[J.M.GALLANAR=Éditeur]
JEAN JACQUES ROUSSEAU
JULIE, OU LA NOUVELLE HELOISE.
LETTRES DE DEUX AMANS,
HABITANS D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES
ALPES.
RECUEILLIES & PUBLIEES PAR J. J.
ROUSSEAU,
NOUVELLE EDITION ORIGINALE, REVUE &
CORRIGEE PAR L'EDITEUR.
TOME SECOND.
LONDRES.
M. DCC. LXXIV.
[1] LETTRES DE DEUX AMANS, HABITANS
D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES
ALPES
QUATRIEME PARTIE
LETTRE I. DE MDE. DE WOLMAR À MADAME D'ORBE.
Que tu tardes long-tems à revenir! Toutes
ces allées & venues ne m'accommodent point.
Que d'heures se perdent à te rendre où tu devrois toujours être &
qui pis est, à t'en éloigner! L'idée de se voir pour si peu de tems
gâte tout le plaisir d'être ensemble. Ne
sens-tu pas qu'être ainsi alternativement chez toi & chez moi,
c'est n'être bien nulle part
& n'imagines-tu point quelque moyen de faire que tu sois en même
tems chez l'une & chez
l'autre?
Que faisons-nous, chére cousine ? Que
d'instans précieux nous laissons perdre, quand il
ne nous en reste plus à prodiguer! Les années se multiplient, la
jeunesse commence à fuir;
la vie s'écoule; le bonheur passager qu'elle offre est entre nos mains
& nous négligeons
d'en jouir! Te souvient-il du tems [2] où nous étions encore filles, de
ces premiers tems si
charmans & si doux qu'on ne retrouve plus dans un autre âge &
que le coeur oublie avec
tant de peine ? Combien de fois, forcées de nous séparer pour peu de
jours & même pour
peu d'heures, nous disions en nous embrassant tristement; ah! si jamais
nous disposons de
nous, on ne nous verra plus séparées! Nous en disposons maintenant
& nous passons la
moitié de l'année éloignées l'une de l'autre. Quoi! nous aimerions-nous
moins ? Chére &
tendre amie, nous le sentons toutes deux, combien le tems, l'habitude
& tes bienfaits ont
rendu notre attachement plus fort & plus indissoluble. Pour moi,
ton absence me paroit de
jour en jour plus insupportable & je ne puis plus vivre un instant
sans toi. Ce progres de
notre amitié est plus naturel qu'il ne semble: il a sa raison dans
notre situation ainsi que
dans nos caracteres. A mesure qu'on avance en âge, tous les sentimens
se concentrent . On
perd tous les jours quelque chose de ce qui nous fut cher & l'on ne
le remplace plus. On
meurt ainsi par degrés, jusqu'à ce que, n'aimant enfin que soi-même ,
on ait cessé de
sentir & de vivre avant de cesser d'exister . Mais un coeur
sensible se défend de toute sa
force contre cette mort anticipée; quand le froid commence aux
extrémités, il rassemble
autour de lui toute sa chaleur naturelle; plus il perd, plus il
s'attache à ce qui lui reste & il
tient, pour ainsi dire, au dernier objet par les liens de tous les
autres.
Voilà ce qu'il me semble éprouver déjà
quoique jeune encore. Ah! ma chére, mon pauvre
coeur a tant aimé! Il s'est épuisé de si bonne heure qu'il vieillit
avant le tems & tant [3]
d'affections diverses l'ont tellement absorbé, qu'il n'y reste plus de
place pour des
attachemens nouveaux. Tu m'as vue successivement fille, amie, amante,
épouse & mere. Tu
sais si tous ces titres m'ont été chers ! Quelques-uns de ces liens
sont détruits, d'autres
sont relâchés. Ma mere, ma tendre mere n'est plus; il ne me reste que
des pleurs à donner à sa mémoire & je ne goûte qu'à moitié le plus
doux sentiment de la nature. L'amour est éteint , il l'est pour jamais
& c'est encore une place qui ne sera point remplie. Nous avons
perdu ton digne & bon mari que j'aimois comme la chére moitié de
toi-même & qui
méritoit si bien ta tendresse & mon amitié. Si mes fils étoient
plus grands, l'amour
maternel rempliroit tous ces vuides: mais cet amour, ainsi que tous les
autres, a besoin de
communication & quel retour peut attendre une mere d'un enfant de
quatre ou cinq ans !
Nos enfans nous sont chers long-tems avant qu'ils puissent le sentir
& nous aimer à leur
tour; & cependant, on a si grand besoin de dire combien on les aime
à quelqu'un qui nous
entende! Mon mari m'entend , mais il ne me répond pas assez à ma
fantaisie; la tête ne lui
en tourne pas comme à moi: sa tendresse pour eux est trop raisonnable;
j'en veux une plus
vive & qui ressemble mieux à la mienne. Il me faut une amie, une
mere qui soit aussi folle
que moi de mes enfans & des siens. En un mot, la maternité me rend
l'amitié plus
nécessaire encore, par le plaisir de parler sans cesse de mes enfans,
sans donner de l'ennui.
Je sens que je jouis doublement des caresses de mon petit Marcellin
quand je te les vois
partager. Quand j'embrasse ta fille , je crois te presser [4] contre
mon sein. Nous l'avons dit
cent fois; en voyant tous nos petits bambins jouer ensemble, nos coeurs
unis les confondent
& nous ne savons plus à laquelle appartient chacun des trois.
Ce n'est pas tout, j'ai de fortes raisons
pour te souhaiter sans cesse auprès de moi & ton
absence m'est cruelle à plus d'un égard. Songe à mon éloignement pour
toute
dissimulation & à cette continuelle réserve où je vis depuis près
de six ans avec l'homme
du monde qui m'est le plus cher. Mon odieux secret me pese de plus en
plus & semble
chaque jour devenir plus indispensable. Plus l'honnêteté veut que je le
révele, plus la
prudence m'oblige à le garder. Conçois-tu quel état affreux c'est pour
une femme de
porter la défiance, le mensonge & la crainte jusque dans les bras
d'un époux, de n'oser
ouvrir son coeur à celui qui le possede & de lui cacher la moitié
de sa vie pour assurer le
repos de l'autre ? A qui , grand Dieu! faut-il déguiser mes plus
secretes pensées , & céler
l'intérieur d'une ame dont il auroit lieu d'être si content ? A M. de
Wolmar, à mon mari,
au plus digne époux dont le Ciel eût pu récompenser la vertu d'une
fille chaste. Pour
l'avoir trompé une fois, il faut le tromper tous les jours & me
sentir sans cesse indigne de
toutes ses bontés pour moi. Mon coeur n'ose accepter aucun témoignage
de son estime, ses
plus tendres caresses me font rougir & toutes les marques de
respect & de considération
qu'il me donne se changent dans ma conscience en opprobres & en
signes de mépris . Il est
bien dur d'avoir à se dire sans cesse: c'est une autre que moi qu'il
honore. Ah! s'il me
connoissoit, [5] il ne me traiteroit pas ainsi. Non, je ne puis
supporter cet état affreux; je ne
suis jamais seule avec cet homme respectable que je ne sois prête à
tomber à genoux
devant lui, à lui confesser ma faute & à mourir de douleur & de
honte à ses pieds.
Cependant les raisons qui m'ont retenue des
le commencement prennent chaque jour de
nouvelles forces , & je n'ai pas un motif de parler qui ne soit une
raison de me taire. En
considérant l'état paisible & doux de ma famille, je ne pense point
sans effroi qu'un seul
mot y peut causer un désordre irréparable. Après six ans passés dans
une si parfaite
union, irai-je troubler le repos d'un mari si sage & si bon, qui
n'a d'autre volonté que celle
de son heureuse épouse, ni d'autre plaisir que de voir régner dans sa
maison l'ordre & la
paix ? Contristerai-je par des troubles domestiques les vieux jours
d'un pere que je vois si
content, si charmé du bonheur de sa fille & de son ami ?
Exposerai-je ces chers enfans, ces
enfans aimables & qui promettent tant, à n'avoir qu'une éducation
négligée ou
scandaleuse , à se voir les tristes victimes de la discorde de leurs
parens, entre un pere
enflammé d'une juste indignation , agité par la jalousie & une mere
infortunée &
coupable, toujours noyée dans les pleurs ? Je connois M. de Wolmar
estimant sa femme;
que sais-je ce qu'il sera ne l'estimant plus ? Peut-être n'est-il si
modéré que parce que la
passion qui domineroit dans son caractere n'a pas encore eu lieu de se
développer.
Peut-être sera-t-il aussi violent dans l'emportement de la colere qu'il
est doux & tranquille
tant qu'il n'a nul sujet de s'irriter.
[6] Si je dois tant d'égards à tout ce qui
m'environne, ne m'en dois-je point aussi
quelques-uns à moi-même ? Six ans d'une vie honnête & réguliere
n'effacent-ils rien des
erreurs de la jeunesse & faut-il m'exposer encore à la peine d'une
faute que je pleure
depuis si long-tems ? Je te l'avoue, ma cousine, je ne tourne point
sans répugnance les yeux
sur le passé; il m'humilie jusqu'au découragement & je suis trop
sensible à la honte pour
en supporter l'idée sans retomber dans une sorte de désespoir. Le tems
qui s'est écoulé
depuis mon mariage est celui qu'il faut que j'envisage pour me rassurer
. Mon état présent
m'inspire une confiance que d'importuns souvenirs voudroient m'ôter.
J'aime à nourrir
mon coeur des sentimens d'honneur que je crois retrouver en moi. Le
rang d'épouse & de
mere m'éleve l'ame & me soutient contre les remords d'un autre état
. Quand je vois mes
enfans & leur pere autour de moi , il me semble que tout y respire
la vertu ; ils chassent de
mon esprit l'idée même de mes anciennes fautes. Leur innocence est la
sauve-garde de la
mienne ; ils m'en deviennent plus chers en me rendant meilleure &
j'ai tant d'horreur pour
tout ce qui blesse l'honnêteté , que j'ai peine à me croire la même qui
put l'oublier
autrefois. Je me sens si loin de ce que j'étois, si sûre de ce que je
suis, qu'il s'en faut peu
que je ne regarde ce que j'aurois à dire comme un aveu qui m'est
étranger & que je ne
suis plus obligée de faire.
Voilà l'état d'incertitude & d'anxiété
dans lequel je flotte sans cesse en ton absence.
Sais-tu ce qui arrivera de tout cela quelque jour ? Mon pere va bientôt
partir pour Berne,
[7] résolu de n'en revenir qu'après avoir vu la fin de ce long proces,
dont il ne veut pas
nous laisser l'embarras & ne se fiant pas trop non plus, je pense ,
à notre zele à le
poursuivre. Dans l'intervalle de son départ à son retour, je resterai
seule avec mon mari &
je sens qu'il sera presque impossible que mon fatal secret ne
m'échappe. Quand nous
avons du monde, tu sais que M. de Wolmar quitte souvent la compagnie
& fait volontiers
seul des promenades aux environs: il cause avec les paysans; il
s'informe de leur situation;
il examine l'état de leurs terres; il les aide au besoin de sa bourse
& de ses conseils. Mais
quand nous sommes seuls, il ne se promene qu'avec moi; il quitte peu sa
femme & ses
enfans & se prête à leurs petits jeux avec une simplicité si
charmante qu'alors je sens
pour lui quelque chose de plus tendre encore qu'à l'ordinaire. Ces
momens
d'attendrissement sont d'autant plus périlleux pour la réserve, qu'il
me fournit lui-même
les occasions d'en manquer & qu'il m'a cent fois tenu des propos
qui sembloient m'exciter à la confiance. Tôt ou tard il faudra que je
lui ouvre mon coeur, je le sens; mais puisque tu
veux que ce soit de concert entre nous & avec toutes les
précautions que la prudence
autorise, reviens & fais de moins longues absences, ou je ne
réponds plus de rien.
Ma douce amie, il faut achever & ce qui
reste importe assez pour me coûter le plus à dire.
Tu ne m'es pas seulement nécessaire quand je suis avec mes enfans ou
avec mon mari, mais
sur-tout quand je suis seule avec ta pauvre Julie & la solitude
m'est dangereuse
précisément parce qu'elle m'est douce & que souvent je la cherche
sans y songer. Ce n'est
[8] pas, tu le sais, que mon coeur se ressente encore de ses anciennes
blessures; non, il est
guéri, je le sens , j'en suis tres-sûre, j'ose me croire vertueuse. Ce
n'est point le présent
que je crains; c'est le passé qui me tourmente. Il est des souvenirs
aussi redoutables que le
sentiment actuel; on s'attendrit par réminiscence; on a honte de se
sentir pleurer & l'on
n'en pleure que davantage. Ces larmes sont de pitié, de regret, de
repentir; l'amour n'y a
plus de part; il ne m'est plus rien; mais je pleure les maux qu'il a
causés; je pleure le sort
d'un homme estimable que des feux indiscretement nourris ont privé du
repos & peut-être
de la vie. Hélas ! sans doute il a péri dans ce long & périlleux
voyage que le désespoir lui
a fait entreprendre. S'il vivoit, du bout du monde, il nous eût donné
de ses nouvelles; près
de quatre ans se sont écoulés depuis son départ. On dit que l'escadre
sur laquelle il est a
souffert mille désastres, qu'elle a perdu les trois quarts de ses
équipages, que plusieurs
vaisseaux sont submergés, qu'on ne sait ce qu'est devenu le reste. Il
n'est plus, il n'est plus.
Un secret pressentiment me l'annonce. L'infortuné n'aura pas été plus
épargné que tant
d'autres . La mer, les maladies, la tristesse bien plus cruelle auront
abrégé ses jours. Ainsi
s'éteint tout ce qui brille un moment sur la terre. Il manquoit aux
tourmens de ma
conscience d'avoir à me reprocher la mort d'un honnête homme. Ah! ma
chére! Quelle
ame c'étoit que la sienne !. .. comme il savoit aimer !... il méritoit
de vivre. .. il aura
présenté devant le souverain Juge une ame foible, mais saine &
aimant la vertu. .. Je
m'efforce en vain de chasser ces tristes idées; à chaque instant [9]
elles reviennent malgré
moi . Pour les bannir, ou pour les régler, ton amie a besoin de tes
soins; & puisque je ne
puis oublier cet infortuné , j'aime mieux en causer avec toi que d'y
penser toute seule.
Regarde que de raisons augmentent le besoin
continuel que j'ai de t'avoir avec moi! Plus
sage & plus heureuse , si les mêmes raisons te manquent, ton coeur
sent-il moins le même
besoin ? S'il est bien vrai que tu ne veuilles point te remarier, ayant
si peu de contentement
de ta famille, quelle maison te peut mieux convenir que celle-ci ? Pour
moi, je souffre à te
savoir dans la tienne ; car malgré ta dissimulation, je connois ta
maniere d'y vivre & ne
suis point dupe de l'air folâtre que tu viens nous étaler à Clarens. Tu
m'a bien reproché
des défauts en ma vie; mais j'en ai un très-grand à te reprocher à ton
tour; c'est que ta
douleur est toujours concentrée & solitaire. Tu te caches pour
t'affliger, comme si tu
rougissois de pleurer devant ton amie. Claire, je n'aime pas cela. Je
ne suis point injuste
comme toi; je ne blâme point tes regrets; je ne veux pas qu'au bout de
deux ans, de dix, ni
de toute ta vie , tu cesses d'honorer la mémoire d'un si tendre époux;
mais je te blâme,
après avoir passé tes plus beaux jours à pleurer avec ta Julie, de lui
dérober la douceur
de pleurer à son tour avec toi & de laver par de plus dignes larmes
la honte de celles
qu'elle versa dans ton sein . Si tu es fachée de t'affliger, ah! tu ne
connois pas la véritable
affliction! Si tu y prends une sorte de plaisir , pourquoi ne veux-tu
pas que je le partage ?
Ignores-tu que la communication des coeurs imprime à la tristesse je
[10] ne sais quoi de
doux & de touchant que n'a pas le contentement? & l'amitié
n'a-t-elle pas été
spécialement donnée aux malheureux pour le soulagement de leurs maux
& la consolation
de leurs peines?
Voilà, ma chére, des considérations que tu
devrois faire & auxquelles il faut ajouter qu'en
te proposant de venir demeurer avec moi, je ne te parle pas moins au
nom de mon mari
qu'au mien. Il m'a paru plusieurs fois surpris, presque scandalisé, que
deux amies telles
que nous n'habitassent pas ensemble; il assure te l'avoir dit à
toi-même & il n'est pas
homme à parler inconsidérément. Je ne sais quel parti tu prendras sur
mes
représentations; j'ai lieu d'espérer qu'il sera tel que je le désire.
Quoi qu'il en soit, le mien
est pris & je n'en changerai pas. Je n'ai point oublié le tems où
tu voulois me suivre en
Angleterre. Amie incomparable , c'est à présent mon tour. Tu connois
mon aversion pour
la ville, mon goût pour la campagne, pour les travaux rustiques &
l'attachement que trois
ans de séjour m'ont donné pour ma maison de Clarens. Tu n'ignores pas,
non plus, quel
embarras c'est de déménager avec toute une famille; & combien ce
seroit abuser de la
complaisance de mon pere de le transplanter si souvent. Hé bien! si tu
ne veux pas quitter
ton ménage & venir gouverner le mien, je suis résolue à prendre une
maison à Lausanne
où nous irons tous demeurer avec toi. Arrange-toi là-dessus; tout le
veut; mon coeur, mon
devoir, mon bonheur, mon honneur conservé, ma raison recouvrée, mon
état , mon mari,
mes enfans, moi-même, je te dois tout ; tout ce que j'ai de bien me
[11] vient de toi, je ne
vois rien qui ne m'y rappelle & sans toi je ne suis rien. Viens
donc ma bien-aimée, mon
ange tutélaire, viens conserver ton ouvrage, viens jouir de tes
bienfaits. N'ayons plus
qu'une famille, comme nous n'avons qu'une ame pour la chérir; tu
veilleras sur
l'éducation de mes fils, je veillerai sur celle de ta fille: nous nous
partagerons les devoirs de
mere & nous en doublerons les plaisirs. Nous éleverons nos coeurs
ensemble à celui qui
purifia le mien par tes soins & n'ayant plus rien à desirer en ce
monde, nous attendrons en
paix l'autre vie dans le sein de l'innocence & de l'amitié.
LETTRE II. REPONSE DE MDE. D'ORBE
A MDE. DE WOLMAR.
Mon Dieu, cousine, que ta lettre m'a donné
de plaisir ! Charmante prêcheuse !. ..
charmante, en vérité. Mais prêcheuse pourtant. Pérorant à ravir : des
oeuvres, peu de
nouvelles. L'architecte Athénien . .. ce beau diseur !. .. tu sais
bien. . . dans ton vieux
Plutarque. .. Pompeuses descriptions, superbe temple !. .. quand il a
tout dit, l'autre vient;
un homme uni; l'air simple, grave & posé. .. comme qui diroit, ta
cousine Claire. .. D'une
voix creuse, lente & même un peu nasale .. .. Ce qu'il a dit,
je le ferai.Il se [12] tait & les
mains de battre. Adieu l'homme aux phrases. Mon enfant, nous sommes ces
deux
Architectes; le temple dont il s'agit est celui de l'amitié.
Résumons un peu les belles choses que tu
m'as dites. Premierement, que nous nous
aimions; & puis, que je t'étois nécessaire; & puis, que tu me
l'étois aussi ; & puis,
qu'étant libres de passer nos jours ensemble , il les y faloit passer.
Et tu as trouvé tout cela
toute seule ? Sans mentir tu es une éloquente personne! Oh bien! que je
t'apprenne à quoi
je m'occupois de mon côté, tandis que tu méditois cette sublime lettre.
Après cela, tu
jugeras toi-même lequel vaut le mieux de ce que tu dis, ou de ce que je
fais.
A peine eus-je perdu mon mari, que tu
remplis le vuide qu'il avoit laissé dans mon coeur.
De son vivant il en partageoit avec toi les affections; dès qu'il ne
fut plus, je ne fus qu'à toi
seule & selon ta remarque sur l'accord de la tendresse maternelle
& de l'amitié, ma fille
même n'étoit pour nous qu'un lien de plus. Non seulement, je résolus
dès-lors de passer le
reste de ma vie avec toi; mais je formai un projet plus étendu. Pour
que nos deux familles
n'en fissent qu'une, je me proposai, supposant tous les rapports
convenables, d'unir un
jour ma fille à ton fils aîné & ce nom de mari trouvé d'abord par
plaisanterie, me parut
d'heureux augure pour le lui donner un jour tout de bon.
Dans ce dessein, je cherchai d'abord à
lever les embarras d'une succession embrouillée &
me trouvant assez de bien pour sacrifier quelque chose à la liquidation
du reste, je [13] ne
songeai qu'à mettre le partage de ma fille en effets assurés & à
l'abri de tout proces. Tu
sais que j'ai des fantaisies sur bien des choses: ma folie dans
celle-ci étoit de te surprendre.
Je m'étois mise en tête d'entrer un beau matin dans ta chambre, tenant
d'une main mon
enfant, de l'autre un porte-feuille & de te présenter l'un &
l'autre avec un beau
compliment pour déposer en tes mains la mere, la fille & leur bien,
c'est-à-dire la dot de
celle-ci. Gouverne-la, voulois-je te dire, comme il convient aux
intérêts de ton fils; car c'est
désormois son affaire & la tienne; pour moi je ne m'en mêle plus.
Remplie de cette charmante idée, il falut
m'en ouvrir à quelqu''un qui m'aidât à
l'exécuter. Or devine qui j'ai choisi pour cette confidence? Un certain
M. de Wolmar: ne le
connoîtrois-tu point? Mon mari, cousine? Oui, ton mari, cousine. Ce
même homme à qui
tu as tant de peine à cacher un secret qu'il lui importe de ne pas
savoir, est celui qui t'en a
su faire un qu'il t'eût été si doux d'apprendre. C'étoit là le vrai
sujet de tous ces
entretiens mystérieux dont tu nous faisois si comiquement la guerre.Tu
vois comme ils sont
dissimulés, ces maris. N'est-il pas bien plaisant que ce soient eux qui
nous accusent de
dissimulation ? J'exigeois du tien davantage encore. Je voyois fort
bien que tu méditois le
même projet que moi, mais plus en dedans & comme celle qui n'exhale
ses sentimens qu'à
mesure qu'on s'y livre. Cherchant donc à te ménager une surprise plus
agréable, je volois
que quand tu lui proposerois notre réunion, il ne parût pas fort
approuver cet
empressement & [14] se montrât un peu froid à consentir. Il me fit
là-dessus une réponse
que j'ai retenue & que tu dois bien retenir; car je doute que
depuis qu'il y a des maris au
monde aucun d'eux en ait fait une pareille. La voici " Petite cousine,
je connois Julie. .. je la
connois bien. .. mieux qu'elle ne croit, peut-être. Son coeur est trop
honnête pour qu'on
doive résister à rien de ce qu'elle désire & trop sensible pour
qu'on le puisse sans
l'affliger. Depuis cinq ans que nous sommes unis, je ne crois pas
qu'elle ait reçu de moi le
moindre chagrin; j'espere mourir sans lui en avoir jamais fait aucun ."
Cousine, songes-y
bien: voilà quel est le mari dont tu médites sans cesse de troubler
indiscretement le repos.
Pour moi, j'eus moins de délicatesse, ou
plus de confiance en ta douceur; & j'éloignai si
naturellement les discours auxquels ton coeur te ramenoit souvent, que
ne pouvant taxer le
mien de s'attiédir pour toi, tu t'allas mettre dans la tête que
j'attendois de secondes noces
& que je t'aimois mieux que toute autre chose, hormis un mari. Car,
vois-tu, ma pauvre
enfant , tu n'as pas un secret mouvement qui m'échappe. Je te devine ,
je te pénetre; je
perce jusqu'au plus profond de ton ame & c'est pour cela que je
t'ai toujours adorée. Ce
soupçon, qui te faisoit si heureusement prendre le change, m'a paru
excellent à nourrir. Je
me suis mise à faire la veuve coquette assez bien pour t'y tromper
toi-même. C'est un rôle
pour lequel le talent me manque moins que l'inclination. J'ai
adroitement employé cet air
agaçant que je ne sais pas mal prendre & avec [15] lequel je me
suis quelquefois amusée à
persifler plus d'un jeune fat. Tu en as été tout-à-fait la dupe &
m'as crue prête à
chercher un successeur à l'homme du monde auquel il étoit le moins aisé
d'en trouver.
Mais je suis trop franche pour pouvoir me contrefaire long-tems &
tu t'es bientôt
rassurée. Cependant , je veux te rassurer encore mieux en t'expliquant
mes vrais sentimens
sur ce point.
Je te l'ai dit cent fois étant fille; je
n'étois point faite pour être femme. S'il eût dépendu
de moi, je ne me serois point mariée. Mais dans notre sexe , on
n'achete la liberté que par
l'esclavage & il faut commencer par être servante pour devenir sa
maîtresse un jour.
Quoique mon pere ne me gênât pas, j'avois des chagrins dans ma famille.
Pour m'en
délivrer, j'épousai donc M. d'Orbe. Il étoit si honnête homme &
m'aimoit si tendrement,
que je l'aimai sincerement à mon tour . L'expérience me donna du
mariage une idée plus
avantageuse que celle que j'en avois conçue & détruisit les
impressions que m'en avoit
laissées la Chaillot. M . d'Orbe me rendit heureuse & ne s'en
repentit pas . Avec un autre
j'aurois toujours rempli mes devoirs, mais je l'aurois désolé & je
sens qu'il faloit un aussi
bon mari pour faire de moi une bonne femme. Imaginerois-tu que c'est de
cela même que
j'avois à me plaindre ? Mon enfant, nous nous aimions trop, nous
n'étions point gais. Une
amitié plus légere eût été plus folâtre; je l'aurois préférée & je
crois que j'aurois mieux
aimé vivre moins contente & pouvoir rire plus souvent.
