'instrumens pour le cultiver,
soit faute de prévoyance
pour le besoin à venir, soit enfin faute de moyens pour empêcher les
autres de
s'approprier le fruit de leur travail. Devenus plus industrieux, on
peut croire qu'avec des
pierres aigues & des bâtons pointus, ils commencerent par cultiver
quelques légumes ou
racines autour de leurs cabanes, long-tems avant de savoir préparer le
bled, & d'avoir les
instrumens nécessaires pour la culture en grand; sans compter que pour
se livrer à cette
occupation & ensemencer des terres, il faut se résoudre à perdre
d'abord quelque chose
pour gagner beaucoup dans la suite; précaution fort éloignée du tour
d'esprit de l'homme
sauvage, qui, comme je l'ai [100] dit, a bien de la peine à songer le
matin à ses besoins du soir.
L'invention
des autres arts fut donc nécessaire pour forcer le genre-humain de
s'appliquer à celui de l'agriculture. Des qu'il falut des hommes pour
fondre & forger le fer, il falut
d'autres hommes pour nourrir ceux-la. Plus le nombre des ouvriers vint
à se multiplier,
moins il y eut de mains employées à fournir à la subsistance commune,
sans qu'il y eût
moins de bouches pour la consommer; & comme il falut aux uns des
denrées en échange
de leur fer, les autres trouverent enfin le secret d'employer le fer à
la multiplication des
denrées. De-là naquirent d'un côté le labourage & l'agriculture,
& de l'autre l'art de
travailler les métaux, & d'en multiplier les usages.
De
la culture des terres s'ensuivit nécessairement leur partage; & de
la propriété une fois
reconnue, les premieres regles de justice: car pour rendre à chacun le
sien, il faut que
chacun puisse avoir quelque chose; de plus, les hommes commençant à
porter leurs vues
dans l'avenir, & se voyant tous quelques biens à perdre, il n'y en
avoit aucun qui n'eût à
craindre pour soi la représaille des torts qu'il pouvoit faire à
autrui. Cette origine est
d'autant plus naturelle qu'il est impossible de concevoir l'idée de la
propriété naissante
d'ailleurs que de la main d'oeuvre; car on ne voit pas ce que, pour
s'approprier les choses
qu'il n'a point faites, l'homme y peut mettre de plus que son travail.
C'est le seul travail qui
donnant droit au cultivateur sur le produit de la terre qu'il a
labourée, lui en donne par
conséquent sur le fonds, au moins jusqu'à la récolte, & ainsi
d'année en année, ce qui
faisant une possession [101] continue, se transforme aisément en
propriété. Lorsque les
anciens, dit Grotius, ont donné à Céres l'épithete de législatrice,
& à une fête célébrée
en son honneur le nom de Thesmophories, ils ont fait entendre par-là
que le partage des
terres a produit une nouvelle sorte de droit: c'est-à-dire le droit de
propriété différent de
celui qui résulte de la loi naturelle.
Les
choses en cet état eussent pu demeurer égales, si les talens eussent
été égaux, & que,
par exemple, l'emploi du fer & la consommation des denrées eussent
toujours fait une
balance exacte: mais la proportion que rien ne maintenoit, fut bientôt
rompue; le plus fort
faisoit plus d'ouvrage; le plus adroit tiroit meilleur parti du sien;
le plus ingénieux trouvoit
des moyens d'abréger le travail; le laboureur avoit plus besoin de fer,
ou le forgeron plus
besoin de bled, & en travaillant également, l'un gagnoit beaucoup
tandis que l'autre avoit
peine à vivre. C'est ainsi que l'inégalité naturelle se déploie
insensiblement avec celle de
combinaison, & que les différences des hommes, développées par
celles des circonstances,
se rendent plus sensibles, plus permanentes dans leurs effets, &
commencent à influer dans
la même proportion sur le sort des particuliers.
Les
choses étant parvenues à ce point, il est facile d'imaginer le reste.
Je ne m'arrêterai
pas à décrire l'invention successive des autres arts, le progrès des
langues, l'épreuve &
l'emploi des talens, l'inégalité des fortunes, l'usage ou l'abus des
richesses, ni tous les
détails qui suivent ceux-ci & que chacun peut aisément suppléer. Je
me bornerai
seulement [102] à jeter un coup d'oeil sur le genre humain placé dans
ce nouvel ordre de
choses.
Voilà
donc toutes nos facultés développées, la mémoire & l'imagination en
jeu, l'amour
propre intéressé, la raison rendue active & l'esprit arrivé presque
au terme de la
perfection dont il est susceptible.Voilà toutes les qualités naturelles
mises en action, le
rang & le sort de chaque homme établi, non-seulement sur la
quantité des biens & le
pouvoir de servir ou de nuire, mais sur l'esprit, la beauté, la force
ou l'adresse, sur le
mérite ou les talens, & ces qualités étant les seules qui pouvoient
attirer de la
considération, il falut bientôt les avoir ou les affecter. Il falut,
son avantage, se montrer
autre que ce qu'on étoit en effet. Etre & paroître devinrent deux
choses tout-à-fait
différentes, & de cette distinction sortirent le faste imposant, la
ruse trompeuse & tous les
vices qui en sont le cortége. D'un autre côté, de libre &
indépendant qu'étoit auparavant
l'homme, le voilà par une multitude de nouveaux besoins, assujetti pour
ainsi dire, à toute
la nature, & surtout à ses semblables dont il devient l'esclave en
un sens, même en
devenant leur maître; riche, il a besoin de leurs services; pauvre, il
a besoin de leurs
secours, & la médiocrité ne le met point en état de se passer
d'eux. Il faut donc qu'il
cherche sans cesse à les intéresser à son sort, & à leur faire
trouver en effet ou en
apparence leur profit à travailler pour le sien: ce qui le rend fourbe
& artificieux avec les
uns, impérieux & dur avec les autres, & le met dans la
nécessité d'abuser tous ceux dont il
a besoin, quand il ne peut s'en faire craindre, & qu'il ne trouve
pas son intérêt à [103] les
servir utilement. Enfin l'ambition dévorante, l'ardeur d'élever sa
fortune relative, moins
par un véritable besoin que pour se mettre au-dessus des autres,
inspire à tous les hommes
un noir penchant à se nuire mutuellement, une jalousie secrete d'autant
plus dangereuse
que, pour faire son coup plus en sûreté, elle prend souvent le masque
de la bienveillance:
en un mot, concurrence & rivalité d'une part, de l'autre opposition
d'intérêts, & toujours
le désir caché de faire son profit aux dépens d'autrui; tous ces maux
sont le premier effet
de la propriété & le cortége inséparable de l'inégalité naissante.
Avant
qu'on eût inventé les signes représentatifs des richesses, elles ne
pouvoient gueres
consister qu'en terres & en bestiaux, les seuls biens réels que les
hommes puissent
posséder. Or, quand les héritages se furent accrus en nombre & en
étendue au point de
couvrir le sol entier & de se toucher tous, les uns ne purent plus
s'agrandir qu'aux dépens
des autres; & les surnuméraires que la foiblesse ou l'indolence
avoient empêchés d'en
acquérir à leur tour, devenus pauvres sans avoir rien perdu, parce que
tout changeant
autour d'eux, eux seuls n'avoient point changé, furent obligés de
recevoir ou de ravir leur
subsistance de la main des riches; & de-là commencerent à naître,
selon les divers
caracteres des uns & des autres, la domination & la servitude,
ou la violence & les rapines.
Les riches, de leur côté, connurent à peine le plaisir de dominer,
qu'ils dédaignerent
bientôt tous les autres, & se servant de leurs anciens esclaves
pour en soumettre de
nouveaux, ils ne songerent qu'à subjuguer & asservir leurs [104]
voisins; semblables à ces
loups affamés qui, ayant une fois goûté de la chair humaine, rebutent
toute autre
nourriture, & ne veulent plus que dévorer des hommes.
C'est
ainsi que les plus puissans ou les plus misérables, se faisant de leurs
forces ou de
leurs besoins une sorte de droit au bien d'autrui, équivalent, selon
eux, à celui de
propriété, l'égalité rompue fut suivie du plus affreux désordre; c'est
ainsi que les
usurpations des riches, les brigandages des pauvres, les passions
effrénées de tous, étouffant la pitié naturelle & la voix encore
foible de la justice, rendirent les hommes
avares, ambitieux & méchants. Il s'élevoit entre le droit du plus
fort & le droit du premier
occupant un conflit perpétuel qui ne se terminoit que par des combats
& des meurtres
(note 17 ).La société naissante fit place au
plus horrible état de
guerre: le genre-humain
avili & désolé ne pouvant plus retourner sur ses pas, ni renoncer
aux acquisitions
malheureuses qu'il avoit faites, & ne travaillant qu'à sa honte par
l'abus des facultés qui
l'honorent, se mit lui-même à la veille de sa ruine.
Attonitus novitate mali, divesque, miserque,
Effugere
optat opes, & quae modo voverat, odit.
Il
n'est pas possible que les hommes n'aient fait enfin des réflexions sur
une situation aussi
misérable, & sur les calamités dont ils étoient accablés. Les
riches sur-tout durent
bientôt sentir combien leur étoit désavantageuse une guerre perpétuelle
dont ils faisoient
seuls tous les frais, & dans laquelle le risque de la vie étoit
commun, & celui des biens,
particulier. D'ailleurs, quelque couleur qu'ils pussent donner à leurs
usurpations, [105] ils
sentoient assez qu'elles n'étoient établies que sur un droit précaire
& abusif , & que,
n'ayant été acquises que par la force, la force pouvoit les leur ôter
sans qu'ils eussent
raison de s'en plaindre. Ceux même que la seule industrie avoit
enrichis, ne pouvoient
gueres fonder leur propriété sur de meilleurs titres. Ils avoient beau
dire: C'est moi qui ai
bâti ce mur; j'ai gagné ce terrain par mon travail. Qui vous a donné
les alignemens, leur
pouvoit-on répondre, & en vertu de quoi prétendez-vous être payés à
nos dépens d'un
travail que nous ne vous avons point imposé? Ignorez-vous qu'une
multitude de vos freres
périt ou souffre du besoin de ce que vous avez de trop, & qu'il
vous faloit un consentement
expres & unanime du genre humain pour vous approprier sur la
subsistance commune tout
ce qui alloit au-delà de la vôtre? Destitué de raisons valables pour se
justifier, & de forces
suffisantes pour se défendre, écrasant facilement un particulier, mais
écrasé lui-même
par des troupes de bandits; seul contre tous, & ne pouvant, à cause
des jalousies mutuelles,
s'unir avec ses égaux contre des ennemis unis par l'espoir commun du
pillage, le riche
pressé par la nécessité, conçut enfin le projet le plus réfléchi qui
soit jamais entré dans
l'esprit humain; ce fut d'employer en sa faveur les forces mêmes de
ceux qui l'attaquoient,
de faire us défenseurs de ses adversaires, de leur inspirer d'autres
maximes, & de leur
donner d'autres institutions qui lui fussent aussi favorables que le
droit naturel lui étoit contraire.
Dans
cette vue, après avoir exposé à ses voisins l'horreur d'une situation
qui les armoit
tous les uns contre les autres, [106] qui leur rendoit leurs
possessions aussi onéreuses que
leurs besoins, & où nul ne trouvoit sa sûreté ni dans la pauvreté,
ni dans la richesse, il
inventa aisément des raisons spécieuses pour les amener à son but.
"Unissons-nous, leur
dit-il, pour garantir de l'oppression les foibles, contenir les
ambitieux, & assurer à chacun
la possession de ce qui lui appartient: instituons des reglemens de
justice & de paix
auxquels tous soient obligés de se conformer, qui ne fassent acception
de personne, & qui
réparent en quelque sorte les caprices de la fortune, en soumettant
également le puissant
& le foible à des devoirs mutuels. En un mot, au lieu de tourner
nos forces contre
nous-mêmes, rassemblons-les en un pouvoir suprême qui nous gouverne
selon de sages
loix, qui protege & défende tous les membres de l'association,
repousse les ennemis
communs, & nous maintienne dans une concorde éternelle."
Il
en falut beaucoup moins que l'équivalent de ce discours pour entraîner
des hommes
grossiers, faciles à séduire, qui d'ailleurs avoient trop d'affaires à
démêler entr'eux pour
pouvoir se passer d'arbitres, & trop d'avarice & d'ambition
pour pouvoir long-tems se
passer de maîtres. Tous coururent au-devant de leurs fers, croyant
assurer leur liberté;
car avec assez de raison pour sentir les avantages d'un établissement
politique, ils
n'avoient pas assez d'expérience pour en prévoir les dangers; les plus
capables de
pressentir les abus étoient précisément ceux qui comptoient d'en
profiter, & les sages
même virent qu'il faloit se résoudre à sacrifier une partie de leur
liberté à la
conservation de l'autre, comme un blessé se fait couper le bras pour
sauver le reste du corps.
[107]
Telle fut, ou dut être l'origine de la société & des loix, qui
donnerent de nouvelles
entraves au foible & de nouvelles forces au riche (note 18),
détruisirent sans retour la
liberté naturelle, fixerent pour jamais la loi de la propriété & de
l'inégalité, d'une
adroite usurpation firent un droit irrévocable, & pour le profit de
quelques ambitieux,
assujettirent désormais tout le genre-humain au travail, à la servitude
& à la misere. On
voit aisément comment l'établissement d'une seule société rendit
indispensable celui de
toutes les autres, & comment, pour faire tête à des forces unies,
il falut s'unir à son tour.
Les sociétés se multipliant ou s'étendant rapidement, couvrirent
bientôt toute la surface
de la terre, & il ne fut plus possible de trouver un seul coin dans
l'univers où l'on pût
s'affranchir du joug, & soustraire sa tête au glaive, souvent mal
conduit que chaque
homme vit perpétuellement suspendu sur la sienne. Le droit civil étant
ainsi devenu la
regle commune des citoyens, la loi de nature n'eut plus lieu qu'entre
les diverses sociétés,
où, sous le nom de droit des gens, elle fut tempérée par quelques
conventions tacites pour
rendre le commerce possible & suppléer à la commisération
naturelle, qui, perdant de
société à société presque toute la force qu'elle avoit d'homme à homme,
ne réside plus
que dans quelques grandes ames cosmopolites, qui franchissent les
barrieres imaginaires
qui séparent les peuples, & qui, à l'exemple de l'être souverain
qui les a créés,
embrassent tout le genre humain dans leur bienveillance.
Les
Corps politiques restant ainsi entr'eux dans l'état de nature, se
ressentirent bientôt
des inconvéniens qui avoient [108] forcé les particuliers d'en sortir,
& cet état devint
encore plus funeste entre ces grands Corps qu'il ne l'avoit été
auparavant entre les
individus dont ils étoient composés. De-là sortirent les guerres
nationales, les batailles, les
meurtres, les représailles, qui font frémir la nature & choquent la
raison, & tous ces
préjugés horribles qui placent au rang des vertus l'honneur de répandre
le sang humain.
Les plus honnêtes gens apprirent à compter parmi leurs devoirs celui
d'égorger leurs
semblables: on vit enfin les hommes se massacrer par milliers sans
savoir pourquoi; & il se
commettoit plus de meurtres en un seul jour de combat, & plus
d'horreurs à la prise d'une
seule ville, qu'il ne s'en étoit commis dans l'état de nature durant
des siecles entiers sur
toute la face de la terre. Tels sont les premiers effets qu'on
entrevoit de la division du
genre-humain en différentes sociétés. Revenons à leur institutions.
Je
sais que plusieurs ont donné d'autres origines aux sociétés politiques,
comme les
conquêtes du plus puissant, ou l'union des foibles; & le choix
entre ces causes est
indifférent à ce que je veux établir: cependant celle que je viens
d'exposer me paroît la
plus naturelle par les raisons suivantes. 1. Que dans le premier cas,
le droit de conquête
n'étant point un droit, n'en a pu fonder aucun autre, le conquérant
& les peuples conquis
restant toujours entr'eux dans l'état de guerre, à moins que la nation
remise en pleine
liberté ne choisisse volontairement son vainqueur pour son chef.
Jusque-là, quelques
capitulations qu'on ait faites, comme elles n'ont été fondées que sur
la violence, & que par
conséquent elles sont [109] nulles par le fait même, il ne peut y
avoir, dans cette hypothese
ni véritable société, ni corps politique, ni d'autre loi que celle du
plus fort. 2. Que ces mots
de fort & de foible sont équivoques dans le second cas ; que dans
l'intervalle qui se trouve
entre l'établissement du droit de propriété ou de premier occupant,
& celui des
gouvernemens politiques, le sens de ces termes est mieux rendu par ceux
de pauvre & de
riche, parce qu'en effet un homme n'avoit point avant les loix, d'autre
moyen d'assujettir
ses égaux qu'en attaquant leur bien, ou leur faisant quelque part du
sien. 3. Que les
pauvres n'ayant rien à perdre que leur liberté, c'eût été une grande
folie à eux de s'ôter
volontairement le seul bien qui leur restoit pour ne rien gagner en
échange, qu'au
contraire les riches étant, pour ainsi dire, sensibles dans toutes les
parties de leurs biens, il étoit beaucoup plus aisé de leur faire du
mal, qu'ils avoient par conséquent plus de
précautions à prendre pour s'en garantir; & qu'enfin il est
raisonnable de croire qu'une
chose a été inventée par ceux à qui elle est utile plutôt que par ceux
à qui elle fait du tort.
Le
gouvernement naissant n'eut point une forme constante & réguliere.
Le défaut de
philosophie & d'expérience ne laissoit appercevoir que les
inconvéniens présens; & l'on
ne songeoit à remédier aux autres qu'à mesure qu'ils se présentoient.
