[J.M.GALLANAR=Éditeur]
JEAN JACQUES ROUSSEAU
JULIE, OU LA NOUVELLE HELOISE.
LETTRES DE DEUX AMANS,
HABITANS D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES
ALPES.
RECUEILLIES ET PUBLIEES PAR J. J. ROUSSEAU,
NOUVELLE EDITION ORIGINALE, REVUE, &
CORRIGEE PAR L'EDITEUR.
TOME PREMIER.
LONDRES.
M. DCC. LXXIV.
[405] LETTRES DE DEUX AMANS, HABITANS
D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES
ALPES.
TROISIEME PARTIE
LETTRE I. DE MADAME D'ORBE.
Que de maux vous causez à ceux qui vous
aiment! Que de pleurs vous avez déjà fait
couler dans une famille infortunée dont vous troublez le repos!
Craignez d'ajouter le deuil à nos larmes: craignez que la mort d'une
mere affligée ne soit le dernier effet du poison
que vous versez dans le coeur de sa fille, & qu'un amour désordonné
ne devienne enfin
pour vous-même la source d'un remords éternel. L'amitié m'a fait
supporter vos erreurs
tant qu'une ombre d'espoir pouvoit les nourrir; mais comment tolérer
une vaine constance
que l'honneur & la raison condamnent, & qui ne pouvant plus
causer que des malheurs &
des peines ne mérite que le nom d'obstination?
Vous savez de quelle maniere le secret de
vos feux, dérobé [406] si long-tems aux
soupçons de ma tante, lui fut dévoilé par vos lettres. Quelque sensible
que soit un tel coup à cette mere tendre, & vertueuse, moins
irritée contre vous que contre elle-même, elle ne
s'en prend qu'à son aveugle négligence; elle déplore sa fatale
illusion; sa plus cruelle peine
est d'avoir pu trop estimer sa fille, & sa douleur est pour Julie
un châtiment cent fois pire
que ses reproches.
L'accablement de cette pauvre cousine ne
sauroit s'imaginer. Il faut le voir pour le
comprendre. Son coeur semble étouffé par l'affliction, & l'exces
des sentimens qui
l'oppressent lui donne un air de stupidité plus effrayante que des cris
aigus. Elle se tient
jour & nuit à genoux au chevet de sa mere, l'air morne, l'oeil fixé
à terre, gardant un
profond silence, la servant avec plus d'attention & de vivacité que
jamais; puis retombant à l'instant dans un état d'anéantissement qui la
feroit prendre pour une autre personne. Il
est tres-clair que c'est la maladie de la mere qui soutient les forces
de la fille, & si l'ardeur
de la servir n'animoit son zele, ses yeux éteints, sa pâleur, son
extrême abattement me
feroient craindre qu'elle n'eût grand besoin pour elle-même de tous les
soins qu'elle lui
rend. Ma tante s'en apperçoit aussi, & je vois à l'inquiétude avec
laquelle elle me
recommande en particulier la santé de sa fille combien le coeur combat
de part & d'autre
contre la gêne qu'elles s'imposent, & combien on doit vous hair de
troubler une union si
charmante.
Cette contrainte augmente encore par le
soin de la dérober aux yeux d'un pere emporté
auquel une mere tremblante pour les jours de sa fille veut cacher ce
dangereux secret. On
se [407] fait une loi de garder en sa présence l'ancienne familiarité;
mais si la tendresse
maternelle profite avec plaisir de ce prétexte, une fille confuse n'ose
livrer son coeur à des
caresses qu'elle croit feintes, & qui lui sont d'autant plus
cruelles qu'elles lui seroient
douces si elle osoit y compter. En recevant celles de son pere, elle
regarde sa mere d'un air
si tendre, & si humilié, qu'on voit son coeur lui dire par ses
yeux: ah! que ne suis-je digne
encore d'en recevoir autant de vous!
Madame d'Etange m'a prise plusieurs fois à
part, & j'ai connu facilement à la douceur de
ses réprimandes & au ton dont elle m'a parlé de vous, que Julie a
fait de grands efforts
pour calmer envers nous sa trop juste indignation, & qu'elle n'a
rien épargné pour nous
justifier l'un & l'autre à ses dépens. Vos lettres mêmes portent
avec le caractere d'un
amour excessif une sorte d'excuse qui ne lui a pas échappé; elle vous
reproche moins
l'abus de sa confiance qu'à elle-même sa simplicité à vous l'accorder.
Elle vous estime
assez pour croire qu'aucun autre homme à votre place n'eût mieux
résisté que vous; elle
s'en prend de vos fautes à la vertu même. Elle conçoit maintenant,
dit-elle, ce que c'est
qu'une probité trop vantée, qui n'empêche point un honnête homme
amoureux de
corrompre, s'il peut, une filles age, & de déshonorer sans scrupule
toute une famille pour
satisfaire un moment de fureur. Mais que sert de revenir sur le passé?
Il s'agit de cacher
sous un voile éternel cet odieux mystere, d'en effacer, s'il se peut,
jusqu'au moindre vestige,
& de seconder la bonté du Ciel qui n'en a point laissé de
témoignage sensible. Le secret
est concentré entre six personnes [408] sûres. Le repos de tout ce que
vous avez aimé, les
jours d'une mere au désespoir, l'honneur d'une maison respectable,
votre propre vertu,
tout dépend de vous encore; tout vous prescrit votre devoir: vous
pouvez réparer le mal
que vous avez fait; vous pouvez vous rendre digne de Julie, &
justifier sa faute en
renonçant à elle; & si votre coeur ne m'a point trompée, il n'y a
plus que la grandeur
d'un tel sacrifice qui puisse répondre à celle de l'amour qui l'exige.
Fondée sur l'estime
que j'eus toujours pour vos sentimens, & sur ce que la plus tendre
union qui fût jamais lui
doit ajouter de force, j'ai promis en votre nom tout ce que vous devez
tenir; osez me
démentir si j'ai trop présumé de vous, ou soyez aujourd'hui ce que vous
devez être. Il
faut immoler votre maîtresse ou votre amour l'un à l'autre, & vous
montrer le plus lâche
ou le plus vertueux des hommes.
Cette mere infortunée a voulu vous écrire;
elle avoit même commencé. O Dieu! que de
coups de poignard vous eussent portés ses plaintes ameres! Que ses
touchans reproches
vous eussent déchiré le coeur! Que ses humbles prieres vous eussent
pénétré de honte!
J'ai mis en pieces cette lettre accablante que vous n'eussiez jamais
supportée: je n'ai pu
souffrir ce comble d'horreur de voir une mere humiliée devant le
séducteur de sa fille:
vous êtes digne au moins qu'on n'emploie pas avec vous de pareils
moyens, faits pour
fléchir des monstres & pour faire mourir de douleur un homme
sensible.
Si c'étoit ici le premier effort que
l'amour vous eût demandé, je pourrois douter du succes
& balancer sur l'estime qui [409] vous est due: mais le sacrifice
que vous avez fait à
l'honneur de Julie en quittant ce pays est garant de celui que vous
allez faire à son repos en
rompant un commerce inutile. Les premiers actes de vertu sont toujours
les plus pénibles,
& vous ne perdrez point le prix d'un effort qui vous a tant coûté,
en vous obstinant à
soutenir une vaine correspondance dont les risques sont terribles pour
votre amante, les
dédommagemens nuls pour tous les deux, & qui ne fait que prolonger
sans fruit les
tourmens de l'un & de l'autre. N'en doutez plus, cette Julie qui
vous fut si chére ne doit
rien être à celui qu'elle a tant aimé; vous vous dissimulez en vain vos
malheurs; vous la
perdites au moment que vous vous séparâtes d'elle. Ou plutôt le Ciel
vous l'avoit ôtée
même avant qu'elle se donnât à vous; car son pere la promit dès son
retour, & vous savez
trop que la parole de cet homme inflexible est irrévocable. De quelque
maniere que vous
vous comportiez, l'invincible sort s'oppose à vos voeux, & vous ne
la posséderez jamais.
L'unique choix qui vous reste à faire est de la précipiter dans un
abyme de malheurs, &
d'opprobres, ou d'honorer en elle ce que vous avez adoré, & de lui
rendre, au lieu du
bonheur perdu, la sagesse, la paix, la sûreté du moins, dont vos
fatales liaisons la privent.
Que vous seriez attristé, que vous vous
consumeriez en regrets, si vous pouviez contempler
l'état actuel de cette malheureuse amie, & l'avilissement où la
réduit le remords, & la
honte! Que son lustre est terni! que ses grâces sont languissantes! que
tous ses sentimens si
charmans & si doux [410] se fondent tristement dans le seul qui les
absorbe! L'amitié
même en est attiédie; à peine partage-t-elle encore le plaisir que je
goûte à la voir; et son
coeur malade ne sait plus rien sentir que l'amour & la douleur.
Hélas! qu'est devenu ce
caractere aimant & sensible, ce goût si pur des choses honnêtes,
cet intérêt si tendre aux
peines & aux plaisirs d'autrui? Elle est encore, je l'avoue, douce,
généreuse,
compatissante; l'aimable habitude de bien faire ne sauroit s'effacer en
elle; mais ce n'est
plus qu'une habitude aveugle, un goût sans réflexion. Elle fait toutes
les mêmes choses,
mais elle ne les fait plus avec le même zele; ces sentimens sublimes se
sont affoiblis, cette
flamme divine s'est amortie, cet ange n'est plus qu'une femme
ordinaire. Ah! quelle ame
vous avez ôtée à la vertu!
LETTRE II. DE L'AMANT DE JULIE A MDE.
D'ETANGE .
Pénétré d'une douleur qui doit durer autant
que moi, je me jette à vos pieds, Madame,
non pour vous marquer un repentir qui ne dépend pas de mon coeur, mais
pour expier un
crime involontaire en renonçant à tout ce qui pouvoit faire la douceur
de ma vie. Comme
jamais sentimens humains n'approcherent de ceux que m'inspira votre
adorable fille, il n'y
eut jamais de sacrifice égal à celui que je viens faire à la plus
respectable des meres; mais
Julie m'a trop [411] appris comment il faut immoler le bonheur au
devoir; elle m'en a trop
courageusement donné l'exemple, pour qu'au moins une fois je ne sache
pas l'imiter. Si
mon sang suffisoit pour guérir vos peines, je le verserois en silence
& me plaindrois de ne
vous donner qu'une si foible preuve de mon zele: mais briser le plus
doux, le plus sacré lien
qui jamais ait uni deux coeurs, ah! c'est un effort que l'univers
entier ne m'eût pas fait
faire, & qu'il n'appartenoit qu'à vous d'obtenir!
Oui, je promets de vivre loin d'elle aussi
long-tems que vous l'exigerez; je m'abstiendrai de
la voir & de lui écrire, j'en jure par vos jours précieux, si
nécessaires à la conservation
des siens. Je me soumets, non sans effroi, mais sans murmure à tout ce
que vous daignerez
ordonner d'elle & de moi. Je dirai beaucoup plus encore; son
bonheur peut me consoler de
ma misere, & je mourrai content si vous lui donnez un époux digne
d'elle. Ah! qu'on le
trouve, & qu'il m'ose dire, je saurai mieux l'aimer que toi!
Madame, il aura vainement tout
ce qui me manque; s'il n'a mon coeur, il n'aura rien pour Julie: mais
je n'ai que ce coeur
honnête & tendre. Hélas! je n'ai rien non plus. L'amour qui
rapproche tout n'éleve point
la personne; il n'éleve que les sentimens. Ah! si j'eusse osé n'écouter
que les miens pour
vous, combien de fois en vous parlant ma bouche eût prononcé le doux
nom de mere!
Daignez vous confier à des sermens qui ne
seront point vains, & à un homme qui n'est
point trompeur. Si je pus un jour abuser de votre estime, je m'abusai
le premier
moi-même. [412] Mon coeur sans expérience ne connut le danger que quand
il n'étoit plus
tems de fuir, & je n'avois point encore appris de votre fille cet
art cruel de vaincre l'amour
par lui-même, qu'elle m'a depuis si bien enseigné. Banissez vos
craintes, je vous en
conjure. Y a-t-il quelqu'un au monde à qui son repos, sa félicité, son
honneur soient plus
chers qu'à moi? Non, ma parole & mon coeur vous sont garans de
l'engagement que je
prends au nom de mon illustre ami comme au mien. Nulle indiscrétion ne
sera commise
soyez-en sûre, & je rendrai le dernier soupir sans qu'on sache
quelle douleur termina mes
jours. Calmez donc celle qui vous consume, & dont la mienne s'aigrit encore: essuyez des pleurs qui
m'arrachent l'ame; rétablissez votre santé; rendez à la plus tendre
fille qui fut jamais le bonheur auquel elle a renoncé pour vous; soyez
vous-même heureuse par elle; vivez, enfin, pour lui faire aimer la vie.
Ah! malgré les
erreurs de l'amour, être mere de Julie est encore un sort assez beau
pour se féliciter de
vivre !
[413] LETTRE III. DE L'AMANT DE JULIE A
MDE. D'ORBE .
En lui envoyant la Lettre précédente.
Tenez, cruelle, voilà ma réponse. En la
lisant, fondez en larmes si vous connoissez mon
coeur, & si le vôtre est sensible encore; mais sur-tout, ne
m'accablez plus de cette estime
impitoyable que vous me vendez si cher & dont vous faites le
tourment de ma vie.
Votre main barbare a donc osé les rompre,
ces doux noeuds formés sous vos yeux presque
dès l'enfance, & que votre amitié sembloit partager avec tant de
plaisir? Je suis donc aussi
malheureux que vous le voulez & que je puis l'être! Ah!
connoissez-vous tout le mal que
vous faites? Sentez-vous bien que vous m'arrachez l'ame, que ce que
vous m'ôtez est sans
dédommagement, & qu'il vaut mieux cent fois mourir que ne plus
vivre l'un pour l'autre?
Que me parlez-vous du bonheur de Julie? En peut-il être sans le
consentement du coeur?
Que me parlez-vous du danger de sa mere? Ah! qu'est-ce que la vie d'une
mere, la mienne,
la vôtre, la sienne même, qu'est-ce que l'existence du monde entier
auprès du sentiment
délicieux qui nous unissoit? Insensée, & farouche vertu! j'obéis à
ta voix sans mérite; je
t'abhorre en faisant tout pour toi. Que sont tes vaines consolations
contre les vives douleurs
de l'ame? Va, triste idole des malheureux, tu [414] ne fais
qu'augmenter leurs misere, en
leur ôtant les ressources que la fortune leur laisse. J'obéirai
pourtant, oui, cruelle,
j'obéirai; je deviendrai, s'il se peut, insensible, & féroce comme
vous. J'oublierai tout ce
qui me fut cher au monde. Je ne veux plus entendre ni prononcer le nom
de Julie ni le
vôtre. Je ne veux plus m'en rappeler l'insupportable souvenir. Un
dépit, une rage
inflexible m'aigrit contre tant de revers. Une dure opiniâtreté me
tiendra lieu de courage:
il m'en a trop coûté d'être sensible; il vaut mieux renoncer à
l'humanité.
LETTRE IV. DE MDE. D'ORBE A L'AMANT DE
JULIE.
Vous m'avez écrit une lettre désolante;
mais il y a tant d'amour, & de vertu dans votre
conduite, qu'elle efface l'amertume de vos plaintes: vous êtes trop
généreux pour qu'on
ait le courage de vous quereller. Quelque emportement qu'on laisse
paroître, quand on sait
ainsi s'immoler à ce qu'on aime, on mérite plus de louanges que de
reproches, & malgré
vos injures, vous ne me futes jamais si cher que depuis que je connois
si bien tout ce que
vous valez.
Rendez grace à cette vertu que vous croyez
hair, & qui fait plus pour vous que votre
amour même. Il n'y a pas jusqu'à ma tante que vous n'ayez séduite par
un sacrifice dont
elle sent tout le prix. Elle n'a pu lire votre lettre sans
attendrissement; [415] elle a même eu
la foiblesse de la laisser voir à sa fille; & l'effort qu'a fait la
pauvre Julie pour contenir à
cette lecture ses soupirs & ses pleurs l'a fait tomber évanouie.
Cette tendre mere, que vos lettres avoient
déjà puissamment émue, commence à
connoître par tout ce qu'elle voit, combien vos deux coeurs sont hors
de la regle commune,
& combien votre amour porte un caractere naturel de sympathie, que
le tems ni les efforts
humains ne sauroient effacer. Elle qui a si grand besoin de
consolation, consoleroit
volontiers sa fille, si la bienséance ne la retenoit, & je la vois
trop près d'en devenir la
confidente pour qu'elle ne me pardonne pas de l'avoir été. Elle
s'échappa hier jusqu'à
dire en sa présence, un peu indiscretement*[*Claire, etes-vous ici
moins indiscrete? Est-ce
la derniere fois que vous le serez? ] peut-être, ah! s'il ne dépendoit
que de moi.... quoi
qu'elle se retînt & n'achevât pas, je vis au baiser ardent que
Julie imprimoit sur sa main
qu'elle ne l'avoit que trop entendue. Je sais même qu'elle a voulu
parler plusieurs fois à
son inflexible époux; mais, soit danger d'exposer sa fille aux fureurs
d'un pere irrité, soit
crainte pour elle-même, sa timidité l'a toujours retenue, & son
affoiblissement, ses maux,
augmentent si sensiblement, que j'ai peur de la voir hors d'état
d'exécuter sa résolution
avant qu'elle l'ait bien formée.
Quoi qu'il en soit, malgré les fautes dont
vous êtes cause, cette honnêteté de coeur qui se
fait sentir dans votre amour mutuel lui a donné une telle opinion de
vous qu'elle se fie à la
parole de tous deux sur l'interruption de votre correspondance, [416],
& qu'elle n'a pris
aucune précaution pour veiller de plus près sur sa fille;
effectivement, si Julie ne
répondoit pas à sa confiance, elle ne seroit plus digne de ses soins,
& il faudroit vous étouffer l'un & l'autre si vous étiez
capables de tromper encore la meilleure des meres, &
d'abuser de l'estime qu'elle a pour vous.
Je ne cherche point à rallumer dans votre
coeur une espérance que je n'ai pas moi-même;
mais je veux vous montrer, comme il est vrai, que le parti le plus
honnête est aussi le plus
sage, & que s'il peut rester quelque ressource à votre amour, elle
est dans le sacrifice que
l'honneur & la raison vous imposent. Mere, parents, amis, tout est
maintenant pour vous,
hors un pere qu'on gagnera par cette voie, ou que rien ne sauroit
gagner. Quelque
imprécation qu'ait pu vous dicter un moment de désespoir, vous nous
avez prouvé cent
fois qu'il n'est point de route plus sûre pour aller au bonheur que
celle de la vertu. Si l'on y
parvient, il est plus pur, plus solide & plus doux par elle; si on
le manque, elle seule peut en
dédommager. Reprenez donc courage, soyez homme, & soyez encore
vous-même. Si j'ai
bien connu votre coeur, la maniere la plus cruelle pour vous de perdre
Julie seroit d'être
indigne de l'obtenir.
[417] LETTRE V. DE JULIE A SON AMANT.
Elle n'est plus. Mes yeux ont vu fermer les
siens pour jamais; ma bouche a reçu son
dernier soupir; mon nom fut le dernier mot qu'elle prononça; son
dernier regard fut
tourné vers moi. Non, ce n'étoit pas la vie qu'elle sembloit quitter,
j'avois trop peu sçu la
lui rendre chére. C'étoit à moi seule qu'elle s'arrachoit. Elle me
voyoit sans guide & sans
espérance, accablée de mes malheurs & de mes fautes; mourir ne fut
rien pour elle, & son
coeur n'a gémi que d'abandonner sa fille dans cet état. Elle n'eut que
trop de raison.
Qu'avoit-elle à regretter sur la terre? Qu'est-ce qui pouvoit ici-bas
valoir à ses yeux le prix
immortel de sa patience & de ses vertus qui l'attendoit dans le
Ciel? Que lui restoit-il à
faire au monde sinon d'y pleurer mon opprobre? Ame pure & chaste,
digne épouse, &
mere incomparable, tu vis maintenant au séjour de la gloire & de la
félicité; tu vis; & moi,
livré eau repentir & au désespoir, privée à jamais de tes soins, de
tes conseils, de tes
douces caresses, je suis morte au bonheur, à la paix, à l'innocence: je
ne sens plus que ta
perte; je ne vois plus que ma honte; ma vie n'est plus que peine &
douleur. Ma mere, ma
tendre mere, hélas! je suis bien plus morte que toi!
Mon Dieu! quel transport égare une
infortunée, & lui fait oublier ses résolutions? Où
viens-je verser mes pleurs & [418] pousser mes gémissemens? C'est
le cruel qui les a
causés que j'en rends le dépositaire! C'est avec celui qui fait les
malheurs de ma vie que
j'ose les déplorer! Oui, oui, barbare, partagez les tourmens que vous
me faites souffrir.
Vous par qui je plongeai le couteau dans le sein maternel, gémissez des
maux qui me
viennent de vous, & sentez avec moi l'horreur d'un parricide qui
fut votre ouvrage. A quels
yeux oserois-je paroître aussi méprisable que je le suis? Devant qui
m'avilirois-je au gré
de mes remords? Quel autre que le complice de mon crime pourroit assez
les connoître?
C'est mon plus insupportable supplice de n'être accusée que par mon
coeur, & de voir
attribuer au bon naturel les larmes impures qu'un cuisant repentir
m'arrache. Je vis, je vis
en frémissant la douleur empoisonner, hâter les derniers jours de ma
triste mere. En vain
sa pitié pour moi l'empêcha d'en convenir; en vain elle affectoit
d'attribuer le progres de
son mal à la cause qui l'avoit produit; en vain ma cousine gagnée a
tenu le même langage.
Rien n'a pu tromper mon coeur déchiré de regret, & pour mon
tourment éternel, je
garderai jusqu'au tombeau l'affreuse idée d'avoir abrégé la vie de
celle à qui je la dois.
O vous que le Ciel suscita dans sa colere
pour me rendre malheureuse & coupable, pour la
derniere fois recevez dans votre sein des larmes dont vous êtes
l'auteur. Je ne viens plus,
comme autrefois, partager avec vous des peines qui devoient nous être
communes. Ce sont
les soupirs d'un dernier adieu qui s'échappent malgré moi. C'en est
fait; l'empire de
l'amour est éteint dans une ame livrée au seul désespoir. [419] Je
consacre le reste de mes
jours à pleurer la meilleure des meres; je saurai lui sacrifier des
sentimens qui lui ont
coûté la vie; je serois trop heureuse qu'il m'en coûtât assez de les
vaincre, pour expier
tout ce qu'ils lui ont fait souffrir. Ah! si son esprit immortel
pénetre au fond de mon coeur,
il sait bien que la victime que je lui sacrifie n'est pas tout-à-fait
indigne d'elle. Partagez un
effort que vous m'avez rendu nécessaire. S'il vous reste quelque
respect pour la mémoire
d'un noeud si cher, & si funeste, c'est par lui que je vous conjure
de me fuir à jamais, de ne
plus m'écrire, de ne plus aigrir mes remords, de me laisser oublier,
s'il se peut, ce que nous
fûmes l'un à l'autre. Que mes yeux ne vous voyent plus; que je
n'entende plus prononcer
votre nom; que votre souvenir ne vienne plus agiter mon coeur. J'ose
parler encore au nom
d'un amour qui ne doit plus être; à tant de sujets de douleur n'ajoutez
pas celui de voir
son dernier voeu méprisé. Adieu donc pour la derniere fois, unique,
& cher... Ah! fille
insensée !... adieu pour jamais.
[420] LETTRE VI. DE L'AMANT DE JULIE A MDE.
D'ORBE .
Enfin le voile est déchiré; cette longue
illusion s'est évanouie; cet espoir si doux s'est éteint; il ne me
reste pour aliment d'une flamme éternelle qu'un souvenir amer, &
délicieux qui soutient ma vie, & nourrit mes tourmens du vain
sentiment d'un bonheur qui
n'est plus.
Est-il donc vrai que j'ai goûté la félicité
suprême? Suis-je bien le même être qui fut
heureux un jour? Qui peut sentir ce que je souffre n'est-il pas né pour
toujours souffrir?
Qui put jouir des biens que j'ai perdus peut-il les perdre, & vivre
encore, & des sentimens
si contraires peuvent-ils germer dans un même coeur? Jours de plaisir,
& de gloire, non,
vous n'étiez pas d'un mortel; vous étiez trop beaux pour devoir être
périssables. Une
douce extase absorboit toute votre durée, & la rassembloit en un
point comme celle de
l'éternité. Il n'y avoit pour moi ni passé ni avenir, & je goûtois
à la fois les délices de
mille siecles. Hélas! vous avez disparu comme un éclair. Cette éternité
de bonheur ne fut
qu'un instant de ma vie. Le tems a repris sa lenteur dans les momens de
mon désespoir, &
l'ennui mesure par longues années le reste infortuné de mes jours.
Pour achever de me les rendre
insupportables, plus les afflictions m'accablent, plus tout ce
qui m'étoit cher semble se détacher de moi. Madame, il se peut que vous
m'aimiez [421]
encore; mais d'autres soins vous appellent, d'autres devoirs vous
occupent. Mes plaintes
que vous écoutiez avec intérêt sont maintenant indiscretes. Julie!
Julie elle-même se
décourage & m'abandonne. Les tristes remords ont chassé l'amour.
Tout est changé pour
moi; mon coeur seul est toujours le même, & mon sort en est plus
affreux.
Mais qu'importe ce que je suis & ce que
je dois être? Julie souffre, est-il tems de songer à
moi? Ah! ce sont ses peines qui rendent les miennes plus ameres. Oui,
j'aimerois mieux
qu'elle cessât de m'aimer & qu'elle fût heureuse... Cesser de
m'aimer!...l'espere-t-elle ?...
Jamais, jamais. Elle a beau me défendre de la voir & de lui écrire.
Ce n'est pas le
tourment qu'elle s'ôte; hélas! c'est le consolateur. La perte d'une
tendre mere la doit-elle
priver d'un plus tendre ami? Croit-elle soulager ses maux en les
multipliant? O amour!
est-ce à tes dépens qu'on peut venger la nature?
Non, non; c'est en vain qu'elle prétend
m'oublier. Son tendre coeur pourra-t-il se séparer
du mien? Ne le retiens-je pas en dépit d'elle? Oublie-t-on des
sentimens tels que nous les
avons éprouvés, & peut-on s'en souvenir sans les éprouver encore?
L'amour vainqueur fit
le malheur de sa vie; l'amour vaincu ne la rendra que plus à plaindre.
Elle passera ses
jours dans la douleur, tourmentée à la fois de vains regrets & de
vains désirs, sans
pouvoir jamais contenter ni l'amour ni la vertu.
Ne croyez pas pourtant qu'en plaignant ses
erreurs je me dispense de les respecter. Après
tant de sacrifices, il est trop tard pour apprendre à désobéir.
Puisqu'elle commande, il
[422] suffit; elle n'entendra plus parler de moi. Jugez si mon sort est
affreux. Mon plus
grand désespoir n'est pas de renoncer à elle. Ah! c'est dans son coeur
que sont mes
douleurs les plus vives, & je suis plus malheureux de son infortune
que de la mienne. Vous
qu'elle aime plus que toute chose, & qui seule, apres moi, la savez
dignement aimer, Claire,
aimable Claire, vous êtes l'unique bien qui lui reste. Il est assez
précieux pour lui rendre
supportable la perte de tous les autres. Dédommagez-la des consolations
qui lui sont ôtées, & de celles qu'elle refuse; qu'une sainte
amitié supplée à la fois auprès d'elle à la
tendresse d'une mere, à celle d'un amant, aux charmes de tous les
sentimens qui devoient
la rendre heureuse. Qu'elle le soit, s'il est possible, à quelque prix
que ce puisse être.
