[J.M.GALLANAR=éditeur]
JEAN
JACQUES ROUSSEAU
JULIE, OU LA NOUVELLE HELOISE.
LETTRES DE DEUX AMANS,
HABITANS
D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES ALPES.
RECUEILLIES
ET PUBLIEES PAR J. J. ROUSSEAU,
NOUVELLE
EDITION ORIGINALE, REVUE, & CORRIGEE PAR L'EDITEUR.
TOME
PREMIER.
LONDRES.
M.
DCC. LXXIV.
LA
NOUVELLE HÉLOISE, OU LETTRES DE DEUX AMANS, HABITANS D'UNE
PETITE VILLE AU PIED DES ALPES;
RECUEILLIES,
& PUBLIÉES PAR J. J.ROUSSEAU.
TOME
PREMIER
[1756, été---1759, avril ;brouillons,
Bibliothèque du Palais-Bourbon, 1494, Bibliothèque Victor-Cousin
,Bibliothèque de Genève ms. fr. 201, etc. ; édition originale, A
Amsterdam Marc Michel Rey
1761 (déc.1760), 6 vol. in-12 ;
Editions 1761-1767, le Pléiade édition pp. 1970-1976 ; le
Pléiade édition, II pp.
1-745. == Du Peyrou/ Moultou édition 1780-89 quarto édition, t. II-III;
II, pp. i--536, III pp. 1--511;]
Non
la conobbe il mondo, mentre l'ebbe: Conobill' io ch' a pianger qui
rimase. PETRAC.
TRAD.
Le monde la posséda sans la connoître ; & moi je l'ai connue je
reste ici-bas a la
pleurer.
[I]
PREFACE.
Il
faut des spectacles dans les grandes villes, & des Romans aux
peuples corrompus. J'ai vu
les moeurs de mon tems, & j'ai publié ces Lettres. Que n'ai-je vécu
dans un siecle où je
dusse les jetter au feu!
Quoique
je ne porte ici que le titre d' Editeur, j'ai travaillé moi-même à ce
Livre, & je ne
m'en cache pas. Ai-je fait le tout, & la correspondance entiere
est-elle une fiction? Gens du
monde, que vous importe? C'est surement une fiction pour vous.
Tout
honnête homme doit avouer les Livres qu'il publie. Je me nomme donc à
la tête de ce
Recueil, non pour me l'approprier, mais pour en répondre. S'il y a du
mal, qu'on me
l'impute; s'il y a du bien, je n'entends point m'en faire honneur. Si
le Livre est mauvais,
j'en suis plus obligé de le reconnoître : je ne veux pas passer pour
meilleur que je ne suis.
Quant
à la vérité des faits, je déclare qu'ayant été plusieurs fois dans le
pays des deux
Amans, je [ii] n'y ai jamais oui parler du Baron d'Etange ni de sa
fille, ni de M. d'Orbe, ni
de Milord Edouard Bomston, ni de M. de Wolmar. J'avertis encore que la
topographie est
grossierement altérée en plusieurs endroits, soit pour mieux donner le
change au Lecteur;
soit qu'en effet l'Auteur n'en scût pas davantage. Voilà tout ce que je
puis dire. Que
chacun pense comme il lui plaire.
Ce
Livre n'est point fait pour circuler dans le monde, & convient à
très-peu de Lecteurs.
Le style rebutera les gens de goût, la matiere allarmera les gens
séveres, tous les sentimens
seront hors de la nature pour ceux qui ne croyent pas à la vertu. Il
doit déplaire aux
dévots, aux libertins, aux philosophes: il doit choquer les femmes
galantes, & scandaliser
les honnêtes femmes. A qui plaire-t-il donc? Peut-être à moi seul: mais
à coup sûr il ne
plaire médiocrement à personne.
Quiconque
veut se résoudre à lire ces Lettres, doit s'armer de patience sur les
fautes de
langue, sur le style emphatique & plat, sur les pensées communes
rendues en termes
empoulés; il doit [iii] se dire d'avance que ceux qui les écrivent ne
sont pas des françois,
des beaux-esprits, des académiciens, des philosophes, mais des
provinciaux, des étrangers,
des solitaires, de jeunes gens, presque des enfants, qui dans leurs
imaginations
romanesques prennent pour de la philosophie les honnêtes délires de
leur cerveau.
Pourquoi
craindrois-je de dire ce que je pense? Ce Recueil avec son gothique ton
convient
mieux aux femmes que les livres de philosophie. Il peut même être utile
à celles qui, dans
une vie déréglée, ont conservé quelque amour pour l'honnêteté. Quant
aux filles, c'est
autre chose. Jamais fille chaste n'a lu de Romans; & j'ai mis à
celui-ci un titre assez
décidé, pour qu'en l'ouvrant on sçût à quoi s'en tenir. Celle qui,
malgré ce titre, en osera
lire une seule page, est une fille perdue: mais qu'elle n'impute point
sa perte à ce Livre; le
mal étoit fait d'avance. Puisqu'elle a commencé, qu'elle acheve de
lire: elle n'a plus rien à
risquer.
Qu'un
homme austere en parcourant ce Recueil se rebute aux premieres parties,
jette le
Livre [iv] avec colere, & s'indigne contre l'Editeur; je ne me
plaindre point son injustice; à
sa place, j'en aurois pu faire autant. Que si, après l'avoir lu tout
entier, quelqu'un m'osoit
blâmer de l'avoir publié; qu'il le dise, s'il veut, à toute la terre,
mais qu'il ne vienne pas
me le dire: je sens que je ne pourrois de ma vie estimer cet homme là.
[Preface dialoguee de La Nouvelle
Heloise ]
[1760,
octobre / Paris, fevrier 1761 / 1782=Du Peyrou/Moultou 1780-89 quarto
edition, t. II;
Premiere Partie, t. II, pp. v-xlvii.]
[v]
AVERTISSEMENT Sur la Préface suivante.
La
forme & la longueur de ce Dialogue , où Entretien supposé, ne
m'ayant permis de le
mettre que par extrait à la tête du Recueil des premieres Editions , je
le donne à celle-ci tout
entier , dans l'espoir qu'on y trouvera quelques vues utiles sur
l'objet de ces sortes d'Ecrits.
J'ai cru dealers devoir attendre que le Livre eût fait son effet avant
d'en discuter les
inconvéniens & les avantages , ne voulant ni faire tort au
Libraire, ni mendier l'indulgence
du Public.
[vi]
SECONDE PREFACE DE LA NOUVELLE HELOISE.
N.
Voila votre Manuscrit. Je l'ai lu tout entier.
R.
Tout entier ? J'entends : vous, comptez sur peu d'imitateurs ?
N.
Vel duo, vel nemo.
R.
Turpe & miserabile. Mais
je veux un jugement positif.
N.
Je n'ose.
R.
Tout est osé par ce seul mot. Expliquez-vous.
N.
Mon jugement dépend de la réponse que vous m'allez faire. Cette
correspondance
est-elle réelle, ou si c'est une fiction ?
R.
Je ne vois point la conséquence. Pour dire si un Livre est bon ou
mauvais, qu'importe de
savoir comment on l'a fait?
[vii]
N. Il importe beaucoup pour celui-ci. Un Portrait a toujours son prix
pourvu qu'il
ressemble, quel qu'étrange que soit l'Original. Mais dans un Tableau
d'imagination , toute
figure humaine doit avoir les traits communs à l'homme, ou le Tableau
ne vaut rien. Tous
deux supposés bons, il reste encore cette différence que le Portrait
intéresse peu de gens;
le Tableau seul peut plaire au Public.
R.
Je vous suis. Si ces Lettres sont des Portraits , ils n'intéressent
point : si ce sont des
Tableaux, ils imitent mal. N'est-ce pas cela ?
N.
Précisément.
R.
Ainsi, j'arracherai toutes vos reposes avant que vous m'ayez répondu.
Au reste , comme
je ne puis satisfaire à votre question , il faut vous en passer pour
résoudre la mienne.
Mettez la chose au pis : ma Julie .......
N.
Oh ! si elle avoit existe!
R.
Hé bien?
[viii]
N. Mais purement ce n'est qu'une fiction.
R.
Supposez.
N.
En ce cas, je ne connois rien de si maussade; ces Lettres ne sont point
des Lettres ; ce
Roman n'est point un Roman ; les personnages sont des gens de l'autre
monde.
R.
J'en suis fâché pour celui - ci.
N.
Consolez-vous ; les foux n'y manquent pas non plus ; mais les vôtres ne
sont pas dans la
nature.
R.
Je pourrois . . . . . Non, je vois le détour que prend votre curiosité.
Pourquoi
décidez-vous ainsi ? Savez - vous jusqu'où les hommes different les uns
des autres ?
Combien les caracteres sont opposés ? Combien les moeurs, les préjugés
varient selon les
tems, les lieux, les âges ? Qui est-ce qui ose assigner des bornés
précises à la Nature, &
dire : Voilà jusqu'où l'homme peut aller, & pas au - delà ?
N.
Avec ce beau raisonnement les monstres [ix] inouis, les Géans, les
Pygmées, les
chimeres de toute espece ; tout pourroit être admis spécifiquement dans
la Nature : tout
seroit défiguré , nous n'aurions plus de modele commun ? Je le répete,
dans les Tableaux
de l'humanité chacun doit reconnoître l'homme.
R.
J'en conviens, pourvu qu'on sache aussi discerner ce qui fait les
variétés de ce qui est
essentiel à l'espece. Que diriez-vous de ceux qui ne reconnoîtroient la
nôtre que dans un
habit à la Françoise ?
N.
Que diriez-vous de celui qui, sans exprimer ni traits ni taille ,
voudroit peindre une
figure humaine , avec un voile pour vêtement ? N'auroit-on pas droit de
lui demander où
est l'homme ?
R.
Ni traits , ni taille ? Etes-vous juste ? Point de gens parfaits :
voilà la chimere. Une jeune
fille offensant la vertu qu'elle aime, & ramenée au devoir par
l'horreur d'un plus grand
crime ; une amie trop facile , punie enfin par son propre coeur de
l'exces de son indulgence
; un jeune homme honnête & sensible , plein de foiblesse & de
beaux [x] discours ; un
vieux Gentilhomme entêté de sa noblesse , sacrifiant tout à l'opinion ;
un Anglois
généreux & brave, toujours passionné par sagesse, toujours
raisonnant sans raison . . . . . .
.
N.
Un mari débonnaire & hospitalier empressé d'établir dans sa maison
l'ancien amant
de sa femme....
R.
Je vous renvoye à l'inscription de l'Estampe *[*Voyez la septieme
Estampe. ]
N.
Les belles ames ? . . . . . Le beau mot !
R.
O Philosophie ! combien tu prends de peine à retrécir les coeurs, à
rendre les hommes
petits!
N.
L'esprit romanesque les aggrandit & les trompe. Mais revenons. Les
deux amies?...
Qu'en dites-vous ? . . . & cette conversion subite au Temple ? . ..
la Grace , sans doute ? . ...
R.
Monsieur . . . . . . . . .
N.
Une femme chrétienne , une dévote qui n'apprend point le catéchisme à
ses enfans ;
qui meurt sans vouloir prier Dieu; dont la mort cependant édifie un
Pasteur, & convertit
un Athée....Oh!......
[xi]
R. Monsieur........
N.
Quant à l'intértêt , il est pour tout le monde, il est nul. Pas une
mauvaise action ; pas
un méchant homme qui fasse craindre pour les bons. Des événemens si
naturels , si
simples qu'ils le sont trop; rien d'inopiné; point de coup de Théâtre.
Tout est prévu long -
tems d'avance; tout arrive comme il est prévu. Est-ce la peine de tenir
registre de ce que
chacun peut voir tous les jours dans sa maison, ou dans celle de son
voisin ?
R.
C'est-à-dire, qu'il vous faut des hommes communs, & des événemens
rares ? Je crois
que j'aimerois mieux le contraire. D'aillers, vous jugez ce que vous
avez lu comme un
Roman. Ce n'en est point un ; vous l'avez dit vous-même. C'est un
Recueil de Lettres . ......
N.
Qui ne sont point des Lettres ; je crois l'avoir dit aussi. Quel style
épistolaire ! Qu'il est
guindé ! Que d'exclamations ! Que d'apprêts! Quelle emphase pour ne
dire que des choses
communes! Quels grands mots pour de petits raisonnemens ! Rarement du
sens, de la
justesse; jamais ni finesse, [xii] ni force, ni profondeur. Une diction
toujours dans les nues,
& des pensées qui rampent toujours. Si vos personnages sont dans la
Nature, avouez que
leur styIe est peu naturel ?
R.
Je conviens que dans le point de vue où vous êtes , il doit vous
paroître ainsi.
N.
Comptez-vous que le Public le verra d'un autre oei1; & n'est-ce pas
mon jugement que
vous demandez ?
R.
C'est pour l'avoir plus au long que je vous replique. Je vois que vous
aimerais mieux des
Lettres faites pour être imprimées.
N.
Ce souhait paroit ayez bien fondé pour celles qu'on donne à
l'impression.
R.
On ne verra donc jamais les hommes dans les Livres que comme ils
veulent s'y montrer
?
N.
L'Auteur comme il veut s'y montrer; ceux qu'il dépeint tels qu'ils
font. Mais cet
avantage manque encore ici. Pas un portrait vigoureusement peint ; pas
un caractere assez
bien marqué ; nulle [xiii] observation solide ; aucune connoissance du
monde.
Qu'apprend-on dans la petite sphere de deux ou trois Amans ou amis
toujours occupés
d'eux seuls ?
R.
On apprend à aimer l'humanité. Dans les grandes sociétés on n'apprend
qu'à haÏr les
hommes.
