[J.M.GALLANAR=Éditeur]
JEAN
JACQUES ROUSSEAU
JULIE
, OU LA NOUVELLE HELOISE.
[233]
LETTRES DE DEUX AMANS , HABITANS D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES
ALPES.
SECONDE
PARTIE
LETTRE
I . A JULIE.* [*Je n'ai gueres besoin , je crois , d'avertir que dans
cette seconde
partie & dans la suivante , les deux amans séparés ne sont que
déraisonner , battre la
campagne ; leurs pauvres têtes n'y sont plus.]
J'ai
pris & quitté cent fois la plume ; j'hésite des le premier mot ; je
ne sais quel ton je dois
prendre ; je ne sais par où commencer ; & c'est à Julie que je veux
écrire ! Ah
malheureux ! que suis-je devenu ? Il n'est donc plus ce tems où mille
sentimens délicieux
couloient de ma plume comme un intarissable torrent ! Ces doux momens
de confiance &
d'épanchement sont passés : Nous ne sommes plus l'un à l'autre , nous
ne sommes plus les
mêmes & je ne sais plus à qui j'écris . Daignerez-vous recevoir mes
lettres ? vos yeux
daigneront-ils les parcourir ? les trouverez-vous assez réservées ,
[234] assez circonspectes
? Oserois-je y garder encore une ancienne familiarité ? Oserois-je y
parler d'un amour éteint ou méprisé & ne suis-je pas plus reculé
que le premier jour où je vous écrivis ?
Quelle différence , Ô Ciel ! de ces jours si charmans & si doux à
mon effroyable misere !
Hélas ! je commençois d'exister & je suis tombé dans
l'anéantissement ; l'espoir de vivre
animoit mon coeur ; je n'ai plus devant moi que l'image de la mort
& trois ans d'intervalle
ont fermé le cercle fortuné de mes jours . Ah ! que ne les ai-je
terminé savant de me
survivre à moi-même ! Que n'ai-je suivi mes pressentimens après ces
rapides instans de
délices où je ne voyois plus rien dans la vie qui fût digne de la
prolonger ! Sans doute , il
faloit la borner à ces trois ans ou les ôter de sa durée ; il valoit
mieux ne jamais goûter la
félicité , que la goûter & la perdre . Si j'avois franchi ce fatal
intervalle , si j'avois évité ce
premier regard qui fit une autre ame ; je jouirois de ma raison , je
remplirois les devoirs
d'un homme & sémerois peut-être de quelques vertus mon insipide
carriere . Un moment
d'erreur a tout changé . Mon oeil osa contempler ce qu'il ne faloit
point voir . Cette vue a
produit enfin son effet inévitable . après m'être égaré par degrés , je
ne suis qu'un
furieux dont le sens est aliéné , un lâche esclave sans force &
sans courage , qui va
traînant dans l'ignominie sa chaîne & son désespoir.
Vains
rêves d'un esprit qui s'égare ! Désirs faux & trompeurs , désavoués
à l'instant par
le coeur qui les a formés ! Que sert d'imaginer à des maux réels de
chimériques remedes
qu'on rejetteroit quand ils nous seroient offerts ? Ah ! [235] qui
jamais connoîtra l'amour ,
t'aura vue & pourra le croire , qu'il y ait quelque félicité
possible que je voulusse acheter
au prix de mes premiers feux ? Non , non , que le Ciel garde ses
bienfaits & me laisse , avec
ma misere , le souvenir de mon bonheur passé . J'aime mieux les
plaisirs qui sont dans ma
mémoire & les regrets qui déchirent mon ame , que d'être à jamais
heureux sans ma Julie
. Viens , image adorée , remplir un coeur qui ne vit que par toi ;
suis-moi dans mon exil ,
console-moi dans mes peines , ranime & soutiens mon espérance
éteinte . Toujours ce
coeur infortuné sera ton sanctuaire inviolable , d'où le sort ni les
hommes ne pourront
jamais t'arracher . Si je suis mort au bonheur , je ne le suis point à
l'amour qui m'en rend
digne . Cet amour est invincible comme le charme qui l'a fait naître .
Il est fondé sur la
base inébranlable du mérite & des vertus ; il ne peut périr dans
une ame immortelle ; il
n'a plus besoin de l'appui de l'espérance , & le passé lui donne
des forces pour un avenir éternel.
Mais
toi , Julie , ô toi qui sçus aimer une fois ! comment ton tendre coeur
a-t-il oublié de
vivre ? Comment ce feu sacré s'est-il éteint dans ton ame pure ?
Comment as-tu perdu le
goût de ces plaisirs célestes que toi seule étois capable de sentir
& de rendre ? Tu me
chasses sans pitié ; tu me bannis avec opprobre ; tu me livres à mon
désespoir & tu ne
vois pas dans l'erreur qui t'égare , qu'en me rendant misérable tu
t'ôtes le bonheur de tes
jours ! Ah ! Julie , crois-moi ; tu chercheras vainement un autre coeur
ami du tien ! Mille
t'adoreront , sans doute ; le mien seul te savoit aimer.
[236]
Réponds-moi maintenant , amante abusée ou trompeuse : que sont devenus
ces
projets formés avec tant de mystere ? Où sont ces vaines espérances
dont tu leurras si
souvent ma crédule simplicité ? Où est cette union sainte & désirée
, doux objet de tant
d'ardens soupirs & dont ta plume & ta bouche flattoient mes
voeux ? Hélas ! sur la foi de
tes promesses j'osois aspirer à ce nom sacré d'époux & me croyois
déjà le plus heureux
des hommes . Dis , cruelle ! ne m'abusois-tu que pour rendre enfin ma
douleur plus vive &
mon humiliation plus profonde ? Ai-je attiré mes malheurs par ma faute
? Ai-je manqué
d'obéissance , de docilité , de discrétion ? M'as-tu vu désirer assez
foiblement pour
mériter d'être éconduit , ou préférer mes fougueux désirs à tes
volontés suprêmes ?
J'ai tout fait pour te plaire & tu m'abandonnes ! Tu te chargeois
de mon bonheur & tu
m'as perdu ! Ingrate , rends-moi compte du dépôt que je t'ai confié ;
rends-moi compte de
moi-même , après avoir égaré mon coeur dans cette suprême félicité que
tu m'as
montrée & que tu m'enleves . Anges du Ciel ! j'eusse méprisé votre
sort . J'eusse été le
plus heureux des êtres. . . Hélas ! je ne suis plus rien , un instant
m'a tout ôté . J'ai passé
sans intervalle du comble des plaisirs aux regrets éternels : je touche
encore au bonheur
qui m'échappe...j'y touche encore & le perds pour jamais!. . . Ah !
si je le pouvois croire ! si
les restes d'une espérance vaine ne soutenoient. . . O ! rochers de
Meillerie que mon oeil égaré mesura tant de fois , que ne servîtes-vous
mon désespoir ! J'aurois moins regretté
la vie quand je n'en avois pas senti le prix.
[237]
LETTRE II . DE MIILORD EDOUARD A CLAIRE.
Nous
arrivons à Besançon & mon premier soin est de vous donner des
nouvelles de notre
voyage . Il s'est fait sinon paisiblement , du moins sans accident
& votre ami est aussi sain
de corps qu'on peut l'être avec un coeur aussi malade . Il voudroit
même affecter à
l'extérieur une sorte de tranquillité . Il a honte de son état , &
se contraint beaucoup
devant moi , mais tout décele ses secretes agitations & si je feins
de m'y tromper , c'est
pour le laisser aux prises avec lui-même & occuper ainsi une partie
des forces de son ame à réprimer l'effet de l'autre.
Il
fut fort abattu la premiere journée : je la fis courte , voyant que la
vîtesse de notre
marche irritoit sa douleur . Il ne me parla point , ni moi à lui ; les
consolations indiscretes
ne font qu'aigrir les violentes afflictions . L'indifférence & la
froideur trouvent aisément
des paroles , mais la tristesse & le silence sont alors le vrai
langage de l'amitié . Je
commençai d'appercevoir hier les premieres étincelles de la fureur qui
va succéder
infailliblement à cette léthargie : à la dînée , à peine y avoit-il un
quart d'heure que nous étions arrivés qu'il m'abord a d'un air
d'impatience . Que tardons-nous à partir , me dit-il
avec un sourire amer , pourquoi restons-nous un moment si près d'elle ?
Le soir il affecta
de parler beaucoup , sans dire un mot de Julie . Il recommençoit des
questions auxquelles
j'avois répondu dix fois . Il [238] voulut savoir si nous étions déjà
sur terres de France &
puis il demanda si nous arriverions bientôt à Vevai . La premiere chose
qu'il fait à chaque
station , c'est de commence quelque lette qu'il déchire ou chiffonne un
moment après . J'ai
sauvé du feu deux ou trois de ces brouillons sur lesquels vous pourrez
entrevoir l'état de
son ame . Je crois pourtant qu'il est parvenu à écrire une lettre
entiere.
L'emportement
qu'annoncent ces premiers symptômes est facile à prévoir ; mais je ne
saurois dire quel en sera l'effet & le terme ; car cela dépend
d'une combinaison du
caractere de l'homme , du genre de sa passion , des circonstances qui
peuvent naître , de
mille choses que nulle prudence humaine ne peut déterminer . Pour moi ,
je puis répondre
de ses fureurs , mais non pas de son désespoir & quoi qu'on fasse ,
tout homme est
toujours maître de sa vie.
Je
me flatte , cependant , qu'il respectera sa personne & mes soins ;
& je compte moins
pour cela sur le zele de l'amitié qui n'y sera pas épargné , que sur le
caractere de sa
passion & sur celui de sa maîtresse . L'ame ne peut gueres
s'occuper fortement &
long-tems d'un objet , sans contracter des dispositions qui s'y
rapportent . L'extrême
douceur de Julie doit tempérer l'âcreté du feu qu'elle inspire & je
ne doute pas non plus
que l'amour d'un homme aussi vif ne lui donne à elle-même un peu plus
d'activité qu'elle
n'en auroit naturellement sans lui.
J'ose
compter aussi sur son coeur ; il est fait pour combattre & vaincre
. Un amour pareil
au sien n'est pas tant une foiblesse qu'une force mal employée . Une
flamme ardente &
[239] malheureuse est capable d'absorber pour un tems , pour toujours
peut-être une
partie de ses facultés ; mais elle est elle-même une preuve de leur
excellence & du parti
qu'il en pourroit tirer pour cultiver la sagesse ; car la sublime
raison ne se soutient que par
la même vigueur de l'ame qui fait les grandes passions & l'on ne
sert dignement la
philosophie qu'avec le même feu qu'on sent pour une maîtresse.
Soyez-en
sûre , aimable Claire ; je ne m'intéresse pas moins que vous au sort de
ce couple
infortuné , non par un sentiment de commisération qui peut n'être
qu'une foiblesse ; mais
par la considération de la justice & de l'ordre , qui veulent que
chacun soit placé de la
maniere la plus avantageuse à lui-même & à la société . Ces deux
belles âmes sortirent
l'une pour l'autre des mains de la nature ; c'est dans une douce union
, c'est dans le sein du
bonheur que , libres de déployer leurs forces & d'exercer leurs
vertus , elles eussent éclairé la terre de leurs exemples . Pourquoi
faut-il qu'un insensé préjugé vienne change
les directions éternelles & bouleverser l'harmonie des êtres
pensans ? Pourquoi la vanité
d'un pere barbare cache-t-elle ainsi la lumiere sous le boisseau &
fait-elle gémir dans les
larmes des coeurs tendres & bienfaisans nés pour essuyer celles
d'autrui ? Le lien conjugal
n'est-il pas le plus libre ainsi que le plus sacré des engagemens ? Oui
, toutes les loix qui le
gênent sont injustes ; tous les peres qui l'osent former ou rompre sont
des tyrans . Ce
chaste noeud de la nature n'est soumis ni au pouvoir souverain ni à
l'autorité paternelle ,
mais à la seule autorité du Pere commun [240] qui sait commander aux
coeurs & qui leur
ordonnant de s'unir , les peut contraindre à s'aimer.*[* Il y a des
pays où cette convenance
des conditions & de la fortune est tellement préférée a celle de la
nature & des coeurs ,
qu'il suffit que la premiere ne s'y trouve pas pour empêcher ou rompre
les plus heureux
mariages , sans égard pour l'honneur perdu des infortunées qui sont
tous les jours
victimes de ces odieux préjugés . J'ai vu plaidir au Parlement de Paris
une cause célebre ,
où l'honneur du rang attaquoit insolumment & publiquement
l'honnêteté , le devoir , le
foi conjugale & où l'indigne pere qui gagna son proces , osa
déshériter son fils pour
n'avoir pas voulu être un mal-honnête homme . On ne sauroit dire à quel
point dans ce
pays si galant les femmes sont tyrannisées par les loix . Faut-il
s'étonner qu'elles s'en
vengent si cruellement par leurs moeurs ! ]
Que
signifie ce sacrifice des convenances de la nature aux convenances de
l'opinion ? La
diversité de fortune & d'état s'éclipse & se confond dans le
mariage , elle ne fait rien au
bonheur ; mais celle d'humeur & de caractere demeure & c'est
par elle qu'on est heureux
ou malheureux . L'enfant qui n'a de regle que l'amour choisit mal , le
pere qui n'a de regle
que l'opinion choisit plus mal encore . Qu'une fille manque de raison ,
d'expérience pour
juger de la sagesse & des moeurs , un bon pere y doit suppléer sans
doute . Son droit , son
devoir même est de dire ; ma fille , c'est un honnête homme , ou ,
c'est un fripon ; c'est un
homme de sens , ou , c'est un fou . Voilà les convenances dont il doit
connoître , le
jugement de toutes les autres appartient à la fille . En criant qu'on
troubleroit ainsi l'ordre
de la société , ces tyrans le troublent eux-mêmes . Que le rang se
regle par le mérite &
l'union des coeurs par leur choix , voilà le véritable ordre social ,
ceux qui le reglent par la
naissance ou par les richesses , [241] sont les vrais perturbateurs de
cet ordre ; ce sont
ceux-là qu'il faut décrier ou punir.
Il
est donc de la justice universelle que ces abus soient redressés ; il
est du devoir de
l'homme de s'opposer à la violence , de concourir à l'ordre , &
s'il m'étoit possible d'unir
ces deux amans en dépit d'un vieillard sans raison , ne doutez pas que
je n'achevasse en
cela l'ouvrage du Ciel , sans m'embarrasser de l'approbation des hommes.
