[J.M.GALLANAR=Éditeur]
JEAN JACQUES ROUSSEAU
JULIE, OU LA NOUVELLE HELOISE.
LETTRES DE DEUX AMANS,
HABITANS D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES
ALPES.
RECUEILLIES & PUBLIEES PAR J. J.
ROUSSEAU,
NOUVELLE EDITION ORIGINALE, REVUE &
CORRIGEE PAR L'EDITEUR.
TOME SECOND.
LONDRES.
M. DCC. LXXIV.
[1] LETTRES DE DEUX AMANS, HABITANS
D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES
ALPES
QUATRIEME PARTIE
LETTRE I. DE MDE. DE WOLMAR À MADAME D'ORBE.
Que tu tardes long-tems à revenir! Toutes
ces allées & venues ne m'accommodent point.
Que d'heures se perdent à te rendre où tu devrois toujours être &
qui pis est, à t'en éloigner! L'idée de se voir pour si peu de tems
gâte tout le plaisir d'être ensemble. Ne
sens-tu pas qu'être ainsi alternativement chez toi & chez moi,
c'est n'être bien nulle part
& n'imagines-tu point quelque moyen de faire que tu sois en même
tems chez l'une & chez
l'autre?
Que faisons-nous, chére cousine ? Que
d'instans précieux nous laissons perdre, quand il
ne nous en reste plus à prodiguer! Les années se multiplient, la
jeunesse commence à fuir;
la vie s'écoule; le bonheur passager qu'elle offre est entre nos mains
& nous négligeons
d'en jouir! Te souvient-il du tems [2] où nous étions encore filles, de
ces premiers tems si
charmans & si doux qu'on ne retrouve plus dans un autre âge &
que le coeur oublie avec
tant de peine ? Combien de fois, forcées de nous séparer pour peu de
jours & même pour
peu d'heures, nous disions en nous embrassant tristement; ah! si jamais
nous disposons de
nous, on ne nous verra plus séparées! Nous en disposons maintenant
& nous passons la
moitié de l'année éloignées l'une de l'autre. Quoi! nous aimerions-nous
moins ? Chére &
tendre amie, nous le sentons toutes deux, combien le tems, l'habitude
& tes bienfaits ont
rendu notre attachement plus fort & plus indissoluble. Pour moi,
ton absence me paroit de
jour en jour plus insupportable & je ne puis plus vivre un instant
sans toi. Ce progres de
notre amitié est plus naturel qu'il ne semble: il a sa raison dans
notre situation ainsi que
dans nos caracteres. A mesure qu'on avance en âge, tous les sentimens
se concentrent . On
perd tous les jours quelque chose de ce qui nous fut cher & l'on ne
le remplace plus. On
meurt ainsi par degrés, jusqu'à ce que, n'aimant enfin que soi-même ,
on ait cessé de
sentir & de vivre avant de cesser d'exister . Mais un coeur
sensible se défend de toute sa
force contre cette mort anticipée; quand le froid commence aux
extrémités, il rassemble
autour de lui toute sa chaleur naturelle; plus il perd, plus il
s'attache à ce qui lui reste & il
tient, pour ainsi dire, au dernier objet par les liens de tous les
autres.
Voilà ce qu'il me semble éprouver déjà
quoique jeune encore. Ah! ma chére, mon pauvre
coeur a tant aimé! Il s'est épuisé de si bonne heure qu'il vieillit
avant le tems & tant [3]
d'affections diverses l'ont tellement absorbé, qu'il n'y reste plus de
place pour des
attachemens nouveaux. Tu m'as vue successivement fille, amie, amante,
épouse & mere. Tu
sais si tous ces titres m'ont été chers ! Quelques-uns de ces liens
sont détruits, d'autres
sont relâchés. Ma mere, ma tendre mere n'est plus; il ne me reste que
des pleurs à donner à sa mémoire & je ne goûte qu'à moitié le plus
doux sentiment de la nature. L'amour est éteint , il l'est pour jamais
& c'est encore une place qui ne sera point remplie. Nous avons
perdu ton digne & bon mari que j'aimois comme la chére moitié de
toi-même & qui
méritoit si bien ta tendresse & mon amitié. Si mes fils étoient
plus grands, l'amour
maternel rempliroit tous ces vuides: mais cet amour, ainsi que tous les
autres, a besoin de
communication & quel retour peut attendre une mere d'un enfant de
quatre ou cinq ans !
Nos enfans nous sont chers long-tems avant qu'ils puissent le sentir
& nous aimer à leur
tour; & cependant, on a si grand besoin de dire combien on les aime
à quelqu'un qui nous
entende! Mon mari m'entend , mais il ne me répond pas assez à ma
fantaisie; la tête ne lui
en tourne pas comme à moi: sa tendresse pour eux est trop raisonnable;
j'en veux une plus
vive & qui ressemble mieux à la mienne. Il me faut une amie, une
mere qui soit aussi folle
que moi de mes enfans & des siens. En un mot, la maternité me rend
l'amitié plus
nécessaire encore, par le plaisir de parler sans cesse de mes enfans,
sans donner de l'ennui.
Je sens que je jouis doublement des caresses de mon petit Marcellin
quand je te les vois
partager. Quand j'embrasse ta fille , je crois te presser [4] contre
mon sein. Nous l'avons dit
cent fois; en voyant tous nos petits bambins jouer ensemble, nos coeurs
unis les confondent
& nous ne savons plus à laquelle appartient chacun des trois.
Ce n'est pas tout, j'ai de fortes raisons
pour te souhaiter sans cesse auprès de moi & ton
absence m'est cruelle à plus d'un égard. Songe à mon éloignement pour
toute
dissimulation & à cette continuelle réserve où je vis depuis près
de six ans avec l'homme
du monde qui m'est le plus cher. Mon odieux secret me pese de plus en
plus & semble
chaque jour devenir plus indispensable. Plus l'honnêteté veut que je le
révele, plus la
prudence m'oblige à le garder. Conçois-tu quel état affreux c'est pour
une femme de
porter la défiance, le mensonge & la crainte jusque dans les bras
d'un époux, de n'oser
ouvrir son coeur à celui qui le possede & de lui cacher la moitié
de sa vie pour assurer le
repos de l'autre ? A qui , grand Dieu! faut-il déguiser mes plus
secretes pensées , & céler
l'intérieur d'une ame dont il auroit lieu d'être si content ? A M. de
Wolmar, à mon mari,
au plus digne époux dont le Ciel eût pu récompenser la vertu d'une
fille chaste. Pour
l'avoir trompé une fois, il faut le tromper tous les jours & me
sentir sans cesse indigne de
toutes ses bontés pour moi. Mon coeur n'ose accepter aucun témoignage
de son estime, ses
plus tendres caresses me font rougir & toutes les marques de
respect & de considération
qu'il me donne se changent dans ma conscience en opprobres & en
signes de mépris . Il est
bien dur d'avoir à se dire sans cesse: c'est une autre que moi qu'il
honore. Ah! s'il me
connoissoit, [5] il ne me traiteroit pas ainsi. Non, je ne puis
supporter cet état affreux; je ne
suis jamais seule avec cet homme respectable que je ne sois prête à
tomber à genoux
devant lui, à lui confesser ma faute & à mourir de douleur & de
honte à ses pieds.
Cependant les raisons qui m'ont retenue des
le commencement prennent chaque jour de
nouvelles forces , & je n'ai pas un motif de parler qui ne soit une
raison de me taire. En
considérant l'état paisible & doux de ma famille, je ne pense point
sans effroi qu'un seul
mot y peut causer un désordre irréparable. Après six ans passés dans
une si parfaite
union, irai-je troubler le repos d'un mari si sage & si bon, qui
n'a d'autre volonté que celle
de son heureuse épouse, ni d'autre plaisir que de voir régner dans sa
maison l'ordre & la
paix ? Contristerai-je par des troubles domestiques les vieux jours
d'un pere que je vois si
content, si charmé du bonheur de sa fille & de son ami ?
Exposerai-je ces chers enfans, ces
enfans aimables & qui promettent tant, à n'avoir qu'une éducation
négligée ou
scandaleuse , à se voir les tristes victimes de la discorde de leurs
parens, entre un pere
enflammé d'une juste indignation , agité par la jalousie & une mere
infortunée &
coupable, toujours noyée dans les pleurs ? Je connois M. de Wolmar
estimant sa femme;
que sais-je ce qu'il sera ne l'estimant plus ? Peut-être n'est-il si
modéré que parce que la
passion qui domineroit dans son caractere n'a pas encore eu lieu de se
développer.
Peut-être sera-t-il aussi violent dans l'emportement de la colere qu'il
est doux & tranquille
tant qu'il n'a nul sujet de s'irriter.
[6] Si je dois tant d'égards à tout ce qui
m'environne, ne m'en dois-je point aussi
quelques-uns à moi-même ? Six ans d'une vie honnête & réguliere
n'effacent-ils rien des
erreurs de la jeunesse & faut-il m'exposer encore à la peine d'une
faute que je pleure
depuis si long-tems ? Je te l'avoue, ma cousine, je ne tourne point
sans répugnance les yeux
sur le passé; il m'humilie jusqu'au découragement & je suis trop
sensible à la honte pour
en supporter l'idée sans retomber dans une sorte de désespoir. Le tems
qui s'est écoulé
depuis mon mariage est celui qu'il faut que j'envisage pour me rassurer
. Mon état présent
m'inspire une confiance que d'importuns souvenirs voudroient m'ôter.
J'aime à nourrir
mon coeur des sentimens d'honneur que je crois retrouver en moi. Le
rang d'épouse & de
mere m'éleve l'ame & me soutient contre les remords d'un autre état
. Quand je vois mes
enfans & leur pere autour de moi , il me semble que tout y respire
la vertu ; ils chassent de
mon esprit l'idée même de mes anciennes fautes. Leur innocence est la
sauve-garde de la
mienne ; ils m'en deviennent plus chers en me rendant meilleure &
j'ai tant d'horreur pour
tout ce qui blesse l'honnêteté , que j'ai peine à me croire la même qui
put l'oublier
autrefois. Je me sens si loin de ce que j'étois, si sûre de ce que je
suis, qu'il s'en faut peu
que je ne regarde ce que j'aurois à dire comme un aveu qui m'est
étranger & que je ne
suis plus obligée de faire.
Voilà l'état d'incertitude & d'anxiété
dans lequel je flotte sans cesse en ton absence.
Sais-tu ce qui arrivera de tout cela quelque jour ? Mon pere va bientôt
partir pour Berne,
[7] résolu de n'en revenir qu'après avoir vu la fin de ce long proces,
dont il ne veut pas
nous laisser l'embarras & ne se fiant pas trop non plus, je pense ,
à notre zele à le
poursuivre. Dans l'intervalle de son départ à son retour, je resterai
seule avec mon mari &
je sens qu'il sera presque impossible que mon fatal secret ne
m'échappe. Quand nous
avons du monde, tu sais que M. de Wolmar quitte souvent la compagnie
& fait volontiers
seul des promenades aux environs: il cause avec les paysans; il
s'informe de leur situation;
il examine l'état de leurs terres; il les aide au besoin de sa bourse
& de ses conseils. Mais
quand nous sommes seuls, il ne se promene qu'avec moi; il quitte peu sa
femme & ses
enfans & se prête à leurs petits jeux avec une simplicité si
charmante qu'alors je sens
pour lui quelque chose de plus tendre encore qu'à l'ordinaire. Ces
momens
d'attendrissement sont d'autant plus périlleux pour la réserve, qu'il
me fournit lui-même
les occasions d'en manquer & qu'il m'a cent fois tenu des propos
qui sembloient m'exciter à la confiance. Tôt ou tard il faudra que je
lui ouvre mon coeur, je le sens; mais puisque tu
veux que ce soit de concert entre nous & avec toutes les
précautions que la prudence
autorise, reviens & fais de moins longues absences, ou je ne
réponds plus de rien.
Ma douce amie, il faut achever & ce qui
reste importe assez pour me coûter le plus à dire.
Tu ne m'es pas seulement nécessaire quand je suis avec mes enfans ou
avec mon mari, mais
sur-tout quand je suis seule avec ta pauvre Julie & la solitude
m'est dangereuse
précisément parce qu'elle m'est douce & que souvent je la cherche
sans y songer. Ce n'est
[8] pas, tu le sais, que mon coeur se ressente encore de ses anciennes
blessures; non, il est
guéri, je le sens , j'en suis tres-sûre, j'ose me croire vertueuse. Ce
n'est point le présent
que je crains; c'est le passé qui me tourmente. Il est des souvenirs
aussi redoutables que le
sentiment actuel; on s'attendrit par réminiscence; on a honte de se
sentir pleurer & l'on
n'en pleure que davantage. Ces larmes sont de pitié, de regret, de
repentir; l'amour n'y a
plus de part; il ne m'est plus rien; mais je pleure les maux qu'il a
causés; je pleure le sort
d'un homme estimable que des feux indiscretement nourris ont privé du
repos & peut-être
de la vie. Hélas ! sans doute il a péri dans ce long & périlleux
voyage que le désespoir lui
a fait entreprendre. S'il vivoit, du bout du monde, il nous eût donné
de ses nouvelles; près
de quatre ans se sont écoulés depuis son départ. On dit que l'escadre
sur laquelle il est a
souffert mille désastres, qu'elle a perdu les trois quarts de ses
équipages, que plusieurs
vaisseaux sont submergés, qu'on ne sait ce qu'est devenu le reste. Il
n'est plus, il n'est plus.
Un secret pressentiment me l'annonce. L'infortuné n'aura pas été plus
épargné que tant
d'autres . La mer, les maladies, la tristesse bien plus cruelle auront
abrégé ses jours. Ainsi
s'éteint tout ce qui brille un moment sur la terre. Il manquoit aux
tourmens de ma
conscience d'avoir à me reprocher la mort d'un honnête homme. Ah! ma
chére! Quelle
ame c'étoit que la sienne !. .. comme il savoit aimer !... il méritoit
de vivre. .. il aura
présenté devant le souverain Juge une ame foible, mais saine &
aimant la vertu. .. Je
m'efforce en vain de chasser ces tristes idées; à chaque instant [9]
elles reviennent malgré
moi . Pour les bannir, ou pour les régler, ton amie a besoin de tes
soins; & puisque je ne
puis oublier cet infortuné , j'aime mieux en causer avec toi que d'y
penser toute seule.
