[J.M.GALLANAR=Éditeur]
JEAN
JACQUES ROUSSEAU
JULIE
, OU LA NOUVELLE HELOISE.
[233]
LETTRES DE DEUX AMANS , HABITANS D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES
ALPES.
SECONDE
PARTIE
LETTRE
I . A JULIE.* [*Je n'ai gueres besoin , je crois , d'avertir que dans
cette seconde
partie & dans la suivante , les deux amans séparés ne sont que
déraisonner , battre la
campagne ; leurs pauvres têtes n'y sont plus.]
J'ai
pris & quitté cent fois la plume ; j'hésite des le premier mot ; je
ne sais quel ton je dois
prendre ; je ne sais par où commencer ; & c'est à Julie que je veux
écrire ! Ah
malheureux ! que suis-je devenu ? Il n'est donc plus ce tems où mille
sentimens délicieux
couloient de ma plume comme un intarissable torrent ! Ces doux momens
de confiance &
d'épanchement sont passés : Nous ne sommes plus l'un à l'autre , nous
ne sommes plus les
mêmes & je ne sais plus à qui j'écris . Daignerez-vous recevoir mes
lettres ? vos yeux
daigneront-ils les parcourir ? les trouverez-vous assez réservées ,
[234] assez circonspectes
? Oserois-je y garder encore une ancienne familiarité ? Oserois-je y
parler d'un amour éteint ou méprisé & ne suis-je pas plus reculé
que le premier jour où je vous écrivis ?
Quelle différence , Ô Ciel ! de ces jours si charmans & si doux à
mon effroyable misere !
Hélas ! je commençois d'exister & je suis tombé dans
l'anéantissement ; l'espoir de vivre
animoit mon coeur ; je n'ai plus devant moi que l'image de la mort
& trois ans d'intervalle
ont fermé le cercle fortuné de mes jours . Ah ! que ne les ai-je
terminé savant de me
survivre à moi-même ! Que n'ai-je suivi mes pressentimens après ces
rapides instans de
délices où je ne voyois plus rien dans la vie qui fût digne de la
prolonger ! Sans doute , il
faloit la borner à ces trois ans ou les ôter de sa durée ; il valoit
mieux ne jamais goûter la
félicité , que la goûter & la perdre . Si j'avois franchi ce fatal
intervalle , si j'avois évité ce
premier regard qui fit une autre ame ; je jouirois de ma raison , je
remplirois les devoirs
d'un homme & sémerois peut-être de quelques vertus mon insipide
carriere . Un moment
d'erreur a tout changé . Mon oeil osa contempler ce qu'il ne faloit
point voir . Cette vue a
produit enfin son effet inévitable . après m'être égaré par degrés , je
ne suis qu'un
furieux dont le sens est aliéné , un lâche esclave sans force &
sans courage , qui va
traînant dans l'ignominie sa chaîne & son désespoir.
Vains
rêves d'un esprit qui s'égare ! Désirs faux & trompeurs , désavoués
à l'instant par
le coeur qui les a formés ! Que sert d'imaginer à des maux réels de
chimériques remedes
qu'on rejetteroit quand ils nous seroient offerts ? Ah ! [235] qui
jamais connoîtra l'amour ,
t'aura vue & pourra le croire , qu'il y ait quelque félicité
possible que je voulusse acheter
au prix de mes premiers feux ? Non , non , que le Ciel garde ses
bienfaits & me laisse , avec
ma misere , le souvenir de mon bonheur passé . J'aime mieux les
plaisirs qui sont dans ma
mémoire & les regrets qui déchirent mon ame , que d'être à jamais
heureux sans ma Julie
. Viens , image adorée , remplir un coeur qui ne vit que par toi ;
suis-moi dans mon exil ,
console-moi dans mes peines , ranime & soutiens mon espérance
éteinte . Toujours ce
coeur infortuné sera ton sanctuaire inviolable , d'où le sort ni les
hommes ne pourront
jamais t'arracher . Si je suis mort au bonheur , je ne le suis point à
l'amour qui m'en rend
digne . Cet amour est invincible comme le charme qui l'a fait naître .
Il est fondé sur la
base inébranlable du mérite & des vertus ; il ne peut périr dans
une ame immortelle ; il
n'a plus besoin de l'appui de l'espérance , & le passé lui donne
des forces pour un avenir éternel.
Mais
toi , Julie , ô toi qui sçus aimer une fois ! comment ton tendre coeur
a-t-il oublié de
vivre ? Comment ce feu sacré s'est-il éteint dans ton ame pure ?
Comment as-tu perdu le
goût de ces plaisirs célestes que toi seule étois capable de sentir
& de rendre ? Tu me
chasses sans pitié ; tu me bannis avec opprobre ; tu me livres à mon
désespoir & tu ne
vois pas dans l'erreur qui t'égare , qu'en me rendant misérable tu
t'ôtes le bonheur de tes
jours ! Ah ! Julie , crois-moi ; tu chercheras vainement un autre coeur
ami du tien ! Mille
t'adoreront , sans doute ; le mien seul te savoit aimer.
[236]
Réponds-moi maintenant , amante abusée ou trompeuse : que sont devenus
ces
projets formés avec tant de mystere ? Où sont ces vaines espérances
dont tu leurras si
souvent ma crédule simplicité ? Où est cette union sainte & désirée
, doux objet de tant
d'ardens soupirs & dont ta plume & ta bouche flattoient mes
voeux ? Hélas ! sur la foi de
tes promesses j'osois aspirer à ce nom sacré d'époux & me croyois
déjà le plus heureux
des hommes . Dis , cruelle ! ne m'abusois-tu que pour rendre enfin ma
douleur plus vive &
mon humiliation plus profonde ? Ai-je attiré mes malheurs par ma faute
? Ai-je manqué
d'obéissance , de docilité , de discrétion ? M'as-tu vu désirer assez
foiblement pour
mériter d'être éconduit , ou préférer mes fougueux désirs à tes
volontés suprêmes ?
J'ai tout fait pour te plaire & tu m'abandonnes ! Tu te chargeois
de mon bonheur & tu
m'as perdu ! Ingrate , rends-moi compte du dépôt que je t'ai confié ;
rends-moi compte de
moi-même , après avoir égaré mon coeur dans cette suprême félicité que
tu m'as
montrée & que tu m'enleves . Anges du Ciel ! j'eusse méprisé votre
sort . J'eusse été le
plus heureux des êtres. . . Hélas ! je ne suis plus rien , un instant
m'a tout ôté . J'ai passé
sans intervalle du comble des plaisirs aux regrets éternels : je touche
encore au bonheur
qui m'échappe...j'y touche encore & le perds pour jamais!. . . Ah !
si je le pouvois croire ! si
les restes d'une espérance vaine ne soutenoient. . . O ! rochers de
Meillerie que mon oeil égaré mesura tant de fois , que ne servîtes-vous
mon désespoir ! J'aurois moins regretté
la vie quand je n'en avois pas senti le prix.
[237]
LETTRE II . DE MIILORD EDOUARD A CLAIRE.
Nous
arrivons à Besançon & mon premier soin est de vous donner des
nouvelles de notre
voyage . Il s'est fait sinon paisiblement , du moins sans accident
& votre ami est aussi sain
de corps qu'on peut l'être avec un coeur aussi malade . Il voudroit
même affecter à
l'extérieur une sorte de tranquillité . Il a honte de son état , &
se contraint beaucoup
devant moi , mais tout décele ses secretes agitations & si je feins
de m'y tromper , c'est
pour le laisser aux prises avec lui-même & occuper ainsi une partie
des forces de son ame à réprimer l'effet de l'autre.
Il
fut fort abattu la premiere journée : je la fis courte , voyant que la
vîtesse de notre
marche irritoit sa douleur . Il ne me parla point , ni moi à lui ; les
consolations indiscretes
ne font qu'aigrir les violentes afflictions . L'indifférence & la
froideur trouvent aisément
des paroles , mais la tristesse & le silence sont alors le vrai
langage de l'amitié . Je
commençai d'appercevoir hier les premieres étincelles de la fureur qui
va succéder
infailliblement à cette léthargie : à la dînée , à peine y avoit-il un
quart d'heure que nous étions arrivés qu'il m'abord a d'un air
d'impatience . Que tardons-nous à partir , me dit-il
avec un sourire amer , pourquoi restons-nous un moment si près d'elle ?
Le soir il affecta
de parler beaucoup , sans dire un mot de Julie . Il recommençoit des
questions auxquelles
j'avois répondu dix fois . Il [238] voulut savoir si nous étions déjà
sur terres de France &
puis il demanda si nous arriverions bientôt à Vevai . La premiere chose
qu'il fait à chaque
station , c'est de commence quelque lette qu'il déchire ou chiffonne un
moment après . J'ai
sauvé du feu deux ou trois de ces brouillons sur lesquels vous pourrez
entrevoir l'état de
son ame . Je crois pourtant qu'il est parvenu à écrire une lettre
entiere.
L'emportement
qu'annoncent ces premiers symptômes est facile à prévoir ; mais je ne
saurois dire quel en sera l'effet & le terme ; car cela dépend
d'une combinaison du
caractere de l'homme , du genre de sa passion , des circonstances qui
peuvent naître , de
mille choses que nulle prudence humaine ne peut déterminer . Pour moi ,
je puis répondre
de ses fureurs , mais non pas de son désespoir & quoi qu'on fasse ,
tout homme est
toujours maître de sa vie.
Je
me flatte , cependant , qu'il respectera sa personne & mes soins ;
& je compte moins
pour cela sur le zele de l'amitié qui n'y sera pas épargné , que sur le
caractere de sa
passion & sur celui de sa maîtresse . L'ame ne peut gueres
s'occuper fortement &
long-tems d'un objet , sans contracter des dispositions qui s'y
rapportent . L'extrême
douceur de Julie doit tempérer l'âcreté du feu qu'elle inspire & je
ne doute pas non plus
que l'amour d'un homme aussi vif ne lui donne à elle-même un peu plus
d'activité qu'elle
n'en auroit naturellement sans lui.
J'ose
compter aussi sur son coeur ; il est fait pour combattre & vaincre
. Un amour pareil
au sien n'est pas tant une foiblesse qu'une force mal employée . Une
flamme ardente &
[239] malheureuse est capable d'absorber pour un tems , pour toujours
peut-être une
partie de ses facultés ; mais elle est elle-même une preuve de leur
excellence & du parti
qu'il en pourroit tirer pour cultiver la sagesse ; car la sublime
raison ne se soutient que par
la même vigueur de l'ame qui fait les grandes passions & l'on ne
sert dignement la
philosophie qu'avec le même feu qu'on sent pour une maîtresse.
Soyez-en
sûre , aimable Claire ; je ne m'intéresse pas moins que vous au sort de
ce couple
infortuné , non par un sentiment de commisération qui peut n'être
qu'une foiblesse ; mais
par la considération de la justice & de l'ordre , qui veulent que
chacun soit placé de la
maniere la plus avantageuse à lui-même & à la société . Ces deux
belles âmes sortirent
l'une pour l'autre des mains de la nature ; c'est dans une douce union
, c'est dans le sein du
bonheur que , libres de déployer leurs forces & d'exercer leurs
vertus , elles eussent éclairé la terre de leurs exemples . Pourquoi
faut-il qu'un insensé préjugé vienne change
les directions éternelles & bouleverser l'harmonie des êtres
pensans ? Pourquoi la vanité
d'un pere barbare cache-t-elle ainsi la lumiere sous le boisseau &
fait-elle gémir dans les
larmes des coeurs tendres & bienfaisans nés pour essuyer celles
d'autrui ? Le lien conjugal
n'est-il pas le plus libre ainsi que le plus sacré des engagemens ? Oui
, toutes les loix qui le
gênent sont injustes ; tous les peres qui l'osent former ou rompre sont
des tyrans . Ce
chaste noeud de la nature n'est soumis ni au pouvoir souverain ni à
l'autorité paternelle ,
mais à la seule autorité du Pere commun [240] qui sait commander aux
coeurs & qui leur
ordonnant de s'unir , les peut contraindre à s'aimer.*[* Il y a des
pays où cette convenance
des conditions & de la fortune est tellement préférée a celle de la
nature & des coeurs ,
qu'il suffit que la premiere ne s'y trouve pas pour empêcher ou rompre
les plus heureux
mariages , sans égard pour l'honneur perdu des infortunées qui sont
tous les jours
victimes de ces odieux préjugés . J'ai vu plaidir au Parlement de Paris
une cause célebre ,
où l'honneur du rang attaquoit insolumment & publiquement
l'honnêteté , le devoir , le
foi conjugale & où l'indigne pere qui gagna son proces , osa
déshériter son fils pour
n'avoir pas voulu être un mal-honnête homme . On ne sauroit dire à quel
point dans ce
pays si galant les femmes sont tyrannisées par les loix . Faut-il
s'étonner qu'elles s'en
vengent si cruellement par leurs moeurs ! ]
Que
signifie ce sacrifice des convenances de la nature aux convenances de
l'opinion ? La
diversité de fortune & d'état s'éclipse & se confond dans le
mariage , elle ne fait rien au
bonheur ; mais celle d'humeur & de caractere demeure & c'est
par elle qu'on est heureux
ou malheureux . L'enfant qui n'a de regle que l'amour choisit mal , le
pere qui n'a de regle
que l'opinion choisit plus mal encore . Qu'une fille manque de raison ,
d'expérience pour
juger de la sagesse & des moeurs , un bon pere y doit suppléer sans
doute . Son droit , son
devoir même est de dire ; ma fille , c'est un honnête homme , ou ,
c'est un fripon ; c'est un
homme de sens , ou , c'est un fou . Voilà les convenances dont il doit
connoître , le
jugement de toutes les autres appartient à la fille . En criant qu'on
troubleroit ainsi l'ordre
de la société , ces tyrans le troublent eux-mêmes . Que le rang se
regle par le mérite &
l'union des coeurs par leur choix , voilà le véritable ordre social ,
ceux qui le reglent par la
naissance ou par les richesses , [241] sont les vrais perturbateurs de
cet ordre ; ce sont
ceux-là qu'il faut décrier ou punir.
Il
est donc de la justice universelle que ces abus soient redressés ; il
est du devoir de
l'homme de s'opposer à la violence , de concourir à l'ordre , &
s'il m'étoit possible d'unir
ces deux amans en dépit d'un vieillard sans raison , ne doutez pas que
je n'achevasse en
cela l'ouvrage du Ciel , sans m'embarrasser de l'approbation des hommes.
Vous
êtes plus heureuse , aimable Claire ; vous avez un pere qui ne prétend
point savoir
mieux que vous en quoi consiste votre bonheur . Ce n'est , peut-être ,
ni par de grandes
vues de sagesse , ni par une tendresse excessive qu'il vous rend ainsi
maîtresse de votre sort
; mais qu'importe la cause , si l'effet est le même , & si , dans
la liberté qu'il vous laisse ,
l'indolence lui tient lieu de raison ? Loin d'abuser de cette liberté ,
le choix que vous avez
fait à vingt ans auroit l'approbation du plus sage pere . Votre coeur ,
absorbé par une
amitié qui n'eut jamais d'égale , a gardé peu de place aux feux de
l'amour . Vous leur
substituez tout ce qui peut y suppléer dans le mariage : moins amante
qu'amie , si vous
n'êtes la plus tendre épouse vous serez la plus vertueuse , & cette
union qu'a formée la
sagesse doit croître avec l'âge & durer autant qu'elle .
L'impulsion du coeur est plus
aveugle , mais elle est plus invincible : c'est le moyen de se perdre
que de se mettre dans la
nécessité de lui résister . Heureux ceux que l'amour assortit comme
auroit fait la raison ,
& qui n'ont point d'obstacle à vaincre & de préjugés à
combattre . Tels seroient nos deux
amans sans l'injuste résistance d'un pere [242] entêté . Tels malgré
lui pourroient-ils être
encore , si l'un des deux étoit bien conseillé.
L'exemple
de Julie & le vôtre montrent également que c'est aux époux seuls à
juger s'ils
se conviennent . Si l'amour ne regne pas , la raison choisira seule ;
c'est le cas où vous êtes
; si l'amour regne , la nature a déjà choisi ; c'est celui de Julie .
Telle est la loi sacrée de la
nature qu'il n'est pas permis à l'homme d'enfreindre , qu'il n'enfreint
jamais impunément
, & que la considération des états & des rangs ne peut abroger
qu'il n'en coûte des
malheurs & des crimes.
Quoique
l'hiver s'avance & que j'aie à me rendre à Rome , je ne quitterai
point l'ami que
j'ai sous ma garde , que je ne voye son ame dans un état de consistance
sur lequel je puisse
compter . C'est un dépôt qui m'est cher par son prix , & parce que
vous me l'avez confié .
Si je ne puis faire qu'il soit heureux , je tâcherai du moins qu'il
soit sage , & qu'il porte en
homme les maux de l'humanité . J'ai résolu de passer ici une quinzaine
de jours avec lui ,
durant lesquels j'espere que nous recevrons des nouvelles de Julie
& des vôtres , & que
vous m'aiderez toutes deux à mettre quelque appareil sur les blessures
de ce coeur malade ,
qui ne peut encore écouter la raison que par l'organe du sentiment . Je
joins ici une lettre
pour votre amie : ne la confiez , je vous prie , à aucun
commissionnaire , mais remettez-la
vous-même.
[243]
FRAGMENS JOINTS A LA LETTRE PRéCéDENTE.
1
. Pourquoi n'ai-je pu vous voir avant mon départ ? Vous avez craint que
je n'expirasse
en vous quittant ? Coeur pitoyable , rassurez-vous . Je me porte bien.
. . je ne souffre pas. . .
je vis encore. . . je pense à vous. . . je pense au tems où je vous fus
cher. . . j'ai le coeur un
peu serré...la voiture m'étourdit. . . je me trouve abattu. . . Je ne
pourrai long-tems vous écrire aujourd'hui . Demain peut-être aurai-je
plus de force...ou n'en aurai-je plus
besoin...
2.Où
m'entraînent ces chevaux avec tant de vitesse ? Où me conduit avec tant
de zele cet
homme qui se dit mon ami ? Est-ce loin de toi , Julie ? Est-ce par ton
ordre ? Est-ce en des
lieux où tu n'es pas?. . . Ah ! fille insensée!. . . je mesure des yeux
le chemin que je
parcours si rapidement . D'où viens-je ? où vais-je? & pourquoi
tant de diligence ?
Avez-vous peur , cruels , que je ne coure pas assez tôt à ma perte ? O
amitié ! ô amour !
est-ce là votre accord ? sont-ce là vos bienfaits?...
3.As-tu
bien consulté ton coeur en me chassant avec tant [244] de violence ?
As-tu pu , dis ,
Julie , as-tu pu renoncer pour jamais. . . Non , non : ce tendre coeur
m'aime , je le sais bien
. Malgré le sort , malgré lui-même , il m'aimera jusqu'au tombeau. . .
Je le vois , tu t'es
laissé suggérer...* [*La suite montre que ses soupçons tomboient sur
Milord Edouard , &
que Claire les a pris pour elle.] Quel repentir éternel tu te
prépares!...Hélas ! il sera trop
tard!. . . Quoi ! tu pourrois oublier. . . Quoi ! je t'aurois mal
connue!. . . Ah ! songe à toi ,
songe à moi , songe à. . . écoute , il en est tems encore. . . Tu m'as
chassé avec barbarie , je
fuis plus vite que le vent. . . Dis un mot , un seul mot , & je
reviens plus prompt que l'éclair
. Dis un mot , & pour jamais nous sommes unis : nous devons l'être.
. . nous le serons. . . Ah
! l'air emporte mes plaintes!... & cependant je fuis ; je vais
vivre & mourir loin
d'elle!...Vivre loin d'elle!...
LETTRE
III . DE MILORD EDOUARD A JULIE.
Votre
cousine vous dira des nouvelles de votre ami . Je crois d'ailleurs
qu'il vous écrit par
cet ordinaire . Commencez par satisfaire là-dessus votre empressement ,
pour lire ensuite
posément cette lettre ; car je vous préviens que son sujet demande
toute votre attention.
Je
connois les hommes ; j'ai vécu beaucoup en peu d'années ; j'ai acquis
une grande
expérience à mes dépens , & [245] c'est le chemin des passions qui
m'a conduit à la
philosophie . Mais de tout ce que j'ai observé jusqu'ici je n'ai rien
vu de si extraordinaire
que vous & votre amant . Ce n'est pas que vous ayez ni l'un ni
l'autre un caractere marqué
dont on puisse au premier coup d'oeil assigner les différences , &
il se pourroit bien que cet
embarras de vous définir vous fît prendre pour des âmes communes par un
observateur
superficiel . Mais c'est cela même qui vous distingue , qu'lest
impossible de vous distinguer
, & que les traits du modele commun , dont quelqu'un manque
toujours à chaque individu
, brillent tous également dans les vôtres . Ainsi chaque épreuve d'une
estampe a ses
défauts particuliers qui lui servent de caractere , & s'il en vient
une qui soit parfaite ,
quoiqu'on la trouve belle au premier coup d'oeil , il faut la
considérer long-tems pour la
reconnaître . La premiere fois que je vis votre amant , je fus frappé
d'un sentiment
nouveau qui n'a fait qu'augmenter de jour en jour , à mesure que la
raison l'a justifié . A
votre égard ce fut tout autre chose encore , & ce sentiment fut si
vif que je me trompai sur
sa nature . Ce n'étoit pas tant la différence des sexes qui produisoit
cette impression ,
qu'un caractere encore plus marqué de perfection que le coeur sent ,
même
indépendamment de l'amour . Je vois bien ce que vous seriez sans votre
ami , je ne vois pas
de même ce qu'il seroit sans vous : beaucoup d'hommes peuvent lui
ressembler , mais il n'y
a qu'une Julie au monde . après un tort que je ne me pardonnerai jamais
, votre lettre vint
m'éclairer sur mes vrais sentiments . Je connus que je n'étois point
[246] jaloux , ni par
conséquent amoureux ; je connus que vous étiez trop aimable pour moi ;
il vous faut les
prémices d'une ame , & la mienne ne seroit pas digne de vous.
Des
ce moment je pris pour votre bonheur mutuel un tendre intérêt qui ne
s'éteindra
point . Croyant lever toutes les difficultés , je fis auprès de votre
pere une démarche
indiscrete , dont le mauvais succes n'est qu'une raison de plus pour
exciter mon zele .
Daignez m'écouter & je puis réparer encore tout le mal que je vous
ai fait.
Sondez
bien votre coeur , ô Julie! , & voyez s'il vous est possible
d'éteindre le feu dont il
est dévoré . Il fut un tems peut-être où vous pouviez en arrêter le
progres ; mais si Julie ,
pure & chaste , a pourtant succombé , comment se relevera-t-elle
après sa chute ?
Comment résistera-t-elle à l'amour vainqueur , & armé de la
dangereuse image de tous
les plaisirs passés ? Jeune amante , ne vous en imposez plus , &
renoncez à la confiance
qui vous a séduite : vous êtes perdue , s'il faut combattre encore :
vous serez avilie &
vaincue , & le sentiment de votre bonté étouffera par degrés toutes
vos vertus . L'amour
s'est insinué trop avant dans la substance de votre ame pour que vous
puissiez jamais l'en
chasser ; il en renforce & pénetre tous les traits comme une eau
forte & corrosive , vous
n'en effacerez jamais la profonde impression sans effacer à la fois
tous les sentimens exquis
que vous reçûtes de la nature ; & quand il ne vous restera plus
d'amour , il ne vous restera
plus rien d'estimable . Qu'avez-vous donc maintenant à faire , ne
pouvant plus changer
l'état de votre coeur ? Une seule chose , Julie , c'est de le rendre
légitime . Je vais [247]
vous proposer pour cela l'unique moyen qui vous reste ; profitez-en
tandis qu'il est tems
encore ; rendez à l'innocence & à la vertu cette sublime raison
dont le Ciel vous fit
dépositaire , ou craignez d'avilir à jamais le plus précieux de ses
dons.
J'ai
dans le duché d'York une terre assez considérable , qui fut long-tems
le séjour de mes
ancêtres . Le château est ancien , mais bon & commode ; les
environs sont solitaires , mais
agréables & variés . La riviere d'Ouse , qui passe au bout du parc
, offre à la fois une
perspective charmante à la vue & un débouché facile aux denrées .
Le produit de la terre
suffit pour l'honnête entretien du maître & peut doubler sous ses
yeux . L'odieux préjugé
n'a point d'acces dans cette heureuse contrée ; l'habitant paisible y
conserve encore les
moeurs simples des premiers tems , & l'on y trouve une image du
Valais décrit avec des
traits si touchans par la plume de votre ami ! Cette terre est à vous ,
Julie , si vous daignez
l'habiter avec lui ; c'est là que vous pourrez accomplir ensemble tous
les tendres souhaits
par où finit la lettre dont je parle.
Venez
, modele unique des vrais amants , venez , couple aimable & fidele
, prendre
possession d'un lieu fait pour servir d'asile à'amour & à
l'innocence ; venez y serrer , à la
face du Ciel & des hommes , le doux noeud qui vous unit ; venez
honorer de l'exemple de
vos vertus un pays où elles seront adorées , & des gens simples
portés à les imiter .
Puissiez-vous en ce lieu tranquille goûter à jamais dans les sentimens
qui vous unissent le
bonheur des âmes pures ! puisse le Ciel y bénir vos chastes feux d'une
famille qui vous
ressemble ; [248] puissiez-vous y prolonger vos jours dans une
honorable vieillesse , & les
terminer enfin paisiblement dans les bras de vos enfants ! puissent nos
neveux , en
parcourant avec un charme secret ce monument de la félicité conjugale ,
dire un jour dans
l'attendrissement de leur coeur : Ce fut ici l'asile de l'innocence
, ce fut ici la demeure des
deux amants!
Votre
sort est en vos mains , Julie ; pesez attentivement la proposition que
je vous fais , &
n'en examinez que le fond ; car d'ailleurs je me charge d'assurer
d'avance &
irrévocablement votre ami de l'engagement que je prends ; je me charge
aussi de la sûreté
de votre départ , & de veiller avec lui à celle de votre personne
jusqu'à votre arrivée : là
vous pourrez aussitôt vous marier publiquement sans obstacle ; car
parmi nous une fille
nubile n'a nul besoin du consentemen d'autrui pour disposer d'elle-même
. Nos sages loix
n'abrogent point celles de la nature , & s'il résulte de cet
heureux accord quelques
inconvénients , ils sont beaucoup moindres que ceux qu'il prévient .
J'ai laissé à Vevai
mon valet de chambre , homme de confiance , brave , prudent & d'une
fidélité à toute épreuve . Vous pourrez aisément vous concerter avec
lui de bouche ou par écrit à l'aide
de Regianino , sans que ce dernier sache de quoi il s'agit . Quand il
sera tems , nous
partirons pour vous aller joindre , & vous ne quitterez la maison
paternelle que sous la
conduite de votre époux.
Je
vous laisse à vos réflexions ; mais , je le répete , craignez l'erreur
des préjugés & la
séduction des scrupules , qui menent souvent au vice par chemin de
l'honneur . Je [249]
prévois ce qui vous arrivera si vous rejetez mes offres . La tyrannie
d'un pere intraitable
vous entraînera dans l'abîme que vous ne connaîtrez qu'apres la chute .
Votre extrême
douceur dégénere quelquefois en timidité : vous serez sacrifiée à la
chimere des
conditions.[*La chimere des conditions ! C'est un Pair d'Angleterrre
qui parle ainsi! & tout
ceci ne seroit pas une fiction ? Lecteur : qu'en dites-vous?] Il faudra
contracter un
engagement désavoué par le coeur . L'approbation publique sera démentie
incessamment
par le cri de la conscience ; vous serez honorée & méprisable : il
vaut mieux être oubliée
& vertueuse.
P.S
. Dans le doute de votre résolution , je vous écris à'insu de notre ami
, de peur qu'un
refus de votre part ne vînt détruire en un instant tout l'effet de mes
soins.
LETTRE
IV . DE JULIE A CLAIRE.
Oh
! ma chère , dans quel trouble tu m'as laissée hier au soir ! &
quelle nuit j'ai passé en
rêvant à cette fatale lettre ! Non , jamais tentation plus dangereuse
ne vint assaillir mon
coeur ; jamais je n'éprouvai de pareilles agitations ; & jamais je
n'apperçus moins le
moyen de les appaiser . Autrefois , une certaine lumiere de sagesse
& de raison dirigeoit ma
volonté ; [250] dans toutes les occasions embarrassantes , je
discernois d'abord le parti le
plus honnête & le prenois à l'instant . Maintenant , avilie &
toujours vaincue , je ne fais
que flotter entre des passions contraires : mon foible coeur n'a plus
que le choix de ses
fautes ; & tel est mon déplorable aveuglement , que si je viens par
hasard à prendre le
meilleur parti , la vertu ne m'aura point guidée & je n'en aurai
pas moins de remords . Tu
sais quel époux mon pere me destine ; tu sais quels liens l'amour m'a
donnés . Veux-je être vertueuse , l'obéissance & la foi m'imposent
des devoirs opposés . Veux-je suivre le
penchant de mon coeur , qui préférer d'un amant ou d'un pere ? Hélas !
en écoutant
l'amour ou la nature , je ne puis éviter de mettre l'un ou l'autre au
désespoir ; en me
sacrifiant au devoir , je ne puis éviter de commettre un crime ; &
quelque parti que je
prenne , il faut que je meure à la fois malheureuse & coupable.
Ah
! chère & tendre amie , toi qui fus toujours mon unique ressource
& qui m'as tant de
fois sauvée de la mort & du désespoir , considere aujourd'hui
l'horrible état de mon ame
& vois si jamais tes secourables soins me furent plus nécessaires .
Tu sais si tes avis sont écoutés ; tu sais si tes conseils sont suivis
; tu viens de voir , au prix du bonheur de ma vie ,
si je sais déférer aux leçons de l'amitié . Prends donc pitié de
l'accablement où tu m'as
réduite : acheve , puisque tu as commencé ; supplée à mon courage
abattu ; pense pour
celle qui ne pense plus que par toi . Enfin , tu lis dans ce coeur qui
t'aime : tu le connois
mieux que moi . Apprends-moi donc ce que je veux & choisis à ma
place , quand [251] je
n'ai plus la force de vouloir , ni la raison de choisir.
Relis
la lettre de ce généreux Anglois ; relis-la mille fois , mon ange . Ah
! laisse-toi toucher
au tableau charmant du bonheur que l'amour , la paix , la vertu peuvent
me promettre
encore ! Douce & ravissante union des ames ! délices inexprimables
, même au sein des
remords ! Dieux ! que seriez-vous pour mon coeur au sein de la foi
conjugale ? Quoi ! le
bonheur & l'innocence seroient encore en mon pouvoir ? Quoi ! je
pourrois expirer
d'amour & de joie entre un époux adoré , & les chers gages de
sa tendresse!. . . & j'hésite
un seul moment , & je ne vole pas réparer ma faute dans les bras de
celui qui me la fit
commettre ! & je ne suis pas déjà femme vertueuse & chaste mere
de famille?. . . Oh que
les auteurs de mes jours ne peuvent-ils me voir sortir de mon
avilissement ! Que ne
peuvent-ils être témoins de la maniere dont je saurai remplir à mon
tour les devoirs
sacrés qu'ils ont remplis envers moi?. . . Et les tiens ? Fille ingrate
& dénaturée , qui les
remplira près d'eux , tandis que tu les oublies ? Est-ce en plongeant
le poignard dans le
sein d'une mere que tu te prépares à le devenir ? Celle qui déshonore
sa famille
apprendra-t-elle à ses enfans à l'honorer ? Digne objet de l'aveugle
tendresse d'un pere &
d'une mere idolâtres , abandonne-les au regret de t'avoir fait naître ;
couvre leurs vieux
jours de douleur & d'opprobre. . . & jouis , si tu peux , d'un
bonheur acquis à ce prix.
Mon
Dieu ! que d'horreurs m'environnent ! quitter furtivement son pays ;
déshonorer sa
famille , abandonner à la fois pere , mere , amie , parens , &
toi-même! & toi , ma douce
[252] amie! & toi , la bien-aimée de mon coeur ! toi dont à peine
des mon enfance , je puis
rester éloignée un seul jour ; te fuir , te quitter , te perdre , ne te
plus voir!. . . ah ! non !
que jamais. . . que de tourmens déchirent ta malheureuse amie ! elle
sent à la fois tous les
maux dont elle a le choix , sans qu'aucun des biens qui lui resteront
la console . Hélas ! je
m'égare . Tant de combats passent ma force & troublent ma raison ;
je perds à la fois le
courage & le sens . Je n'ai plus d'espoir qu'en toi seule . Ou
choisis , ou laisse-moi mourir.
LETTRE
V . REPONSE.
Tes
perplexités ne sont que trop bien fondées , ma chère Julie ; je les ai
prévues & n'ai pu
les prévenir ; je les sens & ne les puis appaiser ; & ce que je
vois de pire dans ton état ,
c'est que personne ne t'en peut tirer que toi-même . Quand il s'agit de
prudence , l'amitié
vient au secours d'une ame agitée ; s'il faut choisir le bien ou le mal
, la passion qui les
méconnaît peut se taire devant un conseil désintéressé . Mais ici ,
quelque parti que tu
prennes , la nature l'autorise & le condamne , la raison le bl ame
& l'approuve , le devoir ,
se tait ou s'oppose à lui-même ; les suites sont également à craindre
de part & d'autre ; tu
ne peux ni rester indécise ni bien choisir ; tu n'asque des peines à
comparer & ton coeur
seul en est le juge . Pour moi , l'importance [253] de la délibération
m'épouvante & son
effet m'attriste . Quelque sort que tu préferes , il sera toujours peu
digne de toi ; & ne
pouvant ni te montrer un parti qui te convienne , ni te conduire au
vrai bonheur , je n'ai
pas le courage de décider de ta destinée . Voici le premier refus que
tu reçus jamais de ton
amie ; & je sens bien , par ce qu'il me coûte , que ce sera le
dernier : mais je te trahirois en
voulant te gouverner dans un cas où la raison même s'impose silence
& où la seule regle à
suivre est d'écouter ton propre penchant.
Ne
sois pas injuste envers moi , ma douce amie & ne me juge point
avant le tems . Je sais
qu'il est des amitiés circonspectes qui , craignant de se compromettre
, refusent des conseils
dans les occasions difficiles & dont la réserve augmente avec le
péril des amis . Ah ! tu vas
connoître si ce coeur qui t'aime connoît ces timides précautions !
Souffre qu'au lieu de te
parler de tes affaires , je te parle un instant des miennes.
N'as-tu
jamais remarqué , mon ange , à quel point tout ce qui t'approche
s'attache à moi ?
Qu'un pere & une mere chérissent une fille unique , il n'y a pas ,
je le sais , de quoi s'en
fort étonner ; qu'un jeune homme ardent s'enflamme , pour un objet
aimable , cela n'est
pas plus extraordinaire . Mais qu'à l'âge mûr , un homme aussi froid
que M . de Wolmar
s'attendrisse , en te voyant , pour la premiere fois de sa vie ; que
toute une famille
t'idolâtre unanimement ; que tu sois chère à mon pere , cet homme si
peu sensible , autant
& plus peut-être que ses propres enfants ; que les amis , les
connoissances , les domestiques
, les voisins & toute une ville [254] entiere , t'adorent de
concert & prennent à toi le plus
tendre intérêt : voilà ma chère , un concours moins vraisemblable &
qui n'auroit point
lieu s'il n'avoit en ta personne quelque cause particuliere . Sais-tu
bien quelle est cette cause
? Ce n'est ni ta beauté , ni ton esprit , ni ta grâce , ni rien de tout
ce qu'on entend par le
don de plaire : mais c'est cette ame tendre & cette douceur
d'attachement qui n'a point
d'égale ; c'est le don d'aimer , mon enfant , qui te fait aimer . On
peut résister à tout , hors à la bienveillance ; & il n'y a point
de moyen plus sûr d'acquérir l'affection des autres ,
que de leur donner la sienne . Mille femmes sont plus belles que toi ;
plusieurs ont autant
de grâce ; toi seule as , avec les grâces , je ne sais quoi de plus
séduisant qui ne plaît pas
seulement mais qui touche & qui fait voler tous les coeurs
au-devant du tien . On sent que
ce tendre coeur ne demande qu'à se donner & le doux sentiment qu'il
cherche le va
chercher à son tour.