A cela se joignirent les sujets
particuliers d'inquiétude que [16] me donnoit ta situation. Je
n'ai pas besoin de te rappeler les dangers que t'a fait courir une
passion mal réglée. Je les
vis en frémissant. Si tu n'avois risqué que ta vie, peut-être un reste
de gaieté ne m'eût-il
pas tout-à-fait abandonnée: mais la tristesse & l'effroi
pénétrerent mon ame & jusqu'à
ce que je t'aye vu mariée, je n'ai pas eu moment de pure joie. Tu
connus ma douleur, tu la
sentis. Elle a beaucoup fait sur ton bon coeur & je ne cesserai de
bénir ces heureuses
larmes qui sont peut-être la cause de ton retour au bien.
Voilà comment s'est passé tout le tems que
j'ai vécu avec mon mari. Juge si depuis que
Dieu me l'a ôté, je pourrois espérer d'en retrouver un autre qui fût
autant selon mon
coeur & si je suis tentée de le chercher. Non, cousine, le mariage
est un état trop grave; sa
dignité ne va point avec mon humeur, elle m'attriste & me sied mal,
sans compter que
toute gêne m'est insupportable. Pense, toi qui me connois, ce que peut
être à mes yeux un
lien dans lequel je n'ai pas ri durant sept ans sept petites fois à mon
aise! Je ne veux pas
faire comme toi la matrone à vingt-huit ans. Je me trouve une petite
veuve assez piquante,
assez mariable encore & je crois que si j'étois homme, je
m'accommoderois assez de moi.
Mais me remarier, cousine! Ecoute, je pleure bien sincerement mon
pauvre mari, j'aurois
donné la moitié de ma vie pour passer l'autre avec lui; & pourtant,
s'il pouvoit revenir, je
ne le reprendrois, je crois, lui-même, que parce que je l'avois déjà
pris.
Je viens de t'exposer mes véritables
intentions. Si je n'ai [17] pu les exécuter encore
malgré les soins de M. de Wolmar, c'est que les difficultés semblent
croître avec mon zele à les surmonter. Mais mon zele sera le plus fort
& avant que l'été se passe , j'espere me
réunir à toi pour le reste de nos jours.
Il reste à me justifier du reproche de te
cacher mes peines , & d'aimer à pleurer loin de
toi: je ne le nie pas, c'est à quoi j'emploie ici le meilleur tems que
j'y passe. Je n'entre
jamais dans ma maison sans y retrouver des vestiges de celui qui me la
rendoit chére. Je
n'y fais pas un pas, je n'y fixe pas un objet sans appercevoir quelque
signe de sa tendresse
& de la bonté de son coeur ; voudrois-tu que le mien n'en fût pas
ému ? Quand je suis ici,
je ne sens que la perte que j'ai faite . Quand je suis près de toi, je
ne vois que ce qui m'est
resté. Peux-tu me faire un crime de ton pouvoir sur mon humeur? Si je
pleure en ton
absence & si je ris près de toi, d'où vient cette différence ?
Petite ingrate , c'est que tu me
consoles de tout & que je ne sais plus m'affliger de rien quand je
te possede.
Tu as dit bien des choses en faveur de
notre ancienne amitié; mais je ne te pardonne pas
d'oublier celle qui me fait le plus d'honneur; c'est de te chérir
quoique tu m'éclipses. Ma
Julie, tu es faite pour régner. Ton empire est le plus absolu que je
connoisse. Il s'étend
jusque sur les volontés & je l'éprouve plus que personne. Comment
cela se fait-il, cousine
? Nous aimons toutes deux la vertu; l'honnêteté nous est également
chére; nos talens sont
les mêmes; j'ai presque autant d'esprit que toi & ne suis guere
moins jolie. Je sais fort bien
tout cela & malgré tout cela tu m'en [18] imposes, tu me subjugues,
tu m'atterres , ton
génie écrase le mien & je ne suis rien devant toi. Lors même que tu
vivois dans des
liaisons que tu te reprochois & que n'ayant point imité ta faute
j'aurois dû prendre
l'ascendant à mon tour, il ne te demeuroit pas moins. Ta foiblesse, que
je blâmois me
sembloit presque une vertu; je ne pouvois m'empêcher d'admirer en toi
ce que j'aurois
repris dans une autre. Enfin dans ce tems-là même, je ne t'abordois
point sans un certain
mouvement de respect involontaire & il est sûr que toute ta
douceur, toute la familiarité de
ton commerce étoit nécessaire pour me rendre ton amie: naturellement ,
je devois être ta
servante. Explique si tu peux cette énigme; quant à moi, je n'y entends
rien.
Mais si fait pourtant, je l'entends un peu
& je crois même l'avoir autrefois expliquée. C'est
que ton coeur vivifie tous ceux qui l'environnent & leur donne pour
ainsi dire un nouvel être dont ils sont forcés de lui faire hommage,
puisqu'ils ne l'auroient point eu sans lui. Je
t'ai rendu d'importans services, j'en conviens; tu m'en fais souvenir
si souvent qu'il n'y a
pas moyen de l'oublier. Je ne le nie point; sans moi tu étois perdue .
Mais qu'ai-je fait que
te rendre ce que j'avois reçu de toi ? Est-il possible de te voir
long-tems sans se sentir
pénétrer l'ame des charmes de la vertu & des douceurs de l'amitié ?
Ne sais-tu pas que
tout ce qui t'approche est par toi-même armé pour ta défense & que
je n'ai par-dessus les
autres que l'avantage des gardes de Sésostris, d'être de ton âge &
de ton sexe & d'avoir été élevée avec toi ? Quoi qu'il en soit,
Claire se console de [19] valoir moins que Julie, en
ce que sans Julie elle vaudroit bien moins encore; & puis à te dire
la vérité, je crois que
nous avions grand besoin l'une de l'autre & que chacune des deux y
perdroit beaucoup si le
sort nous eût séparées.
Ce qui me fâche le plus dans les affaires
qui me retiennent encore ici, c'est le risque de ton
secret , toujours prêt à s'échapper de ta bouche. Considere, je t'en
conjure , que ce qui te
porte à le garder est une raison forte & solide & que ce qui te
porte à le révéler n'est
qu'un sentiment aveugle. Nos soupçons même que ce secret n'en est plus
un pour celui
qu'il intéresse, nous sont une raison de plus pour ne le lui déclarer
qu'avec la plus grande
circonspection. Peut-être la réserve de ton mari est-elle un exemple
& une leçon pour
nous: car en de pareilles matieres il y a souvent une grande différence
entre ce qu'on feint
d'ignorer & ce qu'on est forcé de savoir. Attends donc, je l'exige,
que nous en délibérions
encore une fois. Si tes pressentimens étoient fondés & que ton
déplorable ami ne fût plus,
le meilleur parti qui resteroit à prendre seroit de laisser son
histoire & tes malheurs
ensevelis avec lui. S'il vit, comme je l'espere, le cas peut devenir
différent ; mais encore
faut-il que ce cas se présente. En tout état de cause crois-tu ne
devoir aucun égard aux
derniers conseils d'un infortuné dont tous les maux sont ton ouvrage?
A l'égard des dangers de la solitude, je
conçois & j'approuve tes alarmes, quoique je les
sache très-mal fondées. Tes fautes passées te rendent craintive; j'en
augure d'autant [20]
mieux du présent & tu le serois bien moins s'il te restoit plus de
sujet de l'être. Mais je ne
puis te passer ton effroi sur le sort de notre pauvre ami . A présent
que tes affections ont
changé d'espece, crois qu'il ne m'est pas moins cher qu'à toi.
Cependant j'ai des
pressentimens tout contraires aux tiens & mieux d'accord avec la
raison. Milord Edouard a
reçu deux fois de ses nouvelles & m'a écrit à la seconde qu'il
étoit dans la mer du Sud,
ayant déjà passé les dangers dont tu parles. Tu sais cela aussi bien
que moi & tu t'affliges
comme si tu n'en savois rien. Mais ce que tu ne sais pas & qu'il
faut t'apprendre, c'est que
le vaisseau sur lequel il est a été vu il y a deux mois à la hauteur
des Canaries, faisant
voile en Europe. Voilà ce qu'on écrit de Hollande à mon pere & dont
il n'a pas manqué
de me faire part, selon sa coutume de m'instruire des affaires
publiques beaucoup plus
exactement que des siennes. Le coeur me dit , à moi, que nous ne serons
pas long-tems sans
recevoir des nouvelles de notre philosophe & que tu en seras pour
tes larmes, à moins
qu'après l'avoir pleuré mort , tu ne pleures de ce qu'il est en vie.
Mais , Dieu merci, tu
n'en es plus là.
Deh! fosse or qui quel miser pur un poco,
Ch'é già di piangere e di viver lasso la!*
[* Eh! Que n'est-il un moment ici ce pauvre
malheureux déjà las de souffrir & de vivre!]
Voilà ce que j'avois à te répondre. Celle
qui t'aime t'offre & partage la douce espérance
d'une éternelle réunion. Tu vois que tu n'en as formé le projet ni
seule ni la premiere &
[21] que l'exécution en est plus avancée que tu ne pensois. Prends donc
patience encore cet été, ma douce amie: il vaut mieux tarder à se
rejoindre que d'avoir encore à se séparer.
Hé bien! belle Madame, ai-je tenu parole
& mon triomphe est-il complet ? Allons, qu'on se
jette à genoux, qu'on baise avec respect cette lettre & qu'on
reconnoisse humblement qu'au
moins une fois en la vie Julie de Wolmar a été vaincue en amitié.*[*
Que cette bonne
Suissesse est heureuse d'être gaie, quand elle est gaie sans esprit,
sans naiveté, sans finesse!
Elle ne se doute pas apprêts qu'il faut parmi nous pour faire passer la
bonne humeur. Elle
ne fait pas qu'on n'a point cette bonne humeur pour foi mais pour les
autres & qu'on ne rit
pas pour rire, mais pour être applaudi.]
LETTRE III. DE L'AMANT DE JULIE A MDE .
D'ORBE.
Ma cousine, ma bienfaitrice, mon amie;
j'arrive des extrémités de la terre & j'en rapporte
un coeur tout plein de vous. J'ai passé quatre fois la ligne; j'ai
parcouru les deux
hémispheres; j'ai vu les quatre parties du monde; j'en ai mis le
diametre entre nous; j'ai
fait le tour entier du globe & n'ai pu vous échapper un moment. On
a beau fuir ce qui nous
est cher, son image, plus vite que la mer & les vents, nous suit au
bout de l'univers &
par-tout où l'on se porte, avec soi l'on y porte ce qui nous fait
vivre. J'ai beaucoup [22]
souffert; j'ai vu souffrir davantage. Que d'infortunés j'ai vus mourir!
Hélas! ils mettoient
un si grand prix à la vie! & moi je leur ai survécu !. . .
Peut-être étois-je en effet moins à
plaindre; les miseres de mes compagnons m'étoient plus sensibles que
les miennes; je les
voyois tout entiers à leurs peines; ils devoient souffrir plus que moi.
Je me disois: Je suis
mal ici, mais il est un coin sur la terre où je suis heureux &
paisible & je me
dédommageois au bord du lac de Geneve de ce que j'endurois sur l'Océan.
J'ai le bonheur
en arrivant de voir confirmer mes espérances ; Milord Edouard m'apprend
que vous
jouissez toutes deux de la paix & de la santé & que, si vous en
particulier avez perdu le
doux titre d'épouse, il vous reste ceux d'amie & de mere, qui
doivent suffire à votre
bonheur. Je suis trop pressé de vous envoyer cette lettre, pour vous
faire à présent un
détail de mon voyage; j'ose espérer d'en avoir bientôt une occasion
plus commode. Je me
contente ici de vous en donner une légere idée, plus pour exciter que
pour satisfaire votre
curiosité. J'ai mis près de quatre ans au trajet immense dont je viens
de vous parler & suis
revenu dans le même vaisseau sur lequel j'étois parti, le seul que le
commandant ait
ramené de son escadre.
J'ai vu d'abord l'Amérique méridionale, ce
vaste continent que le manque de fer a soumis
aux Européens & dont ils ont fait un désert pour s'en assurer
l'empire . J'ai vu les côtes
du Brésil, où Lisbonne & Londres puisent leurs trésors & dont
les peuples misérables
foulent aux pieds l'or & les diamans sans oser y porter la main.
J'ai traversé paisiblement
[23] les mers orageuses qui sont sous le cercle antarctique; j'ai
trouvé dans la mer
Pacifique les plus effroyables tempêtes.
E in mar dubbioso sotto ignoto polo
Provai l'onde fallaci, e'l vento infido.*
[*Et sur des mers suspectes, sous un pôle
inconnu, j'éprouvai la trahison de l'onde &
l'infidélité des vents.]
J'ai vu de loin le séjour de ces prétendus
géants*[*Les Patagons.] qui ne sont grands
qu'en courage & dont l'indépendance est plus assurée par une vie
simple & frugale que
par une haute stature. J'ai séjourné trois mois dans une île déserte
& délicieuse, douce &
touchante image de l'antique beauté de la nature & qui semble être
confinée au bout du
monde pour y servir d'asile à l'innocence & à l'amour persécutés;
mais l'avide Européen
suit son humeur farouche en empêchant l'Indien paisible de l'habiter
& se rend justice en
ne l'habitant pas lui-même.
J'ai vu sur les rives du Mexique & du
Pérou le même spectacle que dans le Brésil: j'en ai
vu les rares & infortunés habitants, tristes restes de deux
puissans peuples, accablés de
fers, d'opprobre & de miseres au milieu de leurs riches métaux,
reprocher au Ciel en
pleurant les trésors qu'il leur a prodigués. J'ai vu l'incendie affreux
d'une ville entiere
sans résistance & sans défenseurs. Tel est le droit de la guerre
parmi les peuples savants,
humains & polis de l'Europe; on ne se borne pas à faire à son
ennemi tout le mal dont on
peut tirer du profit: mais on compte pour un profit tout le mal qu'on
peut lui faire à pure
perte. J'ai côtoyé presque [24] toute la partie occidentale de
l'Amérique, non sans être
frappé d'admiration en voyant quinze cens lieues de côte & la plus
grande mer du monde
sous l'empire d'une seule puissance qui tient pour ainsi dire en sa
main les clefs d'un
hémisphere du globe.
Après avoir traversé la grande mer, j'ai
trouvé dans l'autre continent un nouveau
spectacle. J'ai vu la plus nombreuse & la plus illustre nation de
l'univers soumise à une
poignée de brigands; j'ai vu de près ce peuple célebre & n'ai plus
été surpris de le
trouver esclave. Autant de fois conquis qu'attaqué, il fut toujours en
proie au premier
venu & le sera jusqu'à la fin des siecles. Je l'ai trouvé digne de
son sort, n'ayant pas même
le courage d'en gémir. Lettré, lâche, hypocrite & charlatan;
parlant beaucoup sans rien
dire, plein d'esprit sans aucun génie, abondant en signes & stérile
en idées; poli,
complimenteur, adroit, fourbe & fripon; qui met tous les devoirs en
étiquettes, toute la
morale en simagrées & ne connaît d'autre humanité que les
salutations & les révérences.
J'ai surgi dans une seconde île déserte, plus inconnue, plus charmante
encore que la
premiere & où le plus cruel accident faillit à nous confiner pour
jamais. Je fus le seul
peut-être qu'un exil si doux n'épouvanta point. Ne suis-je pas
désormais partout en exil ?
J'ai vu dans ce lieu de délices & d'effroi ce que peut tenter
l'industrie humaine pour tirer
l'homme civilisé d'une solitude où rien ne lui manque & le
replonger dans un gouffre de
nouveaux besoins.
J'ai vu dans le vaste Océan, où il devroit
être si doux à [25] des hommes d'en rencontrer
d'autres, deux grands vaisseaux se chercher, se trouver, s'attaquer, se
battre avec fureur,
comme si cet espace immense eût été trop petit pour chacun d'eux. Je
les ai vus vomir l'un
contre l'autre le fer & les flammes. Dans un combat assez court,
j'ai vu l'image de l'enfer;
j'ai entendu les cris de joie des vainqueurs couvrir les plaintes des
blessés , & les
gémissemens des mourants. J'ai reçu en rougissant ma part d'un immense
butin; je l'ai
reçu, mais en dépôt; & s'il fut pris sur des malheureux, c'est à
des malheureux qu'il sera
rendu.
J'ai vu l'Europe transportée à l'extrémité
de l'Afrique par les soins de ce peuple avare,
patient & laborieux, qui a vaincu par le tems & la constance
des difficultés que tout
l'héroÏsme des autres peuples n'a jamais pu surmonter. J'ai vu ces
vastes & malheureuses
contrées qui ne semblent destinées qu'à couvrir la terre de troupeaux
d'esclaves. A leur
vil aspect j'ai détourné les yeux de dédain, d'horreur & de pitié;
& voyant la quatrieme
partie de mes semblables changée en bêtes pour le service des autres,
j'ai gémi d'être
homme.
Enfin j'ai vu dans mes compagnons de voyage
un peuple intrépide & fier, dont l'exemple
& la liberté rétablissoient à mes yeux l'honneur de mon espece,
pour lequel la douleur &
la mort ne sont rien & qui ne craint au monde que la faim &
l'ennui. J'ai vu dans leur chef
un capitaine, un soldat, un pilote, un sage , un grand homme & pour
dire encore plus
peut-être, le digne ami d'Edouard Bomston; mais ce que je n'ai point vu
dans le monde
entier, c'est quelqu'un [26] qui ressemble à Claire d'Orbe, à Julie
d'Etange & qui puisse
consoler de leur perte un coeur qui sut les aimer.
Comment vous parler de ma guérison ? C'est
de vous que je dois apprendre à la
connaître. Reviens-je plus libre , & plus sage que je ne suis parti
? J'ose le croire & ne puis
l'affirmer. La même image regne toujours dans mon coeur; vous savez
s'il est possible
qu'elle s'en efface ; mais son empire est plus digne d'elle & si je
ne me fais pas illusion, elle
regne dans ce coeur infortuné comme dans le vôtre. Oui, ma cousine, il
me semble que sa
vertu m'a subjugué, que je ne suis pour elle que le meilleur & le
plus tendre ami qui fût
jamais, que je ne fais plus que l'adorer comme vous l'adorez vous-même
; ou plutôt il me
semble que mes sentimens ne se sont pas affaiblis, mais rectifiés;
& avec quelque soin que
je m'examine, je les trouve aussi purs que l'objet qui les inspire. Que
puis-je vous dire de
plus jusqu'à l'épreuve qui peut m'apprendre à juger de moi ? Je suis
sincere & vrai; je
veux être ce que je dois être: mais comment répondre de mon coeur avec
tant de raisons
de m'en défier ? Suis-je le maître du passé ? Puis-je empêcher que
mille feux ne m'aient
autrefois dévoré ? Comment distinguerai-je par la seule imagination ce
qui est de ce qui
fut? & comment me représenterai-je amie celle que je ne vis jamais
qu'amante ? Quoi que
vous pensiez peut-être du motif secret de mon empressement, il est
honnête & raisonnable;
il mérite que vous l'approuviez. Je réponds d'avance au moins de mes
intentions. Souffrez
que je vous voie & m'examinez vous-même; ou laissez-moi voir Julie
& je saurai ce que je
suis.
[27] Je dois accompagner Milord Edouard en
Italie. Je passerai près de vous! & je ne vous
verrois point! Pensez-vous que cela se puisse ? Eh! si vous aviez la
barbarie de l'exiger,
vous mériteriez de n'être pas obéie . Mais pourquoi l'exigeriez-vous ?
N'êtes-vous pas
cette même Claire, aussi bonne & compatissante que vertueuse &
sage, qui daigna m'aimer
des sa plus tendre jeunesse & qui doit m'aimer bien plus encore
aujourd'hui que je lui dois
tout.*[* Que lui doit-il donc tant, à elle qui a fait les malheurs de
sa vie ? Malheureux
questionneur! Il lui doit l'honneur, la vertu, le repos de celle qu'il
aime; il lui doit tout.]
Non, non, chére & charmante amie, un si cruel refus ne seroit ni de
vous ni fait pour moi;
il ne mettra point le comble à ma misere. Encore une fois, encore une
fois en ma vie, je
déposerai mon coeur à vos pieds . Je vous verrai, vous y consentirez.
Je la verrai, elle y
consentira. Vous connoissez trop bien toutes deux mon respect pour
elle. Vous savez si je
suis homme à m'offrir à ses yeux en me sentant indigne d'y paraître.
Elle a déploré si
long-tems l'ouvrage de ses charmes, ah! qu'elle voie une fois l'ouvrage
de sa vertu!
P.S. Milord Edouard est retenu pour
quelques tems encore ici par des affaires; s'il m'est
permis de vous voir , pourquoi ne prendrois-je pas les devans pour être
plus tôt auprès de
vous?
[28] LETTRE IV. DE M. DE WOLMAR A L'AMANT
DE JULIE.
Quoique nous ne nous connoissions pas
encore, je suis chargé de vous écrire. La plus sage
& la plus chérie des femmes vient d'ouvrir son coeur à son heureux
époux . Il vous croit
digne d'avoir été aimé d'elle & il vous offre sa maison.
L'innocence & la paix y regnent;
vous y trouverez l'amitié, l'hospitalité, l'estime, la confiance.
Consultez votre coeur; & s'il
n'y a rien là qui vous effraye, venez sans crainte. Vous ne partirez
point d'ici sans y laisser
un ami.
Wolmar.
P.S. Venez, mon ami; nous vous attendons
avec empressement. Je n'aurai pas la douleur
que vous nous deviez un refus.
Julie.
[29] LETTRE V. DE MDE. D'ORBE A L'AMANT DE
JULIE.
Dans cette lettre étoit incluse la
précédente.
Bien arrivé! cent fois le bien arrivé, cher
Saint-Preux ! car je prétends que ce nom*[*
C'est celui qu'elle lui avoit donné devant ses gens à son précédent
voyage. Voyez Tome II,
Lettre XLII.] vous demeure, au moins dans notre société. C'est, je
crois, vous dire assez
qu'on n'entend pas vous en exclure, à moins que cette exclusion ne
vienne de vous. En
voyant par la lettre ci-jointe que j'ai fait plus que vous ne me
demandiez, apprenez à
prendre un peu plus de confiance en vos amis & à ne plus reprocher
à leur coeur des
chagrins qu'ils partagent quand la raison les force à vous en donner.
M. de Wolmar veut
vous voir; il vous offre sa maison, son amitié, ses conseils: il n'en
faloit pas tant pour
calmer toutes mes craintes sur votre voyage & je m'offenserois
moi-même si je pouvois un
moment me défier de vous. Il fait plus, il prétend vous guérir &
dit que ni Julie, ni lui, ni
vous, ni moi, ne pouvons être parfaitement heureux sans cela. Quoique
j'attende beaucoup
de sa sagesse & plus de votre vertu , j'ignore quel sera le succès
de cette entreprise. Ce que
je sais bien, c'est qu'avec la femme qu'il a, le soin qu'il veut
prendre est une pure
générosité pour vous.
[30] Venez donc, mon aimable ami, dans la
sécurité d'un coeur honnête, satisfaire
l'empressement que nous avons tous de vous embrasser & de vous voir
paisible & content;
venez dans votre pays & parmi vos amis vous délasser de vos voyages
& oublier tous les
maux que vous avez soufferts. La derniere fois que vous me vîtes,
j'étois une grave
matrone & mon amie étoit à l'extrémité; mais à présent qu'elle se
porte bien & que je
suis redevenue fille, me voilà tout aussi folle & presque aussi
jolie qu'avant mon mariage.
Ce qu'il y a du moins de bien sûr, c'est que je n'ai point changé pour
vous & que vous
feriez bien des fois le tour du monde avant d'y trouver quelqu'un qui
vous aimât comme
moi.
LETTRE VI. DE SAINT PREUX A MILORD EDOUARD.
Je me leve au milieu de la nuit pour vous
écrire. Je ne saurois trouver un moment de repos.
Mon coeur agité , transporté, ne peut se contenir au dedans de moi; il
a besoin de
s'épancher. Vous qui l'avez si souvent garanti du désespoir, soyez le
cher dépositaire des
premiers plaisirs qu'il ait goûtés depuis si longtemps.
Je l'ai vue, milord! mes yeux l'ont vue!
J'ai entendu sa voix; ses mains ont touché les
miennes; elle m'a reconnu; elle a marqué de la joie à me voir; elle m'a
appelé [31] son
ami, son cher ami; elle m'a reçu dans sa maison; plus heureux que je ne
fus de ma vie je
loge avec elle sous un même toit & maintenant que je vous écris, je
suis à trente pas d'elle.
Mes idées sont trop vives pour se succéder;
elles se présentent toutes ensemble; elles se
nuisent mutuellement. Je vais m'arrêter & reprendre haleine, pour
tâcher de mettre
quelque ordre dans mon récit.
