[J.M.GALLANAR=Éditeur]






JEAN JACQUES ROUSSEAU






JULIE, OU LA NOUVELLE HELOISE.


LETTRES DE DEUX AMANS,


HABITANS D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES ALPES.


RECUEILLIES ET PUBLIEES PAR J. J. ROUSSEAU,


NOUVELLE EDITION ORIGINALE, REVUE, & CORRIGEE PAR L'EDITEUR.


TOME PREMIER.


LONDRES.


M. DCC. LXXIV.








[405] LETTRES DE DEUX AMANS, HABITANS D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES ALPES.




TROISIEME PARTIE




LETTRE I. DE MADAME D'ORBE.


Que de maux vous causez à ceux qui vous aiment! Que de pleurs vous avez déjà fait couler dans une famille infortunée dont vous troublez le repos! Craignez d'ajouter le deuil à nos larmes: craignez que la mort d'une mere affligée ne soit le dernier effet du poison que vous versez dans le coeur de sa fille, & qu'un amour désordonné ne devienne enfin pour vous-même la source d'un remords éternel. L'amitié m'a fait supporter vos erreurs tant qu'une ombre d'espoir pouvoit les nourrir; mais comment tolérer une vaine constance que l'honneur & la raison condamnent, & qui ne pouvant plus causer que des malheurs & des peines ne mérite que le nom d'obstination?


Vous savez de quelle maniere le secret de vos feux, dérobé [406] si long-tems aux soupçons de ma tante, lui fut dévoilé par vos lettres. Quelque sensible que soit un tel coup à cette mere tendre, & vertueuse, moins irritée contre vous que contre elle-même, elle ne s'en prend qu'à son aveugle négligence; elle déplore sa fatale illusion; sa plus cruelle peine est d'avoir pu trop estimer sa fille, & sa douleur est pour Julie un châtiment cent fois pire que ses reproches.


L'accablement de cette pauvre cousine ne sauroit s'imaginer. Il faut le voir pour le comprendre. Son coeur semble étouffé par l'affliction, & l'exces des sentimens qui l'oppressent lui donne un air de stupidité plus effrayante que des cris aigus. Elle se tient jour & nuit à genoux au chevet de sa mere, l'air morne, l'oeil fixé à terre, gardant un profond silence, la servant avec plus d'attention & de vivacité que jamais; puis retombant à l'instant dans un état d'anéantissement qui la feroit prendre pour une autre personne. Il est tres-clair que c'est la maladie de la mere qui soutient les forces de la fille, & si l'ardeur de la servir n'animoit son zele, ses yeux éteints, sa pâleur, son extrême abattement me feroient craindre qu'elle n'eût grand besoin pour elle-même de tous les soins qu'elle lui rend. Ma tante s'en apperçoit aussi, & je vois à l'inquiétude avec laquelle elle me recommande en particulier la santé de sa fille combien le coeur combat de part & d'autre contre la gêne qu'elles s'imposent, & combien on doit vous hair de troubler une union si charmante.


Cette contrainte augmente encore par le soin de la dérober aux yeux d'un pere emporté auquel une mere tremblante pour les jours de sa fille veut cacher ce dangereux secret. On se [407] fait une loi de garder en sa présence l'ancienne familiarité; mais si la tendresse maternelle profite avec plaisir de ce prétexte, une fille confuse n'ose livrer son coeur à des caresses qu'elle croit feintes, & qui lui sont d'autant plus cruelles qu'elles lui seroient douces si elle osoit y compter. En recevant celles de son pere, elle regarde sa mere d'un air si tendre, & si humilié, qu'on voit son coeur lui dire par ses yeux: ah! que ne suis-je digne encore d'en recevoir autant de vous!


Madame d'Etange m'a prise plusieurs fois à part, & j'ai connu facilement à la douceur de ses réprimandes & au ton dont elle m'a parlé de vous, que Julie a fait de grands efforts pour calmer envers nous sa trop juste indignation, & qu'elle n'a rien épargné pour nous justifier l'un & l'autre à ses dépens. Vos lettres mêmes portent avec le caractere d'un amour excessif une sorte d'excuse qui ne lui a pas échappé; elle vous reproche moins l'abus de sa confiance qu'à elle-même sa simplicité à vous l'accorder. Elle vous estime assez pour croire qu'aucun autre homme à votre place n'eût mieux résisté que vous; elle s'en prend de vos fautes à la vertu même. Elle conçoit maintenant, dit-elle, ce que c'est qu'une probité trop vantée, qui n'empêche point un honnête homme amoureux de corrompre, s'il peut, une filles age, & de déshonorer sans scrupule toute une famille pour satisfaire un moment de fureur. Mais que sert de revenir sur le passé? Il s'agit de cacher sous un voile éternel cet odieux mystere, d'en effacer, s'il se peut, jusqu'au moindre vestige, & de seconder la bonté du Ciel qui n'en a point laissé de témoignage sensible. Le secret est concentré entre six personnes [408] sûres. Le repos de tout ce que vous avez aimé, les jours d'une mere au désespoir, l'honneur d'une maison respectable, votre propre vertu, tout dépend de vous encore; tout vous prescrit votre devoir: vous pouvez réparer le mal que vous avez fait; vous pouvez vous rendre digne de Julie, & justifier sa faute en renonçant à elle; & si votre coeur ne m'a point trompée, il n'y a plus que la grandeur d'un tel sacrifice qui puisse répondre à celle de l'amour qui l'exige. Fondée sur l'estime que j'eus toujours pour vos sentimens, & sur ce que la plus tendre union qui fût jamais lui doit ajouter de force, j'ai promis en votre nom tout ce que vous devez tenir; osez me démentir si j'ai trop présumé de vous, ou soyez aujourd'hui ce que vous devez être. Il faut immoler votre maîtresse ou votre amour l'un à l'autre, & vous montrer le plus lâche ou le plus vertueux des hommes.


Cette mere infortunée a voulu vous écrire; elle avoit même commencé. O Dieu! que de coups de poignard vous eussent portés ses plaintes ameres! Que ses touchans reproches vous eussent déchiré le coeur! Que ses humbles prieres vous eussent pénétré de honte! J'ai mis en pieces cette lettre accablante que vous n'eussiez jamais supportée: je n'ai pu souffrir ce comble d'horreur de voir une mere humiliée devant le séducteur de sa fille: vous êtes digne au moins qu'on n'emploie pas avec vous de pareils moyens, faits pour fléchir des monstres & pour faire mourir de douleur un homme sensible.


Si c'étoit ici le premier effort que l'amour vous eût demandé, je pourrois douter du succes & balancer sur l'estime qui [409] vous est due: mais le sacrifice que vous avez fait à l'honneur de Julie en quittant ce pays est garant de celui que vous allez faire à son repos en rompant un commerce inutile. Les premiers actes de vertu sont toujours les plus pénibles, & vous ne perdrez point le prix d'un effort qui vous a tant coûté, en vous obstinant à soutenir une vaine correspondance dont les risques sont terribles pour votre amante, les dédommagemens nuls pour tous les deux, & qui ne fait que prolonger sans fruit les tourmens de l'un & de l'autre. N'en doutez plus, cette Julie qui vous fut si chére ne doit rien être à celui qu'elle a tant aimé; vous vous dissimulez en vain vos malheurs; vous la perdites au moment que vous vous séparâtes d'elle. Ou plutôt le Ciel vous l'avoit ôtée même avant qu'elle se donnât à vous; car son pere la promit dès son retour, & vous savez trop que la parole de cet homme inflexible est irrévocable. De quelque maniere que vous vous comportiez, l'invincible sort s'oppose à vos voeux, & vous ne la posséderez jamais. L'unique choix qui vous reste à faire est de la précipiter dans un abyme de malheurs, & d'opprobres, ou d'honorer en elle ce que vous avez adoré, & de lui rendre, au lieu du bonheur perdu, la sagesse, la paix, la sûreté du moins, dont vos fatales liaisons la privent.


Que vous seriez attristé, que vous vous consumeriez en regrets, si vous pouviez contempler l'état actuel de cette malheureuse amie, & l'avilissement où la réduit le remords, & la honte! Que son lustre est terni! que ses grâces sont languissantes! que tous ses sentimens si charmans & si doux [410] se fondent tristement dans le seul qui les absorbe! L'amitié même en est attiédie; à peine partage-t-elle encore le plaisir que je goûte à la voir; et son coeur malade ne sait plus rien sentir que l'amour & la douleur. Hélas! qu'est devenu ce caractere aimant & sensible, ce goût si pur des choses honnêtes, cet intérêt si tendre aux peines & aux plaisirs d'autrui? Elle est encore, je l'avoue, douce, généreuse, compatissante; l'aimable habitude de bien faire ne sauroit s'effacer en elle; mais ce n'est plus qu'une habitude aveugle, un goût sans réflexion. Elle fait toutes les mêmes choses, mais elle ne les fait plus avec le même zele; ces sentimens sublimes se sont affoiblis, cette flamme divine s'est amortie, cet ange n'est plus qu'une femme ordinaire. Ah! quelle ame vous avez ôtée à la vertu!




LETTRE II. DE L'AMANT DE JULIE A MDE. D'ETANGE .


Pénétré d'une douleur qui doit durer autant que moi, je me jette à vos pieds, Madame, non pour vous marquer un repentir qui ne dépend pas de mon coeur, mais pour expier un crime involontaire en renonçant à tout ce qui pouvoit faire la douceur de ma vie. Comme jamais sentimens humains n'approcherent de ceux que m'inspira votre adorable fille, il n'y eut jamais de sacrifice égal à celui que je viens faire à la plus respectable des meres; mais Julie m'a trop [411] appris comment il faut immoler le bonheur au devoir; elle m'en a trop courageusement donné l'exemple, pour qu'au moins une fois je ne sache pas l'imiter. Si mon sang suffisoit pour guérir vos peines, je le verserois en silence & me plaindrois de ne vous donner qu'une si foible preuve de mon zele: mais briser le plus doux, le plus sacré lien qui jamais ait uni deux coeurs, ah! c'est un effort que l'univers entier ne m'eût pas fait faire, & qu'il n'appartenoit qu'à vous d'obtenir!


Oui, je promets de vivre loin d'elle aussi long-tems que vous l'exigerez; je m'abstiendrai de la voir & de lui écrire, j'en jure par vos jours précieux, si nécessaires à la conservation des siens. Je me soumets, non sans effroi, mais sans murmure à tout ce que vous daignerez ordonner d'elle & de moi. Je dirai beaucoup plus encore; son bonheur peut me consoler de ma misere, & je mourrai content si vous lui donnez un époux digne d'elle. Ah! qu'on le trouve, & qu'il m'ose dire, je saurai mieux l'aimer que toi! Madame, il aura vainement tout ce qui me manque; s'il n'a mon coeur, il n'aura rien pour Julie: mais je n'ai que ce coeur honnête & tendre. Hélas! je n'ai rien non plus. L'amour qui rapproche tout n'éleve point la personne; il n'éleve que les sentimens. Ah! si j'eusse osé n'écouter que les miens pour vous, combien de fois en vous parlant ma bouche eût prononcé le doux nom de mere!


Daignez vous confier à des sermens qui ne seront point vains, & à un homme qui n'est point trompeur. Si je pus un jour abuser de votre estime, je m'abusai le premier moi-même. [412] Mon coeur sans expérience ne connut le danger que quand il n'étoit plus tems de fuir, & je n'avois point encore appris de votre fille cet art cruel de vaincre l'amour par lui-même, qu'elle m'a depuis si bien enseigné. Banissez vos craintes, je vous en conjure. Y a-t-il quelqu'un au monde à qui son repos, sa félicité, son honneur soient plus chers qu'à moi? Non, ma parole & mon coeur vous sont garans de l'engagement que je prends au nom de mon illustre ami comme au mien. Nulle indiscrétion ne sera commise soyez-en sûre, & je rendrai le dernier soupir sans qu'on sache quelle douleur termina mes jours. Calmez donc celle qui vous consume, & dont la mienne s'aigrit encore: essuyez des pleurs qui m'arrachent l'ame; rétablissez votre santé; rendez à la plus tendre fille qui fut jamais le bonheur auquel elle a renoncé pour vous; soyez vous-même heureuse par elle; vivez, enfin, pour lui faire aimer la vie. Ah! malgré les erreurs de l'amour, être mere de Julie est encore un sort assez beau pour se féliciter de vivre !




[413] LETTRE III. DE L'AMANT DE JULIE A MDE. D'ORBE .


En lui envoyant la Lettre précédente.


Tenez, cruelle, voilà ma réponse. En la lisant, fondez en larmes si vous connoissez mon coeur, & si le vôtre est sensible encore; mais sur-tout, ne m'accablez plus de cette estime impitoyable que vous me vendez si cher & dont vous faites le tourment de ma vie.


Votre main barbare a donc osé les rompre, ces doux noeuds formés sous vos yeux presque dès l'enfance, & que votre amitié sembloit partager avec tant de plaisir? Je suis donc aussi malheureux que vous le voulez & que je puis l'être! Ah! connoissez-vous tout le mal que vous faites? Sentez-vous bien que vous m'arrachez l'ame, que ce que vous m'ôtez est sans dédommagement, & qu'il vaut mieux cent fois mourir que ne plus vivre l'un pour l'autre? Que me parlez-vous du bonheur de Julie? En peut-il être sans le consentement du coeur? Que me parlez-vous du danger de sa mere? Ah! qu'est-ce que la vie d'une mere, la mienne, la vôtre, la sienne même, qu'est-ce que l'existence du monde entier auprès du sentiment délicieux qui nous unissoit? Insensée, & farouche vertu! j'obéis à ta voix sans mérite; je t'abhorre en faisant tout pour toi. Que sont tes vaines consolations contre les vives douleurs de l'ame? Va, triste idole des malheureux, tu [414] ne fais qu'augmenter leurs misere, en leur ôtant les ressources que la fortune leur laisse. J'obéirai pourtant, oui, cruelle, j'obéirai; je deviendrai, s'il se peut, insensible, & féroce comme vous. J'oublierai tout ce qui me fut cher au monde. Je ne veux plus entendre ni prononcer le nom de Julie ni le vôtre. Je ne veux plus m'en rappeler l'insupportable souvenir. Un dépit, une rage inflexible m'aigrit contre tant de revers. Une dure opiniâtreté me tiendra lieu de courage: il m'en a trop coûté d'être sensible; il vaut mieux renoncer à l'humanité.