Tu
vois par exemple avec surprise l'incroyable affection de Milord Edouard
pour ton ami ;
tu vois son zele pour ton bonheur ; tu reçois avec admiration ses
offres généreuses ; tu les
attribues à la seule vertu: & ma Julie de s'attendrir ! Erreur ,
abus , charmante cousine ! A
Dieu ne plaise que j'atténue les bienfaits de Milord Edouard & que
je déprise sa grande
ame ! Mais , crois-moi , ce zele , tout pur qu'il est , seroit moins
ardent , si , dans la même
circonstance , il s'adressoit à d'autres personnes . C'est ton
ascendant invincible & celui de
ton ami qui , sans même qu'il s'en aperçoive , le déterminent avec tant
de force & lui font
faire par [255] attachement ce qu'il croit ne faire que par honnêteté.
Voilà
ce qui doit arriver à toutes les âmes d'une certaine trempe ; elles
transforment ,
pour ainsi dire , les autres en elles-mêmes ; elles ont une sphere
d'activité dans laquelle
rien ne leur résiste : on ne peut les connoître sans les vouloir imiter
& de leur sublime élévation elles attirent à elles tout ce qui les
environne . C'est pour cela , ma chère , que ni
toi ni ton ami ne connaîtrez peut-être jamais les hommes ; car vous les
verrez bien plus
comme vous les ferez , que comme ils seront d'eux-mêmes . Vous donnerez
le ton à tous
ceux qui vivront avec vous ; ils vous fuiront ou vous deviendront
semblables & tout ce que
vous aurez vu n'aura peut-être rien de pareil dans le reste du monde.
Venons
maintenant à moi , cousine , à moi qu'un même sang , un même âge &
surtout
une parfaite conformité de goûts & d'humeurs , avec des tempéramens
contraires , unit à
toi des l'enfance:
Congiunti eran gl'albergbi,
Ma più congiunti i cori;
Conforme era l'etate,
Ma 'l pensier più cnnforme.*[*Nos ames
étoient jointes ainsi que nos demeures,
& nous avions la même conformité de
goûts
que d'âges . TASS . AMIN . ]
Que
penses-tu qu'ait produit sur celle qui a passé sa vie avec toi cette
charmante influence
qui se fait sentir à tout ce qui t'approche ? Crois-tu qu'il puisse ne
régner entre nous
qu'une union commune ? Mes yeux ne te rendent-ils pas [256] la douce
joie que je prends
chaque jour dans les tiens en nous abordant ? Ne lis-tu pas dans mon
coeur attendri le
plaisir de partager tes peines & de pleurer avec toi ? Puis-je
oublier que , dans les premiers
transports d'un amour naissant , l'amitié ne te fut point importune
& que les murmures de
ton amant ne purent t'engager à m'éloigner de toi & à me dérober le
spectacle de ta
foiblesse ? Ce moment fut critique , ma Julie ; je sais ce que vaut
dans ton coeur modeste le
sacrifice d'une honte qui n'est pas réciproque . Jamais je n'eusse été
ta confidente si
j'eusse été ton amie à demi & nos âmes se sont trop bien senties en
s'unissant pour que
rien les puisse désormais séparer.
Qu'est-ce
qui rend les amitiés si tiedes & si peu durables entre les femmes ,
je dis entre
celles qui sauroient aimer ? Ce sont les intérêts de l'amour , c'est
l'empire de la beauté ;
c'est la jalousie des conquêtes : or , si rien de tout cela nous eût pu
diviser , cette division
seroit déjà faite . Mais quand mon coeur seroit moins inepte à l'amour
, quand
j'ignorerois que vos feux sont de nature à ne s'éteindre qu'avec la vie
, ton amant est mon
ami , c'est-à-dire mon frere: & qui vit jamais finir par l'amour
une véritable amitié ?
Pour M . d'Orbe , assurément il aura long-tems à se louer de tes
sentiments , avant que je
songe à m'en plaindre & je ne suis pas plus tentée de le retenir
par force , que toi de me
l'arracher . Eh ! mon enfant , plût au Ciel qu'au prix de son
attachement , je te pusse
guérir du tien ! Je le garde avec plaisir , je le céderois avec joie.
A
l'égard des prétentions sur la figure , j'en puis avoir tant [257]
qu'il me plaira ; tu n'es
pas fille à me les disputer & je suis bien sûre qu'il ne t'entra de
tes jours dans l'esprit de
savoir qui de nous deux est la plus jolie . Je n'ai pas été tout à fait
si indifférente ; je sais
là-dessus à quoi m'en tenir , sans en avoir le moindre chagrin . Il me
semble même que
j'en suis plus fiere que jalouse ; car enfin les charmes de ton visage
, n'étant pas ceux qu'il
faudroit au mien , ne m'ôtent rien de ce que j'ai & je me trouve
encore belle de ta beauté ,
aimable de tes grâces , ornée de tes talents : je me pare de toutes tes
perfections & c'est en
toi que je place mon amour-propre le mieux entendu . Je n'aimerois
pourtant guere à faire
peur pour mon compte , mais je suis assez jolie pour le besoin que j'ai
de l'être . Tout le
reste m'est inutile & je n'ai pas besoin d'être humble pour te
céder.
Tu
t'impatientes de savoir à quoi j'en veux venir . Le voici . Je ne puis
te donner le conseil
que tu me demandes , je t'en ai dit la raison : mais le parti que tu
prendras pour toi , tu le
prendras en même tems pour ton amie ; & quel que soit ton destin ,
je suis déterminée à
le partager . Si tu pars , je te suis ; si tu restes , je reste : j'en
ai formé l'inébranlable
résolution ; je le dois , rien ne m'en peut détourner . Ma fatale
indulgence a causé ta perte
; ton sort doit être le mien ; & puisque nous fûmes inséparables
des l'enfance , ma Julie , il
faut l'être jusqu'au tombeau.
Tu
trouveras , je le prévois , beaucoup d'étourderie dans ce projet : mais
, au fond , il est
plus sensé qu'il ne semble ; & je n'ai pas les mêmes motifs
d'irrésolution que toi .
Premierement , quant à ma famille , si je quitte un pere facile , je
[258] quitte un pere assez
indifférent , qui laisse faire à ses enfans tout ce qui leur plaît ,
plus par négligence que
par tendresse : car tu sais que les affaires de l'Europe l'occupent
beaucoup plus que les
siennes & que sa fille lui est moins chère que la Pragmatique .
D'ailleurs , je ne suis pas
comme toi fille unique ; & avec les enfans qui lui resteront , à
peine saura-t-il s'il lui en
manque un.
J'abandonne
un mariage prêt à conclure ? Manco male , ma chére ; c'est à M . d'Orbe
,
s'il m'aime , à s'en consoler . Pour moi , quoique j'estime son
caractere , que je ne sois pas
sans attachement pour sa personne & que je regrette en lui un fort
honnête homme , il ne
m'est rien auprès de ma Julie . Dis-moi , mon enfant , l'ame a-t-elle
un sexe ? En vérité , je
ne le sens guere à la mienne . Je puis avoir des fantaisies , mais fort
peu d'amour . Un mari
peut m'être utile , mais il ne sera jamais pour moi qu'un mari ; &
de ceux-là , libre encore
& passable comme je suis , j'en puis trouver un par tout le monde.
Prends
bien garde , cousine , que , quoique je n'hésite point , ce n'est pas à
dire que tu ne
doives point hésiter & que je veuille t'insinuer à prendre le parti
que je prendrai si tu pars
. La différence est grande entre nous & tes devoirs sont beaucoup
plus rigoureux que les
miens . Tu sais encore qu'une affection presque unique remplit mon
coeur & absorbe si
bien tous les autres sentiments , qu'ils y sont comme anéantis . Une
invincible & douce
habitude m'attache à toi des mon enfance ; je n'aime parfaitement que
toi seule & si j'ai
quelque lien à rompre en te suivant , je m'encouragerai par [259] ton
exemple . Je me dirai
, j'imite Julie & me croirai justifiée.
BILLET
DE JULIE A CLAIRE.
Je
t'entends , amie incomparable & je te remercie . Au moins une fois
j'aurai fait mon
devoir & ne serai pas en tout indigne de toi.
LETTRE
VI . DE JULIE A MILORD EDOUARD.
Votre
lettre , milord , me pénetre d'attendrissement & d'admiration .
L'ami que vous
daignez protéger n'y sera pas moins sensible , quand il saura tout ce
que vous avez voulu
faire pour nous . Hélas ! il n'ya que les infortunés qui sentent le
prix des âmes
bienfaisantes . Nous ne savons déjà qu'à trop de titres tout ce que
vaut la vôtre & vos
vertus héroiques nous toucheront toujours , mais elles ne nous
surprendront plus.
Qu'il
me seroit doux d'être heureuse sous les auspices d'un ami si généreux
& de tenir de
ses bienfaits le bonheur que la fortune m'a refusé ! Mais , milord , je
le vois avec désespoir
, elle trompe vos bons desseins ; mon sort cruel l'emporte [260] sur
votre zele & la douce
image des biens que vous m'offrez ne sert qu'à m'en rendre la privation
plus sensible .
Vous donnez une retraite agréable , & sûre à deux amans persécutés
; vous y rendez
leurs feux légitimes , leur union solennelle ; & je sais que sous
votre garde j'échapperois
aisément aux poursuites d'une famille irritée . C'est beaucoup pour
l'amour ; est-ce assez
pour la félicité ? Non : si vous voulez que je sois paisible &
contente , donnez-moi quelque
asile plus sûr encore ; où l'on puisse échapper à la honte & au
repentir . Vous allez
au-devant de nos besoins & par une générosité sans exemple , vous
vous privez pour notre
entretien d'une partie des biens destinés au vôtre . Plus riche , plus
honorée de vos
bienfaits que de mon patrimoine , je puis tout recouvrer près de vous
& vous daignerez me
tenir lieu de pere . Ah ! milord , serai-je digne d'en trouver un ,
après avoir abandonné
celui que m'a donné la nature?
Voilà
la source des reproches d'une conscience épouvantée , & des
murmures secrets qui
déchirent mon coeur . Il ne s'agit pas de savoir si j'ai droit de
disposer de moi contre le gré
des auteurs de mes jours , mais si j'en puis disposer sans les affliger
mortellement , si je
puis les fuir sans les mettre au désespoir . Hélas ! il vaudoit autant
consulter si j'ai droit de
leur ôter la vie . Depuis quand la vertu pese-t-elle ainsi les droits
du sang & de la nature ?
Depuis quand un coeur sensible marque-t-il avec tant de soin les bornes
de la
reconnaissance ? N'est-ce pas être déjà coupable , que de vouloir aller
jusqu'au point où
l'on commence à le devenir ? & cherche-t-on si scrupuleusement le
terme de ses devoirs ,
[261] quand on n'est point tenté de le passer ? Qui , moi ?
j'abandonnerois
impitoyablement ceux par qui je respire , ceux qui me conservent la vie
qu'ils m'ont
donnée , & me la rendent chère ; ceux qui n'ont d'autre espoir ,
d'autre plaisir qu'en moi
seule ? Un pere presque sexagénaire ! une mere toujours languissante !
Moi leur unique
enfant , je les laisserois sans assistance dans la solitude & les
ennuis de la vieillesse , quand
il est tems de leur rendre les tendres soins qu'ils m'ont prodigués ?
Je livrerois leurs
derniers jours à la honte , aux regrets , aux pleurs ? La terreur , le
cri de ma conscience
agitée me peindroient sans cesse mon pere & ma mere expirans sans
consolation &
maudissant la fille ingrate qui les délaisse & les déshonore ? Non
, Milord , la vertu que
j'abandonnai , m'abandonne à son tour & ne dit plus rien à mon
coeur ; mais cette idée
horrible me parle à sa place , elle me suivroit pour mon tourment à
chaque instant de mes
jours , & me rendroit misérable au sein du bonheur . Enfin , si tel
est mon destin , qu'il
faille livrer le reste de ma vie aux remords , celui-là seul est trop
affreux pour le supporter
; j'aime mieux braver tous les autres.
Je
ne puis répondre à vos raisons , je l'avoue , je n'ai que trop de
penchant à les trouver
bonnes : mais , Milord , vous n'êtes pas marié . Ne sentez-vous point
qu'il faut être pere
pour avoir droit de conseiller les enfans d'autrui ? Quant à moi , mon
parti est pris ; mes
parens me rendront malheureuse , je le sais bien ; mais il me sera
moins cruel de gémir
dans mon infortune , que d'avoir causé la leur , & je ne déserterai
jamais la maison
paternelle . Va donc , douce [262] chimere d'une ame sensible ,
félicité si charmante & si
désirée , va te perdre dans la nuit des songes ; tu n'auras plus de
réalité pour moi. Et
vous , ami trop généreux , oubliez vos aimables projets & qu'il
n'en reste de trace qu'au
fond d'un coeur trop reconnoissant pour en perdre le souvenir . Si
l'exces de nos maux ne
décourage point votre grande ame , si vos généreuses bontés ne sont
point épuisées , il
vous reste de quoi les exercer avec gloire , & celui que vous
honorez du titre de votre ami ,
peut par vos soins mériter de le devenir . Ne jugez pas de lui par
l'état où vous le voyez :
son égarement ne vient point de lâcheté , mais d'un génie ardent &
fier qui se roidit
contre la fortune . Il y a souvent plus de stupidité que de courage
dans une constance
apparente ; le vulgaire ne connoît point de violentes douleurs , &
les grandes passions ne
germent guere chez les hommes foibles . Hélas ! il a mis dans la sienne
cette énergie de
sentimens qui caractérise les ames nobles , & c'est ce qui fait
aujourd'hui ma honte & mon
désespoir . Milord , daignez le croire , s'il n'étoit qu'un homme
ordinaire , Julie n'eût
point péri.
Non
, non ; cette affection secrete qui prévint en vous une estime éclairée
ne vous a point
trompé . Il est digne de tout ce que vous avez fait pour lui sans le
bien connoître ; vous
ferez plus encore s'il est possible , après l'avoir connu . Oui , soyez
son consolateur , son
protecteur , son ami , son pere , c'est à la fois pour vous & pour
lui que je vous en conjure ;
il justifiera votre confiance , il honorera vos bienfaits , il
pratiquera vos leçons , il imitera
vos vertus , il apprendra de vous la [263] sagesse . Ah ! Milord ! s'il
devient entre vos mains
tout ce qu'il peut être , que vous serez fier un jour de votre ouvrage!
LETTRE
VII . DE JULIE.
Et
toi aussi , mon doux ami! & toi l'unique espoir de mon coeur , tu
viens le percer encore
quand il se meurt de tristesse ! J'étois préparée aux coups de la
fortune , de longs
pressentimens me les avoient annoncés ; je les aurois supportés avec
patience : mais toi
pour qui je les souffre ! ah ! ceux qui me viennent de toi me sont
seuls insupportables & il
m'est affreux de voir aggraver mes peines par celui qui devoit me les
rendre cheres . Que de
douces consolations je m'étois promises qui s'évanouissent avec ton
courage ! Combien de
fois je me flattai que ta force animeroit ma langueur , que ton mérite
effaceroit ma faute ,
que tes vertus releveroient mon ame abattue ! Combien de fois j'essuyoi
mes larmes ameres
en me disant : Je souffre pour lui , mais il en est digne : je suis
coupable , mais il est
vertueux ; mille ennuis m'assiegent , mais sa constance me soutient
& je trouve au fond de
son coeur le dédommagement de toutes mes pertes ! Vain espoir que la
premiere épreuve a
détruit ! Où est maintenant cet amour sublime qui sait élever tous les
sentimens & faire éclater la vertu ? Où sont ces fieres maximes ?
Qu'est devenue cette imitation des grands
hommes ? Où est [264] ce philosophe que le malheur ne peut ébranler
& qui succombe au
premier accident qui le sépare de sa maîtresse ? Quel prétexte excusera
désormais ma
honte à mes propres yeux , quand je ne vois plus dans celui qui m'a
séduite qu'un homme
sans courage , amolli par les plaisirs , qu'un coeur lâche , abattu par
les premiers revers ,
qu'un insensé qui renonce à la raison sitôt qu'il a besoin d'elle ? O
Dieu ! dans ce comble
d'humiliation devais-je me voir réduite à rougir de mon choix autant
que de ma foiblesse?
Regarde
à quel point tu t'oublies : ton ame égarée & rampante s'abaisse
jusqu'à la
cruauté ! tu m'oses faire des reproches ! tu t'oses plaindre de moi!. .
. de ta Julie!. . .
Barbare!. . . Comment tes remords n'ont-ils pas retenu ta main ?
Comment les plus doux
témoignages du plus tendre amour qui fut jamais t'ont-ils laissé le
courage de m'outrager
? Ah ! si tu pouvois douter de mon coeur , que le tien seroit
méprisable ! Mais non , tu n'en
doutes pas , tu n'en peux douter , j'en puis défier ta fureur ; &
dans cet instant même , où
je hais ton injustice , tu vois trop bien la source du premier
mouvement de colere que
j'éprouvai de ma vie.
Peux-tu
t'en prendre à moi , si je me suis perdue par une aveugle confiance
& si mes
dessins n'ont point réussi ? Que tu rougirois de tes duretés si tu
connoissois quel espoir
m'avoit séduite , quels projets j'osai former pour ton bonheur & le
mien & comment ils se
sont évanouis avec toutes mes espérances ! Quelque jour , j'ose m'en
flatter encore , tu
pourras en savoir davantage & tes regrets me vengeront de tes
reproches . Tu sais la
défense de mon pere ; [265] tu n'ignores pas les discours publics ;
j'en prévis les
conséquences , je te les fis exposer , tu les sentis comme nous ; &
pour nous conserver l'un à l'autre , il falut nous soumettre au sort
qui nous séparoit.
Je
t'ai donc chassé , comme tu l'oses dire ! Mais pour qui l'ai-je fait ,
amant sans
délicatesse ? Ingrat ! c'est pour un coeur bien plus honnête qu'il ne
croit l'être & qui
mourroit mille fois plutôt que de me voir avilie . Dis-moi , que
deviendras-tu quand je serai
livrée à l'opprobre ? Esperes-tu pouvoir supporter le spectacle de mon
déshonneur ?
Viens , cruel , si tu le crois , viens recevoir le sacrifice de ma
réputation avec autant de
courage que je puis tel'offrir . Viens , ne crains pas d'être désavoué
de celle à qui tu fus
cher . Je suis prête à déclarer à la face du Ciel & des hommes tout
ce que nous avons
senti l'un pour l'autre ; je suis prête à te nommer hautement mon amant
, à mourir dans
tes bras d'amour & de honte : j'aime mieux que le monde entier
connoisse ma tendresse
que de t'en voir douter un moment & tes reproches me sont plus
amers que l'ignominie.
Finissons
pour jamais ces plaintes mutuelles , je t'en conjure ; elles me sont
insupportables .
O Dieu ! comment peut-on se quereller quand on s'aime & perdre à se
tourmenter l'un
l'autre des momens où l'on a si grand besoin de consolation ? Non , mon
ami , que sert de
feindre un mécontentement qui n'est pas ? Plaignons-nous du sort &
non de l'amour .
Jamais il ne forma d'union si parfaite ; jamais il n'en forma de plus
durable . Nos âmes
trop bien confondues ne sauraient plus se séparer ; & nous ne
pouvons [266] plus vivre éloignés l'un de l'autre , que comme deux
parties d'un même tout . Comment peux-tu
donc ne sentir que tes peines ? Comment ne sens-tu point celles de ton
amie ? Comment
n'entends-tu point dans ton sein ses tendres gémissements ? Combien ils
sont plus
douloureux que tes cris emportés ! Combien , si tu partageois mes maux
, ils te seroient
plus cruels que les tiens mêmes!
Tu
trouves ton sort déplorable ! Considere celui de ta Julie & ne
pleure que sur elle .
Considere dans nos communes infortunes l'état de mon sexe & du tien
& juge qui de nous
est le plus à plaindre . Dans la force des passions , affecter d'être
insensible , en proie à
mille peines , paroître joyeuse & contente ; avoir l'air serein
& l'ame agitée ; dire toujours
autrement qu'on ne pense ; déguiser tout ce qu'on sent ; être fausse
par devoir & mentir
par modestie : voilà l'état habituel de toute fille de mon âge . On
passe ainsi ses beaux
jours sous la tyrannie des bienséances , qu'aggrave enfin celle des
parens dans un lien mal
assorti ! Mais on gêne en vain nos inclinations ; le coeur ne reçoit de
loix que de lui-même
; il échappe à l'esclavage ; il se donne à son gré . Sous un joug de
fer que le Ciel n'impose
pas , on n'asservit qu'un corps sans ame : la personne & la foi
restent séparément
engagées ; & l'on force au crime une malheureuse victime en la
forçant de manquer de
part ou d'autre au devoir sacré de la fidélité . Il en est de plus
sages . Ah ! je le sais . Elles
n'ont point aimé : qu'elles sont heureuses ! Elles résistent : j'ai
voulu résister . Elles sont
plus vertueuses ? Aiment-elles mieux la vertu ? Sans toi , sans [267]
toi seul , je l'aurois
toujours aimée . Il est donc vrai que je ne l'aime plus?. . . Tu m'as
perdue , & c'est moi qui
te console!. . . Mais moi que vais-je devenir?. . . Que les
consolations de l'amitié sont foibles
où manquent celles de l'amour ! Qui me consolera donc dans mes peines ?
Quel sort
affreux j'envisage , moi qui , pour avoir vécu dans le crime , ne vois
plus qu'un nouveau
crime dans des noeuds abhorrés & peut-être inévitables ! Où
trouverai-je assez de larmes
pour pleurer ma faute & mon amant , si je cede ? Où trouverai-je
assez de force pour
résister , dans l'abattement où je suis ? Je crois déjà voir les
fureurs d'un pere irrité . Je
crois déjà sentir le cri de la nature émouvoir mes entrailles , ou
l'amour gémissant
déchirer mon coeur . Privée de toi , je reste sans ressource , sans
appui , sans espoir ; le
passé m'avilit , le présent m'afflige , l'avenir m'épouvante . J'ai cru
tout faire pour notre
bonheur , je n'ai fait que nous rendre plus méprisables en nous
préparant une séparation
plus cruelle . Les vains plaisirs ne sont plus , les remords demeurent
; & la honte qui
m'humilie est sans dédommagement.
C'est
à moi , c'est à moi d'être foible & malheureuse . Laisse-moi
pleurer & souffrir ; mes
pleurs ne peuvent non plus tarir que mes fautes se réparer ; & le
tems même qui guérit
tout ne m'offre que de nouveaux sujets de larmes . Mais toi qui n'as
nulle violence à
craindre , que la honte n'avilit point , que rien ne force à déguiser
bassement tes
sentiments ; toi qui ne sens que l'atteinte du malheur & jouis au
moins de tes premieres
vertus , comment t'oses-tu dégrader au point de soupirer & gémir
comme une femme ,
[268] & de t'emporter comme un furieux ? N'est-ce pas assez du
mépris que j'ai mérité
pour toi , sans l'augmenter en te rendant méprisable toi-même &
sans m'accabler à la fois
de mon opprobre & du tien ? Rappelle donc ta fermeté , sache
supporter l'infortune & sois
homme . Sois encore , si j'ose le dire , l'amant que Julie a choisi .
Ah ! si je ne suis plus
digne d'animer ton courage , souviens-toi du moins de ce que je fus un
jour ; mérite que
pour toi j'aie cessé de l'être ; ne me déshonore pas deux fois.
Non
, mon respectable ami , ce n'est point toi que je reconnois dans cette
lettre efféminée
que je veux à jamais oublier & que je tiens déjà désavouée par
toi-même . J'espere , tout
avilie , toute confuse que je suis , j'ose espérer que mon souvenir
n'inspire point des
sentimens si bas , que mon image regne encore avec plus de gloire dans
un coeur que je pus
enflammer & que je n'aurai point à me reprocher , avec ma foiblesse
, la lâcheté de celui
qui l'a causée.
Heureux
dans ta disgrâce , tu trouves le plus précieux dédommagement qui soit
connu des âmes sensibles . Le Ciel dans ton malheur te donne un ami
& te laisse à douter si ce qu'il te
rend ne vaut pas mieux que ce qu'il t'ôte . Admire & chéris cet
homme trop généreux qui
daigne aux dépens de son repos prendre soin de tes jours & de ta
raison . Que tu serois ému si tu savois tout ce qu'il a voulu faire
pour toi ! Mais que sert d'animer ta
reconnaissance en aigrissant tes douleurs ? Tu n'as pas besoin de
savoir à quel pointil
t'aime pour connoître tout ce qu'il vaut ; & tu ne peux l'estimer
comme il le mérite , sans
l'aimer comme tu le dois.
[269]
LETTRE VIII . DE CLAIRE.
Vous
avez plus d'amour que de délicatesse & savez mieux faire des
sacrifices que les faire
valoir . Y pensez-vous d'écrire à Julie sur un ton de reproches dans
l'état où elle est &
parce que vous souffrez , faut-il vous en prendre à elle qui souffre
encore plus ? Je vous
l'ai dit mille fois , je ne vis de ma vie un amant si grondeur que vous
; toujours prêt à
disputer sur tout , l'amour n'est pour vous qu'un état de guerre ; ou ,
si quelquefois vous êtes docile , c'est pour vous plaindre ensuite de
l'avoir été . Oh ! que de pareils amans sont à craindre! & que je
m'estime heureuse de 'en avoir jamais voulu que de ceux qu'on peut
congédier quand on veut , sans qu'il en coûte une larme à personne!
Croyez-moi
, changez de langage avec Julie si vous voulez qu'elle vive ; c'en est
trop pour
elle de supporter à la fois sa peine & vos mécontentements .
Apprenez une fois à ménager
ce coeur trop sensible ; vous lui devez les plus tendres consolations :
craignez d'augmenter
vos maux à force de vous en plaindre , ou du moins ne vous en plaignez
qu'à moi qui suis
l'unique auteur de votre éloignement . Oui , mon ami , vous avez deviné
juste ; je lui ai
suggéré le parti qu'exigeoit son honneur en péril , ou plutôt je l'ai
forcée à le prendre en
exagérant le danger , je vous ai déterminé vous-même & chacun a
rempli son devoir . J'ai
plus fait encore ; je l'ai détournée [270] d'accepter les offres de
Milord Edouard ; je vous
ai empêché d'être heureux : mais le bonheur de Julie m'est plus cher
que le vôtre ; je
savois qu'elle ne pouvoit être heureuse après avoir livré ses parens à
la honte & au
désespoir ; & j'ai peine à comprendre , par rapport à vous-même ,
quel bonheur vous
pourriez goûter aux dépens du sien.
Quoi
qu'il en soit , voilà ma conduite & mes torts ; & puisque vous
vous plaisez à quereller
ceux qui vous aiment , voilà de quoi vous en prendre à moi seule ; si
ce n'est pas cesser
d'être ingrat , c'est au moins cesser d'être injuste . Pour moi , de
quelque maniere que
vous en usiez , je serai toujours la même envers vous ; vous me serez
cher tant que Julie
vous aimera & je dirois davantage s'il étoit possible . Je ne me
repens d'avoir ni favorisé ni
combattu votre amour . Le pur zele de l'amitié qui m'a toujours guidée
me justifie également dans ce que j'ai fait pour & contre vous ;
& si quelquefois je m'intéressais pour
vos feux plus peut-être qu'il ne sembloit me convenir , le témoignage
de mon coeur suffit à
mon repos ; je ne rougirai jamais des services que j'ai pu rendre à mon
amie , & ne me
reproche que leur inutilité.
Je
n'ai pas oublié ce que vous m'avez appris autrefois de la constance du
sage dans les
disgrâces & je pourrois , ce me semble , vous en rappeler à propos
quelques maximes ;
mais l'exemple de Julie m'apprend qu'une fille de mon âge est pour un
philosophe du
vôtre un aussi mauvais précepteur qu'un dangereux disciple ; & il
ne me conviendroit pas
de donner des leçons à mon maître.
[271]
LETTRE IX . DE MILORD EDOUARD à JULIE.
Nous
l'emportons , charmante Julie ; une erreur de notre ami l'a ramené à la
raison . La
honte de s'être mis un moment dans son tort a dissipé toute sa fureur
& l'a rendu si docile
que nous en ferons désormais tout ce qu'il nous plaira . Je vois avec
plaisir que la faute
qu'il se reproche lui laisse plus de regret que de dépit , & je
connois qu'il m'aime , en ce
qu'il est humble & confus en ma présence , mais non pas embarrassé
ni contraint . Il sent
trop bien son injustice pour que je m'en souvienne , & des torts
ainsi reconnus font plus
d'honneur à celui qui les répare qu'à celui qui les pardonne.
J'ai
profité de cette révolution & de l'effet qu'elle a produit pour
prendre avec lui
quelques arrangemens nécessaires , avant de nous séparer ; car je ne
puis différer mon
départ plus long-tems . Comme je compte revenir l'été prochain , nous
sommes convenus
qu'il iroit m'attendre à Paris , & qu'ensuite nous irions ensemble
en Angleterre . Londres
est le seul théâtre digne des grands talens , & où leur carriere
est le plus étendue.*[*C'est
avoir une étrange prévention pour son pays ; car je n'entends pas dire
qu'il y en ait au
monde où , généralement parlant , les étrangers soient moins bien reçus
& trouvent plus
d'obstacles à s'avancer qu'en Angleterre . Par le goût de la nation ils
n'y sont favorisés en
rien ; par la forme du gouvernement ils n'y sauroient parvenir à rien .
Mais convenons
aussi que l'Anglois ne va gueres demander aux autres l'hospitalité
qu'il leur refuse chez lui
. Dans quelle Cour hors celle de Londres voit-on ramper lâchement ces
fiers insulaires ?
Dans quel pays hors le leur vont-ils chercher à s'enricher ? Ils sont
durs , il est vrai ; cette
dureté ne me déplaît pas quand elle marche avec la justice . Je trouve
beau qu'ils ne soient
qu'Anglois , puisqu'ils n'ont pas besoin d'être hommes . ] Les siens
sont supérieurs à bien
des [272] égards ; & je ne désespere pas de lui voir faire en peu
de tems , à l'aide de
quelques amis , un chemin digne de son mérite . Je vous expliquerai mes
vues plus en
détail à mon passage auprès de vous . En attendant vous sentez qu'à
force de succès on
peut lever bien des difficultés , & qu'il y a des degrés de
considération qui peuvent
compenser la naissance , même dans l'esprit de votre pere . C'est , ce
me semble , le seul
expédient qui reste à tenter pour votre bonheur & le sien , puisque
le sort & les préjugés
vous ont ôté tous les autres.
J'ai
écrit à Regianino de venir me joindre en poste , pour profiter de lui
pendant huit ou
dix jours que je passe encore avec notre ami . Sa tristesse est trop
profonde pour laisser
place à beaucoup d'entretien . La musique remplira les vides du silence
, le laissera rêver ,
& changera par degrés sa douleur en mélancolie . J'attends cet état
pour le livrer à
lui-même , je n'oserois m'y fier auparavant . Pour Regianino , je vous
le rendrai en
repassant & ne le reprendrai qu'à mon retour d'Italie , tems où ,
sur les progres que vous
avez déjà faits toutes deux , je juge qu'il ne vous sera plus
nécessaire . Quant à présent ,
sûrement il vous est inutile , & je ne vous prive de rien en vous
l'ôtant quelques jours.
[273]
LETTRE X . A CLAIRE.
Pourquoi
faut-il que j'ouvre enfin les yeux sur moi ? Que ne les ai-je fermés
pour toujours
, plutôt que de voir l'avilissement où je suis tombé , plutôt que de me
trouver le dernier
des hommes , après en avoir été le plus fortuné ! Aimable &
généreuse amie , qui fûtes
si souvent mon refuge , j'ose encore verser ma honte & mes peines
dans votre coeur
compatissant ; j'ose encore implorer vos consolations contre le
sentiment de ma propre
indignité ; j'ose recourir à vous quand je suis abandonné de moi-même .
Ciel ! comment
un homme aussi méprisable a-t-il pu jamais être aimé d'elle , ou
comment un feu si divin
n'a-t-il point épuré mon ame ? Qu'elle doit maintenant rougir de son
choix , celle que je ne
suis plus digne de nommer ! Qu'elle doit gémir de voir profaner son
image dans un coeur
si rampant & bas ! Qu'elle doit de dédains & de haine à celui
qui put l'aimer & n'être
qu'un lâche ! Connoissez toutes mes erreurs , charmante cousine;*[* A
l'imitation de Julie
, il l'appelloit , ma cousine ; & à l'imitation de Julie , Claire
l'appelloit , mon ami.]
connoissez mon crime & mon repentir ; soyez mon juge & que je
meure ; ou soyez mon
intercesseur & que l'objet qui fait mon sort daigne encore en être
l'arbitre.
Je
ne vous parlerai point de l'effet que produisit sur moi cette
séparation imprévue ; je ne
vous dirai rien de ma douleur [274] stupide & de mon insensé
désespoir ; vous n'en
jugerez que trop par l'égarement inconcevable où l'un & l'autre
m'ont entraîné . Plus je
sentois l'horreur de mon état , moins j'imaginois qu'il fût possible de
renoncer
volontairement à Julie & l'amertume de ce sentiment , jointe à
l'étonnante générosité de
Milord Edouard , me fit noître des soupçons que je ne me rappellerai
jamais sans horreur
& que je ne puis oublier sans ingratitude envers l'ami qui me les
pardonne.
En
rapprochant dans mon délire toutes les circonstances de mon départ ,
j'y crus
reconnoître un dessein prémédité , & j'osai l'attribuer au plus
vertueux des hommes . A
peine ce doute affreux me fût-il entré dans l'esprit que tout me sembla
le confirmer . La
conversation de Milord avec le baron d'Etange , le ton peu insinuant
que je l'accusois d'y
avoir affecté , la querelle qui en dériva , la défense de me voir , la
résolution prise de me
faire partir , la diligence & le secret des préparatifs ,
l'entretien qu'il eut avec moi la veille ,
enfin la rapidité avec laquelle je fus plutôt enlevé qu'emmené : tout
me sembloit prouver
, de la part de Milord , un projet formé de m'écarter de Julie & le
retour que je savois
qu'il devoit faire auprès d'elle achevoit , selon moi , de me déceler
le but de ses soins . Je
résolus pourtant de m'éclaircir encore mieux avant d'éclater & dans
ce dessein je me
bornai à examiner les choses avec plus d'attention . Mais tout
redoubloit mes ridicules
soupçons & le zele de l'humanité ne lui inspiroit rien d'honnête en
ma faveur , dont mon
aveugle jalousie ne tirât quelque indice de trahison . A Besançon je
sçus qu'il avoit écrit à Julie sans me communiquer sa lettre , [275]
sans m'en parler . Je me tins alors
suffisamment convaincu & je n'attendis que la réponse , dont
j'espérois bien le trouver
mécontent , pour avoir avec lui l'éclaircissement que je méditois.
Hier
au soir nous rentrâmes assez tard & je sçus qu'il y avoit un paquet
de Suisse , dont il
ne me parla point en nous séparant . Je lui laissai le tems de l'ouvrir
; je l'entendis de ma
chambre murmurer , en lisant , quelques mots ; je prêtai l'oreille
attentivement . Ah ! Julie
! disoit-il en phrases interrompues , j'ai voulu vous rendre heureuse.
. . je respecte votre
vertu. . . Mais je plains votre erreur . A ces mots & d'autres
semblables que je distinguai
parfaitement , je ne fus plus maître de moi ; je pris mon épée sous mon
bras ; j'ouvris ou
plutôt j'enfonçai la porte ; j'entrai comme un furieux . Non , je ne
souillerai point ce
papier ni vos regards des injures que me dicta la rage pour le porter à
se battre avec moi
sur-le-champ.
O
ma cousine ! c'est là surtout que je pus reconnoître l'empire de la
véritable sagesse ,
même sur les hommes les plus sensibles , quand ils veulent écouter sa
voix . D'abord il ne
put rien comprendre à mes discours & il les prit pour un vrai
délire : mais la trahison
dont je l'accusois , les desseins secrets que je lui reprochois , cette
lettre de Julie qu'il tenoit
encore & dont je lui parlois sans cesse , lui firent connoître
enfin le sujet de ma fureur . Il
sourit , puis il me dit froidement : Vous avez perdu la raison & je
ne me bats point contre
un insensé . Ouvrez les yeux , aveugle que vous êtes , ajouta-t-il d'un
ton plus doux est-ce
bien moi que vous accusez de vous trahir ? Je sentis dans l'accent
[276] de ce discours je ne
sais quoi qui n'étoit pas d'un perfide : le son de sa voix me remua le
coeur ; je n'eus pas
jetté les yeux sur les siens que tous mes soupçons se dissiperent &
je commençai de voir
avec effroi mon extravagance.