Vous
êtes plus heureuse , aimable Claire ; vous avez un pere qui ne prétend
point savoir
mieux que vous en quoi consiste votre bonheur . Ce n'est , peut-être ,
ni par de grandes
vues de sagesse , ni par une tendresse excessive qu'il vous rend ainsi
maîtresse de votre sort
; mais qu'importe la cause , si l'effet est le même , & si , dans
la liberté qu'il vous laisse ,
l'indolence lui tient lieu de raison ? Loin d'abuser de cette liberté ,
le choix que vous avez
fait à vingt ans auroit l'approbation du plus sage pere . Votre coeur ,
absorbé par une
amitié qui n'eut jamais d'égale , a gardé peu de place aux feux de
l'amour . Vous leur
substituez tout ce qui peut y suppléer dans le mariage : moins amante
qu'amie , si vous
n'êtes la plus tendre épouse vous serez la plus vertueuse , & cette
union qu'a formée la
sagesse doit croître avec l'âge & durer autant qu'elle .
L'impulsion du coeur est plus
aveugle , mais elle est plus invincible : c'est le moyen de se perdre
que de se mettre dans la
nécessité de lui résister . Heureux ceux que l'amour assortit comme
auroit fait la raison ,
& qui n'ont point d'obstacle à vaincre & de préjugés à
combattre . Tels seroient nos deux
amans sans l'injuste résistance d'un pere [242] entêté . Tels malgré
lui pourroient-ils être
encore , si l'un des deux étoit bien conseillé.
L'exemple
de Julie & le vôtre montrent également que c'est aux époux seuls à
juger s'ils
se conviennent . Si l'amour ne regne pas , la raison choisira seule ;
c'est le cas où vous êtes
; si l'amour regne , la nature a déjà choisi ; c'est celui de Julie .
Telle est la loi sacrée de la
nature qu'il n'est pas permis à l'homme d'enfreindre , qu'il n'enfreint
jamais impunément
, & que la considération des états & des rangs ne peut abroger
qu'il n'en coûte des
malheurs & des crimes.
Quoique
l'hiver s'avance & que j'aie à me rendre à Rome , je ne quitterai
point l'ami que
j'ai sous ma garde , que je ne voye son ame dans un état de consistance
sur lequel je puisse
compter . C'est un dépôt qui m'est cher par son prix , & parce que
vous me l'avez confié .
Si je ne puis faire qu'il soit heureux , je tâcherai du moins qu'il
soit sage , & qu'il porte en
homme les maux de l'humanité . J'ai résolu de passer ici une quinzaine
de jours avec lui ,
durant lesquels j'espere que nous recevrons des nouvelles de Julie
& des vôtres , & que
vous m'aiderez toutes deux à mettre quelque appareil sur les blessures
de ce coeur malade ,
qui ne peut encore écouter la raison que par l'organe du sentiment . Je
joins ici une lettre
pour votre amie : ne la confiez , je vous prie , à aucun
commissionnaire , mais remettez-la
vous-même.
[243]
FRAGMENS JOINTS A LA LETTRE PRéCéDENTE.
1
. Pourquoi n'ai-je pu vous voir avant mon départ ? Vous avez craint que
je n'expirasse
en vous quittant ? Coeur pitoyable , rassurez-vous . Je me porte bien.
. . je ne souffre pas. . .
je vis encore. . . je pense à vous. . . je pense au tems où je vous fus
cher. . . j'ai le coeur un
peu serré...la voiture m'étourdit. . . je me trouve abattu. . . Je ne
pourrai long-tems vous écrire aujourd'hui . Demain peut-être aurai-je
plus de force...ou n'en aurai-je plus
besoin...
2.Où
m'entraînent ces chevaux avec tant de vitesse ? Où me conduit avec tant
de zele cet
homme qui se dit mon ami ? Est-ce loin de toi , Julie ? Est-ce par ton
ordre ? Est-ce en des
lieux où tu n'es pas?. . . Ah ! fille insensée!. . . je mesure des yeux
le chemin que je
parcours si rapidement . D'où viens-je ? où vais-je? & pourquoi
tant de diligence ?
Avez-vous peur , cruels , que je ne coure pas assez tôt à ma perte ? O
amitié ! ô amour !
est-ce là votre accord ? sont-ce là vos bienfaits?...
3.As-tu
bien consulté ton coeur en me chassant avec tant [244] de violence ?
As-tu pu , dis ,
Julie , as-tu pu renoncer pour jamais. . . Non , non : ce tendre coeur
m'aime , je le sais bien
. Malgré le sort , malgré lui-même , il m'aimera jusqu'au tombeau. . .
Je le vois , tu t'es
laissé suggérer...* [*La suite montre que ses soupçons tomboient sur
Milord Edouard , &
que Claire les a pris pour elle.] Quel repentir éternel tu te
prépares!...Hélas ! il sera trop
tard!. . . Quoi ! tu pourrois oublier. . . Quoi ! je t'aurois mal
connue!. . . Ah ! songe à toi ,
songe à moi , songe à. . . écoute , il en est tems encore. . . Tu m'as
chassé avec barbarie , je
fuis plus vite que le vent. . . Dis un mot , un seul mot , & je
reviens plus prompt que l'éclair
. Dis un mot , & pour jamais nous sommes unis : nous devons l'être.
. . nous le serons. . . Ah
! l'air emporte mes plaintes!... & cependant je fuis ; je vais
vivre & mourir loin
d'elle!...Vivre loin d'elle!...
LETTRE
III . DE MILORD EDOUARD A JULIE.
Votre
cousine vous dira des nouvelles de votre ami . Je crois d'ailleurs
qu'il vous écrit par
cet ordinaire . Commencez par satisfaire là-dessus votre empressement ,
pour lire ensuite
posément cette lettre ; car je vous préviens que son sujet demande
toute votre attention.
Je
connois les hommes ; j'ai vécu beaucoup en peu d'années ; j'ai acquis
une grande
expérience à mes dépens , & [245] c'est le chemin des passions qui
m'a conduit à la
philosophie . Mais de tout ce que j'ai observé jusqu'ici je n'ai rien
vu de si extraordinaire
que vous & votre amant . Ce n'est pas que vous ayez ni l'un ni
l'autre un caractere marqué
dont on puisse au premier coup d'oeil assigner les différences , &
il se pourroit bien que cet
embarras de vous définir vous fît prendre pour des âmes communes par un
observateur
superficiel . Mais c'est cela même qui vous distingue , qu'lest
impossible de vous distinguer
, & que les traits du modele commun , dont quelqu'un manque
toujours à chaque individu
, brillent tous également dans les vôtres . Ainsi chaque épreuve d'une
estampe a ses
défauts particuliers qui lui servent de caractere , & s'il en vient
une qui soit parfaite ,
quoiqu'on la trouve belle au premier coup d'oeil , il faut la
considérer long-tems pour la
reconnaître . La premiere fois que je vis votre amant , je fus frappé
d'un sentiment
nouveau qui n'a fait qu'augmenter de jour en jour , à mesure que la
raison l'a justifié . A
votre égard ce fut tout autre chose encore , & ce sentiment fut si
vif que je me trompai sur
sa nature . Ce n'étoit pas tant la différence des sexes qui produisoit
cette impression ,
qu'un caractere encore plus marqué de perfection que le coeur sent ,
même
indépendamment de l'amour . Je vois bien ce que vous seriez sans votre
ami , je ne vois pas
de même ce qu'il seroit sans vous : beaucoup d'hommes peuvent lui
ressembler , mais il n'y
a qu'une Julie au monde . après un tort que je ne me pardonnerai jamais
, votre lettre vint
m'éclairer sur mes vrais sentiments . Je connus que je n'étois point
[246] jaloux , ni par
conséquent amoureux ; je connus que vous étiez trop aimable pour moi ;
il vous faut les
prémices d'une ame , & la mienne ne seroit pas digne de vous.
Des
ce moment je pris pour votre bonheur mutuel un tendre intérêt qui ne
s'éteindra
point . Croyant lever toutes les difficultés , je fis auprès de votre
pere une démarche
indiscrete , dont le mauvais succes n'est qu'une raison de plus pour
exciter mon zele .
Daignez m'écouter & je puis réparer encore tout le mal que je vous
ai fait.
Sondez
bien votre coeur , ô Julie! , & voyez s'il vous est possible
d'éteindre le feu dont il
est dévoré . Il fut un tems peut-être où vous pouviez en arrêter le
progres ; mais si Julie ,
pure & chaste , a pourtant succombé , comment se relevera-t-elle
après sa chute ?
Comment résistera-t-elle à l'amour vainqueur , & armé de la
dangereuse image de tous
les plaisirs passés ? Jeune amante , ne vous en imposez plus , &
renoncez à la confiance
qui vous a séduite : vous êtes perdue , s'il faut combattre encore :
vous serez avilie &
vaincue , & le sentiment de votre bonté étouffera par degrés toutes
vos vertus . L'amour
s'est insinué trop avant dans la substance de votre ame pour que vous
puissiez jamais l'en
chasser ; il en renforce & pénetre tous les traits comme une eau
forte & corrosive , vous
n'en effacerez jamais la profonde impression sans effacer à la fois
tous les sentimens exquis
que vous reçûtes de la nature ; & quand il ne vous restera plus
d'amour , il ne vous restera
plus rien d'estimable . Qu'avez-vous donc maintenant à faire , ne
pouvant plus changer
l'état de votre coeur ? Une seule chose , Julie , c'est de le rendre
légitime . Je vais [247]
vous proposer pour cela l'unique moyen qui vous reste ; profitez-en
tandis qu'il est tems
encore ; rendez à l'innocence & à la vertu cette sublime raison
dont le Ciel vous fit
dépositaire , ou craignez d'avilir à jamais le plus précieux de ses
dons.
J'ai
dans le duché d'York une terre assez considérable , qui fut long-tems
le séjour de mes
ancêtres . Le château est ancien , mais bon & commode ; les
environs sont solitaires , mais
agréables & variés . La riviere d'Ouse , qui passe au bout du parc
, offre à la fois une
perspective charmante à la vue & un débouché facile aux denrées .
Le produit de la terre
suffit pour l'honnête entretien du maître & peut doubler sous ses
yeux . L'odieux préjugé
n'a point d'acces dans cette heureuse contrée ; l'habitant paisible y
conserve encore les
moeurs simples des premiers tems , & l'on y trouve une image du
Valais décrit avec des
traits si touchans par la plume de votre ami ! Cette terre est à vous ,
Julie , si vous daignez
l'habiter avec lui ; c'est là que vous pourrez accomplir ensemble tous
les tendres souhaits
par où finit la lettre dont je parle.
Venez
, modele unique des vrais amants , venez , couple aimable & fidele
, prendre
possession d'un lieu fait pour servir d'asile à'amour & à
l'innocence ; venez y serrer , à la
face du Ciel & des hommes , le doux noeud qui vous unit ; venez
honorer de l'exemple de
vos vertus un pays où elles seront adorées , & des gens simples
portés à les imiter .
Puissiez-vous en ce lieu tranquille goûter à jamais dans les sentimens
qui vous unissent le
bonheur des âmes pures ! puisse le Ciel y bénir vos chastes feux d'une
famille qui vous
ressemble ; [248] puissiez-vous y prolonger vos jours dans une
honorable vieillesse , & les
terminer enfin paisiblement dans les bras de vos enfants ! puissent nos
neveux , en
parcourant avec un charme secret ce monument de la félicité conjugale ,
dire un jour dans
l'attendrissement de leur coeur : Ce fut ici l'asile de l'innocence
, ce fut ici la demeure des
deux amants!
Votre
sort est en vos mains , Julie ; pesez attentivement la proposition que
je vous fais , &
n'en examinez que le fond ; car d'ailleurs je me charge d'assurer
d'avance &
irrévocablement votre ami de l'engagement que je prends ; je me charge
aussi de la sûreté
de votre départ , & de veiller avec lui à celle de votre personne
jusqu'à votre arrivée : là
vous pourrez aussitôt vous marier publiquement sans obstacle ; car
parmi nous une fille
nubile n'a nul besoin du consentemen d'autrui pour disposer d'elle-même
. Nos sages loix
n'abrogent point celles de la nature , & s'il résulte de cet
heureux accord quelques
inconvénients , ils sont beaucoup moindres que ceux qu'il prévient .
J'ai laissé à Vevai
mon valet de chambre , homme de confiance , brave , prudent & d'une
fidélité à toute épreuve . Vous pourrez aisément vous concerter avec
lui de bouche ou par écrit à l'aide
de Regianino , sans que ce dernier sache de quoi il s'agit . Quand il
sera tems , nous
partirons pour vous aller joindre , & vous ne quitterez la maison
paternelle que sous la
conduite de votre époux.
Je
vous laisse à vos réflexions ; mais , je le répete , craignez l'erreur
des préjugés & la
séduction des scrupules , qui menent souvent au vice par chemin de
l'honneur . Je [249]
prévois ce qui vous arrivera si vous rejetez mes offres . La tyrannie
d'un pere intraitable
vous entraînera dans l'abîme que vous ne connaîtrez qu'apres la chute .
Votre extrême
douceur dégénere quelquefois en timidité : vous serez sacrifiée à la
chimere des
conditions.[*La chimere des conditions ! C'est un Pair d'Angleterrre
qui parle ainsi! & tout
ceci ne seroit pas une fiction ? Lecteur : qu'en dites-vous?] Il faudra
contracter un
engagement désavoué par le coeur . L'approbation publique sera démentie
incessamment
par le cri de la conscience ; vous serez honorée & méprisable : il
vaut mieux être oubliée
& vertueuse.
P.S
. Dans le doute de votre résolution , je vous écris à'insu de notre ami
, de peur qu'un
refus de votre part ne vînt détruire en un instant tout l'effet de mes
soins.
LETTRE
IV . DE JULIE A CLAIRE.
Oh
! ma chère , dans quel trouble tu m'as laissée hier au soir ! &
quelle nuit j'ai passé en
rêvant à cette fatale lettre ! Non , jamais tentation plus dangereuse
ne vint assaillir mon
coeur ; jamais je n'éprouvai de pareilles agitations ; & jamais je
n'apperçus moins le
moyen de les appaiser . Autrefois , une certaine lumiere de sagesse
& de raison dirigeoit ma
volonté ; [250] dans toutes les occasions embarrassantes , je
discernois d'abord le parti le
plus honnête & le prenois à l'instant . Maintenant , avilie &
toujours vaincue , je ne fais
que flotter entre des passions contraires : mon foible coeur n'a plus
que le choix de ses
fautes ; & tel est mon déplorable aveuglement , que si je viens par
hasard à prendre le
meilleur parti , la vertu ne m'aura point guidée & je n'en aurai
pas moins de remords . Tu
sais quel époux mon pere me destine ; tu sais quels liens l'amour m'a
donnés . Veux-je être vertueuse , l'obéissance & la foi m'imposent
des devoirs opposés . Veux-je suivre le
penchant de mon coeur , qui préférer d'un amant ou d'un pere ? Hélas !
en écoutant
l'amour ou la nature , je ne puis éviter de mettre l'un ou l'autre au
désespoir ; en me
sacrifiant au devoir , je ne puis éviter de commettre un crime ; &
quelque parti que je
prenne , il faut que je meure à la fois malheureuse & coupable.