Regarde que de raisons augmentent le besoin
continuel que j'ai de t'avoir avec moi! Plus
sage & plus heureuse , si les mêmes raisons te manquent, ton coeur
sent-il moins le même
besoin ? S'il est bien vrai que tu ne veuilles point te remarier, ayant
si peu de contentement
de ta famille, quelle maison te peut mieux convenir que celle-ci ? Pour
moi, je souffre à te
savoir dans la tienne ; car malgré ta dissimulation, je connois ta
maniere d'y vivre & ne
suis point dupe de l'air folâtre que tu viens nous étaler à Clarens. Tu
m'a bien reproché
des défauts en ma vie; mais j'en ai un très-grand à te reprocher à ton
tour; c'est que ta
douleur est toujours concentrée & solitaire. Tu te caches pour
t'affliger, comme si tu
rougissois de pleurer devant ton amie. Claire, je n'aime pas cela. Je
ne suis point injuste
comme toi; je ne blâme point tes regrets; je ne veux pas qu'au bout de
deux ans, de dix, ni
de toute ta vie , tu cesses d'honorer la mémoire d'un si tendre époux;
mais je te blâme,
après avoir passé tes plus beaux jours à pleurer avec ta Julie, de lui
dérober la douceur
de pleurer à son tour avec toi & de laver par de plus dignes larmes
la honte de celles
qu'elle versa dans ton sein . Si tu es fachée de t'affliger, ah! tu ne
connois pas la véritable
affliction! Si tu y prends une sorte de plaisir , pourquoi ne veux-tu
pas que je le partage ?
Ignores-tu que la communication des coeurs imprime à la tristesse je
[10] ne sais quoi de
doux & de touchant que n'a pas le contentement? & l'amitié
n'a-t-elle pas été
spécialement donnée aux malheureux pour le soulagement de leurs maux
& la consolation
de leurs peines?
Voilà, ma chére, des considérations que tu
devrois faire & auxquelles il faut ajouter qu'en
te proposant de venir demeurer avec moi, je ne te parle pas moins au
nom de mon mari
qu'au mien. Il m'a paru plusieurs fois surpris, presque scandalisé, que
deux amies telles
que nous n'habitassent pas ensemble; il assure te l'avoir dit à
toi-même & il n'est pas
homme à parler inconsidérément. Je ne sais quel parti tu prendras sur
mes
représentations; j'ai lieu d'espérer qu'il sera tel que je le désire.
Quoi qu'il en soit, le mien
est pris & je n'en changerai pas. Je n'ai point oublié le tems où
tu voulois me suivre en
Angleterre. Amie incomparable , c'est à présent mon tour. Tu connois
mon aversion pour
la ville, mon goût pour la campagne, pour les travaux rustiques &
l'attachement que trois
ans de séjour m'ont donné pour ma maison de Clarens. Tu n'ignores pas,
non plus, quel
embarras c'est de déménager avec toute une famille; & combien ce
seroit abuser de la
complaisance de mon pere de le transplanter si souvent. Hé bien! si tu
ne veux pas quitter
ton ménage & venir gouverner le mien, je suis résolue à prendre une
maison à Lausanne
où nous irons tous demeurer avec toi. Arrange-toi là-dessus; tout le
veut; mon coeur, mon
devoir, mon bonheur, mon honneur conservé, ma raison recouvrée, mon
état , mon mari,
mes enfans, moi-même, je te dois tout ; tout ce que j'ai de bien me
[11] vient de toi, je ne
vois rien qui ne m'y rappelle & sans toi je ne suis rien. Viens
donc ma bien-aimée, mon
ange tutélaire, viens conserver ton ouvrage, viens jouir de tes
bienfaits. N'ayons plus
qu'une famille, comme nous n'avons qu'une ame pour la chérir; tu
veilleras sur
l'éducation de mes fils, je veillerai sur celle de ta fille: nous nous
partagerons les devoirs de
mere & nous en doublerons les plaisirs. Nous éleverons nos coeurs
ensemble à celui qui
purifia le mien par tes soins & n'ayant plus rien à desirer en ce
monde, nous attendrons en
paix l'autre vie dans le sein de l'innocence & de l'amitié.
LETTRE II. REPONSE DE MDE. D'ORBE
A MDE. DE WOLMAR.
Mon Dieu, cousine, que ta lettre m'a donné
de plaisir ! Charmante prêcheuse !. ..
charmante, en vérité. Mais prêcheuse pourtant. Pérorant à ravir : des
oeuvres, peu de
nouvelles. L'architecte Athénien . .. ce beau diseur !. .. tu sais
bien. . . dans ton vieux
Plutarque. .. Pompeuses descriptions, superbe temple !. .. quand il a
tout dit, l'autre vient;
un homme uni; l'air simple, grave & posé. .. comme qui diroit, ta
cousine Claire. .. D'une
voix creuse, lente & même un peu nasale .. .. Ce qu'il a dit,
je le ferai.Il se [12] tait & les
mains de battre. Adieu l'homme aux phrases. Mon enfant, nous sommes ces
deux
Architectes; le temple dont il s'agit est celui de l'amitié.
Résumons un peu les belles choses que tu
m'as dites. Premierement, que nous nous
aimions; & puis, que je t'étois nécessaire; & puis, que tu me
l'étois aussi ; & puis,
qu'étant libres de passer nos jours ensemble , il les y faloit passer.
Et tu as trouvé tout cela
toute seule ? Sans mentir tu es une éloquente personne! Oh bien! que je
t'apprenne à quoi
je m'occupois de mon côté, tandis que tu méditois cette sublime lettre.
Après cela, tu
jugeras toi-même lequel vaut le mieux de ce que tu dis, ou de ce que je
fais.
A peine eus-je perdu mon mari, que tu
remplis le vuide qu'il avoit laissé dans mon coeur.
De son vivant il en partageoit avec toi les affections; dès qu'il ne
fut plus, je ne fus qu'à toi
seule & selon ta remarque sur l'accord de la tendresse maternelle
& de l'amitié, ma fille
même n'étoit pour nous qu'un lien de plus. Non seulement, je résolus
dès-lors de passer le
reste de ma vie avec toi; mais je formai un projet plus étendu. Pour
que nos deux familles
n'en fissent qu'une, je me proposai, supposant tous les rapports
convenables, d'unir un
jour ma fille à ton fils aîné & ce nom de mari trouvé d'abord par
plaisanterie, me parut
d'heureux augure pour le lui donner un jour tout de bon.
Dans ce dessein, je cherchai d'abord à
lever les embarras d'une succession embrouillée &
me trouvant assez de bien pour sacrifier quelque chose à la liquidation
du reste, je [13] ne
songeai qu'à mettre le partage de ma fille en effets assurés & à
l'abri de tout proces. Tu
sais que j'ai des fantaisies sur bien des choses: ma folie dans
celle-ci étoit de te surprendre.
Je m'étois mise en tête d'entrer un beau matin dans ta chambre, tenant
d'une main mon
enfant, de l'autre un porte-feuille & de te présenter l'un &
l'autre avec un beau
compliment pour déposer en tes mains la mere, la fille & leur bien,
c'est-à-dire la dot de
celle-ci. Gouverne-la, voulois-je te dire, comme il convient aux
intérêts de ton fils; car c'est
désormois son affaire & la tienne; pour moi je ne m'en mêle plus.
Remplie de cette charmante idée, il falut
m'en ouvrir à quelqu''un qui m'aidât à
l'exécuter. Or devine qui j'ai choisi pour cette confidence? Un certain
M. de Wolmar: ne le
connoîtrois-tu point? Mon mari, cousine? Oui, ton mari, cousine. Ce
même homme à qui
tu as tant de peine à cacher un secret qu'il lui importe de ne pas
savoir, est celui qui t'en a
su faire un qu'il t'eût été si doux d'apprendre. C'étoit là le vrai
sujet de tous ces
entretiens mystérieux dont tu nous faisois si comiquement la guerre.Tu
vois comme ils sont
dissimulés, ces maris. N'est-il pas bien plaisant que ce soient eux qui
nous accusent de
dissimulation ? J'exigeois du tien davantage encore. Je voyois fort
bien que tu méditois le
même projet que moi, mais plus en dedans & comme celle qui n'exhale
ses sentimens qu'à
mesure qu'on s'y livre. Cherchant donc à te ménager une surprise plus
agréable, je volois
que quand tu lui proposerois notre réunion, il ne parût pas fort
approuver cet
empressement & [14] se montrât un peu froid à consentir. Il me fit
là-dessus une réponse
que j'ai retenue & que tu dois bien retenir; car je doute que
depuis qu'il y a des maris au
monde aucun d'eux en ait fait une pareille. La voici " Petite cousine,
je connois Julie. .. je la
connois bien. .. mieux qu'elle ne croit, peut-être. Son coeur est trop
honnête pour qu'on
doive résister à rien de ce qu'elle désire & trop sensible pour
qu'on le puisse sans
l'affliger. Depuis cinq ans que nous sommes unis, je ne crois pas
qu'elle ait reçu de moi le
moindre chagrin; j'espere mourir sans lui en avoir jamais fait aucun ."
Cousine, songes-y
bien: voilà quel est le mari dont tu médites sans cesse de troubler
indiscretement le repos.
Pour moi, j'eus moins de délicatesse, ou
plus de confiance en ta douceur; & j'éloignai si
naturellement les discours auxquels ton coeur te ramenoit souvent, que
ne pouvant taxer le
mien de s'attiédir pour toi, tu t'allas mettre dans la tête que
j'attendois de secondes noces
& que je t'aimois mieux que toute autre chose, hormis un mari. Car,
vois-tu, ma pauvre
enfant , tu n'as pas un secret mouvement qui m'échappe. Je te devine ,
je te pénetre; je
perce jusqu'au plus profond de ton ame & c'est pour cela que je
t'ai toujours adorée. Ce
soupçon, qui te faisoit si heureusement prendre le change, m'a paru
excellent à nourrir. Je
me suis mise à faire la veuve coquette assez bien pour t'y tromper
toi-même. C'est un rôle
pour lequel le talent me manque moins que l'inclination. J'ai
adroitement employé cet air
agaçant que je ne sais pas mal prendre & avec [15] lequel je me
suis quelquefois amusée à
persifler plus d'un jeune fat. Tu en as été tout-à-fait la dupe &
m'as crue prête à
chercher un successeur à l'homme du monde auquel il étoit le moins aisé
d'en trouver.
Mais je suis trop franche pour pouvoir me contrefaire long-tems &
tu t'es bientôt
rassurée. Cependant , je veux te rassurer encore mieux en t'expliquant
mes vrais sentimens
sur ce point.
Je te l'ai dit cent fois étant fille; je
n'étois point faite pour être femme. S'il eût dépendu
de moi, je ne me serois point mariée. Mais dans notre sexe , on
n'achete la liberté que par
l'esclavage & il faut commencer par être servante pour devenir sa
maîtresse un jour.
Quoique mon pere ne me gênât pas, j'avois des chagrins dans ma famille.
Pour m'en
délivrer, j'épousai donc M. d'Orbe. Il étoit si honnête homme &
m'aimoit si tendrement,
que je l'aimai sincerement à mon tour . L'expérience me donna du
mariage une idée plus
avantageuse que celle que j'en avois conçue & détruisit les
impressions que m'en avoit
laissées la Chaillot. M . d'Orbe me rendit heureuse & ne s'en
repentit pas . Avec un autre
j'aurois toujours rempli mes devoirs, mais je l'aurois désolé & je
sens qu'il faloit un aussi
bon mari pour faire de moi une bonne femme. Imaginerois-tu que c'est de
cela même que
j'avois à me plaindre ? Mon enfant, nous nous aimions trop, nous
n'étions point gais. Une
amitié plus légere eût été plus folâtre; je l'aurois préférée & je
crois que j'aurois mieux
aimé vivre moins contente & pouvoir rire plus souvent.
A cela se joignirent les sujets
particuliers d'inquiétude que [16] me donnoit ta situation. Je
n'ai pas besoin de te rappeler les dangers que t'a fait courir une
passion mal réglée. Je les
vis en frémissant. Si tu n'avois risqué que ta vie, peut-être un reste
de gaieté ne m'eût-il
pas tout-à-fait abandonnée: mais la tristesse & l'effroi
pénétrerent mon ame & jusqu'à
ce que je t'aye vu mariée, je n'ai pas eu moment de pure joie. Tu
connus ma douleur, tu la
sentis. Elle a beaucoup fait sur ton bon coeur & je ne cesserai de
bénir ces heureuses
larmes qui sont peut-être la cause de ton retour au bien.
Voilà comment s'est passé tout le tems que
j'ai vécu avec mon mari. Juge si depuis que
Dieu me l'a ôté, je pourrois espérer d'en retrouver un autre qui fût
autant selon mon
coeur & si je suis tentée de le chercher. Non, cousine, le mariage
est un état trop grave; sa
dignité ne va point avec mon humeur, elle m'attriste & me sied mal,
sans compter que
toute gêne m'est insupportable. Pense, toi qui me connois, ce que peut
être à mes yeux un
lien dans lequel je n'ai pas ri durant sept ans sept petites fois à mon
aise! Je ne veux pas
faire comme toi la matrone à vingt-huit ans. Je me trouve une petite
veuve assez piquante,
assez mariable encore & je crois que si j'étois homme, je
m'accommoderois assez de moi.
Mais me remarier, cousine! Ecoute, je pleure bien sincerement mon
pauvre mari, j'aurois
donné la moitié de ma vie pour passer l'autre avec lui; & pourtant,
s'il pouvoit revenir, je
ne le reprendrois, je crois, lui-même, que parce que je l'avois déjà
pris.
Je viens de t'exposer mes véritables
intentions. Si je n'ai [17] pu les exécuter encore
malgré les soins de M. de Wolmar, c'est que les difficultés semblent
croître avec mon zele à les surmonter. Mais mon zele sera le plus fort
& avant que l'été se passe , j'espere me
réunir à toi pour le reste de nos jours.
Il reste à me justifier du reproche de te
cacher mes peines , & d'aimer à pleurer loin de
toi: je ne le nie pas, c'est à quoi j'emploie ici le meilleur tems que
j'y passe. Je n'entre
jamais dans ma maison sans y retrouver des vestiges de celui qui me la
rendoit chére. Je
n'y fais pas un pas, je n'y fixe pas un objet sans appercevoir quelque
signe de sa tendresse
& de la bonté de son coeur ; voudrois-tu que le mien n'en fût pas
ému ? Quand je suis ici,
je ne sens que la perte que j'ai faite . Quand je suis près de toi, je
ne vois que ce qui m'est
resté. Peux-tu me faire un crime de ton pouvoir sur mon humeur? Si je
pleure en ton
absence & si je ris près de toi, d'où vient cette différence ?
Petite ingrate , c'est que tu me
consoles de tout & que je ne sais plus m'affliger de rien quand je
te possede.
