[J.M.GALLANAR=Éditeur]






JEAN JACQUES ROUSSEAU






JULIE , OU LA NOUVELLE HELOISE.


[233] LETTRES DE DEUX AMANS , HABITANS D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES ALPES.


SECONDE PARTIE




LETTRE I . A JULIE.* [*Je n'ai gueres besoin , je crois , d'avertir que dans cette seconde partie & dans la suivante , les deux amans séparés ne sont que déraisonner , battre la campagne ; leurs pauvres têtes n'y sont plus.]


J'ai pris & quitté cent fois la plume ; j'hésite des le premier mot ; je ne sais quel ton je dois prendre ; je ne sais par où commencer ; & c'est à Julie que je veux écrire ! Ah malheureux ! que suis-je devenu ? Il n'est donc plus ce tems où mille sentimens délicieux couloient de ma plume comme un intarissable torrent ! Ces doux momens de confiance & d'épanchement sont passés : Nous ne sommes plus l'un à l'autre , nous ne sommes plus les mêmes & je ne sais plus à qui j'écris . Daignerez-vous recevoir mes lettres ? vos yeux daigneront-ils les parcourir ? les trouverez-vous assez réservées , [234] assez circonspectes ? Oserois-je y garder encore une ancienne familiarité ? Oserois-je y parler d'un amour éteint ou méprisé & ne suis-je pas plus reculé que le premier jour où je vous écrivis ? Quelle différence , Ô Ciel ! de ces jours si charmans & si doux à mon effroyable misere ! Hélas ! je commençois d'exister & je suis tombé dans l'anéantissement ; l'espoir de vivre animoit mon coeur ; je n'ai plus devant moi que l'image de la mort & trois ans d'intervalle ont fermé le cercle fortuné de mes jours . Ah ! que ne les ai-je terminé savant de me survivre à moi-même ! Que n'ai-je suivi mes pressentimens après ces rapides instans de délices où je ne voyois plus rien dans la vie qui fût digne de la prolonger ! Sans doute , il faloit la borner à ces trois ans ou les ôter de sa durée ; il valoit mieux ne jamais goûter la félicité , que la goûter & la perdre . Si j'avois franchi ce fatal intervalle , si j'avois évité ce premier regard qui fit une autre ame ; je jouirois de ma raison , je remplirois les devoirs d'un homme & sémerois peut-être de quelques vertus mon insipide carriere . Un moment d'erreur a tout changé . Mon oeil osa contempler ce qu'il ne faloit point voir . Cette vue a produit enfin son effet inévitable . après m'être égaré par degrés , je ne suis qu'un furieux dont le sens est aliéné , un lâche esclave sans force & sans courage , qui va traînant dans l'ignominie sa chaîne & son désespoir.


Vains rêves d'un esprit qui s'égare ! Désirs faux & trompeurs , désavoués à l'instant par le coeur qui les a formés ! Que sert d'imaginer à des maux réels de chimériques remedes qu'on rejetteroit quand ils nous seroient offerts ? Ah ! [235] qui jamais connoîtra l'amour , t'aura vue & pourra le croire , qu'il y ait quelque félicité possible que je voulusse acheter au prix de mes premiers feux ? Non , non , que le Ciel garde ses bienfaits & me laisse , avec ma misere , le souvenir de mon bonheur passé . J'aime mieux les plaisirs qui sont dans ma mémoire & les regrets qui déchirent mon ame , que d'être à jamais heureux sans ma Julie . Viens , image adorée , remplir un coeur qui ne vit que par toi ; suis-moi dans mon exil , console-moi dans mes peines , ranime & soutiens mon espérance éteinte . Toujours ce coeur infortuné sera ton sanctuaire inviolable , d'où le sort ni les hommes ne pourront jamais t'arracher . Si je suis mort au bonheur , je ne le suis point à l'amour qui m'en rend digne . Cet amour est invincible comme le charme qui l'a fait naître . Il est fondé sur la base inébranlable du mérite & des vertus ; il ne peut périr dans une ame immortelle ; il n'a plus besoin de l'appui de l'espérance , & le passé lui donne des forces pour un avenir éternel.


Mais toi , Julie , ô toi qui sçus aimer une fois ! comment ton tendre coeur a-t-il oublié de vivre ? Comment ce feu sacré s'est-il éteint dans ton ame pure ? Comment as-tu perdu le goût de ces plaisirs célestes que toi seule étois capable de sentir & de rendre ? Tu me chasses sans pitié ; tu me bannis avec opprobre ; tu me livres à mon désespoir & tu ne vois pas dans l'erreur qui t'égare , qu'en me rendant misérable tu t'ôtes le bonheur de tes jours ! Ah ! Julie , crois-moi ; tu chercheras vainement un autre coeur ami du tien ! Mille t'adoreront , sans doute ; le mien seul te savoit aimer.


[236] Réponds-moi maintenant , amante abusée ou trompeuse : que sont devenus ces projets formés avec tant de mystere ? Où sont ces vaines espérances dont tu leurras si souvent ma crédule simplicité ? Où est cette union sainte & désirée , doux objet de tant d'ardens soupirs & dont ta plume & ta bouche flattoient mes voeux ? Hélas ! sur la foi de tes promesses j'osois aspirer à ce nom sacré d'époux & me croyois déjà le plus heureux des hommes . Dis , cruelle ! ne m'abusois-tu que pour rendre enfin ma douleur plus vive & mon humiliation plus profonde ? Ai-je attiré mes malheurs par ma faute ? Ai-je manqué d'obéissance , de docilité , de discrétion ? M'as-tu vu désirer assez foiblement pour mériter d'être éconduit , ou préférer mes fougueux désirs à tes volontés suprêmes ? J'ai tout fait pour te plaire & tu m'abandonnes ! Tu te chargeois de mon bonheur & tu m'as perdu ! Ingrate , rends-moi compte du dépôt que je t'ai confié ; rends-moi compte de moi-même , après avoir égaré mon coeur dans cette suprême félicité que tu m'as montrée & que tu m'enleves . Anges du Ciel ! j'eusse méprisé votre sort . J'eusse été le plus heureux des êtres. . . Hélas ! je ne suis plus rien , un instant m'a tout ôté . J'ai passé sans intervalle du comble des plaisirs aux regrets éternels : je touche encore au bonheur qui m'échappe...j'y touche encore & le perds pour jamais!. . . Ah ! si je le pouvois croire ! si les restes d'une espérance vaine ne soutenoient. . . O ! rochers de Meillerie que mon oeil égaré mesura tant de fois , que ne servîtes-vous mon désespoir ! J'aurois moins regretté la vie quand je n'en avois pas senti le prix.




[237] LETTRE II . DE MIILORD EDOUARD A CLAIRE.


Nous arrivons à Besançon & mon premier soin est de vous donner des nouvelles de notre voyage . Il s'est fait sinon paisiblement , du moins sans accident & votre ami est aussi sain de corps qu'on peut l'être avec un coeur aussi malade . Il voudroit même affecter à l'extérieur une sorte de tranquillité . Il a honte de son état , & se contraint beaucoup devant moi , mais tout décele ses secretes agitations & si je feins de m'y tromper , c'est pour le laisser aux prises avec lui-même & occuper ainsi une partie des forces de son ame à réprimer l'effet de l'autre.


Il fut fort abattu la premiere journée : je la fis courte , voyant que la vîtesse de notre marche irritoit sa douleur . Il ne me parla point , ni moi à lui ; les consolations indiscretes ne font qu'aigrir les violentes afflictions . L'indifférence & la froideur trouvent aisément des paroles , mais la tristesse & le silence sont alors le vrai langage de l'amitié . Je commençai d'appercevoir hier les premieres étincelles de la fureur qui va succéder infailliblement à cette léthargie : à la dînée , à peine y avoit-il un quart d'heure que nous étions arrivés qu'il m'abord a d'un air d'impatience . Que tardons-nous à partir , me dit-il avec un sourire amer , pourquoi restons-nous un moment si près d'elle ? Le soir il affecta de parler beaucoup , sans dire un mot de Julie . Il recommençoit des questions auxquelles j'avois répondu dix fois . Il [238] voulut savoir si nous étions déjà sur terres de France & puis il demanda si nous arriverions bientôt à Vevai . La premiere chose qu'il fait à chaque station , c'est de commence quelque lette qu'il déchire ou chiffonne un moment après . J'ai sauvé du feu deux ou trois de ces brouillons sur lesquels vous pourrez entrevoir l'état de son ame . Je crois pourtant qu'il est parvenu à écrire une lettre entiere.


L'emportement qu'annoncent ces premiers symptômes est facile à prévoir ; mais je ne saurois dire quel en sera l'effet & le terme ; car cela dépend d'une combinaison du caractere de l'homme , du genre de sa passion , des circonstances qui peuvent naître , de mille choses que nulle prudence humaine ne peut déterminer . Pour moi , je puis répondre de ses fureurs , mais non pas de son désespoir & quoi qu'on fasse , tout homme est toujours maître de sa vie.


Je me flatte , cependant , qu'il respectera sa personne & mes soins ; & je compte moins pour cela sur le zele de l'amitié qui n'y sera pas épargné , que sur le caractere de sa passion & sur celui de sa maîtresse . L'ame ne peut gueres s'occuper fortement & long-tems d'un objet , sans contracter des dispositions qui s'y rapportent . L'extrême douceur de Julie doit tempérer l'âcreté du feu qu'elle inspire & je ne doute pas non plus que l'amour d'un homme aussi vif ne lui donne à elle-même un peu plus d'activité qu'elle n'en auroit naturellement sans lui.


J'ose compter aussi sur son coeur ; il est fait pour combattre & vaincre . Un amour pareil au sien n'est pas tant une foiblesse qu'une force mal employée . Une flamme ardente & [239] malheureuse est capable d'absorber pour un tems , pour toujours peut-être une partie de ses facultés ; mais elle est elle-même une preuve de leur excellence & du parti qu'il en pourroit tirer pour cultiver la sagesse ; car la sublime raison ne se soutient que par la même vigueur de l'ame qui fait les grandes passions & l'on ne sert dignement la philosophie qu'avec le même feu qu'on sent pour une maîtresse.


Soyez-en sûre , aimable Claire ; je ne m'intéresse pas moins que vous au sort de ce couple infortuné , non par un sentiment de commisération qui peut n'être qu'une foiblesse ; mais par la considération de la justice & de l'ordre , qui veulent que chacun soit placé de la maniere la plus avantageuse à lui-même & à la société . Ces deux belles âmes sortirent l'une pour l'autre des mains de la nature ; c'est dans une douce union , c'est dans le sein du bonheur que , libres de déployer leurs forces & d'exercer leurs vertus , elles eussent éclairé la terre de leurs exemples . Pourquoi faut-il qu'un insensé préjugé vienne change les directions éternelles & bouleverser l'harmonie des êtres pensans ? Pourquoi la vanité d'un pere barbare cache-t-elle ainsi la lumiere sous le boisseau & fait-elle gémir dans les larmes des coeurs tendres & bienfaisans nés pour essuyer celles d'autrui ? Le lien conjugal n'est-il pas le plus libre ainsi que le plus sacré des engagemens ? Oui , toutes les loix qui le gênent sont injustes ; tous les peres qui l'osent former ou rompre sont des tyrans . Ce chaste noeud de la nature n'est soumis ni au pouvoir souverain ni à l'autorité paternelle , mais à la seule autorité du Pere commun [240] qui sait commander aux coeurs & qui leur ordonnant de s'unir , les peut contraindre à s'aimer.*[* Il y a des pays où cette convenance des conditions & de la fortune est tellement préférée a celle de la nature & des coeurs , qu'il suffit que la premiere ne s'y trouve pas pour empêcher ou rompre les plus heureux mariages , sans égard pour l'honneur perdu des infortunées qui sont tous les jours victimes de ces odieux préjugés . J'ai vu plaidir au Parlement de Paris une cause célebre , où l'honneur du rang attaquoit insolumment & publiquement l'honnêteté , le devoir , le foi conjugale & où l'indigne pere qui gagna son proces , osa déshériter son fils pour n'avoir pas voulu être un mal-honnête homme . On ne sauroit dire à quel point dans ce pays si galant les femmes sont tyrannisées par les loix . Faut-il s'étonner qu'elles s'en vengent si cruellement par leurs moeurs ! ]


Que signifie ce sacrifice des convenances de la nature aux convenances de l'opinion ? La diversité de fortune & d'état s'éclipse & se confond dans le mariage , elle ne fait rien au bonheur ; mais celle d'humeur & de caractere demeure & c'est par elle qu'on est heureux ou malheureux . L'enfant qui n'a de regle que l'amour choisit mal , le pere qui n'a de regle que l'opinion choisit plus mal encore . Qu'une fille manque de raison , d'expérience pour juger de la sagesse & des moeurs , un bon pere y doit suppléer sans doute . Son droit , son devoir même est de dire ; ma fille , c'est un honnête homme , ou , c'est un fripon ; c'est un homme de sens , ou , c'est un fou . Voilà les convenances dont il doit connoître , le jugement de toutes les autres appartient à la fille . En criant qu'on troubleroit ainsi l'ordre de la société , ces tyrans le troublent eux-mêmes . Que le rang se regle par le mérite & l'union des coeurs par leur choix , voilà le véritable ordre social , ceux qui le reglent par la naissance ou par les richesses , [241] sont les vrais perturbateurs de cet ordre ; ce sont ceux-là qu'il faut décrier ou punir.


Il est donc de la justice universelle que ces abus soient redressés ; il est du devoir de l'homme de s'opposer à la violence , de concourir à l'ordre , & s'il m'étoit possible d'unir ces deux amans en dépit d'un vieillard sans raison , ne doutez pas que je n'achevasse en cela l'ouvrage du Ciel , sans m'embarrasser de l'approbation des hommes.