Ah
! chère & tendre amie , toi qui fus toujours mon unique ressource
& qui m'as tant de
fois sauvée de la mort & du désespoir , considere aujourd'hui
l'horrible état de mon ame
& vois si jamais tes secourables soins me furent plus nécessaires .
Tu sais si tes avis sont écoutés ; tu sais si tes conseils sont suivis
; tu viens de voir , au prix du bonheur de ma vie ,
si je sais déférer aux leçons de l'amitié . Prends donc pitié de
l'accablement où tu m'as
réduite : acheve , puisque tu as commencé ; supplée à mon courage
abattu ; pense pour
celle qui ne pense plus que par toi . Enfin , tu lis dans ce coeur qui
t'aime : tu le connois
mieux que moi . Apprends-moi donc ce que je veux & choisis à ma
place , quand [251] je
n'ai plus la force de vouloir , ni la raison de choisir.
Relis
la lettre de ce généreux Anglois ; relis-la mille fois , mon ange . Ah
! laisse-toi toucher
au tableau charmant du bonheur que l'amour , la paix , la vertu peuvent
me promettre
encore ! Douce & ravissante union des ames ! délices inexprimables
, même au sein des
remords ! Dieux ! que seriez-vous pour mon coeur au sein de la foi
conjugale ? Quoi ! le
bonheur & l'innocence seroient encore en mon pouvoir ? Quoi ! je
pourrois expirer
d'amour & de joie entre un époux adoré , & les chers gages de
sa tendresse!. . . & j'hésite
un seul moment , & je ne vole pas réparer ma faute dans les bras de
celui qui me la fit
commettre ! & je ne suis pas déjà femme vertueuse & chaste mere
de famille?. . . Oh que
les auteurs de mes jours ne peuvent-ils me voir sortir de mon
avilissement ! Que ne
peuvent-ils être témoins de la maniere dont je saurai remplir à mon
tour les devoirs
sacrés qu'ils ont remplis envers moi?. . . Et les tiens ? Fille ingrate
& dénaturée , qui les
remplira près d'eux , tandis que tu les oublies ? Est-ce en plongeant
le poignard dans le
sein d'une mere que tu te prépares à le devenir ? Celle qui déshonore
sa famille
apprendra-t-elle à ses enfans à l'honorer ? Digne objet de l'aveugle
tendresse d'un pere &
d'une mere idolâtres , abandonne-les au regret de t'avoir fait naître ;
couvre leurs vieux
jours de douleur & d'opprobre. . . & jouis , si tu peux , d'un
bonheur acquis à ce prix.
Mon
Dieu ! que d'horreurs m'environnent ! quitter furtivement son pays ;
déshonorer sa
famille , abandonner à la fois pere , mere , amie , parens , &
toi-même! & toi , ma douce
[252] amie! & toi , la bien-aimée de mon coeur ! toi dont à peine
des mon enfance , je puis
rester éloignée un seul jour ; te fuir , te quitter , te perdre , ne te
plus voir!. . . ah ! non !
que jamais. . . que de tourmens déchirent ta malheureuse amie ! elle
sent à la fois tous les
maux dont elle a le choix , sans qu'aucun des biens qui lui resteront
la console . Hélas ! je
m'égare . Tant de combats passent ma force & troublent ma raison ;
je perds à la fois le
courage & le sens . Je n'ai plus d'espoir qu'en toi seule . Ou
choisis , ou laisse-moi mourir.
LETTRE
V . REPONSE.
Tes
perplexités ne sont que trop bien fondées , ma chère Julie ; je les ai
prévues & n'ai pu
les prévenir ; je les sens & ne les puis appaiser ; & ce que je
vois de pire dans ton état ,
c'est que personne ne t'en peut tirer que toi-même . Quand il s'agit de
prudence , l'amitié
vient au secours d'une ame agitée ; s'il faut choisir le bien ou le mal
, la passion qui les
méconnaît peut se taire devant un conseil désintéressé . Mais ici ,
quelque parti que tu
prennes , la nature l'autorise & le condamne , la raison le bl ame
& l'approuve , le devoir ,
se tait ou s'oppose à lui-même ; les suites sont également à craindre
de part & d'autre ; tu
ne peux ni rester indécise ni bien choisir ; tu n'asque des peines à
comparer & ton coeur
seul en est le juge . Pour moi , l'importance [253] de la délibération
m'épouvante & son
effet m'attriste . Quelque sort que tu préferes , il sera toujours peu
digne de toi ; & ne
pouvant ni te montrer un parti qui te convienne , ni te conduire au
vrai bonheur , je n'ai
pas le courage de décider de ta destinée . Voici le premier refus que
tu reçus jamais de ton
amie ; & je sens bien , par ce qu'il me coûte , que ce sera le
dernier : mais je te trahirois en
voulant te gouverner dans un cas où la raison même s'impose silence
& où la seule regle à
suivre est d'écouter ton propre penchant.
Ne
sois pas injuste envers moi , ma douce amie & ne me juge point
avant le tems . Je sais
qu'il est des amitiés circonspectes qui , craignant de se compromettre
, refusent des conseils
dans les occasions difficiles & dont la réserve augmente avec le
péril des amis . Ah ! tu vas
connoître si ce coeur qui t'aime connoît ces timides précautions !
Souffre qu'au lieu de te
parler de tes affaires , je te parle un instant des miennes.
N'as-tu
jamais remarqué , mon ange , à quel point tout ce qui t'approche
s'attache à moi ?
Qu'un pere & une mere chérissent une fille unique , il n'y a pas ,
je le sais , de quoi s'en
fort étonner ; qu'un jeune homme ardent s'enflamme , pour un objet
aimable , cela n'est
pas plus extraordinaire . Mais qu'à l'âge mûr , un homme aussi froid
que M . de Wolmar
s'attendrisse , en te voyant , pour la premiere fois de sa vie ; que
toute une famille
t'idolâtre unanimement ; que tu sois chère à mon pere , cet homme si
peu sensible , autant
& plus peut-être que ses propres enfants ; que les amis , les
connoissances , les domestiques
, les voisins & toute une ville [254] entiere , t'adorent de
concert & prennent à toi le plus
tendre intérêt : voilà ma chère , un concours moins vraisemblable &
qui n'auroit point
lieu s'il n'avoit en ta personne quelque cause particuliere . Sais-tu
bien quelle est cette cause
? Ce n'est ni ta beauté , ni ton esprit , ni ta grâce , ni rien de tout
ce qu'on entend par le
don de plaire : mais c'est cette ame tendre & cette douceur
d'attachement qui n'a point
d'égale ; c'est le don d'aimer , mon enfant , qui te fait aimer . On
peut résister à tout , hors à la bienveillance ; & il n'y a point
de moyen plus sûr d'acquérir l'affection des autres ,
que de leur donner la sienne . Mille femmes sont plus belles que toi ;
plusieurs ont autant
de grâce ; toi seule as , avec les grâces , je ne sais quoi de plus
séduisant qui ne plaît pas
seulement mais qui touche & qui fait voler tous les coeurs
au-devant du tien . On sent que
ce tendre coeur ne demande qu'à se donner & le doux sentiment qu'il
cherche le va
chercher à son tour.
Tu
vois par exemple avec surprise l'incroyable affection de Milord Edouard
pour ton ami ;
tu vois son zele pour ton bonheur ; tu reçois avec admiration ses
offres généreuses ; tu les
attribues à la seule vertu: & ma Julie de s'attendrir ! Erreur ,
abus , charmante cousine ! A
Dieu ne plaise que j'atténue les bienfaits de Milord Edouard & que
je déprise sa grande
ame ! Mais , crois-moi , ce zele , tout pur qu'il est , seroit moins
ardent , si , dans la même
circonstance , il s'adressoit à d'autres personnes . C'est ton
ascendant invincible & celui de
ton ami qui , sans même qu'il s'en aperçoive , le déterminent avec tant
de force & lui font
faire par [255] attachement ce qu'il croit ne faire que par honnêteté.
Voilà
ce qui doit arriver à toutes les âmes d'une certaine trempe ; elles
transforment ,
pour ainsi dire , les autres en elles-mêmes ; elles ont une sphere
d'activité dans laquelle
rien ne leur résiste : on ne peut les connoître sans les vouloir imiter
& de leur sublime élévation elles attirent à elles tout ce qui les
environne . C'est pour cela , ma chère , que ni
toi ni ton ami ne connaîtrez peut-être jamais les hommes ; car vous les
verrez bien plus
comme vous les ferez , que comme ils seront d'eux-mêmes . Vous donnerez
le ton à tous
ceux qui vivront avec vous ; ils vous fuiront ou vous deviendront
semblables & tout ce que
vous aurez vu n'aura peut-être rien de pareil dans le reste du monde.
Venons
maintenant à moi , cousine , à moi qu'un même sang , un même âge &
surtout
une parfaite conformité de goûts & d'humeurs , avec des tempéramens
contraires , unit à
toi des l'enfance:
Congiunti eran gl'albergbi,
Ma più congiunti i cori;
Conforme era l'etate,
Ma 'l pensier più cnnforme.*[*Nos ames
étoient jointes ainsi que nos demeures,
& nous avions la même conformité de
goûts
que d'âges . TASS . AMIN . ]
Que
penses-tu qu'ait produit sur celle qui a passé sa vie avec toi cette
charmante influence
qui se fait sentir à tout ce qui t'approche ? Crois-tu qu'il puisse ne
régner entre nous
qu'une union commune ? Mes yeux ne te rendent-ils pas [256] la douce
joie que je prends
chaque jour dans les tiens en nous abordant ? Ne lis-tu pas dans mon
coeur attendri le
plaisir de partager tes peines & de pleurer avec toi ? Puis-je
oublier que , dans les premiers
transports d'un amour naissant , l'amitié ne te fut point importune
& que les murmures de
ton amant ne purent t'engager à m'éloigner de toi & à me dérober le
spectacle de ta
foiblesse ? Ce moment fut critique , ma Julie ; je sais ce que vaut
dans ton coeur modeste le
sacrifice d'une honte qui n'est pas réciproque . Jamais je n'eusse été
ta confidente si
j'eusse été ton amie à demi & nos âmes se sont trop bien senties en
s'unissant pour que
rien les puisse désormais séparer.
Qu'est-ce
qui rend les amitiés si tiedes & si peu durables entre les femmes ,
je dis entre
celles qui sauroient aimer ? Ce sont les intérêts de l'amour , c'est
l'empire de la beauté ;
c'est la jalousie des conquêtes : or , si rien de tout cela nous eût pu
diviser , cette division
seroit déjà faite . Mais quand mon coeur seroit moins inepte à l'amour
, quand
j'ignorerois que vos feux sont de nature à ne s'éteindre qu'avec la vie
, ton amant est mon
ami , c'est-à-dire mon frere: & qui vit jamais finir par l'amour
une véritable amitié ?
Pour M . d'Orbe , assurément il aura long-tems à se louer de tes
sentiments , avant que je
songe à m'en plaindre & je ne suis pas plus tentée de le retenir
par force , que toi de me
l'arracher . Eh ! mon enfant , plût au Ciel qu'au prix de son
attachement , je te pusse
guérir du tien ! Je le garde avec plaisir , je le céderois avec joie.
A
l'égard des prétentions sur la figure , j'en puis avoir tant [257]
qu'il me plaira ; tu n'es
pas fille à me les disputer & je suis bien sûre qu'il ne t'entra de
tes jours dans l'esprit de
savoir qui de nous deux est la plus jolie . Je n'ai pas été tout à fait
si indifférente ; je sais
là-dessus à quoi m'en tenir , sans en avoir le moindre chagrin . Il me
semble même que
j'en suis plus fiere que jalouse ; car enfin les charmes de ton visage
, n'étant pas ceux qu'il
faudroit au mien , ne m'ôtent rien de ce que j'ai & je me trouve
encore belle de ta beauté ,
aimable de tes grâces , ornée de tes talents : je me pare de toutes tes
perfections & c'est en
toi que je place mon amour-propre le mieux entendu . Je n'aimerois
pourtant guere à faire
peur pour mon compte , mais je suis assez jolie pour le besoin que j'ai
de l'être . Tout le
reste m'est inutile & je n'ai pas besoin d'être humble pour te
céder.
Tu
t'impatientes de savoir à quoi j'en veux venir . Le voici . Je ne puis
te donner le conseil
que tu me demandes , je t'en ai dit la raison : mais le parti que tu
prendras pour toi , tu le
prendras en même tems pour ton amie ; & quel que soit ton destin ,
je suis déterminée à
le partager . Si tu pars , je te suis ; si tu restes , je reste : j'en
ai formé l'inébranlable
résolution ; je le dois , rien ne m'en peut détourner . Ma fatale
indulgence a causé ta perte
; ton sort doit être le mien ; & puisque nous fûmes inséparables
des l'enfance , ma Julie , il
faut l'être jusqu'au tombeau.
Tu
trouveras , je le prévois , beaucoup d'étourderie dans ce projet : mais
, au fond , il est
plus sensé qu'il ne semble ; & je n'ai pas les mêmes motifs
d'irrésolution que toi .
Premierement , quant à ma famille , si je quitte un pere facile , je
[258] quitte un pere assez
indifférent , qui laisse faire à ses enfans tout ce qui leur plaît ,
plus par négligence que
par tendresse : car tu sais que les affaires de l'Europe l'occupent
beaucoup plus que les
siennes & que sa fille lui est moins chère que la Pragmatique .
D'ailleurs , je ne suis pas
comme toi fille unique ; & avec les enfans qui lui resteront , à
peine saura-t-il s'il lui en
manque un.
J'abandonne
un mariage prêt à conclure ? Manco male , ma chére ; c'est à M . d'Orbe
,
s'il m'aime , à s'en consoler . Pour moi , quoique j'estime son
caractere , que je ne sois pas
sans attachement pour sa personne & que je regrette en lui un fort
honnête homme , il ne
m'est rien auprès de ma Julie . Dis-moi , mon enfant , l'ame a-t-elle
un sexe ? En vérité , je
ne le sens guere à la mienne . Je puis avoir des fantaisies , mais fort
peu d'amour . Un mari
peut m'être utile , mais il ne sera jamais pour moi qu'un mari ; &
de ceux-là , libre encore
& passable comme je suis , j'en puis trouver un par tout le monde.