LETTRE IV. DE MDE. D'ORBE A L'AMANT DE JULIE.


Vous m'avez écrit une lettre désolante; mais il y a tant d'amour, & de vertu dans votre conduite, qu'elle efface l'amertume de vos plaintes: vous êtes trop généreux pour qu'on ait le courage de vous quereller. Quelque emportement qu'on laisse paroître, quand on sait ainsi s'immoler à ce qu'on aime, on mérite plus de louanges que de reproches, & malgré vos injures, vous ne me futes jamais si cher que depuis que je connois si bien tout ce que vous valez.


Rendez grace à cette vertu que vous croyez hair, & qui fait plus pour vous que votre amour même. Il n'y a pas jusqu'à ma tante que vous n'ayez séduite par un sacrifice dont elle sent tout le prix. Elle n'a pu lire votre lettre sans attendrissement; [415] elle a même eu la foiblesse de la laisser voir à sa fille; & l'effort qu'a fait la pauvre Julie pour contenir à cette lecture ses soupirs & ses pleurs l'a fait tomber évanouie.


Cette tendre mere, que vos lettres avoient déjà puissamment émue, commence à connoître par tout ce qu'elle voit, combien vos deux coeurs sont hors de la regle commune, & combien votre amour porte un caractere naturel de sympathie, que le tems ni les efforts humains ne sauroient effacer. Elle qui a si grand besoin de consolation, consoleroit volontiers sa fille, si la bienséance ne la retenoit, & je la vois trop près d'en devenir la confidente pour qu'elle ne me pardonne pas de l'avoir été. Elle s'échappa hier jusqu'à dire en sa présence, un peu indiscretement*[*Claire, etes-vous ici moins indiscrete? Est-ce la derniere fois que vous le serez? ] peut-être, ah! s'il ne dépendoit que de moi.... quoi qu'elle se retînt & n'achevât pas, je vis au baiser ardent que Julie imprimoit sur sa main qu'elle ne l'avoit que trop entendue. Je sais même qu'elle a voulu parler plusieurs fois à son inflexible époux; mais, soit danger d'exposer sa fille aux fureurs d'un pere irrité, soit crainte pour elle-même, sa timidité l'a toujours retenue, & son affoiblissement, ses maux, augmentent si sensiblement, que j'ai peur de la voir hors d'état d'exécuter sa résolution avant qu'elle l'ait bien formée.


Quoi qu'il en soit, malgré les fautes dont vous êtes cause, cette honnêteté de coeur qui se fait sentir dans votre amour mutuel lui a donné une telle opinion de vous qu'elle se fie à la parole de tous deux sur l'interruption de votre correspondance, [416], & qu'elle n'a pris aucune précaution pour veiller de plus près sur sa fille; effectivement, si Julie ne répondoit pas à sa confiance, elle ne seroit plus digne de ses soins, & il faudroit vous étouffer l'un & l'autre si vous étiez capables de tromper encore la meilleure des meres, & d'abuser de l'estime qu'elle a pour vous.


Je ne cherche point à rallumer dans votre coeur une espérance que je n'ai pas moi-même; mais je veux vous montrer, comme il est vrai, que le parti le plus honnête est aussi le plus sage, & que s'il peut rester quelque ressource à votre amour, elle est dans le sacrifice que l'honneur & la raison vous imposent. Mere, parents, amis, tout est maintenant pour vous, hors un pere qu'on gagnera par cette voie, ou que rien ne sauroit gagner. Quelque imprécation qu'ait pu vous dicter un moment de désespoir, vous nous avez prouvé cent fois qu'il n'est point de route plus sûre pour aller au bonheur que celle de la vertu. Si l'on y parvient, il est plus pur, plus solide & plus doux par elle; si on le manque, elle seule peut en dédommager. Reprenez donc courage, soyez homme, & soyez encore vous-même. Si j'ai bien connu votre coeur, la maniere la plus cruelle pour vous de perdre Julie seroit d'être indigne de l'obtenir.




[417] LETTRE V. DE JULIE A SON AMANT.


Elle n'est plus. Mes yeux ont vu fermer les siens pour jamais; ma bouche a reçu son dernier soupir; mon nom fut le dernier mot qu'elle prononça; son dernier regard fut tourné vers moi. Non, ce n'étoit pas la vie qu'elle sembloit quitter, j'avois trop peu sçu la lui rendre chére. C'étoit à moi seule qu'elle s'arrachoit. Elle me voyoit sans guide & sans espérance, accablée de mes malheurs & de mes fautes; mourir ne fut rien pour elle, & son coeur n'a gémi que d'abandonner sa fille dans cet état. Elle n'eut que trop de raison. Qu'avoit-elle à regretter sur la terre? Qu'est-ce qui pouvoit ici-bas valoir à ses yeux le prix immortel de sa patience & de ses vertus qui l'attendoit dans le Ciel? Que lui restoit-il à faire au monde sinon d'y pleurer mon opprobre? Ame pure & chaste, digne épouse, & mere incomparable, tu vis maintenant au séjour de la gloire & de la félicité; tu vis; & moi, livré eau repentir & au désespoir, privée à jamais de tes soins, de tes conseils, de tes douces caresses, je suis morte au bonheur, à la paix, à l'innocence: je ne sens plus que ta perte; je ne vois plus que ma honte; ma vie n'est plus que peine & douleur. Ma mere, ma tendre mere, hélas! je suis bien plus morte que toi!


Mon Dieu! quel transport égare une infortunée, & lui fait oublier ses résolutions? Où viens-je verser mes pleurs & [418] pousser mes gémissemens? C'est le cruel qui les a causés que j'en rends le dépositaire! C'est avec celui qui fait les malheurs de ma vie que j'ose les déplorer! Oui, oui, barbare, partagez les tourmens que vous me faites souffrir. Vous par qui je plongeai le couteau dans le sein maternel, gémissez des maux qui me viennent de vous, & sentez avec moi l'horreur d'un parricide qui fut votre ouvrage. A quels yeux oserois-je paroître aussi méprisable que je le suis? Devant qui m'avilirois-je au gré de mes remords? Quel autre que le complice de mon crime pourroit assez les connoître? C'est mon plus insupportable supplice de n'être accusée que par mon coeur, & de voir attribuer au bon naturel les larmes impures qu'un cuisant repentir m'arrache. Je vis, je vis en frémissant la douleur empoisonner, hâter les derniers jours de ma triste mere. En vain sa pitié pour moi l'empêcha d'en convenir; en vain elle affectoit d'attribuer le progres de son mal à la cause qui l'avoit produit; en vain ma cousine gagnée a tenu le même langage. Rien n'a pu tromper mon coeur déchiré de regret, & pour mon tourment éternel, je garderai jusqu'au tombeau l'affreuse idée d'avoir abrégé la vie de celle à qui je la dois.


O vous que le Ciel suscita dans sa colere pour me rendre malheureuse & coupable, pour la derniere fois recevez dans votre sein des larmes dont vous êtes l'auteur. Je ne viens plus, comme autrefois, partager avec vous des peines qui devoient nous être communes. Ce sont les soupirs d'un dernier adieu qui s'échappent malgré moi. C'en est fait; l'empire de l'amour est éteint dans une ame livrée au seul désespoir. [419] Je consacre le reste de mes jours à pleurer la meilleure des meres; je saurai lui sacrifier des sentimens qui lui ont coûté la vie; je serois trop heureuse qu'il m'en coûtât assez de les vaincre, pour expier tout ce qu'ils lui ont fait souffrir. Ah! si son esprit immortel pénetre au fond de mon coeur, il sait bien que la victime que je lui sacrifie n'est pas tout-à-fait indigne d'elle. Partagez un effort que vous m'avez rendu nécessaire. S'il vous reste quelque respect pour la mémoire d'un noeud si cher, & si funeste, c'est par lui que je vous conjure de me fuir à jamais, de ne plus m'écrire, de ne plus aigrir mes remords, de me laisser oublier, s'il se peut, ce que nous fûmes l'un à l'autre. Que mes yeux ne vous voyent plus; que je n'entende plus prononcer votre nom; que votre souvenir ne vienne plus agiter mon coeur. J'ose parler encore au nom d'un amour qui ne doit plus être; à tant de sujets de douleur n'ajoutez pas celui de voir son dernier voeu méprisé. Adieu donc pour la derniere fois, unique, & cher... Ah! fille insensée !... adieu pour jamais.




[420] LETTRE VI. DE L'AMANT DE JULIE A MDE. D'ORBE .


Enfin le voile est déchiré; cette longue illusion s'est évanouie; cet espoir si doux s'est éteint; il ne me reste pour aliment d'une flamme éternelle qu'un souvenir amer, & délicieux qui soutient ma vie, & nourrit mes tourmens du vain sentiment d'un bonheur qui n'est plus.


Est-il donc vrai que j'ai goûté la félicité suprême? Suis-je bien le même être qui fut heureux un jour? Qui peut sentir ce que je souffre n'est-il pas né pour toujours souffrir? Qui put jouir des biens que j'ai perdus peut-il les perdre, & vivre encore, & des sentimens si contraires peuvent-ils germer dans un même coeur? Jours de plaisir, & de gloire, non, vous n'étiez pas d'un mortel; vous étiez trop beaux pour devoir être périssables. Une douce extase absorboit toute votre durée, & la rassembloit en un point comme celle de l'éternité. Il n'y avoit pour moi ni passé ni avenir, & je goûtois à la fois les délices de mille siecles. Hélas! vous avez disparu comme un éclair. Cette éternité de bonheur ne fut qu'un instant de ma vie. Le tems a repris sa lenteur dans les momens de mon désespoir, & l'ennui mesure par longues années le reste infortuné de mes jours.


Pour achever de me les rendre insupportables, plus les afflictions m'accablent, plus tout ce qui m'étoit cher semble se détacher de moi. Madame, il se peut que vous m'aimiez [421] encore; mais d'autres soins vous appellent, d'autres devoirs vous occupent. Mes plaintes que vous écoutiez avec intérêt sont maintenant indiscretes. Julie! Julie elle-même se décourage & m'abandonne. Les tristes remords ont chassé l'amour. Tout est changé pour moi; mon coeur seul est toujours le même, & mon sort en est plus affreux.


Mais qu'importe ce que je suis & ce que je dois être? Julie souffre, est-il tems de songer à moi? Ah! ce sont ses peines qui rendent les miennes plus ameres. Oui, j'aimerois mieux qu'elle cessât de m'aimer & qu'elle fût heureuse... Cesser de m'aimer!...l'espere-t-elle ?... Jamais, jamais. Elle a beau me défendre de la voir & de lui écrire. Ce n'est pas le tourment qu'elle s'ôte; hélas! c'est le consolateur. La perte d'une tendre mere la doit-elle priver d'un plus tendre ami? Croit-elle soulager ses maux en les multipliant? O amour! est-ce à tes dépens qu'on peut venger la nature?


Non, non; c'est en vain qu'elle prétend m'oublier. Son tendre coeur pourra-t-il se séparer du mien? Ne le retiens-je pas en dépit d'elle? Oublie-t-on des sentimens tels que nous les avons éprouvés, & peut-on s'en souvenir sans les éprouver encore? L'amour vainqueur fit le malheur de sa vie; l'amour vaincu ne la rendra que plus à plaindre. Elle passera ses jours dans la douleur, tourmentée à la fois de vains regrets & de vains désirs, sans pouvoir jamais contenter ni l'amour ni la vertu.


Ne croyez pas pourtant qu'en plaignant ses erreurs je me dispense de les respecter. Après tant de sacrifices, il est trop tard pour apprendre à désobéir. Puisqu'elle commande, il [422] suffit; elle n'entendra plus parler de moi. Jugez si mon sort est affreux. Mon plus grand désespoir n'est pas de renoncer à elle. Ah! c'est dans son coeur que sont mes douleurs les plus vives, & je suis plus malheureux de son infortune que de la mienne. Vous qu'elle aime plus que toute chose, & qui seule, apres moi, la savez dignement aimer, Claire, aimable Claire, vous êtes l'unique bien qui lui reste. Il est assez précieux pour lui rendre supportable la perte de tous les autres. Dédommagez-la des consolations qui lui sont ôtées, & de celles qu'elle refuse; qu'une sainte amitié supplée à la fois auprès d'elle à la tendresse d'une mere, à celle d'un amant, aux charmes de tous les sentimens qui devoient la rendre heureuse. Qu'elle le soit, s'il est possible, à quelque prix que ce puisse être. Qu'elle recouvre la paix, & le repos dont je l'ai privée; je sentirai moins les tourmens qu'elle m'a laissés. Puisque je ne suis plus rien à mes propres yeux, puisque c'est mon sort de passer ma vie à mourir pour elle, qu'elle me regarde comme n'étant plus; j'y consens si cette idée la rend plus tranquille. Puisse-t-elle retrouver près de vous ses premieres vertus, son premier bonheur! Puisse-t-elle être encore par vos soins tout ce qu'elle eût été sans moi!