Il
s'apperçut à l'instant de ce changement , il me tendit la main : Venez
, me dit-il ; si votre
retour n'eût précédé ma justification , je ne vous aurois vu de ma vie
. A présent que
vous êtes raisonnable , lisez cette lettre & connoissez une fois
vos amis.Je voulus refuser de
la lire ; mais l'ascendant que tant d'avantages lui donnoient sur moi
le lui fit exiger d'un
ton d'autorité que , malgré mes ombrages dissipés , mon désir secret
n'appuyoit que trop.
Imaginez
en quel état je me trouvai après cette lecture , qui m'apprit les
bienfaits inouis de
celui que j'osois calomnier avec tant d'indignité . Je me précipitai à
ses pieds : & le coeur
chargé d'admiration , de regrets & de honte , je serrois ses genoux
de toute ma force sans
pouvoir proférer un seul mot . Il reçut mon repentir comme il avoit
reçu mes outrages &
n'exigea de moi , pour prix du pardon qu'il daigna m'accorder , que de
ne m'opposer
jamais au bien qu'il voudroit me faire . Ah ! qu'il fasse désormais ce
qu'il lui plaira : son
ame sublime est au-dessus de celle des hommes & il n'est pas plus
permis de résister à ses
bienfaits qu'à ceux de la Divinité.
Ensuite
il me remit les deux lettres qui s'adressoient à moi , lesquelles il
n'avoit pas voulu
me donner avant d'avoir lu la sienne & d'être instruit de la
résolution de votre cousine . Je
vis , en les lisant , quelle amante & quelle amie le Ciel [277] m'a
données ; je vis combien il
a rassemblé de sentimens & de vertus autour de moi pour rendre mes
remords plus amers
& ma bassesse plus méprisable . Dites , quelle est donc cette
mortelle unique dont le
moindre empire est dans sa beauté & qui , semblable aux puissances
éternelles , se fait également adorer & par les biens & par les
maux qu'elle fait ? Hélas ! elle m'a tout ravi ,
la cruelle & je l'en aime davantage . Plus elle me rend malheureux
, plus je la trouve
parfaite . Il semble que tous les tourmens qu'elle me cause soient pour
elle un nouveau
mérite auprès de moi . Le sacrifice qu'elle vient de faire aux
sentimens de la nature me
désole & m'enchante ; il augmente à mes yeux le prix de celui
qu'elle a fait à l'amour .
Non , son coeur ne sait rien refuser quine fasse valoir ce qu'il
accorde.
Et
vous , digne & charmante cousine , vous , unique & parfait
modele d'amitié , qu'on
citera seule entre toutes les femmes & que les coeurs qui ne
ressemblent pas au vôtre
oseront traiter de chimere ; ah ! ne me parlez plus de philosophie : je
méprise ce trompeur étalage qui ne consiste qu'en vains discours ; ce
fantôme qui n'est qu'une ombre , qui nous
excite à menacer de loin les passions & nous laisse comme un faux
brave à leur approche .
Daignez ne pas m'abandonner à mes égarements ; daignez rendre vos
anciennes bontés à
cet infortuné qui ne les mérite plus , mais qui les désire plus
ardemment & en a plus
besoin que jamais ; daignez me rappeler à moi-même & que votre
douce voix supplée en
ce coeur malade à celle de la raison.
Non
, je l'ose espérer , je ne suis point tombé dans un [278] abaissement
éternel . Je sens
ranimer en moi ce feu pur & saint dont j'ai brûlé : l'exemple de
tant de vertus ne sera
point perdu pour celui qui en fut l'objet , qui les aime , les admire
& veut les imiter sans
cesse . O chère amante dont je dois honorer le choix ! ô mes amis dont
je veux recouvrer
l'estime ! mon ame se réveille & reprend dans les vôtres sa force
& sa vie . Le chaste
amour & l'amitié sublime me rendront le courage qu'un lâche
désespoir fut prêt à
m'ôter ; les purs sentimens de mon coeur me tiendront lieu de sagesse :
je serai par vous
tout ce que je dois être & je vous forcerai d'oublier ma chute , si
je puis m'en relever un
instant . Je ne sais ni ne veux savoir quel sort le Ciel me réserve ;
quel qu'il puisse être , je
veux me rendre digne de celui dont j'ai joui . Cette immortelle image
que je porte en moi
me servira d'égide & rendra mon ame invulnérable aux coups de la
fortune . N'ai-je pas
assez vécu pour mon bonheur ? C'est maintenant pour sa gloire que je
dois vivre . Ah ! que
ne puis-je étonner le monde de mes vertus , afin qu'on pût dire un jour
en les admirant :
Pouvoit-il moins faire ? Il fut aimé de Julie!
P.S
. Des noeuds abhorrés & peut-être inévitables ! Que signifient ces
mots ? Ils sont dans
sa lettre . Claire , je m'attends à tout ; je suis résigné , prêt à
supporter mon sort . Mais
ces mots. . . jamais , quoi qu'il arrive , je ne partirai d'ici que je
n'aie eu l'explication de ces
mots-là.
[279]
LETTRE XI . DE JULIE.
Il
est donc vrai que mon ame n'est pas fermée au plaisir & qu'un
sentiment de joie y peut
pénétrer encore ! Hélas ! je croyois depuis ton départ n'être plus
sensible qu'à la
douleur ; je croyois ne savoir que souffrir loin de toi & je
n'imaginais pas même des
consolations à ton absence . Ta charmante lettre à ma cousine est venue
me désabuser ; je
l'ai lue & baisée avec des larmes d'attendrissement : elle a
répandu la fraîcheur d'une
douce rosée sur mon coeur séché d'ennuis & flétri de tristesse ;
& j'ai senti , par la
sérénité qui m'en est restée , que tu n'as pas moins d'ascendant de
loin que de près sur
les affections de ta Julie.
Mon
ami , quel charme pour moi de te voir reprendre cette vigueur de
sentimens qui
convient au courage d'un homme ! Je t'en estimerai davantage & m'en
mépriserai moins
de n'avoir pas en tout avili la dignité d'un amour honnête , ni
corrompu deux coeurs à la
fois . Je te dirai plus , à présent que nous pouvons parler librement
de nos affaires ; ce qui
aggravoit mon désespoir étoit de voir que le tien nous ôtoit la seule
ressource qui pouvoit
nous rester dans l'usage de tes talents . Tu connois maintenant le
digne ami que le Ciel t'a
donné : ce ne seroit pas trop de ta vie entiere pour mériter ses
bienfaits ; ce ne sera jamais
assez pour réparer l'offense que tu viens de lui faire , & j'espere
que tu n'auras [280] plus
besoin d'autre leçon pour contenir ton imagination fougueuse . C'est
sous les auspices de
cet homme respectable que tu vas entrer dans le monde ; c'est à l'appui
de son crédit ,
c'est guidé par son expérience , que tu vas tenter de venger le mérite
oublié des rigueurs
de la fortune . Fais pour lui ce que tu ne ferais pas pour toi ; tâche
au moins d'honorer ses
bontés en ne les rendant pas inutiles . Vois quelle riante
perspectives'offre encore à toi ;
vois quel succes tu dois espérer dans une carriere où tout concourt à
favoriser ton zele .
Le Ciel t'a prodigué ses dons ; ton heureux naturel , cultivé par ton
goût , t'a doué de tous
les talents ; à moins de vingt-quatre ans , tu joins les grâces de ton
âge à la maturité qui
dédommage plus tard des progres de sans:
Frutto senile in sçu 'l giovenil fiore.
L'étude
n'a point émoussé ta vivacité ni appesantit a personne ; la fade
galanterie n'a
point rétréci ton esprit ni hébété ta raison . L'ardent amour , en
t'inspirant tous les
sentimens sublimes dont il est le pere , t'a donné cette élévation
d'idées & cette justesse de
sens*[*Justesse de sens inseparable de l'amour ! Bonne Julie , elle ne
brille pas ici dans le
vôtre . ] qui en sont inséparables . A sa douce chaleur , j'ai vu ton
ame déployer ses
brillantes facultés , comme une fleur s'ouvre aux rayons du soleil : tu
as à la fois tout ce
qui mene à la fortune & tout ce qui la fait mépriser . Il ne te
manquoit , pour obtenir les
honneurs du monde , que d'y daigner prétendre & j'espere qu'un
objet plus cher à ton
coeur te donnera pour eux le zele dont ils ne sont pas dignes.
[281]
O mon doux ami ! tu vas t'éloigner de moi?. . . O mon bien-aimé ! tu
vas fuir ta
Julie!. . . Il le faut ; il faut nous séparer si nous voulons nous
revoir heureux un jour &
l'effet des soins que tu vas prendre est notre dernier espoir . Puisse
une si chére idée
t'animer , te consoler durant cette amere & longue séparation !
puisse-t-elle te donner cette
ardeur qui surmonte les obstacles & dompte la fortune ! Hélas ! le
monde & les affaires
seront pour toi des distractions continuelles & feront une utile
diversion aux peines de
l'absence . Mais je vais rester abandonnée à moi seule ou livrée aux
persécutions & tout
me forcera de te regretter sans cesse . Heureuse au moins si de vaines
allarmes
n'aggravoient mes tourmens réels , & si avec mes propres maux je ne
sentois encore en moi
tous ceux auxquels tu vas t'exposer!
Je
frémis en songeant aux dangers de mille especes que vont courir ta vie
& tes moeurs . Je
prends en toi toute la confiance qu'un homme peut inspirer ; mais
puisque le sort nous
sépare , ah ! mon ami , pourquoi n'es-tu qu'un homme ? Que de conseils
te seroient
nécessaires dans ce monde inconnu où tu vas t'engager ! Ce n'est pas à
moi , jeune , sans
expérience , & qui ai moins d'étude & de réflexion que toi ,
qu'il appartient de te donner
là-dessus des avis ; c'est un soin que je laisse à Milord Edouard . Je
me borne à te
recommander deux choses , parce qu'elles tiennent plus au sentiment
qu'à l'expérience &
que , si je connois peu le monde , je crois bien connoître ton coeur ;
n'abandonne jamais la
vertu , & n'oublie jamais ta Julie.
[282]
Je ne te rappellerai point tous ces argumens subtils que tu m'as
toi-même appris à
mépriser , qui remplissent tant de livres & n'ont jamais fait un
honnête homme . Ah ! ces
tristes raisonneurs ! quels doux ravissemens leurs coeurs n'ont jamais
sentis ni donnés !
Laisse , mon ami , ces vains moralistes & rentre au fond de ton ame
: c'est là que tu
retrouveras toujours la source de ce feu sacré qui nous embrasa tant de
fois de l'amour des
sublimes vertus ; c'est là que tu verras ce simulacre éternel du vrai
beau dont la
contemplation nous anime d'un saint enthousiasme & que nos passions
souillent sans cesse
sans pouvoir jamais l'effacer.*[*La véritable philosophie des amans est
celle de Platon ;
durant le charme ils n'en ont jamais d'autre . Un homme ému ne peut
quitter ce
philosophe ; un lecteur froid ne peut le souffrir . ] Souviens-toi des
larmes délicieuses qui
couloient de nos yeux , des palpitations qui suffoquoient nos coeurs
agités , des transports
qui nous élevoient au-dessus de nous-mêmes , au récit de ces vies
héroiques qui rendent le
vice inexcusable & font l'honneur de l'humanité . Veux-tu savoir
laquelle est vraiment
désirable , de la fortune ou de la vertu ? Songe à celle que le coeur
préfere quand son
choix est impartial ; songe où l'intérêt nous porte en lisant
l'histoire . T'avisas-tu jamais
de désirer les trésors de Crésus , ni la gloire de César , ni le
pouvoir de Néron , ni les
plaisirs d'Héliogabale ? Pourquoi , s'ils étoient heureux , tes désirs
ne te mettoient-ils pas à leur place ? C'est qu'ils ne l'étoient point
& tu le sentois bien ; c'est qu'ils étoient vils &
méprisables & qu'un méchant heureux ne fait envie à personne .
Quels hommes
contemplois-tu [283] donc avec le plus de plaisir ? Desquels adorois-tu
les exemples ?
Auxquels aurois-tu mieux aimé ressembler ? Charme inconcevable de la
beauté qui ne
périt point ! c'étoit l'Athénien buvant la cigue , c'étoit Brutus
mourant pour son pays ,
c'étoit Régulus au milieu des tourments , c'étoit Caton déchirant ses
entrailles , c'étoient
tous ces vertueux infortunés qui te faisoient envie & tu sentois au
fond de ton coeur la
félicité réelle que couvroient leurs maux apparents . Ne crois pas que
ce sentiment fût
particulier à toi seul , il est celui de tous les hommes & souvent
même en dépit d'eux . Ce
divin modele que chacun de nous porte avec lui nous enchante malgré que
nous en ayons ;
sitôt que la passion nous permet de le voir , nous lui voulons
ressembler ; & si le plus
méchant des hommes pouvoit être un autre que lui-même , il voudroit
être un homme de
bien.
Pardonne-moi
ces transports , mon aimable ami ; tu sais qu'ils me viennent de toi
& c'est à
l'amour dont je les tiens à te les rendre . Je ne veux point
t'enseigner ici tes propres
maximes , mais t'en faire un moment l'application pour voir ce qu'elles
ont à ton usage :
car voici le tems de pratiquer tes propres leçons & de montrer
comment on exécute ce que
tu sais dire . S'il n'est pas question d'être un Caton ou un Régulus ,
chacun pourtant doit
aimer son pays , être integre & courageux , tenir sa foi , même aux
dépens de sa vie . Les
vertus privées sont souvent d'autant plus sublimes qu'elles n'aspirent
point à
l'approbation d'autrui , mais seulement au bon témoignage de soi-même ;
& la conscience
du juste lui tient lieu des louanges de l'univers . [284] Tu sentiras
donc que la grandeur de
l'homme appartient à tous les états & que nul ne peut être heureux
s'il ne jouit de sa
propre estime ; car si la véritable jouissance de l'ame est dans la
contemplation du beau ,
comment le méchant peut-il l'aimer dans autrui sans être forcé de se
hair lui-même?
Je
ne crains pas que les sens & les plaisirs grossiers te corrompent ;
ils sont des pieges peu
dangereux pour un coeur sensible & il lui en faut de plus délicats
. Mais je crains les
maximes & les leçons du monde ; je crains cette force terrible que
doit avoir l'exemple
universel & continuel du vice ; je crains les sophismes adroits
dont il se colore ; je crains
enfin que ton coeur même ne t'en impose & ne te rende moins
difficile sur les moyens
d'acquérir une considération , que tu saurois dédaigner si notre union
n'en pouvoit être
le fruit.
Je
t'avertis , mon ami , de ces dangers ; ta sagesse fera le reste : car
c'est beaucoup pour
s'en garantir que d'avoir sçu les prévoir . Je n'ajouterai qu'une
réflexion , qui l'emporte , à mon avis , sur la fausse raison du vice ,
sur les fieres erreurs des insensés & qui doit
suffire pour diriger au bien la vie de l'homme sage ; c'est que la
source du bonheur n'est
tout entiere ni dans l'objet désiré ni dans le coeur qui le possede ,
mais dans le rapport de
l'un & de l'autre ; & que , comme tous les objets de nos désirs
ne sont pas propres à
produire la félicité , tous les états du coeur ne sont pas propres à la
sentir . Si l'ame la
plus pure ne suffit pas seule à son propre bonheur , il est plus sûr
encore que toutes les
délices de la terre ne sauroient faire celui d'un coeur dépravé ; [285]
car il y a des deux
côtés une préparation nécessaire , un certain concours dont résulte ce
précieux
sentiment recherché de tout être sensible & toujours ignoré du faux
sage , qui s'arrête au
plaisir du moment faute de connoître un bonheur durable . Que serviroit
donc d'acquérir
un de ces avantages aux dépens de l'autre , de gagner au dehors pour
perdre encore plus
au dedans & de se procurer les moyens d'être heureux en perdant
l'art de les employer ?
Ne vaut-il pas mieux encore , si l'on ne peut avoir qu'un des deux ,
sacrifier celui que le sort
peut nous rendre à celui qu'on ne recouvre point quand on l'a perdu ?
Qui le doit mieux
savoir que moi , qui n'ai fait qu'empoisonner les douceurs de ma vie en
pensant y mettre le
comble ? Laisse donc dire les méchans qui montrent leur fortune &
cachent leur coeur ; &
sois sûr que s'il est un seul exemple du bonheur sur la terre , il se
trouve dans un homme
de bien . Tu reçus du Ciel cet heureux penchant à tout ce qui est bon
& honnête :
n'écoute que tes propres désirs , ne suis que tes inclinations
naturelles ; songe surtout à
nos premieres amours : tant que ces momens purs & délicieux
reviendront à ta mémoire ,
il n'est pas possible que tu cesses d'aimer ce qui te les rendit si
doux , que le charme du
beau moral s'efface dans ton ame , ni que tu veuilles jamais obtenir ta
Julie par des moyens
indignes de toi . Comment jouir d'un bien dont on auroit perdu le goût
? Non , pour
pouvoir posséder ce qu'on aime , il faut garder le même coeur qui l'a
aimé.
Me
voici à mon second point : car , comme tu vois , je n'ai [286] pas
oublié mon métier .
Mon ami , l'on peut sans amour avoir les sentimens sublimes d'une ame
forte : mais un
amour tel que le nôtre l'anime & la soutient tant qu'il brûle ;
sitôt qu'il s'éteint elle tombe
en langueur & un coeur usé n'est plus propre à rien . Dis-moi , que
serions-nous si nous
n'aimions plus ? Eh ! ne vaudroit-il pas mieux cesser d'être que
d'exister sans rien sentir &
pourrois-tu te résoudre à traîner sur la terre l'insipide vie d'un
homme ordinaire , après
avoir goûté tous les transports qui peuvent ravir une ame humaine ? Tu
vas habiter de
grandes villes , où ta figure & ton âge , encore plus que ton
mérite , tendront mille
embûches à ta fidélité ; l'insinuante coquetterie affectera le langage
de la tendresse & te
plaira sans t'abuser ; tu ne chercheras point l'amour , mais les
plaisirs ; tu les goûteras
séparés de lui & ne les pourras reconnaître . Je ne sais si tu
retrouveras ailleurs le coeur
de Julie ; mais je te défie de jamais retrouver auprès d'une autre ce
que tu sentis auprès
d'elle . L'épuisement de ton ame t'annoncera le sort que je t'ai prédit
; la tristesse &
l'ennui t'accableront au sein des amusemens frivoles ; le souvenir de
nos premieres amours
te poursuivra malgré toi ; mon image , cent fois plus belle que je ne
fus jamais , viendra
tout à coup te surprendre . A l'instant le voile du dégoût couvrira
tous tes plaisirs & mille
regrets amers naîtront dans ton coeur . Mon bien-aimé , mon doux ami ,
ah ! si jamais tu
m'oublies. . . Hélas ! je ne ferai qu'en mourir ; mais toi tu vivras
vil & malheureux & je
mourrai trop vengée.
Ne
l'oublie donc jamais , cette Julie qui fut à toi & dont [287] le
coeur ne sera point à
d'autres . Je ne puis rien te dire de plus , dans la dépendance où le
Ciel m'a placée . Mais
après t'avoir recommandé la fidélité , il est juste de te laisser de la
mienne le seul gage qui
soit en mon pouvoir . J'ai consulté , non mes devoirs , mon esprit
égaré ne les connoît plus
, mais mon coeur , derniere regle de qui n'en sauroit plus suivre ;
& voici le résultat de ses
inspirations . Je ne t'épouserai jamais sans le consentement de mon
pere , mais je n'en épouserai jamais un autre sans ton consentement :
je t'en donne ma parole ; elle me sera
sacrée , quoi qu'il arrive & il n'y a point de force humaine qui
puisse m'y faire manquer .
Sois donc sans inquiétude sur ce que je puis devenir en ton absence .
Va , mon aimable ami
, chercher sous les auspices du tendre amour un sort digne de le
couronner . Ma destinée
est dans tes mains autant qu'il a dépendu de moi de l'y mettre &
jamais elle ne changera
que de ton aveu.
[288]
LETTRE XII . A JULIE.
O qual fiamma di gloria , d'onore,
Scorrer sento per tutte le vene,
Alma grande , parlando con te!*[*O de quelle
flamme d'honneur & de gloire je sens embraser
tout mon sang , ame grande , en parlant
avec toi ! ]
Julie
, laisse-moi respirer ; tu fais bouillonner mon sang , tu me fais
tressaillir , tu me fais
palpiter ; ta lettre brûle comme ton coeur du saint amour de la vertu
& tu portes au fond
du mien son ardeur céleste . Mais pourquoi tant d'exhortations où il ne
faloit que des
ordres ? Crois que si je m'oublie au point d'avoir besoin de raisons
pour bien faire , au
moins ce n'est pas de ta part ; ta seule volonté me suffit .
Ignores-tuque je serai toujours ce
qu'il te plaira & que je ferois le mal même avant de pouvoir te
désobéir ? Oui , J'aurois
brûlé le Capitole si tu me l'avois commandé , parce que je t'aime plus
que toutes choses .
Mais sais-tu bien pourquoi je t'aime ainsi ? Ah ! fille incomparable !
c'est parce que tu ne
peux rien vouloir que d'honnête & que l'amour de la vertu rend plus
invincible celui que
j'ai pour tes charmes.
Je
pars , encouragé par l'engagement que tu viens de prendre & dont tu
pouvois
t'épargner le détour ; car promettre de n'être à personne sans mon
consentement ,
n'est-ce pas promettre de n'être qu'à moi ? Pour moi , je le dis plus
[289] librement & je
t'en donne aujourd'hui ma foi d'homme de bien , qui ne sera point
violée : j'ignore dans la
carriere où je vais m'essayer pour te complaire , à quel sort la
fortune m'appelle ; mais
jamais les noeuds de l'amour ni de l'hymen ne m'uniront à d'autres qu'à
Julie d'Etange ;
je ne vis , je n'existe que pour elle & mourrai libre ou son époux
. Adieu ; l'heure presse &
je pars à l'instant.
LETTRE
XIII . A JULIE.
J'arrivai
hier au soir à Paris & celui qui ne pouvoit vivre séparé de toi par
deux rues en
est maintenant à plus de cent lieues . O Julie ! plains-moi , plains
ton malheureux ami .
Quand mon sang en longs ruisseaux auroit tracé cette route immense ,
elle m'eût paru
moins longue & je n'aurois pas senti défaillir mon ame avec plus de
langueur . Ah ! si du
moins je connoissois le moment qui doit nous rejoindre ainsi que
l'espace qui nous sépare ,
je compenserois l'éloignement des lieux par le progres du tems , je
compterois dans chaque
jour ôté de ma vie les pas qui m'auroient rapproché de toi . Mais cette
carriere de
douleurs est couverte des ténebres de l'avenir ; le terme qui doit la
borner se dérobe à mes
foibles yeux . O doute ! ô supplice ! mon coeur inquiet te cherche
& ne trouve rien . Le
soleil se leve & ne me rend plus l'espoir de te voir ; il se couche
& je ne t'ai point vue ; [290]
mes jours , vides de plaisir & de joie , s'écoulent dans une longue
nuit . J'ai beau vouloir
ranimer en moi l'espérance éteinte , elle ne m'offre qu'une ressource
incertaine & des
consolations suspectes . chère & tendre amie de mon coeur , hélas !
à quels maux faut-il
m'attendre , s'ils doivent égaler mon bonheur passé!
Que
cette tristesse ne t'alarme pas , je t'en conjure ; elle est l'effet
passager de la solitude &
des réflexions du voyage . Ne crains point le retour de mes premieres
foiblesses : mon
coeur est dans ta main , ma Julie & puisque tu le soutiens , il ne
se laissera plus abattre .
Une des consolantes idées qui sont le fruit de ta derniere lettre est
que je me trouve à
présent porté par une double force , & quand l'amour auroit anéanti
la mienne , je ne
laisserois pas d'y gagner encore ; car le courage qui me vient de toi
me soutient beaucoup
mieux que je n'aurois pu me soutenir moi-même . Je suis convaincu qu'il
n'est pas bon que
l'homme soit seul . Les âmes humaines veulent être accouplées pour
valoir tout leur prix ;
& la force unie des amis , comme celle des lames d'un aimant
artificiel , est
incomparablement plus grande que la somme de leurs forces particulieres
. Divine amitié !
c'est là ton triomphe . Mais qu'est-ce que la seule amitié auprès de
cette union parfaite
qui joint à toute l'énergie de l'amitié des liens cent fois plus sacrés
? Où sont-ils ces
hommes grossiers qui ne prennent les transports de l'amour que pour une
fievre des sens ,
pour un désir de la nature avilie ? Qu'ils viennent , qu'ils observent
, qu'ils sentent ce qui
se passe au fond de mon coeur ; qu'ils voyent un amant malheureux
éloigné de ce qu'il
aime , incertain de le revoir jamais , sans [291] espoir de recouvrer
sa félicité perdue ;
mais pourtant animé de ces feux immortels qu'il prit dans tes yeux
& qu'ont nourri tes
sentimens sublimes , prêt à braver la fortune à souffrir ses revers , à
se voir même privé
de toi & à faire des vertus que tu lui as inspirées le digne
ornement de cette empreinte
adorable qui ne s'effacera jamais de son ame . Julie , eh !
qu'aurois-je été sans toi ? La
froide raison m'eût éclairé peut-être ; tiede admirateur du bien , je
l'aurois du moins
aimé dans autrui . Je ferai plus ; je saurai le pratiquer avec zele
& pénétré de tes sages
leçons , je ferai dire un jour à ceux qui nous auront connus ; ô quels
hommes nous serions
tous , si le monde étoit plein de Julies & de coeurs qui les
sçussent aimer!
En
méditant en route sur ta derniere lettre , j'ai résolu de rassembler en
un recueil toutes
celles que tu m'as écrites , maintenant que je ne puis plus recevoir
tes avis de bouche .
Quoiqu'il n'y en ait pas une que je ne sçache par coeur , & bien
par coeur , tu peux m'en
croire ; j'aime pourtant à les relire sans cesse , ne fût-ce que pour
revoir les traits de cette
main chérie qui seule peut faire mon bonheur . Mais insensiblement le
papier s'use &
avant qu'elles soient déchirées je veux les copier toutes dans un livre
blanc que je viens de
choisir exprès pour cela . Il est assez gros , mais je songe à l'avenir
, & j'espere ne pas
mourir assez jeune pour me borner à ce volume . Je destine les soirées
à cette occupation
charmante , & j'avancerai lentement pour la prolonger . Ce précieux
recueil ne me
quittera de mes jours ; il sera mon manuel dans le monde où je vais
entrer ; il sera pour
moi le contrepoison [292] des maximes qu'on y respire ; il me consolera
dans mes maux ; il
préviendra ou corrigera mes fautes ; il m'instruira durant ma jeunesse
; il m'édifiera dans
tous les tems & ce seront , à mon avis , les premieres lettres
d'amour dont on aura tiré cet
usage.
Quant
à la derniere que j'ai présentement sous les yeux , toute belle qu'elle
me paraît , j'y
trouve pourtant un article à retrancher . Jugement déjà fort étrange :
mais ce qui doit
l'être encore plus , c'est que cet article est précisément celui qui te
regarde & je te
reproche d'avoir même songé à l'écrire . Que me parles-tu de fidélité ,
de constance ?
Autrefois tu connoissois mieux mon amour & ton pouvoir . Ah ! Julie
, inspires-tu des
sentimens périssables & quand je ne t'aurois rien promis ,
pourrois-je cesser jamais d'être à toi ? Non , non , c'est du premier
regard de tes yeux , du premier mot de ta bouche , du
premier transport de mon coeur , que s'alluma dans lui cette flamme
éternelle que rien ne
peut plus éteindre . Ne t'eusse-je vue que ce premier instant , c'en
étoit déjà fait , il étoit
trop tard pour pouvoir jamais t'oublier. & je t'oublierois
maintenant ! maintenant
qu'enivré de mon bonheur passé son seul souvenir suffit pour me le
rendre encore !
maintenant qu'oppressé du poids de tes charmes je ne respire qu'en eux
! maintenant que
ma premiere ame est disparue & que je suis animé de celle que tu
m'as donnée !
maintenant , ô Julie , que je me dépite contre moi de t'exprimer si mal
tout ce que je sens !
Ah ! que toutes les beautés de l'univers tentent de me séduire , en
est-il d'autres que la
tienne à mes yeux ? Que tout conspire à l'arracher [293] de mon coeur ;
qu'on le perce ,
qu'on le déchire , qu'on brise ce fidele miroir de Julie , sa pure
image ne cessera de briller
jusque dans le dernier fragment ; rien n'est capable de l'y détruire .
Non , la suprême
puissance elle-même ne sauroit aller jusque-là , elle peut anéantir mon
ame , mais non pas
faire qu'elle existe & cesse de t'adorer.
Milord
Edouard s'est chargé de te rendre compte à son passage de ce qui me
regarde & de
ses projets en ma faveur : mais je crains qu'il ne s'acquitte mal de
cette promesse par
rapport à ses arrangemens présents . Apprends qu'il ose abuser du droit
que lui donnent
sur moises bienfaits pour les étendre au delà même de la bienséance .
Je me vois , par une
pension qu'il n'a pas tenu à lui de rendre irrévocable , en état de
faire une figure fort
au-dessus de ma naissance ; & c'est peut-être ce que je serai forcé
de faire à Londres pour
suivre ses vues . Pour ici , où nulle affaire ne m'attache , je
continuerai de vivre à ma
maniere & ne serai point tenté d'employer en vaines dépenses
l'excédent de mon entretien
. Tu me l'as appris , ma Julie , les premiers besoins , ou du moins les
plus sensibles , sont
ceux d'un coeur bienfaisant ; & tant que quelqu'un manque du
nécessaire , quel honnête
homme a du superflu?
[294]
LETTRE XIV . A JULIE.
*[*Sans
prévenir le jugement du lecteur & celui de Julie sur ces relations
, je crois pouvoir
dire que si j'avois à les faire & que je ne les fisse pas
meilleures , je les ferois du moins sort
différentes . J'ai été plusieurs fois sur le point de les ôter &
d'en substituer de ma façon ;
enfin je les laisse & je me vante de ce courage . Je me dis qu'un
jeune homme de
vingt-quatre ans entrant dans le monde ne doit pas le voir comme un
homme de cinquante à qui l'expérience n'a que trop appris à le
connoître . Je me dis encore que sans y avoir
fait un sort grand rôle , je ne suis pourtant plus dans le cas d'en
pouvoir parler avec
impartialité . Laissons donc ces lettres comme elles sont ; que les
observations triviales
restent ; c'est un petit mal que tout cela . Mais , il importe à l'ami
de la vérité que jusqu'à
la fin de sa vie ses passions ne souillent point ses écrites.] J'entre
avec une secrete horreur
dans ce vaste désert du monde . Ce chaos ne m'offre qu'une solitude
affreuse où regne un
morne silence . Mon ame à la presse cherche à s'y répandre & se
trouve partout resserrée
. Je ne suis jamais moins seul que quand je suis seul , disoit un
ancien : moi , je ne suis seul
que dans la foule , où je ne puis être ni à toi ni aux autres . Mon
coeur voudroit parler , il
sent qu'il n'est point écouté ; il voudroit répondre , on ne lui dit
rien qui puisse aller
jusqu'à lui . Je n'entends point la langue du pays & personne ici
n'entend la mienne.
Ce
n'est pas qu'on ne me fasse beaucoup d'accueil , d'amitiés , de
prévenances & que mille
soins officieux n'y semblent [295] voler au-devant de moi , mais c'est
précisément de quoi
je me plains . Le moyen d'être aussitôt l'ami de quelqu'un qu'on n'a
jamais vu ?
L'honnête intérêt de l'humanité , l'épanchement simple & touchant
d'une ame franche ,
ont un langage bien différent des fausses démonstrations de la
politesse & des dehors
trompeurs que l'usage du monde exige . J'ai grand'peur que celui qui ,
des la premiere vue
, me traite comme un ami de vingt ans , ne me traitât , au bout de
vingt ans , comme un
inconnu , si j'avois quelque important service à lui demander ; &
quand je vois des
hommes si dissipés prendre un intérêt si tendre à tant de gens , je
présumerois volontiers
qu'ils n'en prennent à personne.
Il
y a pourtant de la réalité à tout cela ; car le François est
naturellement bon , ouvert ,
hospitalier , bienfaisant ; mais il y a aussi mille manieres de parler
qu'il ne faut pas
prendre à la lettre , mille offres apparentes qui ne sont faites que
pour être refusées , mille
especes de pieges que la politesse tend à la bonne foi rustique . Je
n'entendis jamais tant
dire : Comptez sur moi dans l'occasion , disposez de mon crédit , de ma
bourse , de ma
maison , de mon équipage . Si tout cela étoit sincere & pris au mot
, il n'y auroit pas de
peuple moins attaché à la propriété ; la communauté des biens seroit
ici presque établie
: le plus riche offrant sans cesse & le plus pauvre acceptant
toujours , tout se mettroit
naturellement de niveau & Sparte même eût eu des partages moins
égaux qu'ils ne
seroient à Paris . Au lieu de cela , c'est peut-être la ville du monde
où les fortunes sont le
plus inégales & où regnent à la fois la plus somptueuse opulence
& la [296] plus
déplorable misere . Il n'en faut pas davantage pour comprendre ce que
signifient cette
apparente commisération qui semble toujours aller au-devant des besoins
d'autrui & cette
facile tendresse de coeur qui contracte en un moment des amitiés
éternelles.
Au
lieu de tous ces sentimens suspects & de cette confiance trompeuse
, veux-je chercher
des lumieres & de l'instruction ? C'en est ici l'aimable source
& l'on est d'abord enchanté
du savoir & de la raison qu'on trouve dans les entretiens , non
seulement des savants & des
gens de lettres , mais des hommes de tous les états & même des
femmes : le tonde la
conversation y est coulant , & naturel ; il n'est ni pesant , ni
frivole ; il est savant sans
pédanterie , gai sans tumulte , poli sans affectation , galant sans
fadeur , badin sans équivoques . Ce ne sont ni des dissertations ni des
épigrammes : on y raisonne sans
argumenter ; on y plaisante sans jeux de mots ; on y associe avec art
l'esprit & la raison ,
les maximes & les saillies , la satire aigue , l'adroite flatterie
, & la morale austere . On y
parle de tout pour que chacun ait quelque chose à dire ; on
n'approfondit point les
questions de peur d'ennuyer , on les propose comme en passant , on les
traite avec rapidité
; la précision mene à l'élégance : chacun dit son avis & l'appuie
en peu de mots ; nul
n'attaque avec chaleur celui d'autrui , nul ne défend opiniâtrement le
sien ; on discute
pour s'éclairer , on s'arrête avant la dispute ; chacun s'instruit ,
chacun s'amuse , tous s'en
vont contents & le sage même peut rapporter de ces entretiens des
sujets dignes d'être
médités en silence.
[297]
Mais au fond , que penses-tu qu'on apprenne dans ces conversations si
charmantes ?
A juger sainement des choses du monde ? à bien user de la société ? à
connoître au moins
les gens avec qui l'on vit ? Rien de tout cela , ma Julie . On y
apprend à plaider avec art la
cause du mensonge , à ébranler à force de philosophie tous les
principes de la vertu , à
colorer de sophismes subtils ses passions & ses préjugés & à
donner à l'erreur un certain
tour à la mode selon les maximes du jour . Il n'est point nécessaire de
connoître le
caractere des gens , mais seulement leurs intérêts , pour deviner à peu
près ce qu'ils
diront de chaque chose . Quand un homme parle , c'est pour ainsi dire
son habit & non pas
lui qui a un sentiment ; & il en changera sans façon tout aussi
souvent que d'état .
