[J.M.GALLANAR=éditeur]
JEAN
JACQUES ROUSSEAU
JULIE, OU LA NOUVELLE HELOISE.
LETTRES DE DEUX AMANS,
HABITANS
D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES ALPES.
RECUEILLIES
ET PUBLIEES PAR J. J. ROUSSEAU,
NOUVELLE
EDITION ORIGINALE, REVUE, & CORRIGEE PAR L'EDITEUR.
TOME
PREMIER.
LONDRES.
M.
DCC. LXXIV.
LA
NOUVELLE HÉLOISE, OU LETTRES DE DEUX AMANS, HABITANS D'UNE
PETITE VILLE AU PIED DES ALPES;
RECUEILLIES,
& PUBLIÉES PAR J. J.ROUSSEAU.
TOME
PREMIER
[1756, été---1759, avril ;brouillons,
Bibliothèque du Palais-Bourbon, 1494, Bibliothèque Victor-Cousin
,Bibliothèque de Genève ms. fr. 201, etc. ; édition originale, A
Amsterdam Marc Michel Rey
1761 (déc.1760), 6 vol. in-12 ;
Editions 1761-1767, le Pléiade édition pp. 1970-1976 ; le
Pléiade édition, II pp.
1-745. == Du Peyrou/ Moultou édition 1780-89 quarto édition, t. II-III;
II, pp. i--536, III pp. 1--511;]
Non
la conobbe il mondo, mentre l'ebbe: Conobill' io ch' a pianger qui
rimase. PETRAC.
TRAD.
Le monde la posséda sans la connoître ; & moi je l'ai connue je
reste ici-bas a la
pleurer.
[I]
PREFACE.
Il
faut des spectacles dans les grandes villes, & des Romans aux
peuples corrompus. J'ai vu
les moeurs de mon tems, & j'ai publié ces Lettres. Que n'ai-je vécu
dans un siecle où je
dusse les jetter au feu!
Quoique
je ne porte ici que le titre d' Editeur, j'ai travaillé moi-même à ce
Livre, & je ne
m'en cache pas. Ai-je fait le tout, & la correspondance entiere
est-elle une fiction? Gens du
monde, que vous importe? C'est surement une fiction pour vous.
Tout
honnête homme doit avouer les Livres qu'il publie. Je me nomme donc à
la tête de ce
Recueil, non pour me l'approprier, mais pour en répondre. S'il y a du
mal, qu'on me
l'impute; s'il y a du bien, je n'entends point m'en faire honneur. Si
le Livre est mauvais,
j'en suis plus obligé de le reconnoître : je ne veux pas passer pour
meilleur que je ne suis.
Quant
à la vérité des faits, je déclare qu'ayant été plusieurs fois dans le
pays des deux
Amans, je [ii] n'y ai jamais oui parler du Baron d'Etange ni de sa
fille, ni de M. d'Orbe, ni
de Milord Edouard Bomston, ni de M. de Wolmar. J'avertis encore que la
topographie est
grossierement altérée en plusieurs endroits, soit pour mieux donner le
change au Lecteur;
soit qu'en effet l'Auteur n'en scût pas davantage. Voilà tout ce que je
puis dire. Que
chacun pense comme il lui plaire.
Ce
Livre n'est point fait pour circuler dans le monde, & convient à
très-peu de Lecteurs.
Le style rebutera les gens de goût, la matiere allarmera les gens
séveres, tous les sentimens
seront hors de la nature pour ceux qui ne croyent pas à la vertu. Il
doit déplaire aux
dévots, aux libertins, aux philosophes: il doit choquer les femmes
galantes, & scandaliser
les honnêtes femmes. A qui plaire-t-il donc? Peut-être à moi seul: mais
à coup sûr il ne
plaire médiocrement à personne.
Quiconque
veut se résoudre à lire ces Lettres, doit s'armer de patience sur les
fautes de
langue, sur le style emphatique & plat, sur les pensées communes
rendues en termes
empoulés; il doit [iii] se dire d'avance que ceux qui les écrivent ne
sont pas des françois,
des beaux-esprits, des académiciens, des philosophes, mais des
provinciaux, des étrangers,
des solitaires, de jeunes gens, presque des enfants, qui dans leurs
imaginations
romanesques prennent pour de la philosophie les honnêtes délires de
leur cerveau.
Pourquoi
craindrois-je de dire ce que je pense? Ce Recueil avec son gothique ton
convient
mieux aux femmes que les livres de philosophie. Il peut même être utile
à celles qui, dans
une vie déréglée, ont conservé quelque amour pour l'honnêteté. Quant
aux filles, c'est
autre chose. Jamais fille chaste n'a lu de Romans; & j'ai mis à
celui-ci un titre assez
décidé, pour qu'en l'ouvrant on sçût à quoi s'en tenir. Celle qui,
malgré ce titre, en osera
lire une seule page, est une fille perdue: mais qu'elle n'impute point
sa perte à ce Livre; le
mal étoit fait d'avance. Puisqu'elle a commencé, qu'elle acheve de
lire: elle n'a plus rien à
risquer.
Qu'un
homme austere en parcourant ce Recueil se rebute aux premieres parties,
jette le
Livre [iv] avec colere, & s'indigne contre l'Editeur; je ne me
plaindre point son injustice; à
sa place, j'en aurois pu faire autant. Que si, après l'avoir lu tout
entier, quelqu'un m'osoit
blâmer de l'avoir publié; qu'il le dise, s'il veut, à toute la terre,
mais qu'il ne vienne pas
me le dire: je sens que je ne pourrois de ma vie estimer cet homme là.
[Preface dialoguee de La Nouvelle
Heloise ]
[1760,
octobre / Paris, fevrier 1761 / 1782=Du Peyrou/Moultou 1780-89 quarto
edition, t. II;
Premiere Partie, t. II, pp. v-xlvii.]
[v]
AVERTISSEMENT Sur la Préface suivante.
La
forme & la longueur de ce Dialogue , où Entretien supposé, ne
m'ayant permis de le
mettre que par extrait à la tête du Recueil des premieres Editions , je
le donne à celle-ci tout
entier , dans l'espoir qu'on y trouvera quelques vues utiles sur
l'objet de ces sortes d'Ecrits.
J'ai cru dealers devoir attendre que le Livre eût fait son effet avant
d'en discuter les
inconvéniens & les avantages , ne voulant ni faire tort au
Libraire, ni mendier l'indulgence
du Public.
[vi]
SECONDE PREFACE DE LA NOUVELLE HELOISE.
N.
Voila votre Manuscrit. Je l'ai lu tout entier.
R.
Tout entier ? J'entends : vous, comptez sur peu d'imitateurs ?
N.
Vel duo, vel nemo.
R.
Turpe & miserabile. Mais
je veux un jugement positif.
N.
Je n'ose.
R.
Tout est osé par ce seul mot. Expliquez-vous.
N.
Mon jugement dépend de la réponse que vous m'allez faire. Cette
correspondance
est-elle réelle, ou si c'est une fiction ?
R.
Je ne vois point la conséquence. Pour dire si un Livre est bon ou
mauvais, qu'importe de
savoir comment on l'a fait?
[vii]
N. Il importe beaucoup pour celui-ci. Un Portrait a toujours son prix
pourvu qu'il
ressemble, quel qu'étrange que soit l'Original. Mais dans un Tableau
d'imagination , toute
figure humaine doit avoir les traits communs à l'homme, ou le Tableau
ne vaut rien. Tous
deux supposés bons, il reste encore cette différence que le Portrait
intéresse peu de gens;
le Tableau seul peut plaire au Public.
R.
Je vous suis. Si ces Lettres sont des Portraits , ils n'intéressent
point : si ce sont des
Tableaux, ils imitent mal. N'est-ce pas cela ?
N.
Précisément.
R.
Ainsi, j'arracherai toutes vos reposes avant que vous m'ayez répondu.
Au reste , comme
je ne puis satisfaire à votre question , il faut vous en passer pour
résoudre la mienne.
Mettez la chose au pis : ma Julie .......
N.
Oh ! si elle avoit existe!
R.
Hé bien?
[viii]
N. Mais purement ce n'est qu'une fiction.
R.
Supposez.
N.
En ce cas, je ne connois rien de si maussade; ces Lettres ne sont point
des Lettres ; ce
Roman n'est point un Roman ; les personnages sont des gens de l'autre
monde.
R.
J'en suis fâché pour celui - ci.
N.
Consolez-vous ; les foux n'y manquent pas non plus ; mais les vôtres ne
sont pas dans la
nature.
R.
Je pourrois . . . . . Non, je vois le détour que prend votre curiosité.
Pourquoi
décidez-vous ainsi ? Savez - vous jusqu'où les hommes different les uns
des autres ?
Combien les caracteres sont opposés ? Combien les moeurs, les préjugés
varient selon les
tems, les lieux, les âges ? Qui est-ce qui ose assigner des bornés
précises à la Nature, &
dire : Voilà jusqu'où l'homme peut aller, & pas au - delà ?
N.
Avec ce beau raisonnement les monstres [ix] inouis, les Géans, les
Pygmées, les
chimeres de toute espece ; tout pourroit être admis spécifiquement dans
la Nature : tout
seroit défiguré , nous n'aurions plus de modele commun ? Je le répete,
dans les Tableaux
de l'humanité chacun doit reconnoître l'homme.
R.
J'en conviens, pourvu qu'on sache aussi discerner ce qui fait les
variétés de ce qui est
essentiel à l'espece. Que diriez-vous de ceux qui ne reconnoîtroient la
nôtre que dans un
habit à la Françoise ?
N.
Que diriez-vous de celui qui, sans exprimer ni traits ni taille ,
voudroit peindre une
figure humaine , avec un voile pour vêtement ? N'auroit-on pas droit de
lui demander où
est l'homme ?
R.
Ni traits , ni taille ? Etes-vous juste ? Point de gens parfaits :
voilà la chimere. Une jeune
fille offensant la vertu qu'elle aime, & ramenée au devoir par
l'horreur d'un plus grand
crime ; une amie trop facile , punie enfin par son propre coeur de
l'exces de son indulgence
; un jeune homme honnête & sensible , plein de foiblesse & de
beaux [x] discours ; un
vieux Gentilhomme entêté de sa noblesse , sacrifiant tout à l'opinion ;
un Anglois
généreux & brave, toujours passionné par sagesse, toujours
raisonnant sans raison . . . . . .
.
N.
Un mari débonnaire & hospitalier empressé d'établir dans sa maison
l'ancien amant
de sa femme....
R.
Je vous renvoye à l'inscription de l'Estampe *[*Voyez la septieme
Estampe. ]
N.
Les belles ames ? . . . . . Le beau mot !
R.
O Philosophie ! combien tu prends de peine à retrécir les coeurs, à
rendre les hommes
petits!
N.
L'esprit romanesque les aggrandit & les trompe. Mais revenons. Les
deux amies?...
Qu'en dites-vous ? . . . & cette conversion subite au Temple ? . ..
la Grace , sans doute ? . ...
R.
Monsieur . . . . . . . . .
N.
Une femme chrétienne , une dévote qui n'apprend point le catéchisme à
ses enfans ;
qui meurt sans vouloir prier Dieu; dont la mort cependant édifie un
Pasteur, & convertit
un Athée....Oh!......
[xi]
R. Monsieur........
N.
Quant à l'intértêt , il est pour tout le monde, il est nul. Pas une
mauvaise action ; pas
un méchant homme qui fasse craindre pour les bons. Des événemens si
naturels , si
simples qu'ils le sont trop; rien d'inopiné; point de coup de Théâtre.
Tout est prévu long -
tems d'avance; tout arrive comme il est prévu. Est-ce la peine de tenir
registre de ce que
chacun peut voir tous les jours dans sa maison, ou dans celle de son
voisin ?
R.
C'est-à-dire, qu'il vous faut des hommes communs, & des événemens
rares ? Je crois
que j'aimerois mieux le contraire. D'aillers, vous jugez ce que vous
avez lu comme un
Roman. Ce n'en est point un ; vous l'avez dit vous-même. C'est un
Recueil de Lettres . ......
N.
Qui ne sont point des Lettres ; je crois l'avoir dit aussi. Quel style
épistolaire ! Qu'il est
guindé ! Que d'exclamations ! Que d'apprêts! Quelle emphase pour ne
dire que des choses
communes! Quels grands mots pour de petits raisonnemens ! Rarement du
sens, de la
justesse; jamais ni finesse, [xii] ni force, ni profondeur. Une diction
toujours dans les nues,
& des pensées qui rampent toujours. Si vos personnages sont dans la
Nature, avouez que
leur styIe est peu naturel ?
R.
Je conviens que dans le point de vue où vous êtes , il doit vous
paroître ainsi.
N.
Comptez-vous que le Public le verra d'un autre oei1; & n'est-ce pas
mon jugement que
vous demandez ?
R.
C'est pour l'avoir plus au long que je vous replique. Je vois que vous
aimerais mieux des
Lettres faites pour être imprimées.
N.
Ce souhait paroit ayez bien fondé pour celles qu'on donne à
l'impression.
R.
On ne verra donc jamais les hommes dans les Livres que comme ils
veulent s'y montrer
?
N.
L'Auteur comme il veut s'y montrer; ceux qu'il dépeint tels qu'ils
font. Mais cet
avantage manque encore ici. Pas un portrait vigoureusement peint ; pas
un caractere assez
bien marqué ; nulle [xiii] observation solide ; aucune connoissance du
monde.
Qu'apprend-on dans la petite sphere de deux ou trois Amans ou amis
toujours occupés
d'eux seuls ?
R.
On apprend à aimer l'humanité. Dans les grandes sociétés on n'apprend
qu'à haÏr les
hommes.
Votre
jugement est sévere ; celui du Public doit l'être encore plus. Sans le
taxer d'injustice,
je veux vous dire à mon tour de quel oeil je vois ces lettres ; moins
pour excuser les défauts
que vous y blâmez , que pour en trouver la source.
Dans
la retraite on a d'autres manieres de voir & de sentir que dans le
commerce du
monde; les passions autrement modifiées ont aussi d'autres expressions
: l'imagination
toujours frappée des mêmes objets , s'en affecte plus vivement. Ce
petit nombre d'images
revient toujours , se mêle à toutes les idées, & leur donne ce tour
bizarre & peu varié
qu'on remarque dans les discours des Solitaires. S'ensuit-il de-là que
leur langage soit fort énergique ? Point du tout ; il n'est
qu'extraordinaire. Ce n'est que dans le monde qu'on
apprend à parler avec énergie. Premierement , parce qu'il faut toujours
dire autrement &
mieux que les [xiv] autres, & puis, que forcé d'affirmer à chaque
instance qu'on ne croit
pas, d'exprimer des sentimens qu'on n'a point, on cherche à donner à ce
qu'on dit un tour
persuasif qui supplée à la persuasion intérieure. Croyez - vous que les
gens vraiment
passionnés agent ces manieres de parler vives , fortes, coloriées que
vous admirez dans vos
Drames & dans vos Romans ? Non; la passion pleine d'elle-même,
s'exprime avec plus
d'abondance que de force ; elle ne songe pas même à persuader ; elle ne
soupçonne pas
qu'on puisse douter d'elle. Quand elle dit ce qu'elle sent, c'est moins
pour l'exposer , aux
autres que pour se soulager. On peint plus vivement l'amour dans les
grandes Villes l'y sent
- on mieux que dans les hameaux ?
N.
C'est-à-dire due la faiblesse du langage prouve la force du sentiment ?
R.
Quelquefois du moins elle en montre la vérité. Lisez une lettre d'amour
faite par un
Auteur dans son cabinet, par un bel esprit qui veut briller. Pour peu
qu'il ait de feu dans la
tête , sa plumeva , comme on dit , brûler le papier; la chaleur [xv]
n'ira pas plus loin. Vous
serez enchante , même agité peut - être ; mais d'une agitation
passagere & seche , qui ne
vous laissera que des mots pour tout souvenir. Au contraire , une
lettre que l'Amour a
réellement dictée ; une lettre d'un amant vraiment passionne, sera
lâche , diffuse , toute
en longueurs, en désordre , en répétitions. Son coeur , plein d'un
sentiment qui déborde ,
redit toujours la même chose, &n'a jamais achevé de dire; comme une
source vive qui
coule sans cesse & ne s'épuise jamais. Rien de saillant , rien de
remarquable ; on ne retient
ni mots , ni tours, ni phrases ; on n'admire rien , l'on n'est frappé
de rien. Cependant on se
sent l'ame attendrie ; on se sent ému sans savoir pourquoi. Si la force
du sentiment ne nous
frappe pas , sa vérité nous touche, &c'est ainsi que le coeur fait
parler au coeur. Mais ceux
qui ne sentent rien, ceux qui n'ont que le jargon paré des passions, ne
connoissent point ces
sortes de beautés & les méprisent.
N.
J'attends.
R.
Fort bien. Dans cette derniere espece de [xvi] lettres , si les pensées
sont communes, le
style pourtant n'est pas familier, & ne doit pas l'être. L'amour
n'est qu'illusion ; il se fait ,
pour ainsi dire, un autre Univers ; il s'entoure d'objets qui ne sont
point, ou auxquels lui
seul a donné l'être ; & comme il rend tous ses sentimens en images
, son langage est
toujours figuré. Mais ces figures sont sans justesse & sans suite;
son éloquence est dans
son désordre ; il prouve d'autant plus qu'il raisonné moins.
L'enthousiasme est le dernier
degré de la passion. Quand elle est à son comble, elle voit son objet
parfait ; elle en fait
alors son idole; elle le place dans le Ciel ; & comme
l'enthousiasme de la dévotion
emprunte le langage de l'amour, I'enthousiasme de l'amour emprunte
aussi le langage de la
dévotion. Il ne voit plus que le Paradis , les Anges, les vertus des
Saints, les délices du
séjour céleste. Dans ces transports ,entouré de si hautes images, en
parlera-t-il en termes
rampans ? Se résoudra-t-il d'abaisser, d'avilir ses idées par des
expressions vulgaires ?
N'élevera-t-il pas son style ? Ne lui donnera-t-il pas de la noblesse ,
de la dignité ? Que
parlez-vous de [xvii] lettres , de style épistolaire ? En écrivant à ce
qu'on aime , il est bien
question de cela ! ce ne sont plus des lettres que l'on écrit , ce sont
des Hymnes.
N.
Citoyen, voyons votre pouls.
R.
Non : voyez l'hiver sur ma tête. Il est un age pour l'expérience; un
autre pour le
souvenir. Le sentiment s'éteint à la fin ; mais l'ame sensible demeure
toujours.
Je
reviens à nos lettres. Si vous les lisez comme l'ouvrage d'un Auteur
qui veut plaire, ou
qui se pique d'écrire, elles sont, détestables. Mais prenez-les pour ce
qu'elles sont, &
jugez-les dans leur espece. Deux ou trois jeunes gens simples , mais
sensibles ,
s'entretiennent entre eux des intérêts de leurs coeurs. Ils ne songent
point à briller aux
yeux les uns des autres. Ils se connoissent & s'aiment trop
mutuellement pour que
l'amour-propre ait plus rien à faire entre eux. Ils sont enfans,
penseront-ils en hommes ?
Ils sont étrangers , écriront-ils correctement ? Ils sont solitaires,
connoitront-ils le monde
& la sociéte ? Pleins du seul sentiment [xviii] qui les occupe, ils
sont dans le délire,
&pensent philosopher. Voulez-vous qu'ils sachent observer, juger,
réfléchir ? Ils ne savent
rien de tout cela. Ils savent aimer ; ils rapportent tout à leur
passion. L'importance qu'ils
donnent à leurs folles idées , est - elle moins amusante que tout
l'esprit qu'ils pourroient étaler ? Ils parlent de tout ; ils se
trompent sur tout; ils ne font rien connoitre qu'eux ; mais
en se faisant connoitre, ils se font aimer : leurs erreurs valent mieux
que le savoir des Sages
: leurs coeurs honnêtes portent par-tout, jusques dans leurs fautes,
les préjugés de la
vertu , toujours confiante cet toujours trahie. Rien ne les entend,
rien ne leur répond , tout
les détrompe. Ils se refusent aux vérités décourageantes : ne trouvant
nulle part ce qu'ils
sentent , ils se replient sur eux - mêmes ; ils se détachent du reste
de l'Univers ; & créant
entre eux un petit monde différent du nôtre, ils y forment un spectacle
véritablement
nouveau.
N.
Je conviens qu'un homme de vingt ans & des filles de dix-huit, ne
doivent pas,
quoiqu'instruits, parler en Philosophes , même en pensant [ xix]
l'être. J'avoue encore, &
cette différence ne m'a pas échappé , que ces filles deviennent des
femmes de mérite, & ce
jeune homme un meilleur observateur. Je ne fais point de comparaison
entre le
commencement & la fin de l'ouvrage. Les détails de la vie
domestique effacent les fautes du
premier âge: la chaste épouse , la femme sensée, la digne mere de
famille font oublier la
coupable amante. Mais cela in même est un sujet de critique: la fin du
recueil rend le
commencement d'autant plus répréhensible ; on dirait que ce sont deux
Livres différens
que les mêmes personnes ne doivent pas lire. Ayant à montrer des gens
raisonnables ,
pourquoi les prendre avant qu'ils le soient devenus ? Les jeux d'enfans
qui précedent les
leçons de la sagesse empêchent de les attendre : le mal scandalise
avant que le bien puisse édifier ; enfin le Lecteur indigné se rebute
& quitte le Livre au moment d'en tirer du
profit.
R.
Je pense , au contraire, que la fin de ce Recueil seroit superflue aux
Lecteurs rebutés du
commencement, & que ce même commencement doit être agréable à ceux
pour qui la fin
peut [xx] être utile. Ainsi , ceux qui n'acheveront pas le Livre , ne
perdront rien , puisqu'il
ne leur pas propre ; & ceux qui peuvent en profiter ne l'auroient
pas lu, s'il eût commencé
plus gravement. Pour rendre utile ce qu'un veut dite , il faut d'abord
se faire écouter de
ceux qui doivent en faire usage.
J'
changé de moyen , mais non pas d'objet. Quand j' tâche de parler aux
hommes , on ne
m'a point entendu; peut- être en parlant aux enfans me ferai-je mieux
entendre; & les
enfans ne goûtent pas mieux la raison nue , que les remedes mal
déguisés.
Cosi all' egro fanciul porgiamo aspersi
Di
soave licor gl'orli del vaso ;
Succhi
amari ingnnato in tanto ei beve,
E
dall' inganno suo vita riceve.
N.
J'ai peur que vous ne vous trompiez encore; ils suceront les bords du
vase, & ne boiront
point la liqueur.
R.
Alors ce ne sera plus ma faute ; j'aurai fait de mon mieux pour la
faire passer.
[xxi]
Mes jeunes gens sont aimables ; mais pour les aimer à trente ans , il
faut les avoir
connus à vingt. Il faut avoir vécu long-tems avec eux pour s'y plaire ;
& ce n'est qu'apres
avoir déploré leurs fautes, qu'on vient à goûter leurs vertus. Leurs
lettres n'intéressent
pas tout d'un coup ; mais peu à peu elles attachent; on ne peut ni les
prendre , ni les
quitter. La grace & la félicité n'y sont pas, ni la raison , ni
l'esprit, ni l'éloquence ; le
sentiment y est; il se communique au coeur par degrés, &, lui seul
à la fin, supplée à tout.
C'est une longue romance , dont les couplets pris à part, n'ont rien
qui touche , mais dont
la suite produit à la fin son effet. Voilà ce que j'eprouve en les
lisant : dites - moi si vous
sentez la même chose.
N.
Non. Je conçois pourtant cet effet par rapport à vous. Si vous êtes
l'Auteur , l'effet est
tout simple. Si vous ne l'êtes pas , je le conçois encore. Un homme qui
vit dans le monde ne
peut s'accoutumer aux idées extravagantes , au pathos affecté , au
déraisonnement
continuel de vos bonnes gens. Un Solitaire peut les goûter ; vous en
avez dit la raison
vous-même. Mais avant que de publier [xxii] ce manuscrit, songez que le
public n'est pas
composé d'Hermites. Tout ce qui pourroit arriver de plus heureux,
seroit qu'on prit votre
petit bon-homme pour un Celadon , votre Edouard pour un Don Quichotte ,
vos Caillettes
pour deux Astrées, & qu'on s'en amusât comme d'autant de vrais fous
mais les longues
folies n'amusent gueres : il faut écrire comme Cervantes, pour faire
lire six volumes de
visions.
R.
La raison qui vous feroit supprimer cet Ouvrage , m'encourage à le
publier.
N.
Quoi ! la certitude de n'etre point lu ?
R.
Un peu de patience, & vous allez m'entendre.
En
matiere de morale, il n'y a point, selon moi, de lecture utile aux gens
du monde,
Premierement parce que la multitude des Livres nouveaux qu'ils
parcourent, & qui disent
tour-à-tour le pour & le contre , détruit l'effet de l'un par
l'autre, & rend le tout comme
non avenu. Les Livres choisis qu'on relit ne sont point d'effet encore
: s'ils soutiennent les
maximes du monde, ils sont superflus ; & s'ils les combattent, ils
sont inutiles. Ils trouvent
ceux [xxiii] qui les lisent liés aux vices de la société , par des
chaînes qu'ils ne peuvent
rompre. L'homme du monde qui veut remuer un instant son ame pour la
remettre dans
l'ordre moral, trouvant de toutes parts une résistance invincible , est
toujours. force de
garder ou reprendre sa premiere situation. Je suis persuadé qu'il y a
peu de gens bien nés
qui n'ayent fait cet essai , du moins une fois en leur vie ; mais
bientôt découragé d'un vain
effort on ne le répete plus, & l'on s'accoutume à regarder la
morale des Livres somme un
babil de gens oisifs. Plus on s'éloigne des affaires, des grandes
Villes, des nombreuses
sociétés, plus les obstacles diminuent. Il est un terme où ces
obstacles cessent d'être
invincibles, & c'est alors que les Livres peuvent avoir quelque
utilité. Quand on vit isolé ,
comme on ne se hâte pas de lire pour faire parade de ses lecteurs, on
les varie moins , on les
médite davantage ; & comme elles ne trouvent pas un si grand
contre-poids au-dehors,
elles sont beaucoup plus d'effet au-dedans. L'ennui, ce fléau de la
solitude aussi-bien que
du grand monde , force de recourir aux Livres amusans , seule ressource
[xxiv] de qui vit
seul & n'en a pas en lui-même. On lit beaucoup plus de Romans dans
les Provinces qu'à
Paris , on en lit plus dans les Campagnes que dans les Villes, &
ils y sont beaucoup plus
d'impression : vous voyez pourquoi cela doit être.
Mais
ces Livres qui pourroient servir à la fois d'amusement, d'instruction ,
de consolation
au campagnard, malheureux seulement parce qu'il pense l'être , ne
semblant faits au
contraire que pour le rebuter de son état , en étendant &
fortifiant le préjugé qui le lui
rend méprisable ; les gens du bel air, les femmes à la mode, les Grands
, les Militaires ;
voilà les Acteurs de tous vos Romans. Le rafinement du goût des Villes,
les maximes de la
Cour, l'appareil du luxe, la morale Epicurienne; voilà les leçons
qu'ils prêchent & les
préceptes qu'ils donnent. Le coloris de leurs fausses vertus ternit
l'éclat des véritables ; le
manege des procédés est substitué aux , devoirs réels ; les beaux
discours sont dédaigner
les belles actions, & la simplicité des bonnes moeurs, passe pour
grossiereté.
Quel
effet. produiront de pareils tableaux sur un Gentilhomme de campagne ,
qui voit
railler la [xxv] franchise avec laquelle il reçoit ses hôtes, &
traiter de brutale orgie la joie;
qu'il fait régner dans son canton? Sur sa femme , qui apprend que les
soins d'une mere de
famille sont au - dessous des Dames de son rang ? Sur sa fille, à qui
les airs contournés &
le jargon de la Ville sont dédaigner l'honnete & rustique voisin
qu'elle eût épousé? Tous
de concert ne voulant plus être des manans, se dégoûtent de leur
Village, abandonnent
leur vieux château, qui, bientôt devient masure, & vont dans la
Capitale, où, le pere avec
sa Croix de S. Louis , de Seigneur qu'il étoit , devient Valet, ou
Chevalier d'industrie; la
mere établit un brelan; la fille attire les joueurs, & souvent tous
trois, après avoir mené
une vie infâme , meurent de misere & déshonorés.
Les
Auteurs, les Gens de Lettres, les Philosophes ne cessent de crier que ,
pour remplir ses
devoirs de citoyen , pour servir ses semblables, il faut habiter les
grandes Villes ; selon eux
fuir Paris, c'est haÏr le genre humain ; le peuple de la campagne est
nul à leurs yeux ; à les
entendre on croiroit qu'il n'y a des hommes qu'où il y a des pensions ,
des académies & des
dînés.
[xxvi]
De proche en proche la même pente entraîne tous les états. Les Contes,
les Romans,
les pieces de Théâtre , tout tire sur les Provinciaux ; tout tourne en
dérision la simplicité
des moeurs rustiques ; tout prêche les manieres & les plaisirs du
grand monde : c'est une
honte de ne les pas connoître; c'est un malheur de ne les pas goûter.
Qui fait de combien de
siloux & de filles publiques l'attroit de ces plaisirs imaginaires
peuple Paris de jour en jour
? Ainsi , les préjugés & l'opinion renforçant l'effet des systêmes
politiques , amoncelent ,
entassent les habitans de chaque pays sur quelques point du territoire,
laissant tout le reste
en friche & désert: ainsi , pour faire briller les Capitales , se
dépeuplent les Nations ; & ce
frivole éclat qui frappe les yeux des sots, fait courir l'Europe à
grands pas vers sa ruine. Il
importe au bonheur des hommes , qu'on tâche d' arrêter ce torrent, de
maximes
empoisonnées. C'est le métier des Prédicateurs de nous crier : Soyez
bons & sages , sans
beaucoup s'inquiéter du succes de leurs discours ; le citoyen qui s'en
inquiete ne doit point
nous crier sottement: Soyez bons : mais nous faire aimer l'état qui
nous porte à l'être.
[xxvii]
N. Un moment : reprenez haleine. J'aime les vues utiles; & je vous
ai si bien suivi
dans celle-ci que je crois pouvoir perorer pour vous.
Il
est clair, selon votre raisonnement , que pour donner aux ouvrages
d'imagination la seule
utilité qu'ils puissent avoir , il faudroit les diriger vers un but
oppose à celui que leurs
Auteurs se proposent ; éloigner toutes les choses d'institution ;
ramener tout à la Nature ;
donner aux hommes l'amour d'une vie égale & simple ; les guerir des
fantaisies de
l'opinion ; leur rendre le goût des vrais plaisirs, leur faire aimer la
solitude & la paix ; les
tenir à quelques distances les uns des autres; & au lieu de les
exciter à s'entasser les Villes,
les porter à s'étendre également sur le territoire pour le vivifier de
toutes parts. Je
comprends encore qu'il ne s'agit pas de faire des Daphnis, des
Sylvandres, des Pasteurs
d'Arcadie, des Bergers du Lignon, d'illustres Paysans cultivant leurs
champs de leurs
propres mains, & philosophant sur la Nature, ni d'autres pareils
êtres romanesques qui ne
peuvent exister que dans les Livres ; mais de montrer aux gens aisés
que la vie rustique &
l'agriculture ont [xxviii] des plaisirs qu'ils ne lavent pas connoitre
; que ces plaisirs sont
moins insipides , moins grossiers qu'ils ne pensent ; qu'il y peut
régner du goût, du choix,
de la délicatesse ; qu'un homme de mérite qui vous, droit se retirer à
la campagne avec sa
famille, & devenir lui-même son propre fermier, y pourroit couler
une vie aussi douce
qu'au milieu des amusemens des Villes , qu'une ménagere des champs peut
être une
femme charmante, aussi pleine de graces, & de graces plus
touchantes que toutes les petites
maîtresse; qu'enfin les plus doux sentimens du coeur y peuvent animer
une société plus
agréable que le langage apprêté des cercles ; où nos rires mordans
& satyriques sont le
triste supplément de la gaieté qu'on n'y connoit plus ? Est-ce bien
cela ?
R.
C'est cela même. A quoi l`ajouterai seulement une réflexion. L'on se
plaint que les
Rornans troublent les têtes : je le crois bien. En montrant sans cesse
à ceux qui les lisent ,
les prétendus charmes d'un état qui n'est pas le leur , ils les
séduisent , ils leur sont
prendre leur état en dédain, & en faire un échange imaginaire
contre [xxix] celui qu'on
leur fait aimer. Voulut être ce qu'on n'est pas, on parvient à se
croire autre chose que ce
qu'on est, & voilà comment on devient fou. Si les Romans
n'offroient à leurs Lecteurs que
des tableaux d'objets qui les environnent , que des devoirs qu'ils
peuvent remplir ; que des
plaisirs de leur condition , les Romans ne les rendroient point fous,
ils les rendroient sages.
Il faut que les écrits faits pour les Solitaires parlent la langue des
Solitaires : pour les
instruire , il faut qu'ils leur plaisant , qu'ils les interessent; il
faut qu'ils les attachent à leur état en le leur rendant agréa le. Ils
doivent combattre & détruire les maximes des grandes
sociétés ; ils doivent les montrer fausses & méprisables,
c'est-à-dire, telles qu'elles sont. A
tous ce titres un Roman , s'il est bien fait , au moins s'il est utile
, doit être siffle, hai, décri
par les gens à la mode, comme un Livre plat , extravagant, ridicule ;
& voilà , Monsieur,
comment la folie du monde est sagesse.
N.
Votre conclusion se tire d'elle-même. On ne peut mieux prévoir sa
chute, ni s'apprêter à tomber plus fierement. Il me reste une seule
difficulté.[xxx] Les Provinciaux, vous le
savez, ne lisent que sur notre parole: il ne leur parvient que ce que,
nous leur envoyons. Un
Livre destiné pour les Solitaires, est d'abord jugé par les gens du
monde; si ceux-ci le
rebutent, les autres ne le lisent point. Répandez.
R.
La réponse est facile. Nous parlez des beaux esprits de Province ;
& moi je parle des
vrais Campagnards. Vous avez, vous autres qui brillez dans la Capitale,
des préjugés dont
il faut vous guérir: vous croyez donner le ton à toute la France, &
les trois quarts de la
France ne savent pas que vous existez. Les Livres qui tombent à Paris,
sont la fortune des
Libraires de Province.
N.
Pourquoi voulez-vous les enrichir aux dépens des notres?
R.
Raillez. Moi, je persiste. Quand on aspire à la gloire , il faut se
faire lire à Paris ; quand
on veut être utile , il faut se faire lire en Province. Combien
d'honnêtes gens passent leur
vie dans des Campagnes éloignées à cultiver le patrimoine de leurs
peres, où ils se
regardent comme exilés par [xxxi] une fortune étroite ? Durant les
longues nuits d'hiver ,
dépourvus de sociétés , ils employent la soirée à lire au coin de leur
feu les Livres
amusans qui leur tombent sous la main. Dans leur simplicité grossiere ,
ils ne se piquent ni
de littérature , ni de bel esprit ; ils lisent pour se désennuyer &
non pour s'instruire ; les
Livres de morale & de philosophie sont pour eux comme n'existant
pas : on en feroit en
vain pour leur usage ; ils ne leur parviendroient jamais. Cependant ,
loin de leur rien offrir
de convenable à leur situation , vos Romans ne servent qu'à la leur
rendre encore plus
amere. Ils changent leur retraite en un désert affreux, & pour
quelques heures de
distraction qu'ils leur donnent, ils leur préparent des mais de
mal-aise & de vains regrets.
Pourquoi n'oserois- je supposer que, par quelque heureux hazard, ce
Livre, comme tant
d'autres plus mauvais encore , pourra tomber dans les moins de ces
Habitans des champs,
& que l'image des plaisirs d'un état tout semblable au leur, le
leur rendra plus supportable
? J'aime à me figurer deux époux lisant ce Recueil ensemble , y puisant
un nouveau
courage pour supporter leurs [xxxii] travaux communs, & peut- être
de nouvelles vues
pour les rendre utiles. Comment pourroient - ils y contempler le
tableau d'un ménage
heureux , sans vouloir imiter un si doux modele ? Comment
s'attendriront-ils sur le charme
de l'union conjugale , même privé de celui de l'amour, sans que la leur
se resserre &
s'affermisse ? En quittant leur lecture , ils ne seront ni attristés de
leur état, ni rebutés de
leurs soins. Au contraire , tout semblera prendre autour d'eux une face
plus riante; leurs
devoirs s'ennobliront à leurs yeux ; ils reprendront le goût des
plaisirs de la Nature : ses
vrais sentimens renaîtront dans leurs coeurs, & en voyant le
bonheur à leur portées, ils
apprendront à le goûter. Ils rempliront les mêmes fonctions; mais ils
les rempliront avec
une autre ame, & seront , en vrais Patriarches , ce qu'ils
faisoient en Paysans.
N.
Jusqu'ici tout va fort bien. Les maris, les femmes, les meres de
famille .... Mais les filles ;
n'en dites - vous rien ?
R.
Non. Une honnête fille ne lit point de [xxxiii] Livres d'amour. Que
celle qui lira celui-ci,
malgré son titre , ne le plaigne point du mal qu'il lui aura fait :
elle ment. Le mal étoit fait
d'avance; elle n'a plus rien à risquer.
N.
A merveille! Auteurs érotiques venez à l'école : vous voilà tous
justifiés.
R.
Oui, s'ils le sont par leur propre cour & par l'objet de leurs
écrits.
N.
L'étes-vous aux mêmes conditions ?
R.
Je suis trop fier pour répondre à cela , mais Julie s'étoit fait une
regle pour juger les
Livres; si vous la trouvez bonne, servez-vous-en pour juger celui-ci.
On a voulu rendre la
lecture des Romans l'utile à la Jeunesse. Je ne connois point de projet
plus insensé. C'est
commencer par mettre le feu à la maison pour faire jouer les pompes.
d'après cette folle
idée, au lieu de diriger vers son objet la morale de ces sortes
d'ouvrages, on adresse
toujours cette morale aux jeunes filles * [*Ceci ne regarde que les
modernes Romans
Anglois], sans songer [xxxiv] que des jeunes
filles n'ont point de part aux désordres dont
on se plaint. En général , leur conduite est réguliere , quoique leurs
coeurs soient
corrompus. Elles obéissent à leurs meres en attendant qu'elles puissent
les imiter. Quand
les femmes feront leur devoir, soyez sûr que les filles ne manqueront
point au leur.
N.
L'observation vous est contraire en ce point. Il semble qu'il faut
toujours au sexe un,
tems de libertinage, ou dans un état , ou dans l'autre. C'est un
mauvais levain qui fermente
tôt ou tard. Chez les peuples qui ont des moeurs, les filles ont
faciles & les femmes séveres
: c'est le contraire chez ceux qui n'en ont pas. Les premiers n'ont
égard qu'au délit, & les
autres qu'au scandale. II ne s'agit qui d'être à l'abri des preuves; le
crime est compté
pour rien.* [*Talis est via mulieris adultere que comedit, &
tergens os su um dicit : non sum
operata malum. Proverb. XXX. 20.]
R.
A l'envisager par ses suites on n'en jugeroit pas ainsi. Mais soyons
justes envers les
femmes ; la cause de leur désordre est moins en elles que dans nos
mauvaises institutions.
[xxxv]
Depuis que tous les sentimens de la Nature sont étouffés par l'extrême
inégalité,
c'est de l'inique despotisme des peres que viennent les vices & les
malheurs des enfans; c'est
dans des noeuds forcés & mal assortis , que, victimes de l'avarice
ou de la vanité des
parens, de jeunes femmes effacent par un désordre dont elles font
gloire, le scandale de
leur premiere honnêteté. Voulez-vous donc remédier au mal : remontez à
sa source. S'il y
a quelque réforme à tenter dans les moeurs publiques , c'est par les
moeurs domestiques
qu'elle doit commencer, & cela dépend absolument des peres &
meres. Mais ce n'est point
ainsi qu'on dirige les instructions; vos lâches Auteurs ne prêchent
jamais que ceux qu'on
opprime; & la morale des Livres sera toujours vaine, parce qu'elle
n'est que l'art de faire
sa cour au plus fort.
N.
Assurément la vôtre n'est pas servile ; mais à force d'être libre, ne
l'est-elle point trop
? Est-ce assez qu'elle aille à la source du mal ? Ne craignez -vous
point qu'elle en fasse ?
R.
Du mal ! A qui ? Dans des terris d'épidémie [xxxvi] & de contagion,
quand tout est
atteint des l'enfance, faut-il empêcher le débit des drogues bonnes aux
malades , sous
prétexte qu'elles pourroient nuire aux gens soins ? Monsieur, nous
pensons si
différemment sur ce point, que , si l'on pouvoit espérer quelque succes
pour ces Lettres, je
suis très-persuadé qu'elles seroient plus de bien qu'un meilleur Livre.
N.
Il est vrai que vous avez une excellente Prêcheuse. Je suis charmé de
vous voir
raccommodé avec les femmes ; j'étois fâché que vous leur défendissiez
de nous faire des
sermons. *[*Voyez la Lettre de M. d'Alembert sur les spectacles, p. 81,
premiere édition.]
R.
Vous êtes pressant; il faut me taire : je ne suis ni assez fou, ni
allez sage pour avoir
toujours raison. Laissons cet os à ronger à la critique.
N.
Bénignement : de peur qu'elle n'en manque. Mais n'eût -on sur tout le
reste rien à dire à tout autre, comment passer au sévere Censeur des
spectacles, les situations vives & les
sentimens [xxxvii] passionnés dont tout ce Recueil est rempli? Montrez
- moi une scene de
Théâtre qui forme un tableau pareil à ceux du bosquet de Clarens* [*On
prononce
Claran.] & du cabinet de toilette ? Relisez la Lettre sur
les spectacles ; relisez ce Recueil . . .
. . Soyez conséquent, ou quittez vos principes . . . . . Que voulez -
vous qu'on pense ?
R.
Je veux , Monsieur, qu'un Critique suit conséquent lui-même, &
qu'il ne juge qu'apres
avoir examiné. Relisez mieux l'écrit que vous venez de citer ; relisez
aussi la Préface de
Narcisse, sous y verrez la reponse à l'inconséquence que vous me
reprochez. Les étourdis
qui prétendent en trouver dans le Devin du Village, en trouveront sans
doute bien plus ici.
Ils feront leur métier : mais vous ......N. Je me rappelle deux
passages *[*Préface de
Narcisse, pag.28 & 32. Lettre à M.d'Alembert,
pag. 223, 224. Prem. Edit.]...... Vous estimez
peu vos contemporains.
R.
Monsieur, je suis aussi leur contemporain ! [xxxviii] O ! que ne suis -
je né dans un
siecle où je dusse jetter ce Recueil au feu !
N.
Vous outrez , à votre ordinaire; mais jusqu'à certain point, vos
maximes sont assez
justes. Par exemple, si votre HéloÏse eût été toujours sage ,elle
instruiroit beaucoup
moins; car à qui serviroit-elle de modele ? C'est dans les siecles les
plus dépravés qu'on
aime les leçons de la morale la plus parfaite. Cela dispense de les
pratiquer; & l'on
contente à peu de frais , par une lecture oisive, un reste de goût pour
la vertu .
R.
Sublimes Auteurs , rabaissez un peu vos modeles , si vous voulez qu'on
cherche à les
imiter. A qui vantez-vous la pureté qu'on n'a point souillée ? Eh !
parlez - nous de celle
qu'on peut recouvrer; peut-être au moins quelqu'un pourra vous entendre.
N.
Votre jeune homme a déjà fait ces réflexions mais n'importe; on ne vous
sera pas
moins un crime d'avoir dit ce qu'on fait, pour montrer ensuite ce qu'on
devroit faire. Sans
compter, qu'inspirer l'amour [xxxix] aux filles & la réserve aux
femmes, c'est renverse
l'ordre établi & ramener toute cette petite morale que la
Philosophie a proscrite. Quoi que
vous un puissiez dite, l'amour dans les filles est indécent &
scandaleux, & il n'y a qu'un
mari qui puisse autoriser un amant. Quelle étrange mal- adresse que
d'être indulgent pour
des filles, qui ne doivent point vous lire, & sévere pour les
femmes qui vous jugeront!
Croyez-moi, si vous avez peur de réussir, tranquillisez-vous : vos
mesures sont trop bien
prises pour vous laisser craindre un pareil affront. Quoi qu'il en
soit, je vous garderai le
secret ; ne soyez imprudent qu'à demi. Si vous croyez donner un Livre
utile , à la bonne
heure; mais gardez-vous de l'avouer.
R.
De l'avouer, Monsieur ? Un honnËte homme se cache-t-il quand il parle
en Public ?
Ose-t-il imprimer ce qu'il n'oseroit reconnoître ? Je suis l'Editeur de
ce Livre, & je m'y
nommera comme Editeur.
N.
Vous vous y nommerez ? Vous?
R.
Moi-même.
[xl]
N. Quoi! Vous y mettrez votre nom?
R.
Oui, Monsieur.
N.
Votre vrai nom? Jean-Jaques
ROUSSEAU, en toutes lettres ?
R.
Jean Jaques Rousseau, en
toutes lettres.
N.
Vous n'y pensez pas ! Que dira-t- on de vous?
R.
Ce qu'on voudra. Je me nomme à la tête de ce Recueil, non pour me
l'approprier, mais
pour en répondre. S'il y a du mal , qu'on me l'impute; s'il y a du
bien, je n'entends point
m'en faire honneur. Si l'on trouve le Livre mauvais en lui - même ,
c'est une raison de plus
pour y mettre mon nom. Je ne veux pas passer pour meilleur que je ne
suis.
N.
Etes-vous content a le cette réponse ?
R.
Oui, dans des tems où il n'est possible à personne d'etre bon.
N.
Et les belles ames , les oubliez -vous?
[xli]
R. La Nature les fit, vos institutions les gâtent.
N.
A la tête d'un Livre d'amour on lira ces mots : Par J. J. Rousseau,
Citoyen de Geneve !
R.
Citoyen de Geneve? Non pas cela. Je ne profane point le nom
de ma patrie; je ne le mets
qu'aux écrits que je crois lui pouvoir faire honneur.
N.
Vous portez vous-même un non qui n'est pas sans honneur, & vous
avez aussi quelque
chose à perdre. Vous donnez un Livre foible & plat qui vous sera
tort. Je voudrois vous en
empêcher; mais si vous en faites la sottise, j'approuve que vous la
fassiez hautement &
franchement. Cela, du moins, sera dans votre caractere. Mais à propros
mettrez-vous aussi
votre devise à ce Livre ?
R.
Mon Libraire m'a déjà fait cette plaisanterie, & je l'ai trouvée si
bonne, que j' promis
de lui en faire honneur. Non, Monsieur, je ne mettrai point ma devise à
ce Livre; mais je ne
la quitterai pas pour cela, & je m'effraie moins que jamais de
l'avoir prise. Souvenez-vous
que [xlii] je songeois à faire imprimer ces Lettres quand j'ecrivois
contre les Spectacles, &
que le soin d'excuser un de ces Ecrits ne m'a point fait altérer la
vérité dans l'autre. Je me
suis accusé d'avance plus fortement peut-être que personne ne
m'accusera. Celui qui
préfere la verité à sa gloire, peut espérer de la préférer à sa vie.
Vous voulez qu'on soit
toujours conséquent; je doute que cela soit possible à l'homme; mais ce
qui lui est possible
est d'etre toujours vrai : voila ce que je veux tâcher d'être.
N.
Quand je vous demande si vous êtes l'Auteur de ces Lettres, pourquoi
donc éludez-
vous ma question?
R.
Pour cela même que je ne veux pas dire un mensonge.
N.
Mais vous refusez aussi de dire la verite ?
R.
C'est encore lui rendre honneur que de déclarer qu'on la veut taire :
vous auriez
meilleur marché d'un homme qui voudroit mentir. D'ailleurs les gens de
goût se
trompent-ils sur la plume [xliii] des Auteurs ? Comment osez-vous faire
question que c'est à vous de résoudre ?
N.
Je la résoudrois bien pour quelques Lettres; elles sont certainement de
vous ; mais je ne
vous reconnois plus dans les autres, & je doute qu'on se puisse
contrefaire à ce point. La
Nature , qui n'a pas peur qu'on la méconnoisse, change souvent
d'apparence, & souvent
l'art se de ce le en voulant être plus naturel qu'elle : c'est le
Grogneur de la Fable qui rend
la voix de l'animal mieux que l'animal même. Ce Recueil est plein de
choses d'une
mal-adresse que le dernier barbouilleur eut évitée. Les declamations,
les répétitions, les
contradictions , les éternelles rabâcheries ; où est l'homme capable de
mieux faire , qui
pourroit se résoudre à faire si mal? Où est celui qui. auroit laisse la
choquante
proposition que ce fou d'Edouard fait à Julie? Où est celui qui
n'auroit pas corrige le
ridicule du petit bon-homme, qui, voulant toujours mourir, a soin d'en
avertir tout le
monde, & finit par se porter toujours bien? Où est celui qui n'eut
pas commence par se
dire : il faut marquer avec soin les caracteres ; il faut exactement
[xliv] varier les styles ?
Infailliblement, avec ce projet , il auroit mieux fait, due la Nature.
J'observe
que dans; une société très-intime, les styles se rapprochent ainsi que
les
caracteres, & que les amis , confondant leurs ames, confondent
aussi leurs manieres de
penser , de sentir, & de dire. Cette Julie, telle qu'elle est, doit
être une creature
enchanteresse ; tout ce qui l'approche doit lui ressembler ; tout doit
devenir Julie autour
d'elle; tous ses amis ne doivent avoir qu'un ton; mais ces choses se
sentent, & ne
s'imaginent pas. Quand elles s'imagineroient, l'inventeur n'oseroit les
mettre en pratique. Il
ne lui faut que des traits qui frappent la multitude; ce qui redevient
simple à force de
finesse , ne lui convient plus. Or, c'est-là qu'est le sceau de la
vérité ; c'est-là qu'un oeil
attentif cherche & retrouve la Nature.
R.
Hé bien! vous concluez donc ?
N.
Je ne conclus pas; je doute, & je ne saurois vous dire, combien ce
doute m'a tourmente
durant la lecture de ces lettres. Certainement , si tout cela n'est que
fiction , vous avez fait
un mauvais [xlv] livre : mais dites que ces deux femmes ont existe,
& je relis ce Recueil tous
les ans, jusqu'a la fin de ma vie.
R.
Eh! qu'importe qu'elles aient existe? Vous les chercheriez en vain sur
la terre. Elles ne
sont plus.
N.
Elles ne sont plus? Elles furent donc?
R.
Cette conclusion est conditionnelle : si elles furent, elles ne sont
plus.
N.
Entre nous, convenez toue ces petites subtilités sont plus
déterminantes
qu'embarrassantes.
R.
Elles sont ce que vous les forcez d'etre, pour ne point me trahir ni
mentir.
N.
Ma foi, vous aurez beau faire, on vous devinera malgré vous. Ne
voyez-vous pas que
votre épigraphe seule dit tout?
R.
Je vois qu'elle ne dit rien sur le fait en question : car qui peut
savoir si j' trouve cette épigraphe dans le manuscrit , ou si c'est moi
qui l'y ai mise ? Qui peut dire, si je ne suis
point dans le [xlvi] même doute où vous êtes ? Si tout cet air de
mystere n'est pas
peut-être une feinte pour vous cacher ma propre ignorance sur ce que
vous voulez savoir ?
N.
Mais enfin , vous connoissez les lieux? Vous avez été à Vevai; dans le
pays de Vaud ?
R.
Plusieurs fois ; & je vous déclare que je n'y ai point oui parler
du Baron d'Etange ni de
sa fille. Le nom de M. de Wolmar n'y est pas même connu. J' été à
Clarens : je n'y ai rien
vu de semblable à la maison décrite dans ces Lettres. J'y ai passe,
revenant d'Italie,
l'annee même de l'evenement funeste, & l'on n'y pleuroit ni Julie
de Wolmar, ni rien qui
lui ressemblât, que je sache. Enfin, autant que je puis me rappeller la
situation du pays , j'
remarqué dans ces Lettres, des transpositions de lieux & des
erreurs de topographie ; soit
que l'Auteur n'en sçût pas davantage; soit qu'il voulût dépayser ses
Lecteurs. C'est-là
tout ce que vous apprendrez de moi sur ce point, & soyez sûr que
d'autres ne
m'arracheront pas ce que j'auroi refusé de vous dire.
[xlvii]
N. Tout le monde aura la même curiosité que moi. Si vous publiez cet
Ouvrage,
dites donc au Public ce que vous m'avez dit. Faites plus, écrivez cette
conversation pour
toute Préface : les eclaircissemens nécessaires y sont tous.
R.
Vous avez raison : elle vaut mieux que ce que j' aurois dit de mon
chef. Au reste, ces
sortes d'apologies ne réussissent gueres.
N.
Non , quand on voit que l'Auteur s'y ménage ; mais j'ai pris soin qu'on
ne trouvât pas
ce défaut dans celle-ci. Seulement, je vous conseille d'en transposer
les rôles. Feignez que
c'est moi qui vous presse de publier ce Recueil, & que vous vous en
défendez. Donnez -
vous les objections, & à moi les réponses. Cela sera plus modeste,
& sera un meilleur effet.
R.