A peine après une si longue absence
m'étois-je livré près de vous aux premiers transports
de mon coeur, en embrassant mon ami, mon libérateur & mon pere, que
vous songeâtes au
voyage d'Italie. Vous me le fîtes desirer dans l'espoir de m'y soulager
enfin du fardeau de
mon inutilité pour vous. Ne pouvant terminer sitôt les affaires qui
vous retenoient à
Londres, vous me proposâtes de partir le premier pour avoir plus de
tems à vous attendre
ici. Je demandai la permission d'y venir ; je l'obtins, je partis &
quoique Julie s'offrît
d'avance à mes regards, en songeant que j'allois m'approcher d'elle, je
sentis du regret à
m'éloigner de vous. Milord, nous sommes quittes, ce seul sentiment vous
a tout payé.
Il ne faut pas vous dire que durant toute
la route, je n'étois occupé que de l'objet de mon
voyage; mais une chose à remarquer, c'est que je commençai de voir sous
un autre point
de vue ce même objet qui n'étoit jamais sorti de mon coeur. Jusque-là
je m'étois toujours
rappellé Julie brillante comme autrefois des charmes de sa premiere
jeunesse. J'avois
toujours vu ses beaux yeux animés du feu qu'elle [32] m'inspirait; ses
traits chéris
n'offroient à mes regards que des garans de mon bonheur , son amour
& le mien se
mêloient tellement avec sa figure, que je ne pouvois les en séparer.
Maintenant j'allois voir
Julie mariée, Julie mere, Julie indifférente . Je m'inquiétois des
changemens que huit ans
d'intervalle avoient pu faire à sa beauté. Elle avoit eu la petite
vérole; elle s'en trouvoit
changée: à quel point le pouvait-elle être ? Mon imagination me
refusoit opiniâtrement
des taches sur ce charmant visage; & sitôt que j'en voyois un
marqué de petite vérole, ce
n'étoit plus celui de Julie. Je pensois encore à l'entrevue que nous
allions avoir, à la
réception qu'elle m'alloit faire. Ce premier abord se présentoit à mon
esprit sous mille
tableaux différens & ce moment qui devoit passer si vite revenoit
pour moi mille fois le
jour.
Quand j'appercus la cime des monts, le
coeur me battit fortement, en me disant: elle est là.
La même chose venoit de m'arriver en mer à la vue des côtes d'Europe.
La même chose
m'étoit arrivée autrefois à Meillerie en découvrant la maison du baron
d'Etange. Le
monde n'est jamais divisé pour moi qu'en deux régions : celle où elle
est & celle où elle
n'est pas. La premiere s'étend quand je m'éloigne & se resserre à
mesure que j'approche,
comme un lieu où je ne dois jamais arriver. Elle est à présent bornée
aux murs de sa
chambre. Hélas! ce lieu seul est habité; tout le reste de l'univers est
vide.
Plus j'approchois de la Suisse, plus je me
sentois ému . L'instant où des hauteurs du Jura
je découvris le lac de Geneve [33] fut un instant d'extase & de
ravissement . La vue de mon
pays, de ce pays si chéri, où des torrens de plaisirs avoient inondé
mon coeur; l'air des
Alpes si salutaire & si pur; le doux air de la patrie, plus suave
que les parfums de l'Orient;
cette terre riche & fertile, ce paysage unique, le plus beau dont
l'oeil humain fut jamais
frappé; ce séjour charmant auquel je n'avois rien trouvé d'égal dans le
tour du monde;
l'aspect d'un peuple heureux & libre; la douceur de la saison, la
sérénité du climat; mille
souvenirs délicieux qui réveilloient tous les sentimens que j'avois
goûtés; tout cela me
jettoit dans des transports que je ne puis décrire & sembloit me
rendre à la fois la
jouissance de ma vie entiere.
En descendant vers la côte je sentis une
impression nouvelle dont je n'avois aucune idée;
c'étoit un certain mouvement d'effroi qui me resserroit le coeur &
me troubloit malgré
moi. Cet effroi, dont je ne pouvois démêler la cause, croissoit à
mesure que j'approchois
de la ville: il ralentissoit mon empressement d'arriver & fit enfin
de tels progres, que je
m'inquiétois autant de ma diligence que j'avois fait jusque-là de ma
lenteur. En entrant à
Vevai, la sensation que j'éprouvai ne fut rien moins qu'agréable: je
fus saisi d'une violente
palpitation qui m'empêchoit de respirer; je parlois d'une voix altérée
& tremblante. J'eus
peine à me faire entendre en demandant M. de Wolmar; car je n'osai
jamais nommer sa
femme. On me dit qu'il demeuroit à Clarens. Cette nouvelle m'ôta de
dessus la poitrine un
poids de cinq cens livres & prenant les deux lieues qui me
restoient à [34] faire pour un
répit, je me réjouis de ce qui m'eût désolé dans un autre tems; mais
j'appris avec un vrai
chagrin que Madame d'Orbe étoit à Lausanne. J'entrai dans une auberge
pour reprendre
les forces qui me manquaient: il me fut impossible d'avaler un seul
morceau; je suffoquois
en buvant & ne pouvois vider un verre qu'à plusieurs reprises. Ma
terreur redoubla quand
je vis mettre les chevaux pour repartir. Je crois que j'aurois donné
tout au monde pour
voir briser une roue en chemin. Je ne voyois plus Julie; mon
imagination troublée ne me
présentoit que des objets confus; mon ame étoit dans un tumulte
universel. Je connoissois
la douleur & le désespoir ; je les aurois préférés à cet horrible
état. Enfin je puis dire
n'avoir de ma vie éprouvé d'agitation plus cruelle que celle où je me
trouvai durant ce
court trajet, & je suis convaincu que je ne l'aurois pu supporter
une journée entiere.
En arrivant, je fis arrêter à la grille,
& me sentant hors d'état de faire un pas, j'envoyai le
postillon dire qu'un étranger demandoit à parler à M. de Wolmar. Il
étoit à la
promenade avec sa femme. On les avertit, & ils vinrent par un autre
côté, tandis que, les
yeux fichés sur l'avenue, j'attendois dans des transes mortelles d'y
voir paroître
quelqu'un.
A peine Julie m'eut-elle apperçu qu'elle me
reconnut. A l'instant, me voir, s'écrier, courir,
s'élancer dans mes bras, ne fut pour elle qu'une même chose. A ce son
de voix je me sens
tressaillir; je me retourne, je la vois, je la sens. O milord! ô mon
ami. . . je ne puis parler. ..
Adieu [35] crainte; adieu terreur, effroi, respect humain. Son regard,
son cri, son geste, me
rendent en un moment la confiance , le courage & les forces. Je
puise dans ses bras la
chaleur & la vie; je pétille de joie en la serrant dans les miens.
Un transport sacré nous
tient dans un long silence étroitement embrassés, & ce n'est
qu'après un si doux
saisissement que nos voix commencent à se confondre, & nos yeux à
mêler leurs pleurs.
M. de Wolmar étoit là; je le savais, je le voyais, mais qu'aurais-je pu
voir ? Non, quand
l'univers entier se fût réuni contre moi, quand l'appareil des tourmens
m'eût environné,
je n'aurois pas dérobé mon coeur à la moindre de ces caresses, tendres
prémices d'une
amitié pure & sainte que nous emporterons dans le ciel!
Cette premiere impétuosité suspendue,
Madame de Wolmar me prit par la main, & se
retournant vers son mari, lui dit avec une certaine grâce d'innocence
& de candeur dont je
me sentis pénétré: Quoiqu'il soit mon ancien ami, je ne vous le
présente pas, je le reçois
de vous, & ce n'est qu'honoré de votre amitié qu'il aura désormois
la mienne.Si les
nouveaux amis ont moins d'ardeur que les anciens, me dit-il en
m'embrassant, ils seront
anciens à leur tour, & ne céderont point aux autres. Je reçus ses
embrassements , mais
mon coeur venoit de s'épuiser, & je ne fis que les recevoir.
Après cette courte scene, j'observai du
coin de l'oeil qu'on avoit détaché ma malle &
remisé ma chaise. Julie me prit sous le bras, & je m'avançai avec
eux vers la maison,
presque oppressé d'aise de voir qu'on y prenoit possession de moi.
Ce fut alors qu'en contemplant plus
paisiblement ce visage [36] adoré, que j'avois cru
trouver enlaidi, je vis avec une surprise amere & douce qu'elle
étoit réellement plus belle
& plus brillante que jamais. Ses traits charmans se sont mieux
formés encore; elle a pris
un peu plus d'embonpoint qui ne fait qu'ajouter à son éblouissante
blancheur. La petite
vérole n'a laissé sur ses joues que quelques légeres traces presque
imperceptibles. Au lieu
de cette pudeur souffrante qui lui faisoit autrefois sans cesse baisser
les yeux, on voit la
sécurité de la vertu s'allier dans son chaste regard à la douceur &
à la sensibilité; sa
contenance, non moins modeste, est moins timide; un air plus libre
& des grâces plus
franches ont succédé à ces manieres contraintes, mêlées de tendresse
& de honte; & si le
sentiment de sa faute la rendoit alors plus touchante, celui de sa
pureté la rend
aujourd'hui plus céleste.
A peine étions-nous dans le salon qu'elle
disparut & rentra le moment d'après. Elle n'étoit
pas seule. Qui pensez-vous qu'elle amenoit avec elle ? Milord,
c'étoient ses enfans! ses deux
enfans plus beaux que le jour & portant déjà sur leur physionomie
enfantine le charme &
l'attroit de leur mere! Que devins-je à cet aspect ? Cela ne peut ni se
dire ni se
comprendre; il faut le sentir. Mille mouvemens contraires
m'assaillirent à la fois; mille
cruels & délicieux souvenirs vinrent partager mon coeur. O
spectacle! ô regrets! Je me
sentois déchirer de douleur & transporter de joie. Je voyais, pour
ainsi dire, multiplier
celle qui me fut si chére. Hélas! je voyois au même instant la trop
vive preuve qu'elle ne
m'étoit plus rien & mes pertes sembloient se multiplier avec elle.
Elle me les amena par la main. Tenez, me
dit-elle d'un [37] ton qui me perça l'ame, voilà
les enfans de votre amie: ils seront vos amis un jour; soyez le leur
des aujourd'hui.
Aussitôt ces deux petites créatures s'empresserent autour de moi, me
prirent les mains &
m'accablant de leurs innocentes caresses, tournerent vers
l'attendrissement toute mon émotion. Je les pris dans mes bras l'un
& l'autre; & les pressant contre ce coeur agité:
Chers & aimables enfans, dis-je avec un soupir, vous avez à remplir
une grande tâche.
Puissiez-vous ressembler à ceux de qui vous tenez la vie; puissiez-vous
imiter leurs vertus
& faire un jour par les vôtres la consolation de leurs amis
infortunés! Madame de Wolmar
enchantée me sauta au cou une seconde fois & sembloit me vouloir
payer par ses caresses
de celles que je faisois à ses deux fils. Mais quelle différence du
premier embrassement à
celui-là! Je l'éprouvai avec surprise. C'étoit une mere de famille que
j'embrassais ; je la
voyois environnée de son époux & des ses enfans ; ce cortege m'en
imposait. Je trouvois
sur son visage un air de dignité qui ne m'avoit pas frappé d'abord; je
me sentois forcé de
lui porter une nouvelle sorte de respect ; sa familiarité m'étoit
presque à charge; quelque
belle qu'elle me parût, j'aurois baisé le bord de sa robe de meilleur
coeur que sa joue: des
cet instant, en un mot , je connus qu'elle ou moi n'étions plus les
mêmes & je commençai
tout de bon à bien augurer de moi.
M. de Wolmar me prenant par la main, me
conduisit ensuite au logement qui m'étoit
destiné. Voilà, me dit-il en y entrant, votre appartement: il n'est
point celui d'un étranger;
il ne sera plus celui d'un autre; & désormois il restera [38] vide
ou occupé par vous. Jugez
si ce compliment me fut agréable; mais je ne le méritois pas encore
assez pour l'écouter
sans confusion . M. de Wolmar me sauva l'embarras d'une réponse . Il
m'invita à faire un
tour de jardin. Là, il fit si bien que je me trouvai plus à mon aise;
& prenant le ton d'un
homme instruit de mes anciennes erreurs, mais plein de confiance dans
ma droiture, il me
parla comme un pere à son enfant & me mit à force d'estime dans
l'impossibilité de la
démentir. Non, milord, il ne s'est pas trompé; je n'oublierai point que
j'ai la sienne & la
vôtre à justifier. Mais pourquoi faut-il que mon coeur se resserre à
ses bienfaits ?
Pourquoi faut-il qu'un homme que je dois aimer soit le mari de Julie?
Cette journée sembloit destinée à tous les
genres d'épreuves que je pouvois subir.
Revenus auprès de Madame de Wolmar, son mari fut appelé pour quelque
ordre à
donner; & je restai seul avec elle. Je me trouvai alors dans un
nouvel embarras, le plus
pénible & le moins prévu de tous. Que lui dire ? comment débuter ?
Oserais-je rappeler
nos anciennes liaisons & des tems si présens à ma mémoire ?
Laisserais-je penser que je
les eusse oubliés ou que je ne m'en souciasse plus? Quel supplice de
traiter en étrangere
celle qu'on porte au fond de son coeur! Quelle infamie d'abuser de
l'hospitalité pour lui
tenir des discours qu'elle ne doit plus entendre! Dans ces perplexités
je perdois toute
contenance; le feu me montoit au visage; je n'osois ni parler, ni lever
les yeux, ni faire le
moindre geste; & je crois que je serois resté dans cet état violent
[39] jusqu'au retour de
son mari, si elle ne m'en eût tiré. Pour elle, il ne parut pas que ce
tête-à-tête l'eût gênée
en rien. Elle conserva le même maintien & les mêmes manieres
qu'elle avoit auparavant,
elle continua de me parler sur le même ton; seulement je crus voir
qu'elle essayoit d'y
mettre encore plus de gaieté & de liberté, jointe à un regard, non
timide & tendre, mais
doux & affectueux, comme pour m'encourager à me rassurer & à
sortir d'une contrainte
qu'elle ne pouvoit manquer d'apercevoir.
Elle me parla de mes longs voyages: elle
vouloit en savoir les détails, ceux sur-tout des
dangers que j'avois courus, des maux que j'avois endurés; car elle
n'ignoroit pas,
disait-elle que son amitié m'en devoit le dédommagement. Ah! Julie, lui
dis-je avec
tristesse, il n'y a qu'un moment que je suis avec vous; voulez-vous
déjà me renvoyer aux
Indes?Non pas, dit-elle en riant, mais j'y veux aller à mon tour.
Je lui dis que je vous avois donné une
relation de mon voyage, dont je lui apportois une
copie. Alors, elle me demanda de vos nouvelles avec empressement. Je
lui parlai de vous &
ne pus le faire sans lui retracer les peines que j'avois souffertes
& celles que je vous avois
données. Elle en fut touchée; elle commença d'un ton plus sérieux à
entrer dans sa
propre justification & à me montrer qu'elle avoit dû faire tout ce
qu'elle avoit fait . M. de
Wolmar rentra au milieu de son discours; & ce qui me confondit,
c'est qu'elle le continua
en sa présence exactement comme s'il n'y eût pas été. Il ne put
s'empêcher de sourire en
démêlant mon étonnement . [40] après qu'elle eut fini, il me dit: Vous
voyez un exemple
de la franchise qui regne ici. Si vous voulez sincerement être
vertueux, apprenez à l'imiter:
c'est la seule priere & la seule leçon que j'aie à vous faire . Le
premier pas vers le vice est
de mettre du mystere aux actions innocentes; & quiconque aime à se
cacher a tôt ou tard
raison de se cacher. Un seul précepte de morale peut tenir lieu de tous
les autres, c'est
celui-ci: ne fais ni ne dis jamais rien que tu ne veuilles que tout le
monde voie & entende; &
pour moi, j'ai toujours regardé comme le plus estimable des hommes ce
Romain qui
vouloit que sa maison fût construite de maniere qu'on vît tout ce qui
s'y faisait.
J'ai, continua-t-il, deux partis à vous
proposer: choisissez librement celui qui vous
conviendra le mieux, mais choisissez l'un ou l'autre. Alors, prenant la
main de sa femme &
la mienne, il me dit en la serrant: Notre amitié commence; en voici le
cher lien ; qu'elle soit
indissoluble. Embrassez votre soeur & votre amie; traitez-la
toujours comme telle; plus
vous serez familier avec elle, mieux je penserai de vous. Mais vivez
dans le tête-à-tête
comme si j'étois présent, ou devant moi comme si je n'y étois pas:
voilà tout ce que je
vous demande. Si vous préférez le dernier parti , vous le pouvez sans
inquiétude; car,
comme je me réserve le droit de vous avertir de tout ce qui me déplaira
, tant que je ne
dirai rien vous serez sûr de ne m'avoir point déplu.
Il y avoit deux heures que ce discours
m'auroit fort embarrassé; mais M. de Wolmar
commençoit à prendre une si grande autorité sur moi, que j'y étois déjà
presque
accoutumé. Nous [41] recommençâmes à causer paisiblement tous trois
& chaque fois
que je parlois à Julie je ne manquois point de l'appeller Madame .
Parlez-moi franchement,
dit enfin son mari en m'interrompant; dans l'entretien de tout à
l'heure disiez-vous
Madame? Non, dis-je un peu déconcerté; mais la bienséance. .. la
bienséance, reprit-il,
n'est que le masque du vice; où la vertu regne, elle est inutile; je
n'en veux point. Appellez
ma femmeJulie en ma présence, ou Madame en particulier;
cela m'est indifférent. Je
commençai de connoître alors à quel homme j'avois à faire & je
résolus bien de tenir
toujours mon coeur en état d'être vu de lui.
Mon corps épuisé de fatigue avoit grand
besoin de nourriture & mon esprit de repos; je
trouvai l'un & l'autre à table. Après tant d'années d'absence &
de douleurs, après de si
longues courses, je me disois dans une sorte de ravissement, je suis
avec Julie, je la vois, je
lui parle; je suis à table avec elle, elle me voit sans inquiétude,
elle me reçoit sans crainte,
rien ne trouble le plaisir que nous avons d'être ensemble. Douce &
précieuse innocence, je
n'avois point goûté tes charmes & ce n'est que d'aujourd'hui que je
commence d'exister
sans souffrir.
Le soir en me retirant je passai devant la
chambre des maîtres de la maison; je les y vis
entrer ensemble; je gagnai tristement la mienne & ce moment ne fut
pas pour moi le plus
agréable de la journée.
Voilà, Milord, comment s'est passée cette
premiere entrevue, désirée si passionnément &
si cruellement redoutée. J'ai tâché de me recueillir depuis que je suis
seul; je me [42] suis
efforcé de sonder mon coeur; mais l'agitation de la journée précédente
s'y prolonge
encore & il m'est impossible de juger si tôt de mon véritable état.
Tout ce que je sais tres
certainement, c'est que si mes sentimens pour elle n'ont pas changé
d'espece, ils ont au
moins bien changé de forme; que j'aspire toujours à voir un tiers entre
nous & que je
crains autant le tête-à-tête que je le désirois autrefois.
Je compte aller dans deux ou trois jours à
Lausanne. Je n'ai vu Julie encore qu'à demi
quand je n'ai pas vu sa cousine, cette aimable & chére amie à qui
je dois tant, qui
partagera sans cesse avec vous mon amitié, mes soins, ma reconnaissance
& tous les
sentimens dont mon coeur est resté le maître. A mon retour, je ne
tarderai pas à vous en
dire davantage. J'ai besoin de vos avis & je veux m'observer de
près. Je sais mon devoir &
le remplirai. Quelque doux qu'il me soit d'habiter cette maison, je
l'ai résolu, je le jure: si
je m'aperçois jamais que je m'y plais trop, j'en sortirai dans
l'instant.
[43] LETTRE VII. DE MDE. DE WOLMAR A MDE.
D'ORBE
Si tu nous avois accordé le délai que nous
te demandions, tu aurois eu le plaisir avant ton
départ d'embrasser ton protégé. Il arriva avant-hier & vouloit
t'aller voir aujourd'hui;
mais une espece de courbature, fruit de la fatigue & du voyage, le
retient dans sa chambre
& il a été saigné *[*Pourquoi saigné ? Est-ce aussi la mode en
Suisse?] ce matin.
D'ailleurs, j'avois bien résolu, pour te punir, de ne le pas laisser
partir sitôt ; & tu n'as
qu'à le venir voir ici, ou je promets que tu ne le verras de long-tems.
Vraiment cela seroit
bien imaginé qu'il vît séparément les inséparables!
En vérité, ma cousine, je ne sais quelles
vaines terreurs m'avoient fasciné l'esprit sur ce
voyage & j'ai honte de m'y être opposée avec tant d'obstination.
Plus je craignois de le
revoir, plus je serois fâchée aujourd'hui de ne l'avoir pas vu; car sa
présence a détruit
des craintes qui m'inquiétoient encore & qui pouvoient devenir
légitimes à force de
m'occuper de lui . Loin que l'attachement que je sens pour lui
m'effraye, je crois que s'il
m'étoit moins cher je me défierois plus de moi; mais je l'aime aussi
tendrement que
jamais, sans l'aimer de la même maniere. C'est de la comparaison de ce
que j'éprouve à sa
vue & de ce que j'éprouvois jadis que je tire la sécurité de mon
état présent & [44] dans
des sentimens si divers la différence se fait sentir à proportion de
leur vivacité.
Quant à lui, quoique je l'aie reconnu du
premier instant , je l'ai trouvé fort changé; & ce
qu'autrefois je n'aurois guere imaginé possible, à bien des égards il
me paroit changé en
mieux. Le premier jour il donna quelques signes d'embarras & j'eus
moi-même bien de la
peine à lui cacher le mien; mais il ne tarda pas à prendre le ton ferme
& l'air ouvert qui
convient à son caractere. Je l'avois toujours vu timide & craintif;
la frayeur de me
déplaire & peut-être la secrete honte d'un rôle peu digne d'un
honnête homme, lui
donnoient devant moi je ne sois quelle contenance servile & basse
dont tu t'es plus d'une
fois moquée avec raison. Au lieu de la soumission d'un esclave, il a
maintenant le respect
d'un ami qui honorer ce qu'il estime; il tient avec assurance des
propos honnêtes; il n'a pas
peur que ses maximes de vertu contrarient ses intérêts; il ne craint ni
de se faire tort, ni de
me faire affront, en louant les choses louables; & l'on sent dans
tout ce qu'il dit la confiance
d'un homme droit & sûr de lui-même, qui tire de son propre coeur
l'approbation qu'il ne
cherchoit autrefois que dans mes regards. Je trouve aussi que l'usage
du monde &
l'expérience lui ont ôté ce ton dogmatique & tranchant qu'on prend
dans le cabinet; qu'il
est moins prompt à juger les hommes depuis qu'il en a beaucoup observé,
moins pressé
d'établir des propositions universelles depuis qu'il a tant vu
d'exceptions & qu'en général
l'amour de la vérité l'a guéri de l'esprit de systeme; de sorte qu'il
est devenu [45] moins
brillant & plus raisonnable & qu'on s'instruit beaucoup mieux
avec lui depuis qu'il n'est
plus si savant.
Sa figure est changée aussi & n'est pas
moins bien; sa démarche est plus assurée; sa
contenance est plus libre, son port est plus fier: il a rapporté de ses
campagnes un certain
air martial qui lui sied d'autant mieux, que son geste, vif &
prompt quand il s'anime, est
d'ailleurs plus grave & plus posé qu'autrefois. C'est un marin dont
l'attitude est
flegmatique & froide & le parler bouillant & impétueux. A
trente ans passés son visage est
celui de l'homme dans sa perfection & joint au feu de la jeunesse
la majesté de l'âge mûr.
Son teint n'est pas reconnaissable; il est noir comme un More & de
plus fort marqué de la
petite vérole. Ma chére, il te faut tout dire: ces marques me font
quelque peine à regarder
, & je me surprends souvent à les regarder malgré moi.
Je crois m'apercevoir que, si je l'examine,
il n'est pas moins attentif à m'examiner. après
une si longue absence, il est naturel de se considérer mutuellement
avec une sorte de
curiosité; mais si cette curiosité semble tenir de l'ancien
empressement, quelle différence
dans la maniere aussi bien que dans le motif! Si nos regards se
rencontrent moins souvent,
nous nous regardons avec plus de liberté. Il semble que nous ayons une
convention tacite
pour nous considérer alternativement. Chacun sent, pour ainsi dire,
quand c'est le tour de
l'autre & détourne les yeux à son tour. Peut-on revoir sans
plaisir, quoique l'émotion n'y
soit plus, ce qu'on aima si tendrement autrefois & qu'on aime si
purement [46] aujourd'hui
? Qui sait si l'amour-propre ne cherche point à justifier les erreurs
passées ? Qui sait si
chacun des deux, quand la passion cesse de l'aveugler, n'aime point
encore à se dire: Je
n'avais pas trop mal choisi ? Quoi qu'il en soit, je te le répete sans
honte, je conserve pour
lui des sentimens tres doux qui dureront autant que ma vie. Loin de me
reprocher ces
sentiments, je m'en applaudis; je rougirais de ne les avoir pas comme
d'un vice de caractere
, & de la marque d'un mauvais coeur. Quant à lui, j'ose croire
qu'après la vertu je suis ce
qu'il aime le mieux au monde. Je sens qu'il s'honore de mon estime; je
m'honore à mon
tour de la sienne & mériterai de la conserver. Ah! si tu voyais
avec quelle tendresse il
caresse me enfans, si tu savois quel plaisir il prend à parler de toi,
cousine, tu connaîtrais
que je lui suis encore chere.