Malgré tous les
travaux des plus sages législateurs, l'état politique demeura toujours
imparfait, parce qu'il étoit presque l'ouvrage du hasard, & que mal
commencé, le tems, en découvrant les
défauts & suggérant des remedes, ne put jamais réparer les vices de
la constitution; on
raccommodoit [110] sans cesse, au lieu qu'il eût falu commencer par
nettoyer l'aire & écarter tous les vieux matériaux, comme fit
Lycurgue à Sparte, pour élever ensuite un
bon édifice. La société ne consista d'abord qu'en quelques conventions
générales que
tous les particuliers s'engageoient à observer, & dont la
communauté se rendoit garante
envers chacun d'eux. Il falut que l'expérience montrât combien une
pareille constitution étoit foible, & combien il étoit facile aux
infracteurs d'éviter la conviction ou le châtiment
des fautes dont le public seul devoit être le témoin & le juge; il
falut que la loi fût éludée
de mille manieres; il falut que les inconvéniens & les désordres se
multipliassent
continuellement, pour qu'on songeât enfin à confier à des particuliers
le dangereux
dépôt de l'autorité publique, & qu'on commit à des magistrats le
soin de faire observer
les délibérations du peuple: car de dire que les chefs furent choisis
avant que la
confédération fût faite, & que les ministres des loix existerent
avant les loix mêmes, c'est
une supposition qu'il n'est pas permis de combattre sérieusement.
Il
ne seroit pas plus raisonnable de croire que les peuples se sont
d'abord jettés entre les
bras d'un maître absolu, sans conditions & sans retour, & que
le premier moyen de
pourvoir à la sûreté commune, qu'aient imaginé des hommes fiers &
indomptés, a été
de se précipiter dans l'esclavage. En effet, pourquoi se sont-ils donné
des supérieurs, si ce
n'est pour les défendre contre l'oppression, & protéger leurs
biens, leurs libertés & leurs
vies, qui sont, pour ainsi dire, les élémens constitutifs de leur être
? Or dans les relations
[111] d'homme à homme, le pis qui puisse arriver à l'un étant de se
voir à la discrétion
de l'autre, n'eût-il pas été contre le bon sens de commencer par se
dépouiller entre les
mains d'un chef des seules choses pour la conservation desquelles ils
avoient besoin de son
secours? Quel équivalent eût-il pu leur offrir pour la concession d'un
si beau droit? & s'il
eût osé l'exiger sous le prétexte de les défendre, n'eût-il pas
aussitôt reçu la réponse de
l'apologue: Que nous fera de plus l'ennemi? Il est donc incontestable,
& c'est la maxime
fondamentale de tout le droit politique, que les peuples se sont donné
des chefs pour
défendre leur liberté & non pour les asservir. Si nous avons un
prince, disoit Pline à
Trajan, c'est afin qu'il nous
préserve d'avoir un maître.
Nos
politiques font sur l'amour de la liberté les mêmes sophismes que nos
Philosophes ont
faits sur l'état de nature; par les choses qu'ils voient, ils jugent
des choses tres-différentes
qu'ils n'ont pas vues; & ils attribuent aux hommes un penchant
naturel à la servitude par
la patience avec laquelle ceux qu'ils ont sous les yeux supportent la
leur, sans songer qu'il
en est de la liberté comme de l'innocence & de la vertu, dont on ne
sent le prix qu'autant
qu'on en jouit soi-même, & dont le goût se perd si-tôt qu'on les a
perdues. Je connois les
délices de ton pays, disoit Brasidas à un Satrape qui comparoit la vie
de Sparte à celle de
Persépolis; mais tu ne peux connoître les plaisirs du mien.
Comme
un coursier indompté hérisse ses crins, frappe la terre du pied &
se débat
impétueusement à la seule approche du mors, tandis qu'un cheval dressé
souffre
patiemment la [112] verge & l'éperon, l'homme barbare ne plie point
sa tête au joug que
l'homme civilisé porte sans murmure, & il préfere la plus orageuse
liberté à un
assujettissement tranquille. Ce n'est donc pas par l'avilissement des
peuples asservis qu'il
faut juger des dispositions naturelles de l'homme pour ou contre la
servitude, mais par les
prodiges qu'ont faits tous les peuples libres pour se garantir de
l'oppression. Je sais que les
premiers ne font que vanter un cesse la paix & le repos dont ils
jouissent dans leurs fers, &
que miserrimam servitutem pacem
appellant: mais quand je vois les
autres sacrifier les
plaisirs, le repos, la richesse, la puissance, & la vie même, à la
conservation de ce seul bien
si dédaigné de ceux qui l'ont perdu; quand je vois des animaux nés
libres & abhorrant la
captivité, se briser la tête contre les barreaux de leur prison; quand
je vois des multitudes
de Sauvages tout nuds mépriser les voluptés Européennes, & braver
la faim, le feu, le fer
& la mort pour ne conserver que leur indépendance, je sens que ce
n'est pas à des esclaves
qu'il appartient de raisonner de liberté.
Quant
à l'autorité paternelle, dont plusieurs ont fait dériver le
gouvernement absolu &
toute la société, sans recourir aux preuves contraires de Locke &
de Sidney, il suffit de
remarquer que rien au monde n'est plus éloigné de l'esprit féroce du
despotisme que la
douceur de cette autorité, qui regarde plus à l'avantage de celui qui
obéit qu'à l'utilité de
celui qui commande; que par la loi de nature, le pere n'est le maître
de l'enfant qu'aussi
long-tems que son secours lui est nécessaire, qu'au-delà de ce terme
ils deviennent égaux,
& qu'alors le fils parfaitement indépendant du pere ne lui doit
[113] que du respect & non
de l'obéissance; car la reconnaissance est bien un devoir qu'il faut
rendre, mais non pas un
droit qu'on puisse exiger. Au lieu de dire que la société civile dérive
du pouvoir paternel,
il faloit dire au contraire, que c'est d'elle que ce pouvoir tire sa
principale force; un
individu ne fut reconnu pour le pere de plusieurs que quand ils
resterent assemblés autour
de lui. Les biens du pere, dont il est véritablement le maître, sont
les liens qui retiennent
ses enfans dans sa dépendance, & il peut ne leur donner part à sa
succession qu'à
proportion qu'ils auront bien mérité de lui par une continuelle
déférence à ses volontés.
Or, loin que les sujets aient quelque faveur semblable à attendre de
leur despote, comme ils
lui appartiennent en propre, eux & tout ce qu'ils possedent, ou du
moins qu'il le prétend
ainsi, ils sont réduits à recevoir comme une faveur ce qu'il leur
laisse de leur propre bien;
il fait justice quand il les dépouille; il fait grace quand il les
laisse vivre.
En
continuant d'examiner ainsi les faits par le droit, on ne trouveroit
pas plus de solidité
que de vérité dans l'établissement volontaire de la tyrannie, & il
seroit difficile de
montrer la validité d'un contrat qui n'obligeroit qu'une des parties,
où l'on mettroit tout
d'un côté & rien de l'autre, & qui ne tourneroit qu'au
préjudice de celui qui s'engage. Ce
systême odieux est bien éloigné d'être même aujourd'hui celui des sages
& bons
monarques, & surtout des rois de France, comme on peut le voir en
divers endroits de leurs édits, & en particulier dans le passage
suivant d'un écrit célebre, publié en 1667 au nom
& par les ordres de Louis XIV. Qu'on
ne dise donc [114] point que
le Souverain ne soit pas
sujet aux loix de son Etat, puisque la proposition contraire est une
vérité du droit des gens
que la flatterie a quelquefois attaquée, mais que les bons princes ont
toujours défendue
comme une divinité tutélaire de leurs Etats. Combien est-il plus
légitime de dire avec le
sage Platon, que la parfaite félicité d'un royaume est qu'un Prince
soit obéi de ses sujets,
que le Prince obéisse à la loi & que la loi soit droits &
toujours dirigée au bien public. Je
ne m'arrêterai point à rechercher si la liberté étant la plus noble des
facultés de
l'homme, ce n'est pas dégrader sa nature, se mettre au niveau des bêtes
esclaves de
l'instinct, offenser même l'Auteur de son être, que de renoncer sans
réserve au plus
précieux de tous ses dons, que de se soumettre à commettre tous les
crimes qu'il nous
défend, pour complaire à un maître féroce ou insensé, & si cet
Ouvrier sublime doit être
plus irrité de voir détruire que déshonorer son plus bel ouvrage. Je
négligerai, si l'on
veut, l'autorité de Barbeyrac, qui déclare nettement d'apres Locke, que
nul ne peut
vendre sa liberté jusqu'à se soumettre à une puissance arbitraire qui
le traite à sa
fantaisie:Car, ajoute-t-il, ce seroit vendre sa propre vie, dont on
n'est pas le maître. Je
demanderai seulement de quel droit ceux qui n'ont pas craint de
s'avilir eux-mêmes
jusqu'à ce point, ont pu soumettre leur postérité à la même ignominie,
& renoncer pour
elle à des biens qu'elle ne tient point de leur libéralité, & sans
lesquels la vie même est
onéreuse à tous ceux qui en sont dignes?
Puffendorf
dit que tout de même qu'on transfere son bien à autrui par des
conventions &
des contrats, on peut aussi se [115] dépouiller de sa liberté en faveur
de quelqu'un.
C'est-là, ce me semble, un fort mauvais raisonnement: car premierement
le bien que
j'aliene me devient une chose tout-à-fait étrangere, & dont l'abus
m'est indifférent; mais
il m'importe qu'on n'abuse point de ma liberté, & je ne puis, sans
me rendre coupable du
mal qu'on me forcera de faire, m'exposer à devenir l'instrument du
crime; de plus, le droit
de propriété n'étant que de convention & d'institution humaine,
tout homme peut à son
gré disposer de ce qu'il possede; mais il n'en est pas de même des dons
essentiels de la
nature, tels que la vie & la liberté, dont il est permis à chacun
de jouir, & dont il est au
moins douteux qu'on ait droit de se dépouiller: en s'ôtant l'une on
dégrade son être; en
s'ôtant l'autre on l'anéantit autant qu'il est en soi; & comme nul
bien temporel ne peut
dédommager de l'une & de l'autre, ce seroit offenser à la fois la
nature & la raison que d'y
renoncer à quelque prix que ce fût. Mais quand on pourroit aliéner sa
liberté comme ses
biens, la différence seroit très grande pour les enfans, qui ne
jouissent des biens du pere
que par la transmission de son droit, au lieu que, la liberté étant un
don qu'ils tiennent de
la nature en qualité d'hommes, leurs parens n'ont eu aucun droit de les
en dépouiller; de
sorte que comme pour établir l'esclavage il a falu faire violence à la
nature, il a falu la
changer pour perpétuer ce droit; & les jurisconsultes qui ont
gravement prononcé
quel'enfant d'une esclave naîtroit esclave, ont décidé en d'autres
termes qu'un homme ne
naîtroit pas homme.
Il
me paroît donc certain que non-seulement les Gouvernemens [116] n'ont
point
commencé par le pouvoir arbitraire, qui n'en est que la corruption, le
terme extrême, &
qui les ramene enfin à la seule loi du plus fort dont ils furent
d'abord le remede ; mais
encore que quand même ils auroient ainsi commencé, ce pouvoir étant par
sa nature
illégitime, n'a pu servir de fondement aux droits de la société, ni par
conséquent a
l'inégalité d'institution.
Sans
entrer aujourd'hui dans les recherches qui sont encore à faire sur la
nature du pacte
fondamental de tout Gouvernement, je me borne, en suivant l'opinion
commune, à
considérer ici l'établissement du Corps politique comme un vrai contrat
entre le peuple &
les chefs qu'il se choisit; contrat par lequel les deux parties
s'obligent à l'observation des
loix qui y sont stipulées & qui forment les liens de leur union. Le
peuple ayant, au sujet des
relations sociales, réuni toutes ses volontés en une seule, tous les
articles sur lesquels cette
volonté s'explique, deviennent autant de loix fondamentales qui
obligent tous les membres
de l'Etat sans exception, & l'une desquelles regle le choix &
le pouvoir des Magistrats
chargés de veiller à l'exécution des autres. Ce pouvoir s'étend à tout
ce qui peut
maintenir la constitution, sans aller jusqu'à la changer. On y joint
des honneurs qui
rendent respectables les loix & leurs Ministres, & pour ceux-ci
personnellement des
prérogatives qui les dédommagent des pénibles travaux que coûte une
bonne
administration. Le Magistrat, de son côté, s'oblige à n'user du pouvoir
qui lui est confié
que selon l'intention des commettans, à maintenir chacun dans la
paisible jouissance de ce
qui lui appartient, [117] & à préférer en toute occasion l'utilité
publique à son propre intérêt.
Avant
que l'expérience eût montré, ou que la connoissance du coeur humain eût
fait
prévoir les abus inévitables d'une telle constitution, elle dut
paroître d'autant meilleure,
que ceux qui étoient chargée de veiller à sa conservation y étoient
eux-mêmes les plus
intéressés; car la Magistrature & ses droits n'étant établis que
sur les loix fondamentales,
aussi-tôt qu'elles seroient détruites, les Magistrats cesseroient
d'être légitimes, le peuple
ne seroit plus tenu de leur obéir; & comme ce n'auroit pas été le
Magistrat, mais la loi,
qui auroit constitué l'essence de l'Etat, chacun rentreroit de droit
dans sa liberté naturelle.
Pour
peu qu'on y réfléchit attentivement, ceci se confirmeroit par de
nouvelles raisons, &
par la nature du contrat on verroit qu'il ne sauroit être irrévocable:
car s'il n'y avoit point
de pouvoir supérieur qui pût être garant de la fidélité des
contractans, ni les forcer à
remplir leurs engagemens réciproques, les parties demeureroient seules
juges dans leur
propre cause, & chacune d'elles auroit toujours le droit de
renoncer au contrat, si-tôt
qu'elle trouveroit que l'autre en enfreint les conditions, ou qu'elles
cesseroient de lui
convenir. C'est sur ce principe qu'il semble que le droit d'abdiquer
peut être fondé. Or, à
ne considérer, comme nous faisons, que l'institution humaine, si le
Magistrat qui a tout le
pouvoir en main & qui s'approprie tous les avantages du contrat,
avoit pourtant le droit de
renoncer à l'autorité, à plus forte raison le peuple qui paye toutes
les fautes des chefs,
devroit [118] avoir le droit de renoncer à la dépendance. Mais les
dimensions affreuses, les
désordres infinis qu'entraîneroit nécessairement ce dangereux pouvoir,
montrent plus que
toute autre chose combien les Gouvernemens humains avoient besoin d'une
base plus solide
que la seule raison, & combien il étoit nécessaire au repos publie
que la volonté divine
intervînt pour donner à l'autorité souveraine un caractere sacré &
inviolable qui ôtât
aux sujets le funeste droit d'en disposer. Quand la religion n'auroit
fait que ce bien aux
hommes, c'en seroit assez pour qu'ils dussent tous la chérir &
l'adopter, même avec ses
abus, puisqu'elle épargne encore plus de sang que le fanatisme n'en
fait couler: mais
suivons le fil de notre hypothese.
Les
diverses formes des Gouvernemens tirent leur origine des différences
plus ou moins
grandes qui se trouverent entre les particuliers au moment de
l'institution. Un homme étoit-il éminent en pouvoir, en vertu, en
richesse ou en crédit, il fut seul élu Magistrat, &
l'tat devint monarchique. Si plusieurs, à-peu-pres égaux entr'eux,
l'emportoient sur tous
les autres, ils furent élus conjointement, & l'on eut une
aristocratie. Ceux dont la fortune
ou les talens étoient moins disproportionnés, & qui s'étoient le
moins éloignés de l'état
de nature, garderent en commun l'administration suprême & formerent
une démocratie.
Le tems vérifia laquelle de ces formes étoit la plus avantageuse aux
hommes. Les uns
resterent uniquement soumis aux loix, les autres obéirent bientôt à des
maîtres. Les
citoyens voulurent garder leur liberté, les sujets ne songerent qu'à
l'ôter à leurs voisins,
[119] ne pouvant souffrir que d'autres jouissent d'un bien dont ils ne
jouissoient plus
eux-mêmes. En un mot, d'un côté furent les richesses & les
conquêtes, & de l'autre le
bonheur & la vertu.
Dans
ces divers Gouvernemens toutes les magistratures furent d'abord
électives; & quand
la richesse ne l'emportoit pas, la préférence étoit accordée au mérite
qui donne un
ascendant naturel, & à l'âge qui donne l'expérience dans les
affaires & le sang froid dans
les délibérations. Les anciens des Hébreux, les Gérontes de Sparte, le
Sénat de Rome &
l'étymologie même de notre mot Seigneur montrent combien autrefois la
vieillesse étoit
respectée. Plus les élections tomboient sur des hommes avancée en âge,
plus elles
devenoient fréquentes, & plus leurs embarras se faisoient sentir;
les brigues
s'introduisirent, les factions se formerent, les partis s'aigrirent,
les guerres civiles
s'allumerent, enfin le sang des citoyens fut sacrifié au prétendu
bonheur de l'Etat, & l'on
fut à la veille de retomber dans l'anarchie des tems antérieurs.
L'ambition des principaux
profita de ces circonstances pour perpétuer leurs charges dans leurs
familles: le peuple,
déjà accoutumé à la dépendance, au repos & aux commodités de la
vie, & déjà bon
d'état de briser ses fers, consentit à laisser augmenter sa servitude
pour affermir sa
tranquillité; & c'est ainsi que les chefs, devenus héréditaires
s'accoutumerent à regarder
leur magistrature comme un bien de famille, à se regarder eux-mêmes
comme les
propriétaires de l'Etat, dont ils n'étoient d'bord que les officiers, à
appeller leurs
concitoyens leurs esclaves, à les compter, comme du bétail, [120] au
nombre des choses qui
leur appartenoient, & à s'appeller eux-mêmes égaux aux Dieux &
Rois des Rois.