Qu'elle recouvre la paix, & le repos dont je l'ai privée; je
sentirai moins les tourmens
qu'elle m'a laissés. Puisque je ne suis plus rien à mes propres yeux,
puisque c'est mon sort
de passer ma vie à mourir pour elle, qu'elle me regarde comme n'étant
plus; j'y consens si
cette idée la rend plus tranquille. Puisse-t-elle retrouver près de
vous ses premieres vertus,
son premier bonheur! Puisse-t-elle être encore par vos soins tout ce
qu'elle eût été sans
moi!
Hélas! elle étoit fille, & n'a plus de
mere! Voilà la perte qui ne se répare point, & dont on
ne se console jamais quand on a pu se la reprocher. Sa conscience
agitée lui redemande
cette mere tendre, & chérie, & dans une douleur si cruelle
l'horrible remords se joint à son
affliction. O Julie! ce sentiment affreux devoit-il être connu de toi?
Vous qui futes témoin
de la maladie, & des derniers momens de cette mere [423]
infortunée, je vous supplie, je
vous conjure, dites-moi ce que j'en dois croire. Déchirez-moi le coeur
si je suis coupable. Si
la douleur de nos fautes l'a fait descendre au tombeau, nous sommes
deux monstres
indignes de vivre; c'est un crime de songer à des liens si funestes,
c'en est un de voir le
jour. Non, j'ose le croire, un feu si pur n'a point produit de si noirs
effets. L'amour nous
inspira des sentimens trop nobles pour en tirer les forfaits des âmes
dénaturées. Le ciel, le
Ciel seroit-il injuste, & celle qui sut immoler son bonheur aux
auteurs de ses jours
méritoit-elle de leur coûter la vie?
LETTRE VII. REPONSE.
Comment pourroit-on vous aimer moins en
vous estimant chaque jour davantage?
Comment perdrois-je mes anciens sentimens pour vous tandis que vous en
méritez chaque
jour de nouveaux? Non, mon cher, & digne ami, tout ce que nous
fûmes les uns aux autres
des notre premiere jeunesse, nous le serons le reste de nos jours;
& si notre mutuel
attachement n'augmente plus, c'est qu'il ne peut plus augmenter. Toute
la différence est
que je vous aimois comme mon frere, & qu'à présent je vous aime
comme mon enfant; car
quoique nous soyons toutes deux plus jeunes que vous, & même vos
disciples, je vous
regarde un peu comme le nôtre. En nous apprenant à penser, vous avez
appris de nous à être sensible, & [424] quoiqu'en dise votre
philosophe angloix, cette éducation vaut bien
l'autre; si c'est la raison qui fait l'homme, c'est le sentiment qui le
conduit.
Savez-vous pourquoi je parois avoir changé
de conduite envers vous? Ce n'est pas,
croyez-moi, que mon coeur ne soit toujours le même; c'est que votre
état est changé. Je
favorisai vos feux tant qu'il leur restoit un rayon d'espérance. Depuis
qu'en vous obstinant
d'aspirer à Julie vous ne pouvez plus que la rendre malheureuse, ce
seroit vous nuire que
de vous complaire. J'aime mieux vous savoir moins à plaindre, &
vous rendre plus
mécontent. Quand le bonheur commun devient impossible, chercher le sien
dans celui de
ce qu'on aime, n'est-ce pas tout ce qui reste à faire à l'amour sans
espoir?
Vous faites plus que sentir cela, mon
généreux ami, vous l'exécutez dans le plus
douloureux sacrifice qu'ai jamais fait un amant fidele. En renonçant à
Julie, vous achetez
son repos aux dépens du vôtre, & c'est à vous que vous renoncez
pour elle.
J'ose à peine vous dire les bizarres idées
qui me viennent là-dessus; mais elles sont
consolantes, & cela m'enhardit. Premierement, je crois que le
véritable amour a cet
avantage aussi bien que la vertu, qu'il dédommage de tout ce qu'on lui
sacrifie, & qu'on
jouit en quelque sorte des privations qu'on s'impose par le sentiment
même de ce qu'il en
coûte, & du motif qui nous y porte. Vous vous témoignerez que Julie
a été aimée de vous
comme elle méritoit de l'être, & vous l'en aimerez davantage, &
vous en serez plus
heureux. Cet amour-propre exquis qui sait payer toutes les vertus
pénibles [425] mêlera
son charme à celui de l'amour. Vous vous direz: "Je sais aimer", avec
un plaisir plus
durable, & plus délicat que vous n'en goûteriez à dire: "Je possede
ce que j'aime", car
celui-ci s'use à force d'en jouir; mais l'autre demeure toujours, &
vous en jouiriez encore
quand même vous n'aimeriez plus.
Outre cela, s'il est vrai, comme Julie,
& vous me l'avez tant dit, que l'amour soit le plus
délicieux sentiment qui puisse entrer dans le coeur humain, tout ce qui
le prolonge, & le
fixe, même au prix de mille douleurs, est encore un bien. Si l'amour
est un désir qui
s'irrite par les obstacles, comme vous le disiez encore, il n'est pas
bon qu'il soit content; il
vaut mieux qu'il dure, & soit malheureux, que de s'éteindre au sein
des plaisirs. Vos feux,
je l'avoue, ont soutenu l'épreuve de la possession, celle du temps,
celle de l'absence, & des
peines de toute espece; ils ont vaincu tous les obstacles, hors le plus
puissant de tous, qui est
de n'en avoir plus à vaincre, & de se nourrir uniquement
d'eux-mêmes. L'univers n'a
jamais vu de passion soutenir cette épreuve; quel droit avez-vous
d'espérer que la vôtre
l'eût soutenue! Le tems eût joint au dégoût d'une longue possession le
progres de l'âge, &
le déclin de la beauté: il semble se fixer en votre faveur par votre
séparation; vous serez
toujours l'un pour l'autre à la fleur des ans; vous vous verrez sans
cesse tels que vous vous
vîtes en vous quittant; & vos coeurs, unis jusqu'au tombeau,
prolongeront dans une
illusion charmante votre jeunesse avec vos amours.
Si vous n'eussiez point été heureux, une
insurmontable inquiétude [426] pourroit vous
tourmenter; votre coeur regretteroit, en soupirant, les biens dont il
étoit digne; votre
ardente imagination vous demanderoit sans cesse ceux que vous n'auriez
pas obtenus. Mais
l'amour n'a point de délices dont il ne vous ait comblé, & pour
parler comme vous, vous
avez épuisé durant une année les plaisirs d'une vie entiere.
Souvenez-vous de cette lettre si
passionnée, écrite le lendemain d'un rendez-vous téméraire. Je l'ai lue
avec une émotion
qui m'étoit inconnue: on n'y voit pas l'état permanent d'une ame
attendrie, mais le dernier
délire d'un coeur brûlant d'amour, & ivre de volupté. Vous jugeâtes
vous-même qu'on
n'éprouvoit point de pareils transports deux fois en la vie, &
qu'il faloit mourir apres les
avoir sentis. Mon ami, ce fut là le comble; & quoi que la fortune,
& l'amour eussent fait
pour vous, vos feux, & votre bonheur ne pouvoient plus que
décliner. Cet instant fut aussi
le commencement de vos disgrâces, & votre amante vous fut ôtée au
moment que vous
n'aviez plus de sentimens nouveaux à goûter auprès d'elle; comme si le
sort eût voulu
garantir votre coeur d'un épuisement inévitable, & vous laisser
dans le souvenir de vos
plaisirs passés un plaisir plus doux que tous ceux dont vous pourriez
jouir encore.
Consolez-vous donc de la perte d'un bien
qui vous eût toujours échappé, & vous eût ravi
de plus celui qui vous reste. Le bonheur, & l'amour se seroient
évanouis à la fois; vous
avez au moins conservé le sentiment: on n'est point sans plaisirs quand
on aime encore.
L'image de l'amour éteint effraye plus un coeur tendre que celle de
l'amour malheureux,
[427], & le dégoût de ce qu'on possede est un état cent fois pire
que le regret de ce qu'on a
perdu.
Si les reproches que ma désolée cousine se
fait sur la mort de sa mere étoient fondés, ce
cruel souvenir empoisonneroit, je l'avoue, celui de vos amours, &
une si funeste idée
devroit à jamais les éteindre; mais n'en croyez pas à ses douleurs,
elles la trompent, ou
plutôt le chimérique motif dont elle aime à les aggraver n'est qu'un
prétexte pour en
justifier l'exces. Cette ame tendre craint toujours de ne pas
s'affliger assez, & c'est une
sorte de plaisir pour elle d'ajouter au sentiment de ses peines tout ce
qui peut les aigrir. Elle
s'en impose, soyez-en sûr; elle n'est pas sincere avec elle-même. Ah!
si elle croyoit bien
sincerement avoir abrégé les jours de sa mere, son coeur en pourroit-il
supporter l'affreux
remords? Non, non, mon ami, elle ne la pleureroit pas, elle l'auroit
suivie. La maladie de
Madame d'Etange est bien connue; c'étoit une hydropisie de poitrine
dont elle ne pouvoit
revenir, & l'on désespéroit de sa vie avant même qu'elle eût
découvert votre
correspondance. Ce fut un violent chagrin pour elle; mais que de
plaisirs réparerent le mal
qu'il pouvoit lui faire! Qu'il fut consolant pour cette tendre mere de
voir, en gémissant des
fautes de sa fille, par combien de vertus elles étoient rachetées,
& d'être forcée d'admirer
son ame en pleurant sa foiblesse! Qu'il lui fut doux de sentir combien
elle en étoit chérie!
Quel zele infatigable! Quels soins continuels! Quelle assiduité sans
relâche! Quel
désespoir de l'avoir affligée! Que de regrets, que de larmes, que de
touchantes caresses,
quelle inépuisable [428] sensibilité! C'étoit dans les yeux de la fille
qu'on lisoit tout ce que
souffroit la mere; c'étoit elle qui la servoit les jours, qui la
veilloit les nuits; c'étoit de sa
main qu'elle recevoit tous les secours. Vous eussiez cru voir une autre
Julie; sa délicatesse
naturelle avoit disparu, elle étoit forte, & robuste, les soins les
plus pénibles ne lui
coûtoient rien, & son ame sembloit lui donner un nouveau corps.
Elle fasoit tout, &
paroissoit ne rien faire; elle étoit partout, & ne bougeoit
d'aupres d'elle; on la trouvoit sans
cesse à genoux devant son lit, la bouche collée sur sa main, gémissant
ou de sa faute ou du
mal de sa mere, & confondant ces deux sentimens pour s'en affliger
davantage. Je n'ai vu
personne entrer les derniers jours dans la chambre de ma tante sans
être ému jusqu'aux
larmes du plus attendrissant de tous les spectacles. On voyoit l'effort
que faisoient ces deux
coeurs pour se réunir plus étroitement au moment d'une funeste
séparation; on voyoit
que le seul regret de se quitter occupoit la mere, & la fille,
& que vivre ou mourir n'eût été
rien pour elles si elles avoient pu rester ou partir ensemble.
Bien loin d'adopter les noires idées de
Julie, soyez sûr que tout ce qu'on peut espérer des
secours humains, & des consolations du coeur a concouru de sa part
à retarder le progres
de la maladie de sa mere, & qu'infailliblement sa tendresse, &
ses soins nous l'ont
conservée plus long-tems que nous n'eussions pu faire sans elle. Ma
tante elle-même m'a
dit cent fois que ses derniers jours étoient les plus doux momens de sa
vie, & que le
bonheur de sa fille étoit la seule chose qui manquoit au sien.
[429] S'il faut attribuer sa perte au
chagrin, ce chagrin vient de plus loin, et c'est à son époux seul qu'il
faut s'en prendre. long-tems inconstant, & volage, il prodigua les
feux de
sa jeunesse à mille objets moins dignes de plaire que sa vertueuse
compagne; & quand
l'âge le lui eut ramené, il conserva près d'elle cette rudesse
inflexible dont les maris
infideles ont accoutumé d'aggraver leurs torts. Ma pauvre cousine s'en
est ressentie; un
vain entêtement de noblesse, & cette roideur de caractere que rien
n'amollit ont fait vos
malheurs, & les siens. Sa mere, qui eut toujours du penchant pour
vous, & qui pénétra
son amour quand il étoit trop tard pour l'éteindre, porta long-tems en
secret la douleur de
ne pouvoir vaincre le goût de sa fille ni l'obstination de son époux,
& d'être la premiere
cause d'un mal qu'elle ne pouvoit plus guérir. Quand vos lettres
surprises lui eurent appris
jusqu'où vous aviez abusé de sa confiance, elle craignit de tout perdre
en voulant tout
sauver, & d'exposer les jours de sa fille pour rétablir son
honneur. Elle sonda plusieurs
fois son mari sans succes; elle voulut plusieurs fois hasarder une
confidence entiere, & lui
montrer toute l'étendue de son devoir: la frayeur, & sa timidité la
retinrent toujours. Elle
hésita tant qu'elle put parler; lorsqu'elle le voulut il n'étoit plus
temps; les forces lui
manquerent; elle mourut avec le fatal secret: & moi qui connois
l'humeur de cet homme
sévere sans savoir jusqu'où les sentimens de la nature auroient pu la
tempérer, je respire
en voyant au moins les jours de Julie en sûreté.
Elle n'ignore rien de tout cela; mais vous
dirai-je ce que je pense de ses remords apparents?
L'amour est plus [430] ingénieux qu'elle. Pénétrée du regret de sa
mere, elle voudroit
vous oublier; & malgré qu'elle en ait, il trouble sa conscience
pour la forcer de penser à
vous. Il veut que ses pleurs aient du rapport à ce qu'elle aime. Elle
n'oseroit plus s'en
occuper directement, il la force de s'en occuper encore au moins par
son repentir. Il l'abuse
avec tant d'art, qu'elle aime mieux souffrir davantage, & que vous
entriez dans le sujet de
ses peines. Votre coeur n'entend pas peut-être ces détours du sien;
mais ils n'en sont pas
moins naturels: car votre amour à tous deux, quoique égal en force,
n'est pas semblable en
effets; le vôtre est bouillant, & vif, le sien est doux, &
tendre; vos sentimens s'exhalent au
dehors avec véhémence, les siens retournent sur elle-même, &
pénétrant la substance de
son ame, l'alterent, & la changent insensiblement. L'amour anime,
& soutient votre coeur,
il affoisse, & abat le sien; tous les ressorts en sont relâchés, sa
force est nulle, son courage
est éteint, sa vertu n'est plus rien. Tant d'héroiques facultés ne sont
pas anéanties, mais
suspendues; un moment de crise peut leur rendre toute leur vigueur, ou
les effacer sans
retour. Si elle fait encore un pas vers le découragement, elle est
perdue; mais si cette ame
excellente se releve un instant, elle sera plus grande, plus forte,
plus vertueuse que jamais,
& il ne sera plus question de rechute. Croyez-moi, mon aimable ami,
dans cet état
périlleux sachez respecter ce que vous aimâtes. Tout ce qui lui vient
de vous, fût-ce contre
vous-même, ne lui peut être que mortel. Si vous vous obstinez auprès
d'elle, vous pourrez
triompher aisément; mais vous [431] croirez en vain posséder la même
Julie, vous ne la
retrouverez plus.
LETTRE VIII. DE MILORD EDOUARD A L'AMANT DE
JULIE.
J'avois acquis des droits sur ton coeur; tu
m'étois nécessaire, j'étois prêt à t'aller joindre.
Que t'importent mes droits, mes besoins, mon empressement? Je suis
oublié de toi; tu ne
daignes plus m'écrire. J'apprends ta vie solitaire, & farouche; je
pénetre tes desseins
secrets. Tu t'ennuies de vivre.
Meurs donc, jeune insensé; meurs, homme à
la fois féroce & lâche: mais sache en
mourant que tu laisses dans l'ame d'un honnête homme à qui tu fus cher
la douleur de
n'avoir servi qu'un ingrat.
LETTRE IX. REPONSE.
Venez, Milord; je croyois ne pouvoir plus
goûter de plaisir sur la terre: mais nous nous
reverrons. Il n'est pas vrai que vous puissiez me confondre avec les
ingrats: votre coeur
n'est pas fait pour en trouver, ni le mien pour l'être.
[432] BILLET DE JULIE.
Il est tems de renoncer aux erreurs de la
jeunesse, & d'abandonner un trompeur espoir. Je
ne serai jamais à vous. Rendez-moi donc la liberté que je vous ai
engagée, & dont mon
pere veut disposer, ou mettez le comble à mes malheurs par un refus qui
nous perdra tous
deux sans vous être d'aucun usage.
Julie d'Etange.
LETTRE X. DU BARON D'ETANGE,
Dans laquelle étoit le précédent Billet.
S'il peut rester dans l'ame d'un suborneur
quelque sentiment d'honneur, & d'humanité,
répondez à ce billet d'une malheureuse dont vous avez corrompu le
coeur, & qui ne seroit
plus si j'osois soupçonner qu'elle eût porté plus loin l'oubli
d'elle-même. Je m'étonnerai
peu que la même philosophie qui lui apprit à se jetter à la tête du
premier venu, lui
apprenne encore à désobéir à son pere. Pensez-y cependant. J'aime à
prendre en toute
occasion les voies de la [433] douceur, & de l'honnêteté, quand
j'espere qu'elles peuvent
suffire; mais, si j'en veux bien user avec vous, ne croyez pas que
j'ignore comment se venge
l'honneur d'un gentilhomme offensé par un homme qui ne l'est pas.
LETTRE XI. REPONSE.
Epargnez-vous, Monsieur, des menaces vaines
qui ne m'effroient point, & d'injustes
reproches qui ne peuvent m'humilier. Sachez qu'entre deux personnes de
même âge il n'y
a d'autre suborneur que l'amour, & qu'il ne vous appartiendra
jamais d'avilir un homme
que votre fille honora de son estime.
Quel sacrifice osez-vous m'imposer, & à
quel titre l'exigez-vous? Est-ce à l'auteur de tous
mes maux qu'il faut immoler mon dernier espoir? Je veux respecter le
pere de Julie; mais
qu'il daigne être le mien s'il faut que j'apprenne à lui obéir. Non,
non, Monsieur, quelque
opinion que vous ayez de vos procédés, ils ne m'obligent point à
renoncer pour vous à des
droits si chers, & si bien mérités de mon coeur. Vous faites le
malheur de ma vie. Je ne
vous dois que la haine, & vous n'avez rien à prétendre de moi.
Julie a parlé; voilà mon
consentement. Ah qu'elle soit toujours obéie! Un autre la possédera:
mais j'en serai plus
digne d'elle.
Si votre fille eût daigné me consulter sur
les bornes de [434] votre autorité, ne doutez pas
que je ne lui eusse appris à résister à vos prétentions injustes. Quel
que soit l'empire dont
vous abusez, mes droits sont plus sacrés que les vôtres; la chaîne qui
nous lie est la borne
du pouvoir paternel, même devant les tribunaux humains; & quand
vous osez réclamer la
nature, c'est vous seul qui bravez ses lois.
N'alléguez pas non plus cet honneur si
bizarre, & si délicat que vous parlez de venger; nul
ne l'offense que vous-même. Respectez le choix de Julie, & votre
honneur est en sûreté;
car mon coeur vous honore malgré vos outrages; & malgré les maximes
gothiques,
l'alliance d'un honnête homme n'en déshonora jamais un autre. Si ma
présomption vous
offense, attaquez ma vie, je ne la défendrai jamais contre vous. Au
surplus, je me soucie
fort peu de savoir en quoi consiste l'honneur d'un gentilhomme; mais
quant à celui d'un
homme de bien, il m'appartient, je sais le défendre, & le
conserverai pur, & sans tache
jusqu'au dernier soupir.
Allez, pere barbare, & peu digne d'un
nom si doux, méditez d'affreux parricides, tandis
qu'une fille tendre, & soumise immole son bonheur à vos préjugés.
Vos regrets me
vengeront un jour des maux que vous me faites, & vous sentirez trop
tard que votre haine
aveugle, & dénaturée ne vous fut pas moins funeste qu'à moi. Je
serai malheureux, sans
doute; mais si jamais la voix du sangs'éleve au fond de votre coeur,
combien vous le serez
plus encore d'avoir sacrifié à des chimeres l'unique fruit de vos
entrailles, unique au
monde en beauté, en mérite, en vertus, & pour qui le Ciel prodigue
de ses dons n'oublia
rien qu'un meilleur pere!
BILLET.
Inclus dans la précédente Lettre.
Je rends à Julie d'Etange le droit de
disposer d'elle-même, & de donner sa main sans
consulter son coeur. S. G.
LETTRE XII. DE JULIE.
Je vouloix vous décrire la scene qui vient
de se passer, & qui a produit le billet que vous
avez dû recevoir; mais mon pere a pris ses mesures si justes qu'elle
n'a fini qu'un moment
avant le départ du courrier. Sa lettre est sans doute arrivée à tems à
la poste; il n'en peut être de même de celle-ci: votre résolution sera
prise, & votre réponse partie avant qu'elle
vous parvienne; ainsi tout détail seroit désormais inutile. J'ai fait
mon devoir; vous ferez
le vôtre; mais le sort nous accable, l'honneur nous trahit; nous serons
séparés à jamais,
& pour comble d'horreur, je vais passer dans les... Hélas! j'ai pu
vivre dans les tiens! O
devoir! à quoi sers-tu? O Providence!...il faut gémir, & se taire.
La plume échappe de ma main. J'étois
incommodée depuis [436] quelques jours;
l'entretien de ce matin m'a prodigieusement agitée...La tête, & le
coeur me font mal... je
me sens défaillir... le Ciel auroit-il pitié de mes peines ?... Je ne
puis me soutenir... je suis
forcée à me mettre au lit, & me console dans l'espoir de n'en point
relever. Adieu, mes
uniques amours. Adieu, pour la derniere fois, cher, & tendre ami de
Julie. Ah! si je ne dois
plus vivre pour toi, n'ai-je pas déjà cessé de vivre?
LETTRE XIII. DE JULIE A MDE. D'ORBE.
Il est donc vrai, chére, & cruelle
amie, que tu me rappelles à la vie, & à mes douleurs? J'ai
vu l'instant heureux où j'alloix rejoindre la plus tendre des meres;
tes soins inhumains
m'ont enchaînée pour la pleurer plus longtemps; & quand le désir de
la suivre m'arrache à la terre, le regret de te quitter m'y retient. Si
je me console de vivre, c'est par l'espoir de
n'avoir pas échappé tout entiere à la mort. Ils ne sont plus ces
agrémens de mon visage
que mon coeur a payés si cher; la maladie dont je sors m'en a délivrée.
Cette heureuse
perte ralentira l'ardeur grossiere d'un homme assez dépourvu de
délicatesse pour m'oser épouser sans mon aveu. Ne trouvant plus en moi
ce qui lui plut, il se souciera peu du reste.
Sans manquer de parole à mon pere, sans offenser l'ami dont il tient la
vie, je saurai
rebuter cet importun: ma bouche [437] gardera le silence; mais mon
aspect parlera pour
moi. Son dégoût me garantira de sa tyrannie, & il me trouvera trop
laide pour daigner me
rendre malheureuse.
Ah, chére cousine! Tu connus un coeur plus
constant, & plus tendre qui ne se fût pas ainsi
rebuté. Son goût ne se bornoit pas aux traits, & à la figure;
c'étoit moi qu'il aimoit, & non
pas mon visage; c'étoit par tout notre être que nous étions unis l'un à
l'autre; & tant que
Julie eût été la même, la beauté pouvoit fuir l'amour fût toujours
demeuré. Cependant il
a pu consentir... l'ingrat !... Il l'a dû puisque j'ai pu l'exiger. Qui
est-ce qui retient par leur
parole ceux qui veulent retirer leur coeur? Ai-je donc voulu retirer le
mien?...l'ai-je fait? O
Dieu! faut-il que tout me rappelle incessamment un tems qui n'est plus,
& des feux qui ne
doivent plus être! J'ai beau vouloir arracher de mon coeur cette image
chérie; je l'y sens
trop fortement attachée; je le déchire sans le dégager, & mes
efforts pour en effacer un si
doux souvenir ne font que l'y graver davantage.
Oserai-je te dire un délire de ma fievre,
qui, loin des'éteindre avec elle, me tourmente
encore plus depuis ma guérison? Oui, connois, & plains l'égarement
d'esprit de ta
malheureuse amie, & rends grâces au Ciel d'avoir préservé ton coeur
de l'horrible
passion qui le donne. Dans un des momens où j'étois le plus mal, je
crus, durant l'ardeur
du redoublement, voir à côté de mon lit cet infortuné, non tel qu'il
charmoit jadis mes
regards durant le court bonheur de ma vie, mais pâle, défait, mal en
ordre, & le désespoir
dans les yeux. Il étoit à genoux; il prit une de mes mains, & sans
dégoûter [438] de l'état
où elle étoit, sans craindre la communication d'un venin si terrible,
il la couvroit de
baisers, & de larmes. A son aspect j'éprouvai cette vive, &
délicieuse émotion que me
donnoit quelquefois sa présence inattendue. Je voulus m'élancer vers
lui; on me retint; tu
l'arrachas de ma présence; & ce qui me toucha le plus vivement, ce
furent ses
gémissemens que je crus entendre à mesure qu'il s'éloignoit.
Je ne puis te représenter l'effet étonnant
que ce rêve a produit sur moi. Ma fievre a été
longue, & violente; j'ai perdu la connoissance durant plusieurs
jours; j'ai souvent rêvé à
lui dans mes transports; mais aucun de ces rêves n'a laissé dans mon
imagination des
impressions aussi profondes que celle de ce dernier. Elle est telle
qu'il m'est impossible de
l'effacer de ma mémoire, & de mes sens. A chaque minute, à chaque
instant, il me semble
le voir dans la même attitude; son air, son habillement, son geste, son
triste regard,
frappent encore mes yeux: je crois sentir ses levres se presser sur ma
main; je la sens
mouiller de ses larmes; les sons de sa voix plaintive me font
tressaillir; je le vois entraîner
loin de moi; je fais effort pour le retenir encore: tout me retrace une
scene imaginaire avec
plus de force que les événemens qui me sont réellement arrivés.
J'ai long-tems hésité à te faire cette
confidence; la honte m'empêche de te la faire de
bouche; mais mon agitation, loin de se calmer, ne fait qu'augmenter de
jour en jour, & je
ne puis plus résister au besoin de t'avouer ma folie. Ah! qu'elle
s'empare de moi tout
entiere! Que ne puis-je [439] achever de perdre ainsi la raison,
puisque le peu qui m'en
reste ne sert plus qu'à me tourmenter!
Je reviens à mon rêve. Ma cousine,
raille-moi, si tu veux, de ma simplicité; mais il y a dans
cette vision je ne sais quoi de mystérieux qui la distingue du délire
ordinaire. Est-ce un
pressentiment de la mort du meilleur des hommes? Est-ce un
avertissement qu'il n'est déjà
plus? Le Ciel daigne-t-il me guider au moins un fois, &
m'invite-t-il à suivre celui qu'il me
fit aimer? Hélas! l'ordre de mourir sera pour moi le premier de ses
bienfaits.
J'ai beau me rappeler tous ces vains
discours dont la philosophie amuse les gens qui ne
sentent rien; ils ne m'en imposent plus, & je sens que je les
méprise. On ne voit point les
esprits, je le veux croire; mais deux âmes si étroitement unies ne
sauroient-elles avoir entre
elles une communication immédiate, indépendante du corps, & des
sens? L'impression
directe que l'une reçoit de l'autre ne peut-elle pas la transmettre au
cerveau, & recevoir de
lui par contre-coup les sensations qu'elle lui a données ?... Pauvre
Julie, que
d'extravagances! Que les passions nous rendent crédules!, & qu'un
coeur vivement touché
se détache avec peine des erreurs même qu'il aperçoit!
[440] LETTRE XIV. REPONSE .