Tu as dit bien des choses en faveur de
notre ancienne amitié; mais je ne te pardonne pas
d'oublier celle qui me fait le plus d'honneur; c'est de te chérir
quoique tu m'éclipses. Ma
Julie, tu es faite pour régner. Ton empire est le plus absolu que je
connoisse. Il s'étend
jusque sur les volontés & je l'éprouve plus que personne. Comment
cela se fait-il, cousine
? Nous aimons toutes deux la vertu; l'honnêteté nous est également
chére; nos talens sont
les mêmes; j'ai presque autant d'esprit que toi & ne suis guere
moins jolie. Je sais fort bien
tout cela & malgré tout cela tu m'en [18] imposes, tu me subjugues,
tu m'atterres , ton
génie écrase le mien & je ne suis rien devant toi. Lors même que tu
vivois dans des
liaisons que tu te reprochois & que n'ayant point imité ta faute
j'aurois dû prendre
l'ascendant à mon tour, il ne te demeuroit pas moins. Ta foiblesse, que
je blâmois me
sembloit presque une vertu; je ne pouvois m'empêcher d'admirer en toi
ce que j'aurois
repris dans une autre. Enfin dans ce tems-là même, je ne t'abordois
point sans un certain
mouvement de respect involontaire & il est sûr que toute ta
douceur, toute la familiarité de
ton commerce étoit nécessaire pour me rendre ton amie: naturellement ,
je devois être ta
servante. Explique si tu peux cette énigme; quant à moi, je n'y entends
rien.
Mais si fait pourtant, je l'entends un peu
& je crois même l'avoir autrefois expliquée. C'est
que ton coeur vivifie tous ceux qui l'environnent & leur donne pour
ainsi dire un nouvel être dont ils sont forcés de lui faire hommage,
puisqu'ils ne l'auroient point eu sans lui. Je
t'ai rendu d'importans services, j'en conviens; tu m'en fais souvenir
si souvent qu'il n'y a
pas moyen de l'oublier. Je ne le nie point; sans moi tu étois perdue .
Mais qu'ai-je fait que
te rendre ce que j'avois reçu de toi ? Est-il possible de te voir
long-tems sans se sentir
pénétrer l'ame des charmes de la vertu & des douceurs de l'amitié ?
Ne sais-tu pas que
tout ce qui t'approche est par toi-même armé pour ta défense & que
je n'ai par-dessus les
autres que l'avantage des gardes de Sésostris, d'être de ton âge &
de ton sexe & d'avoir été élevée avec toi ? Quoi qu'il en soit,
Claire se console de [19] valoir moins que Julie, en
ce que sans Julie elle vaudroit bien moins encore; & puis à te dire
la vérité, je crois que
nous avions grand besoin l'une de l'autre & que chacune des deux y
perdroit beaucoup si le
sort nous eût séparées.
Ce qui me fâche le plus dans les affaires
qui me retiennent encore ici, c'est le risque de ton
secret , toujours prêt à s'échapper de ta bouche. Considere, je t'en
conjure , que ce qui te
porte à le garder est une raison forte & solide & que ce qui te
porte à le révéler n'est
qu'un sentiment aveugle. Nos soupçons même que ce secret n'en est plus
un pour celui
qu'il intéresse, nous sont une raison de plus pour ne le lui déclarer
qu'avec la plus grande
circonspection. Peut-être la réserve de ton mari est-elle un exemple
& une leçon pour
nous: car en de pareilles matieres il y a souvent une grande différence
entre ce qu'on feint
d'ignorer & ce qu'on est forcé de savoir. Attends donc, je l'exige,
que nous en délibérions
encore une fois. Si tes pressentimens étoient fondés & que ton
déplorable ami ne fût plus,
le meilleur parti qui resteroit à prendre seroit de laisser son
histoire & tes malheurs
ensevelis avec lui. S'il vit, comme je l'espere, le cas peut devenir
différent ; mais encore
faut-il que ce cas se présente. En tout état de cause crois-tu ne
devoir aucun égard aux
derniers conseils d'un infortuné dont tous les maux sont ton ouvrage?
A l'égard des dangers de la solitude, je
conçois & j'approuve tes alarmes, quoique je les
sache très-mal fondées. Tes fautes passées te rendent craintive; j'en
augure d'autant [20]
mieux du présent & tu le serois bien moins s'il te restoit plus de
sujet de l'être. Mais je ne
puis te passer ton effroi sur le sort de notre pauvre ami . A présent
que tes affections ont
changé d'espece, crois qu'il ne m'est pas moins cher qu'à toi.
Cependant j'ai des
pressentimens tout contraires aux tiens & mieux d'accord avec la
raison. Milord Edouard a
reçu deux fois de ses nouvelles & m'a écrit à la seconde qu'il
étoit dans la mer du Sud,
ayant déjà passé les dangers dont tu parles. Tu sais cela aussi bien
que moi & tu t'affliges
comme si tu n'en savois rien. Mais ce que tu ne sais pas & qu'il
faut t'apprendre, c'est que
le vaisseau sur lequel il est a été vu il y a deux mois à la hauteur
des Canaries, faisant
voile en Europe. Voilà ce qu'on écrit de Hollande à mon pere & dont
il n'a pas manqué
de me faire part, selon sa coutume de m'instruire des affaires
publiques beaucoup plus
exactement que des siennes. Le coeur me dit , à moi, que nous ne serons
pas long-tems sans
recevoir des nouvelles de notre philosophe & que tu en seras pour
tes larmes, à moins
qu'après l'avoir pleuré mort , tu ne pleures de ce qu'il est en vie.
Mais , Dieu merci, tu
n'en es plus là.
Deh! fosse or qui quel miser pur un poco,
Ch'é già di piangere e di viver lasso la!*
[* Eh! Que n'est-il un moment ici ce pauvre
malheureux déjà las de souffrir & de vivre!]
Voilà ce que j'avois à te répondre. Celle
qui t'aime t'offre & partage la douce espérance
d'une éternelle réunion. Tu vois que tu n'en as formé le projet ni
seule ni la premiere &
[21] que l'exécution en est plus avancée que tu ne pensois. Prends donc
patience encore cet été, ma douce amie: il vaut mieux tarder à se
rejoindre que d'avoir encore à se séparer.
Hé bien! belle Madame, ai-je tenu parole
& mon triomphe est-il complet ? Allons, qu'on se
jette à genoux, qu'on baise avec respect cette lettre & qu'on
reconnoisse humblement qu'au
moins une fois en la vie Julie de Wolmar a été vaincue en amitié.*[*
Que cette bonne
Suissesse est heureuse d'être gaie, quand elle est gaie sans esprit,
sans naiveté, sans finesse!
Elle ne se doute pas apprêts qu'il faut parmi nous pour faire passer la
bonne humeur. Elle
ne fait pas qu'on n'a point cette bonne humeur pour foi mais pour les
autres & qu'on ne rit
pas pour rire, mais pour être applaudi.]
LETTRE III. DE L'AMANT DE JULIE A MDE .
D'ORBE.
Ma cousine, ma bienfaitrice, mon amie;
j'arrive des extrémités de la terre & j'en rapporte
un coeur tout plein de vous. J'ai passé quatre fois la ligne; j'ai
parcouru les deux
hémispheres; j'ai vu les quatre parties du monde; j'en ai mis le
diametre entre nous; j'ai
fait le tour entier du globe & n'ai pu vous échapper un moment. On
a beau fuir ce qui nous
est cher, son image, plus vite que la mer & les vents, nous suit au
bout de l'univers &
par-tout où l'on se porte, avec soi l'on y porte ce qui nous fait
vivre. J'ai beaucoup [22]
souffert; j'ai vu souffrir davantage. Que d'infortunés j'ai vus mourir!
Hélas! ils mettoient
un si grand prix à la vie! & moi je leur ai survécu !. . .
Peut-être étois-je en effet moins à
plaindre; les miseres de mes compagnons m'étoient plus sensibles que
les miennes; je les
voyois tout entiers à leurs peines; ils devoient souffrir plus que moi.
Je me disois: Je suis
mal ici, mais il est un coin sur la terre où je suis heureux &
paisible & je me
dédommageois au bord du lac de Geneve de ce que j'endurois sur l'Océan.
J'ai le bonheur
en arrivant de voir confirmer mes espérances ; Milord Edouard m'apprend
que vous
jouissez toutes deux de la paix & de la santé & que, si vous en
particulier avez perdu le
doux titre d'épouse, il vous reste ceux d'amie & de mere, qui
doivent suffire à votre
bonheur. Je suis trop pressé de vous envoyer cette lettre, pour vous
faire à présent un
détail de mon voyage; j'ose espérer d'en avoir bientôt une occasion
plus commode. Je me
contente ici de vous en donner une légere idée, plus pour exciter que
pour satisfaire votre
curiosité. J'ai mis près de quatre ans au trajet immense dont je viens
de vous parler & suis
revenu dans le même vaisseau sur lequel j'étois parti, le seul que le
commandant ait
ramené de son escadre.
J'ai vu d'abord l'Amérique méridionale, ce
vaste continent que le manque de fer a soumis
aux Européens & dont ils ont fait un désert pour s'en assurer
l'empire . J'ai vu les côtes
du Brésil, où Lisbonne & Londres puisent leurs trésors & dont
les peuples misérables
foulent aux pieds l'or & les diamans sans oser y porter la main.
J'ai traversé paisiblement
[23] les mers orageuses qui sont sous le cercle antarctique; j'ai
trouvé dans la mer
Pacifique les plus effroyables tempêtes.
E in mar dubbioso sotto ignoto polo
Provai l'onde fallaci, e'l vento infido.*
[*Et sur des mers suspectes, sous un pôle
inconnu, j'éprouvai la trahison de l'onde &
l'infidélité des vents.]
J'ai vu de loin le séjour de ces prétendus
géants*[*Les Patagons.] qui ne sont grands
qu'en courage & dont l'indépendance est plus assurée par une vie
simple & frugale que
par une haute stature. J'ai séjourné trois mois dans une île déserte
& délicieuse, douce &
touchante image de l'antique beauté de la nature & qui semble être
confinée au bout du
monde pour y servir d'asile à l'innocence & à l'amour persécutés;
mais l'avide Européen
suit son humeur farouche en empêchant l'Indien paisible de l'habiter
& se rend justice en
ne l'habitant pas lui-même.
J'ai vu sur les rives du Mexique & du
Pérou le même spectacle que dans le Brésil: j'en ai
vu les rares & infortunés habitants, tristes restes de deux
puissans peuples, accablés de
fers, d'opprobre & de miseres au milieu de leurs riches métaux,
reprocher au Ciel en
pleurant les trésors qu'il leur a prodigués. J'ai vu l'incendie affreux
d'une ville entiere
sans résistance & sans défenseurs. Tel est le droit de la guerre
parmi les peuples savants,
humains & polis de l'Europe; on ne se borne pas à faire à son
ennemi tout le mal dont on
peut tirer du profit: mais on compte pour un profit tout le mal qu'on
peut lui faire à pure
perte. J'ai côtoyé presque [24] toute la partie occidentale de
l'Amérique, non sans être
frappé d'admiration en voyant quinze cens lieues de côte & la plus
grande mer du monde
sous l'empire d'une seule puissance qui tient pour ainsi dire en sa
main les clefs d'un
hémisphere du globe.
Après avoir traversé la grande mer, j'ai
trouvé dans l'autre continent un nouveau
spectacle. J'ai vu la plus nombreuse & la plus illustre nation de
l'univers soumise à une
poignée de brigands; j'ai vu de près ce peuple célebre & n'ai plus
été surpris de le
trouver esclave. Autant de fois conquis qu'attaqué, il fut toujours en
proie au premier
venu & le sera jusqu'à la fin des siecles. Je l'ai trouvé digne de
son sort, n'ayant pas même
le courage d'en gémir. Lettré, lâche, hypocrite & charlatan;
parlant beaucoup sans rien
dire, plein d'esprit sans aucun génie, abondant en signes & stérile
en idées; poli,
complimenteur, adroit, fourbe & fripon; qui met tous les devoirs en
étiquettes, toute la
morale en simagrées & ne connaît d'autre humanité que les
salutations & les révérences.
J'ai surgi dans une seconde île déserte, plus inconnue, plus charmante
encore que la
premiere & où le plus cruel accident faillit à nous confiner pour
jamais. Je fus le seul
peut-être qu'un exil si doux n'épouvanta point. Ne suis-je pas
désormais partout en exil ?
J'ai vu dans ce lieu de délices & d'effroi ce que peut tenter
l'industrie humaine pour tirer
l'homme civilisé d'une solitude où rien ne lui manque & le
replonger dans un gouffre de
nouveaux besoins.
J'ai vu dans le vaste Océan, où il devroit
être si doux à [25] des hommes d'en rencontrer
d'autres, deux grands vaisseaux se chercher, se trouver, s'attaquer, se
battre avec fureur,
comme si cet espace immense eût été trop petit pour chacun d'eux. Je
les ai vus vomir l'un
contre l'autre le fer & les flammes. Dans un combat assez court,
j'ai vu l'image de l'enfer;
j'ai entendu les cris de joie des vainqueurs couvrir les plaintes des
blessés , & les
gémissemens des mourants. J'ai reçu en rougissant ma part d'un immense
butin; je l'ai
reçu, mais en dépôt; & s'il fut pris sur des malheureux, c'est à
des malheureux qu'il sera
rendu.
J'ai vu l'Europe transportée à l'extrémité
de l'Afrique par les soins de ce peuple avare,
patient & laborieux, qui a vaincu par le tems & la constance
des difficultés que tout
l'héroÏsme des autres peuples n'a jamais pu surmonter. J'ai vu ces
vastes & malheureuses
contrées qui ne semblent destinées qu'à couvrir la terre de troupeaux
d'esclaves. A leur
vil aspect j'ai détourné les yeux de dédain, d'horreur & de pitié;
& voyant la quatrieme
partie de mes semblables changée en bêtes pour le service des autres,
j'ai gémi d'être
homme.
Enfin j'ai vu dans mes compagnons de voyage
un peuple intrépide & fier, dont l'exemple
& la liberté rétablissoient à mes yeux l'honneur de mon espece,
pour lequel la douleur &
la mort ne sont rien & qui ne craint au monde que la faim &
l'ennui. J'ai vu dans leur chef
un capitaine, un soldat, un pilote, un sage , un grand homme & pour
dire encore plus
peut-être, le digne ami d'Edouard Bomston; mais ce que je n'ai point vu
dans le monde
entier, c'est quelqu'un [26] qui ressemble à Claire d'Orbe, à Julie
d'Etange & qui puisse
consoler de leur perte un coeur qui sut les aimer.