Ce qui redouble ma confiance dans l'opinion
que nous avons toutes deux de lui, c'est que
M. de Wolmar la partage & qu'il en pense par lui-même, depuis qu'il
l'a vu, tout le bien
que nous lui en avions dit. Il m'en a beaucoup parlé ces deux soirs, en
se félicitant du parti
qu'il a pris & me faisant la guerre de ma résistance. Non, me
disait-il hier, nous ne
laisserons point un si honnête homme en doute sur lui-même; nous lui
apprendrons à
mieux compter sur sa vertu; & peut-être un jour jouirons-nous avec
plus d'avantage que
vous ne pensez du fruit des soins que nous allons prendre. Quant à
présent, je commence
déjà par vous dire que son caractere me plaît & que je l'estime
sur-tout par un côté dont
il ne se doute guere, savoir la [47] froideur qu'il a vis-à-vis de moi.
Moins il me témoigne
d'amitié , plus il m'en inspire; je ne saurais vous dire combien je
craignais d'en être
caressé. C'étoit la premiere épreuve que je lui destinais. Il doit s'en
présenter une seconde
*[*La lettre où il étoit question de cette seconde épreuve a été
supprimée; mais j'aurai
soin d'en parler dans l'occasion.] sur laquelle je l'observerai; après
quoi je ne l'observerai
plus. Pour celle-ci, lui dis-je, elle ne prouve autre chose que la
franchise de son caractere;
car jamais il ne peut se résoudre autrefois à prendre un air soumis
& complaisant avec
mon pere, quoiqu'il y eût un si grand intérêt & que je l'en eusse
instamment prié . Je vis
avec douleur qu'il s'ôtoit cette unique ressource & ne pus lui
savoir mauvais gré de ne
pouvoir être faux en rien.Le cas est bien différent, reprit mon mari;
il y a entre votre pere
& lui une antipathie naturelle fondée sur l'opposition de leurs
maximes. Quant à moi, qui
n'ai ni systemes ni préjugés, je suis sûr qu'il ne me hait point
naturellement. Aucun
homme ne me hait; un homme sans passion ne peut inspirer d'aversion à
personne; mais je
lui ai ravi son bien, il ne me le pardonnera pas sitôt. Il ne m'en
aimera que plus
tendrement, quand il sera parfaitement convaincu que le mal que je lui
ai fait ne
m'empêche pas de le voir de bon oeil. S'il me caressoit à présent, il
seroit un fourbe ; s'il
ne me caressoit jamais, il seroit un monstre.
Voilà, ma Claire, à quoi nous en sommes;
& je commence à croire que le Ciel bénira la
droiture de nos coeurs & les intentions bienfaisantes de mon mari.
Mais je suis [48] bien
bonne d'entrer dans tous ces détails : tu ne mérites pas que j'aie tant
de plaisir à
m'entretenir avec toi: j'ai résolu de ne te plus rien dire; & si tu
veux en savoir davantage,
viens l'apprendre.
P.S. Il faut pourtant que je te dise encore
ce qui vient de se passer au sujet de cette lettre.
Tu sais avec quelle indulgence M. de Wolmar reçut l'aveu tardif que ce
retour imprévu
me força de lui faire. Tu vis avec quelle douceur il sut essuyer mes
pleurs & dissiper ma
honte . Soit que je ne lui eusse rien appris, comme tu l'as assez
raisonnablement
conjecturé, soit qu'en effet il fût touché d'une démarche qui ne
pouvoit être dictée que
par le repentir, non seulement il a continué de vivre avec moi comme
auparavant, mais il
semble avoir redoublé de soins, de confiance, d'estime & vouloir me
dédommager à force
d'égards de la confusion que cet aveu m'a coûté. Ma cousine, tu connais
mon coeur; juge
de l'impression qu'y fait une pareille conduite!
Sitôt que je le vis résolu à laisser venir
notre ancien maître , je résolus de mon côté de
prendre contre moi la meilleure précaution que je pusse employer; ce
fut de choisir mon
mari même pour mon confident, de n'avoir aucun entretien particulier
qui ne lui fût
rapporté & de n'écrire aucune lettre qui ne lui fût montrée. Je
m'imposai même d'écrire
chaque lettre comme s'il ne la devoit point voir & de la lui
montrer ensuite. Tu trouveras
un article dans celle-ci qui m'est venu de cette maniere [49] & si
je n'ai pu m'empêcher, en
l'écrivant, de songer qu'il le verrait, je me rends le témoignage que
cela ne m'y a pas fait
changer un mot: mais quand j'ai voulu lui porter ma lettre il s'est
moqué de moi & n'a pas
eu la complaisance de la lire.
Je t'avoue que j'ai été un peu piquée de ce
refus, comme s'il s'étoit défié de ma bonne
foi. Ce mouvement ne lui a pas échappé: le plus franc & le plus
généreux des hommes
m'a bientôt rassurée. Avouez, m'a-t-il dit , que dans cette lettre vous
avez moins parlé de
moi qu'à l'ordinaire. J'en suis convenue. Etait-il séant d'en beaucoup
parler pour lui
montrer ce que j'en aurais dit ? Eh bien! a-t-il repris en souriant,
j'aime mieux que vous
parliez de moi davantage & ne point savoir ce que vous en direz.
Puis il a poursuivi d'un
ton plus sérieux : Le mariage est un état trop austere & trop grave
pour supporter toutes
les petites ouvertures de coeur qu'admet la tendre amitié. Ce dernier
lien tempere
quelquefois à propos l'extrême sévérité de l'autre & il est bon
qu'une femme honnête &
sage puisse chercher auprès d'une fidele amie les consolations, les
lumieres & les conseils
qu'elle n'oseroit demander à son mari sur certaines matieres. Quoique
vous ne disiez
jamais rien entre vous dont vous n'aimassiez à m'instruire, gardez-vous
de vous en faire
une loi, de peur que ce devoir ne devienne une gêne & que vos
confidences n'en soient
moins douces en devenant plus étendues. Croyez-moi, les épanchemens de
l'amitié se
retiennent devant un témoin, quel qu'il soit. [50] Il y a mille secrets
que trois amis doivent
savoir & qu'ils ne peuvent se dire que deux à deux. Vous
communiquez bien les mêmes
choses à votre amie & à votre époux, mais non pas de la même
maniere; & si vous voulez
tout confondre, il arrivera que vos lettres seront écrites plus à moi
qu'à elle & que vous ne
serez à votre aise ni avec l'un ni avec l'autre. C'est pour mon intérêt
autant que pour le
vôtre que je vous parle ainsi. Ne voyez-vous pas que vous craignez déjà
la juste honte de
me louer en ma présence ? Pourquoi voulez-vous nous ôter, à vous le
plaisir de dire à
votre amie combien votre mari vous est cher, à moi, celui de penser que
dans vos plus
secrets entretiens vous aimez à parler bien de lui ? Julie! Julie !
a-t-il ajouté en me serrant
la main & me regardant avec bonté, vous abaisserez-vous à des
précautions si peu dignes
de ce que vous êtes & n'apprendrez-vous jamais à vous estimer votre
prix?
Ma chére amie, j'aurais peine à dire
comment s'y prend cet homme incomparable, mais je
ne sais plus rougir de moi devant lui. Malgré que j'en aie, il m'éleve
au-dessus de
moi-même & je sens qu'à force de confiance il m'apprend à la
mériter.
[51] LETTRE VIII. REPONSE DE MDE. D'ORBE A
MDE. DE WOLMAR.
Comment, cousine, notre voyageur est arrivé
& je ne l'ai pas vu encore à mes pieds
chargé des dépouilles de l'Amérique ? Ce n'est pas lui, je t'en
avertis, que j'accuse de ce
délai; car je sais qu'il lui dure autant qu'à moi: mais je vois qu'il
n'a pas aussi bien oublié
que tu dis son ancien métier d'esclave & je me plains moins de sa
négligence que de ta
tyrannie. Je te trouve aussi fort bonne de vouloir qu'une prude grave
& formaliste comme
moi fasse les avances & que toute affaire cessante, je coure baiser
un visage noir & crotu,
*[*Marqué de petite vérole. Terme du pays.] qui a passé quatre fois
sous le soleil & vu le
pays des épices! Mais tu me fais rire sur-tout quand tu te presses de
gronder de peur que je
ne gronde la premiere. Je voudrois bien savoir de quoi tu te mêles.
C'est mon métier de
quereller; j'y prends plaisir, je m'en acquitte à merveille & cela
me va très-bien; mais toi,
tu y est gauche on ne peut davantage & ce n'est point du tout ton
fait. En revanche, si tu
savois combien tu as de grâce à avoir tort , combien ton air confus
& ton oeil suppliant te
rendent charmante, au lieu de gronder tu passerois ta vie à demander
pardon, sinon par
devoir, au moins par coquetterie.
[52] Quant à présent, demande-moi pardon de
toutes manieres. Le beau projet que celui
de prendre son mari pour son confident & l'obligeante précaution
pour une aussi sainte
amitié que la nôtre! Amie injuste & femme pusillanime! à qui te
fieras-tu de ta vertu sur
la terre, si tu te défies de tes sentiments & des miens ? Peux-tu,
sans nous offenser toutes
deux, craindre ton coeur & mon indulgence dans les noeuds sacrés où
tu vis ? J'ai peine à
comprendre comment la seule idée d'admettre un tiers dans les secrets
caquetages de deux
femmes ne t'a pas révoltée. Pour moi, j'aime fort à babiller à mon aise
avec toi; mais si je
savois que l'oeil d'un homme eût jamais fureté mes lettres, je n'aurais
plus de plaisir à
t'écrire; insensiblement la froideur s'introduiroit entre nous avec la
réserve & nous ne
nous aimerions plus que comme deux autres femmes. Regarde à quoi nous
exposoit ta sotte
défiance, si ton mari n'eût été plus sage que toi.
Il a tres prudemment fait de ne vouloir
point lire ta lettre . Il en eût peut-être été moins
content que tu n'espérais & moins que je ne le suis moi-même, à qui
l'état où je t'ai vue
apprend à mieux juger de celui où je te vois. Tous ces sages
contemplatifs, qui ont passé
leur vie à l'étude du coeur humain, en savent moins sur les vrais
signes de l'amour que la
plus bornée des femmes sensibles . M. de Wolmar auroit d'abord remarqué
que ta lettre
entiere est employée à parler de notre ami & n'auroit point vu
l'apostille où tu n'en dis
pas un mot. Si tu avais écrit cette apostille, il y a dix ans, mon
enfant, je ne sais comment tu
aurais fait, mais [53] l'ami y seroit toujours rentré par quelque coin,
d'autant plus que le
mari ne la devoit point voir.
M. de Wolmar auroit encore observé
l'attention que tu as mise à examiner son hôte & le
plaisir que tu prends à le décrire; mais il mangeroit Aristote &
Platon avant de savoir
qu'on regarde son amant & qu'on ne l'examine pas. Tout examen exige
un sang-froid qu'on
n'a jamais en voyant ce qu'on aime.
Enfin il s'imagineroit que tous ces
changemens que tu as observés seroient échappés à
une autre; & moi j'ai bien peur au contraire d'en trouver qui te
seront échappés. Quelque
différent que ton hôte soit de ce qu'il était, il changeroit davantage
encore, que, si ton
coeur n'avoit point changé, tu le verrais toujours le même. Quoi qu'il
en soit, tu détournes
les yeux quand il te regarde : c'est encore un fort bon signe. Tu les
détournes, cousine ? Tu
ne les baisses donc plus ? Car suremen tu n'as pas pris un mot pour
l'autre. Crois-tu que
notre sage eût aussi remarqué cela?
Une autre chose tres capable d'inquiéter un
mari, c'est je ne sais quoi de touchant &
d'affectueux qui reste dans ton langage au sujet de ce qui te fut cher.
En te lisant, en
t'entendant parler, on a besoin de te bien connoître pour ne pas se
tromper à tes
sentiments; on a besoin de savoir que c'est seulement d'un ami que tu
parles, ou que tu
parles ainsi de tous tes amis; mais quant à cela, c'est un effet
naturel de ton caractere, que
ton mari connaît trop bien pour s'en alarmer. Le moyen que dans un
coeur si tendre la
pure amitié n'ait pas encore un peu l'air de l'amour ? Ecoute, [54]
cousine: tout ce que je te
dis doit bien te donner du courage, mais non de la témérité. Tes
progres sont sensibles &
c'est beaucoup. Je ne comptais que sur ta vertu & je commence à
compter aussi sur ta
raison: je regarde à présent ta guérison sinon comme parfaite, au moins
comme facile &
tu en as précisément assez fait pour te rendre inexcusable si tu
n'acheves pas.
Avant d'être à ton apostille, j'avais déjà
remarqué le petit article que tu as eu la
franchise de ne pas supprimer ou modifier en songeant qu'il seroit vu
de ton mari. Je suis
sûre qu'en le lisant il eût, s'il se pouvait, redoublé pour toi
d'estime; mais il n'en eût pas été plus content de l'article. En
général, ta lettre étoit tres propre à lui donner beaucoup
de confiance en ta conduite , & beaucoup d'inquiétude sur ton
penchant. Je t'avoue que
ces marques de petite vérole, que tu regardes tant, me font peur; &
jamais l'amour ne
s'avisa d'un plus dangereux fard. Je sais que ceci ne seroit rien pour
une autre; mais,
cousine, souviens-t'en toujours, celle que la jeunesse & la figure
d'un amant n'avoient pu
séduire se perdit en pensant aux maux qu'il avoit soufferts pour elle.
Sans doute le Ciel a
voulu qu'il lui restât des marques de cette maladie pour exercer ta
vertu & qu'il ne t'en
restât pas pour exercer la sienne.
Je reviens au principal sujet de ta lettre:
tu sais qu'à celle de notre ami j'ai volé; le cas étoit grave. Mais à
présent si tu savois dans quel embarras m'a mis cette courte absence
&
combien j'ai d'affaires à la fois, tu sentirais l'impossibilité où je
suis de quitter derechef
ma maison, sans m'y donner [55] de nouvelles entraves & me mettre
dans la nécessité d'y
passer encore cet hiver, ce qui n'est pas mon compte ni le tien. Ne
vaut-il pas mieux nous
priver de nous voir deux ou trois jours à la hâte & nous rejoindre
six mois plus tôt ? Je
pense aussi qu'il ne sera pas inutile que je cause en particulier &
un peu à loisir avec notre
philosophe, soit pour sonder & raffermir son coeur, soit pour lui
donner quelques avis
utiles sur la maniere dont il doit se conduire avec ton mari & même
avec toi; car je
n'imagine pas que tu puisses lui parler bien librement là-dessus &
je vois par ta lettre
même qu'il a besoin de conseil. Nous avons pris une si grande habitude
de le gouverner,
que nous sommes un peu responsables de lui à notre propre conscience;
& jusqu'à ce que
sa raison soit entierement libre, nous y devons suppléer. Pour moi,
c'est un soin que je
prendrai toujours avec plaisir; car il a eu pour mes avis des
déférences coûteuses que je
n'oublierai jamais & il n'y a point d'homme au monde, depuis que le
mien n'est plus, que
j'estime & que j'aime autant que lui. Je lui réserve aussi pour son
compte le plaisir de me
rendre ici quelques services.
J'ai beaucoup de papiers mal en ordre qu'il
m'aidera à débrouiller & quelques affaires épineuses où j'aurai
besoin à mon tour de ses lumieres & de ses soins. Au reste, je
compte
ne le garder que cinq ou six jours tout au plus & peut-être te le
renverrai-je des le
lendemain; car j'ai trop de vanité pour attendre que l'impatience de
s'en retourner le
prenne & l'oeil trop bon pour m'y tromper.
Ne manque donc pas, sitôt qu'il sera remis,
de me l'envoyer, [56] c'est-à-dire de le laisser
venir, ou je n'entendrai pas raillerie. Tu sais bien que si je ris
quand je pleure & n'en suis
pas moins affligée, je ris aussi quand je gronde & n'en suis pas
moins en colere . Si tu es
bien sage & que tu fasses les choses de bonne grâce, je te promets
de t'envoyer avec lui un
joli petit présent qui te fera plaisir & tres grand plaisir; mais
si tu me fais languir, je
t'avertis que tu n'auras rien.
P.S. A propos, dis-moi, notre marin
fume-t-il ? Jure-t-il ? Boit-il de l'eau-de-vie ? Porte-t-il
un grand sabre ? A-t-il la mine d'un flibustier ? Mon Dieu! que je suis
curieuse de voir l'air
qu'on a quand on revient des antipodes!
LETTRE IX. DE MDE. D'ORBE A MDE. DE WOLMAR.
Tiens, cousine, voilà ton esclave que je te
renvoie. J'en ai fait le mien durant ces huit jours
& il a porté ses fers de si bon coeur qu'on voit qu'il est tout
fait pour servir. Rends-moi
grâce de ne l'avoir pas gardé huit autres jours encore; car, ne t'en
déplaise, si j'avais
attendu qu'il fût prêt à s'ennuyer avec moi, j'aurais pu ne pas le
renvoyer sitôt. Je l'ai
donc gardé sans scrupule; mais j'ai eu celui de n'oser le loger dans ma
maison. Je me suis
senti quelquefois cette [57] fierté d'âme qui dédaigne les serviles
bienséances & sied si
bien à la vertu. J'ai été plus timide en cette occasion sans savoir
pourquoi; & tout ce qu'il
y a de sûr, c'est que je serais plus portée à me reprocher cette
réserve qu'à m'en
applaudir.
Mais toi, sais-tu bien pourquoi notre ami
s'enduroit si paisiblement ici ? Premierement, il étoit avec moi &
je prétends que c'est déjà beaucoup pour prendre patience . Il
m'épargnoit des tracas & me rendoit service dans mes affaires; un
ami ne s'ennuie point à
cela. Une troisieme chose que tu as déjà devinée, quoique tu n'en
fasses pas semblant,
c'est qu'il me parloit de toi; & si nous ôtions le tems qu'à duré
cette causerie de celui qu'il
a passé ici, tu verrais qu'il m'en est fort peu resté pour mon compte.
Mais quelle bizarre
fantaisie de s'éloigner de toi pour avoir le plaisir d'en parler ? Pas
si bizarre qu'on diroit
bien. Il est contraint en ta présence; il faut qu'il s'observe
incessamment; la moindre
indiscrétion deviendroit un crime & dans ces momens dangereux le
seul devoir se laisse
entendre aux coeurs honnêtes: mais loin de ce qui nous fut cher, on se
permet d'y songer
encore. Si l'on étouffe un sentiment devenu coupable, pourquoi se
reprocherait-on de
l'avoir eu tandis qu'il ne l'étoit point ? Le doux souvenir d'un
bonheur qui fut légitime
peut-il jamais être criminel ? Voilà, je pense, un raisonnement qui
t'iroit mal, mais
qu'après tout il peut se permettre. Il a recommencé pour ainsi dire la
carriere de ses
anciennes amours. Sa premiere jeunesse s'est écoulée une seconde fois
dans nos entretiens.
Il me renouveloit toutes ses confidences; il rappeloit [58] ces tems
heureux où il lui étoit
permis de t'aimer; il peignoit à mon coeur les charmes d'une flamme
innocente. Sans doute
il les embellissait.
Il m'a peu parlé de son état présent par
rapport à toi & ce qu'il m'en a dit tient plus du
respect & de l'admiration que de l'amour; en sorte que je le vois
retourner, beaucoup plus
rassurée sur son coeur que quand il est arrivé. Ce n'est pas
qu'aussitôt qu'il est question
de toi l'on n'aperçoive au fond de ce coeur trop sensible un certain
attendrissement que
l'amitié seule, non moins touchante, marque pourtant d'un autre ton;
mais j'ai remarqué
depuis long-tems que personne ne peut ni te voir ni penser à toi de
sang-froid; & si l'on
joint au sentiment universel que ta vue inspire le sentiment plus doux
qu'un souvenir
ineffaçable a dû lui laisser, on trouvera qu'il est difficile &
peut-être impossible qu'avec la
vertu la plus austere il soit autre chose que ce qu'il est. Je l'ai
bien questionné, bien
observé, bien suivi; je l'ai examiné autant qu'il m'a été possible: je
ne puis bien lire dans
son ame, il n'y lit pas mieux lui-même; mais je puis te répondre au
moins qu'il est
pénétré de la force de ses devoirs & des tiens & que l'idée de
Julie méprisable &
corrompue lui feroit plus d'horreur à concevoir que celle de son propre
anéantissement.
Cousine, je n'ai qu'un conseil à te donner & je te prie d'y faire
attention; évite les détails
sur le passé & je te réponds de l'avenir.
Quant à la restitution dont tu me parles,
il n'y faut plus songer. après avoir épuisé toutes
les raisons imaginables, [59] je l'ai prié, pressé, conjuré, boudé,
baisé, je lui ai pris les
deux mains, je me serais mise à genoux s'il m'eût laissée faire: il ne
m'a pas même écoutée; il a poussé l'humeur & l'opiniâtreté jusqu'à
jurer qu'il consentiroit plutôt à ne
te plus voir qu'à se dessaisir de ton portrait. Enfin, dans un
transport d'indignation, me le
faisant toucher attaché sur son coeur: Le voilà, m'a-t-il dit d'un ton
si ému qu'il en
respiroit à peine, le voilà ce portrait, le seul bien qui me reste
& qu'on m'envie encore!
Soyez sûre qu'il ne me sera jamais arraché qu'avec la vie. Crois-moi,
cousine, soyons sages
& laissons-lui le portrait. Que t'importe au fond qu'il lui demeure
? Tant pis pour lui s'il
s'obstine à le garder.
Après avoir bien épanché & soulagé son
coeur, il m'a paru assez tranquille pour que je
pusse lui parler de ses affaires. J'ai trouvé que le tems & la
raison ne l'avoient point fait
changer de systeme & qu'il bornoit toute son ambition à passer sa
vie attaché à Milord
Edouard. Je n'ai pu qu'approuver un projet si honnête , si convenable à
son caractere & si
digne de la reconnaissance qu'il doit à des bienfaits sans exemple. Il
m'a dit que tu avais été du même avis, mais que M . de Wolmar avoit
gardé le silence. Il me vient dans la tête
une idée: à la conduite assez singuliere de ton mari , & à d'autres
indices, je soupçonne
qu'il a sur notre ami quelque vue secrete qu'il ne dit pas. Laissons-le
faire & fions-nous à
sa sagesse: la maniere dont il s'y prend prouve assez que, si ma
conjecture est juste, il ne
médite rien que d'avantageux à celui pour lequel il prend tant de soins.
[60] Tu n'as pas mal décrit sa figure &
ses manieres & c'est un signe assez favorable que tu
l'aies observé plus exactement que je n'aurais cru; mais ne trouves-tu
pas que ses longues
peines & l'habitude de les sentir ont rendu sa physionomie encore
plus intéressante qu'elle
n'étoit autrefois ? Malgré ce que tu m'en avais écrit, je craignais de
lui voir cette politesse
maniérée, ces façons singeresses, qu'on ne manque jamais de contacter à
Paris & qui,
dans la foule des riens dont on y remplit une journée oisive, se
piquent d'avoir une forme
plutôt qu'une autre. Soit que ce vernis ne prenne pas sur certaines
ames, soit que l'air de la
mer l'ait entierement effacé, je n'en ai pas apperçu la moindre trace
& dans tout
l'empressement qu'il m'a témoigné, je n'ai vu que le désir de contenter
son coeur. Il m'a
parlé de mon pauvre mari; mais il aimoit mieux le pleurer avec moi que
me consoler & ne
m'a point débité là-dessus de maximes galantes. Il a caressé ma fille;
mais, au lieu de
partager mon admiration pour elle, il m'a reproché comme toi ses
défauts & s'est plaint
que je la gâtais. Il s'est livré avec zele à mes affaires & n'a
presque été de mon avis sur
rien. Au surplus, le grand air m'auroit arraché les yeux qu'il ne se
seroit pas avisé d'aller
fermer un rideau; je me serais fatiguée à passer d'une chambre à
l'autre qu'un pan de son
habit galamment étendu sur sa main ne seroit pas venu à mon secours.
Mon éventail resta
hier une grande seconde à terre sans qu'il s'élançât du bout de la
chambre comme pour
le retirer du feu. Les matins, avant de me venir voir, il n'a pas
envoyé une seule fois [61]
savoir de mes nouvelles. A la promenade il n'affecte point d'avoir son
chapeau cloué sur sa
tête, pour montrer qu'il sait les bons airs.*[*A Paris on se pique
sur-tout de rendre la
société commode & facile & c'est dans une foule de regles de
cette importance qu'on y fait
consister cette facilité. Tout est usages & loix dans la bonne
compagnie. Tous ces usages
naissent & passent comme un éclair. Le savoir-vivre consiste à se
tenir toujours au guet; à
les saisir au passage, à les affecter, a montrer qu'on fait celui du
jour. Le tout pour être
simple. ] A table, je lu ai demandé souvent sa tabatiere qu'il
n'appelle pas sa boîte;
toujours il me l'a présentée avec la main, jamais sur une assiette
comme un laquais; il n'a
pas manqué de boire à ma santé deux fois au moins par repas & je
parie que s'il nous
restoit cet hiver, nous le verrions, assis avec nous autour du feu, se
chauffer en vieux
bourgeois. Tu ris, cousine; mais montre-moi un des nôtres fraîchement
venu de Paris qui
ait conservé cette bonhomie. Au reste, il me semble que tu dois trouver
notre philosophe
empiré dans un seul point; c'est qu'il s'occupe un peu plus des gens
qui lui parlent, ce qui
ne peut se faire qu'à ton préjudice; sans aller pourtant, je pense,
jusqu'à le raccommoder
avec Madame Belon. Pour moi, je le trouve mieux en ce qu'il est plus
grave & plus sérieux
que jamais. Ma mignonne, garde-le-moi bien soigneusement jusqu'à mon
arrivée. Il est
précisément comme il me le faut, pour avoir le plaisir de le désoler
tout le long du jour.