Vous êtes plus heureuse , aimable Claire ; vous avez un pere qui ne prétend point savoir mieux que vous en quoi consiste votre bonheur . Ce n'est , peut-être , ni par de grandes vues de sagesse , ni par une tendresse excessive qu'il vous rend ainsi maîtresse de votre sort ; mais qu'importe la cause , si l'effet est le même , & si , dans la liberté qu'il vous laisse , l'indolence lui tient lieu de raison ? Loin d'abuser de cette liberté , le choix que vous avez fait à vingt ans auroit l'approbation du plus sage pere . Votre coeur , absorbé par une amitié qui n'eut jamais d'égale , a gardé peu de place aux feux de l'amour . Vous leur substituez tout ce qui peut y suppléer dans le mariage : moins amante qu'amie , si vous n'êtes la plus tendre épouse vous serez la plus vertueuse , & cette union qu'a formée la sagesse doit croître avec l'âge & durer autant qu'elle . L'impulsion du coeur est plus aveugle , mais elle est plus invincible : c'est le moyen de se perdre que de se mettre dans la nécessité de lui résister . Heureux ceux que l'amour assortit comme auroit fait la raison , & qui n'ont point d'obstacle à vaincre & de préjugés à combattre . Tels seroient nos deux amans sans l'injuste résistance d'un pere [242] entêté . Tels malgré lui pourroient-ils être encore , si l'un des deux étoit bien conseillé.


L'exemple de Julie & le vôtre montrent également que c'est aux époux seuls à juger s'ils se conviennent . Si l'amour ne regne pas , la raison choisira seule ; c'est le cas où vous êtes ; si l'amour regne , la nature a déjà choisi ; c'est celui de Julie . Telle est la loi sacrée de la nature qu'il n'est pas permis à l'homme d'enfreindre , qu'il n'enfreint jamais impunément , & que la considération des états & des rangs ne peut abroger qu'il n'en coûte des malheurs & des crimes.


Quoique l'hiver s'avance & que j'aie à me rendre à Rome , je ne quitterai point l'ami que j'ai sous ma garde , que je ne voye son ame dans un état de consistance sur lequel je puisse compter . C'est un dépôt qui m'est cher par son prix , & parce que vous me l'avez confié . Si je ne puis faire qu'il soit heureux , je tâcherai du moins qu'il soit sage , & qu'il porte en homme les maux de l'humanité . J'ai résolu de passer ici une quinzaine de jours avec lui , durant lesquels j'espere que nous recevrons des nouvelles de Julie & des vôtres , & que vous m'aiderez toutes deux à mettre quelque appareil sur les blessures de ce coeur malade , qui ne peut encore écouter la raison que par l'organe du sentiment . Je joins ici une lettre pour votre amie : ne la confiez , je vous prie , à aucun commissionnaire , mais remettez-la vous-même.




[243] FRAGMENS JOINTS A LA LETTRE PRéCéDENTE.


1 . Pourquoi n'ai-je pu vous voir avant mon départ ? Vous avez craint que je n'expirasse en vous quittant ? Coeur pitoyable , rassurez-vous . Je me porte bien. . . je ne souffre pas. . . je vis encore. . . je pense à vous. . . je pense au tems où je vous fus cher. . . j'ai le coeur un peu serré...la voiture m'étourdit. . . je me trouve abattu. . . Je ne pourrai long-tems vous écrire aujourd'hui . Demain peut-être aurai-je plus de force...ou n'en aurai-je plus besoin...


2.Où m'entraînent ces chevaux avec tant de vitesse ? Où me conduit avec tant de zele cet homme qui se dit mon ami ? Est-ce loin de toi , Julie ? Est-ce par ton ordre ? Est-ce en des lieux où tu n'es pas?. . . Ah ! fille insensée!. . . je mesure des yeux le chemin que je parcours si rapidement . D'où viens-je ? où vais-je? & pourquoi tant de diligence ? Avez-vous peur , cruels , que je ne coure pas assez tôt à ma perte ? O amitié ! ô amour ! est-ce là votre accord ? sont-ce là vos bienfaits?...


3.As-tu bien consulté ton coeur en me chassant avec tant [244] de violence ? As-tu pu , dis , Julie , as-tu pu renoncer pour jamais. . . Non , non : ce tendre coeur m'aime , je le sais bien . Malgré le sort , malgré lui-même , il m'aimera jusqu'au tombeau. . . Je le vois , tu t'es laissé suggérer...* [*La suite montre que ses soupçons tomboient sur Milord Edouard , & que Claire les a pris pour elle.] Quel repentir éternel tu te prépares!...Hélas ! il sera trop tard!. . . Quoi ! tu pourrois oublier. . . Quoi ! je t'aurois mal connue!. . . Ah ! songe à toi , songe à moi , songe à. . . écoute , il en est tems encore. . . Tu m'as chassé avec barbarie , je fuis plus vite que le vent. . . Dis un mot , un seul mot , & je reviens plus prompt que l'éclair . Dis un mot , & pour jamais nous sommes unis : nous devons l'être. . . nous le serons. . . Ah ! l'air emporte mes plaintes!... & cependant je fuis ; je vais vivre & mourir loin d'elle!...Vivre loin d'elle!...




LETTRE III . DE MILORD EDOUARD A JULIE.


Votre cousine vous dira des nouvelles de votre ami . Je crois d'ailleurs qu'il vous écrit par cet ordinaire . Commencez par satisfaire là-dessus votre empressement , pour lire ensuite posément cette lettre ; car je vous préviens que son sujet demande toute votre attention.


Je connois les hommes ; j'ai vécu beaucoup en peu d'années ; j'ai acquis une grande expérience à mes dépens , & [245] c'est le chemin des passions qui m'a conduit à la philosophie . Mais de tout ce que j'ai observé jusqu'ici je n'ai rien vu de si extraordinaire que vous & votre amant . Ce n'est pas que vous ayez ni l'un ni l'autre un caractere marqué dont on puisse au premier coup d'oeil assigner les différences , & il se pourroit bien que cet embarras de vous définir vous fît prendre pour des âmes communes par un observateur superficiel . Mais c'est cela même qui vous distingue , qu'lest impossible de vous distinguer , & que les traits du modele commun , dont quelqu'un manque toujours à chaque individu , brillent tous également dans les vôtres . Ainsi chaque épreuve d'une estampe a ses défauts particuliers qui lui servent de caractere , & s'il en vient une qui soit parfaite , quoiqu'on la trouve belle au premier coup d'oeil , il faut la considérer long-tems pour la reconnaître . La premiere fois que je vis votre amant , je fus frappé d'un sentiment nouveau qui n'a fait qu'augmenter de jour en jour , à mesure que la raison l'a justifié . A votre égard ce fut tout autre chose encore , & ce sentiment fut si vif que je me trompai sur sa nature . Ce n'étoit pas tant la différence des sexes qui produisoit cette impression , qu'un caractere encore plus marqué de perfection que le coeur sent , même indépendamment de l'amour . Je vois bien ce que vous seriez sans votre ami , je ne vois pas de même ce qu'il seroit sans vous : beaucoup d'hommes peuvent lui ressembler , mais il n'y a qu'une Julie au monde . après un tort que je ne me pardonnerai jamais , votre lettre vint m'éclairer sur mes vrais sentiments . Je connus que je n'étois point [246] jaloux , ni par conséquent amoureux ; je connus que vous étiez trop aimable pour moi ; il vous faut les prémices d'une ame , & la mienne ne seroit pas digne de vous.


Des ce moment je pris pour votre bonheur mutuel un tendre intérêt qui ne s'éteindra point . Croyant lever toutes les difficultés , je fis auprès de votre pere une démarche indiscrete , dont le mauvais succes n'est qu'une raison de plus pour exciter mon zele . Daignez m'écouter & je puis réparer encore tout le mal que je vous ai fait.


Sondez bien votre coeur , ô Julie! , & voyez s'il vous est possible d'éteindre le feu dont il est dévoré . Il fut un tems peut-être où vous pouviez en arrêter le progres ; mais si Julie , pure & chaste , a pourtant succombé , comment se relevera-t-elle après sa chute ? Comment résistera-t-elle à l'amour vainqueur , & armé de la dangereuse image de tous les plaisirs passés ? Jeune amante , ne vous en imposez plus , & renoncez à la confiance qui vous a séduite : vous êtes perdue , s'il faut combattre encore : vous serez avilie & vaincue , & le sentiment de votre bonté étouffera par degrés toutes vos vertus . L'amour s'est insinué trop avant dans la substance de votre ame pour que vous puissiez jamais l'en chasser ; il en renforce & pénetre tous les traits comme une eau forte & corrosive , vous n'en effacerez jamais la profonde impression sans effacer à la fois tous les sentimens exquis que vous reçûtes de la nature ; & quand il ne vous restera plus d'amour , il ne vous restera plus rien d'estimable . Qu'avez-vous donc maintenant à faire , ne pouvant plus changer l'état de votre coeur ? Une seule chose , Julie , c'est de le rendre légitime . Je vais [247] vous proposer pour cela l'unique moyen qui vous reste ; profitez-en tandis qu'il est tems encore ; rendez à l'innocence & à la vertu cette sublime raison dont le Ciel vous fit dépositaire , ou craignez d'avilir à jamais le plus précieux de ses dons.


J'ai dans le duché d'York une terre assez considérable , qui fut long-tems le séjour de mes ancêtres . Le château est ancien , mais bon & commode ; les environs sont solitaires , mais agréables & variés . La riviere d'Ouse , qui passe au bout du parc , offre à la fois une perspective charmante à la vue & un débouché facile aux denrées . Le produit de la terre suffit pour l'honnête entretien du maître & peut doubler sous ses yeux . L'odieux préjugé n'a point d'acces dans cette heureuse contrée ; l'habitant paisible y conserve encore les moeurs simples des premiers tems , & l'on y trouve une image du Valais décrit avec des traits si touchans par la plume de votre ami ! Cette terre est à vous , Julie , si vous daignez l'habiter avec lui ; c'est là que vous pourrez accomplir ensemble tous les tendres souhaits par où finit la lettre dont je parle.


Venez , modele unique des vrais amants , venez , couple aimable & fidele , prendre possession d'un lieu fait pour servir d'asile à'amour & à l'innocence ; venez y serrer , à la face du Ciel & des hommes , le doux noeud qui vous unit ; venez honorer de l'exemple de vos vertus un pays où elles seront adorées , & des gens simples portés à les imiter . Puissiez-vous en ce lieu tranquille goûter à jamais dans les sentimens qui vous unissent le bonheur des âmes pures ! puisse le Ciel y bénir vos chastes feux d'une famille qui vous ressemble ; [248] puissiez-vous y prolonger vos jours dans une honorable vieillesse , & les terminer enfin paisiblement dans les bras de vos enfants ! puissent nos neveux , en parcourant avec un charme secret ce monument de la félicité conjugale , dire un jour dans l'attendrissement de leur coeur : Ce fut ici l'asile de l'innocence , ce fut ici la demeure des deux amants!


Votre sort est en vos mains , Julie ; pesez attentivement la proposition que je vous fais , & n'en examinez que le fond ; car d'ailleurs je me charge d'assurer d'avance & irrévocablement votre ami de l'engagement que je prends ; je me charge aussi de la sûreté de votre départ , & de veiller avec lui à celle de votre personne jusqu'à votre arrivée : là vous pourrez aussitôt vous marier publiquement sans obstacle ; car parmi nous une fille nubile n'a nul besoin du consentemen d'autrui pour disposer d'elle-même . Nos sages loix n'abrogent point celles de la nature , & s'il résulte de cet heureux accord quelques inconvénients , ils sont beaucoup moindres que ceux qu'il prévient . J'ai laissé à Vevai mon valet de chambre , homme de confiance , brave , prudent & d'une fidélité à toute épreuve . Vous pourrez aisément vous concerter avec lui de bouche ou par écrit à l'aide de Regianino , sans que ce dernier sache de quoi il s'agit . Quand il sera tems , nous partirons pour vous aller joindre , & vous ne quitterez la maison paternelle que sous la conduite de votre époux.


Je vous laisse à vos réflexions ; mais , je le répete , craignez l'erreur des préjugés & la séduction des scrupules , qui menent souvent au vice par chemin de l'honneur . Je [249] prévois ce qui vous arrivera si vous rejetez mes offres . La tyrannie d'un pere intraitable vous entraînera dans l'abîme que vous ne connaîtrez qu'apres la chute . Votre extrême douceur dégénere quelquefois en timidité : vous serez sacrifiée à la chimere des conditions.[*La chimere des conditions ! C'est un Pair d'Angleterrre qui parle ainsi! & tout ceci ne seroit pas une fiction ? Lecteur : qu'en dites-vous?] Il faudra contracter un engagement désavoué par le coeur . L'approbation publique sera démentie incessamment par le cri de la conscience ; vous serez honorée & méprisable : il vaut mieux être oubliée & vertueuse.


P.S . Dans le doute de votre résolution , je vous écris à'insu de notre ami , de peur qu'un refus de votre part ne vînt détruire en un instant tout l'effet de mes soins.




LETTRE IV . DE JULIE A CLAIRE.


Oh ! ma chère , dans quel trouble tu m'as laissée hier au soir ! & quelle nuit j'ai passé en rêvant à cette fatale lettre ! Non , jamais tentation plus dangereuse ne vint assaillir mon coeur ; jamais je n'éprouvai de pareilles agitations ; & jamais je n'apperçus moins le moyen de les appaiser . Autrefois , une certaine lumiere de sagesse & de raison dirigeoit ma volonté ; [250] dans toutes les occasions embarrassantes , je discernois d'abord le parti le plus honnête & le prenois à l'instant . Maintenant , avilie & toujours vaincue , je ne fais que flotter entre des passions contraires : mon foible coeur n'a plus que le choix de ses fautes ; & tel est mon déplorable aveuglement , que si je viens par hasard à prendre le meilleur parti , la vertu ne m'aura point guidée & je n'en aurai pas moins de remords . Tu sais quel époux mon pere me destine ; tu sais quels liens l'amour m'a donnés . Veux-je être vertueuse , l'obéissance & la foi m'imposent des devoirs opposés . Veux-je suivre le penchant de mon coeur , qui préférer d'un amant ou d'un pere ? Hélas ! en écoutant l'amour ou la nature , je ne puis éviter de mettre l'un ou l'autre au désespoir ; en me sacrifiant au devoir , je ne puis éviter de commettre un crime ; & quelque parti que je prenne , il faut que je meure à la fois malheureuse & coupable.