Comment vous parler de ma guérison ? C'est
de vous que je dois apprendre à la
connaître. Reviens-je plus libre , & plus sage que je ne suis parti
? J'ose le croire & ne puis
l'affirmer. La même image regne toujours dans mon coeur; vous savez
s'il est possible
qu'elle s'en efface ; mais son empire est plus digne d'elle & si je
ne me fais pas illusion, elle
regne dans ce coeur infortuné comme dans le vôtre. Oui, ma cousine, il
me semble que sa
vertu m'a subjugué, que je ne suis pour elle que le meilleur & le
plus tendre ami qui fût
jamais, que je ne fais plus que l'adorer comme vous l'adorez vous-même
; ou plutôt il me
semble que mes sentimens ne se sont pas affaiblis, mais rectifiés;
& avec quelque soin que
je m'examine, je les trouve aussi purs que l'objet qui les inspire. Que
puis-je vous dire de
plus jusqu'à l'épreuve qui peut m'apprendre à juger de moi ? Je suis
sincere & vrai; je
veux être ce que je dois être: mais comment répondre de mon coeur avec
tant de raisons
de m'en défier ? Suis-je le maître du passé ? Puis-je empêcher que
mille feux ne m'aient
autrefois dévoré ? Comment distinguerai-je par la seule imagination ce
qui est de ce qui
fut? & comment me représenterai-je amie celle que je ne vis jamais
qu'amante ? Quoi que
vous pensiez peut-être du motif secret de mon empressement, il est
honnête & raisonnable;
il mérite que vous l'approuviez. Je réponds d'avance au moins de mes
intentions. Souffrez
que je vous voie & m'examinez vous-même; ou laissez-moi voir Julie
& je saurai ce que je
suis.
[27] Je dois accompagner Milord Edouard en
Italie. Je passerai près de vous! & je ne vous
verrois point! Pensez-vous que cela se puisse ? Eh! si vous aviez la
barbarie de l'exiger,
vous mériteriez de n'être pas obéie . Mais pourquoi l'exigeriez-vous ?
N'êtes-vous pas
cette même Claire, aussi bonne & compatissante que vertueuse &
sage, qui daigna m'aimer
des sa plus tendre jeunesse & qui doit m'aimer bien plus encore
aujourd'hui que je lui dois
tout.*[* Que lui doit-il donc tant, à elle qui a fait les malheurs de
sa vie ? Malheureux
questionneur! Il lui doit l'honneur, la vertu, le repos de celle qu'il
aime; il lui doit tout.]
Non, non, chére & charmante amie, un si cruel refus ne seroit ni de
vous ni fait pour moi;
il ne mettra point le comble à ma misere. Encore une fois, encore une
fois en ma vie, je
déposerai mon coeur à vos pieds . Je vous verrai, vous y consentirez.
Je la verrai, elle y
consentira. Vous connoissez trop bien toutes deux mon respect pour
elle. Vous savez si je
suis homme à m'offrir à ses yeux en me sentant indigne d'y paraître.
Elle a déploré si
long-tems l'ouvrage de ses charmes, ah! qu'elle voie une fois l'ouvrage
de sa vertu!
P.S. Milord Edouard est retenu pour
quelques tems encore ici par des affaires; s'il m'est
permis de vous voir , pourquoi ne prendrois-je pas les devans pour être
plus tôt auprès de
vous?
[28] LETTRE IV. DE M. DE WOLMAR A L'AMANT
DE JULIE.
Quoique nous ne nous connoissions pas
encore, je suis chargé de vous écrire. La plus sage
& la plus chérie des femmes vient d'ouvrir son coeur à son heureux
époux . Il vous croit
digne d'avoir été aimé d'elle & il vous offre sa maison.
L'innocence & la paix y regnent;
vous y trouverez l'amitié, l'hospitalité, l'estime, la confiance.
Consultez votre coeur; & s'il
n'y a rien là qui vous effraye, venez sans crainte. Vous ne partirez
point d'ici sans y laisser
un ami.
Wolmar.
P.S. Venez, mon ami; nous vous attendons
avec empressement. Je n'aurai pas la douleur
que vous nous deviez un refus.
Julie.
[29] LETTRE V. DE MDE. D'ORBE A L'AMANT DE
JULIE.
Dans cette lettre étoit incluse la
précédente.
Bien arrivé! cent fois le bien arrivé, cher
Saint-Preux ! car je prétends que ce nom*[*
C'est celui qu'elle lui avoit donné devant ses gens à son précédent
voyage. Voyez Tome II,
Lettre XLII.] vous demeure, au moins dans notre société. C'est, je
crois, vous dire assez
qu'on n'entend pas vous en exclure, à moins que cette exclusion ne
vienne de vous. En
voyant par la lettre ci-jointe que j'ai fait plus que vous ne me
demandiez, apprenez à
prendre un peu plus de confiance en vos amis & à ne plus reprocher
à leur coeur des
chagrins qu'ils partagent quand la raison les force à vous en donner.
M. de Wolmar veut
vous voir; il vous offre sa maison, son amitié, ses conseils: il n'en
faloit pas tant pour
calmer toutes mes craintes sur votre voyage & je m'offenserois
moi-même si je pouvois un
moment me défier de vous. Il fait plus, il prétend vous guérir &
dit que ni Julie, ni lui, ni
vous, ni moi, ne pouvons être parfaitement heureux sans cela. Quoique
j'attende beaucoup
de sa sagesse & plus de votre vertu , j'ignore quel sera le succès
de cette entreprise. Ce que
je sais bien, c'est qu'avec la femme qu'il a, le soin qu'il veut
prendre est une pure
générosité pour vous.
[30] Venez donc, mon aimable ami, dans la
sécurité d'un coeur honnête, satisfaire
l'empressement que nous avons tous de vous embrasser & de vous voir
paisible & content;
venez dans votre pays & parmi vos amis vous délasser de vos voyages
& oublier tous les
maux que vous avez soufferts. La derniere fois que vous me vîtes,
j'étois une grave
matrone & mon amie étoit à l'extrémité; mais à présent qu'elle se
porte bien & que je
suis redevenue fille, me voilà tout aussi folle & presque aussi
jolie qu'avant mon mariage.
Ce qu'il y a du moins de bien sûr, c'est que je n'ai point changé pour
vous & que vous
feriez bien des fois le tour du monde avant d'y trouver quelqu'un qui
vous aimât comme
moi.
LETTRE VI. DE SAINT PREUX A MILORD EDOUARD.
Je me leve au milieu de la nuit pour vous
écrire. Je ne saurois trouver un moment de repos.
Mon coeur agité , transporté, ne peut se contenir au dedans de moi; il
a besoin de
s'épancher. Vous qui l'avez si souvent garanti du désespoir, soyez le
cher dépositaire des
premiers plaisirs qu'il ait goûtés depuis si longtemps.
Je l'ai vue, milord! mes yeux l'ont vue!
J'ai entendu sa voix; ses mains ont touché les
miennes; elle m'a reconnu; elle a marqué de la joie à me voir; elle m'a
appelé [31] son
ami, son cher ami; elle m'a reçu dans sa maison; plus heureux que je ne
fus de ma vie je
loge avec elle sous un même toit & maintenant que je vous écris, je
suis à trente pas d'elle.
Mes idées sont trop vives pour se succéder;
elles se présentent toutes ensemble; elles se
nuisent mutuellement. Je vais m'arrêter & reprendre haleine, pour
tâcher de mettre
quelque ordre dans mon récit.
A peine après une si longue absence
m'étois-je livré près de vous aux premiers transports
de mon coeur, en embrassant mon ami, mon libérateur & mon pere, que
vous songeâtes au
voyage d'Italie. Vous me le fîtes desirer dans l'espoir de m'y soulager
enfin du fardeau de
mon inutilité pour vous. Ne pouvant terminer sitôt les affaires qui
vous retenoient à
Londres, vous me proposâtes de partir le premier pour avoir plus de
tems à vous attendre
ici. Je demandai la permission d'y venir ; je l'obtins, je partis &
quoique Julie s'offrît
d'avance à mes regards, en songeant que j'allois m'approcher d'elle, je
sentis du regret à
m'éloigner de vous. Milord, nous sommes quittes, ce seul sentiment vous
a tout payé.
Il ne faut pas vous dire que durant toute
la route, je n'étois occupé que de l'objet de mon
voyage; mais une chose à remarquer, c'est que je commençai de voir sous
un autre point
de vue ce même objet qui n'étoit jamais sorti de mon coeur. Jusque-là
je m'étois toujours
rappellé Julie brillante comme autrefois des charmes de sa premiere
jeunesse. J'avois
toujours vu ses beaux yeux animés du feu qu'elle [32] m'inspirait; ses
traits chéris
n'offroient à mes regards que des garans de mon bonheur , son amour
& le mien se
mêloient tellement avec sa figure, que je ne pouvois les en séparer.
Maintenant j'allois voir
Julie mariée, Julie mere, Julie indifférente . Je m'inquiétois des
changemens que huit ans
d'intervalle avoient pu faire à sa beauté. Elle avoit eu la petite
vérole; elle s'en trouvoit
changée: à quel point le pouvait-elle être ? Mon imagination me
refusoit opiniâtrement
des taches sur ce charmant visage; & sitôt que j'en voyois un
marqué de petite vérole, ce
n'étoit plus celui de Julie. Je pensois encore à l'entrevue que nous
allions avoir, à la
réception qu'elle m'alloit faire. Ce premier abord se présentoit à mon
esprit sous mille
tableaux différens & ce moment qui devoit passer si vite revenoit
pour moi mille fois le
jour.
Quand j'appercus la cime des monts, le
coeur me battit fortement, en me disant: elle est là.
La même chose venoit de m'arriver en mer à la vue des côtes d'Europe.
La même chose
m'étoit arrivée autrefois à Meillerie en découvrant la maison du baron
d'Etange. Le
monde n'est jamais divisé pour moi qu'en deux régions : celle où elle
est & celle où elle
n'est pas. La premiere s'étend quand je m'éloigne & se resserre à
mesure que j'approche,
comme un lieu où je ne dois jamais arriver. Elle est à présent bornée
aux murs de sa
chambre. Hélas! ce lieu seul est habité; tout le reste de l'univers est
vide.
Plus j'approchois de la Suisse, plus je me
sentois ému . L'instant où des hauteurs du Jura
je découvris le lac de Geneve [33] fut un instant d'extase & de
ravissement . La vue de mon
pays, de ce pays si chéri, où des torrens de plaisirs avoient inondé
mon coeur; l'air des
Alpes si salutaire & si pur; le doux air de la patrie, plus suave
que les parfums de l'Orient;
cette terre riche & fertile, ce paysage unique, le plus beau dont
l'oeil humain fut jamais
frappé; ce séjour charmant auquel je n'avois rien trouvé d'égal dans le
tour du monde;
l'aspect d'un peuple heureux & libre; la douceur de la saison, la
sérénité du climat; mille
souvenirs délicieux qui réveilloient tous les sentimens que j'avois
goûtés; tout cela me
jettoit dans des transports que je ne puis décrire & sembloit me
rendre à la fois la
jouissance de ma vie entiere.
En descendant vers la côte je sentis une
impression nouvelle dont je n'avois aucune idée;
c'étoit un certain mouvement d'effroi qui me resserroit le coeur &
me troubloit malgré
moi. Cet effroi, dont je ne pouvois démêler la cause, croissoit à
mesure que j'approchois
de la ville: il ralentissoit mon empressement d'arriver & fit enfin
de tels progres, que je
m'inquiétois autant de ma diligence que j'avois fait jusque-là de ma
lenteur. En entrant à
Vevai, la sensation que j'éprouvai ne fut rien moins qu'agréable: je
fus saisi d'une violente
palpitation qui m'empêchoit de respirer; je parlois d'une voix altérée
& tremblante. J'eus
peine à me faire entendre en demandant M. de Wolmar; car je n'osai
jamais nommer sa
femme. On me dit qu'il demeuroit à Clarens. Cette nouvelle m'ôta de
dessus la poitrine un
poids de cinq cens livres & prenant les deux lieues qui me
restoient à [34] faire pour un
répit, je me réjouis de ce qui m'eût désolé dans un autre tems; mais
j'appris avec un vrai
chagrin que Madame d'Orbe étoit à Lausanne. J'entrai dans une auberge
pour reprendre
les forces qui me manquaient: il me fut impossible d'avaler un seul
morceau; je suffoquois
en buvant & ne pouvois vider un verre qu'à plusieurs reprises. Ma
terreur redoubla quand
je vis mettre les chevaux pour repartir. Je crois que j'aurois donné
tout au monde pour
voir briser une roue en chemin. Je ne voyois plus Julie; mon
imagination troublée ne me
présentoit que des objets confus; mon ame étoit dans un tumulte
universel. Je connoissois
la douleur & le désespoir ; je les aurois préférés à cet horrible
état. Enfin je puis dire
n'avoir de ma vie éprouvé d'agitation plus cruelle que celle où je me
trouvai durant ce
court trajet, & je suis convaincu que je ne l'aurois pu supporter
une journée entiere.
En arrivant, je fis arrêter à la grille,
& me sentant hors d'état de faire un pas, j'envoyai le
postillon dire qu'un étranger demandoit à parler à M. de Wolmar. Il
étoit à la
promenade avec sa femme. On les avertit, & ils vinrent par un autre
côté, tandis que, les
yeux fichés sur l'avenue, j'attendois dans des transes mortelles d'y
voir paroître
quelqu'un.
A peine Julie m'eut-elle apperçu qu'elle me
reconnut. A l'instant, me voir, s'écrier, courir,
s'élancer dans mes bras, ne fut pour elle qu'une même chose. A ce son
de voix je me sens
tressaillir; je me retourne, je la vois, je la sens. O milord! ô mon
ami. . . je ne puis parler. ..
Adieu [35] crainte; adieu terreur, effroi, respect humain. Son regard,
son cri, son geste, me
rendent en un moment la confiance , le courage & les forces. Je
puise dans ses bras la
chaleur & la vie; je pétille de joie en la serrant dans les miens.
Un transport sacré nous
tient dans un long silence étroitement embrassés, & ce n'est
qu'après un si doux
saisissement que nos voix commencent à se confondre, & nos yeux à
mêler leurs pleurs.
M. de Wolmar étoit là; je le savais, je le voyais, mais qu'aurais-je pu
voir ? Non, quand
l'univers entier se fût réuni contre moi, quand l'appareil des tourmens
m'eût environné,
je n'aurois pas dérobé mon coeur à la moindre de ces caresses, tendres
prémices d'une
amitié pure & sainte que nous emporterons dans le ciel!
Cette premiere impétuosité suspendue,
Madame de Wolmar me prit par la main, & se
retournant vers son mari, lui dit avec une certaine grâce d'innocence
& de candeur dont je
me sentis pénétré: Quoiqu'il soit mon ancien ami, je ne vous le
présente pas, je le reçois
de vous, & ce n'est qu'honoré de votre amitié qu'il aura désormois
la mienne.Si les
nouveaux amis ont moins d'ardeur que les anciens, me dit-il en
m'embrassant, ils seront
anciens à leur tour, & ne céderont point aux autres. Je reçus ses
embrassements , mais
mon coeur venoit de s'épuiser, & je ne fis que les recevoir.