Ah! fille trop malheureuse, & trop
sensible, n'es-tu donc née que pour souffrir? Je
voudrois en vain t'épargner des douleurs; tu sembles les chercher sans
cesse, & ton
ascendant est plus fort que tous mes soins. A tant de vrais sujets de
peine n'ajoute pas au
moins des chimeres; et, puisque ma discrétion t'est plus nuisible
qu'utile, sors d'une erreur
qui te tourmente: peut-être la triste vérité te sera-t-elle encore
moins cruelle. Apprends
donc que ton rêve n'est point un rêve; que ce n'est point l'ombre de
ton ami que tu as vue,
mais sa personne, & que cette touchante scene, incessamment
présente à ton imagination,
s'est passée réellement dans ta chambre le surlendemain du jour où tu
fus le plus mal.
La veille je t'avois quittée assez tard,
& M. d'Orbe, qui voulut me relever auprès de toi
cette nuit-là, étoit prêt à sortir, quand tout à coup nous vîmes entrer
brusquement, & se
précipiter à nos pieds ce pauvre malheureux dans un état à faire pitié.
Il avoit pris la
poste à la réception de ta derniere lettre. Courant jour, & nuit,
il fit la route en trois jours,
& ne s'arrêta qu'à la derniere poste en attendant la nuit pour
entrer en ville. Je te l'avoue à ma honte, je fus moins prompte que M.
d'Orbe à lui sauter au cou: sans savoir encore la
raison de son voyage, j'en prévoyois la [441] conséquence. Tant de
souvenirs amers, ton
danger, le sien, le désordre où je le voyois, tout empoisonnoit une si
douce surprise, &
j'étois trop saisie pour lui faire beaucoup de caresses. Je l'embrassai
pourtant avec un
serrement de coeur qu'il partageoit, & qui se fit sentir
réciproquement par de muettes étreintes, plus éloquentes que les cris
& les pleurs. Son premier mot fut: Que fait-elle? Ah!
que fait-elle? Donnez-moi la vie ou la mort. Je compris alors qu'il
étoit instruit de ta
maladie, & croyant qu'il n'en ignoroit pas non plus l'espece, j'en
parlai sans autre
précaution que d'exténuer le danger. Sitôt qu'il sçut que c'étoit la
petite vérole il fit un
cri & se trouva mal. La fatigue & l'insomnie jointes à
l'inquiétude d'esprit, l'avoient jetté
dans un tel abattement qu'on fut long-tems à le faire revenir. A peine
pouvoit-il parler; on
le fit coucher.
Vaincu par la nature, il dormit douze
heures de suite, mais avec tant d'agitation, qu'un
pareil sommeil devoit plus épuiser que réparer ses forces. Le
lendemain, nouvel embarras;
il vouloit te voir absolument. Je lui opposai le danger de te causer
une révolution; il offrit
d'attendre qu'il n'y eût plus de risque; mais son séjour même en étoit
un terrible;
j'essayai de le lui faire sentir. Il me coupa durement la parole.
Gardez votre barbare éloquence, me dit-il, d'un ton d'indignation:
c'est trop l'exercer à ma ruine. N'espérez pas
me chasser encore comme vous fîtes à mon exil. Je viendrois cent fois
du bout du monde
pour la voir un seul instant: mais je jure par l'Auteur de mon être,
ajouta-t-il
impétueusement, que je ne partirai point d'ici sans [442] l'avoir vue.
Eprouvons une fois si
je vous rendrai pitoyable, ou si vous me rendrez parjure.
Son parti étoit pris. M. d'Orbe fut d'avis
de chercher les moyens de le satisfaire pour le
pouvoir renvoyer avant que son retour fût découvert: car il n'étoit
connu dans la maison
que du seul Hanz, dont j'étois sûre, & nous l'avions appelé devant
nos gens d'un autre
nom que le sien.*[*On voit dans la quatrieme partie que ce nom
substitué étoit celui de S.
Preux. ] Je lui promis qu'il te verroit la nuit suivante, à condition
qu'il ne resteroit qu'un
instant, qu'il ne te parleroit point, & qu'il repartiroit le
lendemain avant le jour: j'en
exigeai sa parole. Alors, je fus tranquille; je laissai mon mari avec
lui, & je retournai près
de toi.
Je te trouvai sensiblement mieux,
l'éruption étoit achevée; le médecin me rendit le
courage, & l'espoir. Je me concertai d'avance avec Babi; & le
redoublement, quoique
moindre, t'ayant encore embarrassé la tête, je pris ce tems pour
écarter tout le monde, &
faire dire à mon mari d'amener son hôte, jugeant qu'avant la fin de
l'acces tu serois moins
en état de le reconnaître. Nous eûmes toutes les peines du monde à
renvoyer ton désolé
pere, qui chaque nuit s'obstinoit à vouloir rester. Enfin je lui dis en
colere qu'il
n'épargneroit la peine de personne, que j'étois également résolue à
veiller, & qu'ils avoit
bien, tout pere qu'il étoit, que sa tendresse n'étoit pas plus
vigilante que la mienne. Il
partit à regret; nous restâmes seules. M. d'Orbe arriva sur les onze
heures, & me dit qu'il
avoit laissét on ami dans [443] la rue: je l'allai chercher. Je le pris
par la main; il trembloit
comme la feuille. En passant dans l'antichambre les forces lui
manquerent; il respiroit avec
peine, & fut contraint de s'asseoir.
Alors, démêlant quelques objets à la foible
lueur d'une lumiere éloignée: "Oui, dit-il avec
un profond soupir, je reconnois les mêmes lieux. Une fois en ma vie je
les ai traversés... à
la même heure... avec le même mystere... j'étois tremblant comme
aujourd'hui... le coeur
me palpitoit de même... O téméraire! j'étois mortel, & j'osois
goûter... Que vais-je voir
maintenant dans ce même objet qui faisoit, & partageoit mes
transports? L'image du
trépas, un appareil de douleur, la vertu malheureuse, & la beauté
mourante!
Chere cousine, j'épargne à ton pauvre coeur
le détail de cette attendrissante scene. Il te
vit, & se tut; il l'avoit promis: mais quel silence! il se jeta à
genoux; il baisoit tes rideaux en
sanglotant; il élevoit les mains, & les yeux; il poussoit de sourds
gémissemens; il avoit
peine à contenir sa douleur, & ses cris. Sans le voir, tu sortis
machinalement une de tes
mains; il s'en saisit avec une espece de fureur; les baisers de feu
qu'il appliquoit sur cette
main malade t'éveillerent mieux que le bruit, & la voix de tout ce
qui t'environnoit. Je vis
que tu l'avois reconnu; & malgré sa résistance, & ses plaintes,
je l'arrachai de la chambre à l'instant, espérant éluder l'idée d'une
si courte apparition par le prétexte du délire.
Mais voyant ensuite que tu m'en disois [444] rien, je crus que tu
l'avois oubliée; je
défendis à Babi de t'en parler, & je sais qu'elle m'a tenu parole.
Vaine prudence
quel'amour a déconcertée, & qui n'a fait que laisser fermenter un
souvenir qu'il n'est plus
tems d'effacer!
Il partit comme il l'avoit promis, & je
lui fis jurer qu'il ne s'arrêteroit pas au voisinage.
Mais, ma chére, ce n'est pas tout; il faut achever de te dire ce
qu'aussi bien tu ne pourrois
ignorer longtemps. Milord Edouard passa deux jours apres; il se pressa
pour l'atteindre; il
le joignit à Dijon, & le trouva malade. L'infortuné avoit gagné la
petite vérole. Il m'avoit
caché qu'il ne l'avoit point eue, & je te l'avois mené sans
précaution. Ne pouvant guérir
ton mal, il le voulut partager. En me rappelant la maniere dont il
baisoit ta main, je ne puis
douter qu'il ne se soit inoculé volontairement. On ne pouvoit être plus
mal préparé; mais
c'étoit l'inoculation de l'amour, elle fut heureuse. Ce pere de la vie
l'a conservée au plus
tendre amant qui fut jamais: il est guéri; & suivant la derniere
lettre de Milord Edouard,
ils doivent être actuellement repartis pour Paris.
Voilà, trop aimable cousine, de quoi bannir
les terreurs funebres qui t'alarmoient sans
sujet. Depuis long-tems tu as renoncé à la personne de ton ami, &
sa vie est en sûreté. Ne
songe donc qu'à conserver la tienne, & à t'acquitter de bonne grace
du sacrifice que ton
coeur a promis à l'amour paternel. Cesse enfin d'être le jouet d'un
vain espoir, & de te
repoître de chimeres. Tu te presses beaucoup d'être fiere de ta
laideur; sois plus humble,
crois-moi, tu n'as encore que trop sujet de l'être. Tu as essuyé une
cruelle atteinte, [445]
mais ton visage a été épargné. Ce que tu prends pour des cicatrices ne
sont que des
rougeurs qui seront bientôt effacées. Je fus plus maltraitée que cela,
& cependant tu vois
que je ne suis pas trop mal encore. Mon ange, tu resteras jolie en
dépit de toi, &
l'indifférent Wolmar, que trois ans d'absence n'ont pu guérir d'un
amour conçu dans
huit jours, s'en guérira-t-il en te voyant à toute heure? O si ta seule
ressource est de
déplaire, que ton sort est désespéré!
LETTRE XV. DE JULIE.
C'en est trop, c'en est trop. Ami, tu as
vaincu. Je ne suis point à l'épreuve de tant
d'amour; ma résistance est épuisée. J'ai fait usage de toutes mes
forces; ma conscience
m'en rend le consolant témoignage. Que le Ciel ne me demande point
compte de plus qu'il
ne m'a donné! Ce triste coeur que tu achetas tant de fois, & qui
coûta si cher au tien,
t'appartient sans réserve; il fut à toi du premier moment où mes yeux
te virent, il te
restera jusqu'à mon dernier soupir. Tu l'as trop bien mérité pour le
perdre, & je suis
lasse de servir aux dépens de la justice une chimérique vertu.
Oui, tendre, & généreux amant, ta Julie
sera toujours tienne, elle t'aimera toujours; il le
faut, je le veux, je le dois. [446] Je te rends l'empire que l'amour
t'a donné; il ne te sera
plus ôté. C'est en vain qu'une voix mensongere murmure au fond de mon
ame, elle ne
m'abusera plus. Que sont les vains devoirs qu'elle m'oppose contre ceux
d'aimer à jamais
ce que le Ciel m'a fait aimer? Le plus sacré de tous, n'est-il pas
envers toi? N'est-ce pas à
toi seul que j'ai tout promis? Le premier voeu de mon coeur ne fut-il
pas de ne t'oublier
jamais, & ton inviolable fidélité n'est-elle pas un nouveau lien
pour la mienne? Ah! dans le
transport d'amour qui me rend à toi, mon seul regret est d'avoir
combattu des sentimens si
chers, & si légitimes. Nature, ô douce nature! reprends tous tes
droits; j'abjure les
barbares vertus qui t'anéantissent. Les penchans que tu m'as donnés
seront-ils plus
trompeurs qu'une raison qui m'égara tant de fois?
Respecte ces tendres penchants, mon aimable
ami; tu leur dois trop pour les air; mais
souffres-en le cher, & doux partage; souffre que les droits du
sang, & de l'amitié ne soient
pas éteins par ceux de l'amour. Ne pense point que pour te suivre
j'abandonne jamais la
maison paternelle. N'espere point que je me refuse aux liens que
m'impose une autorité
sacrée. La cruelle perte de l'un des auteurs de mes jours m'a trop
appris à craindre
d'affliger l'autre. Non, celle dont il attend désormois toute sa
consolation ne contristera pas
son ame accablée d'ennuis; je n'aurai point donné la mort à tout ce qui
me donna la vie.
Non, non; je connois mon crime, & ne puis le air. Devoir, honneur,
vertu, tout cela ne me
dit plus rien; mais pourtant je ne suis point un monstre; je suis
foible, & non dénaturée.
Mon parti est pris, [447] je ne veux désoler aucun de ceux que j'aime.
Qu'un pere esclave
de sa parole, & jaloux d'un vain titre dispose de ma main qu'il a
promise; que l'amour seul
dispose de mon coeur; que mes pleurs ne cessent de couler dans le sein
d'une tendre amie.
Que je sois vile, & malheureuse; mais que tout ce qui m'est cher
soit heureux, & content s'il
est possible. Formez tous trois ma seule existence, & que votre
bonheur me fasse oublier ma
misere, & mon désespoir.
LETTRE XVI. REPONSE.
Nous renaissons, ma Julie; tous les vrais
sentimens de nos âmes reprennent leurs cours. La
nature nous a conservé l'être, & l'amour nous rend à la vie. En
doutois-tu? L'osas-tu
croire, de pouvoir m'ôter ton coeur? Va, je le connois mieux que toi,
ce coeur que le Ciel a
fait pour le mien. Je les sens joins par une existence commune qu'ils
ne peuvent perdre
qu'à la mort. Dépend-il de nous de les séparer, ni même de le vouloir?
Tiennent-ils l'un à
l'autre par des noeuds que les hommes aient formés, & qu'ils
puissent rompre? Non, non,
Julie; si le sort cruel nous refuse le doux nom d'époux, rien ne peut
nous ôter celui
d'amans fideles; il sera consolation de nos tristes jours, & nous
l'emporterons au tombeau.
Ainsi nous recommençons de vivre pour
recommencer de [448] souffrir, & le sentiment de
notre existence n'est pour nous qu'un sentiment de douleur. Infortunés,
que sommes-nous
devenus? Comment avons-nous cessé d'être ce que nous fûmes? Où est cet
enchantement
de bonheur suprême? Où sont ces ravissemens exquis dont les vertus
animoient nos feux?
Il ne reste de nous que notre amour; l'amour seul reste, & ses
charmes se sont éclipsés.
Fille trop soumise, amante sans courage, tous nos maux nous viennent de
tes erreurs.
Hélas! un coeur moins pur t'auroit bien moins égarée! Oui, c'est
l'honnêteté du tien qui
nous perd; les sentimens droits qui le remplissent en ont chassé la
sagesse. Tu as voulu
concilier la tendresse filiale avec l'indomptable amour; en te livrant
à la fois à tous tes
penchants, tu les confonds au lieu de les accorder, & deviens
coupable à force de vertu. O
Julie, quel est ton inconcevable empire! Par quel étrange pouvoir tu
fascines ma raison!
Même en me faisant rougir de nos feux, tu te fais encore estimer par
tes fautes; tu me
forces de t'admirer en partageant tes remords... Des remords !...
étoit-ce à toi d'en
sentir?...toi que j'aimois... toi que je ne puis cesser d'adorer... Le
crime pourroit-il
approcher de ton coeur ?... Cruelle! en me le rendant ce coeur qui
m'appartient,
rends-le-moi tel qu'il me fut donné.
Que m'as-tu dit ?... qu'oses-tu me faire
entendre ?... Toi, passer dans les bras d'un autre !...
un autre te posséder !... N'être plus à moi !... ou, pour comble
d'horreur, n'être pas à moi
seul? Moi, j'éprouverois cet affreux supplice !... je te verrois
survivre à toi-même !... Non;
j'aime mieux te perdre que te partager... Que le Ciel ne me donna-t-il
un courage [449]
digne des transports qui m'agitent !... avant que ta main se fût avilie
dans ce noeud funeste
abhorré par l'amour, & réprouvé par l'honneur, j'irois de la mienne
te plonger un
poignard dans le sein; j'épuiserois ton chaste coeur d'un sang que
n'auroit point souillé
l'infidélité. A ce pur-sang je mêlerois celui qui brûle dans mes veines
d'un feu que rien ne
peut éteindre, je tomberois dans tes bras; je rendrois sur tes levres
mon dernier soupir... Je
recevrois le tien... Julie expirante!...ces yeux si doux éteins par les
horreurs de la mort!...ce
sein, ce trône de l'amour déchiré par ma main, versant à gros bouillons
le sang, & la vie
!... Non, vis, & souffre! porte la peine de ma lâcheté. Non, je
voudrois que tu ne fusses
plus; mais je ne puis t'aimer assez pour te poignarder.
O si tu connoissois l'état de ce coeur
serré de détresse! Jamais il ne brûla d'un feu si
sacré; jamais ton innocence, & ta vertu ne lui fut si chére. Je
suis amant, je suis aimé, je le
sens; mais je ne suis qu'un homme, & il est au-dessus de la force
humaine de renoncer à la
suprême félicité. Une nuit, une seul nuit a changé pour jamais toute
mon ame. O te-moi
ce dangereux souvenir, & je suis vertueux. Mais cette nuit fatale
regne au fond de mon
coeur, & va couvrir de son ombre le reste de ma vie. Ah! Julie!
objet adoré! s'il faut être à
jamais misérables, encore une heure de bonheur, & des regrets
éternels!
Ecoute celui qui t'aime. Pourquoi
voudrions-nous être plus sages nous seuls que tout le
reste des hommes, & suivre avec une simplicité d'enfans de
chimériques vertus dont tout
le monde parle, & que personne ne pratique? Quoi! serons-nous [450]
meilleurs moralistes
que ces foules de savans dont Londres, & Paris sont peuplés, qui
tous se raillent de la
fidélité conjugale, & regardent l'adultere comme un jeu? Les
exemples n'en sont point
scandaleux; il n'est pas même permis d'y trouver à redire; & tous
les honnêtes gens se
riroient ici de celui qui, par respect pour le mariage, résisteroit au
penchant de son coeur.
En effet, disent-ils, un tort qui n'est que dans l'opinion n'est-il pas
nul quand il est secret?
Quel mal reçoit un mari d'une infidélité qu'il ignore? De quelle
complaisance une femme
ne rachete-t-elle pas ses fautes?*[*Et où le bon Suisse avoit-il vu
cela? Il y a long-tems que
les femmes galantes l'ont pris sur un plus haut ton. Elles commencent
par établir fierement
leurs amans dans la maison, & si l'on daigne y souffrir le mari,
c'est autant qu'il se
comporte envers eux avec le respect qu'il leur doit. Une femme qui se
cacheroit d'un
mauvais commerce feroit croire qu'elle en a honte, & seroit
deshonorée; pas une honnête
femme ne voudroit la voit. ] Quelle douceur n'emploie-t-elle pas à
prévenir ou guérir ses
soupçons? Privé d'un bien imaginaire, il vit réellement plus heureux;
& ce prétendu
crime dont on fait tant de bruit n'est qu'un lien de plus dans la
société.
A Dieu ne plaise, ô chére amie de mon
coeur, que je veuille rassurer le tien par ces
honteuses maximes! Je les abhorre sans savoir les combattre; & ma
conscience y répond
mieux que ma raison. Non que je me fasse fort d'un courage que je hais,
ni que je voulusse
d'une vertu si coûteuse: mais je me crois moins coupable en me
reprochant mes fautes
qu'en m'efforçant de les justifier; & je regarde comme le comble du
crime d'en vouloir ôter les remords.
[451] Je ne sais ce que j'écris; je me sens
l'ame dans un état affreux, pire que celui même
où j'étois avant d'avoir reçu ta lettre. L'espoir que tu me rends est
triste & sombre; il éteint cette lueur si pure qui nous guida tant
de fois; tes attraits s'en ternissent & ne
deviennent que plus touchans; je te vois tendre & malheureuse; mon
coeur est inondé des
pleurs qui coulent de tes yeux, & je me reproche avec amertume un
bonheur que je ne puis
plus goûter qu'aux dépens du tien.
Je sens pourtant qu'une ardeur secrete
m'anime encore & me rend le courage que veulent
m'ôter les remords. Chére amie, ah! sais-tu de combien de pertes un
amour pareil au mien
peut te dédommager? Sais-tu jusqu'à quel point un amant qui ne respire
que pour toi peut
te faire aimer la vie? Conçois-tu bien que c'est pour toi seule que je
veux vivre, agir,
penser, sentir désormois? Non, source délicieuse de mon être, je
n'aurai plus d'âme que
ton ame, je ne serai plus rien qu'une partie de toi-même, & tu
trouveras au fond de mon
coeur une si douce existence que tu ne sentiras point ce que la tienne
aura perdu de ses
charmes. Hé bien! nous serons coupables, mais nous ne serons point
méchans; nous serons
coupables, mais nous aimerons toujours la vertu: loin d'oser excuser
nos fautes, nous en
gémirons; nous les pleurerons ensemble; nous les racheterons, s'il est
possible, à force
d'être bienfaisans & bons. Julie! ô Julie! que ferois-tu, que
peux-tu faire? Tu ne peux échapper à mon coeur: n'a-t-il pas épousé le
tien?
Ces vains projets de fortune qui m'ont si
grossierement [452] abusé sont oubliés depuis
longtemps. Je vais m'occuper uniquement des soins que je dois à Milord
Edouard; il veut
m'entraîner en Angleterre; il prétend que je puis l'y servir. Eh bien!
je l'y suivrai. Mais je
me déroberai tous les ans; je me rendrai secretement près de toi. Si je
ne puis te parler, au
moins je t'aurai vue; j'aurai du moins baisé tes pas; un regard de tes
yeux m'aura donné
dix mois de vie. Forcé de repartir, en m'éloignant de celle que j'aime,
je compterai pour
me consoler les pas qui doivent m'en rapprocher. Ces fréquens voyages
donneront le
change à ton malheureux amant; il croira déjà jouir de ta vue en
partant pour t'aller
voir; le souvenir de ses transports l'enchantera durant son retour;
malgré le sort cruel, ses
tristes ans ne seront pas tout à fait perdus; il n'y en aura point qui
ne soient marqués par
des plaisirs, & les courts momens qu'il passera près de toi se
multiplieront sur sa vie
entiere.
[453] LETTRE XVII. DE MDE. D'ORBE A L'AMANT
DE JULIE.
Votre amante n'est plus; mais j'ai retrouvé
mon amie, & vous en avez acquis une dont le
coeur peut vous rendre beaucoup plus que vous n'avez perdu. Julie est
mariée, & digne de
rendre heureux l'honnête homme qui vient d'unir son sort au sien. Apres
tant
d'imprudences, rendez grâces au Ciel qui vous a sauvés tous deux, elle
de l'ignominie, &
vous du regret de l'avoir déshonorée. Respectez son nouvel état; ne lui
écrivez point; elle
vous en prie. Attendez qu'elle vous écrive; c'est ce qu'elle fera dans
peu. Voici le tems où je
vais connoître si vous méritez l'estime que j'eus pour vous, & si
votre coeur est sensible à
une amitié pure, & sans intérêt.
[454] LETTRE XVIII. DE JULIE A SON AMI.
Vous êtes depuis si long-tems le
dépositaire de tous les secrets de mon coeur, qu'il ne
sauroit plus perdre une si douce habitude. Dans la plus importante
occasion de ma vie il
veut s'épancher avec vous. Ouvrez-lui le vôtre, mon aimable ami;
recueillez dans votre
sein les longs discours de l'amitié: si quelquefois elle rend diffus
l'ami qui parle, elle rend
toujours patient l'ami qui écoute.
Liée au sort d'un époux, ou plutôt aux
volontés d'un pere, par une chaîne indissoluble,
j'entre dans une nouvelle carriere qui ne doit finir qu'à la mort. En
la commençant, jetons
un moment les yeux sur celle que je quitte: il ne nous sera pas pénible
de rappeler un tems
si cher. Peut-être y trouverai-je des leçons pour bien user de celui
qui me reste; peut-être
y trouverez-vous des lumieres pour expliquer ce que ma conduite eut
toujours d'obscur à
vos yeux. Au moins, en considérant ce que nous fûmes l'un à l'autre,
nos coeurs n'en
sentiront que mieux ce qu'ils se doivent jusqu'à la fin de nos jours.
Il y a six ans à peu près que je vous vis
pour la premiere fois; vous étiez jeune, bien fait,
aimable; d'autres jeunes gens m'ont paru plus beaux, & mieux faits
que vous; aucun ne
m'a donné la moindre émotion, & mon coeur fut à vous [455] des la
premiere vue.*[*M.
Richardson se moque beaucoup de ces attachemens nés de la premiere vue,
& fondés sur
des conformités indefinissables. C'est fort bien fait de s'en moquer,
mais comme il n'en
existe que trop de cette espece, au lieu de s'amuser à les nier, ne
seroit pas mieux de nous
apprendre à les vaincre? ] Je crus voir sur votre visage les traits de
l'ame qu'il faloit à la
mienne. Il me sembla que mes sens ne servoient que d'organe à des
sentimens plus nobles;
& j'aimai dans vous moins ce que j'y voyois que ce que je croyois
sentir en moi-même. Il
n'y a pas deux mois que je pensois encore ne m'être pas trompée;
l'aveugle amour, me
disois-je, avoit raison; nous étions faits l'un pour l'autre; je serois
à lui si l'ordre humain
n'eût troublé les rapports de la nature; & s'il étoit permis à
quelqu''un d'être heureux,
nous aurions dû l'être ensemble.
Mes sentimens nous furent communs; ils
m'auraient abusée si je les eusse éprouvés seule.
L'amour que j'ai connu ne peut noître que d'une convenance réciproque,
& d'un accord
des âmes. On n'aime point si l'on n'est aimé, du moins on n'aime pas
longtemps. Ces
passions sans retour qui font, dit-on, tant de malheureux, ne sons
fondées que sur les sens:
si quelques-unes pénetrent jusqu'à l'ame, c'est par des rapports faux
dont on est bientôt
détrompé. L'amour sensuel ne peut se passer de la possession, &
s'éteint par elle. Le
véritable amour ne peut se passer du coeur, & dure autant que les
rapports qui l'ont fait
naître.*[*Quand ces rapports sont chimériques, il dure autant que
l'illusion qui nous les
fait imaginer. ] Tel fut le nôtre en commençant; tel il sera, j'espere,
jusqu'à la fin de nos
jours, quand nous l'aurons mieux ordonné. Je vis, je sentis que [456]
j'étois aimée, & que
je devois l'être: la bouche étoit muette, le regard étoit contraint,
mais le coeur se faisoit
entendre. Nous éprouvâmes bientôt entre nous ce je ne sais quoi qui
rend le silence éloquent, qui fait parler des yeux baissés, qui donne
une timidité téméraire, qui montre
les désirs par la crainte, & dit tout ce qu'il n'ose exprimer.
Je sentis mon coeur, & me jugeai perdue
à votre premier mot. J'aperçus la gêne de votre
réserve; j'approuvai ce respect, je vous en aimai davantage: je
cherchois à vous
dédommager d'un silence pénible, & nécessaire sans qu'il en coutât
à mon innocence; je
forçai mon naturel; j'imitai ma cousine, je devins badine, &
folâtre comme elle, pour
prévenir des explications trop graves, & faire passer mille tendres
caresses à la faveur de
ce feint enjouement. Je vouloix vous rendre si doux votre état présent,
que la crainte d'en
changer augmentât votre retenue. Tout cela me réussit mal: on ne sort
point de son
naturel impunément. Insensée que j'étois! j'accélérai ma perte au lieu
de la prévenir,
j'employai du poison pour palliatif; et ce qui devoit vous faire taire
fut précisément ce qui
vous fit parler. J'eus beau, par une froideur affectée, vous tenir
éloigné dans le
tête-à-tête; cette contrainte même me trahit: vous écrivîtes. Au lieu
de jetter au feu votre
premiere lettre ou de la porter à ma mere, j'osai l'ouvrir: ce fut là
mon crime, & tout le
reste fut forcé. Je voulus m'empêcher de répondre à ces lettres
funestes que je ne pouvois
m'empêcher de lire. Cet affreux combat altéra ma santé: je vis l'abîme
où j'alloix me
précipiter. J'eus horreur de moi-même, & ne pus me résoudre à [457]
vous laisser partir.
Je tombai dans une sorte de désespoir; j'aurois mieux aimé que vous ne
fussiez plus que
de n'être point à moi: j'en vins jusqu'à souhaiter votre mort, jusqu'à
vous la demander.
Le Ciel a vu mon coeur; cet effort doit racheter quelques fautes.