Hélas! elle étoit fille, & n'a plus de mere! Voilà la perte qui ne se répare point, & dont on ne se console jamais quand on a pu se la reprocher. Sa conscience agitée lui redemande cette mere tendre, & chérie, & dans une douleur si cruelle l'horrible remords se joint à son affliction. O Julie! ce sentiment affreux devoit-il être connu de toi? Vous qui futes témoin de la maladie, & des derniers momens de cette mere [423] infortunée, je vous supplie, je vous conjure, dites-moi ce que j'en dois croire. Déchirez-moi le coeur si je suis coupable. Si la douleur de nos fautes l'a fait descendre au tombeau, nous sommes deux monstres indignes de vivre; c'est un crime de songer à des liens si funestes, c'en est un de voir le jour. Non, j'ose le croire, un feu si pur n'a point produit de si noirs effets. L'amour nous inspira des sentimens trop nobles pour en tirer les forfaits des âmes dénaturées. Le ciel, le Ciel seroit-il injuste, & celle qui sut immoler son bonheur aux auteurs de ses jours méritoit-elle de leur coûter la vie?




LETTRE VII. REPONSE.


Comment pourroit-on vous aimer moins en vous estimant chaque jour davantage? Comment perdrois-je mes anciens sentimens pour vous tandis que vous en méritez chaque jour de nouveaux? Non, mon cher, & digne ami, tout ce que nous fûmes les uns aux autres des notre premiere jeunesse, nous le serons le reste de nos jours; & si notre mutuel attachement n'augmente plus, c'est qu'il ne peut plus augmenter. Toute la différence est que je vous aimois comme mon frere, & qu'à présent je vous aime comme mon enfant; car quoique nous soyons toutes deux plus jeunes que vous, & même vos disciples, je vous regarde un peu comme le nôtre. En nous apprenant à penser, vous avez appris de nous à être sensible, & [424] quoiqu'en dise votre philosophe angloix, cette éducation vaut bien l'autre; si c'est la raison qui fait l'homme, c'est le sentiment qui le conduit.


Savez-vous pourquoi je parois avoir changé de conduite envers vous? Ce n'est pas, croyez-moi, que mon coeur ne soit toujours le même; c'est que votre état est changé. Je favorisai vos feux tant qu'il leur restoit un rayon d'espérance. Depuis qu'en vous obstinant d'aspirer à Julie vous ne pouvez plus que la rendre malheureuse, ce seroit vous nuire que de vous complaire. J'aime mieux vous savoir moins à plaindre, & vous rendre plus mécontent. Quand le bonheur commun devient impossible, chercher le sien dans celui de ce qu'on aime, n'est-ce pas tout ce qui reste à faire à l'amour sans espoir?


Vous faites plus que sentir cela, mon généreux ami, vous l'exécutez dans le plus douloureux sacrifice qu'ai jamais fait un amant fidele. En renonçant à Julie, vous achetez son repos aux dépens du vôtre, & c'est à vous que vous renoncez pour elle.


J'ose à peine vous dire les bizarres idées qui me viennent là-dessus; mais elles sont consolantes, & cela m'enhardit. Premierement, je crois que le véritable amour a cet avantage aussi bien que la vertu, qu'il dédommage de tout ce qu'on lui sacrifie, & qu'on jouit en quelque sorte des privations qu'on s'impose par le sentiment même de ce qu'il en coûte, & du motif qui nous y porte. Vous vous témoignerez que Julie a été aimée de vous comme elle méritoit de l'être, & vous l'en aimerez davantage, & vous en serez plus heureux. Cet amour-propre exquis qui sait payer toutes les vertus pénibles [425] mêlera son charme à celui de l'amour. Vous vous direz: "Je sais aimer", avec un plaisir plus durable, & plus délicat que vous n'en goûteriez à dire: "Je possede ce que j'aime", car celui-ci s'use à force d'en jouir; mais l'autre demeure toujours, & vous en jouiriez encore quand même vous n'aimeriez plus.


Outre cela, s'il est vrai, comme Julie, & vous me l'avez tant dit, que l'amour soit le plus délicieux sentiment qui puisse entrer dans le coeur humain, tout ce qui le prolonge, & le fixe, même au prix de mille douleurs, est encore un bien. Si l'amour est un désir qui s'irrite par les obstacles, comme vous le disiez encore, il n'est pas bon qu'il soit content; il vaut mieux qu'il dure, & soit malheureux, que de s'éteindre au sein des plaisirs. Vos feux, je l'avoue, ont soutenu l'épreuve de la possession, celle du temps, celle de l'absence, & des peines de toute espece; ils ont vaincu tous les obstacles, hors le plus puissant de tous, qui est de n'en avoir plus à vaincre, & de se nourrir uniquement d'eux-mêmes. L'univers n'a jamais vu de passion soutenir cette épreuve; quel droit avez-vous d'espérer que la vôtre l'eût soutenue! Le tems eût joint au dégoût d'une longue possession le progres de l'âge, & le déclin de la beauté: il semble se fixer en votre faveur par votre séparation; vous serez toujours l'un pour l'autre à la fleur des ans; vous vous verrez sans cesse tels que vous vous vîtes en vous quittant; & vos coeurs, unis jusqu'au tombeau, prolongeront dans une illusion charmante votre jeunesse avec vos amours.


Si vous n'eussiez point été heureux, une insurmontable inquiétude [426] pourroit vous tourmenter; votre coeur regretteroit, en soupirant, les biens dont il étoit digne; votre ardente imagination vous demanderoit sans cesse ceux que vous n'auriez pas obtenus. Mais l'amour n'a point de délices dont il ne vous ait comblé, & pour parler comme vous, vous avez épuisé durant une année les plaisirs d'une vie entiere. Souvenez-vous de cette lettre si passionnée, écrite le lendemain d'un rendez-vous téméraire. Je l'ai lue avec une émotion qui m'étoit inconnue: on n'y voit pas l'état permanent d'une ame attendrie, mais le dernier délire d'un coeur brûlant d'amour, & ivre de volupté. Vous jugeâtes vous-même qu'on n'éprouvoit point de pareils transports deux fois en la vie, & qu'il faloit mourir apres les avoir sentis. Mon ami, ce fut là le comble; & quoi que la fortune, & l'amour eussent fait pour vous, vos feux, & votre bonheur ne pouvoient plus que décliner. Cet instant fut aussi le commencement de vos disgrâces, & votre amante vous fut ôtée au moment que vous n'aviez plus de sentimens nouveaux à goûter auprès d'elle; comme si le sort eût voulu garantir votre coeur d'un épuisement inévitable, & vous laisser dans le souvenir de vos plaisirs passés un plaisir plus doux que tous ceux dont vous pourriez jouir encore.


Consolez-vous donc de la perte d'un bien qui vous eût toujours échappé, & vous eût ravi de plus celui qui vous reste. Le bonheur, & l'amour se seroient évanouis à la fois; vous avez au moins conservé le sentiment: on n'est point sans plaisirs quand on aime encore. L'image de l'amour éteint effraye plus un coeur tendre que celle de l'amour malheureux, [427], & le dégoût de ce qu'on possede est un état cent fois pire que le regret de ce qu'on a perdu.


Si les reproches que ma désolée cousine se fait sur la mort de sa mere étoient fondés, ce cruel souvenir empoisonneroit, je l'avoue, celui de vos amours, & une si funeste idée devroit à jamais les éteindre; mais n'en croyez pas à ses douleurs, elles la trompent, ou plutôt le chimérique motif dont elle aime à les aggraver n'est qu'un prétexte pour en justifier l'exces. Cette ame tendre craint toujours de ne pas s'affliger assez, & c'est une sorte de plaisir pour elle d'ajouter au sentiment de ses peines tout ce qui peut les aigrir. Elle s'en impose, soyez-en sûr; elle n'est pas sincere avec elle-même. Ah! si elle croyoit bien sincerement avoir abrégé les jours de sa mere, son coeur en pourroit-il supporter l'affreux remords? Non, non, mon ami, elle ne la pleureroit pas, elle l'auroit suivie. La maladie de Madame d'Etange est bien connue; c'étoit une hydropisie de poitrine dont elle ne pouvoit revenir, & l'on désespéroit de sa vie avant même qu'elle eût découvert votre correspondance. Ce fut un violent chagrin pour elle; mais que de plaisirs réparerent le mal qu'il pouvoit lui faire! Qu'il fut consolant pour cette tendre mere de voir, en gémissant des fautes de sa fille, par combien de vertus elles étoient rachetées, & d'être forcée d'admirer son ame en pleurant sa foiblesse! Qu'il lui fut doux de sentir combien elle en étoit chérie! Quel zele infatigable! Quels soins continuels! Quelle assiduité sans relâche! Quel désespoir de l'avoir affligée! Que de regrets, que de larmes, que de touchantes caresses, quelle inépuisable [428] sensibilité! C'étoit dans les yeux de la fille qu'on lisoit tout ce que souffroit la mere; c'étoit elle qui la servoit les jours, qui la veilloit les nuits; c'étoit de sa main qu'elle recevoit tous les secours. Vous eussiez cru voir une autre Julie; sa délicatesse naturelle avoit disparu, elle étoit forte, & robuste, les soins les plus pénibles ne lui coûtoient rien, & son ame sembloit lui donner un nouveau corps. Elle fasoit tout, & paroissoit ne rien faire; elle étoit partout, & ne bougeoit d'aupres d'elle; on la trouvoit sans cesse à genoux devant son lit, la bouche collée sur sa main, gémissant ou de sa faute ou du mal de sa mere, & confondant ces deux sentimens pour s'en affliger davantage. Je n'ai vu personne entrer les derniers jours dans la chambre de ma tante sans être ému jusqu'aux larmes du plus attendrissant de tous les spectacles. On voyoit l'effort que faisoient ces deux coeurs pour se réunir plus étroitement au moment d'une funeste séparation; on voyoit que le seul regret de se quitter occupoit la mere, & la fille, & que vivre ou mourir n'eût été rien pour elles si elles avoient pu rester ou partir ensemble.


Bien loin d'adopter les noires idées de Julie, soyez sûr que tout ce qu'on peut espérer des secours humains, & des consolations du coeur a concouru de sa part à retarder le progres de la maladie de sa mere, & qu'infailliblement sa tendresse, & ses soins nous l'ont conservée plus long-tems que nous n'eussions pu faire sans elle. Ma tante elle-même m'a dit cent fois que ses derniers jours étoient les plus doux momens de sa vie, & que le bonheur de sa fille étoit la seule chose qui manquoit au sien.


[429] S'il faut attribuer sa perte au chagrin, ce chagrin vient de plus loin, et c'est à son époux seul qu'il faut s'en prendre. long-tems inconstant, & volage, il prodigua les feux de sa jeunesse à mille objets moins dignes de plaire que sa vertueuse compagne; & quand l'âge le lui eut ramené, il conserva près d'elle cette rudesse inflexible dont les maris infideles ont accoutumé d'aggraver leurs torts. Ma pauvre cousine s'en est ressentie; un vain entêtement de noblesse, & cette roideur de caractere que rien n'amollit ont fait vos malheurs, & les siens. Sa mere, qui eut toujours du penchant pour vous, & qui pénétra son amour quand il étoit trop tard pour l'éteindre, porta long-tems en secret la douleur de ne pouvoir vaincre le goût de sa fille ni l'obstination de son époux, & d'être la premiere cause d'un mal qu'elle ne pouvoit plus guérir. Quand vos lettres surprises lui eurent appris jusqu'où vous aviez abusé de sa confiance, elle craignit de tout perdre en voulant tout sauver, & d'exposer les jours de sa fille pour rétablir son honneur. Elle sonda plusieurs fois son mari sans succes; elle voulut plusieurs fois hasarder une confidence entiere, & lui montrer toute l'étendue de son devoir: la frayeur, & sa timidité la retinrent toujours. Elle hésita tant qu'elle put parler; lorsqu'elle le voulut il n'étoit plus temps; les forces lui manquerent; elle mourut avec le fatal secret: & moi qui connois l'humeur de cet homme sévere sans savoir jusqu'où les sentimens de la nature auroient pu la tempérer, je respire en voyant au moins les jours de Julie en sûreté.


Elle n'ignore rien de tout cela; mais vous dirai-je ce que je pense de ses remords apparents? L'amour est plus [430] ingénieux qu'elle. Pénétrée du regret de sa mere, elle voudroit vous oublier; & malgré qu'elle en ait, il trouble sa conscience pour la forcer de penser à vous. Il veut que ses pleurs aient du rapport à ce qu'elle aime. Elle n'oseroit plus s'en occuper directement, il la force de s'en occuper encore au moins par son repentir. Il l'abuse avec tant d'art, qu'elle aime mieux souffrir davantage, & que vous entriez dans le sujet de ses peines. Votre coeur n'entend pas peut-être ces détours du sien; mais ils n'en sont pas moins naturels: car votre amour à tous deux, quoique égal en force, n'est pas semblable en effets; le vôtre est bouillant, & vif, le sien est doux, & tendre; vos sentimens s'exhalent au dehors avec véhémence, les siens retournent sur elle-même, & pénétrant la substance de son ame, l'alterent, & la changent insensiblement. L'amour anime, & soutient votre coeur, il affoisse, & abat le sien; tous les ressorts en sont relâchés, sa force est nulle, son courage est éteint, sa vertu n'est plus rien. Tant d'héroiques facultés ne sont pas anéanties, mais suspendues; un moment de crise peut leur rendre toute leur vigueur, ou les effacer sans retour. Si elle fait encore un pas vers le découragement, elle est perdue; mais si cette ame excellente se releve un instant, elle sera plus grande, plus forte, plus vertueuse que jamais, & il ne sera plus question de rechute. Croyez-moi, mon aimable ami, dans cet état périlleux sachez respecter ce que vous aimâtes. Tout ce qui lui vient de vous, fût-ce contre vous-même, ne lui peut être que mortel. Si vous vous obstinez auprès d'elle, vous pourrez triompher aisément; mais vous [431] croirez en vain posséder la même Julie, vous ne la retrouverez plus.




LETTRE VIII. DE MILORD EDOUARD A L'AMANT DE JULIE.