Admire ma discrétion; je ne t'ai rien dit
encore du présent que je t'envoye & qui t'en
promet bientôt un autre : [62] mais tu l'as reçu avant que d'ouvrir ma
lettre ; & toi qui
sais combien j'en suis idolâtre & combien j'ai raison de l'être,
toi dont l'avarice étoit si en
peine de ce présent, tu conviendras que je tins plus que je n'avais
promis. Ah! la pauvre
petite! au moment où tu lis ceci elle est déjà dans tes bras: elle est
plus heureuse que sa
mere; mais dans deux mois je serai plus heureuse qu'elle, car je
sentirai mieux mon
bonheur. Hélas! chére cousine, ne m'as-tu pas déjà tout entiere ? Où tu
es, où est ma
fille, que manque-t-il encore de moi ? La voilà, cette aimable enfant;
reçois-la comme
tienne ; je te la cede, je te la donne; je résigne entes mais le
pouvoir maternel; corrige mes
fautes, charge-toi des soins dont je m'acquitte si mal à ton gré; sais
des aujourd'hui la
mere de celle qui doit être ta bru & pour me la rendre plus chére
encore, fais-en, s'il se
peut, une autre Julie. Elle te ressemble déjà de visage; à son humeur
j'augure qu'elle se
grave & prêcheuse; quand tu auras corrigé les caprices qu'on
m'accuse d'avoir fomentés,
tu verras que ma fille se donnera les airs d'être ma cousine; mais,
plus heureuse, elle aura
moins de pleurs à verser & moins de combats à rendre . Si le Ciel
lui eût conservé le
meilleur des peres, qu'il eût été loin de gêner ses inclinations &
que nous serons loin de
les gêner nous-mêmes! Avec quel charme je les vois déjà s'accorder avec
nos projets!
Sais-tu bien qu'elle ne peut déjà plus se passer de son petit mali
& que c'est en partie pour
cela que je te la renvoie ? J'eus hier avec elle une conversation dont
notre ami se mouroit de
rire. Premierement, elle n'a pas le [36sic. 63] moindre regret de me
quitter, moi qui suis
toute la journée sa tres humble servante & ne puis résister à rien
de ce qu'elle veut; & toi,
qu'elle craint & qui lui dis Non vingt fois le jour, tu es la
petite maman par excellence,
qu'on va chercher avec joie & dont on aime mieux les refus que tous
mes bonbons. Quand
je lui annonçai que j'allois te l'envoyer, elle eut les transports que
tu peux penser; mais,
pour l'embarrasser, j'ajoutai que tu m'enverrois à sa place le petit
mali & ce ne fut plus
son compte. Elle me demanda tout interdite ce que j'en voulois faire;
je répondis que je
voulois le prendre pour moi; elle fit la mine. Henriette, ne veux-tu
pas bien me le céder, ton
petit mali?Non, dit-elle assez sechement. Non ? Mais si je ne veux pas
te le céder non plus,
qui nous accordera?Maman, ce sera la petite maman.J'aurai donc la
préférence, car tu
sais qu'elle veut tout ce que je veux.Oh! la petite maman ne veut
jamais que la
raison.Comment, mademoiselle, n'est-ce pas la même chose ? La rusée se
mit à sourire.
Mais encore, continuai-je, par quelle raison ne me donnerait-elle pas
le petit mali?Parce
qu'il ne vous convient pas & pourquoi ne me conviendrait-il pas ?
Autre sourire aussi
malin que le premier: Parle franchement, est-ce que tu me trouves trop
vieille pour
lui?Non, maman, mais il est trop jeune pour vous. .. Cousine, un enfant
de sept ans !. .. En
vérité, si la tête ne m'en tournoit pas, il faudroit qu'elle m'eût déjà
tourné . Je m'amusai à la provoquer encore. Ma chére Henriette, lui
dis-je en prenant mon sérieux, je t'assure
qu'il ne te [64] convient pas non plus.Pourquoi donc ? s'écria-t-elle
d'un air alarmé.C'est
qu'il est trop étourdi pour toi.Oh! maman, n'est-ce que cela ? Je le
rendrai sage.& si par
malheur il te rendoit folle?Ah! ma bonne maman, que j'aimerois à vous
ressembler!Me
ressembler, impertinente?Oui, maman: vous dites toute la journée que
vous êtes folle de
moi; eh bien! moi, je serai folle de lui: voilà tout. Je sais que tu
n'approuves pas ce joli
caquet & que tu sauras bientôt le modérer. Je ne veux pas non plus
le justifier, quoiqu'il
m'enchante, mais te montrer seulement que ta fille aime déjà bien son
petit mali & que,
s'il a deux ans de moins qu'elle, elle ne sera pas indigne de
l'autorité que lui donne le droit
d'aînesse. Aussi bien je vois, par l'opposition de ton exemple & du
mien à celui de ta
pauvre mere, que, quand la femme gouverne, la maison n'en vas pas plus
mal. Adieu, ma
bien-aimée; adieu, ma chére inséparable; compte que le tems approche
& que les
vendanges ne se feront pas sans moi.
[65] LETTRE X. DE SAINT PREUX A MILORD
EDOUARD.
Que de plaisirs trop tard connus je goûte
depuis trois semaines! La douce chose de couleur
ses jours dans le sein d'une tranquille amitié, à l'abri de l'orage des
passions impétueuses!
Milord, que c'est un spectacle agréable & touchant que celui d'une
maison simple & bien
réglée ou regnent l'ordre, la paix, l'innocence ; où l'on voit réuni
sans appareil, sans éclat, tout ce qui répond à la véritable
destination de l'homme! La campagne, la retraite,
le repos, la saison, la vaste plaine d'eau qui s'offre à mes yeux, le
sauvage aspect des
montagnes, tout me rappelle ici ma délicieuse île de Tinian. je crois
voir accomplir les
voeux ardens que j'y formai tant de fois. J'y mene une vie de mon goût,
j'y trouve une
société selon mon coeur. Il ne manque en ce lieu que deux personnes
pour que tout mon
bonheur y soit rassemblé & j'ai l'espoir de les y voir bientôt.
En attendant que vous & Madame d'Orbe
veniez mettre le comble aux plaisirs si doux & si
purs que j'apprends à goûter où je suis, je veux vous en donner idée
par le détail d'une économie domestique qui annonce la félicité des
maîtres de la maison & la fait partager à
ceux qui l'habitent. J'espere, sur le projet qui vous occupe, que mes
réflexions pourront un
jour avoir leur usage & cet espoir sert encore à les exciter.
[66] Je ne vous décrirai point la maison de
Clarens. Vous la connaissez; vous savez si elle
est charmante, si elle m'offre des souvenirs intéressants, si elle doit
m'être chére & par ce
qu'elle me montre & par ce qu'elle me rappelle. Madame de Wolmar en
préfere avec
raison le séjour à celui d'Etange, château magnifique & grand, mais
vieux, triste,
incommode & qui n'offre dans ses environs rien de comparable à ce
qu'on voit autour de
Clarens.
Depuis que les maîtres de cette maison y
ont fixé leur demeure, ils en ont mis à leur usage
tout ce qui ne servoit qu'à l'ornement; ce n'est plus une maison faite
pour être vue, mais
pour être habitée. Ils ont bouché de longues enfilades pour changer des
portes mal
situées; ils ont coupé de trop grandes pieces pour avoir des logemens
mieux distribués. A
des meubles anciens & riches, ils en ont substitué de simples &
de commodes. Tout y est
agréable & riant, tout y respire l'abondance & la propreté,
rien n'y sent la richesse & le
luxe. Il n'y a pas une chambre où l'on ne se reconnaisse à la campagne
& où l'on ne
retrouve toutes les commodités de la ville. Les mêmes changemens se
font remarquer au
dehors. La basse-cour a été agrandie aux dépens des remises. A la place
d'un vieux billard
délabré l'on a fait un beau pressoir , & une laiterie où logeoient
des paons criards dont on
s'est défait. Le potager étoit trop petit pour la cuisine ; on en a
fait du parterre un second,
mais si propre & si bien entendu, que ce parterre ainsi travesti
plaît à l'oeil plus
qu'auparavant. Aux tristes ifs qui couvroient les murs ont été
substitués de bons
espaliers: Au lieu de l'inutile marronnier d'Inde, de jeunes [67]
mûriers noirs commencent à ombrager la cour; & l'on a planté deux
rangs de noyers jusqu'au chemin, à la place des
vieux tilleuls qui bordoient l'avenue. Partout on a substitué l'utile à
l'agréable &
l'agréable y a presque toujours gagné. Quant à moi, du moins, je trouve
que le bruit de la
basse-cour, le chant des coqs, le mugissement du bétail, l'attelage des
chariots, les repas des
champs, le retour des ouvriers; & tout l'appareil de l'économie
rustique, donnent à cette
maison un air plus champêtre, plus vivant, plus animé , plus gai, je ne
sais quoi qui sent la
joie & le bien-être, qu'elle n'avoit pas dans sa morne dignité.
Leurs terres ne sont pas affermées, mais
cultivées par leurs soins; & cette culture fait une
grande partie de leurs occupations, de leurs biens & de leurs
plaisirs . La baronnie
d'Etange n'a que des prés, des champs & du bois; mais le produit de
Clarens est en vignes,
qui font un objet considérable; & comme la différence de la culture
y produit un effet plus
sensible que dans les blés, c'est encore une raison d'économie pour
avoir préféré ce
dernier séjour. Cependant ils vont presque tous les ans faire les
moissons à leur terre &
M. de Wolmar y va seul assez fréquemment. Ils ont pour maxime de tirer
de la culture tout
ce qu'elle peut donner , non pour faire un plus grand gain, mais pour
nourrir plus
d'hommes. M. de Wolmar prétend que la terre produit à proportion du
nombre des bras
qui la cultivent: mieux cultivée, elle rend davantage; cette
surabondance de production
donne de quoi la cultiver mieux encore; plus on y met d'hommes & de
bétail, plus elle
fournit d'excédent à leur entretien. On ne sait , [68] dit-il, où peut
s'arrêter cette
augmentation continuelle & réciproque de produit & de
cultivateurs. Au contraire, les
terrains négligés perdent leur fertilité: moins un pays produit
d'hommes , moins il
produit de denrées; c'est le défaut d'habitans qui l'empêche de nourrir
le peu qu'il en a &
dans toute contrée qui se dépeuple on doit tôt ou tard mourir de faim.
Ayant donc beaucoup de terres & les
cultivant toutes avec beaucoup de soin, il leur faut,
outre les domestiques de la basse-cour, un grand nombre d'ouvriers à la
journée: ce qui
leur procure le plaisir de faire subsister beaucoup de gens sans
s'incommoder. Dans le
choix de ces journaliers, ils préferent toujours ceux du pays & les
voisins aux étrangers &
aux inconnus. Si l'on perd quelque chose à ne pas prendre toujours les
plus robustes, on le
regagne bien par l'affection que cette préférence inspire à ceux qu'on
choisit , par
l'avantage de les avoir sans cesse autour de soi & de pouvoir
compter sur eux dans tous les
tems, quoiqu'on ne les paye qu'une partie de l'année.
Avec tous ces ouvriers, on fait toujours
deux prix. L'un est le prix de rigueur & de droit, le
prix courant du pays, qu'on s'oblige à leur payer pour les avoir
employés. L'autre, un peu
plus fort, est un prix de bénéficence, qu'on ne leur paye qu'autant
qu'on est content d'eux;
& il arrive presque toujours que ce qu'ils font pour qu'on le soit
vaut mieux que le surplus
qu'on leur donne. Car M. de Wolmar est integre & sévere & ne
laisse jamais dégénérer
en coutume & en abus les institutions de faveur & de grâces.
Ces ouvriers ont des
surveillans qui les animent & les observent. Ces surveillans [69]
sont les gens de la
basse-cour, qui travaillent eux-mêmes & sont intéressés au travail
des autres par un petit
denier qu'on leur accorde, outre leurs gages, sur tout ce qu'on
recueille par leurs soins. De
plus M. de Wolmar les visite lui-même presque tous les jours, souvent
plusieurs fois le jour
& sa femme aime à être de ces promenades . Enfin, dans le tems des
grands travaux, Julie
donne toutes les semaines vingt batz *[*Petite monnie du pays. ] de
gratification à celui de
tous les travailleurs , journaliers ou valets indifféremment, qui,
durant ces huit jours, a été le plus diligent au jugement du maître .
Tous ces moyens d'émulation qui paraissent
dispendieux , employés avec prudence & justice, rendent
insensiblement tout le monde
laborieux, diligent & rapportent enfin plus qu'ils ne coûtent: mais
comme on n'en voit le
profit qu'avec de la constance & du tems, peu de gens savent &
veulent s'en servir.
Cependant un moyen plus efficace encore, le
seul auquel des vues économiques ne font
point songer & qui est plus propre à Madame de Wolmar, c'est de
gagner l'affection de ces
bonnes gens en leur accordant la sienne . Elle ne croit point
s'acquitter avec de l'argent des
peines que l'on prend pour elle & pense devoir des services à
quiconque lui en a rendu.
Ouvriers, domestiques, tous ceux qui l'ont servie, ne fût-ce que pour
un seul jour,
deviennent tous ses enfans; elle prend part à leurs plaisirs, à leurs
chagrins, à leur sort;
elle s'informe de leurs affaires; leurs intérêts sont les siens; elle
se charge de mille soins
pour eux; elle leur donne des conseils; elle accommode leurs différends
& ne leur marque
[70] pas l'affabilité de son caractere par des paroles emmiellées &
sans effet, mais par des
services véritables & par de continuels actes de bonté . Eux, de
leur côté, quittent tout à
son moindre signe ; ils volent quand elle parle; son seul regard anime
leur zele; en sa
présence ils sont contents; en son absence ils parlent d'elle &
s'animent à la servir. Ses
charmes & ses discours font beaucoup; sa douceur , ses vertus, font
davantage. Ah! milord,
l'adorable & puissant empire que celui de la beauté bienfaisante!
Quant au service personnel des maîtres, ils
ont dans la maison huit domestiques, trois
femmes & cinq hommes, sans compter le valet de chambre du baron ni
les gens de la
basse-cour. Il n'arrive guere qu'on soit mal servi par peu de
domestiques; mais on dirait,
au zele de ceux-ci, que chacun, outre son service, se croit chargé de
celui des sept autres & à leur accord, que tout se fait par un
seul. On ne les voit jamais oisifs , & désoeuvrés jouer
dans une antichambre ou polissonner dans la cour, mais toujours occupés
à quelque
travail utile: ils aident à la basse-cour, au cellier, à la cuisine; le
jardinier n'a point
d'autres garçons qu'eux ; & ce qu'il y a de plus agréable, c'est
qu'on leur voit faire tout
cela gaiement & avec plaisir.
On s'y prend de bonne heure pour les avoir
tels qu'on les veut. On n'a point ici la maxime
que j'ai vue régner à Paris & à Londres, de choisir des domestiques
tout formés,
c'est-à-dire des coquins déjà tout faits, de ces coureurs de
conditions, qui, dans chaque
maison qu'ils parcourent, prennent à la fois les défauts des valets
& des maîtres & se font
un [71] métier de servir tout le monde, sans jamais s'attacher à
personne . Il ne peut
régner ni honnêteté, ni fidélité, ni zele, au milieu de pareilles gens
& ce ramassis de
canaille ruine le maître & corrompt les enfans dans toutes les
maisons opulentes. Ici c'est
une affaire importante que le choix des domestiques. On ne les regarde
point seulement
comme des mercenaires dont on n'exige qu'un service exact; mais comme
des membres de
la famille, dont le mauvais choix est capable de la désoler. La
premiere chose qu'on leur
demande est d'être honnêtes gens; la seconde d'aimer leur maître; la
troisieme de le servir à son gré; mais pour peu qu'un maître soit
raisonnable & un domestique intelligent, la
troisieme suit toujours les deux autres. On ne les tire donc point de
la ville mais de la
campagne. C'est ici leur premier service & ce sera suremen le
dernier pour tous ceux qui
vaudront quelque chose. On les prend dans quelque famille nombreuse
& surchargée
d'enfans , dont les peres & meres viennent les offrir eux-mêmes. On
les choisit jeunes, bien
faits, de bonne santé & d'une physionomie agréable. M. de Wolmar
les interroge , les
examine, puis les présente à sa femme. S'ils agréent à tous deux, ils
sont reçus, d'abord à
l'épreuve, ensuite au nombre des gens, c'est-à-dire des enfans de la
maison & l'on passe
quelques jours à leur apprendre avec beaucoup de patience & de soin
ce qu'ils ont à faire.
Le service est si simple, si égal, si uniforme, les maîtres ont si peu
de fantaisie & d'humeur
& leurs domestiques les affectionnent si promptement, que cela est
bientôt appris. Leur
condition est douce; ils sentent un bien-être qu'ils n'avoient pas chez
eux; [72] mais on ne
les laisse point amollir par l'oisiveté, mere des vices. On ne souffre
point qu'ils deviennent
des messieurs & s'enorgueillissent de la servitude; ils continuent
de travailler comme ils
faisoient dans la maison paternelle: ils n'ont fait, pour ainsi dire,
que changer de pere & de
mere & en gagner de plus opulents. De cette sorte, ils ne prennent
point en dédain leur
ancienne vie rustique. Si jamais ils sortoient d'ici, il n'y en a pas
un qui ne reprît plus
volontiers son état de paysan que de supporter une autre condition.
Enfin je n'ai jamais vu
de maison où chacun fît mieux son service & s'imaginât moins de
servir.
C'est ainsi qu'en formant & dressant
ses proprès domestiques, on n'a point à se faire cette
objection, si commune & si peu sensée: Je les aurai formés pour
d'autres! Formez-les
comme il faut, pourrait-on répondre & jamais ils ne serviront à
d'autres. Si vous ne
songez qu'à vous en les formant, en vous quittant ils font fort bien de
ne songer qu'à eux;
mais occupez-vous d'eux un peu davantage & ils vous demeureront
attachés. Il n'y a que
l'intention qui oblige; & celui qui profite d'un bien que je ne
veux faire qu'à moi ne me
doit aucune reconnaissance.
Pour prévenir doublement le même
inconvénient, M. & Madame de Wolmar emploient
encore un autre moyen qui me paroit fort bien entendu. En commençant
leur établissement, ils ont cherché quel nombre de domestiques ils
pouvoient entretenir dans
une maison montée à peu près selon leur état & ils ont trouvé que
ce nombre alloit à
quinze ou seize; pour être mieux servis, ils l'ont réduit à la [73]
moitié; de sorte qu'avec
moins d'appareil leur service est beaucoup plus exact. Pour être mieux
servis encore, ils
ont intéressé les mêmes gens à les servir long-tems. Un domestique en
entrant chez eux
reçoit le gage ordinaire; mais ce gage augmente tous les ans d'un
vingtieme; au bout de
vingt ans il seroit ainsi plus que doublé & l'entretien des
domestiques seroit à peu près
alors en raison du moyen des maîtres; mais il ne faut pas être un grand
algébriste pour
voir que les frais de cette augmentation sont plus apparens que réels,
qu'ils auront peu de
doubles gages à payer & que, quand ils les paieroient à tous,
l'avantage d'avoir été bien
servis durant vingt ans compenseroit & au delà ce surcroît de
dépense. Vous sentez bien,
milord, que c'est un expédient sûr pour augmenter incessamment le soin
des domestiques
& se les attacher à mesure qu'on s'attache à eux. Il n'y a pas
seulement de la prudence. Il y
a même de l'équité dans un pareil établissement. Est-il juste qu'un
nouveau venu, sans
affection & qui n'est peut-être qu'un mauvais sujet, reçoive en
entrant le même salaire
qu'on donne à un ancien serviteur, dont le zele & la fidélité sont
éprouvés par de longs
services & qui d'ailleurs approche en vieillissant du tems où il
sera hors d'état de gagner
sa vie ? Au reste, cette derniere raison n'est pas ici de mise &
vous pouvez bien croire que
des maîtres aussi humains ne négligent pas des devoirs que remplissent
par ostentation
beaucoup de maîtres sans charité & n'abandonnent pas ceux de leurs
gens à qui les
infirmités ou la vieillesse ôtent les moyens de servir.
[74] J'ai dans l'instant même un exemple
assez frappant de cette attention. Le baron
d'Etange, voulant récompenser les longs services de son valet de
chambre par une retraite
honorable, a eu le crédit d'obtenir pour lui de L. L. E. E. un emploi
lucratif & sans peine.
Julie vient de recevoir là-dessus de ce vieux domestique une lettre à
tirer des larmes, dans
laquelle il la supplie de le faire dispenser d'accepter cet emploi. Je
suis âgé, lui dit-il, j'ai
perdu toute ma famille; je n'ai plus d'autres parens que mes maîtres;
tout mon espoir est
de finir paisiblement mes jours dans la maison où je les ai passés. ..
Madame, en vous
tenant dans mes bras à votre naissance, je demandois à Dieu de tenir de
même un jour vos
enfans: il m'en a fait la grâce, ne me refusez pas celle de les voir
croître & prospérer
comme vous. .. Moi qui suis accoutumé à vivre dans une maison de paix,
où en
retrouverai-je une semblable pour y reposer ma vieillesse ?. .. Ayez la
charité d'écrire en
ma faveur à M. le baron. S'il est mécontent de moi, qu'il me chasse
& ne me donne point
d'emploi; mais si je l'ai fidelement servi durant quarante ans, qu'il
me laisse achever mes
jours à son service & au vôtre; il ne sauroit mieux me récompenser.
Il ne faut pas
demander si Julie a écrit . Je vois qu'elle seroit aussi fâchée de
perdre ce bonhomme qu'il
le seroit de la quitter. Ai-je tort, milord, de comparer des maîtres si
chéris à des peres &
leurs domestiques à leurs enfans ? Vous voyez que c'est ainsi qu'ils se
regardent
eux-mêmes.
Il n'y a pas d'exemple dans cette maison
qu'un domestique [75] ait demandé son congé. Il
est même rare qu'on menace quelqu''un de le lui donner. Cette menace
effraye à
proportion de ce que le service est agréable & doux; les meilleurs
sujets en sont toujours
les plus alarmés & l'on n'a jamais besoin d'en venir à l'exécution
qu'avec ceux qui sont
peu regrettables. Il y a encore une regle à cela. Quand M. de Wolmar a
dit: Je vous chasse,
on peut implorer l'intercession de Madame, l'obtenir quelquefois &
rentrer en grâce à sa
priere; mais un congé qu'elle donne est irrévocable & il n'y a plus
de grâce à espérer.
Cet accord est tres bien entendu pour tempérer à la fois l'exces de
confiance qu'on
pourroit prendre en la douceur de la femme & la crainte extrême que
causeroit
l'inflexibilité du mari. Ce mot ne laisse pas pourtant d'être
extrêmement redouté de la
part d'un maître équitable & sans colere; car, outre qu'on n'est
pas sûr d'obtenir grâce &
qu'elle n'est jamais accordée deux fois au même, on perd par ce mot
seul son droit
d'ancienneté & l'on recommence, en rentrant, un nouveau service: ce
qui prévient
l'insolence des vieux domestiques & augmente leur circonspection à
mesure qu'ils ont plus à perdre.
Les trois femmes sont la femme de chambre,
la gouvernante des enfans & la cuisiniere.
Celle-ci est une paysanne fort propre & fort entendue, à qui Madame
de Wolmar a appris
la cuisine; car dans ce pays, simple encore,*[* Simple! Il a donc
beaucoup changé.] les
jeunes personnes de tout état apprennent à faire elles-mêmes tous les
travaux que feront
un jour dans leur maison les [76] femmes qui seront à leur service,
afin de savoir les
conduire au besoin & de ne s'en pas laisser imposer par elles. La
femme de chambre n'est
plus Babi: on l'a renvoyée à Etange où elle est née, on lui a remis le
soin du château &
une inspection sur la recette, qui la rend en quelque maniere le
contrôleur de l'économe. Il
y avoit long-tems que M. de Wolmar pressoit sa femme de faire cet
arrangement, sans
pouvoir la résoudre à éloigner d'elle une ancienne domestique de sa
mere, quoiqu'elle eût
plus d'un sujet de s'en plaindre. Enfin, depuis les dernieres
explications, elle y a consenti &
Babi est partie. Cette femme est intelligente & fidele, mais
indiscrete , & babillarde. Je
soupçonne qu'elle a trahi plus d'une fois les secrets de sa maîtresse,
que M. de Wolmar ne
l'ignore pas & que, pour prévenir la même indiscrétion vis-à-vis de
quelque étranger, cet
homme sage a su l'employer de maniere à profiter de ses bonnes qualités
sans s'exposer
aux mauvaises. Celle qui l'a remplacée est cette même Fanchon Regard
dont vous
m'entendiez parler autrefois avec tant de plaisir. Malgré l'augure de
Julie, ses bienfaits,
ceux de son pere & les vôtres, cette jeune femme si honnête &
si sage n'a pas été heureuse
dans son établissement. Claude Anet, qui avoit si bien supporté sa
misere, n'a pu soutenir
un état plus doux. En se voyant dans l'aisance, il a négligé son
métier; & s'étant
tout-à-fait dérangé, il s'est enfui du pays, laissant sa femme avec un
enfant qu'elle a perdu
depuis ce tems-là. Julie, après l'avoir retirée chez elle, lui a appris
tous les petits ouvrages
d'une femme de chambre; & je ne fus jamais plus agréablement [77]
surpris que de la
trouver en fonction le jour de mon arrivée. M. de Wolmar en fait un
tres grand cas & tous
deux lui ont confié le soin de veiller tant sur les enfans que sur
celle qui les gouverne .