Cela sera-t-il aussi dans le caractere dont vous m'avez loué ci-devant ?
N.
Non, je vous tendois un piége. Laissez les choses comme elles sont.
FIN.
[1]
LETTRES DE DEUX AMANS, HABITANS D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES
ALPES.
PREMIERE
PARTIE.
LETTRE
I. A JULIE.
Il
faut vous fuir, Mademoiselle, je le sens bien: j'aurois dû beaucoup
moins attendre, ou
plutôt il faloit ne vous voir jamais. Mais que faire aujourd'hui?
Comment m'y prendre?
Vous m'avez promis de l'amitié; voyez mes perplexités, &
conseillez-moi.
Vous
savez que je ne suis entré dans votre maison que sur l'invitation de
Madame votre
mere. Sachant que j'avois cultivé quelques talens agréables, elle a cru
qu'ils ne seroient
pas inutiles, dans un lieu dépourvu de maîtres, à l'éducation d'une
fille qu'elle adore.
Fier, à mon tour, d'orner de quelques fleurs un si beau naturel, j'osai
me charger de ce
dangereux soin sans en prévoir le péril, ou du moins sans le redouter.
Je ne vous dirai
point que je commence à payer [2] le prix de ma témérité: j'espere que
je ne m'oublierai
jamais jusqu'à vous tenir des discours qu'il ne vous convient pas
d'entendre, & manquer
au respect que je dois à vos moeurs, encore plus qu'à votre naissance
& à vos charmes. Si
je souffre, j'ai du moins la consolation de souffrir seul, & je ne
voudrois pas d'un bonheur
qui pût coûter au vôtre.
Cependant
je vous vois tous les jours, & je m'apperçois que sans y songer
vous aggravez
innocemment des maux que vous ne pouvez plaindre, & que vous devez
ignorer. Je sais, il
est vrai, le parti que dicte en pareil cas la prudence au défaut de
l'espoir; & je me serois
efforcé de le prendre, si je pouvois accorder en cette occasion la
prudence avec
l'honnêteté; mais comment me retirer décemment d'une maison dont la
maîtresse
elle-même m'a offert l'entrée, où elle m'accable de bontés, où elle me
croit de quelque
utilité à ce qu'elle a de plus cher au monde? Comment frustrer cette
tendre mere du
plaisir de surprendre un jour son époux par vos progrès dans des études
qu'elle lui cache à ce dessein? Faut-il quitter impoliment sans lui
rien dire? Faut-il lui déclarer le sujet de
ma retraite? Et cet aveu même ne l'offensera-t-il pas de la part d'un
homme dont la
naissance & la fortune ne peuvent lui permettre d'aspirer à vous?
Je
ne vois, Mademoiselle, qu'un moyen de sortir de l'embarras où je suis;
c'est que la main
qui m'y plonge m'en retire, que ma peine, ainsi que ma faute, me vienne
de vous, & qu'au
mains par pitié pour moi, vous daigniez m'interdire votre présence.
Montrez ma lettre à
vos parents; [3] faites-moi refuser votre porte; chassez-moi comme il
vous plaira; je puis
tout endurer de vous; je ne puis vous fuir de moi-même.
Vous,
me chasser! moi, vous fuir! & pourquoi? Pourquoi donc est-ce un
crime d'être
sensible au mérite, & d'aimer ce qu'il faut qu'on honore? Non,
belle Julie; vos attraits
avoient ébloui mes yeux; jamais ils n'eussent égaré mon coeur, sans
l'attrait plus puissant
qui les anime. C'est cette union touchante d'une sensibilité si vive
& d'une inaltérable
douceur; c'est cette pitié si tendre à tous les maux d'autrui; c'est
cet esprit juste & ce goût
exquis qui tirent leur pureté de celle de l'âme; ce sont, en un mot,
les charmes des
sentimens bien plus que ceux de la personne, que j'adore en vous. Je
consens qu'on vous
puisse imaginer plus belle encore; mais plus aimable & plus digne
du coeur d'un honnête
homme; non, Julie, il n'est pas possible.
J'ose
me flatter quelquefois que le Ciel a mis une conformité secrete entre
nos affections,
ainsi qu'entre nos goûts & nos âges. Si jeunes encore, rien
n'altere en nous les penchans de
la nature, & toutes nos inclinations semblent se rapporter. Avant
que d'avoir pris les
uniformes préjugés du monde, nous avons des manieres uniformes de
sentir & de voir, &
pourquoi n'oserois-je imaginer dans nos coeurs ce même concert que
j'apperçois dans nos
jugemens? Quelquefois nos yeux se rencontrent; quelques soupirs nous
échappent en
même-tems; quelques larmes furtives... ô Julie! si cet accord venoit de
plus loin... si le Ciel
nous avoit destinés... toute la force humaine... ah! pardon! je
m'égare: j'ose [4] prendre
mes voeux pour de l'espoir; l'ardeur de mes desirs prête à leur objet
la possibilité qui lui
manque.
Je
vois avec effroi quel tourment mon coeur se prépare. Je ne cherche
point à flatter mon
mal; je voudrois le hair s'il étoit possible. Jugez si mes sentimens
sont purs, par la sorte de
grâce que je viens vous demander. Tarissez, s'il se peut, la source du
poison qui me nourrit
& me tue. Je ne veux que guérir ou mourir, & j'implore vos
rigueurs comme un amant
imploreroit vos bontés.
Oui,
je promets, je jure de faire de mon côté tous mes efforts pour
recouvrer ma raison,
ou concentrer au fond de mon ame le trouble que j'y sens naître: mais,
par pitié,
détournez de moi ces yeux si doux qui me donnent la mort; dérobez aux
miens vos traits,
votre air, vos bras, vos mains, vos blonds cheveux, vos gestes; trompez
l'avide imprudence
de mes regards; retenez cette voix touchante qu'on n'entend point sans
émotion; soyez,
hélas! une autre que vous-même, pour que mon coeur puisse revenir à lui.
Vous
le dirai-je sans détour? Dans ces jeux que l'oisiveté de la soirée
engendre, vous vous
livrez devant tout le monde à des familiarités cruelles; vous n'avez
pas plus de réserve
avec moi qu'avec un autre. Hier même, il s'en falut peu que par
pénitence vous ne me
laissassiez prendre un baiser: vous résistâtes foiblement. Heureusement
que je n'eus garde
de m'obstiner. Je sentis à mon trouble croissante que j'allois me
perdre, & je m'arrêtai.
Ah! si du mains je l'eusse pu savourer à mon gré, ce baiser eût été mon
dernier soupir, &
je serois mort le plus heureux des hommes!
[5]
De grâce, quittons ces jeux qui peuvent avoir des suites funestes. Non,
il n'y en a pas un
qui n'ait son danger, jusqu'au plus puéril de tous. Je tremble toujours
d'y rencontrer votre
main, & je ne sais comment il arrive que je la rencontre toujours.
A peine se pose-t-elle sur
la mienne, qu'un tressaillement me saisit; le jeu me donne la fievre ou
plutôt le délire: je
ne vois, je ne sens plus rien; & dans ce moment d'aliénation, que
dire, que faire, où me
cacher, comment répondre de moi?
Durant
nos lectures, c'est un autre inconvénient. Si je vous vois un instant
sans votre mere
ou sans votre cousine, vous changez tout à coup de maintien; vous
prenez un air si sérieux,
si froid, si glacé, que le respect & la crainte de vous déplaire
m'ôtent la présence d'esprit
& le jugement, & j'ai peine à bégayer en tremblant quelques
mots d'une leçon que toute
votre sagacité vous fait suivre à peine. Ainsi, l'inégalité que vous
affectez tourne à la fois
au préjudice de tous deux: vous me désolez & ne vous instruisez
point, sans que je puisse
concevoir quel motif fait ainsi changer d'humeur une personne si
raisonnable. J'ose vous le
demander, comment pouvez-vous être si folâtre en public, & si grave
dans le tête-à-tête?
Je pensois que ce devoit être tout le contraire, & qu'il faloit
composer son maintien à
proportion du nombre des spectateurs. Au lieu de cela, je vous vois,
toujours avec une égale perplexité de ma part, le ton de cérémonie en
particulier, & le ton familier devant
tout le monde. Daignez être plus égale, peut-être seroi-je moins
tourmenté.
[6]
Si la commisération naturelle aux ames bien nées, peut vous attendrir
sur les peines
d'un infortuné auquel vous avez témoigné quelque estime, de légers
changmens dans
votre conduite rendront sa situation moins violente, & lui feront
supporter plus
paisiblement & son silence & ses maux: si sa retenue & son
état ne vous touchent pas, &
que vous vouliez user du droit de le perdre, vous le pouvez sans qu'il
murmure: il aime
mieux encore périr par votre ordre que par un transport indiscret qui
le rendît coupable à
vos yeux. Enfin, quoi que vous ordonniez de mon sort, au moins
n'aurai-je point à me
reprocher d'avoir pu former un espoir téméraire, & si vous avez lu
cette lettre, vous avez
fait tout ce que j'oserois vous demander, quand même je n'aurois point
de refus à
craindre.
LETTRE
II. A JULIE.
Que
je me suis abusé, Mademoiselle, dans ma premiere lettre! Au lieu de
soulager mes
maux, je n'ai fait que les augmenter en m'exposant à votre disgrâce,
& je sens que le pire
de tous est de vous déplaire. Votre silence, votre air froid &
réservé ne m'annoncent que
trop mon malheur. Si vous avez exaucé ma priere en partie, ce n'est que
pour mieux m'en
punir,
[7]
E poi ch'amor di me vi fece accorta,
Fur i biondi capelli allor velati,
E l'amoroso sguardo in se raccolto. *
[*
Et l'amour vous ayant rendue attentive, vous voilates vos blonds
cheveux & recueillites
en vous même vos doux regards.]
vous
retranchez en public l'innocente familiarité dont j'eus la folie de me
plaindre; mais
vous n'en êtes que plus sévere dans le particulier, & votre
ingénieuse rigueur s'exerce également par votre complaisance & par
vos refus.
Que
ne pouvez-vous connoître combien cette froideur m'est cruelle! vous me
trouveriez
trop puni. Avec quelle ardeur ne voudrois-je pas revenir sur le passé,
& faire que vous
n'eussiez point vu cette fatale lettre! Non, dans la crainte de vous
offenser encore, je
n'écrirois point celle-ci, si je n'eusse écrit la premiere, & je ne
veux pas redoubler ma
faute, mais la réparer. Faut-il pour vous appaiser dire que je
m'abusois moi-même?
Faut-il protester que ce n'étoit pas de l'amour que j'avois pour
vous?... Moi je
prononcerois cet odieux parjure! Le vil mensonge est-il digne d'un
coeur où vous régnez?
Ah! que je sois malheureux, s'il faut l'être; pour avoir été téméraire,
je ne serai ni
menteur ni lâche, & le crime que mon coeur a commis, ma plume ne
peut le désavouer.
Je
sens d'avance le poids de votre indignation, & j'en attends les
derniers effets, comme un
grâce que vous me devez au défaut de toute autre; car le feu qui me
consume mérite
d'être puni, mais non méprisé. Par pitié ne m'abandonnez pas à
moi-même; daignez au
moins disposer de mon [8] sort; dites quelle est votre volonté. Quoi
que vous puissiez me
prescrire, je ne saurai qu'obéir. M'imposez-vous un silence éternel? Je
saurai me
contraindre à le garder. Me bannissez-vous de votre présence? Je jure
que vous ne me
verrez plus. M'ordonnez-vous de mourir? Ah! ce ne sera pas le plus
difficile.Il n'y a point
d'ordre auquel je ne souscrive, hors celui de ne vous plus aimer:
encore obéirois-je en cela
même, s'il m'étoit possible.
Cent
fois le jour je suis tenté de me jetter à vos pieds, de les arroser de
mes pleurs, d'y
obtenir la mort ou mon pardon. Toujours un effroi mortel glace mon
courage; mes genoux
tremblent & n'osent fléchir; la parole expire sur mes levres, &
mon ame ne trouve aucune
assurance contre la frayeur de vous irriter.
Est-il
au monde un état plus affreux que le mien? Mon coeur sent trop combien
il est
coupable & ne sauroit cesser de l'être; le crime & le remords
l'agitent de concert, & sans
savoir quel sera mon destin, je flotte dans un doute insupportable
entre l'espoir de la
clémence & la crainte du châtiment.
Mais
non, je n'espere rien, je n'ai droit de rien espérer. La seule grâce
que j'attends de
vous est de hâter mon supplice. Contentez une juste vengeance. Est-ce
être assez
malheureux que de me voir réduit à la solliciter moi-même?
Punissez-moi, vous le devez;
mais si vous n'êtes impitoyable, quittez cet air froid & mécontent
qui me met au
désespoir: quand on envoye un coupable à la mort, on ne lui montre plus
de colere.
[9]
LETTRE III. A JULIE.
Ne
vous impatientez pas, Mademoiselle; voici la derniere importunité que
vous recevrez de
moi.
Quand
je commençai de vous aimer, que j'étois loin de voir tous les maux que
je
m'apprêtois! Je ne sentis d'abord que celui d'un amour sans espoir, que
la raison peut
vaincre à force de tems; j'en connus ensuite un plus grand dans la
douleur de vous
déplaire; & maintenant j'éprouve le plus cruel de tous dans le
sentiment de vos propres
peines. O Julie! je le vois avec amertume, mes plaintes troublent votre
repos. Vous gardez
un silence invincible: mais tout décele à mon coeur attentif vos
agitations secretes. Vos
yeux deviennent sombres, rêveurs, fixés en terre; quelques regards
égarés s'échappent
sur moi; vos vives couleurs se fanent; une pâleur étrangere couvre vos
joues; la gaieté
vous abandonne; une tristesse mortelle vous accable; & il n'y a que
l'inaltérable douceur
de votre ame qui vous préserve d'un peu d'humeur.
Soit
sensibilité, soit dédain, soit pitié pour mes souffrances, vous en êtes
affectée, je le
vois; je crains de contribuer aux vôtres, & cette crainte m'afflige
beaucoup plus que
l'espoir qui devroit en naître ne peut me flatter; car ou je me trompe
moi-même, ou votre
bonheur m'est plus cher que le mien.
[10]
Cependant en revenant à mon tour sur moi, je commence à connoître
combien j'avois
mal jugé de mon propre coeur, & je vois trop tard que ce que
j'avois d'abord pris pour un
délire passager fera le destin de ma vie. C'est le progrès de votre
tristesse qui m'a fait
sentir celui de mon mal. Jamais, non, jamais le feu de vos yeux,
l'éclat de votre teint, les
charmes de votre esprit, toutes les grâces de votre ancienne gaieté,
n'eussent produit un
effet semblable à celui de votre abattement. N'en doutez pas, divine
Julie, si vous pouviez
voir quel embrasement ces huit jours de langueur ont allumé dans mon
ame, vous
gémiriez vous-même des maux que vous me causez. Ils sont désormais sans
remede, & je
sens avec désespoir que le feu qui me consume ne s'éteindra qu'au
tombeau.
N'importe;
qui ne peut se rendre heureux peut au moins mériter de l'être, & je
saurai
vous forcer d'estimer un homme à qui vous n'avez pas daigné faire la
moindre réponse. Je
suis jeune &peux mériter un jour la considération dont je ne suis
pas maintenant digne.
En attendant, il faut vous rendre le repos que j'ai perdu pour
toujours, & que je vous ôte
ici malgré moi. Il est juste que je porte seul la peine du crime dont
je suis seul coupable.
Adieu, trop belle Julie, vivez tranquille & reprenez votre
enjouement; des demain vous ne
me verrez plus. Mais soyez sûre que l'amour ardent & pur dont j'ai
brûlé pour vous ne
s'éteindra de ma vie, que mon coeur plein d'un si digne objet ne
sauroit plus s'avilir, qu'il
partagera désormais ses uniques hommages entre vous & la vertu,
& qu'on ne verra
jamais profaner par d'autres feux l'autel où Julie fut adorée.
[11]
BILLET DE JULIE.
N'emportez
pas l'opinion d'avoir rendu votre éloignement nécessaire. Un coeur
vertueux
sauroit se vaincre ou se taire, & deviendroit peut-être à craindre.
Mais vous... vous pouvez
rester.
RéPONSE.
Je me suis tu long-tems, votre froideurs m'a fait parler à la fin. Si
l'on peut se
vaincre pour la vertu, l'on ne supporte point le mépris de ce qu'on
aime. Il faut partir.
II.
BILLET DE JULIE. Non, Monsieur; après ce que vous avez paru sentir:
après ce que
vous m'avez osé dire, un homme tel que vous avez feint d'être ne part
point; il fait plus.
RéPONSE.
Je n'ai rien feint, qu'une passion modérée, dans un coeur au désespoir.
Demain vous serez contente, & quoi que vous en puissiez dire,
j'aurai moins fait que de
partir.
[12]
III. BILLET DE JULIE. Insensé! si mes jours te sont chers, crains
d'attenter aux
tiens. Je suis obsédée, & ne puis ni vous parler ni vous écrire
jusqu'à demain. Attendez.
LETTRE
IV. DE JULIE.
Il
faut donc l'avouer enfin, ce fatal secret trop mal déguisé!Combien de
fois j'ai juré qu'il
ne sortiroit de mon coeur qu'avec la vie! La tienne en danger me
l'arrache; il m'échappe,
& l'honneur est perdu. Hélas! j'ai trop tenu parole: est-il une
mort plus cruelle que de
survivre à l'honneur?
Que
dire, comment rompre un si pénible silence? Ou plutôt n'ai-je pas déjà
tout dit, & ne
m'as-tu pas trop entendue? Ah! tu en as trop vu pour ne pas deviner le
reste! Entraînée
par degrés dans les pieges d'un vil séducteur, je vois, sans pouvoir
m'arrêter, l'horrible
précipice où je cours. Homme artificieux! c'est bien plus mon amour que
le tien qui fait
ton audace. Tu vois l'égarement de mon coeur, tu t'en prévaux pour me
perdre, & quand
tu me rends méprisable, le pire de mes maux est d'être forcée à [13] te
mépriser. Ah!
malheureux! je t'estimois, & tu me déshonores! crois-moi, si ton
coeur étoit fait pour jouir
en paix de ce triomphe, il ne l'eût jamais obtenu.
Tu
le sais, tes remords en augmenteront; je n'avois point dans l'amedes
inclinations
vicieuses. La modestie & l'honnêteté m'étoient chéres; j'aimois à
les nourrir dans une vie
simple & laborieuse. Que m'ont servi des soins que le Ciel a
rejetés? Des le premier jour
que j'eus le malheur de te voir, je sentis le poison qui corrompt mes
sens & ma raison; je le
sentis du premier instant, & tes yeux, tes sentimens, tes discours,
ta plume criminelle le
rendent chaque jour plus mortel.
Je
n'ai rien négligé pour arrêter le progrès de cette passion funeste.
Dans l'impuissance
de résister, j'ai voulu me garantir d'être attaquée; tes poursuites ont
trompé ma vaine
prudence. Cent fois j'ai voulu me jetter aux pieds des auteurs de mes
jours; cent fois j'ai
voulu leur ouvrir mon coeur coupable: ils ne peuvent connoître ce qui
s'y passe: ils
voudront appliquer des remedes ordinaires à un mal désespéré; ma mere
est foible &
sans autorité; je connois l'inflexible sévérité de mon pere, & je
ne ferai que perdre &
déshonorer moi, ma famille & toi-même. Mon amie est absente, mon
frere n'est plus; je ne
trouve aucun protecteur au monde contre l'ennemi qui me poursuit;
j'implore en vain le
Ciel, le Ciel est sourd aux prieres des foibles. Tout fomente l'ardeur
qui me dévore; tout
m'abandonne à moi-même, ou plutôt tout me livre à toi; la nature
entiere semble être ta
complice; tous mes efforts sont vains, je [14] t'adore en dépit de
moi-même. Comment mon
coeur, qui n'a pu résister dans toute sa force, céderoit-il maintenant
à demi? Comment ce
coeur, qui ne soit rien dissimuler, te cacheroit-il le reste de sa
foiblesse? Ah! le premier pas,
qui coûte le plus, étoit celui qu'il ne faloit pas faire; comment
m'arrêterois-je aux autres?
Non, de ce premier pas je me sens entraîner dans l'abyme, & tu peux
me rendre aussi
malheureuse qu'il te plaira.
Tel
est l'état affreux où je me vois, que je ne puis plus avoir recours
qu'à celui qui m'y a
réduite, & que pour me garantir de ma perte, tu dois être mon
unique défenseur contre
toi. Je pouvois, je le sais, différer cet aveu de mon désespoir; je
pouvois quelque tems
déguiser ma honte, & céder par degrés pour m'en imposer à moi-même.
Vaine adresse
qui pouvoit flatter mon amour-propre, & non pas sauver ma vertu!
Va, je vois trop, je sens
trop où mene la premiere faute, & je ne cherchois pas à préparer ma
ruine, mais à
l'éviter.
Toutefois
si tu n'es pas le dernier des hommes; si quelque étincelle de vertu
brilla dans ton
ame; s'il y reste encore quelque trace des sentimens d'honneur dont tu
m'as paru pénétré,
puis-je te croire assez vil pour abuser de l'aveu fatal que mon délire
m'arrache? Non, je te
connois bien; tu soutiendras ma foiblesse, tu deviendras ma
sauve-garde, tu protégeras ma
personne contre mon propre coeur. Tes vertus sont le dernier refuge de
mon innocence;
mon honneur s'ose confier au tien, tu ne peux conserver l'un sans
l'autre; ame généreuse,
ah! conserve-les tous deux, & du [15] moins pour l'amour de
toi-même, daigne prendre
pitié de moi.
O
Dieu! suis-je assez humiliée! Je t'écris à genoux; je baigne mon papier
de mes pleurs;
j'éleve à toi mes timides supplications. Et ne pense pas, cependant,
que j'ignore que c'étoit à moi d'en recevoir, & que pour me faire
obéir je n'avois qu'à me rendre avec art
méprisable. Ami, prends ce vain empire, & laisse-moi l'honnêteté:
j'aime mieux être ton
esclave & vivre innocente, que d'acheter ta dépendance au prix de
mon déshonneur. Si tu
daignes m'écouter, que d'amour, que de respects ne dois-tu pas attendre
de celle qui te
devra son retour à la vie? Quels charmes dans la douce union de deux
ames pures! Tes
désirs vaincus seront la source de ton bonheur, & les plaisirs dont
tu jouiras seront dignes
du Ciel même.
Je
crois, j'espere, qu'un coeur qui m'a paru mériter tout l'attachement du
mien ne
démentira pas la générosité que j'attends de lui. J'espere encore que
s'il étoit assez lâche
pour abuser de mon égarement & des aveux qu'il m'arrache, le
mépris, l'indignation me
rendroient la raison que j'ai perdue, & que je ne serois pas assez
lâche moi-même pour
craindre un amant dont j'aurois à rougir. Tu seras vertueux ou méprisé;
je serai
respectée ou guérie; voilà l'unique espoir qui me reste avant celui de
mourir.
[16]
LETTRE V. A JULIE.
Puissances
du Ciel! j'avois une ame pour la douleur, donnez-m'en une pour la
félicité.
Amour, vie de l'ame, viens soutenir la mienne prête à défaillir. Charme
inexprimable de
la vertu, force invincible de la voix de ce qu'on aime, bonheur,
plaisirs, transports, que vos
traits sont poignans! qui peut en soutenir l'atteinte? Oh! comment
suffire au torrent de
délices qui vient inonder mon coeur? comment expier les alarmes d'une
craintive amante?
Julie... non? ma Julie à genoux! ma Julie verser des pleurs!... celle à
qui l'univers devroit
des hommages, supplier un homme qui l'adore de ne pas l'outrager, de ne
pas se
déshonorer lui-même! Si je pouvois m'indigner contre-toi, je le ferois,
pour tes frayeurs
qui nous avilissent. Juge mieux, beauté pure & céleste, de la
nature de ton empire. Eh! si
j'adore les charmes de ta personne, n'est-ce pas sur-tout pour
l'empreintede cette ame sans
tache qui l'anime, & dont tous tes traits portent la divine
enseigne? Tu crains de céder à
mes poursuites? mais quelles poursuites peut redouter celle qui couvre
de respect
&d'honnêteté tous les sentimens qu'elle inspire? Est-il un homme
assez vil sur terre pour
oser être téméraire avec toi?
Permets,
permets que je savoure le bonheur inattendu d'être aimé...aimé de
celle... Trône
du monde, combien [17] je te vois au-dessous de moi! Que je la relise
mille fois, cette lettre
adorable où ton amour & tes sentimens sont écrits en caracteres de
feu; où malgré tout
l'emportement d'un coeur agité, je vois avec transport combien, dans
une ame honnête, les
passions les plus vives gardent encore le saint caractere de la vertu!
Quel monstre, après
avoir lu cette touchante lettre, pourroit abuser de ton état, &
témoigner par l'acte le plus
marqué son profond mépris pour lui-même? Non, chére amante, prends
confiance en un
ami fidele qui n'est point fait pour te tromper. Bien que ma raison
soit à jamais perdue,
bien que le trouble de mes sens s'accroisse à chaque instant, ta
personne est désormais
pour moi le plus charmant, mais le plus sacré dépôt dont jamais mortel
fut honoré. Ma
flamme & son objet conserveront ensemble une inaltérable pureté. Je
frémirois de porter
la main sur tes chastes attraits plus que du plus vil inceste; & tu
n'est pas dans une sûreté
plus inviolable avec ton pere qu'avec ton amant. Oh! si jamais cet
amant heureux s'oublie
un moment devant toi!... L'amant de Julie auroit une ame abjecte! Non,
quand je cesserai
d'aimer la vertu, je ne t'aimerai plus; à ma premiere lâcheté, je ne
veux plus que tu
m'aimes.
Rassure-toi
donc, je t'en conjure au nom du tendre & pur amour qui nous unit;
c'est à lui
de t'être garant de ma retenue & de mon respect; c'est à lui de te
répondre de lui-même.
Et pourquoi tes craintes iroient-elles plus loin que mes désirs? à quel
autre bonheur
voudrois-je aspirer, si tout mon coeur suffit à peine à celui qu'il
goûte? Nous [18] sommes
jeunes tous deux, il est vrai; nous aimons pour la premiere &
l'unique fois de la vie, &
n'avons nulle expérience des passions: mais l'honneur qui nous conduit
est-il un guide
trompeur? a-t-il besoin d'une expérience suspecte qu'on n'acquiert qu'à
force de vices?
J'ignore si je m'abuse, mais il me semble que les sentimens droits sont
tous au fond de mon
coeur. Je ne suis point un vil séducteur comme tu m'appelles dans ton
désespoir, mais un
homme simple & sensible, qui montre aisément ce qu'il sent, &
ne sent rien dont il doive
rougir. Pour dire tout en un seul mot, j'abhorre encore plus le crime
que je n'aime Julie. Je
ne sais, non, je ne sais pas même si l'amour que tu fais naître est
compatible avec l'oubli de
la vertu; & si tout autre qu'une ame honnête peut sentir assez tous
tes charmes. Pour moi,
plus j'en suis pénétré, plus mes sentimens s'élevent. Quel bien, que je
n'aurois pas fait
pour lui-même, ne ferois-je pas maintenant pour me rendre digne de toi?
Ah! daigne te
confier aux feux que tu m'inspires, & que tu saissi bien purifier;
crois qu'il suffit que je
t'adore pour respecter à jamais le précieux dépôt dont tu m'as chargé.
Oh! quel coeur je
vais posséder! Vrai bonheur, gloire de ce qu'on aime, triomphe d'un
amour qui s'honore,
combien tu vaux mieux que tous ses plaisirs!
[19]
LETTRE VI. DE JULIE A CLAIRE.
Veux-tu,
ma cousine, passer ta vie à pleurer cette pauvre Chaillot, &
faut-il que les morts
te fassent oublier les vivants? Tes regrets sont justes; & je les
partage; mais doivent-ils être éternels? Depuis la perte de ta mere,
elle t'avoit élevée avec le plus grand soin: elle étoit
plutôt ton amie ta gouvernante; elle t'aimoit tendrement, &
m'aimoit parce que tu
m'aimes; elle ne nous inspira jamais que des principes de sagesse &
d'honneur. Je sais tout
cela, ma chére, & j'en conviens avec plaisir. Mais conviens aussi
que la bonne femme étoit
peu prudente avec nous; qu'elle nous faisoit sans nécessité les
confidences les plus
indiscretes; qu'elle nous entretenoit sans cesse des maximes de la
galanterie, des aventures
de sa jeunesse, du manége des amants; & que, pour nous garantir des
piéges des hommes,
si elle ne nous apprenoit pas à leur entendre, elle nous instruisoit au
moins de mille choses
que des jeunes filles se passeroient bien de savoir. Console-toi donc
de sa perte comme d'un
mal qui n'est pas sans quelque dédommagement: à l'âge où nous sommes,
ses leçons
commençoient à devenir dangereuses, & le Ciel nous l'a peut-être
ôtée au moment où il
n'étoit pas bon qu'elle nous restât plus longtemps. Souviens-toi de
tout ce que tu me disois
quand je perdis le [20] meilleur des freres. La Choillot t'est-elle
plus chére? As-tu plus de
raison de la regretter?
Reviens,
ma chére, elle n'a plus besoin de toi. Hélas! tandis que tu perds ton
tems en
regrets superflus, comment ne crains-tu point de t'en attirer d'autres?
comment ne
crains-tu point, toi qui connois l'état de mon coeur, d'abandonner ton
amie à des périls
que ta présence auroit prévenus? Oh! qu'il s'est passé de choses depuis
ton départ! Tu
frémiras en apprenant quels dangers j'ai courus par mon imprudence.
J'espere en être
délivrée: mais je me vois, pour ainsi dire, à la discrétion d'autrui:
c'est à toi de me
rendre à moi-même. Hâte-toi donc de revenir. Je n'ai rien dit tant que
tes soins étoient
utiles à ta pauvre Bonne; j'eusse été la premiere à t'exhorter à les
lui rendre. Depuis
qu'elle n'est plus, c'est à sa famille que tu les dois: nous les
remplirons mieux ici de concert
que tu ne ferois seule à la campagne, & tu t'acquitteras des
devoirs de la reconnoissance
sans rien ôter à ceux de l'amitié.
Depuis
le départ de mon Pere nous avons repris notre ancienne maniere de
vivre, & ma
mere me quitte moins; mais c'est par habitude plus que par défiance.
Ses sociétés lui
prennent encore bien des momens qu'elle ne veut pas dérober à mes
petites études, &
Babi remplit alors sa place assez négligemment. Quoique je trouve à
cette bonne mere
beaucoup trop de sécurité, je ne puis me résoudre à l'en avertir; je
voudrois bien
pourvoir à ma sûreté sans perdre son estime, & c'est toi seule qui
peux concilier tout cela.
Reviens, ma Claire, reviens sans tarder. j'ai regret aux [21] leçons
que je prends sans toi,
& j'ai peur de devenir trop savante. Notre maître n'est pas
seulement un homme de
mérite; il est vertueux, & n'en est que plus à craindre. Je suis
trop contente de lui pour
l'être de moi. A son âge & au nôtre, avec l'homme le plus vertueux,
quand il est aimable,
il vaut mieux être deux filles qu'une.
LETTRE
VII. REPONSE.
Je
t'entends, & tu me fais trembler; non que je croie le danger aussi
pressant que tu
l'imagines. Ta crainte modere la mienne sur le présent, mais l'avenir
m'épouvante; & si tu
ne peux te vaincre, je ne vois plus que des malheurs. Hélas! combien de
fois la pauvre
Chaillot m'a-t-elle prédit que le premier soupir de ton coeur feroit le
destin de ta vie! Ah!
cousine! si jeune encore, faut-il voir déjà ton sort s'accomplir!
Qu'elle va nous manquer,
cette femme habile que tu nous crois avantageux de perdre! Il l'eût
été, peut-être, de
tomber d'abord en de plus sûres mains; mais nous sommes trop instruites
en sortant des
siennes pour nous laisser gouverner par d'autres, & pas assez pour
nous gouverner
nous-mêmes: elle seule pouvoit nous garantir des dangers auxquels elle
nous avoit
exposées. Elle nous a beaucoup appris; & nous avons, ce me semble,
beaucoup pensé pour
notre âge. La vive & tendre amitié qui nous unit presque des le
berceau, [22] nous a, pour
ainsi dire, éclairé le coeur de bonne heure sur toutes les passions:
nous connoissons assez
bien leurs signes & leurs effets; il n'y a que l'art de les
réprimer qui nous manque. Dieu
veuille que ton jeune philosophe connoisse mieux que nous cet art-là!
Quand
je dis nous, tu m'entends; c'est sur-tout de toi que je parle: car,
pour moi, la Bonne
m'a toujours dit que mon étourderie me tiendroit lieu de raison, que je
n'aurois jamais
l'esprit de savoir aimer, & que j'étois trop folle pour faire un
jour des folies. Ma Julie,
prendsgar de à toi; mieux elle auguroit de ta raison, plus elle
craignoit pour ton coeur. Ais
bon courage cependant; tout ce que la sagesse & l'honneur pourront
faire, je sais que ton
ame le fera; & la mienne fera, n'endoute pas, tout ce que l'amitié
peut faire à son tour. Si
nous en savons trop pour notre âge, au moins cette étude n'a rien coûté
à nos moeurs.
Crois, ma chére, qu'il y a bien des filles plus simples qui sont moins
honnêtes que nous
nous le sommes parce que nous voulons l'être; &, quoi qu'on en
puisse dire, c'est le moyen
de l'être plus sûrement.
Cependant,
sur ce que tu me marques, je n'auroi pas un moment de repos que je ne
sois
auprès de toi; car, si tu crains le danger, il n'est pas tout à fait
chimérique. Il est vrai que
le préservatif est facile: deux mots à ta mere, & tout est fini;
mais je te comprends, tu ne
veux point d'un expédient qui finit tout: tu veux bien t'ôter le
pouvoir de succomber, mais
non pas l'honneur de combattre. O pauvre cousine!... encore si la
moindre lueur... Le baron
d'Etange consentir [23] à donner sa fille, son enfant unique, à un
petit bourgeois sans
fortune! L'esperes-tu?... Qu'esperes-tu donc? que veux-tu?...Pauvre,
pauvre cousine!... Ne
crains rien toutefois de ma part; ton secret sera gardé par ton amie.
Bien des gens
trouveroient plus honnête de le révéler: peut-être auroient-ils raison.
Pour moi, qui ne
suis pas une grande raisonneuse, je ne veux point d'une honnêteté qui
trahit l'amitié, la
foi, la confiance; j'imagine que chaque relation, chaque âge a ses
maximes, ses devoirs, ses
vertus; que ce qui seroit prudence à d'autres, à moi seroit perfidie,
& qu'au lieu de nous
rendre sages, on nous rend méchans en confondant tout cela. Si ton
amour est foible, nous
le vaincrons; s'il est extrême, c'est l'exposer à des tragédies que de
l'attaquer par des
moyens violents; & il ne convient à l'amitié de tenter que ceux
dont elle peut répondre.
Mais , en revanche, tu n'as qu'à marcher droit quand tu seras sous ma
garde: tu verras, tu
verras ce que c'est qu'une Duégne de dix-huit ans.
Je
ne suis pas, comme tu sais, loin de toi pour mon plaisir; & le
printemps n'est pas si
agréable en campagne que tu penses; on y souffre à la fois le froid
& le chaud; on n'a
point d'ombre à la promenade, & il faut se chauffer dans la maison.
Mon pere, de son
côté, ne laisse pas, au milieu de ses bâtiments, de s'appercevoir qu'on
a la gazette ici plus
tard qu'à la ville. Ainsi tout le monde ne demande pas mieux que d'y
retourner, & tu
m'embrasseras, j'espere, dans quatre ou cinq jours. Mais ce qui
m'inquiete est que quatre
ou cinq jours font je ne sais combien d'heures, dont [24] plusieurs
sont destinées au
philosophe. Au philosophe, entends-tu, cousine? Pense que toutes ces
heures-là ne doivent
sonner que pour lui.
Ne
va pas ici rougir & baisser les yeux: prendre un air grave, il
t'est impossible; cela ne
peut aller à tes traits. Tu sais bien que je ne saurois pleurer sans
rire, & que je n'en suis
pas pour cela moins sensible; je n'en ai pas moins de chagrin d'être
loin de toi; je n'en
regrette pas moins la bonne Chaillot. Je te sais un gré infini de
vouloir partager avec moi le
soin de sa famille, je ne l'abandonnerai de mes jours; mais tune serois
plus toi-même si tu
perdois quelque occasion de faire du bien. Je conviens que la pauvre
mie étoit babillarde,
assez libre dans ses propos familiers, peu discrete avec de jeunes
filles, & qu'elle aimoit à
parler de son vieux tems. Aussi ne sont-ce pas tant les qualités de son
esprit que je regrette,
bien qu'elle en eût d'excellentes parmi de mauvaises; la perte que je
pleure en elle, c'est son
bon coeur, son parfait attachement, qui lui donnoit à la fois pour moi
la tendresse d'une
mere & la confiance d'une soeur. Elle me tenait lieu de toute ma
famille. A peine ai-je
connu ma mere! mon pere m'aime autant qu'il peut aimer; nous avons
perdu ton aimable
fr frere, re, je ne vois presque jamais les miens: me voilà comme une
orpheline délaissée.
Mon enfant, tu me restes seule; car ta bonne mere, c'est toi: tu as
raison pourtant; tu me
restes. Je pleurois! j'étois donc folle; qu'avois-je à pleurer?
P.S.
De peur d'accident, j'adresse cette lettre à notre maître, afin qu'elle
te parvienne plus
sûrement.
[25]
LETTRE VIII. A JULIE. * [* On sent qu'il y a ici une lacune, & l'on
en trouvera
souvent dans la suite de cette correspondance. Plusieurs lettres se
sont perdues, d'autres
ont été supprimées, d'autres ont souffert des retranchemens; mais il ne
manque rien
d'essentiel qu'on ne puisse aisément suppléer a l'aide de ce qui reste.]
Quels
sont, belle Julie, les bizarres caprices de l'amour! Mon coeur a plus
qu'il n'espéroit,
& n'est pas content! Vous m'aimez, vous me le dites, & je
soupire! Ce coeur injuste ose
désirer encore, quand il n'a plus rien à désirer; il me punit de ses
fantaisies, & me rend
inquiet au sein du bonheur. Ne croyez pas que j'aie oublié les loix qui
me sont imposées, ni
perdu la volonté de les observer; non: mais un secret dépit m'agite en
voyant que ces loix
ne coûtent qu'à moi, que vous qui vous prétendiez si foible êtes si
forte à présent, & que
j'ai si peu de combats à rendre contre moi-même, tant je vous trouve
attentive à les
prévenir.
Que
vous êtes changée depuis deux mois, sans que rien ait changé que vous!
Vos
langueurs ont disparu: il n'est plus question de dégoût ni
d'abattement; toutes les grâces
sont venues reprendre leurs postes; tous vos charmes se sont ranimés;
la rose qui vient
d'éclorre n'est pas plus fraîche que vous; les saillies ont recommencé;
vous avez de l'esprit
avec tout le monde; vous folâtrez, même avec moi, comme auparavant;
&, ce qui m'irrite
plus que tout le reste; vous [26] me jurez un amour éternel d'un air
aussi gai que si vous
disiez la chose du monde la plus plaisante.
Dites,
dites, volage, est-ce là le caractere d'une passion violente réduite à
se combattre
elle-même? & si vous aviez le moindre désir à vaincre, la
contrainte n'étoufferoit-elle pas
au moins l'enjouement? Oh! que vous étiez bien plus aimable quand vous
étiez moins
belle! que je regrette cette pâleur touchante, précieux gage du bonheur
d'un amant!, &
que je hais l'indiscrete santé que vous avez recouvrée aux dépens de
mon repos! Oui,
j'aimerois mieux vous voir malade encore que cet air content, ces yeux
brillants, ce teint
fleuri, qui m'outragent. Avez-vous oublié sitôt que vous n'étiez pas
ainsi quand vous
imploriez ma clémence? Julie, Julie, que cet amour si vif est devenu
tranquille en peu de
temps!
Mais
ce qui m'offense plus encore, c'est qu'apres vous être remise à ma
discrétion, vous
paroissez vous en défier, & que vous fuyez les dangers comme s'il
vous en restoit à
craindre. Est-ce ainsi que vous honorez ma retenue, & mon
inviolable respect méritoit-il
cet affront de votre part? Bien loin que le départ de votre pere nous
ait laissé plus de
liberté, à peine peut-on vous voir seule. Votre inséparable cousine ne
vous quitte plus.
Insensiblement nous allons reprendre nos premieres manieres de vivre
& notre ancienne
circonspection, avec cette unique différence qu'alors elle vous étoit à
charge, & qu'elle
vous plaît maintenant.
Quel
sera donc le prix d'un si pur hommage, si votre estime ne l'est pas;
& de quoi me sert
l'abstinence éternelle & [27] volontaire de ce qu'il y a de plus
doux au monde, si celle qui
l'exige ne m'en sait aucun gré? Certes, je suis las de souffrir
inutilement, & de me
condamner aux plus dures privations sans en avoir même le mérite. Quoi!
faut-il que vous
embellissiez impunément, tandis que vous me méprisez? Faut-il
qu'incessamment mes
yeux dévorent des charmes dont jamais ma bouche n'ose approcher?
Faut-il enfin que je
m'ôte à moi-même toute espérance, sans pouvoir au moins m'honorer d'un
sacrifice aussi
rigoureux? Non; puisque vous ne vous fiez pas à ma foi, je ne veux plus
la laisser
vainement engagée: c'est une sûreté injuste que celle que vous tirez à
la fois de ma parole
& de vos précautions; vous êtes trop ingrate, ou je suis trop
scrupuleux, & je ne veux plus
refuser de la fortune les occasions que vous n'aurez pu lui ôter.
Enfin, quoi qu'il en soit de
mon sort, je sens que j'ai pris une charge au-dessus de mes forces.
Julie, reprenez la garde
de vous-même; je vous rends un dépôt trop dangereux pour la fidélité du
dépositaire, &
dont la défense coûtera moins à votre coeur que vous n'avez feint de la
craindre.
Je
vous le dis sérieusement: comptez sur vous, ou chassez-moi,
c'est-à-dire ôtez-moi la vie.
j'ai pris un engagement téméraire. J'admire comment je l'ai pu tenir si
longtemps; je sais
que je le dois toujours; mais je sens qu'il m'est impossible. On mérite
de succomber quand
on s'impose de si périlleux devoirs. Croyez-moi, chére & tendre
Julie, croyez-en ce coeur
sensible quine vit que pour vous; vous serez toujours respectée: mais
je puis un [28] instant
manquer de raison, & l'ivresse des sens peut dicter un crime dont
on auroit horreur de
sang-froid. Heureux de n'avoir point trompé votre espoir, j'ai vaincu
deux mais, & vous
me devez le prix de deux siecles de souffrances.
LETTRE
IX. DE JULIE.
J'entends:
les plaisirs du vice & l'honneur de la vertu vous feroient un sort
agréable.
Est-ce là votre morale?... Eh! mon bon ami, vous vous lassez bien vite
d'être généreux! Ne
l'étiez-vous donc que par artifice? La singuliere marque d'attachement
que de vous
plaindre de ma santé! Seroit-ce que vous espériez voir mon fol amour
achever de la
détruire, & que vous m'attendiez au moment de vous demander la vie?
ou bien,
comptiez-vous de me respecter aussi long-tems que je ferois peur, &
de vous rétracter
quand je deviendrois supportable? Je ne vois pas dans de pareils
sacrifices un mérite à
tant faire valoir.
Vous
me reprochez avec la même équité le soin que je prends de vous sauver
des combats
pénibles avec vous-même, comme si vous ne deviez pas plutôt m'en
remercier. Puis vous
vous rétractez de l'engagement que vous avez pris comme d'un devoir
trop à charge; en
sorte que, dans la même lettre, vous vous plaignez de ce que vous avez
trop de peine, & de
ce que vous n'en avez pas assez. Pensez-y [29] mieux, & tâchez
d'être d'accord avec vous
pour donner à vos prétendus griefs une couleur moins frivole; ou
plutôt, quittez toute
cette dissimulation qui n'est pas dans votre caractere. Quoique vous
puissiez dire, votre
coeur est plus content du mien qu'il ne feint de l'être: ingrat, vous
savez trop qu'il n'aura
jamais tort avec vous! Votre lettre même vous dément par son style
enjoué, & vous
n'auriez pas tant d'esprit si vous étiez moins tranquille. En voilà
trop sur les vains
reproches qui vous regardent; passons à ceux qui me regardent moi-même,
& qui
semblent d'abord mieux fondés.
Je
le sens bien, la vie égale & douce que nous menons depuis deux mais
ne s'accorde pas
avec ma déclaration précédente, & j'avoue que ce n'est pas sans
raison que vous êtes
surpris de ce contraste. Vous m'avez d'abord vue au désespoir, vous me
trouvez à présent
trop paisible; de là vous accusez mes sentimens d'inconstance, &
mon coeur de caprice.
Ah! mon ami, ne le jugez-vous point trop séverement? Il faut plus d'un
jour pour le
connaître: attendez, & vous trouverez peut-être que ce coeur qui
vous aime n'est pas
indigne du vôtre.
Si
vous pouviez comprendre avec quel effroi j'éprouvai les premieres
atteintes du
sentiment qui m'unit à vous, vous jugeriez du trouble qu'il dut me
causer: j'ai été élevée
dans des maximes si séveres, que l'amour le plus pur me paroissoit le
comble du
déshonneur. Tout m'apprenoit ou me faisoit croire qu'une fille sensible
étoit perdue au
premier mot tendre échappé de sa bouche; mon imagination troublée [30]
confondoit le
crime avec l'aveu de la passion; & j'avois une si affreuse idée de
ce premier pas, qu'à
peine voyois-je au delà nul intervalle jusqu'au dernier. L'excessive
défiance de moi-même
augmenta mes alarmes; les combats de la modestie me parurent ceux de la
chasteté; je pris
le tourment du silence pour l'emportement des désirs. Je me crus perdue
aussitôt que
j'aurois parlé, & cependant il faloit parler où vous perdre. Ainsi,
ne pouvant plus
déguiser mes sentimens, je tâchai d'exciter la générosité des vôtres,
& me fiant plus à
vous qu'à moi, je voulus, en intéressant votre honneur à ma défense, me
ménager des
ressources dont je me croyois dépourvue.
J'ai
reconnu que je me trompois; je n'eus pas parlé, que je me trouvai
soulagée; vous
n'eût es pas répondu, que je me sentis tout à fait calme; & deux
mais d'expérience m'ont
ppris que mon coeur trop tendre a besoin d'amour, mais que mes sens
n'ont aucun besoin
d'amant. Jugez, vous qui aimez la vertu, avec quelle joie je fis cette
heureuse découverte.
Sortie de cette profonde ignominie où mes terreurs m'avoient plongée,
je goûte le plaisir
délicieux d'aimer purement. cet état fait le bonheur de ma vie; mon
humeur & ma santé
s'en ressentent; à peine puis-je en concevoir un plus doux, &
l'accord de l'amour & de
l'innocence me semble être le paradis sur la terre.
Dès-lors
je ne vous craignis plus; &, quand je pris soin d'éviter la
solitude avec vous, ce fut
autant pour vous que pour moi: car vos yeux & vos soupirs
annonçoient plus de transports
que de sagesse; & si vous eussiez oublié l'arrêt que [31] vous avez
prononcé vous-même,
je ne l'aurois pas oublié.
Ah!
mon ami! que ne puis-je faire passer dans votre ame le sentiment de
bonheur & de paix
qui regne au fond de la mienne! Que ne puis-je vous apprendre à jouir
tranquillement du
plus délicieux état de la vie! Les charmes de l'union des coeurs se
joignent pour nous à
ceux de l'innocence: nulle crainte, nulle honte ne trouble notre
félicité; au sein des vrais
plaisirs de l'amour, nous pouvons parler de la vertu sans rougir.
E v'e il piacer con l'onestade accanto.*
[*
Et le plaisir s'unit à l'honnéteté. Metast.]
Je
ne sais quel triste pressentiment s'éleve dans mon sein, & me crie
que nous jouissons du
seul tems heureux que le Ciel nous ait destiné. Je n'entrevois dans
l'avenir qu'absence,
orages, troubles, contradictions. La moindre altération à notre
situation présente me
paroit une pouvoir être qu'un mal. Non, quand un lien plus doux nous
uniroit à jamais, je
ne sais si l'exces du bonheur n'en deviendroit pas bientôt la ruine. Le
moment de la
possession est une crise de l'amour, & tout changement est
dangereux au nôtre; nous ne
pouvons plus qu'y perdre.
Je
t'en conjure, mon tendre & unique ami, tâche de calmer l'ivresse
des vains désirs que
suivent toujours les regrets, le repentir, la tristesse. Goûtons en
paix notre situation
présente. Tu te plais à m'instruire, & tu sais trop si je me plais
à recevoir tes leçons.
Rendons-les encore plus fréquentes; ne nous quittons qu'autant qu'il
faut pour la
bienséance; [32] employons à nous écrire les momens que nous ne pouvons
passer à nous
voir, & profitons d'un tems précieux, après lequel peut-être nous
soupirerons un jour.
Ah! puisse notre sort, tel qu'il est, durer autant que notre vie!
L'esprit s'orne, la raison
s'éclaire, l'ame se fortifie, le coeur jouit: que manque-t-il à notre
bonheur?
LETTRE
X. A JULIE.
Que
vous avez raison, ma Julie, de dire que je ne vous connois pas encore!
Toujours je
crois connoître tous les trésors de votre belle ame, & toujours
j'en découvre de nouveaux.
Quelle femme jamais associa comme vous la tendresse à la vertu, &
tempérant l'une par
l'autre, les rendit toutes deux plus charmantes? Je trouve je ne sais
quoi d'aimable &
d'attrayant dans cette sagesse qui me désole; &vous ornez avec tant
de grâce les privations
que vous m'imposez, qu'ils en faut peu que vous ne me les rendiez
chéres.
Je
le sens chaque jour davantage, le plus grand des biens est d'être aimé
de vous; il n'y en
a point, il n'y en peut avoir qui l'égale, & s'il faloit choisir
entre votre coeur & votre
possession même, non, charmante Julie, je ne balancerois pas un
instant. Mais d'où
viendroit cette amere alternative, & pourquoi rendre incompatible
ce que la nature a voulu
réunir? Le tems est précieux, dites-vous; sachons [33] en jouir tel
qu'il est, &
gardons-nous par notre impatience d'entroubler le paisible cours. Eh!
qu'il passe & qu'il
soit heureux! Pour profiter d'un état aimable, faut-il en négliger un
meilleur, & préférer
le repos à la félicité suprême? Ne perd-on pas tout le tems qu'on peut
mieux employer?
Ah! si l'on peut vivre mille ans en un quart d'heure, à quoi bon
compter tristement les
jours qu'on aura vécu?
Tout
ce que vous dites du bonheur de notre situation présente est
incontestable; je sens que
nous devons être heureux, & pourtant je ne le suis pas. La sagesse
a beau parler par votre
bouche, la voix de la nature est la plus forte. Le moyen de lui
résister quand elle s'accorde à la voix du coeur? Hors vous seule, je
ne vois rien dans ce séjour terrestre qui soit digne
d'occuper mon ame & mes sens: non, sans vous la nature n'est plus
rien pour moi; mais son
empire est dans vos yeux, & c'est là qu'elle est invincible.
Il
n'en est pas ainsi de vous, céleste Julie; vous vous contentez de
charmer nos sens, &
n'êtes point en guerre avec les vôtres. Il semble que des passions
humaines soient
au-dessous d'une ame si sublime, & comme vous avez la beauté des
anges, vous en avez la
pureté. O pureté que je respecte en murmurant, que ne puis-je ou vous
rabaisser ou
m'élever jusqu'à vous! mais non, je ramperai toujours sur la terre,
& vous verrai toujours
briller dans les cieux. Ah! soyez heureuse aux dépens de mon repos;
jouissez de toutes vos
vertus; périsse le vil mortel qui tentera jamais d'en souiller une!
Soyez heureuse; je
tâcherai d'oublier [34] combien je suis à plaindre, & je tirerai de
votre bonheur même la
consolation de mes maux. Oui, chére amante, il me semble que mon amour
est aussi parfait
que son adorable objet; tous les désirs enflammés par vos charmes
s'éteignent dans les
perfections de votre ame; je la vois si paisible, que je n'ose en
troubler la tranquillité.
Chaque fois que je suis tenté de vous dérober la moindre caresse, si le
danger de vous
offenser me retient, mon coeur me retient encore plus par la crainte
d'altérer une félicité
si pure; dans le prix des biens où j'aspire, je ne vois plus que ce
qu'ils vous peuvent coûter;
& ne pouvant accorder mon bonheur avec le vôtre, jugez comment
j'aime, c'est au mien
que j'ai renoncé.
Que
d'inexplicables contradictions dans les sentimens que vous m'inspirez!
Je suis à la fois
soumis & téméraire, impétueux & retenu; je ne saurois lever les
yeux sur vous sans éprouver des combats en moi-même. Vos regards, votre
voix, portent au coeur, avec
l'amour, l'attroit touchant de l'innocence; c'est un charme divin qu'on
auroit regret
d'effacer. Si j'ose former des voeux extrêmes, ce n'est plus qu'en
votre absence; mes
désirs, n'osant aller jusqu'à vous, s'adressent à votre image, &
c'est sur elle que je me
venge du respect que je suis contraint de vous porter.