Donnez-lui tour à tour une longue perruque , un habit d'ordonnance
& une croix pectorale
, vous l'entendrez successivement prêcher avec le même zele les loix ,
le despotisme &
l'inquisition . Il y a une raison commune pour la robe , une autre pour
la finance , une
autre pour l'épée . Chacun prouve tres bien que les deux autres sont
mauvaises ,
conséquence facile à tirer pour les trois.*[*On doit passer ce
raisonnement à un Suisse qui
voit son pays fort bien gouverné , sans qu'aucune des trois professions
y soit établie . Quoi
! L'Etat peut-il substister sans défenseurs ? non , il faut des
défenseurs à l'Etat ; mais tous
les Citoyens doivent être soldats par devoir , aucun par métier . Les
mêmes hommes chez
les Romains & chez les Grecs étoient Officiers au Camp , Magistrats
à la ville & jamais ces
deux fonctions ne furent mieux remplies que quand on ne connoissoit pas
ces bizarres
préjugés d'états qui les séparent & les déshonorent . ] Ainsi nul
ne dit jamais ce qu'il
pense , mais ce qu'il lui convient [298] de faire penser à autrui ;
& le zele apparent de la
vérité n'est jamais en eux que le masque de l'intérêt.
Vous
croiriez que le gens isolés qui vivent dans l'indépendance ont au moins
un esprit à
eux ; point du tout ; autres machines qui ne pensent point & qu'on
fait penser par ressorts .
On n'a qu'à s'informer de leurs sociétés , de leurs coteries , de leurs
amis , des femmes
qu'ils voient , des auteurs qu'ils connoissent ; là-dessus on peut
d'avance établir leur
sentiment futur sur un livre prêt à paraître & qu'ils n'ont point
lu ; sur une piece prête à
jouer & qu'ils n'ont point vue , sur tel ou tel auteur , qu'ils ne
connoissent point , sur tel ou
tel systeme dont ils n'ont aucune idée ; & comme la pendule ne se
monte ordinairement
que pour vingt-quatre heures , tous ces gens-là s'en vont , chaque soir
, apprendre dans
leurs sociétés ce qu'ils penseront le lendemain.
Il
y a ainsi un petit nombre d'hommes & de femmes qui pensent pour
tous les autres &
pour lesquels tous les autres parlent & agissent ; & comme
chacun songe à son intérêt ,
personne au bien commun & que les intérêts particuliers sont
toujours opposés entre eux
, c'est un choc perpétuel de brigues & de cabales , un flux &
reflux de préjugés ,
d'opinions contraires , où les plus échauffés , animés par les autres ,
ne savent presque
jamais de quoi il est question . Chaque coterie a ses regles , ses
jugements , ses principes ,
qui ne sont point admis ailleurs . L'honnête homme d'une maison est un
fripon dans la
maison voisine : le bon , le mauvais , le beau , le laid , la vérité ,
la vertu , n'ont qu'une
existence locale & circonscrite . Quiconque aime à se répandre
& fréquente plusieurs
[299] sociétés doit être plus flexible qu'Alcibiade , changer de
principes comme
d'assemblées , modifier son esprit pour ainsi dire à chaque pas &
mesurer ses maximes à
la toise : il faut qu'à chaque visite il quitte en entrant son ame ,
s'il en a une ; qu'il en
prenne une autre aux couleurs de la maison , comme un laquais prend un
habit de livrée ;
qu'il la pose de même en sortant & reprenne , s'il veut , la sienne
jusqu'à nouvel échange.
Il
y a plus ; c'est que chacun se met sans cesse en contradiction avec
lui-même , sans qu'on
s'avise de le trouver mauvais . On a des principes pour la conversation
, & d'autres pour la
pratique ; leur opposition ne scandalise personne & l'on est
convenu qu'ils ne se
ressembleroient point entre eux ; on n'exige pas même d'un auteur ,
surtout d'un moraliste
, qu'il parle comme ses livres , ni qu'il agisse comme il parle ; ses
écrits , ses discours , sa
conduite , sont trois choses toutes différentes , qu'il n'est point
obligé de concilier . En un
mot , tout est absurde & rien ne choque , parce qu'on y est
accoutumé ; & il y a même à
cette inconséquence une sorte de bon air dont bien des gens se font
honneur . En effet ,
quoique tous prêchent avec zele les maximes de leur profession , tous
se piquent d'avoir le
ton d'une autre . Le robin prend l'air cavalier ; le financier fait le
seigneur ; l'évêque a le
propos galant ; l'homme de cour parle de philosophie ; l'homme d'Etat
de bel esprit : il n'y
a pas jusqu'au simple artisan qui , ne pouvant prendre un autre ton que
le sien , se met en
noir les dimanches pour avoir l'air d'un homme de palais . Les
militaires seuls ;
dédaignant tous les autres états , gardent sans [300] façon le ton du
leur & sont
insupportables de bonne foi . Ce n'est pas que M . de Muralt n'eût
raison quand il donnoit
la préférence à leur société ; mais ce qui étoit vrai de son tems ne
l'est plus aujourd'hui .
Le progres de la littérature a changé en mieux le ton général ; les
militaires seuls n'en ont
point voulu changer & le leur , qui étoit le meilleur auparavant ,
est enfin devenu le
pire.*[*Ce jugement , vrai ou faux , ne peut s'entendre que des
subalternes & de ceux qui
ne vivent pas à Paris : car tout ce qu'il y a d'illustre dans le
Royaume est au service & la
Cour même est toute militaire . Mais il y a une grande différence ,
pour les manieres que
l'on contracte , entre faire campagne en tems de guerre & passer sa
vie dans des garnisons.]
Ainsi
les hommes à qui l'on parle ne sont point ceux avec qui l'on converse ;
leurs
sentimens ne partent point de leur coeur , leurs lumieres ne sont point
dans leur esprit ,
leurs discours ne représentent point leurs pensées ; on n'aperçoit
d'eux que leur figure &
l'on est dans une assemblée à peu près comme devant un tableau mouvant
où le
spectateur paisible est le seul être mû par lui-même.
Telle
est l'idée que je me suis formée de la grande société sur celle que
j'ai vue à Paris ;
cette idée est peut-être plus relative à ma situation particuliere
qu'au véritable état des
choses & se réformera sans doute sur de nouvelles lumieres .
D'ailleurs , je ne fréquente
que les sociétés où les amis de Milord Edouard m'ont introduit & je
suis convaincu qu'il
faut descendre dans d'autres états pour connoître les véritables moeurs
d'un pays ; car
celles des riches sont presque partout les mêmes . Je tâcherai de
m'éclaircir mieux dans
[301] dans la suite . En attendant , juge si j'ai raison d'appeller
cette foule un désert , & de
m'effrayer d'une solitude où je ne trouve qu'une vaine apparence de
sentimens & de
vérité qui change à chaque instant & se détruit elle-même , où je
n'apperçois que larves
& fantômes qui frappent l'oeil un moment , & disparoissent
aussi-tôt qu'on les veut saisir
? Jusques ici j'ai vu beaucoup de masques ; quand verrai-je des visages
d'hommes?
LETTRE
XV . DE JULIE.
Oui
, mon ami , nous serons unis malgré notre éloignement ; nous serons
heureux en dépit
du sort . C'est l'union des coeurs qui fait leur véritable félicité ;
leur attraction ne connoît
point la loi des distances , & les nôtres se toucheroient aux deux
bouts du monde . Je
trouve , comme toi , que les amans ont mille moyens d'adoucir le
sentiment de l'absence , &
de se rapprocher en un moment . Quelquefois même on se voit plus
souvent encore que
quand on se voyoit tous les jours ; car sitôt qu'un des deux est seul ,
à l'instant tous deux
sont ensemble . Si tu goûtes ce plaisir tous les soirs , je le goûte
cent fois le jour ; je vis plus
solitaire ; je suis environnée de tes vestiges & je ne saurois
fixer les yeux sur les objets qui
m'entourent , sans te voir tout autour de moi.
[302] Qui cantô dolcemente , e qui s'assise;
Qui si rivolse , e qui ritenne il passo;
Qui co'begl : occhi mi trafise il core;
Qui disse una parola & qui sorrise.*[* C'est ici
qu'il chanta d'un ton si doux , voilà le siége où
il s'affit , ici il marchoit & là il s'arrêta , ici d'un
regard tendre il me perça le coeur , ici il me dit
un mot & là je le vis sourire.]
Mais
toi , sais-tu t'arrêter à ces situations paisibles ? Sais-tu goûter un
amour tranquille
& tendre qui parle au coeur sans émouvoir les sens & tes
regrets sont-ils aujourd'hui plus
sages que tes désirs ne l'étoient autrefois ? Le ton de ta premiere
lettre me fait trembler .
Je redoute ces emportemens trompeurs , d'autant plus dangereux que
l'imagination qui les
excite n'a point de bornes & je crains que t un'outrages ta Julie à
force de l'aimer . Ah ! tu
ne sens pas , non , ton coeur peu délicat ne sent pas combien l'amour
s'offense d'un vain
hommage , tu ne songes ni que ta vie est à moi , ni qu'on court souvent
à la mort en
croyant servir la nature . Homme sensuel , ne sauras-tu jamais aimer ?
Rappelle-toi ,
rappelle-toi ce sentiment si calme & si doux que tu connus une fois
& que tu décrivis d'un
ton si touchant & si tendre . S'il est le plus délicieux qu'ait
jamais savouré l'amour
heureux , il est le seul permis aux amans séparés ; & quand on l'a
pu goûter un moment ,
on n'en doit plus regretter d'autre . Je me souviens de réflexions que
nous faisions , en
lisant ton Plutarque , sur un goût dépravé qui outrage la nature .
Quand ses tristes
plaisirs n'auroient [303] que de n'être pas partagés , c'en seroit
assez , disions-nous , pour
les rendre insipides & méprisables . Appliquons la même idée aux
erreurs d'une
imagination trop active , elle ne leur conviendra pas moins .
Malheureux ! de quoi jouis-tu
quand tues seul à jouir ? Ces voluptés solitaires sont des voluptés
mortes . O amour ! les
tiennes sont vives ; c'est l'union des âmes qui les anime & le
plaisir qu'on donne à ce qu'on
aime fait valoir celui qu'il nous rend.
Dis-moi
, je te prie , mon cher ami , en quelle langue ou plutôt en quel jargon
est la relation
de ta derniere lettre ? Ne seroit-ce point là par hasard du bel esprit
? Si tu as dessein de
t'en servir souvent avec moi , tu devrois bien m'en envoyer le
dictionnaire . Qu'est-ce , je te
prie , que le sentiment de l'habit d'un homme ? qu'une ame qu'on prend
comme un habit
de livrée ? que des maximes qu'il faut mesurer à la toise ? Que veux-tu
qu'une pauvre
Suissesse entende à ces sublimes figures ? Au lieu de prendre comme les
autres des âmes
aux couleurs des maisons , ne voudrois-tu point déjà donner à ton
esprit la teinte de celui
du pays ? Prends garde , mon bon ami , j'ai peur qu'elle n'aille pas
bien sur ce fond-là . A
ton avis , les traslati du cavalier Marin , dont tu t'es si souvent
moqué , approcherent-ils
jamais de ces métaphores & si l'on peut faire opiner l'habit d'un
homme dans une lettre ,
pourquoi ne feroit-on pas suer le feu*[*Sudate , o fochi , a
preparar metalli . Vers d'un
sonnet du Cavalier Marin . ] dans un sonnet?
[304]
Observer en trois semaines toutes les sociétés d'une grande ville ,
assigner le
caractere des propos qu'on y tient , y distinguer exactement le vrai du
faux , le réel de
l'apparent & ce qu'on y dit de ce qu'on y pense , voilà ce qu'on
accuse les François de
faire quelquefois chez les autres peuples , mais ce qu'un étranger ne
doit point faire chez
eux ; car ils valent la peine d'être étudiés posément . Je n'approuve
pas non plus qu'on
dise du mal du pays où l'on vit & où l'on est bien traité ;
j'aimerois mieux qu'on se laissât
tromper par les apparences que de moraliser aux dépens de ses hôtes .
Enfin , je tiens
pour suspect tout observateur qui se pique d'esprit : je crains
toujours que , sans y songer ,
il ne sacrifie la vérité des choses à l'éclat des pensées & ne
fasse jouer sa phrase aux
dépens de la justice.
Tu
ne l'ignores pas , mon ami , l'esprit , dit notre Muralt , est la manie
des François : je te
trouve à toi-même du penchant à la même manie , avec cette différence
qu'elle a chez eux
de la grâce & que de tous les peuples du monde c'est à nous qu'elle
sied le moins . Il y a de
la recherche & du jeu dans plusieurs de tes lettres . Je ne parle
point de ce tour vif & de ces
expressions animées qu'inspire la force du sentiment ; je parle de
cette gentillesse de style
qui , n'étant point naturelle , ne vient d'elle-même à personne &
marque la prétention de
celui qui s'en sert . Eh Dieu ! des prétentions avec ce qu'on aime !
n'est-ce pas plutôt dans
l'objet aimé qu'on les doit placer & n'est-on pas glorieux soi-même
de tout le mérite qu'il
a de plus que nous ? Non , si l'on anime les conversations
indifférentes de quelques saillies
qui passent comme [305] des traits , ce n'est point entre deux amans
que ce langage est de
saison ; & le jargon fleuri de la galanterie est beaucoup plus
éloigné du sentiment que le
ton le plus simple qu'on puisse prendre . J'en appelle à toi-même .
L'esprit eut-il jamais le
tems de se montrer dans nos tête-à-tête & si le charme d'un
entretien passionné l'écarte
& l'empêche de paraître , comment des lettres , que l'absence
remplit toujours d'un peu
d'amertume & où le coeur parle avec plus d'attendrissement , le
pourroient-elles supporter
? Quoique toute grande passion soit sérieuse & que l'excessive joie
elle-même arrache des
pleurs plutôt que des ris , je ne veux pas pour cela que l'amour soit
toujours triste ; mais je
veux que sa gaieté soit simple , sans ornement , sans art , nue comme
lui ; qu'elle brille de
ses propres grâces & non de la parure du bel esprit.
L'inséparable
, dans la chambre de laquelle je t'écris cette lettre , prétends que
j'étois , en
la commençant , dans cet état d'enjouement que l'amour inspire ou
tolere ; mais je ne sais
ce qu'il est devenu . A mesure que j'avançois , une certaine langueur
s'emparoit de mon
ame & me laissoit à peine la force de t'écrire les injures que la
mauvaise a voulu t'adresser
; car il est bon de t'avertir que la critique de ta critique est bien
plus de sa façon que de la
mienne ; elle m'en a dicté surtout le premier article en riant comme
une folle & sans me
permettre d'y rien changer . Elle dit que c'est pour t'apprendre à
manquer de respect au
Marini , qu'elle protege & que tu plaisantes.
Mais
sais-tu bien ce qui nous met toutes deux de si bonne [306] humeur ?
C'est son
prochain mariage . Le contrat fut passé hier au soir & le jour est
pris de lundi en huit . Si
jamais amour fut gai , c'est assurément le sien ; on ne vit de la vie
une fille si
bouffonnement amoureuse . Ce bon M.d'Orbe , à qui de son côté la tête
en tourne , est
enchanté d'un accueil si folâtre . Moins difficile que tu n'étois
autrefois , il se prête avec
plaisir à la plaisanterie & prend pour un chef-d'oeuvre de l'amour
l'art d'égayer sa
maîtresse . Pour elle , on a beau la prêcher , lui représenter la
bienséance , lui dire que si
près du terme elle doit prendre un maintien plus sérieux , plus grave
& faire un peu mieux
les honneurs de l'état qu'elle est prête à quitter ; elle traite tout
cela de sottes simagrées ;
elle soutient en face à M . d'Orbe que le jour de la cérémonie elle
sera de la meilleure
humeur du monde & qu'on ne sauroit aller trop gaiement à la noce .
Mais la petite
dissimulée ne dit pas tout : je lui ai trouvé ce matin les yeux rouges
& je parie bien que les
pleurs de la nuit payent les ris de la journée . Elle va former de
nouvelles chaînes qui
relâcheront les doux liens de l'amitié ; elle va commencer une maniere
de vivre différente
de celle qui lui fut chère ; elle étoit contente & tranquille ,
elle va courir les hasards
auxquels le meilleur mariage expose ; & quoi qu'elle en dise ,
comme une eau pure & calme
commence à se troubler aux approches de l'orage , son coeur timide
& chaste ne voit point
sans quelque alarme le prochain changement de son sort.
O
mon ami , qu'ils sont heureux ! ils s'aiment ; ils vont [307] s'épouser
; ils jouiront de leur
amour sans obstacles , sans craintes , sans remords . Adieu , adieu ;
je n'en puis dire
davantage.
P
. S . Nous n'avons vu Milord Edouard qu'un moment , tant il étoit
pressé de continuer sa
route . Le coeur plein de ce que nous lui devons , je voulois lui
montrer mes sentimens & les
tiens ; mais j'en ai eu une espece de honte . En vérité , c'est faire
injure à un homme
comme lui de le remercier de rien.
LETTRE
XVI . A JULIE.
Que
les passions impétueuses rendent les hommes enfants ! Qu'un amour
forcené se
nourrit aisément de chimeres & qu'il est aisé de donner le change à
des désirs extrêmes
par les plus frivoles objets ! J'ai reçu ta lettre avec les mêmes
transports que m'auroit
causés ta présence ; ; & dans l'emportement de ma joie , un vain
papier me tenoit lieu de
toi . Un des plus grands maux de l'absence & le seul auquel la
raison ne peut rien , c'est
l'inquiétude sur l'état actuel de ce qu'on aime . Sa santé , sa vie ,
son repos , son amour ,
tout échappe à qui craint de tout perdre ; on n'est pas plus sûr du
présent que de l'avenir
, & tous les accidens possibles se réalisent sans cesse dans
l'esprit d'un amant qui les
redoute . Enfin je respire ; je vis , tu te portes bien , tu m'aimes :
ou plutôt il [307] y a dix
jours que tout cela étoit vrai ; mais qui me répondra d'aujourd'hui ? O
absence ! ô
tourment ! ô bizarre & funeste état où l'on ne peut jouir que du
moment passé & où le
présent n'est point encore!
Quand
tu ne m'aurois pas parlé de l'inséparable , J'aurois reconnu sa malice
dans la
critique de ma relation & sa rancune dans l'apologie du Marini ;
mais , s'il m'étoit permis
de faire la mienne , je ne resterois pas sans réplique.
Premierement
, ma cousine (car c'est à elle qu'il faut répondre) , quant au style ,
j'ai pris
celui de la chose ; j'ai tâché de vous donner à la fois l'idée &
l'exemple du ton des
conversations à la mode ; & suivant un ancien précepte , je vous ai
écrit à peu près
comme on parle en certaines sociétés . D'ailleurs ce n'est pas l'usage
des figures , mais leur
choix , que je bl ame dans le cavalier Marin . Pour peu qu'on ait de
chaleur dans l'esprit ,
on a besoin de métaphores & d'expressions figurées pour se faire
entendre . Vos lettres
mêmes en sont pleines sans que vous y songiez & je soutiens qu'il
n'y a qu'un géometre &
un sot qui puissent parler sans figures . En effet , un même jugemen
n'est-il pas susceptible
de cent degré de force? & comment déterminer celui de ces degré
qu'il doit avoir , sinon
par le tour qu'on lui donne ? Mes propres phrases me font rire , je
l'avoue & je les trouve
absurdes , grace au soin que vous avez pris de les isoler ; mais
laissez-les où je les ai mises ,
vous les trouverez claires & même énergiques . Si ces yeux éveillés
que vous savez si bien
faire parler étoient séparés [309] l'un de l'autre & de votre
visage , cousine , que
pensez-vous qu'ils diroient avec tout leur feu ? Ma foi , rien du tout
, pas même à M .
d'Orbe.
La
premiere chose qui se présente à observer dans un pays où l'on arrive ,
n'est-ce pas le
ton général de la société ? Eh bien ! c'est aussi la premiere
observation que j'ai faite dans
celui-ci & je vous ai parlé de ce qu'on dit à Paris & non pas
de ce qu'on y fait . Si j'ai
remarqué du contraste entre les discours , les sentimens & les
actions des honnêtes gens ,
c'est que ce contraste saute aux yeux au premier instant . Quand je
vois les mêmes hommes
changer les maximes selon les coteries , molinistes dans l'une ,
jansénistes dans l'autre , vils
courtisans chez un ministre , frondeurs mutins chez un mécontent ;
quand je vois un
homme doré décrier le luxe , un financier les impôts , un prélat le
déreglement , quand
j'entends une femme de la cour parler de modestie , un grand seigneur
de vertu , un auteur
de simplicité , un abbé de religion & que ces absurdités ne
choquent personne , ne dois-je
pas conclure à l'instant qu'on ne se soucie pas plus ici d'entendre la
vérité que de la dire
& que , loin de vouloir persuader les autres quand on leur parle ,
on ne cherche pas même à leur faire penser qu'on croit ce qu'on leur
dit?
Mais
c'est assez plaisanter avec la cousine . Je laisse un ton qui nous est
étrange à tous
trois & j'espere que tu ne me verras pas plus prendre le goût de la
satire que celui du bel
esprit . C'est à toi , Julie , qu'il faut à présent répondre ; car je
sais distinguer la critique
badine des reproches sérieux.
[310]
Je ne conçois pas comment vous avez pu prendre toutes deux le change
sur mon objet
. Ce ne sont point les François que je me suis proposé d'observer : car
si le caractere des
nations ne peut se déterminer que par leurs différences , comment moi
qui n'en connois
encore aucune autre , entreprendrois-je de peindre celle-ci ? Je ne
serois pas non plus si
maladroit que de choisir la capitale pour le lieu de mes observations .
Je n'ignore pas que
les capitales different moins entre elles que les peuples & que les
caracteres nationaux s'y
effacent & confondent en grande partie , tant à cause de
l'influence commune des cours
qui se ressemblent toutes , que par l'effet commun d'une société
nombreuse & resserrée ,
qui est le même à peu près sur tous les hommes & l'emporte à la fin
sur le caractere
originel.
Si
je voulois étudier un peuple , c'est dans les provinces reculées , où
les habitans ont
encore leurs inclinations naturelles , que j'irois les observer . Je
parcourrois lentement &
avec soin plusieurs de ces provinces , les plus éloignées les unes des
autres ; toutes les
différences que j'observerois entre elles me donneroient le génie
particulier de chacune ;
tout ce qu'elles auroient de commun & que n'auroient pas les autres
peuples , formeroit le
génie national & ce qui se trouveroit partout appartiendroit en
général à l'homme . Mais
je n'ai ni ce vaste projet ni l'expérience nécessaire pour le suivre .
Mon objet est de
connoître l'homme & ma méthode de l'étudier dans ses diverses
relations . Je ne l'ai vu
jusqu'ici qu'en petites sociétés , épars & presque isolé sur la
terre . Je vais maintenant le
considérer entassé par multitudes [311] dans les mêmes lieux , & je
commencerai à juger
par-là des vrais effets de la société ; car s'il est constant qu'elle
rende les hommes
meilleurs , plus elle est nombreuse & rapprochée , mieux ils
doivent valoir ; & les moeurs ,
par exemple , seront beaucoup plus pures à Paris que dans le Valais ;
que si l'on trouvoit le
contraire , il faudroit tirer une conséquence opposée.
Cette
méthode pourroit , j'en conviens , me mener encore à la connoissance
des peuples ,
mais par une voie si longue & si détournée que je ne serois
peut-être de ma vie en état de
prononcer sur aucun d'eux . Il faut que je commence par tout observer
dans le premier où
je me trouve ; que j'assigne ensuite les différences , à mesure que je
parcourrai les autres
pays ; que je compare la France à chacun d'eux , comme on décrit
l'olivier sur un saule ou
le palmier sur un sapin , & que j'attende à juger du premier peuple
observé que j'aie
observé tous les autres.
Veuille
donc , ma charmante prêcheuse , distinguer ici l'observation
philosophique de la
satyre nationale . Ce ne sont point les Parisiens que j'étudie , mais
les habitans d'une
grande ville , & je ne sais si ce que j'en vois ne convient pas à
Rome & à Londres tout
aussi bien qu'à Paris . Les regles de la morale ne dépendent point des
usages des peuples ;
ainsi malgré les préjugés dominans , je sens fort bien ce qui est mal
en soi ; mais ce mal ,
j'ignore s'il faut l'attribuer au François ou à l'homme , & s'il
est l'ouvrage de la coutume
ou de la nature . Le tableau du vice offense en tous lieux un oeil
impartial , & l'on n'est pas
plus blâmable de [312] le reprendre dans un pays où il regne ,
quoiqu'on y soit , que de
relever les défauts de l'humanité quoiqu'on vive avec les hommes . Ne
suis-je pas à
présent moi-même un habitant de Paris ? Peut-être , sans le savoir ,
ai-je déjà contribué
pour ma part au désordre que j'y remarque ; peut-être un trop long
séjour y
corromproit-il ma volonté même ; peut-être , au bout d'un an , ne
serois-je plus qu'un
bourgeois , si pour être digne de toi , je ne gardois l'ame d'un homme
libre & les moeurs
d'un citoyen . Laisse-moi donc te peindre sans contrainte les objets
auxquels je rougisse de
ressembler & m'animer au pur zele de la vérité par le tableau de la
flatterie & du
mensonge.
Si
j'étois le maître de mes occupations & de mon sort je saurois ,
n'en doute pas , choisir
d'autres sujets de lettres ; & tu n'étois pas mécontente de celles
que je t'écrivois de
Meillerie & du Valais : mais , chère amie , pour avoir la force de
supporter le fracas du
monde où je suis contraint de vivre , il faut bien au moins que je me
console à te le décrire
& que l'idée de te préparer des relations m'excite à en chercher
les sujets . Autrement le
découragement va m'atteindre à chaque pas & il faudra que
j'abandonne tout si tu ne
veux rien voir avec moi . Pense que , pour vivre
d'une
maniere si peu conforme à mon goût , je fais un effort qui n'est pas
indigne de sa
cause ; & pour juger quels soins me peuvent mener à toi , souffre
que je te parle
quelquefois des maximes qu'il faut connoître & des obstacles qu'il
faut surmonter.
Malgré
ma lenteur , malgré mes distractions inévitables,[313] mon recueil
étoit fini
quand ta lettre est arrivée heureusement pour le prolonger ; &
j'admire , en le voyant si
court , combien de choses ton coeur m'a sçu dire en si peu d'espace .
Non , je soutiens qu'il
n'y a point de lecture aussi délicieuse , même pour qui ne te
connaîtroit pas , s'il avoit une
ame semblable aux nôtres . Mais comment ne te pas connoître en lisant
tes lettres ?
Comment prêter un ton si touchant & des sentimens si tendres à une
autre figure que la
tienne ? A chaque phrase ne voit-on pas le doux regard de tes yeux ? A
chaque mot
n'entend-on pas ta voix charmante ! Quelle autre que Julie a jamais
aimé , pensé , parlé ,
agi , écrit comme elle ! Ne sois donc pas surprise si tes lettres , qui
te peignent si bien , font
quelquefois sur ton idolâtre amant le même effet que ta présence . En
les relisant je perds
la raison , ma tête s'égare dans un délire continuel , un feu dévorant
me consume , mon
sang s'allume & pétille , une fureur me fait tressaillir . Je crois
te voir , te toucher , te
presser contre mon sein. . . Objet adoré , fille enchanteresse , source
de délices & de
volupté , comment , en te voyant , ne pas voir les houris faites pour
les bienheureux?. . . Ah
! viens. . . Je la sens. . . Elle m'échappe & je n'embrasse qu'une
ombre. . . Il est vrai , chère
amie , tu es trop belle & tu fus trop tendre pour mon foible coeur
; il ne peut oublier ni ta
beauté ni tes caresses ; tes charmes triomphent de l'absence , ils me
poursuivent partout ,
ils me font craindre la solitude ; & c'est le comble de ma misere
de n'oser m'occuper
toujours de toi.
Ils
seront donc unis malgré les obstacles , ou plutôt ils le [314] sont au
moment que j'écris
! Aimables & dignes époux ! puisse le Ciel les combler du bonheur
que méritent leur sage
& paisible amour , l'innocence de leurs moeurs , l'honnêteté de
leurs âmes ! Puisse-t-il
leur donner ce bonheur précieux dont il est si avare envers les coeurs
faits pour le goûter !
Qu'ils seront heureux s'il leur accorde , hélas ! tout ce qu'il nous
ôte ! Mais pourtant ne
sens-tu pas quelque sorte de consolation dans nos maux ? Ne sens-tu pas
que l'exces de
notre misere n'est point non plus sans dédommagement & que s'ils
ont des plaisirs dont
nous sommes privés , nous en avons aussi qu'ils ne peuvent connoître ?
Oui , ma douce
amie , malgré l'absence , les privations , les alarmes , malgré le
désespoir même , les
puissans élancemens de deux coeurs l'un vers l'autre ont toujours une
volupté secrete
ignorée des ames tranquilles . C'est un des miracles de l'amour de nous
faire trouver du
plaisir à souffrir ; & nous regarderions comme le pire des malheurs
un état d'indifférence
& d'oubli qui nous ôteroit tout le sentiment de nos peines .
Plaignons donc notre sort , ô
Julie ! mais n'envions celui de personne . Il n'y a point , peut-être ,
à tout prendre ,
d'existence préférable à la nôtre ; & comme la Divinité tire tout
son bonheur
d'elle-même , les coeurs qu'échauffe un feu céleste trouvent dans leurs
propres sentimens
une sorte de jouissance pure & délicieuse , indépendante de la
fortune & du reste de
l'univers.
[315]
LETTRE XVII . A JULIE.
Enfin
me voilà tout à fait dans le torrent . Mon recueil fini , j'ai commencé
de fréquenter
les spectacles & de souper en ville . Je passe ma journée entiere
dans le monde , je prête
mes oreilles & mes yeux à tout ce qui les frappe ; &
n'apercevant rien qui te ressemble , je
me recueille au milieu du bruit & converse en secret avec toi . Ce
n'est pas que cette vie
bruyante & tumultueuse n'ait aussi quelque sorte d'attraits &
que la prodigieuse diversité
d'objets n'offre de certains agrémens à de nouveaux débarqués ; mais ,
pour les sentir , il
faut avoir le coeur vide & l'esprit frivole ; l'amour & la
raison semblent s'unir pour m'en
dégoûter : comme tout n'est que vaine apparence & que tout change à
chaque instant , je
n'ai le tems d'être ému de rien , ni celui de rien examiner.
Ainsi
je commence à voir les difficultés de l'étude du monde & je ne sais
pas même quelle
place il faut occuper pour le bien connoître . Le philosophe en est
trop loin , l'homme du
monde en est trop près . L'un voit trop pour pouvoir réfléchir ,
l'autre trop peu pour
juger du tableau total . Chaque objet qui frappe le philosophe , il le
considere à part ; &
n'en pouvant discerner ni les liaisons ni les rapports avec d'autres
objets qui sont hors de
sa portée , il ne le voit jamais à sa place & n'en sent ni la
raison ni [316] les vrais effets .
L'homme du monde voit tout & n'a le tems de penser à rien : la
mobilité des objets ne lui
permet que de les apercevoir & non de les observer ; ils s'effacent
mutuellement avec
rapidité & il ne lui reste du tout que des impressions confuses qui
ressemblent au chaos.
On
ne peut pas non plus voir & méditer alternativement , parce que le
spectacle exige une
continuité d'attention qui interrompt la réflexion . Un homme qui
voudroit diviser son
tems par intervalles entre le monde & la solitude , toujours agité
dans sa retraite &
toujours étranger dans le monde , ne seroit bien nulle part . Il n'y
auroit d'autre moyen
que de partager sa vie entiere en deux grands espaces : l'un pour voir
, l'autre pour
réfléchir . Mais cela même est presque impossible , car la raison n'est
pas un meuble
qu'on pose & qu'on reprenne à son gré & quiconque a pu vivre
dix ans sans penser ne
pensera de sa vie.
Je
trouve aussi que c'est une folie de vouloir étudier le monde en simple
spectateur . Celui
qui ne prétend qu'observer n'observe rien , parce qu'étant inutile dans
les affaires &
importun dans les plaisirs , il n'est admis nulle part . On ne voit
agir les autres qu'autant
qu'on agit soi-même ; dans l'école du monde comme dans celle de l'amour
, il faut
commencer par pratiquer ce qu'on veut apprendre.
Quel
parti prendrai-je donc , moi étranger , qui ne puis avoir aucune
affaire en ce pays &
que la différence de religion empêcheroit seule d'y pouvoir aspirer à
rien ? Je suis réduit à m'abaisser pour m'instruire & ne pouvant
jamais être un homme [317] utile , à tâcher
de me rendre un homme amusant . Je m'exerce , autant qu'il est possible
, à devenir poli
sans fausseté , complaisant sans bassesse & à prendre si bien ce
qu'il y a de bon dans la
société , que j'y puisse être souffert sans en adopter les vices . Tout
homme oisif qui eut
voir le monde doit au moins en prendre les manieres jusqu'à certain
point ; car de quel
droit exigeroit-on d'être admis parmi des gens à qui l'on n'est bon à
rien & à qui l'on
n'auroit pas l'art de plaire ? Mais aussi , quand il a trouvé cet art ,
on ne lui en demande
pas davantage , surtout s'il est étranger . Il peut se dispenser de
prendre part aux cabales ,
aux intrigues , aux démêlés ; s'il se comporte honnêtement envers
chacun , s'il ne donne à certaines femmes ni exclusion ni préférence ,
s'il garde le secret de chaque société où il
est reçu , s'il n'étale point les ridicules d'une maison dans une autre
, s'il évite les
confidences , s'il se refuse aux tracasseries , s'il garde partout une
certaine dignité , il
pourra voir paisiblement le monde , conserver ses moeurs , sa probité ,
sa franchise même
, pourvu qu'elle vienne d'un esprit de liberté & non d'un esprit de
parti . Voilà ce que j'ai
tâché de faire par l'avis de quelque gens éclairés que j'ai choisis
pour guides parmi les
connoissances que m'a données Milord Edouard . J'ai donc commencé
d'être admis dans
des sociétés moins nombreuses & plus choisies . Je ne m'étois
trouvé , jusqu'à présent ,
qu'à des dîners réglés , où l'on ne voit de femme que la maîtresse de
la maison ; où tous
les désoeuvrés de Paris sont reçus pour peu qu'on les connoisse ; où
chacun paye comme
il peut son dîner en esprit ou en flatterie & dont le ton bruyant
& confus [318] ne differe
pas beaucoup de celui des tables d'auberges.
Je
suis maintenant initié à des mysteres plus sacrés . J'assiste à des
soupers priés , où la
porte est fermée à tout survenant & où l'on est sûr de ne trouver
que des gens qui
conviennent tous , sinon les uns aux autres , au moins à ceux qui les
reçoivent . C'est là
que les femmes s'observent moins & qu'on peut commencer à les
étudier ; c'est là que
regnent plus paisiblement des propos plus fins & plus satiriques ;
c'est là qu'au lieu des
nouvelles publiques , des spectacles , des promotions , des morts , des
mariages , dont on a
parlé le matin , on passe discretement en revue les anecdotes de Paris
, qu'on dévoile tous
les événemens secrets de la chronique scandaleuse , qu'on rend le bien
& le mal également
plaisants & ridicules & que , peignant avec art & selon
l'intérêt particulier les caracteres
des personnages , chaque interlocuteur , sans y penser , peint encore
beaucoup mieux le
sien ; c'est là qu'un reste de circonspection fait inventer devant les
laquais un certain
langage entortillé , sous lequel , feignant de rendre la satire plus
obscure , on la rend
seulement plus amere , c'est là , en un mot , qu'on affile avec soin le
poignard , sous
prétexte de faire moins de mal , mais en effet pour l'enfoncer plus
avant.
Cependant
, à considérer ces propos selon nos idées , on auroit tort de les
appeler
satiriques , car ils sont bien plus railleurs que mordants &
tombent moins sur le vice que
sur le ridicule . En général la satire a peu de cours dans les grandes
villes , où ce qui n'est
que mal est si simple , que ce n'est pas la peine d'en parler . Que
reste-t-il à [319] blâmer
où la vertu n'est plus estimée & de quoi médiroit-on quand on ne
trouve plus de mal à
rien ? A Paris surtout , où l'on ne saisit les choses que par le côté
plaisant , tout ce qui doit
allumer la colere & l'indignation est toujours mal reçu s'il n'est
mis en chanson ou en épigramme . Les jolies femmes n'aiment point à se
fâcher , aussi ne se fâchent-elles de
rien ; elles aiment à rire ; & comme il n'ya pas le mot pour rire
au crime , les fripons sont
d'honnêtes gens comme tout le monde . Mais malheur à qui prête le flanc
au ridicule ! sa
caustique empreinte est ineffaçable ; il ne déchire pas seulement les
moeurs , la vertu , il
marque jusqu'au vice même ; il sait calomnier les méchants . Mais
revenons à nos
soupers.