Celle-ci est aussi une villageoise simple & crédule, mais
attentive, patiente & docile; de
sorte qu'on n'a rien oublié pour que les vices des villes ne
pénétrassent point dans un
maison dont les maîtres ne les ont ni ne les souffrent.
Quoique tous les domestiques n'aient qu'une
même table, il y a d'ailleurs peu de
communication entre les deux sexes ; on regarde ici cet article comme
tres important. On
n'y est point de l'avis de ces maîtres indifférens à tout, hors à leur
intérêt, qui ne veulent
qu'être bien servis sans s'embarrasser au surplus de ce que font leurs
gens. On pense au
contraire que ceux qui ne veulent qu'être bien servis ne sauroient
l'être long-tems. Les
liaisons trop intimes entre les deux sexes ne produisent jamais que du
mal. C'est des
conciliabules qui se tiennent chez les femmes de chambre que sortent la
plupart des
désordres d'un ménage. S'il s'en trouve une qui plaise au maître
d'hôtel, il ne manque pas
de la séduire aux dépens du maître. L'accord des hommes entre eux ni
des femmes entre
elles n'est pas assez sûr pour tirer à conséquence. Mais c'est toujours
entre hommes &
femmes que s'établissent ces secrets monopoles qui ruinent à la longue
les familles les plus
opulentes. On veille donc à la sagesse & à la modestie des femmes,
non seulement par des
raisons de bonnes moeurs & d'honnêteté, mais encore par un intérêt
tres bien entendu;
car, quoi qu'on en [78] dise, nul ne remplit bien son devoir s'il ne
l'aime; & il n'y eut jamais
que des gens d'honneur qui sussent aimer leur devoir.
Pour prévenir entre les deux sexes une
familiarité dangereuse, on ne les gêne point ici par
des loix positives qu'ils seroient tentés d'enfreindre en secret; mais,
sans paroître y songer,
on établit des usages plus puissans que l'autorité même. On ne leur
défend pas de se voir,
mais on fait en sorte qu'ils n'en aient ni l'occasion ni la volonté. On
y parvient en leur
donnant des occupations, des habitudes, des goûts, des plaisirs,
entierement différents. Sur
l'ordre admirable qui regne ici, ils sentent que dans une maison bien
réglée les hommes &
les femmes doivent avoir peu de commerce entre eux. Tel qui taxeroit en
cela de caprice les
volontés d'un maître, se soumet sans répugnance à une maniere de vivre
qu'on ne lui
prescrit pas formellement, mais qu'il juge lui-même être la meilleure
& la plus naturelle.
Julie prétend qu'elle l'est en effet; elle soutient que de l'amour ni
de l'union conjugale ne
résulte point le commerce continuel des deux sexes. Selon elle, la
femme & le mari sont
bien destinés à vivre ensemble, mais non pas de la même maniere; ils
doivent agir de
concert sans faire les mêmes choses. La vie qui charmeroit l'un serait,
dit-elle,
insupportable à l'autre; les inclinations que leur donne la nature sont
aussi diverses que les
fonctions qu'elle leur impose; leurs amusemens ne different pas moins
que leurs devoirs; en
un mot, tous deux concourent au bonheur commun par des chemins
différents; & ce
partage de travaux & de soins est le plus fort lien de leur union.
[79] Pour moi, j'avoue que mes proprès
observations sont assez favorables à cette maxime.
En effet, n'est-ce pas un usage constant de tous les peuples du monde,
hors le François &
ceux qui l'imitent, que les hommes vivent entre eux, les femmes entre
elles ? S'ils se voyent
les uns les autres, c'est plutôt par entrevues & presque à la
dérobée, comme les époux de
Lacédémone, que par un mélange indiscret & perpétuel, capable de
confondre &
défigurer en eux les plus sages distinctions de la nature. On ne voit
point les sauvages
mêmes indistinctement mêlés, hommes & femmes. Le soir, la famille
se rassemble, chacun
passe la nuit auprès de sa femme: la séparation recommence avec le jour
& les deux sexes
n'ont plus rien de commun que les repas tout au plus. Tel est l'ordre
que son universalité
montre être le plus naturel; & dans les pays mêmes où il est
perverti, l'on en voit encore
des vestiges. En France, où les hommes se sont soumis à vivre à la
maniere des femmes & à rester sans cesse enfermés dans la chambre
avec elles , l'involontaire agitation qu'ils y
conservent montre que ce n'est point à cela qu'ils étoient destinés.
Tandis que les femmes
restent tranquillement assises ou couchées sur leur chaise longue, vous
voyez les hommes
se lever, aller , venir, se rasseoir, avec une inquiétude continuelle,
un instinct machinal
combattant sans cesse la contrainte où ils se mettent & les
poussant malgré eux à cette vie
active & laborieuse que leur imposa la nature. C'est le seul peuple
du monde où les
hommes se tiennent debout au spectacle, comme s'ils alloient se
délasser au parterre
d'avoir resté tout le jour assis au salon. Enfin ils sentent si bien
l'ennui [80] de cette
indolence efféminée & casaniere, que, pour y mêler au moins quelque
sorte d'activité, ils
cedent chez eux la place aux étrangers & vont auprès des femmes
d'autrui chercher à
tempérer ce dégoût.
La maxime de Madame de Wolmar se soutient
tres bien par l'exemple de sa maison;
chacun étant pour ainsi dire tout à son sexe, les femmes y vivent tres
séparées des
hommes. Pour prévenir entre eux des liaisons suspectes, son grand
secret est d'occuper
incessamment les uns & les autres; car leurs travaux sont si
différens qu'il n'y a que
l'oisiveté qui les rassemble. Le matin chacun vaque à ses fonctions
& il ne reste du loisir à
personne pour aller troubler celles d'un autre. L'apres-dîné les hommes
ont pour
département le jardin, la basse-cour, ou d'autres soins de la campagne;
les femmes
s'occupent dans la chambre des enfans jusqu'à l'heure de la promenade,
qu'elles font avec
eux, souvent même avec leur maîtresse & qui leur est agréable comme
le seul moment où
elles prennent l'air. Les hommes, assez exercés par le travail de la
journée , n'ont guere
envie de s'aller promener & se reposent en gardant la maison.
Tous les Dimanches, après le prêche du
soir, les femmes se rassemblent encore dans la
chambre des enfans avec quelque parente ou amie qu'elles invitent tour
à tour du
consentement de Madame. Là, en attendant un petit régal donné par elle,
on cause, on
chante, on joue au volant, aux onchets, ou à quelque autre jeu
d'adresse propre à plaire
aux yeux des enfans, jusqu'à ce qu'ils s'en puissent amuser eux-mêmes.
La collation vient,
composée de quelques laitages, de gaufres, [81] d'échaudés, de
merveilles,*[*Sorte de
gâteaux du pays.] ou d'autres mets du goût des enfans & des femmes
. Le vin en est
toujours exclus & les hommes qui dans tous les tems entrent peu
dans ce petit
Gynécée*[*Appartement des femmes.] ne sont jamais de cette colation, où
Julie manque
assez rarement. J'ai été jusqu'ici le seul privilégié. Dimanche dernier
j'obtins à force
d'importunités de l'y accompagner. Elle eut grand soin de me faire
valoir cette faveur. Elle
me dit tout haut qu'elle me l'accordoit pour cette seule fois , &
qu'elle l'avoit refusée à M.
de Wolmar lui-même. Imaginez si la petite vanité féminine étoit flattée
& si un laquais
eût été bien-venu à vouloir être admis à l'exclusion du maître.
Je fis un goûter délicieux. Est-il quelques
mets au monde comparables aux laitages de ce
pays ? Pensez ce que doivent être ceux d'une laiterie où Julie préside
& mangés à côté
d'elle. La Fanchon me servit des grus, de la céracée,*[*Laitages
excellens qui se sont sur la
montagne de Saleve. Je doute qu'ils soient connus sous ce nom au Jura;
sur-tout vers
l'autre extrêmité du lac.] des gaufres, des écrelets. Tout
disparaissoit à l'instant. Julie
rioit de mon appétit. Je vois, dit-elle, en me donnant encore une
assiette de creme, que
votre estomac se fait honneur partout & que vous ne vous tirez pas
moins bien de l'écot des
femmes que de celui des Valaisans; pas plus impunément, repris-je , on
s'enivre
quelquefois à l'un comme à l'autre & la raison peut s'égarer dans
un chalet tout aussi
bien que dans un cellier. Elle baissa les yeux sans répondre, rougit
& se mit à caresser ses
enfans. C'en fut assez pour éveiller mes remords. Milord, [82] ce fut
là ma premiere
indiscrétion & j'espere que ce sera la derniere.
Il régnoit dans cette petite assemblée un
certain air d'antique simplicité qui me touchoit le
coeur; je voyois sur tous les visages la même gaieté & plus de
franchise peut-être que s'il
s'y fût trouvé des hommes. Fondée sur la confiance & l'attachement,
la familiarité qui
régnoit entre les servantes & la maîtresse ne faisoit qu'affermir
le respect & l'autorité; &
les services rendus & reçus ne sembloient être que des témoignages
d'amitié réciproque.
Il n'y avoit pas jusqu'au choix du régal qui ne contribuât à le rendre
intéressant. Le
laitage & le sucre sont un des goûts naturels du sexe & comme
le symbole de l'innocence &
de la douceur qui font son plus aimable ornement. Les hommes, au
contraire, recherchent
en général les saveurs fortes & les liqueurs spiritueuses, alimens
plus convenables à la vie
active & laborieuse que la nature leur demande ; & quand ces
divers goûts viennent à
s'altérer & se confondre, c'est une marque presque infaillible du
mélange désordonné des
sexes. En effet, j'ai remarqué qu'en France, où les femmes vivent sans
cesse avec les
hommes, elles ont tout-à-fait perdu le goût du laitage, les hommes
beaucoup celui du vin;
& qu'en Angleterre, où les deux sexes sont moins confondus, leur
goût propre s'est mieux
conservé. En général, je pense qu'on pourroit souvent trouver quelque
indice du
caractere des gens dans le choix des alimens qu'ils préferent. Les
Italiens, qui vivent
beaucoup d'herbages, sont efféminés & mous. Vous autres Anglais,
grands mangeurs de
viande, avez dans vos inflexibles vertus quelque chose de dur & qui
tient de la [83]
barbarie. Le Suisse, naturellement froid, paisible & simple, mais
violent & emporté dans la
colere, aime à la fois l'un & l'autre aliment & boit du laitage
& du vin. Le Français, souple
& changeant, vit de tous les mets & se plie à tous les
caracteres. Julie elle-même pourroit
me servir d'exemple; car quoique sensuelle & gourmande dans ses
repas, elle n'aime ni la
viande, ni les ragoûts, ni le sel & n'a jamais goûté de vin pur:
d'excellens légumes, les
oeufs, la creme, les fruits, voilà sa nourriture ordinaire; & sans
le poisson qu'elle aime
aussi beaucoup, elle seroit une véritable pythagoricienne.
C'est rien de contenir les femmes si l'on
ne contient aussi les hommes; & cette partie de la
regle, non moins importante que l'autre, est plus difficile encore; car
l'attaque est en
général plus vive que la défense: c'est l'intention du conservateur de
la nature. Dans la
république on retient les citoyens par des moeurs, des principes, de la
vertu; mais comment
contenir des domestiques, des mercenaires, autrement que par la
contrainte & la gêne ?
Tout l'art du maître est de cacher cette gêne sous le voile du plaisir
ou de l'intérêt, en
sorte qu'ils pensent vouloir tout ce qu'on les oblige de faire.
L'oisiveté du dimanche, le
droit qu'on ne peut guere leur ôter d'aller où bon leur semble quand
leurs fonctions ne les
retiennent point au logis, détruisent souvent en un seul jour l'exemple
& les leçons des six
autres. L'habitude du cabaret, le commerce & les maximes de leurs
camarades, la
fréquentation des femmes débauchées, les perdant bientôt pour leurs
maîtres & pour
eux-mêmes, les rendent par mille défauts incapables du service &
indignes de la liberté.
[84] On remédie à cet inconvénient en les
retenant par les mêmes motifs qui les portoient à sortir.
Qu'allaient-ils faire ailleurs ? Boire & jouer au cabaret. Ils
boivent & jouent au
logis. Toute la différence est que le vin ne leur coûte rien, qu'ils ne
s'enivrent pas & qu'il y
a des gagnans au jeu sans que jamais personne perde. Voici comment on
s'y prend pour
cela.
Derriere la maison est une allée couverte
dans laquelle on a établi la lice des jeux. C'est là
que les gens de livrée & ceux de la basse-cour se rassemblent en
été, le dimanche, après le
prêche, pour y jouer, en plusieurs parties liées, non de l'argent, on
ne le souffre pas, ni du
vin, on leur en donne, mais une mise fournie par la libéralité des
maîtres. Cette mise est
toujours quelque petit meuble ou quelque nippe à leur usage. Le nombre
des jeux est
proportionné à la valeur de la mise; en sorte que, quand cette mise est
un peu
considérable, comme des boucles d'argent, un porte-col, des bas de
soie, un chapeau fin, ou
autre chose semblable, on emploie ordinairement plusieurs séances à la
disputer. On ne
s'en tient point à une seule espece de jeu; on les varie, afin que le
plus habile dans un
n'emporte pas toutes les mises & pour les rendre tous plus adroits
& plus forts par des
exercices multipliés. Tantôt c'est à qui enlevera à la course un but
placé à l'autre bout
de l'avenue; tantôt à qui lancera le plus loin la même pierre; tantôt à
qui portera le plus
long-tems le même fardeau; tantôt on dispute un prix en tirant au
blanc. On joint à la
plupart de ces jeux un petit appareil qui les prolonge & les rend
amusants. Le maître & la
maîtresse les honorent souvent de leur [85] présence; on y amene
quelquefois les enfans;
les étrangers même y viennent, attirés par la curiosité & plusieurs
ne demanderoient pas
mieux que d'y concourir; mais nul n'est jamais admis qu'avec l'agrément
des maîtres & du
consentement des joueurs, qui ne trouveroient pas leur compte à
l'accorder aisément.
Insensiblement il s'est fait de cet usage une espece de spectacle, où
les acteurs, animés par
les regards du public, préferent la gloire des applaudissemens à
l'intérêt du prix.
Devenus plus vigoureux & plus agiles, ils s'en estiment davantage;
& s'accoutumant à tirer
leur valeur d'eux-mêmes plutôt que de ce qu'ils possedent, tout valets
qu'ils sont,
l'honneur leur devient plus cher que l'argent.
Il seroit long de vous détailler tous les
biens qu'on retire ici d'un soin si puéril en
apparence & toujours dédaigné des esprits vulgaires, tandis que
c'est le propre du vrai
génie de produire de grands effets par de petits moyens. M. de Wolmar
m'a dit qu'il lui en
coûtoit à peine cinquante écus par an pour ces petits établissemens que
sa femme a la
premiere imaginés. Mais, dit-il, combien de fois croyez-vous que je
regagne cette somme
dans mon ménage & dans mes affaires par la vigilance &
l'attention que donnent à leur
service des domestiques attachés qui tiennent tous leurs plaisirs de
leurs maîtres, par
l'intérêt qu'ils prennent à celui d'une maison qu'ils regardent comme
la leur, par
l'avantage de profiter dans leurs travaux de la vigueur qu'ils
acquierent dans leurs jeux,
par celui de les conserver toujours sains en les garantissant des exces
ordinaires à leurs
pareils & des maladies qui sont la suite ordinaire de ces exces,
par celui de prévenir en eux
[86] les friponneries que le désordre amene infailliblement , & de
les conserver toujours
honnêtes gens, enfin par le plaisir d'avoir chez nous à peu de frais
des récréations
agréables pour nous-mêmes ? Que s'il se trouve parmi nos gens
quelqu''un, soit homme,
soit femme, qui ne s'accommode pas de nos regles & leur préfere la
liberté d'aller sous
divers prétextes courir où bon lui semble, on ne lui en refuse jamais
la permission; mais
nous regardons ce goût de licence comme un indice tres suspect &
nous ne tardons pas à
nous défaire de ceux qui l'ont. Ainsi ces mêmes amusemens qui nous
conservent de bons
sujets nous servent encore d'épreuve pour les choisir. Milord, j'avoue
que je n'ai jamais vu
qu'ici des maîtres former à la fois dans les mêmes hommes de bons
domestiques pour le
service de leurs personnes, de bons paysans pour cultiver leurs terres,
de bons soldats pour
la défense de la patrie & des gens de bien pour tous les états où
la fortune peut les
appeler.
L'hiver, les plaisirs changent d'espece
ainsi que les travaux. Les dimanches, tous les gens de
la maison & même les voisins, hommes & femmes indifféremment,
se rassemblent après le
service dans une salle basse, où ils trouvent du feu, du vin, des
fruits, des gâteaux & un
violon qui les fait danser . Madame de Wolmar ne manque jamais de s'y
rendre, au moins
pour quelques instants, afin d'y maintenir par sa présence l'ordre
& la modestie & il n'est
pas rare qu'elle y danse elle-même, fût-ce avec ses proprès gens .
Cette regle, quand je
l'appris, me parut d'abord moins conforme à la sévérité des moeurs
protestantes. Je le
dis à Julie; & voici à peu près ce qu'elle me répondit:
[87] La pure morale est si chargée de
devoirs séveres, que si on la surcharge encore de
formes indifférentes, c'est presque toujours aux dépens de l'essentiel.
On dit que c'est le
cas de la plupart des moines qui, soumis à mille regles inutiles, ne
savent ce que c'est
qu'honneur & vertu. Ce défaut regne moins parmi nous, mais nous
n'en sommes pas
tout-à-fait exempts. Nos gens d'église, aussi supérieurs en sagesse à
toutes les sortes de
prêtres que notre religion est supérieure à toutes les autres en
sainteté, ont pourtant
encore quelques maximes qui paraissent plus fondées sur le préjugé que
sur la raison.
Telle est celle qui blâme la danse & les assemblées: comme s'il y
avoit plus de mal à
danser qu'à chanter, que chacun de ces amusemens ne fût pas également
une inspiration
de la nature & que ce fût un crime de s'égayer en commun par une
récréation innocente ,
& honnête! Pour moi, je pense au contraire que, toutes les fois
qu'il y a concours des deux
sexes, tout divertissement public devient innocent par cela même qu'il
est public; au lieu
que l'occupation la plus louable est suspecte dans le
tête-à-tête.*[*Dans ma lettre à
M.d'Alembert sur les spectacles, j'ai transcrit de celle-ci le morceau
suivant & quelques
autres; mais comme alors je ne faisois des préparer cette édition, j'ai
cru devoir attendre
qu'elle parût pour citer ce que j'en avois tiré. ] L'homme & la
femme sont destinés l'un
pour l'autre, la fin de la nature est qu'ils soient unis par le
mariage. Toute fausse religion
combat la nature; la nôtre seule, qui la suit & la rectifie,
annonce une institution divine &
convenable à l'homme. Elle ne doit donc point ajouter sur le mariage
aux embarras de
l'ordre civil des difficultés que [88] l'Evangile ne prescrit pas &
qui sont contraires à
l'esprit du christianisme . Mais qu'on me dise où de jeunes personnes à
marier auront
occasion de prendre du goût l'une pour l'autre & de se voir avec
plus de décence & de
circonspection que dans une assemblée où les yeux du public,
incessamment tournés sur
elles, les forcent à s'observer avec le plus grand soin. En quoi Dieu
est-il offensé par un
exercice agréable & salutaire, convenable à la vivacité de la
jeunesse, qui consiste à se
présenter l'un à l'autre avec grâce & bienséance & auquel le
spectateur impose une
gravité dont personne n'oseroit sortir ? Peut-on imaginer un moyen plus
honnête de ne
tromper personne, au moins quant à la figure & de se montrer avec
les agréments & les
défauts qu'on peut avoir aux gens qui ont intérêt de nous bien
connoître avant de
s'obliger à nous aimer ? Le devoir de se chérir réciproquement
n'emporte-t-il pas celui de
se plaire & n'est-ce pas un soin digne de deux personnes vertueuses
& chrétiennes qui
songent à s'unir, de préparer ainsi leurs coeurs à l'amour mutuel que
Dieu leur impose?
Qu'arrive-t-il dans ces lieux où regne une
éternelle contrainte, où l'on punit comme un
crime la plus innocente gaieté, où les jeunes gens des deux sexes
n'osent jamais s'assembler
en public & où l'indiscrete sévérité d'un pasteur ne sait prêcher
au nom de Dieu qu'une
gêne servile & la tristesse & l'ennui ? On élude une tyrannie
insupportable que la nature
& la raison désavouent. Aux plaisirs permis dont on prive une
jeunesse enjouée & folâtre,
elle en substitue de plus dangereux. Les tête-à-tête adroitement
concertés [89] prennent la
place des assemblées publiques. A force de se cacher comme si l'on
étoit coupable, on est
tenté de le devenir. L'innocente joie aime à s'évaporer au grand jour;
mais le vice est ami
des ténebres; & jamais l'innocence & le mystere n'habiterent
long-tems ensemble. Mon
cher ami, me dit-elle en me serrant la main comme pour me communiquer
son repentir &
faire passer dans mon coeur la pureté du sien, qui doit mieux sentir
que nous toute
l'importance de cette maxime ? Que de douleurs & de peines, que de
remords & de pleurs
nous nous serions épargnés durant tant d'années, si tous deux, aimant
la vertu comme
nous avons toujours fait, nous avions su prévoir de plus loin les
dangers qu'elle court dans
le tête-à-tête.
Encore un coup, continua Madame de Wolmar
d'un ton plus tranquille, ce n'est point dans
les assemblées nombreuses, où tout le monde nous voit & nous
écoute, mais dans des
entretiens particuliers, où regnent le secret & la liberté, que les
moeurs peuvent courir des
risques. C'est sur ce principe que, quand mes domestiques des deux
sexes se rassemblent, je
suis bien aise qu'ils y soient tous. J'approuve même qu'ils invitent
parmi les jeunes gens du
voisinage ceux dont le commerce n'est point capable de leur nuire;
& j'apprends avec
grand plaisir que, pour louer les moeurs de quelqu''un de nos jeunes
voisins, on dit: Il est
reçu chez M. de Wolmar. En ceci nous avons encore une autre vue. Les
hommes qui nous
servent sont tous garçons & parmi les femmes, la gouvernante des
enfans est encore à
marier. Il n'est pas juste que la réserve où vivent ici les uns &
les [90] autres leur ôte
l'occasion d'un honnête établissement. Nous tâchons dans ces petites
assemblées de leur
procurer cette occasion sous nos yeux, pour les aider à mieux choisir;
& en travaillant ainsi à former d'heureux ménages, nous augmentons
le bonheur du nôtre.
Il resteroit à me justifier moi-même de
danser avec ces bonnes gens; mais j'aime mieux
passer condamnation sur ce point & j'avoue franchement que mon plus
grand motif en cela
est le plaisir que j'y trouve. Vous savez que j'ai toujours partagé la
passion que ma cousine
a pour la danse; mais après la perte de ma mere je renonçai pour ma vie
au bal & à toute
assemblée publique: j'ai tenu parole, même à mon mariage & la
tiendrai, sans croire y
déroger en dansant quelquefois chez moi avec mes hôtes & mes
domestiques. C'est un
exercice utile à ma santé durant la vie sédentaire qu'on est forcé de
mener ici l'hiver. Il
m'amuse innocemment ; car, quand j'ai bien dansé, mon coeur ne me
reproche rien. Il
amuse aussi M. de Wolmar; toute ma coquetterie en cela se borne à lui
plaire. Je suis cause
qu'il vient au lieu où l'on danse; ses gens en sont plus contens d'être
honorés des regards
de leur maître; ils témoignent aussi de la joie à me voir parmi eux.
Enfin je trouve que
cette familiarité modérée forme entre nous un lien de douceur &
d'attachement qui
ramene un peu l'humanité naturelle en tempérant la bassesse de la
servitude & la rigueur
de l'autorité.
Voilà, Milord, ce que me dit Julie au sujet
de la danse , & j'admirai comment avec tant
d'affabilité pouvoit régner [91] tant de subordination & comment
elle & son mari
pouvoient descendre & s'égaler si souvent à leurs domestiques, sans
que ceux-ci fussent
tentés de les prendre au mot & de s'égaler à eux à leur tour. Je ne
crois pas qu'il y ait des
Souverains en Asie servis dans leurs palais avec plus de respect que
ces bons maîtres le sont
dans leur maison. Je ne connois rien de moins impérieux que leurs
ordres & rien de si
promptement exécuté: ils prient & l'on vole; ils excusent &
l'on sent son tort. Je n'ai
jamais mieux compris combien la force des choses qu'on dit dépend peu
des mots qu'on
emploie.
Ceci m'a fait faire une autre réflexion sur
la vaine gravité des maîtres. C'est que ce sont
moins leurs familiarités que leurs défauts qui les font mépriser chez
eux & que l'insolence
des domestiques annonce plutôt un maître vicieux que foible; car rien
ne leur donne
autant d'audace que la connoissance de ses vices & tous ceux qu'ils
découvrent en lui sont à leurs yeux autant de dispenses d'obéir à un
homme qu'ils ne sauroient plus respecter.