Prends
bien garde , cousine , que , quoique je n'hésite point , ce n'est pas à
dire que tu ne
doives point hésiter & que je veuille t'insinuer à prendre le parti
que je prendrai si tu pars
. La différence est grande entre nous & tes devoirs sont beaucoup
plus rigoureux que les
miens . Tu sais encore qu'une affection presque unique remplit mon
coeur & absorbe si
bien tous les autres sentiments , qu'ils y sont comme anéantis . Une
invincible & douce
habitude m'attache à toi des mon enfance ; je n'aime parfaitement que
toi seule & si j'ai
quelque lien à rompre en te suivant , je m'encouragerai par [259] ton
exemple . Je me dirai
, j'imite Julie & me croirai justifiée.
BILLET
DE JULIE A CLAIRE.
Je
t'entends , amie incomparable & je te remercie . Au moins une fois
j'aurai fait mon
devoir & ne serai pas en tout indigne de toi.
LETTRE
VI . DE JULIE A MILORD EDOUARD.
Votre
lettre , milord , me pénetre d'attendrissement & d'admiration .
L'ami que vous
daignez protéger n'y sera pas moins sensible , quand il saura tout ce
que vous avez voulu
faire pour nous . Hélas ! il n'ya que les infortunés qui sentent le
prix des âmes
bienfaisantes . Nous ne savons déjà qu'à trop de titres tout ce que
vaut la vôtre & vos
vertus héroiques nous toucheront toujours , mais elles ne nous
surprendront plus.
Qu'il
me seroit doux d'être heureuse sous les auspices d'un ami si généreux
& de tenir de
ses bienfaits le bonheur que la fortune m'a refusé ! Mais , milord , je
le vois avec désespoir
, elle trompe vos bons desseins ; mon sort cruel l'emporte [260] sur
votre zele & la douce
image des biens que vous m'offrez ne sert qu'à m'en rendre la privation
plus sensible .
Vous donnez une retraite agréable , & sûre à deux amans persécutés
; vous y rendez
leurs feux légitimes , leur union solennelle ; & je sais que sous
votre garde j'échapperois
aisément aux poursuites d'une famille irritée . C'est beaucoup pour
l'amour ; est-ce assez
pour la félicité ? Non : si vous voulez que je sois paisible &
contente , donnez-moi quelque
asile plus sûr encore ; où l'on puisse échapper à la honte & au
repentir . Vous allez
au-devant de nos besoins & par une générosité sans exemple , vous
vous privez pour notre
entretien d'une partie des biens destinés au vôtre . Plus riche , plus
honorée de vos
bienfaits que de mon patrimoine , je puis tout recouvrer près de vous
& vous daignerez me
tenir lieu de pere . Ah ! milord , serai-je digne d'en trouver un ,
après avoir abandonné
celui que m'a donné la nature?
Voilà
la source des reproches d'une conscience épouvantée , & des
murmures secrets qui
déchirent mon coeur . Il ne s'agit pas de savoir si j'ai droit de
disposer de moi contre le gré
des auteurs de mes jours , mais si j'en puis disposer sans les affliger
mortellement , si je
puis les fuir sans les mettre au désespoir . Hélas ! il vaudoit autant
consulter si j'ai droit de
leur ôter la vie . Depuis quand la vertu pese-t-elle ainsi les droits
du sang & de la nature ?
Depuis quand un coeur sensible marque-t-il avec tant de soin les bornes
de la
reconnaissance ? N'est-ce pas être déjà coupable , que de vouloir aller
jusqu'au point où
l'on commence à le devenir ? & cherche-t-on si scrupuleusement le
terme de ses devoirs ,
[261] quand on n'est point tenté de le passer ? Qui , moi ?
j'abandonnerois
impitoyablement ceux par qui je respire , ceux qui me conservent la vie
qu'ils m'ont
donnée , & me la rendent chère ; ceux qui n'ont d'autre espoir ,
d'autre plaisir qu'en moi
seule ? Un pere presque sexagénaire ! une mere toujours languissante !
Moi leur unique
enfant , je les laisserois sans assistance dans la solitude & les
ennuis de la vieillesse , quand
il est tems de leur rendre les tendres soins qu'ils m'ont prodigués ?
Je livrerois leurs
derniers jours à la honte , aux regrets , aux pleurs ? La terreur , le
cri de ma conscience
agitée me peindroient sans cesse mon pere & ma mere expirans sans
consolation &
maudissant la fille ingrate qui les délaisse & les déshonore ? Non
, Milord , la vertu que
j'abandonnai , m'abandonne à son tour & ne dit plus rien à mon
coeur ; mais cette idée
horrible me parle à sa place , elle me suivroit pour mon tourment à
chaque instant de mes
jours , & me rendroit misérable au sein du bonheur . Enfin , si tel
est mon destin , qu'il
faille livrer le reste de ma vie aux remords , celui-là seul est trop
affreux pour le supporter
; j'aime mieux braver tous les autres.
Je
ne puis répondre à vos raisons , je l'avoue , je n'ai que trop de
penchant à les trouver
bonnes : mais , Milord , vous n'êtes pas marié . Ne sentez-vous point
qu'il faut être pere
pour avoir droit de conseiller les enfans d'autrui ? Quant à moi , mon
parti est pris ; mes
parens me rendront malheureuse , je le sais bien ; mais il me sera
moins cruel de gémir
dans mon infortune , que d'avoir causé la leur , & je ne déserterai
jamais la maison
paternelle . Va donc , douce [262] chimere d'une ame sensible ,
félicité si charmante & si
désirée , va te perdre dans la nuit des songes ; tu n'auras plus de
réalité pour moi. Et
vous , ami trop généreux , oubliez vos aimables projets & qu'il
n'en reste de trace qu'au
fond d'un coeur trop reconnoissant pour en perdre le souvenir . Si
l'exces de nos maux ne
décourage point votre grande ame , si vos généreuses bontés ne sont
point épuisées , il
vous reste de quoi les exercer avec gloire , & celui que vous
honorez du titre de votre ami ,
peut par vos soins mériter de le devenir . Ne jugez pas de lui par
l'état où vous le voyez :
son égarement ne vient point de lâcheté , mais d'un génie ardent &
fier qui se roidit
contre la fortune . Il y a souvent plus de stupidité que de courage
dans une constance
apparente ; le vulgaire ne connoît point de violentes douleurs , &
les grandes passions ne
germent guere chez les hommes foibles . Hélas ! il a mis dans la sienne
cette énergie de
sentimens qui caractérise les ames nobles , & c'est ce qui fait
aujourd'hui ma honte & mon
désespoir . Milord , daignez le croire , s'il n'étoit qu'un homme
ordinaire , Julie n'eût
point péri.
Non
, non ; cette affection secrete qui prévint en vous une estime éclairée
ne vous a point
trompé . Il est digne de tout ce que vous avez fait pour lui sans le
bien connoître ; vous
ferez plus encore s'il est possible , après l'avoir connu . Oui , soyez
son consolateur , son
protecteur , son ami , son pere , c'est à la fois pour vous & pour
lui que je vous en conjure ;
il justifiera votre confiance , il honorera vos bienfaits , il
pratiquera vos leçons , il imitera
vos vertus , il apprendra de vous la [263] sagesse . Ah ! Milord ! s'il
devient entre vos mains
tout ce qu'il peut être , que vous serez fier un jour de votre ouvrage!
LETTRE
VII . DE JULIE.
Et
toi aussi , mon doux ami! & toi l'unique espoir de mon coeur , tu
viens le percer encore
quand il se meurt de tristesse ! J'étois préparée aux coups de la
fortune , de longs
pressentimens me les avoient annoncés ; je les aurois supportés avec
patience : mais toi
pour qui je les souffre ! ah ! ceux qui me viennent de toi me sont
seuls insupportables & il
m'est affreux de voir aggraver mes peines par celui qui devoit me les
rendre cheres . Que de
douces consolations je m'étois promises qui s'évanouissent avec ton
courage ! Combien de
fois je me flattai que ta force animeroit ma langueur , que ton mérite
effaceroit ma faute ,
que tes vertus releveroient mon ame abattue ! Combien de fois j'essuyoi
mes larmes ameres
en me disant : Je souffre pour lui , mais il en est digne : je suis
coupable , mais il est
vertueux ; mille ennuis m'assiegent , mais sa constance me soutient
& je trouve au fond de
son coeur le dédommagement de toutes mes pertes ! Vain espoir que la
premiere épreuve a
détruit ! Où est maintenant cet amour sublime qui sait élever tous les
sentimens & faire éclater la vertu ? Où sont ces fieres maximes ?
Qu'est devenue cette imitation des grands
hommes ? Où est [264] ce philosophe que le malheur ne peut ébranler
& qui succombe au
premier accident qui le sépare de sa maîtresse ? Quel prétexte excusera
désormais ma
honte à mes propres yeux , quand je ne vois plus dans celui qui m'a
séduite qu'un homme
sans courage , amolli par les plaisirs , qu'un coeur lâche , abattu par
les premiers revers ,
qu'un insensé qui renonce à la raison sitôt qu'il a besoin d'elle ? O
Dieu ! dans ce comble
d'humiliation devais-je me voir réduite à rougir de mon choix autant
que de ma foiblesse?
Regarde
à quel point tu t'oublies : ton ame égarée & rampante s'abaisse
jusqu'à la
cruauté ! tu m'oses faire des reproches ! tu t'oses plaindre de moi!. .
. de ta Julie!. . .
Barbare!. . . Comment tes remords n'ont-ils pas retenu ta main ?
Comment les plus doux
témoignages du plus tendre amour qui fut jamais t'ont-ils laissé le
courage de m'outrager
? Ah ! si tu pouvois douter de mon coeur , que le tien seroit
méprisable ! Mais non , tu n'en
doutes pas , tu n'en peux douter , j'en puis défier ta fureur ; &
dans cet instant même , où
je hais ton injustice , tu vois trop bien la source du premier
mouvement de colere que
j'éprouvai de ma vie.
Peux-tu
t'en prendre à moi , si je me suis perdue par une aveugle confiance
& si mes
dessins n'ont point réussi ? Que tu rougirois de tes duretés si tu
connoissois quel espoir
m'avoit séduite , quels projets j'osai former pour ton bonheur & le
mien & comment ils se
sont évanouis avec toutes mes espérances ! Quelque jour , j'ose m'en
flatter encore , tu
pourras en savoir davantage & tes regrets me vengeront de tes
reproches . Tu sais la
défense de mon pere ; [265] tu n'ignores pas les discours publics ;
j'en prévis les
conséquences , je te les fis exposer , tu les sentis comme nous ; &
pour nous conserver l'un à l'autre , il falut nous soumettre au sort
qui nous séparoit.
Je
t'ai donc chassé , comme tu l'oses dire ! Mais pour qui l'ai-je fait ,
amant sans
délicatesse ? Ingrat ! c'est pour un coeur bien plus honnête qu'il ne
croit l'être & qui
mourroit mille fois plutôt que de me voir avilie . Dis-moi , que
deviendras-tu quand je serai
livrée à l'opprobre ? Esperes-tu pouvoir supporter le spectacle de mon
déshonneur ?
Viens , cruel , si tu le crois , viens recevoir le sacrifice de ma
réputation avec autant de
courage que je puis tel'offrir . Viens , ne crains pas d'être désavoué
de celle à qui tu fus
cher . Je suis prête à déclarer à la face du Ciel & des hommes tout
ce que nous avons
senti l'un pour l'autre ; je suis prête à te nommer hautement mon amant
, à mourir dans
tes bras d'amour & de honte : j'aime mieux que le monde entier
connoisse ma tendresse
que de t'en voir douter un moment & tes reproches me sont plus
amers que l'ignominie.
Finissons
pour jamais ces plaintes mutuelles , je t'en conjure ; elles me sont
insupportables .
O Dieu ! comment peut-on se quereller quand on s'aime & perdre à se
tourmenter l'un
l'autre des momens où l'on a si grand besoin de consolation ? Non , mon
ami , que sert de
feindre un mécontentement qui n'est pas ? Plaignons-nous du sort &
non de l'amour .
Jamais il ne forma d'union si parfaite ; jamais il n'en forma de plus
durable . Nos âmes
trop bien confondues ne sauraient plus se séparer ; & nous ne
pouvons [266] plus vivre éloignés l'un de l'autre , que comme deux
parties d'un même tout . Comment peux-tu
donc ne sentir que tes peines ? Comment ne sens-tu point celles de ton
amie ? Comment
n'entends-tu point dans ton sein ses tendres gémissements ? Combien ils
sont plus
douloureux que tes cris emportés ! Combien , si tu partageois mes maux
, ils te seroient
plus cruels que les tiens mêmes!
Tu
trouves ton sort déplorable ! Considere celui de ta Julie & ne
pleure que sur elle .
Considere dans nos communes infortunes l'état de mon sexe & du tien
& juge qui de nous
est le plus à plaindre . Dans la force des passions , affecter d'être
insensible , en proie à
mille peines , paroître joyeuse & contente ; avoir l'air serein
& l'ame agitée ; dire toujours
autrement qu'on ne pense ; déguiser tout ce qu'on sent ; être fausse
par devoir & mentir
par modestie : voilà l'état habituel de toute fille de mon âge . On
passe ainsi ses beaux
jours sous la tyrannie des bienséances , qu'aggrave enfin celle des
parens dans un lien mal
assorti ! Mais on gêne en vain nos inclinations ; le coeur ne reçoit de
loix que de lui-même
; il échappe à l'esclavage ; il se donne à son gré . Sous un joug de
fer que le Ciel n'impose
pas , on n'asservit qu'un corps sans ame : la personne & la foi
restent séparément
engagées ; & l'on force au crime une malheureuse victime en la
forçant de manquer de
part ou d'autre au devoir sacré de la fidélité . Il en est de plus
sages . Ah ! je le sais . Elles
n'ont point aimé : qu'elles sont heureuses ! Elles résistent : j'ai
voulu résister . Elles sont
plus vertueuses ? Aiment-elles mieux la vertu ? Sans toi , sans [267]
toi seul , je l'aurois
toujours aimée . Il est donc vrai que je ne l'aime plus?. . . Tu m'as
perdue , & c'est moi qui
te console!. . . Mais moi que vais-je devenir?. . . Que les
consolations de l'amitié sont foibles
où manquent celles de l'amour ! Qui me consolera donc dans mes peines ?