Si
nous suivons le progrès de l'inégalité dans ces différentes
révolutions, nous
trouverons quel'établissement de la loi & du droit de propriété fut
son premier terme,
l'institution de la magistrature le second, que le troisieme &
dernier fut le changement du
pouvoir légitime en pouvoir arbitraire; en sorte que l'état de riche
& de pauvre fut
autorisé par la premiere époque, celui de puissant & de foible par
la seconde, & par la
troisieme celui de maître & d'esclave, qui est le dernier degré de
l'inégalité & le terme
auquel aboutissent enfin tous les autres, jusqu'à ce que de nouvelles
révolutions dissolvent
tout-à-fait le Gouvernement, ou le rapprochent de l'institution
légitime.
Pour
comprendre la nécessité de ce progres, il faut moins considérer les
motifs de
l'établissement du Corps politique, que la forme qu'il prend dans son
exécution & les
inconvéniens qu'il entraîne après lui: car les vices qui rendent
nécessaires les institutions
sociales, sont les mêmes qui en rendent l'abus inévitable; & comme,
excepté la seule
Sparte, où la loi veilloit principalement à l'éducation des enfans,
& où Lycurgue établit
des moeurs qui le dispensoient presque d'y ajouter des loix, les loix
en général moins
fortes que les passions contiennent les hommes sans les changer; il
seroit aisé de prouver
que tout Gouvernement qui, sans se corrompre ni s'altérer, marcheroit
toujours
exactement selon la fin de son institution, auroit été institué sans
nécessité, & qu'un pays
où personne n'éluderoit les loix & n'abuseroit [121] de la
magistrature, n'auroit besoin ni
de magistrats ni de loix.
Les
distinctions politiques amenent nécessairement les distinctions
civiles. L'inégalité
croissant entre le peuple & ses chefs, se fait bientôt sentir parmi
les particuliers, & s'y
modifie en mille manieres selon les passions, les talens & les
occurrences. Le Magistrat ne
sauroit usurper un pouvoir illégitime sans se faire des créatures
auxquelles il est forcé
d'en céder quelque partie. D'ailleurs, les citoyens ne se laissent
opprimer qu'autant
qu'entraînés par une aveugle ambition, & regardant plus au-dessous
qu'au-dessus d'eux,
la domination leur devient plus chere que l'indépendance, & qu'ils
consentent à porter des
fers pour en pouvoir donner à leur tour. Il est tres-difficile de
réduire à l'obéissance celui
qui ne cherche point à commander, & le politique le plus adroit ne
viendroit pas à bout
d'assujettir des hommes qui ne voudroient qu'être libres; mais
l'inégalité s'étend sans
peine parmi des ames ambitieuses & lâches, toujours prêtes à courir
les risques de la
fortune, & à dominer ou servir presque indifféremment selon qu'elle
leur devient
favorable ou contraire. C'est ainsi qu'il dut venir un tems où les yeux
du peuple furent
fascinés à tel point, que ses conducteurs n'avoient qu'à dire au plus
petit des hommes: sois
grand, toi & toute ta race; aussi-tôt il paroissoit grand à tout le
monde, ainsi qu'à ses
propres yeux, & ses descendans s'élevoient encore à mesure qu'ils
s'éloignoient de lui;
plus la cause étoit reculée & incertaine, plus l'effet augmentoit;
plus on pouvoit compter
de fainéans dans une famille, & plus elle devenoit illustre.
Si
c'étoit ici le lieu d'entrer en des détails, j'expliquerois [122]
facilement comment, sans
même que le Gouvernement s'en mêle, l'inégalité de crédit &
d'autorité devient
inévitable entre les particuliers (note 19),
si-tôt que réunis en une
même société, ils sont
forcés de se comparer entr'eux, & de tenir compte des différences
qu'ils trouvent dans
l'usage continuel qu'ils ont à faire les une des autres. Ces
différences sont de plusieurs
especes; mais en général la richesse, la noblesse ou le rang, la
puissance & le mérite
personnel étant les distinctions principales par lesquelles on se
mesure dans la société, je
prouverois que l'accord ou le conflit de ces forces diverses est
l'indication la plus sûre d'un état bien ou mal constitué: je ferois
voir qu'entre ces quatre sortes d'inégalité, les
qualités personnelles étant l'origine de toutes les autres, la richesse
est la derniere à
laquelle elles se réduisent à la fin, parce qu'étant la plus
immédiatement utile au
bien-être, & la plus facile à communiquer, on s'en sert aisément
pour acheter tout le reste.
Observation qui peut faire juger assez exactement de la mesure dont
chaque peuple s'est éloigné de son institution primitive, & du
chemin qu'il a fait vers le terme extrême de la
corruption. Je remarquerois combien ce désir universel de réputation,
d'honneurs & de
préférences, qui nous dévore tous, exerce & compare les talens
& les forces, combien il
excite & multiplie les passions, & combien rendant tous les
hommes concurrente, rivaux, ou
plutôt ennemis, il cause tous les jours de revers, de succès & de
catastrophes de toute
espece, en faisant courir la même lice à tant de prétendans. Je
montrerois que c'est à cette
ardeur de faire parler [123] de soi, à cette fureur de se distinguer
qui nous tient presque
toujours hors de nous-mêmes, que nous devons ce qu'il y a de meilleur
& de pire parmi les
hommes, nos vertus & nos vices, nos sciences & nos erreurs, nos
conquérans & nos
philosophes, c'est-à-dire, une multitude de mauvaises choses sur un
petit nombre de
bonnes. Je prouverois enfin que si l'on voit une poignée de puissans
& de riches au faîte
des grandeurs & de la fortune, tandis que la foule rampe dans
l'obscurité & dans la
misere, c'est que les premiers n'estiment les choses dont ils jouissent
qu'autant que les
autres en sont privée, & que, sans changer d'état, ils cesseroient
d'être heureux si le
peuple cessoit d'être misérable.
Mais
ces détails seroient seuls la matiere d'un ouvrage considérable dans
lequel on
peseroit les avantages & les inconvéniens de tout Gouvernement,
relativement aux droits
de l'état de nature, & où l'on dévoileroit toutes les faces
différentes sous lesquelles
l'inégalité s'est montrée jusqu'à ce jour, & pourra se montrer dans
les siecles futurs,
selon la nature de ces Gouvernemens, & les révolutions que le tems
y amenera
nécessairement. On verroit la multitude opprimée au dedans par une
suite des
précautions mêmes qu'elle avoit prises contre ce qui la menaçoit au
dehors; on verroit
l'oppressions'accroître continuellement sans que les opprimés pussent
jamais savoir quel
terme elle auroit, ni quels moyens légitimes il leur resteroit pour
l'arrêter; on verroit les
droits des citoyens & les libertés nationales s'éteindre peu-à-peu,
& les réclamations des
foibles traitées de murmures séditieux; on verroit la politique
restreindre à une portion
mercenaire [124] du peuple l'honneur de défendre la cause commune; on
verroit de-là
sortir la nécessité des impôts, le cultivateur découragé quitter son
champ même durant
la paix & laisser la charrue pour ceindre l'épée; on verroit naître
les regles funestes &
bizarres du point d'honneur; on verroit les défenseurs de la patrie en
devenir tôt ou tard
les ennemis, tenir sans cesse le poignard levé sur leurs concitoyens,
& il viendroit un tems
où on les entendroit dire à l'oppresseur de leur pays:
Pectore si fratris gladium juguloque parentis
Condere me jubeas, gravidaeque in viscera partu
Conjugis,
invitâ peragam tamen omnia dextrâ.
De
l'extrême inégalité des conditions & des fortunes, de la diversité
des passions & des
talens, des arts inutiles, des arts pernicieux, des sciences frivoles
sortiroient des foules de
préjugés, également contraires à la raison, au bonheur & à la
vertu; on verroit fomenter
par les chefs tout ce qui peut affaiblir des hommes rassemblés en les
désunissant, tout ce
qui peut donner à la société un air de concorde apparente & y semer
un germe de division
réelle, tout ce qui peut inspirer aux différens ordres une défiance
& une haine mutuelle
par l'opposition de leurs droits & de leurs intérêts, &
fortifier par conséquent le pouvoir
qui les contient tous.
C'est
du sein de ce désordre & de ces révolutions que le despotisme
élevant par degrés sa
tête hideuse, & dévorant tout ce qu'il auroit apperçu de bon &
de sain dans toutes les
parties de l'Etat, parviendroit enfin à fouler aux pieds les loix &
le peuple, & à s'établir
sur les ruines de la république. [125] Les tems qui précéderoient ce
dernier changement
seroient des tems de troubles & de calamités; mais à la fin tout
seroit englouti par le
monstre, & les peuples n'auroient plus de chefs ni de loix, mais
seulement des tyrans. Des
cet instant aussi il cesseroit d'être question de moeurs & de
vertu: car par-tout où regne le
despotisme cui ex honesto nulla est
spes, il ne souffre aucun autre
maître; si-tôt qu'il parle,
il n'y a ni probité ni devoir à consulter, & la plus aveugle
obéissance est la seule vertu qui
reste aux esclaves.
C'est
ici le dernier terme de l'inégalité, & le point extrême qui ferme
le cercle & touche
au point d'où nous sommes partis: c'est ici que tous les particuliers
redeviennent égaux,
parce qu'ils ne sont rien, & que les sujets n'ayant plus d'autre
loi que la volonté du maître,
ni le maître d'autre regle que ses passions, les notions du bien &
les principes de la justice
s'évanouissent derechef. C'est ici que tout se ramene à la seule loi du
plus fort, & par
conséquent à un nouvel état de nature différent de celui par lequel
nous avons
commencé, en ce que l'un étoit l'état de nature dans sa pureté, &
que ce dernier est le
fruit d'un exces de corruption. Il y a si peu de différence d'ailleurs
entre ces deux états, &
le contrat de gouvernement est tellement dissous par le despotisme, que
le despote n'est le
maître qu'aussi long-tems qu'il est le plus fort, & que, si-tôt
qu'on peut l'expulser, il n'a
point à réclamer contre la violence. L'émeute qui finit par étrangler
ou détrôner un
Sultan, est un acte aussi juridique que ceux par lesquels il disposoit
la veille des vies & des
biens de ses sujets. La seule force le maintenoit, la seule force le
[126] renverse; toutes
choses se passent ainsi selon l'ordre naturel; & quel que puisse
être l'événement de ces
courtes & fréquentes révolutions, nul ne peut se plaindre de
l'injustice d'autrui, mais
seulement de sa propre imprudence ou de son malheur.
En
découvrant & suivant ainsi les routes oubliées & perdues, qui
de l'état naturel ont dû
mener l'homme à l'état civil; en rétablissant, avec les positions
intermédiaires que je
viens de marquer, celles que le tems qui me presse m'a fait supprimer,
ou que l'imagination
ne m'a point suggérées; tout lecteur attentif ne pourra qu'être frappé
de l'espace
immense qui sépare ces deux états. C'est dans cette lente succession
des choses qu'il verra
la solution d'une infinité de problemes de morale & de politique
que les philosophes ne
peuvent résoudre. Il sentira que le genre-humain d'un âge n'étant pas
le genre-humain
d'un autre âge, la raison pourquoi Diogene ne trouvoit point d'homme,
c'est qu'il cherchoit
parmi ses contemporains l'homme d'un tems qui n'étoit plus. Caton,
dira-t-il, périt avec
Rome & la liberté, parce qu'il fut déplacé dans son siecle; &
le plus grand des hommes ne
fit qu'étonner le monde, qu'il eût gouverné cinq cents ans plustôt. En
un mot, il
expliquera comment l'ame & les passions humaines s'altérant
insensiblement, changent
pour ainsi dire de nature; pourquoi nos besoins & nos plaisirs
changent d'objets à la
longue; pourquoi l'homme originel s'évanouissant par degrés, la société
n'offre plus aux
yeux du sage qu'un assemblage d'hommes artificiels & de passions
factices, qui sont
l'ouvrage de toutes ces nouvelles relations, & n'ont [127] aucun
vrai fondement dans la
nature. Ce que la réflexion nous apprend là-dessus, l'observation le
confirme
parfaitement: l'homme sauvage & l'homme policé different tellement
par le fond du coeur
& des inclinations, que ce qui fait le bonheur suprême de l'un,
réduiroit l'autre au
désespoir. Le premier ne respire que le repos & la liberté, il ne
veut que vivre & rester
oisif, & l'ataraxie même du StoÏcien n'approche pas de sa profonde
indifférence pour tout
autre objet. Au contraire, le citoyen, toujours actif, sue, s'agite, se
tourmente sans cesse
pour chercher des occupations encore plus laborieuses: il travaille
jusqu'à la mort, il y
court même pour se mettre en état de vivre, ou renonce à la vie pour
acquérir
l'immortalité. Il fait sa cour aux grands qu'il hait, & aux riches
qu'il méprise; il
n'épargne rien pour obtenir l'honneur de les servir; il se vante
orgueilleusement de sa
bassesse & de leur protection, & fier de son esclavage, il
parle avec dédain de ceux qui
n'ont pas l'honneur de le partager. Quel spectacle pour un CaraÏbe, que
les travaux
pénibles & enviés d'un Ministre Européen! Combien de morts cruelles
ne préféreroit pas
cet indolent sauvage à l'horreur d'une pareille vie, qui souvent n'est
pas même adoucie
par le plaisir de bien faire. Mais, pour voir le but de tant de soins,
il faudroit que ces mots,
puissance & réputation,
eussent un sens dans son esprit; qu'il
apprît qu'il y a une sorte
d'hommes qui comptent pour quelque chose les regards du reste de
l'univers, qui savent être heureux & contens d'eux-mêmes sur le
témoignage d'autrui plutôt que sur le leur
propre. Telle est, en effet, la véritable cause de toutes ces
différences: le sauvage vit en
[128] lui-même; l'homme sociable, toujours hors de lui, ne sait vivre
quel dans l'opinion
des autres; & c'est, pour ainsi dire, de leur seul jugement qu'il
tire le sentiment de sa
propre existence. Il n'est pas de mon sujet de montrer comment d'une
telle disposition naît
tant d'indifférence pour le bien & le mal, avec de si beaux
discours de morale : comment
tout se réduisant aux apparences, tout devient factice & joué;
honneur, amitié, vertu, &
souvent jusqu'aux vices mêmes, dont on trouve enfin le secret de se
glorifier; comment, en
un mot, demandant toujours aux autres ce que nous sommes, & n'osant
jamais nous
interroger là-dessus nous-mêmes, au milieu de tant de philosophie,
d'humanité, de
politesse & de maximes sublimes, nous n'avons qu'un extérieur
trompeur & frivole, de
l'honneur sans vertu, de la raison sans sagesse, & du plaisir sans
bonheur. Il me suffit
d'avoir prouvé que ce n'est point-là l'état originel de l'homme, &
que c'est le seul esprit
de la société & l'inégalité qu'elle engendre, qui changent &
alterent ainsi toutes nos
inclinations naturelles.
J'ai
tâché d'exposer l'origine & le progrès de l'inégalité,
l'établissement & l'abus des
sociétés politiques, autant que ces choses peuvent se déduire de la
nature de l'homme par
les seules lumieres de la raison, & indépendamment des dogmes
sacrés qui donnent à
l'autorité souveraine la sanction du droit divin. Il suit de cet exposé
que l'inégalité étant
presque nulle dans l'état de nature, tire sa force & son
accroissement du développement
de nos facultés & des progrès de l'esprit humain, & devient
enfin stable & légitime par
l'établissement [129] de la propriété & des loix. Il suit encore
que l'inégalité morale,
autorisée par le seul droit positif, est contraire au droit naturel,
toutes les fois qu'elle ne
concourt pas en même proportion avec l'inégalité physique; distinction
qui détermine
suffisamment ce qu'on doit penser à cet égard de la sorte d'inégalité
qui regne parmi tous
les peuples policés, puisqu'il est manifestement contre la loi de
nature, de quelque maniere
qu'on la définisse, qu'un enfant commande à un vieillard, qu'un
imbécile conduise un
homme sage, & qu'une poignée de gens regorge de superfluités,
tandis que la multitude
affamée manque du nécessaire.
[130]
NOTES
DEDICACE,
page 7.
(Note1.)Hérodote raconte qu'après le meurtre
du
faux Smerdis, les sept
libérateurs de la
Perse s'étant assemblés pour délibérer sur la forme de gouvernement
qu'ils donneroient à l'Etat, Otanes opina fortement pour la république:
avis d'autant plus extraordinaire
dans la bouche d'un Satrape, qu'outre la prétention qu'il pouvoit avoir
à l'empire, les
grands craignent plus que la mort une sorte de gouvernement qui les
force à respecter les
hommes. Otanes, comme on peut bien croire, ne fut point écouté, &
voyant qu'on alloit
procéder à l'élection d'un monarque, lui qui ne vouloit ni obéir ni
commander, céda
volontairement aux autres concurrens son droit à la couronne, demandant
pour tout
dédommagement d'être libre & indépendant, lui & sa postérité;
ce qui lui fut accordé.
Quand Hérodote ne nous apprendroit pas la restriction qui fut mise à ce
privilége, il
faudroit nécessairement la supposer; autrement Otanes, ne reconnaissant
aucune sorte de
loi, & n'ayant de compte à rendre à personne, auroit été
tout-puissant dans l'Etat, & plus
puissant que le roi même. Mais il n'y avoit gueres d'apparence qu'un
homme capable de se
contenter, en pareil cas d'un tel privilege, fut capable d'en abuser.