Les valets imitent les maîtres & les
imitant grossierement ils rendent sensibles dans leur
conduite les défauts que le vernis de l'éducation cache mieux dans les
autres. A Paris, je
jugeois des moeurs des femmes de ma connoissance par l'air & le ton
de leurs
femmes-de-chambre & cette regle ne m'a jamais trompé. Outre que la
femme-de-chambre,
une fois dépositaire du secret de sa maîtresse, lui fait payer cher sa
discrétion, elle agit
comme l'autre pense & décele toutes ses maximes en les pratiquant
mal-adroitement. En
toute [92] chose l'exemple des maîtres est plus fort que leur autorité
& il n'est pas naturel
que leurs domestiques veuillent être plus honnêtes gens qu'eux. On a
beau crier, jurer,
maltraiter, chasser, faire maison nouvelle; tout cela ne produit point
le bon service. Quand
celui qui ne s'embarrasse pas d'être méprisé & hai de ses gens s'en
croit pourtant bien
servi , c'est qu'il se contente de ce qu'il voit & d'une exactitude
apparente, sans tenir
compte de mille maux secrets qu'on lui fait incessamment & dont il
n'aperçoit jamais la
source. Mais où est l'homme assez dépourvu d'honneur pour pouvoir
supporter les
dédains de tout ce qui l'environne ? Où est la femme assez perdue pour
n'être plus
sensible aux outrages ? Combien, dans Paris & dans Londres, de
dames se croient fort
honorées, qui fondroient en larmes si elles entendoient ce qu'on dit
d'elles dans leur
antichambre! Heureusement pour leur repos elles se rassurent en prenant
ces Argus pour
des imbéciles & se flattant qu'ils ne voyent rien de ce qu'elles ne
daignent pas leur cacher.
Aussi, dans leur mutine obéissance, ne leur cachent-ils guere à leur
tour tout le mépris
qu'ils ont pour elles. Maîtres & valets sentent mutuellement que ce
n'est pas la peine de se
faire estimer les uns des autres.
Le jugement des domestiques me paroit être
l'épreuve la plus sûre & la plus difficile de la
vertu des maîtres; & je me souviens, milord, d'avoir bien pensé de
la vôtre en Valais sans
vous connaître, simplement sur ce que, parlant assez rudement à vos
gens, ils ne vous en étoient pas moins attachés & qu'ils
témoignaient, entre eux, autant de respect [93] pour
vous en votre absence que si vous les eussiez entendus. On a dit qu'il
n'y avoit point de
héros pour son valet de chambre. Cela peut être; mais l'homme juste a
l'estime de son
valet; ce qui montre assez que l'héroisme n'a qu'une vaine apparence
& qu'il n'y a rien de
solide que la vertu . C'est sur-tout dans cette maison qu'on reconnaît
la force de son empire
dans le suffrage des domestiques; suffrage d'autant plus sûr, qu'il ne
consiste point en de
vains éloges, mais dans l'expression naturelle de ce qu'ils sentent.
N'entendant jamais rien
ici qui leur fasse croire que les autres maîtres ne ressemblent pas aux
leurs, ils ne les louent
point des vertus qu'ils estiment communes à tous; mais ils louent Dieu
dans leur simplicité
d'avoir mis des riches sur la terre pour le bonheur de ceux qui les
servent & pour le
soulagement des pauvres.
La servitude est si peu naturelle à
l'homme, qu'elle ne sauroit exister sans quelque
mécontentement. Cependant on respecte le maître & l'on n'en dit
rien. Que s'il échappe
quelques murmures contre la maîtresse, ils valent mieux que des éloges.
Nul ne se plaint
qu'elle manque pour lui de bienveillance, mais qu'elle en accorde
autant aux autres; nul ne
peut souffrir qu'elle fasse comparaison de son zele avec celui de ses
camarades , & chacun
voudroit être le premier en faveur comme il croit l'être en
attachement: c'est là leur
unique plainte & leur plus grande injustice.
A la subordination des inférieurs se joint
la concorde entre les égaux; & cette partie de
l'administration domestique n'est pas la moins difficile. Dans les
concurrences de jalousie
& [94] d'intérêt qui divisent sans cesse les gens d'une maison,
même aussi peu nombreuse
que celle-ci , ils ne demeurent presque jamais unis qu'aux dépens du
maître. S'ils
s'accordent, c'est pour voler de concert : s'ils sont fideles, chacun
se fait valoir aux dépens
des autres. Il faut qu'ils soient ennemis ou complices; & l'on voit
à peine le moyen d'éviter à la fois leur friponnerie , & leurs
dissensions. La plupart des peres de famille ne
connaissent que l'alternative entre ces deux inconvénients. Les uns,
préférant l'intérêt à
l'honnêteté, fomentent cette disposition des valets aux secrets
rapports & croient faire un
chef-d'oeuvre de prudence en les rendant espions ou surveillans les uns
des autres. Les
autres, plus indolents, aiment qu'on les vole & qu'on vive en paix;
ils se font une sorte
d'honneur de recevoir toujours mal des avis qu'un pur zele arrache
quelquefois à un
serviteur fidele. Tous s'abusent également. Les premiers, en excitant
chez eux des troubles
continuels, incompatibles avec la regle , & le bon ordre,
n'assemblent qu'un tas de fourbes
& de délateurs, qui s'exercent, en trahissant leurs camarades, à
trahir peut-être un jour
leurs maîtres. Les seconds, en refusant d'apprendre ce qui se fait dans
leur maison,
autorisent les ligues contre eux-mêmes, encouragent les méchants,
rebutent les bons &
n'entretiennent à grands frais que des fripons arrogants &
paresseux, qui, s'accordant aux
dépens du maître, regardent leurs services comme des grâces & leurs
vols comme des
droits. *[* J'ai examiné d;assez près la police des grands maisons
& j'ai vu clairement
qu'il impossible à un maître-qui a vingt domestiques de venir jamais à
bout de savoir s'il y
a parmi eux un honnête homme & de ne pas prendre pour tel le plus
méchant fripon de
tous. Cela seul me dégoûteroit d'être au nombre des riches. Un des plus
doux plaisirs de la
vie , le plaisir de la cponfiance & de l'estime est perdu pour ces
malheureux. Ils achetent
bien cher tout leur or.]
[95] C'est une grande erreur, dans
l'économie domestique ainsi que dans la civile, de
vouloir combattre un vice par un autre, ou former entre eux une sorte
d'équilibre: comme
si ce qui sape les fondemens de l'ordre pouvoit jamais servir à
l'établir! On ne fait par
cette mauvaise police que réunir enfin tous les inconvénients. Les
vices tolérés dans une
maison n'y regnent pas seuls; laissez-en germer un, mille viendront à
sa suite. Bientôt ils
perdent les valets qui les ont, ruinent le maître qui les souffre,
corrompent ou scandalisent
les enfans attentifs à les observer. Quel indigne pere oseroit mettre
quelque avantage en
balance avec ce dernier mal ? Quel honnête homme voudroit être chef de
famille, s'il lui étoit impossible de réunir dans sa maison la paix
& la fidélité & qu'il fallût acheter le
zele de ses domestiques aux dépens de leur bienveillance mutuelle?
Qui n'auroit vu que cette maison
n'imagineroit pas même qu'une pareille difficulté pût
exister, tant l'union des membres y paroit venir de leur attachement
aux chefs. C'est ici
qu'on trouve le sensible exemple qu'on ne sauroit aimer sincerement le
maître sans aimer
tout ce qui lui appartient: vérité qui sert de fondement à la charité
chrétienne. N'est-il
pas bien simple que les enfans du même pere se traitent de freres entre
eux ? C'est ce
qu'on nous dit tous les jours au Temple [96] sans nous le faire sentir;
c'est ce que les
habitans de cette maison sentent sans qu'on leur dise.
Cette disposition à la concorde commence
par le choix des sujets. M. de Wolmar n'examine
pas seulement en les recevant s'ils conviennent à sa femme & à lui,
mais s'ils conviennent
l'un à l'autre & l'antipathie bien reconnue entre deux excellens
domestiques suffiroit pour
faire à l'instant congédier l'un des deux. Car, dit Julie, une maison
si peu nombreuse, une
maison dont ils ne sortent jamais & où ils sont toujours vis-à-vis
les uns des autres, doit
leur convenir également à tous & seroit un enfer pour eux si elle
n'étoit une maison de
paix . Ils doivent la regarder comme leur maison paternelle où tout
n'est qu'une même
famille. Un seul qui déplairoit aux autres pourroit la leur rendre
odieuse; & cet objet
désagréable y frappant incessamment leurs regards, ils ne seroient bien
ici ni pour eux ni
pour nous.
Après les avoir assortis le mieux qu'il est
possible, on les unit pour ainsi dire malgré eux
par les services qu'on les force en quelque sorte à se rendre &
l'on fait que chacun ait un
sensible intérêt d'être aimé de tous ses camarades. Nul n'est si bien
venu à demander des
grâces pour lui-même que pour un autre; ainsi celui qui désire en
obtenir tâche
d'engager un autre à parler pour lui; & cela est d'autant plus
facile, que, soit qu'on
accorde ou qu'on refuse une faveur ainsi demandée, on en fait toujours
un mérite à celui
qui s'en est rendu l'intercesseur. Au contraire, on rebute ceux qui ne
sont bons que pour
eux. Pourquoi, leur dit-on, accorderais-je ce qu'on me demande pour
vous qui n'avez
jamais rien demandé pour [97] personne ? Est-il juste que vous soyez
plus heureux que vos
camarades, parce qu'ils sont plus obligeans que vous ? On fait plus, on
les engage à se
servir mutuellement en secret, sans ostentation, sans se faire valoir;
ce qui est d'autant
moins difficile à obtenir qu'ils savent fort bien que le maître, témoin
de cette discrétion,
les en estime davantage; ainsi l'intérêt y gagne & l'amour-propre
n'y perd rien. Il sont si
convaincus de cette disposition générale & il regne une telle
confiance entre eux, que
quand quelqu''un a quelque grâce à demander, il en parle à leur table
par forme de
conversation; souvent sans avoir rien fait de plus, il trouve la chose
demandée , & obtenue
& ne sachant qui remercier, il en a l'obligation à tous.
C'est par ce moyen & d'autres
semblables qu'on fait régner entre eux un attachement né
de celui qu'ils ont tous pour leur maître & qui lui est subordonné.
Ainsi, loin de se liguer à
son préjudice, ils ne sont tous unis que pour le mieux servir. Quelque
intérêt qu'ils aient à s'aimer ils en ont encore un plus grand à lui
plaire; le zele pour son service l'emporte sur
leur bienveillance mutuelle; & tous, se regardant comme lésés par
des pertes qui le
laisseroient moins en état de récompenser un bon serviteur, sont
également incapables de
souffrir en silence le tort que l'un d'eux voudroit lui faire. Cette
partie de la police établie
dans cette maison me paroit avoir quelque chose de sublime; & je ne
puis assez admirer
comment M. & Madame de Wolmar ont su transformer le vil métier
d'accusateur en une
fonction de zele, d'intégrité, de courage, aussi noble ou du moins
aussi louable qu'elle
l'étoit chez les Romains.
[98] On a commencé par détruire ou prévenir
clairement , simplement & par des
exemples sensibles, cette morale criminelle & servile, cette
mutuelle tolérance aux dépens
du maître, qu'un méchant valet ne manque point de prêcher aux bons sous
l'air d'une
maxime de charité. On leur a bien fait comprendre que le précepte de
couvrir les fautes de
son prochain ne se rapporte qu'à celles qui ne font de tort à personne;
qu'une injustice
qu'on voit, qu'on tait & qui blesse un tiers, on la commet
soi-même; & que, comme ce n'est
que le sentiment de nos proprès défauts qui nous oblige à pardonner
ceux d'autrui, nul
n'aime à tolérer les fripons s'il n'est un fripon comme eux. Sur ces
principes, vrais en
général d'homme à homme & bien plus rigoureux encore dans la
relation plus étroite du
serviteur au maître, on tient ici pour incontestable que qui voit faire
un tort à ses maîtres
sans le dénoncer est plus coupable encore que celui qui l'a commis; car
celui-ci se laisse
abuser dans son action par le profit qu'il envisage, mais l'autre, de
sang-froid & sans
intérêt, n'a pour motif de son silence qu'une profonde indifférence
pour la justice, pour le
bien de la maison qu'il sert & un désir secret d'imiter l'exemple
qu'il cache. De sorte que,
quand la faute est considérable, celui qui l'a commise peut encore
quelquefois espérer son
pardon, mais le témoin qui l'a tué est infailliblement congédié comme
un homme enclin
au mal.
En revanche on ne souffre aucune accusation
qui puisse être suspecte d'injustice & de
calomnie, c'est-à-dire qu'on n'en reçoit aucune en l'absence de
l'accusé. Si quelqu''un
vient [99] en particulier faire quelque rapport contre son camarade, ou
se plaindre
personnellement de lui, on lui demande s'il est suffisamment instruit,
c'est-à-dire s'il a
commencé par s'éclaircir avec celui dont il vient se plaindre. S'il dit
que non, on lui
demande encore comment il peut juger une action dont il ne connaît pas
assez les motifs.
Cette action, lui dit-on, tient peut-être à quelque autre qui vous est
inconnue; elle a
peut-être quelque circonstance qui sert à la justifier ou à l'excuser
& que vous ignorez.
Comment osez-vous condamner cette conduite avant de savoir les raisons
de celui qui l'a
tenue ? Un mot d'explication l'eût peut-être justifiée à vos yeux.
Pourquoi risquer de la
blâmer injustement & m'exposer à partager votre injustice ? S'il
assure s'être éclairci
auparavant avec l'accusé: Pourquoi donc lui réplique-t-on, venez-vous
sans lui, comme si
vous aviez peur qu'il ne démentît ce que vous avez à dire ? De quel
droit négligez-vous
pour moi la précaution que vous avez cru devoir prendre pour vous-même
? Est-il bien de
vouloir que je juge sur votre rapport d'une action dont vous n'avez pas
voulu juger sur le
témoignage de vos yeux & ne seriez-vous pas responsable du jugement
partial que j'en
pourrois porter, si je me contentois de votre seule déposition ?
Ensuite on lui propose de
faire venir celui qu'il accuse: s'il y consent, c'est une affaire
bientôt réglée; s'il s'y oppose,
on le renvoie après une forte réprimande; mais on lui garde le secret
& l'on observe si bien
l'un & l'autre, qu'on ne tarde pas à savoir lequel des deux avoit
tort.
Cette regle est si connue & si bien
établie, qu'on n'entend jamais un domestique de cette
maison parler mal d'un de ses [100] camarades absent; car ils savent
tous que c'est le
moyen de passer pour lâche ou menteur. Lorsqu'un d'entre eux en accuse
un autre, c'est
ouvertement, franchement & non seulement en sa présence, mais en
celle de tous leurs
camarades, afin d'avoir dans les témoins de ses discours des garans de
sa bonne foi. Quand
il est question de querelles personnelles, elles s'accommodent presque
toujours par
médiateurs, sans importuner monsieur ni Madame; mais quand il s'agit de
l'intérêt sacré
du maître, l'affaire ne sauroit demeurer secrete; il faut que le
coupable s'accuse ou qu'il ait
un accusateur. Ces petits plaidoyers sont tres rares & ne se font
qu'à table dans les
tournées que Julie va faire journellement au dîner ou au souper de ses
gens & que M. de
Wolmar appelle en riant ses grands jours. Alors, après avoir écouté
paisiblement la
plainte & la réponse, si l'affaire intéresse son service, elle
remercie l'accusateur de son
zele. Je sais, lui dit-elle, que vos aimez votre camarade; vous m'en
avez toujours dit du bien
& je vous loue de ce que l'amour du devoir & de la justice
l'emporte en vous sur les
affections particulieres; c'est ainsi qu'en use un serviteur fidele
& un honnête homme .
Ensuite, si l'accusé n'a pas tort, elle ajoute toujours quelque éloge à
sa justification. Mais
s'il est réellement coupable, elle lui épargne devant les autres une
partie de la honte. Elle
suppose qu'il a quelque chose à dire pour sa défense qu'il ne veut pas
déclarer devant tout
le monde; elle lui assigne une heure pour l'entendre en particulier
& c'est là qu'elle ou son
mari lui parlent comme il convient. Ce qu'il y a de singulier en ceci,
c'est que le plus sévere
des deux n'est pas le plus redouté & qu'on craint [101] moins les
graves réprimandes de
M. de Wolmar que les reproches touchans de Julie. L'un faisant parler
la justice & la
vérité, humilie & confond les coupables; l'autre leur donne un
regret mortel de l'être, en
leur montrant celui qu'elle a d'être forcée à leur ôter sa
bienveillance. Souvent elle leur
arrache des larmes de douleur & de honte & il ne lui est pas
rare de s'attendrir elle-même
en voyant leur repentir, dans l'espoir de n'être pas obligée à tenir
parole.
Tel qui jugeroit de tous ces soins sur ce
qui se passe chez lui ou chez ses voisins, les
estimeroit peut-être inutiles ou pénibles. Mais vous, Milord, qui avez
de si grandes idées
des devoirs & des plaisirs du pere de famille , & qui
connoissez l'empire naturel que le
génie & la vertu ont sur le coeur humain, vous voyez l'importance
de ces détails & vous
sentez à quoi tient leur succès. Richesse ne fait pas riche, dit le
Roman de la Rose. Les
biens d'un homme ne sont point dans ses coffres, mais dans l'usage de
ce qu'il en tire, car
on ne s'approprie les choses qu'on possede que par leur emploi &
les abus sont toujours
plus inépuisables que les richesses; ce qui fait qu'on ne jouit pas à
proportion de sa
dépense, mais à proportion qu'on la sait mieux ordonner. Un fou peut
jetter des lingots
dans la mer & dire qu'il en a joui: mais quelle comparaison entre
cette extravagante
jouissance & celle qu'un homme sage eût su tirer d'une moindre
somme ? L'ordre & la
regle qui multiplient & perpétuent l'usage des biens, peuvent seuls
transformer le plaisir
en bonheur. Que si c'est du rapport des choses à nous que naît la
véritable propriété; si
c'est plutôt l'emploi des richesses que leur acquisition qui nous [102]
les donne, quels soins
importent plus au pere de famille que l'économie domestique & le
bon régime de sa
maison, où les rapports les plus parfaits vont le plus directement à
lui & où le bien de
chaque membre ajoute alors à celui du chef ?
Les plus riches sont-ils les plus heureux ?
Que sert donc l'opulence à la félicité ? Mais
toute maison bien ordonnée est l'image de l'ame du maître. Les lambris
dorés, le luxe & la
magnificence n'annoncent que la vanité de celui qui les étale; au lieu
que partout où vous
verrez régner la regle sans tristesse, la paix sans esclavage,
l'abondance sans profusion,
dites avec confiance: C'est un être heureux qui commande ici.
Pour moi je pense que le signe le plus
assuré du vrai contentement d'esprit est la vie
retirée & domestique & que ceux qui vont sans cesse chercher
leur bonheur chez autrui ne
l'ont point chez eux-mêmes. Un pere de famille qui se plaît dans sa
maison a pour prix des
soins continuels qu'il s'y donne la continuelle jouissance des plus
doux sentimens de la
nature. Seul entre tous les mortels, il est maître de sa propre
félicité, parce qu'il est
heureux comme Dieu même, sans rien desirer de plus que ce dont il
jouit. Comme cet être
immense, il ne songe pas à amplifier ses possessions, mais à les rendre
véritablement
siennes par les relations les plus parfaites & la direction la
mieux entendue: s'il ne
s'enrichit pas par de nouvelles acquisitions, il s'enrichit en
possédant mieux ce qu'il a. Il ne
jouissoit que du revenu de ses terres; il jouit encore de ses terres
mêmes en présidant à
leur culture & les parcourant sans cesse . Son domestique lui étoit
étranger; il en fait son
[103] bien, son enfant, il se l'approprie. Il n'avoit droit que sur les
actions; il s'en donne
encore sur les volontés . Il n'étoit maître qu'à prix d'argent; il le
devient par l'empire
sacré de l'estime & des bienfaits. Que la fortune le dépouille de
ses richesses; elle ne
sauroit lui ôter les coeurs qu'il s'est attachés; elle n'ôtera point
des enfans à leur pere:
toute la différence est qu'il les nourrissoit hier & qu'il sera
demain nourri par eux. C'est
ainsi qu'on apprend à jouir véritablement de ses biens, de sa famille
& de soi-même; c'est
ainsi que les détails d'une maison deviennent délicieux pour l'honnête
homme qui sait en
connoître le prix; c'est ainsi que, loin de regarder ses devoirs comme
une charge, il en fait
son bonheur & qu'il tire de ses touchantes & nobles fonctions
la gloire & le plaisir d'être
homme.
Que si ces précieux avantages sont méprisés
ou peu connus , & si le petit nombre même
qui les recherche les obtient si rarement, tout cela vient de la même
cause. Il est des devoirs
simples & sublimes qu'il n'appartient qu'à peu de gens d'aimer
& de remplir: tels sont
ceux du pere de famille, pour lesquels l'air & le bruit du monde
n'inspirent que du dégoût
& dont on s'acquitte mal encore quand on n'y est porté que par des
raisons d'avarice &
d'intérêt. Tel croit être un bon pere de famille & n'est qu'un
vigilant économe; le bien
peut prospérer & la maison aller fort mal. Il faut des vues plus
élevées pour éclairer,
diriger cette importante administration & lui donner un heureux
succès. Le premier soin
par lequel doit commencer l'ordre d'une maison, c'est de n'y souffrir
que d'honnêtes [104]
gens qui n'y portent pas le désir secret de troubler cet ordre . Mais
la servitude &
l'honnêteté sont-elles si compatibles qu'on doive espérer de trouver
des domestiques
honnêtes gens ? Non, milord; pour les avoir il ne faut pas les
chercher, il faut les faire; & il
n'y a qu'un homme de bien qui sache l'art d'en former d'autres. Un
hypocrite a beau
vouloir prendre le ton de la vertu, il n'en peut inspirer le goût à
personne; & s'il savoit la
rendre aimable, il l'aimeroit lui-même. Que servent de froides leçons
démenties par un
exemple continuel, si ce n'est à faire penser que celui qui les donne
se joue de la crédulité
d'autrui ? Que ceux qui nous exhortent à faire ce qu'ils disent &
non ce qu'ils font, disent
une grand absurdité! Qui ne fait pas ce qu'il dit ne le dit jamais
bien, car le langage du
coeur, qui touche & persuade, y manque. J'ai quelquefois entendu de
ces conversations
grossierement apprêtées qu'on tient devant les domestiques comme devant
les enfans pour
leur faire des leçons indirectes. Loin de juger qu'ils en fussent un
instant les dupes, je les ai
toujours vus sourire en secret de l'ineptie du maître qui les prenoit
pour des sots, en
débitant lourdement devant eux des maximes qu'ils savoient bien n'être
pas les siennes.
Toutes ces vaines subtilités sont ignorées
dans cette maison & le grand art des maîtres
pour rendre leurs domestiques tels qu'ils les veulent est de se montrer
à eux tels qu'ils sont.
Leur conduite est toujours franche & ouverte, parce qu'ils n'ont
pas peur que leurs actions
démentent leurs discours. Comme ils n'ont point par eux-mêmes une
morale [105]
différente de celle qu'ils veulent donner aux autres, ils n'ont pas
besoin de circonspection
dans leurs propos; un mot étourdiment échappé ne renverse point les
principes qu'ils se
sont efforcés d'établir. Ils ne disent point indiscretement toutes
leurs affaires, mais ils
disent librement toutes leurs maximes. A table, à la promenade, tête à
tête, ou devant tout
le monde, on tient toujours le même langage; on dit naÏvement ce qu'on
pense sur chaque
chose; & sans qu'on songe à personne, chacun y trouve toujours
quelque instruction.
Comme les domestiques ne voyent jamais rien faire à leur maître qui ne
soit droit, juste, équitable, ils ne regardent point la justice comme
le tribut du pauvre, comme le joug du
malheureux, comme une des miseres de leur état. L'attention qu'on a de
ne pas faire courir
en vain les ouvriers & perdre des journées pour venir solliciter le
payement de leurs
journées, les accoutume à sentir le prix du tems. En voyant le soin des
maîtres à ménager
celui d'autrui, chacun en conclut que le sien leur est précieux &
se fait un plus grand crime
de l'oisiveté. La confiance qu'on a dans leur intégrité donne à leurs
institutions une force
qui les fait valoir & prévient les abus. On n'a pas peur que, dans
la gratification de chaque
semaine, la maîtresse trouve toujours que c'est le plus jeune ou le
mieux fait qui a été le
plus diligent. Un ancien domestique ne craint pas qu'on lui cherche
quelque chicane pour épargner l'augmentation de gages qu'on lui donne.
On n'espere pas profiter de leur
discorde pour se faire valoir & obtenir de l'un ce qu'aura refusé
l'autre. Ceux qui sont à
marier ne [106] craignent pas qu'on nuise à leur établissement pour les
garder plus
long-tems & qu'ainsi leur bon service leur fasse tort. Si quelque
valet étranger venoit dire
aux gens de cette maison qu'un maître & ses domestiques sont entre
eux dans un véritable état de guerre; que ceux-ci, faisant au premier
tout du pis qu'il peuvent, usent en cela
d'une juste représaille; que les maîtres étant usurpateurs, menteurs
& fripons, il n'y a pas
de mal à les traiter comme ils traitent le prince, ou le peuple, ou les
particuliers & à leur
rendre adroitement le mal qu'ils font à force ouverte; celui qui
parleroit ainsi ne seroit
entendu de personne: on ne s'avise pas même ici de combattre ou
prévenir de pareils
discours; il n'appartient qu'à ceux qui les font noître d'être obligés
de les réfuter.