Cependant
je languis & me consume; le feu coule dans mes veines; rien ne
sauroit
l'éteindre ni le calmer, & je l'irrite en voulant le contraindre.
Je dois être heureux, je le
suis, j'en conviens; je ne me plains point de mon sort; tel qu'il est
je n'en changerois pas
avec les Rois de la terre.[35] Cependant un mal réel me tourmente, je
cherche vainement à
le fuir; je ne voudrois point mourir, & toutefois je me meurs; je
voudrois vivre pour vous,
& c'est vous qui m'ôtez la vie.
LETTRE
XI. DE JULIE.
Mon
ami, je sens que je m'attache à vous chaque jour davantage; je ne puis
plus me
séparer de vous; la moindre absence m'est insupportable, & il faut
que je vous voye ou que
je vous écrive, afin de m'occuper de vous sans cesse.
Ainsi
mon amour s'augmente avec le vôtre; car je connois à présent combien
vous
m'aimez, par la crainte réelle que vous avez de me déplaire, au lieu
que vous n'en aviez
d'abord qu'une apparence pour mieux venir à vos fins. Je sais fort bien
distinguer en vous
l'empire que le coeur a sçu prendre, du délire d'une imagination
échauffée; & je vois cent
fois plus de passion dans la contrainte où vous êtes que dans vos
premiers emportements.
Je sais bien aussi que votre état, tout gênant qu'il est, n'est pas
sans plaisirs. Il est doux
pour un véritable amant de faire des sacrifices qui lui sont tous
comptés, & dont aucun
n'est perdu dans le coeur de ce qu'il aime. Qui soit même si,
connoissant ma sensibilité,
vous n'employez pas, pour me séduire, une adresse mieux entendue? mais
non, je suis
injuste, & vous [36] n'êtes pas capable d'user d'artifice avec moi.
Cependant, si je suis
sage, je me défierai plus encore de la pitié que de l'amour. Je me sens
mille fois plus
attendrie par vos respects que par vos transports, & je crains bien
qu'en prenant le parti le
plus honnête, vous n'ayez pris enfin le plus dangereux.
Il
faut que je vous dise, dans l'épanchement de mon coeur, une vérité
qu'il sent fortement,
& dont le vôtre doit vous convaincre: c'est qu'en dépit de la
fortune, des parens & de
nous-mêmes, nos destinées sont à jamais unies, & que nous ne
pouvons plus être heureux
ou malheureux qu'ensemble. Nos â mes se sont pour ainsi dire touchées
par tous les
points, & nous avons partout senti la même cohérence.
(Corrigez-moi, mon ami, si
j'applique mal vos leçons de physique.) Le sort pourra bien nous
séparer, mais non pas
nous désunir. Nous n'aurons plus que les mêmes plaisirs & les mêmes
peines; & comme
ces aimans dont vous me parliez, qui ont, dit-on, les mêmes mouvemens
en différens lieux,
nous sentirions les mêmes choses aux deux extrémités du monde.
Défaites-vous
donc de l'espoir, si vous l'eût es jamais de vous faire un bonheur
exclusif, &
de l'acheter aux dépens du mien. N'espérez pas pouvoir être heureux si
j'étois
déshonorée, ni pouvoir, d'un oeil satisfait, contempler mon ignominie
& mes larmes.
Croyez-moi, mon ami, je connois votre coeur bien mieux que vous ne le
connoissez. Un
amour si tendre & si vrai doit savoir commander aux désirs; vous en
avez trop fait pour
achever sans vous perdre, & [37] ne pouvez plus combler mon malheur
sans faire le vôtre.
Je
voudrois que vous pussiez sentir combien il est important pour tous
deux que vous vous
en remettiez à moi du soin de notre destin commun. Doutez-vous que vous
ne me soyez
aussi cher que moi-même; & pensez-vous qu'il pût exister pour moi
quelque félicité que
vous ne partageriez pas? Non, mon ami; j'ai les mêmes intérêts que
vous, & un peu plus
de raison pour les conduire. J'avoue que je suis la plus jeune; mais
n'avez-vous jamais
remarqué que si la raison d'ordinaire est plus foible & s'éteint
plustôt chez les femmes,
elle est aussi plustôt formée, comme un frêle tournesol croît &
meurt avant un chêne?
Nous nous trouvons des le premier âge chargées d'un si dangereux dépôt,
que le soin de
le conserver nous éveille bientôt le jugement; & c'est un excellent
moyen de bien voir les
conséquences des choses, que de sentir vivement tous les risques
qu'elles nous font courir.
Pour moi, plus je m'occupe de notre situation, plus je troue que la
raison vous demande ce
que je vous demande au nom de l'amour. Soyez donc docile à sa douce
voix, & laissez-vous
conduire, hélas! par un autre aveugle, mais qui tient au moins un appui.
Je
ne sais, mon ami, si nos coeurs auront le bonheur de s'entendre, &
si vous partagerez, en
lisant cette lettre, la tendre émotion qui l'adictée; je ne sais si
nous pourrons jamais nous
accorder sur la maniere de voir comme sur celle de sentir; mais je sais
bien que l'avis de
celui des deux qui sépare le moins son bonheur du bonheur de l'autre
est l'avis qu'il faut
préférer.
[38]
LETTRE XII. A JULIE.
Ma
Julie, que la simplicité de votre lettre est touchante! Que j'y vois
bien la sérénité
d'une ame innocente, & la tendre sollicitude de l'amour! Vos
pensées s'exhalent sans art &
sans peine; elles portent au coeur une impression délicieuse que ne
produit point un style
apprêté. Vous donnez des raisons invincibles d'un air si simple, qu'il
y faut réfléchir pour
en sentir la force; & les sentimens élevés vous coûtent si peu,
qu'on est tenté de les
prendre pour des manieres de penser communes. Ah! oui, sans doute,
c'est à vous de
régler nos destins; ce n'est pas un droit que je vous laisse, c'est un
devoir que j'exige de
vous, c'est une justice que je vous demande, & votre raison me doit
dédommager du mal
que vous avez fait à la mienne. Dès cet instant je vous remets pour ma
vie l'empire de mes
volontés; disposez de moi comme d'un homme qui n'est plus rien pour
lui-même, & dont
tout l'être n'a de rapport qu'à vous. Je tiendrai, n'en doutez pas,
l'engagement que je
prends, quoi que vous puissiez me prescrire. Ou j'en vaudrai mieux, ou
vous en serez plus
heureuse, & je vois partout le prix assuré de mon obéissance. Je
vous remets donc sans
réserve le soin de notre bonheur commun; faites le vôtre, & tout
est fait. Pour moi; qui ne
puis ni vous oublier un instant, ni penser à vous sans des transports
qu'il faut vaincre, je
vais [39] m'occuper uniquement des soins que vous m'avez imposés.
Depuis
un an que nous étudions ensemble, nous n'avons guere fait que des
lectures sans
ordre & presque au hasard, plus pour consulter votre goût que pour
l'éclairer: d'ailleurs
tant de trouble dans l'ame ne nous laissoit guere de liberté d'esprit.
Les yeux étoient mal
fixés sur le livre; la bouche en prononçoit les mots; l'attention
manquoit toujours. Votre
petite cousine, qui n'étoit pas si préoccupée, nous reprochait notre
peu de conception, &
se faisoit un honneur facile de nous devancer. Insensiblement elle est
devenue le maître du
maître; & quoique nous ayons quelquefois ri de ses prétentions,
elle est au fond la seule
des trois qui sait quelque chose de tout ce que nous avons appris.
Pour
regagner donc le tems perdu (ah! Julie, en fut-il jamais de mieux
employé?), j'ai
imaginé une espece de plan qui puisse réparer par la méthode le tort
que les distractions
ont fait au savoir. Je vous l'envoie; nous le lirons tantôt ensemble,
& je me contente d'y
faire ici quelques légeres observations.
Si
nous voulions, ma charmante amie, nous charger d'un étalage
d'érudition, & savoir
pour les autres plus que pour nous, mon systême ne vaudroit rien; car
il tend toujours à
tirer peu de beaucoup de choses, & à faire un petit recueil d'une
grande bibliothéque. La
science est dans la plupart de ceux qui la cultivent une monnoie dont
on fait grand cas, qui
cependant n'ajoute au bien-être qu'autant qu'on la communique, &
n'est bonne que dans
le commerce. Otez à nos savans le plaisir de se faire écouter, le
savoir ne sera rien [40]
pour eux. Ils n'amassent dans le cabinet que pour répandre dans le
public; ils ne veulent être sages qu'aux yeux d'autrui; & ils ne se
soucieroient plus de l'étude s'ils n'avoient plus
d'admirateurs.* [*C'est ainsi que pensoit Sénéque lui-même. Si l'on
donnoit, dit-il, la
science, à condition de ne la pas montrer, je n'en voudrois point.
Sublime philosophie, voilà
donc ton usage!]Pour nous qui voulons profiter de nos connoissances,
nous ne les amassons
point pour les revendre, mais pour les convertir à notre usage; ni pour
nous en charger,
mais pour nous en nourrir. Peu lire, & penser beaucoup à nos
lectures, ou, ce qui est la
même chose, en causer beaucoup entre nous, est le moyen de les bien
digérer; je pense que
quand on a une fois l'entendement ouvert par l'habitude de réfléchir,
il vaut toujours
mieux trouver de soi-même les choses qu'on trouverait dans les livres;
c'est le vrai secret de
les bien mouler à sa tête, & de se les approprier: au lieu qu'en
les recevant telles qu'on
nous les donne, c'est presque toujours sous une forme qui n'est pas la
nôtre. Nous sommes
plus riches que nous pensons, mais, dit Montaigne, on nous dresse à
l'emprunt & à la
quête; on nous apprend à nous servir du bien d'autrui plutôt que du
nôtre; ou plutôt,
accumulant sans cesse, nous n'osons toucher à rien: nous sommes comme
ces avares qui ne
songent qu'à remplir leurs greniers, & dans le sein de l'abondance
se laissent mourir de
faim.
Il
y a, je l'avoue, bien des gens qui cette méthode seroit fort nuisible
& qui ont besoin de
beaucoup lire & peu méditer, parce qu'ayant la tête mal faite ils
ne rassemblent [41] rien
de si mauvais que ce qu'ils produisent d'eux-mêmes. Je vous recommande
tout le contraire, à vous qui mettez dans vos lectures mieux que ce que
vous y trouvez, & dont l'esprit actif
fait sur le livre un autre livre, quelquefois meilleur que le premier.
Nous nous
communiquerons donc nos idées; je vous dirai ce que les autres auront
pensé, vous me
direz sur le même sujet ce que vous pensez vous-même, & souvent
après la leçon j'en
sortirai plus instruit que vous.
Moins
vous aurez de lecture à faire, mieux il faudra la choisir, & voici
les raisons de mon
choix. La grande erreur de ceux qui étudient est, comme je viens de
vous dire, de se fier
trop à leurs livres & de ne pas tirer assez de leur fonds, sans
songer que de tous les
Sophistes, notre propre raison est presque toujours celui qui nous
abuse le moins. Sitôt
qu'on veut rentrer en soi-même, chacun sent ce qui est bien, chacun
discerne ce qui est
beau; nous n'avons pas besoin qu'on nous apprenne à connoître ni l'un
ni l'autre, & l'on
ne s'en impose là-dessus qu'autant qu'on s'en veut imposer. Mais les
exemples du très-bon
& du très-beau sont plus rares & moins connus, il les faut
aller chercher loin de nous. La
vanité, mesurant les forces de la nature sur notre foiblesse, nous fait
regarder comme
chimériques les qualités que nous ne sentons pas en nous-mêmes; la
paresse & le vice
s'appuyent sur cette prétendue impossibilité, & ce qu'on ne voit
pas tous les jours,
l'homme foible prétend qu'on ne le voit jamais. C'est cette erreur
qu'il faut détruire. Ce
sont ces grands objets qu'il faut s'accoutumer à sentir & à voir,
afin de s'ôter tout
prétexte de ne les pas imiter. [42] L'ame s'éleve, le coeur s'enflamme
à la contemplation
de ces divins modeles; à force de les considérer, on cherche à leur
devenir semblable, &
l'on ne souffre plus rien de médiocre sans un dégoût mortel.
N'allons
donc pas chercher dans les livres des principes & des regles que
nous trouvons
plus surement au dedans de nous. Laissons à toutes ces vaines disputes
des philosophes sur
le bonheur & sur la vertu; employons à nous rendre bons &
heureux le tels qu'ils perdent à chercher comment on doit l'être, &
proposons-nous de grands exemples à imiter, plutôt
que de vains systêmes à suivre.
J'ai
toujours cru que le bon n'étoit que le beau mis en action, quel'un
tenoit intimement à
l'autre, & qu'ils avoient tous deux une source communes dans la
nature bien ordonnée. Il
suit de cette idée que le goût se perfectionne par les mêmes moyens que
la sagesse, &
qu'une ame bien touchée des charmes de la vertu doit à proportion être
aussi sensible à
tous les autres genres de beautés. On s'exerce à voir comme à sentir,
ou plutôt une vue
exquise n'est qu'un sentiment délicat & fin. C'est ainsi qu'un
peintre, à l'aspect d'un beau
paysage ou devant un beau tableau, s'extasie à des objets qui ne sont
pas même
remarqués d'un spectateur vulgaire. Combien de choses qu'on n'aperçait
que par
sentiment & dont il est impossible de rendre raison! Combien de ces
je ne sais quoi qui
reviennent si fréquemment & dont le goût seul décide! Le goût est
en quelque maniere le
microscope du jugement; c'est lui qui m & les petits objets à sa
portée, & ses opérations
commencent où s'arrêtent celles du dernier. Que faut-il [43] donc pour
le cultiver?
s'exercer à voir ainsi qu'à sentir, & à juger du beau par
inspection comme du bon par
sentiment. Non, je soutiens qu'il n'appartient pas même à tous les
coeurs d'être émus au
premier regard de Julie.
Voilà,
ma charmante écoliere, pourquoi je borne toutes vos études à des livres
de goût &
de moeurs; voilà pourquoi, tournant toute ma méthode en exemples, je ne
vous donne
point d'autre définition des vertus qu'un tableau des gens vertueux, ni
d'autres regles pour
bien écrire que les livres qui sont bien écrits.
Ne
soyez donc pas surprise des retranchemens que je fais à vosprécédentes
lectures; je
suis convaincu qu'il faut les resserrerpour les rendre utiles, & je
vois tous les jours mieux
que tout ce qui ne dit rien à l'ame n'est pas digne de vous occuper.
Nous allons supprimer
les langues, hors l'italienne que vous savez & que vous aimez; nous
laisserons là nos élémens d'algébre &de géométrie; nous quitterions
même la physique, si les termes
qu'elle vous fournit m'en laissoient le courage; nous renoncerons pour
jamais à l'histoire
moderne, excepté celle de notre pays, encore n'est-ce que parce que
c'est un pays libre &
simple, où l'on trouve des hommes antiques dans les tels modernes; car
ne vous laissez pas éblouir par ceux qui disent que l'histoire la plus
intéressante pour chacun est celle de son
pays. Cela n'est pas vrai. Il y a des pays dont l'histoire ne peut pas
même être lue, à moins
qu'on ne soit imbécile ou négociateur. L'histoire la plus intéressante
est celle où l'on
trouve le plus d'exemples de moeurs, de caracteres de toute espece, en
un mot le [44] plus
d'instruction. Ils vous diront qu'il y a autant de tout cela parmi nous
que parmi les anciens.
Cela n'est pas vrai. Ouvrez leur histoire & faites-les taire. Il y
a des peuples sans
physionomie auxquels il ne faut point de peintres; il y a des
gouvernemens sans caractere
auxquels il ne faut point d'historiens, & où, sitôt qu'on sait
quelle place un homme occupe,
on sait d'avance tout ce qu'il y fera. Ils diront que ce sont les bons
historiens qui nous
manquent; mais demandez-leur pourquoi. Cela n'est pas vrai. Donnez
matiere à de bonnes
histoires, & les bons historiens se trouveront. Enfin ils diront
que les hommes de tous les
tels se ressemblent, qu'ils ont les mêmes vertus & les mêmes vices;
qu'on n'admire les
anciens que parce qu'ils sont anciens. Cela n'est pas vrai non plus;
car on faisoit autrefois
de grandes choses avec de petits moyens, & l'on fait aujourd'hui
tout le contraire. Les
anciens étoient contemporains de leurs historiens, & nous ont
pourtant appris à les
admirer: assurément, si la postérité jamais admire les nôtres, elle ne
l'aura pas appris de
nous.
J'ai
laissé, par égard pour votre inséparable cousine, quelques livres de
petite littérature
que je n'aurois pas laissés pour vous; hors de Pétrarque, le Tasse, le
Métastase, & les
maîtres du théâtre françois, je n'y mêle ni poete, ni livres d'amour,
contre l'ordinaire des
lectures consacrées à votre sexe. Qu'appendrions-nous de l'amour dans
ces livres? Ah!
Julie, notre coeur nous en dit plus qu'eux, & le langage imité des
livres est bien froid pour
quiconque est passionné lui-même! D'ailleurs ces études énervent l'âme,
la jettent dans
la [45] mollesse, & lui ôtent tout son ressort. Au contraire,
l'amour véritable est un feu
dévorant qui porte son ardeur dans les autres sentimens, & les
anime d'une vigueur
nouvelle. C'est pour cela qu'on a dit que l'amour faisoit des héros.
Heureux celui que le
sort eût placé pour le devenir, & qui auroit Julie pour amante!
LETTRE
XIII. DE JULIE.
Je
vous le disois bien que nous étions heureux; rien ne me l'apprendmieux
que l'ennui que
j'éprouve au moindre changement d'état. Si nous avions des peines bien
vives, une absence
de deux jours nous en feroit-elle tant? Je dis, nous, car je sais que
mon ami partage mon
impatience; il la partage parce que je la sens, & il la sent encore
pour lui-même: je n'ai
plus besoin qu'il me dise ces choses-là.
Nous
ne sommes à la campagne que d'hier au soir: il n'est pas encore l'heure
où je vous
verrois à la ville, & cependant mon déplacement me fait déjà
trouver votre absence plus
insupportable. Si vous ne m'aviez pas défendu la géométrie, je vous
dirois que mon
inquiétude est en raison composée des intervalles du tems & du
lieu; tant je trouve que
l'éloignement ajoute au chagrin de l'absence!
J'ai
apporté votre lettre & votre plan d'études pour méditer l'une &
l'autre, & j'ai déjà
relu deux fois la premiere: la [46] fin m'en touche extrêmement. Je
vois, mon ami, que vous
sentez le véritable amour, puisqu'il ne vous a point ôté le goût des
choses honnêtes, &
que vous savez encore dans la partie la plus sensible de votre coeur
faire des sacrifices à la
vertu. En effet, employer la voie de l'instruction pour corrompre une
femme est de toutes
les séductions la plus condamnable; & vouloir attendrir sa
maîtresse à l'aide des Romans
est avoir bien peu de ressources en soi-même. Si vous eussiez plié dans
vos leçons la
philosophie à vos vues, si vous eussiez tâché d'établir des maximes
favorables à votre
intérêt, en voulant me tromper vous m'eussiez bientôt détrompée; mais
la plus
dangereuse de vos séductions est de n'en point employer. Du moment que
la soif d'aimer
s'empara de mon coeur & que j'y sentis naître le besoin d'un
éternel attachement, je ne
demandai point au Ciel de m'unir à un homme aimable, mais à un homme
qui eût l'ame
belle; car je sentois bien que c'est, de tous les agrémens qu'on peut
avoir, le moins sujet au
dégoût, & que la droiture & l'honneur ornent tous les sentimens
qu'ils accompagnent.
Pour avoir bien placé ma préférence, j'ai eu, comme Salomon, avec ce
que j'avois
demandé, encore ce que je ne demandois pas. Je tire un bon augure pour
mes autres voeux
de l'accomplissement de celui-là, & je ne désespere pas, mon ami,
de pouvoir vous rendre
aussi heureux un jour que vous méritez de l'être. Les moyens en sont
lents, difficiles,
douteux; les obstacles terribles: je n'ose rien me promettre; mais
croyez que tout ce que la
patience & l'amour pourront faire ne sera pas oublié. Continuez
cependant à complaire en
tout à ma [47] mere, & préparez-vous, au retour de mon pere, qui se
retire enfin tout à
fait après trente ans de service, à supporter les hauteurs d'un vieux
gentilhomme brusque,
mais plein d'honneur, qui vous aimera sans vous caresser & vous
estimera sans le dire.
J'ai
interrompu ma lettre pour m'aller promener dans des bocages qui sont
près de notre
maison. O mon doux ami! je t'y conduisois avec moi, ou plutôt je t'y
portois dans mon sein.
Je choisissois les lieux que nous devions parcourir ensemble; j'y
marquois des asiles dignes
de nous retenir; nos coeurs s'épanchoient d'avance dans ces retraites
délicieuses; elles
ajoutoient au plaisir que nous goûtions d'être ensemble; elles
recevoient à leur tour un
nouveaux prix du séjour de deux vrais amans, & je m'étonnois de n'y
avoir point
remarqué seule les beautés que j'y trouvois avec toi.
Parmi
les bosquets naturels que forme ce lieu charmant, il en est un plus
charmant que les
autres, dans lequel je me plais davantage, & où, par cette raison,
je destine une petite
surprise à mon ami. Il ne sera pas dit qu'il aura toujours de la
déférence & moi jamais de
générosité: c'est là que je veux lui faire sentir, malgré les préjugés
vulgaires, combien ce
que le coeur donne vaut mieux que ce qu'arrache l'importunité. Au
reste, de peur que
votre imagination vive ne se mette un peu trop en frais, je dois vous
prévenir que nous
n'irons point ensemble dans le bosquet sans l'inséparable cousine.
A
propos d'elle, il est décidé, si cela ne vous fâche pas trop, que vous
viendrez nous voir
lundi. Ma mere enverra [48] sa caleche à ma cousine; vous vous rendrez
chez elle à dix
heures; elle vous amenera; vous passerez la journée avec nous, &
nous nous en
retournerons tous ensemble le lendemain après le dîne.
J'en
étois ici de ma lettre quand j'ai réfléchi que je n'avois pas pour vous
la remettre les
mêmes commodités qu'à la ville. j'avois d'abord pensé de vous renvoyer
un de vos livres
par Guston, le fils du jardinier, & de mettre à ce livre une
couverture de papier, dans
laquelle j'aurois inséré ma lettre. Mais , outre qu'il n'est pas sûr
que vous vous avisassiez
de la chercher, ce seroit une imprudence impardonnable d'exposer à des
pareils hasards le
destin de notre vie. Je vais donc me contenter de vous marquer
simplement par un billet le
rendez-vous de lundi, & je garderai la lettre pour vous la donner à
vous-même. Aussi bien
J'aurois un peu de souci qu'il n'y eût trop de commentaires sur le
mystere du bosquet.
LETTRE
XIV. A JULIE.
Qu'as-tu
foit, ah! qu'as-tu foit, ma Julie? tu voulois me récompenser & tu
m'as perdu. Je
suis ivre, ou plutôt insensé. Mes sens sont altérés, toutes mes
facultés sont troublées par
ce baiser mortel. Tu voulois soulager mes maux! Cruelle! tu les aigris.
C'est du poison que
j'ai cueilli sur tes levres; il fermente, il embrase mon sang, il me
tue, & ta pitié me fait
mourir.
[49]
O souvenir immortel de cet instant d'illusion, de délire
&d'enchantement, jamais,
jamais tu ne t'effaceras de mon ame; & tant que les charmes de
Julie y seront gravés, tant
que ce coeur agité me fournira des sentimens & des soupirs, tu
feras le supplice & le
bonheur de ma vie!
Hélas!
je jouissois d'une apparente tranquillité; soumis à tes volontés
suprêmes, je ne
murmurois plus d'un sort auquel tu daignois présider. j'avois dompté
les fougueuses
saillies d'une imagination téméroire; j'avois couvert mes regards d'un
voile & mis une
entrave à mon coeur; mes désirs n'osoient plus s'échapper qu'à demi;
j'étois aussi
content que je pouvois l'être. Je reçois ton billet, je vole chez ta
cousine; nous nous
rendons à Clarens, je t'aperçois, & mon sein palpite; le doux son
de ta voix y porte une
agitation nouvelle; je t'aborde comme transporté, & j'avois grand
besoin de la diversion de
ta cousine pour cacher mon trouble à ta mere. On parcourt le jardin,
l'on dîne
tranquillement, tu me rends en secret ta lettre que je n'ose lire
devant ce redoutable
témoin; le soleil commence à baisser, nous fuyons tous trois dans le
bois: le reste de ses
rayons, & ma paisible simplicité n'imaginoit pas même un état plus
doux que le mien.
En
approchant du bosquet, j'aperçus, non sans une émotion secrete, vos
signes
d'intelligence, vos sourires mutuels, & le coloris de tes joues
prendre un nouvel éclat. En y
entrant, je vis avec surpriset a cousine s'approcher de moi & ,
d'un air plaisamment
suppliant, me demander un baiser. Sans rien comprendre à ce mystere,
j'embrassai cette
charmante amie; &, tout aimable, toute piquante qu'elle est, je ne
connus [50] jamais mieux
que les sensations ne sont rien que ce que le coeur les fait être. Mais
que devins-je un
moment après quand je sentis...la main me tremble... un doux
frémissement... ta bouche de
roses...la bouche de Julie... se poser, se presser sur la mienne, &
mon corps serré dans tes
bras! Non, le feu du Ciel n'est pas plus vif ni plus prompt que celui
qui vint à l'instant
m'embraser. Toutes les parties de moi-même se rassemblerent sous ce
toucher délicieux.
Le feu s'exhaloit avec nos soupirs de nos levres brûlantes, & mon
coeur se mouroit sous le
poids de la volupté, quand tout à coup je te vis pâlir, fermer tes
beaux yeux, t'appuyer sur
ta cousine, & tomber en défaillance. Ainsi la frayeur éteignit le
plaisir, & mon bonheur ne
fut qu'un éclair.
A
peine sois-je ce qui m'est arrivé depuis ce fatal moment. L'impression
profonde que j'ai
reçue ne peut plus s'effacer. Une faveur?... c'est un tourment
horrible... Non, garde tes
baisers, je ne les saurois supporter...ils sont trop âcres, trop
pénétrants; ils percent, ils
brûlent jusqu'à la moelle... ils me rendroient furieux. Un seul, un
seul m'a jetté dans un égarement dont je ne puis plus revenir. Je ne
suis plus le même, & ne te vois plus la
même. Je ne te vois plus comme autrefois réprimante & sévere; mais
je te sens & te
touche sans cesse unie à mon sein comme tu fus un instant. O Julie!
quelque sort que
m'annonce un transport dont je ne suis plus maître, quelque traitement
que ta rigueur me
destine, je ne puis plus vivre dans l'état où je suis, & je sens
qu'il faut enfin que j'expire à
tes pieds... ou dans tes bras.
[51]
LETTRE XV. DE JULIE.
Il
est important, mon ami, que nous nous séparions pour quelque tems,
& c'est ici la
premiere épreuve de l'obéissance que vous m'avez promise. Si je l'exige
en cette occasion,
croyez que j'en aides raisons très-fortes: il faut bien, & vous le
savez trop, que j'en aye
pour m'y résoudre; quant à vous, vous n'en avez pas besoin d'autre que
ma volonté.
Il
y a long-tems que vous avez un voyage à faire en Valais. Je voudrois
que vous pussiez
l'entreprendre à présent qu'il ne fait pas encore froid. Quoique
l'automne soit encore
agréable ici, vous voyez déjà blanchir la pointe de la Dent-de-Jamant,*
[*Haute montagne
du pays de Vaud.] & dans six semaines je ne vous laisserois pas
faire ce voyage dans un
pays si rude. Tâchez donc de partir des demain: vous m'écrirez à
l'adresse que je vous
envoye, & vous m'enverrez la vôtre quand vous serez arrivé à Sion.
Vous
n'avez jamais voulu me parler de l'état de vos affaires; mais vous
n'êtes pas dans
votre patrie; je sais que vous y avez peu de fortune & que vous ne
faites que la déranger
ici, où vous ne resteriez pas sans moi. Je puis donc supposer qu'une
partie de votre bourse
est dans la mienne, & je vous envoye un léger à-compte dans celle
que renferme cette
boËte, qu'il ne faut pas ouvrir devant le porteur. Je n'ai garde
d'aller [52] au-devant des
difficultés, je vous estime trop pour vous croire capable d'en faire.
Je
vous défends, non-seulement de retourner sans mon ordre, mais devenir
nous dire
adieu. Vous pouvez écrire à ma mere ou à moi, simplement pour nous
avertir que vous êtes forcé de partir sur le champ pour une affaire
imprévue, & me donner, si vous voulez,
quelques avis sur mes lectures jusqu'à votre retour. Tout cela doit
être fait naturellement
& sans aucune apparence de mystere. Adieu, mon ami, n'oubliez pas
que vous emportez le
coeur & le repos de Julie.
LETTRE
XVI. REPONSE.
Je
relis votre terrible lettre, & frisonne à chaque ligne. J'obéirai,
pourtant, je l'ai promis,
je le dois; j'obéirai. Mais vous ne savez pas, non barbare, vous ne
saurez jamais ce qu'un
tel sacrifice coûte à mon coeur. Ah! vous n'aviez pas besoin de
l'épreuve du bosquet pour
me le rendre sensible! C'est un rafinement de cruauté perdu pour votre
ame impitoyable,
& je puis au moins vous défier de me rendre plus malheureux.
Vous
recevrez votre boete dans le même état où vous l'avez envoyée. C'est
trop d'ajouter
l'opprobre à la cruauté; si je vous ai laissée maîtresse de mon sort,
je ne vous ai [53] point
laissée l'arbitre de mon honneur. C'est un dépôt sacré (l'unique,
hélas! qui me reste!)
dont jusqu' la fin de ma vie nul ne sera chargé que moi seul.
LETTRE
XVII. REPLIQUE.
Votre
lettre me fait pitié; c'est la seule chose sans esprit que vous ayez
jamais écrite.
J'offense
donc votre honneur, pour lequel je donnerois mille fois ma vie? J'offense
donc ton
honneur, ingrat! qui m'as vue prête à t'abandonner le mien? Où est-il
donc cet honneur
que j'offense? Dis-le moi, coeur rampant, ame sans délicatesse. Ah! que
tues méprisable, si
tu n'as qu'un honneur que Julie ne connoisse pas! Quoi! ceux qui
veulent partager leur sort
n'oseroient partager leurs biens, & celui qui fait profession
d'être à moi se tient outragé
de mes dons! Et depuis quand est-il vil de recevoir de ce qu'on aime?
Depuis quand ce que
le coeur donne déshonore-t-il le coeur qui l'accepte? Mais on méprise
un homme qui
reçoit d'un autre: on méprise celui dont les besoins passent la
fortune. Et qui le méprise?
Des ames abjectes qui mettent l'honneur dans la richesse, & pesent
les vertus au poids de
l'or. Est-ce dans ces basses maximes qu'un homme de bien met son
honneur, & le préjugé
même de la raison n'est-il pas en faveur du plus pauvre?
[54]
Sans doute, il est des dons vils qu'un honnête homme ne peut accepter;
mais apprenez
qu'ils ne déshonorent pas moins la main qui les offre, & qu'un don
honnête à faire est
toujours honnête à recevoir; or, surement mon coeur ne me reproche pas
celui-ci, il s'en
glorifie.* [*Elle a raison. Sur le motif secret de ce voyage, on voit
que jamais argent ne fut
plus honnêtement employé. C'est grand dommage que cet emploi n'ai pas
fait un meilleur
profit.] Je ne sache rien de plus méprisable qu'un homme dont on achete
le coeur & les
soins, si ce n'est la femme qui les paye; mais entre deux coeurs unis
la communauté des
biens est une justice & un devoir, & si je me trouve encore en
arriere de ce qui me reste de
plus qu'à vous, j'accepte sans scrupule ce que je réserve, & je
vous dois ce que je ne vous
ai pas donné. Ah! si les dons de l'amour sont à charge, quel coeur
jamais peut être
reconnoissant?
Supposeriez-vous
que je refuse à mes besoins ce que je destine à pourvoir aux vôtres? Je
vais vous donner du contraire une preuve sans réplique. C'est que la
bourse que je vous
renvoye contient le double de ce qu'elle contenoit la premiere fois,
& qu'il ne tiendroit
qu'àmai de la doubler encore. Mon pere me donne pour mon entretien une
pension,
modique à la vérité, mais à laquelle je n'ai jamais besoin de toucher,
tant ma mere est
attentive à pourvoir à tout, sans compter que ma broderie & ma
dentelle suffisent pour
m'entretenir de l'une & de l'autre. Il est vrai que je n'étois pas
toujours aussi riche; les
soucis d'une passion fatale m'ont fait depuis long-tems négliger
certains soins [55]
auxquels j'employois mon superflu; c'est une raison de plus d'en
disposer comme je fais; il
faut vous humilier pour le mal dont vous êtes cause, & que l'amour
expie les fautes qu'il
fait commettre.
Venons
à l'essentiel. Vous dites que l'honneur vous défend d'accepter mes
dons. Si cela est,
je n'ai plus rien à dire, & je conviens avec vous qu'il ne vous est
pas permis d'aliéner un
pareil soin. Si donc vous pouvez me prouver cela, faites-le clairement,
incontestablement, &
sans vaine subtilité; car vous savez que je hais les sophismes. Alors
vous pouvez me rendre
la bourse, je la reprends sans me plaindre, & il n'en sera plus
parlé.
Mais
comme je n'aime ni les gens pointilleux ni le faux point d'honneur; si
vous me
renvoyez encore une fois la boete sans justification, ou que votre
justification soit mauvaise,
il faudra ne nous plus voir. Adieu; pensez-y.
LETTRE
XVIII. A JULIE.
J'ai
reçu vos dons, je suis parti sans vous voir, me voici bien loin de
vous. Etes-vous
contente de vos tyrannies, & vous ai-je assez obéi?
Je
ne puis vous parler de mon voyage; à peine sais-je comment il s'est
fait. J'ai mis trois
jours à faire vingt lieues; chaque pas qui m'éloignoit de vous séparait
mon corps de [56]
mon ame, & me donnoit un sentiment anticipé de la mort. Je voulois
vous décrire ce que je
verrois. Vain projet! Je n'ai rien vu que vous, & ne puis vous
peindre que Julie. Les
puissantes émotions que je viens dépraver coup sur coup m'ont jetté
dans des distractions
continuelles; je me sentois toujours où je n'étois point: à peine
avois-je assez de présence
d'esprit pour suivre & demander mon chemin, & je suis arrivé à
Sion sans être parti de
Vevai.
C'est
ainsi que j'ai trouvé le secret d'éluder votre rigueur & de vous
voir sans vous
désobéir. Oui, cruelle, quoi que vous ayez sçu faire, vous n'avez pu me
séparer de vous
tout entier. Je n'ai traîné dans mon exil que la moindre partie de
moi-même: tout ce qu'il
y a de vivant en moi demeure auprès de vous sans cesse. Il erre
impunément sur vos yeux,
sur vos levres, sur votre sein, sur tous vos charmes; il pénetre
partout comme une vapeur
subtile, & je suis plus heureux en dépit de vous que je ne fus
jamais de votre gré.
J'ai
ici quelques personnes à voir, quelques affaires à traiter; voilà ce
qui me désole. Je ne
suis point à plaindre dans la solitude, où je puis m'occuper de vous
& me transporter aux
lieux où vous êtes. La vie active qui me rappelle à moi tout entier
m'est seule
insupportable. Je vois faire mal & vite pour être promptement
libre, & pouvoir m'égarer à mon aise dans les lieux sauvages qui
forment à mes yeux les charmes de ce pays. Il faut
tout fuir & vivre seul au monde, quand on n'y peut vivre avec vous.
[57]
LETTRE XIX. A JULIE.
Rien
ne m'arrête plus ici que vos ordres; cinq jours que j'y ai passés ont
suffi & au delà
pour mes affaires; si toute faison peut appeler des affaires celles où
le coeur n'a point de
part. Enfin vous n'avez plus de prétexte, & ne pouvez me retenir
loin de vous qu'a fin de
me tourmenter.
Je
commence à être fort inquiet du sort de ma premiere lettre; elle fut
écrite & mise à la
poste en arrivant; l'adresse en est fidelement copiée sur celle que
vous m'envoyâtes; je
vous ai envoyé la mienne avec le même soin, & si vous aviez fait
exactement réponse, elle
auroit déjà dû me parvenir. Cette réponse pourtant ne vient point,
& il n'y a nulle cause
possible & funeste de son retard que mon esprit troublé ne se
figure. O ma Julie! que
d'imprévues catastrophes peuvent en huit jours rompre à jamais les plus
doux liens du
monde! Je frémis de songer qu'il n'y a pour moi qu'un seul moyen d'être
heureux, & des
millions d'être misérable.* [*On me dira que c'est le devoir d'un
Editeur de corriger les
fautes de langue. Oui bien pour les Editeurs qui font cas de cette
correction; oui bien pour
les livres dont on peut corriger le style sans le resondre & le
gater; oui bien quand on est
assez sur de sa plume pour ne pas substituer ses propres fautes à
celles de l'Auteur. Et avec
tout cela : qu'aura-t-on gagné à faire parler un Suisse comme un
Académicien?] Julie!
m'auriez-vous oublié? Ah! c'est la plus affreuse de mes craintes! Je
puis préparer ma
constance aux autres malheurs, [58] mais toutes les forces de mon ame
défaillent au seul
soupçon de celui-là.
Je
vois le peu de fondement de mes alarmes & ne saurois les calmer. Le
sentiment de mes
maux s'aigrit sans cesse loin de vous, & comme si je n'en avois pas
assez pour m'abattre, je
m'en forge encore d'incertains pour irriter tous les autres. D'abord
mes inquiétudes étoient moins vives. Le trouble d'un départ subit,
l'agitation du voyage, donnoient le
change à mes ennuis; ils se raniment dans la tranquille solitude.
Hélas! je combattois; un
fer mortel a percé mon sein, & la douleur ne s'est fait sentir que
long-tems après la
blessure.
Cent
fois, en lisant des Romans, j'ai ri des froides plaintes des Amans sur
l'absence. Ah! je
ne savois pas alors à quel point la vôtre un jour me seroit
insupportable! Je sens
aujourd'hui combien une ame paisible est peu propre à juger des
passions, & combien il
est insensé de rire des sentimens qu'on n'a point éprouvés. Vous le
dirai-je pourtant; je ne
sais quelle idée consolante & douce tempere en moi l'amertume de
votre éloignement, en
songeant qu'il s'est fait par votre ordre. Les maux qui me viennent de
vous me sont moins
cruels que s'ils m'étoient envoyés par la fortune; s'ils servent à vous
contenter, je ne
voudrois pas ne les point sentir; ils sont les garans de leur
dédommagement, & je connois
trop bien votre ame pour vous croire barbare à pure perte.
Si
vous voulez m'éprouver je n'en murmure plus; il est juste que vous
sachiez si je suis
constant, patient, docile, digne en un mot des biens que vous me
réservez. Dieux! [59] si
c'étoit là votre idée, je me plaindrois de trop peu souffrir. Ah! non,
pour nourrir dans
mon coeur une si douce attente, inventez, s'il se peut, des maux mieux
proportionnés à
leur prix.
LETTRE
XX. DE JULIE.
Je
reçois à la fois vos deux lettres, & je vois par l'inquiétude que
vous marquez dans la
seconde sur le sort de l'autre, que quand l'imagination prend les
devans, la raison ne se
hâte pas comme elle, & souvent la laisse aller seule. Pensâtes-vous
en arrivant à Sion
qu'un Courrier tout prêt n'attendoit pour partir que votre lettre, que
cette lettre me seroit
remise en arrivant ici, & que les occasions ne favoriseroient pas
moins ma réponse? Il n'en
va pas ainsi, mon bel ami. Vos deux lettres me sont parvenues à la
fois, parce que le
Courrier, qui ne passe qu'une fois la semaine,*[*Il passe à présente
deux fois.] n'est parti
qu'avec la seconde. Il faut un certain tems pour distribuer les
lettres; il en faut à mon
commissionnoire pour me rendre la mienne en secret, & le Courrier
ne retourne pas d'ici le
lendemain du jour qu'il est arrivé. Ainsi, tout bien calculé, il nous
faut huit jours, quand
celui du Courrier est bien choisi, pour recevoir réponse l'un de
l'autre; ce que je vous
explique, afin de calmer une fois pour toutes votre impatiente
vivacité. Tandis que vous
déclamez contre [60] la fortune & ma négligence, vous voyez que je
m'informe
adroitement de tout ce qui peut assurer notre correspondance, &
prévenir vos perplexités.
Je vous laisse à décider de quel côté sont les plus tendres soins.
Ne
parlons plus de peines, mon bon ami; Ah! respectez & partagez
plutôt le plaisir que
j'éprouve, après huit mois d'absence, de revoir le meilleur des peres!
Il arriva jeudi au
soir; & je n'ai songé qu'à lui * [*L'article qui précéde prouve
qu'elle ment.] depuis c'est
heureux moment. O toi! que j'aime le mieux au monde, après les auteurs
de mes jours,
pourquoi tes lettres, tes querelles viennent-elles contrister mon ame,
& troubler les
premiers plaisirs d'une famille réunie? Tu voudrois que mon coeur
s'occupât de toi sans
cesse; mais dis-moi, le tien pourroit-il aimer une fille dénaturée à
qui les feux de l'amour
feroient oublier les droits du sang, & que les plaintes d'un amant
rendroient insensibles
aux caresses d'un pere? Non, mon digne ami, n'empoisonne point par
d'injustes reproches
l'innocente joie que m'inspire un si doux sentiment. Toi dont l'ame est
si tendre & si
sensible, ne conçois-tu point quel charme c'est de sentir dans ces purs
& sacrés
embrassemens le sein d'un pere palpiter d'aise contre celui de sa
fille? Ah! crois-tu qu'alors
le coeur puisse un moment se partager, & rien dérober à la nature?
Sol che son figlia io mi rammento adesso. *
[*L'article
qui précéde preuve qu'elle ment.]
Ne
pensez pas pourtant que je vous oublie. Oublia-t-on jamais ce qu'on
aune fois aimé?
Non, les impressions plus vives, qu'on suit quelques instans,
n'effacent pas pour cela [61]
les autres. Ce n'est point sans chagrin que je vous ai vu partir, ce
n'est point sans plaisir
que je vous verrois de retour. Mais ... Prenez patience ainsi que moi
puisqu' il le faut, sans
en demander davantage. Soyez sûr que je vous rappellerai le plustôt
qu'il me sera
possible; & pensez que souvent tel qui se plaint bien haut de
l'absence, n'est pas celui qui
en souffre le plus.
LETTRE
XXI. A JULIE.
Que
j'ai souffert en la recevant, cette lettre souhaitée avec tant
d'ardeur! J'attendois le
Courrier à la poste. A peine le paquet étoit-il ouvert que je me nomme,
je me rends
importun; on me dit qu'il y a une lettre, je tressaille; je la demande
agité d'une mortelle
impatience: je la reçois enfin. Julie, j'apperçois les traits de ta
moin adorée! La mienne
tremble en s'avançant pour recevoir ce précieux dépôt. Je voudrois
baiser mille fois ces
sacrés caracteres. O circonspection d'un amour craintif! Je n'ose
porter la lettre à ma
bouche, ni l'ouvrir devant tant de témoins. Je me dérobe à la hâte. Mes
genoux
trembloient sous moi; mon émotion croissante me laisse à peine
appercevoir mon chemin;
j'ouvre la lettre au premier détour; je la parcours, je la dévore;
& à peine suis-je à ces
lignes où tu peins si bien les plaisirs de ton coeur en embrassant ce
respectable pere, [62]
que je fonds en larmes; on me regarde, j'entre dans une allée pour
échapper aux
spectateurs; là je partage ton attendrissement; j'embrasse avec
transport cet heureux pere
que je connois à peine, & la voix de la nature me rappelant au
mien, je donne de nouvelles
pleurs à sa mémoire honorée.
Et
que vouliez-vous apprendre, incomparable fille, dans mon vain &
triste savoir? Ah! c'est
de vous qu'il faut apprendre tout ce qui peut entrer de bon, d'honnête,
dans une ame
humaine, & sur-tout ce divin accord de la vertu, de l'amour &
de la nature, qui ne se
trouve jamais qu'en vous! Non, il n'y a point d'affection saine qui
n'ait sa place dans votre
coeur, qui ne s'y distingue par la sensibilité qui vous est propre;
&, pour savoir moi-même
régler le mien, comme j'ai soumis toutes mes actions à vos volontés, je
vois bien qu'il faut
soumettre encore tous mes sentimens aux vôtres.
Quelle
différence pourtant de votre état au mien, daignez le remarquer! Je ne
parle point
du rang & de la fortune, l'honneur & l'amour doivent en cela
suppléer à tout. Mais vous êtes environnée de gens que vous chérissez
& qui vous adorent; les soins d'une tendre
mere, d'un pere dont vous êtes l'unique espoir; l'amitié d'une cousine
qui semble ne
respirer que par vous; toute une famille dont vous faites l'ornement;
une ville entiere fiere
de vous avoir vue naître, tout occupe & partage votre sensibilité,
& ce qu'il en reste à
l'amour n'est que la moindre partie de ce que lui ravissent les droits
du sang & de l'amitié.
Mais moi, Julie, hélas! errant, sans famille, & presque sans
patrie, je n'ai que vous [63] sur
la terre, & l'amour seul me tient lieu de tout. Ne soyez donc pas
surprise si, bien que votre
ame soit la plus sensible, la mienne soit le mieux aimer; & si,
vous cédant en tant de choses,
j'emporte au moins le prix de l'amour.
Ne
craignez pourtant pas que je vous importune encore de mes indiscretes
plaintes. Non, je
respecterai vos plaisirs, & pour eux-mêmes qui sont si purs, &
pour vous qui les ressentez.
Je m'en formerai dans l'esprit le touchant spectacle, je les partagerai
de loin, & ne pouvant être heureux de ma propre félicité, je le
serai de la vôtre. Quelles que soient les raisons
qui me tiennent éloigné de vous, je les respecte; & que me
serviroit de les connoître, si
quand je devrois les désapprouver, il n'en faudroit pas moins obéir à
la volonté qu'elles
vous inspirent? M'en coûtera-t-il plus de garder le silence qu'il m'en
coûta de vous
quitter? Souvenez-vous toujours, ô Julie! que votre ame a deux corps à
gouverner, & que
celui qu'elle anime par son choix lui sera toujours le plus fidele.
nodo più forte:
Fabricato
da noi, non dalla sorte.
Je
me tais donc, &, jusqu'à ce qu'il vous plaise de terminer mon exil,
je vais tâcher d'en
tempérer l'ennui en parcourant les montagnes du Valais, tandis qu'elles
sont encore
praticables. Je m'apperçois que ce pays ignoré mérite les regards des
hommes, & qu'il ne
lui manque, pour être admiré que des spectateurs qui le sachent voir.
Je tâcherai d'en
tirer quelques observations dignes de vous plaire. Pour amuser une
jolie femme, il faudroit
peindre un peuple aimable & [64] galant. Mais toi, ma Julie, ah! je
le sais bien, le tableau
d'un peuple heureux & simple est celui qu'il faut à ton coeur.
LETTRE
XXII. DE JULIE.
Enfin
le premier pas est franchi, & il a été question de vous. Malgré le
mépris que vous
témoignez pour ma doctrine, mon pere en a été surpris: il n'a pas moins
admiré mes
progrès dans la musique & dans le dessin;* [*Voilà, ce me semble,
un Sage de vingt ans
qui fait prodigieusement de choses! Il est vrai que Julie le félicite à
trente de n'être plus si
savant], & au grand étonnement de ma mere, prévenue par vos
calomnies, *[*Cela se
rapporte à une lettre à la mere, écrite sur un équivoque, & qui a
été supprimée. ] au
blason près qui lui a paru négligé: il a été fort content de tous mes
talens. Mais ces talens
ne s'acquierent pas sans maître; il a falu nommer le mien, & je
l'ai fait avec une énumération pompeuse de toutes les sciences qu'il
vouloit bien m'enseigner, hors une. Il
s'est rappellé de vous avoir vu plusieurs fois à son précédent voyage,
& il n'a pas paru
qu'il eût conservé de vous une impression désavantageuse.
Ensuite
il s'est informé de votre fortune; on lui a dit qu'elle étoit médiocre;
de votre
naissance; on lui a dit qu'elle [65] étoit honnête. Ce mot honnête est
fort équivoque à
l'oreille d'un gentilhomme, & a excité des soupçons que
l'éclaircissement a confirmés.
Dès qu'il a sçu que vous n'étiez pas noble, il a demandé ce qu'on vous
donnoit par mois.
Ma mere prenant la parole a dit qu'un pareil arrangement n'étoit pas
même proposable,
& qu'au contraire, vous aviez rejetté constamment tous les moindres
présens qu'elle avoit
tâché de vous faire en choses qui ne se refusent pas; mais cet air de
fierté n'a fait
qu'exciter la sienne, & le moyen de supporter l'idée d'être
redevable à un roturier? Il a
donc été décidé qu'on vous offrirait un payement, au défaut duquel,
malgré tout votre
mérite, dont on convient, vous seriez remercié de vos soins. Voilà, mon
ami, le résumé
d'une conversation, qui a été tenue sur le compte de mon tres-honoré
maître, & durant
laquelle son humble écoliere n'étoit pas fort tranquille. J'ai cru ne
pouvoir trop me hâter
de vous en donner avis, afin de vous laisser le tems d'y réfléchir.
Aussi-tôt que vous aurez
pris votre résolution, ne manquez pas de m'en instruire; car cet
article est de votre
compétence, & mes droits ne vont pas jusque-là.
J'apprends
avec peine vos courses dans les montagnes; non que vous n'y trouviez, à
mon
avis, une agréable diversion, & que le détail de ce que vous aurez
vu ne me soit fort
agréable à moi-même: mais je crains pour vous des fatigues que vous
n'êtes guere en état
de supporter. D'ailleurs, la saison est fort avancée; d'un jour à
l'autre tout peut se couvrir
de neige, & je prévois que vous aurez encore plus à souffrir du
froid que de la fatigue. Si
vous tombiez malade [66] dans le pays où vous êtes je ne m'en
consolerois jamais. Revenez
donc, mon bon ami, dans mon voisinage. Il n'est pas tems encore de
rentrer à Vevai, mais
je veux que vous habitiez un séjour moins rude, & que nous soyons
plus à portée d'avoir
aisément des nouvelles l'un de l'autre. Je vous laisse le maître du
choix de votre station.
Tâchez seulement qu'on ne sache point ici où vous êtes, & soyez
discret sans être
mystérieux. Je ne vous dis rien sur ce chapitre; je me fie à l'intérêt
que vous avez d'être
prudent, & plus encore à celui que j'ai que vous le soyez.
Adieu,
mon ami; je ne puis m'entretenir plus long-tems avec vous. Vous savez
de quelles
précautions j'ai besoin pour vous écrire. Ce n'est pas tout: mon pere a
amené un étranger
respectable, son ancien ami, & qui lui a sauvé autrefois la vie à
la guerre. Jugez si nous
nous sommes efforcés de le bien recevoir. Il repart demain, & nous
nous hâtons de lui
procurer pour le jour qui nous reste, tous les amusemens qui peuvent
marquer notre zele à
un tel bienfaiteur. On m'appelle: il faut finir. Adieu, derechef.
[67]
LETTRE XXIII. A JULIE.
A
peine, ai-je employé huit jours à parcourir un pays qui demanderoit des
années
d'observation: mais outre que la neige me chasse, j'ai voulu revenir
au-devant du Courrier
qui m'apporte, j'espere, une de vos lettres. En attendant qu'elle
arrive, je commence par
vous écrire celle-ci, après laquelle j'en écrirai, s'il est nécessaire,
une seconde pour
répondre à la vôtre.
Je
ne vous ferai point ici un détail de mon voyage & de mes remarques;
j'en ai fait une
relation que je compte vous porter. Il faut réserver notre
correspondance pour les choses
qui nous touchent de plus près l'un & l'autre. Je me contenterai de
vous parler de la
situation de mon ame: il est juste de vous rendre compte de l'usage
qu'on fait de votre bien.
J'étois
parti, triste de mes peines, & consolé de votre joie; ce qui me
tenoit dans un certain état de langueur, qui n'est pas sans charme pour
un coeur sensible. Je gravissois lentement
& à pied des sentiers assez rudes, conduit par un homme que j'avois
pris pour être mon
guide, & dans lequel, durant toute la route, j'ai trouvé plutôt un
ami qu'un mercenaire. Je
voulois rêver, & j'en étois toujours détourné par quelque spectacle
inattendu. Tantôt
d'immenses roches pendoient en ruines au-dessus de ma tête. Tantôt de
hautes [68] &
bruyantes cascades m'inondaient de leur épais brouillard. Tantôt un
torrent éternel
ouvroit à mes côtés un abyme dont les yeux n'osoient sonder la
profondeur. Quelquefois
je me perdois dans l'obscurité d'un bois touffu. Quelquefois en sortant
d'un gouffre une
agréable prairie réjouissoit tout à coup mes regards. Un mélange
étonnant de la nature
sauvage & de la nature cultivée, montroit par-tout la main des
hommes, où l'on eût cru
qu'ils n'avoient jamais pénétré: à côté d'une caverne on trouvoit des
maisons; on voyoit
des pampres secs où l'on n'eût cherché que des ronces, des vignes dans
des terres éboulées, d'excellens fruits sur des rochers, & des
champs dans des précipices.