Ah ! chère & tendre amie , toi qui fus toujours mon unique ressource & qui m'as tant de fois sauvée de la mort & du désespoir , considere aujourd'hui l'horrible état de mon ame & vois si jamais tes secourables soins me furent plus nécessaires . Tu sais si tes avis sont écoutés ; tu sais si tes conseils sont suivis ; tu viens de voir , au prix du bonheur de ma vie , si je sais déférer aux leçons de l'amitié . Prends donc pitié de l'accablement où tu m'as réduite : acheve , puisque tu as commencé ; supplée à mon courage abattu ; pense pour celle qui ne pense plus que par toi . Enfin , tu lis dans ce coeur qui t'aime : tu le connois mieux que moi . Apprends-moi donc ce que je veux & choisis à ma place , quand [251] je n'ai plus la force de vouloir , ni la raison de choisir.


Relis la lettre de ce généreux Anglois ; relis-la mille fois , mon ange . Ah ! laisse-toi toucher au tableau charmant du bonheur que l'amour , la paix , la vertu peuvent me promettre encore ! Douce & ravissante union des ames ! délices inexprimables , même au sein des remords ! Dieux ! que seriez-vous pour mon coeur au sein de la foi conjugale ? Quoi ! le bonheur & l'innocence seroient encore en mon pouvoir ? Quoi ! je pourrois expirer d'amour & de joie entre un époux adoré , & les chers gages de sa tendresse!. . . & j'hésite un seul moment , & je ne vole pas réparer ma faute dans les bras de celui qui me la fit commettre ! & je ne suis pas déjà femme vertueuse & chaste mere de famille?. . . Oh que les auteurs de mes jours ne peuvent-ils me voir sortir de mon avilissement ! Que ne peuvent-ils être témoins de la maniere dont je saurai remplir à mon tour les devoirs sacrés qu'ils ont remplis envers moi?. . . Et les tiens ? Fille ingrate & dénaturée , qui les remplira près d'eux , tandis que tu les oublies ? Est-ce en plongeant le poignard dans le sein d'une mere que tu te prépares à le devenir ? Celle qui déshonore sa famille apprendra-t-elle à ses enfans à l'honorer ? Digne objet de l'aveugle tendresse d'un pere & d'une mere idolâtres , abandonne-les au regret de t'avoir fait naître ; couvre leurs vieux jours de douleur & d'opprobre. . . & jouis , si tu peux , d'un bonheur acquis à ce prix.


Mon Dieu ! que d'horreurs m'environnent ! quitter furtivement son pays ; déshonorer sa famille , abandonner à la fois pere , mere , amie , parens , & toi-même! & toi , ma douce [252] amie! & toi , la bien-aimée de mon coeur ! toi dont à peine des mon enfance , je puis rester éloignée un seul jour ; te fuir , te quitter , te perdre , ne te plus voir!. . . ah ! non ! que jamais. . . que de tourmens déchirent ta malheureuse amie ! elle sent à la fois tous les maux dont elle a le choix , sans qu'aucun des biens qui lui resteront la console . Hélas ! je m'égare . Tant de combats passent ma force & troublent ma raison ; je perds à la fois le courage & le sens . Je n'ai plus d'espoir qu'en toi seule . Ou choisis , ou laisse-moi mourir.




LETTRE V . REPONSE.


Tes perplexités ne sont que trop bien fondées , ma chère Julie ; je les ai prévues & n'ai pu les prévenir ; je les sens & ne les puis appaiser ; & ce que je vois de pire dans ton état , c'est que personne ne t'en peut tirer que toi-même . Quand il s'agit de prudence , l'amitié vient au secours d'une ame agitée ; s'il faut choisir le bien ou le mal , la passion qui les méconnaît peut se taire devant un conseil désintéressé . Mais ici , quelque parti que tu prennes , la nature l'autorise & le condamne , la raison le bl ame & l'approuve , le devoir , se tait ou s'oppose à lui-même ; les suites sont également à craindre de part & d'autre ; tu ne peux ni rester indécise ni bien choisir ; tu n'asque des peines à comparer & ton coeur seul en est le juge . Pour moi , l'importance [253] de la délibération m'épouvante & son effet m'attriste . Quelque sort que tu préferes , il sera toujours peu digne de toi ; & ne pouvant ni te montrer un parti qui te convienne , ni te conduire au vrai bonheur , je n'ai pas le courage de décider de ta destinée . Voici le premier refus que tu reçus jamais de ton amie ; & je sens bien , par ce qu'il me coûte , que ce sera le dernier : mais je te trahirois en voulant te gouverner dans un cas où la raison même s'impose silence & où la seule regle à suivre est d'écouter ton propre penchant.


Ne sois pas injuste envers moi , ma douce amie & ne me juge point avant le tems . Je sais qu'il est des amitiés circonspectes qui , craignant de se compromettre , refusent des conseils dans les occasions difficiles & dont la réserve augmente avec le péril des amis . Ah ! tu vas connoître si ce coeur qui t'aime connoît ces timides précautions ! Souffre qu'au lieu de te parler de tes affaires , je te parle un instant des miennes.


N'as-tu jamais remarqué , mon ange , à quel point tout ce qui t'approche s'attache à moi ? Qu'un pere & une mere chérissent une fille unique , il n'y a pas , je le sais , de quoi s'en fort étonner ; qu'un jeune homme ardent s'enflamme , pour un objet aimable , cela n'est pas plus extraordinaire . Mais qu'à l'âge mûr , un homme aussi froid que M . de Wolmar s'attendrisse , en te voyant , pour la premiere fois de sa vie ; que toute une famille t'idolâtre unanimement ; que tu sois chère à mon pere , cet homme si peu sensible , autant & plus peut-être que ses propres enfants ; que les amis , les connoissances , les domestiques , les voisins & toute une ville [254] entiere , t'adorent de concert & prennent à toi le plus tendre intérêt : voilà ma chère , un concours moins vraisemblable & qui n'auroit point lieu s'il n'avoit en ta personne quelque cause particuliere . Sais-tu bien quelle est cette cause ? Ce n'est ni ta beauté , ni ton esprit , ni ta grâce , ni rien de tout ce qu'on entend par le don de plaire : mais c'est cette ame tendre & cette douceur d'attachement qui n'a point d'égale ; c'est le don d'aimer , mon enfant , qui te fait aimer . On peut résister à tout , hors à la bienveillance ; & il n'y a point de moyen plus sûr d'acquérir l'affection des autres , que de leur donner la sienne . Mille femmes sont plus belles que toi ; plusieurs ont autant de grâce ; toi seule as , avec les grâces , je ne sais quoi de plus séduisant qui ne plaît pas seulement mais qui touche & qui fait voler tous les coeurs au-devant du tien . On sent que ce tendre coeur ne demande qu'à se donner & le doux sentiment qu'il cherche le va chercher à son tour.


Tu vois par exemple avec surprise l'incroyable affection de Milord Edouard pour ton ami ; tu vois son zele pour ton bonheur ; tu reçois avec admiration ses offres généreuses ; tu les attribues à la seule vertu: & ma Julie de s'attendrir ! Erreur , abus , charmante cousine ! A Dieu ne plaise que j'atténue les bienfaits de Milord Edouard & que je déprise sa grande ame ! Mais , crois-moi , ce zele , tout pur qu'il est , seroit moins ardent , si , dans la même circonstance , il s'adressoit à d'autres personnes . C'est ton ascendant invincible & celui de ton ami qui , sans même qu'il s'en aperçoive , le déterminent avec tant de force & lui font faire par [255] attachement ce qu'il croit ne faire que par honnêteté.


Voilà ce qui doit arriver à toutes les âmes d'une certaine trempe ; elles transforment , pour ainsi dire , les autres en elles-mêmes ; elles ont une sphere d'activité dans laquelle rien ne leur résiste : on ne peut les connoître sans les vouloir imiter & de leur sublime élévation elles attirent à elles tout ce qui les environne . C'est pour cela , ma chère , que ni toi ni ton ami ne connaîtrez peut-être jamais les hommes ; car vous les verrez bien plus comme vous les ferez , que comme ils seront d'eux-mêmes . Vous donnerez le ton à tous ceux qui vivront avec vous ; ils vous fuiront ou vous deviendront semblables & tout ce que vous aurez vu n'aura peut-être rien de pareil dans le reste du monde.


Venons maintenant à moi , cousine , à moi qu'un même sang , un même âge & surtout une parfaite conformité de goûts & d'humeurs , avec des tempéramens contraires , unit à toi des l'enfance:


Congiunti eran gl'albergbi,


Ma più congiunti i cori;


Conforme era l'etate,


Ma 'l pensier più cnnforme.*[*Nos ames


étoient jointes ainsi que nos demeures,


& nous avions la même conformité de


goûts que d'âges . TASS . AMIN . ]


Que penses-tu qu'ait produit sur celle qui a passé sa vie avec toi cette charmante influence qui se fait sentir à tout ce qui t'approche ? Crois-tu qu'il puisse ne régner entre nous qu'une union commune ? Mes yeux ne te rendent-ils pas [256] la douce joie que je prends chaque jour dans les tiens en nous abordant ? Ne lis-tu pas dans mon coeur attendri le plaisir de partager tes peines & de pleurer avec toi ? Puis-je oublier que , dans les premiers transports d'un amour naissant , l'amitié ne te fut point importune & que les murmures de ton amant ne purent t'engager à m'éloigner de toi & à me dérober le spectacle de ta foiblesse ? Ce moment fut critique , ma Julie ; je sais ce que vaut dans ton coeur modeste le sacrifice d'une honte qui n'est pas réciproque . Jamais je n'eusse été ta confidente si j'eusse été ton amie à demi & nos âmes se sont trop bien senties en s'unissant pour que rien les puisse désormais séparer.


Qu'est-ce qui rend les amitiés si tiedes & si peu durables entre les femmes , je dis entre celles qui sauroient aimer ? Ce sont les intérêts de l'amour , c'est l'empire de la beauté ; c'est la jalousie des conquêtes : or , si rien de tout cela nous eût pu diviser , cette division seroit déjà faite . Mais quand mon coeur seroit moins inepte à l'amour , quand j'ignorerois que vos feux sont de nature à ne s'éteindre qu'avec la vie , ton amant est mon ami , c'est-à-dire mon frere: & qui vit jamais finir par l'amour une véritable amitié ? Pour M . d'Orbe , assurément il aura long-tems à se louer de tes sentiments , avant que je songe à m'en plaindre & je ne suis pas plus tentée de le retenir par force , que toi de me l'arracher . Eh ! mon enfant , plût au Ciel qu'au prix de son attachement , je te pusse guérir du tien ! Je le garde avec plaisir , je le céderois avec joie.


A l'égard des prétentions sur la figure , j'en puis avoir tant [257] qu'il me plaira ; tu n'es pas fille à me les disputer & je suis bien sûre qu'il ne t'entra de tes jours dans l'esprit de savoir qui de nous deux est la plus jolie . Je n'ai pas été tout à fait si indifférente ; je sais là-dessus à quoi m'en tenir , sans en avoir le moindre chagrin . Il me semble même que j'en suis plus fiere que jalouse ; car enfin les charmes de ton visage , n'étant pas ceux qu'il faudroit au mien , ne m'ôtent rien de ce que j'ai & je me trouve encore belle de ta beauté , aimable de tes grâces , ornée de tes talents : je me pare de toutes tes perfections & c'est en toi que je place mon amour-propre le mieux entendu . Je n'aimerois pourtant guere à faire peur pour mon compte , mais je suis assez jolie pour le besoin que j'ai de l'être . Tout le reste m'est inutile & je n'ai pas besoin d'être humble pour te céder.


Tu t'impatientes de savoir à quoi j'en veux venir . Le voici . Je ne puis te donner le conseil que tu me demandes , je t'en ai dit la raison : mais le parti que tu prendras pour toi , tu le prendras en même tems pour ton amie ; & quel que soit ton destin , je suis déterminée à le partager . Si tu pars , je te suis ; si tu restes , je reste : j'en ai formé l'inébranlable résolution ; je le dois , rien ne m'en peut détourner . Ma fatale indulgence a causé ta perte ; ton sort doit être le mien ; & puisque nous fûmes inséparables des l'enfance , ma Julie , il faut l'être jusqu'au tombeau.


Tu trouveras , je le prévois , beaucoup d'étourderie dans ce projet : mais , au fond , il est plus sensé qu'il ne semble ; & je n'ai pas les mêmes motifs d'irrésolution que toi . Premierement , quant à ma famille , si je quitte un pere facile , je [258] quitte un pere assez indifférent , qui laisse faire à ses enfans tout ce qui leur plaît , plus par négligence que par tendresse : car tu sais que les affaires de l'Europe l'occupent beaucoup plus que les siennes & que sa fille lui est moins chère que la Pragmatique . D'ailleurs , je ne suis pas comme toi fille unique ; & avec les enfans qui lui resteront , à peine saura-t-il s'il lui en manque un.