Quel sort
affreux j'envisage , moi qui , pour avoir vécu dans le crime , ne vois
plus qu'un nouveau
crime dans des noeuds abhorrés & peut-être inévitables ! Où
trouverai-je assez de larmes
pour pleurer ma faute & mon amant , si je cede ? Où trouverai-je
assez de force pour
résister , dans l'abattement où je suis ? Je crois déjà voir les
fureurs d'un pere irrité . Je
crois déjà sentir le cri de la nature émouvoir mes entrailles , ou
l'amour gémissant
déchirer mon coeur . Privée de toi , je reste sans ressource , sans
appui , sans espoir ; le
passé m'avilit , le présent m'afflige , l'avenir m'épouvante . J'ai cru
tout faire pour notre
bonheur , je n'ai fait que nous rendre plus méprisables en nous
préparant une séparation
plus cruelle . Les vains plaisirs ne sont plus , les remords demeurent
; & la honte qui
m'humilie est sans dédommagement.
C'est
à moi , c'est à moi d'être foible & malheureuse . Laisse-moi
pleurer & souffrir ; mes
pleurs ne peuvent non plus tarir que mes fautes se réparer ; & le
tems même qui guérit
tout ne m'offre que de nouveaux sujets de larmes . Mais toi qui n'as
nulle violence à
craindre , que la honte n'avilit point , que rien ne force à déguiser
bassement tes
sentiments ; toi qui ne sens que l'atteinte du malheur & jouis au
moins de tes premieres
vertus , comment t'oses-tu dégrader au point de soupirer & gémir
comme une femme ,
[268] & de t'emporter comme un furieux ? N'est-ce pas assez du
mépris que j'ai mérité
pour toi , sans l'augmenter en te rendant méprisable toi-même &
sans m'accabler à la fois
de mon opprobre & du tien ? Rappelle donc ta fermeté , sache
supporter l'infortune & sois
homme . Sois encore , si j'ose le dire , l'amant que Julie a choisi .
Ah ! si je ne suis plus
digne d'animer ton courage , souviens-toi du moins de ce que je fus un
jour ; mérite que
pour toi j'aie cessé de l'être ; ne me déshonore pas deux fois.
Non
, mon respectable ami , ce n'est point toi que je reconnois dans cette
lettre efféminée
que je veux à jamais oublier & que je tiens déjà désavouée par
toi-même . J'espere , tout
avilie , toute confuse que je suis , j'ose espérer que mon souvenir
n'inspire point des
sentimens si bas , que mon image regne encore avec plus de gloire dans
un coeur que je pus
enflammer & que je n'aurai point à me reprocher , avec ma foiblesse
, la lâcheté de celui
qui l'a causée.
Heureux
dans ta disgrâce , tu trouves le plus précieux dédommagement qui soit
connu des âmes sensibles . Le Ciel dans ton malheur te donne un ami
& te laisse à douter si ce qu'il te
rend ne vaut pas mieux que ce qu'il t'ôte . Admire & chéris cet
homme trop généreux qui
daigne aux dépens de son repos prendre soin de tes jours & de ta
raison . Que tu serois ému si tu savois tout ce qu'il a voulu faire
pour toi ! Mais que sert d'animer ta
reconnaissance en aigrissant tes douleurs ? Tu n'as pas besoin de
savoir à quel pointil
t'aime pour connoître tout ce qu'il vaut ; & tu ne peux l'estimer
comme il le mérite , sans
l'aimer comme tu le dois.
[269]
LETTRE VIII . DE CLAIRE.
Vous
avez plus d'amour que de délicatesse & savez mieux faire des
sacrifices que les faire
valoir . Y pensez-vous d'écrire à Julie sur un ton de reproches dans
l'état où elle est &
parce que vous souffrez , faut-il vous en prendre à elle qui souffre
encore plus ? Je vous
l'ai dit mille fois , je ne vis de ma vie un amant si grondeur que vous
; toujours prêt à
disputer sur tout , l'amour n'est pour vous qu'un état de guerre ; ou ,
si quelquefois vous êtes docile , c'est pour vous plaindre ensuite de
l'avoir été . Oh ! que de pareils amans sont à craindre! & que je
m'estime heureuse de 'en avoir jamais voulu que de ceux qu'on peut
congédier quand on veut , sans qu'il en coûte une larme à personne!
Croyez-moi
, changez de langage avec Julie si vous voulez qu'elle vive ; c'en est
trop pour
elle de supporter à la fois sa peine & vos mécontentements .
Apprenez une fois à ménager
ce coeur trop sensible ; vous lui devez les plus tendres consolations :
craignez d'augmenter
vos maux à force de vous en plaindre , ou du moins ne vous en plaignez
qu'à moi qui suis
l'unique auteur de votre éloignement . Oui , mon ami , vous avez deviné
juste ; je lui ai
suggéré le parti qu'exigeoit son honneur en péril , ou plutôt je l'ai
forcée à le prendre en
exagérant le danger , je vous ai déterminé vous-même & chacun a
rempli son devoir . J'ai
plus fait encore ; je l'ai détournée [270] d'accepter les offres de
Milord Edouard ; je vous
ai empêché d'être heureux : mais le bonheur de Julie m'est plus cher
que le vôtre ; je
savois qu'elle ne pouvoit être heureuse après avoir livré ses parens à
la honte & au
désespoir ; & j'ai peine à comprendre , par rapport à vous-même ,
quel bonheur vous
pourriez goûter aux dépens du sien.
Quoi
qu'il en soit , voilà ma conduite & mes torts ; & puisque vous
vous plaisez à quereller
ceux qui vous aiment , voilà de quoi vous en prendre à moi seule ; si
ce n'est pas cesser
d'être ingrat , c'est au moins cesser d'être injuste . Pour moi , de
quelque maniere que
vous en usiez , je serai toujours la même envers vous ; vous me serez
cher tant que Julie
vous aimera & je dirois davantage s'il étoit possible . Je ne me
repens d'avoir ni favorisé ni
combattu votre amour . Le pur zele de l'amitié qui m'a toujours guidée
me justifie également dans ce que j'ai fait pour & contre vous ;
& si quelquefois je m'intéressais pour
vos feux plus peut-être qu'il ne sembloit me convenir , le témoignage
de mon coeur suffit à
mon repos ; je ne rougirai jamais des services que j'ai pu rendre à mon
amie , & ne me
reproche que leur inutilité.
Je
n'ai pas oublié ce que vous m'avez appris autrefois de la constance du
sage dans les
disgrâces & je pourrois , ce me semble , vous en rappeler à propos
quelques maximes ;
mais l'exemple de Julie m'apprend qu'une fille de mon âge est pour un
philosophe du
vôtre un aussi mauvais précepteur qu'un dangereux disciple ; & il
ne me conviendroit pas
de donner des leçons à mon maître.
[271]
LETTRE IX . DE MILORD EDOUARD à JULIE.
Nous
l'emportons , charmante Julie ; une erreur de notre ami l'a ramené à la
raison . La
honte de s'être mis un moment dans son tort a dissipé toute sa fureur
& l'a rendu si docile
que nous en ferons désormais tout ce qu'il nous plaira . Je vois avec
plaisir que la faute
qu'il se reproche lui laisse plus de regret que de dépit , & je
connois qu'il m'aime , en ce
qu'il est humble & confus en ma présence , mais non pas embarrassé
ni contraint . Il sent
trop bien son injustice pour que je m'en souvienne , & des torts
ainsi reconnus font plus
d'honneur à celui qui les répare qu'à celui qui les pardonne.
J'ai
profité de cette révolution & de l'effet qu'elle a produit pour
prendre avec lui
quelques arrangemens nécessaires , avant de nous séparer ; car je ne
puis différer mon
départ plus long-tems . Comme je compte revenir l'été prochain , nous
sommes convenus
qu'il iroit m'attendre à Paris , & qu'ensuite nous irions ensemble
en Angleterre . Londres
est le seul théâtre digne des grands talens , & où leur carriere
est le plus étendue.*[*C'est
avoir une étrange prévention pour son pays ; car je n'entends pas dire
qu'il y en ait au
monde où , généralement parlant , les étrangers soient moins bien reçus
& trouvent plus
d'obstacles à s'avancer qu'en Angleterre . Par le goût de la nation ils
n'y sont favorisés en
rien ; par la forme du gouvernement ils n'y sauroient parvenir à rien .
Mais convenons
aussi que l'Anglois ne va gueres demander aux autres l'hospitalité
qu'il leur refuse chez lui
. Dans quelle Cour hors celle de Londres voit-on ramper lâchement ces
fiers insulaires ?
Dans quel pays hors le leur vont-ils chercher à s'enricher ? Ils sont
durs , il est vrai ; cette
dureté ne me déplaît pas quand elle marche avec la justice . Je trouve
beau qu'ils ne soient
qu'Anglois , puisqu'ils n'ont pas besoin d'être hommes . ] Les siens
sont supérieurs à bien
des [272] égards ; & je ne désespere pas de lui voir faire en peu
de tems , à l'aide de
quelques amis , un chemin digne de son mérite . Je vous expliquerai mes
vues plus en
détail à mon passage auprès de vous . En attendant vous sentez qu'à
force de succès on
peut lever bien des difficultés , & qu'il y a des degrés de
considération qui peuvent
compenser la naissance , même dans l'esprit de votre pere . C'est , ce
me semble , le seul
expédient qui reste à tenter pour votre bonheur & le sien , puisque
le sort & les préjugés
vous ont ôté tous les autres.
J'ai
écrit à Regianino de venir me joindre en poste , pour profiter de lui
pendant huit ou
dix jours que je passe encore avec notre ami . Sa tristesse est trop
profonde pour laisser
place à beaucoup d'entretien . La musique remplira les vides du silence
, le laissera rêver ,
& changera par degrés sa douleur en mélancolie . J'attends cet état
pour le livrer à
lui-même , je n'oserois m'y fier auparavant . Pour Regianino , je vous
le rendrai en
repassant & ne le reprendrai qu'à mon retour d'Italie , tems où ,
sur les progres que vous
avez déjà faits toutes deux , je juge qu'il ne vous sera plus
nécessaire . Quant à présent ,
sûrement il vous est inutile , & je ne vous prive de rien en vous
l'ôtant quelques jours.
[273]
LETTRE X . A CLAIRE.
Pourquoi
faut-il que j'ouvre enfin les yeux sur moi ? Que ne les ai-je fermés
pour toujours
, plutôt que de voir l'avilissement où je suis tombé , plutôt que de me
trouver le dernier
des hommes , après en avoir été le plus fortuné ! Aimable &
généreuse amie , qui fûtes
si souvent mon refuge , j'ose encore verser ma honte & mes peines
dans votre coeur
compatissant ; j'ose encore implorer vos consolations contre le
sentiment de ma propre
indignité ; j'ose recourir à vous quand je suis abandonné de moi-même .
Ciel ! comment
un homme aussi méprisable a-t-il pu jamais être aimé d'elle , ou
comment un feu si divin
n'a-t-il point épuré mon ame ? Qu'elle doit maintenant rougir de son
choix , celle que je ne
suis plus digne de nommer ! Qu'elle doit gémir de voir profaner son
image dans un coeur
si rampant & bas ! Qu'elle doit de dédains & de haine à celui
qui put l'aimer & n'être
qu'un lâche ! Connoissez toutes mes erreurs , charmante cousine;*[* A
l'imitation de Julie
, il l'appelloit , ma cousine ; & à l'imitation de Julie , Claire
l'appelloit , mon ami.]
connoissez mon crime & mon repentir ; soyez mon juge & que je
meure ; ou soyez mon
intercesseur & que l'objet qui fait mon sort daigne encore en être
l'arbitre.
Je
ne vous parlerai point de l'effet que produisit sur moi cette
séparation imprévue ; je ne
vous dirai rien de ma douleur [274] stupide & de mon insensé
désespoir ; vous n'en
jugerez que trop par l'égarement inconcevable où l'un & l'autre
m'ont entraîné . Plus je
sentois l'horreur de mon état , moins j'imaginois qu'il fût possible de
renoncer
volontairement à Julie & l'amertume de ce sentiment , jointe à
l'étonnante générosité de
Milord Edouard , me fit noître des soupçons que je ne me rappellerai
jamais sans horreur
& que je ne puis oublier sans ingratitude envers l'ami qui me les
pardonne.
En
rapprochant dans mon délire toutes les circonstances de mon départ ,
j'y crus
reconnoître un dessein prémédité , & j'osai l'attribuer au plus
vertueux des hommes . A
peine ce doute affreux me fût-il entré dans l'esprit que tout me sembla
le confirmer . La
conversation de Milord avec le baron d'Etange , le ton peu insinuant
que je l'accusois d'y
avoir affecté , la querelle qui en dériva , la défense de me voir , la
résolution prise de me
faire partir , la diligence & le secret des préparatifs ,
l'entretien qu'il eut avec moi la veille ,
enfin la rapidité avec laquelle je fus plutôt enlevé qu'emmené : tout
me sembloit prouver
, de la part de Milord , un projet formé de m'écarter de Julie & le
retour que je savois
qu'il devoit faire auprès d'elle achevoit , selon moi , de me déceler
le but de ses soins . Je
résolus pourtant de m'éclaircir encore mieux avant d'éclater & dans
ce dessein je me
bornai à examiner les choses avec plus d'attention . Mais tout
redoubloit mes ridicules
soupçons & le zele de l'humanité ne lui inspiroit rien d'honnête en
ma faveur , dont mon
aveugle jalousie ne tirât quelque indice de trahison . A Besançon je
sçus qu'il avoit écrit à Julie sans me communiquer sa lettre , [275]
sans m'en parler . Je me tins alors
suffisamment convaincu & je n'attendis que la réponse , dont
j'espérois bien le trouver
mécontent , pour avoir avec lui l'éclaircissement que je méditois.
Hier
au soir nous rentrâmes assez tard & je sçus qu'il y avoit un paquet
de Suisse , dont il
ne me parla point en nous séparant . Je lui laissai le tems de l'ouvrir
; je l'entendis de ma
chambre murmurer , en lisant , quelques mots ; je prêtai l'oreille
attentivement . Ah ! Julie
! disoit-il en phrases interrompues , j'ai voulu vous rendre heureuse.