Ce
n'étoit pas seulement le travail des hommes qui rendoit ces pays
étranges si
bizarrement contrastés: la nature sembloit encore prendre plaisir à s'y
mettre en
opposition avec elle-même, tant on la trouvoit différente en un même
lieu sous divers
aspects. Au levant les fleurs du printems, au midi les fruits de
l'automne, au nord les glaces
de l'hiver: elle réunissoit toutes les saisons dans le même instant,
tous les climats dans le
même lieu, des terrains contraires sur le même sol, & formoit
l'accord inconnu partout
ailleurs des productions des plaines & de celles des Alpes. Ajoutez
à tout cela les illusions
de l'optique, les pointes des mons différemment éclairées, le
clair-obscur du soleil & des
ombres, & tous les accidens de lumiere qui en résultoient le matin
& le soir; vous aurez
quelque idée des scenes continuelles qui ne cesserent d'attirer mon
admiration, & qui
sembloient m'être offertes en un vrai théâtre; car la perspective des
[69] monts, étant
verticale frappe les yeux tout à la fois & bien plus puissamment
que celle des plaines, qui
ne se voit qu'obliquement, en fuyant, & dont chaque objet vous en
cache un autre.
J'attribuai
durant la premiere journée, aux agrémens de cette variété, le calme que
je
sentois renaître en moi. J'admirois l'empire qu'ont sur nos passions
les plus vives les êtres
les plus insensibles, & je méprisois la philosophie de ne pouvoir
pas même autant sur
l'ame qu'une suite d'objets inanimés. Mais cet état paisible ayant duré
la nuit &
augmenté le lendemain, je ne tardai pas de juger qu'il avoit encore
quelque autre cause qui
ne m'étoit pas connue. J'arrivai ce jour là sur des montagnes les moins
élevées, &
parcourant ensuite leurs inégalités, sur celles des plus hautes qui
étoient à ma portée.
Après m'être promené dans les nuages, j'atteignois un séjour plus
serein, d'où l'on voit
dans la saison le tonnerre & l'orage se former au-dessous de soi;
image trop vaine de l'ame
du sage, dont l'exemple n'exist a jamais, ou n'existe qu'aux mêmes
lieux d'où l'on en a tiré
l'embleme.
Ce
fut là que je démêlai sensiblement dans la pureté de l'air où je me
trouvois, la
véritable cause du changement de mon humeur, & du retour de cette
paix intérieure que
j'avois perdue depuis si long-temps. En effet, c'est une impression
générale qu'éprouvent
tous les hommes, quoiqu' ils ne l'observent pas tous, que sur les
hautes montagnes, où l'air
est pur & subtil, on se sent plus de facilité dans la respiration,
plus de légereté dans le
corps, plus de sérénité dans l'esprit, les plaisirs y sont moins
ardens, les passions [70] plus
modérées. Les méditations y prennent je ne sais quel caractere grand
& sublime,
proportionné aux objets qui nous frappent, je ne sais quelle volupté
tranquille qui n'a rien
d'âcre & de sensuel. Il semble qu'en s'élevant au-dessus du séjour
des hommes, on y laisse
tous les sentimens bas & terrestres, & qu'à mesure qu'on
approche des régions éthérées,
l'ame contracte quelque chose de leur inaltérable pureté. On y est
grave sans mélancolie,
paisible sans indolence, content d'être & de penser: tous les
désirs trop vifs s'émoussent;
ils perdent cette pointe aigue qui les rend douloureux, ils ne laissent
au fond du coeur
qu'une émotion légere & douce, & c'est ainsi qu'un heureux
climat fait servir à la félicité
de l'homme les passions qui font ailleurs son tourment. Je doute
qu'aucune agitation
violente, aucune maladie de vapeurs pût tenir contre un pareil séjour
prolongé, & je suis
surpris que des bains de l'air salutaire & bienfaisant des
montagnes ne soient pas un des
grands remedes de la médecine & de la morale.
Qui non palazzi, non teatro o loggia,
Ma'n lor vece un' abete, un faggio, un pino
Trà l'erba verde e'l bel monte vicino
Levan di terra al Ciel nostr' intelletto.*
[*Au
lieu des palais, des pavillons, des théâtres, les chênes, les noirs
sapins, les hêtres
s'élancent de l'herbe verte au sommet des monts, & semblent élever
au Ciel avec leurs
têtes, les yeux & l'esprit des mortels.]
Supposez
les impressions réunies de ce que je viens de vous décrire, & vous
aurez quelque
idée de la situation délicieuse où je me trouvois. Imaginez la variété,
la grandeur, la [71]
beauté de mille étonnans spectacles; le plaisir de ne voir autour de
soi que des objets tout
nouveaux, des aiseaux étranges, des plantes bizarres & inconnues,
d'observer en quelque
sorte une autre nature, & de se trouver dans un nouveau monde. Tout
cela fait aux yeux un
mélange inexprimable, dont le charme augmente encore par la subtilité
de l'air qui rend
les couleurs plus vives, les traits plus marqués, rapproche tous les
poins de vue; les
distances paroissant moindres que dans les plaines, où l'épaisseur de
l'air couvre la terre
d'un voile, l'horizon présente aux yeux plus d'objets qu'il semble n'en
pouvoir contenir:
enfin, le spectacle a je ne sais quoi de magique, de surnaturel, qui
ravit l'esprit & les sens;
on oublie tout, on s'oublie soi-même, on ne sait plus où l'on est.
J'aurois
passé tout le tems de mon voyage dans le seul enchantement du paysage,
si je n'en
eusse éprouvé un plus doux encore dans le commerce des habitans. Vous
trouverez dans
ma description un léger crayon de leurs moeurs, de leur simplicité, de
leur égalité d'ame,
& de cette paisible tranquillité qui les rend heureux par
l'exemption des peines plutôt que
par le goût des plaisirs. Mais ce que je n'ai pu vous peindre &
qu'on ne peut gueres
imaginer, c'est leur humanité désintéressée, & leur zele
hospitalier pour tous les étrangers que le hasard ou la curiosité
conduisent parmi eux. J'en fis une épreuve
surprenante, moi qui n'étois connu de personne & qui ne marchois
qu'à l'aide d'un
conducteur. Quand j'arrivois le soir dans un hameau, chacun venoit avec
tant
d'empressement m'offrir sa maison, que j'étois [72] embarrassé du
choix, & celui qui
obtenoit la préférence en paroissoit si content que la premiere fois je
pris cette ardeur
pour de l'avidité. Mais je fus bien étonné quand, après en avoir usé
chez mon hôte à
peu près comme au cabaret, il refusa le lendemain mon argent,
s'offensant même de ma
proposition, & il en a par-tout été de même. Ainsi c'étoit le pur
amour de l'hospitalité,
communément assez tiede, qu'à sa vivacité j'avois pris pour l'âpreté du
gain. Leur
désintéressement fut si complet, que dans tout le voyage je n'ai pu
trouver à placer un
patagon.*[*Ecu du pays.] En effet, à quoi dépenser de l'argent dans un
pays où les
maîtres ne reçoivent point le prix de leurs fraix, ni les domestiques
celui de leurs soins, &
où l'on ne trouve aucun mendiant? Cependant l'argent est fort rare dans
le haut-Valais,
mais c'est pour cela que les habitans sont à leur aise: car les denrées
y sont abondantes
sans aucun débouché au-dehors, sans consommation de luxe au-dedans,
& sans que le
cultivateur montagnard, dont les travaux sont les plaisirs, devienne
moins laborieux. Si
jamais ils ont plus d'argent, ils seront infailliblement plus pauvres.
Ils ont la sagesse de le
sentir, & il y a dans le pays des mines d'or qu'il n'est pas permis
d'exploiter.
J'étois
d'abord fort surpris de l'opposition de ces usages avec ceux du
bas-Valais, où, sur
la route d'Italie, on rançonne assez durement les passagers, &
j'avois peine à concilier
dans un même peuple des manieres si différentes. Un Valaisan m'en
expliqua la raison.
Dans la vallée, me dit-il, [73] les étrangers qui passent sont des
marchands, & d'autres
gens uniquement occupés de leur négoce & de leur gain. Il est juste
qu'ils nous laissent une
partie de leur profit, & nous les traitons comme ils traitent les
autres. Mais ici, où nulle
affaire n'appelle les étrangers, nous sommes sûrs que leur voyage est
désintéressé;
l'accueil qu'on leur fait l'est aussi. Ce sont des hôtes qui nous
viennent voir parce qu'ils
nous aiment, & nous les recevons avec amitié.
Au
reste, ajouta-t-il en souriant, cette hospitalité n'est pas coûteuse,
& peu de gens
s'avisent d'en profiter. Ah! je le crois, lui répondis-je. Que
feroit-on chez un peuple qui vit
pour vivre, non pour gagner ni pour briller? Hommes heureux &
dignes de l'être, j'aime à
croire qu'il faut vous ressembler en quelque chose pour se plaire au
milieu de vous.
Ce
qui me paroissoit le plus agréable dans leur accueil, c'étoit de n'y
pas trouver le
moindre vestige de gêne ni pour eux ni pour moi. Ils vivoient dans leur
maison comme si je
n'y eusse pas été, & il ne tenoit qu'à moi d'y être comme si j'y
eusse été seul. Ils ne
connoissent point l'incommode vanité d'en faire les honneurs aux
étrangers, comme pour
les avertir de la présence d'un maître, dont on dépend au moins en
cela. Si je ne disois
rien, ils supposoient que je voulois vivre à leur maniere; je n'avois
qu'à dire un mot pour
vivre à la mienne, sans éprouver jamais de leur part la moindre marque
de répugnance
ou d'étonnement. Le seul compliment qu'ils me firent, après avoir sçu
que j'étois Suisse,
fut de me dire que nous étions freres, & que je n'avois qu'à me
regarder chez eux comme étant chez moi. Puis ils ne [74]
s'embarrasserent plus de ce que je faisois, n'imaginant pas
même que je pusse avoir le moindre doute sur la sincérité de leurs
offres, ni le moindre
scrupule à m'en prévaloir. Ils en usent entre eux avec la même
simplicité; les enfans en âge de raison sont les égaux de leurs peres;
les domestiques s'asseyent à table avec leurs
maîtres; la même liberté regne dans les maisons & dans la
République, & la famille est
l'image de l'Etat.
La
seule chose sur laquelle je ne jouissois pas de la liberté étoit la
durée excessive des
repas. J'étois bien le maître de ne pas mettre à table; mais quand j'y
étois une fois, il y
faloit rester une partie de la journée, & boire d'autant. Le moyen
d'imaginer qu'un
homme, & un Suisse, n'aimât pas à boire? En effet, j'avoue que le
bon vin me paroit une
excellente chose, & que je ne hais point à m'en égayer, pourvu
qu'on ne m'y force pas. j'ai
toujours remarqué que les gens faux sont sobres, & la grande
réserve de la table annonce
assez souvent des moeurs feintes & des ames doubles. Un homme franc
craint moins ce
babil affectueux & ces tendres épanchemens qui précedent l'ivresse;
mais il faut savoir
s'arrêter & prévenir l'exces. Voilà ce qu'il ne m'étoit guere
possible de faire avec d'aussi
déterminés buveurs que les Valaisans, des vins aussi violens que ceux
du pays, & sur des
tables où l'on ne vit jamais d'eau. Comment se résoudre à jouer si
sottement le sage & à
fâcher de si bonnes gens? Je m'enivrois donc par reconnoissance, &
ne pouvant payer mon écot de ma bourse, je le payois de ma raison.
Un
autre usage qui ne me gênoit guere moins, c'étoit de [75] voir, même
chez des
Magistrats, la femme, & les filles de la maison, debout derriere ma
chaise, servir à table
comme des domestiques. La galanterie françoise se seroit d'autant plus
tourmentée à
réparer cette incongruité, qu'avec la figure des Valaisanes, des
servantes mêmes
rendroient leurs services embarrassans.Vous pouvez m'en croire, elles
sont jolies
puisqu'elles m'ont paru l'être. Des yeux accoutumés à vous voir sont
difficiles en beauté.
Pour
moi, qui respecte encore plus les usages des pays où je vis que ceux de
la galanterie, je
recevois leur service en silence, avec autant de gravité que Don
Quichotte chez la Duchesse.
J'opposois quelquefois en souriant les grandes barbes & l'air
grossier des convives au teint éblouissant de ces jeunes beautés
timides, qu'un mot faisoit rougir, & ne rendoit que plus
agréables. Mais je fus un peu choqué de l'énorme ampleur de leur gorge
qui n'a, dans sa
blancheur éblouissante qu'un des avantages du modele que j'osois lui
comparer; modele
unique & voilé, dont les contours furtivement observés me peignent
ceux de cette coupe
célebre à qui le plus beau sein du monde servit de moule.
Ne
soyez pas surprise de me trouver si savant sur des mysteres que vous
cachez si bien: je le
suis en dépit de vous; un sens en peut quelquefois instruire un autre:
malgré la plus
jalouse vigilance, il échappe à l'ajustement le mieux concerté quelques
légers interstices,
par lesquels la vue opere l'effet du toucher. L'oeil avide &
téméraire s'insinue
impunément sous les fleurs d'un bouquet; il erre sous la chenille &
la [76] gaze, & fait
sentir à la main la résistance élastique qu'elle n'oseroit éprouver.
Parte appar delle mamme acerbe e crude,
Parte altrui ne ricopre invida vesta.
Invida, ma s'agli occhi il varco chiude,
L'amoroso pensier già non arresta.*
[*Son
acerbe & dûre mamelle se laisse entrevoir; un vêtement jaloux en
cache en vain la
plus grande partie: l'amoureux desir, plus perçant que l'oeif, pénetre
à travers tous les
obstacles.]
Je
remarquoi aussi un grand défaut dans l'habillement des Valaisanes;
c'est d'avoir des
corps-de-robe si élevés par derriere qu'elles en paroissent bossues;
cela fait un effet
singulier avec leurs petites coeffures noires & le reste de leur
ajustement, qui ne manque au
surplus ni de simplicité ni d'élégance. Je vous porte un habit compet à
la Valaisane, &
j'espere qu'il vous ira bien; il a été pris sur la plus jolie taille du
pays.
Tandis
que je parcourois avec extase ces lieux si peu connus & si dignes
d'être admirés,
que faisiez-vous cependant, ma Julie? Etiez-vous oubliée de votre ami?
Julie oubliée! Ne
m'oublierois-je pas plutôt moi-même, & que pourrois-je un moment
seul, moi qui ne suis
plus rien que par vous? Je n'ai jamais mieux remarqué avec quel
instinct je place en divers
lieux notre existence commune selon l'état de mon ame. Quand je suis
triste, elle se réfugie
auprès de la vôtre, & cherche des consolations aux lieux où vous
êtes; c'est ce que
j'éprouvois en vous quittant. Quand j'ai du plaisir, je n'en saurois
jouir seul, & pour le
partager avec vous, je [77] vous appelle alors où je suis. Voilà ce qui
m'est arrivé durant
toute cette course où la diversité des objets me rappelant sans cesse
en moi-même, je vous
conduisois par-tout avec moi. Je ne faisois pas un pas que nous ne le
fissions ensemble. Je
n'admirois pas une vue sans me hâter de vous la montrer. Tous les
arbres que je
rencontrois vous prêtoient leur ombre, tous les gazons vous servoient
de siege. Tantôt,
assis à vos côtés, je vous aidois à parcourir des yeux les objets;
tantôt, à vos genoux, j'en
contemplois un plus digne des regards d'un homme sensible.
Rencontrois-je un pas
difficile; je vous le voyois franchir avec la légereté d'un faon qui
bondit après sa mere.
Faloit-il traverser un torrent; j'osois presser dans mes bras une si
douce charge; je passois
le torrent lentement, avec délices, & voyois à regret le chemin que
j'allois atteindre. Tout
me rappeloit à vous dans ce séjour paisible; & les touchans
attraits de la nature, &
l'inaltérable pureté de l'air, & les moeurs simples des habitans,
& leur sagesse égale &
sûre, & l'aimable pudeur du sexe, & ses innocens grâces, &
tout ce qui frappoit
agréablement mes yeux & mon coeur leur peignoit celle qu'ils
cherchent.
O
ma Julie! disois-je avec attendrissement, que ne puis-je couler mes
jours avec toi dans ces
lieux ignorés, heureux de notre bonheur & non du regard des hommes!
Que ne puis-je ici
rassembler toute mon ame en toi seule, & devenir à mon tour
l'univers pour toi! Charmes
adorés, vous jouiriez alors des hommages qui vous sont dûs! Délices de
l'amour, c'est
alors que nos coeurs vous savoureroient sans cesse! Une longue &
douce ivresse nous
laisseroit ignorer le cours des [78] ans: & quand enfin l'âge
auroit calmé nos premiers
feux, l'habitude de penser & sentir ensemble feroit succéder à
leurs transports une amitié
non moins tendre. Tous les sentimens honnêtes, nourris dans la jeunesse
avec ceux de
l'amour, en rempliroient un jour le vide immense; nous pratiquerions au
sein de cet
heureux peuple, & à son exemple, tous les devoirs de l'humanité:
sans cesse nous nous
unirions pour bien faire, & nous ne mourrions point sans avoir vécu.
La
poste arrive, il faut finir ma lettre, & courir recevoir la vôtre.
Que le coeur me bat
jusqu'à ce moment! Hélas! j'étois heureux dans mes chimeres: mon
bonheur fuit avec
elles; que vais-je être en réalité?
LETTRE
XXIV. A JULIE.
Je
réponds sur le champ à l'article de votre lettre qui regarde le
payement, & n'ai, Dieu
merci, nul besoin d'y réfléchir. Voici, ma Julie, quel est mon
sentiment sur ce point.
Je
distingue dans ce qu'on appelle honneur celui qui se tire de l'opinion
publique, & celui
qui dérive de l'estime de soi-même. Le premier consiste en vains
préjugés plus mobiles
qu'une onde agitée; le second a sa base dans les vérités éternelles de
la morale. L'honneur
du monde peut être avantageux à la fortune; mais il ne pénetre point
dans [79] l'ame &
n'influe en rien sur le vrai bonheur. L'honneur véritable, au
contraire, en forme l'essence,
parce qu'on ne trouve qu'en lui ce sentiment permanent de satisfaction
intérieure, qui seul,
peut rendre heureux un être pensant. Appliquons, ma Julie, ces
principes à votre
question; elle sera bientôt résolue.
Que
je m'érige en maître de philosophie, & prenne, comme ce fou de la
Fable, de l'argent
pour enseigner la sagesse; cet emploi paroîtra bas aux yeux du monde,
& j'avoue qu'il a
quelque chose de ridicule en soi: cependant comme aucun homme ne peut
tirer sa
subsistance absolument de lui-même, & qu'on ne sauroit l'en tirer
de plus près que parson
travail, nous mettrons ce mépris au rang des plus dangereux préjugés;
nous n'aurons
point la sottise de sacrifier la félicité à cette opinion insensée;
vous ne m'enestimerez pas
moins, & je n'en serai pas plus à plaindre, quand je vivrai des
talens que j'ai cultivés.
Mais
ici, ma Julie, nous avons d'autres considérations à faire. Laissons la
multitude, &
regardons en nous-mêmes. Que serai-je réellement à votre pere, en
recevant de lui le
salaire des leçons que je vous aurai données, & lui vendant une
partie de mon tems,
c'est-à-dire de ma personne? Un mercenaire, un homme à ses gages, une
espece de valet, &
il aura de ma part, pour garant de sa confiance, & pour sûreté de
ce qui lui appartient, ma
foi tacite, comme celle du dernier de ses gens.
Or
quel bien plus précieux peut avoir un pere que sa fille unique, fût-ce
même une autre
que Julie? Que fera donc [80] celui qui lui vend ses services?
Fera-t-il taire ses sentimens
pour elle? Ah! tu sais si cela se peut! ou bien, se livrant sans
scrupule au penchant de son
coeur, offensera-t-il dans la partie la plus sensible celui à qui il
doit fidélité? Alors je ne
vois plus dans un tel maître qu'un perfide qui foule aux pieds les
droits les plus sacrés,*
[*Malheureux jeune homme! qui ne voit pas qu'en se laissant payer en
reconnoissance ce
qu'il refuse de recevoir en agent, il viole des droits plus sacrés
encore. Au lieu d'instruire il
corrompt; au lieu de nourrir il empoisonne; il se fait remercier par
une mere abusée
d'avoir perdu son enfant. On sent pourtant qu'il aime sincerement la
vertu, mais sa passion
l'egare; & si sa grande jeunesse ne l'excusoit pas, avec ses beaux
discours il ne se roi
scélérat. Les deux amans sont à plaindre; la mere seule est
inexusable.] un traître, un
séducteur domestique que les loix condamnent très-justement à la mort.
J'espere que celle à qui je parle sait m'entendre; ce n'est pas la mort
que je crains, mais la honte d'en être
digne, & le mépris de moi-même.
Quand
les lettres d'Héloise & d'Abélard tomberent entre vos mains, vous
savez ce que je
vous dis de cette lecture & de la conduite du Théologien. J'ai
toujours plaint Héloise; elle
avoit un coeur fait pour aimer: mais Abélard ne m'a jamais paru qu'un
misérable digne
de son sort, & connoissant aussi peu l'amour que la vertu. Après
l'avoir jugé faudra-t-il
que je l'imite? Malheur à quiconque prêche une morale qu'il ne veut pas
pratiquer! Celui
qu'aveugle sa passion jusqu'à ce point en est bientôt puni par elle,
& perd le goût des
sentimens auxquels il a sacrifié son honneur. L'amour est privé de son
plus grand charme
quand l'honnêteté [81] l'abandonne; pour en sentir tout le prix, il
faut que le coeur s'y
complaise, & qu'il nous éleve en élevant l'objet aimé. Otez l'idée
de la perfection, vous ôtez l'enthousiasme; ôtez l'estime, &
l'amour n'est plus rien. Comment une femme
pourroit-elle honorer un homme qui se déshonore? Comment pourra-t-il
adorer lui-même
celle qui n'a pas craint de s'abandonner à un vil corrupteur? Ainsi,
bientôt ils se
mépriseront mutuellement, l'amour ne sera plus pour eux qu'un honteux
commerce, ils
auront perdu l'honneur, & n'auront point trouvé la félicité.
Il
n'en est pas ainsi, ma Julie, entre deux amans de même âge, tous deux
épris du même
feu, qu'un mutuel attachement unit, qu'aucun lien particulier ne gêne,
qui jouissent tous
deux de leur premiere liberté, & dont aucun droit ne proscrit
l'engagement réciproque.
Les loix les plus séveres ne peuvent leur imposer d'autre peine que le
prix même de leur
amour; la seule punition de s'être aimés est l'obligation de s'aimer à
jamais; & s'il est
quelques malheureux climats au monde où l'homme barbare brise ces
innocentes chaînes,
il en est puni, sans doute, par les crimes que cette contrainte
engendre.
Voilà
mes raisons, sage & vertueuse Julie, elles ne sont qu'un froid
commentaire de celles
que vous m'exposâtes avec tant d'énergie & de vivacité dans une de
vos lettres; mais c'en
est assez pour vous montrer combien je m'en suis pénétré. Vous vous
souvenez que je
n'insistai point sur mon refus, & que malgré la répugnance que le
préjugé m'a laissée,
j'acceptai vos dons en silence, ne trouvant point [82] en effet, dans
le véritable honneur de
solide raison pour les refuser. Mais ici le devoir, la raison, l'amour
même, tout parle d'un
ton que je ne peux méconnoître. S'il faut choisir entre l'honneur &
vous, mon coeur est
prêt à vous perdre. Il vous aime trop, ô Julie! pour vous conserver à
ce prix.
LETTRE
XXV. DE JULIE.
La
relation de votre voyage est charmante, mon bon ami; elle me feroit
aimer celui qui l'a écrite, quand même je ne le connoitrois pas. J'ai
pourtant à vous tancer sur un passage
dont vous vous doutez bien; quoique je n'aye pu m'empêcher de rire de
la ruse avec
laquelle vous vous êtes mis à l'abri du Tasse, comme derriere un
rempart. Eh! comment ne
sentiez-vous point qu'il y a bien de la différence entre écrire au
public ou à sa maîtresse?
L'amour, si craintif, si scrupuleux, n'exige-t-il pas plus d'égards que
la bienséance?
Pouviez-vous ignorer que ce style n'est pas de mon goût, &
cherchiez-vous à me déplaire?
Mais en voilà déjà trop, peut-être, sur un sujet qu'il ne faloit point
relever. Je suis
d'ailleurs, trop occupée de votre seconde lettre pour répondre en
détail à la premiere.
Ainsi, mon ami, laissons le Valais pour une autre fois, &
bornons-nous maintenant à nos
affaires; nous serons assez occupés.
[83]
Je savois le parti que vous prendriez. Nous nous connoissons trop bien
pour en être
encore à ces élémens. Si jamais la vertu nous abandonne, ce ne sera
pas, croyez-moi, dans
les occasions qui demandent du courage & des sacrifices.*[*On verra
bientôt que la
prédiction ne sauroit plus mal quadrer avec l'événement.] Le premier
mouvement aux
attaques vives est de résister; & nous vaincrons, je l'espere, tant
que l'ennemi nous
avertira de prendre les armes. C'est au milieu du sommeil, c'est dans
le sein d'un doux
repos, qu'il faut se défier des surprises; mais c'est sur-tout la
continuité des maux qui rend
leur poids insupportable, & l'ame résiste bien plus aisément aux
vives douleurs qu'à la
tristesse prolongée. Voilà, mon ami, la dure espece de combat que nous
aurons désormois à soutenir: ce ne sont point des actions héroiques que
le devoir nous demande, mais une
résistance plus héroique encore à des peines sans relâche.
Je
l'avois trop prévu; le tems du bonheur est passé comme un éclair; celui
des disgrâces
commence, sans que rien m'aide à juger quand il finira. Tout m'alarme
& me décourage;
une langueur mortelle s'empare de mon ame; sans sujet bien précis de
pleurer, des pleurs
involontaires s'échappent de mes yeux; je ne lis pas dans l'avenir des
maux inévitables;
mais je cultivois l'espérance & la vois flétrir tous les jours. Que
sert, hélas! d'arroser le
feuillage quand l'arbre est coupé par le pied?
Je
le sens, mon ami, le poids de l'absence m'accable. Je ne puis vivre
sans toi, je le sens;
c'est ce qui m'effraye le [84] plus. Je parcours cent fois le jour les
lieux que nous habitions
ensemble, & ne t'y trouve jamais. Je t'attends à ton heure
ordinaire; l'heure passe, & tu ne
viens point. Tous les objets que j'apperçois me portent quelque idée de
ta présence pour
m'avertir que je t'ai perdu. Tu n'as point ce supplice affreux. Ton
coeur seul peut te dire
que je te manque. Ah! si tu savois quel pire tourment c'est de rester
quand on se sépare,
combien tu préférerois ton état au mien!
Encore
si j'osois gémir! si j'osois parler de mes peines, je me sentirois
soulagée des maux
dont je pourrois me plaindre. Mais , hors quelques soupirs exhalés en
secret dans le sein de
ma cousine, il faut étouffer tous les autres; il faut contenir mes
larmes; il faut sourire
quand je me meurs.
Sentirsi, oh Dei, morir;
E non poter mai dir:
Morir mi sento!*
[*O
Dieux! Se sentir mourir & n'oser dire : Je me sens mourir!]
Le
pis est que tous ces maux aggravent sans cesse mon plus grand mal,
& que plus ton
souvenir me désole, plus j'aime à me le rappeler. Dis-moi, mon ami, mon
doux ami!
sens-tu combien un coeur languissant est tendre, & combien la
tristesse fait fermenter
l'amour?
Je
voulois vous parler de mille choses; mais outre qu'il faut mieux
attendre de savoir
positivement où vous êtes, il ne m'est pas possible de continuer cette
lettre dans l'état où
je me trouve en l'écrivant. Adieu, mon ami; je quitte la plume, mais
croyez que je ne vous
quitte pas.
[85]
BILLET
J'écris,
par un batelier que je ne connois point, ce billet à l'adresse
ordinaire, pour donner
avis que j'ai choisi mon asyle à Meillerie sur la rive opposée; afin de
jouir au moins de la
vue du lieu dont je n'ose approcher.
LETTRE
XXVI. A JULIE.
Que
mon état est changé dans peu de jours! Que d'amertumes se mêlent à la
douceur de
me rapprocher de vous! Que de tristes réflexions m'assiégent! Que de
traverses mes
craintes me font prévoir! O Julie! que c'est un fatal présent du Ciel
qu'une ame sensible!
Celui qui l'a reçu doit s'attendre à n'avoir que peine & douleur
sur la terre. Vil jouet de
l'air & des saisons, le soleil ou les brouillards, l'air couvert ou
serein régleront sa destinée,
& il sera content ou triste, au gré des vents. Victime des
préjugés, il trouvera dans
d'absurdes maximes un obstacle invincible aux justes voeux de son
coeur. Les hommes le
puniront d'avoir des sentimens droits de chaque chose, & d'en juger
par ce qui est
véritable plutôt que par ce qui est de convention. Seul il suffiroit
pour faire sa propre
misere, en se livrant indiscretement aux attraits divins de l'honnête
& du beau, tandis que
les [86] pesantes chaînes de la nécessité l'attachent à l'ignominie. Il
cherchera la félicité
suprême sans se souvenir qu'il est homme: son coeur & sa raison
seront incessamment en
guerre, & des désirs sans bornes lui prépareront d'éternelles
privations.
Telle
est la situation cruelle où me plongent le sort qui m'accable, &
mes sentimens qui
m'élevent, & ton pere qui me méprise, & toi qui fais le charme
& le tourment de ma vie.
Sans toi, beauté fatale! je n'aurois jamais senti ce contraste
insupportable de grandeur au
fond de mon ame & de bassesse dans ma fortune; j'aurois vécu
tranquille & serois mort
content, sans daigner remarquer quel rang j'avois occupé sur la terre.
Mais t'avoir vue &
ne pouvoir te posséder, t'adorer & n'être qu'un homme, être aimé
& ne pouvoir être
heureux, habiter les mêmes lieux & ne pouvoir vivre ensemble! O
Julie à qui je ne puis
renoncer! O destinée que je ne puis vaincre! Quels combats affreux vous
excitez en moi,
sans pouvoir jamais surmonter mes désirs ni mon impuissance!
Quel
effet bizarre & inconcevable! Depuis que je suis rapproché de vous,
je ne roule dans
mon esprit que des pensers funestes. Peut-être le séjour où je suis
contribue-t-il à cette
mélancolie; il est triste & horrible; il en est plus conforme à
l'état de mon ame, & je n'en
habiterois pas si patiemment un plus agréable. Une file de rochers
stériles borde la côte,
& environne mon habitation que l'hiver rend encore plus affreuse.
Ah! je le sens, ma Julie,
s'il faloit renoncer à vous, il n'y auroit plus pour moi d'autre séjour
ni d'autre saison.
Dans
les violens transports qui m'agitent je ne saurois [87] demeurer en
place; je cours, je
monte avec ardeur, je m'élance sur les rochers; je parcours à grands
pas tous les environs,
& trouve par-tout dans les objets la même horreur qui regne au
dedans de moi. On
n'aperçoit plus de verdure, l'herbe est jaune & flétrie, les arbres
sont dépouillés, le
séchard *[*Vent du Nord-Est.] & la froide bise entassent la neige
& les glaces, & toute la
nature est morte à mes yeux, comme l'espérance au fond de mon coeur.
Parmi
les rochers de cette côte, j'ai trouvé dans un abri solitaire, une
petite esplanade
d'où l'on découvre à plein la ville heureuse où vous habitez. Jugez
avec quelle avidité mes
yeux se porterent vers ce séjour chéri. Le premier jour, je fis mille
efforts pour y discerner
votre demeure; mais l'extrême éloignement les rendit vains, & je
m'aperçus que mon
imagination donnoit le change à mes yeux fatigués. Je courus chez le
Curé emprunter un
télescope avec lequel je vis ou crus voir votre maison, & depuis ce
tems je passe les jours
entiers dans cet asyle à contempler ces murs fortunés qui renferment la
source de ma vie.
Malgré la saison je m'y rends dès le matin & n'en reviens qu'à la
nuit. Des feuilles &
quelques bois secs que j'allume servent, avec mes courses, à me
garantir du froid excessif.
J'ai pris tant de goût pour ce lieu sauvage que j'y porte même de
l'encre & du papier, &
j'y écris maintenant cette lettre sur un quartier que les glaces ont
détaché du rocher
voisin.
C'est
là, ma Julie, que ton malheureux amant acheve de jouir des derniers
plaisirs qu'il
goûtera peut-être en ce [88] monde. C'est de-là qu'à travers les airs
& les murs, il ose en
secret pénétrer jusque dans ta chambre. Tes traits charmans le frappent
encore; tes
regards tendres raniment son coeur mourant; il entend le son de ta
douce voix; il ose
chercher encore en tes bras ce délire qu'il éprouva dans le bosquet.
Vain fantôme d'une
ame agitée qui s'égare dans ses désirs! Bientôt forcé de rentrer en
moi-même, je te
contemple au moins dans le détail de ton innocente vie: je suis de loin
les diverses
occupations de ta journée, & je me les représente dans les tems
& les lieux où j'en fus
quelquefois l'heureux témoin. Toujours je te vois vaquer à des soins
qui te rendent plus
estimable, & mon coeur s'attendrit avec délices sur l'inépuisable
bonté du tien.
Maintenant, me dis-je au matin, elle sort d'un paisible sommeil, son
teint a la fraîcheur de
la rose, son ame jouit d'une douce paix; elle offre à celui dont elle
tient l'être un jour qui
ne sera point perdu pour la vertu. Elle passe à présent chez sa mere:
les tendres affections
de son coeur s'épanchent avec les auteurs de ses jours, elle les
soulage dans le détail des
soins de la maison; elle fait peut-être la paix d'un domestique
imprudent, elle lui fait
peut-être une exhortation secrete; elle demande peut-être une grâce
pour un autre. Dans
un autre tems, elle s'occupe sans ennui des travaux de son sexe, elle
orne son ame de
connoissances utiles, elle ajoute à son goût exquis les agrémens des
beaux-arts, & ceux de
la danse à sa légereté naturelle. Tantôt je vois une élégante &
simple parure orner des
charmes qui n'en ont pas besoin; ici je [89] la vois consulter un
Pasteur vénérable sur la
peine ignorée d'une famille indigente; là, secourir ou consoler la
triste veuve & l'orphelin
délaissé. Tantôt elle charme une honnête société par ses discours
sensés & modestes;
tantôt, en riant avec ses compagnes, elle ramene une jeunesse folâtre
au ton de la sagesse
& des bonnes moeurs. Quelques moments, ah! pardonne! j'ose te voir
même t'occuper de
moi, je vois tes yeux attendris parcourir une de mes lettres; je lis
dans leur douce langueur
que c'est à ton amant fortuné que s'adressent les lignes que tu traces,
je vois que c'est de
lui que tu parles à ta cousine avec une si tendre émotion. O Julie! ô
julie! Et nous ne
serions pas unis? Et nos jours ne couleroient pas ensemble? Et nous
pourrions être
séparés pour toujours? Non, que jamais cette affreuse idée ne se
présente à mon esprit!
En un instant elle change tout mon attendrissement en fureur; la rage
me fait courir de
caverne en caverne; des gémissemens & des cris m'échappent malgré
moi; je rugis comme
une lionne irritée; je suis capable de tout, hors de renoncer à toi,
& il n'y a rien, non, rien
que je ne fasse pour te posséder ou mourir.
J'en
étois ici de ma lettre, & je n'attendois qu'une occasion sûre pour
vous l'envoyer,
quand j'ai reçu de Sion la derniere que vous m'y avez écrite. Que la
tristesse qu'elle
respire a charmé la mienne! Que j'y ai vu un frappant exemple de ce que
vous me disiez de
l'accord de nos ames dans les lieux éloignés! Votre affliction, je
l'avoue, est plus patiente;
la mienne est plus emportée; mais il faut bien que le même sentiment
prenne la teinture
des caracteres qui l'éprouvent, & [90] il est bien naturel que les
plus grandes pertes
causent les plus grandes douleurs. Que dis-je, des pertes? Eh! qui les
pourroit supporter?
Non, connoissez-le enfin, ma Julie, un éternel arrêt du Ciel nous
destina l'un pour l'autre;
c'est la premiere loi qu'il faut écouter; c'est le premier soin de la
vie de s'unir à qui doit
nous la rendre douce. Je le vois, j'engémis, tu t'égares dans tes vains
projets, tu veux
forcer des barrieres insurmontables, & négliges les seuls moyens
possibles; l'enthousiasme
de l'honnêteté t'ôte la raison, & ta vertu n'est plus qu'un délire.
Ah!
si tu pouvois rester toujours jeune & brillante comme à présent, je
ne demanderois au
Ciel que de te savoir éternellement heureuse, te voir tous les ans de
ma vie une fois, une
seule fois, & passer le reste de mes jours à contempler de loin ton
asyle, à t'adorer parmi
ces rochers. Mais hélas! vois la rapidité de cet astre qui jamais
n'arrête; il vole & le tems
fuit, l'occasion s'échappe, ta beauté, ta beauté même aura son terme;
elle doit décliner &
périr un jour comme une fleur qui tombe sans avoir été cueillie; &
moi cependant je
gémis, je souffre, ma jeunesse s'use dans les larmes, & se flétrit
dans la douleur. Pense,
pense, Julie, que nous comptons déjà des années perdues pour le
plaisir. Pense qu'elles ne
reviendront jamais; qu'il en sera de même de celles qui nous restent si
nous les laissons échapper encore. O amante aveuglée! tu cherches un
chimérique bonheur pour un tems
où nous ne serons plus; tu regardes un avenir éloigné, & tu ne vois
pas que nous nous
consumons sans cesse, & que nos ames, épuisées d'amour & de
peines, se fondent &
coulent comme [91] l'eau. Reviens, il en est tems encore, reviens, ma
Julie, de cette erreur
funeste. Laisse-là tes projets & sois heureuse. Viens, ô mon ame!
dans les bras de ton ami,
réunir les deux moitiés de notre être; viens à la face du Ciel, guide
de notre fuite &
témoin de nos sermens, jurer de vivre & mourir l'un à l'autre. Ce
n'est pas toi, je le sais,
qu'il faut rassurer contre la crainte de l'indigence. Soyons heureux
& pauvres, ah! quel
trésor nous aurons acquis! Mais ne faisons point cet affront à
l'humanité, de croire qu'il
ne restera pas sur la terre entiere un asyle à deux amans infortunés.
J'ai des bras, je suis
robuste; le pain gagné par mon travail te paroîtra plus délicieux que
les mets des festins.
Un repas apprêté par l'amour peut-il jamais être insipide? Ah! tendre
& chére amante,
dussions-nous n'être heureux qu'un seul jour, veux-tu quitter cette
courte vie sans avoir
goûté le bonheur?
Je
n'ai plus qu'un mot à vous dire, ô Julie! vous connoissez l'antique
usage du rocher de
Leucate, dernier refuge de tant d'amans malheureux. Ce lieu-ci lui
ressemble à bien des égards. La roche est escarpée, l'eau est profonde,
& je suis au désespoir.
[92]
LETTRE XXVII. DE CLAIRE.
Ma
douleur me laisse à peine la force de vous écrire. Vos malheurs &
les miens sont au
comble. L'aimable Julie est à l'extrémité & n'a peut-être pas deux
jours à vivre. L'effort
qu'elle fit pour vous éloigner d'elle commença d'altérer sa santé. La
premiere
conversation qu'elle eut sur votre compte avec son pere y porta de
nouvelles attaques:
d'autres chagrins plus récens ont accru ses agitations, & votre
derniere lettre à fait le
reste. Elle en fut si vivementé émue qu'apres avoir passé une nuit dans
d'affreux combats,
elle tomba hier dans l'acces d'une fievre ardente qui n'a fait
qu'augmenter sans cesse, & lui
a enfin donné le transport. Dans cet état elle vous nomme à chaque
instant, & parle de
vous avec une véhémence qui montre combien elle en est occupée. On
éloigne son pere
autant qu'il est possible; cela prouve assez que ma tante a conçu des
soupçons: elle m'a
même demandé avec inquiétude si vous n'étiez pas de retour, & je
vois que le danger de
sa fille, effaçant pour le moment toute autre considération, elle ne
seroit pas fâchée de
vous voir ici.
Venez
donc, sans différer. J'ai pris ce bateau exprès pour vous porter cette
lettre; il est à
vos ordres, servez-vous en pour votre retour, & sur-tout ne perdez
pas un moment si vous
voulez revoir la plus tendre amante qui fut jamais.
[93]
LETTRE XXVIII. DE JULIE A CLAIRE.
Que
ton absence me rend amere la vie que tu m'as rendue! Quelle
convalescence! Une
passion plus terrible que la fievre & le transport m'entraîne à ma
perte. Cruelle! tu me
quittes quand j'ai plus besoin de toi; tu m'a quittée pour huit jours,
peut-être ne me
reverras-tu jamais. O si tu savois ce que l'insensé m'ose proposer!...
& de quel ton!...
m'enfuir! le suivre! m'enlever!... le malheureux!... de qui me
plains-je? mon coeur, mon
indigne coeur m'en dit cent fois plus que lui... grand Dieu! que
seroit-ce, s'il savoit tout?...il
en deviendroit furieux, je serois entraînée, il faudroit partir... je
frémis...
Enfin
mon pere m'a donc vendue! il fait de sa fille une marchandise, une
esclave, il
s'acquitte à mes dépens! il paye sa vie de la mienne!... car, je le
sens bien, je n'y survivrai
jamais..... pere barbare & dénaturé, mérite-t-il... quoi! mériter?
c'est le meilleur des
peres; il veut unir sa fille à son ami, voilà son crime. Mais ma mere,
ma tendre mere! quel
mal m'a-t-elle fait?... Ah beaucoup! elle m'a trop aimée, elle m'a
perdue.
Claire,
que ferai-je? que deviendrai-je? Hanz ne vient point. Je ne sais
comment t'envoyer
cette lettre. Avant que tu la reçoives... avant que tu sois de
retour... qui sait.... fugitive,
errante, déshonorée...c'en est fait, c'en est [94] fait, la crise est
venue. Un jour, une heure,
un moment, peut-être... qui est-ce qui sait éviter son sort? ...O dans
quelque lieu que je
vive & que je meure; en quelque asyle obscur que je traîne ma honte
& mon désespoir,
Claire, souviens-toi de ton amie... Hélas! la misere & l'opprobre
changent les coeurs...Ah!
si jamais le mien t'oublie, il aura beaucoup changé!
LETTRE
XXIX. DE JULIE A CLAIRE.
Reste
ah! reste, ne reviens jamais: tu viendrois trop tard. Je ne dois plus
te voir; comment
soutiendrois-je ta vue?
Où
étois-tu, ma douce amie, ma sauvegarde, mon ange tutélaire? Tu m'as
abandonnée, &
j'ai péri. Quoi! ce fatal voyage étoit-il si nécessaire ou si pressé?
Pouvois-tu me laisser à
moi-même dans l'instant le plus dangereux de ma vie? Que de regrets tu
t'es préparés par
cette coupable négligence! Ils seront éternels ainsi que mes pleurs. Ta
perte n'est pas
moins irréparable que la mienne, & une autre amie digne de toi
n'est pas plus facile à
recouvrer que mon innocence.
Qu'ai-je
dit, misérable? Je ne puis ni parler ni me taire. Que sert le silence
quand le
remords crie? L'univers entier ne me reproche-t-il pas ma faute? Ma
honte n'est-elle [95]
pas écrite sur tous les objets? Si je ne verse mon coeur dans le tien
il faudra que j'étouffe.
Et toi, ne te reproches-tu rien, facile & trop confiante amie? Ah!
que ne me trahissois-tu?
C'est ta fidélité, ton aveugle amitié, c'est ta malheureuse indulgence
qui m'a perdue.
Quel
démon t'inspira de le rappeler, ce cruel qui fait mon opprobre? Ses
perfides soins
devoient-ils me redonner la vie pour me la rendre odieuse? Qu'il fuie à
jamais, le barbare!
qu'un reste de pitié le touche; qu'il ne vienne plus redoubler mes
tourmens par sa
présence; qu'il renonce au plaisir féroce de contempler me larmes. Que
dis-je, hélas! il
n'est point coupable; c'est moi seule qui le suis; tous mes malheurs
sont mon ouvrage, & je
n'ai rien à reprocher qu'à moi. Mais le vice a déjà corrompu mon ame;
c'est le premier
de ses effets de nous faire accuser autrui de nos crimes.
Non,
non, jamais il ne fut capable d'enfreindre ses sermens. Son coeur
vertueux ignore l'art
abject d'outrager ce qu'il aime. Ah! sans doute il sait mieux aimer que
moi, puisqu' il sait
mieux se vaincre. Cent fois mes yeux furent témoins de ses combats
& de sa victoire; les
siens étincelloient du feu de ses désirs, il s'élançoit vers moi dans
l'impétuosité d'un
transport aveugle, il s'arrêtoit tout-à-coup; une barriere
insurmontable sembloit m'avoir
entourée, & jamais son amour impétueux, mais honnête, ne l'eût
franchie. J'osai trop
contempler ce dangereux spectacle. Je me sentois troubler de ses
transports, ses soupirs
oppressoient mon coeur; je partageois ses tourmens en ne pensant que
les plaindre. [96] Je
le vis dans des agitations convulsives, prêt à s'évanouir à mes pieds.
Peut-être l'amour
seul m'auroit épargnée; ô ma cousine! c'est la pitié qui me perdit.
Il
sembloit que ma passion funeste voulût se couvrir, pour me séduire, du
masque de
toutes les vertus. Ce jour même il m'avoit pressée avec plus d'ardeur
de le suivre. C'étoit
désoler le meilleur des peres; c'étoit plonger le poignard dans le sein
maternel; je résistai,
je rejetai ce projet avec horreur. L'impossibilité de voir jamais nos
voeux accomplis, le
mystere qu'il faloit lui faire de cette impossibilité, le regret
d'abuser un amant si soumis &
si tendre, après avoir flatté son espoir, tout abattoit mon courage,
tout augmentoit ma
foiblesse, tout aliénoit ma raison, il faloit donner la mort aux
auteurs de mes jours, à mon
amant, ou à moi-même. Sans savoir ce que je faisois, je choisis ma
propre infortune.
J'oublai tout & ne me souvins que de l'amour; C'est ainsi qu'un
instant d'égarement m'a
perdue à jamais. Je suis tombée dans l'abîme d'ignominie dont une fille
ne revient point;
& si je vis, c'est pour être plus malheureuse.
Je
cherche en gémissant quelque reste de consolation sur la terre. Je n'y
vois que toi, mon
aimable amie; ne me prive pas d'une si charmante ressource, je t'en
conjure; ne m'ôte pas
les douceurs de ton amitié. J'ai perdu le droit d'y prétendre, mais
jamais je n'en eus si
grand besoin. Que la pitié supplée à l'estime. Viens, ma chere, ouvrir
ton ame à mes
plaintes; viens recueillir les larmes de ton amie, garantis-moi, s'il
se peut, du mépris de
moi-même, & [97] fais-moi croire que je n'ai pas tout perdu puisque
ton coeur me reste
encore.
LETTRE
XXX. REPONSE.
Fille
infortunée! Hélas! qu'as-tu fait? Mon Dieu! tu étois si digne d'être
sage! Que te
dirai-je dans l'horreur de ta situation, & dans l'abattement où
elle te plonge? Acheverai-je
d'accabler ton pauvre coeur, ou t'offrirai-je des consolations qui se
refusent au mien? Te
montrerai-je les objets tels qu'ils sont, ou tels qu'il te convient de
les voir? Sainte & pure
amitié! porte à mon esprit tes douces illusions, & dans la tendre
pitié que tu m'inspires,
abuse-moi la premiere sur des maux que tu ne peux plus guérir.
J'ai
craint, tu le sais, le malheur dont tu gémis. Combien de fois je te
l'ai prédit sans être écoutée!... il est l'effet d'une téméraire
confiance... Ah! ce n'est plus de tout cela qu'il
s'agit. J'aurois trahi ton secret, sans doute, si j'avois pu te sauver
ainsi: mais j'ai lu mieux
que toi dans ton coeur trop sensible; je le vis se consumer d'un feu
dévorant que rien ne
pouvoit éteindre. Je sentis dans ce coeur palpitant d'amour qu'il
faloit être heureuse ou
mourir, &, quand la peur de succomber te fit bannir ton amant avec
tant de larmes, je
jugeai que bientôt tu ne serois plus, ou qu'il seroit bientôt rappellé.
Mais quel fut mon
effroi, quand je [98] te vis dégoûtée de vivre, & si près de la
mort! N'accuse ni ton amant
ni toi d'une faute dont je suis la plus coupable, puisque je l'ai
prévue sans la prévenir.
Il
est vrai que je partis malgré moi; tu le vis, il falut obéir; si je
t'avois crue si près de ta
perte, on m'auroit plutôt mise en pieces que de m'arracher à toi. Je
m'abusai sur le
moment du péril. Foible & languissante encore, tu me parus en
sûreté contre une si courte
absence: je ne prévis pas la dangereuse alternative où tu t'allois
trouver; j'oubliai que ta
propre faiblesse laissoit ce coeur abattu moins en état de se défendre
contre lui-même.
J'en demande pardon au mien, j'ai peine à me repentir d'une erreur qui
t'a sauvé la vie; je
n'ai pas ce dur courage qui te faisoit renoncer à moi; je n'aurois pu
te perdre sans un
mortel désespoir, & j'aime encore mieux que tu vives & que tu
pleures.
Mais
pourquoi tant de pleurs, chére & douce amie? Pourquoi ces regrets
plus grands que
ta faute, & ce mépris de toi-même que tu n'as pas mérité? Une
foiblesse effacera-t-elle
tant de sacrifices, & le danger même dont tu sors n'est-il pas une
preuve de ta vertu? Tu ne
penses qu'à ta défaite & oublies tous les triomphes pénibles qui
l'ont précédée. Si tu as
plus combattu que celles qui résistent, n'as-tu pas plus fait pour
l'honneur qu'elles? Si rien
ne peut te justifier, songe au moins à ce qui t'excuse. Je connois à
peu près ce qu'on
appelle amour; je saurai toujours résister aux transports qu'il
inspire; mais j'aurois fait
moins de résistance à un amour pareil au tien, & sans avoir été
vaincue, je suis moins
chaste que toi.
[99]
Ce langage te choquera; mais ton plus grand malheur est de l'avoir
rendu nécessaire,
je donnerois ma vie pour qu'il ne te fût pas propre; car je hais les
mauvaises maximes
encore plus que les mauvaises actions.*[*Ce sentiment est juste &
sain. Les passions
déréglées inspirent les mauvaises actions; mais les mauvaises maximes
corrompent la
raison même, & ne laissent plus de ressource pour revenir au bien.]
Si la faute étoit à
commettre, que j'eusse la bassesse de te parler ainsi, & toi celle
de m'écouter, nous serions
toutes deux les dernieres des créatures. A présent, ma chere, je dois
te parler ainsi, & tu
dois m'écouter, ou tu es perdue; car il reste en toi mille adorables
qualités que l'estime de
toi-même peut seule conserver, qu'un exces de honte & l'abjection
qui le suit détruiroit
infailliblement, & c'est sur ce que tu croiras valoir encore que tu
vaudras en effet.
Garde-toi
donc de tomber dans un abattement dangereux qui t'aviliroit plus que ta
foiblesse. Le véritable amour est-il fait pour dégrader l'âme? Qu'une
faute que l'amour a
commise ne t'ôte point ce noble enthousiasme de l'honnête & du
beau, qui t'éleva
toujours au-dessus de toi-même. Une tache paroît-elle au soleil?
Combien de vertus te
restent pour une qui s'est altérée! En seras-tu moins douce, moins
sincere, moins modeste,
moins bienfaisante? En seras-tu moins digne, en un mot, de tous nos
hommages?
L'honneur, l'humanité, l'amitié, le pur amour en seront-ils moins chers
à ton coeur? En
aimeras-tu moins les vertus mêmes que tu n'auras plus? Non, chére &
bonne Julie, ta
Claire en te plaignant t'adore; elle sait, elle sent qu'il n'y a rien
[100] de bien qui ne puisse
encore sortir de ton ame. Ah! crois-moi, tu pourrois beaucoup perdre
avant qu'aucune
autre plus sage que toi te valût jamais.
Enfin
tu me restes; je puis me consoler de tout, hors de te perdre. Ta
premiere lettre m'a
fait frémir. Elle m'eût presque fait désirer la seconde, si je ne
l'avois reçue en même
tems. Vouloir délaisser son amie! projeter de s'enfuir sans moi! Tu ne
parles point de ta
plus grande faute. C'étoit de celle-là qu'il faloit cent fois plus
rougir. Mais l'ingrate ne
songe qu'à son amour... Tiens, je t'aurois été tuer au bout du monde.