J'avois acquis des droits sur ton coeur; tu m'étois nécessaire, j'étois prêt à t'aller joindre. Que t'importent mes droits, mes besoins, mon empressement? Je suis oublié de toi; tu ne daignes plus m'écrire. J'apprends ta vie solitaire, & farouche; je pénetre tes desseins secrets. Tu t'ennuies de vivre.


Meurs donc, jeune insensé; meurs, homme à la fois féroce & lâche: mais sache en mourant que tu laisses dans l'ame d'un honnête homme à qui tu fus cher la douleur de n'avoir servi qu'un ingrat.




LETTRE IX. REPONSE.


Venez, Milord; je croyois ne pouvoir plus goûter de plaisir sur la terre: mais nous nous reverrons. Il n'est pas vrai que vous puissiez me confondre avec les ingrats: votre coeur n'est pas fait pour en trouver, ni le mien pour l'être.










[432] BILLET DE JULIE.


Il est tems de renoncer aux erreurs de la jeunesse, & d'abandonner un trompeur espoir. Je ne serai jamais à vous. Rendez-moi donc la liberté que je vous ai engagée, & dont mon pere veut disposer, ou mettez le comble à mes malheurs par un refus qui nous perdra tous deux sans vous être d'aucun usage.


Julie d'Etange.




LETTRE X. DU BARON D'ETANGE,


Dans laquelle étoit le précédent Billet.


S'il peut rester dans l'ame d'un suborneur quelque sentiment d'honneur, & d'humanité, répondez à ce billet d'une malheureuse dont vous avez corrompu le coeur, & qui ne seroit plus si j'osois soupçonner qu'elle eût porté plus loin l'oubli d'elle-même. Je m'étonnerai peu que la même philosophie qui lui apprit à se jetter à la tête du premier venu, lui apprenne encore à désobéir à son pere. Pensez-y cependant. J'aime à prendre en toute occasion les voies de la [433] douceur, & de l'honnêteté, quand j'espere qu'elles peuvent suffire; mais, si j'en veux bien user avec vous, ne croyez pas que j'ignore comment se venge l'honneur d'un gentilhomme offensé par un homme qui ne l'est pas.




LETTRE XI. REPONSE.


Epargnez-vous, Monsieur, des menaces vaines qui ne m'effroient point, & d'injustes reproches qui ne peuvent m'humilier. Sachez qu'entre deux personnes de même âge il n'y a d'autre suborneur que l'amour, & qu'il ne vous appartiendra jamais d'avilir un homme que votre fille honora de son estime.


Quel sacrifice osez-vous m'imposer, & à quel titre l'exigez-vous? Est-ce à l'auteur de tous mes maux qu'il faut immoler mon dernier espoir? Je veux respecter le pere de Julie; mais qu'il daigne être le mien s'il faut que j'apprenne à lui obéir. Non, non, Monsieur, quelque opinion que vous ayez de vos procédés, ils ne m'obligent point à renoncer pour vous à des droits si chers, & si bien mérités de mon coeur. Vous faites le malheur de ma vie. Je ne vous dois que la haine, & vous n'avez rien à prétendre de moi. Julie a parlé; voilà mon consentement. Ah qu'elle soit toujours obéie! Un autre la possédera: mais j'en serai plus digne d'elle.


Si votre fille eût daigné me consulter sur les bornes de [434] votre autorité, ne doutez pas que je ne lui eusse appris à résister à vos prétentions injustes. Quel que soit l'empire dont vous abusez, mes droits sont plus sacrés que les vôtres; la chaîne qui nous lie est la borne du pouvoir paternel, même devant les tribunaux humains; & quand vous osez réclamer la nature, c'est vous seul qui bravez ses lois.


N'alléguez pas non plus cet honneur si bizarre, & si délicat que vous parlez de venger; nul ne l'offense que vous-même. Respectez le choix de Julie, & votre honneur est en sûreté; car mon coeur vous honore malgré vos outrages; & malgré les maximes gothiques, l'alliance d'un honnête homme n'en déshonora jamais un autre. Si ma présomption vous offense, attaquez ma vie, je ne la défendrai jamais contre vous. Au surplus, je me soucie fort peu de savoir en quoi consiste l'honneur d'un gentilhomme; mais quant à celui d'un homme de bien, il m'appartient, je sais le défendre, & le conserverai pur, & sans tache jusqu'au dernier soupir.


Allez, pere barbare, & peu digne d'un nom si doux, méditez d'affreux parricides, tandis qu'une fille tendre, & soumise immole son bonheur à vos préjugés. Vos regrets me vengeront un jour des maux que vous me faites, & vous sentirez trop tard que votre haine aveugle, & dénaturée ne vous fut pas moins funeste qu'à moi. Je serai malheureux, sans doute; mais si jamais la voix du sangs'éleve au fond de votre coeur, combien vous le serez plus encore d'avoir sacrifié à des chimeres l'unique fruit de vos entrailles, unique au monde en beauté, en mérite, en vertus, & pour qui le Ciel prodigue de ses dons n'oublia rien qu'un meilleur pere!




BILLET.


Inclus dans la précédente Lettre.


Je rends à Julie d'Etange le droit de disposer d'elle-même, & de donner sa main sans consulter son coeur. S. G.




LETTRE XII. DE JULIE.


Je vouloix vous décrire la scene qui vient de se passer, & qui a produit le billet que vous avez dû recevoir; mais mon pere a pris ses mesures si justes qu'elle n'a fini qu'un moment avant le départ du courrier. Sa lettre est sans doute arrivée à tems à la poste; il n'en peut être de même de celle-ci: votre résolution sera prise, & votre réponse partie avant qu'elle vous parvienne; ainsi tout détail seroit désormais inutile. J'ai fait mon devoir; vous ferez le vôtre; mais le sort nous accable, l'honneur nous trahit; nous serons séparés à jamais, & pour comble d'horreur, je vais passer dans les... Hélas! j'ai pu vivre dans les tiens! O devoir! à quoi sers-tu? O Providence!...il faut gémir, & se taire.


La plume échappe de ma main. J'étois incommodée depuis [436] quelques jours; l'entretien de ce matin m'a prodigieusement agitée...La tête, & le coeur me font mal... je me sens défaillir... le Ciel auroit-il pitié de mes peines ?... Je ne puis me soutenir... je suis forcée à me mettre au lit, & me console dans l'espoir de n'en point relever. Adieu, mes uniques amours. Adieu, pour la derniere fois, cher, & tendre ami de Julie. Ah! si je ne dois plus vivre pour toi, n'ai-je pas déjà cessé de vivre?




LETTRE XIII. DE JULIE A MDE. D'ORBE.


Il est donc vrai, chére, & cruelle amie, que tu me rappelles à la vie, & à mes douleurs? J'ai vu l'instant heureux où j'alloix rejoindre la plus tendre des meres; tes soins inhumains m'ont enchaînée pour la pleurer plus longtemps; & quand le désir de la suivre m'arrache à la terre, le regret de te quitter m'y retient. Si je me console de vivre, c'est par l'espoir de n'avoir pas échappé tout entiere à la mort. Ils ne sont plus ces agrémens de mon visage que mon coeur a payés si cher; la maladie dont je sors m'en a délivrée. Cette heureuse perte ralentira l'ardeur grossiere d'un homme assez dépourvu de délicatesse pour m'oser épouser sans mon aveu. Ne trouvant plus en moi ce qui lui plut, il se souciera peu du reste. Sans manquer de parole à mon pere, sans offenser l'ami dont il tient la vie, je saurai rebuter cet importun: ma bouche [437] gardera le silence; mais mon aspect parlera pour moi. Son dégoût me garantira de sa tyrannie, & il me trouvera trop laide pour daigner me rendre malheureuse.


Ah, chére cousine! Tu connus un coeur plus constant, & plus tendre qui ne se fût pas ainsi rebuté. Son goût ne se bornoit pas aux traits, & à la figure; c'étoit moi qu'il aimoit, & non pas mon visage; c'étoit par tout notre être que nous étions unis l'un à l'autre; & tant que Julie eût été la même, la beauté pouvoit fuir l'amour fût toujours demeuré. Cependant il a pu consentir... l'ingrat !... Il l'a dû puisque j'ai pu l'exiger. Qui est-ce qui retient par leur parole ceux qui veulent retirer leur coeur? Ai-je donc voulu retirer le mien?...l'ai-je fait? O Dieu! faut-il que tout me rappelle incessamment un tems qui n'est plus, & des feux qui ne doivent plus être! J'ai beau vouloir arracher de mon coeur cette image chérie; je l'y sens trop fortement attachée; je le déchire sans le dégager, & mes efforts pour en effacer un si doux souvenir ne font que l'y graver davantage.


Oserai-je te dire un délire de ma fievre, qui, loin des'éteindre avec elle, me tourmente encore plus depuis ma guérison? Oui, connois, & plains l'égarement d'esprit de ta malheureuse amie, & rends grâces au Ciel d'avoir préservé ton coeur de l'horrible passion qui le donne. Dans un des momens où j'étois le plus mal, je crus, durant l'ardeur du redoublement, voir à côté de mon lit cet infortuné, non tel qu'il charmoit jadis mes regards durant le court bonheur de ma vie, mais pâle, défait, mal en ordre, & le désespoir dans les yeux. Il étoit à genoux; il prit une de mes mains, & sans dégoûter [438] de l'état où elle étoit, sans craindre la communication d'un venin si terrible, il la couvroit de baisers, & de larmes. A son aspect j'éprouvai cette vive, & délicieuse émotion que me donnoit quelquefois sa présence inattendue. Je voulus m'élancer vers lui; on me retint; tu l'arrachas de ma présence; & ce qui me toucha le plus vivement, ce furent ses gémissemens que je crus entendre à mesure qu'il s'éloignoit.


Je ne puis te représenter l'effet étonnant que ce rêve a produit sur moi. Ma fievre a été longue, & violente; j'ai perdu la connoissance durant plusieurs jours; j'ai souvent rêvé à lui dans mes transports; mais aucun de ces rêves n'a laissé dans mon imagination des impressions aussi profondes que celle de ce dernier. Elle est telle qu'il m'est impossible de l'effacer de ma mémoire, & de mes sens. A chaque minute, à chaque instant, il me semble le voir dans la même attitude; son air, son habillement, son geste, son triste regard, frappent encore mes yeux: je crois sentir ses levres se presser sur ma main; je la sens mouiller de ses larmes; les sons de sa voix plaintive me font tressaillir; je le vois entraîner loin de moi; je fais effort pour le retenir encore: tout me retrace une scene imaginaire avec plus de force que les événemens qui me sont réellement arrivés.


J'ai long-tems hésité à te faire cette confidence; la honte m'empêche de te la faire de bouche; mais mon agitation, loin de se calmer, ne fait qu'augmenter de jour en jour, & je ne puis plus résister au besoin de t'avouer ma folie. Ah! qu'elle s'empare de moi tout entiere! Que ne puis-je [439] achever de perdre ainsi la raison, puisque le peu qui m'en reste ne sert plus qu'à me tourmenter!


Je reviens à mon rêve. Ma cousine, raille-moi, si tu veux, de ma simplicité; mais il y a dans cette vision je ne sais quoi de mystérieux qui la distingue du délire ordinaire. Est-ce un pressentiment de la mort du meilleur des hommes? Est-ce un avertissement qu'il n'est déjà plus? Le Ciel daigne-t-il me guider au moins un fois, & m'invite-t-il à suivre celui qu'il me fit aimer? Hélas! l'ordre de mourir sera pour moi le premier de ses bienfaits.


J'ai beau me rappeler tous ces vains discours dont la philosophie amuse les gens qui ne sentent rien; ils ne m'en imposent plus, & je sens que je les méprise. On ne voit point les esprits, je le veux croire; mais deux âmes si étroitement unies ne sauroient-elles avoir entre elles une communication immédiate, indépendante du corps, & des sens? L'impression directe que l'une reçoit de l'autre ne peut-elle pas la transmettre au cerveau, & recevoir de lui par contre-coup les sensations qu'elle lui a données ?... Pauvre Julie, que d'extravagances! Que les passions nous rendent crédules!, & qu'un coeur vivement touché se détache avec peine des erreurs même qu'il aperçoit!




[440] LETTRE XIV. REPONSE .


Ah! fille trop malheureuse, & trop sensible, n'es-tu donc née que pour souffrir? Je voudrois en vain t'épargner des douleurs; tu sembles les chercher sans cesse, & ton ascendant est plus fort que tous mes soins. A tant de vrais sujets de peine n'ajoute pas au moins des chimeres; et, puisque ma discrétion t'est plus nuisible qu'utile, sors d'une erreur qui te tourmente: peut-être la triste vérité te sera-t-elle encore moins cruelle. Apprends donc que ton rêve n'est point un rêve; que ce n'est point l'ombre de ton ami que tu as vue, mais sa personne, & que cette touchante scene, incessamment présente à ton imagination, s'est passée réellement dans ta chambre le surlendemain du jour où tu fus le plus mal.


La veille je t'avois quittée assez tard, & M. d'Orbe, qui voulut me relever auprès de toi cette nuit-là, étoit prêt à sortir, quand tout à coup nous vîmes entrer brusquement, & se précipiter à nos pieds ce pauvre malheureux dans un état à faire pitié. Il avoit pris la poste à la réception de ta derniere lettre. Courant jour, & nuit, il fit la route en trois jours, & ne s'arrêta qu'à la derniere poste en attendant la nuit pour entrer en ville. Je te l'avoue à ma honte, je fus moins prompte que M. d'Orbe à lui sauter au cou: sans savoir encore la raison de son voyage, j'en prévoyois la [441] conséquence. Tant de souvenirs amers, ton danger, le sien, le désordre où je le voyois, tout empoisonnoit une si douce surprise, & j'étois trop saisie pour lui faire beaucoup de caresses. Je l'embrassai pourtant avec un serrement de coeur qu'il partageoit, & qui se fit sentir réciproquement par de muettes étreintes, plus éloquentes que les cris & les pleurs. Son premier mot fut: Que fait-elle? Ah! que fait-elle? Donnez-moi la vie ou la mort. Je compris alors qu'il étoit instruit de ta maladie, & croyant qu'il n'en ignoroit pas non plus l'espece, j'en parlai sans autre précaution que d'exténuer le danger. Sitôt qu'il sçut que c'étoit la petite vérole il fit un cri & se trouva mal. La fatigue & l'insomnie jointes à l'inquiétude d'esprit, l'avoient jetté dans un tel abattement qu'on fut long-tems à le faire revenir. A peine pouvoit-il parler; on le fit coucher.