. . je respecte votre
vertu. . . Mais je plains votre erreur . A ces mots & d'autres
semblables que je distinguai
parfaitement , je ne fus plus maître de moi ; je pris mon épée sous mon
bras ; j'ouvris ou
plutôt j'enfonçai la porte ; j'entrai comme un furieux . Non , je ne
souillerai point ce
papier ni vos regards des injures que me dicta la rage pour le porter à
se battre avec moi
sur-le-champ.
O
ma cousine ! c'est là surtout que je pus reconnoître l'empire de la
véritable sagesse ,
même sur les hommes les plus sensibles , quand ils veulent écouter sa
voix . D'abord il ne
put rien comprendre à mes discours & il les prit pour un vrai
délire : mais la trahison
dont je l'accusois , les desseins secrets que je lui reprochois , cette
lettre de Julie qu'il tenoit
encore & dont je lui parlois sans cesse , lui firent connoître
enfin le sujet de ma fureur . Il
sourit , puis il me dit froidement : Vous avez perdu la raison & je
ne me bats point contre
un insensé . Ouvrez les yeux , aveugle que vous êtes , ajouta-t-il d'un
ton plus doux est-ce
bien moi que vous accusez de vous trahir ? Je sentis dans l'accent
[276] de ce discours je ne
sais quoi qui n'étoit pas d'un perfide : le son de sa voix me remua le
coeur ; je n'eus pas
jetté les yeux sur les siens que tous mes soupçons se dissiperent &
je commençai de voir
avec effroi mon extravagance.
Il
s'apperçut à l'instant de ce changement , il me tendit la main : Venez
, me dit-il ; si votre
retour n'eût précédé ma justification , je ne vous aurois vu de ma vie
. A présent que
vous êtes raisonnable , lisez cette lettre & connoissez une fois
vos amis.Je voulus refuser de
la lire ; mais l'ascendant que tant d'avantages lui donnoient sur moi
le lui fit exiger d'un
ton d'autorité que , malgré mes ombrages dissipés , mon désir secret
n'appuyoit que trop.
Imaginez
en quel état je me trouvai après cette lecture , qui m'apprit les
bienfaits inouis de
celui que j'osois calomnier avec tant d'indignité . Je me précipitai à
ses pieds : & le coeur
chargé d'admiration , de regrets & de honte , je serrois ses genoux
de toute ma force sans
pouvoir proférer un seul mot . Il reçut mon repentir comme il avoit
reçu mes outrages &
n'exigea de moi , pour prix du pardon qu'il daigna m'accorder , que de
ne m'opposer
jamais au bien qu'il voudroit me faire . Ah ! qu'il fasse désormais ce
qu'il lui plaira : son
ame sublime est au-dessus de celle des hommes & il n'est pas plus
permis de résister à ses
bienfaits qu'à ceux de la Divinité.
Ensuite
il me remit les deux lettres qui s'adressoient à moi , lesquelles il
n'avoit pas voulu
me donner avant d'avoir lu la sienne & d'être instruit de la
résolution de votre cousine . Je
vis , en les lisant , quelle amante & quelle amie le Ciel [277] m'a
données ; je vis combien il
a rassemblé de sentimens & de vertus autour de moi pour rendre mes
remords plus amers
& ma bassesse plus méprisable . Dites , quelle est donc cette
mortelle unique dont le
moindre empire est dans sa beauté & qui , semblable aux puissances
éternelles , se fait également adorer & par les biens & par les
maux qu'elle fait ? Hélas ! elle m'a tout ravi ,
la cruelle & je l'en aime davantage . Plus elle me rend malheureux
, plus je la trouve
parfaite . Il semble que tous les tourmens qu'elle me cause soient pour
elle un nouveau
mérite auprès de moi . Le sacrifice qu'elle vient de faire aux
sentimens de la nature me
désole & m'enchante ; il augmente à mes yeux le prix de celui
qu'elle a fait à l'amour .
Non , son coeur ne sait rien refuser quine fasse valoir ce qu'il
accorde.
Et
vous , digne & charmante cousine , vous , unique & parfait
modele d'amitié , qu'on
citera seule entre toutes les femmes & que les coeurs qui ne
ressemblent pas au vôtre
oseront traiter de chimere ; ah ! ne me parlez plus de philosophie : je
méprise ce trompeur étalage qui ne consiste qu'en vains discours ; ce
fantôme qui n'est qu'une ombre , qui nous
excite à menacer de loin les passions & nous laisse comme un faux
brave à leur approche .
Daignez ne pas m'abandonner à mes égarements ; daignez rendre vos
anciennes bontés à
cet infortuné qui ne les mérite plus , mais qui les désire plus
ardemment & en a plus
besoin que jamais ; daignez me rappeler à moi-même & que votre
douce voix supplée en
ce coeur malade à celle de la raison.
Non
, je l'ose espérer , je ne suis point tombé dans un [278] abaissement
éternel . Je sens
ranimer en moi ce feu pur & saint dont j'ai brûlé : l'exemple de
tant de vertus ne sera
point perdu pour celui qui en fut l'objet , qui les aime , les admire
& veut les imiter sans
cesse . O chère amante dont je dois honorer le choix ! ô mes amis dont
je veux recouvrer
l'estime ! mon ame se réveille & reprend dans les vôtres sa force
& sa vie . Le chaste
amour & l'amitié sublime me rendront le courage qu'un lâche
désespoir fut prêt à
m'ôter ; les purs sentimens de mon coeur me tiendront lieu de sagesse :
je serai par vous
tout ce que je dois être & je vous forcerai d'oublier ma chute , si
je puis m'en relever un
instant . Je ne sais ni ne veux savoir quel sort le Ciel me réserve ;
quel qu'il puisse être , je
veux me rendre digne de celui dont j'ai joui . Cette immortelle image
que je porte en moi
me servira d'égide & rendra mon ame invulnérable aux coups de la
fortune . N'ai-je pas
assez vécu pour mon bonheur ? C'est maintenant pour sa gloire que je
dois vivre . Ah ! que
ne puis-je étonner le monde de mes vertus , afin qu'on pût dire un jour
en les admirant :
Pouvoit-il moins faire ? Il fut aimé de Julie!
P.S
. Des noeuds abhorrés & peut-être inévitables ! Que signifient ces
mots ? Ils sont dans
sa lettre . Claire , je m'attends à tout ; je suis résigné , prêt à
supporter mon sort . Mais
ces mots. . . jamais , quoi qu'il arrive , je ne partirai d'ici que je
n'aie eu l'explication de ces
mots-là.
[279]
LETTRE XI . DE JULIE.
Il
est donc vrai que mon ame n'est pas fermée au plaisir & qu'un
sentiment de joie y peut
pénétrer encore ! Hélas ! je croyois depuis ton départ n'être plus
sensible qu'à la
douleur ; je croyois ne savoir que souffrir loin de toi & je
n'imaginais pas même des
consolations à ton absence . Ta charmante lettre à ma cousine est venue
me désabuser ; je
l'ai lue & baisée avec des larmes d'attendrissement : elle a
répandu la fraîcheur d'une
douce rosée sur mon coeur séché d'ennuis & flétri de tristesse ;
& j'ai senti , par la
sérénité qui m'en est restée , que tu n'as pas moins d'ascendant de
loin que de près sur
les affections de ta Julie.
Mon
ami , quel charme pour moi de te voir reprendre cette vigueur de
sentimens qui
convient au courage d'un homme ! Je t'en estimerai davantage & m'en
mépriserai moins
de n'avoir pas en tout avili la dignité d'un amour honnête , ni
corrompu deux coeurs à la
fois . Je te dirai plus , à présent que nous pouvons parler librement
de nos affaires ; ce qui
aggravoit mon désespoir étoit de voir que le tien nous ôtoit la seule
ressource qui pouvoit
nous rester dans l'usage de tes talents . Tu connois maintenant le
digne ami que le Ciel t'a
donné : ce ne seroit pas trop de ta vie entiere pour mériter ses
bienfaits ; ce ne sera jamais
assez pour réparer l'offense que tu viens de lui faire , & j'espere
que tu n'auras [280] plus
besoin d'autre leçon pour contenir ton imagination fougueuse . C'est
sous les auspices de
cet homme respectable que tu vas entrer dans le monde ; c'est à l'appui
de son crédit ,
c'est guidé par son expérience , que tu vas tenter de venger le mérite
oublié des rigueurs
de la fortune . Fais pour lui ce que tu ne ferais pas pour toi ; tâche
au moins d'honorer ses
bontés en ne les rendant pas inutiles . Vois quelle riante
perspectives'offre encore à toi ;
vois quel succes tu dois espérer dans une carriere où tout concourt à
favoriser ton zele .
Le Ciel t'a prodigué ses dons ; ton heureux naturel , cultivé par ton
goût , t'a doué de tous
les talents ; à moins de vingt-quatre ans , tu joins les grâces de ton
âge à la maturité qui
dédommage plus tard des progres de sans:
Frutto senile in sçu 'l giovenil fiore.
L'étude
n'a point émoussé ta vivacité ni appesantit a personne ; la fade
galanterie n'a
point rétréci ton esprit ni hébété ta raison . L'ardent amour , en
t'inspirant tous les
sentimens sublimes dont il est le pere , t'a donné cette élévation
d'idées & cette justesse de
sens*[*Justesse de sens inseparable de l'amour ! Bonne Julie , elle ne
brille pas ici dans le
vôtre . ] qui en sont inséparables . A sa douce chaleur , j'ai vu ton
ame déployer ses
brillantes facultés , comme une fleur s'ouvre aux rayons du soleil : tu
as à la fois tout ce
qui mene à la fortune & tout ce qui la fait mépriser . Il ne te
manquoit , pour obtenir les
honneurs du monde , que d'y daigner prétendre & j'espere qu'un
objet plus cher à ton
coeur te donnera pour eux le zele dont ils ne sont pas dignes.
[281]
O mon doux ami ! tu vas t'éloigner de moi?. . . O mon bien-aimé ! tu
vas fuir ta
Julie!. . . Il le faut ; il faut nous séparer si nous voulons nous
revoir heureux un jour &
l'effet des soins que tu vas prendre est notre dernier espoir . Puisse
une si chére idée
t'animer , te consoler durant cette amere & longue séparation !
puisse-t-elle te donner cette
ardeur qui surmonte les obstacles & dompte la fortune ! Hélas ! le
monde & les affaires
seront pour toi des distractions continuelles & feront une utile
diversion aux peines de
l'absence . Mais je vais rester abandonnée à moi seule ou livrée aux
persécutions & tout
me forcera de te regretter sans cesse . Heureuse au moins si de vaines
allarmes
n'aggravoient mes tourmens réels , & si avec mes propres maux je ne
sentois encore en moi
tous ceux auxquels tu vas t'exposer!
Je
frémis en songeant aux dangers de mille especes que vont courir ta vie
& tes moeurs . Je
prends en toi toute la confiance qu'un homme peut inspirer ; mais
puisque le sort nous
sépare , ah ! mon ami , pourquoi n'es-tu qu'un homme ? Que de conseils
te seroient
nécessaires dans ce monde inconnu où tu vas t'engager ! Ce n'est pas à
moi , jeune , sans
expérience , & qui ai moins d'étude & de réflexion que toi ,
qu'il appartient de te donner
là-dessus des avis ; c'est un soin que je laisse à Milord Edouard . Je
me borne à te
recommander deux choses , parce qu'elles tiennent plus au sentiment
qu'à l'expérience &
que , si je connois peu le monde , je crois bien connoître ton coeur ;
n'abandonne jamais la
vertu , & n'oublie jamais ta Julie.
[282]
Je ne te rappellerai point tous ces argumens subtils que tu m'as
toi-même appris à
mépriser , qui remplissent tant de livres & n'ont jamais fait un
honnête homme . Ah ! ces
tristes raisonneurs ! quels doux ravissemens leurs coeurs n'ont jamais
sentis ni donnés !
Laisse , mon ami , ces vains moralistes & rentre au fond de ton ame
: c'est là que tu
retrouveras toujours la source de ce feu sacré qui nous embrasa tant de
fois de l'amour des
sublimes vertus ; c'est là que tu verras ce simulacre éternel du vrai
beau dont la
contemplation nous anime d'un saint enthousiasme & que nos passions
souillent sans cesse
sans pouvoir jamais l'effacer.*[*La véritable philosophie des amans est
celle de Platon ;
durant le charme ils n'en ont jamais d'autre . Un homme ému ne peut
quitter ce
philosophe ; un lecteur froid ne peut le souffrir . ] Souviens-toi des
larmes délicieuses qui
couloient de nos yeux , des palpitations qui suffoquoient nos coeurs
agités , des transports
qui nous élevoient au-dessus de nous-mêmes , au récit de ces vies
héroiques qui rendent le
vice inexcusable & font l'honneur de l'humanité . Veux-tu savoir
laquelle est vraiment
désirable , de la fortune ou de la vertu ? Songe à celle que le coeur
préfere quand son
choix est impartial ; songe où l'intérêt nous porte en lisant
l'histoire . T'avisas-tu jamais
de désirer les trésors de Crésus , ni la gloire de César , ni le
pouvoir de Néron , ni les
plaisirs d'Héliogabale ? Pourquoi , s'ils étoient heureux , tes désirs
ne te mettoient-ils pas à leur place ? C'est qu'ils ne l'étoient point
& tu le sentois bien ; c'est qu'ils étoient vils &
méprisables & qu'un méchant heureux ne fait envie à personne .
Quels hommes
contemplois-tu [283] donc avec le plus de plaisir ? Desquels adorois-tu
les exemples ?
Auxquels aurois-tu mieux aimé ressembler ? Charme inconcevable de la
beauté qui ne
périt point ! c'étoit l'Athénien buvant la cigue , c'étoit Brutus
mourant pour son pays ,
c'étoit Régulus au milieu des tourments , c'étoit Caton déchirant ses
entrailles , c'étoient
tous ces vertueux infortunés qui te faisoient envie & tu sentois au
fond de ton coeur la
félicité réelle que couvroient leurs maux apparents . Ne crois pas que
ce sentiment fût
particulier à toi seul , il est celui de tous les hommes & souvent
même en dépit d'eux . Ce
divin modele que chacun de nous porte avec lui nous enchante malgré que
nous en ayons ;
sitôt que la passion nous permet de le voir , nous lui voulons
ressembler ; & si le plus
méchant des hommes pouvoit être un autre que lui-même , il voudroit
être un homme de
bien.