Vous voyant prêt à m'obéir, il falut
parler. J'avois reçu de la Chaillot des leçons qui ne
me firent que mieux connoître les dangers de cet aveu. L'amour qui me
l'arrachoit
m'apprit à en éluder l'effet. Vous futes mon dernier refuge; j'eu
sassez de confiance en
vous pour vous armer contre ma foiblesse; je vous crus digne de me
sauver de moi-même,
& je vous rendis justice. En vous voyant respecter un dépôt si
cher, je connus que ma
passionne m'aveugloit point sur les vertus qu'elle me faisoit trouver
en vous. Je m'y livrois
avec d'autant plus de sécurité, qu'il me sembla que nos coeurs se
suffisoient l'un à l'autre.
Sûre de ne trouver au fond du mien que des sentimens honnêtes, je
goûtois sans
précaution les charmes d'une douce familiarité. Hélas! je ne voyois pas
que le mal
s'invétéroit par ma négligence, & que l'habitude étoit plus
dangereuse que l'amour.
Touchée de votre retenue, je crus pouvoir sans risque modérer la
mienne; dans
l'innocence de mes désirs, je pensois encourager en vous la vertu même
par les tendres
caresses de l'amitié. J'appris dans le bosquet de Clarens que j'avois
trop compté sur moi,
& qu'il ne faut rien accorder aux sens quand on veut leur refuser
quelque chose. Un
instant, un seul instant embrasa les miens d'un feu que rien ne put
éteindre; et si ma
volonté résistoit encore, des lors mon coeur fut corrompu.
[458] Vous partagiez mon égarement: votre
lettre me fit trembler. Le péril étoit doublé:
pour me garantir de vous, & de moi il falut vous éloigner. Ce fut
le dernier effort d'une
vertu mourante. En fuyant vous achevâtes de vaincre; & sitôt que je
ne vous vis plus, ma
langueur m'ôta le peu de force qui me restoit pour vous résister.
Mon pere, en quittant le service, avoit
amené chez lui M. de Wolmar: la vie qu'il lui devoit,
& une liaison de vingt ans, lui rendoient cet ami si cher, qu'il ne
pouvoit se séparer de lui.
M. de Wolmar avançoit en âge; & quoique riche, & de grande
naissance, il ne trouvoit
point de femme qui lui convînt. Mon pere lui avoit parlé de sa fille en
homme qui
souhaitoit se faire un gendre de son ami; il fut question de la voir,
& c'est dans ce dessein
qu'ils firent le voyage ensemble. Mon destin voulut que je plusse à M.
de Wolmar, qu
in'avoit jamais rien aimé. Ils se donnerent secretement leur parole;
& M. de Wolmar,
ayant beaucoup d'affaires à régler dans une cour du Nord où étoient sa
famille, & sa
fortune, il en demanda le temps, & partit sur cet engagement
mutuel. Apres son départ,
mon pere nous déclara à ma mere, & à moi qu'il me l'avoit destiné
pour époux, &
m'ordonna d'un ton qui ne laissoit point de réplique à ma timidité de
me disposer à
recevoir sa main. Ma mere, qui n'avoit que trop remarqué le penchant de
mon coeur, &
qui se sentoit pour vous une inclination naturelle, essaya plusieurs
fois d'ébranler cette
résolution; sans oser vous proposer, elle parloit de maniere à donner à
mon pere de la
considération pour vous, & le désir de vous connoître; mais la
qualité qui vous manquoit
[459] le rendit insensible à toutes celles que vous possédiez; &
s'il convenoit que la
naissance ne les pouvoit remplacer, il prétendoit qu'elle seule pouvoit
les faire valoir.
L'impossibilité d'être heureuse irrita des
feux qu'elle eût dû éteindre. Une flatteuse
illusion me soutenoit dans mes peines; je perdis avec elle la force de
les supporter. Tant
qu'il me fût resté quelque espoir d'être à vous, peut-être aurois-je
triomphé de moi; il
m'en eût moins coûté de vous résister toute ma vie que de renoncer à
vous pour jamais;
& la seule idée d'un combat éternel m'ôta le courage de vaincre.
La tristesse, & l'amour consumoient mon
coeur; je tombai dans un abattement dont mes
lettres se sentirent. Celles que vous m'écrivîtes de Meillerie y mit le
comble; à mes propres
douleurs se joignit le sentiment de votre désespoir. Hélas! c'est
toujours l'ame la plus
foible qui porte les peines de toutes deux. Le parti que vous m'osiez
proposer mit le comble à mes perplexités. L'infortune de mes jours
étoit assurée, l'inévitable choix qui me restoit à faire étoit d'y
joindre celle de mes parens ou la vôtre. Je ne pus supporter cette
horrible
alternative: les forces de la nature ont un terme; tant d'agitations
épuiserent les miennes.
Je souhaitai d'être délivrée de la vie. Le Ciel parut avoir pitié de
moi; mais la cruelle
mort m'épargna pour me perdre. Je vous vis, je fus guérie, & je
péris.
Si je ne trouvai point le bonheur dans mes
fautes, je n'avois jamais espéré l'y trouver. Je
sentois que mon coeur étoit fait pour la vertu, & qu'il ne pouvoit
être heureux sans elle; je
succombai par foiblesse, & non par erreur; je n'eus pas même [460]
l'excuse de
l'aveuglement. Il ne me restoit aucun espoir; je ne pouvois plus
qu'être infortunée.
L'innocence, & l'amour m'étoient également nécessaires; ne pouvant
les conserver
ensemble, & voyant votre égarement, je ne consultai que vous dans
mon choix, & me
perdis pour vous sauver.
Mais il n'est pas si facile qu'on pense de
renoncer à la vertu. Elle tourmente long-tems ceux
qui l'abandonnent; & ses charmes, qui font les délices des âmes
pures, font le premier
supplice du méchant, qui les aime encore, & n'en sauroit plus
jouir. Coupable, & non
dépravée, je ne pus échapper aux remords qui m'attendoient; l'honnêteté
me fut chére
même apres l'avoir perdue; ma honte, pour être secrete, ne m'en fut pas
moins amere; &
quand tout l'univers en eût été témoin, je ne l'aurois pas mieux
sentie. Je me consoloix
dans ma douleur comme un blessé qui craint la gangrene, & en qui le
sentiment de son mal
soutient l'espoir d'en guérir.
Cependant cet état d'opprobre m'étoit
odieux. A force de vouloir étouffer le reproche
sans renoncer au crime, il m'arriva ce qu'il arrive à toute ame honnête
qui s'égare, & qui
se plaît dans son égarement. Une illusion nouvelle vint adoucir
l'amertume du repentir;
j'espérai tirer de ma faute un moyen de la réparer, & j'osai former
le projet de
contraindre mon pere à nous unir. Le premier fruit de notre amour
devoit serrer ce doux
lien. Je le demandois au Ciel comme le gage de mon retour à la vertu,
& de notre bonheur
commun; je le désirois comme un autre à ma place auroit pu le craindre;
le tendre amour,
tempérant par son prestige le murmure de la conscience, me consoloit de
ma foiblesse par
l'effet que [461] j'en attendois, & faisoit d'une si chére attente
le charme & l'espoir de ma
vie.
Sitôt que j'aurois porté des marques
sensibles de mon état, j'avois résolu d'en faire en
présence de toute ma famille une déclaration publique à M.
Perret.*[*Pasteur du lieu.] Je
suis timide, il est vrai; je sentois tout ce qu'il m'en devoit coûter,
mais l'honneur même
animoit mon courage, & j'aimois mieux supporter une fois la
confusion que j'avois
méritée, que de nourrir une honte éternelle au fond de mon coeur. Je
savois que mon pere
me donneroit la mort ou mon amant; cette alternative n'avoit rien
d'effrayant pour moi; &,
de maniere ou d'autre, j'envisageois dans cette démarche la fin de tous
mes malheurs.
Tel étoit, mon bon ami, le mystere que je
voulus vous dérober, & que vous cherchiez à
pénétrer avec une si curieuse inquiétude. Mille raisons me forçoient à
cette réserve avec
un homme aussi emporté que vous; sans compter qu'il ne faloit pas armer
d'un nouveau
prétexte votre indiscrete importunité. Il étoit à propos sur-tout de
vous éloigner durant
une si périlleuse scene; & je savois bien que vous n'auriez jamais
consenti à m'abandonner
dans un danger pareil, s'il vous eût été connu.
Hélas! je fus encore abusée par une si
douce espérance! Le Ciel rejetta des projets conçus
dans le crime; je ne méritois pas l'honneur d'être mere; mon attente
resta toujours vaine,
& il me fut refusé d'expier ma faute aux dépens de ma réputation.
Dans le désespoir que
j'en conçus, l'imprudent [462] rendez-vous qui mettoit votre vie en
danger fut une
témérité que mon fol amour me voiloit d'une si douce excuse: je m'en
prenois à moi du
mauvais succes de mes voeux, & mon coeur abusé par ses désirs ne
voyoit dans l'ardeur de
les contenter que le soin de les rendre un jour légitimes.
Je les crus un instant accomplis; cette
erreur fut la source du plus cuisant de mes regrets, &
l'amour exaucé par la nature n'en fut que plus cruellement trahi par la
destinée. Vous
avez sçu*[*Ceci suppose d'autres lettres que nous n'avons pas.] quel
accident détruisit,
avec le germe que je portois dans mon sein, le dernier fondement de mes
espérances. Ce
malheur m'arriva précisément dans le tems de notre séparation: comme si
le Ciel eût
voulu m'accabler alors de tous les maux que j'avois mérités, &
couper à la fois tous les
liens qui pouvoient nous unir.
Votre départ fut la fin de mes erreurs
ainsi que de mes plaisirs; je reconnus, mais trop
tard, les chimeres qui m'avoient abusée. Je me vis aussi méprisable que
je l'étois devenue,
& aussi malheureuse que je devois toujours l'être avec un amour
sans innocence, & des
désirs sans espoir qu'il m'étoit impossible d'éteindre. Tourmentée de
mille vains regrets,
je renonçai à des réflexions aussi douloureuses qu'inutiles; je ne
valais plus la peine que
je songeasse à moi-même, je consacrai ma vie à m'occuper de vous. Je
n'avois plus
d'honneur que le vôtre, plus d'espérance qu'en votre bonheur, & les
sentimens qui me
venoient de vous étoient les seuls dont je crusse pouvoir être encore
émue.
[463] L'amour ne m'aveugloit point sur vos
défauts, mais il me les rendoit chers; & telle étoit son illusion,
que je vous aurois moins aimé si vous aviez été plus parfait. Je
connoissois votre coeur, vos emportements; je savois qu'avec plus de
courage que moi vous
aviez moins de patience, & que les maux dont mon ame étoit accablée
mettroient la vôtre
au désespoir. C'est par cette raison que je vous cachai toujours avec
soin les engagemens
de mon pere; & à notre séparation, voulant profiter du zele de
Milord Edouard pour votre
fortune, & vous en inspirer un pareil à vous-même, je vous flattois
d'un espoir que je
n'avois pas. Je fis plus; connoissant le danger qui nous menaçoit, je
pris la seule
précaution qui pouvoit nous en garantir; & vous engageant avec ma
parole ma liberté
autant qu'il m'étoit possible, je tâchai d'inspirer à vous de la
confiance, à moi de la
fermeté, par une promesse que je n'osasse enfreindre, & qui pût
vous tranquilliser.
C'étoit un devoir puéril, j'en conviens, & cependant je ne m'en
serais jamois départie. La
vertu est si nécessaire à nos coeurs que; quand on a une fois abandonné
la véritable, on
s'en fait ensuite une à sa mode, & l'on y tient plus fortement
peut-être parce qu'elle est de
notre choix.
Je ne vous dirai point combien j'éprouvai
d'agitations depuis votre éloignement. La pire
de toutes étoit la crainte d'être oubliée. Le séjour où vous étiez me
faisoit trembler; votre
maniere d'y vivre augmentoit mon effroi; je croyois déjà vous voir
avilir jusqu'à n'être
plus qu'un homme à bonnes fortunes. Cette ignominie m'étoit plus
cruelle que tous mes
maux; j'aurois mieux aimé vous savoir malheureux que méprisable; [464]
apres tant de
peines auxquelles j'étois accoutumée, votre déshonneur étoit la seule
que je ne pouvois
supporter.
Je fus rassurée sur des craintes que le ton
de vos lettrescommençoit à confirmer; & je le
fus par un moyen qui eût pu mettre le comble aux alarmes d'une autre.
Je parle du
désordre où vous vous laissâtes entraîner, & dont le prompt, &
libre aveu fut de toutes les
preuves de votre franchise celle qui m'a le plus touchée. Je vous
connoissois trop pour
ignorer ce qu'un pareil aveu devoit vous coûter, quand même j'aurois
cessé de vous être
chére; je vis que l'amour, vainqueur de la honte, avoit pu seul vous
l'arracher. Je jugeai
qu'un coeur si sincere étoit incapable d'une infidélité cachée; je
trouvai moins de tort
dans votre faute que de mérite à la confesser, & me rappelant vos
anciens engagements, je
me guéris pour jamais de la jalousie.
Mon ami, je n'en fus pas plus heureuse;
pour un tourment de moins sans cesse il en
renaissoit mille autres, & je ne connus jamais mieux combien il est
insensé de chercher
dans l'égarement de son coeur un repos qu'on ne trouve que dans la
sagesse. Depuis
long-tems je pleurois en secret la meilleure des meres, qu'une langueur
mortelle consumait
insensiblement. Babi, à qui le fatal effet de ma chute m'avoit forcée à
me confier, me
trahit, & lui découvrit nos amours, & mes fautes. A peine
eus-je retiré vos lettres de chez
ma cousine qu'elles furent surprises. Le témoignage étoit convaincant;
la tristesse acheva
d'ôter à ma mere le peu de forces que son mal lui avoit laissées. Je
faillis expirer de regret à ses pieds. Loin de m'exposer à la mort que
je méritois, elle voila ma [465] honte, & se
contenta d'en gémir; vous-même, qui l'aviez si cruellement abusée, ne
pûtes lui devenir
odieux. Je fus témoin de l'effet que produisit votre lettre sur son
coeur tendre, &
compatissant. Hélas! elle désiroit votre bonheur, & le mien. Elle
tenta plus d'une fois...
Que sert de rappeler une espérance à jamais éteinte! Le Ciel en avoit
autrement ordonné.
Elle finit ses tristes jours dans la douleur de n'avoir pu fléchir un
époux sévere, & de
laisser une fille si peu digne d'elle.
Accablée d'une si cruelle perte, mon ame
n'eut plus de force que pour la sentir; la voix de
la nature gémissante étouffa les murmures de l'amour. Je pris dans une
espece d'horreur
la cause de tant de maux; je voulus étouffer enfin l'odieuse passion
qui me les avoit attirés,
& renoncer à vous pour jamais. Il le falloit, sans doute;
n'avois-je assez de quoi pleurer le
reste de ma vie sans chercher incessamment de nouveaux sujets de
larmes? Tout sembloit
favoriser ma résolution. Si la tristesse attendrit l'ame, une profonde
affliction l'endurcit.
Le souvenir de ma mere mourante effaçoit le vôtre; nous étions
éloignés; l'espoir m'avoit
abandonnée. Jamais mon incomparable amie ne fut si sublime ni si digne
d'occuper seule
tout mon coeur; sa vertu, sa raison, son amitié, ses tendres caresses,
sembloient l'avoir
purifié; je vous crus oublié, je me crus guérie. Il étoit trop tard; ce
que j'avois pris pour
la froideur d'un amour éteint n'étoit que l'abattement du désespoir.
Comme un malade qui cesse de souffrir en
tombant en foiblesse se ranime à de plus vives
douleurs, je sentis bientôt renoître toutes les miennes quand mon pere
m'eut annoncé
[466] le prochain retour de M. de Wolmar. Ce fut alors que l'invincible
amour me rendit
des forces que je croyois n'avoir plus. Pour la premiere fois de ma vie
j'osai résister en face à mon pere; je lui protestai nettement que
jamais M. de Wolmar ne me seroit rien, que
j'étois déterminée à mourir fille, qu'il étoit maître de ma vie, mais
non pas de mon coeur,
& que rien ne me feroit changer de volonté. Je ne vous parlerai ni
de sa colere ni des
traitemens que j'eus à souffrir. Je fus inébranlable: ma timidité
surmontée m'avoit
portée à l'autre extrémité, & si j'avois le ton moins impérieux que
mon pere, je l'avois
tout aussi résolu.
Il vit que j'avois pris mon parti, &
qu'il ne gagneroit rien sur moi par autorité. Un instant
je me crus délivrée de ses persécutions. Mais que devins-je quand tout
à coup je vis à
mes pieds le plus sévere des peres attendri, & fondant en larmes?
Sans me permettre de me
lever, il me serroit les genoux, & fixant ses yeux mouillés sur les
miens, il me dit d'une voix
touchante que j'entends encore au dedans de moi: Ma fille, respecte les
cheveux blancs de
ton malheureux pere; ne le fais pas descendre avec douleur au tombeau,
comme celle qui te
porta dans son sein; ah! veux-tu donner la mort à toute ta famille?
Concevez mon saisissement. Cette attitude,
ce ton, ce geste, ce discours, cette affreuse idée,
me bouleverserent au point que je me laissai aller demi-morte entre ses
bras, & ce ne fut
qu'apres bien des sanglots dont j'étois oppressée que je pus lui
répondre d'une voix
altérée, & faible: "O mon pere! j'avois des armes contre vos
menaces, je n'en ai point
[467] contre vos pleurs; c'est vous qui ferez mourir votre fille.
Nous étions tous deux tellement agités que
nous ne pûmes de long-tems nous remettre.
Cependant, en repassant en moi-même ses derniers mots, je conçus qu'il
étoit plus instruit
que je n'avois cru, & résolue de me prévaloir contre lui de ses
propres connoissances, je
me préparois à lui faire, au péril de ma vie, un aveu trop long-tems
différé, quand,
m'arrêtant avec vivacité comme s'il eût prévu, & craint ce que
j'alloix lui dire, il me parla
ainsi:
Je sais quelle fantaisie indigne d'une
fille bien née vous nourrissez au fond de votre coeur.
Il est tems de sacrifier au devoir, & à l'honnêteté une passion
honteuse qui vous
déshonore, & que vous ne satisferez jamais qu'aux dépens de ma vie.
Ecoutez une fois ce
que l'honneur d'un pere, & le vôtre exigent de vous, &
jugez-vous vous-même.
M. de Wolmar est un homme d'une grande
naissance, distingué par toutes les qualités qui
peuvent la soutenir, qui jouit de la considération publique, & qui
la mérite. Je lui dois la
vie; vous savez les engagemens que j'ai pris avec lui. Ce qu'il faut
vous apprendre encore,
c'est qu'étant allé dans son pays pour mettre ordre à ses affaires, il
s'est trouvé
enveloppé dans la derniere révolution, qu'il y a perdu ses biens, qu'il
n'a lui-même échappé à l'exil en Sibérie que par un bonheur singulier,
& qu'il revient avec le triste
débris de sa fortune, sur la parole de son ami, qui n'en manqua jamais
à personne.
Prescrivez-moi maintenant la réception qu'il faut lui faire à son
retour. Lui dirai-je:
Monsieur, je vous ai promis ma fille tandis que [468] vous étiez riche,
mais à présent que
vous n'avez plus rien, je me rétracte, & ma fille ne veut point de
vous? Si ce n'est pas ainsi
que j'énonce mon refus, c'est ainsi qu'on l'interprétera: vos amours
allégués seront pris
pour un prétexte, ou ne seront pour moi qu'un affront de plus; &
nous passerons, vous
pour une fille perdue, moi pour un malhonnête homme qui sacrifie son
devoir, & sa foi à
un vil intérêt, & joint l'ingratitude à l'infidélité. Ma fille, il
est trop tard pour finir dans
l'opprobre une vie sans tache, & soixante ans d'honneur ne
s'abandonnent pas en un quart
d'heure.
Voyez donc, continua-t-il, combien tout ce
que vous pouvez me dire est à présent hors de
propos; voyez si des préférences que la pudeur désavoue, & quelque
feu passager de
jeunesse peuvent jamais être mis en balance avec le devoir d'une fille,
& l'honneur
compromis d'un pere. S'il n'étoit question pour l'un des deux que
d'immoler son bonheur à l'autre, ma tendresse vous disputeroit un si
doux sacrifice; mais, mon enfant, l'honneur a
parlé, & dans le sang dont tu sors, c'est toujours lui qui décide."
Je ne manquois pas de bonnes réponses à ce
discours; mais les préjugés de mon pere lui
donnent des principes si différens des miens, que des raisons qui me
sembloient sans
réplique ne l'auroient pas même ébranlé. D'ailleurs, ne sachant ni d'où
lui venoient les
lumieres qu'il paraissoit avoir acquises sur ma conduite, ni jusqu'où
elles pouvoient aller;
craignant, à son affectation de m'interrompre, qu'il n'eût déjà pris
son parti sur ce que
j'avois à lui dire; et,[469] plus que tout cela, retenue par une honte
que je n'ai jamais pu
vaincre, j'aimois mieux employer une excuse qui me parut plus sûre,
parce qu'elle étoit
plus selon sa maniere de penser. Je lui déclarai sans détour
l'engagement que j'avois pris
avec vous; je protestai que je ne vous manquerois point de parole,
& que, quoi qu'il pût
arriver, je ne me marierois jamais sans votre consentement.
En effet, je m'aperçus avec joie que mon
scrupule ne lui déplaisoit pas; il me fit de vifs
reproches sur ma promesse, mais il n'y objecta rien; tant un
gentilhomme plein d'honneur
a naturellement une haute idée de la foi des engagements, & regarde
la parole comme une
chose toujours sacrée! Au lieu donc de s'amuser à disputer sur la
nullité de cette
promesse, dont je ne serois jamais convenue, il m'obligea d'écrire un
billet, auquel il
joignit une lettre qu'il fit partir sur-le-champ. Avec quelle agitation
n'attendis-je point
votre réponse! Combien je fis de voeux pour vous trouver moins de
délicatesse que vous
deviez en avoir! Mais je vous connoissois trop pour douter de votre
obéissance, & je savois
que plus le sacrifice exigé vous seroit pénible, plus vous seriez
prompt à vous l'imposer.
La réponse vint; elle me fut cachée durant ma maladie; apres mon
rétablissement mes
craintes furent confirmées, & il ne me resta plus d'excuses. Au
moins mon pere me déclara
qu'il n'en recevroit plus; & avec l'ascendant que le terrible mot
qu'il m'avoit dit lui donnoit
sur mes volontés, il me fit jurer que je ne dirois rien à M. de Wolmar
qui pût le détourner
de m'épouser; car, ajouta-t-il, cela lui paraîtroit un jeu concerté
[470] entre nous, & à
quelque prix que ce soit, il faut que ce mariages'acheve ou que je
meure de douleur.
Vous le savez, mon ami, ma santé, si
robuste contre la fatigue, & les injures de l'air, ne
peut résister aux intempéries des passions, & c'est dans mon trop
sensible coeur qu'est la
source de tous les maux, & de mon corps, & de mon ame. Soit que
de longs chagrins
eussent corrompu mon sang, soit que la nature eût pris ce tems pour
l'épurer d'un levain
funeste, je me sentis fort incommodée à la fin de cet entretien. En
sortant de la chambre de
mon pere je m'efforçai pour vous écrire un mot, & me trouvai si mal
qu'en me mettant au
lit j'espérai ne m'en plus relever. Tout le reste vous est trop connu;
mon imprudence attira
la vôtre. Vous vîntes; je vous vis, & je crus n'avoir fait qu'un de
ces rêves qui vous
offroient si souvent à moi durant mon délire. Mais quand j'appris que
vous étiez venu,
que je vous avois vu réellement, & que, voulant partager le mal
dont vous ne pouviez me
guérir, vous l'aviez pris à dessein, je ne pus supporter cette derniere
épreuve; et voyant
un si tendre amour survivre à l'espérance, le mien, que j'avois pris
tant de peine à
contenir, ne connut plus de frein, & se ranima bientôt avec plus
d'ardeur que jamais. Je
vis qu'il faloit aimer malgré moi, je sentis qu'il faloit être
coupable; que je ne pouvois
résister ni à mon pere ni à mon amant, & que je n'accorderois
jamais les droits de
l'amour, & du sang qu'aux dépens de l'honnêteté. Ainsi tous mes
bons sentimens
acheverent de s'éteindre, toutes mes facultés s'altérerent, le crime
perdit son horreur à
mes yeux, je me sentis tout [471] autre au-dedans de moi; enfin, les
transports effrénés
d'une passion rendue furieuse par les obstacles, me jetterent dans le
plus affreux désespoir
qui puisse accabler une ame; j'osai désespérer de la vertu. Votre
lettre plus propre à
réveiller les remords qu'à les prévenir, acheva de m'égarer. Mon coeur
étoit si corrompu
que ma raisonne put résister aux discours de vos philosophes. Des
horreurs dont l'idée
n'avoit jamais souillé mon esprit oserent s'y présenter. La volonté les
combattoit encore,
mais l'imagination s'accoutumoit à les voir, & si je ne portois pas
d'avance le crime au
fond de mon coeur, je n'y portois plus ces résolutions généreuses qui
seules peuvent lui
résister.
J'ai peine à poursuivre. Arrêtons un
moment. Rappelez-vous ce tems de bonheur, &
d'innocence où ce feu si vif & si doux dont nous étions animés
épuroit tous nos sentimens,
où sa sainte ardeur*[*Sainte ardeur! Julie, ah Julie! quel mot pour une
femme aussi bien
guérie que vous croyez l'être? ] nous rendoit la pudeur plus chére
& l'honnêteté plus
aimable, où les désirs mêmes ne sembloient noître que pour nous donner
l'honneur de les
vaincre & d'en être plus dignes l'un de l'autre. Relisez nos
premieres lettres; songez à ces
momens si courts & trop peu goûtés où l'amour se paroit à nos yeux
de tous les charmes
de la vertu, & où nous nous aimions trop pour former entre nous des
liens désavoués par
elle.
Qu'étions-nous, & que sommes-nous
devenus? Deux tendres amans passerent ensemble
une année entiere dans le plus rigoureux silence, leurs soupirs
n'osoient s'exhaler, mais
[472] leurs coeurs s'entendoient; ils croyoient souffrir; & ils
étoient heureux. A force de
s'entendre, ils se parlerent; mais, contens de savoir triompher
d'eux-mêmes, & de s'en
rendre mutuellement l'honorable témoignage, ils passerent une autre
année dans une
réserve non moins sévere; ils se disoient leurs peines, & ils
étoient heureux. Ces longs
combats furent mal soutenus; un instant de foiblesse les égara; ils
s'oublierent dans les
plaisirs; mais s'ils cesserent d'être chastes, au moins ils étoient
fideles; au moins le Ciel, &
la nature autorisoient les noeuds qu'ils avoient formés; au moins la
vertu leur étoit
toujours chére; ils l'aimoient encore, & la savoient encore
honorer; ils s'étoient moins
corrompus qu'avilis. Moins dignes d'être heureux, ils l'étoient
pourtant encore.
Que font maintenant ces amans si tendres,
qui brûloient d'une flamme si pure, qui
sentoient si bien le prix de l'honnêteté? Qui l'apprendra sans gémir
sur eux? Les voilà
livrés au crime. L'idée même de souiller le lit conjugal ne leur fait
plus d'horreur... ils
méditent des adulteres! Quoi! sont-ils bien les mêmes? Leurs âmes
n'ont-elles point
changé? Comment cette ravissante image que le méchant n'aperçut jamais
peut-elles'effacer des coeurs où elle a brillé? Comment l'attroit de la
vertu ne dégoûte-t-il
pas pour toujours du vice ceux qu il'ont une fois connue? Combien de
siecles ont pu
produire ce changement étrange? Quelle longueur de tems put détruire un
si charmant
souvenir, & faire perdre le vrai sentiment du bonheur à qui l'a pu
savourer une fois? Ah!
si le premier désordre est pénible, & lent, que tous les autres
sont prompts, & faciles!