Votre
jugement est sévere ; celui du Public doit l'être encore plus. Sans le
taxer d'injustice,
je veux vous dire à mon tour de quel oeil je vois ces lettres ; moins
pour excuser les défauts
que vous y blâmez , que pour en trouver la source.
Dans
la retraite on a d'autres manieres de voir & de sentir que dans le
commerce du
monde; les passions autrement modifiées ont aussi d'autres expressions
: l'imagination
toujours frappée des mêmes objets , s'en affecte plus vivement. Ce
petit nombre d'images
revient toujours , se mêle à toutes les idées, & leur donne ce tour
bizarre & peu varié
qu'on remarque dans les discours des Solitaires. S'ensuit-il de-là que
leur langage soit fort énergique ? Point du tout ; il n'est
qu'extraordinaire. Ce n'est que dans le monde qu'on
apprend à parler avec énergie. Premierement , parce qu'il faut toujours
dire autrement &
mieux que les [xiv] autres, & puis, que forcé d'affirmer à chaque
instance qu'on ne croit
pas, d'exprimer des sentimens qu'on n'a point, on cherche à donner à ce
qu'on dit un tour
persuasif qui supplée à la persuasion intérieure. Croyez - vous que les
gens vraiment
passionnés agent ces manieres de parler vives , fortes, coloriées que
vous admirez dans vos
Drames & dans vos Romans ? Non; la passion pleine d'elle-même,
s'exprime avec plus
d'abondance que de force ; elle ne songe pas même à persuader ; elle ne
soupçonne pas
qu'on puisse douter d'elle. Quand elle dit ce qu'elle sent, c'est moins
pour l'exposer , aux
autres que pour se soulager. On peint plus vivement l'amour dans les
grandes Villes l'y sent
- on mieux que dans les hameaux ?
N.
C'est-à-dire due la faiblesse du langage prouve la force du sentiment ?
R.
Quelquefois du moins elle en montre la vérité. Lisez une lettre d'amour
faite par un
Auteur dans son cabinet, par un bel esprit qui veut briller. Pour peu
qu'il ait de feu dans la
tête , sa plumeva , comme on dit , brûler le papier; la chaleur [xv]
n'ira pas plus loin. Vous
serez enchante , même agité peut - être ; mais d'une agitation
passagere & seche , qui ne
vous laissera que des mots pour tout souvenir. Au contraire , une
lettre que l'Amour a
réellement dictée ; une lettre d'un amant vraiment passionne, sera
lâche , diffuse , toute
en longueurs, en désordre , en répétitions. Son coeur , plein d'un
sentiment qui déborde ,
redit toujours la même chose, &n'a jamais achevé de dire; comme une
source vive qui
coule sans cesse & ne s'épuise jamais. Rien de saillant , rien de
remarquable ; on ne retient
ni mots , ni tours, ni phrases ; on n'admire rien , l'on n'est frappé
de rien. Cependant on se
sent l'ame attendrie ; on se sent ému sans savoir pourquoi. Si la force
du sentiment ne nous
frappe pas , sa vérité nous touche, &c'est ainsi que le coeur fait
parler au coeur. Mais ceux
qui ne sentent rien, ceux qui n'ont que le jargon paré des passions, ne
connoissent point ces
sortes de beautés & les méprisent.
N.
J'attends.
R.
Fort bien. Dans cette derniere espece de [xvi] lettres , si les pensées
sont communes, le
style pourtant n'est pas familier, & ne doit pas l'être. L'amour
n'est qu'illusion ; il se fait ,
pour ainsi dire, un autre Univers ; il s'entoure d'objets qui ne sont
point, ou auxquels lui
seul a donné l'être ; & comme il rend tous ses sentimens en images
, son langage est
toujours figuré. Mais ces figures sont sans justesse & sans suite;
son éloquence est dans
son désordre ; il prouve d'autant plus qu'il raisonné moins.
L'enthousiasme est le dernier
degré de la passion. Quand elle est à son comble, elle voit son objet
parfait ; elle en fait
alors son idole; elle le place dans le Ciel ; & comme
l'enthousiasme de la dévotion
emprunte le langage de l'amour, I'enthousiasme de l'amour emprunte
aussi le langage de la
dévotion. Il ne voit plus que le Paradis , les Anges, les vertus des
Saints, les délices du
séjour céleste. Dans ces transports ,entouré de si hautes images, en
parlera-t-il en termes
rampans ? Se résoudra-t-il d'abaisser, d'avilir ses idées par des
expressions vulgaires ?
N'élevera-t-il pas son style ? Ne lui donnera-t-il pas de la noblesse ,
de la dignité ? Que
parlez-vous de [xvii] lettres , de style épistolaire ? En écrivant à ce
qu'on aime , il est bien
question de cela ! ce ne sont plus des lettres que l'on écrit , ce sont
des Hymnes.
N.
Citoyen, voyons votre pouls.
R.
Non : voyez l'hiver sur ma tête. Il est un age pour l'expérience; un
autre pour le
souvenir. Le sentiment s'éteint à la fin ; mais l'ame sensible demeure
toujours.
Je
reviens à nos lettres. Si vous les lisez comme l'ouvrage d'un Auteur
qui veut plaire, ou
qui se pique d'écrire, elles sont, détestables. Mais prenez-les pour ce
qu'elles sont, &
jugez-les dans leur espece. Deux ou trois jeunes gens simples , mais
sensibles ,
s'entretiennent entre eux des intérêts de leurs coeurs. Ils ne songent
point à briller aux
yeux les uns des autres. Ils se connoissent & s'aiment trop
mutuellement pour que
l'amour-propre ait plus rien à faire entre eux. Ils sont enfans,
penseront-ils en hommes ?
Ils sont étrangers , écriront-ils correctement ? Ils sont solitaires,
connoitront-ils le monde
& la sociéte ? Pleins du seul sentiment [xviii] qui les occupe, ils
sont dans le délire,
&pensent philosopher. Voulez-vous qu'ils sachent observer, juger,
réfléchir ? Ils ne savent
rien de tout cela. Ils savent aimer ; ils rapportent tout à leur
passion. L'importance qu'ils
donnent à leurs folles idées , est - elle moins amusante que tout
l'esprit qu'ils pourroient étaler ? Ils parlent de tout ; ils se
trompent sur tout; ils ne font rien connoitre qu'eux ; mais
en se faisant connoitre, ils se font aimer : leurs erreurs valent mieux
que le savoir des Sages
: leurs coeurs honnêtes portent par-tout, jusques dans leurs fautes,
les préjugés de la
vertu , toujours confiante cet toujours trahie. Rien ne les entend,
rien ne leur répond , tout
les détrompe. Ils se refusent aux vérités décourageantes : ne trouvant
nulle part ce qu'ils
sentent , ils se replient sur eux - mêmes ; ils se détachent du reste
de l'Univers ; & créant
entre eux un petit monde différent du nôtre, ils y forment un spectacle
véritablement
nouveau.
N.
Je conviens qu'un homme de vingt ans & des filles de dix-huit, ne
doivent pas,
quoiqu'instruits, parler en Philosophes , même en pensant [ xix]
l'être. J'avoue encore, &
cette différence ne m'a pas échappé , que ces filles deviennent des
femmes de mérite, & ce
jeune homme un meilleur observateur. Je ne fais point de comparaison
entre le
commencement & la fin de l'ouvrage. Les détails de la vie
domestique effacent les fautes du
premier âge: la chaste épouse , la femme sensée, la digne mere de
famille font oublier la
coupable amante. Mais cela in même est un sujet de critique: la fin du
recueil rend le
commencement d'autant plus répréhensible ; on dirait que ce sont deux
Livres différens
que les mêmes personnes ne doivent pas lire. Ayant à montrer des gens
raisonnables ,
pourquoi les prendre avant qu'ils le soient devenus ? Les jeux d'enfans
qui précedent les
leçons de la sagesse empêchent de les attendre : le mal scandalise
avant que le bien puisse édifier ; enfin le Lecteur indigné se rebute
& quitte le Livre au moment d'en tirer du
profit.
R.
Je pense , au contraire, que la fin de ce Recueil seroit superflue aux
Lecteurs rebutés du
commencement, & que ce même commencement doit être agréable à ceux
pour qui la fin
peut [xx] être utile. Ainsi , ceux qui n'acheveront pas le Livre , ne
perdront rien , puisqu'il
ne leur pas propre ; & ceux qui peuvent en profiter ne l'auroient
pas lu, s'il eût commencé
plus gravement. Pour rendre utile ce qu'un veut dite , il faut d'abord
se faire écouter de
ceux qui doivent en faire usage.
J'
changé de moyen , mais non pas d'objet. Quand j' tâche de parler aux
hommes , on ne
m'a point entendu; peut- être en parlant aux enfans me ferai-je mieux
entendre; & les
enfans ne goûtent pas mieux la raison nue , que les remedes mal
déguisés.
Cosi all' egro fanciul porgiamo aspersi
Di
soave licor gl'orli del vaso ;
Succhi
amari ingnnato in tanto ei beve,
E
dall' inganno suo vita riceve.
N.
J'ai peur que vous ne vous trompiez encore; ils suceront les bords du
vase, & ne boiront
point la liqueur.
R.
Alors ce ne sera plus ma faute ; j'aurai fait de mon mieux pour la
faire passer.
[xxi]
Mes jeunes gens sont aimables ; mais pour les aimer à trente ans , il
faut les avoir
connus à vingt. Il faut avoir vécu long-tems avec eux pour s'y plaire ;
& ce n'est qu'apres
avoir déploré leurs fautes, qu'on vient à goûter leurs vertus. Leurs
lettres n'intéressent
pas tout d'un coup ; mais peu à peu elles attachent; on ne peut ni les
prendre , ni les
quitter. La grace & la félicité n'y sont pas, ni la raison , ni
l'esprit, ni l'éloquence ; le
sentiment y est; il se communique au coeur par degrés, &, lui seul
à la fin, supplée à tout.
C'est une longue romance , dont les couplets pris à part, n'ont rien
qui touche , mais dont
la suite produit à la fin son effet. Voilà ce que j'eprouve en les
lisant : dites - moi si vous
sentez la même chose.
N.
Non. Je conçois pourtant cet effet par rapport à vous. Si vous êtes
l'Auteur , l'effet est
tout simple. Si vous ne l'êtes pas , je le conçois encore. Un homme qui
vit dans le monde ne
peut s'accoutumer aux idées extravagantes , au pathos affecté , au
déraisonnement
continuel de vos bonnes gens. Un Solitaire peut les goûter ; vous en
avez dit la raison
vous-même. Mais avant que de publier [xxii] ce manuscrit, songez que le
public n'est pas
composé d'Hermites. Tout ce qui pourroit arriver de plus heureux,
seroit qu'on prit votre
petit bon-homme pour un Celadon , votre Edouard pour un Don Quichotte ,
vos Caillettes
pour deux Astrées, & qu'on s'en amusât comme d'autant de vrais fous
mais les longues
folies n'amusent gueres : il faut écrire comme Cervantes, pour faire
lire six volumes de
visions.
R.
La raison qui vous feroit supprimer cet Ouvrage , m'encourage à le
publier.
N.
Quoi ! la certitude de n'etre point lu ?
R.
Un peu de patience, & vous allez m'entendre.
En
matiere de morale, il n'y a point, selon moi, de lecture utile aux gens
du monde,
Premierement parce que la multitude des Livres nouveaux qu'ils
parcourent, & qui disent
tour-à-tour le pour & le contre , détruit l'effet de l'un par
l'autre, & rend le tout comme
non avenu. Les Livres choisis qu'on relit ne sont point d'effet encore
: s'ils soutiennent les
maximes du monde, ils sont superflus ; & s'ils les combattent, ils
sont inutiles. Ils trouvent
ceux [xxiii] qui les lisent liés aux vices de la société , par des
chaînes qu'ils ne peuvent
rompre. L'homme du monde qui veut remuer un instant son ame pour la
remettre dans
l'ordre moral, trouvant de toutes parts une résistance invincible , est
toujours. force de
garder ou reprendre sa premiere situation. Je suis persuadé qu'il y a
peu de gens bien nés
qui n'ayent fait cet essai , du moins une fois en leur vie ; mais
bientôt découragé d'un vain
effort on ne le répete plus, & l'on s'accoutume à regarder la
morale des Livres somme un
babil de gens oisifs. Plus on s'éloigne des affaires, des grandes
Villes, des nombreuses
sociétés, plus les obstacles diminuent. Il est un terme où ces
obstacles cessent d'être
invincibles, & c'est alors que les Livres peuvent avoir quelque
utilité. Quand on vit isolé ,
comme on ne se hâte pas de lire pour faire parade de ses lecteurs, on
les varie moins , on les
médite davantage ; & comme elles ne trouvent pas un si grand
contre-poids au-dehors,
elles sont beaucoup plus d'effet au-dedans. L'ennui, ce fléau de la
solitude aussi-bien que
du grand monde , force de recourir aux Livres amusans , seule ressource
[xxiv] de qui vit
seul & n'en a pas en lui-même. On lit beaucoup plus de Romans dans
les Provinces qu'à
Paris , on en lit plus dans les Campagnes que dans les Villes, &
ils y sont beaucoup plus
d'impression : vous voyez pourquoi cela doit être.