Je
compte avec une mortelle impatience les momens que je suis forcée à
passer loin de toi.
Ils se prolongent cruellement. Nous sommes encore pour six jours à
Lausanne, après quoi
je volerai vers mon unique amie. J'irai la consoler ou m'affliger avec
elle, essuyer ou
partager ses pleurs. Je ferai parler dans ta douleur moins l'inflexible
raison que la tendre
amitié. Chere cousine, il faut gémir, nous aimer, nous taire, &,
s'il se peut, effacer à force
de vertus une faute qu'on ne répare point avec des larmes! Ah! ma
pauvre Chaillot!
[101]
LETTRE XXXI. A JULIE.
Quel
prodige du Ciel es-tu donc, inconcevable Julie! & par quel art,
connu de toi seule,
peux-tu rassembler dans un coeur tant de mouvemens incompatibles? Ivre
d'amour & de
volupté, le mien nage dans la tristesse; je souffre & languis de
douleur au sein de la
félicité suprême, & je me reproche comme un crime l'exces de mon
bonheur. Dieu! quel
tourment affreux de n'oser se livrer tout entier à nul sentiment, de
les combattre
incessamment l'un par l'autre, & d'allier toujours l'amertume au
plaisir! Il vaudroit mieux
cent fois n'être que misérable.
Que
me sert, hélas! d'être heureux? Ce ne sont plus mes maux, mais les
tiens que
j'éprouve, & ils ne m'en sont que plus sensibles. Tu veux en vain
me cacher tes peines; je
les lis malgré toi dans la langueur & l'abattement de tes yeux. Ces
yeux touchans
peuvent-ils dérober quelque secret à l'amour? Je vois, je vois sous une
apparente
sérénité les déplaisirs cachés qui t'assiegent, & ta tristesse,
voilée d'un doux sourire,
n'en est que plus amere à mon coeur.
Il
n'est plus tems de me rien dissimuler. J'étois hier dans la chambre de
ta mere; elle me
quitte un moment; j'entends des gémissemens qui me percent l'ame,
pouvois-je à cet effet
méconnoître leur source? Je m'approche du lieu d'où ils semblent
partir; j'entre dans ta
chambre, je pénetre jusqu'à [102] ton cabinet. Que devins-je en
entrouvrant la porte,
quand j'apperçus celle qui devroit être sur le trône de l'Univers
assise à terre, la tête
appuyée sur un fauteuil inondé de ses larmes? Ah! j'aurois moins
souffert s'il l'eût été de
mon sang! De quels remords je fus à l'instant déchiré? Mon bonheur
devint mon
supplice; je ne sentis plus que tes peines, & j'aurois racheté de
ma vie tes pleurs & tous
mes plaisirs. Je voulois me précipiter à tes pieds, je voulois essuyer
de mes levres ces
précieuses larmes, les recueillir au fond de mon coeur, mourir ou les
tarir pour jamais,
j'entends revenir ta mere, il faut retourner brusquement à ma place,
j'emporte en moi
toutes tes douleurs, & des regrets qui ne finiront qu'avec elles.
Que
je suis humilié, que je suis avili de ton repentir! Je suis donc bien
méprisable, si notre
union te soit mépriser de toi-même, & si le charme de mes jours est
le supplice des tiens?
Sois plus juste envers toi, ma Julie; vois d'un oeil moins prévenu les
sacrés liens que ton
coeur a formés. N'as-tu pas suivi les plus pures loix de la nature?
N'as-tu pas librement
contracté le plus saint des engagemens? Qu'as-tu fait que les loix
divines & humaines ne
puissent & ne doivent autoriser? Que manque-t-il au noeud qui nous
joint qu'une
déclaration publique? Veuille être à moi, tu n'es plus coupable. O mon
épouse! O ma
digne & chaste compagne! O charme & bonheur de ma vie! non, ce
n'est point ce qu'a fait
ton amour qui peut être un crime, mais ce que tu lui voudrois ôter: ce
n'est qu'en
acceptant un autre époux que tu peux offenser l'honneur. Sois sans
cesse à l'ami de [103]
ton coeur pour être innocente. La chaîne qui nous lie est légitime,
l'infidélité seule qui la
romproit seroit blâmable, & c'est désormois à l'amour d'être garant
de la vertu.
Mais
quand ta douleur seroit raisonnable, quand tes regrets seroient fondés,
pourquoi
m'en dérobes-tu ce qui m'appartient? Pourquoi mes yeux ne versent-ils
pas la moitié de
tes pleurs? Tu n'as pas une peine que je ne doive sentir, pas un
sentiment que je ne doive
partager, & mon coeur justement jaloux te reproche toutes les
larmes que tu ne répands
pas dans mon sein. Dis, froide & mystérieuse amante; tout ce que
ton ame ne communique
point à la mienne, n'est-il pas un vol que tu fais à l'amour? Tout ne
doit-il pas être
commun entre nous, ne te souvient-il plus de l'avoir dit? Ah! si tu
savois aimer comme moi,
mon bonheur te consoleroit comme ta peine m'afflige, & tu sentirois
mes plaisirs comme je
sens ta tristesse.
Mais
je le vois, tu me méprises comme un insensé, parce que ma raison
s'égare au sein des
délices. Mes emportemens t'effrayent, mon délire te fait pitié, &
tu ne sens pas que toute
la force humaine ne peut suffire à des félicités sans bornes. Comment
veux-tu qu'une ame
sensible goûte modérément des biens infinis? Comment veux-tu qu'elle
supporte à la fois
tant d'especes de transports sans sortir de son assiette? Ne sais-tu
pas qu'il est un terme où
nulle raison ne résiste plus, & qu'il n'est point d'homme au monde
dont le bon sens soit à
toute épreuve? Prends donc pitié de l'égarement où tu m'as jetté, &
ne méprise pas des
erreurs qui sont ton ouvrage. Je ne suis plus à moi, je [104] l'avoue,
mon ame aliénée est
toute en toi. J'en suis plus propre à sentir tes peines & plus
digne de les partager. O Julie!
ne te dérobe pas à toi-même.
LETTRE
XXXII. REPONSE.
Il
fut un tems, mon aimable ami, où nos lettres étoient faciles &
charmantes; le sentiment
qui les dictoit couloit avec une élégante simplicité; il n'avoit besoin
ni d'art ni de coloris,
& sa pureté faisoit toute sa parure. Cet heureux tems n'est plus:
hélas! il ne peut revenir;
& pour premier effet d'un changement si cruel, nos coeur sont déjà
cessé de s'entendre.
Tes
yeux ont vu mes douleurs. Tu crois en avoir pénétré la source; tu veux
me consoler
par de vains discours; & quand tu penses m'abuser, c'est toi, mon
ami, qui t'abuses.
Crois-moi, crois-en le coeur tendre de ta Julie; mon regret est bien
moins d'avoir donné
trop à l'amour que de l'avoir privé de son plus grand charme. Ce doux
enchantement de
vertu cessait évanoui comme un songe: nos feux ont perdu cette ardeur
divine qui les
animoit en les épurant; nous avons recherché le plaisir, & le
bonheur a fui loin de nous.
Ressouviens-toi de ces momens délicieux où nos coeurs s'unissoient
d'autant mieux que
nous nous respections davantage, où la passion tiroit de son propre
exces la force de se
[105] vaincre elle-même, où l'innocence nous consoloit de la
contrainte, où les hommages
rendus à l'honneur tournoient tous au profit de l'amour. Compare un
état si charmant à
notre situation présente: que d'agitations! que d'effroi! que de
mortelles allarmes! que de
sentimens immodéré sont perdu leur premiere douceur! Qu'est devenu ce
zele de sagesse
& d'honnêteté dont l'amour animoit toutes les actions de notre vie,
& qui rendoit à son
tour l'amour plus délicieux? Notre jouissance étoit paisible &
durable, nous n'avons plus
que des transports: ce bonheur insensé ressemble à des acces de fureur
plus qu'à de
tendres caresses. Un feu pur & sacré brûloit nos coeurs; livrés aux
erreurs des sens, nous
ne sommes plus que des amans vul gaires; trop heureux si l'amour jaloux
doigne présider
encore à des plaisirs que le plus vil mortel peut goûter.
Voilà,
mon ami, les pertes qui nous sont communes, & que je ne pleure pas
moins pour toi
que pour moi. Je n'ajoute rien sur les miennes, ton coeur est fait pour
les sentir. Vois ma
honte, & gémis si tu sois aimer. Ma faute est irréparable, mes
pleurs ne tariront point. O
toi qui les fais couler, crains d'attenter à de si justes douleurs;
tout mon espoir est de les
rendre éternelles: le pire de mes maux seroit d'en être consolée; &
c'est le dernier degré
de l'opprobre de perdre avec l'innocence le sentiment qui nous la fait
aimer.
Je
connois mon sort, j'en sens l'horreur, & cependant il me reste une
consolation dans mon
désespoir; elle est unique, mais elle est douce. C'est de toi que je
l'attends, mon aimable
[106] ami. Depuis que je n'ose plus porter mes regards sur moi-même, je
les porte avec
plus de plaisir sur celui que j'aime. Je te rends tout ce que tu m'ôtes
de ma propre estime,
& tu ne m'en deviens que plus cher en me forçant à me hair.
L'amour, cet amour fatal qui
me perd te donne un nouveau prix:tu t'éleves quand je me dégrade; ton
ame semble avoir
profité de tout l'avilissement de la mienne. Sois donc désormais mon
unique espoir, c'est à
toi de justifier, s'il se peut, ma faute; couvre-la de l'honnêteté de
tes sentimens; que ton
mérite efface ma honte; rends excusable à force de vertus la perte de
celles que tu me
coûtes. Sois tout mon être, à présent que je ne suis plus rien. Le seul
honneur qui me reste
est tout en toi, & tant que tu seras digne de respect, je ne serai
pas tout-à-fait méprisable.
Quelque
reget que j'aie au retour de ma santé, je ne saurois le dissimuler plus
long-tems.
Mon visage démentiroit mes discours, & ma feinte convalescence ne
peut plus tromper
personne. Hâte-toi donc avant que je sois forcée de reprendre mes
occupations ordinaires,
de faire la démarche dont nous sommes convenus. Je vois clairement que
ma mere a conçu
des soupçons & qu'elle nous observe. Mon pere n'en est pas là, je
l'avoue; ce fier
gentilhomme n'imagine pas même qu'un roturier puisse être amoureux de
sa fille; mais
enfin, tu sais ses résolutions; il te préviendra si tu ne le préviens,
& pour avoir voulu te
conserver le même acces dans notre maison, tu t'en banniras
tout-à-fait. Crois-moi, parle à ma mere tandis qu'il en est encore
tems. Feins des affaires qui t'empêchent de continuer à m'instruire,
& [107] renonçons à nous voir si souvent, pour nous voir au moins
quelquefois: car sil'on te ferme la porte tu ne peux plus t'y
présenter; mais si tu te la
fermes toi-même, tes visites seront en quelque sorte à ta discrétion,
& avec un peu
d'adresse & de complaisance, tu pourras les rendre plus fréquentes
dans la suite, sans
qu'on l'apperçoive ou qu'on le trouve mauvois. Je te dirai ce soir les
moyens que j'imagine
d'avoir d'autres occasions de nous voir, & tu conviendras que
l'inséparable cousine, qui
causoit autrefois tant de murmures, ne sera pas maintenant inutile à
deux amans qu'elle
n'eût point dû quitter.
LETTRE
XXXIII. DE JULIE.
Ah!
mon ami, le mauvais refuge pour deux amans qu'une assemblée! Quel
tourment de se
voir & de se contraindre! Il vaudroit mieux cent fois ne se point
voir. Comment avoir l'air
tranquille avec tant d'émotion? Comment être si différent de soi-même?
Comment
songer à tant d'objets quand on n'est occupé que d'un seul? Comment
contenir le geste &
les yeux quand le coeur vole? Je ne sentis de ma vie un trouble égal à
celui que j'éprouvai
hier quand ont annonça chez Madame d'Hervart. Je pris ton nom prononcé
pour un
reproche qu'on m'adressoit; je m'imaginoit que tout le monde
m'observoit de concert; je ne
savois plus ce que je faisois, [108] & à ton arrivée je rougis si
prodigieusement, que ma
cousine, qui veilloit sur moi, fut contrainte d'avancer son visage
& son éventail, comme
pour me parler à l'oreille. Je tremblai que cela même ne fît un mauvois
effet, & qu'on
cherchât du mystere à cette chuchoterie. En un mot, je trouvois
par-tout de nouveaux
sujets d'alarmes, & je ne sentis jamais mieux combien une
conscience coupable arme contre
nous de témoins qui n'y songent pas.
Claire
prétendit remarquer que tu ne faisois pas une meilleure figure: tu lui
paroissois
embarrassé de ta contenance, inquiet de ce que tu devois faire, n'osant
aller ni venir, ni
m'aborder, ni t'éloigner, & promenant tes regards à la ronde pour
avoir, disoit-elle,
occasion de les tourner sur nous. Un peu remise de mon agitation, je
crus m'appercevoir
moi-même de la tienne, jusqu'à ce que la jeune Madame Belon t'ayant
adressé la parole,
tu t'assis en causant avec elle, & devins plus calme à ses côtés.
Je
sens, mon ami, que cette maniere de vivre, qui donne tant de contrainte
& si peu de
plaisir, n'est pas bonne pour nous; nous aimons trop pour pouvoir nous
gêner ainsi. Ces
rendez-vous publics ne conviennent qu'à des gens qui, sans connoître
l'amour, ne laissent
pas d'être bien ensemble, ou qui peuvent se passer du mystere: les
inquiétudes sont trop
vives de ma part, les indiscrétions trop dangereuses de la tienne:,
& je ne puis pas tenir
une Madame Belon toujours à mes côtés, pour faire diversion au besoin.
Reprenons,
reprenons cette vie solitaire & paisible, dont je toi tiré si mal à
propos. C'est
elle qui a fait naître & nourri [109] nos feux; peut-être
s'affoibliroient-ils par une maniere
de vivre plus dissipée. Toutes les grandes passions se forment dans la
solitude; on n'en a
point de semblables dans le monde, où nul objet n'a le tems de faire
une profonde
impression, & où la multitude des goûts énerve la force des
sentimens. Cet état aussi plus
convenable à ma mélancolie; elle s'entretient du même aliment que mon
amour; c'est ta
chére image qui soutient l'une & l'autre, & j'aime mieux te
voir tendre & sensible au fond
de mon coeur, que contrainte distrait dans une assemblée.
Il
peut d'ailleurs venir un tems où je serai forcée à une plus grande
retraite; fût-il déjà
venu, ce tems désiré! La prudence & mon inclination veulent
également que je prenne
d'avance des habitudes conformes à ce que peut exiger la nécessité. Ah!
si de mes fautes
pouvoit naître le moyen de les réparer! Le doux espoir d'être un
jour... Mais
insensiblement j'en dirois plus que je n'en veux dire sur le projet qui
m'occupe.
Pardonne-moi ce mystere, mon unique ami, mon coeur n'aura jamais de
secret qui ne te fût
doux à savoir. Tu dois pourtant ignorer celui-ci; & tout ce que je
t'en puis dire à présent,
c'est que l'amour qui fit nos maux, doit nous en donner le remede.
Raisonne, commente si
tu veux dans ta tête; mais je te défends de m'interroger là-dessus.
[110]
LETTRE XXXIV. REPONSE.
No, non vedrete mai
Cambiar gl' affetti miei,
Bei lumi onde imparai
A sospirar d'amor.*
[*Non,
non, beaux yeux qui m'apprites à soupirer, jamais vous ne venez changer
mes
affections.]
Que
je dois l'aimer, cette jolie Madame Belon, pour le plaisir qu'elle
m'aprocuré!
Pardonne-le moi, divine Julie, j'osai jouir un moment de tes tendres
allarmes, & ce moment
fut un des plus doux de ma vie. Qu'ils étoient charmans, ces regards
inquiets & curieux qui
se portoient sur nous à la dérobée, & se baissoient aussi-tôt pour
éviter les miens! Que
faisoit alors ton heureux amant? S'entretenoit-il avec Madame Belon? Ah
ma Julie, peux-tu
le croire? Non, non, fille incomparable; il étoit plus dignement
occupé. Avec quel charme
son coeur suivoit les mouvemens du tien! Avec quelle avide impatience
ses yeux dévoroient
tes attraits! Ton amour, ta beauté, remplissoient, ravissoient son ame;
elle pouvoit suffire à peine à tant de sentimens délicieux. Mon seul
regret étoit de goûter aux dépens de celle
que j'aime des plaisirs qu'elle ne partageoit pas. Sais-je ce que [111]
durant tout ce tems me
dit Madame Belon? Sais-je ce que je lui répondis? Le savois-je au
moment de notre
entretien? A-t-elle pu le savoir elle-même? & pouvoit-elle
comprendre la moindre chose
aux discours d'un homme qui parloit sans penser & répondoit sans
entendre?
Com' huom, che par ch' ascolti, e nulla intende.*
[*Comme
celui qui semble écouter & qui n'entend rien.]
Aussi
m'a-t-elle pris dans le plus parfait dédain. Elle a dit à tout le
monde, à toi peut-être,
que je n'ai pas le sens commun, qui pis est pas le moindre esprit,
& que je suis tout aussi sot
que mes livres. Que m'importe ce qu'elle en dit & ce qu'elle en
pense? Ma Julie ne
décide-t-elle pas seule de mon être & du rang que je veux avoir?
Que le reste de la terre
pense de moi comme il voudra, tout mon prix est dans ton estime.
Ah!
crois qu'il n'appartient ni à Madame Belon, ni à toutes les beautés
supérieures à la
sienne, de faire la diversion dont tu parles, & d'éloigner un
moment de toi mon coeur &
mes yeux! Si tu pouvois douter de ma sincérité, si tu pouvois faire
cette mortelle injure à
mon amour & à tes charmes, dis-moi, qui pourroit avoir tenu
registre de tout ce qui se fit
autour de toi? Ne te vis-je pas briller entre ces jeunes beautés comme
le soleil entre les
astres qu'il éclipse? N'apperçus-je pas les Cavaliers*[*Cavaliers; vieux
mot qui ne se dit
plus. On dit hommes. J'ai cru devoir aux provinciaux cette importante
remarque, afin
d'être au moins une fois utile public.] se rassembler autour de ta
chaise? Ne vis-je pas au
dépit de tes [112] compagnes l'admiration qu'ils marquoient pour toi?
Ne vis-je pas leurs
respects empressés, & leurs hommages, & leurs galanteries? Ne
te vis-je pas recevoir tout
cela avec cet air de modestie & d'indifférence qui en impose plus
que la fierté? Ne vis-je
pas quand tu te dégantois pour la collation l'effet que ce bras
découvert produisit sur les
spectateurs? Ne vis-je pas le jeune étranger qui releva ton gant
vouloir baiser la main
charmante qui le recevoit? N'en vis-je pas un plus téméraire, dont
l'oeil ardent suçoit
mon sang & ma vie, t'obliger quand tu t'en fus apperçue d'ajouter
une épingle à ton
fichu? Je n'étois pas si distrait que tu penses; je vis tout cela,
Julie, & n'en fus point jaloux;
car je connois ton coeur. Il n'est pas, je le sais bien, de ceux qui
peuvent aimer deux fois.
Accuseras-tu le mien d'en être?
Reprenons-la
donc, cette vie solitaire que je ne qui toi qu'à regret. Non, le coeur
ne se
nourrit point dans le tumulte du monde. Les faux plaisirs lui rendent
la privation des vrais
plus amere, & il préfere sa souffrance à de vains dédommagements.
Mais , ma Julie, il en
est, il en peut être de plus solides à la contrainte où nous vivons,
& tu sembles les oublier!
Quoi! passer quinze jours entiers si près l'un de l'autre sans se voir,
ou sans se rien dire!
Ah! que veux-tu qu'un coeur brûlé d'amour fasse durant tant de siecles?
L'absence même
seroit moins cruelle. Que sert un exces de prudence qui nous fait plus
de maux qu'il n'en
prévient? Que sert de prolonger sa vie avec son supplice? Ne
vaudroit-il pas mieux cent
fois se voir un seul instant & puis mourir?
[113]
Je ne le cache point, ma douce amie, j'aimerois à pénétrer l'aimable
secret que tu
me dérobes, il n'en fut jamais de plus intéressant pour nous; mais j'y
fais d'inutiles efforts.
Je saurai pourtant garder le silence que tu m'imposes, & contenir
une indiscrete curiosité;
mais en respectant un si doux mystere, que n'en puis-je au moins
assurer l'éclaircissement!
Qui sait, qui sait encore si tes projets ne portent point sur des
chimeres? Chére ame de ma
vie, ah! commençons du moins par les bien réaliser.
P.S.
J'oubliois de te dire que M. Roguin m'a offert une compagnie dans le
Régiment qu'il
leve pour le Roi de Sardaigne. J'ai été sensiblement touché de l'estime
de ce brave
officier; je lui ai dit en le remerciant, que j'avois la vue trop
courte pour le service, & que
ma passion pour l'étude s'accordoit mal avec une vie aussi active. En
cela je n'ai point fait
un sacrifice à l'amour. Je pense que chacun doit sa vie & son sang
à la patrie, qu'il n'est
pas permis de s'aliéner à des Princes aux-quels on ne doit rien, moins
encore de se vendre
& de faire du plus noble métier du monde celui d'un vil mercenaire.
Ces maximes étoient
celles de mon pere que je serois bienheureux d'imiter dans son amour
pour ses devoirs &
pour son pays. Il ne voulut jamais entrer au service d'aucun Prince
étranger: Mais dans la
guerre de I7I2, il porta les armes avec honneur pour la patrie; il se
trouva dans plusieurs
combats à l'un desquels il fut blessé; & à la bataille de
Wilmerghen, il eut [114] le
bonheur d'enlever un drapeau ennemi sous les yeux du Général de
Sacconex.
LETTRE
XXXV. DE JULIE.
Je
ne trouve pas, mon ami, que les deux mots que j'avois dits en riant sur
Madame Belon,
valussent une explication si sérieuse. Tant de soins à se justifier
produisent quelquefois un
préjugé contraire; & c'est l'attention qu'on donne aux bagatelles,
qui seule en fait des
objets importans. Voilà ce qui surement n'arrivera pas entre nous; car
les coeurs bien
occupés ne sont guere pointilleux, & les tracasseries des amans sur
des riens ont presque
toujours un fondement beaucoup plus réel qu'il ne semble.
Je
ne suis pas fâchée pourtant que cette bagatelle nous fournisse une
occasion de traiter
entre nous de la jalousie; sujet, malheureusement trop important pour
moi.
Je
vois, mon ami, par la trempe de nos ames & par le tour commun de
nos goûts, que
l'amour sera la grande affaire de notre vie. Quand une fois il a fait
les impressions
profondes que nous avons reçues, il faut qu'il éteigne ou absorbe
toutes les autres
passions; le moindre refroidissement seroit bientôt pour nous la
langueur de la mort; un
dégoût invincible, un éternel ennui, succéderoient à l'amour éteint,
& nous ne saurions
long-tems vivre après avoir cessé d'aimer. [115] En mon particulier, tu
sens bien qu'il n'y
a que le délire de la passion qui puisse me voiler l'horreur de ma
situation présente, &
qu'il faut que j'aime avec transport, ou que je meure de douleur. Vois
donc si je suis
fondée à discuter sérieusement un point d'où doit dépendre le bonheur
ou le malheur de
mes jours.
Autant
que je puis juger de moi-même, il me semble que souvent affectée avec
trop de
vivacité, je suis pourtant peu sujette à l'emportement. Il faudroit que
mes peines eussent
fermenté long-tems en dedans, pour que j'osasse en découvrir la source
à leur auteur; &
comme je suis persuadée qu'on ne peut faire une offense sans le
vouloir, je supporterois
plutôt cent sujets de plainte qu'une explication. Un pareil caractere
doit mener loin pour
peu qu'on ait de penchant à la jalousie, & j'ai bien peur de sentir
en moi ce dangereux
penchant. Ce n'est pas que je ne sache que ton coeur est fait pour le
mien & non pour un
autre. Mais on peut s'abuser soi-même, prendre un goût passager pour
une passion, &
faire autant de choses par fantaisie qu'on en eût peut-être fait par
amour. Or si tu peux te
croire inconstant sans l'être, à plus forte raison puis-je t'accuser à
tort d'infidélité. Ce
doute affreux empoisonneroit pourtant ma vie; je gémirais sans me
plaindre & mourrois
inconsolable sans avoir cessé d'être aimée.
Prévenons,
je t'en conjure, un malheur dont la seule idée me fait frissonner.
Jure-moi
donc, mon doux ami, non par l'amour, serment qu'on ne tient que quand
il est superflu,
mais par ce nom sacré de l'honneur, si respecté de toi, [116] que je ne
cesserai jamais
d'être la confidente de ton coeur, & qu'il n'y surviendra point de
changement dont je ne
sois la premiere instruite. Ne m'allegue pas que tu n'auras jamais rien
à m'apprendre; je le
crois, je l'espere; mais préviens mes folles alarmes, & donne-moi
dans tes engagemens,
pour un avenir qui ne doit point être, l'éternelle sécurité du présent.
Je serois moins à
plaindre d'apprendre de toi mes malheurs réels, que d'en souffrir sans
cesse d'imaginaires;
je jouirois, au moins, de tes remords; si tu ne partageois plus mes
feux, tu partagerois
encore mes peines, & je trouverois moins ameres les larmes que je
verserois dans ton sein.
C'est
ici, mon ami, que je me félicite doublement de mon choix, & par le
doux lien qui nous
unit & par la probité qui l'assure; voilà l'usage de cette regle de
sagesse dans les choses de
pur sentiment; voilà comment la vertu sévere soit écarter les peines du
tendre amour. Si
j'avois un amant sans principes, dût-il m'aimer éternellement, où
seroient pour moi les
garans de cette constance? Quels moyens aurois-je de me délivrer de mes
défiances
continuelles, & comment m'assurer de n'être point abusée, ou par sa
feinte, ou par ma
crédulité? Mais toi, mon digne & respectable ami, toi qui n'es
capable ni d'artifice ni de
déguisement, tu me garderas, je le sais, la sincérité que tu m'auras
promise. La honte
d'avouer une infidélité ne l'emportera point dans ton ame droite sur le
devoir de tenir ta
parole; & si tu pouvois ne plus aimer ta Julie, tu lui dirois...
oui, tu pourrois lui dire, ô
Julie! je ne... Mon ami, jamais je n'écrirai ce mot-là.
[117]
Que penses-tu de mon expédient? C'est le seul, j'en suis sûre, qui
pouvoit déraciner
en moi tout sentiment de jalousie. Il y a je ne sais quelle délicatesse
qui m'enchante à me
fier de ton amour à ta bonne foi, & à m'ôter le pouvoir de croire
une infidélité que tu ne
m'apprendrois pas toi-même. Voilà, mon cher, l'effet assuré de
l'engagement que je
t'impose; car je pourrois te croire amant volage, mais non pas ami
trompeur, & quand je
douterois de ton coeur, je ne puis jamais douter de ta foi. Quel
plaisir je goûte à prendre
en ceci des précautions inutiles, à prévenir les apparences d'un
changement dont je sens si
bien l'impossibilité! Quel charme de parler de jalousie avec un amant
si fidele! Ah! si tu
pouvois cesser de l'être, ne crois pas que je t'en parlasse ainsi. Mon
pauvre coeur ne seroit
pas si sage au besoin, & la moindre défiance m'ôteroit bientôt la
volonté de m'en
garantir.
Voilà,
mon tres-honoré maître, matiere à discussion pour ce soir; car je sais
que vos deux
humbles disciples auront l'honneur de souper avec vous chez le pere de
l'inséparable. Vos
doctes commentaires sur la gazette vous ont tellement fait trouver
grâce devant lui, qu'il
n'a pas falu beaucoup de manége pour vous faire inviter. La fille a
fait accorder son
clavecin; le pere a feuilleté Lamberti; moi, je recorderai peut-être la
leçon du bosquet de
Clarens. O Docteur en toutes facultés, vous avez par-tout quelque
science de mise!
Monsieur d'Orbe, qui n'est pas oublié, comme vous pouvez penser, a le
mot pour entamer
une savante dissertation sur le futur hommage du Roi de Naples, durant
laquelle nous
passerons [118] tous trois dans la chambre de la cousine. C'est là, mon
féal, qu'à genoux
devant votre Dame & maîtresse, vos deux mains dans les siennes,
& en présence de son
Chancelier, vous lui jurerez foi & loyauté à toute épreuve, non pas
à dire amour éternel,
engagement qu'on n'est maître ni de tenir ni de rompre; mais vérité,
sincérité, franchise
inviolable. Vous ne jurerez point d'être toujours soumis, mais de ne
point commettre acte
de félonie, & de déclarer au moins, la guerre avant de secouer le
joug. Ce faisant, aurez
l'accolade, & serez reconnu vassal unique & loyal Chevalier.
Adieu,
mon bon ami, l'idée du souper de ce soir m'inspire de la gaieté. Ah!
qu'elle me sera
douce quand je te la verrai partager!
LETTRE
XXXVI. DE JULIE.
Baise
cette lettre & saute de joie pour la nouvelle que je vais
t'apprendre; mais pense que
pour ne point sauter & n'avoir rien à baiser, j'en y suis pas la
moins sensible. Mon pere
obligé d'aller à Berne pour son proces, & de-là à Soleure pour sa
pension, a proposé à
ma mere d'être du voyage; & elle l'a accepté espérant pour sa santé
quelque effet
salutaire du changement d'air. On vouloit me faire la grâce de
m'emmener aussi, & je ne
jugeai pas à propos de dire ce que j'en [119] pensois; mais la
difficulté des arrangemens de
voiture a fait abandonner ce projet, & l'on travaille à me consoler
de n'être pas de la
partie. Il faloit feindre de la tristesse, & le faux rôle que je me
vois contrainte à jouer m'en
donne une si véritable, que le remords m'a presque dispensée de la
feinte.
Pendant
l'absence de mes parens, je ne resterai pas maîtresse de maison; mais
on me
dépose chez le pere de la cousine, en sorte que je serai tout de bon,
durant ce tems
inséparable de l'inséparable. De plus ma mere a mieux aimé se passer de
femme-de-chambre & me laisser Babi pour gouvernante: sorte d'Argus
peu dangereux,
dont on ne doit ni corrompre la fidélité ni se faire des confidens,
mais qu'on écarte
aisément au besoin, sur la moindre lueur de plaisir ou de gain qu'on
leur offre.
Tu
comprends quelle facilité nous aurons à nous voir durant une quinzaine
de jours; mais
c'est ici que la discrétion doit suppléer à la contrainte, & qu'il
faut nous imposer
volontairement la même réserve à laquelle nous sommes forcés dans
d'autres tems.
Non-seulement tu ne dois pas, quand je serai chez ma cousine, y venir
plus souvent
qu'auparavant, de peur de la compromettre; j'espere même qu'il ne
faudra te parler ni des égards qu'exige son sexe, ni des droits sacrés
de l'hospitalité, & qu'un honnête homme
n'aura pas besoin qu'on l'instruise du respect dû par l'amour à
l'amitié qui lui donne
asyle. Je connois tes vivacités, mais j'en connois les bornes
inviolables. Si tu n'avois jamais
fait de sacrifice à ce qui est honnête, tu n'en aurois point à faire
aujourd'hui.
[120]
D'où vient cet air mécontent & cet oeil attristé? Pourquoi murmurer
des loix que le
devoir t'impose? Laisse à ta Julie le soin de les adoucir; t'es-tu
jamais repenti d'avoir été
docile à sa voix? Près des coteaux fleuris d'où part la source de la
Vevaise, il est un
hameau solitaire qui sert quelquefois de repaire aux chasseurs & ne
devroit servir que
d'asyle aux amans. Autour de l'habitation principale, dont M. d'Orbe
dispose, sont épars
assez loin quelques chalets,*[*Sorte de maisons de bois où se sont les
fromages & diverses
especes de laitages dans la montagne.] qui de leurs toits de chaume
peuvent couvrir l'amour
& le plaisir, amis de la simplicité rustique. Les fraîches &
discretes laitieres savent garder
pour autrui le secret dont elles ont besoin pour elles-mêmes. Les
ruisseaux qui traversent
les prairies sont bordés d'arbrisseaux & de bocages délicieux. Des
bois épais offrent
au-delà des asyles plus déserts & plus sombres.
Al bel seggio riposto, ombroso e fosco,
Ne mai pastori appressan, ne bifolci.*
[*Jamais
pâtre ni laboureur n'approcha des épais ombrages qui couvrent ces
charmans
asyles.]
L'art
ni la main des hommes n'y montrent nulle part leurs soins inquiétans,
on n'y voit
par-tout que les tendres soins de la mere commune. C'est là, mon ami,
qu'on n'est que sous
ses auspices & qu'on peut n'écouter que ses loix. Sur l'invitation
de M. d'Orbe, Claire a
déjà persuadé à son papa qu'il avoit envie d'aller faire avec quelques
amis une chasse de
deux ou trois jours dans ce canton, & d'y mener les inséparables.
Ces inséparables en ont
d'autres, comme [121] tu ne sais que trop bien. L'un représentant le
maître de la maison
en fera naturellement les honneurs; l'autre avec moins d'éclat pourra
faire à sa Julie ceux
d'un humble chalet, & ce chalet consacré par l'amour sera pour eux
le Temple de Gnide.
Pour exécuter heureusement & surement ce charmant projet, il n'est
question que de
quelques arrangemens qui se concerteront facilement entre nous, &
qui feront partie
eux-mêmes des plaisirs qu'ils doivent produire. Adieu, mon ami, je te
quitte brusquement,
de peur de surprise. Aussi bien, je sens que le coeur de ta Julie vole
un peu trop tôt habiter
le chalet.
P.
S. Tout bien considéré, je pense que nous pourrons sans indiscrétion
nous voir presque
tous les jours; savoir chez ma cousine de deux jours l'un, &
l'autre à la promenade.
LETTRE
XXXVIII. DE JULIE.
Ils
sont partis ce matin, ce tendre pere & cette mere incomparable, en
accablant des plus
tendres caresses une fille chérie, & trop indigne de leurs bontés.
Pour moi, je les
embrassois avec un léger serrement de coeur, tandis qu'au dedans de
lui-même, ce coeur
ingrat & dénaturé pétilloit d'une odieuse joie. Hélas! qu'est
devenu ce tems [122] heureux
où je menois incessamment sous leurs yeux une vie innocente & sage,
où je n'étois bien
que contre leur sein, & ne pouvois les quitter d'un seul pas sans
déplaisir? Maintenant,
coupable & craintive, je tremble en pensant à eux; je rougis en
pensant à moi; tous mes
bons sentimens se dépravent, & je me consume en vains &
stériles regrets que n'anime pas
même un vrai repentir. Ces ameres réflexions m'ont rendu toute la
tristesse que leurs
adieux ne m'avoient pas d'abord donnée. Une secrete angoisse étouffoit
mon ame après le
départ de ces chers parents. Tandis que Babi faisoit les paquets, je
suis entrée
machinalement dans la chambre de ma mere, & voyant quelques-unes de
ses hardes encore éparses, je les ai toutes baisées l'une après l'autre
en fondant en larmes. Cet état
d'attendrissement m'a un peu soulagée, & j'ai trouvé quelque sorte
de consolation à sentir
que les doux mouvemens de la nature ne sont pas tout à fait éteints
dans mon coeur. Ah!
tyran! tu veux en vain l'asservir tout entier, ce tendre &trop
foible coeur; malgré toi,
malgré tes prestiges, il lui reste au moins des sentimens légitimes, il
respecte & chérit
encore des droits plus sacrés que les tiens.
Pardonne,
ô mon doux ami! ces mouvemens involontaires, & ne crains pas que
j'étende
ces réflexion aussi loin que je le devrois. Le moment de nos jours,
peut-être, où notre
amour est le plus en liberté, n'est pas, je le sais bien, celui des
regrets: je ne veux ni te
cacher mes peines ni t'en accabler; il faut que tu les connoisses, non
pour les porter, mais
pour les adoucir. Dans le sein, de qui les épancherois-je, [123] si je
n'osois les verser dans le
tien? N'es-tu pas mon tendre consolateur? N'est-ce pas toi qui soutiens
mon courage ébranlé? N'est-ce pas toi qui nourris dans mon ame le goût
de la vertu, même après que
je l'ai perdue? Sans toi, sans cette adorable amie dont la main
compatissante essuya si
souvent mes pleurs, combien de fois n'eussé-je pas déjà succombé sous
le plus mortel
abattement! Mais vos tendres soins me soutiennent; je n'ose m'avilir
tant que vous
m'estimez encore, & je me dis avec complaisance que vous ne
m'aimeriez pas tant l'un &
l'autre, si je n'étois digne que de mépris. Je vole dans les bras de
cette chére cousine, ou
plutôt de cette tendre soeur, déposer au fond de son coeur une
importune tristesse. Toi,
viens ce soir achever de rendre au mien la joie & la sérénité qu'il
a perdues.
LETTRE
XXXVIII. A JULIE.
Non,
Julie, il ne m'est pas possible de ne te voir chaque jour que comme je
t'ai vue la veille;
il faut que mon amour s'augmente & croisse incessamment avec tes
charmes, & tu m'es une
source inépuisable de sentimens nouveaux que je n'aurois pas même
imaginés. Quelle
soirée inconcevable! Que de délices inconnues tu fis éprouver à mon
coeur! O tristesse
enchanteresse! O langueur d'une ame attendrie! [124] combien vous
surpassez les
turbulens plaisirs, & la gaieté folâtre, & la joie emportée,
& tous les transports qu'une
ardeur sans mesure offre aux désirs effrénés des amans! paisible &
pure jouissance qui
n'a rien d'égal dans la volupté des sens, jamais, jamais ton pénétrant
souvenir ne
s'effacera de mon coeur! Dieux! quel ravissant spectacle ou plutôt
quelle extase, de voir
deux beautés si touchantes s'embrasser tendrement, le visage de l'une
se pencher sur le
sein de l'autre, leurs douces larmes se confondre, & baigner ce
sein charmant comme la
rosée du Ciel humecte un lis fraîchement éclos! J'étois jaloux d'une
amitié si tendre; je
lui trouvois je ne sais quoi de plus intéressant que l'amour même,
& je me voulois une
sorte de mal de ne pouvoir t'offrir des consolations aussi chéres, sans
les troubler par
l'agitation de mes transports. Non, rien, rien sur la terre n'est
capable d'exciter un si
voluptueux attendrissement que vos mutuelles caresses, & le
spectacle de deux amans eût
offert à mes yeux une sensation moins délicieuse.
Ah!
qu'en ce moment j'eusse été amoureux de cette aimable cousine, si Julie
n'eût pas
existé. Mais non, c'étoit Julie elle-même qui répandoit son charme
invincible sur tout ce
qui l'environnoit. Ta robe, ton ajustement, tes gants, ton éventail,
ton ouvrage, tout ce qui
frappoit autour de toi mes regards enchantoit mon coeur, & toi
seule faisois tout
l'enchantement. Arrête, ô ma douce amie! à force d'augmenter mon
ivresse tu m'ôterois
le plaisir de la sentir. Ce que tu me fois éprouver approche d'un vrai
délire, & je crains
d'en perdre enfin la raison. Laisse-moi du moins [125] connoître un
égarement qui fait
mon bonheur; laisse-moi goûter ce nouvel enthousiasme, plus sublime,
plus vif que toutes
les idées que j'avois de l'amour. Quoi! tu peux te croire avilie! quoi
la passion t'ôte-t-elle
aussi le sens? Moi, je te trouve trop parfaite pour une mortelle. Je
t'imaginerois d'une
espece plus pure, si ce feu dévorant qui pénetre ma substance ne
m'unissoit à la tienne &
ne me faisoit sentir qu'elles sont la même. Non, personne au monde ne
te connoît; tu ne te
connois pas toi-même; mon coeur seul te connoît, te sent, & soit te
mettre à ta place. Ma
Julie! Ah! quels hommages te seroient ravis, si tu n'étois qu'adorée!
Ah! si tu n'étois
qu'un ange, combien tu perdrois de ton prix!
Dis-moi
comment il se peut qu'une passion telle que la mienne puisse augmenter?
Je
l'ignore, mais je l'éprouve. Quoique tu me sois présente dans tous les
tems, il y a quelques
jours sur-tout que ton image plus belle que jamais me poursuit & me
tourmente avec une
activité à laquelle ni lieu ni tems ne me dérobe, & je crois que tu
me laissas avec elle dans
ce chalet que tu quittas en finissant ta derniere lettre. Depuis qu'il
est question de ce
rendez-vous champêtre, je suis trois fois sorti de la ville; chaque
fois mes pieds m'ont
porté des mêmes côtés, & chaque fois la perspective d'un séjour si
désiré m'a paru plus
agréable.
Non vide il mondo si leggiadri rami;
Ne mosse 'l vento mai si verdi frondi.*
[*Jamais
oeil d'homme ne vit des bocages aussi charmans, jamais zéphir n'agita
de plus
verds seuillages.]
Je
trouve la campagne plus riante, la verdure plus fraîche [126] &
plus vive, l'air plus pur,
le Ciel plus serein; le chant des oiseaux semble avoir plus de
tendresse & de volupté; le
murmure des eaux inspire une langueur plus amoureuse, la vigne en
fleurs exhale au loin
de plus doux parfums; un charme secret embellit tous les objets ou
fascine mes sens; on
diroit que la terre se pare pour former à ton heureux amant un lit
nuptial digne de la
beauté qu'il adore & du feu qui le consume. O Julie! ô chére &
précieuse moitié de mon âme, hâtons-nous d'ajouter à ces ornemens du
printems la présence de deux amant
fideles: Portons le sentiment du plaisir dans des lieux qui n'en
offrent qu'une vaine image;
allons animer toute la nature, elle est morte sans les feux de l'amour.
Quoi! trois jours
d'attente? trois jours encore? Ivre d'amour, affamé de transports,
j'attends ce moment
tardif avec une douloureuse impatience. Ah! qu'on seroit heureux si le
Ciel ôtoit de la vie
tous les ennuyeux intervalles qui séparent de pareils instans!
LETTRE
XXIX. DE JULIE.
Tu
n'as pas un sentiment, mon bon ami, que mon coeur ne partage; mais ne
me parle plus
de plaisir tandis que des gens qui valent mieux que nous souffrent,
gémissent, & que j'ai
leur peine à me reprocher. Lis la lettre ci-jointe, & sois
tranquille si tu le peux. Pour moi
qui connois l'aimable & bonne fille qui l'a écrite, je n'ai pu la
lire sans des larmes [127] de
remords & de pitié. Le regret de ma coupable négligence m'a pénétré
l'ame, & je vois
avec une amere confusion jusqu'où l'oubli du premier de mes devoirs m'a
fait porter celui
de tous les autres. J'avois promis de prendre soin de cette pauvre
enfant; je la protégeois
auprès de ma mere; je la tenois en quelque maniere sous ma garde, &
pour n'avoir sçu me
garder moi-même, je l'abandonne sans me souvenir d'elle, & l'expose
à des dangers pires
que ceux où j'ai succombé. Je frémis en songeant que deux jours plus
tard c'en étoit fait
peut-être de mon dépôt, & que l'indigence & la séduction
perdoiet une fille modeste &
sage qui peut faire un jour une excellente mere de famille. O mon ami!
comment y a-t-il
dans le monde des hommes assez vils pour acheter de la misere un prix
que le coeur seul
doit payer, & recevoir d'une bouche affamée les tendres baisers de
l'amour!
Dis-moi,
pourras-tu n'être pas touché de la piété filiale de ma Fanchon, de ses
sentimens
honnêtes, de son innocente naiveté? Ne l'es-tu pas de la rare tendresse
de cet amant qui se
vend lui-même pour soulager sa maîtresse? Ne seras-tu pas trop heureux
de contribuer à
former un noeud si bien assorti? Ah! si nous étions sans pitié pour les
coeurs unis qu'on
devise, de qui pourroient-ils jamais en attendre? Pour moi, j'ai résolu
de réparer envers
ceux-ci ma faute à quelque prix que ce soit, & de faire ensorte que
ces deux jeunes gens
soient unis par le mariage. J'espere que le Ciel bénira cette
entreprise, & qu'elle sera pour
nous d'un bon augure. Je te propose & te conjure au nom de notre
amitié [128] de partir
dès aujourd'hui, si tu le peux, ou tout au moins demain matin pour
Neuchâtel. Va
négocier avec M. de Merveilleux le congé de cet honnête garçon;
n'épargne ni les
supplications ni l'argent: Porte avec toi la lettre de ma Fanchon, il
n'y a point de coeur
sensible qu'elle ne doive attendrir. Enfin, quoiqu'il nous en coûte
& de plaisir & d'argent,
ne reviens qu'avec le congé absolu de Claude Anet, ou crois que l'amour
ne me donnera de
mes jours un moment de pure joie.
Je
sens combien d'objections ton coeur doit avoir à me faire; doutes-tu
que le mien ne les
ait faites avant toi? Et je persiste; car il faut que ce mot de vertu
ne soit qu'un vain nom, ou
qu'elle exige des sacrifices. Mon ami, mon digne ami, un rendez-vous
manqué peut revenir
mille fois; quelques heures agréables s'éclipsent comme un éclair &
ne sont plus; mais si
le bonheur d'un couple honnête est dans tes mains, songe à l'avenir que
tu vas te
préparer. Crois-moi, l'occasion de faire des heureux est plus rare
qu'on ne pense; la
punition de l'avoir manquée est de ne plus la retrouver, & l'usage
que nous ferons de
celle-ci nous va laisser un sentiment éternel de contentement ou de
repentir. Pardonne à
mon zele ces discours superflus; j'en dis trop à un honnête homme,
& cent fois trop à mon
ami. Je sais combien tu hais cette volupté cruelle qui nous endurcit
aux maux d'autrui. Tu
l'as dit mille fois toi-même, malheur à qui ne soit pas sacrifier un
jour de plaisir aux
devoirs de l'humanité!
[129]
LETTRE XL. DE FANCHON REGARD A JULIE.
Mademoiselle,
Pardonnez
une pauvre fille au désespoir, qui ne sachant plus que devenir ose
encore avoir
recours à vos bontés. Car vous ne vous lassez point de consoler les
affligés, & je suis si
malheureuse qu'il n'y a que vous & le bon Dieu que mes plaintes
n'importunent pas. J'ai eu
bien du chagrin de quitter l'apprentissage où vous m'aviez mise; mais
ayant eu le malheur
de perdre ma mere cet hiver, il a falu revenir auprès de mon pauvre
pere que sa paralysie
retient toujours dans son lit.
Je
n'ai pas oublié le conseil que vous aviez donné à ma mere de tâcher de
m'établir avec
un honnête homme qui prît soin de la famille. Claude Anet, que Monsieur
votre pere avoit
ramené du service est un brave garçon, rangé, qui sait un bon métier,
& qui me veut du
bien. Après tant de charité que vous avez eue pour nous, je n'osois
plus vous être
incommode, & c'est lui qui nous a fait vivre pendant tout l'hiver.
Il devoit m'épouser ce
printems; il avoit mis son coeur à ce mariage. Mais on m'a tellement
tourmentée pour
payer trois ans de loyer échu à Pâques que ne sachant où prendretant
d'argent comptant,
le pauvre jeune homme s'est engagé derechef sans m'en rien dire [130]
dans la Compagnie
de M. de Merveilleux, & m'a apporté l'argent de son engagement. M.
de Merveilleux n'est
plus à Neufchâtel que pour sept ou huit jours, & Claude Anet doit
partir dans trois ou
quatre pour suivre la recrue: ainsi nous n'avons pas le tems ni le
moyen de nous marier, &
il me laisse sans aucune ressource. Si par votre crédit ou celui de
Monsieur le Baron, vous
pouviez nous obtenir au moins un délai de cinq ou six semaines, on
tâcheroit, pendant ce
tems là, de prendre quelque arrangement pour nous marier ou pour
rembourser ce pauvre
garçon; mais je le connois bien; il ne voudra jamais reprendre l'argent
qu'il m'a donné.
Il
est venu ce matin un Monsieur bien riche m'en offrir beaucoup
davantage; mais Dieu
m'a fait la grace de le refuser. Il a dit qu'il reviendroit demain
matin savoir ma derniere
résolution. Je lui ai dit de n'en pas prendre la peine & qu'il la
savoit déjà. Que Dieu le
conduise, il sera reçu demain comme aujourd'hui. Je pourrois bien aussi
recourir à la
bourse des pauvres, mais on est si méprisé qu'il vaut mieux pâtir:
& puis, Claude An & a
trop de coeur pour vouloir d'une fille assistée.
Excusez la liberté que je prends, ma bonne Demoiselle; je n'ai trouvé que vous seule à qui j'ose avouer ma peine, & j'ai le coeur si serré qu'il faut finir cette lettre. Votre bien humble & affectionnée servante à vous servir.
Fanchon
Regard.
[131]
LETTRE XLI. REPONSE.
J'ai
manqué de mémoire & toi de confiance, ma chere enfant; nous avons
eu grand tort
toutes deux, mais le mien est impardonnable. Je tâcherai du moins de le
réparer. Babi, qui
te porte cette lettre est chargée de pourvoir au plus pressé. Elle
retournera demain matin
pour t'aider à congédier ce Monsieur, s'il revient; & l'après dînée
nous irons te voir, ma
cousine & moi; car je sais que tu ne peux pas quitter ton pauvre
pere, & je veux connoître
par moi-même l'état de ton petit ménage.
Quant
à Claude Anet, n'en sois point en peine; mon pere est absent; mais en
attendant son
retour on fera ce qu'on pourra, & tu peux compter que je
n'oublierai ni toi ni ce brave
garçon. Adieu, mon enfant, que le bon Dieu te console. Tu as bien fait
de n'avoir pas
recours à la bourse publique; c'est ce qu'il ne faut jamais faire tant
qu'il reste quelque
chose dans celle des bonnes gens.
[132]
LETTRE XLII. A JULIE.
Je
reçois votre lettre & je pars à l'instant: ce sera toute ma
réponse. Ah! cruelle! que mon
coeur en est loin, de cette odieuse vertu que vous me supposez, &
que je déteste! Mais vous
ordonnez, il faut obéir. Dussé-je en mourir cent fois, il faut être
estimé de Julie.
LETTRE
XLIII. A JULIE.
J'arrivai
hier matin à Neuchâtel; j'appris que M. de Merveilleux étoit à la
campagne, je
courus l'y chercher; il étoit à la chasse, & je l'attendis jusqu'au
soir. Quand je lui eus
expliqué le sujet de mon voyage, & que je l'eus prié de mettre un
prix au congé de Claude
Anet, il me fit beaucoup de difficultés. Je crus les lever, en offrant
de moi-même une
somme assez considérable, & l'augmentant à mesure qu'il résistoit;
mais n'ayant pu rien
obtenir, je fus obligé de me retirer, après m'être assuré de le
retrouver ce matin, bien
résolu de ne plus le quitter jusqu'à ce qu'à force d'argent ou
d'importunités, ou de
quelque maniere que ce pût être, j'eusse obtenu ce que j'étois venu lui
demander. [133]
M'étant levé pour cela de très-bonne heure, j'étois prêt à monter à
cheval, quand je
reçus par un Exprès ce billet de M. de Merveilleux, avec le congé du
jeune homme en
bonne forme.
Voilà, Monsieur, le congé que vous êtes
venu solliciter; je l'ai refusé à vos offres, je le
donne à vos intentions charitables, & vous prie de croire que je ne
mets point à prix une
bonne action.
Jugez
à la joie que vous donnera cet heureux succes, de celle que j'ai sentie
en l'apprenant.
Pourquoi faut-il qu'elle ne soit pas aussi parfaite qu'elle devroit
l'être? Je ne puis me
dispenser d'aller remercier & rembourser M. de Merveilleux, &
si cette visite retarde mon
départ d'un jour comme il est à craindre, n'ai-je pas droit de dire
qu'il s'est montré
généreux à mes dépens? N'importe, j'ai fait ce qui vous est agréable,
je puis tout
supporter à ce prix. Qu'on est heureux de pouvoir bien faire en servant
ce qu'on aime, &
réunir ainsi dans le même soin les charmes de l'amour & de la
vertu! Je l'avoue, ô Julie!
je partis le coeur plein d'impatience & de chagrin. Je vous
reprochois d'être si sensible aux
peines d'autrui, & de compter pour rien les miennes, comme si
j'étois le seul au monde qui
n'eût rien mérité de vous. Je trouvois de la barbarie, après m'avoir
leurré d'un si doux
espoir, à me priver sans nécessité d'un bien dont vous mauvais flatté
vous-même. Tous
ces murmures se sont évanouis; je sens renaître à leur place au fond de
mon ame un
contentement inconnu: j'éprouve déjà le dédommagement que vous m'avez
promis, vous
que l'habitude [134] de bien faire a tant instruite du goût qu'on y
trouve. Quel étrange
empire est le vôtre, de pouvoir rendre les privations aussi douces que
les plaisirs, & donner à ce qu'on fait pour vous le même charme
qu'on trouveroit à se contenter soi-même! Ah!
je l'ai dit cent fois, tu es un ange du Ciel, ma Julie! sans doute avec
tant d'autorité sur mon
ame la tienne est plus divine qu'humaine. Comment n'être pas
éternellement à toi puisque
ton regne est céleste, & que serviroit de cesser de t'aimer s'il
faut toujours qu'on t'adore.