Prestige des passions, tu [473] fascines ainsi la raison, tu trompes la
sagesse, & changes la
nature avant qu'on s'en aperçoive! On s'égare un seul moment de la vie,
on se détourne
d'un seul pas de la droite route; aussitôt une pente inévitable nous
entraîne, & nous perd;
on tombe enfin dans le gouffre, & l'on se réveille épouvanté de se
trouver couvert de
crimes avec un coeur né pour la vertu. Mon bon ami, laissons retomber
ce voile:
avons-nous besoin de voir le précipice affreux qu'il nous cache pour
éviter d'en
approcher? Je reprends mon récit.
M. de Wolmar arriva, & ne se rebuta pas
du changement de mon visage. Mon pere ne me
laissa pas respirer. Le deuil de ma mere alloit finir, & ma douleur
étoit à l'épreuve du
temps. Je ne pouvois alléguer ni l'un ni l'autre pour éluder ma
promesse; il falut
l'accomplir. Le jour qui devoit m'ôter pour jamais à vous, & à moi
me parut le dernier de
ma vie. J'aurois vu les apprêts de ma sépulture avec moins d'effroi que
ceux de mon
mariage. Plus j'approchois du moment fatal, moins je pouvois déraciner
de mon coeur mes
premieres affections: elles s'irritoient par mes efforts pour les
éteindre. Enfin, je me lassai
de combattre inutilement. Dans l'instant même où j'étois prête à jurer
à un autre un éternelle fidélité, mon coeur vous juroit encore un amour
éternel, & je fus menée au
temple comme une victime impure qui souille le sacrifice où l'on va
l'immoler.
Arrivée à l'église, je sentis en entrant
une sorte d'émotion que je n'avois jamais éprouvée. Je ne sais quelle
terreur vint saisir mon ame dans ce lieu simple, & auguste, tout
rempli de la majesté de celui qu'on y sert. Une frayeur soudaine [474]
me fit frissonner;
tremblante, & prête à tomber en défaillance, j'eus peine à me
traîner jusqu'au pied de la
chaire. Loin de me remettre, je sentis mon trouble augmenter durant la
cérémonie, & s'il
me laissoit apercevoir les objets, c'étoit pour en être épouvantée. Le
jour sombre de
l'édifice, le profond silence des spectateurs, leur maintien modeste,
& recueilli, le cortege
de tous mes parents, l'imposant aspect de mon vénéré pere, tout donnoit
à ce qui s'alloit
passer un air de solennité qui m'excitoit à l'attention, & au
respect, & qui m'eût fait
frémir à la seule idée d'un parjure. Je crus voir l'organe de la
Providence, & entendre la
voix de Dieu dans le ministre prononçant gravement la sainte liturgie.
La pureté, la
dignité, la sainteté du mariage, si vivement exposées dans les paroles
de l'Ecriture, ses
chastes, & sublimes devoirs si importans au bonheur, à l'ordre, à
la paix, à la durée du
genre humain, si doux à remplir pour eux-mêmes; tout cela me fit une
telle impression,
que je crus sentir intérieurement une révolution subite. Une puissance
inconnue sembla
corriger tout à coup le désordre de mes affections, & les rétablir
selon la loi du devoir, &
de la nature. L'oeil éternel qui voit tout, disois-je en moi-même, lit
maintenant au fond de
mon coeur; il compare ma volonté cachée à la réponse de ma bouche: le
Ciel, & la terre
sont témoins de l'engagement sacré que je prends; ils le seront encore
de ma fidélité à
l'observer. Quel droit peut respecter parmi les hommes quiconque ose
violer le premier de
tous?
Un coup d'oeil jetté par hasard sur M.,
& Mde d'Orbe, [475] que je vis à côté l'un de
l'autre, & fixant sur moi des yeux attendris, m'émut plus
puissamment encore que
n'avoient fait tous les autres objets. Aimable, & vertueux couple,
pour moins connoître
l'amour, en êtes-vous moins unis? Le devoir, & l'honnêteté vous
lient: tendres amis, époux fideles, sans brûler de ce feu dévorant qui
consume l'ame, vous vous aimez d'un
sentiment pur, & doux qui la nourrit, que la sagesse autorise,
& que la raison dirige; vous
n'en êtes que plus solidement heureux. Ah! puissé-je dans un lien
pareil recouvrer la
même innocence, & jouir du même bonheur! Si je ne l'ai pas mérité
comme vous, je m'en
rendrai digne à votre exemple. Ces sentimens réveillerent mon
espérance, & mon courage.
J'envisageai le saint noeud que j'alloix former comme un nouvel état
qui devoit purifier
mon ame, & la rendre à tous ses devoirs. Quand le pasteur me
demanda si je promettois
obéissance, & fidélité parfaite à celui que j'acceptois pour époux,
ma bouche, & mon
coeur le promirent. Je le tiendrai jusqu'à la mort.
De retour au logis, je soupirois apres une
heure de solitude, & de recueillement. Je l'obtins,
non sans peine; & quelque empressement que j'eusse d'en profiter,
je ne m'examinai
d'abord qu'avec répugnance, craignant de n'avoir éprouvé qu'une
fermentation
passagere en changeant de condition, & de me retrouver aussi peu
digne épouse que j'avois été fille peu sage. L'épreuve étoit sûre, mais
dangereuse. Je commençai par songer à
vous. Je me rendois le témoignage que nul tendre souvenir n'avoit
profané l'engagement
solennel que je venois de prendre. Je ne pouvois concevoir par quel
[476] prodige votre
opiniâtre image m'avoit pu laisser si long-tems en paix avec tant de
sujets de me la
rappeler; je me serois défiée de l'indifférence, & de l'oubli,
comme d'un état trompeur
qui m'étoit trop peu naturel pour être durable. Cette illusion n'étoit
guere à craindre; je
sentis que je vous aimois autant, & plus peut-être que je n'avois
jamais fait; mais je le
sentis sans rougir. Je vis que je n'avois pas besoin pour penser à vous
d'oublier que j'étois
la femme d'un autre. En me disant combien vous m'étiez cher, mon coeur
étoit ému, mais
ma conscience, & mes sens étoient tranquilles; & je connus des
ce moment que j'étois
réellement changée. Quel torrent de pure joie vint alors inonder mon
ame! Quel sentiment
de paix, effacé depuis si longtemps, vint ranimer ce coeur flétri par
l'ignominie, &
répandre dans tout mon être une sérénité nouvelle! Je cru me sentir
renaître; je crus
recommencer une autre vie. Douce, & consolante vertu, je la
recommence pour toi; c'est toi
qui me la rendras chére; c'est à toi que je la veux consacrer. Ah! j'ai
trop appris ce qu'il
en coûte à te perdre, pour t'abandonner une seconde fois!
Dans le ravissement d'un changement si
grand, si prompt, si inespéré, j'osai considérer
l'état où j'étois la veille; je frémis de l'indigne abaissement où
m'avoit réduit l'oubli de
moi-même, & de tous les dangers que j'avois courus depuis mon
premier égarement.
Quelle heureuse révolution me venoit de montrer l'horreur du crime qui
m'avoit tentée, &
réveilloit en moi le goût de la sagesse! Par quel rare bonheur avois-je
été plus fidele à
l'amour qu'à l'honneur qui me fut [477] si cher? Par quelle faveur du
sort votre
inconstance ou la mienne ne m'avoit-elle point livrée de nouvelles
inclinations? Comment
eussé-je opposé à un autre amant une résistance que le premier avoit
déjà vaincue, &
une honte accoutumée à céder aux désirs? Aurois-je plus respecté les
droits d'un amour éteint que je n'avois respecté ceux de la vertu,
jouissant encore de tout leur empire?
Quelle sûreté avois-je eue de n'aimer que vous seul au monde si ce
n'est un sentiment
intérieur que croient avoir tous les amants, qui se jurent une
constance éternelle, & se
parjurent innocemment toutes les fois qu'il plaît au Ciel de changer
leur coeur? Chaque
défaite eût ainsi préparé la suivante; l'habitude du vice en eût effacé
l'horreur à mes
yeux. Entraînée du déshonneur à l'infamie sans trouver de prise pour
m'arrêter, d'une
amante abusée je devenois une fille perdue, l'opprobre de mon sexe,
& le désespoir de ma
famille. Qui m'a garantie d'un effet si naturel de ma premiere faute?
Qui m'a retenue apres
le premier pas? Qui m'a conservé ma réputation, & l'estime de ceux
qui me sont chers?
Qui m'a mise sous la sauvegarde d'un époux vertueux, sage, aimable par
son caractere, &
même par sa personne, & rempli pour moi d'un respect, & d'un
attachement si peu
mérités? Qui me permet enfin d'aspirer encore au titre d'honnête femme,
& me rend le
courage d'en être digne? Je le vois, je le sens; la main secourable qui
m'a conduite à
travers les ténebres est celle qui leve à mes yeux le voile de
l'erreur, & me rend à moi
malgré moi-même. La voix secrete qui ne cessoit de murmurer au fond de
mon
coeurs'éleve, & tonne avec plus de force au moment où j'étois prête
à périr. [478]
L'auteur de toute vérité n'a point souffert que je sortisse de sa
présence, coupable d'un vil
parjure; & prévenant mon crime par mes remords, il m'a montré
l'abîme où j'alloix me
précipiter. Providence éternelle, qui fais ramper l'insecte, &
rouler les cieux, tu veilles sur
la moindre de tes oeuvres! Tu me rappelles au bien que tu m'as fait
aimer! Daigne accepter
d'un coeur épuré par tes soins l'hommage que toi seule rends digne de
t'être offert.
A l'instant, pénétrée d'un vif sentiment du
danger dont j'étois délivrée, & de l'état
d'honneur, & de sûreté où je me sentois rétablie, je me prosternai
contre terre, j'élevai
vers le Ciel mes mains suppliantes, j'invoqua il'Etre dont il est le
trône, & qui soutient ou
détruit quand il lui plaît par nos propres forces la liberté qu'il nous
donne."Je veux, lui
dis-je, le bien que tu veux, & dont toi seul es la source. Je veux
aimer l'époux que tu m'as
donné. Je veux être fidele, parce que c'est le premier devoir qui lie
la famille, & toute la
société. Je veux être chaste, parce que c'est la premiere vertu qui
nourrit toutes les autres.
Je veux tout ce qui se rapporte à l'ordre de la nature que tu as
établi, & aux regles de la
raison que je tiens de toi. Je remets mon coeur sous ta garde, &
mes désirs en ta main.
Rends toutes mes actions conformes à ma volonté constante, qui est la
tienne; & ne
permets plus que l'erreur d'un moment l'emporte sur le choix de toute
ma vie.
Apres cette courte priere, la premiere que
j'eusse faite avec un vrai zele, je me sentis
tellement affermie dans mes résolutions, il me parut si facile, &
si doux de les suivre, que je
vis clairement où je devois chercher désormais la force dont j'avois
[479] besoin pour
résister à mon propre coeur, & que Je ne pouvois trouver en
moi-même. Je tirai de cette
seule découverte une confiance nouvelle, & je déplorai le triste
aveuglement qui me l'avoit
fait manquer si longtemps. Je n'avois jamais été tout à fait sans
religion; mais peut-être
vaudroit-il mieux n'en point avoir du tout que d'en avoir une
extérieure, & maniérée, qui
sans toucher le coeur rassure la conscience; de se borner à des
formules, & de croire
exactement en Dieu à certaines heures pour n'y plus penser le reste du
temps.
Scrupuleusement attachée au culte public, je n'en savois rien tirer
pour la pratique de ma
vie. Je me sentois bien née, & me livrois à mes penchants; j'aimois
à réfléchir, & me fiois à ma raison; ne pouvant accorder l'esprit
de l'Evangile avec celui du monde, ni la foi avec
les oeuvres, j'avois pris un milieu qui contentoit ma vaine sagesse;
j'avois des maximes pour
croire, & d'autres pour agir; j'oubliois dans un lieu ce que
j'avois pensé dans l'autre;
j'étois dévote à l'église, & philosophe au logis. Hélas! je n'étois
rien nulle part; mes
prieres n'étoient que des mots, mes raisonnemens des sophismes, &
je suivois pour toute
lumiere la fausse lueur des feux errans qui me guidoient pour me perdre.
Je ne puis vous dire combien ce principe
intérieur qui m'avoit manqué jusqu'ici m'a
donné de mépris pour ceux qui m'ont si mal conduite. Quelle étoit, je
vous prie, leur
raison premiere, & sur quelle base étoient-ils fondés? Un heureux
instinct me porte au
bien: une violente passion s'éleve; elle a sa racine dans le même
instinct; que ferai-je pour
la détruire? De la considération de l'ordre je tire la beauté de [480]
la vertu, & sa bonté
de l'utilité commune. Mais que fait tout cela contre mon intérêt
particulier, & lequel au
fond m'importe le plus, de mon bonheur aux dépens du reste des hommes,
ou du bonheur
des autres aux dépens du mien? Si la crainte de la honte ou du
châtiment m'empêche de
mal faire pour mon profit, je n'ai qu'à mal faire en secret, la vertu
n'a plus rien à me dire,
& si je suis surprise en faute, on punira, comme à Sparte, non le
délit, mais la maladresse.
Enfin, que le caractere, & l'amour du beau soit empreint par la
nature au fond de mon
ame, j'aurai ma regle aussi long-tems qu'il ne sera point défiguré.
Mais comment
m'assurer de conserver toujours dans sa pureté cette effigie intérieure
qui n'a point,
parmi les êtres sensibles, de modele auquel on puisse la comparer? Ne
sait-on pas que les
affections désordonnées corrompent le jugement ainsi que la volonté,
& que la conscience
s'altere, & se modifie insensiblement dans chaque siecle, dans
chaque peuple, dans chaque
individu, selon l'inconstance, & la variété des préjugés?
Adorez l'Etre éternel, mon digne, &
sage ami; d'un souffle vous détruirez ces fantômes de
raison qui n'ont qu'une vaine apparence, & fuient comme une ombre
devant l'immuable
vérité. Rien n'existe que par celui qui est. C'est lui qui donne un but
à la justice, une base à la vertu, un prix à cette courte vie employée
à lui plaire; c'est lui qui ne cesse de crier
aux coupables que leurs crimes secrets ont été vus, & qui sait dire
au juste oublié: "Tes
vertus ont un témoin." C'est lui, c'est sa substance inaltérable qui
est le vrai modele des
perfections dont nous portons tous une image en nous-mêmes. Nos [481]
passions ont beau
la défigurer; tous ses traits liés à l'essence infinie se représentent
toujours à la raison &
lui servent à rétablir ce que l'imposture & l'erreur en ont altéré.
Ces distinctions me
semblent faciles; le sens commun suffit pour les faire. Tout ce qu'on
ne peut séparer de
l'idée de cette essence est Dieu; tout le reste est l'ouvrage des
hommes. C'est à la
contemplation de ce divin modele que l'ame s'épure & s'éleve,
qu'elle apprend à mépriser
ses inclinations basses & à surmonter ses vils penchants. Un coeur
pénétré de ces
sublimes vérités se refuse aux petites passions des hommes; cette
grandeur infinie le
dégoûte de leur orgueil; le charme de la méditation l'arrache aux
désirs terrestres; &
quand l'Etre immense dont il s'occupe n'existeroit pas, il seroit
encore bon qu'ils'en
occupât sans cesse pour être plus maître de lui-même, plus fort, plus
heureux, & plus
sage.
Cherchez-vous un exemple sensible des vains
sophismes d'une raison qui ne s'appuye que
sur elle-même? Considérons de sang-froid les discours de vos
philosophes, dignes
apologistes du crime, qui ne séduisirent jamais que des coeurs déjà
corrompus. Ne
diroit-on pas qu'en s'attaquant directement au plus saint & au plus
solennel des
engagemens, ces dangereux raisonneurs ont résolu d'anéantir d'un seul
coup toute la
société humaine, qui n'est fondée que sur la foi des conventions? Mais
voyez, je vous prie,
comme ils disculpent un adultere secret! C'est, disent-ils, qu'il n'en
résulte aucun mal, pas
même pour l'époux qui l'ignore. Comme s'ils pouvoient être sûrs qu'il
l'ignorera
toujours? Comme s'il suffisoit, pour autoriser le parjure &
l'infidélité qu'ils ne nuisissent
[482] pas à autrui! comme si ce n'étoit pas assez, pour abhorrer le
crime, du mal qu'il fait à ceux qui le commettent! Quoi donc! ce n'est
pas un mal de manquer de foi, d'anéantir
autant qu'il est en soi la force du serment, & des contrats les
plus inviolables? Ce n'est pas
un mal de se forcer soi-même à devenir fourbe, & menteur? Ce n'est
pas un mal deformer
des liens qui vous font désirer le mal, & la mort d'autrui, la mort
de celui même qu'on doit
le plus aimer, & avec qui l'on a juré de vivre? Ce n'est pas un mal
qu'un état dont mille
autre crimes sont toujours le fruit? Un bien qui produiroit tant de
maux seroit par cela seul
un mal lui-même.
L'un des deux penseroit-il être innocent,
parce qu'il est libre peut-être de son côté, & ne
manque de foi à personne? Il se trompe grossierement. Ce n'est pas
seulement l'intérêt
des époux, mais la cause commune de tous les hommes, que la pureté du
mariage ne soit
point altérée. Chaque fois que deux époux s'unissent par un noeud
solennel, il intervient
un engagement tacite de tout le genre humain de respecter ce lien
sacré, d'honorer en eux
l'union conjugale; & c'est, ce me semble, une raison tres forte
contre les mariages
clandestins, qui, n'offrant nul signe de cette union, exposent des
coeurs innocens à brûler
d'une flamme adultere. Le public est en quelque sorte garant d'une
convention passée en
sa présence, & l'on peut dire que l'honneur d'une femme pudique est
sous la protection
spéciale de tous les gens de bien. Ainsi, quiconque ose la corrompre
peche, premierement
parce qu'il la fait pécher, & qu'on partage toujours les crimes
qu'on fait commettre; [483]
il peche encore directement lui-même, parce qu'il viole la foi
publique, & sacrée du
mariage, sans lequel rien ne peut subsister dans l'ordre légitime des
choses humaines.
Le crime est secret, disent-ils, & il
n'en résulte aucun mal pour personne. Si ces
philosophes croient l'existence de Dieu, & l'immortalité de l'ame,
peuvent-ils appeler un
crime secret celui qui a pour témoin le premier offensé, & le seul
vrai juge? Etrange secret
que celui qu'on dérobe à tous les yeux, hors ceux à qui l'on ale plus
d'intérêt à le cacher!
Quand même ils ne reconnaîtroient pas la présence de la Divinité,
comment osent-ils
soutenir qu'ils ne font de mal à personne? Comment prouvent-ils qu'il
est indifférent à un
pere d'avoir des héritiers qui ne soient pas de son sang; d'être chargé
peut-être de plus
d'enfans qu'il n'en auroit eu, & forcé de partager ses biens aux
gages de son déshonneur
sans sentir pour eux des entrailles de pere? Supposons ces raisonneurs
matérialistes; on
n'en est que mieux fondé à leur opposer la douce voix de la nature, qui
réclame au fond
de tous les coeurs contre une orgueilleuse philosophie, & qu'on
n'attaqua jamais par de
bonnes raisons. En effet, si le corps seul produit la pensée, & que
le sentiment dépende
uniquement des organes, deux êtres formés d'un même sang ne doivent-ils
pas avoir entre
eux une plus étroite analogie, un attachement plus fort l'un pour
l'autre, & se ressembler
d'âme comme de visage, ce qui est une grande raison de s'aimer?
N'est-ce donc faire aucun mal, à votre
avis, que d'anéantir ou troubler par un sang étranger cette union
naturelle, [484], & d'altérer dans son principe l'affection
mutuelle qui
doit lier entre eux tous les membres d'une famille? Y a-t-il au monde
un honnête homme
qui n'eût horreur de changer l'enfant d'un autre en nourrice, & le
crime est-il moindre de
le changer dans le sein de la mere?
Si je considere mon sexe en particulier,
que de maux j'apperçois dans ce désordre qu'ils
prétendent ne faire aucun mal! Ne fût-ce que l'avilissement d'une femme
coupable à qui
la perte de l'honneur ôte bientôt toutes les autres vertus. Que
d'indices trop sûrs pour un
tendre époux d'une intelligence qu'ils pensent justifier par le secret,
ne fût-ce que de
n'être plus aimé de sa femme! Que fera-t-elle avec ses soins
artificieux, que mieux prouver
son indifférence? Est-ce l'oeil de l'amour qu'on abuse par de feintes
caresses?, & quel
supplice, auprès d'un objet chéri, de sentir que la main nous embrasse,
& que le coeur
nous repousse! Je veux que la fortune seconde une prudence qu'elle a si
souvent trompée;
je compte un moment pour rien la témérité de confier sa prétendue
innocence, & le repos
d'autrui à des précautions que le Ciel se plaît à confondre: que de
faussetés, que de
mensonges, que de fourberies pour couvrir un mauvais commerce, pour
tromper un mari,
pour corrompre des domestiques, pour en imposer au public! Quel
scandale pour des
complices! Quel exemple pour des enfants! Que devient leur éducation
parmi tant de soins
pour satisfaire impunément de coupables feux? Que devient la paix de la
maison, &
l'union des chefs? Quoi! dans tout cela l'époux n'est point lésé? Mais
qui le
dédommagera d'un [485] coeur qui lui étoit dû? Qui lui pourra rendre
une femme
estimable? Qui lui donnera le repos, & la sûreté? Qui le guérira de
ses justes soupçons?
Qui fera confier un pere au sentiment de la nature en embrassant son
propre enfant?
A l'égard des liaisons prétendues que
l'adultere, & l'infidélité peuvent former entre les
familles, c'est moins une raison sérieuse qu'une plaisanterie absurde,
& brutale qui ne
mérite pour toute réponse que le mépris, & l'indignation. Les
trahisons, les querelles, les
combats, les meurtres, les empoisonnements, dont ce désordre a couvert
la terre dans tous
les temps, montrent assez ce qu'on doit attendre pour le repos, &
l'union des hommes d'un
attachement formé par le crime. S'il résulte quelque sorte de société
de ce vil, &
méprisable commerce, elle est semblable à celle des brigands, qu'il
faut détruire, &
anéantir pour assurer les sociétés légitimes.
J'ai tâché de suspendre l'indignation que
m'inspirent ces maximes pour les discuter
paisiblement avec vous. Plus je les trouve insensées, moins je dois
dédaigner de les
réfuter, pour me faire honte à moi-même de les avoir peut-être écoutées
avec trop peu
d'éloignement. Vous voyez combien elles supportent mal l'examen de la
saine raison. Mais
où chercher la saine raison, sinon dans celui qui en est la source,
& que penser de ceux qui
consacrent à perdre les hommes ce flambeau divin qu'il leur donna pour
les guider?
Défions-nous d'une philosophie en paroles; défions-nous d'une fausse
vertu qui sape
toutes les vertus, & s'applique à justifier tous les vices pour
s'autoriser à les avoir tous. Le
meilleur moyen de trouver ce qui est bien est de le chercher [486]
sincerement; & l'on ne
peut long-tems le chercher ainsi sans remonter à l'auteur de tout bien.
C'est ce qu'il me
semble avoir fait depuis que je m'occupe à rectifier mes sentimens,
& ma raison; c'est ce
que vous ferez mieux que moi quand vous voudrez suivre la même route.
Il m'est consolant
de songer que vous avez souvent nourri mon esprit des grandes idées de
la religion; &
vous, dont le coeur n'a rien de caché pour moi, ne m'en eussiez pas
ainsi parlé si vous
aviez eu d'autres sentimens. Il me semble même que ces conversations
avoient pour nous
des charmes. La présence de l'Etre suprême ne nous fut jamais
importune; elle nous
donnoit plus d'espoir que d'épouvante; elle n'effraya jamais que l'ame
du méchant: nous
aimions à l'avoir pour témoin de nos entretiens, à nous révéler
conjointement jusqu'à
lui. Si quelquefois nous étions humiliés par la honte, nous nous
disions en déplorant nos
foiblesses: au moins il voit le fond de nos coeurs, & nous en
étions plus tranquilles.
Si cette sécurité nous égara, c'est au
principe sur lequel elle étoit fondée à nous ramener.
N'est-il pas bien indigne d'un homme de ne pouvoir jamais s'accorder
avec lui-même;
d'avoir une regle pour ses actions, une autre pour ses sentimens; de
penser comme s'il étoit
sans corps, d'agir comme s'il étoit sans ame, & de ne jamais
approprier à soi tout entier
rien de ce qu'il fait en toute sa vie? Pour moi, je trouve qu'on est
bien fort avec nos
anciennes maximes, quand on ne les borne pas à de vaines spéculations.
La foiblesse est de
l'homme, & le Dieu clément qui le fit la lui pardonnera sans doute;
mais le crime est du
méchant, [487], & ne restera point impuni devant l'auteur de toute
justice. Un incrédule,
d'ailleurs heureusement né, se livre aux vertus qu'il aime; il fait le
bien par goût, & non
par choix. Si tous ses désirs sont droits, il les suit sans contrainte;
il les suivroit de même
s'ils ne l'étoient pas, car pourquoi se gêneroit-il? Mais celui qui
reconnaît, & sert le pere
commun des hommes se croit une plus haute destination; l'ardeur de la
remplir anime son
zele; & suivant une regle plus sûre que ses penchants, il sait
faire le bien qui lui coûte, &
sacrifier les désirs de son coeur à la loi du devoir. Tel est, mon ami,
le sacrifice héroique
auquel nous sommes tous deux appelés. L'amour qui nous unissoit eût
fait le charme de
notre vie. Il survéquit à l'espérance; il brava le tems, &
l'éloignement; il supporta toutes
les épreuves. Un sentiment si parfait ne devoit point périr de
lui-même; il étoit digne de
n'être immolé qu'à la vertu.
Je vous dirai plus. Tout est changé entre
nous; il faut nécessairement que votre coeur
change. Julie de Wolmar n'est plus votre ancienne Julie; la révolution
de vos sentimens
pour elle est inévitable, & il ne vous reste que le choix de faire
honneur de ce changement
au vice ou à la vertu. J'ai dans la mémoire un passage d'un auteur que
vous ne récuserez
pas: L'amour, dit-il, est privé de son plus grand charme quand
l'honnêteté l'abandonne.
Pour en sentir tout le prix, il faut que le coeur s'y complaise, &
qu'il nous éleve en élevant
l'objet aimé. Otez l'idée de la perfection, vous ôtez l'enthousiasme;
ôtez l'estime, &
l'amour n'est plus rien. Comment une femme honorera-t-elle un homme
[488] qu'elle doit
mépriser? Comment pourra-t-il honorer lui-même celle qui n'a pas craint
de
s'abandonner à un vil corrupteur? Ainsi bientôt ils se mépriseront
mutuellement.
L'amour, ce sentiment céleste, ne sera plus pour eux qu'un honteux
commerce. Ils auront
perdu l'honneur, & n'auront point trouvé la félicité."*[*Voyez la
premiere partie. Lettre
XXIV.] Voilà notre leçon, mon ami; c'est vous qui l'avez dictée. Jamais
nos coeurs
s'aimerent-ils plus délicieusement, & jamais l'honnêteté leur
fut-elle aussi chére que dans
le tems heureux où cette lettre fut écrite? Voyez donc à quoi nous
meneroient aujourd'hui
de coupables feux nourris aux dépens des plus doux transports qui
ravissent l'ame!
L'horreur du vice qui nous est si naturelle à tous deux s'étendroit
bientôt sur le complice
de nos fautes; nous nous hairions pour nous être trop aimés, &
l'amour s'éteindroit dans
les remords. Ne vaut-il pas mieux épurer un sentiment si cher pour le
rendre durable? Ne
vaut-il pas mieux en conserver au moins ce qui peut s'accorder avec
l'innocence? N'est-ce
pas conserver tout ce qu'il eut de plus charmant? Oui, mon bon, &
digne ami, pour nous
aimer toujours il faut renoncer l'un à l'autre. Oublions tout le reste,
& soyez l'amant de
mon ame. Cette idée est si douce qu'elle console de tout.