Mais
ces Livres qui pourroient servir à la fois d'amusement, d'instruction ,
de consolation
au campagnard, malheureux seulement parce qu'il pense l'être , ne
semblant faits au
contraire que pour le rebuter de son état , en étendant &
fortifiant le préjugé qui le lui
rend méprisable ; les gens du bel air, les femmes à la mode, les Grands
, les Militaires ;
voilà les Acteurs de tous vos Romans. Le rafinement du goût des Villes,
les maximes de la
Cour, l'appareil du luxe, la morale Epicurienne; voilà les leçons
qu'ils prêchent & les
préceptes qu'ils donnent. Le coloris de leurs fausses vertus ternit
l'éclat des véritables ; le
manege des procédés est substitué aux , devoirs réels ; les beaux
discours sont dédaigner
les belles actions, & la simplicité des bonnes moeurs, passe pour
grossiereté.
Quel
effet. produiront de pareils tableaux sur un Gentilhomme de campagne ,
qui voit
railler la [xxv] franchise avec laquelle il reçoit ses hôtes, &
traiter de brutale orgie la joie;
qu'il fait régner dans son canton? Sur sa femme , qui apprend que les
soins d'une mere de
famille sont au - dessous des Dames de son rang ? Sur sa fille, à qui
les airs contournés &
le jargon de la Ville sont dédaigner l'honnete & rustique voisin
qu'elle eût épousé? Tous
de concert ne voulant plus être des manans, se dégoûtent de leur
Village, abandonnent
leur vieux château, qui, bientôt devient masure, & vont dans la
Capitale, où, le pere avec
sa Croix de S. Louis , de Seigneur qu'il étoit , devient Valet, ou
Chevalier d'industrie; la
mere établit un brelan; la fille attire les joueurs, & souvent tous
trois, après avoir mené
une vie infâme , meurent de misere & déshonorés.
Les
Auteurs, les Gens de Lettres, les Philosophes ne cessent de crier que ,
pour remplir ses
devoirs de citoyen , pour servir ses semblables, il faut habiter les
grandes Villes ; selon eux
fuir Paris, c'est haÏr le genre humain ; le peuple de la campagne est
nul à leurs yeux ; à les
entendre on croiroit qu'il n'y a des hommes qu'où il y a des pensions ,
des académies & des
dînés.
[xxvi]
De proche en proche la même pente entraîne tous les états. Les Contes,
les Romans,
les pieces de Théâtre , tout tire sur les Provinciaux ; tout tourne en
dérision la simplicité
des moeurs rustiques ; tout prêche les manieres & les plaisirs du
grand monde : c'est une
honte de ne les pas connoître; c'est un malheur de ne les pas goûter.
Qui fait de combien de
siloux & de filles publiques l'attroit de ces plaisirs imaginaires
peuple Paris de jour en jour
? Ainsi , les préjugés & l'opinion renforçant l'effet des systêmes
politiques , amoncelent ,
entassent les habitans de chaque pays sur quelques point du territoire,
laissant tout le reste
en friche & désert: ainsi , pour faire briller les Capitales , se
dépeuplent les Nations ; & ce
frivole éclat qui frappe les yeux des sots, fait courir l'Europe à
grands pas vers sa ruine. Il
importe au bonheur des hommes , qu'on tâche d' arrêter ce torrent, de
maximes
empoisonnées. C'est le métier des Prédicateurs de nous crier : Soyez
bons & sages , sans
beaucoup s'inquiéter du succes de leurs discours ; le citoyen qui s'en
inquiete ne doit point
nous crier sottement: Soyez bons : mais nous faire aimer l'état qui
nous porte à l'être.
[xxvii]
N. Un moment : reprenez haleine. J'aime les vues utiles; & je vous
ai si bien suivi
dans celle-ci que je crois pouvoir perorer pour vous.
Il
est clair, selon votre raisonnement , que pour donner aux ouvrages
d'imagination la seule
utilité qu'ils puissent avoir , il faudroit les diriger vers un but
oppose à celui que leurs
Auteurs se proposent ; éloigner toutes les choses d'institution ;
ramener tout à la Nature ;
donner aux hommes l'amour d'une vie égale & simple ; les guerir des
fantaisies de
l'opinion ; leur rendre le goût des vrais plaisirs, leur faire aimer la
solitude & la paix ; les
tenir à quelques distances les uns des autres; & au lieu de les
exciter à s'entasser les Villes,
les porter à s'étendre également sur le territoire pour le vivifier de
toutes parts. Je
comprends encore qu'il ne s'agit pas de faire des Daphnis, des
Sylvandres, des Pasteurs
d'Arcadie, des Bergers du Lignon, d'illustres Paysans cultivant leurs
champs de leurs
propres mains, & philosophant sur la Nature, ni d'autres pareils
êtres romanesques qui ne
peuvent exister que dans les Livres ; mais de montrer aux gens aisés
que la vie rustique &
l'agriculture ont [xxviii] des plaisirs qu'ils ne lavent pas connoitre
; que ces plaisirs sont
moins insipides , moins grossiers qu'ils ne pensent ; qu'il y peut
régner du goût, du choix,
de la délicatesse ; qu'un homme de mérite qui vous, droit se retirer à
la campagne avec sa
famille, & devenir lui-même son propre fermier, y pourroit couler
une vie aussi douce
qu'au milieu des amusemens des Villes , qu'une ménagere des champs peut
être une
femme charmante, aussi pleine de graces, & de graces plus
touchantes que toutes les petites
maîtresse; qu'enfin les plus doux sentimens du coeur y peuvent animer
une société plus
agréable que le langage apprêté des cercles ; où nos rires mordans
& satyriques sont le
triste supplément de la gaieté qu'on n'y connoit plus ? Est-ce bien
cela ?
R.
C'est cela même. A quoi l`ajouterai seulement une réflexion. L'on se
plaint que les
Rornans troublent les têtes : je le crois bien. En montrant sans cesse
à ceux qui les lisent ,
les prétendus charmes d'un état qui n'est pas le leur , ils les
séduisent , ils leur sont
prendre leur état en dédain, & en faire un échange imaginaire
contre [xxix] celui qu'on
leur fait aimer. Voulut être ce qu'on n'est pas, on parvient à se
croire autre chose que ce
qu'on est, & voilà comment on devient fou. Si les Romans
n'offroient à leurs Lecteurs que
des tableaux d'objets qui les environnent , que des devoirs qu'ils
peuvent remplir ; que des
plaisirs de leur condition , les Romans ne les rendroient point fous,
ils les rendroient sages.
Il faut que les écrits faits pour les Solitaires parlent la langue des
Solitaires : pour les
instruire , il faut qu'ils leur plaisant , qu'ils les interessent; il
faut qu'ils les attachent à leur état en le leur rendant agréa le. Ils
doivent combattre & détruire les maximes des grandes
sociétés ; ils doivent les montrer fausses & méprisables,
c'est-à-dire, telles qu'elles sont. A
tous ce titres un Roman , s'il est bien fait , au moins s'il est utile
, doit être siffle, hai, décri
par les gens à la mode, comme un Livre plat , extravagant, ridicule ;
& voilà , Monsieur,
comment la folie du monde est sagesse.
N.
Votre conclusion se tire d'elle-même. On ne peut mieux prévoir sa
chute, ni s'apprêter à tomber plus fierement. Il me reste une seule
difficulté.[xxx] Les Provinciaux, vous le
savez, ne lisent que sur notre parole: il ne leur parvient que ce que,
nous leur envoyons. Un
Livre destiné pour les Solitaires, est d'abord jugé par les gens du
monde; si ceux-ci le
rebutent, les autres ne le lisent point. Répandez.
R.
La réponse est facile. Nous parlez des beaux esprits de Province ;
& moi je parle des
vrais Campagnards. Vous avez, vous autres qui brillez dans la Capitale,
des préjugés dont
il faut vous guérir: vous croyez donner le ton à toute la France, &
les trois quarts de la
France ne savent pas que vous existez. Les Livres qui tombent à Paris,
sont la fortune des
Libraires de Province.
N.
Pourquoi voulez-vous les enrichir aux dépens des notres?
R.
Raillez. Moi, je persiste. Quand on aspire à la gloire , il faut se
faire lire à Paris ; quand
on veut être utile , il faut se faire lire en Province. Combien
d'honnêtes gens passent leur
vie dans des Campagnes éloignées à cultiver le patrimoine de leurs
peres, où ils se
regardent comme exilés par [xxxi] une fortune étroite ? Durant les
longues nuits d'hiver ,
dépourvus de sociétés , ils employent la soirée à lire au coin de leur
feu les Livres
amusans qui leur tombent sous la main. Dans leur simplicité grossiere ,
ils ne se piquent ni
de littérature , ni de bel esprit ; ils lisent pour se désennuyer &
non pour s'instruire ; les
Livres de morale & de philosophie sont pour eux comme n'existant
pas : on en feroit en
vain pour leur usage ; ils ne leur parviendroient jamais. Cependant ,
loin de leur rien offrir
de convenable à leur situation , vos Romans ne servent qu'à la leur
rendre encore plus
amere. Ils changent leur retraite en un désert affreux, & pour
quelques heures de
distraction qu'ils leur donnent, ils leur préparent des mais de
mal-aise & de vains regrets.
Pourquoi n'oserois- je supposer que, par quelque heureux hazard, ce
Livre, comme tant
d'autres plus mauvais encore , pourra tomber dans les moins de ces
Habitans des champs,
& que l'image des plaisirs d'un état tout semblable au leur, le
leur rendra plus supportable
? J'aime à me figurer deux époux lisant ce Recueil ensemble , y puisant
un nouveau
courage pour supporter leurs [xxxii] travaux communs, & peut- être
de nouvelles vues
pour les rendre utiles. Comment pourroient - ils y contempler le
tableau d'un ménage
heureux , sans vouloir imiter un si doux modele ? Comment
s'attendriront-ils sur le charme
de l'union conjugale , même privé de celui de l'amour, sans que la leur
se resserre &
s'affermisse ? En quittant leur lecture , ils ne seront ni attristés de
leur état, ni rebutés de
leurs soins. Au contraire , tout semblera prendre autour d'eux une face
plus riante; leurs
devoirs s'ennobliront à leurs yeux ; ils reprendront le goût des
plaisirs de la Nature : ses
vrais sentimens renaîtront dans leurs coeurs, & en voyant le
bonheur à leur portées, ils
apprendront à le goûter. Ils rempliront les mêmes fonctions; mais ils
les rempliront avec
une autre ame, & seront , en vrais Patriarches , ce qu'ils
faisoient en Paysans.
N.
Jusqu'ici tout va fort bien. Les maris, les femmes, les meres de
famille .... Mais les filles ;
n'en dites - vous rien ?
R.
Non. Une honnête fille ne lit point de [xxxiii] Livres d'amour. Que
celle qui lira celui-ci,
malgré son titre , ne le plaigne point du mal qu'il lui aura fait :
elle ment. Le mal étoit fait
d'avance; elle n'a plus rien à risquer.
N.
A merveille! Auteurs érotiques venez à l'école : vous voilà tous
justifiés.
R.
Oui, s'ils le sont par leur propre cour & par l'objet de leurs
écrits.
N.
L'étes-vous aux mêmes conditions ?
R.
Je suis trop fier pour répondre à cela , mais Julie s'étoit fait une
regle pour juger les
Livres; si vous la trouvez bonne, servez-vous-en pour juger celui-ci.
On a voulu rendre la
lecture des Romans l'utile à la Jeunesse. Je ne connois point de projet
plus insensé. C'est
commencer par mettre le feu à la maison pour faire jouer les pompes.
d'après cette folle
idée, au lieu de diriger vers son objet la morale de ces sortes
d'ouvrages, on adresse
toujours cette morale aux jeunes filles * [*Ceci ne regarde que les
modernes Romans
Anglois], sans songer [xxxiv] que des jeunes
filles n'ont point de part aux désordres dont
on se plaint. En général , leur conduite est réguliere , quoique leurs
coeurs soient
corrompus. Elles obéissent à leurs meres en attendant qu'elles puissent
les imiter. Quand
les femmes feront leur devoir, soyez sûr que les filles ne manqueront
point au leur.
N.
L'observation vous est contraire en ce point. Il semble qu'il faut
toujours au sexe un,
tems de libertinage, ou dans un état , ou dans l'autre. C'est un
mauvais levain qui fermente
tôt ou tard. Chez les peuples qui ont des moeurs, les filles ont
faciles & les femmes séveres
: c'est le contraire chez ceux qui n'en ont pas. Les premiers n'ont
égard qu'au délit, & les
autres qu'au scandale. II ne s'agit qui d'être à l'abri des preuves; le
crime est compté
pour rien.* [*Talis est via mulieris adultere que comedit, &
tergens os su um dicit : non sum
operata malum. Proverb. XXX. 20.]
R.
A l'envisager par ses suites on n'en jugeroit pas ainsi. Mais soyons
justes envers les
femmes ; la cause de leur désordre est moins en elles que dans nos
mauvaises institutions.
[xxxv]
Depuis que tous les sentimens de la Nature sont étouffés par l'extrême
inégalité,
c'est de l'inique despotisme des peres que viennent les vices & les
malheurs des enfans; c'est
dans des noeuds forcés & mal assortis , que, victimes de l'avarice
ou de la vanité des
parens, de jeunes femmes effacent par un désordre dont elles font
gloire, le scandale de
leur premiere honnêteté. Voulez-vous donc remédier au mal : remontez à
sa source. S'il y
a quelque réforme à tenter dans les moeurs publiques , c'est par les
moeurs domestiques
qu'elle doit commencer, & cela dépend absolument des peres &
meres. Mais ce n'est point
ainsi qu'on dirige les instructions; vos lâches Auteurs ne prêchent
jamais que ceux qu'on
opprime; & la morale des Livres sera toujours vaine, parce qu'elle
n'est que l'art de faire
sa cour au plus fort.
N.
Assurément la vôtre n'est pas servile ; mais à force d'être libre, ne
l'est-elle point trop
? Est-ce assez qu'elle aille à la source du mal ? Ne craignez -vous
point qu'elle en fasse ?