Ce
qui m'a le plus frappé dans ces sociétés d'élite , c'est de voir six
personnes choisies
expres pour s'entretenir agréablement ensemble & parmi lesquelles
regnent même le plus
souvent des liaisons secretes , ne pouvoir rester une heure entre elles
six , sans y faire
intervenir la moitié de Paris ; comme si leurs coeurs n'avaient rien à
se dire & qu'il n'y
eût là personne qui méritât de les intéresser.
Te
souvient-il , ma Julie , comment , en soupant chez ta cousine , ou chez
toi , nous savions ,
en dépit de la contrainte & du mystere , faire tomber l'entretien
sur des sujets qui eussent
du rapport à nous & comment à chaque réflexion touchante , à chaque
allusion subtile ,
un regard plus vif qu'un éclair , un soupir plutôt devine qu'aperçu ,
en portoit le doux
sentiment d'un coeur à l'autre?
Si
la conversation se tourne par hasard sur les convives , [320] c'est
communément dans un
certain jargon de société dont il faut avoir la clef pour l'entendre .
A l'aide de ce chiffre ,
on se fait réciproquement & selon le goût du tems , mille mauvaises
plaisanteries , durant
lesquelles le plus sot n'est pas celui qui brille le moins , tandis
qu'un tiers mal instruit est
réduit à l'ennui & au silence , ou à rire de ce qu'il n'entend
point . Voilà , hors le
tête-à-tête , qui m'est & me sera toujours inconnu , tout ce qu'il
y a de tendre &
d'affectueux dans les liaisons de ce pays.
Au
milieu de tout cela , qu'un homme de poids avance un propos grave ou
agite une
question sérieuse , aussitôt l'attention commune se fixe à ce nouvel
objet ; hommes ,
femmes , vieillards , jeunes gens , tout se prête à la considérer par
toutes ses faces & l'on
est étonné du sens , & de la raison qui sortent comme à l'envide
toutes ces têtes
folâtres.*[*Pourvu , toutefois , qu'une plaisanterie imprévue ne vienne
pas déranger cette
gravité ; car alors chacun renchérit ; tout part à l'instant & il
n'y a plus moyen de
reprendre le ton sérieux . Je me rappelle un certain paquet de
gimblettes qui troubla si
plaisamment une représentation de la foire . Les Acteurs déranges
n'étoient que des
animaux ; mais que de choses sont gimblettes pour beaucoup d'hommes !
On fait qui
Fontenelles a voulu peindre dans l'histoire des Tyrintiens . ] Un point
de morale ne seroit
pas mieux discuté dans une société de philosophes que dans celle d'une
jolie femme de
Paris ; les conclusions y seroient même souvent moins séveres : car le
philosophe qui veut
agir comme il parle y regarde à deux fois ; mais ici , où toute la
morale est un pur verbiage
, on peut être austere sans conséquence & l'on ne seroit pas fâché
, pour rabattre un peu
[321] l'orgueil philosophique , de mettre la vertu si haut que le sage
même n'y pût
atteindre . Au reste , hommes & femmes , tous , instruits par
l'expérience du monde &
sur-tout par leur conscience , se réunissent pour penser de leur espece
aussi mal qu'il est
possible , toujours philosophant tristement , toujours dégradant par
vanité la nature
humaine , toujours cherchant dans quelque vice la cause de tout ce qui
se fait de bien ,
toujours d'après leur propre coeur médisant du coeur de l'homme.
Malgré
cette avilissante doctrine , un des sujets favoris de ces paisibles
entretiens c'est le
sentiment ; mot par lequel il ne faut pas entendre un épanchement
affectueux dans le sein
de l'amour ou de l'amitié ; cela seroit d'une fadeur à mourir . C'est
le sentiment mis en
grandes maximes générales & quintessencié par tout ce que la
métaphysique a de plus
subtil . Je puis dire n'avoir de ma vie oui tant parler du sentiment ,
ni si peu compris ce
qu'on en disoit . Ce sont des rafinemens inconcevables . O Julie ! nos
coeurs grossiers n'ont
jamais rien sçu de toutes ces belles maximes , & j'ai peur qu'il
n'en soit du sentiment chez
les gens du monde comme d'Homere chez les Pédans , qui lui forgent
mille beautés
chimériques , faute d'appercevoir les véritables . Ils dépensent ainsi
tout leur sentiment en
esprit , & il s'en exhale tant dans le discours qu'il n'en reste
plus pour la pratique .
Heureusement , la bienséance y supplée , & l'on fait par usage à
peu près les mêmes
choses qu'on feroit par sensibilité ; du moins tant qu'il n'en coûte
que des formules &
quelques gênes passageres , qu'on s'impose pour faire bien [322] parler
de soi ; car quand
les sacrifices vont jusqu'à gêner trop long-tems ou à coûter trop cher
, adieu le sentiment
; la bienséance n'en exige pas jusque-là . A cela près , on ne sauroit
croire à quel point
tout est compassé , mesuré , pesé , dans ce qu'ils appellent des
procédés ; tout ce qui n'est
plus dans les sentiments , ils l'ont mis en regle & tout est réglé
parmi eux . Ce peuple
imitateur seroit plein d'originaux , qu'il seroit impossible d'en rien
savoir ; car nul homme
n'ose être lui-même . Il faut faire comme les autres , c'est la
premiere maxime de la sagesse
du pays . Cela se fait , cela ne se fait pas : voilà la décision
suprême.
Cette
apparente régularité donne aux usages communs l'air du monde le plus
comique ,
même dans les choses les plus sérieuses : on sait à point nommé quand
il faut envoyer
savoir des nouvelles ; quand il faut se faire écrire , c'est-à-dire
faire une visite qu'on ne
fait pas ; quand il faut la faire soi-même ; quand il est permis d'être
chez soi ; quand on
doit n'y être pas , quoiqu'on y soit ; quelles offres l'on doit faire ,
quelles offres l'autre doit
rejeter ; quel degré de tristesse on doit prendre à telle ou telle
mort;*[*S'affliger à la mort
de quelqu'un est un sentiment d'humanité & un témoignage de bon
naturel , mais non pas
un devoir de vertu , ce quelqu'un fut-il même notre pere . Quiconque en
pareil cas n'a
point d'affliction dans le coeur , n'en doit point montrer au-dehors ;
car il est beaucoup
plus essentiel de fuir la fausseté , que de s'asservir aux bienseances
. ] combien de tems on
doit pleurer à la campagne ; le jour où l'on peut revenir se consoler à
la ville ; l'heure & la
minute où l'affliction permet de donner le bal ou d'aller au spectacle
. [323] Tout le monde
y fait à la fois la même chose dans la même circonstance ; tout va par
tems comme les évolutions d'un régiment en bataille : vous diriez que
ce sont autant de marionnettes
clouées sur la même planche , ou tirées par le même fil.
Or
, comme il n'est pas possible que tous ces gens qui font exactement la
même chose soient
exactement affectés de même , il est clair qu'il faut les pénétrer par
d'autres moyens pour
les connoître ; il est clair que tout ce jargon n'est qu'un vain
formulaire & sert moins à
juger des moeurs que du ton qui regne à Paris . On apprend ainsi les
propos qu'on y tient ,
mais rien de ce qui peut servir à les apprécier . J'en dis autant de la
plupart des écrits
nouveaux ; j'en dis autant de la scene même , qui depuis Moliere est
bien plus un lieu où se
débitent de jolies conversations que la représentation de la vie civile
. Il y a ici trois
théâtres , sur deux desquels on représente des êtres chimériques ,
savoir : sur l'un , des
Arlequins , des Pantalons , des Scaramouches ; sur l'autre , des Dieux
, des Diables , des
Sorciers . Sur le troisieme on représente ces pieces immortelles dont
la lecture nous faisoit
tant de plaisir & d'autres plus nouvelles qui paraissent de tems en
tems sur la scene .
Plusieurs de ces pieces sont tragiques , mais peu touchantes ; & si
l'on y trouve quelques
sentimens naturels & quelque vrai rapport au coeur humain , elles
n'offrent aucune sorte
d'instruction sur les moeurs particulieres du peuple qu'elles amusent.
L'institution
de la tragédie avoit , chez ses inventeurs , un fondement de religion
qui
suffisoit pour l'autoriser . D'ailleurs , elle offroit aux Grecs un
spectacle instructif &
agréable dans [324] les malheurs des Perses leurs ennemis , dans les
crimes & les folies des
rois dont ce peuples'étoit délivré . Qu'on représente à Berne , à
Zurich , à la Haye ,
l'ancienne tyrannie de la maison d'Autriche , l'amour de la patrie
& de la liberté nous
rendra ces pieces intéressantes . Mais qu'on me dise de quel usage sont
ici les tragédies de
Corneille & ce qu'importe au peuple de Paris Pompée ou Sertorius .
Les tragédies
grecques rouloient sur des événemens réels ou réputés tels par les
spectateurs & fondés
sur des traditions historiques . Mais que fait une flamme héroÏque ,
& pure dans l'ame des
grands ? Ne diroit-on pas que les combats de l'amour & de la vertu
leur donnent souvent
de mauvaises nuits & que le coeur a beaucoup à faire dans les
mariages des rois ? Juge de
la vraisemblance & de l'utilité de tant de pieces , qui roulent
toutes sur ce chimérique
sujet!
Quant
à la comédie , il est certain qu'elle doit représenter au naturel les
moeurs du peuple
pour lequel elle est faite , afin qu'il s'y corrige de ses vices &
de ses défauts , comme on ôte
devant un miroir les taches de son visage . Térence & Plaute se
tromperent dans leur objet
; mais avant eux Aristophane & Ménandre avaient exposé aux
Athéniens les moeurs
athéniennes ; & depuis , le seul Moliere peignit plus naÏvement
encore celles des François
du siecle dernier à leurs propres yeux . Le tableau a changé ; mais il
n'est plus revenu de
peintre . Maintenant on copie au théâtre les conversations d'une
centaine de maisons de
Paris . Hors de cela , on n'y apprend rien des moeurs des François . Il
y a dans cette
grande ville cinq ou six cent mille âmes dont il n'est [325] jamais
question sur la scene .
Moliere osa peindre des bourgeois & des artisans aussi bien que des
marquis ; Socrate
faisoit parler des cochers , menuisiers , cordonniers , maçons . Mais
les auteurs
d'aujourd'hui
, qui sont des gens d'un autre air , se croiroient déshonorés s'ils
savoient ce
qui se passe au comptoir d'un marchand ou dans la boutique d'un ouvrier
; il ne leur faut
que des interlocuteurs illustres & ils cherchent dans le rang de
leurs personnages
l'élévation qu'ils ne peuvent tirer de leur génie . Les spectateurs
eux-mêmes sont devenus
si délicats , qu'ils craindroient de se compromettre à la comédie comme
en visite & ne
daigneroient pas aller voir en représentation des gens de moindre
condition qu'eux . Ils
sont comme les seuls habitans de la terre : tout le reste n'est rien à
leurs yeux . Avoir un
carrosse , un suisse , un maître d'hôtel , c'est être comme tout le
monde . Pour être comme
tout le monde , il faut être comme tres peu de gens . Ceux qui vont à
pied ne sont pas du
monde ; ce sont des bourgeois , des hommes du peuple , des gens de
l'autre monde ; & l'on
diroit qu'un carrosse n'est pas tant nécessaire pour se conduire que
pour exister . Il y a
comme cela une poignée d'impertinens qui ne comptent qu'eux dans tout
l'univers & ne
valent guere la peine qu'on les compte , si ce n'est pour le mal qu'ils
font . C'est pour eux
uniquement que sont faits les spectacles ; ils s'y montrent à la fois
comme représentés au
milieu du théâtre & comme représentans aux deux côtés ; ils sont
personnages sur la
scene & comédiens sur les bancs . C'est ainsi que la sphere du
monde & des auteurs se
rétrécit ; c'est ainsi [326] que la scene moderne ne quitte plus son
ennuyeuse dignité : on
n'y sait plus montrer les hommes qu'en habit doré . Vous diriez que la
France n'est
peuplée que de comtes & de chevaliers ; & plus le peuple y est
misérable & gueux , plus le
tableau du peuple y est brillant & magnifique . Cela fait qu'en
peignant le ridicule des états qui servent d'exemple aux autres , on le
répand plutôt que de l'éteindre & que le
peuple , toujours singe & imitateur des riches , va moins au
théâtre pour rire de leurs
folies que pour les étudier & devenir encore plus fous qu'eux en
les imitant . Voilà de quoi
fut cause Moliere lui-même ; il corrigea la cour en infectant la ville:
& ses ridicules
marquis furent le premier modele des petits-maîtres bourgeois qui leur
succéderent.
En
général , il y a beaucoup de discours & peu d'action sur la scene
françoise : peut-être
est-ce qu'en effet le François parle encore plus qu'il n'agit , ou du
moins qu'il donneun
bienn plus grand prix à ce qu'on dit qu'à ce qu'on fait . Quel qu'un
disoit , en sortant
d'une piece de Denys le Tyran : Je n'ai rien vu , mais j'ai entendu
force paroles . Voilà ce
qu'on peut dire en sortant des pieces françoises . Racine &
Corneille , avec tout leur génie
, ne sont eux-mêmes que des parleurs ; & leur successeur est le
premier qui , à l'imitation
des Anglois , ait osé mettre quelquefois la scene en représentation .
Communément tout se
passe en beaux dialogues bien agencés , bien ronflants , où l'on voit
d'abord que le premier
soin de chaque interlocuteur est toujours celui de briller . Presque
tout s'énonce en
maximes générales . Quelque agités qu'ils puissent être , ils songent
toujours plus au
public qu'à [327] eux-mêmes ; une sentence leur coûte moins qu'un
sentiment : les pieces
de Racine & de Moliere*[*Il ne faut point associer en ceci Moliere
à Racine ; car le
premier est , comme tous les autres , plein de maximes & de
sentences , sur-tout dans ses
pieces en vers : mais chez Racine tout est sentiment , il a sçu faire
parler chacun pour foi &
c'est en cela qu'il est vraiment unique parmi les auteurs dramatiques
de sa nation . ]
exceptées , le je est presque aussi scrupuleusement banni de la scene
françoise que des écrits de Port-Royal & les passions humaines ,
aussi modestes que l'humilité chrétienne ,
n'y parlent jamais que par on . Il y a encore une certaine dignité
maniérée dans le geste &
dans le propos , qui ne permet jamais à la passion de parler exactement
son langage , ni à
l'auteur de revêtir son personnage & de se transporter au lieu de
la scene , mais le tient
toujours enchaîné sur le théâtre & sous les yeux des spectateurs .
Aussi les situations les
plus vives ne lui font-elles jamais oublier un bel arrangement de
phrases ni des attitudes élégantes ; & si le désespoir lui plonge
un poignard dans le coeur , non content d'observer
la décence en tombant comme Polixene , il ne tombe point ; la décence
le maintient debout
après sa mort & tous ceux qui viennent d'expirer s'en retournent
l'instant d'apres sur
leurs jambes.
Tout
cela vient de ce que le François ne cherche point sur la scene le
naturel & l'illusion &
n'y veut que de l'esprit & des pensées ; il fait cas de l'agrément
& non de l'imitation & ne
se soucie pas d'être séduit pourvu qu'on l'amuse . Personne ne va au
spectacle pour le
plaisir du spectacle , [328] mais pour voir l'assemblée , pour en être
vu , pour ramasser de
quoi fournir au caquet après la piece ; & l'on ne songe à ce qu'on
voit que pour savoir ce
qu'on en dira . L'acteur pour eux est toujours l'acteur , jamais le
personnage qu'il
représente . Cet homme qui parle en maître du monde n'est point Auguste
, c'est Baron ;
la veuve de Pompée est Adrienne ; Alzire est Mlle . Gaussin ; & ce
fier sauvage est
Grandval . Les Comédiens , de leur côté , négligent entierement
l'illusion dont ils voyent
que personne ne se soucie . Ils placent les héros de l'antiquité entre
six rangs de jeunes
Parisiens ; ils calquent les modes françoises sur l'habit romain ; on
voit Cornélie en pleurs
avec deux doigts de rouge , Caton poudré au blanc & Brutus en
panier . Tout cela ne
choque personne & ne fait rien au succes des pieces : comme on ne
voit que l'acteur dans le
personnage , on ne voit non plus quel'auteur dans le drame: & si le
costume est négligé ,
cela se pardonne aisément ; car on sait bien que Corneille n'étoit pas
tailleur , ni
Crébillon perruquier.
Ainsi
, de quelque sens qu'on envisage les choses , tout n'est ici que babil
, jargon , propos
sans conséquence . Sur la scene comme dans le monde , on a beau écouter
ce qui se dit , on
n'apprend rien de ce qui ne fait & qu'a-t-on besoin de l'apprendre
? Sitôt qu'un homme a
parlé , s'informe-t-on de sa conduite ? N'a-t-il pas tout fait ?
N'est-il pas jugé ? L'honnête
homme d'ici n'est point celui qui fait de bonnes actions , mais celui
qui dit de belles choses ;
& un seul propos inconsidéré , lâché sans réflexion , peut faire à
celui qui le tient un tort
irréparable que n'effaceroient pas [329] quarante ans d'intégrité . En
un mot , bien que
les oeuvres des hommes ne ressemblent guere à leurs discours , je vois
qu'on ne les peint
que par leurs discours , sans égard à leurs oeuvres ; je vois aussi que
dans une grande ville
la société paraît plus douce , plus facile , plus sûre même que parmi
des gens moins étudiés ; mais les hommes y sont-ils en effet plus
humains , plus modérés , plus justes ? Je
n'en sais rien . Ce ne sont encore là que des apparences ; & sous
ces dehors si ouverts & si
agréables , les coeurs sont peut-être plus cachés , plus enfoncés en
dedans que les nôtres .
Etranger , isolé , sans affaires , sans liaisons , sans plaisirs &
ne voulant m'en rapporter
qu'à moi , le moyen de pouvoir prononcer?
Cependant
je commence à sentir l'ivresse où cette vie agitée & tumultueuse
plonge ceux
qui la menent & je tombe dans un étourdissement semblable à celui
d'un homme aux yeux
duquel on fait passer rapidement une multitude d'objets . Aucun de ceux
qui me frappent
n'attache mon coeur , mais tous ensemble en troublent & suspendent
les affections , au
point d'en oublier quelques instans ce que je suis & à qui je suis
. Chaque jour en sortant
de chez moi j'enferme mes sentimens sous la clef , pour en prendre
d'autres qui se prêtent
aux frivoles objets qui m'attendent . Insensiblement je juge &
raisonne comme j'entends
juger & raisonner tout le monde . Si quelquefois j'essaye de
secouer les préjugés & de voir
les choses comme elles sont , à l'instant je suis écrasé d'un certain
verbiage qui ressemble
beaucoup à du raisonnement . On me prouve avec évidence qu'il n'y a que
le
demi-philosophe qui regarde à la réalité [330] des choses ; que le vrai
sage ne les
considere que par les apparences ; qu'il doit prendre les préjugés pour
principes , les
bienséances pour loix & que la plus sublime sagesse consiste à
vivre comme les fous.
Forcé
de changer ainsi l'ordre de mes affections morales , forcé de donner un
prix à des
chimeres & d'imposer silence à la nature & à la raison , je
vois ainsi défigurer ce divin
modele que je porte au dedans de moi & qui servoit à la fois
d'objet à mes désirs & de
regle à mes actions ; je flotte de caprice en caprice ; & mes goûts
étant sans cesse asservis à l'opinion , je ne puis être sûr un seul
jour de ce que j'aimerai le lendemain.
Confus
, humilié , consterné , de sentir dégrader en moi la nature de l'homme
& de me
voir ravalé si bas de cette grandeur intérieure où nos coeurs enflammés
s'élevoient
réciproquement , je reviens le soir , pénétré d'une secrete tristesse ,
accablé d'un dégoût
mortel & le coeur vide & gonflé comme un ballon rempli d'air .
O amour ! ô purs
sentimens que je tiens de lui!. . . Avec quel charme je rentre en
moi-même ! Avec quel
transport j'y retrouve encore mes premieres affections & ma
premiere dignité ! Combien
je m'applaudis d'y revoir briller dans tout son éclat l'image de la
vertu , d'y contempler la
tienne , ô Julie , assise sur un trône de gloire & dissipant d'un
souffle tous ces prestiges !
Je sens respirer mon ame oppressée , je crois avoir recouvré mon
existence & ma vie & je
reprends avec mon amour tous les sentimens sublimes qui le rendent
digne de son objet.
[331]
LETTRE XVIII . DE JULIE.
Je
viens , mon bon ami , de jouir d'un des plus doux spectacles qui
puissent jamais charmer
mes yeux . La plus sage , la plus aimable des filles est enfin devenue
la plus digne & la
meilleure des femmes . L'honnête homme dont elle a comblé les voeux ,
plein d'estime &
d'amour pour elle , ne respire que pour la chérir , l'adorer , la
rendre heureuse & je goûte
le charme inexprimable d'être témoin du bonheur de mon amie ,
c'est-à-dire de le
partager . Tu n'y seras pas moins sensible , j'en suis bien sûre , toi
qu'elle aima toujours si
tendrement , toi qui loftsus cher presque des son enfance , & à qui
tant de bienfaits l'ont
dû rendre encore plus chère . Oui , tous les sentimens qu'elle éprouve
se font sentir à nos
coeurs comme au sien . S'ils sont des plaisirs pour elle , ils sont
pour nous des consolations
& tel est le prix de l'amitié qui nous joint , que la félicité d'un
des trois suffit pour adoucir
les maux des deux autres.
Ne
nous dissimulons pas , pourtant , que cette amie incomparable va nous
échapper en
partie . La voilà dans un nouvel ordre de choses , la voilà sujette à
de nouveaux
engagemens , à de nouveaux devoirs , & son coeur qui n'étoit qu'à
nous se doit
maintenant à d'autres affections auxquelles il faut que l'amitié cede
le premier rang . Il y a
plus , mon ami ; nous devons de notre part devenir plus scrupuleux sur
les témoignages
[332] de son zele ; nous ne devons pas seulement consulter son
attachement pour nous & le
besoin que nous avons d'elle , mais ce qui convient à son nouvel état
& ce qui peut agréer
ou déplaire à son mari . Nous n'avons pas besoin de chercher ce
qu'exigeroit en pareil cas
la vertu ; les loix seules de l'amitié suffisent . Celui qui , pour son
intérêt particulier ,
pourroit compromettre un ami mériteroit-il d'en avoir ? Quand elle
étoit fille , elle étoit
libre , elle n'avoit à répondre de ses démarches qu'à elle-même &
l'honnêteté de ses
intentions suffisoit pour la justifier à ses propres yeux . Elle nous
regardoit comme deux époux destinés l'un à l'autre ; & son coeur
sensible & pur alliant la plus chaste pudeur
pour elle-même à la plus tendre compassion pour sa coupable amie , elle
couvroit ma faute
sans la partager . Mais à présent tout est changé ; elle doit compte de
sa conduite à un
autre ; elle n'a pas seulement engagé sa foi , elle a aliéné sa liberté
. Dépositaire en même
tems de l'honneur de deux personnes , il ne lui suffit pas d'être
honnête , il faut encore
qu'elle soit honorée ; il ne lui suffit pas de ne rien faire que de
bien , il faut encore qu'elle
ne fasse rien qui ne soit approuvé . Une femme vertueuse ne doit pas
seulement mériter
l'estime de son mari , mais l'obtenir ; s'il la bl ame , elle est
blâmable ; & fût-elle innocente
, elle a tort sitôt qu'elle est soupçonnée : car les apparences mêmes
sont au nombre de ses
devoirs.
Je
ne vois pas clairement si toutes ces raisons sont bonnes , tu en seras
le juge ; mais un
certain sentiment intérieur m'avertit qu'il n'est pas bien que ma
cousine continue d'être
ma confidente , ni qu'elle me le dise la premiere . Je me suis [333]
souvent trouvée en faute
sur mes raisonnements , jamais sur les mouvemens secrets qui me les
inspirent & cela fait
que j'ai plus de confiance à mon instinct qu'à ma raison.
Sur
ce principe , j'ai déjà pris un prétexte pour retirer tes lettres , que
la crainte d'une
surprise me faisoit tenir chez elle . Elle me les a rendues avec un
serrement de coeur que le
mien m'a fait apercevoir & qui m'a trop confirmé que j'avois fait
ce qu'il faloit faire . Nous
n'avons point eu d'explication , mais nos regards en tenoient lieu ;
elle m'a embrassée en
pleurant ; nous sentions sans nous rien dire combien le tendre langage
de l'amitié a peu
besoin du secours des paroles.
A
l'égard de l'adresse à substituer à la sienne , j'avois songé d'abord à
celle de Fanchon
Anet & c'est bien la voie la plus sûre que nous pourrions choisir ;
mais , si cette jeune
femme est dans un rang plus bas que ma cousine , est-ce une raison
d'avoir moins d'égards
pour elle en ce qui concerne l'honnêteté ? N'est-il pas à craindre , au
contraire , que des
sentimens moins élevés ne lui rendent mon exemple plus dangereux , que
ce qui n'étoit
pour l'une que l'effort d'une amitié sublime ne soit pour l'autre un
commencement de
corruption & qu'en abusant de sa reconnoissance je ne force la
vertu même à servir
d'instrument au vice ? Ah ! n'est-ce pas assez pour moi d'être coupable
, sans me donner
des complices , & sans aggraver mes fautes du poids de celles
d'autrui ? N'y pensons point ,
mon ami : j'ai imaginé un autre expédient , beaucoup moins sûr à la
vérité , mais aussi
moins répréhensible , en ce qu'il ne compromet personne , & ne nous
donne aucun
confident ; c'est de m'écrire sous un nom en l'air , comme , par [334]
exemple , M . du
Bosquet & de me mettre une enveloppe adressée à Regianino , que
j'aurai soin de
prévenir . Ainsi Régianino lui-même ne saura rien ; il n'aura tout au
plus que des
soupçons , qu'il n'oseroit vérifier , car Milord Edouard de qui dépend
sa fortune m'a
répondu de lui . Tandis que notre correspondance continuera par cette
voie , je verrai si
l'on peut reprendre celle qui nous servit durant le voyage de Valais ,
ou quelque autre qui
soit permanente & sûre.
Quand
je ne connaîtrois pas l'état de ton coeur , je m'apercevrois , par
l'humeur qui regne
dans tes relations , que la vie que tu menes n'est pas de ton goût .
Les lettres de M . de
Muralt , dont on s'est plaint en France , étoient moins séveres que les
tiennes ; comme un
enfant qui se dépite contre ses maîtres , tu te venges d'être obligé
d'étudier le monde sur
les premiers qui te l'apprennent . Ce qui me surprend le plus est que
la chose qui
commence par te révolter est celle qui prévient tous les étrangers ,
savoir , l'accueil des
François & le ton général de leur société , quoique de ton propre
aveu tu doives
personnellement t'en louer . Je n'ai pas oublié la distinction de Paris
en particulier &
d'une grande ville en général ; mais je vois qu'ignorant ce qui
convient à l'un ou à l'autre
, tu fais ta critique à bon compte , avant de savoir si c'est une
médisance ou une
observation . Quoi qu'il ne soit , j'aime la nation françoise & ce
n'est pas m'obliger que
d'en mal parler . Je dois aux bons livres qui nous viennent d'elle la
plupart des instructions
que nous avons prises ensemble . Si notre pays n'est plus barbare , à
qui en avons-nous
l'obligation ? [335] Les deux plus grands , les deux plus vertueux des
modernes , Catinat ,
Fénelon , étoient tous deux François : Henri IV , le roi que j'aime ,
le bon roi , l'étoit . Si
la France n'est pas le pays des hommes libres , elle est celui des
hommes vrais ; & cette
liberté vaut bien l'autre aux yeux du sage . Hospitaliers , protecteurs
de l'étranger , les
François lui passent même la vérité qui les blesse ; & l'on se
feroit lapider à Londres si
l'on y osoit dire des Anglois la moitié du mal que les François
laissent dire d'eux à Paris .
Mon pere , qui a passé sa vie en France , ne parle qu'avec transport de
ce bon & aimable
peuple . S'il y a versé son sang au service du prince , le prince ne
l'a point oublié dans sa
retraite & l'honore encore de ses bienfaits ; ainsi je me regarde
comme intéressée à la
gloire d'un pays où mon pere a trouvé la sienne . Mon ami , si chaque
peuple a ses bonnes
& mauvaises qualités , honore au moins la vérité qui loue , aussi
bien que la vérité qui
blâme.
Je
te dira plus ; pourquoi perdrois-tu en visites oisives le tems qui te
reste à passer aux
lieux où tu es ? Paris est-il moins que Londres le théâtre des talents
& les étrangers y
font-ils moins aisément leur chemin ? Crois-moi , tous les Anglois ne
sont pas des lords
Edouards & tous les François ne ressemblent pas à ces beaux diseurs
qui te déplaisent si
fort . Tente , essaye , fais quelques épreuves , ne fût-ce que pour
approfondir les moeurs &
juger à l'oeuvre ces gens qui parlent si bien . Le pere de ma cousine
dit que tu connois la
constitution de l'Empire & les intérêts des princes , Milord
Edouard trouve aussi que tu
n'as pas mal étudié les principes [336] de la politique & les
divers systemes de
gouvernement . J'ai dans la tête que les pays du monde où le mérite est
le plus honoré est
celui qui te convient le mieux & que tu n'as besoin que d'être
connu pour être employé .
Quant à la religion , pourquoi la tienne te nuiroit-elle plus qu'à un
autre ? La raison
n'est-elle pas le préservatif de l'intolérance & du fanatisme ?
Est-on plus bigot en France
qu'en Allemagne? & qui t'empêcheroit de pouvoir faire à Paris le
même chemin que M .
de Saint-Saphorin a fait à Vienne ? Si tu consideres le but , les plus
prompts essais ne
doivent-ils pas accélérer les succes ? Si tu compares les moyens ,
n'est-il pas plus honnête
encore de s'avancer par ses talens que par ses amis ? Si tu songes. . .
Ah ! cette mer. . . un
plus long trajet. . . J'aimerois mieux l'Angleterre , si Paris étoit au
delà.
A
propos de cette grande ville , oserois-je relever une affectation que
je remarque dans tes
lettres ? Toi qui me parlais des Valaisanes avec tant de plaisir ,
pourquoi ne me dis-tu rien
des Parisiennes ? Ces femmes galantes & célebres valent-elles moins
la peine d'être
dépeintes que quelques montagnardes simples & grossieres ?
Crains-tu peut-être de me
donner de l'inquiétude par le tableau des plus séduisantes personnes de
l'univers ?
Désabuse-toi , mon ami , ce que tu peux faire de pis pour mon repos est
de ne me point
parler d'elles ; & quoi que tu m'en puisses dire , ton silence à
leur égard m'est beaucoup
plus suspect que tes éloges.
Je
serois bien aise aussi d'avoir un petit mot sur l'Opéra [337] de Paris
, dont on dit ici des
merveilles;*[*J'aurois bien mauvaise opinion de ceux qui , connoissant
le caractere & la
situation de Julie , ne devineroient pas à l'instant que cette
curiosité ne vient point d'elle .
On verra bientôt que son Amant n'y a pas été trompé ; s'il l'eût été ,
il ne l'auroit plus
aimée . ] car enfin la musique peut être mauvaise & le spectacle
avoir ses beautés : s'il
n'en a pas , c'est un sujet pour ta médisance & du moins , tu
n'offenseras personne.
Je
ne sais si c'est la peine de te dire qu'à l'occasion de la noce il
m'est encore venu ces jours
passés deux épouseurs comme par rendez-vous : l'un d'Yverdun , gîtant ,
chassant de
château en château , l'autre du pays allemand , par le coche de Berne .
Le premier est une
maniere de petit-maître , parlant assez résolument pour faire trouver
ses reparties
spirituelles à ceux qui n'en écoutent que le ton ; l'autre est un grand
nigaud timide , non
de cette aimable timidité qui vient de la crainte de déplaire , mais de
l'embarras d'un sot
qui ne sait que dire & du mal aise d'un libertin qui ne sent pas à
sa place auprès d'une
honnête fille . Sachant tres positivement les intentions de mon pere au
sujet de ces deux
messieurs , j'use avec plaisir de la liberté qu'il me laisse de les
traiter à ma fantaisie & je
ne crois pas que cette fantaisie laisse durer long-tems celle qui les
amene . Je les hais d'oser
attaquer un coeur où tu regnes , sans armes pour te le disputer : s'ils
en avoient , je les
hairois davantage encore ; mais où les prendroient-ils , eux &
d'autres & tout l'univers ?
Non , non , sois tranquille , mon aimable ami . Quand je retrouverois
un mérite égal au
tien , quand il se présenteroit [338] un autre que toi-même , encore le
premier venu
seroit-il le seul écouté . Ne t'inquiete donc point de ces deux especes
dont je daigne à peine
te parler . Quel plaisir J'aurois à leur mesurer deux doses de dégoût
si parfaitement égales qu'ils prissent la résolution de partir ensemble
comme ils sont venus & que je pusse
t'apprendre à la fois le départ de tous deux?
M
. de Crouzas vient de nous donner une réfutation des épîtres de Pope ,
que j'ai lue avec
ennui . Je ne sais pas au vrai lequel des deux auteurs a raison ; mais
je sais bien que le livre
de M . de Crouzas ne fera jamais faire une bonne action & qu'il n'y
a rien de bon qu'on ne
soit tenté de faire en quittant celui de Pope . Je n'ai point , pour
moi , d'autre maniere de
juger de mes lectures que de sonder les dispositions où elles laissent
mon ame & j'imagine à peine quelle sorte de bonté peut avoir un
livre qui ne porte point ses lecteurs au
bien.*[*Si le lecteur approuve cette regle & qu'il s'en serve pour
juger ce recueil , l'éditeur
n'appellera pas de son jugement . ]
Adieu
, mon trop cher ami , je ne voudrois pas finir sitôt ; mais on m'attend
, on m'appelle
. Je te quitte à regret , car je suis gaie & j'aime à partager avec
toi mes plaisirs ; ce qui les
anime & les redouble est que ma mere se trouve mieux depuis
quelques jours ; elle s'est
senti assez de force pour assister au mariage & servir de mere à sa
niece , ou plutôt à sa
seconde fille . La pauvre Claire en a pleuré de joie . Juge de moi ,
qui , méritant si peu de
la conserver , tremble toujours de la perdre . En vérité elle fait les
honneurs de la fête
avec [339] autant de grace que dans sa plus parfaite santé ; il semble
même qu'un reste de
langueur rende sa naive politesse encore plus touchante . Non , jamais
cette incomparable
mere ne fut si bonne , si charmante , si digne d'être adorée . Sais-tu
qu'elle a demandé
plusieurs fois de tes nouvelles à M . d'Orbe ? Quoiqu'elle ne me parle
point de toi , je
n'ignore pas qu'elle t'aime & que , si jamais elle étoit écoutée ,
ton bonheur & le mien
seroient son premier ouvrage . Ah ! si ton coeur sait être sensible ,
qu'il a besoin de l'être
& qu'il a de dettes à payer!
LETTRE
XIX . A JULIE.