En effet, on ne voit pas
que ce droit ait jamais causé le moindre trouble dans le royaume, ni
par le sage Otanes, ni
par aucun de ses descendants.
[131]
PREFACE, page 31.
(Note 2) Dès mon premier pas je m'appuie avec
confiance sur une de ces
autorités
respectables pour les Philosophes, parce qu'elles viennent d'une raison
solide & sublime,
qu'eux seuls savent trouver & sentir.
"Quelque
intérêt que nous ayons à nous connoître nous-mêmes, je ne sois si nous
ne
connoissons pas mieux tout ce qui n'est pas nous. Pourvus par la nature
d'organes
uniquement destinés à notre conservation, nous ne les employons qu'à
recevoir les
impressions étrangeres; nous ne cherchons qu'à nous répandre au dehors,
& à exister
hors de nous: trop occupés à multiplier les fonctions de nos sens &
à augmenter l'étendue
extérieure de notre être, rarement faisons-nous usage de ce sens
intérieur qui nous réduit à nos vraies dimensions, & qui sépare de
nous tout ce qui n'en est pas. C'est cependant de
ce sens dont il faut nous servir, si nous voulons nous connoître; c'est
le seul par lequel nous
puissions nous juger; mais comment donner à ce sens son activité &
toute son étendue?
Comment dégager notre ame, dans laquelle il réside, de toutes les
illusions de notre esprit
? Nous avons perdu l'habitude de l'employer, elle est demeurée sans
exercice au milieu du
tumulte de nos sensations corporelles, elle s'est desséchée par le feu
de nos passions; le
coeur, le esprit, les sens, tout a travaillé contre elle. Hist. Nat.
T.4 pag. 151. de la Nat. de l'homme."
DISCOURS,
page 47.
(Note 3.) Les changemens qu'un long usage de
marcher sur deux pieds a pu
produire dans
la conformation de l'homme, les [132] rapports qu'on observe encore
entre ses bras & les
jambes antérieures des quadrupedes, & l'induction tirée de leur
maniere de marcher, ont
pu faire naître des doutes sur celle qui devoit nous être la plus
naturelle. Tous les enfans
commencent par marcher à quatre pieds, & ont besoin de notre
exemple & de nos leçons
pour apprendre à se tenir debout. Il y a même des nations sauvages,
telles que les
Hottentots, qui, négligeant beaucoup les enfans, les laissent marcher
sur les mains ai
long-tems qu'ils ont ensuite bien de la peine à les redresser; autant
en font les enfans des
CaraÏbes des Antilles. Il y a divers exemples d'hommes quadrupedes;
& je pourrois entre
autres citer celui de cet enfant qui fut trouvé en 1344 aupres de
Hesse, où il avoit été
nourri par des loups, & qui disoit depuis, à la cour du prince
Henri, que, s'il n'eût tenu
qu'a lui, il eût mieux aimé retourner avec eux que de vivre parmi les
hommes. Il avoit
tellement pris l'habitude de marcher comme ces animaux, qu'il falut lui
attacher des pieces
de bois qui le forçoient à se tenir debout & en équilibre sur eu
deux pieds. Il en étoit de
même de l'enfant qu'on trouva en 1694, dans les forets de Lithuanie,
& qui vivoit parmi les
ours. Il ne donnoit, dit M. de Condillac, aucune marque de raison,
marchoit sur ses pieds &
sur ses mains, n'avoit aucun langage, & formoit des sons qui ne
ressembloient en rien à
ceux d'un homme. Le petit sauvage d'Hanovre, qu'on mena il y a
plusieurs années à la
cour d'Angleterre, avoit toutes les peines du monde à s'assujettir à
marcher sur deux
pieds, & l'on trouva en 1719, deux autres sauvages dans les
Pyrénées, qui couroient par les
montagnes à la maniere des quadrupedes. Quant à ce qu'on pourroit
objecter que c'est se
priver de l'usage des mains dont nous tirons tant d'avantages; outre
que l'exemple des
singes [133] montre que la main peut fort bien être employée des deux
manieres, cela
prouveroit seulement que l'homme peut donner à ses membres une
destination plus
commode que celle de la nature, & non que la nature a destiné
l'homme à marcher
autrement qu'elle ne lui enseigne.
Mais
il y a, ce me semble, de beaucoup meilleures raisons à dire pour
soutenir que
l'homme est un bipede. Premiérement, quand on feroit voir qu'il a pu
d'abord être
conformé autrement que nous ne le voyons, & cependant devenir enfin
ce qu'il est, ce n'en
seroit pas assez pour conclure que cela se soit fait ainsi ; car après
avoir montré la
possibilité de ces changemens, il faudroit encore, avant que de les
admettre, en montrer au
moins la vraisemblance. De plus, si les bras de l'homme paroissent
avoir pu lui servir de
jambes au besoin, c'est la seule observation favorable à ce systeme,
sur un grand nombre
d'autres qui lui sont contraires. Les principales sont, que la maniere
dont la tête de
l'homme est attachée à son corps au lieu de diriger sa vue
horizontalement, comme l'ont
tous les autres animaux, & comme il l'a lui-même en marchant
debout, lui eût tenu,
marchant à quatre pieds, les yeux directement fichés vers la terre,
situation très-peu
favorable à la conservation de l'individu ; que la queue qui lui
manque, & dont il n'a que
faire marchant à deux pieds, est utile aux quadrupedes, & qu'aucun
deux n'en est privé;
que le sein de la femme, tres-bien situé pour un bipede qui tient son
enfant dans ses bras,
l'est si mal pour un quadrupede, que nul ne l'a placé de cette maniere;
que le train de
derriere étant d'une excessive hauteur à proportion des jambes de
devant, ce qui fait que
marchant à quatre nous nous traînons sur les genoux, le tout eût fait
un animal mal
proportionné & marchant peu commodément; que s'il eût posé [134] le
pied à plat ainsi
que la main, il auroit eu dans la jambe postérieure une articulation de
moins que les autres
animaux, savoir celle qui joint le canon au tibia; & qu'en ne
posant que la pointe du pied,
comme il auroit sans doute été contraint de faire, le tarse, sans
parler de la pluralité
des'os qui le composent, paroît trop gros pour tenir lieu de canon,
& ses articulations avec
le métatarse & le tibia trop rapprochées pour donner à la jambe
humaine, dans cette
situation, la même flexibilité qu'ont celles des quadrupedes. L'exemple
des enfans étant
pris dans un âge où les forces naturelles ne sont point encore
développées, ni les membres
raffermis, ne conclut rien du tout, & j'aimerois autant dire que
les chiens ne sont pas
destinés à marcher, parce qu'ils ne font que ramper quelques semaines
après leur
naissance. Les faits particuliers ont encore peu de force contre la
pratique universelle de
tous les hommes, même des nations qui, n'ayant eu aucune communication
avec les autres,
n'avoient pu rien imiter d'elles. Un enfant abandonné dans une forêt
avant que de pouvoir
marcher, & nourri par quelque bête, aura suivi l'exemple de sa
nourrice, en s'exerçant à
marcher comme elle; l'habitude lui aura pu donner des facilités qu'il
ne tenoit point de la
nature; & comme des manchots parviennent, à force d'exercice à
faire avec leurs pieds
tout ce que nous faisons de nos mains, il sera parvenu enfin à employer
ses mains à l'usage
des pieds.
Pag.
48. ( Note 4.)
S'il
se trouvoit parmi mes lecteurs quelque assez mauvais physicien pour me
faire des
difficultés sur la supposition de cette fertilité naturelle de la
terre, je vais lui répondre par
le passage suivant.
"Comme
les végétaux tirent pour leur nourriture beaucoup plus [135] de
substance de
l'air & de l'eau qu'ils n'en tirent de la terre, il arrive qu'en
pourrissant ils rendent à la
terre plus qu'ils n'en ont tiré ;d'ailleurs une forêt détermine les
eaux de la pluie en
arrêtant les vapeurs. Ainsi dans un bois que l'on conserveroit bien
long-tems sans y
toucher, la couche de terre qui sert à la végétation augmenteroit
considérablement; mais
les animaux rendant moins à la terre qu'ils n'en tirent, & les
hommes faisant des
consommations énormes de bois & de plantes pour le feu & pour
d'autres usages, il
s'ensuit que la couche de terre végétale d'un pays habité, doit
toujours diminuer &
devenir enfin comme le terrain de l'Arabic Pétrée, & comme celui de
tant d'autres
provinces de l'orient, qui est en effet le climat le plus anciennement
habite, où l'on ne
trouve que du sel & des sables; car le sel fixe des plantes &
des animaux reste, tandis que
toutes les autres parties se volatilisent. M. de Buffon, Hist. Nat."
On
peut ajouter à cela la preuve de fait par la quantité d'arbres & de
plantes de toute
espece, dont étoient remplies presque toutes les Iles désertes qui ont
été découvertes dans
ces derniers siecles, & parce que l'histoire nous apprend des
forêts immenses qu'il a falu
abattre par toute la terre à mesure qu'elle s'est peuplée ou policée.
Sur quoi je ferai
encore les trois remarques suivantes. L'une, que, s'il y a une sorte de
végétaux qui
puissent compenser la déperdition de matiere végétale qui se fait par
les animaux, selon le
raisonnement de M. de Buffon, ce sont sur-tout les bois, dont les têtes
& les feuilles
rassemblent & s'approprient plus d'eaux & de vapeurs que ne
font les autres plantes. La
seconde, que la destruction du sol, c'est-à-dire, la perte de la
substance propre à la
végétation, doit s'accélérer à proportion que [136] la terre est plus
cultivée, & que les
habitans plus industrieux consomment en plus grande abondance ses
productions de toute
espece. Ma troisieme & plus importante remarque est que les fruits
des arbres fournissent à l'animal une nourriture plus abondante que ne
peuvent faire les autres végétaux;
expérience que j'ai faite moi-même, en comparant les produits de deux
terrains égaux en
grandeur & en qualité, l'un couvert de châtaigniers & l'autre
semé de bled.
Pag.
48. ( Note 5.)
Parmi
les quadrupedes, les deux distinctions les plus universelles des
especes voraces se
tirent, l'une de la figure des dents, & l'autre de la conformation
des intestins. Les animaux
qui ne vivent que de végétaux ont tous les dents plates, comme le
cheval, le boeuf, le
mouton, le lievre; mais les voraces les ont pointues, comme le chat, le
chien, le loup, le
renard. Et quant aux intestins, les frugivores en ont quelques-uns,
tels que le colon, qui ne
se trouvent pas dans les animaux voraces. Il semble donc que l'homme,
ayant les dents &
les intestins comme les ont les animaux frugivores, devroit
naturellement être range dans
cette classe; & non-seulement les observations anatomiques
confirment cette opinion, mais
les monumens de l'antiquité y sont encore très favorables. "Dicéarque,
dit S. Jérôme,
rapporte dans ses livres des antiquités grecques que, sous le regne de
Saturne, où la terre étoit encore fertile par elle-même, nul homme ne
mangeoit de chair, mais que tous vivoient
des fruits & des légumes qui croissoient naturellement." (liv. 2.
adv. Jovinian.) Cette
opinion se peut encore appuyer sur les relations de plusieurs Voyageurs
modernes;
François Corréal témoigne, entr'autres que la plupart des habitans des
[137] Lucayes que
les Espagnols transporterent aux Iles de Cuba, de St. Domingue &
ailleurs, moururent
pour avoir mangé de la chair. On peut voir par là que je néglige bien
desavantages que je
pourrois faire valoir. Car la proie étant presque l'unique sujet de
combat entre les
animaux carnaciers, & les frugivores vivant entr'eux dans une paix
continuelle, si l'espece
humaine étoit de ce dernier genre, il est clair qu'elle auroit eu
beaucoup plus de facilité à
subsister dans l'état de nature, beaucoup moins de besoin &
d'occasions d'en sortir.
Pag.
49. ( Note 6.)
Toutes
les connoissances qui demandent de la réflexion, toutes celles qui ne
s'acquierent
que par l'enchaînement des idées & ne se perfectionnent que
successivement, semblent être tout-à-fait hors de la portée de l'homme
sauvage, faute de communication avec ses
semblables, c'est-à-dire, faute de l'instrument qui sert a cette
communication & des besoins
qui la rendent nécessaire. Son savoir & son industrie se bornent à
sauter, courir, se battre,
lancer une pierre, escalader un arbre. Mais s'il ne sait que ces
choses, en revanche il les fait
beaucoup mieux que nous qui n'en avons pas le même besoin que lui ;
& comme elles
dépendent uniquement de l'exercice du corps, & ne sont susceptibles
d'aucune
communication, ni d'aucun progrès d'un individu à l'autre, le premier
homme a pu y être, tout aussi habile que ses derniers descendans.
Les
relations des Voyageurs sont pleines d'exemples de la force & de la
vigueur des
hommes chez les nations barbares & sauvages; elles ne vantent
gueres moins leur adresse &
leur légereté; & comme il ne faut que des yeux pour observer ces
choses, rien n'empêche
qu'on n'ajoute foi à ce que certifient là-dessus des témoins [138]
oculaires; j'en tire au
hasard quelques exemples des premiers livres qui me tombent sous la
main.
"Les
Hottentots, dit Kolben, entendent mieux la pêche que les Européens du
Cap. Leur
habileté est égale au filet, à l'hameçon & au dard, dans les anses
comme dans les rivieres.
Ils ne prennent pas moins habilement le poisson avec la main. Ils sont
d'une adresse
incomparable à la nage. Leur maniere de nager a quelque chose de
surprenant & qui leur
est tout-à-fait propre. Ils nagent le corps droit & les mains
étendues hors de l'eau, de sorte
qu'ils paraissent marcher sur la terre. Dans la plus grande agitation
de la mer & lorsque les
flots forment autant de montagnes, ils dansent en quelque sort sur le
dos des vagues,
montant & descendant comme un morceau de liége."
"Les
Hottentots, dit encore le même auteur, sont d'une adresse surprenante à
la chasse, &
la légéreté de leur course passe l'imagination." Il s'étonne qu'ils ne
fassent pas plus
souvent un mauvais usage de leur agilité, ce qui leur arrive pourtant
quelquefois, comme
on peut juger par l'exemple qu'il en donne. "Un matelot Hollandois, en
débarquant au
Cap, chargea, dit-il, un Hottentot de le suivre à la ville avec un
rouleau de tabac d'environ
vingt livres. Lorsqu'ils furent tous deux à quelque distance de la
troupe, le Hottentot
demanda au matelot s'il savoit courir? Courir ! répond le Hollandais,
oui, fort
bien.Voyons, reprit l'Africain, & fuyant avec le tabac, il disparut
presque aussi-tôt. Le
matelot confondu de cette merveilleuse vitesse, ne pensa point à le
poursuivre, & ne revit
jamais ni son tabac ni son porteur."
"Ils
ont la vue si prompte & la main si certaine que les Européens [139]
n'en approchent
point. A cent pas ils toucheront d'un coup de pierre une marque de la
grandeur d'un
demi-sol, & ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'au lieu de
fixer comme nous les yeux sur
le but, ils font des mouvemens & des contorsions continuelles. Il
semble que leur pierre soit
portée par une main invisible."
Le
P. du Tertre dit à-peu-pres sur les Sauvages des Antilles les mêmes
choses qu'on vient
de lire sur les Hottentots du Cap de Bonne-Espérance. Il vante sur-tout
leur justesse à
tirer avec leurs fleches les oiseaux au vol & les poissons à la
nage, qu'ils prennent ensuite
en plongeant. Les Sauvages de l'Amérique septentrionale ne sont pas
moins célebres par
leur force & par leur adresse; & voici un exemple qui pourra
faire juger de celles des
Indiens de l'Amérique méridionale.
En
l'année 1746, un Indien de Buénos-Aires ayant été condamné aux galeres
à Cadix,
proposa au Gouverneur de racheter sa liberté en exposant sa vie dans
une fête publique. Il
promit qu'il attaqueroit seul le plus furieux taureau sans autre arme
en main qu'une corde,
qu'il le terrasseroit, qu'il le saisiroit avec sa corde par telle
partie qu'on indiqueroit; qu'il le
selleroit, le brideroit, le monteroit, & combattroit, ainsi monté,
deux autres taureaux des
plus furieux qu'on feroit sortir du Torillo, & qu'il les mettroit
tous à mort l'un après
l'autre dans l'instant qu'on le lui commanderoit, & sans le secours
de personne; ce qui lui
fût accordé. L'indien tint parole & réussit dans tout ce qu'il
avoit promis; sur la maniere
dont il s'y prit & sur tout le détail du combat, on peut consulter
le premier Tome in-12 des
Observations sur l'Histoire Naturelle de M. Gautier, d'où ce fait est
tiré, page 262.
[140]
Pag. 52. (Note 7.)
"La
durée de la vie des chevaux, dit M. de Buffon, est, comme dans toutes
les autres
especes d'animaux, proportionnée à la durée du tems de leur
accroissement. L'homme,
qui est quatorze ans à croître peut vivre six ou sept fois autant de
tems, c'est-à-dire
quatre-vingt-dix ou cent ans; le cheval, dont l'accroissement se fait
en quatre ans, peut
vivre six ou sept fois autant, c'est-à-dire vingt-cinq ou trente ans.
Les exemples qui
pourroient être contraires à cette regle sont si rares, qu'on ne doit
pas même les regarder
comme une exception dont on puisse tirer des conséquences; & comme
les gros chevaux
prennent leur accroissement en moins de tems que les chevaux fins, ils
vivent aussi moins
de tems & sont vieux des l'âge de quinze ans."