R.
Du mal ! A qui ? Dans des terris d'épidémie [xxxvi] & de contagion,
quand tout est
atteint des l'enfance, faut-il empêcher le débit des drogues bonnes aux
malades , sous
prétexte qu'elles pourroient nuire aux gens soins ? Monsieur, nous
pensons si
différemment sur ce point, que , si l'on pouvoit espérer quelque succes
pour ces Lettres, je
suis très-persuadé qu'elles seroient plus de bien qu'un meilleur Livre.
N.
Il est vrai que vous avez une excellente Prêcheuse. Je suis charmé de
vous voir
raccommodé avec les femmes ; j'étois fâché que vous leur défendissiez
de nous faire des
sermons. *[*Voyez la Lettre de M. d'Alembert sur les spectacles, p. 81,
premiere édition.]
R.
Vous êtes pressant; il faut me taire : je ne suis ni assez fou, ni
allez sage pour avoir
toujours raison. Laissons cet os à ronger à la critique.
N.
Bénignement : de peur qu'elle n'en manque. Mais n'eût -on sur tout le
reste rien à dire à tout autre, comment passer au sévere Censeur des
spectacles, les situations vives & les
sentimens [xxxvii] passionnés dont tout ce Recueil est rempli? Montrez
- moi une scene de
Théâtre qui forme un tableau pareil à ceux du bosquet de Clarens* [*On
prononce
Claran.] & du cabinet de toilette ? Relisez la Lettre sur
les spectacles ; relisez ce Recueil . . .
. . Soyez conséquent, ou quittez vos principes . . . . . Que voulez -
vous qu'on pense ?
R.
Je veux , Monsieur, qu'un Critique suit conséquent lui-même, &
qu'il ne juge qu'apres
avoir examiné. Relisez mieux l'écrit que vous venez de citer ; relisez
aussi la Préface de
Narcisse, sous y verrez la reponse à l'inconséquence que vous me
reprochez. Les étourdis
qui prétendent en trouver dans le Devin du Village, en trouveront sans
doute bien plus ici.
Ils feront leur métier : mais vous ......N. Je me rappelle deux
passages *[*Préface de
Narcisse, pag.28 & 32. Lettre à M.d'Alembert,
pag. 223, 224. Prem. Edit.]...... Vous estimez
peu vos contemporains.
R.
Monsieur, je suis aussi leur contemporain ! [xxxviii] O ! que ne suis -
je né dans un
siecle où je dusse jetter ce Recueil au feu !
N.
Vous outrez , à votre ordinaire; mais jusqu'à certain point, vos
maximes sont assez
justes. Par exemple, si votre HéloÏse eût été toujours sage ,elle
instruiroit beaucoup
moins; car à qui serviroit-elle de modele ? C'est dans les siecles les
plus dépravés qu'on
aime les leçons de la morale la plus parfaite. Cela dispense de les
pratiquer; & l'on
contente à peu de frais , par une lecture oisive, un reste de goût pour
la vertu .
R.
Sublimes Auteurs , rabaissez un peu vos modeles , si vous voulez qu'on
cherche à les
imiter. A qui vantez-vous la pureté qu'on n'a point souillée ? Eh !
parlez - nous de celle
qu'on peut recouvrer; peut-être au moins quelqu'un pourra vous entendre.
N.
Votre jeune homme a déjà fait ces réflexions mais n'importe; on ne vous
sera pas
moins un crime d'avoir dit ce qu'on fait, pour montrer ensuite ce qu'on
devroit faire. Sans
compter, qu'inspirer l'amour [xxxix] aux filles & la réserve aux
femmes, c'est renverse
l'ordre établi & ramener toute cette petite morale que la
Philosophie a proscrite. Quoi que
vous un puissiez dite, l'amour dans les filles est indécent &
scandaleux, & il n'y a qu'un
mari qui puisse autoriser un amant. Quelle étrange mal- adresse que
d'être indulgent pour
des filles, qui ne doivent point vous lire, & sévere pour les
femmes qui vous jugeront!
Croyez-moi, si vous avez peur de réussir, tranquillisez-vous : vos
mesures sont trop bien
prises pour vous laisser craindre un pareil affront. Quoi qu'il en
soit, je vous garderai le
secret ; ne soyez imprudent qu'à demi. Si vous croyez donner un Livre
utile , à la bonne
heure; mais gardez-vous de l'avouer.
R.
De l'avouer, Monsieur ? Un honnËte homme se cache-t-il quand il parle
en Public ?
Ose-t-il imprimer ce qu'il n'oseroit reconnoître ? Je suis l'Editeur de
ce Livre, & je m'y
nommera comme Editeur.
N.
Vous vous y nommerez ? Vous?
R.
Moi-même.
[xl]
N. Quoi! Vous y mettrez votre nom?
R.
Oui, Monsieur.
N.
Votre vrai nom? Jean-Jaques
ROUSSEAU, en toutes lettres ?
R.
Jean Jaques Rousseau, en
toutes lettres.
N.
Vous n'y pensez pas ! Que dira-t- on de vous?
R.
Ce qu'on voudra. Je me nomme à la tête de ce Recueil, non pour me
l'approprier, mais
pour en répondre. S'il y a du mal , qu'on me l'impute; s'il y a du
bien, je n'entends point
m'en faire honneur. Si l'on trouve le Livre mauvais en lui - même ,
c'est une raison de plus
pour y mettre mon nom. Je ne veux pas passer pour meilleur que je ne
suis.
N.
Etes-vous content a le cette réponse ?
R.
Oui, dans des tems où il n'est possible à personne d'etre bon.
N.
Et les belles ames , les oubliez -vous?
[xli]
R. La Nature les fit, vos institutions les gâtent.
N.
A la tête d'un Livre d'amour on lira ces mots : Par J. J. Rousseau,
Citoyen de Geneve !
R.
Citoyen de Geneve? Non pas cela. Je ne profane point le nom
de ma patrie; je ne le mets
qu'aux écrits que je crois lui pouvoir faire honneur.
N.
Vous portez vous-même un non qui n'est pas sans honneur, & vous
avez aussi quelque
chose à perdre. Vous donnez un Livre foible & plat qui vous sera
tort. Je voudrois vous en
empêcher; mais si vous en faites la sottise, j'approuve que vous la
fassiez hautement &
franchement. Cela, du moins, sera dans votre caractere. Mais à propros
mettrez-vous aussi
votre devise à ce Livre ?
R.
Mon Libraire m'a déjà fait cette plaisanterie, & je l'ai trouvée si
bonne, que j' promis
de lui en faire honneur. Non, Monsieur, je ne mettrai point ma devise à
ce Livre; mais je ne
la quitterai pas pour cela, & je m'effraie moins que jamais de
l'avoir prise. Souvenez-vous
que [xlii] je songeois à faire imprimer ces Lettres quand j'ecrivois
contre les Spectacles, &
que le soin d'excuser un de ces Ecrits ne m'a point fait altérer la
vérité dans l'autre. Je me
suis accusé d'avance plus fortement peut-être que personne ne
m'accusera. Celui qui
préfere la verité à sa gloire, peut espérer de la préférer à sa vie.
Vous voulez qu'on soit
toujours conséquent; je doute que cela soit possible à l'homme; mais ce
qui lui est possible
est d'etre toujours vrai : voila ce que je veux tâcher d'être.
N.
Quand je vous demande si vous êtes l'Auteur de ces Lettres, pourquoi
donc éludez-
vous ma question?
R.
Pour cela même que je ne veux pas dire un mensonge.
N.
Mais vous refusez aussi de dire la verite ?
R.
C'est encore lui rendre honneur que de déclarer qu'on la veut taire :
vous auriez
meilleur marché d'un homme qui voudroit mentir. D'ailleurs les gens de
goût se
trompent-ils sur la plume [xliii] des Auteurs ? Comment osez-vous faire
question que c'est à vous de résoudre ?
N.
Je la résoudrois bien pour quelques Lettres; elles sont certainement de
vous ; mais je ne
vous reconnois plus dans les autres, & je doute qu'on se puisse
contrefaire à ce point. La
Nature , qui n'a pas peur qu'on la méconnoisse, change souvent
d'apparence, & souvent
l'art se de ce le en voulant être plus naturel qu'elle : c'est le
Grogneur de la Fable qui rend
la voix de l'animal mieux que l'animal même. Ce Recueil est plein de
choses d'une
mal-adresse que le dernier barbouilleur eut évitée. Les declamations,
les répétitions, les
contradictions , les éternelles rabâcheries ; où est l'homme capable de
mieux faire , qui
pourroit se résoudre à faire si mal? Où est celui qui. auroit laisse la
choquante
proposition que ce fou d'Edouard fait à Julie? Où est celui qui
n'auroit pas corrige le
ridicule du petit bon-homme, qui, voulant toujours mourir, a soin d'en
avertir tout le
monde, & finit par se porter toujours bien? Où est celui qui n'eut
pas commence par se
dire : il faut marquer avec soin les caracteres ; il faut exactement
[xliv] varier les styles ?
Infailliblement, avec ce projet , il auroit mieux fait, due la Nature.
J'observe
que dans; une société très-intime, les styles se rapprochent ainsi que
les
caracteres, & que les amis , confondant leurs ames, confondent
aussi leurs manieres de
penser , de sentir, & de dire. Cette Julie, telle qu'elle est, doit
être une creature
enchanteresse ; tout ce qui l'approche doit lui ressembler ; tout doit
devenir Julie autour
d'elle; tous ses amis ne doivent avoir qu'un ton; mais ces choses se
sentent, & ne
s'imaginent pas. Quand elles s'imagineroient, l'inventeur n'oseroit les
mettre en pratique. Il
ne lui faut que des traits qui frappent la multitude; ce qui redevient
simple à force de
finesse , ne lui convient plus. Or, c'est-là qu'est le sceau de la
vérité ; c'est-là qu'un oeil
attentif cherche & retrouve la Nature.
R.
Hé bien! vous concluez donc ?
N.
Je ne conclus pas; je doute, & je ne saurois vous dire, combien ce
doute m'a tourmente
durant la lecture de ces lettres. Certainement , si tout cela n'est que
fiction , vous avez fait
un mauvais [xlv] livre : mais dites que ces deux femmes ont existe,
& je relis ce Recueil tous
les ans, jusqu'a la fin de ma vie.
R.
Eh! qu'importe qu'elles aient existe? Vous les chercheriez en vain sur
la terre. Elles ne
sont plus.
N.
Elles ne sont plus? Elles furent donc?
R.
Cette conclusion est conditionnelle : si elles furent, elles ne sont
plus.
N.
Entre nous, convenez toue ces petites subtilités sont plus
déterminantes
qu'embarrassantes.
R.
Elles sont ce que vous les forcez d'etre, pour ne point me trahir ni
mentir.
N.
Ma foi, vous aurez beau faire, on vous devinera malgré vous. Ne
voyez-vous pas que
votre épigraphe seule dit tout?
R.
Je vois qu'elle ne dit rien sur le fait en question : car qui peut
savoir si j' trouve cette épigraphe dans le manuscrit , ou si c'est moi
qui l'y ai mise ? Qui peut dire, si je ne suis
point dans le [xlvi] même doute où vous êtes ? Si tout cet air de
mystere n'est pas
peut-être une feinte pour vous cacher ma propre ignorance sur ce que
vous voulez savoir ?
N.
Mais enfin , vous connoissez les lieux? Vous avez été à Vevai; dans le
pays de Vaud ?
R.
Plusieurs fois ; & je vous déclare que je n'y ai point oui parler
du Baron d'Etange ni de
sa fille. Le nom de M. de Wolmar n'y est pas même connu. J' été à
Clarens : je n'y ai rien
vu de semblable à la maison décrite dans ces Lettres. J'y ai passe,
revenant d'Italie,
l'annee même de l'evenement funeste, & l'on n'y pleuroit ni Julie
de Wolmar, ni rien qui
lui ressemblât, que je sache. Enfin, autant que je puis me rappeller la
situation du pays , j'
remarqué dans ces Lettres, des transpositions de lieux & des
erreurs de topographie ; soit
que l'Auteur n'en sçût pas davantage; soit qu'il voulût dépayser ses
Lecteurs. C'est-là
tout ce que vous apprendrez de moi sur ce point, & soyez sûr que
d'autres ne
m'arracheront pas ce que j'auroi refusé de vous dire.
[xlvii]
N. Tout le monde aura la même curiosité que moi. Si vous publiez cet
Ouvrage,
dites donc au Public ce que vous m'avez dit. Faites plus, écrivez cette
conversation pour
toute Préface : les eclaircissemens nécessaires y sont tous.
R.
Vous avez raison : elle vaut mieux que ce que j' aurois dit de mon
chef. Au reste, ces
sortes d'apologies ne réussissent gueres.
N.
Non , quand on voit que l'Auteur s'y ménage ; mais j'ai pris soin qu'on
ne trouvât pas
ce défaut dans celle-ci. Seulement, je vous conseille d'en transposer
les rôles. Feignez que
c'est moi qui vous presse de publier ce Recueil, & que vous vous en
défendez. Donnez -
vous les objections, & à moi les réponses. Cela sera plus modeste,
& sera un meilleur effet.
R.
Cela sera-t-il aussi dans le caractere dont vous m'avez loué ci-devant ?
N.
Non, je vous tendois un piége. Laissez les choses comme elles sont.
FIN.
[1]
LETTRES DE DEUX AMANS, HABITANS D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES
ALPES.
PREMIERE
PARTIE.
LETTRE
I. A JULIE.
Il
faut vous fuir, Mademoiselle, je le sens bien: j'aurois dû beaucoup
moins attendre, ou
plutôt il faloit ne vous voir jamais. Mais que faire aujourd'hui?