Après cette courte scene, j'observai du
coin de l'oeil qu'on avoit détaché ma malle &
remisé ma chaise. Julie me prit sous le bras, & je m'avançai avec
eux vers la maison,
presque oppressé d'aise de voir qu'on y prenoit possession de moi.
Ce fut alors qu'en contemplant plus
paisiblement ce visage [36] adoré, que j'avois cru
trouver enlaidi, je vis avec une surprise amere & douce qu'elle
étoit réellement plus belle
& plus brillante que jamais. Ses traits charmans se sont mieux
formés encore; elle a pris
un peu plus d'embonpoint qui ne fait qu'ajouter à son éblouissante
blancheur. La petite
vérole n'a laissé sur ses joues que quelques légeres traces presque
imperceptibles. Au lieu
de cette pudeur souffrante qui lui faisoit autrefois sans cesse baisser
les yeux, on voit la
sécurité de la vertu s'allier dans son chaste regard à la douceur &
à la sensibilité; sa
contenance, non moins modeste, est moins timide; un air plus libre
& des grâces plus
franches ont succédé à ces manieres contraintes, mêlées de tendresse
& de honte; & si le
sentiment de sa faute la rendoit alors plus touchante, celui de sa
pureté la rend
aujourd'hui plus céleste.
A peine étions-nous dans le salon qu'elle
disparut & rentra le moment d'après. Elle n'étoit
pas seule. Qui pensez-vous qu'elle amenoit avec elle ? Milord,
c'étoient ses enfans! ses deux
enfans plus beaux que le jour & portant déjà sur leur physionomie
enfantine le charme &
l'attroit de leur mere! Que devins-je à cet aspect ? Cela ne peut ni se
dire ni se
comprendre; il faut le sentir. Mille mouvemens contraires
m'assaillirent à la fois; mille
cruels & délicieux souvenirs vinrent partager mon coeur. O
spectacle! ô regrets! Je me
sentois déchirer de douleur & transporter de joie. Je voyais, pour
ainsi dire, multiplier
celle qui me fut si chére. Hélas! je voyois au même instant la trop
vive preuve qu'elle ne
m'étoit plus rien & mes pertes sembloient se multiplier avec elle.
Elle me les amena par la main. Tenez, me
dit-elle d'un [37] ton qui me perça l'ame, voilà
les enfans de votre amie: ils seront vos amis un jour; soyez le leur
des aujourd'hui.
Aussitôt ces deux petites créatures s'empresserent autour de moi, me
prirent les mains &
m'accablant de leurs innocentes caresses, tournerent vers
l'attendrissement toute mon émotion. Je les pris dans mes bras l'un
& l'autre; & les pressant contre ce coeur agité:
Chers & aimables enfans, dis-je avec un soupir, vous avez à remplir
une grande tâche.
Puissiez-vous ressembler à ceux de qui vous tenez la vie; puissiez-vous
imiter leurs vertus
& faire un jour par les vôtres la consolation de leurs amis
infortunés! Madame de Wolmar
enchantée me sauta au cou une seconde fois & sembloit me vouloir
payer par ses caresses
de celles que je faisois à ses deux fils. Mais quelle différence du
premier embrassement à
celui-là! Je l'éprouvai avec surprise. C'étoit une mere de famille que
j'embrassais ; je la
voyois environnée de son époux & des ses enfans ; ce cortege m'en
imposait. Je trouvois
sur son visage un air de dignité qui ne m'avoit pas frappé d'abord; je
me sentois forcé de
lui porter une nouvelle sorte de respect ; sa familiarité m'étoit
presque à charge; quelque
belle qu'elle me parût, j'aurois baisé le bord de sa robe de meilleur
coeur que sa joue: des
cet instant, en un mot , je connus qu'elle ou moi n'étions plus les
mêmes & je commençai
tout de bon à bien augurer de moi.
M. de Wolmar me prenant par la main, me
conduisit ensuite au logement qui m'étoit
destiné. Voilà, me dit-il en y entrant, votre appartement: il n'est
point celui d'un étranger;
il ne sera plus celui d'un autre; & désormois il restera [38] vide
ou occupé par vous. Jugez
si ce compliment me fut agréable; mais je ne le méritois pas encore
assez pour l'écouter
sans confusion . M. de Wolmar me sauva l'embarras d'une réponse . Il
m'invita à faire un
tour de jardin. Là, il fit si bien que je me trouvai plus à mon aise;
& prenant le ton d'un
homme instruit de mes anciennes erreurs, mais plein de confiance dans
ma droiture, il me
parla comme un pere à son enfant & me mit à force d'estime dans
l'impossibilité de la
démentir. Non, milord, il ne s'est pas trompé; je n'oublierai point que
j'ai la sienne & la
vôtre à justifier. Mais pourquoi faut-il que mon coeur se resserre à
ses bienfaits ?
Pourquoi faut-il qu'un homme que je dois aimer soit le mari de Julie?
Cette journée sembloit destinée à tous les
genres d'épreuves que je pouvois subir.
Revenus auprès de Madame de Wolmar, son mari fut appelé pour quelque
ordre à
donner; & je restai seul avec elle. Je me trouvai alors dans un
nouvel embarras, le plus
pénible & le moins prévu de tous. Que lui dire ? comment débuter ?
Oserais-je rappeler
nos anciennes liaisons & des tems si présens à ma mémoire ?
Laisserais-je penser que je
les eusse oubliés ou que je ne m'en souciasse plus? Quel supplice de
traiter en étrangere
celle qu'on porte au fond de son coeur! Quelle infamie d'abuser de
l'hospitalité pour lui
tenir des discours qu'elle ne doit plus entendre! Dans ces perplexités
je perdois toute
contenance; le feu me montoit au visage; je n'osois ni parler, ni lever
les yeux, ni faire le
moindre geste; & je crois que je serois resté dans cet état violent
[39] jusqu'au retour de
son mari, si elle ne m'en eût tiré. Pour elle, il ne parut pas que ce
tête-à-tête l'eût gênée
en rien. Elle conserva le même maintien & les mêmes manieres
qu'elle avoit auparavant,
elle continua de me parler sur le même ton; seulement je crus voir
qu'elle essayoit d'y
mettre encore plus de gaieté & de liberté, jointe à un regard, non
timide & tendre, mais
doux & affectueux, comme pour m'encourager à me rassurer & à
sortir d'une contrainte
qu'elle ne pouvoit manquer d'apercevoir.
Elle me parla de mes longs voyages: elle
vouloit en savoir les détails, ceux sur-tout des
dangers que j'avois courus, des maux que j'avois endurés; car elle
n'ignoroit pas,
disait-elle que son amitié m'en devoit le dédommagement. Ah! Julie, lui
dis-je avec
tristesse, il n'y a qu'un moment que je suis avec vous; voulez-vous
déjà me renvoyer aux
Indes?Non pas, dit-elle en riant, mais j'y veux aller à mon tour.
Je lui dis que je vous avois donné une
relation de mon voyage, dont je lui apportois une
copie. Alors, elle me demanda de vos nouvelles avec empressement. Je
lui parlai de vous &
ne pus le faire sans lui retracer les peines que j'avois souffertes
& celles que je vous avois
données. Elle en fut touchée; elle commença d'un ton plus sérieux à
entrer dans sa
propre justification & à me montrer qu'elle avoit dû faire tout ce
qu'elle avoit fait . M. de
Wolmar rentra au milieu de son discours; & ce qui me confondit,
c'est qu'elle le continua
en sa présence exactement comme s'il n'y eût pas été. Il ne put
s'empêcher de sourire en
démêlant mon étonnement . [40] après qu'elle eut fini, il me dit: Vous
voyez un exemple
de la franchise qui regne ici. Si vous voulez sincerement être
vertueux, apprenez à l'imiter:
c'est la seule priere & la seule leçon que j'aie à vous faire . Le
premier pas vers le vice est
de mettre du mystere aux actions innocentes; & quiconque aime à se
cacher a tôt ou tard
raison de se cacher. Un seul précepte de morale peut tenir lieu de tous
les autres, c'est
celui-ci: ne fais ni ne dis jamais rien que tu ne veuilles que tout le
monde voie & entende; &
pour moi, j'ai toujours regardé comme le plus estimable des hommes ce
Romain qui
vouloit que sa maison fût construite de maniere qu'on vît tout ce qui
s'y faisait.
J'ai, continua-t-il, deux partis à vous
proposer: choisissez librement celui qui vous
conviendra le mieux, mais choisissez l'un ou l'autre. Alors, prenant la
main de sa femme &
la mienne, il me dit en la serrant: Notre amitié commence; en voici le
cher lien ; qu'elle soit
indissoluble. Embrassez votre soeur & votre amie; traitez-la
toujours comme telle; plus
vous serez familier avec elle, mieux je penserai de vous. Mais vivez
dans le tête-à-tête
comme si j'étois présent, ou devant moi comme si je n'y étois pas:
voilà tout ce que je
vous demande. Si vous préférez le dernier parti , vous le pouvez sans
inquiétude; car,
comme je me réserve le droit de vous avertir de tout ce qui me déplaira
, tant que je ne
dirai rien vous serez sûr de ne m'avoir point déplu.
Il y avoit deux heures que ce discours
m'auroit fort embarrassé; mais M. de Wolmar
commençoit à prendre une si grande autorité sur moi, que j'y étois déjà
presque
accoutumé. Nous [41] recommençâmes à causer paisiblement tous trois
& chaque fois
que je parlois à Julie je ne manquois point de l'appeller Madame .
Parlez-moi franchement,
dit enfin son mari en m'interrompant; dans l'entretien de tout à
l'heure disiez-vous
Madame? Non, dis-je un peu déconcerté; mais la bienséance. .. la
bienséance, reprit-il,
n'est que le masque du vice; où la vertu regne, elle est inutile; je
n'en veux point. Appellez
ma femmeJulie en ma présence, ou Madame en particulier;
cela m'est indifférent. Je
commençai de connoître alors à quel homme j'avois à faire & je
résolus bien de tenir
toujours mon coeur en état d'être vu de lui.
Mon corps épuisé de fatigue avoit grand
besoin de nourriture & mon esprit de repos; je
trouvai l'un & l'autre à table. Après tant d'années d'absence &
de douleurs, après de si
longues courses, je me disois dans une sorte de ravissement, je suis
avec Julie, je la vois, je
lui parle; je suis à table avec elle, elle me voit sans inquiétude,
elle me reçoit sans crainte,
rien ne trouble le plaisir que nous avons d'être ensemble. Douce &
précieuse innocence, je
n'avois point goûté tes charmes & ce n'est que d'aujourd'hui que je
commence d'exister
sans souffrir.
Le soir en me retirant je passai devant la
chambre des maîtres de la maison; je les y vis
entrer ensemble; je gagnai tristement la mienne & ce moment ne fut
pas pour moi le plus
agréable de la journée.
Voilà, Milord, comment s'est passée cette
premiere entrevue, désirée si passionnément &
si cruellement redoutée. J'ai tâché de me recueillir depuis que je suis
seul; je me [42] suis
efforcé de sonder mon coeur; mais l'agitation de la journée précédente
s'y prolonge
encore & il m'est impossible de juger si tôt de mon véritable état.
Tout ce que je sais tres
certainement, c'est que si mes sentimens pour elle n'ont pas changé
d'espece, ils ont au
moins bien changé de forme; que j'aspire toujours à voir un tiers entre
nous & que je
crains autant le tête-à-tête que je le désirois autrefois.
Je compte aller dans deux ou trois jours à
Lausanne. Je n'ai vu Julie encore qu'à demi
quand je n'ai pas vu sa cousine, cette aimable & chére amie à qui
je dois tant, qui
partagera sans cesse avec vous mon amitié, mes soins, ma reconnaissance
& tous les
sentimens dont mon coeur est resté le maître. A mon retour, je ne
tarderai pas à vous en
dire davantage. J'ai besoin de vos avis & je veux m'observer de
près. Je sais mon devoir &
le remplirai. Quelque doux qu'il me soit d'habiter cette maison, je
l'ai résolu, je le jure: si
je m'aperçois jamais que je m'y plais trop, j'en sortirai dans
l'instant.
[43] LETTRE VII. DE MDE. DE WOLMAR A MDE.
D'ORBE
Si tu nous avois accordé le délai que nous
te demandions, tu aurois eu le plaisir avant ton
départ d'embrasser ton protégé. Il arriva avant-hier & vouloit
t'aller voir aujourd'hui;
mais une espece de courbature, fruit de la fatigue & du voyage, le
retient dans sa chambre
& il a été saigné *[*Pourquoi saigné ? Est-ce aussi la mode en
Suisse?] ce matin.
D'ailleurs, j'avois bien résolu, pour te punir, de ne le pas laisser
partir sitôt ; & tu n'as
qu'à le venir voir ici, ou je promets que tu ne le verras de long-tems.
Vraiment cela seroit
bien imaginé qu'il vît séparément les inséparables!
En vérité, ma cousine, je ne sais quelles
vaines terreurs m'avoient fasciné l'esprit sur ce
voyage & j'ai honte de m'y être opposée avec tant d'obstination.
Plus je craignois de le
revoir, plus je serois fâchée aujourd'hui de ne l'avoir pas vu; car sa
présence a détruit
des craintes qui m'inquiétoient encore & qui pouvoient devenir
légitimes à force de
m'occuper de lui . Loin que l'attachement que je sens pour lui
m'effraye, je crois que s'il
m'étoit moins cher je me défierois plus de moi; mais je l'aime aussi
tendrement que
jamais, sans l'aimer de la même maniere. C'est de la comparaison de ce
que j'éprouve à sa
vue & de ce que j'éprouvois jadis que je tire la sécurité de mon
état présent & [44] dans
des sentimens si divers la différence se fait sentir à proportion de
leur vivacité.