J'abandonne un mariage prêt à conclure ? Manco male , ma chére ; c'est à M . d'Orbe , s'il m'aime , à s'en consoler . Pour moi , quoique j'estime son caractere , que je ne sois pas sans attachement pour sa personne & que je regrette en lui un fort honnête homme , il ne m'est rien auprès de ma Julie . Dis-moi , mon enfant , l'ame a-t-elle un sexe ? En vérité , je ne le sens guere à la mienne . Je puis avoir des fantaisies , mais fort peu d'amour . Un mari peut m'être utile , mais il ne sera jamais pour moi qu'un mari ; & de ceux-là , libre encore & passable comme je suis , j'en puis trouver un par tout le monde.


Prends bien garde , cousine , que , quoique je n'hésite point , ce n'est pas à dire que tu ne doives point hésiter & que je veuille t'insinuer à prendre le parti que je prendrai si tu pars . La différence est grande entre nous & tes devoirs sont beaucoup plus rigoureux que les miens . Tu sais encore qu'une affection presque unique remplit mon coeur & absorbe si bien tous les autres sentiments , qu'ils y sont comme anéantis . Une invincible & douce habitude m'attache à toi des mon enfance ; je n'aime parfaitement que toi seule & si j'ai quelque lien à rompre en te suivant , je m'encouragerai par [259] ton exemple . Je me dirai , j'imite Julie & me croirai justifiée.




BILLET DE JULIE A CLAIRE.


Je t'entends , amie incomparable & je te remercie . Au moins une fois j'aurai fait mon devoir & ne serai pas en tout indigne de toi.




LETTRE VI . DE JULIE A MILORD EDOUARD.


Votre lettre , milord , me pénetre d'attendrissement & d'admiration . L'ami que vous daignez protéger n'y sera pas moins sensible , quand il saura tout ce que vous avez voulu faire pour nous . Hélas ! il n'ya que les infortunés qui sentent le prix des âmes bienfaisantes . Nous ne savons déjà qu'à trop de titres tout ce que vaut la vôtre & vos vertus héroiques nous toucheront toujours , mais elles ne nous surprendront plus.


Qu'il me seroit doux d'être heureuse sous les auspices d'un ami si généreux & de tenir de ses bienfaits le bonheur que la fortune m'a refusé ! Mais , milord , je le vois avec désespoir , elle trompe vos bons desseins ; mon sort cruel l'emporte [260] sur votre zele & la douce image des biens que vous m'offrez ne sert qu'à m'en rendre la privation plus sensible . Vous donnez une retraite agréable , & sûre à deux amans persécutés ; vous y rendez leurs feux légitimes , leur union solennelle ; & je sais que sous votre garde j'échapperois aisément aux poursuites d'une famille irritée . C'est beaucoup pour l'amour ; est-ce assez pour la félicité ? Non : si vous voulez que je sois paisible & contente , donnez-moi quelque asile plus sûr encore ; où l'on puisse échapper à la honte & au repentir . Vous allez au-devant de nos besoins & par une générosité sans exemple , vous vous privez pour notre entretien d'une partie des biens destinés au vôtre . Plus riche , plus honorée de vos bienfaits que de mon patrimoine , je puis tout recouvrer près de vous & vous daignerez me tenir lieu de pere . Ah ! milord , serai-je digne d'en trouver un , après avoir abandonné celui que m'a donné la nature?


Voilà la source des reproches d'une conscience épouvantée , & des murmures secrets qui déchirent mon coeur . Il ne s'agit pas de savoir si j'ai droit de disposer de moi contre le gré des auteurs de mes jours , mais si j'en puis disposer sans les affliger mortellement , si je puis les fuir sans les mettre au désespoir . Hélas ! il vaudoit autant consulter si j'ai droit de leur ôter la vie . Depuis quand la vertu pese-t-elle ainsi les droits du sang & de la nature ? Depuis quand un coeur sensible marque-t-il avec tant de soin les bornes de la reconnaissance ? N'est-ce pas être déjà coupable , que de vouloir aller jusqu'au point où l'on commence à le devenir ? & cherche-t-on si scrupuleusement le terme de ses devoirs , [261] quand on n'est point tenté de le passer ? Qui , moi ? j'abandonnerois impitoyablement ceux par qui je respire , ceux qui me conservent la vie qu'ils m'ont donnée , & me la rendent chère ; ceux qui n'ont d'autre espoir , d'autre plaisir qu'en moi seule ? Un pere presque sexagénaire ! une mere toujours languissante ! Moi leur unique enfant , je les laisserois sans assistance dans la solitude & les ennuis de la vieillesse , quand il est tems de leur rendre les tendres soins qu'ils m'ont prodigués ? Je livrerois leurs derniers jours à la honte , aux regrets , aux pleurs ? La terreur , le cri de ma conscience agitée me peindroient sans cesse mon pere & ma mere expirans sans consolation & maudissant la fille ingrate qui les délaisse & les déshonore ? Non , Milord , la vertu que j'abandonnai , m'abandonne à son tour & ne dit plus rien à mon coeur ; mais cette idée horrible me parle à sa place , elle me suivroit pour mon tourment à chaque instant de mes jours , & me rendroit misérable au sein du bonheur . Enfin , si tel est mon destin , qu'il faille livrer le reste de ma vie aux remords , celui-là seul est trop affreux pour le supporter ; j'aime mieux braver tous les autres.


Je ne puis répondre à vos raisons , je l'avoue , je n'ai que trop de penchant à les trouver bonnes : mais , Milord , vous n'êtes pas marié . Ne sentez-vous point qu'il faut être pere pour avoir droit de conseiller les enfans d'autrui ? Quant à moi , mon parti est pris ; mes parens me rendront malheureuse , je le sais bien ; mais il me sera moins cruel de gémir dans mon infortune , que d'avoir causé la leur , & je ne déserterai jamais la maison paternelle . Va donc , douce [262] chimere d'une ame sensible , félicité si charmante & si désirée , va te perdre dans la nuit des songes ; tu n'auras plus de réalité pour moi. Et vous , ami trop généreux , oubliez vos aimables projets & qu'il n'en reste de trace qu'au fond d'un coeur trop reconnoissant pour en perdre le souvenir . Si l'exces de nos maux ne décourage point votre grande ame , si vos généreuses bontés ne sont point épuisées , il vous reste de quoi les exercer avec gloire , & celui que vous honorez du titre de votre ami , peut par vos soins mériter de le devenir . Ne jugez pas de lui par l'état où vous le voyez : son égarement ne vient point de lâcheté , mais d'un génie ardent & fier qui se roidit contre la fortune . Il y a souvent plus de stupidité que de courage dans une constance apparente ; le vulgaire ne connoît point de violentes douleurs , & les grandes passions ne germent guere chez les hommes foibles . Hélas ! il a mis dans la sienne cette énergie de sentimens qui caractérise les ames nobles , & c'est ce qui fait aujourd'hui ma honte & mon désespoir . Milord , daignez le croire , s'il n'étoit qu'un homme ordinaire , Julie n'eût point péri.


Non , non ; cette affection secrete qui prévint en vous une estime éclairée ne vous a point trompé . Il est digne de tout ce que vous avez fait pour lui sans le bien connoître ; vous ferez plus encore s'il est possible , après l'avoir connu . Oui , soyez son consolateur , son protecteur , son ami , son pere , c'est à la fois pour vous & pour lui que je vous en conjure ; il justifiera votre confiance , il honorera vos bienfaits , il pratiquera vos leçons , il imitera vos vertus , il apprendra de vous la [263] sagesse . Ah ! Milord ! s'il devient entre vos mains tout ce qu'il peut être , que vous serez fier un jour de votre ouvrage!




LETTRE VII . DE JULIE.


Et toi aussi , mon doux ami! & toi l'unique espoir de mon coeur , tu viens le percer encore quand il se meurt de tristesse ! J'étois préparée aux coups de la fortune , de longs pressentimens me les avoient annoncés ; je les aurois supportés avec patience : mais toi pour qui je les souffre ! ah ! ceux qui me viennent de toi me sont seuls insupportables & il m'est affreux de voir aggraver mes peines par celui qui devoit me les rendre cheres . Que de douces consolations je m'étois promises qui s'évanouissent avec ton courage ! Combien de fois je me flattai que ta force animeroit ma langueur , que ton mérite effaceroit ma faute , que tes vertus releveroient mon ame abattue ! Combien de fois j'essuyoi mes larmes ameres en me disant : Je souffre pour lui , mais il en est digne : je suis coupable , mais il est vertueux ; mille ennuis m'assiegent , mais sa constance me soutient & je trouve au fond de son coeur le dédommagement de toutes mes pertes ! Vain espoir que la premiere épreuve a détruit ! Où est maintenant cet amour sublime qui sait élever tous les sentimens & faire éclater la vertu ? Où sont ces fieres maximes ? Qu'est devenue cette imitation des grands hommes ? Où est [264] ce philosophe que le malheur ne peut ébranler & qui succombe au premier accident qui le sépare de sa maîtresse ? Quel prétexte excusera désormais ma honte à mes propres yeux , quand je ne vois plus dans celui qui m'a séduite qu'un homme sans courage , amolli par les plaisirs , qu'un coeur lâche , abattu par les premiers revers , qu'un insensé qui renonce à la raison sitôt qu'il a besoin d'elle ? O Dieu ! dans ce comble d'humiliation devais-je me voir réduite à rougir de mon choix autant que de ma foiblesse?


Regarde à quel point tu t'oublies : ton ame égarée & rampante s'abaisse jusqu'à la cruauté ! tu m'oses faire des reproches ! tu t'oses plaindre de moi!. . . de ta Julie!. . . Barbare!. . . Comment tes remords n'ont-ils pas retenu ta main ? Comment les plus doux témoignages du plus tendre amour qui fut jamais t'ont-ils laissé le courage de m'outrager ? Ah ! si tu pouvois douter de mon coeur , que le tien seroit méprisable ! Mais non , tu n'en doutes pas , tu n'en peux douter , j'en puis défier ta fureur ; & dans cet instant même , où je hais ton injustice , tu vois trop bien la source du premier mouvement de colere que j'éprouvai de ma vie.


Peux-tu t'en prendre à moi , si je me suis perdue par une aveugle confiance & si mes dessins n'ont point réussi ? Que tu rougirois de tes duretés si tu connoissois quel espoir m'avoit séduite , quels projets j'osai former pour ton bonheur & le mien & comment ils se sont évanouis avec toutes mes espérances ! Quelque jour , j'ose m'en flatter encore , tu pourras en savoir davantage & tes regrets me vengeront de tes reproches . Tu sais la défense de mon pere ; [265] tu n'ignores pas les discours publics ; j'en prévis les conséquences , je te les fis exposer , tu les sentis comme nous ; & pour nous conserver l'un à l'autre , il falut nous soumettre au sort qui nous séparoit.


Je t'ai donc chassé , comme tu l'oses dire ! Mais pour qui l'ai-je fait , amant sans délicatesse ? Ingrat ! c'est pour un coeur bien plus honnête qu'il ne croit l'être & qui mourroit mille fois plutôt que de me voir avilie . Dis-moi , que deviendras-tu quand je serai livrée à l'opprobre ? Esperes-tu pouvoir supporter le spectacle de mon déshonneur ? Viens , cruel , si tu le crois , viens recevoir le sacrifice de ma réputation avec autant de courage que je puis tel'offrir . Viens , ne crains pas d'être désavoué de celle à qui tu fus cher . Je suis prête à déclarer à la face du Ciel & des hommes tout ce que nous avons senti l'un pour l'autre ; je suis prête à te nommer hautement mon amant , à mourir dans tes bras d'amour & de honte : j'aime mieux que le monde entier connoisse ma tendresse que de t'en voir douter un moment & tes reproches me sont plus amers que l'ignominie.


Finissons pour jamais ces plaintes mutuelles , je t'en conjure ; elles me sont insupportables . O Dieu ! comment peut-on se quereller quand on s'aime & perdre à se tourmenter l'un l'autre des momens où l'on a si grand besoin de consolation ? Non , mon ami , que sert de feindre un mécontentement qui n'est pas ? Plaignons-nous du sort & non de l'amour . Jamais il ne forma d'union si parfaite ; jamais il n'en forma de plus durable . Nos âmes trop bien confondues ne sauraient plus se séparer ; & nous ne pouvons [266] plus vivre éloignés l'un de l'autre , que comme deux parties d'un même tout . Comment peux-tu donc ne sentir que tes peines ? Comment ne sens-tu point celles de ton amie ? Comment n'entends-tu point dans ton sein ses tendres gémissements ? Combien ils sont plus douloureux que tes cris emportés ! Combien , si tu partageois mes maux , ils te seroient plus cruels que les tiens mêmes!


Tu trouves ton sort déplorable ! Considere celui de ta Julie & ne pleure que sur elle . Considere dans nos communes infortunes l'état de mon sexe & du tien & juge qui de nous est le plus à plaindre . Dans la force des passions , affecter d'être insensible , en proie à mille peines , paroître joyeuse & contente ; avoir l'air serein & l'ame agitée ; dire toujours autrement qu'on ne pense ; déguiser tout ce qu'on sent ; être fausse par devoir & mentir par modestie : voilà l'état habituel de toute fille de mon âge . On passe ainsi ses beaux jours sous la tyrannie des bienséances , qu'aggrave enfin celle des parens dans un lien mal assorti ! Mais on gêne en vain nos inclinations ; le coeur ne reçoit de loix que de lui-même ; il échappe à l'esclavage ; il se donne à son gré . Sous un joug de fer que le Ciel n'impose pas , on n'asservit qu'un corps sans ame : la personne & la foi restent séparément engagées ; & l'on force au crime une malheureuse victime en la forçant de manquer de part ou d'autre au devoir sacré de la fidélité . Il en est de plus sages . Ah ! je le sais . Elles n'ont point aimé : qu'elles sont heureuses ! Elles résistent : j'ai voulu résister . Elles sont plus vertueuses ? Aiment-elles mieux la vertu ? Sans toi , sans [267] toi seul , je l'aurois toujours aimée . Il est donc vrai que je ne l'aime plus?. . . Tu m'as perdue , & c'est moi qui te console!. . . Mais moi que vais-je devenir?. . . Que les consolations de l'amitié sont foibles où manquent celles de l'amour ! Qui me consolera donc dans mes peines ? Quel sort affreux j'envisage , moi qui , pour avoir vécu dans le crime , ne vois plus qu'un nouveau crime dans des noeuds abhorrés & peut-être inévitables ! Où trouverai-je assez de larmes pour pleurer ma faute & mon amant , si je cede ? Où trouverai-je assez de force pour résister , dans l'abattement où je suis ? Je crois déjà voir les fureurs d'un pere irrité . Je crois déjà sentir le cri de la nature émouvoir mes entrailles , ou l'amour gémissant déchirer mon coeur . Privée de toi , je reste sans ressource , sans appui , sans espoir ; le passé m'avilit , le présent m'afflige , l'avenir m'épouvante . J'ai cru tout faire pour notre bonheur , je n'ai fait que nous rendre plus méprisables en nous préparant une séparation plus cruelle . Les vains plaisirs ne sont plus , les remords demeurent ; & la honte qui m'humilie est sans dédommagement.