P.S.
Suivant mon calcul, nous avons encore au moins cinq ou six jours jusqu'
au retour de
la Maman. Seroit-il impossible durant cet intervalle de faire un
pélerinage au Chalet?
LETTRE
XLIV. DE JULIE.
Ne
murmure pas tant, mon ami, de ce retour précipité. Il nous est plus
avantageux qu'il ne
semble, & quand nous aurions fait par adresse ce que nous avons
fait par bienfaisance,
nous n'aurions pas mieux réussi. Regarde ce qui seroit arrivé si nous
n'eussions suivi que
nos fantaisies. Je serois allée à la campagne précisément la veille du
retour de ma mere à
la ville; j'aurois eu un exprès avant d'avoir pu ménager notre
entrevue; il auroit falu
partir sur-le-champ, [135] peut-être sans pouvoir t'avertir, te laisser
dans des perplexités
mortelles, & notre séparation se seroit faite au moment qui la
rendoit le plus douloureuse.
De plus, on auroit sçu que nous étions tous deux à la campagne; malgré
nos précautions,
peut-être eût-on sçu que nous y étions ensemble; du moins on l'auroit
soupçonné, c'en étoit assez. L'indiscrete avidité du présent nous ôtoit
toute ressource pour l'avenir, & le
remords d'une bonne oeuvre dédaignée nous eût tourmentés toute la vie.
Compare
à présent cet état à notre situation réelle. Premierement ton absence a
produit
un excellent effet. Mon argus n'aura pas manqué de dire à ma mere qu'on
t'avoit peu vu
chez ma cousine: elle sait ton voyage & le sujet; c'est une raison
de plus pour t'estimer; & le
moyen d'imaginer que des gens qui vivent en bonne intelligence prennent
volontairement
pour s'éloigner le seul moment de liberté qu'ils ont pour se voir!
Quelle ruse avons-nous
employée pour écarter une trop juste défiance? La seule, à mon avis,
qui soit permise à
d'honnêtes gens, c'est de l'être à un point qu'on ne puisse croire, en
sorte qu'on prenne un
effort de vertu pour un acte d'indifférence. Mon ami, qu'un amour caché
par de tels
moyens doit être doux aux coeurs qui le goûtent! Ajoute à cela le
plaisir de réunir des
amans désolés, & de rendre heureux deux jeunes gens si dignes de
l'être. Tu l'as vue, ma
Fanchon; dis, n'est-elle pas charmante? & ne mérite-t-elle pas bien
tout ce que tu as fait
pour elle? N'est-elle pas trop jolie & trop malheureuse pour rester
fille impunément?
Claude Anet de son côté, dont le bon naturel a [136] résisté par
miracle à trois ans de
service, en eût-il pu supporter encore autant sans devenir un vaurien
comme tous les
autres? Au lieu de cela, ils s'aiment & seront unis, ils sont
pauvres & seront aidés; ils sont
honnêtes gens & pourront continuer de l'être; car mon pere a promis
de prendre soin de
leur établissement. Que de biens tu as procurés à eux & à nous par
ta complaisance, sans
parler du compte que je t'en dois tenir! Tel est, mon ami, l'effet
assuré des sacrifices qu'on
fait à la vertu; s'ils coûtent souvent à faire, il est toujours doux de
les avoir faits, & l'on
n'a jamais vu personne se repentir d'une bonne action.
Je
me doute bien qu'à l'exemple de l'Inséparable, tu m'appelleras aussi la
prêcheuse, & il
est vrai que je ne fais pas mieux ce que je dis que les gens du métier.
Si mes sermons ne
valent pas les leurs, au moins je vois avec plaisir qu'ils ne sont pas
comme eux jettés au
vent. Je ne m'en défends point, mon aimable ami, je voudrois ajouter
autant de vertus aux
tiennes qu'un fol amour m'en a fait perdre, & ne pouvant plus
m'estimer moi-même j'aime à m'estimer encore en toi. De ta part il ne
s'agit que d'aimer parfaitement, & tout viendra
comme de lui-même. Avec quel plaisir tu dois voir augmenter sans cesse
les dettes que
l'amour s'oblige à payer!
Ma
cousine a sçu les entretiens que tu as eus avec son pere au sujet de M.
d'Orbe; elle y est
aussi sensible que si nous pouvions, en offices de l'amitié n'être pas
toujours en reste avec
elle. Mon Dieu, mon ami, que je suis une heureuse fille! que je suis
aimée & que je trouve
charmant de l'être! Pere, [137] mere, amie, amant, j'ai beau chérir
tout ce qui
m'environne, je me trouve toujours ou prévenue ou surpassée. Il semble
que tous les plus
doux sentimens du monde viennent sans cesse chercher mon ame, &
j'ai le regret de n'en
avoir qu'une pour jouir de tout mon bonheur.
J'oubliois
de t'annoncer une visite pour demain matin. C'est Milord Bromston qui
vient de
Geneve où il a passé sept ou huit mois. Il dit t'avoir vu à Sion à son
retour d'Italie. Il te
trouva fort triste, & parle au surplus de toi comme j'en pense. Il
fit hier ton éloge si bien &
si à propos devant mon pere, qu'il m'a tout-à-fait disposée à faire le
sien. En effet j'ai
trouvé du sens, du sel, du feu dans sa conversation. Sa voix s'éleve
& son oeil s'anime au
récit des grandes actions, comme il arrive aux hommes capables d'en
faire. Il parle aussi
avec intérêt des choses de goût, entre autres de la musique italienne
qu'il porte jusqu' au
sublime; je croyois entendre encore mon pauvre frere. Au surplus il met
plus d'énergie que
de grâce dans ses discours, & je lui trouve même l'esprit un peu
rêche.*[*Terme du pays,
pris ici métaphoriquement. Il signifie au propre une surface rude au
toucher & qui cause
un frissonnement désagréable en y passant la main, comme celle d'une
brosse sort serrée
ou du velours d'Utrecht.] Adieu, mon ami.
[138]
LETTRE XLV. A JULIE.
Je
n'en étois encore qu'à la seconde lecture de ta lettre, quand Milord
Edouard Bomton
est entré. Ayant tant d'autres choses à te dire, comment aurois-je
pensé, ma Julie, à te
parler de lui? Quand on se suffit l'un à l'autre, s'avise-t-on de
songer à un tiers? Je vais te
rendre compte de ce que j'en sais, maintenant que tu parois le désirer.
Ayant
passé le Semplon, il étoit venu jusqu'à Sion au-devant d'une chaise
qu'on devoit lui
amener de Geneve à Brigue, & le désoeuvrement rendant les hommes
assez lians, il me
rechercha. Nous fîmes une connoissance aussi intime qu'un Anglois
naturellement peu
prévenant peut la faire avec un homme fort préoccupé qui cherche la
solitude. Cependant
nous sentîmes que nous nous convenions; il y a un certain unisson
d'ames qui s'apperçoit
au premier instant, & nous fûmes familiers au bout de huit jours,
mais pour toute la vie,
comme deux François l'auroient été au bout de huit heures pour tout le
tems qu'ils ne se
seroient pas quittés. Il m'entretint de ses voyages, & le sachant
Anglois, je crus qu'il
m'alloit parler d'édifices & de peintures. Bientôt je vis avec
plaisir que les tableaux & les
monumens ne lui avoient point fait négliger l'étude des moeurs &
des hommes. Il me parla
cependant des beaux-arts avec beaucoup de discernement, mais modérément
& sans
prétention. J'estimai [139] qu'il en jugeoit avec plus de sentiment que
de science, & par les
effets plus que par les regles, ce qui me confirma qu'il avoit l'ame
sensible. Pour la musique
italienne, il m'en parut enthousiaste comme à toi; il m'en fit même
entendre, car il mene
un virtuose avec lui, son valet-de-chambre joue fort bien du violon,
& lui-même
passablement du violoncelle. Il me choisit plusieurs morceaux
très-pathétiques à ce qu'il
prétendoit; mais soit qu'un accent si nouveau pour moi demandât une
oreille plus
exercée; soit que le charme de la musique, si doux dans la mélancolie,
s'efface dans une
profonde tristesse, ces morceaux me firent peu de plaisir, & j'en
trouvai le chant agréable, à la vérité, mais bizarre & sans
expression.
Il
fut aussi question de moi, & Milord s'informa avec intérêt de ma
situation. Je lui en dis
tout ce qu'il en devoit savoir. Il me proposa un voyage en Angleterre
avec des projets de
fortune impossibles, dans un pays où Julie n'étoit pas. Il me dit qu'il
alloit passer l'hiver à
Geneve, l'été suivant à Lausanne, & qu'il viendroit à Vevai avant
de retourner en Italie:
il m'a tenu parole, & nous nous sommes revus avec un nouveau
plaisir.
Quant
à son caractere, je le crois vif & emporté, mais vertueux &
ferme. Il se pique de
philosophie, & de ces principes dont nous avons autrefois parlé.
Mais au fond, je le crois
par tempérament ce qu'il pense être par méthode, & le vernis
stoique qu'il met à ses
actions ne consiste qu'à parer de beaux raisonnemens le parti que son
coeur lui a fait
prendre. J'ai cependant appris avec un peu de peine [140] qu'il avoit
eu quelques affaires
en Italie, & qu'il s'y étoit battu plusieurs fois.
Je
ne sais ce que tu trouves de rêche dans ses manieres; véritablement
elles ne sont pas
prévenantes, mais je n'y sens rien de repoussant. Quoique son abord ne
soit pas aussi
ouvert que son ame, & qu'il dédaigne les petites bienséances, il ne
laisse pas, ce me semble,
d'être d'un commerce agréable. S'il n'a pas cette politesse réservée
& circonspecte qui se
regle uniquement sur l'extérieur, & que nos jeunes officiers nous
apportent de France, il a
celle de l'humanité qui se pique moins de distinguer au premier coup
d'oeil les états & les
rangs, & respecte en général tous les hommes. Te l'avouer ai-je
naivement? La privation
des grâces est un défaut que les femmes ne pardonnent point, même au
mérite, & j'ai
peur que Julie n'ait été femme une fois en sa vie.
Puisque
je suis en train de sincérité, je te dirai encore, ma jolie prêcheuse,
qu'il est inutile
de vouloir donner le change à mes droits, & qu'un amour affamé ne
se nourrit point de
sermons. Songe, songe aux dédommagemens promis & dûs; car toute la
morale que tu
m'as débitée est fort bonne; mais, quoique tu puisses dire, le chalet
valoit encore mieux.
[141]
LETTRE XLVI. DE JULIE.
He
bien donc, mon ami, toujours le chalet? l'histoire de ce chalet te pese
furieusement sur le
coeur, & je vois bien qu'à la mort ou à la vie il faut te faire
raison du chalet! Mais des
lieux où tu ne fus jamais te sont-ils si chers qu'on ne puisse t'en
dédommager ailleurs, &
l'amour qui fit le palais d'Armide au fond d'un désert ne sauroit-il
nous faire un chalet à
la ville? Ecoute, on va marier ma Fanchon. Mon pere, qui ne hair pas
les fêtes &
l'appareil, veut lui faire une noce où nous serons tous: cette noce ne
manquera pas d'être
tumultueuse. Quelquefois le mystere a sçu tendre son voile au sein de
la turbulente joie &
du fracas des festins. Tu m'entends, mon ami, ne seroit-il pas doux de
retrouver dans l'effet
de nos soins les plaisirs qu'ils nous ont coûtés?
Tu
t'animes ce me semble, d'un zele assez superflu sur l'apologie de
Milord Edouard dont
je suis fort éloignée de mal penser. D'ailleurs comment jugerois-je un
homme que je n'ai
vu qu'un après-midi, & comment en pourrois-tu juger toi-même sur
une connoissance de
quelques jours. Je n'en parle que par conjecture, & tu ne peux
gueres être plus avancé;
car les propositions qu'il t'a faites sont de ces offres vagues dont un
air de puissance & la
facilité de les éluder rendent souvent les étrangers prodigues. Mais je
reconnois [142] tes
vivacités ordinaires & combien tu as de penchant à te prévenir pour
ou contre les gens,
presque à la premiere vue. Cependant nous examinerons à loisir les
arrangemens qu'il
t'aproposés. Si l'amour favorise le projet qui m'occupe, il
s'enprésentera peut-être de
meilleurs pour nous. O mon bon ami, la patience est amere, mais son
fruit est doux!
Pour
revenir à ton Anglois, je t'ai dit qu'il me paroissoit avoir l'ame
grande & forte, &
plus de lumieres que d'agrémens dans l'esprit. Tu dis à peu près la
même chose; & puis,
avec cet air de supériorité masculine qui n'abandonne point nos humbles
adorateurs, tu
me reproches d'avoir été de mon sexe une fois en ma vie, comme si
jamais une femme
devoit cesser d'en être! Te souvient-il qu'en lisant ta République de
Platon nous avons
autrefois disputé sur ce point de la différence morale des sexes? Je
persiste dans l'avis
dont j'étois alors, & ne saurois imaginer un modele commun de
perfection pour deux êtres
si différents. L'attaque & la défense, l'audace des hommes, la
pudeur des femmes ne sont
point des conventions comme le pensent tes Philosophes, mais des
institutions naturelles
dont il est facile de rendre raison, & dont se déduisent aisément
toutes les autres
distinctions morales. D'ailleurs, la destination de la nature n'étant
pas la même, les
inclinations, les manieres de voir & de sentir doivent être
dirigées de chaque côté selon
ses vues, il ne faut point les mêmes goûts ni la même constitution pour
labourer la terre &
pour allaiter les enfans. Une taille plus haute, une voix plus forte
& des traits plus marqués
semblent n'avoir aucun rapport nécessaire au sexe; [143] mais les
modifications
extérieures annoncent l'intention de l'ouvrier dans les modifications
de l'esprit. Une femme
parfaite & un homme parfait ne doivent pas plus se ressembler d'ame
que de visage; ces
vaines imitations de sexe sont le comble de la déraison; elles font
rire le sage & fuir les
amours. Enfin, je trouve qu'à moins d'avoir cinq pieds & demi de
haut, une voix de basse
& de la barbeau menton, l'on ne doit point se mêler d'être homme.
Vois
combien les amans sont mal-adroits en injures! Tu me reproches une
faute que je n'ai
pas commise ou que tu commets aussi bien que moi, & l'attribues à
un défaut dont je
m'honore. Veux-tu que te rendant sincérité pour sincérité je te dise
naÏvement ce que je
pense de la tienne? Je n'y trouve qu'un raffinement de flatterie, pour
te justifier à
toi-même par cette franchise apparente les éloges enthousiastes dont tu
m'accables à tout
propos. Mes prétendues perfections t'aveuglent au point, que pour
démentir les reproches
que tu te fais en secret de ta prévention, tu n'as pas l'esprit d'en
trouver un solide à me
faire.
Crois-moi,
ne te charge point de me dire mes vérités, tu t'en acquitterois trop
mal; les yeux
de l'amour, tout perçans qu'ils sont, savent-ils voir des défauts?
C'est à l'integre amitié
que ces soins appartiennent, & là-dessus ta disciple Claire est
cent fois plus savante que toi.
Oui, mon ami, loue-moi, admire-moi, trouve-moi belle, charmante,
parfaite. Tes éloges me
plaisant sans me séduire, parce que je vois qu'ils sont le langage de
l'erreur & non de la
fausseté, & que tu te trompes toi-même; mais que tu ne veux pas
[144] me tromper. O que
les illusions de l'amour sont aimables! ses flatteries sont en un sens
des vérités; le
jugement se tait, mais le coeur parle. L'amant qui loue en nous des
perfections que nous
n'avons pas, les voit en effet telles qu'il les représente; il ne ment
point en disant des
mensonges; il flatte sans s'avilir, & l'on peut au moins l'estimer
sans le croire.
J'ai
entendu, non sans quelque battement de coeur proposer d'avoir demain
deux
philosophes à souper. L'un est Milord Edouard, l'autre est un sage dont
la gravité s'est
quelquefois un peu dérangé eaux pieds d'une jeune écoliere; ne le
connoîtriez-vous point?
Exhortez-le, je vous prie, à tâcher de garder demain le décorum
philosophique un peu
mieux qu'à son ordinaire. J'aurai soin d'avertir aussi la petite
personne de baisser les
yeux, & d'être aux siens le moins jolie qu'il se pourra.
LETTRE
XLVII. A JULIE.
Ah!
mauvaise! Est-ce là la circonspection que tu m'avois promise? Est-ce
ainsi que tu
ménages mon coeur & voiles tes attraits? Que de contraventions à
tes engagemens!
Premierement ta parure, car tu n'en avois point, & tu sais bien que
jamais tu n'es si
dangereuse. Secondement ton maintien si doux, si modeste, si propre à
laisser remarquer à
loisir toutes tes graces. Ton parler plus rare, plus réfléchi, plus
spirituel encore qu'à
l'ordinaire, qui nous [145] rendoit tous plus attentifs, & faisoit
voler l'oreille & le coeur
au-devant de chaque mot. Cet air que tu chantas à demi-voix, pour
donner encore plus de
douceur à ton chant, & qui, bien que françois, plut à Milord
Edouard même. Ton regard
timide, & tes yeux baissés, dont les éclairs inattendus me jetaient
dans un trouble
inévitable. Enfin, ce je ne sais quoi d'inexprimable, d'enchanteur, que
tu semblois avoir
répandu sur toute ta personne pour faire tourner la tête à tout le
monde, sans paroître
même y songer. Je ne sais, pour moi, comment tu t'y prends; mais si
telle est ta maniere
d'être jolie le moins qu'il est possible, je t'avertis que c'est l'être
beaucoup plus qu'il ne
faut pour avoir des sages autour de toi.
Je
crains fort que le pauvre philosophe Anglois n'ait un peu ressenti la
même influence.
Après avoir reconduit ta cousine, comme nous étions tous encore fort
éveillés, il nous
proposa d'aller chez lui faire de la musique & boire du punch.
Tandis qu'on rassembloit
ses gens, il ne cessa de nous parler de toi avec un feu qui me déplut,
& je n'entendis pas ton éloge dans sa bouche avec autant de plaisir
que tu avois entendu le mien. En général,
j'avoue que je n'aime point que personne, excepté ta cousine, me parle
de toi; il me semble
que chaque mot m'ôte une partie de mon secret ou de mes plaisirs; &
quoique l'on puisse
dire, on y m & un intérêt si suspect, ou l'on est si loin de ce que
je sens, que je n'aime écouter là-dessus que moi-même.
Ce
n'est pas que j'aye comme toi du penchant à la jalousie. [146] Je
connois mieux ton
ame; j'ai des garans qui ne me permettent pas même d'imaginer ton
changement possible.
Après tes assurances, je ne te dis plus rien des autres prétendans.
Mais celui-ci, Julie!...
des conditions sortables... les préjugés de ton pere...Tu sais bien
qu'il s'agit de ma vie;
daigne donc me dire un mot là-dessus. Un mot de Julie, & je suis
tranquille à jamais.
J'ai
passé la nuit à entendre ou exécuter de la musique italienne, car il
s'est trouvé des
duo & il a fallu hasarder d'y faire ma partie. Je n'ose te parler
encore de l'effet qu'elle a
produit sur moi; j'ai peur, j'ai peur que l'impression du souper d'hier
ne se soit prolongée
sur ce que j'entendois, & que je n'aye pris l'effet de tes
séductions pour le charme de la
musique. Pourquoi la même cause qui me la rendoit ennuyeuse à Sion, ne
pourroit-elle pas
ici me la rendre agréable dans une situation contraire? N'es-tu pas la
premiere source de
toutes les affections de mon ame, & suis-je à l'épreuve des
prestiges de ta magie? Si la
musique eût réellement produit cet enchantement, il eût agi sur tous
ceux qui
l'entendoient. Mais tandis que ces chants me tenoient en extase, M.
d'Orbe dormoit
tranquillement dans un fauteuil, & au milieu de mes transports, il
s'est contenté pour tout éloge de demander si ta cousines avoit
l'Italien.
Tout
ceci sera mieux éclair ci demain; car nous avons pour ce soir un
nouveau rendez-vous
de musique. Milord veut la rendre complette & il a mandé de
Lausanne un second violon
qu'il dit être assez entendu. Je porterai de [147] mon côté des scenes,
des cantates
françoises, & nous verrons!
En
arrivant chez moi j'étois d'un accablement que m'a donné le peu
d'habitude de veiller
& qui se perd en t'écrivant. Il faut pourtant tâcher de dormir
quelques heures. Viens avec
moi, ma douce amie; ne me quitte point durant mon sommeil; mais soit
que ton image le
trouble ou le favorise, soit qu'il m'offre ou non les noces de la
Fanchon, un instant
délicieux qui ne peut m'échapper & qu'il me prépare, c'est le
sentiment de mon bonheur
au réveil.
LETTRE
XLVIII. A JULIE.
Ah!
ma Julie, qu'ai-je entendu? Quels sons touchans? Quelle musique? Quelle
source
délicieuse de sentimens & de plaisirs? Ne perds pas un moment;
rassemble avec soin tes
opéras, tes cantates, ta musique françoise, fais un grand feu bien
ardent, jettes-y tout ce
fatras, & l'attise avec soin, afin que tant de glace puisse y
brûler & donner de la chaleur au
moins une fois. Fais ce sacrifice propitiatoire au Dieu du goût, pour
expier ton crime & le
mien d'avoir profané ta voix à cette lourde psalmodie, & d'avoir
pris si long-tems pour le
langage du coeur un bruit qui ne fait qu'étourdir l'oreille. O que ton
digne frere avoit
raison! Dans quelle étrange erreur j'ai vécu jusqu'ici sur les
productions [148] de cet art
charmant! Je sentois leur peu d'effet, & l'attribuois à sa
foiblesse. Je disois, la musique
n'est qu'un vain son qui peut flatter l'oreille & n'agit
qu'indirectement & légerement sur
l'ame. L'impression des accords est purement mécanique & physique;
qu'a-t-elle à faire
au sentiment, & pourquoi devrois-je espérer d'être plus vivement
touché d'une belle
harmonie que d'un bel accord de couleurs? Je n'appercevois pas dans les
accens de la
mélodie appliqués à ceux de la langue, le lien puissant & secret
des passions avec les sons:
je ne voyois pas que l'imitation des tons divers dont les sentimens
animent la voix parlante
donne à son tour à la voix chantante le pouvoir d'agiter les coeurs,
& que l'énergique
tableau des mouvemens de l'ame de celui qui se fait entendre, est ce
qui fait le vrai charme
de ceux qui l'écoutent.
C'est
ce que me fit remarquer le chanteur de Milord, qui, pour un Musicien,
ne laisse pas
de parler assez bien de son art. L'harmonie, me disoit-il, n'est qu'un
accessoire éloigné
dans la musique imitative; il n'y a dans l'harmonie proprement dite
aucun principe
d'imitation. Elle assure, il est vrai, les intonations; elle porte
témoignage de leur justesse &
rendant les modulations plus sensibles, elle ajoute de l'énergie à
l'expression & de la grace
au chant: Mais c'est de la seule mélodie que sort cette puissance
invincible des accens
passionnés; c'est d'elle que dérive tout le pouvoir de la musique sur
l'ame; formez les plus
savantes successions d'accords sans mélange de mélodie, vous serez
ennuyés au bout d'un
quart-d'heure. De beaux chants sans [149] aucune harmonie sont
long-tems à l'épreuve de
l'ennui. Que l'accent du sentiment anime les chants les plus simples,
ils seront intéressans.
Au contraire, une mélodie qui ne parle point chante toujours mal, &
la seule harmonie n'a
jamais rien sçu dire au coeur.
C'est
en ceci, continuoit-il, que consiste l'erreur des François sur les
forces de la musique.
N'ayant & ne pouvant avoir une mélodie à eux dans une langue qui
n'a point d'accent, sur
une poésie maniérée qui ne connut jamais la nature, ils n'imaginent
d'effets que ceux de
l'harmonie & des éclats de voix qui ne rendent pas les sons plus
mélodieux mais plus
bruyans & ils sont si malheureux dans leurs prétentions, que cette
harmonie même qu'ils
cherchent leur échappe; à force de la vouloir charger ils n'y mettent
plus de choix, ils ne
connoissent plus les choses d'effet, ils ne font plus que du
remplissage, ils se gâtent l'oreille,
& ne sont plus sensibles qu'au bruit; en sorte que la plus belle
voix pour eux n'est que celle
qui chante le plus fort. Aussi faute d'un genre propre n'ont-ils jamais
fait que suivre
pesamment & de loin nos modeles, & depuis leur célebre Lulli ou
plutôt le nôtre, qui ne
fit qu'imiter les Opéra dont l'Italie étoit déjà pleine de son tems, on
les a toujours vus, à
la piste de trente ou quarante ans copier, gâter nos vieux Auteurs,
& faire à peu près de
notre musique comme les autres peuples font de leurs modes. Quand ils
se vantent de leurs
chansons, c'est leur propre condamnation qu'ils prononcent; s'ils
savoient chanter des
sentimens ils ne chanteroient pas de l'esprit, mais parce que leur
musique [150] n'exprime
rien, elle est plus propre aux chansons qu'aux Opéra, & parce que
la nôtre est toute
passionnée, elle est plus propre aux Opéra qu'aux chansons.
Ensuite
m'ayant récité sans chant quelques scenes italiennes, il me fit sentir
les rapports
de la musique à la parole dans le récitatif, de la musique au sentiment
dans les airs, &
par-tout l'énergie que la mesure exacte & le choix des accords
ajoutent à l'expression.
Enfin après avoir joint à la connoissance que j'ai de la langue la
meilleure idée qu'il me
fût possible de l'accent oratoire & pathétique, c'est-à-dire de
l'art de parler à l'oreille &
au coeur dans une langue sans articuler des mots, je me mis à écouter
cette musique
enchanteresse, & je sentis bientôt aux émotions qu'elle me causoit
que cet art avoit un
pouvoir supérieur à celui que j'avois imaginé. Je ne sais quelle
sensation voluptueuse me
gagnoit insensiblement. Ce n'étoit plus une vaine suite de sons, comme
dans nos récits. A
chaque phrase quelque image entroit dans mon cerveau ou quelque
sentiment dans mon
coeur; le plaisir ne s'arrêtoit point à l'oreille, il pénétroit jusqu'à
l'ame; l'exécution
couloit sans effort avec une facilité charmante; tous les concertans
semblaient animés du
même esprit; le chanteur maître de sa voix en tiroit sans gêne tout ce
que le chant & les
paroles demandoient de lui, & je trouvai sur-tout un grand
soulagement à ne sentir ni ces
lourdes cadences, ni ces pénibles efforts de voix, ni cette contrainte
que donne chez nous au
musicien le perpétuel combat du chant & de la mesure, qui, ne
pouvant jamais s'accorder,
ne lassent guere moins l'auditeur que l'exécutant.
[151]
Mais quand après une suite d'airs agréables, on vint à ces grands
morceaux
d'expression, qui savent exciter & peindre le désordre des passions
violentes, je perdois à
chaque instant l'idée de musique, de chant, d'imitation; je croyois
entendre la voix de la
douleur, de l'emportement, du désespoir; je croyois voir des meres
éplorées, des amans
trahis, des tyrans furieux; & dans les agitations que j'étois forcé
d'éprouver j'avois peine à rester en place. Je connus alors pourquoi
cette même musique qui m'avoit autrefois
ennuyé, m'échauffoit maintenant jusqu'au transport; c'est que j'avois
commencé de la
concevoir, & que sitôt qu'elle pouvoit agir elle agissoit avec
toute sa force. Non, Julie, on ne
supporte point à demi de pareilles impressions; elles sont excessives
ou nulles, jamais
foibles ou médiocres; il faut rester insensible ou se laisser émouvoir
outre mesure; ou c'est
le vain bruit d'une langue qu'on n'entend point, ou c'est une
impétuosité de sentiment qui
vous entraîne, & à laquelle il est impossible à l'ame de résister.
Je
n'avois qu'un regret; mais il ne me quittoit point; c'étoit qu'un autre
que toi formât des
sons dont j'étois si touché, & de voir sortir de la bouche d'un vil
castrato les plus tendres
expressions de l'amour. O ma Julie! n'est-ce pas à nous de revendiquer
tout ce qui
appartient au sentiment? Qui sentira, qui dira mieux que nous ce que
doit dire & sentir
une ame attendrie? Qui saura prononcer d'un ton plus touchant le cor
mio, l'idolo amato?
Ah! que le coeur prêtera d'énergie à l'art, si jamais nous chantons
ensemble un de ces duo
charmans qui font couler des larmes [152] si délicieuses! Je te conjure
premierement
d'entendre un essai de cette musique, soit chez toi, soit chez
l'inséparable. Milord y
conduira quand tu voudras tout son monde, & je suis sûr qu'avec un
organe aussi sensible
que le tien, & plus de connoissance que je n'en avois de la
déclamation italienne, une seule
séance suffira pour t'amener au point où je suis, & te faire
partager mon enthousiasme. Je
te propose & te prie encore de profiter du séjour du virtuose pour
rendre leçon de lui,
comme j'ai commencé de faire des ce matin. Sa maniere d'enseigner est
simple, nette, &
consiste en pratique plus qu'en discours; il ne dit pas ce qu'il fut
faire, il le fait; & en ceci,
comme en bien d'autres choses l'exemple vaut mieux que la regle. Je
vois déjà qu'il n'est
question que de s'asservir à la mesure, de la bien sentir, de phraser
& ponctuer avec soin,
de soutenir également des sons & non de les renfler, enfin d'ôter
de la voix les éclats &
toute la pretintaille françoise, pour la rendre juste, expressive,
& flexible; la tienne
naturellement si légere & si douce prendra facilement ce nouveau
pli; tu trouveras bientôt
dans ta sensibilité l'énergie & la vivacité de l'accent qui anime
la musique italienne.
E'l cantar che nell' anima si sente.*
[*Et
le chant qui se sent dans l'ame.]
Laisse
donc pour jamais cet ennuyeux & lamentable chant françois qui
ressemble au cri de
la colique mieux qu'aux transports des passions. Apprends à former ces
sons divins que le
sentiment inspire, seuls dignes de ta voix, seuls dignes [153] de ton
coeur, & qui portent
toujours avec eux le charme & le feu des caracteres sensibles.
LETTRE
XLIX. DE JULIE.
Tu
sais bien, mon ami, que je ne puis t'écrire qu'à la dérobée, &
toujours en danger
d'être surprise. Ainsi, dans l'impossibilité de faire de longues
lettres, je me borne à
répondre à ce qu'il y a de plus essentiel dans les tiennes, ou à
suppléer à ce que je n'ai pu
te dire dans des conversations non moins furtives de bouche que par
écrit. C'est ce que je
ferai, sur-tout aujourd'hui que deux mots au sujet de Milord Edouard me
font oublier le
reste de ta lettre.
Mon
ami, tu crains de me perdre & me parles de chansons! belle matiere
à tracasserie
entre amans qui s'entendroient moins. Vraiment, tu n'es pas jaloux, on
le voit bien; mais
pour le coup je ne serois pas jalouse moi-même, car j'ai pénétré dans
ton ame & ne sens
que ta confiance où d'autres croiroient sentir ta froideur. O la douce
& charmante
sécurité que celle qui vient du sentiment d'une union parfaite! C'est
par elle, je le sais, que
tu tires de ton propre coeur le bon témoignage du mien, c'est par elle
aussi que le mien te
justifie, & je te croirois bien moins amoureux si je te voyois plus
alarmé.
Je
ne sais, ni ne veux savoir, si Milord Edouard a d'autres [154]
attentions pour moi que
celles qu'ont tous les hommes pour les personnes de mon âge; ce n'est
point de ses
sentimens qu'il s'agit, mais de ceux de mon pere & des miens; ils
sont aussi d'accord sur
son compte que sur celui des prétendus prétendans, dont tu dis que tu
ne dis rien. Si son
exclusion & la leur suffisent à ton repos, sois tranquille. Quelque
honneur que nous fît la
recherche d'un homme de ce rang, jamais du consentement du pere ni de
la fille, Julie
d'Etange ne sera Ladi Bomston. Voilà sur quoi tu peux compter.
Ne
va pas croire qu'il ait été pour cela question de Milord Edouard, je
suis sûre que de
nous quatre tu es le seul qui puisse même lui supposer du goût pour
moi. Quoi qu'il en
soit, je sais à cet égard la volonté de mon pere sans qu'il en ait
parlé ni à moi ni à
personne, & je n'en serois pas mieux instruite quand il me l'auroit
positivement déclarée.
En voilà assez pour calmer tes craintes, c'est-à-dire autant que tu en
dois savoir. Le reste
seroit pour toi de pure curiosité, & tu sais que j'ai résolu de ne
la pas satisfaire. Tu as
beau me reprocher cette réserve & la prétendre hors de propos dans
nos intérêts
communs. Si je l'avois toujours eue, elle me seroit moins importante
aujourd'hui. Sans le
compte indiscret que je te rendis d'un discours de mon pere, tu
n'aurois point été te
désoler à Meillerie; tu ne m'eusses point écrit la lettre qui m'a
perdue; je vivrois
innocente & pourrois encore aspirer au bonheur. Juge par ce que me
coûte une seule
indiscrétion, de la crainte que je dois avoir d'en commettre d'autres!
Tu as trop
d'emportement pour [155] avoir de la prudence; tu pourrois plutôt
vaincre tes passions
que les déguiser. La moindre alarme te mettroit en fureur; à la moindre
lueur favorable tu
ne douterois plus de rien; on liroit tous nos secrets dans ton ame,
& tu détruirois à force
de zele tout le succes de mes soins. Laisse-moi donc les soucis de
l'amour, & n'en garde que
les plaisirs; ce partage est-il si pénible, & ne sens-tu pas que tu
ne peux rien à notre
bonheur que de n'y point mettre obstacle?
Hélas!
que me serviront désormais ces précautions tardives? Est-il tems
d'affermir ses
pas au fond du précipice, & de prévenir les maux dont on se sent
accablé? Ah! misérable
fille, c'est bien à toi de parler de bonheur! En peut-il jamais être où
regnent la honte & le
remords? Dieu! quel état cruel de ne pouvoir ni supporter son crime, ni
s'en repentir;
d'être assiégé par mille frayeurs, abusé par mille espérances vaines,
& de ne jouir pas
même de l'horrible tranquillité du désespoir! Je suis désormais à la
seule merci du sort.
Ce n'est plus ni de force ni de vertu qu'il est question, mais de
fortune & de prudence, & il
ne s'agit pas d'éteindre un amour qui doit durer autant que ma vie;
mais de le rendre
innocent ou de mourir coupable. Considere cette situation, mon ami,
& vois si tu peux te
fier à mon zele!
[156]
LETTRE L. DE JULIE.
Je
n'ai point voulu vous expliquer hier en vous quittant la cause de la
tristesse que vous
m'avez reprochée, parce que vous n'étiez pas en état de m'entendre.
Malgré mon
aversion pour les éclaircissemens, je vous dois celui-ci, puisque je
l'ai promis, & je m'en
acquitte.
Je
ne sais si vous vous souvenez des étranges discours que vous me tîntes
hier au soir, &
des manieres dont vous les accompagnâtes; quant à moi, je ne les
oublier ai jamais assez
tôt pour votre honneur & pour mon repos, & malheureusement j'en
suis trop indignée
pour pouvoir les oublier aisément. De pareilles expressions avoient
quelquefois frappé
mon oreille en passant auprès du port; mais je ne croyois pas qu'elles
pussent jamais sortir
de la bouche d'un honnête homme; je suis très-sûre au moins qu'elles
n'entrerent jamais
dans le Dictionnaire des amans, & j'étois bien éloignée de penser
qu'elles pussent être
d'usage entre vous & moi. Eh Dieux! quel amour est le vôtre, s'il
assaisonné ainsi ses
plaisirs! Vous sortiez, il est vrai, d'un long repas, & je vois ce
qu'il faut pardonner en ce
pays aux excès qu'on y peut faire; c'est aussi pour cela que je vous en
parle. Soyez certain
qu'un tête-à-tête où vous m'auriez traitée ainsi de sang-froid eût été
le dernier de notre
vie.
Mais
ce qui m'alarme sur votre compte, c'est que souvent [157] la conduite
d'un homme échauffé de vin n'est que l'effet de ce qui se passe au fond
de son coeur dans les autres
tems. Croirai-je que dans un état où l'on ne déguise rien vous vous
montrâtes tel que vous êtes. Que deviendrois-je si vous pensiez à jeun
comme vous parliez hier au soir? Plutôt
que de supporter un pareil mépris j'aimerois mieux éteindre un feu si
grossier, & perdre
un amant qui sachant si mal honorer sa maîtresse mériteroit si peu d'en
être estimé.
Dites-moi, vous qui chérissez les sentimens honnêtes, seriez-vous tombé
dans cette erreur
cruelle que l'amour heureux n'a plus de ménagement à garder avec la
pudeur, & qu'on ne
doit plus de respect à celle dont on n'a plus de rigueur à craindre?
Ah! si vous aviez
toujours pensé ainsi, vous auriez été moins à redouter & je ne
serois pas si malheureuse!
Ne vous y trompez pas, mon ami, rien n'est si dangereux pour les vrais
amans que les
préjugés du monde; tant de gens parlent d'amour, & si peu savent
aimer, que la plupart
prennent pour ses pures & douces loix les viles maximes d'un
commerce abject, qui,
bientôt assouvi de lui-même, a recours aux monstres de l'imagination
& se déprave pour
se soutenir.
Je
ne sais si je m'abuse; mais il me semble que le véritable amour est le
plus chaste de tous
les liens. C'est lui, c'est son feu divin qui sait épurer nos penchans
naturels, en les
concentrant dans un seul objet; c'est lui qui nous dérobe aux
tentations, & qui fait
qu'excepté cet objet unique, un sexe n'est plus rien pour l'autre. Pour
une femme
ordinaire, tout homme est toujours un homme; mais pour celle dont le
coeur aime, il n'y a
point d'homme que son amant. [158] Que dis-je? Un amant n'est-il qu'un
homme? Ah!
qu'il est un être bien plus sublime! Il n'y a point d'homme pour celle
qui aime: son amant
est plus; tous les autres sont moins; elle & lui sont les seuls de
leur espece. Ils ne désirent
pas, ils aiment. Le coeur ne suit point les sens, il les guide; il
couvre leurs égaremens d'un
voile délicieux. Non, il n'y a rien d'obscene que la débauche & son
grossier langage. Le
véritable amour toujours modeste n'arrache point ses faveurs avec
audace; il les dérobe
avec timidité. Le mystere, le silence, la honte craintive aiguisent
& cachent ses doux
transports; sa flamme honore & purifie toutes ses caresses; la
décence & l'honnêteté
l'accompagnent au sein de la volupté même, & lui seul sait tout
accorder aux désirs sans
rien ôter à la pudeur. Ah dites! vous qui connûtes les vrais plaisirs;
comment une cynique
effronterie pourroit-elle s'allier avec eux? Comment ne banniroit-elle
pas leur délire &
tout leur charme? Comment ne souilleroit-elle pas cette image de
perfection sous laquelle
on se plaît à contempler l'objet aimé? Croyez-moi, mon ami, la débauche
& l'amour ne
sauroient loger ensemble, & ne peuvent pas même se compenser. Le
coeur fait le vrai
bonheur quand on s'aime, & rien n'y peut suppléer sitôt qu'on ne
s'aime plus.
Mais
quand vous seriez assez malheureux pour vous plaire à ce déshonnête
langage,
comment avez-vous pu vous résoudre à l'employer si mal à propos, &
à prendre avec
celle qui vous est chére un ton & des manieres qu'un homme
d'honneur doit même
ignorer? Depuis quand est-il doux d'affliger ce qu'on aime, &
quelle est cette volupté
barbare qui se [159] plaît à jouir du tourment d'autrui? Je n'ai pas
oublié que j'ai perdu
le droit d'être respectée; mais si je l'oubliois jamais, est-ce à vous
de me le rappeler?
Est-ce à l'auteur de ma faute d'en aggraver la punition? Ce seroit à
lui plutôt à m'en
consoler. Tout le monde a droit de me mépriser hors vous. Vous me devez
le prix de
l'humiliation où vous m'avez réduite, & tant de pleurs versés sur
ma foiblesse méritoient
que vous me la fissiez moins cruellement sentir. Je ne suis ni prude ni
précieuse. Hélas!
que j'en suis loin, moi qui n'ai pas sçu même être sage! Vous le savez
trop, ingrat, si ce
tendre coeur sait rien refuser à l'amour! Mais au moins ce qu'il lui
cede, il ne veut le céder
qu'à lui, & vous m'avez trop bien appris son langage, pour lui en
pouvoir substituer un si
différent. Des injures, des coups, m'outrageroient moins que de
semblables caresses. Ou
renoncez à Julie, ou sachez être estimé d'elle. Je vous l'ai déjà dit,
je ne connois point
d'amour sans pudeur, & s'il m'en coûtoit de perdre le vôtre, il
m'en coûteroit encore plus
de le conserver à ce prix.
Il
me reste beaucoup de choses à dire sur le même sujet; mais il faut
finir cette lettre, & je
les renvaie à un autre tems. En attendant, remarquez un effet de vos
fausses maximes sur
l'usage immodéré du vin. Votre coeur n'est point coupable, j'en suis
très-sûre. Cependant
vous avez navré le mien, & sans savoir ce que vous faisiez, vous
désoliez comme à plaisir
ce coeur trop facile à s'allarmer, & pour qui rien n'est
indifférent de ce qui lui vient de
vous.
[160]
LETTRE LI. REPONSE.
Il
n'y pas une ligne dans votre lettre qui ne me fasse glacer le sang,
& j'ai peine à croire,
après l'avoir relue vingt fois que ce soit à moi qu'elle est adressée.
Qui moi, moi? J'aurois
offensé Julie? J'aurois profané ses attraits? Celle à qui chaque
instant de ma vie j'offre
des adorations, eût été en butte à mes outrages? Non, je me serois
percé le coeur mille
fois avant qu'un projet si barbare en eût approché. Ah! que tu le
connois mal, ce coeur qui
t'idolâtre, ce coeur qui vole & se prosterne sous chacun de tes
pas! ce coeur qui voudroit
inventer pour toi de nouveaux hommages inconnus aux mortels! Que tu le
connois mal, ô
Julie! si tu l'accuses de manquer envers toi à ce respect ordinaire
& commun qu'un amant
vulgaire auroit même pour sa maîtresse! Je ne crois être ni impudent ni
brutal, je hair les
discours déshonnêtes & n'entrai de mes jours dans les lieux où l'on
apprend à les tenir.
Mais , que je le redise après toi, que je renchérisse sur ta juste
indignation; quand je serois
le plus vil des mortels, quand J'aurois passé mes premiers ans dans la
crapule, quand le
goût des honteux plaisirs pourroit trouver place en un coeur où tu
regnes, oh! dis-moi,
Julie, Ange du Ciel! dis-moi comment je pourrois apporter devant toi
l'effronterie qu'on ne
peut avoir que devant celles qui l'aiment. Ah! non, il n'est pas
possible! Un seul de tes [161]
regards eût contenu ma bouche & purifié mon coeur. L'amour eût
couvert mes désirs
emportés des charmes de ta modestie; il l'eût vaincu sans l'outrager,
& dans la douce
union de nos ames, leur seul délire eût produit les erreurs des sens.
J'en appelle à ton
propre témoignage. Dis, si dans toutes les fureurs d'une passion sans
mesure, je cessai
jamais d'en respecter le charmant objet? Si je reçus le prix que ma
flamme avoit mérité:
dis si j'abusai de mon bonheur pour outrager ta douce honte? Si d'une
moin timide
l'amour ardent & craintif attenta quelquefois à tes charmes: dis si
jamais une témérité
brutale osa les profaner? Quand un transport indiscret écarte un
instant le voile qui les
couvre, l'aimable pudeur n' substitue-t-elle pas aussit-tôt le sien? Ce
vêtement sacré
t'abandonneroit-il un moment quand tu n'en aurois point d'autre?
Incorruptible comme
ton ame honnête, tous les feux de la mienne l'ont-ils jamais altéré?
Cette union si
touchante & si tendre ne suffit-elle pas à notre félicité? Ne
fait-elle pas seule tout le
bonheur de nos jours? Connoissons-nous au monde quelques plaisirs hors
ceux que
l'amour donne? En voudrions-nous connoître d'autres? Conçois-tu comment
cet
enchantement eût pu se détruire? Comment j'aurois oublié dans un moment
l'honnêteté,
notre amour, mon honneur, & l'invincible respect que j'aurois
toujours eu pour toi, quand
même je ne t'aurois point adorée! Non, ne le crois pas; ce n'est point
moi qui plus
t'offenser. Je n'en ai nul souvenir; & si j'eusse été coupable un
instant, le remords me
quitteroit-il jamais? Non, Julie, un démon jaloux d'un sort trop
heureux pour [162] un
mortel a pris ma figure pour le troubler, & m'a laissé mon coeur
pour me rendre plus
misérable.
J'abjure,
je déteste un forfait que j'ai commis, puisque tu m'en accuses, mais
auquel ma
volonté n'a point de part. Que je vais l'abhorrer, cette fatale
intempérance qui me
paroissoit favorable aux épanchemens du coeur, & qui put démentir
si cruellement le
mien! J'en fais par toi l'irrévocable serment, dès aujourd'hui je
renonce pour ma vie au
vin comme au plus mortel poison; jamais cette liqueur funeste ne
troublera mes sens;
jamais elle ne souillera mes levres, & son délire insensé ne me
rendra plus coupable à mon
insçu. Si j'enfreins ce voeu solennel; Amour, accable-moi du châtiment
dont je serai digne:
puisse à l'instant l'image de ma Julie sortir pour jamais de mon coeur,
& l'abandonner à
l'indifférence & au désespoir.
Ne
pense pas que je veuille expier mon crime par une peine si légere.
C'est une précaution
& non pas un châtiment. J'attends de toi celui que j'ai mérité. Je
l'implore pour soulager
mes regrets. Que l'amour offensé se venge & s'appaise; punis-moi
sans me hair, je
souffrirai sans murmure. Sois juste & sévere; il le faut, j'y
consens; mais si tu veux me
laisser la vie, ôte-moi tout, hormis ton coeur.
[163]
LETTRE LII. DE JULIE.
Comment,
mon ami, renoncer au vin pour sa maîtresse! Voilà ce qu'on appelle un
sacrifice! Oh! je défie qu'on trouve dans les quatre Cantons un homme
plus amoureux que
toi! Ce n'est pas qu'il n' ait parmi nos jeunes gens de petits
Messieurs francisés qui boivent
de l'eau par air, mais tu seras le premier à qui l'amour en aura fait
boire; c'est un exemple à citer dans les fastes galans de la Suisse. Je
me suis même informée de tes déportemens,
& j'ai appris avec une extrême édification que soupant hier chez M.
de Vueillerans, tu
laissas faire la ronde à six bouteilles après le repas, sans y toucher,
& ne marchandois non
plus les verres d'eau, que les convives ceux de vin de la Côte.
Cependant cette pénitence
dure depuis trois jours que ma lettre est écrite, & trois jours
font au moins six repas. Or à
six repas observés par fidélité, l'on en peut ajouter six autres par
crainte, & six par honte,
& six par habitude, & six par obstination. Que de motifs
peuvent prolonger des privations
pénibles dont l'amour seul auroit la gloire! Daigneroit-il se faire
honneur de ce qui peut
n'être pas à lui?
Voilà
plus de mauvaises plaisanteries que tu ne m'as tenu de mauvais propos,
il est tems
d'enrayer. Tu es grave naturellement; je me suis apperçue qu'un long
badinage t'échauffe,
comme une longue promenade échauffe un homme [164] replet; mais je tire
à peu près de
toi la vengeance que Henri IV tira du duc de Mayenne, & ta
Souveraine veut imiter la
clémence du meilleur des Rois. Aussi bien je craindrois qu'à force de
regrets & d'excuses
tu ne te fisses à la fin un mérite d'une faute si bien réparée, &
je veux me hâter de
l'oublier, de peur que si 'attendois trop long-tems ce ne fût plus
générosité, mais
ingratitude.
A
l'égard de ta résolution de renoncer au vin pour toujours, elle n'a pas
autant d'éclat à
mes yeux que tu pourrois croire; les passions vives ne songent guere à
ces petits sacrifices,
& l'amour ne se repaît point de galanterie. D'ailleurs, il y a
quelquefois plus d'adresse que
de courage à tirer avantage pour le moment présent d'un avenir
incertain, & à se payer
d'avance d'une abstinence éternelle à laquelle on renonce quand on
veut. Eh! mon ami!
dans tout ce qui flatte les sens l'abus est-il donc inséparable de la
jouissance? L'ivresse
est-elle nécessairement attachée au goût du vin, & la philosophie
seroit-elle assez vaine ou
assez cruelle pour n'offrir d'autre moyen d'user modérément des choses
qui plaisent, que
de s'en priver tout-à-fait?
Si
tu tiens ton engagement, tu t'ôtes un plaisir innocent, & risques
ta santé en changeant
de maniere de vivre: si tu l'enfreins, l'amour est doublement offensé
& ton honneur même
en souffre. J'use donc en cette occasion de mes droits, &
non-seulement je te releve d'un
voeu nul, comme fait sans mon congé, mais je te défends même de
l'observer au-delà du
terme que je vais te prescrire. Mardi nous aurons ici la musique de
Milord Edouard. A la
collation je t'enverrai une [165] coupe à demi pleine d'un nectar pur
& bienfaisant. Je veux
qu'elle soit bue en ma présence, & à mon intention, après avoir
fait de quelques gouttes
une libation expiatoire aux Grâces. Ensuite mon pénitent reprendra dans
ses repas l'usage
sobre du vin tempéré par le crystal des fontaines, & comme dit ton
bon Plutarque, en
calmant les ardeurs de Bacchus par le commerce des Nymphes.
A
propos du concert de mardi, cet étourdi de Regianino ne s'est-il pas
mis dans la tête que
j'y pourrois déjà chanter un air italien & même un duo avec lui? Il
vouloit que je le
chantasse avec toi pour mettre ensemble ses deux écoliers; mais il y a
dans ce duo de
certains ben mio dangereux à dire sous les yeux d'une mere quand le
coeur est de la partie;
il vaut mieux renvoyer cet essai au premier concert qui se fera chez
l'inséparable.
J'attribue la facilité avec laquelle j'ai pris le goût de cette musique
à celui que mon frere
m'avoit donné pour la poésie italienne, & que j'ai si bien
entretenu avec toi que je sens
aisément la cadence des vers, & qu'au dire de Regianino, j'en
prends assez bien l'accent. Je
commence chaque leçon par lire quelques octaves du Tasse, ou quelques
scenes du
Métastase; ensuite il me fait dire & accompagner du récitatif,
& je crois continuer de
parler ou de lire, ce qui surement ne m'arrivoit pas dans le récitatif
françois. Après cela il
faut soutenir en mesure des sons égaux & justes; exercice que les
éclats auxquels j'étois
accoutumée me rendent assez difficile. Enfin nous passons aux airs,
& il se trouve que la
justesse & la flexibilité de la voix, l'expression pathétique, les
sons renforcés [166] & tous
les passages, sont un effet naturel de la douceur du chant & de la
précision de la mesure,
de sorte que ce qui me paroissoit le plus difficile à apprendre, n'a
pas même besoin d'être
enseigné. Le caractere de la mélodie a tant de rapport au ton de la
langue, & une si grande
pureté de modulation, qu'il ne faut qu'écouter la basse & savoir
parler pour déchiffrer
aisément le chant. Toutes les passions y ont des expressions aigues
& fortes; tout au
contraire de l'accent traînant & pénible du chant françois, le
sien, toujours doux & facile,
mais vif & touchant dit beaucoup avec peu d'effort. Enfin, je sens
que cette musique agite
l'ame & repose la poitrine; c'est précisément celle qu'il faut à
mon coeur & à mes
poumons. A mardi donc, mon aimable ami, mon maître, mon pénitent, mon
apôtre, hélas!
que ne m'es-tu point? Pourquoi faut-il qu'un seul titre manque à tant
de droits?
P.S.
Sais-tu qu'il est question d'une jolie promenade sur l'eau, pareille à
celle que nous
fîmes il y a deux ans avec la pauvre Chaillot? Que mon rusé maître
étoit timide alors!
Qu'il trembloit en me donnant la main pour sortir du bateau! Ah!
l'hypocrite!... il a
beaucoup changé.
[167]
LETTRE LIII. DE JULIE.
Ainsi
tout déconcerte nos projets, tout trompe notre attente, tout trahit des
feux que le Ciel
eût dû couronner! Vils jouets d'une aveugle fortune, tristes victimes
d'un moquer espoir,
toucherons-nous sans cesse au plaisir qui fuit, sans jamais
l'atteindre? Cette noce trop
vainement désirée devoit se faire à Clarens; le mauvais temps nous
contrarie, il faut la
faire à la ville. Nous devions nous y ménager une entrevue; tous deux
obsédés
d'importuns, nous ne pouvons leur échapper en même tems, & le
moment où l'un des
deux se dérobe est celui où il est impossible à l'autre de le joindre!