Vaincu par la nature, il dormit douze heures de suite, mais avec tant d'agitation, qu'un pareil sommeil devoit plus épuiser que réparer ses forces. Le lendemain, nouvel embarras; il vouloit te voir absolument. Je lui opposai le danger de te causer une révolution; il offrit d'attendre qu'il n'y eût plus de risque; mais son séjour même en étoit un terrible; j'essayai de le lui faire sentir. Il me coupa durement la parole. Gardez votre barbare éloquence, me dit-il, d'un ton d'indignation: c'est trop l'exercer à ma ruine. N'espérez pas me chasser encore comme vous fîtes à mon exil. Je viendrois cent fois du bout du monde pour la voir un seul instant: mais je jure par l'Auteur de mon être, ajouta-t-il impétueusement, que je ne partirai point d'ici sans [442] l'avoir vue. Eprouvons une fois si je vous rendrai pitoyable, ou si vous me rendrez parjure.


Son parti étoit pris. M. d'Orbe fut d'avis de chercher les moyens de le satisfaire pour le pouvoir renvoyer avant que son retour fût découvert: car il n'étoit connu dans la maison que du seul Hanz, dont j'étois sûre, & nous l'avions appelé devant nos gens d'un autre nom que le sien.*[*On voit dans la quatrieme partie que ce nom substitué étoit celui de S. Preux. ] Je lui promis qu'il te verroit la nuit suivante, à condition qu'il ne resteroit qu'un instant, qu'il ne te parleroit point, & qu'il repartiroit le lendemain avant le jour: j'en exigeai sa parole. Alors, je fus tranquille; je laissai mon mari avec lui, & je retournai près de toi.


Je te trouvai sensiblement mieux, l'éruption étoit achevée; le médecin me rendit le courage, & l'espoir. Je me concertai d'avance avec Babi; & le redoublement, quoique moindre, t'ayant encore embarrassé la tête, je pris ce tems pour écarter tout le monde, & faire dire à mon mari d'amener son hôte, jugeant qu'avant la fin de l'acces tu serois moins en état de le reconnaître. Nous eûmes toutes les peines du monde à renvoyer ton désolé pere, qui chaque nuit s'obstinoit à vouloir rester. Enfin je lui dis en colere qu'il n'épargneroit la peine de personne, que j'étois également résolue à veiller, & qu'ils avoit bien, tout pere qu'il étoit, que sa tendresse n'étoit pas plus vigilante que la mienne. Il partit à regret; nous restâmes seules. M. d'Orbe arriva sur les onze heures, & me dit qu'il avoit laissét on ami dans [443] la rue: je l'allai chercher. Je le pris par la main; il trembloit comme la feuille. En passant dans l'antichambre les forces lui manquerent; il respiroit avec peine, & fut contraint de s'asseoir.


Alors, démêlant quelques objets à la foible lueur d'une lumiere éloignée: "Oui, dit-il avec un profond soupir, je reconnois les mêmes lieux. Une fois en ma vie je les ai traversés... à la même heure... avec le même mystere... j'étois tremblant comme aujourd'hui... le coeur me palpitoit de même... O téméraire! j'étois mortel, & j'osois goûter... Que vais-je voir maintenant dans ce même objet qui faisoit, & partageoit mes transports? L'image du trépas, un appareil de douleur, la vertu malheureuse, & la beauté mourante!


Chere cousine, j'épargne à ton pauvre coeur le détail de cette attendrissante scene. Il te vit, & se tut; il l'avoit promis: mais quel silence! il se jeta à genoux; il baisoit tes rideaux en sanglotant; il élevoit les mains, & les yeux; il poussoit de sourds gémissemens; il avoit peine à contenir sa douleur, & ses cris. Sans le voir, tu sortis machinalement une de tes mains; il s'en saisit avec une espece de fureur; les baisers de feu qu'il appliquoit sur cette main malade t'éveillerent mieux que le bruit, & la voix de tout ce qui t'environnoit. Je vis que tu l'avois reconnu; & malgré sa résistance, & ses plaintes, je l'arrachai de la chambre à l'instant, espérant éluder l'idée d'une si courte apparition par le prétexte du délire. Mais voyant ensuite que tu m'en disois [444] rien, je crus que tu l'avois oubliée; je défendis à Babi de t'en parler, & je sais qu'elle m'a tenu parole. Vaine prudence quel'amour a déconcertée, & qui n'a fait que laisser fermenter un souvenir qu'il n'est plus tems d'effacer!


Il partit comme il l'avoit promis, & je lui fis jurer qu'il ne s'arrêteroit pas au voisinage. Mais, ma chére, ce n'est pas tout; il faut achever de te dire ce qu'aussi bien tu ne pourrois ignorer longtemps. Milord Edouard passa deux jours apres; il se pressa pour l'atteindre; il le joignit à Dijon, & le trouva malade. L'infortuné avoit gagné la petite vérole. Il m'avoit caché qu'il ne l'avoit point eue, & je te l'avois mené sans précaution. Ne pouvant guérir ton mal, il le voulut partager. En me rappelant la maniere dont il baisoit ta main, je ne puis douter qu'il ne se soit inoculé volontairement. On ne pouvoit être plus mal préparé; mais c'étoit l'inoculation de l'amour, elle fut heureuse. Ce pere de la vie l'a conservée au plus tendre amant qui fut jamais: il est guéri; & suivant la derniere lettre de Milord Edouard, ils doivent être actuellement repartis pour Paris.


Voilà, trop aimable cousine, de quoi bannir les terreurs funebres qui t'alarmoient sans sujet. Depuis long-tems tu as renoncé à la personne de ton ami, & sa vie est en sûreté. Ne songe donc qu'à conserver la tienne, & à t'acquitter de bonne grace du sacrifice que ton coeur a promis à l'amour paternel. Cesse enfin d'être le jouet d'un vain espoir, & de te repoître de chimeres. Tu te presses beaucoup d'être fiere de ta laideur; sois plus humble, crois-moi, tu n'as encore que trop sujet de l'être. Tu as essuyé une cruelle atteinte, [445] mais ton visage a été épargné. Ce que tu prends pour des cicatrices ne sont que des rougeurs qui seront bientôt effacées. Je fus plus maltraitée que cela, & cependant tu vois que je ne suis pas trop mal encore. Mon ange, tu resteras jolie en dépit de toi, & l'indifférent Wolmar, que trois ans d'absence n'ont pu guérir d'un amour conçu dans huit jours, s'en guérira-t-il en te voyant à toute heure? O si ta seule ressource est de déplaire, que ton sort est désespéré!




LETTRE XV. DE JULIE.


C'en est trop, c'en est trop. Ami, tu as vaincu. Je ne suis point à l'épreuve de tant d'amour; ma résistance est épuisée. J'ai fait usage de toutes mes forces; ma conscience m'en rend le consolant témoignage. Que le Ciel ne me demande point compte de plus qu'il ne m'a donné! Ce triste coeur que tu achetas tant de fois, & qui coûta si cher au tien, t'appartient sans réserve; il fut à toi du premier moment où mes yeux te virent, il te restera jusqu'à mon dernier soupir. Tu l'as trop bien mérité pour le perdre, & je suis lasse de servir aux dépens de la justice une chimérique vertu.


Oui, tendre, & généreux amant, ta Julie sera toujours tienne, elle t'aimera toujours; il le faut, je le veux, je le dois. [446] Je te rends l'empire que l'amour t'a donné; il ne te sera plus ôté. C'est en vain qu'une voix mensongere murmure au fond de mon ame, elle ne m'abusera plus. Que sont les vains devoirs qu'elle m'oppose contre ceux d'aimer à jamais ce que le Ciel m'a fait aimer? Le plus sacré de tous, n'est-il pas envers toi? N'est-ce pas à toi seul que j'ai tout promis? Le premier voeu de mon coeur ne fut-il pas de ne t'oublier jamais, & ton inviolable fidélité n'est-elle pas un nouveau lien pour la mienne? Ah! dans le transport d'amour qui me rend à toi, mon seul regret est d'avoir combattu des sentimens si chers, & si légitimes. Nature, ô douce nature! reprends tous tes droits; j'abjure les barbares vertus qui t'anéantissent. Les penchans que tu m'as donnés seront-ils plus trompeurs qu'une raison qui m'égara tant de fois?


Respecte ces tendres penchants, mon aimable ami; tu leur dois trop pour les air; mais souffres-en le cher, & doux partage; souffre que les droits du sang, & de l'amitié ne soient pas éteins par ceux de l'amour. Ne pense point que pour te suivre j'abandonne jamais la maison paternelle. N'espere point que je me refuse aux liens que m'impose une autorité sacrée. La cruelle perte de l'un des auteurs de mes jours m'a trop appris à craindre d'affliger l'autre. Non, celle dont il attend désormois toute sa consolation ne contristera pas son ame accablée d'ennuis; je n'aurai point donné la mort à tout ce qui me donna la vie. Non, non; je connois mon crime, & ne puis le air. Devoir, honneur, vertu, tout cela ne me dit plus rien; mais pourtant je ne suis point un monstre; je suis foible, & non dénaturée. Mon parti est pris, [447] je ne veux désoler aucun de ceux que j'aime. Qu'un pere esclave de sa parole, & jaloux d'un vain titre dispose de ma main qu'il a promise; que l'amour seul dispose de mon coeur; que mes pleurs ne cessent de couler dans le sein d'une tendre amie. Que je sois vile, & malheureuse; mais que tout ce qui m'est cher soit heureux, & content s'il est possible. Formez tous trois ma seule existence, & que votre bonheur me fasse oublier ma misere, & mon désespoir.




LETTRE XVI. REPONSE.


Nous renaissons, ma Julie; tous les vrais sentimens de nos âmes reprennent leurs cours. La nature nous a conservé l'être, & l'amour nous rend à la vie. En doutois-tu? L'osas-tu croire, de pouvoir m'ôter ton coeur? Va, je le connois mieux que toi, ce coeur que le Ciel a fait pour le mien. Je les sens joins par une existence commune qu'ils ne peuvent perdre qu'à la mort. Dépend-il de nous de les séparer, ni même de le vouloir? Tiennent-ils l'un à l'autre par des noeuds que les hommes aient formés, & qu'ils puissent rompre? Non, non, Julie; si le sort cruel nous refuse le doux nom d'époux, rien ne peut nous ôter celui d'amans fideles; il sera consolation de nos tristes jours, & nous l'emporterons au tombeau.


Ainsi nous recommençons de vivre pour recommencer de [448] souffrir, & le sentiment de notre existence n'est pour nous qu'un sentiment de douleur. Infortunés, que sommes-nous devenus? Comment avons-nous cessé d'être ce que nous fûmes? Où est cet enchantement de bonheur suprême? Où sont ces ravissemens exquis dont les vertus animoient nos feux? Il ne reste de nous que notre amour; l'amour seul reste, & ses charmes se sont éclipsés. Fille trop soumise, amante sans courage, tous nos maux nous viennent de tes erreurs. Hélas! un coeur moins pur t'auroit bien moins égarée! Oui, c'est l'honnêteté du tien qui nous perd; les sentimens droits qui le remplissent en ont chassé la sagesse. Tu as voulu concilier la tendresse filiale avec l'indomptable amour; en te livrant à la fois à tous tes penchants, tu les confonds au lieu de les accorder, & deviens coupable à force de vertu. O Julie, quel est ton inconcevable empire! Par quel étrange pouvoir tu fascines ma raison! Même en me faisant rougir de nos feux, tu te fais encore estimer par tes fautes; tu me forces de t'admirer en partageant tes remords... Des remords !... étoit-ce à toi d'en sentir?...toi que j'aimois... toi que je ne puis cesser d'adorer... Le crime pourroit-il approcher de ton coeur ?... Cruelle! en me le rendant ce coeur qui m'appartient, rends-le-moi tel qu'il me fut donné.


Que m'as-tu dit ?... qu'oses-tu me faire entendre ?... Toi, passer dans les bras d'un autre !... un autre te posséder !... N'être plus à moi !... ou, pour comble d'horreur, n'être pas à moi seul? Moi, j'éprouverois cet affreux supplice !... je te verrois survivre à toi-même !... Non; j'aime mieux te perdre que te partager... Que le Ciel ne me donna-t-il un courage [449] digne des transports qui m'agitent !... avant que ta main se fût avilie dans ce noeud funeste abhorré par l'amour, & réprouvé par l'honneur, j'irois de la mienne te plonger un poignard dans le sein; j'épuiserois ton chaste coeur d'un sang que n'auroit point souillé l'infidélité. A ce pur-sang je mêlerois celui qui brûle dans mes veines d'un feu que rien ne peut éteindre, je tomberois dans tes bras; je rendrois sur tes levres mon dernier soupir... Je recevrois le tien... Julie expirante!...ces yeux si doux éteins par les horreurs de la mort!...ce sein, ce trône de l'amour déchiré par ma main, versant à gros bouillons le sang, & la vie !... Non, vis, & souffre! porte la peine de ma lâcheté. Non, je voudrois que tu ne fusses plus; mais je ne puis t'aimer assez pour te poignarder.