C'est à moi , c'est à moi d'être foible & malheureuse . Laisse-moi pleurer & souffrir ; mes pleurs ne peuvent non plus tarir que mes fautes se réparer ; & le tems même qui guérit tout ne m'offre que de nouveaux sujets de larmes . Mais toi qui n'as nulle violence à craindre , que la honte n'avilit point , que rien ne force à déguiser bassement tes sentiments ; toi qui ne sens que l'atteinte du malheur & jouis au moins de tes premieres vertus , comment t'oses-tu dégrader au point de soupirer & gémir comme une femme , [268] & de t'emporter comme un furieux ? N'est-ce pas assez du mépris que j'ai mérité pour toi , sans l'augmenter en te rendant méprisable toi-même & sans m'accabler à la fois de mon opprobre & du tien ? Rappelle donc ta fermeté , sache supporter l'infortune & sois homme . Sois encore , si j'ose le dire , l'amant que Julie a choisi . Ah ! si je ne suis plus digne d'animer ton courage , souviens-toi du moins de ce que je fus un jour ; mérite que pour toi j'aie cessé de l'être ; ne me déshonore pas deux fois.


Non , mon respectable ami , ce n'est point toi que je reconnois dans cette lettre efféminée que je veux à jamais oublier & que je tiens déjà désavouée par toi-même . J'espere , tout avilie , toute confuse que je suis , j'ose espérer que mon souvenir n'inspire point des sentimens si bas , que mon image regne encore avec plus de gloire dans un coeur que je pus enflammer & que je n'aurai point à me reprocher , avec ma foiblesse , la lâcheté de celui qui l'a causée.


Heureux dans ta disgrâce , tu trouves le plus précieux dédommagement qui soit connu des âmes sensibles . Le Ciel dans ton malheur te donne un ami & te laisse à douter si ce qu'il te rend ne vaut pas mieux que ce qu'il t'ôte . Admire & chéris cet homme trop généreux qui daigne aux dépens de son repos prendre soin de tes jours & de ta raison . Que tu serois ému si tu savois tout ce qu'il a voulu faire pour toi ! Mais que sert d'animer ta reconnaissance en aigrissant tes douleurs ? Tu n'as pas besoin de savoir à quel pointil t'aime pour connoître tout ce qu'il vaut ; & tu ne peux l'estimer comme il le mérite , sans l'aimer comme tu le dois.




[269] LETTRE VIII . DE CLAIRE.


Vous avez plus d'amour que de délicatesse & savez mieux faire des sacrifices que les faire valoir . Y pensez-vous d'écrire à Julie sur un ton de reproches dans l'état où elle est & parce que vous souffrez , faut-il vous en prendre à elle qui souffre encore plus ? Je vous l'ai dit mille fois , je ne vis de ma vie un amant si grondeur que vous ; toujours prêt à disputer sur tout , l'amour n'est pour vous qu'un état de guerre ; ou , si quelquefois vous êtes docile , c'est pour vous plaindre ensuite de l'avoir été . Oh ! que de pareils amans sont à craindre! & que je m'estime heureuse de 'en avoir jamais voulu que de ceux qu'on peut congédier quand on veut , sans qu'il en coûte une larme à personne!


Croyez-moi , changez de langage avec Julie si vous voulez qu'elle vive ; c'en est trop pour elle de supporter à la fois sa peine & vos mécontentements . Apprenez une fois à ménager ce coeur trop sensible ; vous lui devez les plus tendres consolations : craignez d'augmenter vos maux à force de vous en plaindre , ou du moins ne vous en plaignez qu'à moi qui suis l'unique auteur de votre éloignement . Oui , mon ami , vous avez deviné juste ; je lui ai suggéré le parti qu'exigeoit son honneur en péril , ou plutôt je l'ai forcée à le prendre en exagérant le danger , je vous ai déterminé vous-même & chacun a rempli son devoir . J'ai plus fait encore ; je l'ai détournée [270] d'accepter les offres de Milord Edouard ; je vous ai empêché d'être heureux : mais le bonheur de Julie m'est plus cher que le vôtre ; je savois qu'elle ne pouvoit être heureuse après avoir livré ses parens à la honte & au désespoir ; & j'ai peine à comprendre , par rapport à vous-même , quel bonheur vous pourriez goûter aux dépens du sien.


Quoi qu'il en soit , voilà ma conduite & mes torts ; & puisque vous vous plaisez à quereller ceux qui vous aiment , voilà de quoi vous en prendre à moi seule ; si ce n'est pas cesser d'être ingrat , c'est au moins cesser d'être injuste . Pour moi , de quelque maniere que vous en usiez , je serai toujours la même envers vous ; vous me serez cher tant que Julie vous aimera & je dirois davantage s'il étoit possible . Je ne me repens d'avoir ni favorisé ni combattu votre amour . Le pur zele de l'amitié qui m'a toujours guidée me justifie également dans ce que j'ai fait pour & contre vous ; & si quelquefois je m'intéressais pour vos feux plus peut-être qu'il ne sembloit me convenir , le témoignage de mon coeur suffit à mon repos ; je ne rougirai jamais des services que j'ai pu rendre à mon amie , & ne me reproche que leur inutilité.


Je n'ai pas oublié ce que vous m'avez appris autrefois de la constance du sage dans les disgrâces & je pourrois , ce me semble , vous en rappeler à propos quelques maximes ; mais l'exemple de Julie m'apprend qu'une fille de mon âge est pour un philosophe du vôtre un aussi mauvais précepteur qu'un dangereux disciple ; & il ne me conviendroit pas de donner des leçons à mon maître.




[271] LETTRE IX . DE MILORD EDOUARD à JULIE.


Nous l'emportons , charmante Julie ; une erreur de notre ami l'a ramené à la raison . La honte de s'être mis un moment dans son tort a dissipé toute sa fureur & l'a rendu si docile que nous en ferons désormais tout ce qu'il nous plaira . Je vois avec plaisir que la faute qu'il se reproche lui laisse plus de regret que de dépit , & je connois qu'il m'aime , en ce qu'il est humble & confus en ma présence , mais non pas embarrassé ni contraint . Il sent trop bien son injustice pour que je m'en souvienne , & des torts ainsi reconnus font plus d'honneur à celui qui les répare qu'à celui qui les pardonne.


J'ai profité de cette révolution & de l'effet qu'elle a produit pour prendre avec lui quelques arrangemens nécessaires , avant de nous séparer ; car je ne puis différer mon départ plus long-tems . Comme je compte revenir l'été prochain , nous sommes convenus qu'il iroit m'attendre à Paris , & qu'ensuite nous irions ensemble en Angleterre . Londres est le seul théâtre digne des grands talens , & où leur carriere est le plus étendue.*[*C'est avoir une étrange prévention pour son pays ; car je n'entends pas dire qu'il y en ait au monde où , généralement parlant , les étrangers soient moins bien reçus & trouvent plus d'obstacles à s'avancer qu'en Angleterre . Par le goût de la nation ils n'y sont favorisés en rien ; par la forme du gouvernement ils n'y sauroient parvenir à rien . Mais convenons aussi que l'Anglois ne va gueres demander aux autres l'hospitalité qu'il leur refuse chez lui . Dans quelle Cour hors celle de Londres voit-on ramper lâchement ces fiers insulaires ? Dans quel pays hors le leur vont-ils chercher à s'enricher ? Ils sont durs , il est vrai ; cette dureté ne me déplaît pas quand elle marche avec la justice . Je trouve beau qu'ils ne soient qu'Anglois , puisqu'ils n'ont pas besoin d'être hommes . ] Les siens sont supérieurs à bien des [272] égards ; & je ne désespere pas de lui voir faire en peu de tems , à l'aide de quelques amis , un chemin digne de son mérite . Je vous expliquerai mes vues plus en détail à mon passage auprès de vous . En attendant vous sentez qu'à force de succès on peut lever bien des difficultés , & qu'il y a des degrés de considération qui peuvent compenser la naissance , même dans l'esprit de votre pere . C'est , ce me semble , le seul expédient qui reste à tenter pour votre bonheur & le sien , puisque le sort & les préjugés vous ont ôté tous les autres.


J'ai écrit à Regianino de venir me joindre en poste , pour profiter de lui pendant huit ou dix jours que je passe encore avec notre ami . Sa tristesse est trop profonde pour laisser place à beaucoup d'entretien . La musique remplira les vides du silence , le laissera rêver , & changera par degrés sa douleur en mélancolie . J'attends cet état pour le livrer à lui-même , je n'oserois m'y fier auparavant . Pour Regianino , je vous le rendrai en repassant & ne le reprendrai qu'à mon retour d'Italie , tems où , sur les progres que vous avez déjà faits toutes deux , je juge qu'il ne vous sera plus nécessaire . Quant à présent , sûrement il vous est inutile , & je ne vous prive de rien en vous l'ôtant quelques jours.




[273] LETTRE X . A CLAIRE.


Pourquoi faut-il que j'ouvre enfin les yeux sur moi ? Que ne les ai-je fermés pour toujours , plutôt que de voir l'avilissement où je suis tombé , plutôt que de me trouver le dernier des hommes , après en avoir été le plus fortuné ! Aimable & généreuse amie , qui fûtes si souvent mon refuge , j'ose encore verser ma honte & mes peines dans votre coeur compatissant ; j'ose encore implorer vos consolations contre le sentiment de ma propre indignité ; j'ose recourir à vous quand je suis abandonné de moi-même . Ciel ! comment un homme aussi méprisable a-t-il pu jamais être aimé d'elle , ou comment un feu si divin n'a-t-il point épuré mon ame ? Qu'elle doit maintenant rougir de son choix , celle que je ne suis plus digne de nommer ! Qu'elle doit gémir de voir profaner son image dans un coeur si rampant & bas ! Qu'elle doit de dédains & de haine à celui qui put l'aimer & n'être qu'un lâche ! Connoissez toutes mes erreurs , charmante cousine;*[* A l'imitation de Julie , il l'appelloit , ma cousine ; & à l'imitation de Julie , Claire l'appelloit , mon ami.] connoissez mon crime & mon repentir ; soyez mon juge & que je meure ; ou soyez mon intercesseur & que l'objet qui fait mon sort daigne encore en être l'arbitre.


Je ne vous parlerai point de l'effet que produisit sur moi cette séparation imprévue ; je ne vous dirai rien de ma douleur [274] stupide & de mon insensé désespoir ; vous n'en jugerez que trop par l'égarement inconcevable où l'un & l'autre m'ont entraîné . Plus je sentois l'horreur de mon état , moins j'imaginois qu'il fût possible de renoncer volontairement à Julie & l'amertume de ce sentiment , jointe à l'étonnante générosité de Milord Edouard , me fit noître des soupçons que je ne me rappellerai jamais sans horreur & que je ne puis oublier sans ingratitude envers l'ami qui me les pardonne.


En rapprochant dans mon délire toutes les circonstances de mon départ , j'y crus reconnoître un dessein prémédité , & j'osai l'attribuer au plus vertueux des hommes . A peine ce doute affreux me fût-il entré dans l'esprit que tout me sembla le confirmer . La conversation de Milord avec le baron d'Etange , le ton peu insinuant que je l'accusois d'y avoir affecté , la querelle qui en dériva , la défense de me voir , la résolution prise de me faire partir , la diligence & le secret des préparatifs , l'entretien qu'il eut avec moi la veille , enfin la rapidité avec laquelle je fus plutôt enlevé qu'emmené : tout me sembloit prouver , de la part de Milord , un projet formé de m'écarter de Julie & le retour que je savois qu'il devoit faire auprès d'elle achevoit , selon moi , de me déceler le but de ses soins . Je résolus pourtant de m'éclaircir encore mieux avant d'éclater & dans ce dessein je me bornai à examiner les choses avec plus d'attention . Mais tout redoubloit mes ridicules soupçons & le zele de l'humanité ne lui inspiroit rien d'honnête en ma faveur , dont mon aveugle jalousie ne tirât quelque indice de trahison . A Besançon je sçus qu'il avoit écrit à Julie sans me communiquer sa lettre , [275] sans m'en parler . Je me tins alors suffisamment convaincu & je n'attendis que la réponse , dont j'espérois bien le trouver mécontent , pour avoir avec lui l'éclaircissement que je méditois.


Hier au soir nous rentrâmes assez tard & je sçus qu'il y avoit un paquet de Suisse , dont il ne me parla point en nous séparant . Je lui laissai le tems de l'ouvrir ; je l'entendis de ma chambre murmurer , en lisant , quelques mots ; je prêtai l'oreille attentivement . Ah ! Julie ! disoit-il en phrases interrompues , j'ai voulu vous rendre heureuse. . . je respecte votre vertu. . . Mais je plains votre erreur . A ces mots & d'autres semblables que je distinguai parfaitement , je ne fus plus maître de moi ; je pris mon épée sous mon bras ; j'ouvris ou plutôt j'enfonçai la porte ; j'entrai comme un furieux . Non , je ne souillerai point ce papier ni vos regards des injures que me dicta la rage pour le porter à se battre avec moi sur-le-champ.