Voilà le fidele tableau de ma vie, &
l'histoire naive de tout ce qui s'est passé dans mon
coeur. Je vous aime toujours, n'en doutez pas. Le sentiment qui
m'attache à vous est si
tendre, & si vif encore, qu'une autre en seroit peut-être alarmée;
pour moi, j'en connus un
trop différent pour me défier de celui-ci. Je sens qu'il a changé de
nature, & du [489]
moins en cela mes fautes passées fondent ma sécurité présente. Je sais
que l'exacte
bienséance, & la vertu de parade exigeroient davantage encore,
& ne seroient pas
contentes que vous ne fussiez tout à fait oublié. Je crois avoir une
regle plus sûre, & je m'y
tiens. J'écoute en secret ma conscience; elle ne me reproche rien,
& jamais elle ne trompe
une ame qui la consulte sincerement. Si cela ne suffit pas pour me
justifier dans le monde,
cela suffit pour ma propre tranquillité. Comment s'est fait cet heureux
changement? Je
l'ignore. Ce que je sais, c'est que je l'ai vivement désiré. Dieu seul
a fait le reste. Je
penserois qu'une ame une fois corrompue l'est pour toujours, & ne
revient plus au bien
d'elle-même, à moins que quelque révolution subite, quelque brusque
changement de
fortune, & de situation ne change tout à coup ses rapports, &
par un violent ébranlement
ne l'aide à retrouver une bonne assiette. Toutes ses habitudes étant
rompues, & toutes ses
passions modifiées, dans ce bouleversement général, on reprend
quelquefois son caractere
primitif, & l'on devient comme un nouvel être sorti récemment des
mains de la nature.
Alors le souvenir de sa précédente bassesse peut servir de préservatif
contre une rechute.
Hier on étoit abject, & foible; aujourd'hui l'on est fort, &
magnanime. En se contemplant
de si près dans deux états si différents, on en sent mieux le prix de
celui où l'on est
remonté, & l'on en devient plus attentif à s'y soutenir. Mon
mariage m'a fait éprouver
quelque chose de semblable à ce que je tâche de vous expliquer. Ce lien
si redouté me
délivre d'une servitude beaucoup plus redoutable, & mon époux [490]
m'en devient plus
cher pour m'avoir rendue à moi-même.
Nous étions trop unis vous, & moi pour
qu'en changeant d'espece notre union se détruise.
Si vous perdrez une tendre amante, vous gagnez une fidele amie; &
quoi que nous en ayons
pu dire durant nos illusions, je doute que ce changement vous soit
désavantageux. Tirez-en
le même parti que moi, je vous en conjure, pour devenir meilleur, &
plus sage, & pour épurer par des moeurs chrétiennes les leçons de
la philosophie. Je ne serai jamais
heureuse que vous ne soyez heureux aussi, & je sens plus que jamais
qu'il n'y a point de
bonheur sans la vertu. Si vous m'aimez véritablement, donnez-moi la
douce consolation de
voir que nos coeurs ne s'accordent pas moins dans leur retour au bien
qu'ils s'accorderent
dans leur égarement.
Je ne crois pas avoir besoin d'apologie
pour cette longue lettre. Si vous m'étiez moins cher,
elle seroit plus courte. Avant de la finir, il me reste une grace à
vous demander. Un cruel
fardeau me pese sur le coeur. Ma conduite passée est ignorée de M. de
Wolmar; mais une
sincérité sans réserve fait partie de la fidélité que je lui dois.
J'aurois déjà cent fois tout
avoué, vous seul m'avez retenue. Quoique je connoisse la sagesse, &
la modération de M.
de Wolmar, c'est toujours vous compromettre que de vous nommer, &
je n'ai point voulu le
faire sans votre consentement. Seroit-ce vous déplaire que de vous le
demander, &
aurois-je trop présumé de vous ou de moi en me flattant de l'obtenir?
Songez, je vous
supplie, que cette réserve ne sauroit être innocente, qu'elle m'est
chaque jour plus cruelle,
& que, jusqu'à la réception de votre réponse, je n'auroi pas un
instant de tranquillité.
[491] LETTRE XIX. REPONSE.
Et vous ne seriez plus ma Julie? Ah! ne
dites pas cela, digne & respectable femme. Vous
l'êtes plus que jamais. Vous êtes celle qui méritez les hommages de
tout l'univers. Vous êtes celle que j'adoroi en commençant d'être
sensible à la véritable beauté. Vous êtes
celle que je ne cesseroi d'adorer, même apres ma mort, s'il reste
encore en mon ame
quelque souvenir des attraits vraiment célestes qui l'enchanterent
durant ma vie. Cet effort
de courage qui vous ramene à tout votre vertu ne vous rend que plus
semblable à
vous-même. Non, non, quelque supplice que j'éprouve à le sentir &
le dire, jamais vous ne
fûtes mieux ma Julie qu'au moment que vous renoncez à moi. Hélas! c'est
en vous perdant
que je vous ai retrouvée. Mais moi dont le coeur frémit au seul projet
de vous imiter, moi
tourmenté d'une passion criminelle que je ne puis ni supporter ni
vaincre, suis-je celui que
je pensois être? Etois-je digne de vous plaire? Quel droit avois-je de
vous importuner de
mes plaintes & de mon désespoir! C'étoit bien à moi d'oser soupirer
pour vous! Eh!
qu'étois-je pour vous aimer?
Insensé! comme si je n'éprouvois pas assez
d'humiliations sans en rechercher de nouvelles!
Pourquoi compter des différences que l'amour fit disparoître? Il
m'élevoit, il m'égaloit à
vous, sa flamme me soutenoit; nos coeurs s'étoient [492] confondus;
tous leurs sentimens
nous étoient communs, & les miens partageoient la grandeur des
vôtres. Me voilà donc
retombé dans toute ma bassesse! Doux espoir, qui nourrissois mon ame,
& m'abusas si
longtemps, te voilà donc éteint sans retour! Elle ne sera point à moi!
Je la perds pour
toujours! Elle fait le bonheur d'un autre !... O rage! ô tourment de
l'enfer!...Infidele! ah!
devois-tu jamais... Pardon, pardon, Madame; ayez pitié de mes fureurs.
O Dieu! vous
l'avez trop bien dit, elle n'est plus... elle n'est plus, cette tendre
Julie à qui je pouvois
montrer tous les mouvemens de mon coeur! Quoi! je me trouvois
malheureux, & je pouvois
me plaindre !... elle pouvoit m'écouter! J'étois malheureux ?... que
suis-je donc
aujourd'hui ?... Non, je ne vous ferai plus rougir de vous ni de moi.
C'en est fait, il faut
renoncer l'un à l'autre, il faut nous quitter; la vertu même en a dicté
l'arrêt; votre main
l'a pu tracer. Oublions-nous... oubliez-moi du moins. Je l'ai résolu,
je le jure; je ne vous
parlerai plus de moi.
Oserai-je vous parler de vous encore, &
conserver le seul intérêt qui me reste au monde,
celui de votre bonheur? En m'exposant l'état de votre ame, vous ne
m'avez rien dit de
votre sort. Ah! pour prix d'un sacrifice qui doit être senti de vous,
daignez me tirer de ce
doute insupportable. Julie, êtes-vous heureuse? Si vous l'êtes,
donnez-moi dans mon
désespoir la seule consolation dont je sois susceptible; si vous ne
l'êtes pas, par pitié
daignez me le dire, j'en serai moins long-tems malheureux.
Plus je réfléchis sur l'aveu que vous
méditez, moins j'y [493] puis consentir; & le même
motif qui m'ôta toujours le courage de vous faire un refus me doit
rendre inexorable sur
celui-ci. Le sujet est de la derniere importance, & je vous exhorte
à bien peser mes raisons.
Premierement, il me semble que votre extrême délicatesse vous jette à
cet égard dans
l'erreur, & je ne vois point sur quel fondement la plus austere
vertu pourroit exiger une
pareille confession. Nul engagement au monde ne peut avoir un effet
rétroactif. On ne
sauroit s'obliger pour le passé, ni promettre ce qu'on n'a plus le
pouvoir de tenir: pourquoi
devroit-on compte à celui à qui l'on s'engage de l'usage antérieur
qu'on a fait de sa
liberté, & d'une fidélité qu'on ne lui a point promise? Ne vous y
trompez pas, Julie; ce
n'est pas à votre époux, c'est à votre ami que vous avez manqué de foi.
Avant la tyrannie
de votre pere, le Ciel, & la nature nous avoient unis l'un à
l'autre. Vous avez fait, en
formant d'autres noeuds, un crime que l'amour ni l'honneur peut-être ne
pardonne point,
& c'est à moi seul de réclamer le bien que M. de Wolmar m'a ravi.
S'il est des cas où le devoir puisse exiger
un pareil aveu, c'est quand le danger d'une
rechute oblige une femme prudente à prendre des précautions pour s'en
garantir. Mais
votre lettre m'a plus éclairé que vous ne pensez sur vos vrais
sentimens. En la lisant, j'ai
senti dans mon propre coeur combien le vôtre eût abhorré de près, même
au sein de
l'amour, un engagement criminel dont l'éloignement nous ôtoit l'horreur.
Des là que le devoir, & l'honnêteté
n'exigent pas cette [494] confidence, la sagesse, & la
raison la défendent; car c'est risquer sans nécessité ce qu'il y a de
plus précieux dans le
mariage, l'attachement d'un époux, la mutuelle confiance, la paix de la
maison. Avez-vous
assez réfléchi sur une pareille démarche? Connoissez-vous assez votre
mari pour être
sûre de l'effet qu'elle produira sur lui? Savez-vous combien il y a
d'hommes au monde
auxquels il n'en faudroit pas davantage pour concevoir une jalousie
effrénée, un mépris
invincible, & peut-être attenter aux jours d'une femme? Il faut
pour ce délicat examen
avoir égard au temps, aux lieux, aux caracteres. Dans le pays où je
suis, de pareilles
confidences sont sans aucun danger, & ceux qui traitent si
légerement la foi conjugale ne
sont pas gens à faire une si grande affaire des fautes qui précéderent
l'engagement. Sans
parler des raisons qui rendent quelquefois ces aveux indispensables,
& qui n'ont pas eu lieu
pour vous, je connois des femmes assez médiocrement estimables qui se
sont fait à peu de
risques un mérite de cette sincérité, peut-être pour obtenir à ce prix
une confiance dont
elles puissent abuser au besoin. Mais dans des lieux où la sainteté du
mariage est plus
respectée, dans des lieux où ce lien sacré forme une union solide,
& où les maris ont un
véritable attachement pour leurs femmes, ils leur demandent un compte
plus sévere
d'elles-mêmes; ils veulent que leurs coeurs n'aient connu que pour eux
un sentiment
tendre; usurpant un droit qu'ils n'ont pas, ils exigent qu'elles soient
à eux seuls avant de
leur appartenir, & ne pardonnent pas plus l'abus de la liberté
qu'une infidélité réelle.
Croyez-moi, vertueuse Julie, défiez-vous
d'un zele sans fruit [495], & sans nécessité.
Gardez un secret dangereux que rien ne vous oblige à révéler, dont la
communication
peut vous perdre, & n'est d'aucun usage à votre époux. S'il est
digne de cet aveu, son ame
en sera contristée, & vous l'aurez affligé sans raison. S'il n'en
est pas digne, pourquoi
voulez-vous donner un prétexte à ses torts envers vous? Que savez-vous
si votre vertu, qui
vous a soutenue contre les attaques de votre coeur, vous soutiendroit
encore contre des
chagrins domestiques toujours renaissants? N'empirez point
volontairement vos maux, de
peur qu'ils ne deviennent plus forts que votre courage, & que vous
ne retombiez à force de
scrupules dans un état pire que celui dont vous avez eu peine à sortir.
La sagesse est la
base de toute vertu: consultez-la, je vous en conjure, dans la plus
importante occasion de
votre vie; & si ce fatal secret vous pese si cruellement, attendez
du moins pour vous en
décharger que le temps, les années, vous donnent une connoissance plus
parfaite de votre époux, & ajoutent dans son coeur, à l'effet de
votre beauté, l'effet plus sûr encore des
charmes de votre caractere, & la douce habitude de les sentir.
Enfin quand ces raisons,
toutes solides qu'elles sont, ne vous persuaderoient pas, ne fermez
point l'oreille à la voix
qui vous les expose. O Julie, écoutez un homme capable de quelque
vertu, & qui mérite au
moins de vous quelque sacrifice par celui qu'il vous fait aujourd'hui!
Il faut finir cette lettre. Je ne pourrois,
je le sens, m'empêcher d'y reprendre un ton que
vous ne devez plus entendre. Julie, il faut vous quitter! Si jeune
encore, il faut déjà
renoncer au bonheur! O tems! qui ne dois plus revenir! tems [496] passé
pour toujours,
source de regrets éternels! plaisirs, transports, douces extases,
momens délicieux,
ravissemens célestes! mes amours, mes uniques amours, honneur, &
charme de ma vie!
adieu pour jamais.
LETTRE XX. DE JULIE.
Vous me demandez si je suis heureuse. Cette
question me touche, & en la faisant vous
m'aidez à y répondre; car, bien loin de chercher l'oubli dont vous
parlez, j'avoue que je ne
saurois être heureuse si vous cessiez de m'aimer; mais je le suis à
tous égards, & rien ne
manque à mon bonheur que le vôtre. Si j'ai évité dans ma lettre
précédente de parler de
M. de Wolmar, je l'ai fait par ménagement pour vous. Je connoissois
trop votre sensibilité
pour ne pas craindre d'aigrir vos peines; mais votre inquiétude sur mon
sort m'obligeant à vous parler de celui dont il dépend, je ne puis vous
en parler que d'une maniere digne de
lui, comme il convient à son épouse, & à une amie de la vérité.
M. de Wolmar a près de cinquante ans; sa
vie unie, réglée, & le calme des passions, lui ont
conservé une constitution si saine, & un air si frais, qu'il paraît
à peine en avoir quarante;
et il n'a rien d'un âge avancé que l'expérience, & la sagesse. Sa
physionomie est noble, &
prévenante, son abord simple, & ouvert; ses manieres sont plus
honnêtes qu'empressées;
il parle peu, & [497] d'un grand sens, mais sans affecter ni
précision ni sentences. Il est le
même pour tout le monde, ne cherche, & ne fuit personne, & n'a
jamais d'autres
préférences que celles de la raison.
Malgré sa froideur naturelle, son coeur,
secondant les intentions de mon pere, crut sentir
que je lui convenois, & pour la premiere fois de sa vie il prit un
attachement. Ce goût
modéré, mais durable, s'est si bien réglé sur les bienséances, &
s'est maintenu dans une
telle égalité, qu'il n'a pas eu besoin de changer de ton en changeant
d'état, & que, sans
blesser la gravité conjugale, il conserve avec moi depuis son mariage
les mêmes manieres
qu'il avoit auparavant. Je ne l'ai jamais vu ni gai ni triste, mais
toujours content; jamais il
ne me parle de lui, rarement de moi; il ne me cherche pas, mais il
n'est pas fâché que je le
cherche, & me quitte peu volontiers. Il ne rit point; il est
sérieux sans donner envie de
l'être; au contraire, son abord serein semble m'inviter à
l'enjouement; & comme les plaisirs que
je goûte sont les seuls auxquels il paraît sensible,
une des attentions que je lui dois est de chercher à m'amuser. En un
mot, il veut que je sois
heureuse: il ne me le dit pas, mais je le vois, & vouloir le
bonheur de sa femme, n'est-ce pas
l'avoir obtenu?
Avec quelque soin que j'aie pu l'observer,
je n'ai sçu lui trouver de passion d'aucune
espece que celle qu'il a pour moi. Encore cette passion est-elle si
égale, & si tempérée,
qu'on diroit qu'il n'aime qu'autant qu'il veut aimer, & qu'il ne le
veut qu'autant que la
raison le permet. Il est réellement ce que Milord Edouard croit être;
en quoi je le [498]
trouve bien supérieur à tous nous autres gens à sentiment, qui nous
admirons tant
nous-mêmes; car le coeur nous trompe en mille manieres, & n'agit
que par un principe
toujours suspect; mais la raison n'a d'autre fin que ce qui est bien;
ses regles sont sûres,
claires, faciles dans la conduite de la vie; & jamais elle ne
s'égare que dans d'inutiles
spéculations qui ne sont pas faites pour elle.
Le plus grand goût de M. de Wolmar est
d'observer. Il aime à juger des caracteres des
hommes, & des actions qu'il voit faire. Il en juge avec une
profonde sagesse, & la plus
parfaite impartialité. Si un ennemi lui faisoit du mal, il en
discuteroit les motifs, & les
moyens aussi paisiblement que s'il s'agissoit d'une chose indifférente.
Je ne sais comment il
a entendu parler de vous; mais il m'en a parlé plusieurs fois lui-même
avec beaucoup
d'estime, & je le connois incapable de déguisement. J'ai cru
remarquer quelquefois qu'il
m'observoit durant ces entretiens; mais il y a grande apparence que
cette prétendue
remarque n'est que le secret reproche d'une conscience alarmée. Quoi
qu'Il en soit, j'ai fait
en cela mon devoir; la crainte ni la honte ne m'ont point inspiré de
réserve injuste, & je
vous ai rendu justice auprès de lui, comme je la lui rends auprès de
vous.
J'oubliois de vous parler de nos revenus,
& de leur administration. Le débris des biens de
M. de Wolmar, joint à celui de mon pere, qui ne s'est réservé qu'une
pension, lui fait une
fortune honnête, & modérée, dont il use noblement, & sagement,
en maintenant chez lui
non l'incommode, & vain appareil du luxe, mais l'abondance, les
véritables commodités
[499] de la vie, *[*Il n'y a pas d'association plus commune que celle
du faite, & de la lézine.
On prend sur la nature, sur les vrais plaisirs, sur le besoin même,
tout ce qu'on donne à
l'opinion. Tel homme orne son palais aux dépens de sa cuisine; tel
autre aime mieux une
belle vaisselle qu'un bon diné; tel autre fait un repas d'appareil,
& meurt de faim tout le
reste de l'année. Quand je vois un buffet de vermeil, je m'attends à du
vin qui
m'empoisonne. Combien de fois dans des maisons de campagne en respirant
le frais au
matin l'aspect d'un beau jardin vous tente? On se leve de bonne heure,
on se promene, en
gagne de l'appétit; on veut dejeuner. L'Officier est sorti, ou les
provisions manquent, ou
Madame n'a pas donné ses ordres, ou l'on vous fait ennuyer d'attendre.
Quelquefois on
vous prévient, on vient magnifiquement vous offrir de tout, à condition
que vous
n'accepterez rien. Il faut rester à jeun jusqu'à trois heures, ou
déjeuner avec des tulipes.
Je me sou viens de m'être promené dans un tres-beau parc dont on disoit
que la Maitresse
aimoit beaucoup le café, & n'en prenoit jamais, attendu qu'il
coûtoit fois la tasse; mais elle
donnoit de grand coeur mille écus a son jardinier. Je crois que
j'aimerois mieux avoir des
charmilles moins bien taillées, & prendre du café plus
souvent.]& le nécessaire chez ses
voisins indigents. L'ordre qu'il a mis dans sa maison est l'image de
celui qui regne au fond
de son ame, & semble imiter dans un petit ménage l'ordre établi
dans le gouvernement du
monde. On n'y voit ni cette inflexible régularité qui donne plus de
gêne que d'avantage, &
n'est supportable qu'à celui qui l'impose, ni cette confusion mal
entendue qui pour trop
avoir ô tel'usage de tout. On y reconnaît toujours la main du maître,
& l'on ne la sent
jamais; il a si bien ordonné le premier arrangement qu'à présent tout
va tout seul, &
qu'on jouit à la fois de la regle, & de la liberté.
Voilà, mon bon ami, une idée abrégée, mais
fidele, du caractere de M. de Wolmar, autant
que je l'ai pu connoître [500] depuis que je vis avec lui. Tel il m'a
paru le premier jour, tel
il me paraît le dernier sans aucune altération; ce qui me fait espérer
que je l'ai bien vu, &
qu'il ne me reste plus rien à découvrir; car je n'imagine pas qu'il pût
se montrer
autrement sans y perdre.
Sur ce tableau, vous pouvez d'avance vous
répondre à vous-même; & il faudroit me
mépriser beaucoup pour ne pas me croire heureuse avec tant de sujet de
l'être.*[*Apparemment qu'elle n'avoit pas découvert encore le fatal
secret qui la
tourmenta si sort la suite, ou qu'elle ne vouloit pas alors le confier
à son ami.] Ce qui m'a
long-tems abusée, & qui peut-être vous abuse encore, c'est la
pensée que l'amour est
nécessaire pour former un heureux mariage. Mon ami, c'est une erreur;
l'honnêteté, la
vertu, de certaines convenances, moins de conditions, & d'âges que
de caracteres, &
d'humeurs, suffisent entre deux époux; ce qui n'empêche point qu'il ne
résulte de cette
union un attachement tres tendre qui, pour n'être pas précisément de
l'amour, n'en est
pas moins doux, & n'en est que plus durable. L'amour est accompagné
d'une inquiétude
continuelle de jalousie ou de privation, peu convenable au mariage, qui
est un état de
jouissance, & de paix. On ne s'épouse point pour penser uniquement
l'un à l'autre, mais
pour remplir conjointement les devoirs de la vie civile, gouverner
prudemment la maison,
bien élever ses enfants. Les amans ne voyent jamais qu'eux, ne
s'occupent incessamment
que d'eux, & la seule chose qu'ils sachent faire est de s'aimer. Ce
n'est pas assez pour des époux, qui ont tant d'autres soins à remplir.
[501] Il n'y a point de passion qui nous fasse
une si forte illusion que l'amour; on prend sa violence pour un signe
de sa durée; le coeur
surchargé d'un sentiment si doux l'étend pour ainsi dire sur l'avenir,
& tant que cet
amour dure on croit qu'il ne finira point. Mais au contraire, c'est son
ardeur même qui le
consume; il s'use avec la jeunesse, il s'efface avec la beauté, il
s'éteint sous les glaces de
l'âge, & depuis que le monde existe on n'a jamais vu deux amans en
cheveux blancs
soupirer l'un pour l'autre. On doit donc compter qu'on cessera de
s'adorer tôt ou tard;
alors l'idole qu'on servoit détruite, on se voit réciproquement tels
qu'on est. On cherche
avec étonnement l'objet qu'on aima; ne le trouvant plus on se dépite
contre celui qui reste,
& souvent l'imagination le défigure autant qu'elle l'avoit paré; il
y a peu de gens, dit la
Rochefoucault, qui ne soient honteux de s'être aimés, quand ils ne
s'aiment plus.*[*Je
serois bien surpris que Julie eût lu cité la Rochefoucault en toute
autre occasion. Jamais
son triste livre ne goûté des bonnes gens.] Combien alors il est à
craindre que l'ennui ne
succede à des sentimens trop vifs, que leur déclin, sans s'arrêter à
l'indifférence, ne passe
jusqu'au dégoût, qu'on ne se trouve enfin tout-à-fait rassasiés l'un de
l'autre, & que pour
s'être trop aimés amans, on n'en vienne à se hair époux! Mon cher ami,
vous m'avez
toujours paru bien aimable, beaucoup trop pour mon innocence & pour
mon repos; mais je
ne vous ai jamais vu qu'amoureux, que sais-je ce que vous seriez devenu
cessant de l'être?
L'amour éteint vous eût toujours [502] laissé la vertu, je l'avoue;
mais en est-ce assez pour être heureux dans un lien que le coeur doit
serrer, & combien d'hommes vertueux ne
laissent pas d'être des maris insupportables! Sur tout cela vous en
pouvez dire autant de
moi.
Pour M. de Wolmar, nulle illusion ne nous
prévient l'un pour l'autre: nous nous voyons
tels que nous sommes; le sentiment qui nous joint n'est point l'aveugle
transport des coeurs
passionnés, mais l'immuable, & constant attachement de deux
personnes honnêtes, &
raisonnables, qui, destinées à passer ensemble le reste de leurs jours,
sont contentes de
leur sort, & tâchent de se le rendre doux l'une à l'autre. Il
semble que, quand on nous eût
formés expres pour nous unir, on n'auroit pu réussir mieux. S'il avoit
le coeur aussi tendre
que moi, il seroit impossible que tant de sensibilité de part, &
d'autre ne se heurtât
quelquefois, & qu'il n'en résultât des querelles. Si j'étois aussi
tranquille que lui, trop de
froideur régneroit entre nous, & rendroit la société moins
agréable, & moins douce. S'il
ne m'aimoit point, nous vivrions mal ensemble; s'il m'eût trop aimée,
il m'eût été
importun. Chacun des deux est précisément ce qu'il faut à l'autre; il
m'éclaire, & je
l'anime; nous en valons mieux réunis, & il semble que nous soyons
destinés à ne faire
entre nous qu'une seule ame, dont il est l'entendement, & moi la
volonté. Il n'y a pas
jusqu'à son âge un peu avancé qui ne tourne au commun avantage: car,
avec la passion
dont j'étois tourmentée, il est certain que s'il eût été plus jeune je
l'aurois épousé avec
plus de peine encore, & cet exces de répugnance eût peut-être
empêché l'heureuse
révolution qui s'est faite en moi.
[503] Mon ami, le Ciel éclaire la bonne
intention des peres, & récompense la docilité des
enfants. A Dieu ne plaise que je veuille insulter à vos déplaisirs. Le
seul désir de vous
rassurer pleinement sur mon sort me fait ajouter ce que je vais vous
dire. Quand avec les
sentimens que j'eus ci-devant pour vous, & les connoissances que
j'ai maintenant, je serois
libre encore, & maîtresse de me choisir un mari, je prends à témoin
de ma sincérité ce
Dieu qui daigne m'éclairer, & qui lit au fond de mon coeur, ce
n'est pas vous que je
choisirois, c'est M. de Wolmar.
Il importe peut-être à votre entiere
guérison que j'acheve de vous dire ce qui me reste sur
le coeur. M. de Wolmar est plus âgé que moi. Si pour me punir de mes
fautes, le Ciel
m'ôtoit le digne époux que j'ai si peu mérité, ma ferme résolution est
de n'en prendre
jamais un autre. S'il n'a pas eu le bonheur de trouver une fille
chaste, il laissera du moins
une chaste veuve. Vous me connoissez trop bien pour croire qu'apres
vous avoir fait cette
déclaration je sois femme, à m'en rétracter jamais.*[*Nos situations
diverses
déterminent, & changent malgré nous les affections de nos coeurs:
nous serons vicieux, &
méchans tant que nous aurons intérêt à l'être, & malheureusement
les chaines dont nous
sommes chargés multiplient cet intérêt autour de nous. L'effort de
corriger le désordre
de nos desirs est presque toujours vain, & rarement il est vrai: ce
qu'il faut changer c'est
moins nos desirs que les situations qui les produisent. Si nous voulons
devenir bons, ôtons
les rapports qui nous empêchent de l'être, il n'y a point d'autre
moyen. Je ne voudrois pas
pour tout au monde avoir droit à la succession d'autrui, sur-tout de
personnes qui
devroient m'être chéres; car que fais je quel horrible voeu l'indigence
pourroit
m'arracher? Sur ce principe, examinez bien la résolution de Julie,
& la déclaration qu'elle
en fait à son ami. Pesez cette résolution dans toutes ses
circonstances, & vous verrez
comment un coeur droit en doute de lui-même fait s'ôter au besoin tout
intérêt contraire
au devoir. Dés ce moment Julie, malgré l'amour qui lui reste, met ses
sens de parti de sa
vertu; elle se force, pour ainsi dire, d'aimer Wolmar comme son unique
époux, comme le
seul homme avec lequel elle habitera de sa vie; elle change l'intérêt
secret qu'elle avoit à
sa perte en intérêt à le conserver. Ou je ne connois rien au coeur
humain, ou c'est à cette
seule resolution si critiquée que tient le triomphe de la vertu dans
tout le reste de la vie de
Julie, & l'attachement sincere, & constant qu'elle a jusqu'à la
fin pour son mari.]