Enfin, un favorable
instant se présente, la plus cruelle des meres vient nous l'arracher,
& peu s'en faut que cet
instant ne soit celui de la perte de deux infortunés qu'il devoit
rendre heureux! Loin de
rebuter mon courage, tant d'obstacles l'ont irrité. Je ne sais quelle
nouvelle force m'anime,
mais je me sens une hardiesse que je n'eus jamais; & si tu l'oses
partager, ce soir, ce soir
même peut acquitter mes promesses & payer d'une seule fois toutes
les dettes de l'amour.
Consulte-toi
bien, mon ami, & vois jusqu'à quel point il t'est doux de vivre;
car l'expédient
que je te propose peut nous mener tous deux à la mort. Si tu la crains,
n'acheve point cette
lettre, mais si la pointe d'une épée n'effraye pas plus [168]
aujourd'hui ton coeur, que ne
l'effrayoient jadis les gouffres de Meillerie, le mien court le même
risque & n'a pas
balancé. Ecoute.
Babi,
qui couche ordinairement dans ma chambre est malade depuis trois jours,
& quoique
je voulusse absolument la soigner, on l'a transporté ailleurs malgré
moi: mais comme elle
est mieux, peut-être elle reviendra des demain. Le lieu où l'on mange
est loin de l'escalier
qui conduit à l'appartement de ma mere & au mien: à l'heure du
souper toute la maison
est déserte hors la cuisine & la salle à manger. Enfin la nuit dans
cette saison est déjà
obscure à la même heure, son voile peut dérober aisément dans la rue
les passans aux
spectateurs, & tu sais parfaitement les êtres de la maison.
Ceci
suffit pour me faire entendre. Viens cette apres midi chez ma Fanchon;
je
t'expliquerai le reste, & te donnerai les instructions nécessaires:
que si je ne le puis je les
laisserai par écrit à l'ancien entrepôt de nos lettres, où, comme je
t'en ai prévenu, tu
trouveras déjà celle-ci: car le sujet en est trop important pour l'oser
confier à personne.
O
comme je vois à présent palpiter ton coeur! Comme j'y listes
transports, & comme je les
partage! Non, mon doux ami, non, nous ne quitterons point cette courte
vie sans avoir un
instant goûté le bonheur. Mais songe pourtant que cet instant est
environné des horreurs
de la mort; que l'abord est sujet à mille hazards, le séjour dangereux,
la retraite d'un
péril extrême; que nous sommes perdus si nous sommes découverts, &
qu'il faut que tout
nous favorise pour pouvoir éviter de l'être. Ne nous abusons point; je
connois trop mon
[169] pere pour douter que je ne te visse àl'instant percer le coeur de
sa main, si même il
ne commençoit par moi; car surement je ne serois pas plus épargnée:
& crois-tu que je
t'exposerois à ce risque si je n'étois sûre de le partager?
Pense
encore qu'il n'est point question de te fier à ton courage; il n' faut
pas songer; & je
te défends même tres-expressément d'apporter aucune arme pour ta
défense, pas même
ton épée: aussi bien te seroit-elle parfaitement inutile; car si nous
sommes surpris, mon
dessein est de me précipiter dans tes bras, de t'enlacer fortement dans
les miens, & de
recevoir ainsi le coup mortel pour n'avoir plus à me séparer de toi;
plus heureuse à ma
mort que je ne le fus de ma vie.
J'espere
qu'un sort plus doux nous est réservé; je sens au moins, qu'il nous est
dû, & la
fortune se lassera de nous être injuste. Viens donc, ame de mon coeur,
vie de ma vie, viens
te réunir à toi-même. Viens sous les auspices du tendre amour, recevoir
le prix de ton
obéissance & de tes sacrifices. Viens avouer, même au sein des
plaisirs, que c'est de l'union
des coeurs qu'ils tirent leur plus grand charme.
[170]
LETTRE LIV. A JULIE.
J'arrive
plein d'une émotion qui s'accroît en entrant dans cet asyle. Julie! me
voici dans
ton cabinet, me voici dans le sanctuaire de tout ce que mon coeur
adore. Le flambeau de
l'amour guidoit mes pas, & j'ai passé sans être apperçu. Lieu
charmant, lieu fortuné, qui
jadis vis tant réprimer de regards tendres, tant étouffer de soupirs
brûlans; toi qui vis
naître & nourrir mes premiers feux, pour la seconde fois tu les
verras couronner; témoin
de ma constance immortelle, sois le témoin de mon bonheur, & voile
à jamais les plaisirs
du plus fidele & du plus heureux des hommes.
Que
ce mystérieux séjour est charmant! Tout y flatte & nourrit l'ardeur
qui me dévore. O
Julie! il est plein de toi, & la flamme de mes désirs s'y répand
sur tous tes vestiges. Oui,
tous mes sens y sont enivrés à la fois. Je ne sais quel parfum presque
insensible, plus doux
que la rose, & plus léger que l'iris, s'exhale ici de toutes parts.
J'y crois entendre le son
flatteur de ta voix. Toutes les parties de ton habillement éparses
présentent à mon ardente
imagination celles de toi-même qu'elles recelent. Cette coeffure légere
que parent de
grands cheveux blonds qu'elle feint de couvrir; cet heureux fichu
contre lequel une fois au
moins je n'aurai point à murmurer; ce déshabillé élégant & simple
[171] qui marque si
bien le goût de celle qui le porte; ces mules si mignonnes qu'un pied
souple remplit sans
peine; ce corps si délié qui touche & embrasse... quelle taille
enchanteresse!... au-devant
deux légers contours... ô spectacle de volupté!...la baleine a cédé à
la force de
l'impression... empreintes délicieuses, que je vous baise mille fois!
....Dieux! Dieux! que
sera-ce quand... Ah! je crois déjà sentir ce tendre coeur battre sous
une heureuse main!
Julie! ma charmante Julie! je te vois, je te sens par-tout, je te
respire avec l'air que tu as
respiré; tu pénetres toute ma substance; que ton séjour est brûlant
& douloureux pour
moi! Il est terrible à mon impatience. O viens! vole, ou je suis perdu.
Quel
bonheur d'avoir trouvé de l'encre & du papier! J'exprime ce que je
sens pour en
tempérer l'exces, je donne le change à mes transports en les décrivant.
Il
me semble entendre du bruit. Seroit-ce ton barbare pere? Je ne crois
pas être lâche...
mais qu'en ce moment, la mort me seroit horrible! Mon désespoir seroit
égal à l'ardeur
qui me consume. Ciel! Je te demande encore une heure de vie, &
j'abandonne le reste de
mon être à ta rigueur. O désirs! ô craintes! ô palpitations
cruelles!... on ouvre!... on
entre!... c'est elle! c'est elle! je l'entrevois, je l'ai vue,
j'entends refermer la porte. Mon
coeur, mon foible coeur, tu succombes à tant d'agitations. Ah! cherche
des forces pour
supporter la félicité qui t'accable!
[172]
LETTRE LV. A JULIE.
O
mourons, ma douce amie! mourons, la bien aimée de mon coeur! Que faire
désormais
d'une jeunesse insipide dont nous avons épuisé toutes les délices?
Explique-moi, si tu le
peux, ce que j'ai senti dans cette nuit inconcevable; donne-moi l'idée
d'une vie ainsi
passée, ou laisse-m'en quitter une qui n'a plus rien de ce que je viens
d'éprouver avec toi.
J'avois goûté le plaisir, & croyois concevoir le bonheur. Ah! je
n'avois senti qu'un vain
songe & n'imaginois que le bonheur d'un enfant! Mes sens abusoient
mon ame grossiere; je
ne cherchois qu'en eux le bien suprême, & j'ai trouvé que leurs
plaisirs épuisés n'étoient
que le commencement des miens. O chef-d'oeuvre unique de la nature!
Divine Julie!
possession délicieuse à laquelle tous les transports du plus ardent
amour suffisent à peine!
Non, ce ne sont point ces transports que je regrette le plus: ah! non,
retire, s'il le faut, ces
faveurs enivrantes pour lesquelles je donnerois mille vies; mais
rends-moi tout ce qui
n'étoit point elles, & les effaçoit mille fois. Rends-moi cette
étroite union des ames, que tu
m'avois annoncée & que tu m'as si bienfait goûter. Rends-moi cet
abattement si doux
rempli par les effusions de nos coeurs; rends-moi ce sommeil enchanteur
trouvé sur ton
sein; rends-moi ce réveil plus délicieux encore, & ces soupirs
entrecoupés, & ces douces
larmes, & ces baisers qu'une [173] voluptueuse langueur nous
faisoit lentement savourer, &
ces gémissemens si tendres, durant lesquels tu pressois sur ton coeur
ce coeur fait pour
s'unir à lui.
Dis-moi,
Julie, toi qui d'après ta propre sensibilité sais si bien juger de
celle d'autrui,
crois-tu que ce que je sentois auparavant fût véritablement de l'amour?
Mes sentimens,
n'en doute pas, ont depuis hier changé de nature; ils ont pris je ne
sais quoi de moins
impétueux, mais de plus doux, de plus tendre & de plus charmant. Te
souvient-il de cette
heure entiere que nous passâmes à parler paisiblement de notre amour
& de cet avenir
obscur & redoutable, par qui le présent nous étoit encore plus
sensible; de cette heure,
hélas! trop courte, dont une légere empreinte de tristesse rendit les
entretiens si touchans?
J'étois tranquille, & pourtant j'étois près de toi; je t'adorois
& ne désirois rien. Je
n'imaginois pas même une autre félicité, que de sentir ainsi ton visage
auprès du mien, ta
respiration sur ma joue, & ton bras autour de mon cou. Quel calme
dans tous mes sens!
Quelle volupté pure, continue, universelle! Le charme de la jouissance
étoit dans l'ame; il
n'en sortoit plus; il duroit toujours. Quelle différence des fureurs de
l'amour à une
situation si paisible! C'est la premiere fois de mes jours que je l'ai
éprouvée auprès de toi;
& cependant, juge du changement étrange que j'éprouve; c'est de
toutes les heures de ma
vie, celle qui m'est la plus chére, & la seule que j'aurois voulu
prolonger éternellement.*[*Femme trop facile, voulez-vous savoir si
vous êtes aimée? examinez
votre amant sortant de vos bras. O amour! Si je regrette l'âge où l'on
te goûte, ce n'est pas
pour l'heure de la jouissance; c'est pour l'heure qui la fuit. ] Julie,
dis-moi [174] donc si je
ne t'aimois point auparavant, ou si maintenant je ne t'aime plus?
Si
je ne t'aime plus? Quel doute! Ai-je donc cessé d'exister? & ma vie
n'est-elle pas plus
dans ton coeur que dans le mien? Je sens, je sens que tu m'es mille
fois plus chére que
jamais, & j'ai trouvé dans mon abattement de nouvelles forces pour
te chérir plus
tendrement encore. J'ai pris pour toi des sentimens plus paisibles, il
est vrai, mais plus
affectueux & de plus de différentes especes; sans s'affoiblir, ils
se sont multipliés; les
douceurs de l'amitié tempérerent les emportemens de l'amour, &
j'imagine à peine
quelque sorte d'attachement qui ne m'unisse pas à toi. O ma charmante
maîtresse! ô mon épouse, ma soeur, ma douce amie! que j'aurai peu dit
pour ce que je sens, après avoir épuisé tous les noms les plus chers au
coeur de l'homme!
Il
faut que je t'avoue un soupçon que j'ai conçu dans la honte &
l'humiliation de
moi-même; c'est que tu sais mieux aimer que moi. Oui, ma Julie, c'est
bien toi qui fais ma
vie & mon être; je t'adore bien de toutes les facultés de mon ame;
mais la tienne est plus
aimante, l'amour l'a plus profondément pénétrée; on le voit, on le
sent; c'est lui qui
anime tes grâces, qui regne dans tes discours, qui donne à tes yeux
cette douceur
pénétrante, à ta voix ces accens si touchants; c'est lui qui, par ta
seule présence
communique aux autres coeurs sans qu'ils s'en apperçoivent la tendre
émotion du tien.
Que je suis loin de cet état charmant [175] qui se suffit à lui-même!
je veux jouir, & tu
veux aimer; j'ai des transports & toi de la passion; tous mes
emportemens ne valent pas ta
délicieuse langueur, & le sentiment dont ton coeur se nourrit est
la seule félicité suprême.
Ce n'est que d'hier seulement que j'ai goûté cette volupté si pure. Tu
m'as laissé quelque
chose de ce charme inconcevable qui est en toi, & je crois qu'avec
ta douce haleine tu
m'inspirois une ame nouvelle. Hâte-toi, je t'en conjure, d'achever ton
ouvrage. Prends de
la mienne tout ce qui m'en reste, & mets tout-à-fait la tienne à la
place. Non, beauté
d'ange, ame céleste; il n'y a que des sentimens comme les tiens qui
puissent honorer tes
attraits. Toi seule es digne d'inspirer un parfait amour, toi seul es
propre à le sentir. Ah!
donne-moi ton coeur, ma Julie, pour t'aimer comme tu le mérites.
LETTRE
LVI. DE CLAIRE A JULIE.
J'ai,
ma chere cousine, à te donner un avis qui t'importe. Hier au soir ton
ami eut avec
Milord Edouard un démêlé qui peut devenir sérieux. Voici ce que m'en a
dit M. d'Orbe,
qui étoit présent, & qui, inquiet des suites de cette affaire est
venu ce matin m'en rendre
compte.
Ils
avoient tous deux soupé chez Milord, & après une heure ou deux de
musique ils se
mirent à causer & boire du [176] punch. Ton ami n'en but qu'un seul
verre mêlé d'eau;
les deux autres ne furent pas si sobres, & quoique M. d'Orbe ne
convienne pas de s'être
enivré, je me réserve à lui en dire mon avis dans un autre tems. La
conversation tomba
naturellement sur ton compte; car tu n'ignores pas que Milord n'aime à
parler que de toi.
Ton ami, à qui ces confidences déplaisent, les reçut avec si peu
d'aménité, qu'enfin
Edouard échauffé de punch & piqué de cette sécheresse, osa dire en
se plaignant de ta
froideur, qu'elle n'étoit pas si générale qu'on pourroit croire, &
que tel qui n'en disoit
mot n'étoit pas si mal traité que lui. A l'instant ton ami dont tu
connois la vivacité releva
ce discours avec un emportement insultant qui lui attira un démenti,
& ils sauterent à
leurs épées. Bomston à demi ivre se donna en courant une entorse qui le
força de
s'asseoir. Sa jambe enfla sur le champ, & cela calma la querelle
mieux que tous les soins
que M. d'Orbe s'étoit donnés. Mais comme il étoit attentif à ce qui se
passoit, il vit ton
ami s'approcher, en sortant, de l'oreille de Milord Edouard, & il
entendit qu'il lui disoit à
demi-voix; sitôt que vous serez en état de sortir, faites-moi
donner de vos nouvelles, ou
j'aurai soin de m'en informer. N'en prenez pas la peine,
lui dit Edouard avec un sourire
moqueur, vous en saurez assez-tôt. Nous verrons, reprit
froidement ton ami, & il sortit. M.
d'Orbe en te remettant cette lettre t'expliquera le tout plus en
détail. C'est à ta prudence à
te suggérer des moyens d'étouffer cette fâcheuse affaire, ou à me
prescrire de mon côté
ce que je dois faire pour y contribuer. En [177] attendant le porteur
est à tes ordres; il fera
tout ce que tu lui commanderas, & tu peux compter sur le secret.
Tu
te perds, ma chére, il faut que mon amitié te le dise. L'engagement où
tu vis ne peut
rester long-tems caché dans une petite ville comme celle-ci, &
c'est un miracle de bonheur
que, depuis plus de deux ans qu'il a commencé tu ne sois pas encore le
sujet des discours
publics. Tu le vas devenir si tu n'y prends garde; tu le serois déjà,
si tu étois moins aimée;
mais il y a une répugnance si générale à mal parler de toi, que c'est
un mauvais moyen de
se faire fête, & un très-sûr de se faire hair. Cependant tout a son
terme; je tremble que
celui du mystere ne soit venu pour ton amour, & il y a grande
apparence que les soupçons
de Milord Edouard lui viennent de quelques mauvais propos qu'il peut
avoir entendus.
Songes-y bien, ma chére enfant. Le Guet dit il y a quelque tems avoir
vu sortir de chez toi
ton ami à cinq heures du matin. Heureusement celui-ci sçut des premiers
ce discours, il
courut chez cet homme & trouva le secret de le faire taire; mais
qu'est-ce qu'un pareil
silence, sinon le moyen d'accréditer des bruits sourdement répandus? La
défiance de ta
mere augmente aussi de jour en jour; tu sais combien de fois elle te
l'a fait entendre. Elle
m'en a parlé à mon tour d'une maniere assez dure, & si elle ne
craignait la violence de ton
pere, il ne faut pas douter qu'elle ne lui en eût déjà parlé à
lui-même; mais elle l'ose
d'autant moins qu'il lui donnera toujours le principal tort d'une
connoissance qui te vient
d'elle.
Je
ne puis trop le répéter; songe à toi, tandis qu'il [178] en est tems
encore. Ecarte ton ami
avant qu'on en parle; préviens des soupçons naissans que son absence
fera surement
tomber: car enfin, que peut-on croire qu'il fait ici? Peut-être dans
six semaines,dans un
mois, sera-t-il trop tard. Si le moindre mot venoit aux oreilles de ton
pere, tremble de ce qui
résulteroit de l'indignation d'un vieux militaire entêté de l'honneur
de sa maison, & de la
pétulance d'un jeune homme emporté qui ne sait rien endurer: mais il
faut commencer
par vuider de maniere ou d'autre l'affaire de Milord Edouard; car tu ne
ferois qu'irriter
ton ami, & t'attirer un juste refus, si tu lui parlois
d'éloignement avant qu'elle fût
terminée.
LETTRE
LVII. DE JULIE.
Mon
ami, je me suis instruite avec soin de ce qui s'est passé entre vous
& Milord Edouard.
C'est sur l'exacte connoissance des faits que votre amie veut examiner
avec vous comment
vous devez vous conduire en cette occasion d'après les sentimens que
vous professez, &
dont je suppose que vous ne faites pas une vaine & fausse parade.
Je
ne m'informe point si vous êtes versé dans l'art de l'escrime, ni si
vous vous sentez en état de tenir tête à un homme qui a dans l'Europe
la réputation de manier
supérieurement les armes, & qui s'étant battu cinq ou six fois en
[179] sa vie a toujours
tué, blessé, ou désarmé son homme. Je comprends que dans le cas où vous
êtes, on ne
consulte pas son habileté mais son courage, & que la bonne maniere
de se venger d'un
brave qui vous insulte est de faire qu'il vous tue. Passons sur une
maxime si judicieuse;
vous me direz que votre honneur & le mien vous sont plus chers que
la vie. Voilà donc le
principe sur lequel il faut raisonner.
Commençons
par ce qui vous regarde. Pourriez-vous jamais me dire en quoi vous êtes
personnellement offensé dans un discours où c'est de moi seule qu'il
s'agissoit? Si vous
deviez en cette occasion prendre fait & cause pour moi, c'est ce
que nous verrons tout à
l'heure: en attendant, vous ne sauriez disconvenir que la querelle ne
soit parfaitement étrangere à votre honneur particulier, à moins que
vous ne preniez pour un affront le
soupçon d'être aimé de moi. Vous avez été insulté, je l'avoue; mais
après avoir
commencé vous-même par une insulte atroce, & moi dont la famille
est pleine de
militaires, & qui ai tant oui débattre ces horribles questions, je
n'ignore pas qu'un outrage
en réponse à un autre ne l'efface point, & que le premier qu'on
insulte demeure le seul
offensé: c'est le même cas d'un combat imprévu, où l'agresseur est le
seul criminel, & où
celui qui tue ou blesse en se défendant n'est point coupable de meurtre.
Venons
maintenant à moi; accordons que j'étois outragée par le discours de
Milord
Edouard, quoiqu'il ne fît que me rendre justice. Savez-vous ce que vous
faites en me
défendant avec tant de chaleur & d'indiscrétion? Vous aggravez son
[180] outrage; vous
prouvez qu'il avoit raison; vous sacrifiez mon honneur à un faux
point-d'honneur; vous
diffamez votre maîtresse pour gagner tout au plus la réputation d'un
bon spadassin.
Montrez-moi, de grâce, quel rapport il y a entre votre maniere de me
justifier & ma
justification réelle? Pensez-vous que prendre ma cause avec tant
d'ardeur soit une grande
preuve qu'il n'y a point de liaison entre nous, & qu'il suffise de
faire voir que vous êtes
brave, pour montrer que vous n'êtes pas mon amant? Soyez sûr que tous
les propos de
Milord Edouard me font moins de tort que votre conduite; c'est vous
seul qui vous chargez
par cet éclat de les publier & de les confirmer. Il pourra bien,
quant à lui, éviter votre épée dans le combat; mais jamais ma
réputation ni mes jours, peut-être, n'éviteront le
coup mortel que vous leur portez.
Voilà
des raisons trop solides pour que vous ayez rien, qui le puisse être, à
y répliquer;
mais vous combattrez, je le prévois, la raison par l'usage; vous me
direz qu'il est des
fatalités qui nous entraînent malgré nous; que dans quelque cas que ce
soit, un démenti
ne se souffre jamais; & que quand une affaire a pris un certain
tour, on ne peut plus éviter
de se battre ou de se déshonorer. Voyons encore.
Vous
souvient-il d'une distinction que vous me fîtes autrefois dans une
occasion
importante, entre l'honneur réel & l'honneur apparent? Dans
laquelle des deux classes
mettrons-nous celui dont il s'agit aujourd'hui? Pour moi, je ne vois
pas comment cela peut
même faire une question. Qu'y a-t-il de commun entre la gloire
d'égorger un homme [181]
& le témoignage d'une ame droite, & quelle prise peut avoir la
vaine opinion d'autrui sur
l'honneur véritable dont toutes les racines sont au fond du coeur?
Quoi! les vertus qu'on a
réellement périssent-elles sous les mensonges d'un calomniateur? Les
injures d'un homme
ivre prouvent-elles qu'on les mérite, & l'honneur du sage seroit-il
à la merci du premier
brutal qu'il peut rencontrer? Me direz-vous qu'un duel témoigne qu'on a
du coeur, & que
cela suffit pour effacer la honte ou le reproche de tous les autres
vices? Je vous demanderai
quel honneur peut dicter une pareille décision, & quelle raison
peut la justifier? A ce
compte un fripon n'a qu'à se battre pour cesser d'être un fripon; les
discours d'un
menteur deviennent des vérités, sitôt qu'ils sont soutenus à la pointe
de l'épée, & si l'on
vous accusoit d'avoir tué un homme, vous en iriez tuer un second pour
prouver que cela
n'est pas vrai? Ainsi, vertu, vice, honneur, infamie, vérité, mensonge,
tout peut tirer son être de l'événement d'un combat; une salle d'armes
est le siege de toute justice; il n'y a
d'autre droit que la force, d'autre raison que le meurtre; toute la
réparation due à ceux
qu'on outrage est de les tuer, & toute offense est également bien
lavée dans le sang de
l'offenseur ou de l'offensé? Dites, si les loups savoient raisonner,
auroient-ils d'autres
maximes? Jugez vous-mêmes par le cas où vous êtes si j'exagere leur
absurdité. De quoi
s'agit-il ici pour vous? D'un démenti reçu dans une occasion où vous
mentiez en effet.
Pensez-vous donc tuer la vérité avec celui que vous voulez punir de
l'avoir dite?
Songez-vous qu'en vous soumettant [182] au sort d'un duel vous appellez
le Ciel en
témoignage d'une fausseté, & que vous osez dire à l'arbitre des
combats; viens soutenir la
cause injuste, & faire triompher le mensonge? Ce blaspheme n'a-t-il
rien qui vous épouvante? Cette absurdité n'a-t-elle rien qui vous
révolte? Eh Dieu! quel est ce
misérable honneur qui ne craint pas le vice mais le reproche, & qui
ne vous permet pas
d'endurer d'un autre un démenti reçu d'avance de votre propre coeur?
Vous
qui voulez qu'on profite pour soi de ses lectures, profitez donc des
vôtres, & cherchez
si l'on vit un seul appel sur la terre quand elle étoit couverte de
héros? Les plus vaillans
hommes de l'antiquité songerent-ils jamais à venger leurs injures
personnelles par des
combats particuliers? César envoya-t-il un cartel à Caton, ou Pompée à
César, pour tant
d'affrons réciproques, & le plus grand Capitaine de la Grece fut-il
déshonoré pour s'être
laissé menacer du bâton? D'autres tems, d'autres moeurs, je le sais;
mais n'y en a-t-il que
de bonnes, & n'oseroit-on enquérir si les moeurs d'un tems sont
celles qu'exige le solide
honneur? Non, cet honneur n'est point variable, il ne dépend ni des
tems ni des lieux ni des
préjugés, il ne peut ni passer ni renaître, il a sa source éternelle
dans le coeur de l'homme
juste & dans la regle inaltérable de ses devoirs. Si les peuples
les plus éclairés, les plus
braves, les plus vertueux de la terre n'ont point connu le duel, je dis
qu'il n'est pas une
institution de l'honneur, mais une mode affreuse & barbare digne de
sa féroce origine.
Reste à savoir si, quand il s'agit de sa vie ou de celle d'autrui,
l'honnête homme se regle
sur la mode, & s'il n'y a pas alors [183] plus de vrai courage à la
braver qu'à la suivre?
Que feroit à votre avis, celui qui s'y veut asservir, dans les lieux où
regne un usage
contraire? A Messine ou à Naples, il iroit attendre son homme au coin
d'une rue & le
poignarder par derriere. Cela s'appelle être brave en ce pays-là, &
l'honneur n'y consiste
pas à se faire tuer par son ennemi, mais à le tuer lui-même.
Gardez-vous
donc de confondre le nom sacré de l'honneur avec ce préjugé féroce qui
m
& toutes les vertus à la pointe d'une épée, & n'est propre qu'à
faire de braves scélérats.
Que cette méthode puisse fournir, si l'on veut un supplément à la
probité, par-tout où la
probité regne son supplément n'est-il pas inutile, & que penser de
celui qui s'expose à la
mort pour s'exempter d'être honnête homme? Ne voyez-vous pas que les
crimes que la
honte & l'honneur n'ont point empêchés, sont couverts &
multipliés par la fausse honte &
la crainte du blâme? C'est elle qui rend l'homme hypocrite &
menteur; c'est elle qui lui fait
verser le sang d'un ami pour un mot indiscret qu'il devroit oublier,
pour un reproche
mérité qu'il ne peut souffrir. C'est elle qui transforme en furie
infernale une fille abusée
& craintive. C'est elle, ô Dieu puissant! qui peut armer la main
maternelle contre le tendre
fruit... Je sens défaillir mon ame à cette idée horrible, & je
rends grace au moins à celui
qui sonde les coeurs d'avoir éloigné du mien cet honneur affreux qui
n'inspire que des
forfaits & fait frémir la nature.
Rentrez
donc en vous-même & considérez s'il vous est permis d'attaquer de
propos
délibéré la vie d'un homme [184] & d'exposer la vôtre pour
satisfaire une barbare &
dangereuse fantaisie qui n'a nul fondement raisonnable, & si le
triste souvenir du sang
versé dans une pareille occasion peut cesser de crier vengeance au fond
du coeur de celui
qui l'a fait couler? Connoissez-vous aucun crime égal à l'homicide
volontaire, & si la base
de toutes les vertus est l'humanité, que penserons-nous de l'homme
sanguinaire &
dépravé qui l'ose attaquer dans la vie de son semblable? Souvenez-vous
de ce que vous
m'avez dit vous-même contre le service étranger; avez-vous oublié que
le citoyen doit sa
vie à la patrie & n'a pas le droit d'en disposer sans le congé des
loix, à plus forte raison
contre leur défense? O mon ami! si vous aimez sincérement la vertu,
apprenez à la servir à sa mode, & non à la mode des hommes. Je veux
qu'il en puisse résulter quelque
inconvénient: Ce mot de vertu n'est-il donc pour vous qu'un vain nom,
& ne serez-vous
vertueux que quand il n'en coûtera rien de l'être?
Mais
quels sont au fond ces inconvéniens? Les murmures des gens oisifs, des
méchans, qui
cherchent à s'amuser des malheurs d'autrui & voudroient avoir
toujours quelque histoire
nouvelle à raconter. Voilà vraiment un grand motif pour s'entr'égorger!
si le philosophe
& le sage se reglent dans les plus grandes affaires de la vie sur
les discours insensés de la
multitude, que sert tout cet appareil d'études, pour n'être au fond
qu'un homme vulgaire?
Vous n'osez donc sacrifier le ressentiment au devoir, à l'estime, à
l'amitié, de peur qu'on
ne vous accuse de craindre la mort? Pesez les choses, mon bon ami,
& vous trouverez bien
plus de [185] lâcheté dans la crainte de ce reproche, que dans celle de
la mort même. Le
fanfaron, le poltron veut à toute force passer pour brave.
Ma verace valor, ben che negletto,
è di se stesso a se freggio assai chiaro.*
[*Mais
la véritable valeur n'a pas besoin du témoignage d'autrui & tire sa
gloire
d'elle-même]
Celui
qui feint d'envisager la mort sans effroi, ment. Tout homme craint de
mourir, c'est la
grande loi des êtres sensibles, sans laquelle toute espece mortelle
seroit bientôt détruite.
Cette crainte est un simple mouvement de la nature, non-seulement
indifférent, mais bon
en lui-même & conforme à l'ordre. Tout ce qui la rend honteuse
& blâmable, c'est qu'elle
peut nous empêcher de bien faire & de remplir nos devoirs. Si la
lâcheté n'étoit jamais un
obstacle à la vertu, elle cesseroit d'être un vice. Quiconque est plus
attaché à sa vie qu'à
son devoir ne sauroit être solidement vertueux, j'en conviens. Mais
expliquez-moi, vous qui
vous piquez de raison, quelle espece de mérite on peut trouver à braver
la mort pour
commettre un crime?
Quand
il seroit vrai qu'on se fait mépriser en refusant de se battre, quel
mépris est le plus à craindre, celui des autres en faisant bien, ou le
sien propre en faisant mal? Croyez-moi,
celui qui s'estime véritablement lui-même est peu sensible à
l'injustemé pris d'autrui, &
ne craint que d'en être digne; car le bon & l'honnête ne dépendent
point du jugement des
hommes, mais de la nature des choses, & quand toute la terre
approuveroit l'action que
vous allez faire, [186] elle n'en seroit pas moins honteuse. Mais il
est faux qu'à s'en
abstenir par vertu l'on se fasse mépriser. L'homme droit dont toute la
vie est sans tache &
qui ne donna jamais aucun signe de lâcheté, refusera de souiller sa
main d'un homicide &
n'en sera que plus honoré. Toujours prêt à servir la patrie, à protéger
le foible, à
remplir les devoirs les plus dangereux, & à défendre en toute
rencontre juste & honnête,
ce qui lui est cher au prix de son sang, il m & dans ses démarches
cette inébranlable
fermeté qu'on n'a point sans le vrai courage. Dans la sécurité de sa
conscience, il marche
la tête levée, il ne fuit ni ne cherche son ennemi. On voit aisément
qu'il craint moins de
mourir que de mal faire, & qu'il redoute le crime & non le
péril. Si les vils préjugés
s'élevent un instant contre lui, tous les jours de son honorable vie
sont autant de témoins
qui les récusent, & dans une conduite si bien liée on juge d'une
action sur toutes les autres.
Mais
savez-vous ce qui rend cette modération si pénible à un homme
ordinaire? C'est la
difficulté de la soutenir dignement. C'est la nécessité de ne commettre
ensuite aucune
action blâmable. Car si la crainte de mal faire ne le retient pas dans
ce dernier cas,
pourquoi l'auroit-elle retenu dans l'autre où l'on peut supposer un
motif plus naturel? On
voit bien alors que ce refus ne vient pas de vertu, mais de lâcheté,
& l'on se moque avec
raison d'un scrupule qui ne vient que dans le péril. N'avez-vous point
remarqué que les
homme si ombrageux & si prompts à provoquer les autres sont, pour
la plupart, de
très-malhonnêtes gens qui, de peur qu'on n'ose leur montrer ouvertement
le mépris qu'on
a pour eux, s'efforcent [187] de couvrir de quelques affaires d'honneur
l'infamie de leur vie
entiere? Est-ce à vous d'imiter de tels hommes? Mettons encore à part
les militaires de
profession qui vendent leur sang à prix d'argent; qui, voulant
conserver leur place,
calculent par leur intérêt ce qu'ils doivent à leur honneur, &
savent à un écu près ce que
vaut leur vie. Mon ami, laissez battre tous ces gens là. Rien n'est
moins honorable que cet
honneur dont ils font si grand bruit; ce n'est qu'une mode insensée,
une fausse imitation de
vertu qui se pare des plus grands crimes. L'honneur d'un homme comme
vous n'est point
au pouvoir d'un autre, il est en lui-même & non dans l'opinion du
peuple; il ne se défend
ni par l'épée ni par le bouclier, mais par une vie integre &
irréprochable, & ce combat
vaut bien l'autre en fait de courage.
C'est
par ces principes que vous devez concilier les éloges que j'ai donnés
dans tous les
tems à la véritable valeur avec le mépris que j'eus toujours pour les
faux braves. J'aime
les gens de coeur & ne puis souffrir les lâches; je romprois avec
un amant poltron que la
crainte feroit fuir le danger, & je pense comme toutes les femmes
que le feu du courage
anime celui de l'amour. Mais je veux que la valeur se montre dans les
occasions légitimes,
& qu'on ne se hâte pas d'en faire hors de propos une vaine parade,
comme si l'on avoit
peur de ne la pas retrouver au besoin. Tel fait un effort & se
présente une fois pour avoir
droit de se cacher le reste de sa vie. Le vrai courage a plus de
constance & moins
d'empressement; il est toujours ce qu'il doit être; il ne faut ni
l'exciter ni le retenir;
l'homme de bien le porte par-tout avec lui; au [188] combat contre
l'ennemi; dans un cercle
en faveur des absens & de la vérité; dans son lit contre les
attaques de la douleur & de la
mort. La force de l'ame qui l'inspire est d'usage dans tous les tems;
elle met toujours la
vertu au-dessus des événemens, & ne consiste pas à se battre, mais
à ne rien craindre.
Telle est, mon ami, la sorte de courage que j'ai souvent louée, &
que j'aime à trouver en
vous. Tout le reste n'est qu'étourderie, extravagance, férocité, c'est
une lâcheté de s'y
soumettre, & je ne méprise pas moins celui qui cherche un péril
inutile, que celui qui fuit
un péril qu'il doit affronter.
Je
vous ai fait voir, si je ne me trompe, que dans votre démêlé avec
Milord Edouard, votre
honneur n'est point intéressé; que vous compromettez le mien en
recourant à la voie des
armes; que cette voie n'est ni juste, ni raisonnable, ni permise;
qu'elle ne peut s'accorder
avec les sentimens dont vous faites profession; qu'elle ne convient
qu'à de malhonnêtes
gens qui font servir la bravoure de supplément aux vertus qu'ils n'ont
pas, ou aux Officiers
qui ne se battent point par honneur mais par intérêt; qu'il y a plus de
vrai courage à la
dédaigner qu'à la prendre; que les inconvéniens auxquels on s'expose en
la rejetant sont
inséparables de la pratique des vrais devoirs & plus apparens que
réels; qu'enfin les
hommes les plus prompts à y recourir sont toujours ceux dont la probité
est la plus
suspecte. D'où je conclus que vous ne sauriez en cette occasion ni
faire ni accepter un
appel, sans renoncer en même tems à la raison, à la vertu, à l'honneur,
& à moi.
Retournez mes raisonnemens comme [189] il vous plaire, entassez de
votre part sophisme
sur sophisme; il se trouvera toujours qu'un homme de courage n'est
point un lâche, &
qu'un homme de bien ne peut être un homme sans honneur. Or je vous ai
démontré, ce
me semble, que l'homme de courage dédaigne le duel, & que l'homme
de bien l'abhorre.
J'ai
cru, mon ami, dans une matiere aussi grave, devoir faire parler la
raison seule, & vous
présenter les choses exactement telles qu'elles sont. Si j'avois voulu
les peindre telles que je
les vois, & faire parler le sentiment & l'humanité, J'aurois
pris un langage fort différent.
Vous savez que mon pere dans sa jeunesse eut le malheur de tuer un
homme en duel; cet
homme étoit son ami; ils se battirent à regret, l'insensé
point-d'honneur les y contraignit.
Le coup mortel qui priva l'un de la vie ôta pour jamais le repos à
l'autre. Le triste
remords n'a pu depuis ce tems sortir de son coeur; souvent dans la
solitude on l'entend
pleurer & gémir; il croit sentir encore le fer poussé par sa main
cruelle entrer dans le
coeur de son ami; il voit dans l'ombre de la nuit son corps pâle &
sanglant; il contemple en
frémissant la plaie mortelle; il voudroit étancher le sang qui coule;
l'effroi le saisit, il
s'écrie, ce cadavre affreux ne cesse de le poursuivre. Depuis cinq ans
qu'il a perdu le cher
soutien de son nom & l'espoir de sa famille, il s'en reproche la
mort comme un juste
châtiment du Ciel, qui vengea sur son fils unique le pere infortuné
qu'il priva du sien.
Je
vous l'avoue; tout cela joint à mon aversion naturelle pour la cruauté
m'inspire une
telle horreur des duels, que je [190] les regarde comme le dernier
degré de brutalité où les
hommes puissent parvenir. Celui qui va se battre de gaieté de coeur
n'est àmes yeux
qu'une bête féroce qui s'efforce d'en déchirer une autre, & s'il
reste le moindre sentiment
naturel dans leur ame, je trouve celui qui périt moins à plaindre que
le vainqueur. Voyez
ces hommes accoutumés au sang: ils ne bravent les remords qu'en
étouffant la voix de la
nature; ils deviennent par degrés cruels, insensibles; ils se jouent de
la vie des autres, & la
punition d'avoir pu manquer d'humanité est de la perdre enfin
tout-à-fait. Que sont-ils
dans cet état? Réponds, veux-tu leur devenir semblable? Non, tu n'es
point fait pour cet
odieux abrutissement; redoute le premier pas qui peut t'y conduire: ton
ame est encore
innocente & saine, ne commence pas à la dépraver au péril de ta vie
par un effort sans
vertu, un crime sans plaisir, une pointe-d'honneur sans raison.
Je
ne t'ai rien dit de ta Julie; elle gagnera sans doute, à laisser parler
ton coeur. Un mot, un
seul mot, & je te livre à lui. Tu m'as honorée quelquefois du
tendre nom d'épouse:
peut-être en ce moment dois-je porter celui de mere. Veux-tu me laisser
veuve avant qu'un
noeud sacré nous unisse!
P.S.
J'emploie dans cette lettre une autorité à laquelle jamais homme sage
n'a résisté. Si
vous refusez de vous y rendre, je n'ai plus rien à vous dire; mais
pensez-y bien auparavant.
Prenez huit jours de réflexion pour méditer sur cet important sujet. Ce
n'est pas au nom
de la raison que je vous demande ce délai, c'est au mien. [191]
Souvenez-vous que j'use en
cette occasion du droit que vous m'avez donné vous-même & qu'il
s'étend au moins
jusque-là.
LETTRE
LVIII. DE JULIE A Milord EDOUARD.
Ce
n'est point pour me plaindre de vous, Milord, que je vous écris:
puisque vous
m'outragez, il faut bien que j'aie avec vous des torts que j'ignore.
Comment concevoir
qu'un honnête homme voulût déshonorer sans sujet une famille estimable?
Contentez
donc votre vengeance, si vous la croyez légitime. Cette lettre vous
donne un moyen facile de
perdre une malheureuse fille qui ne se consolera jamais de vous avoir
offensé, & qui met à
votre discrétion l'honneur que vous voulez lui ôter. Oui, Milord, vos
imputations étoient
justes, j'ai un amant aimé; il est maître de mon coeur & de ma
personne; la mort seule
pourra briser un noeud si doux. Cet amant est celui même que vous
honoriez de votre
amitié; il en est digne, puisqu'il vous aime & qu'il est vertueux.
Cependant il va périr de
votre main; je sais qu'il faut du sang à l'honneur outragé; je sais que
sa valeur même le
perdra; je sais que dans un combat si peu redoutable pour vous, son
intrépide coeur ira
sans crainte chercher le coup mortel. J'ai voulu retenir ce zele
inconsidéré; j'ai fait parler
la raison. Hélas! en écrivant ma lettre j'en sentois [192] l'inutilité,
& quelque respect que
je porte à ses vertus, je n'en attends point de lui d'assez sublimes
pour le détacher d'un
faux point-d'honneur. Jouissez d'avance du plaisir que vous aurez de
percer le sein de
votre ami: mais sachez, homme barbare, qu'au moins vous n'aurez pas
celui de jouir de
mes larmes & de contempler mon désespoir. Non, j'en jure par
l'amour qui gémit au fond
de mon coeur; soyez témoin d'un serment qui ne sera point vain; je ne
survivrai pas d'un
jour à celui pour qui je respire, & vous aurez la gloire de mettre
au tombeau d'un seul
coup deux amans infortunés, qui n'eurent point envers vous de tort
volontaire, & qui se
plaisoient à vous honorer.
On
dit, Milord, que vous avez l'ame belle & le coeur sensible. S'ils
vous laissent goûter en
paix une vengeance que je ne puis comprendre & la douceur de faire
des malheureux,
puissent-ils quand je ne serai plus, vous inspirer quelques soins pour
un pere & une mere
inconsolables, que la perte du seul enfant qui leur reste va livrer à
d'éternel les douleurs.
[193]
LETTRE LIX. DE M. D'ORBE A JULIE.
Je
me hâte, Mademoiselle, selon vos ordres, de vous rendre compte de la
commission dont
vous m'avez chargé. Je viens de chez Milord Edouard que j'ai trouvé
souffrant encore de
son entorse, & ne pouvant marcher dans sa chambre qu'à l'aide d'un
bâton. Je lui ai remis
votre lettre qu'il a ouverte avec empressement; il m'a paru ému en la
lisant: il a rêvé
quelque tems, puis il l'a relue une seconde fois avec une agitation
plus sensible. Voici ce
qu'il m'a dit en la finissant. Vous savez, Monsieur, que les
affaires d'honneur ont leurs regles
dont on ne peut se départir: vous avez vu ce qui s'est passé dans
celle-ci; il faut qu'elle soit
vuidée régulierement. Prenez deux amis, & donnez-vous la peine de
revenir ici demain matin
avec eux; vous saurez alors ma résolution. Je lui ai représenté
que l'affaire s'étant passée
entre nous, il seroit mieux qu'elle se terminât de même. Je sais ce
qui convient, m'a-t-il dit
brusquement, & ferai ce qu'il faut. Amenez vos deux amis, ou je
n'ai plus rien à vous dire. Je
suis sorti là-dessus, cherchant inutilement dans ma tête quel peut être
son bizarre dessein;
quoi qu'il en soit j'aurai l'honneur de vous voir ce soir, &
j'exécuterai demain ce que vous
me prescrirez. Si vous trouvez à propos que j'aille au rendez-vous avec
mon cortége, je le
composerai de gens dont je sois sûr à tout événement.
[194]
LETTRE LX. A JULIE.
Calme
tes larmes, tendre & chére Julie, & sur le récit de ce qui
vient de se passer, connois,
& partage les sentimens que j'éprouve.
J'étois
si rempli d'indignation quand je reçus ta lettre, qu'à peine pus-je la
lire avec
l'attention qu'elle méritoit. J'avois beau ne la pouvoir réfuter;
l'aveugle colere étoit la
plus forte. Tu peux avoir raison, disois-je en moi-même, mais ne me
parle jamais de te
laisser avilir. Dussé-je te perdre & mourir coupable, je ne
souffrirai point qu'on manque
au respect qui t'est dû, & tant qu'il me restera un souffle de vie,
tu seras honorée de tout
ce qui t'approche comme tu l'es de mon coeur. Je ne balançai pas
pourtant sur les huit
jours que tu me demandois; l'accident de Milord Edouard & mon voeu
d'obéissance
concouroient à rendre ce délai nécessaire. Résolu, selon tes ordres,
d'employer cet
intervalle à méditer sur le sujet de ta lettre, je m'occupois sans
cesse à la relire & à y
réfléchir, non pour changer de sentiment, mais pour justifier le mien.
J'avois
repris ce matin cette lettre trop sage & trop judicieuse à mon gré,
& je la relisois
avec inquiétude, quand on a frappé à la porte de ma chambre. Un moment
après j'ai vu
entrer Milord Edouard sans épée, appuyé sur une canne; trois personnes
le suivoient,
parmi lesquelles j'ai [195] reconnu M. d'Orbe. Surpris de cette visite
imprévue, j'attendois
en silence ce qu'elle devoit produire, quand Edouard m'a prié de lui
donner un moment
d'audience, & de le laisser agir & parler sans l'interrompre.
Je vous en demande, a-t-il dit,
votre parole; la présence de ces Messieurs, qui sont de vos amis, doit
vous répondre que
vous ne l'engagez pas indiscretement. Je l'ai promis sans balancer; à
peine avois-je achevé
que j'ai vu avec l'étonnement que tu peux concevoir, Milord Edouard à
genoux devant
moi. Surpris d'une si étrange attitude, j'ai voulu sur le champ le
relever; mais après
m'avoir rappellé ma promesse, il m'a parlé dans ces termes. "Je viens,
Monsieur,
rétracter hautement les discours injurieux que l'ivresse m'a fait tenir
en votre présence:
leur injustice les rend plus offensans pour moi que pour vous & je
m'en dois l'authentique
désaveu. Je me soumets à toute la punition que vous voudrez m'imposer,
& je ne croirai
mon honneur rétabli que quand ma faute sera réparée. A quelque prix que
ce soit,
accordez-moi le pardon que je vous demande, & me rendez votre
amitié." Milord, lui ai-je
dit aussitôt, je reconnois maintenant votre ame grande & généreuse;
& je sais bien
distinguer en vous les discours que le coeur dicte de ceux que vous
tenez quand vous n'êtes
pas à vous-même; qu'ils soient à jamais oubliés. A l'instant, je l'ai
soutenu en se relevant,
& nous nous sommes embrassés. Après cela Milord se tournant vers
les spectateurs, leur a
dit;Messieurs, je vous remercie de votre complaisance. De braves
gens comme vous, a-t-il
ajouté d'un air fier & d'un ton animé,sentent , que celui qui
répare ainsi ses torts, n'en
[196]sait endurer de personne. Vous pouvez publier ce que vous avez
vu. Ensuite il nous a
tous quatre invités à souper pour ce soir, & ces Messieurs sont
sortis.
A
peine avons-nous été seuls qu'il est venu m'embrasser d'une maniere
plus tendre & plus
amicale; puis me prenant la main & s'asseyant à côté de moi;
heureux mortel, s'est-il écrié, jouissez d'un bonheur dont vous êtes
digne. Le coeur de Julie est à vous;
puissiez-vous tous deux... Que dites-vous, Milord? ai-je interrompu;
perdez-vous le sens?
Non, m'a-t-il dit en souriant, mais peu s'en est falu que je ne le
perdisse, & c'en étoit fait de
moi peut-être si celle qui m'ôtoit la raison ne me l'eût rendue. Alors
il m'a remis une lettre
que j'ai été surpris de voir écrite d'une main qui n'en écrivit jamais
à d'autre
homme*[*Il en faut, je pense, excepter son pere.] qu'à moi. Quels
mouvemens j'ai sentis à
sa lecture! Je voyois une amante incomparable vouloir se perdre pour me
sauver, & je
reconnoissois Julie. Mais quand je suis parvenu à cet endroit où elle
jure de ne pas
survivre au plus fortuné des hommes, j'ai frémi des dangers que j'avois
courus, j'ai
murmuré d'être trop aimé, & mes terreurs m'ont fait sentir que tu
n'es qu'une mortelle.
Ah! rends-moi le courage dont tu me prives; j'en avois pour braver la
mort qui ne
menaçoit que moi seul, je n'en ai point pour mourir tout entier.
Tandis
que mon ame se livroit à ces réflexions ameres, Edouard me tenoit des
discours
auxquels j'ai donné d'abord peu d'attention; cependant il me l'a rendue
à force de me
parler de toi; car ce qu'il m'en disoit plaisoit à mon coeur &
[197] n'excitoit plus ma
jalousie. Il m'a paru pénétré de regret d'avoir troublé nos feux &
ton repos; tu es ce qu'il
honore le plus au monde, & n'osant te porter les excuses qu'il m'a
faites, il m'a prié de les
recevoir en ton nom & de te les faire agréer. Je vous ai regardé,
m'a-t-il dit, comme son
représentant, & n'ai pu trop m'humilier devant ce qu'elle aime, ne
pouvant sans la
compromettre m'adresser à sa personne ni même la nommer. Il avoue avoir
conçu pour
toi les sentimens dont on ne peut se défendre en te voyant avec trop de
soin; mais c'étoit
une tendre admiration plutôt que de l'amour. Ils ne lui ont jamais
inspiré ni prétention ni
espoir; il les a tous sacrifiés aux nôtres à l'instant qu'ils lui ont
été connus, & le mauvais
propos qui lui est échappé étoit l'effet du punch & non de la
jalousie. Il traite l'amour en
Philosophe qui croit son ame au-dessus des passions: pour moi, je suis
trompé s'il n'en a
déjà ressenti quelqu'une qui ne permet plus à d'autres de germer
profondément. Il prend
l'épuisement du coeur pour l'effort de la raison, & je sais bien
qu'aimer Julie & renoncer à elle n'est pas une vertu d'homme.
Il
a désiré de savoir en détail l'histoire de nos amours, & les causes
qui s'opposent au
bonheur de ton ami; j'ai cru qu'a près ta lettre une demi-confidence
étoit dangereuse &
hors de propos; je l'ai faite entiere, & il m'a écouté avec une
attention qui m'attestait sa
sincérité. J'ai vu plus d'une fois ses yeux humides & son ame
attendrie; je remarquois
sur-tout l'impression puissante que tous les triomphes de la vertu
faisoient sur son ame, &
je crois avoir acquis à Claude Anet un nouveau protecteur qui ne sera
pas moins zelé que
ton [198] pere. Il n'y a, m'a-t-il dit, ni incidens ni aventures dans
ce que vous m'avez
raconté, & les catastrophes d'un Roman m'attacheroient beaucoup
moins; tant les
sentimens suppléent aux situations, & les procédés honnêtes aux
actions éclatantes. Vos
deux ames sont si extra ordinaires qu'on n'en peut juger sur les regles
communes; le
bonheur n'est pour vous ni sur la même route ni de la même espece que
celui des autres
hommes: ils ne cherchent que la puissance & les regards d'autrui;
il ne vous faut que la
tendresse & la paix. Il s'est joint à votre amour une émulation de
vertu qui vous éleve, &
vous vaudriez moins l'un & l'autre si vous ne vous étiez point
aimés. L'amour passera,
ose-t-il ajouter (pardonnons-lui ce blasphéme prononcé dans l'ignorance
de son coeur).
L'amour passera, dit-il, & les vertus resteront. Ah! puissent-elles
durer autant que lui, ma
Julie! le Ciel n'en demandera pas davantage.
Enfin
je vois que la dureté philosophique & nationale n'altere point dans
cet honnête
Anglois l'humanité naturelle, & qu'il s'intéresse véritablement à
nos peines. Si le crédit
& la richesse nous pouvoient être utiles, je crois que nous aurions
lieu de compter sur lui.
Mais hélas! de quoi servent la puissance & l'argent pour rendre les
coeurs heureux?
Cet
entretien, durant lequel nous ne comptions pas les heures, nous a menés
jusqu'à celle
du dîné; j'ai fait apporter un poulet, & après le dîner nous avons
continué de causer. Il
m'a parlé de sa démarche de ce matin, & je n'ai pu m'empêcher de
témoigner quelque
surprise d'un procédé si authentique & si peu mesuré: mais, outre
la raison qu'il m'en
[199] avoit déjà donnée, il a ajouté qu'une demi-satisfaction étoit
indigne d'un homme de
courage; qu'il la faloit complete ou nulle; de peur qu'on ne s'avilît
sans rien réparer, &
qu'on ne fît attribuer à la crainte une démarche faite à contre-coeur
& de mauvaise
grâce. D'ailleurs, a-t-il ajouté, ma réputation est faite; je puis être
juste sans soupçon de
lâcheté; mais vous qui êtes jeune & débutez dans le monde, il faut
que vous sortiez si net
de la premiere affaire, qu'elle ne tente personne de vous en susciter
une seconde. Tout est
plein de ces poltrons adroits qui cherchent, comme on dit, à tâter leur
homme, c'est-à-dire à découvrir quelqu'un qui soit encore plus poltron
qu'eux, & aux dépens duquel ils
puissent se faire valoir. Je veux éviter à un homme d'honneur comme
vous la nécessité de
châtier sans gloire un de ces gens là, & j'aime mieux, s'il sont
besoin de leçon qu'ils la
reçoivent de moi que de vous; car une affaire de plus n'ôte rien à
celui qui en a déjà eu
plusieurs: Mais en avoir une est toujours une sorte de tache, &
l'amant de Julie en doit être exempt.
Voilà
l'abrégé de ma longue conversation avec Milord Edouard. j'ai cru
nécessaire de
t'en rendre compte afin que tu me prescrives la maniere dont je dois me
comporter avec lui.