Pag.
52. ( Note 8.)
Je
crois voir entre les animaux carnaciers & les frugivores une autre
différence encore
plus générale que celle que j'ai remarquée dans la note (5), puisque
celle-ci s'étend
jusqu'aux oiseaux. Cette différence consiste dans le nombre des petits,
qui n'excede jamais
deux à chaque portée pour les especes qui ne vivent que de végétaux,
& qui va
ordinairement au-delà de ce nombre pour les animaux voraces. Il est
aisé de connoître à
cet égard la destination de la nature par le nombre des mamelles, qui
n'est que de deux
dans chaque femelle de la premiere espece, comme la jument, la vache,
la chevre, la biche,
la brebis, &c. & qui est toujours de six ou de huit dans les
autres femelles, comme la
chienne, la chatte, la louve, la tigresse, &c. La poule, l'oie, la
canne, qui sont toutes des
oiseaux voraces, ainsi que l'aigle, l'épervier, la chouette, pondent
aussi & couvent un grand
nombre d'oeufs, ce qui n'arrive [141] jamais à la colombe, à la
tourterelle, ni aux oiseaux
qui ne mangent absolument que du grain, lesquels ne pondent & ne
couvent gueres que
deux oeufs à la fois. La raison qu'on peut donner de cette différence
est que les animaux
qui ne vivent que d'herbes & de plantes, demeurant presque tout le
jour à la pâture & étant forcés d'employer beaucoup de tems à se
nourrir, ne pourroient suffire à allaiter
plusieurs petits, au lieu que les voraces faisant leur repas presqu'en
un instant, peuvent
plus aisément & plus souvent retourner à leurs petits & à leur
chasse, & réparer la
dissipation d'une si grande quantité de lait. Il y auroit à tout ceci
bien des observations
particulieres & des réflexions à faire; mais ce n'en est pas ici le
lieu, & il me suffit d'avoir
montré dans cette partielle systeme le plus géneral de la nature,
systême qui fournit une
nouvelle raison de tirer l'homme de la classe des animaux carnaciers
& de le ranger parmi
les especes frugivores.
Pag.
59. ( Note 9.)
Un
auteur célebre, calculant les biens & les maux de la vie humaine,
& comparant les
deux sommes, a trouvé que la derniere surpassoit l'autre de beaucoup,
& qu'à tout
prendre, la vie étoit pour l'homme un assez mauvais présent. Je ne suis
point surpris de sa
conclusion; il a tiré tous ses raisonnemens de la constitution de
l'homme civil: s'il fût
remonté jusqu'à l'homme naturel, on peut juger qu'il eût trouvé des
résultats
très-différens, qu'il eût aperçu que l'homme n'a gueres de maux que
ceux qu'il s'est
donnés lui-même, & que la nature eût été justifiée. Ce n'est pas
sans peine que nous
sommes parvenus à nous rendre si malheureux. Quand d'un côté l'on
considere les
immenses travaux des hommes, tant de sciences approfondies, tant d'arts
inventés, tant de
forces employées, des abîmes [142] comblés, des montagnes rasées, des
rochers brisés, des
fleuves rendus navigables, des terres défrichées, des lacs creusés, des
marais desséchés,
des bâtimens énormes élevés sur la terre, la mer couverte de vaisseaux
& de matelots ; &
que de l'autre, on recherche avec un peu de méditation, les vrais
avantages qui ont résulté
de tout cela pour le bonheur de l'espece humaine , on ne peut qu'être
frappé de
l'étonnante disproportion qui regne entre ces choses, & déplorer
l'aveuglement de
l'homme, qui, pour nourrir son fol orgueil & je ne sais quelle
vaine admiration de
lui-même, le fait courir avec ardeur après toutes les miseres dont il
est susceptible, & que
la bienfaisante nature avoit pris soin d'écarter de lui.
Les
hommes sont méchants; une triste & continuelle expérience dispense
de la preuve;
cependant l'homme est naturellement bon, je crois l'avoir démontré;
qu'est-ce donc qui
peut l'avoir dépravé à ce point, sinon les changemens survenus dans sa
constitution, les
progrès qu'il a faits, & les connoissances qu'il a acquises? Qu'on
admire tant qu'on voudra
la société humaine, il n'en sera pas moins vrai qu'elle porte
nécessairement les hommes à
s'entre-haÏr à proportion que leurs intérêts se croisent, à se rendre
mutuellement des
services apparens & à se faire en effet tous les maux imaginables.
Que peut-on penser d'un
commerce où la raison de chaque particulier lui dicte des maximes
directement contraires à celles que la raison publique prêche au corps
de la société, & où chacun trouve son
compte dans le malheur d'autrui? Il n'y a peut-être pas un homme aisé à
qui des héritiers
avides & souvent ses propres enfans ne souhaitent la mort en
secret; pas un vaisseau en
mer dont le naufrage ne fût une bonne nouvelle pour quelque négociant ;
pas une maison
qu'un débiteur de mauvaise foi ne [143] voulût voir brûler avec tous
les papiers qu'elle
contient; pas un peuple qui ne se réjouisse des désastres de ses
voisins. C'est ainsi que
nous trouvons notre avantage dans le préjudice de nos semblables, &
que la perte de l'un
fait presque toujours la prospérité de l'autre: mais ce qu'il y a de
plus dangereux encore,
c'est que les calamités publiques font l'attente & l'espoir d'une
multitude de particuliers.
Les uns veulent des maladies, d'autres la mortalité, d'autres la
guerre, d'autres la famine;
j'ai vu des hommes affreux pleurer de douleur aux apparences d'une
année fertile, & le
grand & funeste incendie de Londres, qui coûta la vie ou les biens
à tant de malheureux,
fit peut-être la fortune à plus de dix mille personnes. Je sais que
Montaigne blâme
l'Athénien Démadés d'avoir fait punir un ouvrier qui, vendant fort cher
des cercueils,
gagnoit beaucoup à la mort des Citoyens: mais la raison que Montaigne
allegue étant qu'il
faudroit punir tout le monde, il est évident qu'elle confirme les
miennes. Qu'on pénetre
donc au travers de nos frivoles démonstrations de bienveillance, ce qui
se passe au fond des
coeurs, & qu'on réfléchisse à ce que doit être un état de choses où
tous les hommes sont
forcés de se caresser & de se détruire mutuellement, & où ils
naissent ennemis par devoir
& fourbes par intérêt. Si l'on me répond que la société est
tellement constituée que
chaque homme gagne à servir les autres, je répliquerai que cela seroit
fort bien, s'il ne
gagnoit encore plus à leur nuire. Il n'y a point de profit si légitime
qui ne soit surpassé
par celui qu'on peut faire illégitimement, & le tort fait au
prochain est toujours plus
lucratif que les services. Il ne s'agit donc plus que de trouver les
moyens de s'assurer
l'impunité, & c'est à quoi les puissans emploient toutes leurs
forces, & les foibles toutes
leurs ruses.
[144]
L'homme Sauvage, quand il a dîné, est en paix avec toute la nature
& l'ami de tous
ses semblables. S'agit-il quelquefois de disputer son repas? il n'en
vient jamais aux coups
sans avoir auparavant comparé la difficulté de vaincre avec celle de
trouver ailleurs sa
subsistance; & comme l'orgueil ne se mêle pas du combat, il se
termine par quelques coups
de poing ; le vainqueur mange, le vaincu va chercher fortune, &
tout est pacifié. Mais chez
l'homme en société ce sont bien d'autres affaires; il s'agit
premiérement de pourvoir au
nécessaire, & puis au superflu, ensuite viennent les délices, &
puis les immenses richesses,
& puis des sujets, & puis des esclaves; il n'a pas un moment de
relâche; ce qu'il y a de plus
singulier, c'est que moins les besoins sont naturels & pressans,
plus les passions
augmentent, &, qui pis est, le pouvoir de les satisfaire; de sorte
qu'apres de longues
prospérités, après avoir englouti bien des trésors & désolé bien
des hommes, mon héros
finira par tout égorger jusqu'à ce qu'il soit l'unique maître de
l'univers. Tel est en abrégé
le tableau moral, sinon de la vie humaine, au moins des prétentions
secretes du coeur de
tout homme civilisé.
Comparez
sans préjugés l'état de l'homme Civil avec celui de l'homme Sauvage,
&
recherchez, si vous le pouvez, combien, outre sa méchanceté, ses
besoins & ses miseres, le
premier a ouvert de nouvelles portes à la douleur & à la mort. Si
vous considérez les
peines d'esprit qui nous consument, les passions violentes qui nous
épuisent & nous
désolent, les travaux excessifs dont les pauvres sont surcharges, la
mollesse encore plus
dangereuse à laquelle les riches s'abandonnent, & qui font mourir
les uns de leurs besoins
& les autres de leurs excès . Si vous songez aux monstrueux
mélanges des alimens, à leurs
pernicieux assaisonnemens, [145] aux denrées corrompues, aux drogues
falsifiées, aux
friponneries de ceux qui les vendent, aux erreurs de ceux qui les
administrent, au poison
des vaisseaux dans lesquels on les prépare ; si vous faites attention
aux maladies épidémiques engendrées par le mauvais air parmi des
multitudes d'hommes rassemblés,
a celles qu'occasionnent la délicatesse de notre maniere de vivre, les
passages alternatifs de
l'intérieur de nos maisons au grand air, l'usage des habillemens pris
ou quittés avec trop
peu de précaution, & tous les soins que notre sensualité excessive
a tournés en habitudes
nécessaires, & dont la négligence ou la privation nous coûte
ensuite la vie ou la santé; si
vous mettez en ligne de compte les incendies & les tremblemens de
terre qui, consumant ou
renversant des villes entieres, en font périr les habitans par milliers
; en un mot, si vous
réunissez les dangers que toutes ces causes assemblent continuellement
sur nos têtes, vous
sentirez combien la nature nous fait payer cher mépris que nous avons
fait de ses leçons.
Je
ne répéterai point ici sur la guerre ce que j'en ai dit ailleurs ; mais
je voudrois que les
gens instruits voulussent ou osassent donner une fois au public, le
détail des horreurs qui
se commettent dans les armées par les entrepreneurs des vivres &
des hôpitaux: on verroit
que leurs manoeuvres, non trop secretes, par lesquelles les plus
brillantes armées se
fondent en moins de rien, font plus périr de soldats que n'en moissonne
le fer ennemi; c'est
encore un calcul non moins étonnant que celui des hommes que la mer
engloutit tous les
ans, soit par la faim, soit par le scorbut, soit par les pirates, soit
par le feu, soit par les
naufrages. Il est clair qu'il faut mettre aussi sur le compte de la
propriété établie, & par
conséquent de la société, les assassinats, les empoisonnemens, [146]
les vols de grands
chemins, & les punitions mêmes de ces crimes, punitions nécessaires
pour prévenir de
plus grands maux, mais qui, pour le meurtre d'un homme, coûtant la vie
à deux ou
davantage, ne laissent pas de doubler réellement la perte de l'espece
humaine. Combien de
moyens honteux d'empêcher la naissance des hommes & de tromper la
nature! Soit par ces
goûts brutaux & dépravés qui insultent son plus charmant ouvrage,
goûts que les
Sauvages ni les animaux ne connurent jamais, & qui ne sont nés dans
les pays policés que
d'une imagination corrompue; soit par ces avortemens secrets, dignes
fruits de la débauche
& de l'honneur vicieux ; soit par l'exposition ou le meurtre d'une
multitude d'enfans ,
victimes de la misere de leurs parens ou de la honte barbare de leurs
meres ; soit enfin par
la mutilation de ces malheureux dont une partie de l'existence &
toute la postérité sont
sacrifiées à de vaines chansons, ou, ce qui est pis encore, à la
brutale jalousie de quelques
hommes: mutilation qui, dans ce dernier cas, outrage doublement la
nature, & par le
traitement que reçoivent ceux qui la souffrent, & par l'usage
auquel ils sont destinés!
Mais
n'est-il pas mille cas plus fréquens & plus dangereux encore, où
les droits paternels
offensent ouvertement l'humanité ? Combien de talens enfouis &
d'inclinations forcées
par l'imprudente contrainte des Peres ! Combien d'hommes se seroient
distingués dans un état sortable, qui meurent malheureux &
déshonorés dans un autre état pour lequel ils
n'avoient aucun goût ! Combien de mariages heureux mais inégaux ont été
rompus ou
troublés, & combien de chastes épouses déshonorées par cet ordre
des conditions
toujours en contradiction avec celui de la nature! Combien d'autres
unions bizarres
formées par l'intérêt & désavouées par [147] l'amour & par la
raison ! Combien même
d'époux honnêtes & vertueux font mutuellement leur supplice pour
avoir été mal
assortis! Combien de jeunes & malheureuses victimes de l'avarice de
leurs Parens, se
plongent dans le vice ou passent leurs tristes jours dans les larmes,
& gémissent dans des
liens indissolubles que le coeur repousse & que l'or seul a formés
! Heureuses quelquefois
celles que leur courage & leur vertu même arrachent à la vie, avant
qu'une violence
barbare les force à la passer dans le, crime ou dans le désespoir.
Pardonnez-le moi, Pere &
Mere à jamais déplorables: j'aigris à regret vos douleurs; mais
puissent-elles servir
d'exemple éternel & terrible à quiconque ose, au nom même de la
nature, violer le plus
sacré de ses droits!
Si
je n'ai parlé que de ces noeuds mal formés qui sont l'ouvrage de notre
police;
pense-t-on que ceux où l'amour & la sympathie ont présidé soient
eux-mêmes exempts
d'inconvéniens? Que seroit-ce si j'entreprenois de montrer l'espece
humaine attaquée
dans sa source même, & jusques dans le plus saint de tous les
liens, où l'on n'ose plus écouter la nature qu'apres avoir consulté la
fortune, & où le désordre civil confondant les
vertus & les vices, la continence devient une précaution
criminelle, & le refus de donner la
vie à son semblable un acte d'humanité? Mais sans déchirer le voile qui
couvre tant
d'horreurs, contentons-nous d'indiquer le mal auquel d'autres doivent
apporter le remede.
Qu'on
ajoute à tout cela cette quantité de métiers mal-sains qui abrégent les
jours ou
détruisent le tempérament, tels que sont les travaux des mines, les
diverses préparations
des métaux, des minéraux, surtout du plomb, du cuivre, du mercure, du
cobalt, de
l'arsenic, du réalgar; ces autres métiers périlleux qui coûtent [148]
tous les jours la vie à
quantité d'ouvriers, les uns couvreurs, d'autres charpentiers, d'autres
maçons, d'autres
travaillant aux carrieres; qu'on réunisse, dis-je, tous ces objets,
& l'on pourra voir dans
l'établissement & la perfection des sociétés les raisons de la
diminution de l'espece,
observée par plus d'un philosophe.
Le
luxe, impossible à prévenir chez des hommes avides de leurs propres
commodités &
de la considération des autres, acheve bientôt le mal que les sociétés
ont commencé , &
sous prétexte de faire vivre les pauvres qu'il n'eût pas falu faire, il
appauvrit tout le reste,
& dépeuple l'Etat tôt ou tard.
Le
luxe est un remede beaucoup pire que le mal qu'il prétend guérir; ou
plutôt il est
lui-même le pire de tous les maux, dans quelque Etat grand ou petit que
ce puisse être, &
qui pour nourrir des foules de valets & de misérables qu'il a
faits, accable & ruine le
laboureur & le citoyen: semblable à ces vents brûlans du midi qui
couvrant l'herbe & la
verdure d'insectes dévorans, ôtent la subsistance aux animaux utiles,
& portent la disette
& la mort dans tous les lieux ou ils se font sentir.
De
la société & du luxe qu'elle engendre, naissent les arts libéraux
& mécaniques, le
commerce, les lettres, & toutes ces inutilités qui font fleurir
l'industrie, enrichissent &
perdent les Etats. La raison de ce dépérissement est très-simple. Il
est aisé de voir que par
sa nature l'agriculture doit être le moins lucratif de tous les arts;
parce que son produit étant de l'usage le plus indispensable pour tous
les hommes, le prix en doit être
proportionné aux facultés des plus pauvres. Du même principe on peut
tirer cette regle,
qu'en général les arts sont lucratifs en raison inverse de leur
utilité, & que les plus
nécessaires doivent enfin devenir les plus négligés. Par où l'on voit
ce qu'il faut penser
des vrais [149] avantages de l'industrie & de l'effet réel qui
résulte de ses progres.
Telles
sont les causes sensibles de toutes les miseres où l'opulence précipite
enfin les
nations les plus admirées. A mesure que l'industrie & les arts
s'étendent & fleurissent, le
cultivateur méprisé, chargé d'impôts nécessaries à l'entretien du luxe,
& condamné à
passer sa vie entre le travail & la faim, abandonne ses champs pour
aller chercher dans les
villes le pain qu'il y devroit porter. Plus les capitales frappent
d'admiration les yeux
stupides du peuple, plus il faudroit gémir de voir les campagnes
abandonnées, les terres en
friche, & les grands chemins inondés de malheureux citoyens devenus
mendians ou
voleurs, & destinés à finir un jour leur misere sur la roue ou sur
un fumier. C'est ainsi que
l'Etat s'enrichissant d'un côté s'affoiblit & se dépeuple de
l'autre, & que les plus
puissantes monarchies, après bien des travaux pour se rendre opulentes
& désertez,
finissent par devenir la proie des nations pauvres qui succombent à la
funeste tentation de
les envahir, & qui s'enrichissent & s'affoiblissent à leur
tour, jusqu'à ce qu'elles soient
elles-mêmes envahies & détruites par d'autres.