Comment m'y prendre?
Vous m'avez promis de l'amitié; voyez mes perplexités, &
conseillez-moi.
Vous
savez que je ne suis entré dans votre maison que sur l'invitation de
Madame votre
mere. Sachant que j'avois cultivé quelques talens agréables, elle a cru
qu'ils ne seroient
pas inutiles, dans un lieu dépourvu de maîtres, à l'éducation d'une
fille qu'elle adore.
Fier, à mon tour, d'orner de quelques fleurs un si beau naturel, j'osai
me charger de ce
dangereux soin sans en prévoir le péril, ou du moins sans le redouter.
Je ne vous dirai
point que je commence à payer [2] le prix de ma témérité: j'espere que
je ne m'oublierai
jamais jusqu'à vous tenir des discours qu'il ne vous convient pas
d'entendre, & manquer
au respect que je dois à vos moeurs, encore plus qu'à votre naissance
& à vos charmes. Si
je souffre, j'ai du moins la consolation de souffrir seul, & je ne
voudrois pas d'un bonheur
qui pût coûter au vôtre.
Cependant
je vous vois tous les jours, & je m'apperçois que sans y songer
vous aggravez
innocemment des maux que vous ne pouvez plaindre, & que vous devez
ignorer. Je sais, il
est vrai, le parti que dicte en pareil cas la prudence au défaut de
l'espoir; & je me serois
efforcé de le prendre, si je pouvois accorder en cette occasion la
prudence avec
l'honnêteté; mais comment me retirer décemment d'une maison dont la
maîtresse
elle-même m'a offert l'entrée, où elle m'accable de bontés, où elle me
croit de quelque
utilité à ce qu'elle a de plus cher au monde? Comment frustrer cette
tendre mere du
plaisir de surprendre un jour son époux par vos progrès dans des études
qu'elle lui cache à ce dessein? Faut-il quitter impoliment sans lui
rien dire? Faut-il lui déclarer le sujet de
ma retraite? Et cet aveu même ne l'offensera-t-il pas de la part d'un
homme dont la
naissance & la fortune ne peuvent lui permettre d'aspirer à vous?
Je
ne vois, Mademoiselle, qu'un moyen de sortir de l'embarras où je suis;
c'est que la main
qui m'y plonge m'en retire, que ma peine, ainsi que ma faute, me vienne
de vous, & qu'au
mains par pitié pour moi, vous daigniez m'interdire votre présence.
Montrez ma lettre à
vos parents; [3] faites-moi refuser votre porte; chassez-moi comme il
vous plaira; je puis
tout endurer de vous; je ne puis vous fuir de moi-même.
Vous,
me chasser! moi, vous fuir! & pourquoi? Pourquoi donc est-ce un
crime d'être
sensible au mérite, & d'aimer ce qu'il faut qu'on honore? Non,
belle Julie; vos attraits
avoient ébloui mes yeux; jamais ils n'eussent égaré mon coeur, sans
l'attrait plus puissant
qui les anime. C'est cette union touchante d'une sensibilité si vive
& d'une inaltérable
douceur; c'est cette pitié si tendre à tous les maux d'autrui; c'est
cet esprit juste & ce goût
exquis qui tirent leur pureté de celle de l'âme; ce sont, en un mot,
les charmes des
sentimens bien plus que ceux de la personne, que j'adore en vous. Je
consens qu'on vous
puisse imaginer plus belle encore; mais plus aimable & plus digne
du coeur d'un honnête
homme; non, Julie, il n'est pas possible.
J'ose
me flatter quelquefois que le Ciel a mis une conformité secrete entre
nos affections,
ainsi qu'entre nos goûts & nos âges. Si jeunes encore, rien
n'altere en nous les penchans de
la nature, & toutes nos inclinations semblent se rapporter. Avant
que d'avoir pris les
uniformes préjugés du monde, nous avons des manieres uniformes de
sentir & de voir, &
pourquoi n'oserois-je imaginer dans nos coeurs ce même concert que
j'apperçois dans nos
jugemens? Quelquefois nos yeux se rencontrent; quelques soupirs nous
échappent en
même-tems; quelques larmes furtives... ô Julie! si cet accord venoit de
plus loin... si le Ciel
nous avoit destinés... toute la force humaine... ah! pardon! je
m'égare: j'ose [4] prendre
mes voeux pour de l'espoir; l'ardeur de mes desirs prête à leur objet
la possibilité qui lui
manque.
Je
vois avec effroi quel tourment mon coeur se prépare. Je ne cherche
point à flatter mon
mal; je voudrois le hair s'il étoit possible. Jugez si mes sentimens
sont purs, par la sorte de
grâce que je viens vous demander. Tarissez, s'il se peut, la source du
poison qui me nourrit
& me tue. Je ne veux que guérir ou mourir, & j'implore vos
rigueurs comme un amant
imploreroit vos bontés.
Oui,
je promets, je jure de faire de mon côté tous mes efforts pour
recouvrer ma raison,
ou concentrer au fond de mon ame le trouble que j'y sens naître: mais,
par pitié,
détournez de moi ces yeux si doux qui me donnent la mort; dérobez aux
miens vos traits,
votre air, vos bras, vos mains, vos blonds cheveux, vos gestes; trompez
l'avide imprudence
de mes regards; retenez cette voix touchante qu'on n'entend point sans
émotion; soyez,
hélas! une autre que vous-même, pour que mon coeur puisse revenir à lui.
Vous
le dirai-je sans détour? Dans ces jeux que l'oisiveté de la soirée
engendre, vous vous
livrez devant tout le monde à des familiarités cruelles; vous n'avez
pas plus de réserve
avec moi qu'avec un autre. Hier même, il s'en falut peu que par
pénitence vous ne me
laissassiez prendre un baiser: vous résistâtes foiblement. Heureusement
que je n'eus garde
de m'obstiner. Je sentis à mon trouble croissante que j'allois me
perdre, & je m'arrêtai.
Ah! si du mains je l'eusse pu savourer à mon gré, ce baiser eût été mon
dernier soupir, &
je serois mort le plus heureux des hommes!
[5]
De grâce, quittons ces jeux qui peuvent avoir des suites funestes. Non,
il n'y en a pas un
qui n'ait son danger, jusqu'au plus puéril de tous. Je tremble toujours
d'y rencontrer votre
main, & je ne sais comment il arrive que je la rencontre toujours.
A peine se pose-t-elle sur
la mienne, qu'un tressaillement me saisit; le jeu me donne la fievre ou
plutôt le délire: je
ne vois, je ne sens plus rien; & dans ce moment d'aliénation, que
dire, que faire, où me
cacher, comment répondre de moi?
Durant
nos lectures, c'est un autre inconvénient. Si je vous vois un instant
sans votre mere
ou sans votre cousine, vous changez tout à coup de maintien; vous
prenez un air si sérieux,
si froid, si glacé, que le respect & la crainte de vous déplaire
m'ôtent la présence d'esprit
& le jugement, & j'ai peine à bégayer en tremblant quelques
mots d'une leçon que toute
votre sagacité vous fait suivre à peine. Ainsi, l'inégalité que vous
affectez tourne à la fois
au préjudice de tous deux: vous me désolez & ne vous instruisez
point, sans que je puisse
concevoir quel motif fait ainsi changer d'humeur une personne si
raisonnable. J'ose vous le
demander, comment pouvez-vous être si folâtre en public, & si grave
dans le tête-à-tête?
Je pensois que ce devoit être tout le contraire, & qu'il faloit
composer son maintien à
proportion du nombre des spectateurs. Au lieu de cela, je vous vois,
toujours avec une égale perplexité de ma part, le ton de cérémonie en
particulier, & le ton familier devant
tout le monde. Daignez être plus égale, peut-être seroi-je moins
tourmenté.
[6]
Si la commisération naturelle aux ames bien nées, peut vous attendrir
sur les peines
d'un infortuné auquel vous avez témoigné quelque estime, de légers
changmens dans
votre conduite rendront sa situation moins violente, & lui feront
supporter plus
paisiblement & son silence & ses maux: si sa retenue & son
état ne vous touchent pas, &
que vous vouliez user du droit de le perdre, vous le pouvez sans qu'il
murmure: il aime
mieux encore périr par votre ordre que par un transport indiscret qui
le rendît coupable à
vos yeux. Enfin, quoi que vous ordonniez de mon sort, au moins
n'aurai-je point à me
reprocher d'avoir pu former un espoir téméraire, & si vous avez lu
cette lettre, vous avez
fait tout ce que j'oserois vous demander, quand même je n'aurois point
de refus à
craindre.
LETTRE
II. A JULIE.
Que
je me suis abusé, Mademoiselle, dans ma premiere lettre! Au lieu de
soulager mes
maux, je n'ai fait que les augmenter en m'exposant à votre disgrâce,
& je sens que le pire
de tous est de vous déplaire. Votre silence, votre air froid &
réservé ne m'annoncent que
trop mon malheur. Si vous avez exaucé ma priere en partie, ce n'est que
pour mieux m'en
punir,
[7]
E poi ch'amor di me vi fece accorta,
Fur i biondi capelli allor velati,
E l'amoroso sguardo in se raccolto. *
[*
Et l'amour vous ayant rendue attentive, vous voilates vos blonds
cheveux & recueillites
en vous même vos doux regards.]
vous
retranchez en public l'innocente familiarité dont j'eus la folie de me
plaindre; mais
vous n'en êtes que plus sévere dans le particulier, & votre
ingénieuse rigueur s'exerce également par votre complaisance & par
vos refus.
Que
ne pouvez-vous connoître combien cette froideur m'est cruelle! vous me
trouveriez
trop puni. Avec quelle ardeur ne voudrois-je pas revenir sur le passé,
& faire que vous
n'eussiez point vu cette fatale lettre! Non, dans la crainte de vous
offenser encore, je
n'écrirois point celle-ci, si je n'eusse écrit la premiere, & je ne
veux pas redoubler ma
faute, mais la réparer. Faut-il pour vous appaiser dire que je
m'abusois moi-même?
Faut-il protester que ce n'étoit pas de l'amour que j'avois pour
vous?... Moi je
prononcerois cet odieux parjure! Le vil mensonge est-il digne d'un
coeur où vous régnez?
Ah! que je sois malheureux, s'il faut l'être; pour avoir été téméraire,
je ne serai ni
menteur ni lâche, & le crime que mon coeur a commis, ma plume ne
peut le désavouer.
Je
sens d'avance le poids de votre indignation, & j'en attends les
derniers effets, comme un
grâce que vous me devez au défaut de toute autre; car le feu qui me
consume mérite
d'être puni, mais non méprisé. Par pitié ne m'abandonnez pas à
moi-même; daignez au
moins disposer de mon [8] sort; dites quelle est votre volonté. Quoi
que vous puissiez me
prescrire, je ne saurai qu'obéir. M'imposez-vous un silence éternel? Je
saurai me
contraindre à le garder. Me bannissez-vous de votre présence? Je jure
que vous ne me
verrez plus. M'ordonnez-vous de mourir? Ah! ce ne sera pas le plus
difficile.Il n'y a point
d'ordre auquel je ne souscrive, hors celui de ne vous plus aimer:
encore obéirois-je en cela
même, s'il m'étoit possible.
Cent
fois le jour je suis tenté de me jetter à vos pieds, de les arroser de
mes pleurs, d'y
obtenir la mort ou mon pardon. Toujours un effroi mortel glace mon
courage; mes genoux
tremblent & n'osent fléchir; la parole expire sur mes levres, &
mon ame ne trouve aucune
assurance contre la frayeur de vous irriter.
Est-il
au monde un état plus affreux que le mien? Mon coeur sent trop combien
il est
coupable & ne sauroit cesser de l'être; le crime & le remords
l'agitent de concert, & sans
savoir quel sera mon destin, je flotte dans un doute insupportable
entre l'espoir de la
clémence & la crainte du châtiment.
Mais
non, je n'espere rien, je n'ai droit de rien espérer. La seule grâce
que j'attends de
vous est de hâter mon supplice. Contentez une juste vengeance. Est-ce
être assez
malheureux que de me voir réduit à la solliciter moi-même?
Punissez-moi, vous le devez;
mais si vous n'êtes impitoyable, quittez cet air froid & mécontent
qui me met au
désespoir: quand on envoye un coupable à la mort, on ne lui montre plus
de colere.
[9]
LETTRE III. A JULIE.
Ne
vous impatientez pas, Mademoiselle; voici la derniere importunité que
vous recevrez de
moi.
Quand
je commençai de vous aimer, que j'étois loin de voir tous les maux que
je
m'apprêtois! Je ne sentis d'abord que celui d'un amour sans espoir, que
la raison peut
vaincre à force de tems; j'en connus ensuite un plus grand dans la
douleur de vous
déplaire; & maintenant j'éprouve le plus cruel de tous dans le
sentiment de vos propres
peines. O Julie! je le vois avec amertume, mes plaintes troublent votre
repos. Vous gardez
un silence invincible: mais tout décele à mon coeur attentif vos
agitations secretes. Vos
yeux deviennent sombres, rêveurs, fixés en terre; quelques regards
égarés s'échappent
sur moi; vos vives couleurs se fanent; une pâleur étrangere couvre vos
joues; la gaieté
vous abandonne; une tristesse mortelle vous accable; & il n'y a que
l'inaltérable douceur
de votre ame qui vous préserve d'un peu d'humeur.
Soit
sensibilité, soit dédain, soit pitié pour mes souffrances, vous en êtes
affectée, je le
vois; je crains de contribuer aux vôtres, & cette crainte m'afflige
beaucoup plus que
l'espoir qui devroit en naître ne peut me flatter; car ou je me trompe
moi-même, ou votre
bonheur m'est plus cher que le mien.