Maintenant
que tu dois être tranquillisée, chasse je t'en conjure, les idées
funestes qui
t'occupent depuis quelques jours. Songe aux ménagemens qu'exige
l'incertitude de ton état actuel. Oh si bientôt tu pouvois tripler mon
être! Si bientôt un gage adoré... espoir
déjà trop déçu viendrois-tu m'abuser encore?... ô désirs! ô crainte! ô
perplexités!
Charmante [200] amie de mon coeur! vivons pour nous aimer, & que le
Ciel dispose du
reste.
P.S.
J'oubliois de te dire que Milord m'a remis ta lettre, & que je n'ai
point fait difficulté
de la recevoir, ne jugeant pas qu'un pareil dépôt doive rester entre
les moins d'un tiers. Je
te la rendrai à notre premiere entrevue; car quant à moi, je n'en ai
plus à faire. Elle est
trop bien écrite au fond de mon coeur pour que jamais j'aie besoin de
la relire.
LETTRE
LXI. DE JULIE.
Amene
demain Milord Edouard, que je me jette à ses pieds comme il s'est mis
aux tiens.
Quelle grandeur! quelle générosité! O que nous sommes petits devant
lui! Conserve ce
précieux ami comme la prunelle de ton oeil. Peut-être vaudroit-il moins
s'il étoit plus
tempérant; jamais homme sans défauts eut-il de grandes vertus?
Mille
angoisses de toutes especes m'avoient jettée dans l'abattement; ta
lettre est venue
ranimer mon courage éteint. En dissipant mes terreurs elle m'a rendu
mes peines plus
supportables. Je me sens maintenant assez de force pour souffrir. Tu
vis, tu m'aimes, ton
sang, le sang de ton ami n'ont point été répandus & ton honneur est
en sûreté: je ne suis
donc pas tout-à-fait misérable.
[201]
Ne manque pas au rendez-vous de demain. Jamais je n'eus si grand besoin
de te voir,
ni si peu d'espoir de te voir long-tems. Adieu, mon cher & unique
ami. Tu n'as pas bien dit,
ce me semble; vivons pour nous aimer. Ah! il faloit dire; aimons-nous
pour vivre.
LETTRE
LXII. DE CLAIRE A JULIE.
Faudra-t-il
toujours, aimable Cousine, ne remplir envers toi que les plus tristes
devoirs de
l'amitié? Faudra-t-il toujours dans l'amertume de mon coeur affliger le
tien par de cruels
avis? Hélas! tous nos sentimens nous sont communs, tu le sais bien
& je ne saurois
t'annoncer de nouvelles peines que je ne les aie déjà senties. Que ne
puis-je te cacher ton
infortune sans l'augmenter! ou que la tendre amitié n'a-t-elle autant
de charmes que
l'amour! Ah! que j'effacerois promptement tous les chagrins que je te
donne!
Hier
après le concert, ta mere en s'en retournant ayant accepté le bras de
ton ami, & toi
celui de M. d'Orbe, nos deux peres resterent avec Milord à parler de
politique; sujet dont
je suis si excédée que l'ennui me chassa dans ma chambre. Une
demi-heure après
j'entendis nommer ton ami plusieurs fois avec assez de véhémence: je
connus que la
conversation avoit changé d'objet & je prêtai l'oreille. Je jugeai
par la suite du discours
qu'Edouard avoit osé proposer [202] ton mariage avec ton ami, qu'il
appelloit hautement
le sien, & auquel il offroit de faire en cette qualité un
établissement convenable. Ton pere
avoit rejetté avec mépris cette proposition, & c'étoit là-dessus
que les propos
commençoient à s'échauffer. Sachez, lui disoit Milord, malgré vos
préjugés, qu'il est de
tous les hommes le plus digne d'elle, & peut-être le plus propre à
la rendre heureuse. Tous
les dons qui ne dépendent pas des hommes il les a reçus de la nature,
& il y a ajouté tous
les talens qui ont dépendu de lui. Il est jeune, grand, bien fait,
robuste, adroit; il a de
l'éducation, du sens, des moeurs, du courage; il a l'esprit orné, l'ame
saine, que lui
manque-t-il donc pour mériter votre aveu? La fortune? Il l'aura. Le
tiers de mon bien
suffit pour en faire le plus riche particulier du pays de Vaud, j'en
donnerai s'il le faut
jusqu'à la moitié. La noblesse? Vaine prérogative dans un pays où elle
est plus nuisible
qu'utile. Mais il l'a encore, n'endoutez pas, non point écrite d'encre
en de vieux
parchemins, mais gravée au fond de son coeur en caracteres
ineffaçables. En un mot si
vous préférez la raison au préjugé, & si vous aimez mieux votre
fille que vos titres, c'est à lui que vous la donnerez.
Là-dessus
ton pere s'emporta vivement. Il traita la proposition d'absurde &
de ridicule.
Quoi! Milord, dit-il, un homme d'honneur comme vous peut-il seulement
penser que le
dernier rejetton d'une famille illustre aille éteindre ou dégrader son
nom dans celui d'un
Quidam sans asyle, & réduit à vivre d'aumônes?... -Arrêtez,
interrompit Edouard, [203]
vous parlez de mon ami, songez que je prends pour moi tous les outrages
qui lui sont faits
en ma présence, & que les noms injurieux à un homme d'honneur le
sont encore plus à
celui qui les prononce. De tels quidams sont plus respectables que tous
les Houbereaux de
l'Europe, & je vous défie de trouver aucun moyen plus honorable
d'aller à la fortune que
les hommages de l'estime & les dons de l'amitié. Si le gendre que
je vous propose ne
compte point, comme vous, une longue suite d'ayeux toujours incertains,
il sera le
fondement & l'honneur de sa maison comme votre premier ancêtre le
fut de la vôtre. Vous
seriez-vous donc tenu pour déshonoré par l'alliance du chef de votre
famille, & ce mépris
ne rejailliroit-il pas sur vous-même? Combien de grands noms
retomberoient dans l'oubli
si l'on ne tenoit compte que de ceux qui ont commencé par un homme
estimable! Jugeons
du passé par le présent; sur deux ou trois citoyens qui s'illustrent
par des moyens
honnêtes, mille coquins annoblissent tous les jours leur famille; &
que prouvera cette
noblesse dont leurs descendans seront si fiers, sinon les vols &
l'infamie de leur
ancêtre?*[*Les lettres de noblesse sont rares en ce siecle, & même
elles y ont été
illustrées au moins une fois. Mais quant à la noblesse qui s'acquiert à
prix d'argent &
qu'on achete avec des charges, tout ce que j'y vois de plus honorable
est le privilégie de
n'être pas pendu.] On voit, je l'avoue, beaucoup de malhonnêtes gens
parmi les roturiers;
mais il y a toujours vingt à parier contre un, qu'un gentilhomme
descend d'un fripon.
Laissons, si vous voulez l'origine à part, & pesons le mérite &
les services. Vous avez
porté [204] les armes chez un Prince étranger, son pere les a portées
gratuitement pour la
patrie. Si vous avez bien servi, vous avez été bien payé, & quelque
honneur que vous ayez
acquis à la guerre, cent roturiers en ont acquis encore plus que vous.
De
quoi s'honore donc, continua Milord Edouard, cette noblesse dont vous
êtes si fier?
Que fait-elle pour la gloire de la patrie ou le bonheur du genre
humain? Mortelle ennemie
des loix & de la liberté qu'a-t-elle jamais produit dans la plupart
des pays où elle brille, si
ce n'est la force de la tyrannie & l'oppression des peuples?
Osez-vous dans une République
vous honorer d'un état destructeur des vertus & de l'humanité? d'un
état où l'on se vante
de l'esclavage, & où l'on rougit d'être homme? Lisez les annales de
votre patrie: en quoi
votre ordre a-t-il bien mérité d'elle? quels nobles comptez-vous parmi
ses libérateurs?
LesFurst, les Tell, les Stouffacher, étoient-ils
gentilshommes? Quelle est donc cette gloire
insensée dont vous faites tant de bruit? Celle de servir un homme &
d'être à charge à
l'Etat.
Conçois,
ma chere, ce que je souffrois de voir cet honnête-homme nuire ainsi par
une âpreté déplacée aux intérêts de l'ami qu'il vouloit servir. En
effet, ton pere irrité par
tant d'invectives piquantes quoique générales, se mit à les repousser
par des
personnalités. Il dit nettement à Milord Edouard que jamais homme de sa
condition
n'avoit tenu les propos qui venoient de lui échapper. Ne plaidez point
inutilement la cause
d'autrui, ajouta-t-il d'un ton brusque; [205] tout grand seigneur que
vous êtes, je doute
que vous puissiez bien défendre la vôtre sur le sujet en question. Vous
demandez ma fille
pour votre ami prétendu sans savoir si vous-même seriez bon pour elle,
& je connois assez
la noblesse d'Angleterre pour avoir sur vos discours une médiocre
opinion de la vôtre.
Pardieu!
dit Milord, quoi que vous pensiez de moi, je serois bien fâché de
n'avoir d'autre
preuve de mon mérite que celui d'un homme mort depuis cinq cens ans. Si
vous connoissez
la noblessed'Angleterre, vous savez qu'elle est la plus éclair, la
mieux instruite, la plus sage
& la plus brave de l'Europe: avec cela, je n'ai pas besoin de
chercher si elle est la plus
antique; car quand on parle de ce qu'elle est, il n'est pas question de
ce qu'elle fut. Nous ne
sommes point, il est vrai, les esclaves du Prince mais ses amis; ni les
tyrans du peuple, mais
ses chefs. Garants de la liberté, soutiens de la patrie & appuis du
trône, nous formons un
invincible équilibre entre le peuple & le Roi. Notre premier devoir
est envers la nation; le
second, envers celui qui la gouverne: ce n'est pas sa volonté mais son
droit que nous
consultons. Ministres suprêmes des loix dans la chambre des Pairs,
quelquefois même
législateurs, nous rendons également justice au peuple & au Roi,
& nous ne souffrons
point que personne dise, Dieu & mon épée, mais seulement, Dieu
& mon droit.
Voilà,
Monsieur, continua-t-il, quelle est cette noblesse respectable,
ancienne autant
qu'aucune autre, mais plus fiere de son mérite que de ses ancêtres,
& dont vous parlez
sans [206] la connoître. Je ne suis point le dernier en rang dans cet
ordre illustre, & crois,
malgré vos prétentions vous valoir à tous égards. J'ai une soeur à
marier; elle est noble,
jeune, aimable, riche; elle ne cede à Julie que par les qualités que
vous comptez pour rien.
Si quiconque a senti les charmes de votre fille pouvoit tourner
ailleurs ses yeux & son
coeur, quel honneur je me ferois d'accepter avec rien pour mon
beau-frere, celui que je
vous propose pour gendre avec la moitié de mon bien!
Je
connus à la réplique de ton pere que cette conversation ne faisoit que
l'aigrir, &
quoique pénétrée d'admiration pour la générosité de Milord Edouard, je
sentis qu'un
homme aussi peu liant que lui n'étoit propre qu'à ruiner à jamais la
négociation qu'il
avoit entreprise. Je me hâtai donc de rentrer avant que les choses
allassent plus loin. Mon
retour fit rompre cet entretien, & l'on se sépara le moment d'après
assez froidement.
Quant à mon pere, je trouvai qu'il se comportoit très-bien dans ce
démêlé. Il appuya
d'abord avec intérêt la proposition, mais voyant que ton pere n'y
vouloit point entendre,
& que la dispute commençoit à s'animer, il se retourna comme de
raison du parti de son
beau-frere, & en interrompant à propos l'un & l'autre par des
discours modérés, il les
retint tous deux dans des bornes dont ils seroient vraisemblablement
sortis s'ils fussent
restés tête-à-tête. Après leur départ, il me fit confidence de ce qui
venoit de se passer, &
comme je prévis où il en alloit venir, je me hâtai de lui dire que les
choses étant en cet état, il ne convenoit plus que la personne en
question te vît [207] si souvent ici, & qu'il ne
conviendroit pas même qu'il y vînt du tout, si ce n'étoit faire une
espece d'affront à M.
d'Orbe dont il étoit l'ami; mais que je le prierois de l'amener plus
rarement ainsi que
Milord Edouard. C'est, ma chére, tout ce que j'ai pu faire de mieux
pour ne leur pas
fermer tout-à-fait ma porte.
Ce
n'est pas tout. La crise où je te vois me force à revenir sur mes avis
précédens.
L'affaire de Milord Edouard & de ton ami a fait par la ville tout
l'éclat auquel on devoit
s'attendre. Quoique M. d'Orbe ait gardé le secret sur le fond de la
querelle, trop d'indices
le décelent pour qu'il puisse rester caché. On soupçonne, on
conjecture, on te nomme; le
rapport du Guet n'est pas si bien étouffé qu'on ne s'en souvienne,
& tu n'ignores pas
qu'aux yeux du public la vérité soupçonnée est bien près de l'évidence.
Tout ce que je
puis te dire pour ta consolation c'est qu'en général on approuve ton
choix, & qu'on verroit
avec plaisir l'union d'un si charmant couple; ce qui me confirme que
ton ami s'est bien
comporté dans ce pays & n'y est guere moins aimé que toi. Mais que
fait la voix publique à ton inflexible pere? Tous ces bruits lui sont
parvenus ou lui vont parvenir, & je frémis
de l'effet qu'ils peuvent produire, si tu ne te hâtes de prévenir sa
colere. Tu dois t'attendre
de sa part à une explication terrible pour toi-même, & peut-être à
pis encore pour ton
ami: non que je pense qu'il veuille à son âge se mesurer avec un jeune
homme qu'il ne
croit pas digne de son épée; mais le pouvoir qu'il a dans la ville lui
fourniroit, s'il le
vouloit, mille moyens de lui faire un mauvais [208] parti, & il est
à craindre que sa fureur
ne lui en inspire la volonté.
Je
t'en conjure à genoux, ma douce amie, songe aux dangers qui
t'environnent, & dont le
risque augmente à chaque instant. Un bonheur inoui t'a préservée
jusqu'à présent au
milieu de tout cela; tandis qu'il en est tems encore, mets le sceau de
la prudence au mystere
de tes amours, & ne pousse pas à bout la fortune, de peur qu'elle
n'enveloppe dans tes
malheurs celui qui les aura causés. Crois-moi, mon ange, l'avenir est
incertain; mille événemens peuvent, avec le tems, offrir des ressources
inespérées; mais quant à présent,
je te l'ai dit & le répete plus fortement; éloigne ton ami, ou tu
es perdue.
LETTRE
LXIII. DE JULIE A CLAIRE.
Tout
ce que tu avois prévu, ma chere, est arrivé. Hier une heure après notre
retour, mon
pere entra dans la chambre de ma mere, les yeux étincelants, le visage
enflammé, dans un état en un mot où je ne l'avois jamais vu. Je compris
d'abord qu'il venoit d'avoir querelle
ou qu'il alloit la chercher, & ma conscience agitée me fit trembler
d'avance.
Il
commença par apostropher vivement, mais en général, les meres de
famille qui
appellent indiscretement chez elles des jeunes gens sans état &
sans nom, dont le commerce
[209] n'attire que honte & déshonneur à celles qui les écoutent.
Ensuite voyant que cela
ne suffisait pas pour arracher quelque réponse d'une femme intimidée,
il cita sans
ménagement en exemple ce qui s'étoit passé dans notre maison, depuis
qu'on y avoit
introduit un prétendu bel-esprit, un diseur de riens, plus propre à
corrompre une fille
sage qu'à lui donner aucune bonne instruction. Ma mere, qui vit qu'elle
gagneroit peu de
chose à se taire, l'arrêta sur ce mot de corruption, & lui demanda
ce qu'il trouvoit dans la
conduite ou dans la réputation de l'honnête homme dont il parloit, qui
pût autoriser de
pareils soupçons. Je n'ai pas cru, ajouta-t-elle, que l'esprit & le
mérite fussent des titres
d'exclusion dans la société. A qui donc faudra-t-il ouvrir votre maison
si les talens & les
moeurs n'en obtiennent pas l'entrée? A des gens sortables, Madame,
reprit-il en colere, qui
puissent réparer l'honneur d'une fille quand ils l'ont offensé. Non,
dit-elle, mais à des
gens de bien qui ne l'offensent point. Apprenez, dit-il, que c'est
offenser l'honneur d'une
maison que d'oser en solliciter l'alliance sans titres pour l'obtenir.
Loin de voir en cela, dit
ma mere, une offense, je n'y vois, au contraire, qu'un témoignage
d'estime. D'ailleurs, je ne
sache point que celui contre qui vous vous emportez ait rien fait de
semblable à votre égard. Il l'a fait, Madame, & fera pis encore si
je n'y mets ordre; mais je veillerai, n'en
doutez pas, aux soins que vous remplissez si mal.
Alors
commença une dangereuse altercation qui m'apprit que les bruits de
ville dont tu
parles étoient ignorés de mes parens, mais durant laquelle ton indigne
cousine eût voulu
[210] être à cent pieds sous terre. Imagine-toi la meilleure & la
plus abusée des meres
faisant l'éloge de sa coupable fille, & la louant, hélas! de toutes
les vertus qu'elle a
perdues, dans les termes les plus honorables, ou pour mieux dire, les
plus humilians.
Figure-toi un pere irrité prodigue d'expressions offensantes, & qui
dans tout son
emportement n'en laisse pas échapper une qui marque le moindre doute
sur la sagesse de
celle que le remords déchire & que la honte écrase en sa présence.
O quel incroyable
tourment d'une conscience avilie, de se reprocher des crimes que la
colere &l'indignation
ne pourroient soupçonner! Quel poids accablant & insupportable que
celui d'une fausse
louange, & d'une estime que le coeur rejette en secret! Je m'en
sentois tellement oppressée,
que pour me délivrer d'un si cruel supplice j'étois prête à tout
avouer, si mon pere m'en
eût laissé le tems; mais l'impétuosité de son emportement lui faisoit
redire cent fois les
mêmes choses, & changer à chaque instant de sujet. Il remarqua ma
contenance basse, éperdue, humiliée, indice de mes remords. S'il n'en
tira pas la conséquence de ma faute, il
en tira celle de mon amour; & pour m'en faire plus de honte, il en
outragea l'objet en des
termes si odieux & si méprisans, que je ne pus, malgré tous mes
efforts, le laisser
poursuivre sans l'interrompre.
Je
ne sais, ma chére, où je trouvai tant de hardiesse, & quel moment
d'égarement me fit
oublier ainsi le devoir & la modestie; mais si j'osai sortir un
instant d'un silence
respectueux, j'en portai, comme tu vas voir, assez rudement [211] la
peine. Au nom du Ciel,
lui dis-je, daignez vous appaiser; jamais un homme digne de tant
d'injures ne sera
dangereux pour moi. A l'instant, mon pere qui crut sentir un reproche à
travers ces mots,
& dont la fureur n'attendoit qu'un prétexte, s'élança sur ta pauvre
amie: pour la
premiere fois de ma vie, je reçus un soufflet qui ne fut pas le seul;
& se livrant à son
transport avec une violence égale à celle qu'il lui avoit coûté, il me
maltraita sans
ménagement, quoique ma mere se fût jetée entre deux, m'eût couverte de
son corps, &
eût reçu quelques-uns des coups qui m'étoient portés. En reculant pour
les éviter je fis
un faux pas, je tombai, & mon visage alla donner contre le pied
d'une table qui me fit
saigner.
Ici
finit le triomphe de la colere, & commença celui de la nature. Ma
chute, mon sang, mes
larmes, celles de ma mere l'émurent. Il me releva avec un air
d'inquiétude &
d'empressement, & m'ayant assise sur une chaise, ils rechercherent
tous deux avec soin si je
n'étois point blessée. Je n'avois qu'une légere contusion au front,
& ne saignois que du
nez. Cependant, je vis au changement d'air & de voix de mon pere,
qu'il étoit mécontent
de ce qu'il venoit de faire. Il ne revint point à moi par des caresses,
la dignité paternelle ne
souffroit pas un changement si brusque, mais il revint à ma mere avec
de tendres excuses,
& je voyois bien, aux regards qu'il jettoit furtivement sur moi,
que la moitié de tout cela
m'étoit indirectement adressée. Non, ma chére, il n'y a point de
confusion si touchante
que celle d'un tendre pere qui croit s'être mis dans son tort. Le coeur
[212] d'un pere sent
qu'il est fait pour pardonner, & non pour avoir besoin de pardon.
Il
étoit l'heure du souper; on le fit retarder pour me donner le temps de
me remettre; &
mon pere ne voulant pas que les domestiques fussent témoins de mon
désordre m'alla
chercher lui-même un verre d'eau, tandis que ma mere me bassinoit le
visage. Hélas! cette
pauvre maman! Déjà languissante & valétudinaire, elle se seroit
bien passée d'une
pareille scene, & n'avoit guere moins besoin de secours que moi.
A
table, il ne me parla point; mais ce silence étoit de honte & non
de dédain; il affectoit de
trouver bon chaque plat pour dire à ma mere de m'en servir, & ce
qui me toucha le plus
sensiblement, fut de m'appercevoir qu'il cherchoit les occasions de me
nommer sa fille, &
non pas Julie comme à l'ordinaire.
Après
le souper, l'air se trouva si froid que ma mere fit faire du feu dans
sa chambre. Elle
s'assit à l'un des coins de la cheminée & mon pere à l'autre.
J'allois prendre une chaise
pour me placer entre eux, quand m'arrêtant par ma robe & me tirant
à lui sans rien dire,
il m'assit sur ses genoux. Tout cela se fit si promptement, & par
une sorte de mouvement si
involontaire, qu'il en eut une espece de repentir le moment d'apres.
Cependant j'étois sur
ses genoux, il ne pouvoit plus s'en dédire, &,ce qu'il y avoit de
pis pour la contenance, il
faloit me tenir embrassée dans cette gênante attitude. Tout cela se
faisoit en silence; mais
je sentois de tems en tems ses bras se presser contre mes flancs avec
un soupir assez [213]
mal étouffé. Je ne sais quelle mauvaise honte empêchoit ces bras
paternels de se livrer à
ces douces étreintes; une certaine gravité qu'on n'osoit quitter, une
certaine confusion
qu'on n'osoit vaincre, mettoient entre un pere & sa fille ce
charmant embarras que la
pudeur & l'amour donnent aux amants; tandis qu'une tendre mere,
transportée d'oise,
dévoroit en secret un si doux spectacle. Je voyois, je sentois tout
cela, mon ange, & ne pus
tenir plus long-tems à l'attendrissement qui me gagnoit. Je feignis de
glisser; je jettai pour
me retenir un bras au cou de mon pere; je penchai mon visage sur son
visage vénérable, &
dans un instant il fut couvert de mes baisers & inondé de mes
larmes. Je sentis à celles qui
lui couloient des yeux qu'il étoit lui-même soulagé d'une grande peine;
ma mere vint
partager nos transports. Douce & paisible innocence, tu manquas
seule à mon coeur pour
faire de cette scene de la nature le plus délicieux moment de ma vie!
Ce
matin, la lassitude & le ressentiment de ma chute m'ayant retenue
au lit un peu tard,
mon pere est entré dans ma chambre avant que je fusse levée; il s'est
assis à côté de mon
lit en s'informant tendrement de ma santé; il a pris une de mes moins
dans les siennes, il
s'est abaissé jusqu'à la baiser plusieurs fois en m'appelant sa chére
fille, & me
témoignant du regret de son emportement. Pour moi je lui ai dit, &
je le pense, que je
serois trop heureuse d'être battue tous les jours au même prix, &
qu'il n'y a point de
traitement si rude qu'une seule de ses caresses n'efface au fond de mon
coeur.
[214]
Après cela prenant un ton plus grave, il m'a remise sur le sujet d'hier
& m'a signifié
sa volonté en termes honnêtes, mais précis. Vous savez, m'a-t-il dit, à
qui je vous destine;
je vous l'ai déclaré des mon arrivée, & ne changerai jamais
d'intention sur ce point.
Quant à l'homme dont m'a parlé Milord Edouard, quoique je ne lui
dispute point le
mérite que tout le monde lui trouve, je ne sais s'il a conçu de
lui-même le ridicule espoir
de s'allier à moi, ou si quelqu'un a pu le lui inspirer; mais quand je
n'aurois personne en
vue & qu'il auroit toutes les guinées de l'Angleterre, soyez sûre
que je n'accepterois jamais
un tel gendre. Je vous défends de le voir & de lui parler de votre
vie, & cela autant pour la
sûreté de la sienne que pour votre honneur. Quoique je me sois toujours
senti peu
d'inclination pour lui, je le hais sur-tout à présent pour les excès
qu'il m'a fait commettre,
& ne lui pardonnerai jamais ma brutalité.
A
ces mots, il est sorti sans attendre ma réponse, & presque avec le
même air de sévérité
qu'il venoit de se reprocher. Ah! ma cousine, quels monstres d'enfer
sont ces préjugés qui
dépravent les meilleurs coeurs, & font taire à chaque instant la
nature!
Voilà,
ma Claire, comment s'est passée l'explication que tu avois prévue,
& dont je n'ai pu
comprendre la cause jusqu'à ce que ta lettre me l'ait apprise. Je ne
puis bien te dire quelle
révolution s'est faite en moi, mais depuis ce moment je me trouve
changée. Il me semble
que je tourne les yeux avec plus de regret sur l'heureux tems où je
vivois tranquille &
contente au sein de ma famille, & que je sens [215] augmenter le
sentiment de ma faute,
avec celui des biens qu'elle m'a fait perdre. Dis, cruelle! dis-le moi
si tu l'oses, le tems de
l'amour seroit-il passé & faut-il ne se plus revoir? Ah! sens-tu
bien tout ce qu'il y a de
sombre & d'horrible dans cette funeste idée? Cependant l'ordre de
mon pere est précis, le
danger de mon amant est certain. Sais-tu ce qui résulte en moi de tant
de mouvemens
opposés qui s'endredétruisent? Une sorte de stupidité qui me rend l'ame
presque
insensible, & ne me laisse l'usage ni des passion, ni de la raison.
Le moment est critique, tu
me l'as dit & je le sens; cependant, je ne fus jamais moins en état
de me conduire. J'ai
voulu tenter vingt fois d'écrire à celui que j'aime: je suis prête à
m'évanouir à chaque
ligne & n'en saurois tracer deux de suite. Il ne me reste que toi,
ma douce amie, daigne
penser, parler, agir pour moi; je remets mon sort en tes moins; quelque
parti que tu
prennes, je confirme d'avance tout ce que tu feras: je confie à ton
amitié ce pouvoir
funeste que l'amour m'a vendu si cher. Sépare-moi pour jamais de
moi-même; donne-moi
la mort s'il faut que je meure, mais ne me force pas à me percer le
coeur de ma propre
main.
O
mon ange! ma protectrice! quel horrible emploi je te laisse! Auras-tu
le courage de
l'exercer? Sauras-tu bien en adoucir la barbarie! Hélas! ce n'est pas
mon coeur seul qu'il
faut déchirer. Claire, tu le sais, comment je suis aimée! Je n'ai pas
même la consolation
d'être la plus à plaindre. De grâce! fais parler mon coeur par ta
bouche; pénetre le tien
de la tendre commisération de l'amour;[216] console un infortuné!
Dis-lui cent fois... Ah!
dis-lui... Ne crois-tu pas, chere amie, que malgré tous les préjugés,
tous les obstacles, tous
les revers, le Ciel nous a faits l'un pour l'autre? Oui, oui, j'en suis
sûre; il nous destine à être unis. Il m'est impossible de perdre cette
idée, il m'est impossible de renoncer à
l'espoir qui la suit. Dis-lui qu'il se garde lui-même du découragement
& du désespoir. Ne
t'amuse point à lui demander en mon nom amour & fidélité; encore
moins à lui en
promettre autant de ma part. L'assurance n'en est-elle pas au fond de
nos ames? Ne
sentons-nous pas qu'elles sont indivisibles, & que nous n'en avons
plus qu'une à nous
deux? Dis-lui donc seulement qu'il espere; & que, si le sort nous
poursuit, il se fie au moins à l'amour; car, je le sens, ma cousine, il
guérira de maniere ou d'autre les maux qu'il nous
cause, & quoique le Ciel ordonne de nous, nous ne vivrons pas
long-tems séparés.
P.S.
Après ma lettre écrite, j'ai passé dans la chambre de ma mere, & je
me suis trouvée
si mal que je suis obligée de venir me remettre dans mon lit. Je
m'apperçois même... je
crains... ah! ma chere! je crains bien que ma chute d'hier n'ait
quelque suite plus funeste
que je n'avois pensé. Ainsi tout est fini pour moi; toutes mes
espérances m'abandonnent
en même tems.
[217]
LETTRE LXIV. DE CLAIRE A M.D'ORBE.
Mon
pere m'a rapporté ce matin l'entretien qu'il eut hier avec vous. Je
vois avec plaisir
que tout s'achemine à ce qu'il vous plaît d'appeller votre bonheur.
J'espere, vous le savez,
d'y trouver aussi le mien; l'estime & l'amitié vous sont acquises,
& tout ce que mon coeur
peut nourrir de sentimens plus tendres est encore à vous. Mais ne vous
y trompez pas; je
suis en femme une espece de monstre, & je ne sais pas quelle
bizarrerie de la nature
l'amitié l'emporte en moi sur l'amour. Quand je vous dis que ma Julie
m'est plus chére
que vous, vous n'en faites que rire; & cependant rien n'est plus
vrai. Julie le sent si bien
qu'elle est plus jalouse pour vous que vous-même, & que tandis que
vous paroissez
content, elle trouve toujours que je ne vous aime pas assez. Il y a
plus, & je m'attache
tellement à tout ce qui lui est cher, que son amant & vous, êtes à
peu près dans mon coeur
en même degré, quoique de différentes manieres. Je n'ai pour lui que de
l'amitié, mais
elle est plus vive; je crois sentir un peu d'amour pour vous, mais il
est plus posé. Quoique
tout cela pût paroître assez équivalent pour troubler la tranquillité
d'un jaloux, je ne
pense pas que la vôtre en soit fort altérée.
Que
les pauvres enfans en sont loin, de cette douce tranquillité dont nous
osons jouir; &
que notre contentement [218] a mauvaise grâce tandis que nos amis sont
au désespoir!
C'en est fait, il faut qu'ils se quittent; voici l'instant, peut-être,
de leur éternelle
séparation, & la tristesse que nous leur reprochâmes le jour du
concert étoit peut-être un
pressentiment qu'ils se voyoient pour la derniere fois. Cependant,
votre ami ne sait rien de
son infortune: dans la sécurité de son coeur il jouit encore du bonheur
qu'il a perdu; au
moment du désespoir il goûte en idée une ombre de félicité; & comme
celui qu'en leve un
trépas imprévu, le malheureux songe à vivre & ne voit pas la mort
qui va le saisir. Hélas!
c'est de ma main qu'il doit recevoir ce coup terrible! O divine amitié!
seule idole de mon
coeur! viens l'animer de ta soin te cruauté. Donne-moi le courage
d'être barbare, & de te
servir dignement dans un si douloureux devoir.
Je
compte sur vous en cette occasion & j'y compterois même quand vous
m'aimeriez
moins, car je connois votre ame; je sais qu'elle n'a pas besoin du zele
de l'amour, où parle
celui de l'humanité. Il s'agit d'abord d'engager notre ami à venir chez
moi demain dans la
matinée. Gardez-vous, au surplus, de l'avertir de rien. Aujourd'hui
l'on me laisse libre, &
j'irai passer l'après-midi chez Julie; tâchez de trouver Milord
Edouard, & de venir seul
avec lui m'attendre à huit heures, afin de convenir ensemble de ce
qu'il faudra faire pour
résoudre au départ cet infortuné, & prévenir son désespoir.
J'espere
beaucoup de son courage & de nos soins. J'espere encore plus de son
amour. La
volonté de Julie, le danger que courent sa vie & son honneur, sont
des motifs auxquels
[219] il ne résistera pas. Quoiqu'il en soit, je vous déclare qu'il ne
sera point question de
noce entre nous, que Julie ne soit tranquille, & que jamais les
larmes de mon amie
n'arroseront le noeud qui doit nous unir. Ainsi, Monsieur, s'il est
vrai que vous m'aimiez,
votre intérêt s'accorde en cette occasion, avec votre générosité; &
ce n'est pas tellement
ici l'affaire d'autrui, que ce ne soit aussi la vôtre.
LETTRE
LXV. DE CLAIRE A JULIE.
Tout
est fait; & malgré ses imprudences, ma Julie est en sûreté. Les
secrets de ton coeur
sont ensevelis dans l'ombre du mystere; tu es encore au sein de ta
famille & de ton pays,
chérie, honorée, jouissant d'une réputation sans tache & d'une
estime universelle.
Considere en frémissant les dangers que la honte ou l'amour t'ont fait
courir en faisant
trop ou trop peu. Apprends à ne vouloir plus concilier des sentimens
incompatibles, &
bénis le Ciel, trop aveugle amante ou fille trop craintive, d'un
bonheur qui n'étoit réservé
qu'à toi.
Je
voulois éviter à ton triste coeur le détail de ce départ si cruel &
si nécessaire. Tu l'as
voulu, je l'ai promis, je tiendrai parole avec cette même franchise qui
nous est commune, &
qui ne mit jamais aucun avantage en balance avec la bonne foi. Lis
donc, chére &
déplorable amie, lis, [220] puisqu'il le faut; mais prends courage
& tiens-toi ferme.
Toutes
les mesures que j'avois prises & dont je te rendis compte hier ont
été suivies de
point en point. En rentrant chez moi j'y trouvai M. d'Orbe & Milord
Edouard. Je
commençai par déclarer au dernier ce que nous savions de son héroique
générosité, &
lui témoignai combien nous en étions toutes deux pénétrées. Ensuite, je
leur exposai les
puissantes raisons que nous avions d'éloigner promptement ton ami,
& les difficultés que
je prévoyois à l'y résoudre. Milord sentit parfaitement tout cela &
montra beaucoup de
douleur de l'effet qu'avoit produit son zele inconsidéré. Ils
convinrent qu'il étoit
important de précipiter le départ de ton ami, & de saisir un moment
de consentement
pour prévenir de nouvelles irrésolutions, & l'arracher au continuel
danger du séjour. Je
voulois charger M.d'Orbe de faire à son insu les préparatifs
convenables; mais Milord
regardant cette affaire comme la sienne, voulut en prendre le soin. Il
me promit que sa
chaise seroit prête ce matin à onze heures, ajoutant qu'il
l'accompagneroit aussi loin qu'il
seroit nécessaire, & proposa de l'emmener d'abord sous un autre
prétexte pour le
déterminer plus à loisir. Cet expédient ne me parut pas assez franc
pour nous & pour
notre ami, & je ne voulus pas, non plus, l'exposer loin de nous au
premier effet d'un
désespoir qui pouvoit plus aisément échapper aux yeux de Milord qu'aux
miens. Je
n'acceptai pas, par la même raison, la proposition qu'il fit de lui
parler lui-même &
d'obtenir son consentement. Je prévoyois que cette négociation seroit
délicate, & je n'en
voulus charger que moi seule; car je connois plus surement les endroits
[221] sensibles de
son coeur, & je sais qu'il regne toujours entre hommes une
sécheresse qu'une femme soit
mieux adoucir. Cependant, je conçus que les soins de Milord ne nous
seroient pas inutiles
pour préparer les choses. Je vis tout l'effet que pouvoient produire
sur un coeur vertueux
les discours d'un homme sensible qui croit n'être qu'un philosophe,
& quelle chaleur la
voix d'un ami pouvoit donner aux raisonnemens d'un sage.
J'engageai
donc Milord Edouard à passer avec lui la soirée, & sans rien dire
qui eût un
rapport direct à sa situation, de disposer insensiblement son ame à la
fermeté stoique.
Vous qui savez si bien votre Epictete, lui dis-je; voici le cas ou
jamais de l'employer
utilement. Distinguez avec soin les biens apparens des biens réels;
ceux qui sont en nous de
ceux qui sont hors de nous. Dans un moment où l'épreuve se prépare
au-dehors,
prouvez-lui qu'on ne reçoit jamais de mal que de soi-même, & que le
sage se portant
par-tout avec lui, porte aussi par-tout son bonheur. Je compris à sa
réponse que cette
légere ironie, qui ne pouvoit le fâcher, suffisoit pour exciter son
zele, & qu'il comptoit fort
m'envoyer le lendemain ton ami bien préparé. C'étoit tout ce que
j'avois prétendu: car,
quoique au fond je ne fasse pas grand cas, non plus que toi, de toute
cette philosophie
parliere, je suis persuadée qu'un honnête homme a toujours quelque
honte de changer de
maxime du soir au matin, & de se dédire en son coeur dès le
lendemain de tout ce que sa
raison lui dictoit la veille.
M.
d'Orbe vouloit être aussi de la partie, & passer la [222] soirée
avec eux, mais je le priai
de n'en rien faire; il n'auroit fait que s'ennuyer ou gêner
l'entretien. L'intérêt que je
prends à lui ne m'empêche pas de voir qu'il n'est point du vol des deux
autres. Ce penser
mâle des ames fortes, qui leur donne un idiome si particulier est une
langue dont il n'a pas
la grammaire. En les quittant, je songeai au punch, & craignant les
confidences anticipées
j'en glissai un mot en riant à milord. Rassurez-vous, me dit-il, je me
livre aux habitudes
quand je n'y vois aucun danger; mais je ne m'en suis jamais fait
l'esclave; il s'agit ici de
l'honneur de Julie, du destin peut-être de la vie d'un homme & de
mon ami. Je boirai du
punch selon ma coutume, de peur de donner à l'entretien quelque air de
préparation;
mais ce punch sera de la limonade, & comme il s'abstient d'en
boire, il ne s'en appercevra
point. Ne trouves-tu pas, ma chére, qu'on doit être bien humilié
d'avoir contracté des
habitudes qui forcent à de pareilles précautions?
J'ai
passé la nuit dans de grandes agitations qui n'étoient pas toutes pour
ton compte. Les
plaisirs innocens de notre premiere jeunesse; la douceur d'une ancienne
familiarité; la
société plus resserrée encore depuis une année entre lui & moi
parla difficulté qu'il avoit
de te voir; tout portoit dans mon ame l'amertume de cette séparation.
Je sentois que j'allois
perdre avec la moitié de toi-même une partie de ma propre existence. Je
comptois les
heures avec inquiétude, & voyant poindre le jour, je n'ai pas vu
naître sans effrai celui qui
devoit décider de ton sort. J'ai passé la matinée à méditer mes
discours & à réfléchir
sur l'impression qu'ils [223] pouvoient faire. Enfin, l'heure est venue
& j'ai vu entrer ton
ami. Il avoit l'air inquiet, & m'a demandé précipitamment de tes
nouvelles; car dès le
lendemain de ta scene avec ton pere, il avoit sçu que tu étois malade,
& Milord Edouard
lui avoit confirmé hier que tu n'étois pas sortie de ton lit. Pour
éviter là-dessus des
détails, je lui ai dit aussi-tôt que je t'avois laissée mieux hier au
soir, & j'ai ajouté qu'il en
apprendroit dans un moment davantage par le retour de Hanz que je
venois de t'envoyer.
Ma précaution n'a servi de rien, il m'a fait cent questions sur ton
état, & comme elles
m'éloignoient de mon objet, j'ai fait des réponses succinctes, & me
suis mise à le
questionner à mon tour.
J'ai
commencé par sonder la situation de son esprit. Je l'ai trouvé grave,
méthodique, &
prêt à peser le sentiment au poids de la raison. Grâce au Ciel, ai-je
dit en moi-même,
voilà mon sage bien préparé. Il ne s'agit plus que de le mettre à
l'épreuve. Quoique
l'usage ordinaire soit d'annoncer par degrés des tristes nouvelles, la
connoissance que j'ai
de son imagination fougueuse, qui sur un mot porte tout à l'extrême,
m'a déterminée à
suivre une route contraire, & j'ai mieux aimé l'accabler d'abord
pour lui ménager des
adoucissemens, que de multiplier inutilement ses douleurs & les lui
donner mille fois pour
une. Prenant donc un ton plus sérieux & le regardant fixement: mon
ami, lui ai-je dit,
connoissez-vous les bornes du courage & de la vertu dans une ame
forte, & croyez-vous que
renoncer à ce qu'on aime soit un effort au-dessus de l'humanité? A
l'instant il s'est levé
comme un furieux, puis frappant des mains & les portant à [224] son
front aussi jointes, je
vous entends, s'est-il écrié, Julie est morte. Julie est morte! a-t-il
répété d'un ton qui m'a
fait frémir: je le sens à vos soins trompeurs, à vos vains ménagements,
qui ne font que
rendre ma mort plus lente & plus cruelle.
Quoique
effrayée d'un mouvement si subit, j'en ai bientôt deviné la cause,
& j'ai d'abord
conçu comment les nouvelles de ta maladie, les moralités de Milord
Edouard, le
rendez-vous de ce matin, ses questions éludées, celles que je venois de
lui faire l'avoient pu
jetter dans de fausses alarmes. Je voyois bien aussi quel parti je
pouvois tirer de son erreur
en l'y laissant quelques instans; mais je n'ai pu me résoudre à cette
barbarie. L'idée de la
mort de ce qu'on aime est si affreuse, qu'il n'y en a point qui ne soit
douce à lui substituer,
& je me suis hâtée de profiter de cet avantage. Peut-être ne la
verrez-vous plus, lui ai-je
dit; mais elle vit & vous aime. Ah! si Julie étoit morte, Claire
auroit-elle quelque chose à
vous dire? Rendez graces au Ciel qui sauve à votre infortune des maux
dont il pourroit
vous accabler. Il étoit si étonné, si saisi, si égaré, qu'apres l'avoir
fait rasseoir, j'ai eu le
tems de lui détailler par ordre tout ce qu'il faloit qu'il scût, &
j'ai fait valoir de mon mieux
les procédés de Milord Edouard, afin de faire dans son coeur honnête
quelque diversion à la douleur, par le charme de la reconnoissance.
Voilà,
mon cher, ai-je poursuivi, l'état actuel des choses. Julie est au bord
de l'abyme,
prête à s'y voir accabler du déshonneur public, de l'indignation de sa
famille, [225]
violences d'un pere emporté & de son propre désespoir. Le danger
augmente
incessamment: de la main de son pere ou de la sienne, le poignard à
chaque instant de sa
vie, est à deux doigts de son coeur. Il reste un seul moyen de prévenir
tous ces maux, & ce
moyen dépend de vous seul. Le sort de votre amante est entre vos
moins.Voyez si vous avez
le courage de la sauver en vous éloignant d'elle, puisqu'aussi bien il
ne lui est plus permis
de vous voir, ou si vous aimez mieux être l'auteur & le témoin de
sa perte & de son
opprobre. Après avoir tout fait pour vous, elle va voir ce que votre
coeur peut faire pour
elle. Est-il étonnant que sa santé succombe à ses peines? Vous êtes
inquiet de sa vie:
sachez que vous en êtes l'arbitre.
Il
m'écoutoit sans m'interrompre: mais sitôt qu'il a compris de quoi il
s'agissoit, j'ai vu
disparoître ce geste animé, ce regard furieux, cet air effrayé, mais
vif & bouillant, qu'il
avoit auparavant. Un voile sombre de tristesse & de consternation a
couvert son visage; son
oeil morne & sa contenance effacée annonçoient l'abattement de son
coeur: à peine
avoit-il la force d'ouvrir la bouche pour me répondre. Il faut partir,
m'a-t-il dit, d'un ton
qu'une autre auroit cru tranquille. Hé bien! je partirai. N'ai-je pas
assez vécu? Non, sans
doute, ai-je repris aussi-tôt; il faut vivre pour celle qui vous aime:
avez-vous oublié que ses
jours dépendent des vôtres? Il ne faloit donc pas les séparer, a-t-il à
l'instant ajouté; elle
l'a pu & le peut encore. J'ai feint de ne pas entendre ces derniers
mots, & je cherchois à le
ranimer par quelques espérances auxquelles son ame demeurait fermée,
quand Hanz
[226] est rentré, & m'a rapporté de bonnes nouvelles. Dans le
moment de joie qu'il en a
ressenti, il s'est écrié: Ah! qu'elle vive! qu'elle soit heureuse...
s'il est possible. Je ne veux
que lui faire mes derniers adieux... & je pars. Ignorez-vous, ai-je
dit, qu'il ne lui est plus
permis de vous voir? Hélas! vos adieux sont faits, & vous êtes déjà
séparés! Votre sort
sera moins cruel quand vous serez plus loin d'elle; vous aurez du moins
le plaisir de l'avoir
mise en sûreté. Fuyez des ce jour, dès cet instant; craignez qu'un si
grand sacrifice ne soit
trop tardif; tremblez de causer encore sa perte après vous être dévoué
pour elle. Quoi!
m'a-t-il dit avec une espece de fureur, je partirois sans la revoir?
Quoi! je ne la verrois
plus? Non, non, nous périrons tous deux, s'il le faut; la mort, je le
sais bien, ne lui sera
point dure avec moi: mais je la verrai, quoi qu'il arrive; je laisserai
mon coeur & ma vie à
ses pieds, avant de m'arracher à moi-même. Il ne m'a pas été difficile
de lui montrer la
folie & la cruauté d'un pareil projet. Mais ce, quoi je ne la
verrai plus! qui revenoit sans
cesse d'un ton plus douloureux, sembloit chercher au moins des
consolations pour l'avenir.
Pourquoi, lui ai-je dit, vous figurer vos maux pires qu'ils ne sont?
Pourquoi renoncer à des
espérances que Julie elle-même n'a pas perdues? Pensez-vous qu'elle pût
se séparer ainsi
de vous, si elle croyoit que ce fût pour toujours? Non, mon ami, vous
devez connoître son
coeur. Vous devez savoir combien elle préfere son amour à sa vie. Je
crains, je crains trop
(j'ai ajouté ces mots, je te l'avoue) qu'elle ne le préfere bientôt à
tout. Croyez donc qu'elle
espere, puisqu'elle consent à vivre: [227] croyez que les soins que la
prudence lui dicte vous
regardent plus qu'il ne semble, & qu'elle ne se respecte pas moins
pour vous que pour
elle-même. Alors j'ai tiré ta derniere lettre, & lui montrant les
tendres espérances de cette
fille aveuglée qui croit n'avoir plus d'amour, j'ai ranimé les siennes
à cette douce chaleur.
Ce peu de lignes sembloit distiller un baume salutaire sur sa blessure
envenimée. J'ai vu
ses regards s'adoucir & ses yeux s'humecter; j'ai vu
l'attendrissement succéder par degrés
au désespoir; mais ces derniers mots si touchans, tels que ton coeur
les soit dire, nous ne
vivrons pas long-tems séparés, l'ont fait fondre en larmes. Non, Julie,
non, ma Julie, a-t-il
dit en élevant la voix & baisant la lettre, nous ne vivrons pas
long-tems séparés; le Ciel
unira nos destins sur la terre, ou nos coeurs dans le séjour éternel.
C'étoit
là l'état où je l'avois souhaité. Sa seche & sombre douleur
m'inquiétoit. Je ne
l'aurois pas laissé partir dans cette situation d'esprit; mais sitôt
que je l'ai vu pleurer, &
que j'ai entendu ton nom chéri sortir de sa bouche avec douceur, je
n'ai plus craint pour sa
vie; car rien n'est moins tendre que le désespoir. Dans cet instant il
a tiré de l'émotion de
son coeur une objection que je n'avois pas prévue. Il m'a parlé de
l'état où tu
soupçonnois être, jurant qu'il mourroit plutôt mille fois que de
t'abandonner à tous les
périls qui t'alloient menacer. Je n'ai eu garde de lui parler de ton
accident; je lui ai dit
simplement que ton attente avoit encore été trompée, & qu'il n'y
avoit plus rien à
espérer. Ainsi, m'a-t-il dit en soupirant, il ne restera sur la [228]
terre aucun monument de
mon bonheur; il a disparu comme un songe qui n'eut jamais de réalité.
Il
me restoit à exécuter la derniere partie de ta commission, & je
n'ai pas cru qu'apres
l'union dans laquelle vous avez vécu, il falut à cela ni préparatif ni
mystere. Je n'aurois
pas même évité un peu d'altercation sur ce léger sujet pour éluder
celle qui pourroit
renaître sur celui de notre entretien. Je lui ai reproché sa négligence
dans le soin de ses
affaires. Je lui ai dit que tu craignois que de long-tems il ne fût
plus soigneux, & qu'en
attendant qu'il le devînt tu lui ordonnois de se conserver pour toi, de
pourvoir mieux à ses
besoins, & de se charger à cet effet du supplément que j'avois à
lui remettre de ta part. Il
n'a ni paru humilié de cette proposition, ni prétendu en faire une
affaire. Il m'a dit
simplement que tu savois bien que rien ne lui venoit de toi qu'il ne
reçût avec transports
mais que ta précaution étoit superflue, & qu'une petite maison
qu'il venoit de vendre à
Grandson,*[*Je suis un peu en peine de savoir comment cet amant
anonyme, qu'il sera dit
ci-après n'avoir pas encore 24 ans, a pu vendre une maison n'étant pas
majeur. Ces lettres
sont si pleines de semblables absurdités que je n'en parlerai plus, il
suffit d'en avoir
averti.]reste de son chétif patrimoine, lui avoit procuré plus d'argent
qu'il n'en avoit
possédé de sa vie. D'ailleurs, a-t-il ajouté, j'ai quelques talens dont
je puis tirer par-tout
des ressources. Je serai heureux de trouver dans leur exercice quelque
diversion à mes
maux; & depuis que j'ai vu de plus près l'usage que Julie fait de
son superflu, je le regarde
comme le trésor sacré de la [229] veuve & de l'orphelin, dont
l'humanité ne me permet
pas de rien aliéner. Je lui a rappellé son voyage du Valais, ta lettre
& la précision de tes
ordres. Les mêmes raisons subsistent...Les mêmes! a-t-il interrompu
d'un ton
d'indignation. La peine de mon refus étoit de ne la plus voir: qu'elle
me laisse donc rester,
& j'accepte. Si j'obéis pourquoi me punit-elle? Si je refuse que me
fera-t-elle de pis?... Les
mêmes! répétoit-il avec impatience. Notre union commençoit; elle est
prête à finir;
peut-être vais-je pour jamais me séparer d'elle; il n'y a plus rien de
commun entre elle &
moi; nous allons être étrangers l'un à l'autre. Il a prononcé ces
derniers mots avec un tel
serrement de coeur, que j'ai tremblé de le voir retomber dans l'état
d'où j'avois eu tant de
peine à le retirer. Vous êtes un enfant, ai-je affecté de lui dire d'un
air riant; vous avez
encore besoin d'un tuteur, & je veux être le vôtre. Je vais garder
ceci; & pour en disposer à propos dans le commerce que nous allons
avoir ensemble, je veux être instruite de toutes
vos affaires. Je tâchois de détourner ainsi ses idées funestes par
celle d'une
correspondance familiere continuée entre nous, & cette ame simple,
qui ne cherche pour
ainsi dire qu'à s'accrocher à ce qui t'environne, a pris aisément le
change. Nous nous
sommes ensuite ajustés pour les adresses de lettres, & comme ces
mesures ne pouvoient
que lui être agréables, j'en ai prolongé le détail jusqu'à l'arrivée de
M. d'Orbe, qui m'a
fait signe que tout étoit prêt.
Ton
ami a facilement compris de quoi il s'agissoit; il a [230] instamment
demandé à
t'écrire, mais je me suis gardée de le permettre. Je prévoyois qu'un
exces
d'attendrissement lui relâcheroit trop le coeur, & qu'à peine
serait-il au milieu de sa lettre,
qu'il n'y auroit plus moyen de le faire partir. Tous les délais sont
dangereux, lui ai-je dit;
hâtez-vous d'arriver à la premiere station d'où vous pourrez lui écrire
à votre aise. En
disant cela, j'ai fait signe à M. d'Orbe; je me suis avancée, & le
coeur gros de sanglots, j'ai
collé mon visage sur le sien; je n'ai plus sçu ce qu'il devenoit; les
larmes m'offusquoient la
vue, ma tête commençoit à se perdre, & il étoit tems que mon rôle
finît.
Un
moment après je les ai entendus descendre précipitamment. Je suis
sortie sur le pallier
pour les suivre des yeux. Ce dernier trait manquoit à mon trouble. J'ai
vu l'insensé se
jetter à genoux au milieu de l'escalier, en baiser mille fois les
marches, & d'Orbe pouvoir à
peine l'arracher de cette froide pierre qu'il pressoit de son corps, de
la tête & des bras, en
poussant de longs gémissemens. J'ai senti les miens près d'éclater
malgré moi, & je suis
brusquement rentrée, de peur de donner une scene à toute la maison.
A
quelques instans de là, M. d'Orbe est revenu tenant son mouchoir sur
ses yeux. C'en est
fait, m'a-t-il dit, ils sont en route. En arrivant chez lui, votre ami
a trouvé la chaise à sa
porte. Milord Edouard l'y attendoit aussi; il a couru au-devant de lui,
& le serrant contre
sa poitrine: viens, homme infortuné, lui a-t-il dit d'un ton
pénétré, viens verser tes
douleurs dans ce coeur qui t'aime. Viens, [231] tu sentiras
peut-être qu'on n'a pas tout perdu
sur la terre, quand on y retrouve un ami tel que moi.A l'instant,
il l'a porté d'un bras
vigoureux dans la chaise, & ils sont partis en se tenant
étroitement embrassés.
Fin de la Premiere Partie.