Tiens
, ma Julie , gronde-moi , querelle-moi , bats-moi ; je souffrirai tout
, mais je n'en
continuerai pas moins à te dire ce que je pense . Qui sera le
dépositaire de tous mes
sentiments , si ce n'est toi qui les éclaires & avec qui mon coeur
se permettroit-il de parler
si ture fusois de l'entendre ? Quand je te rends compte de mes
observations & de mes
jugements , c'est pour que tu les corriges , non pour que tu les
approuves ; & plus je puis
commettre d'erreurs , plus je dois me presser de t'en instruire . Si je
bl ame les abus qui me
frappent dans cette grande ville , je ne m'en excuserai point sur ce
que je t'en parle en
confidence ; car je ne dis jamais rien d'un tiers que je ne sois prêt à
lui dire en face & dans
tout ce que je t'écris des Parisiens , [340] je ne fais que répéter ce
que je leur dis tous les
jours à eux-mêmes . Ils ne m'en savent point mauvais gré ; ils
conviennent de beaucoup de
choses . Ils se plaignoient de notre Muralt , je le crois bien : on
voit , on sent combien il les
hait , jusque dans les éloges qu'il leur donne ; & je suis bien
trompé si , même dans ma
critique , on n'aperçoit le contraire . L'estime & la
reconnoissance que m'inspirent leurs
bontés ne font qu'augmenter ma franchise : elle peut n'être pas inutile
à quelques-uns ; & à la maniere dont tous supportent la vérité dans
ma bouche , j'ose croire que nous
sommes dignes , eux de l'entendre & moi de la dire . C'est en cela
, ma Julie , que la vérité
qui bl ame est plus honorable que la vérité qui loue ; car la louange
ne sert qu'à
corrompre ceux qui la goûtent & les plus indignes en sont toujours
les plus affamés ; mais
la censure est utile & le mérite seul sait la supporter . Je te le
dis du fond de mon coeur ,
j'honore le François comme le seul peuple qui aime véritablement les
hommes & qui soit
bienfaisant par caractere ; mais c'est pour cela même que je suis moins
disposé à lui
accorder cette admiration générale à laquelle il prétend même pour les
défauts qu'il
avoue . Si les François n'avoient point de vertus , je n'en dirois rien
; s'ils n'avoient point
de vices , ils ne seroient pas hommes ; ils ont trop de côtés louables
pour être toujours
loués.
Quant
aux tentatives dont tu me parles , elles me sont impraticables , parce
qu'il faudroit
employer , pour les faire , des moyens qui ne me conviennent pas &
que tu m'as interdits
toi-même . L'austérité républicaine n'est pas de mise en ce pays ; il y
faut des vertus plus
flexibles , & qui sachent mieux se plier [341] aux intérêts des
amis & des protecteurs . Le
mérite est honoré , j'en conviens ; mais ici les talens qui menent à la
réputation ne sont
point ceux qui menent à la fortune , & quand j'aurois le malheur de
posséder ces derniers
, Julie se résoudroit-elle à devenir la femme d'un parvenu ? En
Angleterre c'est tout autre
chose , & quoique les moeurs y vaillent peut-être encore moins
qu'en France , cela
n'empêche pas qu'on n'y puisse parvenir par des chemins plus honnêtes ,
parce que le
peuple ayant plus de part au gouvernement , l'estime publique y est un
plus grand moyen
de crédit . Tu n'ignores pas que le projet de Milord Edouard est
d'employer cette voie en
ma faveur , & le mien de justifier son zele . Le lieu de la terre
où je suis le plus loin de toi
est celui où je ne puis rien faire qui m'en rapproche . O Julie ! s'il
est difficile d'obtenir ta
main , il l'est bien plus de la mériter , & voilà la noble tâche
que l'amour m'impose.
Tu
m'ôtes d'une grande peine en me donnant de meilleures nouvelles de ta
mere . Je t'en
voyois déjà si inquiete avant mon départ , que je n'osai te dire ce que
j'en pensois ; mais je
la trouvois maigrie , changée , & je redoutois quelque maladie
dangereuse . Conservez-la
moi , parce qu'elle m'est chère , parce que mon coeur l'honore , parce
que ses bontés font
mon unique espérance & sur-tout parce qu'elle est mere de ma Julie.
Je
te dirai sur les deux épouseurs que je n'aime point ce mot , même par
plaisanterie . Du
reste le ton dont tu me parles d'eux m'empêche de les craindre , &
je ne hais plus ces
infortunés , puisque tu crois les haÏr . Mais j'admire ta simplicité de
penser connoître la
haine . Ne vois-tu pas que c'est l'amour dépité que tu prends pour elle
? Ainsi murmure la
blanche colombe [342] dont on poursuit le bien-aimé . Va , Julie , va ,
fille incomparable ,
quand tu pourras haÏr quelque chose , je pourrai cesser de t'aimer.
P.S
. Que je te plains d'être obsédée par ces deux importuns ! Pour l'amour
de toi-même ,
hâte-toi de les renvoyer.
LETTRE
XX . DE JULIE.
Mon
ami , j'ai remis à M . d'Orbe un paquet qu'il s'est chargé de t'envoyer
à l'adresse de
M . Silvestre , chez qui tu pourras le retirer ; mais je t'avertis
d'attendre pour l'ouvrir que
tu sois seul & dans ta chambre . Tu trouveras dans ce paquet un
petit meuble à ton usage.
C'est
une espece d'amulette que les amans portent volontiers . La maniere de
s'en servir est
bizarre ; il faut la contempler tous les matins un quart d'heure
jusqu'à ce qu'on se sente
pénétré d'un certain attendrissement ; alors on l'applique sur ses yeux
, sur sa bouche &
sur son coeur : cela sert , dit-on , de préservatif durant la journée
contre le mauvais air du
pays galant . On attribue encore à ces sortes de talismans une vertu
électrique tres
singuliere , mais qui n'agit qu'entre les amans fideles . C'est de
communiquer à l'un
l'impression des baisers de l'autre à plus de cent lieues de là . Je ne
garantis [343] pas le
succes de l'expérience ; je sais seulement qu'il ne tient qu'à toi de
la faire.
Tranquillise-toi
sur les deux galans ou prétendants , ou comme tu voudras les appeler ,
car
désormais le nom ne fait plus rien à la chose . Ils sont partis :
qu'ils aillent en paix . Depuis
que je ne les vois plus , je ne les hais plus.
LETTRE
XXI . A JULIE.
Tu
l'as voulu , Julie ; il faut donc te les dépeindre , ces aimables
Parisiennes ? orgueilleuse
! cet hommage manquoit à tes charmes . Avec toute ta feinte jalousie ,
avec ta modestie &
ton amour , je vois plus de vanité que de crainte cachée sous cette
curiosité . Quoiqu'il en
soit , je serai vrai : je puis l'être ; je le serois de meilleur coeur
si j'avois davantage à louer
. Que ne sont-elles cent fois plus charmantes ! que n'ont-elles assez
d'attraits pour rendre
un nouvel honneur aux tiens!
Tu
te plaignois de mon silence ! Eh , mon Dieu ! que t'aurois-je dit ? En
lisant cette lettre ,
tu sentiras pourquoi j'aimois à te parler des Valaisan estes voisines
& pourquoi je ne te
parlois point des femmes de ce pays . C'est que les unes me rappeloient
à toi sans cesse &
que les autres...Lis & puis tu me jugeras . Au reste , peu de gens
pensent comme moi des
dames françoises , si même je ne suis sur leur compte [344] tout à fait
seul de mon avis .
C'est sur quoi l'équité m'oblige à te prévenir , afin que tu saches que
je te les représente ,
non peut-être comme elles sont , mais comme je les vois . Malgré cela ,
si je suis injuste
envers elles , tu ne manqueras pas de me censurer encore ; & tu
seras plus injuste que moi ,
car tout le tort en est à toi seule.
Commençons
par l'extérieur . C'est à quoi s'en tiennent la plupart des
observateurs . Si je
les imitois en cela , les femmes de ce pays auroient trop à s'en
plaindre : elles ont un
extérieur de caractere aussi bien que de visage ; & comme l'un ne
leur est guere plus
favorable que l'autre , on leur fait tort en ne les jugeant que par là
. Elles sont tout au plus
passables de figure & généralement plutôt mal que bien : je laisse
à part les exceptions .
Menues plutôt que bien faites , elles n'ont point la taille fine ;
aussi s'attachent-elles
volontiers aux modes qui la déguisent : en quoi je trouve assez simples
les femmes des
autres pays , de vouloir bien imiter des modes faites pour cacher les
défauts qu'elles n'ont
pas.
Leur
démarche est aisée & commune . Leur port n'a rien d'affecté parce
qu'elles n'aiment
point à se gêner ; mais elles ont naturellement une certaine
disinvoltur a qui n'est pas
dépourvue de grâces & qu'elles se piquent souvent de pousser
jusqu'à l'étourderie . Elles
ont le teint médiocrement blanc & sont communément un peu maigres ,
ce qui ne
contribue pas à leur embellir la peau . A l'égard de la gorge , c'est
l'autre extrémité des
Valaisanes . Avec des corps fortement serrés elles tâchent d'en imposer
sur la consistance ;
il y a d'autres moyens d'en imposer sur la couleur . Quoique je n'aye
[345] apperçu ces
objets que de fort loin , l'inspection en est si libre qu'il reste peu
de chose à deviner . Ces
dames paroissent mal entendre en cela leurs intérêts ; car , pour peu
que le visage soit
agréable , l'imagination du spectateur les serviroit au surplus
beaucoup mieux que ses
yeux ; & suivant le philosophe gascon , la faim entiere est bien
plus âpre que celle qu'on a
déjà rassasiée , au moins par un sens.
Leurs
traits sont peu réguliers ; mais , si elles ne sont pas belles , elles
ont de la
physionomie , qui supplée à la beauté & l'éclipse quelquefois .
Leurs yeux vifs & brillans
ne sont pourtant ni pénétrans ni doux . Quoiqu'elles prétendent les
animer à force de
rouge , l'expression qu'elles leur donnent par ce moyen tient plus du
feu de la colere que de
celui de l'amour : naturellement ils n'ont que de la gaieté ; ou s'ils
semblent quelquefois
demander un sentiment tendre , ils ne le promettent jamais.*[*Parlons
pour nous , mon
cher philosophe : pourquoi d'autres ne seroient-ils pas plus heureux ?
Il n'y a qu'une
coquette qui promette à tout le monde , ce qu'elle ne doit tenir qu'à
un seul . ]
Elles
se mettent si bien , ou du moins elles en ont tellement la réputation ,
qu'elles servent
en cela , comme en tout , de modele au reste de l'Europe . En effet ,
on ne peut employer
avec plus de goût un habillement plus bizarre . Elles sont de toutes
les femmes les moins
asservies à leurs propres modes . La mode domine les provinciales ;
mais les Parisiennes
dominent la mode & la savent plier chacune à son avantage . Les
premieres sont comme
des copistes ignorants & serviles qui copient jusqu'aux fautes
d'orthographe ; les autres
sont des auteurs [346] qui copient en maîtres & savent rétablir les
mauvaises leçons.
Leur
parure est plus recherchée que magnifique ; il y regne plus d'élégance
que de
richesse . La rapidité des modes , qui vieillit tout d'une année à
l'autre , la propreté qui
leur fait aimer à changer souvent d'ajustement , les préservent d'une
somptuosité ridicule
: elles n'en dépensent pas moins , mais leur dépense est mieux entendue
; au lieu d'habits
râpés & superbes comme en Italie , on voit ici des habits plus
simples & toujours frais .
Les deux sexes ont à cet égard la même modération , la même délicatesse
& ce goût me
fait grand plaisir : j'aime fort à ne voir ni galons ni taches . Il n'y
a point de peuple ,
excepté le nôtre , où les femmes surtout portent moins la dorure . On
voit les mêmes étoffes dans tous les états & l'on auroit peine à
distinguer une duchesse d'une bourgeoise ,
si la premiere n'avoit l'art de trouver des distinctions que l'autre
n'oseroit imiter . Or ceci
semble avoir sa difficulté ; car quelque mode qu'on prenne à la cour ,
cette mode est suivie à l'instant à la ville ; & il n'en est pas
des bourgeoises de Paris comme des provinciales &
des étrangeres , qui ne sont jamais qu'à la mode qui n'est plus . Il
n'en est pas encore
comme dans les autres pays , où les plus grands étant aussi les plus
riches , leurs femmes se
distinguent par un luxe que les autres ne peuvent égaler . Si les
femmes de la cour
prenoient ici cette voie , elles seroient bientôt effacées par celles
des financiers.
Qu'ont-elles
donc fait ? Elles ont choisi des moyens plus sûrs , plus adroits &
qui marquent
plus de réflexion . Elles [347] savent que des idées de pudeur & de
modestie sont
profondément gravées dans l'esprit du peuple . C'est là ce qui leur a
suggéré des modes
inimitables . Elles ont vu que le peuple avoit en horreur le rouge ,
qu'il s'obstine à nommer
grossierement du fard , elles se sont appliqué quatre doigts , non de
fard , mais de rouge ;
car , le mot changé , la chose n'est plus la même . Elles ont vu qu'une
gorge découverte est
en scandale au public ; elles ont largement échancré leur corps . Elles
ont vu. . . oh ! bien
des choses , que ma Julie , toute demoiselle qu'elle est , ne verra
sûrement jamais . Elle sont
mis dans leurs manieres le même esprit qui dirige leur ajustement .
Cette pudeur
charmante qui distingue , honore & embellit ton sexe , leur a paru
vile , & roturiere ; elles
ont animé leur geste & leur propos d'une noble impudence ; & il
n'y a point d'honnête
homme à qui leur regard assuré ne fasse baisser les yeux . C'est ainsi
que cessant d'être
femmes , de peur d'être confondues avec les autres femmes , elles
préferent leur rang à
leur sexe & imitent les filles de joie , afin de n'être pas imitées.
J'ignore
jusqu'où va cette imitation de leur part , mais je sais qu'elles n'ont
pu tout à fait éviter celle qu'elles vouloient prévenir . Quant au
rouge & aux corps échancrés , il sont
fait tout le progres qu'ils pouvoient faire . Les femmes de la ville
ont mieux aimé renoncer à leurs couleurs naturelles & aux charmes
que pouvoit leur prêter l'amoroso pensier des
amants , que de rester mises comme des bourgeoises ; & si cet
exemple n'a point gagné les
moindres états , c'est qu'une femme à pied dans un pareil équipage
n'est pas [348] trop en
sûreté contre les insultes de la populace . Ces insultes sont le cri de
la pudeur révoltée ; &
dans cette occasion , comme en beaucoup d'autres , la brutalité du
peuple , plus honnête
que la bienséance des gens polis , retient peut-être ici cent mille
femmes dans les bornes de
la modestie : c'est précisément ce qu'ont prétendu les adroites
inventrices de ces modes.
Quant
au maintien soldatesque & au ton grenadier , il frappe moins ,
attendu qu'il est plus
universel & il n'est guere sensible qu'aux nouveaux débarqués .
Depuis le faubourg
Saint-Germain jusqu'aux halles , il y a peu de femmes à Paris dont
l'abord , le regard , ne
soit d'une hardiesse à déconcerter quiconque n'a rien vu de semblable
en son pays ; & de
la surprise où jettent ces nouvelles manieres naît cet air gauche qu'on
reproche aux étrangers . C'est encore pis sitôt qu'elles ouvrent la
bouche . Ce n'est point la voix douce
& mignarde de nos Vaudoises ; c'est un certain accent dur , aigre ,
interrogatif , impérieux
, moqueur & plus fort que celui d'un homme . S'il reste dans leur
ton quelque grace de leur
sexe , leur maniere intrépide & curieuse de fixer les gens acheve
de l'éclipser . Il semble
qu'elles se plaisent à jouir de l'embarras qu'elles donnent à ceux qui
les voyent pour la
premiere fois ; mais il est à croire que cet embarras leur plairoit
moins si elles en
démêloient mieux la cause.
Cependant
, soit prévention de ma part en faveur de la beauté , soit instinct de
la sienne à
se faire valoir , les belles femmes me paroissent en général un peu
plus modestes , [349] &
je trouve plus de décence dans leur maintien . Cette réserve ne leur
coûte guere ; elles
sentent bien leurs avantages , elles savent qu'elles n'ont pas besoin
d'agaceries pour nous
attirer . Peut-être aussi que l'impudence est plus sensible &
choquante , jointe à la laideur
; & il est sûr qu'on couvriroit plutôt de soufflets que de baisers
un laid visage effronté , au
lieu qu'avec la modestie il peut exciter une tendre compassion qui mene
quelquefois à
l'amour . Mais quoique en général on remarque ici quelque chose de plus
doux dans le
maintien des jolies personnes , il y a encore tant de minauderies dans
leur manieres & elles
sont toujours si visiblement occupées d'elles-mêmes , qu'on n'est
jamais exposé dans ce
pays à la tentation qu'avoit quelquefois M . de Muralt auprès des
Angloises , de dire à
une femme qu'elle est belle pour avoir le plaisir de le lui apprendre.
La
gaieté naturelle à la nation , ni le désir d'imiter les grands airs ,
ne sont pas les seules
causes de cette liberté de propos & de maintien qu'on remarque ici
dans les femmes . Elle
paraît avoir une racine plus profonde dans les moeurs , par le mélange
indiscret &
continuel des deux sexes , qui fait contracter à chacun d'eux l'air ,
le langage , & les
manieres de l'autre . Nos Suissesses aiment assez à rassembler entre
elles,*[*Tout cela est
sort changé . Par les circonstances , ces lettres ne semblent écrites
que depuis quelques
vingtaines d'années . Aux moeurs , au style , on les croiroit de
l'autre siecle . ] elles y vivent
dans une douce familiarité & quoique apparemment elles ne haissent
pas le [350]
commerce des hommes , il est certain que la présence de ceux-ci jette
une espece de
contrainte dans cette petite gynécocratie . A Paris , c'est tout le
contraire ; les femmes
n'aiment à vivre qu'avec les hommes , elles ne sont à leur aise qu'avec
eux . Dans chaque
société la maîtresse de la maison est presque toujours seule au milieu
d'un cercle
d'hommes . On a peine à concevoir d'où tant d'hommes peuvent se
répandre partout ;
mais Paris est plein d'aventuriers & de célibataires qui passent
leur vie à courir de maison
en maison ; & les hommes semblent , comme les especes , se
multiplier parla circulation .
C'est donc là qu'une femme apprend à parler , agir & penser comme
eux & eux comme
elle . C'est là qu'unique objet de leurs petites galanteries , elle
jouit paisiblement de ces
insultans hommages auxquels on ne daigne pas même donner un air de
bonne foi .
Qu'importe ? sérieusement ou par plaisanterie , on s'occupe d'elle
& c'est tout ce qu'elle
veut . Qu'une autre femme survienne , à l'instant le tonde cérémonie
succede à la
familiarité , les grands airs commencent , l'attention des hommes se
partage & l'on se tient
mutuellement dans une secrete gêne dont on ne sort plus qu'en se
séparant.
Les
femmes de Paris aiment à voir les spectacles , c'est-à-dire à y être
vues ; mais leur
embarras , chaque fois qu'elles y veulent aller , est de trouver une
compagne ; car l'usage
ne permet à aucune femme d'y aller seule en grande loge , pas même avec
son mari , pas
même avec un autre homme . On ne sauroit dire combien , dans ce pays si
sociable [351]
ces parties sont difficiles à former ; de dix qu'on en projette , il en
manque neuf ; le désir
d'aller au spectacle les fait lier , l'ennui d'y aller ensemble les
fait rompre . Je crois que les
femmes pourroient abroger aisément cet usage inepte ; car où est la
raison de ne pouvoir
se montrer seule en public ? Mais c'est peut-être ce défaut de raison
qui le conserve . Il est
bon de tourner autant qu'on peut les bienséances sur des choses où il
seroit inutile d'en
manquer . Que gagneroit une femme au droit d'aller sans compagne à
l'Opéra ? Ne vaut-il
pas mieux réserver ce droit pour recevoir en particulier ses amis?
Il
est sûr que mille liaisons secretes doivent être le fruit de leur
maniere de vivre éparses
& isolées parmi tant d'hommes . Tout le monde en convient
aujourd'hui & l'expérience a
détruit l'absurde maxime de vaincre les tentations en les multipliant .
On ne dit donc plus
que cet usage est plus honnête , mais qu'il est plus agréable , &
c'est ce que je ne crois pas
plus vrai ; car quel amour peut régner où la pudeur est en dérision ,
& quel charme peut
avoir une vie privée à la fois d'amour & d'honnêteté ? Aussi comme
le grand fléau de
tous ces gens si dissipés est l'ennui , les femmes se soucient-elles
moins d'être aimées
qu'amusées , la galanterie & les soins valent mieux que l'amour
auprès d'elles , & pourvu
qu'on soit assidu , peu leur importe qu'on soit passionné . Les mots
même d'amour &
d'amant sont bannis de l'intime société des deux sexes & relégués
avec ceux de chaîne &
de flamme dans les Romans qu'on ne lit plus.
[352]
Il semble que tout l'ordre des sentimens naturels soit ici renversé .
Le coeur n'y
forme aucune chaîne ; il n'est point permis aux filles d'en avoir un ;
ce droit est réservé
aux seules femmes mariées & n'exclut du choix personne que leurs
maris . Il vaudroit
mieux qu'une mere eût vingt amans que sa fille un seul . L'adultere n'y
révolte point , on
n'y trouve rien de contraire à la bienséance : les Romans les plus
décents , ceux que tout
le monde lit pour s'instruire , en sont pleins ; & le désordre
n'est plus blâmable sitôt qu'il
est joint à l'infidélité . O Julie ! telle femme qui n'a pas craint de
souiller cent fois le lit
conjugal oseroit d'une bouche impure accuser nos chastes amours &
condamner l'union de
deux coeurs sinceres qui ne surent jamais manquer de foi ! On diroit
que le mariage n'est
pas à Paris de la même nature que partout ailleurs . C'est un sacrement
, à ce qu'ils
prétendent & ce sacrement n'a pas la force des moindres contrats
civils ; il semble n'être
que l'accord de deux personnes libres qui conviennent de demeurer
ensemble , de porter le
même nom , de reconnoître les mêmes enfants , mais qui n'ont , au
surplus , aucune sorte
de droit l'une sur l'autre ; & un mari qui s'aviseroit de contrôler
ici la mauvaise conduite
de sa femme n'exciteroit pas moins de murmures que celui qui
souffriroit chez nous le
désordre public de la sienne . Les femmes , de leur côté , n'usent pas
de rigueur envers
leurs maris & l'on ne voit pas encore qu'elles les fassent punir
d'imiter leurs infidélités .
Au reste , comment attendre de part ou d'autre un effet plus honnête
d'un lien où le coeur
n'a [353] point été consulté ? Qui n'épouse que la fortune ou l'état ne
doit rien à la
personne.
L'amour
même , l'amour a perdu ses droits & n'est pas moins dénaturé que le
mariage .
Si les époux sont ici des garçons & des filles qui demeurent
ensemble pour vivre avec plus
de liberté , les amans sont des gens indifférens qui se voyent par
amusement , par air , par
habitude , ou pour le besoin du moment : le coeur n'a que faire à ces
liaisons ; on n'y
consulte que la commodité & certaines convenances extérieures .
C'est , si l'on veut , se
connoître , vivre ensemble , s'arranger , se voir , moins encore s'il
est possible . Une liaison
de galanterie dure un peu plus qu'une visite ; c'est un recueil de
jolis entretiens & de jolies
lettres pleines de portraits , de maximes , de philosophie & de bel
esprit . A l'égard du
physique , il n'exige pas tant de mystere ; on a tres sensément trouvé
qu'il faloit régler sur
l'instant des désirs la facilité de les satisfaire : la premiere venue
, le premier venu ,
l'amant ou un autre , un homme est toujours un homme , tous sont
presque également
bons ; & il y a du moins à cela de la conséquence , car pourquoi
seroit-on plus fidele à
l'amant qu'au mari ? & puis à certain âge tous les hommes sont à
peu près le même
homme , toutes les femmes la même femme ; toutes ces poupées sortent de
chez la même
marchande de modes & il n'ya guere d'autre choix à faire que ce qui
tombe le plus
commodément sous la main.
Comme
je ne sais rien de ceci par moi-même , on m'en a parlé sur un ton si
extraordinaire
qu'il ne m'a pas été possible de bien entendre ce qu'on m'en a dit .
Tout ce que j'en [354]
ai conçu , c'est que , chez la plupart des femmes , l'amant est comme
un des gens de la
maison : s'il ne fait pas son devoir , on le congédie & l'on en
prend un autre ; s'il trouve
mieux ailleurs , ou s'ennuie du métier , il quitte & l'on en prend
un autre . Il y a , dit-on ,
des femmes assez capricieuses pour essayer même du maître de la maison
; car enfin c'est
encore une espece d'homme . Cette fantaisie ne dure pas ; quand elle
est passée , on le
chasse & l'on en prend un autre , ou s'il s'obstine , on le garde
& l'on en prend un autre.
Mais
, disois-je à celui qui m'expliquoit ces étranges usages , comment une
femme vit-elle
ensuite avec tous ces autres-là qui ont ainsi pris ou reçu leur
congé?Bon ! reprit-il , elle
n'y vit point . On ne se voit plus , on ne se connoît plus . Si jamais
la fantaisie prenoit de
renouer , on auroit une nouvelle connoissance à faire & ce seroit
beaucoup qu'on se
souvînt de s'être vus . Je vous entends , lui dis-je ; mais j'ai beau
réduire ces exagérations
, je ne conçois pas comment , après une union si tendre , on peut se
voir de sang-froid ,
comment le coeur ne palpite pas au nom de ce qu'on a une fois aimé ,
comment on ne
tressaillit pas à sa rencontre . Vous me faites rire , interrompit-il ,
avec vos tressaillements ;
vous voudriez donc que nos femmes ne fissent autre chose que tomber en
syncope?
Supprime
une partie de ce tableau trop chargé sans doute , place Julie à côté du
reste &
souviens-toi de mon coeur ; je n'ai rien de plus à te dire.
Il
faut cependant l'avouer , plusieurs de ces impressions désagréables
s'effacent par
l'habitude . Si le mal se présente avant [355] le bien , il ne
l'empêche pas de se montrer à
son tour ; les charmes de l'esprit & du naturel font valoir ceux de
la personne . La premiere
répugnance vaincue devient bientôt un sentiment contraire . C'est
l'autre point de vue du
tableau & la justice ne permet pas de ne l'exposer que par le côté
désavantageux.
C'est
le premier inconvénient des grandes villes que les hommes y deviennent
autres que ce
qu'ils sont & que la société leur donne pour ainsi dire un être
différent du leur . Cela est
vrai , surtout à Paris & surtout à l'égard des femmes , qui tirent
des regards d'autrui la
seule existence dont elles se soucient . En abordant une dame dans une
assemblée , au lieu
d'une Parisienne que vous croyez voir , vous ne voyez qu'un simulacre
de la mode . Sa
hauteur , son ampleur , sa démarche , sa taille , sa gorge , ses
couleurs , son air , son regard
, ses propos , ses manieres , rien de tout cela n'est à elle ; & si
vous la voyiez dans son état
naturel , vous ne pourriez la reconnaître . Or cet échange est rarement
favorable à celles
qui le font & en général il n'y a guere à gagner à tout ce qu'on
substitue à la nature .
Mais on ne l'efface jamais entierement ; elle s'échappe toujours par
quelque endroit &
c'est dans une certaine adresse à la saisir que consiste l'art
d'observer . Cet art n'est pas
difficile vis-à-vis des femmes de ce pays ; car , comme elles ont plus
de naturel qu'elles ne
croient en avoir , pour peu qu'on les fréquente assidûment , pour peu
qu'on les détache de
cette éternelle représentation qui leur plaît si fort , on les voit
bientôt comme elles sont ;
& c'est alors que toute l'aversion qu'elles ont d'abord inspirée se
change en estime & en
amitié.
[356]
Voilà ce que j'eus occasion d'observer la semaine derniere dans une
partie de
campagne où quelques femmes nous avoient assez étourdiment invités ,
moi & quelques
autres nouveaux débarqués , sans trop s'assurer que nous leur
convenions , ou peut-être
pour avoir le plaisir d'y rire de nous à leur aise . Cela ne manqua pas
d'arriver le premier
jour . Elles nous accablerent d'abord de traits plaisants & fins ,
qui tombant toujours sans
rejaillir , épuiserent bientôt leur carquois . Alors elles
s'exécuterent de bonne grâce & ne
pouvant nous amener à leur ton , elles furent réduites à prendre le
nôtre . Je ne sais si
elles se trouverent bien de cet échange ; pour moi , je m'en trouvai à
merveille ; je vis avec
surprise que je m'éclairois plus avec elles que je n'aurois fait avec
beaucoup d'hommes .
Leur esprit ornoit si bien le bon sens , que je regrettois ce qu'elles
en avoient mis à le
défigurer ; & je déplorois , en jugeant mieux des femmes de ce pays
, que tant d'aimables
personnes ne manquassent de raison que parce qu'elles ne vouloient pas
en avoir . Je vis
aussi que les grâces familieres & naturelles effaçoient
insensiblement les airs apprêtés de
la ville ; car , sans y songer , on prend des manieres assortissantes
aux choses qu'on dit & il
n'y a pas moyen de mettre à des discours sensés les grimaces de la
coquetterie . Je les
trouvai plus jolies depuis qu'elles ne cherchoient plus tant à l'être
& je sentis qu'elles
n'avoient besoin pour plaire que de ne se pas déguiser . J'osai
soupçonner sur ce
fondement que Paris , ce prétendu siege du goût , est peut-être le lieu
du monde où il y en
a le moins , puisque tous les soins qu'on y prend pour plaire
défigurent la véritable
beauté.
[357]
Nous restâmes ainsi quatre ou cinq jours ensemble , contens les uns des
autres & de
nous-mêmes . Au lieu de passer en revue Paris & ses folies , nous
l'oubliâmes . Tout notre
soin se bornoit à jouir entre nous d'une société agréable & douce .
Nous n'eûmes besoin
ni de satires ni de plaisanteries pour nous mettre de bonne humeur ;
& nos ris n'étaient
pas de raillerie , mais de gaieté , comme ceux de ta cousine.
Une
autre chose acheva de me faire changer d'avis sur leur compte . Souvent
, au milieu de
nos entretiens les plus animés , on venoit dire un mot à l'oreille de
la maîtresse de la
maison . Elle sortoit , alloit s'enfermer pour écrire & ne rentroit
de longtemps . Il étoit
aisé d'attribuer ces éclipses à quelque correspondance de coeur , ou de
celles qu'on
appelle ainsi . Une autre femme en glissa légerement un mot qui fut
assez mal reçu ; ce qui
me fit juger que si l'absente manquoit d'amants , elle avoit au moins
des amis . Cependant
la curiosité m'ayant donné quelque attention , quelle fut ma surprise
en apprenant que ces
prétendus grisons de Paris étoient des paysans de la paroisse qui
venoient , dans leurs
calamités , implorer la protection de leur dame ; l'un surchargé de
tailles à la décharge
d'un plus riche , l'autre enrôlé dans la milice sans égard pour son âge
& pour ses
enfants;*[*On a vu cela dans l'autre guerre ; mais non dans celle-ci ,
que je sache . On épargne les hommes mariés & l'on en fait ainsi
marier beaucoup . ] l'autre écrasé d'un
puissant voisin par un proces injuste ; l'autre ruiné par la grêle
& dont on exigeoit le bail à la rigueur . Enfin tous avoient
quelque grâce à demander , tous étoient patiemment
[358] écoutés , on n'en rebutoit aucun & le tems attribué aux
billets doux étoit employé à écrire en faveur de ces malheureux . Je ne
saurois te dire avec quel étonnement j'appris &
le plaisir que prenoit une femme si jeune & si dissipée à remplir
ces aimables devoirs &
combien peu elle y mettoit d'ostentation . Comment ! disais-je tout
attendri , quand ce
seroit Julie elle ne feroit pas autrement . Des cet instant je ne l'ai
plus regardée qu'avec
respect & tous ses défauts sont effacés à mes yeux.
Sitôt
que mes recherches se sont tournées de ce côté , j'ai appris mille
choses à l'avantage
de ces mêmes femmes que j'avais d'abord trouvées si insupportables .
Tous les étrangers
conviennent unanimement qu'en écartant les propos à la mode , il n'y a
point de pays au
monde où les femmes soient plus éclairées , parlent en général plus
sensément , plus
judicieusement & sachent donner , au besoin , de meilleurs conseils
. Otons le jargon de la
galanterie & du bel esprit , quel parti tirerons-nous de la
conversation d'une Espagnole ,
d'une Italienne , d'une Allemande ? Aucun & tu sais , Julie , ce
qu'il en est communément
de nos Suissesses . Mais qu'on ose passer pour peu galant & tirer
les Françoises de cette
forteresse , dont à la vérité elles n'aiment guere à sortir , on trouve
encore à qui parler en
rase campagne & l'on croit combattre avec un homme , tant elles
savent s'armer de raison
& faire de nécessité vertu . Quant au bon caractere , je ne citerai
point le zele avec lequel
elles servent leurs amis ; car il peut régner en cela une certaine
chaleur d'amour-propre
qui soit de tous les pays ; mais quoiqu'ordinairement elles n'aiment
qu'elles-mêmes , [359]
une longue habitude , quand elles ont assez de constance pour
l'acquérir , leur tient lieu
d'un sentiment assez vif : celle qui peuvent supporter un attachement
de dix ans le gardent
ordinairement toute leur vie & elles aiment leurs vieux amis plus
tendrement , plus
sûrement au moins que leurs jeunes amants.
Une
remarque assez commune , qui semble être à la charge des femmes , est
qu'elles font
tout en ce pays & par conséquent plus de mal que de bien ; mais ce
qui les justifie est
qu'elles font le mal poussées par les hommes & le bien de leur
propre mouvement . Ceci ne
contredit point ce que je disais ci-devant , que le coeur n'entre pour
rien dans le commerce
des deux sexes ; car la galanterie françoise a donné aux femmes un
pouvoir universel qui
n'a besoin d'aucun tendre sentiment pour se soutenir . Tout dépend
d'elles : rien ne se fait
que par elles ou pour elles ; l'Olympe & le Parnasse , la gloire
& la fortune , sont également sous leurs loix . Les livres n'ont de
prix , les auteurs n'ont d'estime , qu'autant
qu'il plaît aux femmes de leur en accorder ; elles décident
souverainement des plus hautes
connaissances , ainsi que des plus agréables . Poésie , Littérature ,
Histoire , Philosophie ,
Politique même ; on voit d'abord au style de tous les livres qu'ils
sont écrits pour amuser
de jolies femmes & l'on vient de mettre la Bible en histoires
galantes . Dans les affaires ,
elles ont pour obtenir ce qu'elles demandent un ascendant naturel
jusque sur leurs maris ,
non parce qu'ils sont leurs maris , mais parce qu'ils sont hommes &
qu'il est convenu qu'un
homme ne refusera rien à aucune femme , fût-ce même la sienne.
[360]
Au reste cette autorité ne suppose ni attachement ni estime , mais
seulement de la
politesse & de l'usage du monde ; car d'ailleurs il n'est pas moins
essentiel à la galanterie
françoise de mépriser les femmes que de les servir . Ce mépris est une
sorte de titre qui
leur en impose : c'est un témoignage qu'on a vécu assez avec elles pour
les connoître .
Quiconque les respecteroit passeroit à leurs yeux pour un novice , un
paladin , un homme
qui n'a connu les femmes que dans les romans . Elles se jugent avec
tant d'équité que les
honorer seroit être indigne de leur plaire ; & la premiere qualité
de l'homme à bonnes
fortunes est d'être souverainement impertinent.
Quoi
qu'il en soit , elles ont beau se piquer de méchanceté , elles sont
bonnes en dépit
d'elles ; & voici à quoi surtout leur bonté de coeur est utile . En
tout pays les gens chargés
de beaucoup d'affaires sont toujours repoussants & sans
commisération ; & Paris étant le
centre des affaires du plus grand peuple de l'Europe , ceux qui les
font sont aussi les plus
durs des hommes . C'est donc aux femmes qu'on s'adresse pour avoir des
grâces ; elles sont
le recours des malheureux ; elles ne ferment point l'oreille à leurs
plaintes ; elles les écoutent , les consolent & les servent . Au
milieu de la vie frivole qu'elles menent , elles
savent dérober des momens à leurs plaisirs pour les donner à leur bon
naturel ; & si
quelques-unes font un inf ame commerce des services qu'elles rendent ,
des milliers
d'autres s'occupent tous les jours gratuitement à secourir le pauvre de
leur bourse &
l'opprimé de leur crédit . Il est vrai que leurs soins sont souvent
indiscrets & qu'elles
nuisent sans scrupule au [361] malheureux qu'elles ne connoissent pas ,
pour servir le
malheureux qu'elles connoissent : mais comment connoître tout le monde
dans un si grand
pays , & que peut faire de plus la bonté d' ame séparée de la
véritable vertu , dont le plus
sublime effort n'est pas tant de faire le bien que de ne jamais mal
faire ? A cela près , il est
certain qu'elles ont du penchant au bien , qu'elles en font beaucoup ,
qu'elles le font de bon
coeur , que ce sont elles seules qui conservent dans Paris le peu
d'humanité qu'on y voit
régner encore , & que sans elle son verroit les hommes avides &
insatiables s'y dévorer
comme des loups.