O ma cousine ! c'est là surtout que je pus reconnoître l'empire de la véritable sagesse , même sur les hommes les plus sensibles , quand ils veulent écouter sa voix . D'abord il ne put rien comprendre à mes discours & il les prit pour un vrai délire : mais la trahison dont je l'accusois , les desseins secrets que je lui reprochois , cette lettre de Julie qu'il tenoit encore & dont je lui parlois sans cesse , lui firent connoître enfin le sujet de ma fureur . Il sourit , puis il me dit froidement : Vous avez perdu la raison & je ne me bats point contre un insensé . Ouvrez les yeux , aveugle que vous êtes , ajouta-t-il d'un ton plus doux est-ce bien moi que vous accusez de vous trahir ? Je sentis dans l'accent [276] de ce discours je ne sais quoi qui n'étoit pas d'un perfide : le son de sa voix me remua le coeur ; je n'eus pas jetté les yeux sur les siens que tous mes soupçons se dissiperent & je commençai de voir avec effroi mon extravagance.


Il s'apperçut à l'instant de ce changement , il me tendit la main : Venez , me dit-il ; si votre retour n'eût précédé ma justification , je ne vous aurois vu de ma vie . A présent que vous êtes raisonnable , lisez cette lettre & connoissez une fois vos amis.Je voulus refuser de la lire ; mais l'ascendant que tant d'avantages lui donnoient sur moi le lui fit exiger d'un ton d'autorité que , malgré mes ombrages dissipés , mon désir secret n'appuyoit que trop.


Imaginez en quel état je me trouvai après cette lecture , qui m'apprit les bienfaits inouis de celui que j'osois calomnier avec tant d'indignité . Je me précipitai à ses pieds : & le coeur chargé d'admiration , de regrets & de honte , je serrois ses genoux de toute ma force sans pouvoir proférer un seul mot . Il reçut mon repentir comme il avoit reçu mes outrages & n'exigea de moi , pour prix du pardon qu'il daigna m'accorder , que de ne m'opposer jamais au bien qu'il voudroit me faire . Ah ! qu'il fasse désormais ce qu'il lui plaira : son ame sublime est au-dessus de celle des hommes & il n'est pas plus permis de résister à ses bienfaits qu'à ceux de la Divinité.


Ensuite il me remit les deux lettres qui s'adressoient à moi , lesquelles il n'avoit pas voulu me donner avant d'avoir lu la sienne & d'être instruit de la résolution de votre cousine . Je vis , en les lisant , quelle amante & quelle amie le Ciel [277] m'a données ; je vis combien il a rassemblé de sentimens & de vertus autour de moi pour rendre mes remords plus amers & ma bassesse plus méprisable . Dites , quelle est donc cette mortelle unique dont le moindre empire est dans sa beauté & qui , semblable aux puissances éternelles , se fait également adorer & par les biens & par les maux qu'elle fait ? Hélas ! elle m'a tout ravi , la cruelle & je l'en aime davantage . Plus elle me rend malheureux , plus je la trouve parfaite . Il semble que tous les tourmens qu'elle me cause soient pour elle un nouveau mérite auprès de moi . Le sacrifice qu'elle vient de faire aux sentimens de la nature me désole & m'enchante ; il augmente à mes yeux le prix de celui qu'elle a fait à l'amour . Non , son coeur ne sait rien refuser quine fasse valoir ce qu'il accorde.


Et vous , digne & charmante cousine , vous , unique & parfait modele d'amitié , qu'on citera seule entre toutes les femmes & que les coeurs qui ne ressemblent pas au vôtre oseront traiter de chimere ; ah ! ne me parlez plus de philosophie : je méprise ce trompeur étalage qui ne consiste qu'en vains discours ; ce fantôme qui n'est qu'une ombre , qui nous excite à menacer de loin les passions & nous laisse comme un faux brave à leur approche . Daignez ne pas m'abandonner à mes égarements ; daignez rendre vos anciennes bontés à cet infortuné qui ne les mérite plus , mais qui les désire plus ardemment & en a plus besoin que jamais ; daignez me rappeler à moi-même & que votre douce voix supplée en ce coeur malade à celle de la raison.


Non , je l'ose espérer , je ne suis point tombé dans un [278] abaissement éternel . Je sens ranimer en moi ce feu pur & saint dont j'ai brûlé : l'exemple de tant de vertus ne sera point perdu pour celui qui en fut l'objet , qui les aime , les admire & veut les imiter sans cesse . O chère amante dont je dois honorer le choix ! ô mes amis dont je veux recouvrer l'estime ! mon ame se réveille & reprend dans les vôtres sa force & sa vie . Le chaste amour & l'amitié sublime me rendront le courage qu'un lâche désespoir fut prêt à m'ôter ; les purs sentimens de mon coeur me tiendront lieu de sagesse : je serai par vous tout ce que je dois être & je vous forcerai d'oublier ma chute , si je puis m'en relever un instant . Je ne sais ni ne veux savoir quel sort le Ciel me réserve ; quel qu'il puisse être , je veux me rendre digne de celui dont j'ai joui . Cette immortelle image que je porte en moi me servira d'égide & rendra mon ame invulnérable aux coups de la fortune . N'ai-je pas assez vécu pour mon bonheur ? C'est maintenant pour sa gloire que je dois vivre . Ah ! que ne puis-je étonner le monde de mes vertus , afin qu'on pût dire un jour en les admirant : Pouvoit-il moins faire ? Il fut aimé de Julie!


P.S . Des noeuds abhorrés & peut-être inévitables ! Que signifient ces mots ? Ils sont dans sa lettre . Claire , je m'attends à tout ; je suis résigné , prêt à supporter mon sort . Mais ces mots. . . jamais , quoi qu'il arrive , je ne partirai d'ici que je n'aie eu l'explication de ces mots-là.




[279] LETTRE XI . DE JULIE.


Il est donc vrai que mon ame n'est pas fermée au plaisir & qu'un sentiment de joie y peut pénétrer encore ! Hélas ! je croyois depuis ton départ n'être plus sensible qu'à la douleur ; je croyois ne savoir que souffrir loin de toi & je n'imaginais pas même des consolations à ton absence . Ta charmante lettre à ma cousine est venue me désabuser ; je l'ai lue & baisée avec des larmes d'attendrissement : elle a répandu la fraîcheur d'une douce rosée sur mon coeur séché d'ennuis & flétri de tristesse ; & j'ai senti , par la sérénité qui m'en est restée , que tu n'as pas moins d'ascendant de loin que de près sur les affections de ta Julie.


Mon ami , quel charme pour moi de te voir reprendre cette vigueur de sentimens qui convient au courage d'un homme ! Je t'en estimerai davantage & m'en mépriserai moins de n'avoir pas en tout avili la dignité d'un amour honnête , ni corrompu deux coeurs à la fois . Je te dirai plus , à présent que nous pouvons parler librement de nos affaires ; ce qui aggravoit mon désespoir étoit de voir que le tien nous ôtoit la seule ressource qui pouvoit nous rester dans l'usage de tes talents . Tu connois maintenant le digne ami que le Ciel t'a donné : ce ne seroit pas trop de ta vie entiere pour mériter ses bienfaits ; ce ne sera jamais assez pour réparer l'offense que tu viens de lui faire , & j'espere que tu n'auras [280] plus besoin d'autre leçon pour contenir ton imagination fougueuse . C'est sous les auspices de cet homme respectable que tu vas entrer dans le monde ; c'est à l'appui de son crédit , c'est guidé par son expérience , que tu vas tenter de venger le mérite oublié des rigueurs de la fortune . Fais pour lui ce que tu ne ferais pas pour toi ; tâche au moins d'honorer ses bontés en ne les rendant pas inutiles . Vois quelle riante perspectives'offre encore à toi ; vois quel succes tu dois espérer dans une carriere où tout concourt à favoriser ton zele . Le Ciel t'a prodigué ses dons ; ton heureux naturel , cultivé par ton goût , t'a doué de tous les talents ; à moins de vingt-quatre ans , tu joins les grâces de ton âge à la maturité qui dédommage plus tard des progres de sans:


Frutto senile in sçu 'l giovenil fiore.


L'étude n'a point émoussé ta vivacité ni appesantit a personne ; la fade galanterie n'a point rétréci ton esprit ni hébété ta raison . L'ardent amour , en t'inspirant tous les sentimens sublimes dont il est le pere , t'a donné cette élévation d'idées & cette justesse de sens*[*Justesse de sens inseparable de l'amour ! Bonne Julie , elle ne brille pas ici dans le vôtre . ] qui en sont inséparables . A sa douce chaleur , j'ai vu ton ame déployer ses brillantes facultés , comme une fleur s'ouvre aux rayons du soleil : tu as à la fois tout ce qui mene à la fortune & tout ce qui la fait mépriser . Il ne te manquoit , pour obtenir les honneurs du monde , que d'y daigner prétendre & j'espere qu'un objet plus cher à ton coeur te donnera pour eux le zele dont ils ne sont pas dignes.


[281] O mon doux ami ! tu vas t'éloigner de moi?. . . O mon bien-aimé ! tu vas fuir ta Julie!. . . Il le faut ; il faut nous séparer si nous voulons nous revoir heureux un jour & l'effet des soins que tu vas prendre est notre dernier espoir . Puisse une si chére idée t'animer , te consoler durant cette amere & longue séparation ! puisse-t-elle te donner cette ardeur qui surmonte les obstacles & dompte la fortune ! Hélas ! le monde & les affaires seront pour toi des distractions continuelles & feront une utile diversion aux peines de l'absence . Mais je vais rester abandonnée à moi seule ou livrée aux persécutions & tout me forcera de te regretter sans cesse . Heureuse au moins si de vaines allarmes n'aggravoient mes tourmens réels , & si avec mes propres maux je ne sentois encore en moi tous ceux auxquels tu vas t'exposer!


Je frémis en songeant aux dangers de mille especes que vont courir ta vie & tes moeurs . Je prends en toi toute la confiance qu'un homme peut inspirer ; mais puisque le sort nous sépare , ah ! mon ami , pourquoi n'es-tu qu'un homme ? Que de conseils te seroient nécessaires dans ce monde inconnu où tu vas t'engager ! Ce n'est pas à moi , jeune , sans expérience , & qui ai moins d'étude & de réflexion que toi , qu'il appartient de te donner là-dessus des avis ; c'est un soin que je laisse à Milord Edouard . Je me borne à te recommander deux choses , parce qu'elles tiennent plus au sentiment qu'à l'expérience & que , si je connois peu le monde , je crois bien connoître ton coeur ; n'abandonne jamais la vertu , & n'oublie jamais ta Julie.


[282] Je ne te rappellerai point tous ces argumens subtils que tu m'as toi-même appris à mépriser , qui remplissent tant de livres & n'ont jamais fait un honnête homme . Ah ! ces tristes raisonneurs ! quels doux ravissemens leurs coeurs n'ont jamais sentis ni donnés ! Laisse , mon ami , ces vains moralistes & rentre au fond de ton ame : c'est là que tu retrouveras toujours la source de ce feu sacré qui nous embrasa tant de fois de l'amour des sublimes vertus ; c'est là que tu verras ce simulacre éternel du vrai beau dont la contemplation nous anime d'un saint enthousiasme & que nos passions souillent sans cesse sans pouvoir jamais l'effacer.*[*La véritable philosophie des amans est celle de Platon ; durant le charme ils n'en ont jamais d'autre . Un homme ému ne peut quitter ce philosophe ; un lecteur froid ne peut le souffrir . ] Souviens-toi des larmes délicieuses qui couloient de nos yeux , des palpitations qui suffoquoient nos coeurs agités , des transports qui nous élevoient au-dessus de nous-mêmes , au récit de ces vies héroiques qui rendent le vice inexcusable & font l'honneur de l'humanité . Veux-tu savoir laquelle est vraiment désirable , de la fortune ou de la vertu ? Songe à celle que le coeur préfere quand son choix est impartial ; songe où l'intérêt nous porte en lisant l'histoire . T'avisas-tu jamais de désirer les trésors de Crésus , ni la gloire de César , ni le pouvoir de Néron , ni les plaisirs d'Héliogabale ? Pourquoi , s'ils étoient heureux , tes désirs ne te mettoient-ils pas à leur place ? C'est qu'ils ne l'étoient point & tu le sentois bien ; c'est qu'ils étoient vils & méprisables & qu'un méchant heureux ne fait envie à personne . Quels hommes contemplois-tu [283] donc avec le plus de plaisir ? Desquels adorois-tu les exemples ? Auxquels aurois-tu mieux aimé ressembler ? Charme inconcevable de la beauté qui ne périt point ! c'étoit l'Athénien buvant la cigue , c'étoit Brutus mourant pour son pays , c'étoit Régulus au milieu des tourments , c'étoit Caton déchirant ses entrailles , c'étoient tous ces vertueux infortunés qui te faisoient envie & tu sentois au fond de ton coeur la félicité réelle que couvroient leurs maux apparents . Ne crois pas que ce sentiment fût particulier à toi seul , il est celui de tous les hommes & souvent même en dépit d'eux . Ce divin modele que chacun de nous porte avec lui nous enchante malgré que nous en ayons ; sitôt que la passion nous permet de le voir , nous lui voulons ressembler ; & si le plus méchant des hommes pouvoit être un autre que lui-même , il voudroit être un homme de bien.