Quant à lui, quoique je l'aie reconnu du
premier instant , je l'ai trouvé fort changé; & ce
qu'autrefois je n'aurois guere imaginé possible, à bien des égards il
me paroit changé en
mieux. Le premier jour il donna quelques signes d'embarras & j'eus
moi-même bien de la
peine à lui cacher le mien; mais il ne tarda pas à prendre le ton ferme
& l'air ouvert qui
convient à son caractere. Je l'avois toujours vu timide & craintif;
la frayeur de me
déplaire & peut-être la secrete honte d'un rôle peu digne d'un
honnête homme, lui
donnoient devant moi je ne sois quelle contenance servile & basse
dont tu t'es plus d'une
fois moquée avec raison. Au lieu de la soumission d'un esclave, il a
maintenant le respect
d'un ami qui honorer ce qu'il estime; il tient avec assurance des
propos honnêtes; il n'a pas
peur que ses maximes de vertu contrarient ses intérêts; il ne craint ni
de se faire tort, ni de
me faire affront, en louant les choses louables; & l'on sent dans
tout ce qu'il dit la confiance
d'un homme droit & sûr de lui-même, qui tire de son propre coeur
l'approbation qu'il ne
cherchoit autrefois que dans mes regards. Je trouve aussi que l'usage
du monde &
l'expérience lui ont ôté ce ton dogmatique & tranchant qu'on prend
dans le cabinet; qu'il
est moins prompt à juger les hommes depuis qu'il en a beaucoup observé,
moins pressé
d'établir des propositions universelles depuis qu'il a tant vu
d'exceptions & qu'en général
l'amour de la vérité l'a guéri de l'esprit de systeme; de sorte qu'il
est devenu [45] moins
brillant & plus raisonnable & qu'on s'instruit beaucoup mieux
avec lui depuis qu'il n'est
plus si savant.
Sa figure est changée aussi & n'est pas
moins bien; sa démarche est plus assurée; sa
contenance est plus libre, son port est plus fier: il a rapporté de ses
campagnes un certain
air martial qui lui sied d'autant mieux, que son geste, vif &
prompt quand il s'anime, est
d'ailleurs plus grave & plus posé qu'autrefois. C'est un marin dont
l'attitude est
flegmatique & froide & le parler bouillant & impétueux. A
trente ans passés son visage est
celui de l'homme dans sa perfection & joint au feu de la jeunesse
la majesté de l'âge mûr.
Son teint n'est pas reconnaissable; il est noir comme un More & de
plus fort marqué de la
petite vérole. Ma chére, il te faut tout dire: ces marques me font
quelque peine à regarder
, & je me surprends souvent à les regarder malgré moi.
Je crois m'apercevoir que, si je l'examine,
il n'est pas moins attentif à m'examiner. après
une si longue absence, il est naturel de se considérer mutuellement
avec une sorte de
curiosité; mais si cette curiosité semble tenir de l'ancien
empressement, quelle différence
dans la maniere aussi bien que dans le motif! Si nos regards se
rencontrent moins souvent,
nous nous regardons avec plus de liberté. Il semble que nous ayons une
convention tacite
pour nous considérer alternativement. Chacun sent, pour ainsi dire,
quand c'est le tour de
l'autre & détourne les yeux à son tour. Peut-on revoir sans
plaisir, quoique l'émotion n'y
soit plus, ce qu'on aima si tendrement autrefois & qu'on aime si
purement [46] aujourd'hui
? Qui sait si l'amour-propre ne cherche point à justifier les erreurs
passées ? Qui sait si
chacun des deux, quand la passion cesse de l'aveugler, n'aime point
encore à se dire: Je
n'avais pas trop mal choisi ? Quoi qu'il en soit, je te le répete sans
honte, je conserve pour
lui des sentimens tres doux qui dureront autant que ma vie. Loin de me
reprocher ces
sentiments, je m'en applaudis; je rougirais de ne les avoir pas comme
d'un vice de caractere
, & de la marque d'un mauvais coeur. Quant à lui, j'ose croire
qu'après la vertu je suis ce
qu'il aime le mieux au monde. Je sens qu'il s'honore de mon estime; je
m'honore à mon
tour de la sienne & mériterai de la conserver. Ah! si tu voyais
avec quelle tendresse il
caresse me enfans, si tu savois quel plaisir il prend à parler de toi,
cousine, tu connaîtrais
que je lui suis encore chere.
Ce qui redouble ma confiance dans l'opinion
que nous avons toutes deux de lui, c'est que
M. de Wolmar la partage & qu'il en pense par lui-même, depuis qu'il
l'a vu, tout le bien
que nous lui en avions dit. Il m'en a beaucoup parlé ces deux soirs, en
se félicitant du parti
qu'il a pris & me faisant la guerre de ma résistance. Non, me
disait-il hier, nous ne
laisserons point un si honnête homme en doute sur lui-même; nous lui
apprendrons à
mieux compter sur sa vertu; & peut-être un jour jouirons-nous avec
plus d'avantage que
vous ne pensez du fruit des soins que nous allons prendre. Quant à
présent, je commence
déjà par vous dire que son caractere me plaît & que je l'estime
sur-tout par un côté dont
il ne se doute guere, savoir la [47] froideur qu'il a vis-à-vis de moi.
Moins il me témoigne
d'amitié , plus il m'en inspire; je ne saurais vous dire combien je
craignais d'en être
caressé. C'étoit la premiere épreuve que je lui destinais. Il doit s'en
présenter une seconde
*[*La lettre où il étoit question de cette seconde épreuve a été
supprimée; mais j'aurai
soin d'en parler dans l'occasion.] sur laquelle je l'observerai; après
quoi je ne l'observerai
plus. Pour celle-ci, lui dis-je, elle ne prouve autre chose que la
franchise de son caractere;
car jamais il ne peut se résoudre autrefois à prendre un air soumis
& complaisant avec
mon pere, quoiqu'il y eût un si grand intérêt & que je l'en eusse
instamment prié . Je vis
avec douleur qu'il s'ôtoit cette unique ressource & ne pus lui
savoir mauvais gré de ne
pouvoir être faux en rien.Le cas est bien différent, reprit mon mari;
il y a entre votre pere
& lui une antipathie naturelle fondée sur l'opposition de leurs
maximes. Quant à moi, qui
n'ai ni systemes ni préjugés, je suis sûr qu'il ne me hait point
naturellement. Aucun
homme ne me hait; un homme sans passion ne peut inspirer d'aversion à
personne; mais je
lui ai ravi son bien, il ne me le pardonnera pas sitôt. Il ne m'en
aimera que plus
tendrement, quand il sera parfaitement convaincu que le mal que je lui
ai fait ne
m'empêche pas de le voir de bon oeil. S'il me caressoit à présent, il
seroit un fourbe ; s'il
ne me caressoit jamais, il seroit un monstre.
Voilà, ma Claire, à quoi nous en sommes;
& je commence à croire que le Ciel bénira la
droiture de nos coeurs & les intentions bienfaisantes de mon mari.
Mais je suis [48] bien
bonne d'entrer dans tous ces détails : tu ne mérites pas que j'aie tant
de plaisir à
m'entretenir avec toi: j'ai résolu de ne te plus rien dire; & si tu
veux en savoir davantage,
viens l'apprendre.
P.S. Il faut pourtant que je te dise encore
ce qui vient de se passer au sujet de cette lettre.
Tu sais avec quelle indulgence M. de Wolmar reçut l'aveu tardif que ce
retour imprévu
me força de lui faire. Tu vis avec quelle douceur il sut essuyer mes
pleurs & dissiper ma
honte . Soit que je ne lui eusse rien appris, comme tu l'as assez
raisonnablement
conjecturé, soit qu'en effet il fût touché d'une démarche qui ne
pouvoit être dictée que
par le repentir, non seulement il a continué de vivre avec moi comme
auparavant, mais il
semble avoir redoublé de soins, de confiance, d'estime & vouloir me
dédommager à force
d'égards de la confusion que cet aveu m'a coûté. Ma cousine, tu connais
mon coeur; juge
de l'impression qu'y fait une pareille conduite!
Sitôt que je le vis résolu à laisser venir
notre ancien maître , je résolus de mon côté de
prendre contre moi la meilleure précaution que je pusse employer; ce
fut de choisir mon
mari même pour mon confident, de n'avoir aucun entretien particulier
qui ne lui fût
rapporté & de n'écrire aucune lettre qui ne lui fût montrée. Je
m'imposai même d'écrire
chaque lettre comme s'il ne la devoit point voir & de la lui
montrer ensuite. Tu trouveras
un article dans celle-ci qui m'est venu de cette maniere [49] & si
je n'ai pu m'empêcher, en
l'écrivant, de songer qu'il le verrait, je me rends le témoignage que
cela ne m'y a pas fait
changer un mot: mais quand j'ai voulu lui porter ma lettre il s'est
moqué de moi & n'a pas
eu la complaisance de la lire.
Je t'avoue que j'ai été un peu piquée de ce
refus, comme s'il s'étoit défié de ma bonne
foi. Ce mouvement ne lui a pas échappé: le plus franc & le plus
généreux des hommes
m'a bientôt rassurée. Avouez, m'a-t-il dit , que dans cette lettre vous
avez moins parlé de
moi qu'à l'ordinaire. J'en suis convenue. Etait-il séant d'en beaucoup
parler pour lui
montrer ce que j'en aurais dit ? Eh bien! a-t-il repris en souriant,
j'aime mieux que vous
parliez de moi davantage & ne point savoir ce que vous en direz.
Puis il a poursuivi d'un
ton plus sérieux : Le mariage est un état trop austere & trop grave
pour supporter toutes
les petites ouvertures de coeur qu'admet la tendre amitié. Ce dernier
lien tempere
quelquefois à propos l'extrême sévérité de l'autre & il est bon
qu'une femme honnête &
sage puisse chercher auprès d'une fidele amie les consolations, les
lumieres & les conseils
qu'elle n'oseroit demander à son mari sur certaines matieres. Quoique
vous ne disiez
jamais rien entre vous dont vous n'aimassiez à m'instruire, gardez-vous
de vous en faire
une loi, de peur que ce devoir ne devienne une gêne & que vos
confidences n'en soient
moins douces en devenant plus étendues. Croyez-moi, les épanchemens de
l'amitié se
retiennent devant un témoin, quel qu'il soit. [50] Il y a mille secrets
que trois amis doivent
savoir & qu'ils ne peuvent se dire que deux à deux. Vous
communiquez bien les mêmes
choses à votre amie & à votre époux, mais non pas de la même
maniere; & si vous voulez
tout confondre, il arrivera que vos lettres seront écrites plus à moi
qu'à elle & que vous ne
serez à votre aise ni avec l'un ni avec l'autre. C'est pour mon intérêt
autant que pour le
vôtre que je vous parle ainsi. Ne voyez-vous pas que vous craignez déjà
la juste honte de
me louer en ma présence ? Pourquoi voulez-vous nous ôter, à vous le
plaisir de dire à
votre amie combien votre mari vous est cher, à moi, celui de penser que
dans vos plus
secrets entretiens vous aimez à parler bien de lui ? Julie! Julie !
a-t-il ajouté en me serrant
la main & me regardant avec bonté, vous abaisserez-vous à des
précautions si peu dignes
de ce que vous êtes & n'apprendrez-vous jamais à vous estimer votre
prix?
Ma chére amie, j'aurais peine à dire
comment s'y prend cet homme incomparable, mais je
ne sais plus rougir de moi devant lui. Malgré que j'en aie, il m'éleve
au-dessus de
moi-même & je sens qu'à force de confiance il m'apprend à la
mériter.
[51] LETTRE VIII. REPONSE DE MDE. D'ORBE A
MDE. DE WOLMAR.
Comment, cousine, notre voyageur est arrivé
& je ne l'ai pas vu encore à mes pieds
chargé des dépouilles de l'Amérique ? Ce n'est pas lui, je t'en
avertis, que j'accuse de ce
délai; car je sais qu'il lui dure autant qu'à moi: mais je vois qu'il
n'a pas aussi bien oublié
que tu dis son ancien métier d'esclave & je me plains moins de sa
négligence que de ta
tyrannie. Je te trouve aussi fort bonne de vouloir qu'une prude grave
& formaliste comme
moi fasse les avances & que toute affaire cessante, je coure baiser
un visage noir & crotu,
*[*Marqué de petite vérole. Terme du pays.] qui a passé quatre fois
sous le soleil & vu le
pays des épices! Mais tu me fais rire sur-tout quand tu te presses de
gronder de peur que je
ne gronde la premiere. Je voudrois bien savoir de quoi tu te mêles.
C'est mon métier de
quereller; j'y prends plaisir, je m'en acquitte à merveille & cela
me va très-bien; mais toi,
tu y est gauche on ne peut davantage & ce n'est point du tout ton
fait. En revanche, si tu
savois combien tu as de grâce à avoir tort , combien ton air confus
& ton oeil suppliant te
rendent charmante, au lieu de gronder tu passerois ta vie à demander
pardon, sinon par
devoir, au moins par coquetterie.
[52] Quant à présent, demande-moi pardon de
toutes manieres. Le beau projet que celui
de prendre son mari pour son confident & l'obligeante précaution
pour une aussi sainte
amitié que la nôtre! Amie injuste & femme pusillanime! à qui te
fieras-tu de ta vertu sur
la terre, si tu te défies de tes sentiments & des miens ? Peux-tu,
sans nous offenser toutes
deux, craindre ton coeur & mon indulgence dans les noeuds sacrés où
tu vis ? J'ai peine à
comprendre comment la seule idée d'admettre un tiers dans les secrets
caquetages de deux
femmes ne t'a pas révoltée. Pour moi, j'aime fort à babiller à mon aise
avec toi; mais si je
savois que l'oeil d'un homme eût jamais fureté mes lettres, je n'aurais
plus de plaisir à
t'écrire; insensiblement la froideur s'introduiroit entre nous avec la
réserve & nous ne
nous aimerions plus que comme deux autres femmes. Regarde à quoi nous
exposoit ta sotte
défiance, si ton mari n'eût été plus sage que toi.
Il a tres prudemment fait de ne vouloir
point lire ta lettre . Il en eût peut-être été moins
content que tu n'espérais & moins que je ne le suis moi-même, à qui
l'état où je t'ai vue
apprend à mieux juger de celui où je te vois. Tous ces sages
contemplatifs, qui ont passé
leur vie à l'étude du coeur humain, en savent moins sur les vrais
signes de l'amour que la
plus bornée des femmes sensibles . M. de Wolmar auroit d'abord remarqué
que ta lettre
entiere est employée à parler de notre ami & n'auroit point vu
l'apostille où tu n'en dis
pas un mot. Si tu avais écrit cette apostille, il y a dix ans, mon
enfant, je ne sais comment tu
aurais fait, mais [53] l'ami y seroit toujours rentré par quelque coin,
d'autant plus que le
mari ne la devoit point voir.
M. de Wolmar auroit encore observé
l'attention que tu as mise à examiner son hôte & le
plaisir que tu prends à le décrire; mais il mangeroit Aristote &
Platon avant de savoir
qu'on regarde son amant & qu'on ne l'examine pas. Tout examen exige
un sang-froid qu'on
n'a jamais en voyant ce qu'on aime.