Qu'on
daigne nous expliquer une fois ce qui avoit pu produire ces nuées de
Barbares qui,
durant tant de siecles, ont inondé l'Europe, l'Asie & l'Afrique.
Etoit-ce à l'industrie de
leurs arts, à la sagesse de leurs loix, à l'excellence de leur police,
qu'ils devoient cette
prodigieuse population? Que nos savans veuillent bien nous dire
pourquoi, loin de
multiplier à ce point, ces hommes féroces & brutaux, sans lumieres,
sans frein, sans éducation, ne s'entr'égorge aient pas tous à chaque
instant, pour se disputer leur pâture
ou leur chasse? Qu'ils nous expliquent comment ces misérables ont eu
seulement la
hardiesse de regarder en face de si habiles gens que nous étions, avec
une si belle discipline
[150] militaire, de si beaux codes, & de si sages loix ? Enfin
pourquoi, depuis que la société
s'est perfectionnée danses pays du nord, & qu'on y a tant pris de
peine pour apprendre
aux hommes leurs devoirs mutuels & l'art de vivre agréablement
& paisiblement ensemble,
on n'en voit plus rien sortir de semblable à ces multitudes d'hommes
qu'il produisoit
autrefois? J'ai bien peur que quelqu'un ne s'avise à la fin de me
répondre que toutes ces
grandes choses, savoir, les arts, les sciences & les loix, ont été
très-sagement inventées par
les hommes, comme une peste salutaire pour prévenir l'excessive
multiplication de l'espece,
de peur que ce monde, qui nous est destiné, ne devint à la fin trop
petit pour ses habitans.
Quoi
donc ! faut-il détruire les sociétés, anéantir le tien & le mien,
& retourner vivre
dans les forêts avec les ours? Conséquence à la maniere de mes
adversaires, que j'aime
autant prévenir que de leur laisser la honte de la tirer. O vous, à qui
la voix céleste ne
s'est point fait entendre, & qui ne reconnoissez pour votre espece
d'autre destination que
d'achever en paix cette courte vie; vous qui pouvez laisser au milieu
des villes vos funestes
acquisitions, vos esprits inquiets, vos coeurs corrompus & vos
désirs effrénés, reprenez,
puisqu'il dépend de vous, votre antique & premiere innocence; allez
dans les bois perdre la
vue & la mémoire des crimes de vos contemporains, & ne craignez
point d'avilir votre
espece en renonçant à ses lumieres pour renoncer à ses vices. Quant aux
hommes
semblables à moi, dont les passions ont détruit pour toujours
l'originelle simplicité, qui ne
peuvent plus se nourrir d'herbe & de glands , ni se passer de loix
& de chefs; ceux qui
furent honorés dans leur premier pere de leçons surnaturelles; ceux qui
verront dans
l'intention de donner [151] d'abord aux actions humaines une moralité
qu'elles n'eussent
de long-tems acquise, la raison d'un précepte indifférent par lui-même
& inexplicable
dans tout autre systême; ceux, en un mot, qui sont convaincus que la
voix divine appela
tout le genre-humain aux lumieres & au bonheur des célestes
Intelligences; tous ceux-là
tâcheront, par l'exercice des vertus qu'ils s'obligent à pratiquer en
apprenant à les
connoître, à mériter le prix éternel qu'ils en doivent attendre ; ils
respecteront les sacrés
liens des sociétés dont ils sont les membres ; ils aimeront leurs
semblables & les serviront
de tout leur pouvoir; ils obéiront scrupuleusement aux loix, & aux
hommes qui en sont les
auteurs & les ministres; ils honoreront sur-tout les bons &
sages princes qui sauront
prévenir, guérir ou pallier cette foule d'abus & de maux toujours
prêts à nous accabler;
ils animeront le zele de ces dignes chefs, en leur montrant sans
crainte & sans flatterie la
grandeur de leur tâche & la rigueur de leur devoir: mais ils n'en
mépriseront pas moins
une constitution qui ne peut se maintenir qu'à l'aide de tant de gens
respectables, qu'on
désire plus souvent qu'on ne les obtient, & de laquelle, malgré
tous leurs soins, naissent
toujours plus de calamités réelles que d'avantages apparens.
Pag
59. (Note 10.)
Parmi
les hommes que nous connoissons, ou par nous-mêmes, ou par les
historiens ou par
les voyageurs, les uns sont noirs, les autres blancs, les autres
rouges; les uns portent de
longs cheveux, les autres n'ont que de la laine frisée ; les uns sont
presque tout velus, les
autres n'ont pas même de barbe; il y a eu & il y a peut-être encore
des nations d'hommes
d'une taille gigantesque; & laissant à part la fable des pygmées,
qui peut bien n'être
qu'une exagération, on sait que les Lapons [152] & surtout les
Groenlandois sont fort
au-dessous de la taille moyenne de l'homme; on prétend même qu'il y a
des peuples entiers
qui ont des queues comme les quadrupedes; & sans ajouter une foi
aveugle aux relations
d'Hérodote & de Ctésias, on en peut du moins tirer cette opinion
très-vraisemblable, que
si l'on avoit pu faire de bonnes observations dans ces tems anciens où
les peuples divers
suivoient des manieres de vivre plus différentes entr'elles qu'ils ne
font aujourd'hui, on y
auroit aussi remarqué, dans la figure & l'habitude du corps, des
variétés beaucoup plus
frappantes. Tous ces faits, dont il est aisé de fournir des preuves
incontestables, ne peuvent
surprendre que ceux qui sont accoutumés à ne regarder que les objets
qui les environnent,
& qui ignorent les puissans effets de la diversité des climats, de
l'air, des alimens, de la
maniere de vivre, des habitudes en général, & sur-tout la force
étonnante des mêmes
causes, quand elles agissent continuellement sur de longues suites de
générations.
Aujourd'hui que le commerce, les voyages & les conquêtes,
réunissent davantage les
peuples divers, & que leurs manieres de vivre se rapprochent sans
cesse par la fréquente
communication, on s'apperçoit que certaines différences nationales ont
diminué, & par
exemple, chacun peut remarquer que les François d'aujourd'hui ne sont
plus ces grands
corps blancs & blonds décrits par les historiens latins, quoique le
tems joint au mélange
des Francs & des Normands, blancs & blonds eux-mêmes, eût dû
rétablir ce que la
fréquentation des Romains avoit pu ôter à l'influence du climat, dans
la constitution
naturelle & le teint des habitants. Toutes ces observations sur les
variétés que mille causes
peuvent produire & ont produites en effet dans l'espece humaine, me
font douter si divers
animaux semblables aux hommes, pris par les voyageurs pour des bêtes
[153] sans
beaucoup d'examen, ou à cause de quelques différences qu'ils
remarquoient dans la
conformation extérieure, ou seulement parce que ces animaux ne
parloient pas, ne seroient
point en effet de véritables hommes sauvages, dont la race dispersée
anciennement dans
les bois n'avoit eu occasion de développer aucune de ses facultés
virtuelles, n'avoit acquis
aucun degré de perfection, & se trouvoit encore dans l'état
primitif de nature. Donnons un
exemple de ce que je veux dire.
"On
trouve, dit le traducteur de l'hist. des Voyages, dans le royaume de
Congo, quantité
de ces grands animaux qu'on nomme Orangs-Outangs aux Indes Orientales,
qui tiennent
comme le milieu entre l'espece humaine & les Babouins. Battel
raconte que dans les forêts
de Mayomba, au royaume de Loango, on voit deux sortes de monstres dont
les plus grande
se nomment Pongos & les
autres Enjokos. Les premiers
ont une
ressemblance exacte avec
l'homme; mais ils sont beaucoup plus gros, & de fort haute taille.
Avec un visage humain,
ils ont les yeux fort enfoncés. Leurs mains, leurs joues, leurs
oreilles, sont sans poil, à
l'exception des sourcils qu'ils ont fort longs. Quoiqu'ils aient le
reste du corps assez velu, le
poil n'en est pas fort épais, & sa couleur est brune. Enfin la
seule partie qui les distingue
des hommes est la jambe qu'ils ont sans mollet. Ils marchent droits, en
se tenant de la main
le poil du cou; leur retraite est dans les bois; ils dorment sur les
arbres, & s'y font une
espece de toît qui les met à couvert de la pluie. Leurs alimens sont
des fruits ou des noix
sauvages. Jamais ils ne mangent de chair. L'usage des Negres qui
traversent les forêts, est
d'y allumer des feux pendant la nuit. Ils remarquent que le matin, à
leur départ, les
Pongos prennent leur place [154] autour du feu, & ne se retirent
pas qu'il ne soit éteint :
car avec beaucoup d'adresse, ils n'ont point assez de sens pour
l'entretenir en y apportant
du bois."
"Ils
marchent quelquefois en troupes & tuent les Negres qui traversent
les forêts. Ils
tombent même sur les éléphans qui viennent paître dans les lieux qu'ils
habitent, & les
incommodent si fort à coups de poing , ou de bâtons, qu'ils les forcent
à prendre la fuite
en poussant des cris. On ne prend jamais de Pongos en vie, parce qu'ils
sont si robustes que
dix hommes ne suffiroient pas pour les arrêter: mais les Negres en
prennent quantité de
jeunes après avoir tué la mere, au corps de laquelle le petit s'attache
fortement. Lorsqu'un
de ces animaux meurt, les autres couvrent son corps d'un amas de
branches ou de
feuillages. Purchass ajoute que dans les conversations qu'il avoit eues
avec Battel, il avoit
appris de lui-même qu'un Pongos lui enleva un petit Negre qui passa un
mais entier dans
la société de ces animaux ; car ils ne font aucun mal aux hommes qu'ils
surprennent, du
moins lorsque ceux-ci ne les regardent point, comme le petit negre
l'avoit observé. Battel
n'a point décrit la seconde espece de monstre."
"Dapper
confirme que le royaume de Congo est plein de ces animaux qui portent
aux
Indes le nom d'Orangs-Outangs, c'est-à-dire, habitans des bois, &
que les Africains
nomment Quojas-Morros. Cette bête, dit-il, est si semblable à l'homme,
qu'il est tombé
dans l'esprit à quelques voyageurs qu'elle pouvoit être sortie d'une
femme & d'un singe:
chimere que les Negres mêmes rejettent. Un de ces animaux fut
transporté du Congo en
Hollande, & présenté au prince d'Orange, Frédéric Henri. Il étoit
de la hauteur d'un
enfant de trois ans, & d'un embon [155] point médiocre, mais quarré
& bien
proportionné, fort agile, & fort vif; les jambes charnues &
robustes, tout le devant du
corps nud, mais le derriere couvert de poils noirs. A la premiere vue,
son visage ressembloit à celui d'un homme, mais il avoit le nez plat
& recourbé; ses oreilles étoient aussi celles de
l'espece humaine; son sein, car c'étoit une femelle, étoit potelé, son
nombril enfoncé, ses épaules fort bien jointes, ses mains divisées en
doigts & en pouces, ses mollets & ses talons
gras & charnus. Il marchoit souvent droit sur ses jambes, il étoit
capable de lever & porter
des fardeaux assez lourds. Lorsqu'il vouloit boire, il prenoit d'une
main le couverele du pot,
& tenoit le fond de l'autre. Ensuite il s'essuyoit gracieusement
les levres. Il se couchoit pour
dormir, la tête sur un coussin, se couvrant avec tant d'adresse qu'on
l'auroit pris pour un
homme au lit. Les Negres font d'étranges récits de cet animal. Ils
assurent non-seulement
qu'il force les femmes & les filles, mais qu'il ose attaquer des
hommes armés; en un mot il
y a beaucoup d'apparence que c'est le satyre des anciens. Merolla ne
parle peut-être que de
ces animaux, lorsqu'il raconte que les Negres prennent quelquefois dans
leurs chasses des
hommes & des femmes sauvages."
Il
est encore parlé de ces especes d'animaux anthropoformes dans le
troisieme Tome de la
même histoire des Voyages sous le nom de Beggos & de Mandrills:
mais, pour nous en
tenir aux relations précédentes, on trouve dans la description de ces
prétendus monstres
des conformités frappantes avec l'espece humaine, & des différences
moindres que celles
qu'on pourroit assigner d'homme à homme. On ne voit point dans ces
passages les raisons
sur lesquelles les auteurs se fondent pour refuser aux animaux en
question [156] le nom
d'hommes sauvages; mais il est aisé de conjecturer que c'est à cause de
leur stupidité, &
aussi parce qu'ils ne parloient pas: raisons foibles pour ceux qui
savent que, quoique
l'organe de la parole soit naturel à l'homme, la parole elle-même ne
lui est pourtant pas
naturelle, & qui connoissent jusqu'à quel point sa perfectibilité
peut avoir élevé l'homme
civil au-dessus de son état originel. Le petit nombre de lignes que
contiennent ces
descriptions nous peut faire juger combien ces animaux ont été mal
observés & avec quels
préjugés ils ont été vus. Par exemple, ils sont qualifiés de monstres,
& cependant on
convient qu'ils engendrent. Dans un endroit, Battel dit que les Pongos
tuent les Negres qui
traversent les forêts, dans un autre, Purchass ajoute qu'ils ne leur
font aucun mal, même
quand ils les surprennent; du moins lorsque les Negres ne s'attachent
pas à les regarder.
Les Pongos s'assemblent autour des feux allumés par les Negres quand
ceux-ci se retirent,
& se retirent à leur tour quand le feu est éteint; voilà le fait,
voici maintenant le
commentaire de l'observateur, car
avec beaucoup d'adresse, ils n'ont
point assez de sens
pour l'entretenir en y apportant du bois. Je voudrois deviner
comment
Battel, ou Purchass
son compilateur a pu savoir que la retraite des Pongos étoit un effet
de leur bêtise plutôt
que de leur volonté. Dans un climat tel que Loango, le feu n'est pas
une chose fort
nécessaire aux animaux, & si les Negres en allument, c'est moins
contre le froid que pour
effrayer les bêtes féroces; il est donc très-simple qu'apres avoir été
quelque tems réjouis
par la flamme, ou s'être bien réchauffés, les Pongos s'ennuient de
rester toujours à la
même place, & s'en aillent à leur nâture, qui demande plus de tems
que s'ils mangeoient
de la chair. D'ailleurs, on soit que la plupart des animaux, sans en
[157] excepter l'homme,
sont naturellement paresseux, & qu'ils se refusent à toutes sortes
de soins qui ne sont pas
d'une absolue nécessite. Enfin il paroît fort étrange que les Pongos
dont on vante l'adresse
& la force, les Pongos qui savent enterrer leurs morts & se
faire des toîts de branchages, ne
sachent pas pousser des tisons dans le feu. Je me souviens d'avoir vu
un singe faire cette
même manoeuvre qu'on ne veut pas que les Pongos puissent faire; il est
vrai que, mes
idées n'étant pas alors tournées de ce côté, je fis moi-même la faute
que je reproche à
nos voyageurs, je négligeai d'examiner si l'intention du singe étoit en
effet d'entretenir le
feu, ou simplement, comme je crois, d'imiter l'action d'un homme. Quoi
qu'il en soit, il est
bien démontré que le singe n'est pas une variété de l'homme;
non-seulement parce qu'il
est privé de la faculté de parler, mais surtout parce qu'on est sûr que
son espece n'a point
celle de se perfectionner, qui est le caractere spécifique de l'espece
humaine. Expériences
qui ne paroissent pas avoir été faites sur le Pongos &
l'Orang-Outang avec assez de soin
pour en pouvoir tirer la même conclusion. Il y auroit pourtant un moyen
par lequel, si
l'Orang-Outang ou d'autres étoient de l'espece humaine, les
observateurs les plus grossiers
pourroient s'en assurer même avec démonstration; mais outre qu'une
seule génération lie
suffiroit pas pour cette expérience, elle doit passer pour
impraticable, parce qu'il faudroit
que ce qui n'est qu'une supposition fût démontré vrai, avant que
l'épreuve qui devroit
constater le fait pût être tentée innocemment.
Les
jugemens précipités, & qui ne sont point le fruit d'une raison
éclairée, sont sujets à
donner dans l'exces. Nos voyageurs font sans façon des bêtes, sous les
noms de Pongos, de
Mandrills, d'Orangs-Outangs, de ces mêmes êtres dont, sous les noms de
[158] Satyres, de
Faunes, de Silvains, les anciens faisoient des divinités. Peut-être,
après des recherches
plus exactes, trouvera-t-on que ce ne sont ni des bêtes ni des dieux,
mais des hommes. En
attendant, il me paroît qu'il y a bien autant de raison de s'en
rapporter là-dessus à
Merolla, religieux lettré, témoin oculaire, & qui, avec toute sa
naÏveté, ne laissoit pas
d'être homme d'esprit, qu'au marchand Battel, à Dapper, à Purchass
& aux autres compilateurs.
Quel
jugement pense-t-on qu'eussent porté de pareils observateurs sur
l'enfant trouvé en
1694, dont j'ai déjà parlé ci-devant, qui ne donnoit aucune marque de
raison, marchoit
sur ses pieds & sur ses mains, n'avoit aucun langage & formoit
des sons qui ne
ressembloient en rien à ceux d'un homme. Il fut long-tems, continue le
même philosophe
qui me fournit ce fait, avant de pouvoir proférer quelques paroles,
encore le fit-il d'une
maniere barbare. Aussi-tôt qu'il put parler, on l'interrogea sur son
premier état , mais il
ne s'en souvint non plus que nous nous souvenons de ce qui nous est
arrivé au berceau. Si
malheureusement pour lui cet enfant fût tombé dans les mains de nos
voyageurs, on ne
peut douter qu'apres avoir remarqué son silence & sa stupidité, ils
n'eussent pris le parti
de le renvoyer dans les bois ou de l'enfermer dans une ménagerie; après
quoi ils en
auroient savamment parlé dans de belles relations, comme d'une bête
fort curieuse qui
ressembloit assez à l'homme.