Pardonne-moi ces transports , mon aimable ami ; tu sais qu'ils me viennent de toi & c'est à l'amour dont je les tiens à te les rendre . Je ne veux point t'enseigner ici tes propres maximes , mais t'en faire un moment l'application pour voir ce qu'elles ont à ton usage : car voici le tems de pratiquer tes propres leçons & de montrer comment on exécute ce que tu sais dire . S'il n'est pas question d'être un Caton ou un Régulus , chacun pourtant doit aimer son pays , être integre & courageux , tenir sa foi , même aux dépens de sa vie . Les vertus privées sont souvent d'autant plus sublimes qu'elles n'aspirent point à l'approbation d'autrui , mais seulement au bon témoignage de soi-même ; & la conscience du juste lui tient lieu des louanges de l'univers . [284] Tu sentiras donc que la grandeur de l'homme appartient à tous les états & que nul ne peut être heureux s'il ne jouit de sa propre estime ; car si la véritable jouissance de l'ame est dans la contemplation du beau , comment le méchant peut-il l'aimer dans autrui sans être forcé de se hair lui-même?


Je ne crains pas que les sens & les plaisirs grossiers te corrompent ; ils sont des pieges peu dangereux pour un coeur sensible & il lui en faut de plus délicats . Mais je crains les maximes & les leçons du monde ; je crains cette force terrible que doit avoir l'exemple universel & continuel du vice ; je crains les sophismes adroits dont il se colore ; je crains enfin que ton coeur même ne t'en impose & ne te rende moins difficile sur les moyens d'acquérir une considération , que tu saurois dédaigner si notre union n'en pouvoit être le fruit.


Je t'avertis , mon ami , de ces dangers ; ta sagesse fera le reste : car c'est beaucoup pour s'en garantir que d'avoir sçu les prévoir . Je n'ajouterai qu'une réflexion , qui l'emporte , à mon avis , sur la fausse raison du vice , sur les fieres erreurs des insensés & qui doit suffire pour diriger au bien la vie de l'homme sage ; c'est que la source du bonheur n'est tout entiere ni dans l'objet désiré ni dans le coeur qui le possede , mais dans le rapport de l'un & de l'autre ; & que , comme tous les objets de nos désirs ne sont pas propres à produire la félicité , tous les états du coeur ne sont pas propres à la sentir . Si l'ame la plus pure ne suffit pas seule à son propre bonheur , il est plus sûr encore que toutes les délices de la terre ne sauroient faire celui d'un coeur dépravé ; [285] car il y a des deux côtés une préparation nécessaire , un certain concours dont résulte ce précieux sentiment recherché de tout être sensible & toujours ignoré du faux sage , qui s'arrête au plaisir du moment faute de connoître un bonheur durable . Que serviroit donc d'acquérir un de ces avantages aux dépens de l'autre , de gagner au dehors pour perdre encore plus au dedans & de se procurer les moyens d'être heureux en perdant l'art de les employer ? Ne vaut-il pas mieux encore , si l'on ne peut avoir qu'un des deux , sacrifier celui que le sort peut nous rendre à celui qu'on ne recouvre point quand on l'a perdu ? Qui le doit mieux savoir que moi , qui n'ai fait qu'empoisonner les douceurs de ma vie en pensant y mettre le comble ? Laisse donc dire les méchans qui montrent leur fortune & cachent leur coeur ; & sois sûr que s'il est un seul exemple du bonheur sur la terre , il se trouve dans un homme de bien . Tu reçus du Ciel cet heureux penchant à tout ce qui est bon & honnête : n'écoute que tes propres désirs , ne suis que tes inclinations naturelles ; songe surtout à nos premieres amours : tant que ces momens purs & délicieux reviendront à ta mémoire , il n'est pas possible que tu cesses d'aimer ce qui te les rendit si doux , que le charme du beau moral s'efface dans ton ame , ni que tu veuilles jamais obtenir ta Julie par des moyens indignes de toi . Comment jouir d'un bien dont on auroit perdu le goût ? Non , pour pouvoir posséder ce qu'on aime , il faut garder le même coeur qui l'a aimé.


Me voici à mon second point : car , comme tu vois , je n'ai [286] pas oublié mon métier . Mon ami , l'on peut sans amour avoir les sentimens sublimes d'une ame forte : mais un amour tel que le nôtre l'anime & la soutient tant qu'il brûle ; sitôt qu'il s'éteint elle tombe en langueur & un coeur usé n'est plus propre à rien . Dis-moi , que serions-nous si nous n'aimions plus ? Eh ! ne vaudroit-il pas mieux cesser d'être que d'exister sans rien sentir & pourrois-tu te résoudre à traîner sur la terre l'insipide vie d'un homme ordinaire , après avoir goûté tous les transports qui peuvent ravir une ame humaine ? Tu vas habiter de grandes villes , où ta figure & ton âge , encore plus que ton mérite , tendront mille embûches à ta fidélité ; l'insinuante coquetterie affectera le langage de la tendresse & te plaira sans t'abuser ; tu ne chercheras point l'amour , mais les plaisirs ; tu les goûteras séparés de lui & ne les pourras reconnaître . Je ne sais si tu retrouveras ailleurs le coeur de Julie ; mais je te défie de jamais retrouver auprès d'une autre ce que tu sentis auprès d'elle . L'épuisement de ton ame t'annoncera le sort que je t'ai prédit ; la tristesse & l'ennui t'accableront au sein des amusemens frivoles ; le souvenir de nos premieres amours te poursuivra malgré toi ; mon image , cent fois plus belle que je ne fus jamais , viendra tout à coup te surprendre . A l'instant le voile du dégoût couvrira tous tes plaisirs & mille regrets amers naîtront dans ton coeur . Mon bien-aimé , mon doux ami , ah ! si jamais tu m'oublies. . . Hélas ! je ne ferai qu'en mourir ; mais toi tu vivras vil & malheureux & je mourrai trop vengée.


Ne l'oublie donc jamais , cette Julie qui fut à toi & dont [287] le coeur ne sera point à d'autres . Je ne puis rien te dire de plus , dans la dépendance où le Ciel m'a placée . Mais après t'avoir recommandé la fidélité , il est juste de te laisser de la mienne le seul gage qui soit en mon pouvoir . J'ai consulté , non mes devoirs , mon esprit égaré ne les connoît plus , mais mon coeur , derniere regle de qui n'en sauroit plus suivre ; & voici le résultat de ses inspirations . Je ne t'épouserai jamais sans le consentement de mon pere , mais je n'en épouserai jamais un autre sans ton consentement : je t'en donne ma parole ; elle me sera sacrée , quoi qu'il arrive & il n'y a point de force humaine qui puisse m'y faire manquer . Sois donc sans inquiétude sur ce que je puis devenir en ton absence . Va , mon aimable ami , chercher sous les auspices du tendre amour un sort digne de le couronner . Ma destinée est dans tes mains autant qu'il a dépendu de moi de l'y mettre & jamais elle ne changera que de ton aveu.




[288] LETTRE XII . A JULIE.


O qual fiamma di gloria , d'onore,


Scorrer sento per tutte le vene,


Alma grande , parlando con te!*[*O de quelle


flamme d'honneur & de gloire je sens embraser


tout mon sang , ame grande , en parlant avec toi ! ]


Julie , laisse-moi respirer ; tu fais bouillonner mon sang , tu me fais tressaillir , tu me fais palpiter ; ta lettre brûle comme ton coeur du saint amour de la vertu & tu portes au fond du mien son ardeur céleste . Mais pourquoi tant d'exhortations où il ne faloit que des ordres ? Crois que si je m'oublie au point d'avoir besoin de raisons pour bien faire , au moins ce n'est pas de ta part ; ta seule volonté me suffit . Ignores-tuque je serai toujours ce qu'il te plaira & que je ferois le mal même avant de pouvoir te désobéir ? Oui , J'aurois brûlé le Capitole si tu me l'avois commandé , parce que je t'aime plus que toutes choses . Mais sais-tu bien pourquoi je t'aime ainsi ? Ah ! fille incomparable ! c'est parce que tu ne peux rien vouloir que d'honnête & que l'amour de la vertu rend plus invincible celui que j'ai pour tes charmes.


Je pars , encouragé par l'engagement que tu viens de prendre & dont tu pouvois t'épargner le détour ; car promettre de n'être à personne sans mon consentement , n'est-ce pas promettre de n'être qu'à moi ? Pour moi , je le dis plus [289] librement & je t'en donne aujourd'hui ma foi d'homme de bien , qui ne sera point violée : j'ignore dans la carriere où je vais m'essayer pour te complaire , à quel sort la fortune m'appelle ; mais jamais les noeuds de l'amour ni de l'hymen ne m'uniront à d'autres qu'à Julie d'Etange ; je ne vis , je n'existe que pour elle & mourrai libre ou son époux . Adieu ; l'heure presse & je pars à l'instant.




LETTRE XIII . A JULIE.


J'arrivai hier au soir à Paris & celui qui ne pouvoit vivre séparé de toi par deux rues en est maintenant à plus de cent lieues . O Julie ! plains-moi , plains ton malheureux ami . Quand mon sang en longs ruisseaux auroit tracé cette route immense , elle m'eût paru moins longue & je n'aurois pas senti défaillir mon ame avec plus de langueur . Ah ! si du moins je connoissois le moment qui doit nous rejoindre ainsi que l'espace qui nous sépare , je compenserois l'éloignement des lieux par le progres du tems , je compterois dans chaque jour ôté de ma vie les pas qui m'auroient rapproché de toi . Mais cette carriere de douleurs est couverte des ténebres de l'avenir ; le terme qui doit la borner se dérobe à mes foibles yeux . O doute ! ô supplice ! mon coeur inquiet te cherche & ne trouve rien . Le soleil se leve & ne me rend plus l'espoir de te voir ; il se couche & je ne t'ai point vue ; [290] mes jours , vides de plaisir & de joie , s'écoulent dans une longue nuit . J'ai beau vouloir ranimer en moi l'espérance éteinte , elle ne m'offre qu'une ressource incertaine & des consolations suspectes . chère & tendre amie de mon coeur , hélas ! à quels maux faut-il m'attendre , s'ils doivent égaler mon bonheur passé!


Que cette tristesse ne t'alarme pas , je t'en conjure ; elle est l'effet passager de la solitude & des réflexions du voyage . Ne crains point le retour de mes premieres foiblesses : mon coeur est dans ta main , ma Julie & puisque tu le soutiens , il ne se laissera plus abattre . Une des consolantes idées qui sont le fruit de ta derniere lettre est que je me trouve à présent porté par une double force , & quand l'amour auroit anéanti la mienne , je ne laisserois pas d'y gagner encore ; car le courage qui me vient de toi me soutient beaucoup mieux que je n'aurois pu me soutenir moi-même . Je suis convaincu qu'il n'est pas bon que l'homme soit seul . Les âmes humaines veulent être accouplées pour valoir tout leur prix ; & la force unie des amis , comme celle des lames d'un aimant artificiel , est incomparablement plus grande que la somme de leurs forces particulieres . Divine amitié ! c'est là ton triomphe . Mais qu'est-ce que la seule amitié auprès de cette union parfaite qui joint à toute l'énergie de l'amitié des liens cent fois plus sacrés ? Où sont-ils ces hommes grossiers qui ne prennent les transports de l'amour que pour une fievre des sens , pour un désir de la nature avilie ? Qu'ils viennent , qu'ils observent , qu'ils sentent ce qui se passe au fond de mon coeur ; qu'ils voyent un amant malheureux éloigné de ce qu'il aime , incertain de le revoir jamais , sans [291] espoir de recouvrer sa félicité perdue ; mais pourtant animé de ces feux immortels qu'il prit dans tes yeux & qu'ont nourri tes sentimens sublimes , prêt à braver la fortune à souffrir ses revers , à se voir même privé de toi & à faire des vertus que tu lui as inspirées le digne ornement de cette empreinte adorable qui ne s'effacera jamais de son ame . Julie , eh ! qu'aurois-je été sans toi ? La froide raison m'eût éclairé peut-être ; tiede admirateur du bien , je l'aurois du moins aimé dans autrui . Je ferai plus ; je saurai le pratiquer avec zele & pénétré de tes sages leçons , je ferai dire un jour à ceux qui nous auront connus ; ô quels hommes nous serions tous , si le monde étoit plein de Julies & de coeurs qui les sçussent aimer!


En méditant en route sur ta derniere lettre , j'ai résolu de rassembler en un recueil toutes celles que tu m'as écrites , maintenant que je ne puis plus recevoir tes avis de bouche . Quoiqu'il n'y en ait pas une que je ne sçache par coeur , & bien par coeur , tu peux m'en croire ; j'aime pourtant à les relire sans cesse , ne fût-ce que pour revoir les traits de cette main chérie qui seule peut faire mon bonheur . Mais insensiblement le papier s'use & avant qu'elles soient déchirées je veux les copier toutes dans un livre blanc que je viens de choisir exprès pour cela . Il est assez gros , mais je songe à l'avenir , & j'espere ne pas mourir assez jeune pour me borner à ce volume . Je destine les soirées à cette occupation charmante , & j'avancerai lentement pour la prolonger . Ce précieux recueil ne me quittera de mes jours ; il sera mon manuel dans le monde où je vais entrer ; il sera pour moi le contrepoison [292] des maximes qu'on y respire ; il me consolera dans mes maux ; il préviendra ou corrigera mes fautes ; il m'instruira durant ma jeunesse ; il m'édifiera dans tous les tems & ce seront , à mon avis , les premieres lettres d'amour dont on aura tiré cet usage.