Enfin il s'imagineroit que tous ces
changemens que tu as observés seroient échappés à
une autre; & moi j'ai bien peur au contraire d'en trouver qui te
seront échappés. Quelque
différent que ton hôte soit de ce qu'il était, il changeroit davantage
encore, que, si ton
coeur n'avoit point changé, tu le verrais toujours le même. Quoi qu'il
en soit, tu détournes
les yeux quand il te regarde : c'est encore un fort bon signe. Tu les
détournes, cousine ? Tu
ne les baisses donc plus ? Car suremen tu n'as pas pris un mot pour
l'autre. Crois-tu que
notre sage eût aussi remarqué cela?
Une autre chose tres capable d'inquiéter un
mari, c'est je ne sais quoi de touchant &
d'affectueux qui reste dans ton langage au sujet de ce qui te fut cher.
En te lisant, en
t'entendant parler, on a besoin de te bien connoître pour ne pas se
tromper à tes
sentiments; on a besoin de savoir que c'est seulement d'un ami que tu
parles, ou que tu
parles ainsi de tous tes amis; mais quant à cela, c'est un effet
naturel de ton caractere, que
ton mari connaît trop bien pour s'en alarmer. Le moyen que dans un
coeur si tendre la
pure amitié n'ait pas encore un peu l'air de l'amour ? Ecoute, [54]
cousine: tout ce que je te
dis doit bien te donner du courage, mais non de la témérité. Tes
progres sont sensibles &
c'est beaucoup. Je ne comptais que sur ta vertu & je commence à
compter aussi sur ta
raison: je regarde à présent ta guérison sinon comme parfaite, au moins
comme facile &
tu en as précisément assez fait pour te rendre inexcusable si tu
n'acheves pas.
Avant d'être à ton apostille, j'avais déjà
remarqué le petit article que tu as eu la
franchise de ne pas supprimer ou modifier en songeant qu'il seroit vu
de ton mari. Je suis
sûre qu'en le lisant il eût, s'il se pouvait, redoublé pour toi
d'estime; mais il n'en eût pas été plus content de l'article. En
général, ta lettre étoit tres propre à lui donner beaucoup
de confiance en ta conduite , & beaucoup d'inquiétude sur ton
penchant. Je t'avoue que
ces marques de petite vérole, que tu regardes tant, me font peur; &
jamais l'amour ne
s'avisa d'un plus dangereux fard. Je sais que ceci ne seroit rien pour
une autre; mais,
cousine, souviens-t'en toujours, celle que la jeunesse & la figure
d'un amant n'avoient pu
séduire se perdit en pensant aux maux qu'il avoit soufferts pour elle.
Sans doute le Ciel a
voulu qu'il lui restât des marques de cette maladie pour exercer ta
vertu & qu'il ne t'en
restât pas pour exercer la sienne.
Je reviens au principal sujet de ta lettre:
tu sais qu'à celle de notre ami j'ai volé; le cas étoit grave. Mais à
présent si tu savois dans quel embarras m'a mis cette courte absence
&
combien j'ai d'affaires à la fois, tu sentirais l'impossibilité où je
suis de quitter derechef
ma maison, sans m'y donner [55] de nouvelles entraves & me mettre
dans la nécessité d'y
passer encore cet hiver, ce qui n'est pas mon compte ni le tien. Ne
vaut-il pas mieux nous
priver de nous voir deux ou trois jours à la hâte & nous rejoindre
six mois plus tôt ? Je
pense aussi qu'il ne sera pas inutile que je cause en particulier &
un peu à loisir avec notre
philosophe, soit pour sonder & raffermir son coeur, soit pour lui
donner quelques avis
utiles sur la maniere dont il doit se conduire avec ton mari & même
avec toi; car je
n'imagine pas que tu puisses lui parler bien librement là-dessus &
je vois par ta lettre
même qu'il a besoin de conseil. Nous avons pris une si grande habitude
de le gouverner,
que nous sommes un peu responsables de lui à notre propre conscience;
& jusqu'à ce que
sa raison soit entierement libre, nous y devons suppléer. Pour moi,
c'est un soin que je
prendrai toujours avec plaisir; car il a eu pour mes avis des
déférences coûteuses que je
n'oublierai jamais & il n'y a point d'homme au monde, depuis que le
mien n'est plus, que
j'estime & que j'aime autant que lui. Je lui réserve aussi pour son
compte le plaisir de me
rendre ici quelques services.
J'ai beaucoup de papiers mal en ordre qu'il
m'aidera à débrouiller & quelques affaires épineuses où j'aurai
besoin à mon tour de ses lumieres & de ses soins. Au reste, je
compte
ne le garder que cinq ou six jours tout au plus & peut-être te le
renverrai-je des le
lendemain; car j'ai trop de vanité pour attendre que l'impatience de
s'en retourner le
prenne & l'oeil trop bon pour m'y tromper.
Ne manque donc pas, sitôt qu'il sera remis,
de me l'envoyer, [56] c'est-à-dire de le laisser
venir, ou je n'entendrai pas raillerie. Tu sais bien que si je ris
quand je pleure & n'en suis
pas moins affligée, je ris aussi quand je gronde & n'en suis pas
moins en colere . Si tu es
bien sage & que tu fasses les choses de bonne grâce, je te promets
de t'envoyer avec lui un
joli petit présent qui te fera plaisir & tres grand plaisir; mais
si tu me fais languir, je
t'avertis que tu n'auras rien.
P.S. A propos, dis-moi, notre marin
fume-t-il ? Jure-t-il ? Boit-il de l'eau-de-vie ? Porte-t-il
un grand sabre ? A-t-il la mine d'un flibustier ? Mon Dieu! que je suis
curieuse de voir l'air
qu'on a quand on revient des antipodes!
LETTRE IX. DE MDE. D'ORBE A MDE. DE WOLMAR.
Tiens, cousine, voilà ton esclave que je te
renvoie. J'en ai fait le mien durant ces huit jours
& il a porté ses fers de si bon coeur qu'on voit qu'il est tout
fait pour servir. Rends-moi
grâce de ne l'avoir pas gardé huit autres jours encore; car, ne t'en
déplaise, si j'avais
attendu qu'il fût prêt à s'ennuyer avec moi, j'aurais pu ne pas le
renvoyer sitôt. Je l'ai
donc gardé sans scrupule; mais j'ai eu celui de n'oser le loger dans ma
maison. Je me suis
senti quelquefois cette [57] fierté d'âme qui dédaigne les serviles
bienséances & sied si
bien à la vertu. J'ai été plus timide en cette occasion sans savoir
pourquoi; & tout ce qu'il
y a de sûr, c'est que je serais plus portée à me reprocher cette
réserve qu'à m'en
applaudir.
Mais toi, sais-tu bien pourquoi notre ami
s'enduroit si paisiblement ici ? Premierement, il étoit avec moi &
je prétends que c'est déjà beaucoup pour prendre patience . Il
m'épargnoit des tracas & me rendoit service dans mes affaires; un
ami ne s'ennuie point à
cela. Une troisieme chose que tu as déjà devinée, quoique tu n'en
fasses pas semblant,
c'est qu'il me parloit de toi; & si nous ôtions le tems qu'à duré
cette causerie de celui qu'il
a passé ici, tu verrais qu'il m'en est fort peu resté pour mon compte.
Mais quelle bizarre
fantaisie de s'éloigner de toi pour avoir le plaisir d'en parler ? Pas
si bizarre qu'on diroit
bien. Il est contraint en ta présence; il faut qu'il s'observe
incessamment; la moindre
indiscrétion deviendroit un crime & dans ces momens dangereux le
seul devoir se laisse
entendre aux coeurs honnêtes: mais loin de ce qui nous fut cher, on se
permet d'y songer
encore. Si l'on étouffe un sentiment devenu coupable, pourquoi se
reprocherait-on de
l'avoir eu tandis qu'il ne l'étoit point ? Le doux souvenir d'un
bonheur qui fut légitime
peut-il jamais être criminel ? Voilà, je pense, un raisonnement qui
t'iroit mal, mais
qu'après tout il peut se permettre. Il a recommencé pour ainsi dire la
carriere de ses
anciennes amours. Sa premiere jeunesse s'est écoulée une seconde fois
dans nos entretiens.
Il me renouveloit toutes ses confidences; il rappeloit [58] ces tems
heureux où il lui étoit
permis de t'aimer; il peignoit à mon coeur les charmes d'une flamme
innocente. Sans doute
il les embellissait.
Il m'a peu parlé de son état présent par
rapport à toi & ce qu'il m'en a dit tient plus du
respect & de l'admiration que de l'amour; en sorte que je le vois
retourner, beaucoup plus
rassurée sur son coeur que quand il est arrivé. Ce n'est pas
qu'aussitôt qu'il est question
de toi l'on n'aperçoive au fond de ce coeur trop sensible un certain
attendrissement que
l'amitié seule, non moins touchante, marque pourtant d'un autre ton;
mais j'ai remarqué
depuis long-tems que personne ne peut ni te voir ni penser à toi de
sang-froid; & si l'on
joint au sentiment universel que ta vue inspire le sentiment plus doux
qu'un souvenir
ineffaçable a dû lui laisser, on trouvera qu'il est difficile &
peut-être impossible qu'avec la
vertu la plus austere il soit autre chose que ce qu'il est. Je l'ai
bien questionné, bien
observé, bien suivi; je l'ai examiné autant qu'il m'a été possible: je
ne puis bien lire dans
son ame, il n'y lit pas mieux lui-même; mais je puis te répondre au
moins qu'il est
pénétré de la force de ses devoirs & des tiens & que l'idée de
Julie méprisable &
corrompue lui feroit plus d'horreur à concevoir que celle de son propre
anéantissement.
Cousine, je n'ai qu'un conseil à te donner & je te prie d'y faire
attention; évite les détails
sur le passé & je te réponds de l'avenir.
Quant à la restitution dont tu me parles,
il n'y faut plus songer. après avoir épuisé toutes
les raisons imaginables, [59] je l'ai prié, pressé, conjuré, boudé,
baisé, je lui ai pris les
deux mains, je me serais mise à genoux s'il m'eût laissée faire: il ne
m'a pas même écoutée; il a poussé l'humeur & l'opiniâtreté jusqu'à
jurer qu'il consentiroit plutôt à ne
te plus voir qu'à se dessaisir de ton portrait. Enfin, dans un
transport d'indignation, me le
faisant toucher attaché sur son coeur: Le voilà, m'a-t-il dit d'un ton
si ému qu'il en
respiroit à peine, le voilà ce portrait, le seul bien qui me reste
& qu'on m'envie encore!
Soyez sûre qu'il ne me sera jamais arraché qu'avec la vie. Crois-moi,
cousine, soyons sages
& laissons-lui le portrait. Que t'importe au fond qu'il lui demeure
? Tant pis pour lui s'il
s'obstine à le garder.
Après avoir bien épanché & soulagé son
coeur, il m'a paru assez tranquille pour que je
pusse lui parler de ses affaires. J'ai trouvé que le tems & la
raison ne l'avoient point fait
changer de systeme & qu'il bornoit toute son ambition à passer sa
vie attaché à Milord
Edouard. Je n'ai pu qu'approuver un projet si honnête , si convenable à
son caractere & si
digne de la reconnaissance qu'il doit à des bienfaits sans exemple. Il
m'a dit que tu avais été du même avis, mais que M . de Wolmar avoit
gardé le silence. Il me vient dans la tête
une idée: à la conduite assez singuliere de ton mari , & à d'autres
indices, je soupçonne
qu'il a sur notre ami quelque vue secrete qu'il ne dit pas. Laissons-le
faire & fions-nous à
sa sagesse: la maniere dont il s'y prend prouve assez que, si ma
conjecture est juste, il ne
médite rien que d'avantageux à celui pour lequel il prend tant de soins.
[60] Tu n'as pas mal décrit sa figure &
ses manieres & c'est un signe assez favorable que tu
l'aies observé plus exactement que je n'aurais cru; mais ne trouves-tu
pas que ses longues
peines & l'habitude de les sentir ont rendu sa physionomie encore
plus intéressante qu'elle
n'étoit autrefois ? Malgré ce que tu m'en avais écrit, je craignais de
lui voir cette politesse
maniérée, ces façons singeresses, qu'on ne manque jamais de contacter à
Paris & qui,
dans la foule des riens dont on y remplit une journée oisive, se
piquent d'avoir une forme
plutôt qu'une autre. Soit que ce vernis ne prenne pas sur certaines
ames, soit que l'air de la
mer l'ait entierement effacé, je n'en ai pas apperçu la moindre trace
& dans tout
l'empressement qu'il m'a témoigné, je n'ai vu que le désir de contenter
son coeur. Il m'a
parlé de mon pauvre mari; mais il aimoit mieux le pleurer avec moi que
me consoler & ne
m'a point débité là-dessus de maximes galantes. Il a caressé ma fille;
mais, au lieu de
partager mon admiration pour elle, il m'a reproché comme toi ses
défauts & s'est plaint
que je la gâtais. Il s'est livré avec zele à mes affaires & n'a
presque été de mon avis sur
rien. Au surplus, le grand air m'auroit arraché les yeux qu'il ne se
seroit pas avisé d'aller
fermer un rideau; je me serais fatiguée à passer d'une chambre à
l'autre qu'un pan de son
habit galamment étendu sur sa main ne seroit pas venu à mon secours.
Mon éventail resta
hier une grande seconde à terre sans qu'il s'élançât du bout de la
chambre comme pour
le retirer du feu. Les matins, avant de me venir voir, il n'a pas
envoyé une seule fois [61]
savoir de mes nouvelles. A la promenade il n'affecte point d'avoir son
chapeau cloué sur sa
tête, pour montrer qu'il sait les bons airs.*[*A Paris on se pique
sur-tout de rendre la
société commode & facile & c'est dans une foule de regles de
cette importance qu'on y fait
consister cette facilité. Tout est usages & loix dans la bonne
compagnie. Tous ces usages
naissent & passent comme un éclair. Le savoir-vivre consiste à se
tenir toujours au guet; à
les saisir au passage, à les affecter, a montrer qu'on fait celui du
jour. Le tout pour être
simple. ] A table, je lu ai demandé souvent sa tabatiere qu'il
n'appelle pas sa boîte;
toujours il me l'a présentée avec la main, jamais sur une assiette
comme un laquais; il n'a
pas manqué de boire à ma santé deux fois au moins par repas & je
parie que s'il nous
restoit cet hiver, nous le verrions, assis avec nous autour du feu, se
chauffer en vieux
bourgeois. Tu ris, cousine; mais montre-moi un des nôtres fraîchement
venu de Paris qui
ait conservé cette bonhomie. Au reste, il me semble que tu dois trouver
notre philosophe
empiré dans un seul point; c'est qu'il s'occupe un peu plus des gens
qui lui parlent, ce qui
ne peut se faire qu'à ton préjudice; sans aller pourtant, je pense,
jusqu'à le raccommoder
avec Madame Belon. Pour moi, je le trouve mieux en ce qu'il est plus
grave & plus sérieux
que jamais. Ma mignonne, garde-le-moi bien soigneusement jusqu'à mon
arrivée. Il est
précisément comme il me le faut, pour avoir le plaisir de le désoler
tout le long du jour.