[10]
Cependant en revenant à mon tour sur moi, je commence à connoître
combien j'avois
mal jugé de mon propre coeur, & je vois trop tard que ce que
j'avois d'abord pris pour un
délire passager fera le destin de ma vie. C'est le progrès de votre
tristesse qui m'a fait
sentir celui de mon mal. Jamais, non, jamais le feu de vos yeux,
l'éclat de votre teint, les
charmes de votre esprit, toutes les grâces de votre ancienne gaieté,
n'eussent produit un
effet semblable à celui de votre abattement. N'en doutez pas, divine
Julie, si vous pouviez
voir quel embrasement ces huit jours de langueur ont allumé dans mon
ame, vous
gémiriez vous-même des maux que vous me causez. Ils sont désormais sans
remede, & je
sens avec désespoir que le feu qui me consume ne s'éteindra qu'au
tombeau.
N'importe;
qui ne peut se rendre heureux peut au moins mériter de l'être, & je
saurai
vous forcer d'estimer un homme à qui vous n'avez pas daigné faire la
moindre réponse. Je
suis jeune &peux mériter un jour la considération dont je ne suis
pas maintenant digne.
En attendant, il faut vous rendre le repos que j'ai perdu pour
toujours, & que je vous ôte
ici malgré moi. Il est juste que je porte seul la peine du crime dont
je suis seul coupable.
Adieu, trop belle Julie, vivez tranquille & reprenez votre
enjouement; des demain vous ne
me verrez plus. Mais soyez sûre que l'amour ardent & pur dont j'ai
brûlé pour vous ne
s'éteindra de ma vie, que mon coeur plein d'un si digne objet ne
sauroit plus s'avilir, qu'il
partagera désormais ses uniques hommages entre vous & la vertu,
& qu'on ne verra
jamais profaner par d'autres feux l'autel où Julie fut adorée.
[11]
BILLET DE JULIE.
N'emportez
pas l'opinion d'avoir rendu votre éloignement nécessaire. Un coeur
vertueux
sauroit se vaincre ou se taire, & deviendroit peut-être à craindre.
Mais vous... vous pouvez
rester.
RéPONSE.
Je me suis tu long-tems, votre froideurs m'a fait parler à la fin. Si
l'on peut se
vaincre pour la vertu, l'on ne supporte point le mépris de ce qu'on
aime. Il faut partir.
II.
BILLET DE JULIE. Non, Monsieur; après ce que vous avez paru sentir:
après ce que
vous m'avez osé dire, un homme tel que vous avez feint d'être ne part
point; il fait plus.
RéPONSE.
Je n'ai rien feint, qu'une passion modérée, dans un coeur au désespoir.
Demain vous serez contente, & quoi que vous en puissiez dire,
j'aurai moins fait que de
partir.
[12]
III. BILLET DE JULIE. Insensé! si mes jours te sont chers, crains
d'attenter aux
tiens. Je suis obsédée, & ne puis ni vous parler ni vous écrire
jusqu'à demain. Attendez.
LETTRE
IV. DE JULIE.
Il
faut donc l'avouer enfin, ce fatal secret trop mal déguisé!Combien de
fois j'ai juré qu'il
ne sortiroit de mon coeur qu'avec la vie! La tienne en danger me
l'arrache; il m'échappe,
& l'honneur est perdu. Hélas! j'ai trop tenu parole: est-il une
mort plus cruelle que de
survivre à l'honneur?
Que
dire, comment rompre un si pénible silence? Ou plutôt n'ai-je pas déjà
tout dit, & ne
m'as-tu pas trop entendue? Ah! tu en as trop vu pour ne pas deviner le
reste! Entraînée
par degrés dans les pieges d'un vil séducteur, je vois, sans pouvoir
m'arrêter, l'horrible
précipice où je cours. Homme artificieux! c'est bien plus mon amour que
le tien qui fait
ton audace. Tu vois l'égarement de mon coeur, tu t'en prévaux pour me
perdre, & quand
tu me rends méprisable, le pire de mes maux est d'être forcée à [13] te
mépriser. Ah!
malheureux! je t'estimois, & tu me déshonores! crois-moi, si ton
coeur étoit fait pour jouir
en paix de ce triomphe, il ne l'eût jamais obtenu.
Tu
le sais, tes remords en augmenteront; je n'avois point dans l'amedes
inclinations
vicieuses. La modestie & l'honnêteté m'étoient chéres; j'aimois à
les nourrir dans une vie
simple & laborieuse. Que m'ont servi des soins que le Ciel a
rejetés? Des le premier jour
que j'eus le malheur de te voir, je sentis le poison qui corrompt mes
sens & ma raison; je le
sentis du premier instant, & tes yeux, tes sentimens, tes discours,
ta plume criminelle le
rendent chaque jour plus mortel.
Je
n'ai rien négligé pour arrêter le progrès de cette passion funeste.
Dans l'impuissance
de résister, j'ai voulu me garantir d'être attaquée; tes poursuites ont
trompé ma vaine
prudence. Cent fois j'ai voulu me jetter aux pieds des auteurs de mes
jours; cent fois j'ai
voulu leur ouvrir mon coeur coupable: ils ne peuvent connoître ce qui
s'y passe: ils
voudront appliquer des remedes ordinaires à un mal désespéré; ma mere
est foible &
sans autorité; je connois l'inflexible sévérité de mon pere, & je
ne ferai que perdre &
déshonorer moi, ma famille & toi-même. Mon amie est absente, mon
frere n'est plus; je ne
trouve aucun protecteur au monde contre l'ennemi qui me poursuit;
j'implore en vain le
Ciel, le Ciel est sourd aux prieres des foibles. Tout fomente l'ardeur
qui me dévore; tout
m'abandonne à moi-même, ou plutôt tout me livre à toi; la nature
entiere semble être ta
complice; tous mes efforts sont vains, je [14] t'adore en dépit de
moi-même. Comment mon
coeur, qui n'a pu résister dans toute sa force, céderoit-il maintenant
à demi? Comment ce
coeur, qui ne soit rien dissimuler, te cacheroit-il le reste de sa
foiblesse? Ah! le premier pas,
qui coûte le plus, étoit celui qu'il ne faloit pas faire; comment
m'arrêterois-je aux autres?
Non, de ce premier pas je me sens entraîner dans l'abyme, & tu peux
me rendre aussi
malheureuse qu'il te plaira.
Tel
est l'état affreux où je me vois, que je ne puis plus avoir recours
qu'à celui qui m'y a
réduite, & que pour me garantir de ma perte, tu dois être mon
unique défenseur contre
toi. Je pouvois, je le sais, différer cet aveu de mon désespoir; je
pouvois quelque tems
déguiser ma honte, & céder par degrés pour m'en imposer à moi-même.
Vaine adresse
qui pouvoit flatter mon amour-propre, & non pas sauver ma vertu!
Va, je vois trop, je sens
trop où mene la premiere faute, & je ne cherchois pas à préparer ma
ruine, mais à
l'éviter.
Toutefois
si tu n'es pas le dernier des hommes; si quelque étincelle de vertu
brilla dans ton
ame; s'il y reste encore quelque trace des sentimens d'honneur dont tu
m'as paru pénétré,
puis-je te croire assez vil pour abuser de l'aveu fatal que mon délire
m'arrache? Non, je te
connois bien; tu soutiendras ma foiblesse, tu deviendras ma
sauve-garde, tu protégeras ma
personne contre mon propre coeur. Tes vertus sont le dernier refuge de
mon innocence;
mon honneur s'ose confier au tien, tu ne peux conserver l'un sans
l'autre; ame généreuse,
ah! conserve-les tous deux, & du [15] moins pour l'amour de
toi-même, daigne prendre
pitié de moi.
O
Dieu! suis-je assez humiliée! Je t'écris à genoux; je baigne mon papier
de mes pleurs;
j'éleve à toi mes timides supplications. Et ne pense pas, cependant,
que j'ignore que c'étoit à moi d'en recevoir, & que pour me faire
obéir je n'avois qu'à me rendre avec art
méprisable. Ami, prends ce vain empire, & laisse-moi l'honnêteté:
j'aime mieux être ton
esclave & vivre innocente, que d'acheter ta dépendance au prix de
mon déshonneur. Si tu
daignes m'écouter, que d'amour, que de respects ne dois-tu pas attendre
de celle qui te
devra son retour à la vie? Quels charmes dans la douce union de deux
ames pures! Tes
désirs vaincus seront la source de ton bonheur, & les plaisirs dont
tu jouiras seront dignes
du Ciel même.
Je
crois, j'espere, qu'un coeur qui m'a paru mériter tout l'attachement du
mien ne
démentira pas la générosité que j'attends de lui. J'espere encore que
s'il étoit assez lâche
pour abuser de mon égarement & des aveux qu'il m'arrache, le
mépris, l'indignation me
rendroient la raison que j'ai perdue, & que je ne serois pas assez
lâche moi-même pour
craindre un amant dont j'aurois à rougir. Tu seras vertueux ou méprisé;
je serai
respectée ou guérie; voilà l'unique espoir qui me reste avant celui de
mourir.
[16]
LETTRE V. A JULIE.
Puissances
du Ciel! j'avois une ame pour la douleur, donnez-m'en une pour la
félicité.
Amour, vie de l'ame, viens soutenir la mienne prête à défaillir. Charme
inexprimable de
la vertu, force invincible de la voix de ce qu'on aime, bonheur,
plaisirs, transports, que vos
traits sont poignans! qui peut en soutenir l'atteinte? Oh! comment
suffire au torrent de
délices qui vient inonder mon coeur? comment expier les alarmes d'une
craintive amante?
Julie... non? ma Julie à genoux! ma Julie verser des pleurs!... celle à
qui l'univers devroit
des hommages, supplier un homme qui l'adore de ne pas l'outrager, de ne
pas se
déshonorer lui-même! Si je pouvois m'indigner contre-toi, je le ferois,
pour tes frayeurs
qui nous avilissent. Juge mieux, beauté pure & céleste, de la
nature de ton empire. Eh! si
j'adore les charmes de ta personne, n'est-ce pas sur-tout pour
l'empreintede cette ame sans
tache qui l'anime, & dont tous tes traits portent la divine
enseigne? Tu crains de céder à
mes poursuites? mais quelles poursuites peut redouter celle qui couvre
de respect
&d'honnêteté tous les sentimens qu'elle inspire? Est-il un homme
assez vil sur terre pour
oser être téméraire avec toi?
Permets,
permets que je savoure le bonheur inattendu d'être aimé...aimé de
celle... Trône
du monde, combien [17] je te vois au-dessous de moi! Que je la relise
mille fois, cette lettre
adorable où ton amour & tes sentimens sont écrits en caracteres de
feu; où malgré tout
l'emportement d'un coeur agité, je vois avec transport combien, dans
une ame honnête, les
passions les plus vives gardent encore le saint caractere de la vertu!
Quel monstre, après
avoir lu cette touchante lettre, pourroit abuser de ton état, &
témoigner par l'acte le plus
marqué son profond mépris pour lui-même? Non, chére amante, prends
confiance en un
ami fidele qui n'est point fait pour te tromper. Bien que ma raison
soit à jamais perdue,
bien que le trouble de mes sens s'accroisse à chaque instant, ta
personne est désormais
pour moi le plus charmant, mais le plus sacré dépôt dont jamais mortel
fut honoré. Ma
flamme & son objet conserveront ensemble une inaltérable pureté. Je
frémirois de porter
la main sur tes chastes attraits plus que du plus vil inceste; & tu
n'est pas dans une sûreté
plus inviolable avec ton pere qu'avec ton amant. Oh! si jamais cet
amant heureux s'oublie
un moment devant toi!... L'amant de Julie auroit une ame abjecte! Non,
quand je cesserai
d'aimer la vertu, je ne t'aimerai plus; à ma premiere lâcheté, je ne
veux plus que tu
m'aimes.
Rassure-toi
donc, je t'en conjure au nom du tendre & pur amour qui nous unit;
c'est à lui
de t'être garant de ma retenue & de mon respect; c'est à lui de te
répondre de lui-même.
Et pourquoi tes craintes iroient-elles plus loin que mes désirs? à quel
autre bonheur
voudrois-je aspirer, si tout mon coeur suffit à peine à celui qu'il
goûte? Nous [18] sommes
jeunes tous deux, il est vrai; nous aimons pour la premiere &
l'unique fois de la vie, &
n'avons nulle expérience des passions: mais l'honneur qui nous conduit
est-il un guide
trompeur? a-t-il besoin d'une expérience suspecte qu'on n'acquiert qu'à
force de vices?
J'ignore si je m'abuse, mais il me semble que les sentimens droits sont
tous au fond de mon
coeur. Je ne suis point un vil séducteur comme tu m'appelles dans ton
désespoir, mais un
homme simple & sensible, qui montre aisément ce qu'il sent, &
ne sent rien dont il doive
rougir. Pour dire tout en un seul mot, j'abhorre encore plus le crime
que je n'aime Julie. Je
ne sais, non, je ne sais pas même si l'amour que tu fais naître est
compatible avec l'oubli de
la vertu; & si tout autre qu'une ame honnête peut sentir assez tous
tes charmes. Pour moi,
plus j'en suis pénétré, plus mes sentimens s'élevent. Quel bien, que je
n'aurois pas fait
pour lui-même, ne ferois-je pas maintenant pour me rendre digne de toi?
Ah! daigne te
confier aux feux que tu m'inspires, & que tu saissi bien purifier;
crois qu'il suffit que je
t'adore pour respecter à jamais le précieux dépôt dont tu m'as chargé.