Quant à la derniere que j'ai présentement sous les yeux , toute belle qu'elle me paraît , j'y trouve pourtant un article à retrancher . Jugement déjà fort étrange : mais ce qui doit l'être encore plus , c'est que cet article est précisément celui qui te regarde & je te reproche d'avoir même songé à l'écrire . Que me parles-tu de fidélité , de constance ? Autrefois tu connoissois mieux mon amour & ton pouvoir . Ah ! Julie , inspires-tu des sentimens périssables & quand je ne t'aurois rien promis , pourrois-je cesser jamais d'être à toi ? Non , non , c'est du premier regard de tes yeux , du premier mot de ta bouche , du premier transport de mon coeur , que s'alluma dans lui cette flamme éternelle que rien ne peut plus éteindre . Ne t'eusse-je vue que ce premier instant , c'en étoit déjà fait , il étoit trop tard pour pouvoir jamais t'oublier. & je t'oublierois maintenant ! maintenant qu'enivré de mon bonheur passé son seul souvenir suffit pour me le rendre encore ! maintenant qu'oppressé du poids de tes charmes je ne respire qu'en eux ! maintenant que ma premiere ame est disparue & que je suis animé de celle que tu m'as donnée ! maintenant , ô Julie , que je me dépite contre moi de t'exprimer si mal tout ce que je sens ! Ah ! que toutes les beautés de l'univers tentent de me séduire , en est-il d'autres que la tienne à mes yeux ? Que tout conspire à l'arracher [293] de mon coeur ; qu'on le perce , qu'on le déchire , qu'on brise ce fidele miroir de Julie , sa pure image ne cessera de briller jusque dans le dernier fragment ; rien n'est capable de l'y détruire . Non , la suprême puissance elle-même ne sauroit aller jusque-là , elle peut anéantir mon ame , mais non pas faire qu'elle existe & cesse de t'adorer.


Milord Edouard s'est chargé de te rendre compte à son passage de ce qui me regarde & de ses projets en ma faveur : mais je crains qu'il ne s'acquitte mal de cette promesse par rapport à ses arrangemens présents . Apprends qu'il ose abuser du droit que lui donnent sur moises bienfaits pour les étendre au delà même de la bienséance . Je me vois , par une pension qu'il n'a pas tenu à lui de rendre irrévocable , en état de faire une figure fort au-dessus de ma naissance ; & c'est peut-être ce que je serai forcé de faire à Londres pour suivre ses vues . Pour ici , où nulle affaire ne m'attache , je continuerai de vivre à ma maniere & ne serai point tenté d'employer en vaines dépenses l'excédent de mon entretien . Tu me l'as appris , ma Julie , les premiers besoins , ou du moins les plus sensibles , sont ceux d'un coeur bienfaisant ; & tant que quelqu'un manque du nécessaire , quel honnête homme a du superflu?




[294] LETTRE XIV . A JULIE.


*[*Sans prévenir le jugement du lecteur & celui de Julie sur ces relations , je crois pouvoir dire que si j'avois à les faire & que je ne les fisse pas meilleures , je les ferois du moins sort différentes . J'ai été plusieurs fois sur le point de les ôter & d'en substituer de ma façon ; enfin je les laisse & je me vante de ce courage . Je me dis qu'un jeune homme de vingt-quatre ans entrant dans le monde ne doit pas le voir comme un homme de cinquante à qui l'expérience n'a que trop appris à le connoître . Je me dis encore que sans y avoir fait un sort grand rôle , je ne suis pourtant plus dans le cas d'en pouvoir parler avec impartialité . Laissons donc ces lettres comme elles sont ; que les observations triviales restent ; c'est un petit mal que tout cela . Mais , il importe à l'ami de la vérité que jusqu'à la fin de sa vie ses passions ne souillent point ses écrites.] J'entre avec une secrete horreur dans ce vaste désert du monde . Ce chaos ne m'offre qu'une solitude affreuse où regne un morne silence . Mon ame à la presse cherche à s'y répandre & se trouve partout resserrée . Je ne suis jamais moins seul que quand je suis seul , disoit un ancien : moi , je ne suis seul que dans la foule , où je ne puis être ni à toi ni aux autres . Mon coeur voudroit parler , il sent qu'il n'est point écouté ; il voudroit répondre , on ne lui dit rien qui puisse aller jusqu'à lui . Je n'entends point la langue du pays & personne ici n'entend la mienne.


Ce n'est pas qu'on ne me fasse beaucoup d'accueil , d'amitiés , de prévenances & que mille soins officieux n'y semblent [295] voler au-devant de moi , mais c'est précisément de quoi je me plains . Le moyen d'être aussitôt l'ami de quelqu'un qu'on n'a jamais vu ? L'honnête intérêt de l'humanité , l'épanchement simple & touchant d'une ame franche , ont un langage bien différent des fausses démonstrations de la politesse & des dehors trompeurs que l'usage du monde exige . J'ai grand'peur que celui qui , des la premiere vue , me traite comme un ami de vingt ans , ne me traitât , au bout de vingt ans , comme un inconnu , si j'avois quelque important service à lui demander ; & quand je vois des hommes si dissipés prendre un intérêt si tendre à tant de gens , je présumerois volontiers qu'ils n'en prennent à personne.


Il y a pourtant de la réalité à tout cela ; car le François est naturellement bon , ouvert , hospitalier , bienfaisant ; mais il y a aussi mille manieres de parler qu'il ne faut pas prendre à la lettre , mille offres apparentes qui ne sont faites que pour être refusées , mille especes de pieges que la politesse tend à la bonne foi rustique . Je n'entendis jamais tant dire : Comptez sur moi dans l'occasion , disposez de mon crédit , de ma bourse , de ma maison , de mon équipage . Si tout cela étoit sincere & pris au mot , il n'y auroit pas de peuple moins attaché à la propriété ; la communauté des biens seroit ici presque établie : le plus riche offrant sans cesse & le plus pauvre acceptant toujours , tout se mettroit naturellement de niveau & Sparte même eût eu des partages moins égaux qu'ils ne seroient à Paris . Au lieu de cela , c'est peut-être la ville du monde où les fortunes sont le plus inégales & où regnent à la fois la plus somptueuse opulence & la [296] plus déplorable misere . Il n'en faut pas davantage pour comprendre ce que signifient cette apparente commisération qui semble toujours aller au-devant des besoins d'autrui & cette facile tendresse de coeur qui contracte en un moment des amitiés éternelles.


Au lieu de tous ces sentimens suspects & de cette confiance trompeuse , veux-je chercher des lumieres & de l'instruction ? C'en est ici l'aimable source & l'on est d'abord enchanté du savoir & de la raison qu'on trouve dans les entretiens , non seulement des savants & des gens de lettres , mais des hommes de tous les états & même des femmes : le tonde la conversation y est coulant , & naturel ; il n'est ni pesant , ni frivole ; il est savant sans pédanterie , gai sans tumulte , poli sans affectation , galant sans fadeur , badin sans équivoques . Ce ne sont ni des dissertations ni des épigrammes : on y raisonne sans argumenter ; on y plaisante sans jeux de mots ; on y associe avec art l'esprit & la raison , les maximes & les saillies , la satire aigue , l'adroite flatterie , & la morale austere . On y parle de tout pour que chacun ait quelque chose à dire ; on n'approfondit point les questions de peur d'ennuyer , on les propose comme en passant , on les traite avec rapidité ; la précision mene à l'élégance : chacun dit son avis & l'appuie en peu de mots ; nul n'attaque avec chaleur celui d'autrui , nul ne défend opiniâtrement le sien ; on discute pour s'éclairer , on s'arrête avant la dispute ; chacun s'instruit , chacun s'amuse , tous s'en vont contents & le sage même peut rapporter de ces entretiens des sujets dignes d'être médités en silence.


[297] Mais au fond , que penses-tu qu'on apprenne dans ces conversations si charmantes ? A juger sainement des choses du monde ? à bien user de la société ? à connoître au moins les gens avec qui l'on vit ? Rien de tout cela , ma Julie . On y apprend à plaider avec art la cause du mensonge , à ébranler à force de philosophie tous les principes de la vertu , à colorer de sophismes subtils ses passions & ses préjugés & à donner à l'erreur un certain tour à la mode selon les maximes du jour . Il n'est point nécessaire de connoître le caractere des gens , mais seulement leurs intérêts , pour deviner à peu près ce qu'ils diront de chaque chose . Quand un homme parle , c'est pour ainsi dire son habit & non pas lui qui a un sentiment ; & il en changera sans façon tout aussi souvent que d'état . Donnez-lui tour à tour une longue perruque , un habit d'ordonnance & une croix pectorale , vous l'entendrez successivement prêcher avec le même zele les loix , le despotisme & l'inquisition . Il y a une raison commune pour la robe , une autre pour la finance , une autre pour l'épée . Chacun prouve tres bien que les deux autres sont mauvaises , conséquence facile à tirer pour les trois.*[*On doit passer ce raisonnement à un Suisse qui voit son pays fort bien gouverné , sans qu'aucune des trois professions y soit établie . Quoi ! L'Etat peut-il substister sans défenseurs ? non , il faut des défenseurs à l'Etat ; mais tous les Citoyens doivent être soldats par devoir , aucun par métier . Les mêmes hommes chez les Romains & chez les Grecs étoient Officiers au Camp , Magistrats à la ville & jamais ces deux fonctions ne furent mieux remplies que quand on ne connoissoit pas ces bizarres préjugés d'états qui les séparent & les déshonorent . ] Ainsi nul ne dit jamais ce qu'il pense , mais ce qu'il lui convient [298] de faire penser à autrui ; & le zele apparent de la vérité n'est jamais en eux que le masque de l'intérêt.


Vous croiriez que le gens isolés qui vivent dans l'indépendance ont au moins un esprit à eux ; point du tout ; autres machines qui ne pensent point & qu'on fait penser par ressorts . On n'a qu'à s'informer de leurs sociétés , de leurs coteries , de leurs amis , des femmes qu'ils voient , des auteurs qu'ils connoissent ; là-dessus on peut d'avance établir leur sentiment futur sur un livre prêt à paraître & qu'ils n'ont point lu ; sur une piece prête à jouer & qu'ils n'ont point vue , sur tel ou tel auteur , qu'ils ne connoissent point , sur tel ou tel systeme dont ils n'ont aucune idée ; & comme la pendule ne se monte ordinairement que pour vingt-quatre heures , tous ces gens-là s'en vont , chaque soir , apprendre dans leurs sociétés ce qu'ils penseront le lendemain.


Il y a ainsi un petit nombre d'hommes & de femmes qui pensent pour tous les autres & pour lesquels tous les autres parlent & agissent ; & comme chacun songe à son intérêt , personne au bien commun & que les intérêts particuliers sont toujours opposés entre eux , c'est un choc perpétuel de brigues & de cabales , un flux & reflux de préjugés , d'opinions contraires , où les plus échauffés , animés par les autres , ne savent presque jamais de quoi il est question . Chaque coterie a ses regles , ses jugements , ses principes , qui ne sont point admis ailleurs . L'honnête homme d'une maison est un fripon dans la maison voisine : le bon , le mauvais , le beau , le laid , la vérité , la vertu , n'ont qu'une existence locale & circonscrite . Quiconque aime à se répandre & fréquente plusieurs [299] sociétés doit être plus flexible qu'Alcibiade , changer de principes comme d'assemblées , modifier son esprit pour ainsi dire à chaque pas & mesurer ses maximes à la toise : il faut qu'à chaque visite il quitte en entrant son ame , s'il en a une ; qu'il en prenne une autre aux couleurs de la maison , comme un laquais prend un habit de livrée ; qu'il la pose de même en sortant & reprenne , s'il veut , la sienne jusqu'à nouvel échange.


Il y a plus ; c'est que chacun se met sans cesse en contradiction avec lui-même , sans qu'on s'avise de le trouver mauvais . On a des principes pour la conversation , & d'autres pour la pratique ; leur opposition ne scandalise personne & l'on est convenu qu'ils ne se ressembleroient point entre eux ; on n'exige pas même d'un auteur , surtout d'un moraliste , qu'il parle comme ses livres , ni qu'il agisse comme il parle ; ses écrits , ses discours , sa conduite , sont trois choses toutes différentes , qu'il n'est point obligé de concilier . En un mot , tout est absurde & rien ne choque , parce qu'on y est accoutumé ; & il y a même à cette inconséquence une sorte de bon air dont bien des gens se font honneur . En effet , quoique tous prêchent avec zele les maximes de leur profession , tous se piquent d'avoir le ton d'une autre . Le robin prend l'air cavalier ; le financier fait le seigneur ; l'évêque a le propos galant ; l'homme de cour parle de philosophie ; l'homme d'Etat de bel esprit : il n'y a pas jusqu'au simple artisan qui , ne pouvant prendre un autre ton que le sien , se met en noir les dimanches pour avoir l'air d'un homme de palais . Les militaires seuls ; dédaignant tous les autres états , gardent sans [300] façon le ton du leur & sont insupportables de bonne foi . Ce n'est pas que M . de Muralt n'eût raison quand il donnoit la préférence à leur société ; mais ce qui étoit vrai de son tems ne l'est plus aujourd'hui . Le progres de la littérature a changé en mieux le ton général ; les militaires seuls n'en ont point voulu changer & le leur , qui étoit le meilleur auparavant , est enfin devenu le pire.*[*Ce jugement , vrai ou faux , ne peut s'entendre que des subalternes & de ceux qui ne vivent pas à Paris : car tout ce qu'il y a d'illustre dans le Royaume est au service & la Cour même est toute militaire . Mais il y a une grande différence , pour les manieres que l'on contracte , entre faire campagne en tems de guerre & passer sa vie dans des garnisons.]


Ainsi les hommes à qui l'on parle ne sont point ceux avec qui l'on converse ; leurs sentimens ne partent point de leur coeur , leurs lumieres ne sont point dans leur esprit , leurs discours ne représentent point leurs pensées ; on n'aperçoit d'eux que leur figure & l'on est dans une assemblée à peu près comme devant un tableau mouvant où le spectateur paisible est le seul être mû par lui-même.


Telle est l'idée que je me suis formée de la grande société sur celle que j'ai vue à Paris ; cette idée est peut-être plus relative à ma situation particuliere qu'au véritable état des choses & se réformera sans doute sur de nouvelles lumieres . D'ailleurs , je ne fréquente que les sociétés où les amis de Milord Edouard m