O si tu connoissois l'état de ce coeur serré de détresse! Jamais il ne brûla d'un feu si sacré; jamais ton innocence, & ta vertu ne lui fut si chére. Je suis amant, je suis aimé, je le sens; mais je ne suis qu'un homme, & il est au-dessus de la force humaine de renoncer à la suprême félicité. Une nuit, une seul nuit a changé pour jamais toute mon ame. O te-moi ce dangereux souvenir, & je suis vertueux. Mais cette nuit fatale regne au fond de mon coeur, & va couvrir de son ombre le reste de ma vie. Ah! Julie! objet adoré! s'il faut être à jamais misérables, encore une heure de bonheur, & des regrets éternels!


Ecoute celui qui t'aime. Pourquoi voudrions-nous être plus sages nous seuls que tout le reste des hommes, & suivre avec une simplicité d'enfans de chimériques vertus dont tout le monde parle, & que personne ne pratique? Quoi! serons-nous [450] meilleurs moralistes que ces foules de savans dont Londres, & Paris sont peuplés, qui tous se raillent de la fidélité conjugale, & regardent l'adultere comme un jeu? Les exemples n'en sont point scandaleux; il n'est pas même permis d'y trouver à redire; & tous les honnêtes gens se riroient ici de celui qui, par respect pour le mariage, résisteroit au penchant de son coeur. En effet, disent-ils, un tort qui n'est que dans l'opinion n'est-il pas nul quand il est secret? Quel mal reçoit un mari d'une infidélité qu'il ignore? De quelle complaisance une femme ne rachete-t-elle pas ses fautes?*[*Et où le bon Suisse avoit-il vu cela? Il y a long-tems que les femmes galantes l'ont pris sur un plus haut ton. Elles commencent par établir fierement leurs amans dans la maison, & si l'on daigne y souffrir le mari, c'est autant qu'il se comporte envers eux avec le respect qu'il leur doit. Une femme qui se cacheroit d'un mauvais commerce feroit croire qu'elle en a honte, & seroit deshonorée; pas une honnête femme ne voudroit la voit. ] Quelle douceur n'emploie-t-elle pas à prévenir ou guérir ses soupçons? Privé d'un bien imaginaire, il vit réellement plus heureux; & ce prétendu crime dont on fait tant de bruit n'est qu'un lien de plus dans la société.


A Dieu ne plaise, ô chére amie de mon coeur, que je veuille rassurer le tien par ces honteuses maximes! Je les abhorre sans savoir les combattre; & ma conscience y répond mieux que ma raison. Non que je me fasse fort d'un courage que je hais, ni que je voulusse d'une vertu si coûteuse: mais je me crois moins coupable en me reprochant mes fautes qu'en m'efforçant de les justifier; & je regarde comme le comble du crime d'en vouloir ôter les remords.


[451] Je ne sais ce que j'écris; je me sens l'ame dans un état affreux, pire que celui même où j'étois avant d'avoir reçu ta lettre. L'espoir que tu me rends est triste & sombre; il éteint cette lueur si pure qui nous guida tant de fois; tes attraits s'en ternissent & ne deviennent que plus touchans; je te vois tendre & malheureuse; mon coeur est inondé des pleurs qui coulent de tes yeux, & je me reproche avec amertume un bonheur que je ne puis plus goûter qu'aux dépens du tien.


Je sens pourtant qu'une ardeur secrete m'anime encore & me rend le courage que veulent m'ôter les remords. Chére amie, ah! sais-tu de combien de pertes un amour pareil au mien peut te dédommager? Sais-tu jusqu'à quel point un amant qui ne respire que pour toi peut te faire aimer la vie? Conçois-tu bien que c'est pour toi seule que je veux vivre, agir, penser, sentir désormois? Non, source délicieuse de mon être, je n'aurai plus d'âme que ton ame, je ne serai plus rien qu'une partie de toi-même, & tu trouveras au fond de mon coeur une si douce existence que tu ne sentiras point ce que la tienne aura perdu de ses charmes. Hé bien! nous serons coupables, mais nous ne serons point méchans; nous serons coupables, mais nous aimerons toujours la vertu: loin d'oser excuser nos fautes, nous en gémirons; nous les pleurerons ensemble; nous les racheterons, s'il est possible, à force d'être bienfaisans & bons. Julie! ô Julie! que ferois-tu, que peux-tu faire? Tu ne peux échapper à mon coeur: n'a-t-il pas épousé le tien?


Ces vains projets de fortune qui m'ont si grossierement [452] abusé sont oubliés depuis longtemps. Je vais m'occuper uniquement des soins que je dois à Milord Edouard; il veut m'entraîner en Angleterre; il prétend que je puis l'y servir. Eh bien! je l'y suivrai. Mais je me déroberai tous les ans; je me rendrai secretement près de toi. Si je ne puis te parler, au moins je t'aurai vue; j'aurai du moins baisé tes pas; un regard de tes yeux m'aura donné dix mois de vie. Forcé de repartir, en m'éloignant de celle que j'aime, je compterai pour me consoler les pas qui doivent m'en rapprocher. Ces fréquens voyages donneront le change à ton malheureux amant; il croira déjà jouir de ta vue en partant pour t'aller voir; le souvenir de ses transports l'enchantera durant son retour; malgré le sort cruel, ses tristes ans ne seront pas tout à fait perdus; il n'y en aura point qui ne soient marqués par des plaisirs, & les courts momens qu'il passera près de toi se multiplieront sur sa vie entiere.




[453] LETTRE XVII. DE MDE. D'ORBE A L'AMANT DE JULIE.


Votre amante n'est plus; mais j'ai retrouvé mon amie, & vous en avez acquis une dont le coeur peut vous rendre beaucoup plus que vous n'avez perdu. Julie est mariée, & digne de rendre heureux l'honnête homme qui vient d'unir son sort au sien. Apres tant d'imprudences, rendez grâces au Ciel qui vous a sauvés tous deux, elle de l'ignominie, & vous du regret de l'avoir déshonorée. Respectez son nouvel état; ne lui écrivez point; elle vous en prie. Attendez qu'elle vous écrive; c'est ce qu'elle fera dans peu. Voici le tems où je vais connoître si vous méritez l'estime que j'eus pour vous, & si votre coeur est sensible à une amitié pure, & sans intérêt.




[454] LETTRE XVIII. DE JULIE A SON AMI.


Vous êtes depuis si long-tems le dépositaire de tous les secrets de mon coeur, qu'il ne sauroit plus perdre une si douce habitude. Dans la plus importante occasion de ma vie il veut s'épancher avec vous. Ouvrez-lui le vôtre, mon aimable ami; recueillez dans votre sein les longs discours de l'amitié: si quelquefois elle rend diffus l'ami qui parle, elle rend toujours patient l'ami qui écoute.


Liée au sort d'un époux, ou plutôt aux volontés d'un pere, par une chaîne indissoluble, j'entre dans une nouvelle carriere qui ne doit finir qu'à la mort. En la commençant, jetons un moment les yeux sur celle que je quitte: il ne nous sera pas pénible de rappeler un tems si cher. Peut-être y trouverai-je des leçons pour bien user de celui qui me reste; peut-être y trouverez-vous des lumieres pour expliquer ce que ma conduite eut toujours d'obscur à vos yeux. Au moins, en considérant ce que nous fûmes l'un à l'autre, nos coeurs n'en sentiront que mieux ce qu'ils se doivent jusqu'à la fin de nos jours.


Il y a six ans à peu près que je vous vis pour la premiere fois; vous étiez jeune, bien fait, aimable; d'autres jeunes gens m'ont paru plus beaux, & mieux faits que vous; aucun ne m'a donné la moindre émotion, & mon coeur fut à vous [455] des la premiere vue.*[*M. Richardson se moque beaucoup de ces attachemens nés de la premiere vue, & fondés sur des conformités indefinissables. C'est fort bien fait de s'en moquer, mais comme il n'en existe que trop de cette espece, au lieu de s'amuser à les nier, ne seroit pas mieux de nous apprendre à les vaincre? ] Je crus voir sur votre visage les traits de l'ame qu'il faloit à la mienne. Il me sembla que mes sens ne servoient que d'organe à des sentimens plus nobles; & j'aimai dans vous moins ce que j'y voyois que ce que je croyois sentir en moi-même. Il n'y a pas deux mois que je pensois encore ne m'être pas trompée; l'aveugle amour, me disois-je, avoit raison; nous étions faits l'un pour l'autre; je serois à lui si l'ordre humain n'eût troublé les rapports de la nature; & s'il étoit permis à quelqu''un d'être heureux, nous aurions dû l'être ensemble.


Mes sentimens nous furent communs; ils m'auraient abusée si je les eusse éprouvés seule. L'amour que j'ai connu ne peut noître que d'une convenance réciproque, & d'un accord des âmes. On n'aime point si l'on n'est aimé, du moins on n'aime pas longtemps. Ces passions sans retour qui font, dit-on, tant de malheureux, ne sons fondées que sur les sens: si quelques-unes pénetrent jusqu'à l'ame, c'est par des rapports faux dont on est bientôt détrompé. L'amour sensuel ne peut se passer de la possession, & s'éteint par elle. Le véritable amour ne peut se passer du coeur, & dure autant que les rapports qui l'ont fait naître.*[*Quand ces rapports sont chimériques, il dure autant que l'illusion qui nous les fait imaginer. ] Tel fut le nôtre en commençant; tel il sera, j'espere, jusqu'à la fin de nos jours, quand nous l'aurons mieux ordonné. Je vis, je sentis que [456] j'étois aimée, & que je devois l'être: la bouche étoit muette, le regard étoit contraint, mais le coeur se faisoit entendre. Nous éprouvâmes bientôt entre nous ce je ne sais quoi qui rend le silence éloquent, qui fait parler des yeux baissés, qui donne une timidité téméraire, qui montre les désirs par la crainte, & dit tout ce qu'il n'ose exprimer.


Je sentis mon coeur, & me jugeai perdue à votre premier mot. J'aperçus la gêne de votre réserve; j'approuvai ce respect, je vous en aimai davantage: je cherchois à vous dédommager d'un silence pénible, & nécessaire sans qu'il en coutât à mon innocence; je forçai mon naturel; j'imitai ma cousine, je devins badine, & folâtre comme elle, pour prévenir des explications trop graves, & faire passer mille tendres caresses à la faveur de ce feint enjouement. Je vouloix vous rendre si doux votre état présent, que la crainte d'en changer augmentât votre retenue. Tout cela me réussit mal: on ne sort point de son naturel impunément. Insensée que j'étois! j'accélérai ma perte au lieu de la prévenir, j'employai du poison pour palliatif; et ce qui devoit vous faire taire fut précisément ce qui vous fit parler. J'eus beau, par une froideur affectée, vous tenir éloigné dans le tête-à-tête; cette contrainte même me trahit: vous écrivîtes. Au lieu de jetter au feu votre premiere lettre ou de la porter à ma mere, j'osai l'ouvrir: ce fut là mon crime, & tout le reste fut forcé. Je voulus m'empêcher de répondre à ces lettres funestes que je ne pouvois m'empêcher de lire. Cet affreux combat altéra ma santé: je vis l'abîme où j'alloix me précipiter. J'eus horreur de moi-même, & ne pus me résoudre à [457] vous laisser partir. Je tombai dans une sorte de désespoir; j'aurois mieux aimé que vous ne fussiez plus que de n'être point à moi: j'en vins jusqu'à souhaiter votre mort, jusqu'à vous la demander. Le Ciel a vu mon coeur; cet effort doit racheter quelques fautes.


Vous voyant prêt à m'obéir, il falut parler. J'avois reçu de la Chaillot des leçons qui ne me firent que mieux connoître les dangers de cet aveu. L'amour qui me l'arrachoit m'apprit à en éluder l'effet. Vous futes mon dernier refuge; j'eu sassez de confiance en vous pour vous armer contre ma foiblesse; je vous crus digne de me sauver de moi-même, & je vous rendis justice. En vous voyant respecter un dépôt si cher, je connus que ma passionne m'aveugloit point sur les vertus qu'elle me faisoit trouver en vous. Je m'y livrois avec d'autant plus de sécurité, qu'il me sembla que nos coeurs se suffisoient l'un à l'autre. Sûre de ne trouver au fond du mien que des sentimens honnêtes, je goûtois sans précaution les charmes d'une douce familiarité. Hélas! je ne voyois pas que le mal s'invétéroit par ma négligence, & que l'habitude étoit plus dangereuse que l'amour. Touchée de votre retenue, je crus pouvoir sans risque modérer la mienne; dans l'innocence de mes désirs, je pensois encourager en vous la vertu même par les tendres caresses de l'amitié. J'appris dans le bosquet de Clarens que j'avois trop compté sur moi, & qu'il ne faut rien accorder aux sens quand on veut leur refuser quelque chose. Un instant, un seul instant embrasa les miens d'un feu que rien ne put éteindre; et si ma volonté résistoit encore, des lors mon coeur fut corrompu.


[458] Vous partagiez mon égarement: votre lettre me fit trembler. Le péril étoit doublé: pour me garantir de vous, & de moi il falut vous éloigner. Ce fut le dernier effort d'une vertu mourante. En fuyant vous achevâtes de vaincre; & sitôt que je ne vous vis plus, ma langueur m'ôta le peu de force qui me restoit pour vous résister.