Depuis
trois ou quatre cents ans que les habitans de l'Europe inondent les
autres parties
du monde, & publient sans cesse de nouveaux recueils de voyages
& de relations, je suis
persuadé que nous ne connoissons d'hommes que les seuls Européens;
encore paroît-il,
aux préjugés ridicules qui ne sont pas éteints [159] même parmi les
gens de lettres, que
chacun ne fait guere sous le nom pompeux d'étude de l'homme que celle
des hommes de
son pays. Les particuliers ont beau aller & venir, il semble que la
philosophie ne voyage
point: aussi celle de chaque peuple est-elle peu propre pour un autre.
La cause de ceci est
manifeste, au moins pour les contrées éloignées: y a gueres que quatre
sortes d'hommes
qui fassent des voyages de long cours, les marins, les marchands, les
soldats & les
missionnaires; or, on ne doit gueres s'attendre que les trois premieres
classes fournissent de
bons observateurs, & quant à ceux de la quatrieme, occupés de la
vocation sublime qui les
appelle, quand ils ne seroient pas sujets à des préjugés d'état comme
tous les autres, on
doit croire qu'ils ne se livreroient pas volontiers à des recherches
qui paroissent de pure
curiosité, & qui les détourneroient des travaux plus importans
auxquels ils se destinent.
D'ailleurs, pour prêcher utilement l'Evangile, il ne faut que du zele,
& Dieu donne le reste;
mais pour étudier les hommes, il faut des talens que Dieu ne s'engage à
donner à
personne, & qui ne sont pas toujours le partage des saints. On
n'ouvre pas un livre de
voyages ou l'on ne trouve des descriptions de caracteres & de
moeurs; mais on est tout étonné d'y voir que ces gens qui ont tant
décrit de choses, n'ont dit que ce que chacun
savoit déjà, n'ont su appercevoir à l'autre bout du monde que ce qu'il
n'eût tenu qu'à
eux de remarquer sans sortir de leur rue, & que ces traits vrais
qui distinguent les nations,
& qui frappent les yeux faits pour voir, ont presque toujours
échappé aux leurs. De-là est
venu ce bel adage de morale, si rebattu parla tourbe philosophes, que
les hommes sont
par-tout les mêmes, qu'ayant par-tout les mêmes passions & les
mêmes vices, il est assez
[160] inutile de chercher à caractériser les différens peuples; ce qui
est à-peu-pres aussi
bien raisonné que si l'on disoit qu'on ne sauroit distinguer Pierre
d'avec Jacques, parce
qu'ils ont tous deux un nez, une bouche & des yeux.
Ne
verra-t-on jamais renaître ces tems heureux où les peuples ne se
mêloient point de
philosopher, mais où les Platons, les Thales & les Pythagoras,
épris d'un ardent désir de
savoir, entre-prenoient les plus grands voyages uniquement pour
s'instruire, & alloient au
loin secouer le joug des préjugés nationaux, apprendre à connoître les
hommes par leurs
conformités & par leurs différences, & acquérir ces
connoissances universelles qui ne sont
point celles d'un siecle ou d'un pays exclusivement, mais qui étant de
tous les tems & de
tous les lieux, sont pour ainsi dire, la science commune des sages?
On
admire la magnificence de quelques curieux qui ont fait ou fait faire à
grands frois des
voyages en Orient avec des savans & des peintres, pour y dessiner
des masures &
déchiffrer ou copier des inscriptions; mais j'ai peine à concevoir
comment dans un siecle
où l'on se pique de belles connoissances, il ne se trouve pas deux
hommes bien unis, riches,
l'un en argent, l'autre en génie, tous deux aimant la gloire &
aspirant à l'immortalité,
dont l'un sacrifie vingt mille écus de son bien & l'autre dix ans
de sa vie à un célebre
voyage autour du monde; pour y étudier, non toujours des pierres &
des plantes, mais une
fois les hommes & les moeurs, & qui, après tant de siecles
employés à mesurer &
considérer la maison, s'avisent enfin d'en vouloir connoître les
habitans.
Les
académiciens qui ont parcouru les parties septentrionales de l'Europe,
&
méridionales de l'Amérique, avoient plus pour objet [161] de les
visiter en géometres
qu'en philosophes. Cependant, comme ils étoient à la fois l'un &
l'autre, on ne peut pas
regarder comme tout-à-fait inconnues les régions qui ont été vues &
décrites par les la
Condamine & les Maupertuis. Le joaillier Chardin, qui a voyagé
comme Platon, n'a rien
laissé à dire sur la Perse: la Chine paroît avoir été bien observée par
les Jésuites.
Kempfer donne une idée passable du peu qu'il a vu dans le Japon. à ces
relations près,
nous ne connoissons point les peuples des Indes Orientales, fréquentées
uniquement par
des Européens plus curieux de remplir leurs bourses que leurs têtes.
L'Afrique entiere &
ses nombreux habitans, aussi singuliers par leur caractere que par leur
couleur, sont
encore à examiner; toute la terre est couverte de nations dont nous ne
connoissons que les
noms, & nous nous mêlons de juger le genre-humain! Supposons un
Montesquieu, un
Buffon, un Diderot, un Duclos, un d'Alembert, un Condillac, ou des
hommes de cette
trempe voyageant pour instruire leurs compatriotes, observant &
décrivant, comme ils
savent faire, la Turquie, l'Egypte, la Barbarie, l'empire de Maroc, la
Guinée, le pays des
Caffres, l'intérieur de l'Afrique & ses côtes orientales, les
Malabares, le Mogol, les rives
du Gange, les royaumes de Siam, de Pégu & d'Ava, la Chine, la
Tartarie & surtout le
Japon: puis dans l'autre hémisphere le Mexique, le Pérou, le Chili, les
terres
Magellaniques, sans oublier les Patagons vrais ou faux, le Tucuman, le
Paraguai, s'il étoit
possible, le Brésil, enfin les CaraÏbes, la Floride & toutes les
contrées sauvages, voyage le
plus important de tous, & celui qu'il faudroit faire avec le plus
de soin: supposons que ces
nouveaux Hercules, de retour de ces courses mémorables, fissent ensuite
à loisir l'histoire
naturelle, morale & politique de ce qu'ils auroient vu, nous
verrions nous-mêmes sortir un
monde [162] nouveau de dessous leur plume, & nous apprendrions
ainsi à connoître le
nôtre: je dis que quand de pareils observateurs affirmeront d'un tel
animal que c'est un
homme, & d'un autre que c'est une bête, il faudra les en croire;
mais ce seroit une grande
simplicité de s'en rapporter là-dessus à des voyageurs grossiers, sur
lesquels on seroit
quelquefois tenté de faire la même question qu'ils se mêlent de
résoudre sur d'autres animaux.
Pag.
60. ( Note. 11.)
Cela
me paroît de la derniere évidence, & je ne saurois concevoir d'où
non philosophes
peuvent faire naître toutes les passions qu'ils prêtent à l'homme
naturel. Excepté le seul
nécessaire physique, que la nature même demande, tous nos autres
besoins ne sont tels que
par l'habitude, avant laquelle ils n'étoient point des besoins, ou par
nos désirs, & l'on ne
désire point ce qu'on n'est pas en état de connoître. D'où il suit que
l'homme sauvage ne
désirant que les choses qu'il connoît, & ne connoissant que celles
dont la possession est en
son pouvoir, ou facile à acquérir, rien ne doit être si tranquille que
son ame & rien si
borné que son esprit.
Pag.
64. ( Note 12. )
Je
trouve dans le Gouvernement civil de Locke une objection qui me paroît
trop spécieuse
pour qu'il me soit permis de la dissimuler. "La fin de la société entre
le mâle & la femelle,
dit ce philosophe, n'étant pas simplement de procréer, mais de
continuer l'espece, cette
société doit durer, même après la procréation, du moins aussi long-tems
qu'il est
nécessaire pour la nourriture & la conservation des procréés;
c'est-à-dire, jusqu'à ce
qu'ils soient capables de pourvoir eux-mêmes à leurs besoins. Cette
regle, que la sagesse
infinie du [163] créateur a établie sur les oeuvres de ses mains; nous
voyons que les
créatures inférieures à l'homme l'observent constamment & avec
exactitude. Dans ces
animaux qui vivent d'herbe, la société entre le mâle & la femelle
ne dure pas plus
long-tems que chaque acte de copulation, parce que les mamelles de la
mere étant
suffisantes pour nourrir les petits jusqu'à ce qu'ils soient capables
de paître l'herbe, le
mâle se contente d'engendrer, & il ne se mêle plus après cela de la
femelle ni des petits, à
la subsistance desquels il ne peut rien contribuer. Mais au regard des
bêtes de proie, la
société dure plus long-tems, à cause que, la mere ne pouvant pas bien
pourvoir à sa
subsistance propre & nourrir en même-tems ses petits par sa seule
proie, qui est une voie
de se nourrir & plus laborieuse & plus dangereuse que n'est
celle de se nourrir d'herbe,
l'assistance du mâle est tout-à-fait nécessaire pour le maintien de
leur commune famille, si
l'on peut user de ce terme; laquelle jusqu'à ce qu'elle puisse aller
chercher quelque proie
ne sauroit subsister que par les soins du mâle & de la femelle. On
remarque la même chose
dans tous les oiseaux, si l'on excepte quelques oiseaux domestiques qui
se trouvent dans des
lieux où la continuelle abondance de nourriture exempte le mâle du soin
de nourrir les
petits; on voit que pendant que les petits dans leur nid ont besoin
d'alimens, le mâle & la
femelle y en portent, jusqu'à ce que ces petits-là puissent voler &
pourvoir à leur subsistance."
"Et
en cela, à mon avis, consiste la principale, si ce n'est la seule
raison pourquoi le mâle
& la femelle dans le genre-humain sont obligés à une société plus
longue que
n'entretiennent les autres créatures. Cette raison est que la femme est
capable de [164]
concevoir, & est pour l'ordinaire derechef grosse & fait un
nouvel enfant, long-tems avant
que le précédent soit hors d'état de se passer du secours de ses
parens, & puisse lui-même
pourvoir à ses besoins. Ainsi un pere étant obligé de prendre soin de
ceux qu'il a
engendrés, & de prendre ce soin-là pendant long-tems, il est aussi
dans l'obligation de
continuer à vivre dans la société conjugale avec la même femme de qui
il les a eus, & de
demeurer dans cette société beaucoup plus long-tems que lm autres
créatures, dont les
petite pouvant subsister d'eux-mêmes avant que le tems d'une nouvelle
procréation
vienne, le lien du mâle & de la femelle ne rompt de lui-même, &
l'un & l'autre se trouvent
dans une pleine liberté, jusqu'à ce que cette saison qui a coutume de
solliciter les animaux à se joindre ensemble, les oblige à se choisir
de nouvelles compagnes. Et ici l'on ne sauroit
admirer assez la sagesse du créateur, qui, ayant donné à l'homme des
qualités propres
pour pourvoir à l'avenir aussi-bien qu'au présent, a voulu & a fait
en sorte que la société
de l'homme durât beaucoup plus long-tems que celle du mâle & de la
femelle parmi les
autres créatures, afin que par là l'industrie de l'homme & de la
femme fût plus excitée, &
que leurs intérêts fussent mieux unis, dans la vue de faire des
provisions pour leurs enfans
& de leur laisser du bien; rien ne pouvant être plus préjudiciable
à des enfans qu'une
conjonction incertaine & vague, ou une dissolution facile &
fréquente de la société conjugale."
Le
même amour de la vérité qui m'a fait exposer sincerement cette
objection, m'excite à
l'accompagner de quelques remarques, sinon pour la résoudre, au moins
pour l'éclaircir.
1.
J'observerai d'abord que les preuves morales n'ont pas une [165] grande
force en
matiere de physique, & qu'elles servent plutôt à rendre raison des
faits existans qu'à
constater l'existence réelle de ces faits. Or tel est le genre de
preuve que M. Locke emploie
dans le passage que je viens de rapporter; car quoiqu'il puisse être
avantageux à l'espece
humaine que l'union de l'homme & de la femme soit permanente, il ne
s'ensuit pas que cela
ait été ainsi établi par la nature; autrement il faudroit dire qu'elle
a aussi institué la
société civile, les arts, le commerce & tout ce qu'on prétend être
utile aux hommes.
2.
J'ignore où M. Locke a trouvé qu'entre les animaux de proie la société
du mâle & de
la femelle dure plus long-tems que parmi ceux qui vivent d'herbe, &
que l'un aide à l'autre à nourrir les petits; car on ne voit pas que le
chien, le chat, l'ours, ni le loup reconnoissent
leur femelle mieux que le cheval, le bélier, le taureau, le cerf, ni
tous les autres
quadrupedes ne reconnoissent la leur. Il semble au contraire que, si le
secours du mâle étoit nécessaire à la femelle pour conserver ses
petits, ce seroit sur-tout dans les especes
qui ne vivent que d'herbes, parce qu'il faut fort long-tems à la mere
pour paître, & que
durant tout cet intervalle elle est forcés de négliger sa portée, au
lieu que la proie d'une
ourse ou d'une louve est dévorée en un instant, & qu'elle a, sans
souffrir la faim, plus de
tems pour allaiter ses petits. Ce raisonnement est confirmé par une
observation sur le
nombre relatif de mamelles & de petits qui distingue les especes
carnassieres des
frugivores, & dont j'ai parlé dans la note (8). Si cette
observation est juste & générale, la
femme n'ayant que deux mamelles, & ne faisant gueres qu'un enfant à
la fois, voilà une
forte raison de plus pour douter que l'espece humaine soit
naturellement carnaciere, de
sorte qu'il semble que, pour tirer la conclusion de Locke, il [166]
faudroit retourner
tout-à-fait son raisonnement. Il n'y a pas plus de solidité dans la
même distinction
appliquée aux oiseaux. Car qui pourra se persuader que l'union du mâle
& de la femelle
soit plus durable parmi les vautours & les corbeaux que parmi les
tourterelles? Nous avons
deux especes d'oiseaux domestiques, la cane & le pigeon, qui nous
fournissent des exemples
directement contraires au systeme de cet auteur. Le pigeon, qui ne vit
que de grain, reste
uni à sa femelle, & ils nourrissent leurs petits en commun. Le
canard, dont la voracité est
connue, ne reconnoît ni sa femelle ni ses petits, & n'aide en rien
à leur subsistance; &
parmi les poules, espece qui n'est gueres moins carnaciere, on ne voit
pas que le coq se
mette aucunement en peine de la couvée. Que si dans d'autres especes le
mâle partage avec
la femelle le soin de nourrir les petits, c'est que les oiseaux, qui
d'abord ne peuvent voler &
que la mere ne peut allaiter, sont beaucoup moins en état de se passer
de l'assistance du
pere que les quadrupedes, à qui suffit la mamelle de la mere, au moins
durant quelque tems.
3.
Il y a bien de l'incertitude sur le fait principal qui sert de base à
tout le raisonnement de
M. Locke: car pour savoir, si comme il prétend, dans le pur état de
nature la femme est
pour l'ordinaire derechef grosse & fait un nouvel enfant long-tems
avant que le précédent
puisse pourvoir lui-même à ses besoins, il faudroit des expériences
qu'assurément Locke
n'avoit pas faites & que personne n'est à portée de faire. La
cohabitation continuelle du
mari & de la femme est une occasion si prochaine de s'exposer à une
nouvelle grossesse,
qu'il est bien difficile de croire que la rencontre fortuite ou la
seule impulsion du
tempérament produisît des effets aussi fréquens dans le pur état de
nature que [167] dans
celui de la société conjugale; lenteur qui contribueroit peut-être à
rendre les enfans plus
robustes; & qui d'ailleurs pourroit être compensée par la faculté
de concevoir, prolongée
dans un plus grand âge chez les femmes qui en auroient moins abusé dans
leur jeunesse. A
l'égard des enfans; il y a bien des raisons de croire que leurs forces
& leurs organes se
développent plus tard parmi nous qu'ils ne faisoient dans l'état
primitif dont je parle. La
foiblesse originelle qu'ils tirent de la constitution des parens, les
soins qu'on prend
d'envelopper & gêner tous leurs membres, la mollesse dans laquelle
ils sont élevés,
peut-être l'usage d'un autre lait que celui de leur mere, tout
contrarie & retarde en eux les
premiers progrès de la nature. L'application qu'on les oblige de donner
à mille choses sur
lesquelles on fixe continuellement leur attention, tandis qu'on ne
donne aucun exercice à
leurs forces corporelles, peut encore faire une diversion considérable
à leur accroissement;
de sorte que, si au lieu de surcharger & fatiguer d'abord leurs
esprits de mille manieres, on
laissoit exercer leurs corps aux mouvemens continuels que la nature
semble leur demander,
il est à croire qu'ils seroient beaucoup plutôt en état de marcher,
d'agir & de pourvoir
eux-mêmes à leurs besoins.
4.