Voilà
ce que je n'aurois point appris , si je m'en étois tenu aux peintures
des faiseurs de
Romans & de Comédies , lesquels voyent plutôt dans les femmes des
ridicules qu'ils
partagent que les bonnes qualités qu'ils n'ont pas , ou qui peignent
des chefs-d'oeuvre de
vertu qu'elles se dispensent d'imiter en les traitant de chimeres , au
lieu de les encourager
au bien en louant celui qu'elles font réellement . Les Romans sont
peut-être la derniere
instruction qu'il reste à donner à un peuple assez corrompu pour que
tout autre lui soit
inutile ; je voudrois qu'alors la composition de ces sortes de livres
ne fût permise qu'à des
gens honnêtes mais sensibles , dont le coeur se peignît dans leurs
écrits , à des auteurs qui
ne fussent pas au-dessus des foiblesses de l'humanité , qui ne
montrassent pas tout d'un
coup la vertu dans le Ciel hors de la portée des hommes , mais qui la
leur fissent aimer en
la peignant d'abord moins austere , & puis du sein du vice les y
sçussent conduire
insensiblement.
[362]
Je t'en ai prévenue , je ne suis en rien de l'opinion commune sur le
compte des
femmes de ce pays . On leur trouve unanimement l'abord le plus
enchanteur , les grâces les
plus séduisantes , la coquetterie la plus raffinée , le sublime de la
galanterie & l'art de
plaire au souverain degré . Moi , je trouve leur abord choquant , leur
coquetterie
repoussante , leurs manieres sans modestie . J'imagine que le coeur
doit se fermer à toutes
leurs avances ; & l'on ne me persuadera jamais qu'elles puissent un
moment parler de
l'amour sans se montrer également incapables d'en inspirer & d'en
ressentir.
D'un
autre côté , la renommée apprend à se défier de leur caractere ; elle
les peint
frivoles , rusées , artificieuses , étourdies , volages , parlant bien
, mais ne pensant point ,
sentant encore moins & dépensant ainsi tout leur mérite en vain
babil . Tout cela me
paraît à moi leur être extérieur , comme leurs paniers & leur rouge
. Ce sont des vices de
parade qu'il faut avoir à Paris & qui dans le fond couvrent en
elles du sens , de la raison ,
de l'humanité , du bon naturel . Elles sont moins indiscretes , moins
tracassieres que chez
nous , moins peut-être que partout ailleurs . Elles sont plus
solidement instruites & leur
instruction profite mieux à leur jugement . En un mot , si elles me
déplaisent partout ce
qui caractérise leur sexe qu'elles ont défiguré , je les estime par des
rapports avec le nôtre
qui nous font honneur ; & je trouve qu'elles seroient cent fois
plutôt des hommes de
mérite que d'aimables femmes.
Conclusion
: si Julie n'eût point existé , si mon coeur eût [363] pu souffrir
quelque autre
attachement que celui pour lequel il étoit né , je n'aurois jamais pris
à Paris ma femme ,
encore moins ma maîtresse : mais je m'y serois fait volontiers une amie
; & ce trésor m'eût
consolé peut-être de n'y pas trouver les deux autres.*[*Je me garderai
de prononcer sur
cette lettre ; mais je doute qu'un jugement qui donne libéralement à
celles qu'il regarde
des qualités qu'elles méprisent & qui leur refuse les seules dont
elles font cas , soit sort
propre à être bien reçu d'elles . ]
LETTRE
XXII . A JULIE.
Depuis
ta lettre reçue je suis allé tous les jours chez M.Silvestre demander
le petit paquet .
Il n'étoit toujours point venu ; & dévoré d'une mortelle impatience
, j'ai fait le voyage
sept fois inutilement . Enfin la huitieme , j'ai reçu le paquet . A
peine l'ai-je eu dans les
mains , que , sans payer le port , sans m'en informer , sans rien dire
à personne , je suis
sorti comme un étourdi ; & ne voyant le moment de rentrer chez moi
, j'enfilois avec tant
de précipitation des rues que je ne connoissois point , qu'au bout
d'une demi-heure ,
cherchant la rue de Tournon où je loge , je me suis trouvé dans le
Marais , à l'autre
extrémité de Paris . J'ai été obligé de prendre un fiacre pour revenir
plus promptement ;
c'est la premiere fois que cela m'est arrivé [364] le matin pour mes
affaires : je ne m'en
sers même qu'à regret l'apres-midi pour quelques visites ; car j'ai
deux jambes fort
bonnes dont je serois bien fâché qu'un peu plus d'aisance dans ma
fortune me fît négliger
l'usage.
J'étois
fort embarrassé dans mon fiacre avec mon paquet ; je ne voulois
l'ouvrir que chez
moi , c'étoit ton ordre . D'ailleurs une sorte de volupté qui me laisse
oublier la commodité
dans les choses communes me la fait rechercher avec soin dans les vrais
plaisirs . Je n'y
puis souffrir aucune sorte de distraction & je veux avoir du tems
& mes aises pour
savourer tout ce qui me vient de toi . Je tenois donc ce paquet avec
une inquiete curiosité
dont je n'étois pas le maître ; je m'efforçois de palper à travers les
enveloppes ce qu'il
pouvoit contenir ; & l'on eût dit qu'il me brûloit les mains à voir
les mouvemens
continuels qu'il faisoit de l'une à l'autre . Ce n'est pas qu'à son
volume , à son poids , au
tonde ta lettre , je n'eusse quelque soupçon de la vérité ; mais le
moyen de concevoir
comment tu pouvois avoir trouvé l'artiste & l'occasion ? Voilà ce
que je ne conçois pas
encore : c'est un miracle de l'amour ; plus il passe ma raison , plus
il enchante mon coeur ;
& l'un des plaisirs qu'il me donne est celui de n'y rien comprendre.
J'arrive
enfin , je vole , je m'enferme dans ma chambre , je m'asseye hors
d'haleine , je
porte une main tremblante sur le cachet . O premiere influence du
talisman ! j'ai senti
palpiter mon coeur à chaque papier que j'ôtois & je me suis bientôt
trouvé tellement
oppressé que j'ai été forcé de respirer un moment sur la derniere
enveloppe. . . Julie!. . . ô ma [365] Julie ! le voile est déchiré. . .
je te vois. . . je vois tes divins attraits ! Mabouche
& mon coeur leur rendent le premier hommage , mes genoux
fléchissent. . . Charmes
adorés , encore une fois vous aurez enchanté mes yeux ! Qu'il est
prompt , qu'il est
puissant , le magique effet de ces traits chéris ! Non , il ne faut
point , comme tu prétends ,
un quart d'heure pour le sentir ; une minute , un instant suffit pour
arracher de mon sein
mille ardens soupirs & me rappeler avec ton image celle de mon
bonheur passé . Pourquoi
faut-il que la joie de posséder un si précieux trésor soit mêlée d'une
si cruelle amertume
? Avec quelle violence il me rappelle des tems qui ne sont plus ! Je
crois , en le voyant , te
revoir encore ; je crois me retrouver à ces momens délicieux dont le
souvenir fait
maintenant le malheur de ma vie & que le Ciel m'a donnés &
ravis dans sa colere . Hélas !
un instant me désabuse , toute la douleur de l'absence se ranime &
s'aigrit en m'ôtant
l'erreur qui l'a suspendue & je suis comme ces malheureux dont on
n'interrompt les
tourmens que pour les leur rendre plus sensibles . Dieux ! quels
torrens de flammes mes
avides regards puisent dans cet objet inattendu ! ô comme il ranime au
fond de mon coeur
tous les mouvemens impétueux que ta présence y faisoit naître ! ô Julie
, s'il étoit vrai
qu'il pût transmettre à tes sens le délire & l'illusion des
miens!...Mais pourquoi ne le
seroit-il pas ? Pourquoi des impressions que l' ame porte avec tant
d'activité n'iroient-elles
pas aussi loin qu'elle ? Ah ! chère amante ! où que tu sois , quoi que
tu fasses au moment
où j'écris cette lettre , au moment où ton portrait reçoit tout ce que
ton idolâtre amant
adresse à ta personne , ne sens-tu pas ton [366] charmant visage inondé
des pleurs de
l'amour & de la tristesse ? Ne sens-tu pas tes yeux , tes joues ,
ta bouche , ton sein , pressés
, comprimés , accablés de mes ardens baisers ? Ne te sens-tu pas
embraser tout entiere du
feu de mes levres brûlantes?. . . Ciel ! qu'entends-je ? Quelqu'un
vient. . . Ah ! serrons ,
cachons mon trésor. . . un importun!. . . Maudit soit le cruel qui
vient troubler des
transports si doux!. . . Puisse-t-il ne jamais aimer. . . ou vivre loin
de ce qu'il aime!
LETTRE
XXIII . DE L'AMANT DE JULIE A MDE D'ORBE.
C'est
à vous , charmante cousine , qu'il faut rendre compte de l'Opéra ; car
bien que vous
ne m'en parliez point dans vos lettres & que Julie vous ait gardé
le secret , je vois d'où lui
vient cette curiosité . J'y fus une fois pour contenter la mienne ; j'y
suis retourné pour
vous deux autres fois . Tenez-m'en quitte , je vous prie , après cette
lettre . J'y puis
retourner encore , y bâiller , y souffrir , y périr pour votre service
; mais y rester éveillé
& attentif , cela ne m'est pas possible.
Avant
de vous dire ce que je pense de ce fameux théâtre , que je vous rende
compte de ce
qu'on en dit ici ; le jugement des connoisseurs pourra redresser le
mien si je m'abuse.
L'Opéra
de Paris passe à Paris pour le spectacle le plus pompeux , le plus
voluptueux , le
plus admirable qu'inventa jamais l'art humain . C'est , dit-on , le
plus superbe monument
[367] de la magnificence de Louis XIV . Il n'est pas si libre à chacun
que vous le pensez de
dire son avis sur ce grave sujet . Ici l'on peut disputer de tout ,
hors de la musique & de
l'Opéra ; il y a du danger à manquer de dissimulation sur ce seul point
. La musique
françoise se maintient par une inquisition tres sévere ; & la
premiere chose qu'on insinue
par forme de leçon à tous les étrangers qui viennent dans ce pays ,
c'est que tous les étrangers conviennent qu'il n'y a rien de si beau
dans le reste du monde que l'Opéra de
Paris . En effet , la vérité est que les plus discrets s'en taisent
& n'osent rire qu'entre eux.
Il
faut convenir pourtant qu'on y représente à grands frais , non
seulement toutes les
merveilles de la nature , mais beaucoup d'autres merveilles bien plus
grandes que personne
n'a jamais vues ; & sûrement Pope a voulu désigner ce bizarre
théâtre par celui où il dit
qu'on voit pêle-mêle des dieux , des lutins , des monstres , des rois ,
des bergers , des fées ,
de la fureur , de la joie , un feu , une gigue , une bataille & un
bal.
Cet
assemblage si magnifique & si bien ordonné est regardé comme s'il
contenoit en effet
toutes les choses qu'il représente . En voyant paroître un temple , on
est saisi d'un saint
respect ; & pour peu que la déesse en soit jolie , le parterre est
à moitié payen . On n'est
pas si difficile ici qu'à la Comédie françoise . Ces mêmes spectateurs
qui ne peuvent
revêtir un comédien de son personnage ne peuvent à l'Opéra séparer un
acteur du sien .
Il semble que les esprits se roidissent contre une illusion raisonnable
& ne s'y prêtent
qu'autant qu'elle est absurde & grossiere . Ou peut-être que des
Dieux leur coûtent moins à concevoir que des héros . Jupiter [368]
étant d'une autre nature que nous , on en peut
penser ce qu'on veut ; mais Caton étoit un homme & combien d'hommes
ont le droit de
croire que Caton ait pu exister?
L'Opéra
n'est donc point ici comme ailleurs une troupe de gens payés pour se
donner en
spectacle au public : ce sont , il est vrai , des gens que le public
paye & qui se donnent en
spectacle ; mais tout cela change de nature , attendu que c'est une
Académie Royale de
musique , une espece de cour souveraine qui juge sans appel dans sa
propre cause & ne se
pique pas autrement de justice ni de fidélité.*[* Dit en mots plus
ouverts , cela n'en seroit
que plus vrai ; mais ici je suis partie & je dois me taire .
Par-tout où l'on est moins soumis
aux loix qu'aux hommes , on doit savoit endurer l'injustice . ] Voilà ,
cousine , comment ,
dans certains pays , l'essence des choses tient aux mots & comment
des noms honnêtes
suffisent pour honorer ce qui l'est le moins.
Les
membres de cette noble Académie ne dérogent point . En revanche ils
sont
excommuniés , ce qui est précisément le contraire de l'usage des autres
pays ; mais
peut-être , ayant eu le choix , aiment-ils mieux être nobles &
damnés , que roturiers &
bénis . J'ai vu sur le théâtre un chevalier moderne aussi fier de son
métier qu'autrefois
l'infortuné Labérius fut humilié du sien,*[*Forcé par le Tyran de
monter sur le théâtre ,
il déplora son sort par des vers tres-touchans & tres-capables
d'allumer l'indignation de
tout honnête homme contre ce César si vanté . Après avoir ,
dit-il ,vécu soixante avec
honneur , j'ai quitté ce matin mon foyer Chevalier Romain , j'y
rentrerai ce soir vil Histrion .
Hélas ! J'ai vécu trop d'un jour . O fortune ! S'il faloit me
déshonorer une fois , que ne m'y
forçois-tu quand la jeunesse & la vigueur me laissoient au moins
une figure agréable : mais
maintenant quel triste objet viens-je exposer aux rebuts du peuple
Romain ? Une voix éteinte ,
un corps infirme , un cadavre , un sépulcre animé , qui n'a plus rien
de moi que nom . Le
prologue entier qu'il récita dns cette occasion , l'injustice que lui
fit César piqué de la
noble liberté avec laquelle il vengeoit son honneur flétri , l'affront
qu'il reçut au cirque ,
la bassesse qu'eut Ciceron d'insulter à son opprobre , la réponse fine
& piquante que lui
fitLabérius ; tout cela nous a été conservé par Aulu-gelle , &
c'est à mon gré le morceau
le plus curieux & le plus intéressant de son fade recueil.]
quoiqu'il le fît par force & ne
récitât que ses propres ouvrages . Aussi l'ancien Labérius ne put-il
reprendre sa place au
cirque parmi les chevaliers romains ; tandis que le nouveau en trouve
tous les jours une sur
les [369] bancs de la Comédie-Françoise parmi la premiere noblesse du
pays ; & jamais on
n'entendit parler à Rome avec tant de respect de la majesté du peuple
romain qu'on parle à Paris de la majesté de l'Opéra.
Voilà
ce que j'ai pu recueillir des discours d'autrui sur ce brillant
spectacle ; que je vous
dise à présent ce que j'y ai vu moi-même.
Figurez-vous
une gaine large d'une quinzaine de pieds & longue à proportion ,
cette gaine
est le théâtre . Aux deux côtés , on place par intervalles des feuilles
de paravent sur
lesquelles sont grossierement peins les objets que la scene doit
représenter . Le fond est un
grand rideau peint de même & presque toujours percé ou déchiré , ce
qui représente des
gouffres dans la terre ou des trous dans le Ciel , selon la perspective
. Chaque personne qui
passe derriere le théâtre & touche le rideau , produit en
l'ébranlant une sorte de
tremblement de terre assez plaisant à voir . Le Ciel est représenté par
certaines guenilles
bleuâtres , suspendues [370] à des bâtons ou à des cordes , comme
l'étendage d'une
blanchisseuse . Le soleil , car on l'y voit quelquefois ; est un
flambeau dans une lanterne .
Les chars des Dieux & des déesses sont composés de quatre solives
encadrées &
suspendues à une grosse corde en forme d'escarpolette ; entre ces
solives est une planche
en travers sur laquelle le dieu s'asseye & sur le devant pend un
morceau de grosse toile
barbouillée , qui sert de nuage à ce magnifique char . On voit vers le
bas de la machine
l'illumination de deux ou trois chandelles puantes & mal mouchées ,
qui , tandis que le
personnage se démene & crie en branlant dans son escarpolette ,
l'enfument tout à son
aise : encens digne de la divinité.
Comme
les chars sont la partie la plus considérable des machines de l'Opéra ,
sur celle-là
vous pouvez juger des autres . La mer agitée est composée de longues
lanternes angulaires
de toile ou de carton bleu qu'on enfile à des broches paralleles &
qu'on fait tourner par des
polissons . Le tonnerre est une lourde charrette qu'on promene sur le
cintre & qui n'est pas
le moins touchant instrument de cette agréable musique . Les éclairs se
font avec des
pincées de poix-résine qu'on projette sur un flambeau ; la foudre est
un pétard au bout
d'une fusée.
Le
théâtre est garni de petites trappes carrées qui , s'ouvrant au besoin
, annoncent que
les démons vont sortir de la cave . Quand ils doivent s'élever dans les
airs , on leur
substitue adroitement de petits démons de toile brune empaillée , ou
quelquefois devrais
ramoneurs , qui branlent en [371] l'air suspendus à des cordes ,
jusqu'à ce qu'ils se
perdent majestueusement dans les guenilles dont j'ai parlé . Mais ce
qu'il y a de réellement
tragique , c'est quand les cordes sont mal conduites ou viennent à
rompre, car alors les
esprits infernaux & les Dieux immortels tombent , s'estropient , se
tuent quelquefois .
Ajoutez à tout cela les monstres qui rendent certaines scenes fort
pathétiques , tels que des
dragons , des lézards , des tortues , des crocodiles , de gros crapauds
qui se promenent
d'un air menaçant sur le théâtre & font voir à l'Opéra les
tentations de S . Antoine .
Chacune de ces figures est animée par un lourdaud de Savoyard , qui n'a
pas l'esprit de
faire la bête.
Voilà
, ma cousine , en quoi consiste à peu près l'auguste appareil de
l'Opéra , autant que
j'ai pu l'observer du parterre à l'aide de ma lorgnette ; car il ne
faut pas vous imaginer que
ces moyens soient fort cachés & produisent un effet imposant ; je
ne vous dis en ceci que ce
que j'ai apperçu de moi-même , & ce que peut appercevoir comme moi
tout spectateur
non préoccupé . On assure pourtant qu'il y a une prodigieuse quantité
de machines
employées à faire mouvoir tout cela ; on m'a offert plusieurs fois de
me les montrer ; mais
je n'ai jamais été curieux de voir comment on fait de petites choses
avec de grands efforts.
Le
nombre des gens occupés au service de l'Opéra est inconcevable .
L'orchestre & les
choeurs composent ensemble près de cent personnes ; il y a des
multitudes de danseurs ,
[372] tous les rôles sont doubles & triples;*[*On ne fait ce que
c'est que des doubles en
Italie ; le public ne les souffriroit pas ; aussi le spectacle est-il à
beaucoup meilleur marché
: il en coûteroit trop pour être mal servi . ] c'est-à-dire qu'il y a
toujours un ou deux
acteurs subalternes prêts à remplacer l'acteur principal & payés
pour ne rien faire
jusqu'à ce qu'il lui plaise de ne plus rien faire à son tour ; ce qui
ne tarde jamais beaucoup
d'arriver . après quelques représentations , les premiers acteurs , qui
sont d'importans
personnages , n'honorent plus le public de leur présence ; ils
abandonnent la place à leurs
substituts & aux substituts de leurs substituts . On reçoit
toujours le même argent à la
porte , mais on ne donne plus le même spectacle . Chacun prend son
billet comme à une
loterie , sans savoir quel lot il aura: & quel qu'il soit ,
personne n'oseroit se plaindre ; car ,
afin que vous le sachiez , les nobles membres de cette Académie ne
doivent aucun respect
au public : c'est le public qui leur en doit.
Je
ne vous parlerai point de cette musique ; vous la connoissez . Mais ce
dont vous ne
sauriez avoir d'idée , ce sont les cris affreux , les longs mugissemens
dont retentit le
théâtre durant la représentation . On voit les actrices , presque en
convulsion , arracher
avec violence ces glapissemens de leurs poumons , les poings fermés
contre la poitrine , la
tête en arriere , le visage enflammé , les vaisseaux gonflés ,
l'estomac pantelant : on ne sait
lequel est le plus désagréablement affecté , de l'oeil ou de l'oreille
; leurs efforts font
autant souffrir ceux qui les regardent , que leurs chans ceux [373] qui
les écoutent ; & ce
qu'il y a de plus inconcevable est que ces hurlemens sont presque la
seule chose
qu'applaudissent les spectateurs . A leurs battemens de mains , on les
prendroit pour des
sourds charmés de saisir par-ci par-là quelques sons perçants & qui
veulent engager les
acteurs à les redoubler . Pour moi , je suis persuadé qu'on applaudit
les cris d'une actrice à l'Opéra comme les tours de force d'un bateleur
à la foire : la sensation en est
déplaisante & pénible , on souffre tandis qu'ils durent ; maison
est si aise de les voir finir
sans accident qu'on en marque volontiers sa joie . Concevez que cette
maniere de chanter
est employée pour exprimer ce que Quinault a jamais dit de plus galant
& de plus tendre .
Imaginez les Muses , les Grâces , les Amours , Vénus même , s'exprimant
avec cette
délicatesse & jugez de l'effet ! Pour les diables , passe encore ;
cette musique a quelque
chose d'infernal qui ne leur messied pas . Aussi les magies , les
évocations , & toutes les
fêtes du sabbat , sont-elles toujours ce qu'on admire le plus à l'Opéra
françois.
A
ces beaux sons , aussi justes qu'ils sont doux , se marient tres
dignement ceux de
l'orchestre . Figurez-vous un charivari sans fin d'instrumens sans
mélodie , un ronron
traînant & perpétuel de basses ; chose la plus lugubre , la plus
assommante que j'aie
entendue de ma vie , & que je n'ai jamais pu supporter une
demi-heure sans gagner un
violent mal de tête . Tout cela forme une espece de psalmodie à
laquelle il n'y a pour
l'ordinaire ni chant ni mesure . Mais quand par hasard il se trouve
quelque air un peu
sautillant , c'est un trépignement universel ; vous entendez tout le
parterre en mouvement
[374] suivre à grand'peine & à grand bruit un certain homme de
l'orchestre.*[*Le
Bucheron.] Charmés de sentir un moment cette cadence qu'ils sentent si
peu , ils se
tourmentent l'oreille , la voix , les bras , les pieds & tout le
corps , pour courir après la
mesure*[*Je trouve qu'on n'a pas mal comparé les airs légers de la
musique Françoise à
la course d'une vache qui galoppe , ou d'une oye graffe qui veut voler
. ] toujours prête à
leur échapper ; au lieu quel'Allemand & l'Italien , qui en sont
intimement affectés , la
sentent & la suivent sans aucun effort ; & n'ont jamais besoin
de la battre . Du moins
Regianino m'a-t-il souvent dit que dans les opéras d'Italie où elle est
si sensible & si vive ,
on n'entend , on ne voit jamais dans l'orchestre ni parmi les
spectateurs le moindre
mouvement qui la marque . Mais tout annonce en ce pays la dureté de
l'organe musical ;
les voix y sont rudes & sans douceur , les inflexions âpres &
fortes , les sons forcés &
traînants ; nulle cadence , nul accent mélodieux dans les airs du
peuple : les instrumens
militaires , les fifres de l'infanterie , les trompettes de la
cavalerie , tous les cors , tous les
hautbois , les chanteurs des rues , les violons des guinguettes , tout
cela est d'un faux à
choquer l'oreille la moins délicate . Tous les talens ne sont pas
donnés aux mêmes hommes
; & en général le François paraît être de tous les peuples de
l'Europe celui qui a le moins
d'aptitude à la musique . Milord Edouard prétend que les Anglois en ont
aussi peu ; mais
la différence est que ceux-ci le savent & ne s'en soucient guere ,
au lieu que les François
renonceroient à mille justes droits & pas seroient condamnation sur
toute autre chose ,
plutôt que de convenir qu'ils ne sont pas les [375] premiers musiciens
du monde . Il y en a
même qui regarderoient volontiers la musique à Paris comme une affaire
d'Etat ,
peut-être parce que c'en fut une à Sparte de couper deux cordes à la
lyre de Timothée : à
cela vous sentez qu'on n'a rien à dire . Quoi qu'il en soit , l'Opéra
de Paris pourroit être
une fort belle institution politique , qu'il n'en plairoit pas
davantage aux gens de goût .
Revenons à ma description.
Les
Ballets , dont il me reste à vous parler , sont la partie la plus
brillante de cet Opéra ; &
considérés séparément , ils font un spectacle agréable , magnifique
& vraiment théâtral
; mais ils servent comme partie constitutive de la piece & c'est en
cette qualité qu'il les faut
considérer . Vous connoissez les opéras de Quinault ; vous savez
comment les
divertissemens y sont employés : c'est à peu près de même , ou encore
pis , chez ses
successeurs . Dans chaque acte l'action est ordinairement coupée au
moment le plus
intéressant par une fête qu'on donne aux acteurs assis & que le
parterre voit debout . Il
arrive de là que les personnages de la piece sont absolument oubliés ,
ou bien que les
spectateurs regardent les acteurs qui regardent autre chose . La
maniere d'amener ces
fêtes est simple : si le prince est joyeux , on prend part à sa joie
& l'on danse ; s'il est triste
, on veut l'égayer & l'on danse . J'ignore si c'est la mode à la
cour de donner le bal aux
rois quand ils sont de mauvaise humeur : ce que je sais par rapport à
ceux-ci , c'est qu'on
ne peut trop admirer leur constance stoique à voir des gavottes ou
écouter des chansons ,
tandis qu'on décide quelquefois derriere le théâtre de leur couronne ou
de leur sort . Mais
il y a bien d'autres sujets de danse : les plus [376] graves actions de
la vie se font en dansant
. Les prêtres dansent , les soldats dansent , les Dieux dansent , les
diables dansent ; on
danse jusque dans les enterrements & tout danse à propos de tout.
La
danse est donc le quatrieme des beaux-arts employés dans la
constitution de la scene
lyrique ; mais les trois autres concourent à l'imitation ; &
celui-là , qu'imite-t-il ? Rien . Il
est donc hors d'oeuvre quand il n'est employé que comme danse : car que
font des menuets
, des rigodons , des chaconnes , dans une tragédie ? Je dis plus : il
n'y seroit pas moins
déplacé s'il imitoit quelque chose , parce que , de toutes les unités ,
il n'y en a point de
plus indispensable que celle du langage ; & un opéra où l'action se
passeroit moitié en
chant , moitié en danse , seroit plus ridicule encore que celui où l'on
parleroit moitié
françois , moitié italien.
Non
contens d'introduire la danse comme partie essentielle de la scene
lyrique , ils se sont
même efforcés d'en faire quelquefois le sujet principal & ils ont
des opéras appelés
ballets qui remplissent si mal leur titre , que la danse n'y est pas
moins déplacée que dans
tous les autres . La plupart de ces ballets forment autant de sujets
séparés que d'actes &
ces sujets sont liés entre eux par de certaines relations métaphysiques
dont le spectateur
ne se douteroit jamais si l'auteur n'avoit soin de l'en avertir dans un
prologue . Les saisons ,
les âges , les sens , les éléments ; je demande quel rapport ont tous
ces titres à la danse &
ce qu'ils peuvent offrir de ce genre à l'imagination . Quelques-uns
même sont purement
allégoriques , comme le carnaval & la folie ; & ce sont les
plus [377] insupportables de tous
, parce que , avec beaucoup d'esprit & de finesse , ils n'ont ni
sentiments , ni tableaux , ni
situations , ni chaleur , ni intérêt , ni rien de tout ce qui peut
donner prise à la musique ,
flatter le coeur & nourrir l'illusion . Dans ces prétendus ballets
l'action se passe toujours
en chant , la danse interrompt toujours l'action , ou ne s'y trouve que
par occasion &
n'imite rien . Tout ce qu'il arrive , c'est que ces ballets ayant
encore moins d'intérêt que les
tragédies , cette interruption y est moins remarquée ; s'ils étoient
moins froids , on en
seroit plus choqué : mais un défaut couvre l'autre & l'art des
auteurs pour empêcher que
la danse ne lasse , c'est de faire en sorte que la piece ennuie.
Ceci
me mene insensiblement à des recherches sur la véritable constitution
du drame
lyrique , trop étendues pour entrer dans cette lettre & qui me
jetteroient loin de mon sujet
: j'en ai fait une petite dissertation à part que vous trouverez
ci-jointe & dont vous pourrez
causer avec Regianino . Il me reste à vous dire sur l'Opéra françois
que le plus grand
défaut que j'y crois remarquer est un faux goût de magnificence , par
lequel on a voulu
mettre en représentation le merveilleux , qui , n'étant fait que pour
être imaginé , est
aussi bien placé dans un poeme épique que ridiculement sur un théâtre .
J'aurois eu
peine à croire , si je ne l'avois vu , qu'il se trouvât des artistes
assez imbéciles pour vouloir
imiter le char du soleil & des spectateurs assez enfans pour aller
voir cette imitation . La
Bruyere ne concevoit pas comment un spectacle aussi superbe que l'Opéra
pouvoit
l'ennuyer à si grands fraix . Je le conçois bien , moi , qui [378] ne
suis pas un La Bruyere ;
& je soutiens que , pour tout homme qui n'est pas dépourvu du goût
des beaux-arts , la
musique françoise , la danse & le merveilleux mêlés ensemble ,
feront toujours de
l'Opéra de Paris le plus ennuyeux spectacle qui puisse exister . après
tout , peut-être n'en
faut-il pas aux François de plus parfaits , au moins quant à
l'exécution : non qu'ils ne
soient tres en état de connoître la bonne , mais parce qu'en ceci le
mal les amuse plus que
le bien . Ils aiment mieux railler qu'applaudir ; le plaisir de la
critique les dédommage de
l'ennui du spectacle ; & il leur est plus agréable de s'en moquer ,
quand ils n'y sont plus ,
que de s'y plaire tandis qu'ils y sont.
LETTRE
XXIV . DE JULIE.
Oui
, oui , je le vois bien , l'heureuse Julie t'est toujours chère . Ce
même feu qui brilloit
jadis dans tes yeux se fait sentir dans ta derniere lettre : j'y
retrouve toute l'ardeur qui
m'anime & la miennes'en irrite encore . Oui , mon ami , le sort a
beau nous séparer ,
pressons nos coeurs l'un contre l'autre , conservons par la
communication leur chaleur
naturelle contre le froid de l'absence & du désespoir & que
tout ce qui devroit relâcher
notre attachement ne serve qu'à le resserrer sans cesse.
Mais
admire ma simplicité ; depuis que j'ai reçu cette [379] lettre ,
j'éprouve quelque
chose des charmans effets dont elle parle ; & ce badinage du
talisman , quoique inventé
par moi-même , ne laisse pas de me séduire & de me paroître une
vérité . Cent fois le
jour , quand je suis seule , un tressaillement me saisit comme si je te
sentois près de moi .
Je m'imagine que tu tiens mon portrait & je suis si folle que je
crois sentir l'impression des
caresses que tu lui fais & des baisers que tu lui donnes ; ma
bouche croit les recevoir , mon
tendre coeur croit les goûter . O douces illusions ! ô chimeres !
dernieres ressources des
malheureux ! ah ! s'il se peut , tenez-nous lieu de réalité ! Vous êtes
quelque chose encore à ceux pour qui le bonheur n'est plus rien.
Quant
à la maniere dont je m'y suis prise pour avoir ce portrait , c'est bien
un soin de
l'amour ; mais crois que s'il étoit vrai qu'il fît des miracles , ce
n'est pas celui-là qu'il
auroit choisi . Voici le mot de l'énigme . Nous eûmes il y a quelque
tems ici un peintre en
miniature venant d'Italie ; il avoit des lettres de Milord Edouard ,
qui peut-être en les lui
donnant avoit en vue ce qui est arrivé . M . d'Orbe voulut profiter de
cette occasion pour
avoir le portrait de ma cousine ; je voulus l'avoir aussi . Elle &
ma mere voulurent avoir le
mien & à ma priere le peintre en fit secretement une seconde copie
. Ensuite , sans
m'embarrasser de copie ni d'original , je choisis subtilement le plus
ressemblant des trois
pour te l'envoyer . C'est une friponnerie dont je ne me suis pas fait
un grand scrupule ; car
un peu de ressemblance de plus ou de moins n'importe guere à ma mere
& à ma cousine ;
mais les hommages que tu rendrois à une autre figure [380 ] que la
mienne seroient une
espece d'infidélité d'autant plus dangereuse que mon portrait seroit
mieux que moi ; & je
neveux point , comme que ce soit , que tu prennes du goût pour des
charmes que je n'ai pas
. Au reste , il n'a pas dépendu de moi d'être un peu plus soigneusement
vêtue ; mais on ne
m'a pas écoutée & mon pere lui-même a voulu que le portrait
demeurât tel qu'il est . Je te
prie au moins de croire qu'excepté la coiffure , cet ajustement n'a
point été pris sur le
mien , que le peintre a tout fait de sa grace & qu'il a orné ma
personne des ouvrages de son
imagination.
LETTRE
XXV . A JULIE.
Il
faut , chère Julie , que je te parle encore de ton portrait ; non plus
dans ce premier
enchantement auquel tu fus si sensible , mais au contraire avec le
regret d'un homme
abusé par un faux espoir & que rien ne peut dédommager de ce qu'il
a perdu . Ton
portrait a de la grâce & de la beauté , même de la tienne ; il est
assez ressemblant & peint
par un habile homme ; mais pour en être content , il faudroit ne te pas
connaître.
La
premiere chose que je lui reproche est de te ressembler , & de
n'être pas toi , d'avoir ta
figure & d'être insensible . Vainement le peintre a cru rendre
exactement tes [381] yeux &
tes traits ; il n'a point rendu ce doux sentiment qui les vivifie ,
& sans lequel , tout
charmans qu'ils sont , ils ne seroient rien . C'est dans ton coeur , ma
Julie , qu'est le fard de
ton visage & celui-là ne s'imite point . Ceci tient , je l'avoue ,
à l'insuffisance de l'art , mais
c'est au moins la faute de l'artiste de n'avoir pas été exact en tout
ce qui dépendoit de lui .
Par exemple , il a placé la racine des cheveux trop loin des tempes ,
ce qui donne au front
un contour moins agréable & moins de finesse au regard . Il a
oublié les rameaux de
pourpre que font en cet endroit deux ou trois petites veines sous la
peau , à peu près
comme dans ces fleurs d'iris que nous considérions un jour au jardin de
Clarens . Le
coloris des joues est trop près des yeux , & ne se fond pas
délicieusement en couleur de
rose vers le bas du visage comme sur le modele . On diroit que c'est du
rouge artificiel
plaqué comme le carmin des femmes de ce pays . Ce défaut n'est pas peu
de chose , car il
te rend l'oeil moins doux & l'air plus hardi.
Mais
, dis-moi , qu'a-t-il fait de ces nichées d'amours qui se cachent aux
deux coins de ta
bouche , & que dans mes jours fortunés j'osois réchauffer
quelquefois de la mienne ? Il
n'a point donné leur grâce à ces coins , il n'a pas mis à cette bouche
ce tour agréable &
sérieux qui change tout-à-coup à ton moindre sourire , & porte au
coeur je ne sais quel
enchantement inconnu, je ne sais quel soudain ravissement que rien ne
peut exprimer . Il
est vrai que ton portrait ne peut passer du sérieux au sourire . Ah !
c'est précisément de
quoi je me plains : pour pouvoir exprimer [382] tous tes charmes , il
faudroit te peindre
dans tous les instans de ta vie.