Mon pere, en quittant le service, avoit amené chez lui M. de Wolmar: la vie qu'il lui devoit, & une liaison de vingt ans, lui rendoient cet ami si cher, qu'il ne pouvoit se séparer de lui. M. de Wolmar avançoit en âge; & quoique riche, & de grande naissance, il ne trouvoit point de femme qui lui convînt. Mon pere lui avoit parlé de sa fille en homme qui souhaitoit se faire un gendre de son ami; il fut question de la voir, & c'est dans ce dessein qu'ils firent le voyage ensemble. Mon destin voulut que je plusse à M. de Wolmar, qu in'avoit jamais rien aimé. Ils se donnerent secretement leur parole; & M. de Wolmar, ayant beaucoup d'affaires à régler dans une cour du Nord où étoient sa famille, & sa fortune, il en demanda le temps, & partit sur cet engagement mutuel. Apres son départ, mon pere nous déclara à ma mere, & à moi qu'il me l'avoit destiné pour époux, & m'ordonna d'un ton qui ne laissoit point de réplique à ma timidité de me disposer à recevoir sa main. Ma mere, qui n'avoit que trop remarqué le penchant de mon coeur, & qui se sentoit pour vous une inclination naturelle, essaya plusieurs fois d'ébranler cette résolution; sans oser vous proposer, elle parloit de maniere à donner à mon pere de la considération pour vous, & le désir de vous connoître; mais la qualité qui vous manquoit [459] le rendit insensible à toutes celles que vous possédiez; & s'il convenoit que la naissance ne les pouvoit remplacer, il prétendoit qu'elle seule pouvoit les faire valoir.


L'impossibilité d'être heureuse irrita des feux qu'elle eût dû éteindre. Une flatteuse illusion me soutenoit dans mes peines; je perdis avec elle la force de les supporter. Tant qu'il me fût resté quelque espoir d'être à vous, peut-être aurois-je triomphé de moi; il m'en eût moins coûté de vous résister toute ma vie que de renoncer à vous pour jamais; & la seule idée d'un combat éternel m'ôta le courage de vaincre.


La tristesse, & l'amour consumoient mon coeur; je tombai dans un abattement dont mes lettres se sentirent. Celles que vous m'écrivîtes de Meillerie y mit le comble; à mes propres douleurs se joignit le sentiment de votre désespoir. Hélas! c'est toujours l'ame la plus foible qui porte les peines de toutes deux. Le parti que vous m'osiez proposer mit le comble à mes perplexités. L'infortune de mes jours étoit assurée, l'inévitable choix qui me restoit à faire étoit d'y joindre celle de mes parens ou la vôtre. Je ne pus supporter cette horrible alternative: les forces de la nature ont un terme; tant d'agitations épuiserent les miennes. Je souhaitai d'être délivrée de la vie. Le Ciel parut avoir pitié de moi; mais la cruelle mort m'épargna pour me perdre. Je vous vis, je fus guérie, & je péris.


Si je ne trouvai point le bonheur dans mes fautes, je n'avois jamais espéré l'y trouver. Je sentois que mon coeur étoit fait pour la vertu, & qu'il ne pouvoit être heureux sans elle; je succombai par foiblesse, & non par erreur; je n'eus pas même [460] l'excuse de l'aveuglement. Il ne me restoit aucun espoir; je ne pouvois plus qu'être infortunée. L'innocence, & l'amour m'étoient également nécessaires; ne pouvant les conserver ensemble, & voyant votre égarement, je ne consultai que vous dans mon choix, & me perdis pour vous sauver.


Mais il n'est pas si facile qu'on pense de renoncer à la vertu. Elle tourmente long-tems ceux qui l'abandonnent; & ses charmes, qui font les délices des âmes pures, font le premier supplice du méchant, qui les aime encore, & n'en sauroit plus jouir. Coupable, & non dépravée, je ne pus échapper aux remords qui m'attendoient; l'honnêteté me fut chére même apres l'avoir perdue; ma honte, pour être secrete, ne m'en fut pas moins amere; & quand tout l'univers en eût été témoin, je ne l'aurois pas mieux sentie. Je me consoloix dans ma douleur comme un blessé qui craint la gangrene, & en qui le sentiment de son mal soutient l'espoir d'en guérir.


Cependant cet état d'opprobre m'étoit odieux. A force de vouloir étouffer le reproche sans renoncer au crime, il m'arriva ce qu'il arrive à toute ame honnête qui s'égare, & qui se plaît dans son égarement. Une illusion nouvelle vint adoucir l'amertume du repentir; j'espérai tirer de ma faute un moyen de la réparer, & j'osai former le projet de contraindre mon pere à nous unir. Le premier fruit de notre amour devoit serrer ce doux lien. Je le demandois au Ciel comme le gage de mon retour à la vertu, & de notre bonheur commun; je le désirois comme un autre à ma place auroit pu le craindre; le tendre amour, tempérant par son prestige le murmure de la conscience, me consoloit de ma foiblesse par l'effet que [461] j'en attendois, & faisoit d'une si chére attente le charme & l'espoir de ma vie.


Sitôt que j'aurois porté des marques sensibles de mon état, j'avois résolu d'en faire en présence de toute ma famille une déclaration publique à M. Perret.*[*Pasteur du lieu.] Je suis timide, il est vrai; je sentois tout ce qu'il m'en devoit coûter, mais l'honneur même animoit mon courage, & j'aimois mieux supporter une fois la confusion que j'avois méritée, que de nourrir une honte éternelle au fond de mon coeur. Je savois que mon pere me donneroit la mort ou mon amant; cette alternative n'avoit rien d'effrayant pour moi; &, de maniere ou d'autre, j'envisageois dans cette démarche la fin de tous mes malheurs.


Tel étoit, mon bon ami, le mystere que je voulus vous dérober, & que vous cherchiez à pénétrer avec une si curieuse inquiétude. Mille raisons me forçoient à cette réserve avec un homme aussi emporté que vous; sans compter qu'il ne faloit pas armer d'un nouveau prétexte votre indiscrete importunité. Il étoit à propos sur-tout de vous éloigner durant une si périlleuse scene; & je savois bien que vous n'auriez jamais consenti à m'abandonner dans un danger pareil, s'il vous eût été connu.


Hélas! je fus encore abusée par une si douce espérance! Le Ciel rejetta des projets conçus dans le crime; je ne méritois pas l'honneur d'être mere; mon attente resta toujours vaine, & il me fut refusé d'expier ma faute aux dépens de ma réputation. Dans le désespoir que j'en conçus, l'imprudent [462] rendez-vous qui mettoit votre vie en danger fut une témérité que mon fol amour me voiloit d'une si douce excuse: je m'en prenois à moi du mauvais succes de mes voeux, & mon coeur abusé par ses désirs ne voyoit dans l'ardeur de les contenter que le soin de les rendre un jour légitimes.


Je les crus un instant accomplis; cette erreur fut la source du plus cuisant de mes regrets, & l'amour exaucé par la nature n'en fut que plus cruellement trahi par la destinée. Vous avez sçu*[*Ceci suppose d'autres lettres que nous n'avons pas.] quel accident détruisit, avec le germe que je portois dans mon sein, le dernier fondement de mes espérances. Ce malheur m'arriva précisément dans le tems de notre séparation: comme si le Ciel eût voulu m'accabler alors de tous les maux que j'avois mérités, & couper à la fois tous les liens qui pouvoient nous unir.


Votre départ fut la fin de mes erreurs ainsi que de mes plaisirs; je reconnus, mais trop tard, les chimeres qui m'avoient abusée. Je me vis aussi méprisable que je l'étois devenue, & aussi malheureuse que je devois toujours l'être avec un amour sans innocence, & des désirs sans espoir qu'il m'étoit impossible d'éteindre. Tourmentée de mille vains regrets, je renonçai à des réflexions aussi douloureuses qu'inutiles; je ne valais plus la peine que je songeasse à moi-même, je consacrai ma vie à m'occuper de vous. Je n'avois plus d'honneur que le vôtre, plus d'espérance qu'en votre bonheur, & les sentimens qui me venoient de vous étoient les seuls dont je crusse pouvoir être encore émue.


[463] L'amour ne m'aveugloit point sur vos défauts, mais il me les rendoit chers; & telle étoit son illusion, que je vous aurois moins aimé si vous aviez été plus parfait. Je connoissois votre coeur, vos emportements; je savois qu'avec plus de courage que moi vous aviez moins de patience, & que les maux dont mon ame étoit accablée mettroient la vôtre au désespoir. C'est par cette raison que je vous cachai toujours avec soin les engagemens de mon pere; & à notre séparation, voulant profiter du zele de Milord Edouard pour votre fortune, & vous en inspirer un pareil à vous-même, je vous flattois d'un espoir que je n'avois pas. Je fis plus; connoissant le danger qui nous menaçoit, je pris la seule précaution qui pouvoit nous en garantir; & vous engageant avec ma parole ma liberté autant qu'il m'étoit possible, je tâchai d'inspirer à vous de la confiance, à moi de la fermeté, par une promesse que je n'osasse enfreindre, & qui pût vous tranquilliser. C'étoit un devoir puéril, j'en conviens, & cependant je ne m'en serais jamois départie. La vertu est si nécessaire à nos coeurs que; quand on a une fois abandonné la véritable, on s'en fait ensuite une à sa mode, & l'on y tient plus fortement peut-être parce qu'elle est de notre choix.


Je ne vous dirai point combien j'éprouvai d'agitations depuis votre éloignement. La pire de toutes étoit la crainte d'être oubliée. Le séjour où vous étiez me faisoit trembler; votre maniere d'y vivre augmentoit mon effroi; je croyois déjà vous voir avilir jusqu'à n'être plus qu'un homme à bonnes fortunes. Cette ignominie m'étoit plus cruelle que tous mes maux; j'aurois mieux aimé vous savoir malheureux que méprisable; [464] apres tant de peines auxquelles j'étois accoutumée, votre déshonneur étoit la seule que je ne pouvois supporter.


Je fus rassurée sur des craintes que le ton de vos lettrescommençoit à confirmer; & je le fus par un moyen qui eût pu mettre le comble aux alarmes d'une autre. Je parle du désordre où vous vous laissâtes entraîner, & dont le prompt, & libre aveu fut de toutes les preuves de votre franchise celle qui m'a le plus touchée. Je vous connoissois trop pour ignorer ce qu'un pareil aveu devoit vous coûter, quand même j'aurois cessé de vous être chére; je vis que l'amour, vainqueur de la honte, avoit pu seul vous l'arracher. Je jugeai qu'un coeur si sincere étoit incapable d'une infidélité cachée; je trouvai moins de tort dans votre faute que de mérite à la confesser, & me rappelant vos anciens engagements, je me guéris pour jamais de la jalousie.


Mon ami, je n'en fus pas plus heureuse; pour un tourment de moins sans cesse il en renaissoit mille autres, & je ne connus jamais mieux combien il est insensé de chercher dans l'égarement de son coeur un repos qu'on ne trouve que dans la sagesse. Depuis long-tems je pleurois en secret la meilleure des meres, qu'une langueur mortelle consumait insensiblement. Babi, à qui le fatal effet de ma chute m'avoit forcée à me confier, me trahit, & lui découvrit nos amours, & mes fautes. A peine eus-je retiré vos lettres de chez ma cousine qu'elles furent surprises. Le témoignage étoit convaincant; la tristesse acheva d'ôter à ma mere le peu de forces que son mal lui avoit laissées. Je faillis expirer de regret à ses pieds. Loin de m'exposer à la mort que je méritois, elle voila ma [465] honte, & se contenta d'en gémir; vous-même, qui l'aviez si cruellement abusée, ne pûtes lui devenir odieux. Je fus témoin de l'effet que produisit votre lettre sur son coeur tendre, & compatissant. Hélas! elle désiroit votre bonheur, & le mien. Elle tenta plus d'une fois... Que sert de rappeler une espérance à jamais éteinte! Le Ciel en avoit autrement ordonné. Elle finit ses tristes jours dans la douleur de n'avoir pu fléchir un époux sévere, & de laisser une fille si peu digne d'elle.


Accablée d'une si cruelle perte, mon ame n'eut plus de force que pour la sentir; la voix de la nature gémissante étouffa les murmures de l'amour. Je pris dans une espece d'horreur la cause de tant de maux; je voulus étouffer enfin l'odieuse passion qui me les avoit attirés, & renoncer à vous pour jamais. Il le falloit, sans doute; n'avois-je assez de quoi pleurer le reste de ma vie sans chercher incessamment de nouveaux sujets de larmes? Tout sembloit favoriser ma résolution. Si la tristesse attendrit l'ame, une profonde affliction l'endurcit. Le souvenir de ma mere mourante effaçoit le vôtre; nous étions éloignés; l'espoir m'avoit abandonnée. Jamais mon incomparable amie ne fut si sublime ni si digne d'occuper seule tout mon coeur; sa vertu, sa raison, son amitié, ses tendres caresses, sembloient l'avoir purifié; je vous crus oublié, je me crus guérie. Il étoit trop tard; ce que j'avois pris pour la froideur d'un amour éteint n'étoit que l'abattement du désespoir.


Comme un malade qui cesse de souffrir en tombant en foiblesse se ranime à de plus vives douleurs, je sentis bientôt renoître toutes les miennes quand mon pere m'eut annoncé [466] le prochain retour de M. de Wolmar. Ce fut alors que l'invincible amour me rendit des forces que je croyois n'avoir plus. Pour la premiere fois de ma vie j'osai résister en face à mon pere; je lui protestai nettement que jamais M. de Wolmar ne me seroit rien, que j'étois déterminée à mourir fille, qu'il étoit maître de ma vie, mais non pas de mon coeur, & que rien ne me feroit changer de volonté. Je ne vous parlerai ni de sa colere ni des traitemens que j'eus à souffrir. Je fus inébranlable: ma timidité surmontée m'avoit portée à l'autre extrémité, & si j'avois le ton moins impérieux que mon pere, je l'avois tout aussi résolu.


Il vit que j'avois pris mon parti, & qu'il ne gagneroit rien sur moi par autorité. Un instant je me crus délivrée de ses persécutions. Mais que devins-je quand tout à coup je vis à mes pieds le plus sévere des peres attendri, & fondant en larmes? Sans me permettre de me lever, il me serroit les genoux, & fixant ses yeux mouillés sur les miens, il me dit d'une voix touchante que j'entends encore au dedans de moi: Ma fille, respecte les cheveux blancs de ton malheureux pere; ne le fais pas descendre avec douleur au tombeau, comme celle qui te porta dans son sein; ah! veux-tu donner la mort à toute ta famille?