Ce que j'ai dit pour lever vos doutes peut
servir encore [504] à résoudre en partie vos
objections contre l'aveu que je crois devoir faire à mon mari. Il est
trop sage pour me
punir d'une démarche humiliante que le repentir seul peut m'arracher,
& je ne suis pas
plus incapable d'user de la ruse des dames dont vous parlez, qu'il
l'est de m'en
soupçonner. Quant à la raison sur laquelle vous prétendez que cet ave
un'est pas
nécessaire, elle est certainement un sophisme: car quoiqu'on ne soit
tenue à rien envers un époux qu'on n'a pas encore, cela n'autorise
point à se donner à lui pour autre chose que
ce qu'on est. Je l'avois senti, même avant de me marier, & si le
serment extorqué par mon
pere m'empêcha de faire à cet égard mon devoir, je n'en fus que plus
coupable, puisque
c'est un crime de faire un serment injuste, & un second de le
tenir. Mais j'avois une autre
raison que mon coeur n'osoit s'avouer, & qui me rendoit beaucoup
plus coupable encore.
grace au ciel, elle ne subsiste plus.
Une considération plus légitime, & d'un
plus grand poids est le danger de troubler
inutilement le repos d'un honnête homme, qui tire son bonheur de
l'estime qu'il a pour sa
femme. [505] Il est sûr qu'il ne dépend plus de lui de rompre le noeud
qui nous unit, ni de
moi d'en avoir été plus digne. Ainsi je risque par une confidence
indiscrete de l'affliger à
pure perte, sans tirer d'autre avantage de ma sincérité que de
décharger mon coeur d'un
secret funeste qui me pese cruellement. J'en serai plus tranquille, je
le sens, apres le lui
avoir déclaré; mais lui, peut-être le sera-t-il moins, & ce seroit
bien mal réparer mes torts
que de préférer mon repos au sien.
Que ferois-je donc dans le doute où je
suis? En attendant que le Ciel m'éclaire mieux sur
mes devoirs, je suivrai le conseil de votre amitié; je garderai le
silence, je tairai mes fautes à mon époux, & je tâcherai de les
effacer par une conduite qui puisse un jour en mériter
le pardon.
Pour commencer une réforme aussi
nécessaire, trouvez bon, mon ami, que nous cessions
désormais tout commerce entre nous. Si M. de Wolmar avoit reçu ma
confession, il
décideroit jusqu'à quel point nous pouvons nourrir les sentimens de
l'amitié qui nous lie,
& nous en donner les innocens témoignages; mais, puisque je n'ose
le consulter là-dessus,
j'ai trop appris à mes dépens combien nous peuvent égarer les habitudes
les plus
légitimes en apparence. Il est tems de devenir sage. Malgré la sécurité
de mon coeur, je ne
veux plus être juge en ma propre cause, ni me livrer, étant femme, à la
même
présomption qui me perdit étant fille. Voici la derniere lettre que
vous recevrez de moi. Je
vous supplie aussi de ne plus m'écrire. Cependant comme Je ne cesserai
jamais de prendre à vous le plus tendre intérêt, & que ce sentiment
est aussi pur que le jour qui m'éclaire, je
serai bien aise de [506] savoir quelquefois de vos nouvelles, & de
vous voir parvenir au
bonheur que vous méritez. Vous pourrez de tems à autre écrire à Madame
d'Orbe dans
les occasions où vous aurez quelque événement intéressant à nous
apprendre. J'espere
que l'honnêteté de votre ame se peindra toujours dans vos lettres.
D'ailleurs ma cousine
est vertueuse, & sage, pour ne me communiquer que ce qu'il me
conviendra de voir, &
pour supprimer cette correspondance si vous étiez capable d'en abuser.
Adieu, mon cher, & bon ami; si je
croyois que la fortune pût vous rendre heureux, je vous
dirois: "Courez à la fortune"; mais peut-être avez-vous raison de la
dédaigner avec tant
de trésors pour vous passer d'elle; j'aime mieux vous dire: "Courez à
la félicité", c'est la
fortune du sage. Nous avons toujours senti qu'il n'y en avoit point
sans la vertu; mais
prenez garde que ce mot de vertu trop abstrait n'ait plus d'éclat que
de solidité, & ne soit
un nom de parade qui sert plus à éblouir les autres qu'à nous contenter
nous-mêmes. Je
frémis quand je songe que des gens qui portoient l'adultere au fond de
leur coeur osoient
parler de vertu. Savez-vous bien ce que signifioit pour nous un terme
si respectable, & si
profané, tandis que nous étions engagés dans un commerce criminel?
C'était cet amour
forcené dont nous étions embrasés l'un, & l'autre qui déguisoit ses
transports sous ce
saint enthousiasme, pour nous les rendre encore plus chers, & nous
abuser plus longtemps.
Nous étions faits, j'ose le croire, pour suivre, & chérir la
véritable vertu; mais nous nous
trompions en la cherchant, & ne suivions qu'un vain fantôme. Il est
[507] tems que
l'illusion cesse; il est tems de revenir d'un trop long égarement. Mon
ami, ce retour ne vous
sera pas difficile. Vous avez votre guide en vous-même; vous l'avez pu
négliger, mais vous
ne l'avez jamais rebuté. Votre ame est saine, elle s'attache à tout ce
qui est bien; et si
quelquefois il lui échappe, c'est qu'elle n'a pas usé de toute sa force
pour s'y tenir. Rentrez
au fond de votre conscience, & cherchez si vous n'y retrouveriez
point quelque principe
oublié qui serviroit à mieux ordonner toutes vos actions, à les lier
plus solidement entre
elles, & avec un objet commun. Ce n'est pas assez, croyez-moi, que
la vertu soit la base de
votre conduite, si vous n'établissez cette base même sur un fondement
inébranlable.
Souvenez-vous de ces Indiens qui font porter le monde sur un grand
éléphant, & puis
l'éléphant sur une tortue; & quand on leur demande sur quoi porte
la tortue, ils ne savent
plus que dire.
Je vous conjure de faire quelque attention
aux discours de votre amie, & de choisir pour
aller au bonheur une route plus sûre que celle qui nous a si long-tems
égarés. Je ne
cesserai de demander au ciel, pour vous, & pour moi, cette félicité
pure, & ne serai
contente qu'apres l'avoir obtenue pour tous les deux. Ah! si jamais nos
coeurs se rappellent
malgré nous les erreurs de notre jeunesse, faisons au moins que le
retour qu'elles auront
produit en autorise le souvenir, & que nous puissions dire avec cet
ancien: "Hélas! nous
périssions si nous n'eussions péri!"
Ici finissent les sermons de la prêcheuse.
Elle aura désormais assez à faire à se prêcher
elle-même. Adieu, mon aimable [508] ami, adieu pour toujours; ainsi
l'ordonne l'inflexible
devoir. Mais croyez que le coeur de Julie ne sait point oublier ce qui
lui fut cher...Mon
Dieu! que fais-je ?... Vous le verrez trop à l'état de ce papier. Ah!
n'est-il pas permis de
s'attendrir en disant à son a mile dernier adieu?
LETTRE XXI. DE L'AMANT DE JULIE A MILORD
EDOUARD.
Oui, milord, il est vrai, mon ame est
oppressée du poids de la vie. Depuis long-tems elle
m'est à charge: j'ai perdu tout ce qui pouvoit me la rendre chére, il
ne m'en reste que les
ennuis. Maison dit qu'il ne m'est pas permis d'en disposer sans l'ordre
de celui qui me l'a
donnée. Je sais aussi qu'elle vous appartient à plus d'un titre. Vos
soins me l'ont sauvée
deux fois, & vos bienfaits me la conservent sans cesse. Je n'en
disposerai jamais que je ne
sois sûr de le pouvoir faire sans crime, ni tant qu'il me restera la
moindre espérance de la
pouvoir employer pour vous.
Vous disiez que je vous étois nécessaire:
pourquoi me trompiez-vous? Depuis que nous
sommes à Londres, loin que vous songiez à m'occuper de vous, vous ne
vous occupez que
de moi. Que vous prenez de soins superflus! Milord, vous le savez, je
hais le crime encore
plus que la vie; j'adore l'Etre éternel. Je vous dois tout, je vous
aime, Je ne tiens qu'à vous
sur la terre: l'amitié, le devoir, y peuvent enchaîner [509] un
infortuné; des prétextes, &
des sophismes ne l'y retiendront point. Eclairez ma raison, parlez à
mon coeur, je suis prêt à vous entendre; mais souvenez-vous que ce
n'est point le désespoir qu'on abuse.
Vous voulez qu'on raisonne: eh bien!
raisonnons. Vous voulez qu'on proportionne la
délibération à l'importance de la question qu'on agite; j'y consens.
Cherchons la vérité
paisiblement, tranquillement; discutons la proposition générale comme
s'ils'agissoit d'un
autre. Robeck fit l'apologie de la mort volontaire avant de se la
donner. Je ne veux pas faire
un livre à son exemple, & Je ne suis pas fort content du sien; mais
j'espere imiter son
sang-froid dans cette discussion.
J'ai long-tems médité sur ce grave sujet.
Vous devez le savoir, car vous connoissez mon
sort, & je vis encore. Plus j'y réfléchis, plus je trouve que la
question se réduit à cette
proposition fondamentale: chercher son bien, & fuir son mal en ce
qui n'offense point
autrui, c'est le droit de la nature. Quand notre vie est un mal pour
nous, & n'est un bien
pour personne, il est donc permis de s'en délivrer. S'il y a dans le
monde une maxime évidente, & certaine, je pense que c'est celle-là;
& si l'on venoit à bout de la renverser, il
n'y a point d'action humaine dont on ne pût faire un crime.
Que disent là-dessus nos sophistes?
Premierement ils regardent la vie comme une chose qui
n'est pas à nous, parce qu'elle nous a été donnée; mais c'est
précisément parce qu'elle
nous a été donnée qu'elle est à nous. Dieu ne leur a-t-il pas donné
deux bras? Cependant
quand ils craignent [510 ] la gangrene ils s'en font couper un, &
tous les deux, s'il le faut.
La parité est exacte pour qui croit l'immortalité de l'ame; car si je
sacrifie mon bras à la
conservation d'une chose plus précieuse, qui est mon corps, je sacrifie
mon corps à la
conservation d'une chose plus précieuse, qui est mon bien-être. Si tous
les dons que le Ciel
nous a faits sont naturellement des biens pour nous, ils ne sont que
trop sujets à changer
de nature; & il y ajouta la raison pour nous apprendre à les
discerner. Si cette regle ne
nous autorisoit pas à choisir les uns, & rejeter les autres, quel
seroit son usage parmi les
hommes?
Cette objection si peu solide, ils la
retournent de mille manieres. Ils regardent l'homme
vivant sur la terre comme un soldat mis en faction."Dieu, disent-ils,
t'a placé dans ce
monde, pourquoi en sors-tu sans son congé?" Mais toi-même, il t'a placé
dans ta ville,
pourquoi en sors-tu sans son congé? Le congé n'est-il pas dans le
mal-être? En quelque
lieu qu'il me place, soit dans un corps, soit sur la terre, c'est pour
rester autant que j'y suis
bien, & pour en sortir des que j'y suis mal. Voilà la voix de la
nature, & la voix de Dieu. Il
faut attendre l'ordre, j'en conviens; mais quand je meurs
naturellement, Dieu ne
m'ordonne pas de quitter la vie, il me l'ôte: c'est en me la rendant
insupportable qu'il
m'ordonne de la quitter. Dans le premier cas, je résiste de toute ma
force: dans le second,
j'aile mérite d'obéir.
Concevez-vous qu'il y ait des gens assez
injustes pour taxer la mort volontaire de rébellion
contre la Providence, comme [511] si l'on vouloit se soustraire à ses
loix? Ce n'est point
pour s'y soustraire qu'on cesse de vivre, c'est pour les exécuter.
Quoi! Dieu n'a-t-il de
pouvoir que sur mon corps? Est-il quelque lieu dans l'univers, où
quelque être existant ne
soit pas sous sa main, & agira-t-il moins immédiatement sur moi,
quand ma substance épurée sera plus une, & plus semblable à la
sienne? Non, sa justice & sa bonté font mon
espoir, & si je croyois que la mort pût me soustraire à sa
puissance, je ne voudrois plus
mourir.
C'est un des sophismes du Phédon, rempli
d'ailleurs de vérités sublimes. Si ton esclave se
tuoit, dit Socrate à Cebes, ne le punirois-tu pas, s'il t'étoit
possible, pour t'avoir
injustement privé de ton bien? Bon Socrate, que nous dites-vous?
N'appartient-on plus à
Dieu quand on est mort? Ce n'est point cela du tout, mais il faloit
dire; si tu charges ton
esclave d'un vêtement qui le gêne dans le service qu'il te doit, le
puniras-tu d'avoir quitté
cet habit pour mieux faire son service? La grande erreur est de donner
trop d'importance à la vie; comme si notre être en dépendoit, &
qu'apres la mort on ne fût plus rien. Notre
vie n'est rien aux yeux de Dieu; elle n'est rien aux yeux de la raison,
elle ne doit rien être
aux nôtres, & quand nous laissons notre corps, nous ne faisons que
poser un vêtement
incommode. Est-ce la peine d'en faire un si grand bruit? Milord, ces
déclamateurs ne sont
point de bonne foi. Absurdes & cruels dans leurs raisonnemens, ils
aggravent le prétendu
crime, comme si l'on s'ôtoit l'existence, & le punissent, comme si
l'on existoit toujours.
[512] Quant au Phédon, qui leur a fourni le
seul argument précieux qu'ils aient jamais
employé, cette question n'y est traitée que tres légerement, &
comme en passant. Socrate,
condamné par un jugement inique à perdre la vie dans quelques heures,
n'avoit pas besoin
d'examiner bien attentivement s'il lui étoit permis d'en disposer. En
supposant qu'il ait
tenu réellement les discours que Platon lui fait tenir, croyez-moi,
milord, il les eût médités
avec plus de soin dans l'occasion de les mettre en pratique; & la
preuve qu'on ne peut tirer
de cet immortel ouvrage aucune bonne objection contre le droit de
disposer de sa propre
vie, c'est que Caton le lut par deux fois tout entier la nuit même
qu'il quitta la terre.
Ces mêmes sophistes demandent si jamais la
vie peut être un mal. En considérant cette
foule d'erreurs, de tourments, & de vices dont elle est remplie, on
seroit bien plus tenté de
demander si jamais elle fut un bien. Le crime assiege sans cesse
l'homme le plus vertueux;
chaque instant qu'il vit, il est prêt à devenir la proie du méchant ou
méchant lui-même.
Combattre, & souffrir, voilà son sort dans ce monde; mal faire,
& souffrir, voilà celui du
malhonnête homme. Dans tout le reste ils different entre eux, ils n'ont
rien en commun que
les miseres de la vie. S'il vous faloit des autorités, & des faits,
je vous citerois des oracles,
des réponses de sages, des actes de vertu récompensés par la mort.
Laissons tout cela,
milord; c'est à vous que je parle, & je vous demande quelle est
ici-bas la principale
occupation du sage, si ce n'est de se concentrer, pour ainsi dire,
[513] au fond de son ame,
& de s'efforcer d'être mort durant sa vie. Le seul moyen qu'ait
trouvé la raison pour nous
soustraire aux maux de l'humanité n'est-il pas de nous détacher des
objets terrestres, & de
tout ce qu'il y a de mortel en nous, de nous recueillir au dedans de
nous-mêmes, de nous élever aux sublimes contemplations, & si nos
passions, & nos erreurs font nos infortunes,
avec quelle ardeur devons-nous soupirer apres un état qui nous délivre
des unes, & des
autres? Que font ces hommes sensuels qui multiplient si indiscretement
leurs douleurs
parleurs voluptés? Ils anéantissent, pour ainsi dire, leur existence à
force de l'étendre sur
la terre; ils aggravent le poids de leurs chaînes par le nombre de
leurs attachements; ils
n'ont point de jouissances qui ne leur préparent mille ameres
privations: plus ils sentent,
& plus ils souffrent; plus ils s'enfoncent dans la vie, & plus
ils sont malheureux.
Mais qu'en général ce soit, si l'on veut,
un bien pour l'homme de ramper tristement sur la
terre, j'y consens: je ne prétends pas que tout le genre humain doive
s'immoler d'un
commun accord, ni faire un vaste tombeau du monde. Il est, il est des
infortunés trop
privilégiés pour suivre la route commune, & pour qui le désespoir,
& les ameres douleurs
sont le passe-port de la nature: c'est à ceux-là qu'il seroit aussi
insensé de croire que leur
vie est un bien, qu'il l'étoit au sophiste Possidonius tourmenté de la
goutte de nier qu'elle
fût un mal. Tant qu'il nous est bon de vivre, nous le désirons
fortement, & il n'y a que le
sentiment des maux extrêmes qui puisse vaincre en nous [514] ce désir;
car nous avons
tous reçu de la nature une tres grande horreur de la mort, & cette
horreur déguise à nos
yeux les miseres de la condition humaine. On supporte long-tems une vie
pénible, &
douloureuse avant de se résoudre à la quitter; mais quand une fois
l'ennui de vivre
l'emporte sur l'horreur de mourir, alors la vie est évidemment un grand
mal, & l'on ne
peut s'en délivrer trop tôt. Ainsi, quoiqu'on ne puisse exactement
assigner le point où elle
cesse d'être un bien, on sait tres certainement au moins qu'elle est un
mal long-tems avant
de nous le paroître; & chez tout homme sensé le droit d'y renoncer
en précede toujours de
beaucoup la tentation.
Ce n'est pas tout; apres avoir nié que la
vie puisse être un mal, pour nous ôter le droit de
nous en défaire, ils disent ensuite qu'elle est un mal, pour nous
reprocher de ne la pouvoir
endurer. Selon eux, c'est une lâcheté de se soustraire à ses douleurs,
& ses peines, & il n'y
a jamais que des poltrons qui se donnent la mort. O Rome, conquérante
du monde, quelle
troupe de poltrons t'en donna l'empire! Qu'Arrie, Eponine, Lucrece,
soient dans le
nombre, elles étoient femmes; mais Brutus, mais Cassius, & toi qui
partageois avec les
Dieux les respects de la terre étonnée, grand, & divin Caton, toi
dont l'image auguste, &
sacrée animoit les Romains d'un saint zele, & faisoit frémir les
tyrans, tes fiers
admirateurs ne pensoient pas qu'un jour, dans le coin poudreux d'un
college, dev ils
rhéteurs prouveroient que tu ne fus qu'un lâche pour avoir refusé au
crime heureux
l'hommage de la vertu dans les fers. Force [515], & grandeur des
écrivains modernes, que
vous êtes sublimes, & qu'ils sont intrépides la plume à la main.
Mais dites-moi, brave, &
vaillant héros, qui vous sauvez si courageusement d'un combat pour
supporter plus
long-tems la peine de vivre, quand un tison brûlant vient à tomber sur
cette éloquente
main, pourquoi la retirez-vous si vite? Quoi! vous avez la lâcheté de
n'oser soutenir
l'ardeur du feu! Rien, dites-vous, ne m'oblige à supporter le tison;
& moi, qui m'oblige à
supporter la vie? La génération d'un homme a-t-elle coûté plus à la
Providence que celle
d'un fétu, & l'une, & l'autre n'est-elle pas également son
ouvrage?
Sans doute il y a du courage à souffrir
avec constance les maux qu'on ne peut éviter; mais
il n'y a qu'un insensé qui souffre volontairement ceux dont il peut
s'exempter sans mal
faire, & c'est souvent un tres grand mal d'endurer un mal sans
nécessité. Celui qui ne sait
pas se délivrer d'une vie douloureuse par une prompte mort, ressemble à
celui qui aime
mieux laisser envenimer une plaie que de la livrer au fer salutaire
d'un chirurgien. Viens,
respectable Parisot,*[*Chirurgien de Lyon, homme d'honneur, bon
citoyen, ami tendre, &
généreux, négligé, mais non pas oublié de tel qui fut honoré de ses
bienfaits. ] coupe-moi
cette jambe qui me feroit périr: je te verrai faire sans sourciller,
& me laisserai traiter de
lâche par le brave qui voit tomber la sienne en pourriture faute d'oser
soutenir la même
opération.
J'avoue qu'il est des devoirs envers autrui
qui ne permettent pas à tout homme de disposer
de lui-même; mais en [516] revanche combien en est-il qui l'ordonnent!
Qu'un magistrat à
qui tient le salut de la patrie, qu'un pere de famille qui doit la
subsistance à ses enfants,
qu'un débiteur insolvable qui ruineroit ses créanciers, se dévouent à
leur devoir, quoi
qu'il arrive; que mille autres relations civiles, & domestiques
forcent un honnête homme
infortuné de supporter le malheur de vivre pour éviter le malheur plus
grand d'être
injuste; est-il permis pour cela, dans des cas tout différents, de
conserver aux dépens
d'une foule de misérables une vie qui n'est utile qu'à celui qui n'ose
mourir? "Tue-moi,
mon enfant, dit le sauvage décrépit à son fils qui le porte, &
fléchit sous le poids; les
ennemis sont là; va combattre avec tes freres, va sauver tes enfants,
& n'expose pas ton
pere à tomber vif entre les mains de ceux dont il mangea les
parents."Quand la faim, les
maux, la misere, ennemis domestiques pires que les sauvages,
permettroient à un
malheureux estropié de consommer dans son lit le pain d'une famille qui
peut à peine en
gagner pour elle; celui qui ne tient à rien, celui que le Ciel réduit à
vivre seul sur la terre,
celui dont la malheureuse existence ne peut produire aucun bien,
pourquoi n'auroit-il pas
au moins le droit de quitter un séjour où ses plaintes sont importunes,
& ses maux sans
utilité?
Pesez ces considérations, milord,
rassemblez toutes ces raisons, & vous trouverez qu'elles
se réduisent au plus simple des droits de la nature qu'un homme sensé
ne mit jamais en
question. En effet, pourquoi seroit-il permis de se guérir de la
goutte, & non de la vie?
L'une, & l'autre ne nous viennent-elles pas de la même main? S'il
est pénible de mourir,
qu'est-ce [517] à dire? Les drogues font-elles plaisir à prendre?
Combien de gens
préferent la mort à la médecine! Preuve que la nature répugne à l'une,
& à l'autre.
Qu'on me montre donc comment il est plus permis de se délivrer d'un mal
passager en
faisant des remedes, que d'un mal incurable en s'ôtant la vie, &
comment on est moins
coupable d'user de quinquina pour la fievre que d'opium pour la pierre.
Si nous regardons à l'objet, l'un, & l'autre est de nous délivrer
du mal-être; si nous regardons au moyen,
l'un, & l'autre est également naturel; si nous regardons à la
répugnance, il y en a également des deux côtés; si nous regardons à la
volonté du maître, quel mal veut-on
combattre qu'il ne nous ait pas envoyé? A quelle douleur veut-on se
soustraire quine nous
vienne pas de sa main? Quelle est la borne où finit sa puissance, &
où l'on peut
légitimement résister? Ne nous est-il donc permis de changer l'état
d'aucune chose parce
que tout ce qui est, est comme il l'a voulu? Faut-il ne rien faire en
ce monde de peur
d'enfreindre ses loix, & quoi que nous fassions, pouvons-nous
jamais les enfreindre? Non,
milord, la vocation de l'homme est plus grande, & plus noble. Dieu
ne l'a point animé pour
rester immobile dans un quiétisme éternel; mais il lui a donné la
liberté pour faire le
bien, la conscience pour le vouloir, & la raison pour le choisir.
Il l'a constitué seul juge de
ses propres actions, il a écrit dans son coeur: "Fais ce qui t'est
salutaire, & n'est nuisible à
personne."Si je sens qu'il m'est bon de mourir, je résiste à son ordre
en m'opiniâtrant à
vivre; car, en me rendant la mort désirable, il me prescrit de la
chercher.
[518] Bomston, j'en appelle à votre
sagesse, & à votre candeur, quelles maximes plus
certaines la raison peut-elle déduire de la religion sur la mort
volontaire? Si les chrétiens
en ont établi d'opposées, ils ne les ont tirées ni des principes de
leur religion, ni de sa regle
unique, qui est l'Ecriture, mais seulement des philosophes paiens.
Lactance, & Augustin,
qui les premiers avancerent cette nouvelle doctrine, dont Jésus-Crist
ni les apôtres
n'avoient pas dit un mot, ne s'appuyerent que sur le raisonnement du
Phédon, que j'ai
déjà combattu; de sorte que les fideles; qui croient suivre en cela
l'autorité de l'Evangile,
ne suivent que celle de Platon. En effet, où verra-t-on dans la Bible
entiere une loi contre le
suicide, ou même une simple improbation?, & n'est-il pas bien
étrange que dans les
exemples de gens qui se sont donné la mort, on n'y trouve pas un seul
mot de blâme contre
aucun de ces exemples! Il y a plus; celui de Samson est autorisé par un
prodige qui le venge
de ses ennemis. Ce miracle se seroit-il fait pour justifier un crime;
& cet homme qui perdit
sa force pour s'être laissé séduire par une femme l'eût-il recouvrée
pour commettre un
forfait authentique, comme si Dieu lui-même eût voulu tromper les
hommes?
Tu ne tueras point, dit le Décalogue. Que
s'ensuit-il de là? Si ce commandement doit être
pris à la lettre, il ne faut tuer ni les malfaiteurs, ni les ennemis;
& Moise, qui fit tant
mourir de gens, entendoit fort mal son propre précepte. S'il y a
quelques exceptions, la
premiere est certainement en faveur de la mort volontaire, parce
qu'elle est exempte de
violence, & d'injustice, les deux seules considérations qui
puissent [519] rendre l'homicide
criminel, & que la nature y a mis d'ailleurs un suffisant obstacle.
Mais, disent-ils encore, souffrez
patiemment les maux que Dieu vous envoie; faites-vous un
mérite de vos peines. Appliquer ainsi les maximes du christianisme, que
c'est mal en saisir
l'esprit! L'homme est sujet à mille maux, sa vie est un tissu de
miseres, & il ne semble
noître que pour souffrir. De ces maux, ceux qu'il peut éviter, la
raison veut qu'il les évite;
& la religion, qui n'est jamais contraire à la raison, l'approuve.
Mais que leur somme est
petite auprès de ceux qu'il est forcé de souffrir malgré lui! C'est de
ceux-ci qu'un Dieu
clément permet aux hommes de se faire un mérite; il accepte en hommage
volontaire le
tribut forcé qu'il nous impose, & marque au profit de l'autre vie
la résignation dans
celle-ci. La véritable pénitence de l'homme lui est imposée par la
nature: s'il endure
patiemment tout ce qu'il est contraint d'endurer, il a fait à cet égard
tout ce que Dieu lui
demande; & si quelqu'''un montre assez d'orgueil pour vouloir faire
davantage, c'est un
fou qu'il faut enfermer, ou un fourbe qu'il faut punir. Fuyons donc
sans scrupule tous les
maux que nous pouvons fuir, il ne nous en restera que trop à souffrir
encore.
Délivrons-nous sans remords de la vie même, aussitôt qu'elle est un mal
pour nous,
puisqu'il dépend de nous de le faire, & qu'en cela nous n'offensons
ni Dieu, ni les hommes.
S'il faut un sacrifice à l'Etre suprême, n'est-ce rien que de mourir?
Offrons à Dieu la
mort qu'il nous impose par la voix de la raison, & versons
paisiblement dans son sein notre
ame qu'il redemande.