Enfin M. Locke prouve tout au plus qu'il pourroit bien y avoir dans
l'homme un motif
de demeurer attaché à la femme lorsqu'elle a un enfant; mais il ne
prouve nullement qu'il
a dû s'y attacher avant l'accouchement & pendant les neuf mais de
la grossesse. Si telle
femme est indifférente à l'homme pendant ces neuf mois, si même elle
lui devient
inconnue, pourquoi la secourra-t-il après l'accouchement? Pourquoi lui
aidera-t-il à élever un enfant qu'il ne soit pas seulement lui
appartenir, & dont il n'a résolu ni prévu la
naissance? M. Locke suppose évidemment ce qui est en [168] question:
car il ne s'agit pas
de savoir pourquoi l'homme demeurera attaché à la femme après
l'accouchement, mais
pourquoi il s'attachera à elle après la conception. L'appétit
satisfait, l'homme n'a plus
besoin de telle femme, ni la femme de tel homme. Celui-ci n'a pas le
moindre souci, ni
peut-être la moindre idée des suites de son action. L'un s'en va d'un
côté, l'autre d'un
autre, & il n'y a pas d'apparence qu'au bout de neuf mois ils aient
la mémoire de s'être
connus: car cette espece de mémoire par laquelle un individu donne la
préférence à un
individu pour Pacte de la génération, exige, comme je le prouve dans le
texte, plus de
progrès ou de corruption dans l'entendement humain, qu'on ne peut lui
en supposer dans
l'état d'animalité dont il s'agit ici. Une autre femme peut donc
contenter les nouveaux
désirs de l'homme aussi commodément que celle qu'il a déjà connue,
& un autre homme
contenter de même la femme, supposé qu'elle soit pressée du même
appétit pendant
l'état de grossesse, de quoi l'on peut raisonnablement douter. Que si
dans l'état de nature
la femme ne ressent plus la passion de l'amour après la conception de
l'enfant, l'obstacle à
sa société avec l'homme en devient encore beaucoup plus grand,
puisqu'alors elle n'a plus
besoin ni de l'homme qui l'a fécondée, ni d'aucun autre. Il n'y a donc
dans l'homme
aucune raison de rechercher la même femme, ni dans la femme aucun
raison de rechercher
le même homme. Le raisonnement de Locke tombe donc en ruine, &
toute la dialectique de
ce philosophe ne l'a pas garanti de la faute que Hobbes & d'autres
ont commise. Ils avoient à expliquer un fait de l'état de nature,
c'est-à-dire d'un état où les hommes vivoient
isolés, & où tel homme n'avoit aucun motif de demeurer à côté de
tel homme, ni
peut-être les hommes de demeurer à côté les uns des autres, ce qui est
bien [169] pis; &
ils dont pas songé à se transporter au-delà des siecles de société,
c'est-à-dire de ces tems
où les hommes ont toujours une raison de demeurer près les une des
autres, & où tel
homme a souvent une raison de demeurer à côté de tel homme ou de telle
femme.
Pag.
65. (Note 13.)
Je
me garderai bien de m'embarquer dans les réflexions philosophiques
qu'il y auroit à
faire sur les avantages & les inconvéniens de cette institution des
langues: ce n'est pas à
moi qu'on permet d'attaquer les erreurs vulgaires, & le peuple
lettré respecte trop ses
préjugés pour supporter patiemment mes prétendus paradoxes. Laissons
donc parler des
gens à qui l'on n'a point fait un crime d'oser prendre quelquefois le
parti de la raison
contre l'avis de la multitude. Nec
quidquam felicitati humani generis
decederet, si, pulsa tot
linguarum peste & confusione, unam artem callerent mortales, &
signis, motibus,
gestibusque licitum foret quidvis explicare. Nunc verÒ ita comparatum
est, ut animalium
quae vulgÒ bruta creduntur, melior longè quàm nostra hâc parte videatur
conditio,
utpotè quae promptius & forsan felicius, sensus & cogitationes
suas sine interprete
significent, quàm ulli queant mortales, praesertim si peregrino utantur
sermone. Is.
Vossius, de Poemat. Cant. & viribus Rythmi, p. 66.
Pag.
70. (Note 14.)
Platon,
montrant combien les idées de la quantité discrete & de ses
rapports sont
nécessaires dans les moindres arts, se moque avec raison des auteurs de
son tems qui
prétendoient que Palamede avoit inventé les nombres au siege de Troye,
comme si, dit ce
philosophe, Agamemnon eût pu ignorer jusque-là combien il avoit de
jambes? En effet, on
sent impossibilité que la société & les arts fussent parvenus où
ils étoient déjà [170] du
tems du siege de Troye, sans que les hommes eussent l'usage des nombres
& du calcul: mais
la nécessité de connoître les nombres avant que acquérir d'autres
connoissances, n'en
rend pas l'invention plus aisée à imaginer; les noms des nombres une
fois connus, il est
aisé d'en expliquer le sens & d'exciter les idées que ces noms
représentent; mais, pour les
inventer il falut, avant quel de concevoir ces mêmes idées, s'être pour
ainsi dire
familiarisé avec lm méditations philosophiques, s'être exercé à
considérer les êtres par
leur mule essence & indépendamment de toute autre perception,
abstraction très-pénible,
très-métaphysique, très-peu naturelle, & sans laquelle cependant
ces idées n'eussent
jamais pu se transporter d'une espece ou d'un genre à un autre, ni les
nombres devenir
universels. Un sauvage pouvoit considérer séparément sa jambe droits
& sa jambe
gauche, ou les regarder ensemble sous l'idée indivisible d'une couple
sans jamais penser
qu'il en avoit deux; car autre chose est l'idée représentative qui nous
peint un objet, &
autre chose l'idée numérique qui le détermine. Moins encore pouvoit-il
calculer jusqu'à
cinq, & quoique appliquant ses mains l'une sur l'autre, il eût pu
remarquer que les doigts
se répondoient exactement, il étoit bien loin de songer à leur égalité
numérique; il ne
savoit pas plus le compte de ses doigts que de ses cheveux; & si,
après lui avoir fait
entendre ce que c'est que nombres, quelqu'un lui eût dit qu'il avoit
autant de doigts aux
pieds qu'aux mains, il eût peut-être été fort surpris, en les
comparant, de trouver que cela étoit vrai.
Pag. 74. (Note 15.)
Il
ne faut pas confondre l'amour-propre & l'amour de soi-même, deux
passions
très-différentes par leur nature & par leurs effets. L'amour de
soi-même est un sentiment
naturel qui porte tout animal à veiller à sa propre conservation, [171]
& qui, dirigé dans
l'homme par la raison & modifié par la pitié, produit l'humanité
& la vertu.
L'amour-propre n'est qu'un sentiment relatif, factice, & né dans la
société, qui porte
chaque individu à faire plus de cas de soi que de tout autre, qui
inspire aux hommes tous
les maux qu'ils se font mutuellement, & qui est la véritable source
de l'honneur.
Ceci
bien entendu, je dis que, dans notre état primitif, dans le véritable
état de nature,
l'amour-propre n'existe pas; car chaque homme en particulier ne
regardant lui-même
comme le seul spectateur qu il'observe, comme le seul être dans
l'univers qui prenne
intérêt à lui, comme le seul juge de son propre mérite, il n'est pas
possible qu'un
sentiment, qui prend sa source dans des comparaisons qu'il n'est pas à
portée de faire,
puisse germer dans son ame: par la même raison cet homme ne sauroit
avoir ni haine ni
désir de vengeance, passions qui ne peuvent naître que de l'opinion de
quelque offense
reçue; & comme c'est le mépris ou l'intention de nuire & non le
mal, qui constitue
l'offense, des hommes qui ne savent ni s'apprécier ni se comparer
peuvent se faire
beaucoup de violences mutuelles, quand il leur en revient quelque
avantage, sans jamais
s'offenser réciproquement. En un mot, chaque homme ne voyant gueres ses
semblables que
comme il verroit des animaux d'une autre espece, peut ravir la proie au
plus foible ou
céder la sienne au plus fort, sans envisager ces rapines que comme des
événemens
naturels, sans le moindre mouvement d'insolence ou de dépit, & sans
autre passion que la
douleur ou la joie d'un bon ou mauvais succès.
Pag.
97. (Note 16)
C'est
une chose extrêmement remarquable que, depuis tant d'années que les
Européens
se tourmentent pour amener les Sauvages de diverses contrées du monde à
[172] leur
maniere de vivre, ils n'oient pas pu encore en gagner un seul, non pas
même à la faveur du
christianisme; car nos missionnaires en font quelquefois des chrétiens,
mais jamais des
hommes civilisés. Rien ne peut surmonter l'invincible répugnance qu'ils
ont à prendre nos
moeurs & vivre à notre maniere. Si ces pauvres Sauvages sont aussi
malheureux qu'on le
prétend, par quelle inconcevable dépravation de jugement refusent-ils
constamment de se
policer à notre imitation, ou apprendre à vivre heureux parmi nous;
tandis qu'on lit en
mille endroits que des François & d'autres Européens ne sont
réfugiés volontairement
parmi ces nations, y ont passé leur vie entiere, sans pouvoir plus
quitter une si étrange
maniere de vivre, & qu'on voit même des missionnaires sensés
regretter avec
attendrissement les jours calmes & innocens qu'ils ont passés chez
ces peuples si méprisés
? Si l'on répond qu'ils n'ont pas assez de lumieres pour juger
sainement de leur état & du
nôtre, je répliquerai que l'estimation du bonheur est moins l'affaire
de la raison que du
sentiment. D'ailleurs, cette réponse peut se rétorquer contre nous avec
plus de force
encore; car il y a plus loin de nos idées à la disposition d'esprit où
il faudroit être, pour
concevoir le goût que trouvent les Sauvages à leur maniere de vivre,
que des idées des
Sauvages à celles qui peuvent leur faire concevoir la nôtre. En effet,
après quelques
observations, il leur est aisé de voir que tous nos travaux se dirigent
sur deux seuls objets:
savoir, pour soi les commodités de la vie, & la considération parmi
les autres. mais le
moyen pour nous d'imaginer la sorte de plaisir qu'un Sauvage prend à
passer sa vie seul
au milieu des bois ou à la pêche; ou à souffler dans une mauvaise
flûte, sans jamais savoir
en tirer un seul ton & sans se soucier de l'apprendre?
On
a plusieurs fois amené des Sauvages à Paris, à Londres, & [173]
dans d'autres villes ;
on s'est empressé de leur étaler notre luxe, nos richesses, & tous
nos arts les plus utiles &
les plus curieux; tout cela n'a jamais excité chez eux qu'une
admiration stupide, sans le
moindre mouvement de convoitise. Je me souviens entr'autres de
l'histoire d'un chef de
quelques Américains septentrionaux qu'on mena à la cour d'Angleterre,
il y a une
trentaine d'années. On lui fit passer mille choses devant les yeux pour
chercher à lui faire
quelque présent qui pût lui plaire, sans qu'on trouvât rien dont il
parût se soucier. Nos
armes lui sembloient lourdes & incommodes, nos souliers lui
blessoient les pieds, nos habita
le gênoient, il rebutoit tout ; enfin on s'apperçut qu'ayant pris une
couverture de laine, il
sembloit prendre plaisir à s'en envelopper les épaules; vous
conviendrez, au moins, lui
dit-on aussi-tôt, de l'utilité de ce meuble ? Oui, répondit-il, cela me
paroît presque aussi
bon qu'une peau de bête. Encore n'eût-il pas dit cela, s'il eût porté
l'une & l'autre à la pluie.
Peut-être
me dira-t-on que c'est l'habitude qui attachant chacun à sa maniere de
vivre,
empêche les Sauvages de sentir ce qu'il y a de bon dans la nôtre: &
sur ce pied-là, il doit
paroître au moins fort extraordinaire que l'habitude ait plus de force
pour maintenir les
Sauvages dans le goût de leur misere que les Européens dans la
jouissance de leur félicité.
Mais pour faire à cette derniere objection une réponse à laquelle il
n'y ait pas un mot à
répliquer, sans alléguer tous les jeunes Sauvages qu'on n'est vainement
efforcé de
civiliser: sans parler des Groenlandois & des habitans de
l'Islande, qu'on a tenté d'elever
& nourrir en Danemark, & que la tristesse & le désespoir
ont tous fait périr, soit de
langueur, soit dans la mer où ils avoient tenté de regagner leur pays à
la nage, je me
contenterai de citer un seul [174] exemple bien attesté, & que je
donne à examiner aux
admirateurs de la police Européenne.
"Tous
les efforts des missionnaires Hollandois du Cap de Bonne-Espérance
n'ont jamais été capables de convertir un seul Hottentot. Van der Stel,
gouverneur du Cap, en ayant
pris un des l'enfance le fit élever dans les principes de la religion
chrétienne, & dans la
pratique des usages de l'Europe. On le vêtit richement; on lui fit
apprendre plusieurs
langues, & ses progrès répondirent fort bien aux soins qu'on. prit
pour son éducation. Le
gouverneur espérant beaucoup de son esprit, l'envoya aux Indes avec un
Commissaire-général qui l'employa utilement aux affaires de la
Compagnie. Il revint au
Cap après la mort du Commissaire. Peu de jours après son retour, dans
une visite qu'il
rendit à quelques Hottentots de ses parens, il prit le parti de se
dépouiller de sa parure
Européenne pour se revêtir d'une peau de brebis. Il retourna au Fort
dans ce nouvel
ajustement, chargé d'un paquet qui contenoit ses anciens habits, &
les présentant au
Gouverneur il lui tint ce discours. *[*Voyez le frontispice.] Ayez la
bonté, monsieur, de
faire attention que je renonce pour toujours à cet appareil. Je renonce
aussi pour toute ma
vie à la religion chrétienne, ma résolution est de vivre & de
mourir dans la religion, la
manieres & les usages de mes ancêtres. L'unique grâce que je vous
demande est de me
laisser le collier & le coutelas que je porte. Je les garderai pour
l'amour de vous. Aussi-tôt,
sans attendre la réponse de Van der Stel, il se déroba par la fuite,
& jamais on ne le revit
au Cap." Histoire des voyages, tome 5. p.175.
Pag.
104. (Note 17.)
On
pourroit m'objecter que, dans un [175] pareil désordre, les hommes, au
lieu
des'entr'égorger opiniâtrément, se seroient dispersés, s'il n'y avoit
point eu de bornes
leur dispersion. Mais premierement, ces bornes eussent au moins été
celles du monde, & si
l'on pense à l'excessive population qui résulte de l'état de nature, on
jugera que la terre
dans cet état, n'eût pas tardé à être couverte d'hommes ainsi forcés à
se tenir
rassemblés. D'ailleurs, ils se seroient dispersés, si le mal avoit été
rapide & que c'eût été
un changement fait du jour au lendemain, mais ils naissoient sous le
joug; ils avoient
l'habitude de le porter quand ils en sentoient la pesanteur, & ils
se contentoient d'attendre
l'occasion de le secouer. Enfin, déjà accoutumés à mille commodités qui
les forçoient à
se tenir rassemblés, la dispersion n'étoit plus si facile que dans les
premiers tems où nul
n'ayant besoin que de soi-même, chacun prenoit son parti sans attendre
le consentement
d'un autre.
Pag.
107. (Note 18.)
Le
maréchal de V**** [Louis-Hector, duc de Villars] contoit que, dans une
de ses
campagnes, les excessives friponneries d'un entrepreneur des vivres
ayant fait soffrir &
murmurer l'armée, il le tança vertement & le menaça de le faire
pendre. Cette menace ne
me regarde pas, lui répondit hardiment le fripon, & je suis bien
aise de vous dire qu'on ne
pend point un homme qui dispose de cent mille écus. Je ne sais comment
cela se fit, ajoutoit
naÏvement le maréchal; mais en effet il ne fut point pendu, quoi qu'il
eût cent fois mérité
de l'être.
Pag.
122. (Note 19.)
La
justice distributive s'opposeroit même à cette égalité rigoureuse de
l'état de nature,
quand elle seroit praticable dans la société civile & comme tous
les membres de l'Etat lui
doivent des services proportionnés à leurs talens & à leurs forces,
les citoyens à leur tour
doivent être distingués [176] & favorisés à proportion de leurs
services. C'est en ce sens
qu'il faut entendre un passage d'Isocrate, dans lequel il loue les
premiers Athéniens
d'avoir bien au distinguer quelle étoit la plus avantageuse des deux
sortes d'égalité, dont
l'une consiste à faire part des mêmes avantages à tous les citoyens
indifféremment, &
l'autre à les distribuer selon le mérite de chacun. Ces habiles
politiques, ajoute l'orateur,
bannissant cette injuste égalité qui ne met aucune différence entre les
méchans & les gens
de bien, s'attacherent inviolablement à celle qui récompense &
punit chacun selon son
mérite. Mais premierement il n'a jamais existé de société, à quelque
degré de corruption
qu'elles aient pu parvenir, dans laquelle on ne fît aucune différence
des méchans & des
gens de bien ; & dans les matieres de moeurs, où la loi ne peut
fixer de mesure assez exacte
pour servir de regle au magistrat, c'est très-sagement que, pour ne pas
laisser le sort ou le
rang des citoyens à sa discrétion, elle lui interdit le jugement des
personnes pour ne lui
laisser que celui des actions. Il n'y a que des moeurs aussi pures que
celles des anciens
Romains qui puissent supporter des censeurs ; & de pareils
tribunaux auroient bientôt
tout bouleversé parmi nous: c'est à l'estime publique à mettre de la
différence entre les
méchans & les gens de bien; le magistrat n'est juge que du droit
rigoureux; mais le peuple
est le véritable juge des moeurs, juge integre & même éclairé sur
ce point, qu'on abuse
quelquefois, mais qu'on ne corrompt jamais. Les rangs des citoyens
doivent donc être
réglés, non sur leur mérite personnel, ce qui seroit laisser aux
magistrat le moyen de faire
une application presque arbitraire de la loi; mais sur les services
réels qu'ils rendent à
l'Etat & qui sont susceptibles d'une estimation plus exacte.
FIN.