Concevez mon saisissement. Cette attitude, ce ton, ce geste, ce discours, cette affreuse idée, me bouleverserent au point que je me laissai aller demi-morte entre ses bras, & ce ne fut qu'apres bien des sanglots dont j'étois oppressée que je pus lui répondre d'une voix altérée, & faible: "O mon pere! j'avois des armes contre vos menaces, je n'en ai point [467] contre vos pleurs; c'est vous qui ferez mourir votre fille.


Nous étions tous deux tellement agités que nous ne pûmes de long-tems nous remettre. Cependant, en repassant en moi-même ses derniers mots, je conçus qu'il étoit plus instruit que je n'avois cru, & résolue de me prévaloir contre lui de ses propres connoissances, je me préparois à lui faire, au péril de ma vie, un aveu trop long-tems différé, quand, m'arrêtant avec vivacité comme s'il eût prévu, & craint ce que j'alloix lui dire, il me parla ainsi:


Je sais quelle fantaisie indigne d'une fille bien née vous nourrissez au fond de votre coeur. Il est tems de sacrifier au devoir, & à l'honnêteté une passion honteuse qui vous déshonore, & que vous ne satisferez jamais qu'aux dépens de ma vie. Ecoutez une fois ce que l'honneur d'un pere, & le vôtre exigent de vous, & jugez-vous vous-même.


M. de Wolmar est un homme d'une grande naissance, distingué par toutes les qualités qui peuvent la soutenir, qui jouit de la considération publique, & qui la mérite. Je lui dois la vie; vous savez les engagemens que j'ai pris avec lui. Ce qu'il faut vous apprendre encore, c'est qu'étant allé dans son pays pour mettre ordre à ses affaires, il s'est trouvé enveloppé dans la derniere révolution, qu'il y a perdu ses biens, qu'il n'a lui-même échappé à l'exil en Sibérie que par un bonheur singulier, & qu'il revient avec le triste débris de sa fortune, sur la parole de son ami, qui n'en manqua jamais à personne. Prescrivez-moi maintenant la réception qu'il faut lui faire à son retour. Lui dirai-je: Monsieur, je vous ai promis ma fille tandis que [468] vous étiez riche, mais à présent que vous n'avez plus rien, je me rétracte, & ma fille ne veut point de vous? Si ce n'est pas ainsi que j'énonce mon refus, c'est ainsi qu'on l'interprétera: vos amours allégués seront pris pour un prétexte, ou ne seront pour moi qu'un affront de plus; & nous passerons, vous pour une fille perdue, moi pour un malhonnête homme qui sacrifie son devoir, & sa foi à un vil intérêt, & joint l'ingratitude à l'infidélité. Ma fille, il est trop tard pour finir dans l'opprobre une vie sans tache, & soixante ans d'honneur ne s'abandonnent pas en un quart d'heure.


Voyez donc, continua-t-il, combien tout ce que vous pouvez me dire est à présent hors de propos; voyez si des préférences que la pudeur désavoue, & quelque feu passager de jeunesse peuvent jamais être mis en balance avec le devoir d'une fille, & l'honneur compromis d'un pere. S'il n'étoit question pour l'un des deux que d'immoler son bonheur à l'autre, ma tendresse vous disputeroit un si doux sacrifice; mais, mon enfant, l'honneur a parlé, & dans le sang dont tu sors, c'est toujours lui qui décide."


Je ne manquois pas de bonnes réponses à ce discours; mais les préjugés de mon pere lui donnent des principes si différens des miens, que des raisons qui me sembloient sans réplique ne l'auroient pas même ébranlé. D'ailleurs, ne sachant ni d'où lui venoient les lumieres qu'il paraissoit avoir acquises sur ma conduite, ni jusqu'où elles pouvoient aller; craignant, à son affectation de m'interrompre, qu'il n'eût déjà pris son parti sur ce que j'avois à lui dire; et,[469] plus que tout cela, retenue par une honte que je n'ai jamais pu vaincre, j'aimois mieux employer une excuse qui me parut plus sûre, parce qu'elle étoit plus selon sa maniere de penser. Je lui déclarai sans détour l'engagement que j'avois pris avec vous; je protestai que je ne vous manquerois point de parole, & que, quoi qu'il pût arriver, je ne me marierois jamais sans votre consentement.


En effet, je m'aperçus avec joie que mon scrupule ne lui déplaisoit pas; il me fit de vifs reproches sur ma promesse, mais il n'y objecta rien; tant un gentilhomme plein d'honneur a naturellement une haute idée de la foi des engagements, & regarde la parole comme une chose toujours sacrée! Au lieu donc de s'amuser à disputer sur la nullité de cette promesse, dont je ne serois jamais convenue, il m'obligea d'écrire un billet, auquel il joignit une lettre qu'il fit partir sur-le-champ. Avec quelle agitation n'attendis-je point votre réponse! Combien je fis de voeux pour vous trouver moins de délicatesse que vous deviez en avoir! Mais je vous connoissois trop pour douter de votre obéissance, & je savois que plus le sacrifice exigé vous seroit pénible, plus vous seriez prompt à vous l'imposer. La réponse vint; elle me fut cachée durant ma maladie; apres mon rétablissement mes craintes furent confirmées, & il ne me resta plus d'excuses. Au moins mon pere me déclara qu'il n'en recevroit plus; & avec l'ascendant que le terrible mot qu'il m'avoit dit lui donnoit sur mes volontés, il me fit jurer que je ne dirois rien à M. de Wolmar qui pût le détourner de m'épouser; car, ajouta-t-il, cela lui paraîtroit un jeu concerté [470] entre nous, & à quelque prix que ce soit, il faut que ce mariages'acheve ou que je meure de douleur.


Vous le savez, mon ami, ma santé, si robuste contre la fatigue, & les injures de l'air, ne peut résister aux intempéries des passions, & c'est dans mon trop sensible coeur qu'est la source de tous les maux, & de mon corps, & de mon ame. Soit que de longs chagrins eussent corrompu mon sang, soit que la nature eût pris ce tems pour l'épurer d'un levain funeste, je me sentis fort incommodée à la fin de cet entretien. En sortant de la chambre de mon pere je m'efforçai pour vous écrire un mot, & me trouvai si mal qu'en me mettant au lit j'espérai ne m'en plus relever. Tout le reste vous est trop connu; mon imprudence attira la vôtre. Vous vîntes; je vous vis, & je crus n'avoir fait qu'un de ces rêves qui vous offroient si souvent à moi durant mon délire. Mais quand j'appris que vous étiez venu, que je vous avois vu réellement, & que, voulant partager le mal dont vous ne pouviez me guérir, vous l'aviez pris à dessein, je ne pus supporter cette derniere épreuve; et voyant un si tendre amour survivre à l'espérance, le mien, que j'avois pris tant de peine à contenir, ne connut plus de frein, & se ranima bientôt avec plus d'ardeur que jamais. Je vis qu'il faloit aimer malgré moi, je sentis qu'il faloit être coupable; que je ne pouvois résister ni à mon pere ni à mon amant, & que je n'accorderois jamais les droits de l'amour, & du sang qu'aux dépens de l'honnêteté. Ainsi tous mes bons sentimens acheverent de s'éteindre, toutes mes facultés s'altérerent, le crime perdit son horreur à mes yeux, je me sentis tout [471] autre au-dedans de moi; enfin, les transports effrénés d'une passion rendue furieuse par les obstacles, me jetterent dans le plus affreux désespoir qui puisse accabler une ame; j'osai désespérer de la vertu. Votre lettre plus propre à réveiller les remords qu'à les prévenir, acheva de m'égarer. Mon coeur étoit si corrompu que ma raisonne put résister aux discours de vos philosophes. Des horreurs dont l'idée n'avoit jamais souillé mon esprit oserent s'y présenter. La volonté les combattoit encore, mais l'imagination s'accoutumoit à les voir, & si je ne portois pas d'avance le crime au fond de mon coeur, je n'y portois plus ces résolutions généreuses qui seules peuvent lui résister.


J'ai peine à poursuivre. Arrêtons un moment. Rappelez-vous ce tems de bonheur, & d'innocence où ce feu si vif & si doux dont nous étions animés épuroit tous nos sentimens, où sa sainte ardeur*[*Sainte ardeur! Julie, ah Julie! quel mot pour une femme aussi bien guérie que vous croyez l'être? ] nous rendoit la pudeur plus chére & l'honnêteté plus aimable, où les désirs mêmes ne sembloient noître que pour nous donner l'honneur de les vaincre & d'en être plus dignes l'un de l'autre. Relisez nos premieres lettres; songez à ces momens si courts & trop peu goûtés où l'amour se paroit à nos yeux de tous les charmes de la vertu, & où nous nous aimions trop pour former entre nous des liens désavoués par elle.


Qu'étions-nous, & que sommes-nous devenus? Deux tendres amans passerent ensemble une année entiere dans le plus rigoureux silence, leurs soupirs n'osoient s'exhaler, mais [472] leurs coeurs s'entendoient; ils croyoient souffrir; & ils étoient heureux. A force de s'entendre, ils se parlerent; mais, contens de savoir triompher d'eux-mêmes, & de s'en rendre mutuellement l'honorable témoignage, ils passerent une autre année dans une réserve non moins sévere; ils se disoient leurs peines, & ils étoient heureux. Ces longs combats furent mal soutenus; un instant de foiblesse les égara; ils s'oublierent dans les plaisirs; mais s'ils cesserent d'être chastes, au moins ils étoient fideles; au moins le Ciel, & la nature autorisoient les noeuds qu'ils avoient formés; au moins la vertu leur étoit toujours chére; ils l'aimoient encore, & la savoient encore honorer; ils s'étoient moins corrompus qu'avilis. Moins dignes d'être heureux, ils l'étoient pourtant encore.


Que font maintenant ces amans si tendres, qui brûloient d'une flamme si pure, qui sentoient si bien le prix de l'honnêteté? Qui l'apprendra sans gémir sur eux? Les voilà livrés au crime. L'idée même de souiller le lit conjugal ne leur fait plus d'horreur... ils méditent des adulteres! Quoi! sont-ils bien les mêmes? Leurs âmes n'ont-elles point changé? Comment cette ravissante image que le méchant n'aperçut jamais peut-elles'effacer des coeurs où elle a brillé? Comment l'attroit de la vertu ne dégoûte-t-il pas pour toujours du vice ceux qu il'ont une fois connue? Combien de siecles ont pu produire ce changement étrange? Quelle longueur de tems put détruire un si charmant souvenir, & faire perdre le vrai sentiment du bonheur à qui l'a pu savourer une fois? Ah! si le premier désordre est pénible, & lent, que tous les autres sont prompts, & faciles! Prestige des passions, tu [473] fascines ainsi la raison, tu trompes la sagesse, & changes la nature avant qu'on s'en aperçoive! On s'égare un seul moment de la vie, on se détourne d'un seul pas de la droite route; aussitôt une pente inévitable nous entraîne, & nous perd; on tombe enfin dans le gouffre, & l'on se réveille épouvanté de se trouver couvert de crimes avec un coeur né pour la vertu. Mon bon ami, laissons retomber ce voile: avons-nous besoin de voir le précipice affreux qu'il nous cache pour éviter d'en approcher? Je reprends mon récit.


M. de Wolmar arriva, & ne se rebuta pas du changement de mon visage. Mon pere ne me laissa pas respirer. Le deuil de ma mere alloit finir, & ma douleur étoit à l'épreuve du temps. Je ne pouvois alléguer ni l'un ni l'autre pour éluder ma promesse; il falut l'accomplir. Le jour qui devoit m'ôter pour jamais à vous, & à moi me parut le dernier de ma vie. J'aurois vu les apprêts de ma sépulture avec moins d'effroi que ceux de mon mariage. Plus j'approchois du moment fatal, moins je pouvois déraciner de mon coeur mes premieres affections: elles s'irritoient par mes efforts pour les éteindre. Enfin, je me lassai de combattre inutilement. Dans l'instant même où j'étois prête à jurer à un autre un éternelle fidélité, mon coeur vous juroit encore un amour éternel, & je fus menée au temple comme une victime impure qui souille le sacrifice où l'on va l'immoler.


Arrivée à l'église, je sentis en entrant une sorte d'émotion que je n'avois jamais éprouvée. Je ne sais quelle terreur vint saisir mon ame dans ce lieu simple, & auguste, tout rempli de la majesté de celui qu'on y sert. Une frayeur soudaine [474] me fit frissonner; tremblante, & prête à tomber en défaillance, j'eus peine à me traîner jusqu'au pied de la chaire. Loin de me remettre, je sentis mon trouble augmenter durant la cérémonie, & s'il me laissoit apercevoir les objets, c'étoit pour en être épouvantée. Le jour sombre de l'édifice, le profond silence des spectateurs, leur maintien modeste, & recueilli, le cortege de tous mes parents, l'imposant aspect de mon vénéré pere, tout donnoit à ce qui s'alloit passer un air de solennité qui m'excitoit à l'attention, & au respect, & qui m'eût fait frémir à la seule idée d'un parjure. Je crus voir l'organe de la Providence, & entendre la voix de Dieu dans le ministre prononçant gravement la sainte liturgie. La pureté, la dignité, la sainteté du mariage, si vivement exposées dans les paroles de l'Ecriture, ses chastes, & sublimes devoirs si importans au bonheur, à l'ordre, à la paix, à la durée du genre humain, si doux à remplir pour eux-mêmes; tout cela me fit une telle impression, que je crus sentir intérieurement une révolution subite. Une puissance inconnue sembla corriger tout à coup le désordre de mes affections, & les rétablir selon la loi du devoir, & de la nature. L'oeil é