Admire ma discrétion; je ne t'ai rien dit
encore du présent que je t'envoye & qui t'en
promet bientôt un autre : [62] mais tu l'as reçu avant que d'ouvrir ma
lettre ; & toi qui
sais combien j'en suis idolâtre & combien j'ai raison de l'être,
toi dont l'avarice étoit si en
peine de ce présent, tu conviendras que je tins plus que je n'avais
promis. Ah! la pauvre
petite! au moment où tu lis ceci elle est déjà dans tes bras: elle est
plus heureuse que sa
mere; mais dans deux mois je serai plus heureuse qu'elle, car je
sentirai mieux mon
bonheur. Hélas! chére cousine, ne m'as-tu pas déjà tout entiere ? Où tu
es, où est ma
fille, que manque-t-il encore de moi ? La voilà, cette aimable enfant;
reçois-la comme
tienne ; je te la cede, je te la donne; je résigne entes mais le
pouvoir maternel; corrige mes
fautes, charge-toi des soins dont je m'acquitte si mal à ton gré; sais
des aujourd'hui la
mere de celle qui doit être ta bru & pour me la rendre plus chére
encore, fais-en, s'il se
peut, une autre Julie. Elle te ressemble déjà de visage; à son humeur
j'augure qu'elle se
grave & prêcheuse; quand tu auras corrigé les caprices qu'on
m'accuse d'avoir fomentés,
tu verras que ma fille se donnera les airs d'être ma cousine; mais,
plus heureuse, elle aura
moins de pleurs à verser & moins de combats à rendre . Si le Ciel
lui eût conservé le
meilleur des peres, qu'il eût été loin de gêner ses inclinations &
que nous serons loin de
les gêner nous-mêmes! Avec quel charme je les vois déjà s'accorder avec
nos projets!
Sais-tu bien qu'elle ne peut déjà plus se passer de son petit mali
& que c'est en partie pour
cela que je te la renvoie ? J'eus hier avec elle une conversation dont
notre ami se mouroit de
rire. Premierement, elle n'a pas le [36sic. 63] moindre regret de me
quitter, moi qui suis
toute la journée sa tres humble servante & ne puis résister à rien
de ce qu'elle veut; & toi,
qu'elle craint & qui lui dis Non vingt fois le jour, tu es la
petite maman par excellence,
qu'on va chercher avec joie & dont on aime mieux les refus que tous
mes bonbons. Quand
je lui annonçai que j'allois te l'envoyer, elle eut les transports que
tu peux penser; mais,
pour l'embarrasser, j'ajoutai que tu m'enverrois à sa place le petit
mali & ce ne fut plus
son compte. Elle me demanda tout interdite ce que j'en voulois faire;
je répondis que je
voulois le prendre pour moi; elle fit la mine. Henriette, ne veux-tu
pas bien me le céder, ton
petit mali?Non, dit-elle assez sechement. Non ? Mais si je ne veux pas
te le céder non plus,
qui nous accordera?Maman, ce sera la petite maman.J'aurai donc la
préférence, car tu
sais qu'elle veut tout ce que je veux.Oh! la petite maman ne veut
jamais que la
raison.Comment, mademoiselle, n'est-ce pas la même chose ? La rusée se
mit à sourire.
Mais encore, continuai-je, par quelle raison ne me donnerait-elle pas
le petit mali?Parce
qu'il ne vous convient pas & pourquoi ne me conviendrait-il pas ?
Autre sourire aussi
malin que le premier: Parle franchement, est-ce que tu me trouves trop
vieille pour
lui?Non, maman, mais il est trop jeune pour vous. .. Cousine, un enfant
de sept ans !. .. En
vérité, si la tête ne m'en tournoit pas, il faudroit qu'elle m'eût déjà
tourné . Je m'amusai à la provoquer encore. Ma chére Henriette, lui
dis-je en prenant mon sérieux, je t'assure
qu'il ne te [64] convient pas non plus.Pourquoi donc ? s'écria-t-elle
d'un air alarmé.C'est
qu'il est trop étourdi pour toi.Oh! maman, n'est-ce que cela ? Je le
rendrai sage.& si par
malheur il te rendoit folle?Ah! ma bonne maman, que j'aimerois à vous
ressembler!Me
ressembler, impertinente?Oui, maman: vous dites toute la journée que
vous êtes folle de
moi; eh bien! moi, je serai folle de lui: voilà tout. Je sais que tu
n'approuves pas ce joli
caquet & que tu sauras bientôt le modérer. Je ne veux pas non plus
le justifier, quoiqu'il
m'enchante, mais te montrer seulement que ta fille aime déjà bien son
petit mali & que,
s'il a deux ans de moins qu'elle, elle ne sera pas indigne de
l'autorité que lui donne le droit
d'aînesse. Aussi bien je vois, par l'opposition de ton exemple & du
mien à celui de ta
pauvre mere, que, quand la femme gouverne, la maison n'en vas pas plus
mal. Adieu, ma
bien-aimée; adieu, ma chére inséparable; compte que le tems approche
& que les
vendanges ne se feront pas sans moi.
[65] LETTRE X. DE SAINT PREUX A MILORD
EDOUARD.
Que de plaisirs trop tard connus je goûte
depuis trois semaines! La douce chose de couleur
ses jours dans le sein d'une tranquille amitié, à l'abri de l'orage des
passions impétueuses!
Milord, que c'est un spectacle agréable & touchant que celui d'une
maison simple & bien
réglée ou regnent l'ordre, la paix, l'innocence ; où l'on voit réuni
sans appareil, sans éclat, tout ce qui répond à la véritable
destination de l'homme! La campagne, la retraite,
le repos, la saison, la vaste plaine d'eau qui s'offre à mes yeux, le
sauvage aspect des
montagnes, tout me rappelle ici ma délicieuse île de Tinian. je crois
voir accomplir les
voeux ardens que j'y formai tant de fois. J'y mene une vie de mon goût,
j'y trouve une
société selon mon coeur. Il ne manque en ce lieu que deux personnes
pour que tout mon
bonheur y soit rassemblé & j'ai l'espoir de les y voir bientôt.
En attendant que vous & Madame d'Orbe
veniez mettre le comble aux plaisirs si doux & si
purs que j'apprends à goûter où je suis, je veux vous en donner idée
par le détail d'une économie domestique qui annonce la félicité des
maîtres de la maison & la fait partager à
ceux qui l'habitent. J'espere, sur le projet qui vous occupe, que mes
réflexions pourront un
jour avoir leur usage & cet espoir sert encore à les exciter.
[66] Je ne vous décrirai point la maison de
Clarens. Vous la connaissez; vous savez si elle
est charmante, si elle m'offre des souvenirs intéressants, si elle doit
m'être chére & par ce
qu'elle me montre & par ce qu'elle me rappelle. Madame de Wolmar en
préfere avec
raison le séjour à celui d'Etange, château magnifique & grand, mais
vieux, triste,
incommode & qui n'offre dans ses environs rien de comparable à ce
qu'on voit autour de
Clarens.
Depuis que les maîtres de cette maison y
ont fixé leur demeure, ils en ont mis à leur usage
tout ce qui ne servoit qu'à l'ornement; ce n'est plus une maison faite
pour être vue, mais
pour être habitée. Ils ont bouché de longues enfilades pour changer des
portes mal
situées; ils ont coupé de trop grandes pieces pour avoir des logemens
mieux distribués. A
des meubles anciens & riches, ils en ont substitué de simples &
de commodes. Tout y est
agréable & riant, tout y respire l'abondance & la propreté,
rien n'y sent la richesse & le
luxe. Il n'y a pas une chambre où l'on ne se reconnaisse à la campagne
& où l'on ne
retrouve toutes les commodités de la ville. Les mêmes changemens se
font remarquer au
dehors. La basse-cour a été agrandie aux dépens des remises. A la place
d'un vieux billard
délabré l'on a fait un beau pressoir , & une laiterie où logeoient
des paons criards dont on
s'est défait. Le potager étoit trop petit pour la cuisine ; on en a
fait du parterre un second,
mais si propre & si bien entendu, que ce parterre ainsi travesti
plaît à l'oeil plus
qu'auparavant. Aux tristes ifs qui couvroient les murs ont été
substitués de bons
espaliers: Au lieu de l'inutile marronnier d'Inde, de jeunes [67]
mûriers noirs commencent à ombrager la cour; & l'on a planté deux
rangs de noyers jusqu'au chemin, à la place des
vieux tilleuls qui bordoient l'avenue. Partout on a substitué l'utile à
l'agréable &
l'agréable y a presque toujours gagné. Quant à moi, du moins, je trouve
que le bruit de la
basse-cour, le chant des coqs, le mugissement du bétail, l'attelage des
chariots, les repas des
champs, le retour des ouvriers; & tout l'appareil de l'économie
rustique, donnent à cette
maison un air plus champêtre, plus vivant, plus animé , plus gai, je ne
sais quoi qui sent la
joie & le bien-être, qu'elle n'avoit pas dans sa morne dignité.
Leurs terres ne sont pas affermées, mais
cultivées par leurs soins; & cette culture fait une
grande partie de leurs occupations, de leurs biens & de leurs
plaisirs . La baronnie
d'Etange n'a que des prés, des champs & du bois; mais le produit de
Clarens est en vignes,
qui font un objet considérable; & comme la différence de la culture
y produit un effet plus
sensible que dans les blés, c'est encore une raison d'économie pour
avoir préféré ce
dernier séjour. Cependant ils vont presque tous les ans faire les
moissons à leur terre &
M. de Wolmar y va seul assez fréquemment. Ils ont pour maxime de tirer
de la culture tout
ce qu'elle peut donner , non pour faire un plus grand gain, mais pour
nourrir plus
d'hommes. M. de Wolmar prétend que la terre produit à proportion du
nombre des bras
qui la cultivent: mieux cultivée, elle rend davantage; cette
surabondance de production
donne de quoi la cultiver mieux encore; plus on y met d'hommes & de
bétail, plus elle
fournit d'excédent à leur entretien. On ne sait , [68] dit-il, où peut
s'arrêter cette
augmentation continuelle & réciproque de produit & de
cultivateurs. Au contraire, les
terrains négligés perdent leur fertilité: moins un pays produit
d'hommes , moins il
produit de denrées; c'est le défaut d'habitans qui l'empêche de nourrir
le peu qu'il en a &
dans toute contrée qui se dépeuple on doit tôt ou tard mourir de faim.
Ayant donc beaucoup de terres & les
cultivant toutes avec beaucoup de soin, il leur faut,
outre les domestiques de la basse-cour, un grand nombre d'ouvriers à la
journée: ce qui
leur procure le plaisir de faire subsister beaucoup de gens sans
s'incommoder. Dans le
choix de ces journaliers, ils préferent toujours ceux du pays & les
voisins aux étrangers &
aux inconnus. Si l'on perd quelque chose à ne pas prendre toujours les
plus robustes, on le
regagne bien par l'affection que cette préférence inspire à ceux qu'on
choisit , par
l'avantage de les avoir sans cesse autour de soi & de pouvoir
compter sur eux dans tous les
tems, quoiqu'on ne les paye qu'une partie de l'année.
Avec tous ces ouvriers, on fait toujours
deux prix. L'un est le prix de rigueur & de droit, le
prix courant du pays, qu'on s'oblige à leur payer pour les avoir
employés. L'autre, un peu
plus fort, est un prix de bénéficence, qu'on ne leur paye qu'autant
qu'on est content d'eux;
& il arrive presque toujours que ce qu'ils font pour qu'on le soit
vaut mieux que le surplus
qu'on leur donne. Car M. de Wolmar est integre & sévere & ne
laisse jamais dégénérer
en coutume & en abus les institutions de faveur & de grâces.
Ces ouvriers ont des
surveillans qui les animent & les observent. Ces surveillans [69]
sont les gens de la
basse-cour, qui travaillent eux-mêmes & sont intéressés au travail
des autres par un petit
denier qu'on leur accorde, outre leurs gages, sur tout ce qu'on
recueille par leurs soins. De
plus M. de Wolmar les visite lui-même presque tous les jours, souvent
plusieurs fois le jour
& sa femme aime à être de ces promenades . Enfin, dans le tems des
grands travaux, Julie
donne toutes les semaines vingt batz *[*Petite monnie du pays. ] de
gratification à celui de
tous les travailleurs , journaliers ou valets indifféremment, qui,
durant ces huit jours, a été le plus diligent au jugement du maître .
Tous ces moyens d'émulation qui paraissent
dispendieux , employés avec prudence & justice, rendent
insensiblement tout le monde
laborieux, diligent & rapportent enfin plus qu'ils ne coûtent: mais
comme on n'en voit le
profit qu'avec de la constance & du tems, peu de gens savent &
veulent s'en servir.
Cependant un moyen plus efficace encore, le
seul auquel des vues économiques ne font
point songer & qui est plus propre à Madame de Wolmar, c'est de
gagner l'affection de ces
bonnes gens en leur accordant la sienne . Elle ne croit point
s'acquitter avec de l'argent des
peines que l'on prend pour elle & pense devoir des services à
quiconque lui en a rendu.
Ouvriers, domestiques, tous ceux qui l'ont servie, ne fût-ce que pour
un seul jour,
deviennent tous ses enfans; elle prend part à leurs plaisirs, à leurs
chagrins, à leur sort;
elle s'informe de leurs affaires; leurs intérêts sont les siens; elle
se charge de mille soins
pour eux; elle leur donne des conseils; elle accommode leurs différends
& ne leur marque
[70] pas l'affabilité de son caractere par des paroles emmiellées &
sans effet, mais par des
services véritables & par de continuels actes de bonté . Eux, de
leur côté, quittent tout à
son moindre signe ; ils volent quand elle parle; son seul regard anime
leur zele; en sa
présence ils sont contents; en son absence ils parlent d'elle &
s'animent à la servir. Ses
charmes & ses discours font beaucoup; sa douceur , ses vertus, font
davantage. Ah! milord,
l'adorable & puissant empire que celui de la beauté bienfaisante!
Quant au service personnel des maîtres, ils ont dans la maison huit domestiques, trois femmes & cinq hommes, sans compter le valet de chambre du baron ni les gens de la basse-cour. Il n'arrive guere qu'on soit mal servi par peu de domestiques; mais on dirait, au zele de ceux-ci, que chacun, outre son service, se croit chargé de celui des sept autres & à leur accord, que tout se fait par un seul. On ne les voit