Oh! quel coeur je
vais posséder! Vrai bonheur, gloire de ce qu'on aime, triomphe d'un
amour qui s'honore,
combien tu vaux mieux que tous ses plaisirs!
[19]
LETTRE VI. DE JULIE A CLAIRE.
Veux-tu,
ma cousine, passer ta vie à pleurer cette pauvre Chaillot, &
faut-il que les morts
te fassent oublier les vivants? Tes regrets sont justes; & je les
partage; mais doivent-ils être éternels? Depuis la perte de ta mere,
elle t'avoit élevée avec le plus grand soin: elle étoit
plutôt ton amie ta gouvernante; elle t'aimoit tendrement, &
m'aimoit parce que tu
m'aimes; elle ne nous inspira jamais que des principes de sagesse &
d'honneur. Je sais tout
cela, ma chére, & j'en conviens avec plaisir. Mais conviens aussi
que la bonne femme étoit
peu prudente avec nous; qu'elle nous faisoit sans nécessité les
confidences les plus
indiscretes; qu'elle nous entretenoit sans cesse des maximes de la
galanterie, des aventures
de sa jeunesse, du manége des amants; & que, pour nous garantir des
piéges des hommes,
si elle ne nous apprenoit pas à leur entendre, elle nous instruisoit au
moins de mille choses
que des jeunes filles se passeroient bien de savoir. Console-toi donc
de sa perte comme d'un
mal qui n'est pas sans quelque dédommagement: à l'âge où nous sommes,
ses leçons
commençoient à devenir dangereuses, & le Ciel nous l'a peut-être
ôtée au moment où il
n'étoit pas bon qu'elle nous restât plus longtemps. Souviens-toi de
tout ce que tu me disois
quand je perdis le [20] meilleur des freres. La Choillot t'est-elle
plus chére? As-tu plus de
raison de la regretter?
Reviens,
ma chére, elle n'a plus besoin de toi. Hélas! tandis que tu perds ton
tems en
regrets superflus, comment ne crains-tu point de t'en attirer d'autres?
comment ne
crains-tu point, toi qui connois l'état de mon coeur, d'abandonner ton
amie à des périls
que ta présence auroit prévenus? Oh! qu'il s'est passé de choses depuis
ton départ! Tu
frémiras en apprenant quels dangers j'ai courus par mon imprudence.
J'espere en être
délivrée: mais je me vois, pour ainsi dire, à la discrétion d'autrui:
c'est à toi de me
rendre à moi-même. Hâte-toi donc de revenir. Je n'ai rien dit tant que
tes soins étoient
utiles à ta pauvre Bonne; j'eusse été la premiere à t'exhorter à les
lui rendre. Depuis
qu'elle n'est plus, c'est à sa famille que tu les dois: nous les
remplirons mieux ici de concert
que tu ne ferois seule à la campagne, & tu t'acquitteras des
devoirs de la reconnoissance
sans rien ôter à ceux de l'amitié.
Depuis
le départ de mon Pere nous avons repris notre ancienne maniere de
vivre, & ma
mere me quitte moins; mais c'est par habitude plus que par défiance.
Ses sociétés lui
prennent encore bien des momens qu'elle ne veut pas dérober à mes
petites études, &
Babi remplit alors sa place assez négligemment. Quoique je trouve à
cette bonne mere
beaucoup trop de sécurité, je ne puis me résoudre à l'en avertir; je
voudrois bien
pourvoir à ma sûreté sans perdre son estime, & c'est toi seule qui
peux concilier tout cela.
Reviens, ma Claire, reviens sans tarder. j'ai regret aux [21] leçons
que je prends sans toi,
& j'ai peur de devenir trop savante. Notre maître n'est pas
seulement un homme de
mérite; il est vertueux, & n'en est que plus à craindre. Je suis
trop contente de lui pour
l'être de moi. A son âge & au nôtre, avec l'homme le plus vertueux,
quand il est aimable,
il vaut mieux être deux filles qu'une.
LETTRE
VII. REPONSE.
Je
t'entends, & tu me fais trembler; non que je croie le danger aussi
pressant que tu
l'imagines. Ta crainte modere la mienne sur le présent, mais l'avenir
m'épouvante; & si tu
ne peux te vaincre, je ne vois plus que des malheurs. Hélas! combien de
fois la pauvre
Chaillot m'a-t-elle prédit que le premier soupir de ton coeur feroit le
destin de ta vie! Ah!
cousine! si jeune encore, faut-il voir déjà ton sort s'accomplir!
Qu'elle va nous manquer,
cette femme habile que tu nous crois avantageux de perdre! Il l'eût
été, peut-être, de
tomber d'abord en de plus sûres mains; mais nous sommes trop instruites
en sortant des
siennes pour nous laisser gouverner par d'autres, & pas assez pour
nous gouverner
nous-mêmes: elle seule pouvoit nous garantir des dangers auxquels elle
nous avoit
exposées. Elle nous a beaucoup appris; & nous avons, ce me semble,
beaucoup pensé pour
notre âge. La vive & tendre amitié qui nous unit presque des le
berceau, [22] nous a, pour
ainsi dire, éclairé le coeur de bonne heure sur toutes les passions:
nous connoissons assez
bien leurs signes & leurs effets; il n'y a que l'art de les
réprimer qui nous manque. Dieu
veuille que ton jeune philosophe connoisse mieux que nous cet art-là!
Quand
je dis nous, tu m'entends; c'est sur-tout de toi que je parle: car,
pour moi, la Bonne
m'a toujours dit que mon étourderie me tiendroit lieu de raison, que je
n'aurois jamais
l'esprit de savoir aimer, & que j'étois trop folle pour faire un
jour des folies. Ma Julie,
prendsgar de à toi; mieux elle auguroit de ta raison, plus elle
craignoit pour ton coeur. Ais
bon courage cependant; tout ce que la sagesse & l'honneur pourront
faire, je sais que ton
ame le fera; & la mienne fera, n'endoute pas, tout ce que l'amitié
peut faire à son tour. Si
nous en savons trop pour notre âge, au moins cette étude n'a rien coûté
à nos moeurs.
Crois, ma chére, qu'il y a bien des filles plus simples qui sont moins
honnêtes que nous
nous le sommes parce que nous voulons l'être; &, quoi qu'on en
puisse dire, c'est le moyen
de l'être plus sûrement.
Cependant,
sur ce que tu me marques, je n'auroi pas un moment de repos que je ne
sois
auprès de toi; car, si tu crains le danger, il n'est pas tout à fait
chimérique. Il est vrai que
le préservatif est facile: deux mots à ta mere, & tout est fini;
mais je te comprends, tu ne
veux point d'un expédient qui finit tout: tu veux bien t'ôter le
pouvoir de succomber, mais
non pas l'honneur de combattre. O pauvre cousine!... encore si la
moindre lueur... Le baron
d'Etange consentir [23] à donner sa fille, son enfant unique, à un
petit bourgeois sans
fortune! L'esperes-tu?... Qu'esperes-tu donc? que veux-tu?...Pauvre,
pauvre cousine!... Ne
crains rien toutefois de ma part; ton secret sera gardé par ton amie.
Bien des gens
trouveroient plus honnête de le révéler: peut-être auroient-ils raison.
Pour moi, qui ne
suis pas une grande raisonneuse, je ne veux point d'une honnêteté qui
trahit l'amitié, la
foi, la confiance; j'imagine que chaque relation, chaque âge a ses
maximes, ses devoirs, ses
vertus; que ce qui seroit prudence à d'autres, à moi seroit perfidie,
& qu'au lieu de nous
rendre sages, on nous rend méchans en confondant tout cela. Si ton
amour est foible, nous
le vaincrons; s'il est extrême, c'est l'exposer à des tragédies que de
l'attaquer par des
moyens violents; & il ne convient à l'amitié de tenter que ceux
dont elle peut répondre.
Mais , en revanche, tu n'as qu'à marcher droit quand tu seras sous ma
garde: tu verras, tu
verras ce que c'est qu'une Duégne de dix-huit ans.
Je
ne suis pas, comme tu sais, loin de toi pour mon plaisir; & le
printemps n'est pas si
agréable en campagne que tu penses; on y souffre à la fois le froid
& le chaud; on n'a
point d'ombre à la promenade, & il faut se chauffer dans la maison.
Mon pere, de son
côté, ne laisse pas, au milieu de ses bâtiments, de s'appercevoir qu'on
a la gazette ici plus
tard qu'à la ville. Ainsi tout le monde ne demande pas mieux que d'y
retourner, & tu
m'embrasseras, j'espere, dans quatre ou cinq jours. Mais ce qui
m'inquiete est que quatre
ou cinq jours font je ne sais combien d'heures, dont [24] plusieurs
sont destinées au
philosophe. Au philosophe, entends-tu, cousine? Pense que toutes ces
heures-là ne doivent
sonner que pour lui.
Ne
va pas ici rougir & baisser les yeux: prendre un air grave, il
t'est impossible; cela ne
peut aller à tes traits. Tu sais bien que je ne saurois pleurer sans
rire, & que je n'en suis
pas pour cela moins sensible; je n'en ai pas moins de chagrin d'être
loin de toi; je n'en
regrette pas moins la bonne Chaillot. Je te sais un gré infini de
vouloir partager avec moi le
soin de sa famille, je ne l'abandonnerai de mes jours; mais tune serois
plus toi-même si tu
perdois quelque occasion de faire du bien. Je conviens que la pauvre
mie étoit babillarde,
assez libre dans ses propos familiers, peu discrete avec de jeunes
filles, & qu'elle aimoit à
parler de son vieux tems. Aussi ne sont-ce pas tant les qualités de son
esprit que je regrette,
bien qu'elle en eût d'excellentes parmi de mauvaises; la perte que je
pleure en elle, c'est son
bon coeur, son parfait attachement, qui lui donnoit à la fois pour moi
la tendresse d'une
mere & la confiance d'une soeur. Elle me tenait lieu de toute ma
famille. A peine ai-je
connu ma mere! mon pere m'aime autant qu'il peut aimer; nous avons
perdu ton aimable
fr frere, re, je ne vois presque jamais les miens: me voilà comme une
orpheline délaissée.
Mon enfant, tu me restes seule; car ta bonne mere, c'est toi: tu as
raison pourtant; tu me
restes. Je pleurois! j'étois donc folle; qu'avois-je à pleurer?
P.S.
De peur d'accident, j'adresse cette lettre à notre maître, afin qu'elle
te parvienne plus
sûrement.
[25]
LETTRE VIII. A JULIE. * [* On sent qu'il y a ici une lacune, & l'on
en trouvera
souvent dans la suite de cette correspondance. Plusieurs lettres se
sont perdues, d'autres
ont été supprimées, d'autres ont souffert des retranchemens; mais il ne
manque rien
d'essentiel qu'on ne puisse aisément suppléer a l'aide de ce qui reste.]
Quels
sont, belle Julie, les bizarres caprices de l'amour! Mon coeur a plus
qu'il n'espéroit,
& n'est pas content! Vous m'aimez, vous me le dites, & je
soupire! Ce coeur injuste ose
désirer encore, quand il n'a plus rien à désirer; il me punit de ses
fantaisies, & me rend
inquiet au sein du bonheur. Ne croyez pas que j'aie oublié les loix qui
me sont imposées, ni
perdu la volonté de les observer; non: mais un secret dépit m'agite en
voyant que ces loix
ne coûtent qu'à moi, que vous qui vous prétendiez si foible êtes si
forte à présent, & que
j'ai si peu de combats à rendre contre moi-même, tant je vous trouve
attentive à les
prévenir.
Que
vous êtes changée depuis deux mois, sans que rien ait changé que vous!
Vos
langueurs ont disparu: il n'est plus question de dégoût ni
d'abattement; toutes les grâces
sont venues reprendre leurs postes; tous vos charmes se sont ranimés;
la rose qui vient
d'éclorre n'est pas plus fraîche que vous; les saillies ont recommencé;
vous avez de l'esprit
avec tout le monde; vous folâtrez, même avec moi, comme auparavant;
&, ce qui m'irrite
plus que tout le reste; vous [26] me jurez un amour éternel d'un air
aussi gai que si vous
disiez la chose du monde la plus plaisante.
Dites,
dites, volage, est-ce là le caractere d'une passion violente réduite à
se combattre
elle-même? & si vous aviez le moindre désir à vaincre, la
contrainte n'étoufferoit-elle pas
au moins l'enjouement? Oh! que vous étiez bien plus aimable quand vous
étiez moins
belle! que je regrette cette pâleur touchante, précieux gage du bonheur
d'un amant!, &
que je hais l'indiscrete santé que vous avez recouvrée aux dépens de
mon repos! Oui,
j'aimerois mieux vous voir malade encore que cet air content, ces yeux
brillants, ce teint
fleuri, qui m'outragent. Avez-vous oublié sitôt que vous n'étiez pas
ainsi quand vous
imploriez ma clémence? Julie, Julie, que cet amour si vif est devenu
tranquille en peu de
temps!
Mais
ce qui m'offense plus encore, c'est qu'apres vous être remise à ma
discrétion, vous
paroissez vous en défier, & que vous fuyez les dangers comme s'il
vous en restoit à
craindre. Est-ce ainsi que vous honorez ma retenue, & mon
inviolable respect méritoit-il
cet affront de votre part? Bien loin que le départ de votre pere nous
ait laissé plus de
liberté, à peine peut-on vous voir seule. Votre inséparable cousine ne
vous quitte plus.
Insensiblement nous allons reprendre nos premieres manieres de vivre
& notre ancienne
circonspection, avec cette unique différence qu'alors elle vous étoit à
charge, & qu'elle
vous plaît maintenant.