Pardonne-moi
ces transports , mon aimable ami ; tu sais qu'ils me viennent de toi
& c'est à
l'amour dont je les tiens à te les rendre . Je ne veux point
t'enseigner ici tes propres
maximes , mais t'en faire un moment l'application pour voir ce qu'elles
ont à ton usage :
car voici le tems de pratiquer tes propres leçons & de montrer
comment on exécute ce que
tu sais dire . S'il n'est pas question d'être un Caton ou un Régulus ,
chacun pourtant doit
aimer son pays , être integre & courageux , tenir sa foi , même aux
dépens de sa vie . Les
vertus privées sont souvent d'autant plus sublimes qu'elles n'aspirent
point à
l'approbation d'autrui , mais seulement au bon témoignage de soi-même ;
& la conscience
du juste lui tient lieu des louanges de l'univers . [284] Tu sentiras
donc que la grandeur de
l'homme appartient à tous les états & que nul ne peut être heureux
s'il ne jouit de sa
propre estime ; car si la véritable jouissance de l'ame est dans la
contemplation du beau ,
comment le méchant peut-il l'aimer dans autrui sans être forcé de se
hair lui-même?
Je
ne crains pas que les sens & les plaisirs grossiers te corrompent ;
ils sont des pieges peu
dangereux pour un coeur sensible & il lui en faut de plus délicats
. Mais je crains les
maximes & les leçons du monde ; je crains cette force terrible que
doit avoir l'exemple
universel & continuel du vice ; je crains les sophismes adroits
dont il se colore ; je crains
enfin que ton coeur même ne t'en impose & ne te rende moins
difficile sur les moyens
d'acquérir une considération , que tu saurois dédaigner si notre union
n'en pouvoit être
le fruit.
Je
t'avertis , mon ami , de ces dangers ; ta sagesse fera le reste : car
c'est beaucoup pour
s'en garantir que d'avoir sçu les prévoir . Je n'ajouterai qu'une
réflexion , qui l'emporte , à mon avis , sur la fausse raison du vice ,
sur les fieres erreurs des insensés & qui doit
suffire pour diriger au bien la vie de l'homme sage ; c'est que la
source du bonheur n'est
tout entiere ni dans l'objet désiré ni dans le coeur qui le possede ,
mais dans le rapport de
l'un & de l'autre ; & que , comme tous les objets de nos désirs
ne sont pas propres à
produire la félicité , tous les états du coeur ne sont pas propres à la
sentir . Si l'ame la
plus pure ne suffit pas seule à son propre bonheur , il est plus sûr
encore que toutes les
délices de la terre ne sauroient faire celui d'un coeur dépravé ; [285]
car il y a des deux
côtés une préparation nécessaire , un certain concours dont résulte ce
précieux
sentiment recherché de tout être sensible & toujours ignoré du faux
sage , qui s'arrête au
plaisir du moment faute de connoître un bonheur durable . Que serviroit
donc d'acquérir
un de ces avantages aux dépens de l'autre , de gagner au dehors pour
perdre encore plus
au dedans & de se procurer les moyens d'être heureux en perdant
l'art de les employer ?
Ne vaut-il pas mieux encore , si l'on ne peut avoir qu'un des deux ,
sacrifier celui que le sort
peut nous rendre à celui qu'on ne recouvre point quand on l'a perdu ?
Qui le doit mieux
savoir que moi , qui n'ai fait qu'empoisonner les douceurs de ma vie en
pensant y mettre le
comble ? Laisse donc dire les méchans qui montrent leur fortune &
cachent leur coeur ; &
sois sûr que s'il est un seul exemple du bonheur sur la terre , il se
trouve dans un homme
de bien . Tu reçus du Ciel cet heureux penchant à tout ce qui est bon
& honnête :
n'écoute que tes propres désirs , ne suis que tes inclinations
naturelles ; songe surtout à
nos premieres amours : tant que ces momens purs & délicieux
reviendront à ta mémoire ,
il n'est pas possible que tu cesses d'aimer ce qui te les rendit si
doux , que le charme du
beau moral s'efface dans ton ame , ni que tu veuilles jamais obtenir ta
Julie par des moyens
indignes de toi . Comment jouir d'un bien dont on auroit perdu le goût
? Non , pour
pouvoir posséder ce qu'on aime , il faut garder le même coeur qui l'a
aimé.
Me
voici à mon second point : car , comme tu vois , je n'ai [286] pas
oublié mon métier .
Mon ami , l'on peut sans amour avoir les sentimens sublimes d'une ame
forte : mais un
amour tel que le nôtre l'anime & la soutient tant qu'il brûle ;
sitôt qu'il s'éteint elle tombe
en langueur & un coeur usé n'est plus propre à rien . Dis-moi , que
serions-nous si nous
n'aimions plus ? Eh ! ne vaudroit-il pas mieux cesser d'être que
d'exister sans rien sentir &
pourrois-tu te résoudre à traîner sur la terre l'insipide vie d'un
homme ordinaire , après
avoir goûté tous les transports qui peuvent ravir une ame humaine ? Tu
vas habiter de
grandes villes , où ta figure & ton âge , encore plus que ton
mérite , tendront mille
embûches à ta fidélité ; l'insinuante coquetterie affectera le langage
de la tendresse & te
plaira sans t'abuser ; tu ne chercheras point l'amour , mais les
plaisirs ; tu les goûteras
séparés de lui & ne les pourras reconnaître . Je ne sais si tu
retrouveras ailleurs le coeur
de Julie ; mais je te défie de jamais retrouver auprès d'une autre ce
que tu sentis auprès
d'elle . L'épuisement de ton ame t'annoncera le sort que je t'ai prédit
; la tristesse &
l'ennui t'accableront au sein des amusemens frivoles ; le souvenir de
nos premieres amours
te poursuivra malgré toi ; mon image , cent fois plus belle que je ne
fus jamais , viendra
tout à coup te surprendre . A l'instant le voile du dégoût couvrira
tous tes plaisirs & mille
regrets amers naîtront dans ton coeur . Mon bien-aimé , mon doux ami ,
ah ! si jamais tu
m'oublies. . . Hélas ! je ne ferai qu'en mourir ; mais toi tu vivras
vil & malheureux & je
mourrai trop vengée.
Ne
l'oublie donc jamais , cette Julie qui fut à toi & dont [287] le
coeur ne sera point à
d'autres . Je ne puis rien te dire de plus , dans la dépendance où le
Ciel m'a placée . Mais
après t'avoir recommandé la fidélité , il est juste de te laisser de la
mienne le seul gage qui
soit en mon pouvoir . J'ai consulté , non mes devoirs , mon esprit
égaré ne les connoît plus
, mais mon coeur , derniere regle de qui n'en sauroit plus suivre ;
& voici le résultat de ses
inspirations . Je ne t'épouserai jamais sans le consentement de mon
pere , mais je n'en épouserai jamais un autre sans ton consentement :
je t'en donne ma parole ; elle me sera
sacrée , quoi qu'il arrive & il n'y a point de force humaine qui
puisse m'y faire manquer .
Sois donc sans inquiétude sur ce que je puis devenir en ton absence .
Va , mon aimable ami
, chercher sous les auspices du tendre amour un sort digne de le
couronner . Ma destinée
est dans tes mains autant qu'il a dépendu de moi de l'y mettre &
jamais elle ne changera
que de ton aveu.
[288]
LETTRE XII . A JULIE.
O qual fiamma di gloria , d'onore,
Scorrer sento per tutte le vene,
Alma grande , parlando con te!*[*O de quelle
flamme d'honneur & de gloire je sens embraser
tout mon sang , ame grande , en parlant
avec toi ! ]
Julie
, laisse-moi respirer ; tu fais bouillonner mon sang , tu me fais
tressaillir , tu me fais
palpiter ; ta lettre brûle comme ton coeur du saint amour de la vertu
& tu portes au fond
du mien son ardeur céleste . Mais pourquoi tant d'exhortations où il ne
faloit que des
ordres ? Crois que si je m'oublie au point d'avoir besoin de raisons
pour bien faire , au
moins ce n'est pas de ta part ; ta seule volonté me suffit .
Ignores-tuque je serai toujours ce
qu'il te plaira & que je ferois le mal même avant de pouvoir te
désobéir ? Oui , J'aurois
brûlé le Capitole si tu me l'avois commandé , parce que je t'aime plus
que toutes choses .
Mais sais-tu bien pourquoi je t'aime ainsi ? Ah ! fille incomparable !
c'est parce que tu ne
peux rien vouloir que d'honnête & que l'amour de la vertu rend plus
invincible celui que
j'ai pour tes charmes.
Je
pars , encouragé par l'engagement que tu viens de prendre & dont tu
pouvois
t'épargner le détour ; car promettre de n'être à personne sans mon
consentement ,
n'est-ce pas promettre de n'être qu'à moi ? Pour moi , je le dis plus
[289] librement & je
t'en donne aujourd'hui ma foi d'homme de bien , qui ne sera point
violée : j'ignore dans la
carriere où je vais m'essayer pour te complaire , à quel sort la
fortune m'appelle ; mais
jamais les noeuds de l'amour ni de l'hymen ne m'uniront à d'autres qu'à
Julie d'Etange ;
je ne vis , je n'existe que pour elle & mourrai libre ou son époux
. Adieu ; l'heure presse &
je pars à l'instant.
LETTRE
XIII . A JULIE.
J'arrivai
hier au soir à Paris & celui qui ne pouvoit vivre séparé de toi par
deux rues en
est maintenant à plus de cent lieues . O Julie ! plains-moi , plains
ton malheureux ami .
Quand mon sang en longs ruisseaux auroit tracé cette route immense ,
elle m'eût paru
moins longue & je n'aurois pas senti défaillir mon ame avec plus de
langueur . Ah ! si du
moins je connoissois le moment qui doit nous rejoindre ainsi que
l'espace qui nous sépare ,
je compenserois l'éloignement des lieux par le progres du tems , je
compterois dans chaque
jour ôté de ma vie les pas qui m'auroient rapproché de toi . Mais cette
carriere de
douleurs est couverte des ténebres de l'avenir ; le terme qui doit la
borner se dérobe à mes
foibles yeux . O doute ! ô supplice ! mon coeur inquiet te cherche
& ne trouve rien . Le
soleil se leve & ne me rend plus l'espoir de te voir ; il se couche
& je ne t'ai point vue ; [290]
mes jours , vides de plaisir & de joie , s'écoulent dans une longue
nuit . J'ai beau vouloir
ranimer en moi l'espérance éteinte , elle ne m'offre qu'une ressource
incertaine & des
consolations suspectes . chère & tendre amie de mon coeur , hélas !
à quels maux faut-il
m'attendre , s'ils doivent égaler mon bonheur passé!
Que
cette tristesse ne t'alarme pas , je t'en conjure ; elle est l'effet
passager de la solitude &
des réflexions du voyage . Ne crains point le retour de mes premieres
foiblesses : mon
coeur est dans ta main , ma Julie & puisque tu le soutiens , il ne
se laissera plus abattre .
Une des consolantes idées qui sont le fruit de ta derniere lettre est
que je me trouve à
présent porté par une double force , & quand l'amour auroit anéanti
la mienne , je ne
laisserois pas d'y gagner encore ; car le courage qui me vient de toi
me soutient beaucoup
mieux que je n'aurois pu me soutenir moi-même . Je suis convaincu qu'il
n'est pas bon que
l'homme soit seul . Les âmes humaines veulent être accouplées pour
valoir tout leur prix ;
& la force unie des amis , comme celle des lames d'un aimant
artificiel , est
incomparablement plus grande que la somme de leurs forces particulieres
. Divine amitié !
c'est là ton triomphe . Mais qu'est-ce que la seule amitié auprès de
cette union parfaite
qui joint à toute l'énergie de l'amitié des liens cent fois plus sacrés
? Où sont-ils ces
hommes grossiers qui ne prennent les transports de l'amour que pour une
fievre des sens ,
pour un désir de la nature avilie ? Qu'ils viennent , qu'ils observent
, qu'ils sentent ce qui
se passe au fond de mon coeur ; qu'ils voyent un amant malheureux
éloigné de ce qu'il
aime , incertain de le revoir jamais , sans [291] espoir de recouvrer
sa félicité perdue ;
mais pourtant animé de ces feux immortels qu'il prit dans tes yeux
& qu'ont nourri tes
sentimens sublimes , prêt à braver la fortune à souffrir ses revers , à
se voir même privé
de toi & à faire des vertus que tu lui as inspirées le digne
ornement de cette empreinte
adorable qui ne s'effacera jamais de son ame . Julie , eh !
qu'aurois-je été sans toi ? La
froide raison m'eût éclairé peut-être ; tiede admirateur du bien , je
l'aurois du moins
aimé dans autrui . Je ferai plus ; je saurai le pratiquer avec zele
& pénétré de tes sages
leçons , je ferai dire un jour à ceux qui nous auront connus ; ô quels
hommes nous serions
tous , si le monde étoit plein de Julies & de coeurs qui les
sçussent aimer!
En
méditant en route sur ta derniere lettre , j'ai résolu de rassembler en
un recueil toutes
celles que tu m'as écrites , maintenant que je ne puis plus recevoir
tes avis de bouche .
Quoiqu'il n'y en ait pas une que je ne sçache par coeur , & bien
par coeur , tu peux m'en
croire ; j'aime pourtant à les relire sans cesse , ne fût-ce que pour
revoir les traits de cette
main chérie qui seule peut faire mon bonheur . Mais insensiblement le
papier s'use &
avant qu'elles soient déchirées je veux les copier toutes dans un livre
blanc que je viens de
choisir exprès pour cela . Il est assez gros , mais je songe à l'avenir
, & j'espere ne pas
mourir assez jeune pour me borner à ce volume . Je destine les soirées
à cette occupation
charmante , & j'avancerai lentement pour la prolonger . Ce précieux
recueil ne me
quittera de mes jours ; il sera mon manuel dans le monde où je vais
entrer ; il sera pour
moi le contrepoison [292] des maximes qu'on y respire ; il me consolera
dans mes maux ; il
préviendra ou corrigera mes fautes ; il m'instruira durant ma jeunesse
; il m'édifiera dans
tous les tems & ce seront , à mon avis , les premieres lettres
d'amour dont on aura tiré cet
usage.
Quant
à la derniere que j'ai présentement sous les yeux , toute belle qu'elle
me paraît , j'y
trouve pourtant un article à retrancher . Jugement déjà fort étrange :
mais ce qui doit
l'être encore plus , c'est que cet article est précisément celui qui te
regarde & je te
reproche d'avoir même songé à l'écrire . Que me parles-tu de fidélité ,
de constance ?