Passons
au peintre d'avoir omis quelques beautés ; mais en quoi il n'a pas fait
moins de
tort à ton visage , c'est d'avoir omis les défauts . Il n'a point fait
cette tache presque
imperceptible que tuas sous l'oeil droit , ni celle qui est au cou du
côté gauche . Il n'a point
mis. . . ô dieux ! cet homme étoit-il de bronze?...il a oublié la
petite cicatrice qui t'est
restée sous la levre . Il t'a fait les cheveux & les sourcils de la
même couleur , ce qui n'est
pas : les sourcils sont plus châtains , & les cheveux plus cendrés:
Bionda testa , occhi azurri , e bruno ciglio.*
[*Blonde chevelure , yeux bleux , & sourcils bruns.
MARINI
. ]
Il
a fait le bas du visage exactement ovale ; il n'a pas remarqué cette
légere sinuosité qui ,
séparant le menton des joues , rend leur contour moins régulier &
plus gracieux . Voilà
les défauts les plus sensibles . Il en a omis beaucoup d'autres , &
je lui en sais fort mauvais
gré ; car ce n'est pas seulement de tes beautés que je suis amoureux ,
mais de toi tout
entiere telle que tu es . Si tu ne veux pas que le pinceau te prête
rien , moi , je ne veux pas
qu'il t'ôte rien , & mon coeur se soucie aussi peu des attraits que
tu n'as pas , qu'il est
jaloux de ce qui tient leur place.
Quant
à l'ajustement , je le passerai d'autant moins que , parée ou négligée
, je t'ai
toujours vue mise avec beaucoup plus de goût que tu ne l'es dans ton
portrait . La coiffure
est trop chargée : on me dira qu'il n'y a que des fleurs ; hé [383]
bien ! ces fleurs sont de
trop . Te souviens-tu de ce bal où tu portais ton habit à la Valaisane
& où ta cousine dit
que je dansois en philosophe ? Tu n'avois pour toute coiffure qu'une
longue tresse de tes
cheveux roulée autour de ta tête & rattachée avec une aiguille d'or
, à La maniere des
villageoises de Berne . Non , le soleil orné de tousses rayons n'a pas
l'éclat dont tu frappois
les yeux & les coeurs & sûrement quiconque te vit ce jour-là ne
t'oubliera de sa vie . C'est
ainsi , ma Julie , que tu dois être coiffée ; c'est l'or de tes cheveux
qui doit parer ton visage
& non cette rose qui les cache & que ton teint flétrit . Dis à
la cousine , car je reconnoisses
soins & son choix , que ces fleurs dont elle a couvert &
profané ta chevelure ne sont pas de
meilleur goût que celles qu'elle recueille dans l'Adone & qu'on
peut leur passer de
suppléer à la beauté , mais non de la cacher.
A
l'égard du buste , il est singulier qu'un amant soit là-dessus plus
sévere qu'un pere ;
mais en effet je ne t'y trouve pas vêtue avec assez de soin . Le
portrait de Julie doit être
modeste comme elle . Amour ! ces secrets n'appartiennent qu'à toi . Tu
dis que le peintre a
tout tiré de son imagination . Je le crois , je le crois ! Ah ! s'il
eût apperçu le moindre de
ces charmes voilés , ses yeux l'eussent dévoré , mais sa main n'eût
point tenté de les
peindre ; pourquoi faut-il que son art téméraire ait tenté de les
imaginer ? Ce n'est pas
seulement un défaut de bienséance , je soutiens que c'est encore un
défaut de goût . Oui ,
ton visage est trop chaste pour supporter le désordre de ton sein ; on
voit que l'un de [384]
ces deux objets doit empêcher l'autre de paraître ; il n'y a que le
délire de l'amour qui
puisse les accorder ; & quand sa main ardente ose dévoiler celui
que la pudeur couvre ,
l'ivresse & le trouble de tes yeux dit alors que tu l'oublies ,
& non que tu l'exposes.
Voilà
la critique qu'une attention continuelle m'a fait faire de ton portrait
. J'ai conçu
là-dessus le dessein de le reformer selon mes idées . Je les ai
communiquées à un peintre
habile ; & sur ce qu'il a déjà fait , j'espere te voir bientôt plus
semblable à toi-même . De
peur de gâter le portrait , nous essayons les changemens sur une copie
que je lui en ai fait
faire & il ne les transporte sur l'original que quand nous sommes
bien sûrs de leur effet .
Quoique je dessine assez médiocrement , cet artiste ne peut se lasser
d'admirer la subtilité
de mes observations ; il ne comprend pas combien celui qui me les dicte
est un maître plus
savant que lui . Je lui parois aussi quelquefois fort bizarre : il dit
que je suis le premier
amant qui s'avise de cacher des objets qu'on n'expose jamais assez au
gré des autres ; &
quand je lui réponds que c'est pour mieux te voir tout entiere que je
t'habille avec tant de
soin , il me regarde comme un fou . Ah ! que ton portrait seroit bien
plus touchant , si je
pouvois inventer des moyens d'y montrer ton ame avec ton visage &
d'y peindre à la fois ta
modestie & tes attraits ! Je te jure , ma Julie , qu'ils gagneront
beaucoup à cette réforme .
On n'y voyoit que ceux qu'avoit supposés le peintre & le spectateur
ému les supposera tels
qu'ils sont . Je ne sais quel enchantement secret regne dans ta
personne ; mais tout ce [385]
qui la touche semble y participer ; il ne faut qu'apercevoir un coin de
ta robe pour adorer
celle qui la porte . On sent , en regardant ton ajustement , que c'est
partout le voile des
grâces qui couvre la beauté ; & le goût de ta modeste parure semble
annoncer au coeur
tous les charmes qu'elle recele.
LETTRE
XXVI . A JULIE.
Julie
, ô Julie ! ô toi qu'un tems j'osois appeler mienne & dont je
profane aujourd'hui le
nom ! la plume échappe à ma main tremblante ; mes larmes inondent le
papier ; j'ai peine à former les premiers traits d'une lettre qu'il ne
faloit jamais écrire ; je ne puis ni me taire
ni parler . Viens , honorable & chère image , viens épurer &
raffermir un coeur avili par
la honte & brisé parle repentir . Soutiens mon courage qui s'éteint
; donne à mes remords
la force d'avouer le crime involontaire que ton absence m'a laissé
commettre.
Que
tu vas avoir de mépris pour un coupable , mais bien moins que je n'en
ai moi-même .
Quelque abject que j'aille être à tes yeux , je le suis cent fois plus
aux miens propres ; car ,
en me voyant tel que je suis , ce qui m'humilie le plus encore , c'est
de te voir , de te sentir
au fond de mon coeur , dans un lieu désormais si peu digne de toi &
de songer que le
souvenir des plus vrais plaisirs de l'amour n'a pu [386] garantir mes
sens d'un piege sans
appas & d'un crime sans charmes.
Tel
est l'exces de ma confusion , qu'en recourant à ta clémence , je crains
même de
souiller tes regards sur ces lignes par l'aveu de mon forfait .
Pardonne , ame pure & chaste
, un récit que j'épargnerois à ta modestie , s'il n'étoit un moyen
d'expier mes égarements
. Je suis indigne , de tes bontés , je le sais ; je suis vil , bas ,
méprisable ; mais au moins je
ne serai ni faux ni trompeur & j'aime mieux que tu m'ôtes ton coeur
& la vie que de
t'abuser un seul moment . De peur d'être tenté de chercher des excuses
qui ne me
rendroient que plus criminel , je me bornerai à te faire un détail
exact de ce qui m'est
arrivé . Il sera aussi sincere que mon regret ; c'est tout ce que je me
permettrai de dire en
ma faveur.
J'avois
fait connoissance avec quelques officiers aux gardes , & autres
jeunes gens de nos
compatriotes , auxquels je trouvois un mérite naturel , que j'avois
regret de voir gâter par
l'imitation de je ne sais quels faux airs qui ne sont pas faits pour
eux . Ils se moquoient à
leur tour de me voir conserver dans Paris la simplicité des antiques
moeurs helvétiques .
Ils prirent mes maximes & mes manieres pour des leçons indirectes
dont ils furent
choqués , & résolurent de me faire changer de ton à quelque prix
que ce fût . après
plusieurs tentatives qui ne réussirent point , ils en firent une mieux
concertée qui n'eut
que trop de succes . Hier matin ils vinrent me proposer d'aller souper
chez la femme d'un
Colonel , qu'ils me nommerent , & qui , sur le bruit de ma sagesse
, avoit , [387] disoient-ils
, envie de faire connoissance avec moi . Assez sot pour donner dans ce
persiflage , je leur
représentai qu'il seroit mieux d'aller premierement lui faire visite ;
mais ils se moquerent
de mon scrupule , me disant que la franchise suisse ne comportoit pas
tant de façons & que
ces manieres cérémonieuses ne serviroient qu'à lui donner mauvaise
opinion de moi . A
neuf heures nous nous rendîmes donc chez la dame . Elle vint nous
recevoir sur l'escalier ,
ce que je n'avois encore observé nulle part . En entrant je vis à des
bras de cheminées de
vieilles bougies qu'on venoit d'allumer & partout , un certain air
d'apprêt qui ne me plut
point . La maîtresse de la maison me parut jolie , quoique un peu
passée ; d'autres femmes à peu près du même âge & d'une semblable
figure étoient avec elle ; leur parure , assez
brillante , avoit plus d'éclat que de goût ; mais j'ai déjà remarqué
que c'est un point sur
lequel on ne peut guere juger en ce pays de l'état d'une femme.
Les
premiers complimens se passerent à peu près comme partout ; l'usage du
monde
apprend à les abréger ou à les tourner vers l'enjouement avant qu'ils
ennuient . Il n'en fut
pas tout à fait de même sitôt que la conversation devint générale &
sérieuse . Je crus
trouver à ces dames un air contraint & gêné , comme si ce ton ne
leur eût pas été
familier ; & pour la premiere fois depuis que j'étois à Paris , je
vis des femmes
embarrassées à soutenir un entretien raisonnable . Pour trouver une
matiere aisée , elles
se jetterent sur leurs affaires de famille ; & comme je n'en
connoissois pas une , chacune dit
de la sienne ce qu'elle voulut . Jamais je [388] n'avois tant oui
parler de M . le Colonel ; ce
qui m'étonnoit dans un pays où l'usage est d'appeller les gens par
leurs noms plus que par
leurs titres & où ceux qui ont celui-là en portent ordinairement
d'autres.
Cette
fausse dignité fit bientôt place à des manieres plus naturelles . On se
mit à causer
tout bas ; & reprenant sans y penser un ton de familiarité peu
décente , on chuchotoit , on
sourioit en me regardant , tandis que la dame de la maison me
questionnoit sur l'état de
mon coeur d'un certain ton résolu qui n'étoit guere propre à le gagner
. On servit ; & la
liberté de la table , qui semble confondre tous les états , mais qui
met chacun à sa place
sans qu'il y songe , acheva de m'apprendre en quel lieu j'étois . Il
étoit trop tard pour
m'en dédire . Tirant donc ma sûreté de ma répugnance , je consacrai
cette soirée à ma
fonction d'observateur & résolus d'employer à connoître cet ordre
de femmes la seule
occasion que j'en aurois de ma vie . Je tirai peu de fruit de mes
remarques ; elles avoient si
peu d'idées de leur état présent , si peu de prévoyance pour l'avenir
& hors du jargon de
leur métier , elles étoient si stupides à tous égards , que le mépris
effaça bientôt la pitié
que j'avois d'abord pour elles . En parlant du plaisir même , je vis
qu'elles étoient
incapables d'en ressentir . Elles me parurent d'une violente avidité
pour tout ce qui
pouvoit tenter leur avarice : à cela près , je n'entendis sortir de
leur bouche aucun mot qui
partît du coeur . J'admirai comment d'honnêtes gens pouvoient supporter
une société si
dégoûtante . C'eût été leur imposer une peine cruelle , à mon avis ,
que de les condamner
au genre de vie qu'ils choisissoient eux-mêmes.
[389]
Cependant le souper se prolongeoit & devenoit bruyant . Au défaut
de l'amour , le
vin échauffoit les convives . Les discours n'étoient pas tendres , mais
déshonnêtes & les
femmes tâchoient d'exciter , par le désordre de leur ajustement , les
désirs qui l'auroient
dû causer . D'abord tout cela ne fit sur moi qu'un effet contraire
& tous leurs efforts pour
me séduire ne servoient qu'à me rebuter . Douce pudeur , disois-je en
moi-même ,
suprême volupté de l'amour , que de charmes perd une femme au moment
qu'elle renonce à toi ! combien , si elles connoissoient ton empire ,
elles mettroient de soin à te conserver ,
sinon par honnêteté , du moins par coquetterie ! Mais on ne joue point
la pudeur . Il n'y a
pas d'artifice plus ridicule que celui qui la veut imiter . Quelle
différence , pensois-je
encore , de la grossiere impudence de ces créatures & de leurs
équivoques licencieuses à
ces regards timides & passionnés , à ces propos pleins de modestie
, de grâce & de
sentiments , dont. . . Je n'osois achever , je rougissois de ces
indignes comparaisons. . . je me
reprochois comme autant de crimes les charmans souvenirs qui me
poursuivoient malgré
moi. . . En quels lieux osois-je penser à celle. . . Hélas ! ne pouvant
écarter de mon coeur
une trop chère image , je m'efforçois de la voiler.
Le
bruit , les propos que j'entendois , les objets qui frappoient mes yeux
, m'échaufferent
insensiblement ; mes deux voisines ne cessoient de me faire des
agaceries , qui furent enfin
poussées trop loin pour me laisser de sang-froid . Je sentis que ma
tête s'embarrassoit :
j'avois toujours bu mon vin fort trempé , j'y mis plus d'eau encore
& enfin je [390]
m'avisai de la boire pure . Alors seulement je m'aperçus que cette eau
prétendue étoit du
vin blanc & que j'avois été trompé tout le long du repas . Je ne
fis point des plaintes qui
ne m'auroient attiré que des railleries , je cessai de boire , il
n'étoit plus tems ; le mal étoit
fait . L'ivresse ne tarda pas à m'ôter le peu de connoissance qui me
restoit . Je fus surpris ,
en revenant à moi , de me trouver dans un cabinet reculé , entre les
bras d'une de ces
créatures & j'eus au même instant le désespoir de me sentir aussi
coupable que je pouvois
l'être.
J'ai
fini ce récit affreux : qu'il ne souille plus tes regards ni ma mémoire
. O toi dont
j'attends mon jugement , j'implore ta rigueur , je la mérite . Quel que
soit mon châtiment ,
il me sera moins cruel que le souvenir de mon crime.
LETTRE
XXVII . DE JULIE.
Rassurez-vous
sur la crainte de m'avoir irritée ; votre lettre m'adonné plus de
douleur que
de colere . Ce n'est pas moi , c'est vous que vous avez offensé par un
désordre auquel le
coeur n'eut point de part . Je n'en suis que plus affligée ; j'aimerois
mieux vous voir
m'outrager que vous avilir & le mal que vous vous faites est le
seul que je ne puis vous
pardonner.
[391]
A ne regarder que la faute dont vous rougissez , vous vous trouvez bien
plus coupable
que vous ne l'êtes ; & je ne vois gueres en cette occasion que de
l'imprudence à vous
reprocher . Mais ceci vient de plus loin & tient à une plus
profonde racine que vous
n'appercevez pas , & qu'il faut que l'amitié vous découvre.
Votre
premiere erreur est d'avoir pris une mauvaise route en entrant dans le
monde ; plus
vous avancez , plus vous vous égarez & je vois en frémissant que
vous êtes perdu si vous
ne revenez sur vos pas . Vous vous laissez conduire insensiblement dans
le piege que j'avois
craint . Les grossieres amorces du vice ne pouvoient d'abord vous
séduire , mais la
mauvaise compagnie a commencé par abuser votre raison pour corrompre
votre vertu , &
fait déjà sur vos moeurs le premier essai de ses maximes.
Quoique
vous ne m'ayez rien dit en particulier des habitudes que vous vous êtes
faites à
Paris ; il est aisé de juger de vos sociétés par vos lettres , & de
ceux qui vous montrent les
objets par votre maniere de les voir . Je ne vous ai point caché
combien j'étois peu
contente de vos relations ; vous avez continué sur le même ton , &
mon déplaisir n'a fait
qu'augmenter . En vérité l'on prendroit ces lettres pour les sarcasmes
d'un
petit-maître,*[*Douce Julie , à combien de titres vous allez vous faire
siffler ! eh quoi !
Vous n'avez pas même le ton du jour . Vous ne savez pas qu'il y a des petites-maîtresses
,
mais qu'il n'y a plus de petits-maîtres . Bon Dieu , que
savez-vous donc ? ] plutôt que pour
les relations d'un philosophe ; & l'on a peine à les croire de la
même [392] main que celles
que vous m'écriviez autrefois . Quoi ! vous pensez étudier les hommes
dans les petites
manieres de quelques coteries de précieuses ou de gens désoeuvrés ;
& ce vernis extérieur
, & changeant , qui devoit à peine frapper vos yeux , fait le fond
de toutes vos remarques !
Etoit-ce la peine de recueillir avec tant de soin des usages & des
bienséances qui
n'existeront plus dans dix ans d'ici , tandis que les ressorts éternels
du coeur humain , le
jeu secret & durable des passions échappent à vos recherches ?
Prenons votre lettre sur les
femmes , qu'y trouverai-je qui puisse m'apprendre à les connoître ?
Quelque description
de leur parure , dont tout le monde est instruit ; quelques
observations malignes sur leurs
manieres de se mettre & de se présenter ; quelque idée du désordre
d'un petit nombre
injustement généralisée : comme si tous les sentimens honnêtes étoient
éteins à Paris &
que toutes les femmes y allassent en carrosse & aux premieres loges
! M'avez-vous rien dit
qui m'instruise solidement de leurs goûts , de leurs maximes , de leur
vrai caractere &
n'est-il pas bien étrange qu'en parlant des femmes d'un pays un homme
sage ait oublié ce
qui regarde les soins domestiques & l'éducation des enfans?*[*Et
pourquoi ne l'auroit-il
pas oublié ? Est-ce que ces soins les regardent ? Eh ! Que
deviendroient le monde & l'Etat ,
Auteurs illustres , brillans Académiciens , que deviendriez-vous tous ,
si les femmes alloient
quitter le gouvernement de la littérature & des affaires , pour
prendre celui de leur
ménage ? ] La seule chose qui semble être de vous dans toute cette
lettre , c'est le plaisir
avec lequel vous louez leur bon naturel & qui fait honneur au vôtre
. Encore n'avez-vous
[393] fait en cela que rendre justice au sexe en général ; & dans
quel pays du monde la
douceur & la commisération ne sont-elles pas l'aimable partage des
femmes?
Quelle
différence de tableau si vous m'eussiez peint ce que vous aviez vu
plutôt que ce
qu'on vous avoit dit , ou du moins que vous n'eussiez consulté que des
gens sensés ! Faut-il
que vous , qui avez tant pris de soins à conserver votre jugement ,
alliez le perdre , comme
de propos délibéré , dans le commerce d'une jeunesse inconsidérée , qui
ne cherche ,
dans la société des sages , qu'à les séduire & non pas à les imiter
! Vous regardez à de
fausses convenances d'âge qui ne vous vont point & vous oubliez
celles de lumieres & de
raison qui vous sont essentielles . Malgré tout votre emportement ,
vous êtes le plus facile
des hommes ; & malgré la maturité de votre esprit , vous vous
laissez tellement conduire
par ceux avec qui vous vivez , que vous ne sauriez fréquenter des gens
de votre âge sans en
descendre & redevenir enfant . Ainsi vous vous dégradez en pensant
vous assortir & c'est
vous mettre au-dessous de vous-même que de ne pas choisir des amis plus
sages que vous.
Je
ne vous reproche point d'avoir été conduit sans le savoir dans une
maison déshonnête
; mais je vous reproche d'y avoir été conduit par de jeunes officiers
que vous ne deviez pas
connoître , ou du moins auxquels vous ne deviez pas laisser diriger vos
amusements .
Quant au projet de les ramener à vos principes , j'y trouve plus de
zele que de prudence ;
si vous êtes trop sérieux pour être leur camarade , vous êtes trop
jeune pour être leur
Mentor & vous ne devez vous mêler [394] de réformer autrui que
quand vous n'aurez plus
rien à faire en vous-même.
Une
seconde faute , plus grave encore & beaucoup moins pardonnable ,
est d'avoir pu
passer volontairement la soirée dans un lieu si peu digne de vous &
de n'avoir pas fui des
le premier instant où vous avez connu dans quelle maison vous étiez .
Vos excuses
là-dessus sont pitoyables . Il étoit trop tard pour s'en dédire !
comme s'il y avoit quelque
espece de bienséance en de pareils lieux , ou que la bienséance dût
jamais l'emporter sur
la vertu qu'il fût jamais trop tard pour s'empêcher de mal faire !
Quant à la sécurité que
vous tirez de votre répugnance , je n'en dirai rien , l'événement vous
a montré combien
elle étoit fondée . Parlez plus franchement à celle qui sait lire dans
votre coeur ; c'est la
honte qui vous retint . Vous craignîtes qu'on ne se moquât de vous en
sortant ; un moment
de huée vous fit peur & vous aimâtes mieux vous exposer aux remords
qu'à la raillerie .
Savez-vous bien quelle maxime vous suivîtes en cette occasion ? Celle
qui la premiere
introduit le vice dans une ame bien née , étouffe la voix de la
conscience par la clameur
publique & réprime l'audace de bien faire par la crainte du bl ame
. Tel vaincroit les
tentations , qui succombe aux mauvais exemples , tel rougit d'être
modeste & devient
effronté par honte ; & cette mauvaise honte corrompt plus de coeurs
honnêtes que les
mauvaises inclinations . Voilà surtout de quoi vous avez à préserver le
vôtre ; car , quoi
que vous fassiez , la crainte du ridicule que vous méprisez vous domine
pourtant malgré
vous . Vous braveriez plutôt cent périls qu'une [395] raillerie &
l'on ne vit jamais tant de
timidité jointe à une ame aussi intrépide.
Sans
vous étaler contre ce défaut des préceptes de morale que vous savez
mieux que moi ,
je me contenterai de vous proposer un moyen pour vous en garantir ,
plus facile & plus sûr
peut-être que tous les raisonnemens de la philosophie ; c'est de faire
dans votre esprit une
légere transposition de tems & d'anticiper sur l'avenir de quelques
minutes . Si , dans ce
malheureux souper , vous vous fussiez fortifié contre un instant de
moquerie de la part des
convives , par l'idée de l'état où votre ame alloit être sitôt que vous
seriez dans la rue ; si
vous vous fussiez représenté le contentement intérieur d'échapper aux
pieges du vice ,
l'avantage de prendre d'abord cette habitude de vaincre qui en facilite
le pouvoir , le plaisir
que vous eût donné la conscience de votre victoire , celui de me la
décrire , celui que j'en
aurois reçu moi-même , est-il croyable que tout cela ne l'eût pas
emporté sur une
répugnance d'un instant , à laquelle vous n'eussiez jamais cédé , si
vous en aviez envisagé
les suites ? Encore , qu'est-ce que cette répugnance qui met un prix
aux railleries de gens
dont l'estime n'en peut avoir aucun ? Infailliblement cette réflexion
vous eût sauvé , pour
un moment de mauvaise honte , une honte beaucoup plus juste , plus
durable , les regrets ,
le danger ; & pour ne vous rien dissimuler , votre amie eût versé
quelques larmes de
moins.
Vous
voulûtes , dites-vous , mettre à profit cette soirée pour votre
fonction d'observateur .
Quel soin ! Quel emploi ! Que vos excuses me font rougir de vous ! Ne
serez-vous point
[396] aussi curieux d'observer un jour les voleurs dans leurs cavernes
& de voir comment
ils s'y prennent pour dévaliser les passants ? Ignorez-vous qu'il y a
des objets si odieux
qu'il n'est pas même permis à l'homme d'honneur de les voir & que
l'indignation de la
vertu ne peut supporter le spectacle du vice ? Le sage observe le
désordre public qu'il ne
peut arrêter ; ill'observe & montre sur son visage attristé la
douleur qu'il lui cause . Mais
quant aux désordres particuliers , il s'y oppose , ou détourne les yeux
de peur qu'ils ne
s'autorisent de sa présence . D'ailleurs , étoit-il besoin de voir de
pareilles sociétés pour
juger de ce qui s'y passe & des discours qu'on y tient ? Pour moi ,
sur leur seul objet plus
que sur le peu que vous m'en avez dit , je devine aisément tout le
reste ; & l'idée des
plaisirs qu'on y trouve me fait connoître assez les gens qui les
cherchent.
Je
ne sais si votre commode philosophie adopte déjà les maximes qu'on dit
établies dans
les grandes villes pour tolérer de semblables lieux ; mais j'espere au
moins que vous n'êtes
pas de ceux qui se méprisent assez pour s'en permettre l'usage , sous
prétexte de je ne sais
quelle chimérique nécessité qui n'est connue que des gens de mauvaise
vie : comme si les
deux sexes étoient sur ce point de nature différente & que dans
l'absence ou le célibat il
fallût à l'honnête homme des ressources dont l'honnête femme n'a pas
besoin ! Si cette
erreur ne vous mene pas chez des prostituées , j'ai bien peur qu'elle
ne continue à vous égarer vous-même . Ah ! si vous voulez être
méprisable , soyez-le au moins sans prétexte
& n'ajoutez point le mensonge à la crapule . Tous ces prétendus
besoins [397] n'ont point
leur source dans la nature , mais dans la volontaire dépravation des
sens . Les illusions
même de l'amour se purifient dans un coeur chaste & ne corrompent
jamais qu'un coeur
déjà corrompu : au contraire , la pureté se soutient par elle-même ;
les désirs toujours
réprimés s'accoutument à ne plus renaître & les tentations ne se
multiplient que par
l'habitude d'y succomber . L'amitié m'a fait surmonter deux fois ma
répugnance à traiter
un pareil sujet : celle-ci sera la derniere ; car à quel titre
espérerois-je obtenir de vous ce
que vous avez refusé à l'honnêteté , à l'amour & à la raison?
Je
reviens au point important par lequel j'ai commencé cette lettre . A
vingt-un ans , vous
m'écriviez du Valais des descriptions graves & judicieuses ; à
vingt-cinq , vous m'envoyez
de Paris des colifichets de lettres , où le sens & la raison sont
partout sacrifiés à un certain
tour plaisant , fort éloigné de votre caractere . Je ne sais comment
vous avez fait ; mais
depuis que vous vivez dans le séjour des talents , les vôtres
paroissent diminués ; vous
aviez gagné chez les paysans & vous perdez parmi les beaux esprits
. Ce n'est pas la faute
du pays où vous vivez , mais des connoissances que vous y avez faites ;
car il n'y a rien qui
demande tant de choix que le mélange de l'excellent & du pire . Si
vousvoulez étudier le
monde , fréquentez les gens sensés qui le connoissent par une longue
expérience & de
paisibles observations , non de jeunes étourdis qui n'en voyent que la
superficie & des
ridicules qu'ils font eux-mêmes . Paris est plein de savans accoutumés
à réfléchir & à
qui ce grand théâtre en offre tous les jours le sujet . Vous ne me
ferez point croire que ces
hommes [398] graves & studieux vont courant comme vous de maison en
maison , de
coterie en coterie , pour amuser les femmes & les jeunes gens &
mettre toute la philosophie
en babil . Ils ont trop de dignité pour avilir ainsi leur état ,
prostituer leurs talents &
soutenir par leur exemple des moeurs qu'ils devroient corriger . Quand
la plupart le
feroient , sûrement plusieurs ne le font point & c'est ceux-là que
vous devez rechercher.
N'est-il
pas singulier encore que vous donniez vous-même dans le défaut que vous
reprochez aux modernes auteurs comiques ; que Paris ne soit plein pour
vous que de gens
de condition ; que ceux de votre état soient les seuls dont vous ne
parliez point ; comme si
les vains préjugés de la noblesse ne vous coûtoient pas assez cher pour
les haÏr & que vous
crussiez vous dégrader en fréquentant d'honnêtes bourgeois , qui sont
peut-être l'ordre le
plus respectable du pays où vous êtes ! Vous avez beau vous excuser sur
les connoissances
de Milord Edouard ; avec celles-là vous en eussiez bientôt fait
d'autres dans un ordre
inférieur . Tant de gens veulent monter , qu'il est toujours aisé de
descendre ; & de votre
propre aveu , c'est le seul moyen de connoître les véritables moeurs
d'un peuple que
d'étudier sa vie privée dans les états les plus nombreux ; car
s'arrêter aux gens qui
représentent toujours , c'est ne voir que des comédiens.
Je
voudrois que votre curiosité allât plus loin encore . Pourquoi , dans
une ville si riche , le
bas peuple est-il si misérable , tandis que la misere extrême est si
rare parmi nous , où l'on
ne voit point de millionnaires ? Cette question , ce me semble , est
bien digne de vos
recherches ; mais ce n'est pas [399] chez les gens avec qui vous vivez
que vous devez vous
attendre à la résoudre . C'est dans les appartemens dorés qu'un écolier
va prendre les
airs du monde ; mais le sage en apprend les mysteres dans la chaumiere
du pauvre . C'est
là qu'on voit sensiblement les obscures manoeuvres du vice , qu'il
couvre de paroles
fardées au milieu d'un cercle : c'est là qu'ons'instruit par quelles
iniquités secretes le
puissant & le riche arrachent un reste de pain noir à l'opprimé
qu'ils feignent de plaindre
en public . Ah ! si j'en crois nos vieux militaires , que de choses
vous apprendriez dans les
greniers d'un cinquieme étage , qu'on ensevelit sous un profond secret
dans les hôtels du
faubourg Saint Germain & que tant de beaux parleurs seroient confus
avec leurs feintes
maximes d'humanité si tous les malheureux qu'ils ont faits se
présentoient pour les
démentir!
Je
sais qu'on n'aime pas le spectacle de la misere qu'on ne peut soulager
& que le riche
même détourne les yeux du pauvre qu'il refuse de secourir ; mais ce
n'est pas d'argent
seulement qu'ont besoin les infortunés & il n'y a que les paresseux
de bien faire qui ne
sachent faire du bien que la bourse à la main . Les consolations , les
conseils , les soins , les
amis , la protection sont autant de ressources que la commisération
vous laisse , au défaut
des richesses , pour le soulagement de l'indigent . Souvent les
opprimés ne le sont que
parce qu'ils manquent d'organe pour faire entendre leurs plaintes . Il
ne s'agit quelquefois
que d'un mot qu'ils ne peuvent dire , d'une raison qu'ils ne savent
point exposer , de la
porte d'un grand qu'ils ne peuvent franchir . L'intrépide appui de la
vertu désintéressée
[400] suffit pour lever une infinité d'obstacles ; & l'éloquence
d'un homme de bien peut
effrayer la tyrannie au milieu de toute sa puissance.
Si
vous voulez donc être homme en effet , apprenez à redescendre .
L'humanité coule
comme une eau pure & salutaire & va fertiliser les lieux bas ;
elle cherche toujours le
niveau ; elle laisse à sec ces roches arides qui menacent la campagne
& ne donnent qu'une
ombre nuisible ou des éclats pour écraser leurs voisins.
Voilà
, mon ami , comment on tire parti du présent en s'instruisant pour
l'avenir &
comment la bonté met d'avance à profit les leçons de la sagesse , afin
que , quand les
lumieres acquises nous resteroient inutiles , on n'ait pas pour cela
perdu le tems employé à
les acquérir . Qui doit vivre parmi des gens en place ne sauroit
prendre trop de
préservatifs contre leurs maximes empoisonnées & il n'y a que
l'exercice continuel de la
bienfaisance qui garantisse les meilleurs coeurs de la contagion des
ambitieux . Essayez ,
croyez-moi , de ce nouveau genre d'études ; il est plus digne de vous
que ceux vous avez
embrassés ; & comme l'esprit s'étrécit à mesure que l'ame se
corrompt , vous sentirez
bientôt , au contraire , combien l'exercice des sublimes vertus éleve
& nourrit le génie ,
combien un tendre intérêt aux malheurs d'autrui sert mieux à en trouver
la source & à
nous éloigner en tous sens des vices qui les ont produits
Je
vous devois toute la franchise de l'amitié dans la situation critique
où vous me paroissez être , de peur qu'un second pas vers le désordre
ne vous y plongeât enfin sans retour ,
[401] avant que vous eussiez le tems de vous reconnoître . Maintenant
je ne puis vous
cacher , mon ami , combien votre prompte & sincere confession m'a
touchée ; car je sens
combien vous a coûté la honte de cet aveu , & par conséquent
combien celle de votre faute
vous pesoit sur le coeur . Une erreur involontaire se pardonne &
s'oublie aisément . Quant à l'avenir , retenez bien cette maxime dont
je ne me départirai point . Qui peut s'abuser
deux fois en pareil cas , ne s'est pas même abusé la premiere.
Adieu
, mon ami ; veille avec soin sur ta santé , je t'en conjure , &
songe qu'il ne doit rester
aucune trace d'un crime que j'ai pardonné.
P.S
. Je viens de voir entre les mains de M . d'Orbe des copies de
plusieurs de vos lettres à
Milord Edouard , qui m'obligent à rétracter une partie de mes censures
sur les matieres &
le style de vos observations . Celles-ci traitent , j'en conviens , de
sujets importans & me
paroissent pleines de réflexions graves & judicieuses . Mais en
revanche , il est clair que
vous nous dédaignez beaucoup , ma cousine & moi , ou que vous
faites bien peu de cas de
notre estime , en ne nous envoyant que des relations si propres à
l'altérer , tandis que vous
en faites pour votre ami de beaucoup meilleurs . C'est ce me semble
assez mal honorer vos
leçons que de juger vos écolieres indignes d'admirer vos talens ; &
vous devriez feindre ,
au moins par vanité , de nous croire capables de vous entendre.
[402]
J'avoue que la politique n'est guere du ressort des femmes , & mon
oncle nous en a
tant ennuyées , que je comprends comment vous avez pu craindre d'en
faire autant . Ce
n'est pas non plus , à vous parler franchement , l'étude à laquelle je
donnerois la
préférence ; son utilité est trop loin de moi pour me toucher beaucoup
, & ses lumieres
sont trop sublimes pour frapper vivement mes yeux . Obligée d'aimer le
gouvernement
sous lequel le Ciel m'a fait naître , je me soucie peu de savoir s'il
en est de meilleurs . De
quoi me serviroit de les connoître , avec si peu de pouvoir pour les
établir , & pourquoi
contristerois-je mon ame à considérer de si grands maux où je ne peux
rien , tant que
j'envois d'autres autour de moi qu'il m'est permis de soulager ? Mais
je vous aime ; &
l'intérêt que je ne prends pas au sujet , je le prends à l'auteur qui
le traite . Je recueille
avec une tendre admiration toutes les preuves de votre génie , &
fiere d'un mérite si digne
de mon coeur je ne demande à l'amour qu'autant d'esprit qu'il m'en faut
pour sentir le
vôtre . Ne me refusez donc pas le plaisir de connoître & d'aimer
tout ce que vous faites de
bien . Voulez-vous me donner l'humiliation de croire que , si le Ciel
unissoit nos destinées ,
vous ne jugeriez pas votre compagne digne de penser avec vous?
[403]
LETTRE XXVIII . DE JULIE.
Tout
est perdu ! Tout est découvert ! Je ne trouve plus tes lettres dans le
lieu où je les avois
cachées . Elles y étoient encore hier au soir . Elles n'ont pu être
enlevées que
d'aujourd'hui . Ma mere seule peut les avoir surprises . Si mon pere
les voit , c'est fait de
ma vie ! Eh ! que serviroit qu'il ne les vît pas , s'il faut renoncer.
. . Ah Dieu ! ma mere
m'envoie appeler . Où fuir ? Comment soutenir ses regards ? Que ne
puis-je me cacher au
sein de la terre!...Tout mon corps tremble , & je suis hors d'état
de faire un pas. . . La
honte , l'humiliation , les cuisans reproches. . . j'ai tout mérité ;
je supporterai tout . Mais
la douleur , les larmes d'une mere éplorée. . . ô mon coeur , quels
déchirements!...Elle
m'attend , je ne puis tarder davantage. . . Elle voudra savoir. . . Il
faudra tout dire. . .
Regianino sera congédié . Ne m'écris plus jusqu'à nouvel avis. . . Qui
sait si jamais. . . Je
pourrais. . . quoi ! mentir!. . . mentir à ma mere!. . . Ah ! s'il faut
nous sauver parle
mensonge , adieu , nous sommes perdus!
Fin de la seconde Partie.