Quel
sera donc le prix d'un si pur hommage, si votre estime ne l'est pas;
& de quoi me sert
l'abstinence éternelle & [27] volontaire de ce qu'il y a de plus
doux au monde, si celle qui
l'exige ne m'en sait aucun gré? Certes, je suis las de souffrir
inutilement, & de me
condamner aux plus dures privations sans en avoir même le mérite. Quoi!
faut-il que vous
embellissiez impunément, tandis que vous me méprisez? Faut-il
qu'incessamment mes
yeux dévorent des charmes dont jamais ma bouche n'ose approcher?
Faut-il enfin que je
m'ôte à moi-même toute espérance, sans pouvoir au moins m'honorer d'un
sacrifice aussi
rigoureux? Non; puisque vous ne vous fiez pas à ma foi, je ne veux plus
la laisser
vainement engagée: c'est une sûreté injuste que celle que vous tirez à
la fois de ma parole
& de vos précautions; vous êtes trop ingrate, ou je suis trop
scrupuleux, & je ne veux plus
refuser de la fortune les occasions que vous n'aurez pu lui ôter.
Enfin, quoi qu'il en soit de
mon sort, je sens que j'ai pris une charge au-dessus de mes forces.
Julie, reprenez la garde
de vous-même; je vous rends un dépôt trop dangereux pour la fidélité du
dépositaire, &
dont la défense coûtera moins à votre coeur que vous n'avez feint de la
craindre.
Je
vous le dis sérieusement: comptez sur vous, ou chassez-moi,
c'est-à-dire ôtez-moi la vie.
j'ai pris un engagement téméraire. J'admire comment je l'ai pu tenir si
longtemps; je sais
que je le dois toujours; mais je sens qu'il m'est impossible. On mérite
de succomber quand
on s'impose de si périlleux devoirs. Croyez-moi, chére & tendre
Julie, croyez-en ce coeur
sensible quine vit que pour vous; vous serez toujours respectée: mais
je puis un [28] instant
manquer de raison, & l'ivresse des sens peut dicter un crime dont
on auroit horreur de
sang-froid. Heureux de n'avoir point trompé votre espoir, j'ai vaincu
deux mais, & vous
me devez le prix de deux siecles de souffrances.
LETTRE
IX. DE JULIE.
J'entends:
les plaisirs du vice & l'honneur de la vertu vous feroient un sort
agréable.
Est-ce là votre morale?... Eh! mon bon ami, vous vous lassez bien vite
d'être généreux! Ne
l'étiez-vous donc que par artifice? La singuliere marque d'attachement
que de vous
plaindre de ma santé! Seroit-ce que vous espériez voir mon fol amour
achever de la
détruire, & que vous m'attendiez au moment de vous demander la vie?
ou bien,
comptiez-vous de me respecter aussi long-tems que je ferois peur, &
de vous rétracter
quand je deviendrois supportable? Je ne vois pas dans de pareils
sacrifices un mérite à
tant faire valoir.
Vous
me reprochez avec la même équité le soin que je prends de vous sauver
des combats
pénibles avec vous-même, comme si vous ne deviez pas plutôt m'en
remercier. Puis vous
vous rétractez de l'engagement que vous avez pris comme d'un devoir
trop à charge; en
sorte que, dans la même lettre, vous vous plaignez de ce que vous avez
trop de peine, & de
ce que vous n'en avez pas assez. Pensez-y [29] mieux, & tâchez
d'être d'accord avec vous
pour donner à vos prétendus griefs une couleur moins frivole; ou
plutôt, quittez toute
cette dissimulation qui n'est pas dans votre caractere. Quoique vous
puissiez dire, votre
coeur est plus content du mien qu'il ne feint de l'être: ingrat, vous
savez trop qu'il n'aura
jamais tort avec vous! Votre lettre même vous dément par son style
enjoué, & vous
n'auriez pas tant d'esprit si vous étiez moins tranquille. En voilà
trop sur les vains
reproches qui vous regardent; passons à ceux qui me regardent moi-même,
& qui
semblent d'abord mieux fondés.
Je
le sens bien, la vie égale & douce que nous menons depuis deux mais
ne s'accorde pas
avec ma déclaration précédente, & j'avoue que ce n'est pas sans
raison que vous êtes
surpris de ce contraste. Vous m'avez d'abord vue au désespoir, vous me
trouvez à présent
trop paisible; de là vous accusez mes sentimens d'inconstance, &
mon coeur de caprice.
Ah! mon ami, ne le jugez-vous point trop séverement? Il faut plus d'un
jour pour le
connaître: attendez, & vous trouverez peut-être que ce coeur qui
vous aime n'est pas
indigne du vôtre.
Si
vous pouviez comprendre avec quel effroi j'éprouvai les premieres
atteintes du
sentiment qui m'unit à vous, vous jugeriez du trouble qu'il dut me
causer: j'ai été élevée
dans des maximes si séveres, que l'amour le plus pur me paroissoit le
comble du
déshonneur. Tout m'apprenoit ou me faisoit croire qu'une fille sensible
étoit perdue au
premier mot tendre échappé de sa bouche; mon imagination troublée [30]
confondoit le
crime avec l'aveu de la passion; & j'avois une si affreuse idée de
ce premier pas, qu'à
peine voyois-je au delà nul intervalle jusqu'au dernier. L'excessive
défiance de moi-même
augmenta mes alarmes; les combats de la modestie me parurent ceux de la
chasteté; je pris
le tourment du silence pour l'emportement des désirs. Je me crus perdue
aussitôt que
j'aurois parlé, & cependant il faloit parler où vous perdre. Ainsi,
ne pouvant plus
déguiser mes sentimens, je tâchai d'exciter la générosité des vôtres,
& me fiant plus à
vous qu'à moi, je voulus, en intéressant votre honneur à ma défense, me
ménager des
ressources dont je me croyois dépourvue.
J'ai
reconnu que je me trompois; je n'eus pas parlé, que je me trouvai
soulagée; vous
n'eût es pas répondu, que je me sentis tout à fait calme; & deux
mais d'expérience m'ont
ppris que mon coeur trop tendre a besoin d'amour, mais que mes sens
n'ont aucun besoin
d'amant. Jugez, vous qui aimez la vertu, avec quelle joie je fis cette
heureuse découverte.
Sortie de cette profonde ignominie où mes terreurs m'avoient plongée,
je goûte le plaisir
délicieux d'aimer purement. cet état fait le bonheur de ma vie; mon
humeur & ma santé
s'en ressentent; à peine puis-je en concevoir un plus doux, &
l'accord de l'amour & de
l'innocence me semble être le paradis sur la terre.
Dès-lors
je ne vous craignis plus; &, quand je pris soin d'éviter la
solitude avec vous, ce fut
autant pour vous que pour moi: car vos yeux & vos soupirs
annonçoient plus de transports
que de sagesse; & si vous eussiez oublié l'arrêt que [31] vous avez
prononcé vous-même,
je ne l'aurois pas oublié.
Ah!
mon ami! que ne puis-je faire passer dans votre ame le sentiment de
bonheur & de paix
qui regne au fond de la mienne! Que ne puis-je vous apprendre à jouir
tranquillement du
plus délicieux état de la vie! Les charmes de l'union des coeurs se
joignent pour nous à
ceux de l'innocence: nulle crainte, nulle honte ne trouble notre
félicité; au sein des vrais
plaisirs de l'amour, nous pouvons parler de la vertu sans rougir.
E v'e il piacer con l'onestade accanto.*
[*
Et le plaisir s'unit à l'honnéteté. Metast.]
Je
ne sais quel triste pressentiment s'éleve dans mon sein, & me crie
que nous jouissons du
seul tems heureux que le Ciel nous ait destiné. Je n'entrevois dans
l'avenir qu'absence,
orages, troubles, contradictions. La moindre altération à notre
situation présente me
paroit une pouvoir être qu'un mal. Non, quand un lien plus doux nous
uniroit à jamais, je
ne sais si l'exces du bonheur n'en deviendroit pas bientôt la ruine. Le
moment de la
possession est une crise de l'amour, & tout changement est
dangereux au nôtre; nous ne
pouvons plus qu'y perdre.
Je
t'en conjure, mon tendre & unique ami, tâche de calmer l'ivresse
des vains désirs que
suivent toujours les regrets, le repentir, la tristesse. Goûtons en
paix notre situation
présente. Tu te plais à m'instruire, & tu sais trop si je me plais
à recevoir tes leçons.
Rendons-les encore plus fréquentes; ne nous quittons qu'autant qu'il
faut pour la
bienséance; [32] employons à nous écrire les momens que nous ne pouvons
passer à nous
voir, & profitons d'un tems précieux, après lequel peut-être nous
soupirerons un jour.
Ah! puisse notre sort, tel qu'il est, durer autant que notre vie!
L'esprit s'orne, la raison
s'éclaire, l'ame se fortifie, le coeur jouit: que manque-t-il à notre
bonheur?
LETTRE
X. A JULIE.
Que
vous avez raison, ma Julie, de dire que je ne vous connois pas encore!
Toujours je
crois connoître tous les trésors de votre belle ame, & toujours
j'en découvre de nouveaux.
Quelle femme jamais associa comme vous la tendresse à la vertu, &
tempérant l'une par
l'autre, les rendit toutes deux plus charmantes? Je trouve je ne sais
quoi d'aimable &
d'attrayant dans cette sagesse qui me désole; &vous ornez avec tant
de grâce les privations
que vous m'imposez, qu'ils en faut peu que vous ne me les rendiez
chéres.
Je
le sens chaque jour davantage, le plus grand des biens est d'être aimé
de vous; il n'y en
a point, il n'y en peut avoir qui l'égale, & s'il faloit choisir
entre votre coeur & votre
possession même, non, charmante Julie, je ne balancerois pas un
instant. Mais d'où
viendroit cette amere alternative, & pourquoi rendre incompatible
ce que la nature a voulu
réunir? Le tems est précieux, dites-vous; sachons [33] en jouir tel
qu'il est, &
gardons-nous par notre impatience d'entroubler le paisible cours. Eh!
qu'il passe & qu'il
soit heureux! Pour profiter d'un état aimable, faut-il en négliger un
meilleur, & préférer
le repos à la félicité suprême? Ne perd-on pas tout le tems qu'on peut
mieux employer?
Ah! si l'on peut vivre mille ans en un quart d'heure, à quoi bon
compter tristement les
jours qu'on aura vécu?
Tout
ce que vous dites du bonheur de notre situation présente est
incontestable; je sens que
nous devons être heureux, & pourtant je ne le suis pas. La sagesse
a beau parler par votre
bouche, la voix de la nature est la plus forte. Le moyen de lui
résister quand elle s'accorde à la voix du coeur? Hors vous seule, je
ne vois rien dans ce séjour terrestre qui soit digne
d'occuper mon ame & mes sens: non, sans vous la nature n'est plus
rien pour moi; mais son
empire est dans vos yeux, & c'est là qu'elle est invincible.
Il
n'en est pas ainsi de vous, céleste Julie; vous vous contentez de
charmer nos sens, &
n'êtes point en guerre avec les vôtres. Il semble que des passions
humaines soient
au-dessous d'une ame si sublime, & comme vous avez la beauté des
anges, vous en avez la
pureté. O pureté que je respecte en murmurant, que ne puis-je ou vous
rabaisser ou
m'élever jusqu'à vous! mais non, je ramperai toujours sur la terre,
& vous verrai toujours
briller dans les cieux. Ah! soyez heureuse aux dépens de mon repos;
jouissez de toutes vos
vertus; périsse le vil mortel qui tentera jamais d'en souiller une!
Soyez heureuse; je
tâcherai d'oublier [34] combien je suis à plaindre, & je tirerai de
votre bonheur même la
consolation de mes maux. Oui, chére amante, il me semble que mon amour
est aussi parfait
que son adorable objet; tous les désirs enflammés par vos charmes
s'éteignent dans les
perfections de votre ame; je la vois si paisible, que je n'ose en
troubler la tranquillité.
Chaque fois que je suis tenté de vous dérober la moindre caresse, si le
danger de vous
offenser me retient, mon coeur me retient encore plus par la crainte
d'altérer une félicité
si pure; dans le prix des biens où j'aspire, je ne vois plus que ce
qu'ils vous peuvent coûter;
& ne pouvant accorder mon bonheur avec le vôtre, jugez comment
j'aime, c'est au mien
que j'ai renoncé.
Que
d'inexplicables contradictions dans les sentimens que vous m'inspirez!
Je suis à la fois
soumis & téméraire, impétueux & retenu; je ne saurois lever les
yeux sur vous sans éprouver des combats en moi-même. Vos regards, votre
voix, portent au coeur, avec
l'amour, l'attroit touchant de l'innocence; c'est un charme divin qu'on
auroit regret
d'effacer. Si j'ose former des voeux extrêmes, ce n'est plus qu'en
votre absence; mes
désirs, n'osant aller jusqu'à vous, s'adressent à votre image, &
c'est sur elle que je me
venge du respect que je suis contraint de vous porter.
Cependant
je languis & me consume; le feu coule dans mes veines; rien ne
sauroit
l'éteindre ni le calmer, & je l'irrite en voulant le contraindre.
Je dois être heureux, je le
suis, j'en conviens; je ne me plains point de mon sort; tel qu'il est
je n'en changerois pas
avec les Rois de la terre.[35] Cependant un mal réel me tourmente, je
cherche vainement à
le fuir; je ne voudrois point mourir, & toutefois je me meurs; je
voudrois vivre pour vous,
& c'est vous qui m'ôtez la vie.
LETTRE
XI. DE JULIE.
Mon ami, je sens que je m'attache à vous chaque jour davantage; je ne puis plus me séparer de vous; la