Autrefois tu connoissois mieux mon amour & ton pouvoir . Ah ! Julie
, inspires-tu des
sentimens périssables & quand je ne t'aurois rien promis ,
pourrois-je cesser jamais d'être à toi ? Non , non , c'est du premier
regard de tes yeux , du premier mot de ta bouche , du
premier transport de mon coeur , que s'alluma dans lui cette flamme
éternelle que rien ne
peut plus éteindre . Ne t'eusse-je vue que ce premier instant , c'en
étoit déjà fait , il étoit
trop tard pour pouvoir jamais t'oublier. & je t'oublierois
maintenant ! maintenant
qu'enivré de mon bonheur passé son seul souvenir suffit pour me le
rendre encore !
maintenant qu'oppressé du poids de tes charmes je ne respire qu'en eux
! maintenant que
ma premiere ame est disparue & que je suis animé de celle que tu
m'as donnée !
maintenant , ô Julie , que je me dépite contre moi de t'exprimer si mal
tout ce que je sens !
Ah ! que toutes les beautés de l'univers tentent de me séduire , en
est-il d'autres que la
tienne à mes yeux ? Que tout conspire à l'arracher [293] de mon coeur ;
qu'on le perce ,
qu'on le déchire , qu'on brise ce fidele miroir de Julie , sa pure
image ne cessera de briller
jusque dans le dernier fragment ; rien n'est capable de l'y détruire .
Non , la suprême
puissance elle-même ne sauroit aller jusque-là , elle peut anéantir mon
ame , mais non pas
faire qu'elle existe & cesse de t'adorer.
Milord
Edouard s'est chargé de te rendre compte à son passage de ce qui me
regarde & de
ses projets en ma faveur : mais je crains qu'il ne s'acquitte mal de
cette promesse par
rapport à ses arrangemens présents . Apprends qu'il ose abuser du droit
que lui donnent
sur moises bienfaits pour les étendre au delà même de la bienséance .
Je me vois , par une
pension qu'il n'a pas tenu à lui de rendre irrévocable , en état de
faire une figure fort
au-dessus de ma naissance ; & c'est peut-être ce que je serai forcé
de faire à Londres pour
suivre ses vues . Pour ici , où nulle affaire ne m'attache , je
continuerai de vivre à ma
maniere & ne serai point tenté d'employer en vaines dépenses
l'excédent de mon entretien
. Tu me l'as appris , ma Julie , les premiers besoins , ou du moins les
plus sensibles , sont
ceux d'un coeur bienfaisant ; & tant que quelqu'un manque du
nécessaire , quel honnête
homme a du superflu?
[294]
LETTRE XIV . A JULIE.
*[*Sans
prévenir le jugement du lecteur & celui de Julie sur ces relations
, je crois pouvoir
dire que si j'avois à les faire & que je ne les fisse pas
meilleures , je les ferois du moins sort
différentes . J'ai été plusieurs fois sur le point de les ôter &
d'en substituer de ma façon ;
enfin je les laisse & je me vante de ce courage . Je me dis qu'un
jeune homme de
vingt-quatre ans entrant dans le monde ne doit pas le voir comme un
homme de cinquante à qui l'expérience n'a que trop appris à le
connoître . Je me dis encore que sans y avoir
fait un sort grand rôle , je ne suis pourtant plus dans le cas d'en
pouvoir parler avec
impartialité . Laissons donc ces lettres comme elles sont ; que les
observations triviales
restent ; c'est un petit mal que tout cela . Mais , il importe à l'ami
de la vérité que jusqu'à
la fin de sa vie ses passions ne souillent point ses écrites.] J'entre
avec une secrete horreur
dans ce vaste désert du monde . Ce chaos ne m'offre qu'une solitude
affreuse où regne un
morne silence . Mon ame à la presse cherche à s'y répandre & se
trouve partout resserrée
. Je ne suis jamais moins seul que quand je suis seul , disoit un
ancien : moi , je ne suis seul
que dans la foule , où je ne puis être ni à toi ni aux autres . Mon
coeur voudroit parler , il
sent qu'il n'est point écouté ; il voudroit répondre , on ne lui dit
rien qui puisse aller
jusqu'à lui . Je n'entends point la langue du pays & personne ici
n'entend la mienne.
Ce
n'est pas qu'on ne me fasse beaucoup d'accueil , d'amitiés , de
prévenances & que mille
soins officieux n'y semblent [295] voler au-devant de moi , mais c'est
précisément de quoi
je me plains . Le moyen d'être aussitôt l'ami de quelqu'un qu'on n'a
jamais vu ?
L'honnête intérêt de l'humanité , l'épanchement simple & touchant
d'une ame franche ,
ont un langage bien différent des fausses démonstrations de la
politesse & des dehors
trompeurs que l'usage du monde exige . J'ai grand'peur que celui qui ,
des la premiere vue
, me traite comme un ami de vingt ans , ne me traitât , au bout de
vingt ans , comme un
inconnu , si j'avois quelque important service à lui demander ; &
quand je vois des
hommes si dissipés prendre un intérêt si tendre à tant de gens , je
présumerois volontiers
qu'ils n'en prennent à personne.
Il
y a pourtant de la réalité à tout cela ; car le François est
naturellement bon , ouvert ,
hospitalier , bienfaisant ; mais il y a aussi mille manieres de parler
qu'il ne faut pas
prendre à la lettre , mille offres apparentes qui ne sont faites que
pour être refusées , mille
especes de pieges que la politesse tend à la bonne foi rustique . Je
n'entendis jamais tant
dire : Comptez sur moi dans l'occasion , disposez de mon crédit , de ma
bourse , de ma
maison , de mon équipage . Si tout cela étoit sincere & pris au mot
, il n'y auroit pas de
peuple moins attaché à la propriété ; la communauté des biens seroit
ici presque établie
: le plus riche offrant sans cesse & le plus pauvre acceptant
toujours , tout se mettroit
naturellement de niveau & Sparte même eût eu des partages moins
égaux qu'ils ne
seroient à Paris . Au lieu de cela , c'est peut-être la ville du monde
où les fortunes sont le
plus inégales & où regnent à la fois la plus somptueuse opulence
& la [296] plus
déplorable misere . Il n'en faut pas davantage pour comprendre ce que
signifient cette
apparente commisération qui semble toujours aller au-devant des besoins
d'autrui & cette
facile tendresse de coeur qui contracte en un moment des amitiés
éternelles.
Au
lieu de tous ces sentimens suspects & de cette confiance trompeuse
, veux-je chercher
des lumieres & de l'instruction ? C'en est ici l'aimable source
& l'on est d'abord enchanté
du savoir & de la raison qu'on trouve dans les entretiens , non
seulement des savants & des
gens de lettres , mais des hommes de tous les états & même des
femmes : le tonde la
conversation y est coulant , & naturel ; il n'est ni pesant , ni
frivole ; il est savant sans
pédanterie , gai sans tumulte , poli sans affectation , galant sans
fadeur , badin sans équivoques . Ce ne sont ni des dissertations ni des
épigrammes : on y raisonne sans
argumenter ; on y plaisante sans jeux de mots ; on y associe avec art
l'esprit & la raison ,
les maximes & les saillies , la satire aigue , l'adroite flatterie
, & la morale austere . On y
parle de tout pour que chacun ait quelque chose à dire ; on
n'approfondit point les
questions de peur d'ennuyer , on les propose comme en passant , on les
traite avec rapidité
; la précision mene à l'élégance : chacun dit son avis & l'appuie
en peu de mots ; nul
n'attaque avec chaleur celui d'autrui , nul ne défend opiniâtrement le
sien ; on discute
pour s'éclairer , on s'arrête avant la dispute ; chacun s'instruit ,
chacun s'amuse , tous s'en
vont contents & le sage même peut rapporter de ces entretiens des
sujets dignes d'être
médités en silence.
[297]
Mais au fond , que penses-tu qu'on apprenne dans ces conversations si
charmantes ?
A juger sainement des choses du monde ? à bien user de la société ? à
connoître au moins
les gens avec qui l'on vit ? Rien de tout cela , ma Julie . On y
apprend à plaider avec art la
cause du mensonge , à ébranler à force de philosophie tous les
principes de la vertu , à
colorer de sophismes subtils ses passions & ses préjugés & à
donner à l'erreur un certain
tour à la mode selon les maximes du jour . Il n'est point nécessaire de
connoître le
caractere des gens , mais seulement leurs intérêts , pour deviner à peu
près ce qu'ils
diront de chaque chose . Quand un homme parle , c'est pour ainsi dire
son habit & non pas
lui qui a un sentiment ; & il en changera sans façon tout aussi
souvent que d'état .
Donnez-lui tour à tour une longue perruque , un habit d'ordonnance
& une croix pectorale
, vous l'entendrez successivement prêcher avec le même zele les loix ,
le despotisme &
l'inquisition . Il y a une raison commune pour la robe , une autre pour
la finance , une
autre pour l'épée . Chacun prouve tres bien que les deux autres sont
mauvaises ,
conséquence facile à tirer pour les trois.*[*On doit passer ce
raisonnement à un Suisse qui
voit son pays fort bien gouverné , sans qu'aucune des trois professions
y soit établie . Quoi
! L'Etat peut-il substister sans défenseurs ? non , il faut des
défenseurs à l'Etat ; mais tous
les Citoyens doivent être soldats par devoir , aucun par métier . Les
mêmes hommes chez
les Romains & chez les Grecs étoient Officiers au Camp , Magistrats
à la ville & jamais ces
deux fonctions ne furent mieux remplies que quand on ne connoissoit pas
ces bizarres
préjugés d'états qui les séparent & les déshonorent . ] Ainsi nul
ne dit jamais ce qu'il
pense , mais ce qu'il lui convient [298] de faire penser à autrui ;
& le zele apparent de la
vérité n'est jamais en eux que le masque de l'intérêt.
Vous
croiriez que le gens isolés qui vivent dans l'indépendance ont au moins
un esprit à
eux ; point du tout ; autres machines qui ne pensent point & qu'on
fait penser par ressorts .
On n'a qu'à s'informer de leurs sociétés , de leurs coteries , de leurs
amis , des femmes
qu'ils voient , des auteurs qu'ils connoissent ; là-dessus on peut
d'avance établir leur
sentiment futur sur un livre prêt à paraître & qu'ils n'ont point
lu ; sur une piece prête à
jouer & qu'ils n'ont point vue , sur tel ou tel auteur , qu'ils ne
connoissent point , sur tel ou
tel systeme dont ils n'ont aucune idée ; & comme la pendule ne se
monte ordinairement
que pour vingt-quatre heures , tous ces gens-là s'en vont , chaque soir
, apprendre dans
leurs sociétés ce qu'ils penseront le lendemain.
Il
y a ainsi un petit nombre d'hommes & de femmes qui pensent pour
tous les autres &
pour lesquels tous les autres parlent & agissent ; & comme
chacun songe à son intérêt ,
personne au bien commun & que les intérêts particuliers sont
toujours opposés entre eux
, c'est un choc perpétuel de brigues & de cabales , un flux &
reflux de préjugés ,
d'opinions contraires , où les plus échauffés , animés par les autres ,
ne savent presque
jamais de quoi il est question . Chaque coterie a ses regles , ses
jugements , ses principes ,
qui ne sont point admis ailleurs . L'honnête homme d'une maison est un
fripon dans la
maison voisine : le bon , le mauvais , le beau , le laid , la vérité ,
la vertu , n'ont qu'une
existence locale & circonscrite . Quiconque aime à se répandre
& fréquente plusieurs
[299] sociétés doit être plus flexible qu'Alcibiade , changer de
principes comme
d'assemblées , modifier son esprit pour ainsi dire à chaque pas &
mesurer ses maximes à
la toise : il faut qu'à chaque visite il quitte en entrant son ame ,
s'il en a une ; qu'il en
prenne une autre aux couleurs de la maison , comme un laquais prend un
habit de livrée ;
qu'il la pose de même en sortant & reprenne , s'il veut , la sienne
jusqu'à nouvel échange.
Il
y a plus ; c'est que chacun se met sans cesse en contradiction avec
lui-même , sans qu'on
s'avise de le trouver mauvais . On a des principes pour la conversation
, & d'autres pour la
pratique ; leur opposition ne scandalise personne & l'on est
convenu qu'ils ne se
ressembleroient point entre eux ; on n'exige pas même d'un auteur ,
surtout d'un moraliste
, qu'il parle comme ses livres , ni qu'il agisse comme il parle ; ses
écrits , ses discours , sa
conduite , sont trois choses toutes différentes , qu'il n'est point
obligé de concilier . En un
mot , tout est absurde & rien ne choque , parce qu'on y est
accoutumé ; & il y a même à
cette inconséquence une sorte de bon air dont bien des gens se font
honneur . En effet ,
quoique tous prêchent avec zele les maximes de leur profession , tous
se piquent d'avoir le
ton d'une autre . Le robin prend l'air cavalier ; le financier fait le
seigneur ; l'évêque a le
propos galant ; l'homme de cour parle de philosophie ; l'homme d'Etat
de bel esprit : il n'y
a pas jusqu'au simple artisan qui , ne pouvant prendre un autre ton que
le sien , se met en
noir les dimanches pour avoir l'air d'un homme de palais . Les
militaires seuls ;
dédaignant tous les autres états , gardent sans [300] façon le ton du
leur & sont
insupportables de bonne foi . Ce n'est pas que M . de Muralt n'eût
raison quand il donnoit
la préférence à leur société ; mais ce qui étoit vrai de son tems ne
l'est plus aujourd'hui .
Le progres de la littérature a changé en mieux le ton général ; les
militaires seuls n'en ont
point voulu changer & le leur , qui étoit le meilleur auparavant ,
est enfin devenu le
pire.*[*Ce jugement , vrai ou faux , ne peut s'entendre que des
subalternes & de ceux qui
ne vivent pas à Paris : car tout ce qu'il y a d'illustre dans le
Royaume est au service & la
Cour même est toute militaire . Mais il y a une grande différence ,
pour les manieres que
l'on contracte , entre faire campagne en tems de guerre & passer sa
vie dans des garnisons.]
Ainsi
les hommes à qui l'on parle ne sont point ceux avec qui l'on converse ;
leurs
sentimens ne partent point de leur coeur , leurs lumieres ne sont point
dans leur esprit ,
leurs discours ne représentent point leurs pensées ; on n'aperçoit
d'eux que leur figure &
l'on est dans une assemblée à peu près comme devant un tableau mouvant
où le
spectateur paisible est le seul être mû par lui-même.
Telle est l'idée que je me suis formée de la grande société sur celle que j'ai vue à Paris ; cette idée est peut-être plus relative à ma situation particuliere qu'au véritable état des choses & se réformera sans doute sur de nouvelles lumieres . D'ailleurs , je ne fréquente que les sociétés où les amis de Milord Edouard m