[520] Tels sont les préceptes généraux que
le bon sens dicte à tous les hommes, & que la
religion autorise.*[*L'étrange lettre pour la délibération dont il
s'agit! Raisonne-t-on si
paisiblement sur une question pareille, quand on l'examine pour soi? La
lettre est-elle
fabriquée, ou l'Auteur ne veut-il qu'être réfuté? Ce qui peut tenir en
doute, c'est
l'exemple de Robeck qu'il cite, & qui semble autoriser le sien.
Robeck délibéra si
posément qu'il eut la patience de faire un livre, un gros livre, bien
long, bien pesant, bien
froid, & quand il eût établi, selon lui, qu'il étoit permis de se
donner la mort, il se la
donna avec la même tranquillité. Défions-nous des préjugés de siecle,
& de nation.
Quand ce n'est pas la mode de se teur, on n'imagine que des enragés qui
se tuent; tous les
actes de courage sont autant de chimeres pour les ames foibles; chacun
ne juge des autres
que par soi. Cependant combien n'avons-nous pas d'exemples attestés
d'hommes sages en
tout autre point, qui sans remords, sans fureur, sans désespoir,
renoncent à la vie
uniquement par-ce qu'elle leur est à charge, & meurent plus
tranquillement qu'ils n'ont
vécu?] Revenons à nous. Vous avez daigné m'ouvrir votre coeur; je
connois vos peines,
vous ne souffrez pas moins que moi; vos maux sont sans remede ainsi que
les miens, &
d'autant plus sans remede, que les loix de l'honneur sont plus
immuables que celles de la
fortune. Vous les supportez, je l'avoue, avec fermeté. La vertu vous
soutient; un pas de
plus, elle vous dégage. Vous me pressez de souffrir; milord, j'ose vous
presser determiner
vos souffrances, & je vous laisse à juger qui de nous est le plus
cher à l'autre.
Que tardons-nous à faire un pas qu'il faut
toujours faire? Attendrons-nous que la
vieillesse, & les ans nous attachent bassement à la vie apres nous
en avoir ôté les charmes,
& que nous traînions avec effort, ignominie, & douleur, un
corps infirme, & cassé? Nous
sommes dans l'âge où la vigueur de [521] l'ame la dégage aisément de
ses entraves, & où
l'homme sait encore mourir; plus tard il se laisse en gémissant
arracher à la vie. Profitons
d'un tems où l'ennui de vivre nous rend la mort désirable; craignons
qu'elle ne vienne
avec ses horreurs au moment où nous n'en voudrons plus. Je m'en
souviens, il fut un
instant où je ne demandois qu'une heure au Ciel, & où je serois
mort désespéré si je ne
l'eusse obtenue. Ah! qu'on a de peine à briser les noeuds qui lient nos
coeurs à la terre, &
qu'il est sage de la quitter aussi-tôt qu'ils sont rompus! Je le sens,
Milord, nous sommes
dignes tous deux d'une habitation plus pure; la vertu nous la montre,
& le sort nous invite à la chercher. Que l'amitié qui nous joint
nous unisse encore à notre derniere heure! O
quelle volupté pour deux vrais amis de finir leurs jours volontairement
dans les bras l'un
de l'autre, de confondre leurs derniers soupirs; d'exhaler à la fois
les deux moitiés de leur
ame! Quelle douleur, quel regret peut empoisonner leurs derniers
instans? Que quittent-ils
en sortant du monde? Ils s'en vont ensemble; ils ne quittent rien.
[522] LETTRE XXII. REPONSE.
Jeune homme, un aveugle transport t'égare;
sois plus discret, ne conseille point en
demandant conseil. J'ai connu d'autres maux que les tiens. J'ai l'ame
ferme; je suis
Angloix, je sais mourir, car je sais vivre, souffrir en homme. J'ai vu
la mort de près, & la
regarde avec trop d'indifférence pour l'aller chercher. Parlons de toi.
Il est vrai, tu m'étois nécessaire: mon ame
avoit besoin de la tienne; tes soins pouvoient
m'être utiles; ta raison pouvoit m'éclairer dans la plus importante
affaire de ma vie; si je
ne m'en sers point, à qui t'en prends-tu? Où est-elle? Qu'est-elle
devenue? Que peux-tu
faire? A quoi es-tu bon dans l'état où te voilà? quels services puis-je
espérer de toi? Une
douleur insensée te rend stupide, & impitoyable. Tu n'es pas un
homme, tu n'es rien, & si
je ne regardois à ce que tu peux être, tel que tu es, je ne vois rien
dans le monde
au-dessous de toi.
Je n'en veux pour preuve que ta lettre
même. Autrefois je trouvois en toi du sens, de la
vérité. Tes sentimens étoient droits, tu pensois juste, & je ne
t'aimois pas seulement par
goût, mais par choix, comme un moyen de plus pour moi de cultiver la
sagesse. Qu'ai-je
trouvé maintenant dans les raisonnemens de cette lettre dont tu parois
si content? Un
misérable, & perpétuel sophisme, qui, dans l'égarement [523] de ta
raison, marque celui
de ton coeur, & que je ne daignerois pas même relever si je n'avois
pitié de ton délire.
Pour renverser tout cela d'un mot, je ne
veux te demander qu'une seule chose. Toi qui crois
Dieu existant, l'ame immortelle, & la liberté de l'homme, tu ne
penses pas, sans doute,
qu'un être intelligent reçoive un corps, & soit placé sur la terre
au hasard seulement pour
vivre, souffrir, & mourir? Il y a bien peut-être à la vie humaine
un but, une fin, un objet
moral? Je te prie de me répondre clairement sur ce point; apres quoi
nous reprendrons
pied à pied ta lettre, & tu rougiras de l'avoir écrite.
Mais laissons les maximes générales, dont
on fait souvent beaucoup de bruit sans jamais
en suivre aucune; car il se trouve toujours dans l'application quelque
condition particuliere
qui change tellement l'état des choses, que chacun se croit dispensé
d'obéir à la regle qu'il
prescrit aux autres; & l'on sait bien que tout homme qui pose des
maximes générales
entend qu'elles obligent tout le monde, excepté lui. Encore un coup,
parlons de toi.
Il t'est donc permis, selon toi, de cesser
de vivre? La preuve en est singuliere, c'est que tu as
envie de mourir. Voilà certes un argument fort commode pour les
scélérats: ils doivent
t'être bien obligés des armes que tu leur fournis; il n'y aura plus de
forfaits qu'ils ne
justifient par la tentation de les commettre; & des que la violence
de la passion l'emportera
sur l'horreur du crime, dans le désir de mal faire ils en trouveront
aussi le droit.
Il t'est donc permis de cesser de vivre? Je
voudrois bien [524] savoir si tu as commencé.
Quoi! fus-tu placé sur la terre pour n'y rien faire? Le Ciel ne
t'imposa-t-il point avec la vie
une tâche pour la remplir? Si tu as fait ta journée avant le soir,
repose-toi le reste du jour,
tu le peux; mais voyons ton ouvrage. Quelle réponse tiens-tu prête au
juge suprême qui te
demandera compte de ton temps? Parle, que lui diras-tu? "J'ai séduit
une fille honnête;
j'abandonne un ami dans ses chagrins." Malheureux! trouve-moi ce juste
qui se vante
d'avoir assez vécu; que j'apprenne de lui comment il faut avoir porté
la vie, pour être en
droit de la quitter.
Tu comptes les maux de l'humanité; tu ne
rougis pas d'épuiser des lieux communs cent
fois rebattus, & tu dis: "La vie est un mal." Mais regarde, cherche
dans l'ordre des choses
si tu y trouves quelques biens quine soient point mêlés de maux. Est-ce
donc à dire qu'il
n'y ait aucun bien dans l'univers, & peux-tu confondre ce qui est
mal par sa nature avec ce
qui ne souffre le mal que par accident? Tu l'as dit toi-même, la vie
passive de l'homme
n'est rien, & ne regarde qu'un corps dont il sera bientôt délivré;
mais sa vie active, &
morale, qui doit influer sur tout son être, consiste dans l'exercice de
sa volonté. La vie est
un mal pour le méchant qui prospere, & un bien pour l'honnête homme
infortuné; car ce
n'est pas une modification passagere, mais son rapport avec son objet,
qui la rend bonne ou
mauvaise. Quelles sont enfin ces douleurs si cruelles qui te forcent de
la quitter? Penses-tu
que je n'aie pas démêlé sous ta feinte impartialité dans le
dénombrement de cette vie la
honte de parler des tiens? Crois-moi, n'abandonne pas à la [525] fois
toutes tes vertus;
garde au moins ton ancienne franchise, & dis ouvertement à ton ami:
"J'ai perdu l'espoir
de corrompre une honnête femme, me voilà forcé d'être homme de bien;
j'aime mieux
mourir."
Tu t'ennuies de vivre, & tu dis: "La
vie est un mal." Tôt ou tard tu seras consolé, & tu
diras: "La vie est un bien." Tu diras plus vrai sans mieux raisonner;
car rien n'aura
changé que toi. Change donc des aujourd'hui; & puisque c'est dans
la mauvaise
disposition de ton ame qu'est tout le mal, corrige tes affections
déréglées, & ne brûle pas
ta maison pour n'avoir pas la peine de la ranger."
Je souffre, me dis-tu; dépend-il de moi de
ne pas souffrir?" D'abord c'est changer l'état de
la question; car il ne s'agit pas de savoir si tu souffres, mais si
c'est un mal pour toi de
vivre. Passons. Tu souffres, tu dois chercher à ne plus souffrir.
Voyons s'il est besoin de
mourir pour cela.
Considere un moment le progres naturel des
maux de l'ame directement opposé au progres
des maux du corps, comme les deux substances sont opposées par leur
nature. Ceux-ci
s'invéterent, s'empirent en vieillissant, & détruisent enfin cette
machine mortelle. Les
autres, au contraire, altérations externes, & passageres d'un être
immortel, & simple,
s'effacent insensiblement, & le laissent dans sa forme originelle
que rien ne sauroit
changer. La tristesse, l'ennui, les regrets, le désespoir, sont des
douleurs peu durables qui
ne s'enracinent jamais dans l'ame; & l'expérience dément toujours
ce sentiment
d'amertume qui nous fait regarder nos peines comme éternelles. Je dirai
plus: je ne puis
croire [526] que les vices qui nous corrompent nous soient plus
inhérens que nos chagrins;
non seulement je pense qu'ils périssent avec le corps qui les
occasionne, mais je ne doute
pas qu'une plus longue vie ne pût suffire pour corriger les hommes,
& que plusieurs siecles
de jeunesse ne nous apprissent qu'il n'y a rien de meilleur que la
vertu.
Quoi qu'il en soit, puisque la plupart de
nos maux physiques ne font qu'augmenter sans
cesse, de violentes douleurs du corps, quand elles sont incurables,
peuvent autoriser un
homme à disposer de lui; car toutes ses facultés étant aliénés par la
douleur, & le mal étant sans remede, il n'a plus l'usage ni de sa
volonté ni de sa raison: il cesse d'être
homme avant de mourir, & ne fait en s'ôtant la vie, qu'achever de
quitter un corps qui
l'embarrasse, & où son ame n'est déjà plus.
Mais il n'en est pas ainsi des douleurs de
l'ame, qui, pour vives qu'elles soient, portent
toujours leur remede avec elles. En effet, qu'est-ce qui rend un mal
quelconque
intolérable? c'est sa durée. Les opérations de la chirurgie sont
communément beaucoup
plus cruelles que les souffrances qu'elles guérissent; mais la douleur
du mal est
permanente, celle de l'opération passagere, & l'on préfere
celle-ci. Qu'est-il donc besoin
d'opération pour des douleurs qu'éteint leur propre durée, qui seule
les rendroit
insupportables? Est-il raisonnable d'appliquer d'aussi violens remedes
aux maux qui
s'effacent d'eux-mêmes? Pour qui fait cas de la constance, &
n'estime les ans que le peu
qu'ils valent; de deux moyens de se délivrer des mêmes souffrances,
lequel doit être
préféré [527] de la mort ou du temps? Attends, & tu seras guéri.
Que demandes-tu
davantage?"
Ah! c'est ce qui redouble mes peines de
songer qu'elles finiront!" Vain sophisme de la
douleur! Bon mot sans raison, sans justesse, & peut-être sans bonne
foi. Quel absurde
motif de désespoir que l'espoir de terminer sa misere!*[*Non, Milord,
on ne termine pas
ainsi sa misere, on y met le comble; on rompt les derniers noeuds qui
nous attachoient au
bonheur. En regrettant ce qui nous fut cher, on tient encore à l'objet
de sa douleur par sa
douleur même, & cet état est moins affreux que de ne tenir plus à
rien. ] Même en
supposant ce bizarre sentiment, qui n'aimeroit mieux aigrir un moment
la douleur
présente par l'assurance de la voir finir, comme on scarifie une plaie
pour la faire
cicatriser?, & quand la douleur auroit un charme qui nous feroit
aimer à souffrir, s'en
priver en s'ôtant la vie, n'est-ce pas faire à l'instant même tout ce
qu'on craint de
l'avenir?
Penses-y bien, jeune homme; que sont dix,
vingt, trente ans pour un être immortel? La
peine, & le plaisir passent comme une ombre; la vie s'écoule en un
instant; elle n'est rien
par elle-même, son prix dépend de son emploi. Le bien seul qu'on a fait
demeure, & c'est
par lui qu'elle est quelque chose.
Ne dis donc plus que c'est un mal pour toi
de vivre, puisqu'il dépend de toi seul que ce soit
un bien, & que si c'est un mal d'avoir vécu, c'est une raison de
plus pour vivre encore. Ne
dis pas non plus qu'il t'est permis de [528] mourir; car autant
vaudroit dire qu'il t'est
permis de n'être pas homme, qu'il t'est permis de te révolter contre
l'auteur de ton être, &
de tromper ta destination. Mais en ajoutant que ta mort ne fait de mal
à personne,
songes-tu que c'est à ton ami que tu l'oses dire?
Ta mort ne fait de mal à personne!
J'entends; mourir à nos dépens ne t'importe guere, tu
comptes pour rien nos regrets. Je ne te parle plus des droits de
l'amitié que tu méprises:
n'en est-il point de plus chers encore*[*Des droits plus chers que ceux
de l'amitié! Et c'est
un sage qui le dit! Mais ce prétendu sage étoit amoureux lui-même. ]
qui t'obligent à te
conserver? S'il est une personne au monde qui t'ait assez aimé pour ne
vouloir pas te
survivre, & à qui ton bonheur manque pour être heureuse, penses-tu
ne lui rien devoir?
Tes funestes projets exécutés ne troubleront-ils point la paix d'une
ame rendue avec tant
de peine à sa premiere innocence? Ne crains-tu point de rouvrir dans ce
coeur trop tendre
des blessures mal refermées? Ne crains-tu point que ta perte n'en
entraîne une autre
encore plus cruelle, en ôtant au monde, & à la vertu leur plus
digne ornement?, & si elle te
survit ne crains-tu point d'exciter dans son sein le remords, plus
pesant à supporter que la
vie? Ingrat ami, amant sans délicatesse, seras-tu toujours occupé de
toi-même? Ne
songeras-tu jamais qu'à tes peines? N'es-tu point sensible au bonheur
de ce qui te fut
cher?, & ne saurois-tu vivre pour celle qui voulut mourir avec toi?
Tu parles des devoirs du magistrat, &
du pere de famille; & parce qu'ils ne te sont pas
imposés, tu te crois affranchi [529] de tout., & la société à qui
tu dois ta conservation, tes
talents, tes lumieres; la patrie à qui tu appartiens; les malheureux
qui ont besoin de toi,
leur dois-tu rien? Oh! l'exact dénombrement que tu fais! parmi les
devoirs que tu comptes,
tu n'oublies que ceux d'homme, & de citoyen. Où est ce vertueux
patriote qui refuse de
vendre son sang à un prince étranger parce qu'il ne doit le verser que
pour son pays, &
qui veut maintenant le répandre en désespéré contre l'expresse défense
des loix? Les
loix, les loix, jeune homme! le sage les méprise-t-il? Socrate
innocent, par respect pour
elles, ne voulut pas sortir de prison: tu ne balances point à les
violer pour sortir
injustement de la vie, & tu demandes: "Quel mal fais-je?"
Tu veux t'autoriser par des exemples; tu
m'oses nommer des Romains! Toi, des Romains! il
t'appartient bien d'oser prononcer ces noms illustres! Dis-moi, Brutus
mourut-il en amant
désespéré, & Caton déchira-t-il ses entrailles pour sa maîtresse?
Homme petit, & foible,
qu'y a-t-il entre Caton, & toi? Montre-moi la mesure commune de
cette ame sublime, & de
la tienne. Téméraire, ah! tais-toi. Je crains de profaner son nom par
son apologie. A ce
nom saint, & auguste, tout ami de la vertu doit mettre le front
dans la poussiere, & honorer
en silence la mémoire du plus grand des hommes.
Que tes exemples sont mal choisis!, &
que tu juges bassement des Romains, si tu penses
qu'ils se crussent en droit de s'ôter la vie aussitôt qu'elle leur
étoit à charge! Regarde les
beaux tems de la République, & cherche si tu y verras [530] un seul
citoyen vertueux se
délivrer ainsi du poids de ses devoirs, même apres les plus cruelles
infortunes. Régulus
retournant à Carthage prévint-il par sa mort les tourmens qui
l'attendoient? Que n'eût
point donné Posthumius pour que cette ressource lui fût permise aux
Fourches Caudines?
Quel effort de courage le sénat même n'admira-t-il pas dans le consul
Varron pour avoir
pu survivre à sa défaite! Par quelle raison tant de généraux se
laisserent-ils
volontairement livrer aux ennemis, eux à qu il'ignominie étoit si
cruelle, & à qui il en
coûtoit si peu de mourir? C'est qu'ils devoient à la patrie leur sang,
leur vie, & leurs
derniers soupirs, & que la honte ni les revers ne les pouvoient
détourner de ce devoir
sacré. Mais quand les loix furent anéanties, & que l'Etat fut en
proie à des tyrans, les
citoyens reprirent leur liberté naturelle, & leurs droits sur
eux-mêmes. Quand Rome ne
fut plus, il fut permis à des Romains de cesser d'être: ils avoient
rempli leurs fonctions sur
la terre; ils n'avoient plus de patrie; ils étoient en droit de
disposer d'eux, & de se rendre à
eux-mêmes la liberté qu'ils ne pouvoient plus rendre à leur pays. Apres
avoir employé
leur vie à servir Rome expirante, & à combattre pour les loix, ils
moururent vertueux, &
grands comme ils avoient vécu; & leur mort fut encore un tribut à
la gloire du nom
romain, afin qu'on ne vît dans aucun d'eux le spectacle indigne de
vrais citoyens servant un
usurpateur.
Mais toi, qui es-tu? Qu'as-tu fait?
Crois-tu t'excuser sur ton obscurité? Ta foiblesse
t'exempte-t-elle de tes devoirs, & pour n'avoir ni nom ni rang dans
ta patrie, en es-tu [531]
moins soumis à ses loix? Il te sied bien d'oser parler de mourir,
tandis que tu dois l'usage
de ta vie à tes semblables! Apprends qu'une mort telle que tu la
médites est honteuse &
furtive. C'est un vol fait au genre humain. Avant de le quitter,
rends-lui ce qu'il a fait pour
toi. Mais je ne tiens à rien... Je suis inutile au monde... Philosophe
d'un jour! ignores-tu
que tu ne saurois faire un pas sur la terre sans y trouver quelque
devoir à remplir, & que
tout homme est utile à l'humanité par cela seul qu'il existe?
Ecoute-moi, jeune insensé; tu m'es cher;
j'ai pitié de tes erreurs. S'il te reste au fond du
coeur le moindre sentiment de vertu, viens, que je t'apprenne à aimer
la vie. Chaque fois
que tu seras tenté d'en sortir, dis en toi-même: "Que je fasse encore
une bonne action
avant que de mourir." Puis va chercher quelque indigent à secourir,
quelque infortuné à
consoler, quelque opprimé à défendre. Rapproche de moi les malheureux
que mon abord
intimide; ne crains d'abuser ni de ma bourse ni de mon crédit: prends,
épuise mes biens,
fais-moi riche. Si cette considération te retient aujourd'hui, elle te
retiendra encore
demain, après-demain, toute ta vie. Si elle ne te retient pas, meurs:
tu n'es qu'un méchant.
[532] LETTRE XXIII. DE MILORD EDOUARD A
L'AMANT DE JULIE.
Je ne pourrai, mon cher, vous embrasser
aujourd'hui comme je l'avois espéré, & l'on me
retient encore pour deux jours à Kinsington. Le train de la cour est
qu'on y travaille
beaucoup sans rien faire, & que toutes les affaires s'y succedent
sans s'achever. Celle qui
m'arrête ci depuis huit jours ne demandoit pas deux heures; mais comme
la plus
importante affaire des ministres est d'avoir toujours l'air affairé,
ils perdent plus de tems à me remettre qu'ils n'en auroient mis à
m'expédier. Mon impatience, un peu trop visible,
n'abrege pas ces délais. Vous savez que la cour ne me convient guere;
elle m'est encore plus
insupportable depuis que nous vivons ensemble, & j'aime cent fois
mieux partager votre
mélancolie quel'ennui des valets qui peuplent ce pays.
Cependant, en causant avec ces empressés
fainéans il m'est venu une idée qui vous
regarde, & sur laquelle je n'attends que votre aveu pour disposer
de vous. Je vois qu'en
combattant vos peines vous souffrez à la fois du mal, & de la
résistance. Si vous voulez
vivre, & guérir, c'est moins parce que l'honneur, & la raison
l'exigent, que pour complaire à vos amis. Mon cher, ce n'est pas assez:
il faut reprendre le goût de la vie pour en bien
remplir les devoirs; & avec [533] tant d'indifférence pour toute
chose, on ne réussit jamais à rien. Nous avons beau faire l'un, &
l'autre; la raison seule ne vous rendra pas la raison.
Il faut qu'une multitude d'objets nouveaux, & frappans vous
arrachent une partie de
l'attention que votre coeur ne donne qu'à celui qui l'occupe. Il faut,
pour vous rendre à
vous-même, que vous sortiez d'au-dedans de vous, & ce n'est que
dans l'agitation d'une vie
active que vous pouvez retrouver le repos.
Il se présente pour cette épreuve une
occasion qui n'est pas à dédaigner; il est question
d'une entreprise grande, belle, & telle que bien des âges n'en
voyent pas de semblables. Il
dépend de vous d'en être témoin, & d'y concourir. Vous verrez le
plus grand spectacle qui
puisse frapper les yeux des hommes; votre goût pour l'observation
trouvera de quoi se
contenter. Vos fonctions seront honorables; elles n'exigeront, avec les
talens que vous
possédez, que du courage, & de la santé. Vous y trouverez plus de
péril que de gêne; elles
ne vous en conviendront que mieux. Enfin votre engagement ne sera pas
fort long. Je ne
puis vous en dire aujourd'hui davantage, parce que ce projet sur le
point d'éclore est
pourtant encore un secret dont je ne suis pas le maître. J'ajouterai
seulement que si vous
négligez cette heureuse, & rare occasion, vous ne la retrouverez
probablement jamais, & la
regretterez peut-être toute votre vie.
J'ai donné ordre à mon coureur, qui vous
porte cette lettre, de vous chercher où que vous
soyez, & de ne point revenir sans votre réponse; car elle presse,
& je dois donner la mienne
avant de partir d'ici.
[534] LETTRE XXIV. REPONSE.
Faites, milord; ordonnez de moi; vous ne
serez désavoué sur rien. En attendant que je
mérite de vous servir, au moins que je vous obéisse.
LETTRE XXV. DE MILORD EDOUARD A L'AMANT DE
JULIE.
Puisque vous approuvez l'idée qui m'est
venue, je ne veux pas tarder un moment à vous
marquer que tout vient d'être conclu, & à vous expliquer de quoi il
s'agit, selon la
permission que j'en ai reçue en répondant de vous.
Vous savez qu'on vient d'armer à Plimouth
une escadre de cinq vaisseaux de guerre, &
qu'elle est prête à mettre à la voile. Celui qui doit la commander est
M. George Anson,
habile, & vaillant officier, mon ancien ami. Elle est destinée pour
la mer du Sud, où elle
doit se rendre par le détroit de Le Maire, & en revenir par les
Indes orientales. Ainsi vous
voyez qu'il n'est pas question de moins que du tour du monde;
expédition qu'on estime
devoir durer environ trois ans. J'aurois pu vous faire inscrire comme
volontaire, mais,
pour vous donner plus de considération dans l'équipage, j'y ai fait
ajouter un titre, & vous êtes couché sur l'état en qualité
d'ingénieur des troupes de débarquement; ce qui vous
[535] convient d'autant mieux que le génie étant votre premiere
destination, je sais que
vous l'avez appris des votre enfance.
Je compte retourner demain à Londres, *[*Je
n'entends pas trop bien ceci. Kinsington
n'étant qu'à un quart de lieue de Londres, les Seigneurs qui vont à la
Cour n'y couchent
pas; cependant voilà Milord Edouard forcé d'y passer je ne sais combien
de jours. ], &
vous présenter à M. Anson dans deux jours. En attendant, songez à votre
équipage, & à
vous pourvoir d'instruments, & de livres; car l'embarquement est
prêt, & l'on n'attend
plus que l'ordre du départ. Mon cher ami, j'espere que Dieu vous
ramenera sain de corps,
& de coeur de ce long voyage, & qu'à votre retour nous nous
rejoindrons pour ne nous
séparer jamais.
LETTRE XXVI. DE L'AMANT DE JULIE A MDE.
D'ORBE.
Je pars, chére, & charmante cousine,
pour faire le tour du globe; je vais chercher dans un
autre hémisphere la paix dont je n'ai pu jouir dans celui-ci. Insensé
que je suis! Je vais
errer dans l'univers sans trouver un lieu pour y reposer mon coeur; je
vais chercher un
asile au monde où je puisse être loin de vous! Mais il faut respecter
les volontés d'un ami,
d'un bienfaiteur, d'un pere. Sans espérer de guérir, il faut au moins
le vouloir, puisque
Julie, & la vertu l'ordonnent. Dans trois heures je vais être à la
merci des flots; dans trois
jours je ne verrai plus l'Europe; dans trois mois je serai dans des
mers inconnues où
regnent d'éternels orages; dans trois ans peut-être... Qu'il seroit
affreux de ne vous plus
[536] voir! Hélas! le plus grand péril est au fond de mon coeur; car,
quoi qu'il en soit de
mon sort, je l'ai résolu, je le jure, vous me verrez digne de paroître
à vos yeux, ou vous ne
me reverrez jamais.
Milord Edouard, qui retourne à Rome, vous
remettra cette lettre en passant, & vous fera le
détail de ce qui me regarde. Vous connoissez mon ame, & vous
devinerez aisément ce qu'il
ne vous dira pas. Vous connûtes la mienne, jugez aussi de ce que je ne
vous dis pas
moi-même. Ah! milord, vos yeux les reverront!
Votre amie a donc ainsi que vous le bonheur
d'être mere! Elle devoit donc l'être ?... Ciel
inexorable !... O ma mere, pourquoi vous donna-t-il un fils dans sa
colere?
Il faut finir, je le sens. Adieu,
charmantes cousines. Adieu, beautés incomparables. Adieu,
pures, & célestes âmes. Adieu, tendres, & inséparables amies,
femmes uniques sur la
terre. Chacune de vous est le seul objet digne du coeur de l'autre.
Faites mutuellement
votre bonheur. Daignez vous rappeler quelquefois la mémoire d'un
infortuné qui
n'existoit que pour partager entre vous tous les sentimens de son ame,
& qui cessa de vivre
au moment qu'il s'éloigna de vous. Si jamais...J'entends le signal,
& les cris des matelots; je
vois fraîchir le vent, & déployer les voiles. Il faut monter à
bord, il faut partir. Mer vaste,
mer immense, qui dois peut-être m'engloutir dans ton sein, puissé-je
retrouver sur tes flots
le calme qui fuit mon coeur agité.
Fin de la troisieme Partie, & du Tome premier.