Il n'y a jamais ni mauvaise humeur ni
mutinerie dans l'obéissance, parce qu'il n'y a ni
hauteur ni caprice dans le commandement, qu'on n'exige rien qui ne soit
raisonnable &
utile & qu'on respecte assez la dignité de l'homme, quoique dans la
servitude, pour ne
l'occuper qu'à des choses qui ne l'avilissent point. Au surplus, rien
n'est bas ici que le vice
& tout ce qui est utile & juste est honnête & bienséant.
Si l'on ne souffre aucune intrigue au
dehors, personne n'est tenté d'en avoir. Ils savent
bien que leur fortune la plus assurée est attachée à celle du maître
& qu'ils ne
manqueront jamais de rien tant qu'on verra prospérer la maison. En la
servant ils
soignent donc leur patrimoine , & l'augmentent en rendant leur
service agréable; c'est là
leur plus [107] grand intérêt. Mais ce mot n'est guere à sa place en
cette occasion; car je
n'ai jamais vu de police où l'intérêt fût si sagement dirigé & où
pourtant il influât moins
que dans celle-ci. Tout se fait par attachement: l'on diroit que ces
ames vénales se purifient
en entrant dans ce séjour de sagesse & d'union. L'on diroit qu'une
partie des lumieres du
maître & des sentimens de la maîtresse ont passé dans chacun de
leurs gens: tant on les
trouve judicieux, bienfaisants, honnêtes & supérieurs à leur état!
Se faire estimer,
considérer, bien vouloir, est leur plus grand ambition & ils
comptent les mots obligeans
qu'on leur dit, comme ailleurs les étrennes qu'on leur donne.
Voilà, milord, mes principales observations
sur la partie de l'économie de cette maison qui
regarde les domestiques & mercenaires. Quant à la maniere de vivre
des maîtres & au
gouvernement des enfans, chacun de ces articles mérite bien une lettre
à part. Vous savez à quelle intention j'ai commencé ces remarques ;
mais en vérité tout cela forme un
tableau si ravissant, qu'il ne faut, pour aimer à le contempler,
d'autre intérêt que le
plaisir qu'on y trouve.
[108] LETTRE XI. DE SAINT PREUX A MILORD
EDOUARD.
Non, milord, je ne m'en dédis point: on ne
voit rien dans cette maison qui n'associe
l'agréable à l'utile; mais les occupations utiles ne se bornent pas aux
soins qui donnent du
profit, elles comprennent encore tout amusement innocent & simple
qui nourrit le goût de
la retraite, du travail, de la modération & conserve à celui qui
s'y livre une ame saine, un
coeur libre du trouble des passions. Si l'indolente oisiveté n'engendre
que la tristesse &
l'ennui, le charme des doux loisirs est le fruit d'une vie laborieuse.
On ne travaille que pour
jouir: cette alternative de peine & de jouissance est notre
véritable vocation. Le repos qui
sert de délassement aux travaux passés & d'encouragement à d'autres
n'est pas moins
nécessaire à l'homme que le travail même.
Après avoir admiré l'effet de la vigilance
& des soins de la plus respectable mere de
famille dans l'ordre de sa maison, j'ai vu celui de ses récréations dan
un lieu retiré dont
elle fait sa promenade favorite & qu'elle appelle son Elysée.
Il y avoit plusieurs jours que j'entendois
parler de cet Elysée dont on me faisoit une espece
de mystere. Enfin , hier après dîner, l'extrême chaleur rendant le
dehors & le dedans de la
maison presque également insupportables, M. de Wolmar proposa à sa
femme de se
donner congé, cet apres-midi & au lieu de se retirer comme à
l'ordinaire dans la chambre
[109] de ses enfans jusque vers le soir, de venir avec nous respirer
dans le verger; elle y
consentit & nous nous y rendîmes ensemble.
Ce lieu, quoique tout proche de la maison,
est tellement caché par l'allée couverte qui l'en
sépare, qu'on ne l'aperçoit de nulle part. L'épais feuillage qui
l'environne ne permet point à l'oeil d'y pénétrer & il est toujours
soigneusement fermé à la clef. A peine fus-je au
dedans, que, la porte étant masquée par des aunes , & des coudriers
qui ne laissent que
deux étroits passages sur les côtés, je ne vis plus en me retournant
par où j'étois entré &
n'apercevant point de porte, je me trouvai là comme tombé des nues.
En entrant dans ce prétendu verger, je fus
frappé d'une agréable sensation de fraîcheur
que d'obscurs ombrages , une verdure animée & vive, des fleurs
éparses de tous côtés, un
gazouillement d'eau courante & le chant de mille oiseaux, porterent
à mon imagination du
moins autant qu'à mes sens; mais en même tems je crus voir le lieu le
plus sauvage, le plus
solitaire de la nature , & il me sembloit d'être le premier mortel
qui jamais eût pénétré
dans ce désert. Surpris, saisi, transporté d'un spectacle si peu prévu,
je restai un moment
immobile & m'écriai dans un enthousiasme involontaire : O Tinian! ô
Juan-Fernandez!*[*Isles désertes de la mer du Sud, célebres dans la
voyage de l'Amiral
Anson.] Julie, le bout du monde est à votre porte! Beaucoup de gens le
trouvent ici comme
vous, dit-elle avec un sourire; mais vingt pas de plus les ramenent
bien vite à Clarens:
voyons si le charme tiendra [110] plus long-tems chez vous. C'est ici
le même verger où
vous vous êtes promené autrefois & où vous vous battiez avec ma
cousine à coups de
pêches. Vous savez que l'herbe y étoit assez aride, les arbres assez
clairsemés, donnant
assez peu d'ombre & qu'il n'y avoit point d'eau. Le voilà
maintenant frais, vert, habillé,
paré, fleuri, arrosé. Que pensez-vous qu'il m'en a coûté pour le mettre
dans l'état où il
est ? Car il est bon de vous dire que j'en suis la surintendante &
que mon mari m'en laisse
l'entiere disposition. Ma foi, lu dis-je, il ne vous en a coûté que de
la négligence. Ce lieu est
charmant, il est vrai, mais agreste & abandonné; je n'y vois point
de travail humain. Vous
avez fermé la porte; l'eau est venue je ne sais comment; la nature
seule a fait tout le reste;
& vous-même n'eussiez jamais su faire aussi bien qu'elle.Il est
vrai, dit-elle, que la nature a
tout fait, mais sous ma direction & il n'y a rien là que je n'aie
ordonné. Encore un coup,
devinez.Premierement, repris-je, je ne comprends point comment avec de
la peine & de
l'argent on a pu suppléer au tems. Les arbres...Quant à cela, dit M. de
Wolmar, vous
remarquerez qu'il n'y en a pas beaucoup de fort grands & ceux-là y
étoient déjà. De plus,
Julie a commencé ceci long-tems avant son mariage & presque d'abord
après la mort de
sa mere, qu'elle vint avec son pere chercher ici la solitude.Eh bien!
dis-je, puisque vous
voulez que tous ces massifs, ces grands berceaux, ces touffes
pendantes, ces bosquets si bien
ombragés, soient venus en sept ou huit ans & que l'art s'en soit
mêlé, j'estime que, si dans
une enceinte aussi vaste vous avez fait tout cela pour deux mille écus,
vous avez bien [111] économisé.Vous ne surfaites que de deux mille
écus, dit-elle, il ne m'en a rien coûté.
Comment, rien ? Non, rien: à moins que vous ne comptiez une douzaine de
journées par
an de mon jardinier, autant de deux ou trois de mes gens &
quelques-unes de M. de
Wolmar lui-même qui n'a pas dédaigné d'être quelquefois mon garçon
jardinier. Je ne
comprenois rien à cette énigme; mais Julie qui jusque-là m'avoit
retenu, me dit en me
laissant aller; avancez & vous comprendrez. Adieu Tinian, adieu
Juan-Fernandez , adieu
tout l'enchantement! Dans un moment vous allez être de retour du bout
du monde.
Je me mis à parcourir avec extase ce verger
ainsi métamorphosé; & si je ne trouvai point
de plantes exotiques & de productions des Indes, je trouvai celles
du pays disposées &
réunies de maniere à produire un effet plus riant & plus agréable.
Le gazon verdoyant , épais, mais court & serré étoit mêlé de
serpolet, de baume, de thym, de marjolaine &
d'autres herbes odorantes. On y voyoit briller mille fleurs des champs
, parmi lesquelles
l'oeil en démêloit avec surprise quelques-unes de jardin, qui
sembloient croître
naturellement avec les autres. Je rencontrois de tems en tems des
touffes obscures,
impénétrables aux rayons du soleil, comme dans la plus épaisse forêt;
ces touffes étoient
formées des arbres du bois le plus flexible, dont on avoit fait
recourber les branches,
pendre en terre & prendre racine, par un art semblable à ce que
font naturellement les
mangles en Amérique. Dans les lieux plus découverts, je voyois çà &
là sans ordre &
sans symétrie des broussailles de roses, de framboisiers , [112] de
groseilles, des fourrés de
lilas, de noisetier , de sureau, de seringa, de genêt, de trifolium,
qui paroient la terre en lui
donnant l'air d'être en friche. Je suivois des allées tortueuses &
irrégulieres bordées de
ces bocages fleuris & couvertes de mille guirlandes de vigne de
Judée, de vigne vierge, de
houblon, de liseron, de couleuvrée, de clématite & d'autres plantes
de cette espece, parmi
lesquelles le chevrefeuille , & le jasmin daignoient se confondre.
Ces guirlandes sembloient
jetées négligemment d'un arbre à l'autre, comme j'en avois remarqué
quelquefois dans
les forêts & formoient sur nous des especes de draperies qui nous
garantissoient du soleil,
tandis que nous avions sous nos pieds un marcher doux, commode &
sec, sur une mousse
fine, sans sable, sans herbe & sans rejetons raboteux. Alors
seulement je découvris, non
sans surprise, que ces ombrages verts & touffus, qui m'en avoient
tant imposé de loin,
n'étoient formés que de ces plantes rampantes & parasites, qui,
guidées le long des arbres,
environnoient leurs têtes du plus épais feuillage & leurs pieds
d'ombre & de fraîcheur.
J'observai même qu'au moyen d'une industrie assez simple on avoit fait
prendre racine sur
les troncs des arbres à plusieurs de ces plantes, de sorte qu'elles
s'étendoient davantage en
faisant moins de chemin . Vous concevez bien que les fruits ne s'en
trouvent pas mieux de
toutes ces additions; mais dans ce lieu seul on a sacrifié l'utile à
l'agréable & dans le reste
des terres on a pris un tel soin des plants & des arbres, qu'avec
ce verger de moins la
récolte en fruits ne laisse pas d'être plus forte qu'auparavant. Si
vous songez combien au
[113] fond d'un bois on est charmé quelquefois de voir un fruit sauvage
& même de s'en
rafraîchir, vous comprendrez le plaisir qu'on a de trouver dans ce
désert artificiel des
fruits excellents & mûrs, quoique clairsemés & de mauvaise
mine; ce qui donne encore le
plaisir de la recherche & du choix.
Toutes ces petites routes étoient bordées
& traversées d'une eau limpide & claire, tantôt
circulant parmi l'herbe & les fleurs en filets presque
imperceptibles, tantôt en plus grands
ruisseaux courant sur un gravier pur , & marqueté qui rendoit l'eau
plus brillante. On
voyoit des sources bouillonner & sortir de la terre &
quelquefois des canaux plus profonds
dans lesquels l'eau calme & paisible réfléchissoit à l'oeil les
objets. Je comprends à
présent tout le reste, dis-je à Julie; mais ces eaux que je vois de
toutes parts. .. Elles
viennent de là, reprit-elle en me montrant le côté où étoit la terrasse
de son jardin. C'est
ce même ruisseau qui fournit à grands frais dans le parterre un jet
d'eau dont personne ne
se soucie. M. de Wolmar ne veut pas le détruire, par respect pour mon
pere qui l'a fait
faire; mais avec quel plaisir nous venons tous les jours voir courir
dans ce verger cette eau
dont nous n'approchons guere au jardin! Le jet d'eau joue pour les
étrangers, le ruisseau
coule ici pour nous. Il est vrai que j'y ai réuni l'eau de la fontaine
publique, qui se rendoit
dans le lac par le grand chemin, qu'elle dégradoit au préjudice des
passants & à pure
perte pour tout le monde. Elle faisoit un coude au pied du verger entre
deux rangs de
saules; je les ai renfermés dans mon enceinte & j'y conduis la même
eau par d'autres
routes.
[114] Je vis alors qu'il n'avoit été
question que de faire serpenter ces eaux avec économie
en les divisant & réunissant à propos, en épargnant la pente le
plus qu'il étoit possible,
pour prolonger le circuit & se ménager le murmure de quelques
petites chutes. Une couche
de glaise couverte d'un pouce de gravier du lac & parsemée de
coquillages formoit le lit des
ruisseaux. Ces mêmes ruisseaux, courant par intervalles sous quelques
larges tuiles
recouvertes de terre & de gazon au niveau du sol, formoient à leur
issue autant de sources
artificielles. Quelques filets s'en élevoient par des siphons sur des
lieux raboteux &
bouillonnoient en retombant. Enfin la terre ainsi rafraîchie &
humectée donnoit sans cesse
de nouvelles fleurs & entretenoit l'herbe toujours verdoyante &
belle.
Plus je parcourois cet agréable asile, plus
je sentois augmenter la sensation délicieuse que
j'avois éprouvée en y entrant. Cependant la curiosité me tenoit en
haleine. J'étois plus
empressé de voir les objets que d'examiner leurs impressions &
j'aimois à me livrer à
cette charmante contemplation sans prendre la peine de penser . Mais
Madame de Wolmar,
me tirant de ma rêverie, me dit en me prenant sous le bras: Tout ce que
vous voyez n'est
que la nature végétale & inanimée; & quoi qu'on puisse faire,
elle laisse toujours une idée
de solitude qui attriste. Venez la voir animée & sensible, c'est là
qu'à chaque instant du
jour vous lui trouverez un attroit nouveau. Vous me prévenez, lui
dis-je; j'entends un
ramage bruyant & confus & j'aperçois assez peu d'oiseaux: je
comprends que vous avez
une voliere. Il est vrai, dit-elle; approchons-en. Je n'osai dire
encore ce que je pensois de la
voliere; mais cette idée [115] avoit quelque chose qui me déplaisait
& ne me sembloit point
assortie au reste.
Nous descendîmes par mille détours au bas
du verger, où je trouvai toute l'eau réunie en
un jolie ruisseau coulant doucement entre deux rangs de vieux saules
qu'on avoit souvent ébranchés. Leurs têtes creuses & demi-chauves
formoient des especes de vases d'où
sortaient, par l'adresse dont j'ai parlé, des touffes de chevrefeuille,
dont une partie
s'entrelaçoit autour des branches & l'autre tomboit avec grâce le
long du ruisseau.
Presque à l'extrémité de l'enceinte étoit un petit bassin bordé
d'herbes, de joncs, de
roseaux, servant d'abreuvoir à la voliere & derniere station de
cette eau si précieuse & si
bien ménagée.
Au delà de ce bassin étoit un terre-plein
terminé dans l'angle de l'enclos par une
monticule garnie d'une multitude d'arbrisseaux de toute espece; les
plus petits vers le haut
& toujours croissant en grandeur à mesure que le sol s'abaissait;
ce qui rendoit le plan des
têtes presque horizontal, ou montroit au moins qu'un jour il le devoit
être. Sur le devant étoient une douzaine d'arbres jeunes encore, mais
faits pour devenir fort grands, tels que
le hêtre, l'orme, le frêne, l'acacia . C'étoient les bocages de ce
coteau qui servoient d'asile à cette multitude d'oiseaux dont j'avois
entendu de loin le ramage; & c'étoit à l'ombre de
ce feuillage comme sous un grand parasol qu'on les voyoit voltiger,
courir, chanter,
s'agacer, se battre comme s'ils ne nous avoient pas appercus. Ils
s'enfuirent si peu à notre
approche, que, selon l'idée dont j'étois prévenu, je les crus d'abord
enfermés par un
grillage; mais comme nous [116] fûmes arrivés au bord du bassin, j'en
vis plusieurs
descendre & s'approcher de nous sur une espece de courte allée qui
séparoit en deux le
terre-plein & communiquoit du bassin à la voliere. M. de Wolmar,
faisant le tour du
bassin, sema sur l'allée deux ou trois poignées de grains mélangés
qu'il avoit dans sa
poche; & quand il se fut retiré, les oiseaux accoururent & se
mirent à manger comme des
poules , d'un air si familier que je vis bien qu'ils étoient faits à ce
manege. Cela est
charmant! m'écriai-je. Ce mot de voliere m'avoit surpris de votre part;
mais je l'entends
maintenant: je vois que vous voulez des hôtes , & non pas des
prisonniers.
Qu'appelez-vous des hôtes ? répondit Julie: c'est nous qui sommes les
leurs;*[*Cette
réponse n'est pas exacte, puisque le mot d'hôte est corrélatif de
lui-même. Sans vouloir
relever toutes les fautes de langue, je dois avertir de celles qui
peuvent induite en erreur.]
ils sont ici les maîtres & nous leur payons tribut pour en être
soufferts quelquefois.Fort
bien, repris-je; mais comment ces maîtres-là se sont-ils emparés de ce
lieu ? Le moyen d'y
rassembler tant d'habitans volontaires ? Je n'ai pas oui dire qu'on ait
jamais rien tenté de
pareil; & je n'aurois point cru qu'on y pût réussir, si je n'en
avois la preuve sous mes
yeux.
La patience & le tems, dit M. de
Wolmar, ont fait ce miracle. Ce sont des expédiens dont
les gens riches ne s'avisent guere dans leurs plaisirs. Toujours
pressés de jouir, la force &
l'argent sont les seuls moyens qu'ils connaissent: ils ont des oiseaux
dans des cages & des
amis à tant par mois. Si jamais des valets approchoient de ce lieu,
vous [117] en verriez
bientôt les oiseaux disparaître; & s'ils y sont à présent en grand
nombre, c'est qu'il y en a
toujours eu. On ne les fait pas venir quand il n'y en a point; mais il
est aisé, quand il y en a,
d'en attirer davantage en prévenant tous leurs besoins, en ne les
effrayant jamais , en leur
faisant faire leur couvée en sûreté & ne dénichant point les
petits; car alors ceux qui s'y
trouvent restent & ceux qui surviennent restent encore . Ce bocage
existait, quoiqu'il fût
séparé du verger; Julie n'a fait que l'y enfermer par une haie vive,
ôter celle qui l'en
séparait, l'agrandir & l'orner de nouveaux plants. Vous voyez, à
droite & à gauche de
l'allée qui y conduit, deux espaces remplis d'un mélange confus
d'herbes, de pailles & de
toutes sortes de plantes. Elle y fait semer chaque année du blé , du
mil, du tournesol, du
chenevis, des pesettes,*[*De la vesce.] généralement de tous les grains
que les oiseaux
aiment & l'on n'en moissonne rien. Outre cela, presque tous les
jours, été & hiver, elle ou
moi leur apportons à manger & quand nous y manquons, la Fanchon y
supplée
d'ordinaire. Ils ont l'eau à quatre pas, comme vous le voyez. Madame de
Wolmar pousse
l'attention jusqu'à les pourvoir tous les printemps de petits tas de
crin, de paille, de laine,
de mousse & d'autres matieres proprès à faire des nids . Avec le
voisinage des matériaux,
l'abondance des vivres & le grand soin qu'on prend d'écarter tous
les ennemis,*[*Les lois,
les souris, les chouettes & sur-tout les enfans.] l'éternelle
tranquillité dont ils jouissent les
porte à pondre en un lieu commode où rien [118] ne leur manque, où
personne ne les
trouble. Voilà comment la patrie des peres est encore celle des enfans
& comment la
peuplade se soutient & se multiplie.
Ah! dit Julie, vous ne voyez plus rien!
chacun ne songe plus qu'à soi; mais des époux
inséparables, le zele des soins domestiques, la tendresse paternelle
& maternelle, vous avez
perdu tout cela. Il y a deux mois qu'il faloit être ici pour livrer ses
yeux au plus charmant
spectacle & son coeur au plus doux sentiment de la nature.Madame,
repris-je assez
tristement, vous êtes épouse & mere; ce sont des plaisirs qu'il
vous appartient de
connaître. Aussitôt M. de Wolmar, me prenant par la main, me dit en la
serrant: Vous
avez des amis & ces amis ont des enfans; comment l'affection
paternelle vous serait-elle étrangere ? Je le regardai, je regardai
Julie; tous deux se regarderent & me rendirent un
regard si touchant, que, les embrassant l'un après l'autre, je leur dis
avec attendrissement:
Ils me sont aussi chers qu'à vous. Je ne sais par quel bizarre effet un
mot peut ainsi
changer une ame; mais, depuis ce moment, M. de Wolmar me paroit un
autre homme & je
vois moins en lui le mari de celle que j'ai tant aimée que le pere de
deux enfans pour
lesquels je donnerois ma vie.
Je voulus faire le tour du bassin pour
aller voir de plus près ce charmant asile & ses petits
habitants; mais Madame de Wolmar me retint. Personne, me dit-elle , ne
va les troubler
dans leur domicile & vous êtes même le premier de nos hôtes que
j'aie amené jusqu'ici .
Il y a quatre clefs de ce verger, dont mon pere & nous avons chacun
une: [119] Fanchon a
la quatrieme , comme inspectrice & pour y mener quelquefois mes
enfans; faveur dont on
augmente le prix par l'extrême circonspection qu'on exige d'eux tandis
qu'ils y sont.
Gustin lui-même n'y entre jamais qu'avec un des quatre ; encore, passé
deux mois de
printemps où ses travaux sont utiles, n'y entre-t-il presque plus &
tout le reste se fait entre
nous.Ainsi, lui dis-je, de peur que vos oiseaux ne soient vos esclaves,
vous vous êtes rendus
les leurs.Voilà bien, reprit-elle, le propos d'un tyran, qui ne croit
jouir de sa liberté
qu'autant qu'il trouble celle des autres.
Comme nous partions pour nous en retourner,
M. de Wolmar jeta une poignée d'orge dans
le bassin & en y regardant j'appercus quelques petits poissons. Ah!
ah! dis-je aussitôt,
voici pourtant des prisonniers. Oui, dit-il, ce sont des prisonniers de
guerre auxquels on a
fait grâce de la vie. Sans doute, ajouta sa femme. Il y a quelque tems
que Fanchon vola
dans la cuisine des perchettes qu'elle apporta ici à mon insu. Je les y
laisse, de peur de la
mortifier si je les renvoyois au lac; car il vaut encore mieux loger du
poisson un peu à
l'étroit que de fâcher un honnête personne.Vous avez raison,
répondis-je; & celui-ci n'est
pas trop à plaindre d'être échappé de la poêle à ce prix.
He bien! que vous en semble ? me dit-elle
en nous en retournant. Etes-vous encore au bout
du monde?Non, dis-je, m'en voici tout-à-fait dehors & vous m'avez
en effet transporté
dans l'Elysée.Le nom pompeux qu'elle a donné à ce verger, dit M. de
Wolmar, mérite
bien cette [120] raillerie. Louez modestement des jeux d'enfant &
songez qu'ils n'ont jamais
rien pris sur les soins de la mere de famille. Je le sais, repris-je,
j'en suis tres sûr; & les jeux
d'enfant me plaisent plus en ce genre que les travaux des hommes.
Il y a pourtant ici, continuai-je, une
chose que je ne puis comprendre; c'est qu'un lieu si
différent de ce qu'il étoit ne peut être devenu ce qu'il est qu'avec de
la culture , & du soin:
cependant je ne vois nulle part la moindre trace de culture; tout est
verdoyant, frais,
vigoureux & la main du jardinier ne se montre point; rien ne dément
l'idée d'une île
déserte qui m'est venue en entrant & je n'apperçois aucun pas
d'hommes.Ah! dit M. de
Wolmar, c'est qu'on a pris grand soin de les effacer. J'ai été souvent
témoin, quelquefois
complice de la friponnerie. On fait semer du foin sur tous les endroits
labourés & l'herbe
cache bientôt les vestiges du travail; on fait couvrir l'hiver de
quelques couches d'engrais
les lieux maigres & arides; l'engrais mange la mousse, ranime
l'herbe & les plantes; les
arbres eux-mêmes ne s'en trouvent pas plus mal & l'été il n'y
paroit plus. A l'égard de la
mousse qui couvre quelques allées, c'est Milord Edouard qui nous a
envoyé d'Angleterre
le secret pour la faire naître. Ces deux côtés, continua-t-il, étoient
fermés par des murs;
les murs ont été masqués, non par des espaliers , mais par d'épais
arbrisseaux qui font
prendre les bornes du lieu pour le commencement d'un bois. Des deux
autres côtés
regnent de fortes haies vives, bien garnies d'érable, d'aubépine, de
houx, [121] de troene &
d'autres arbrisseaux mélangés qui leur ôtent l'apparence de haies &
leur donnent celle
d'un taillis. Vous ne voyez rien d'aligné, rien de nivelé; jamais le
cordeau n'entra dans ce
lieu; la nature ne plante rien au cordeau ; les sinuosités dans leur
feinte irrégularité sont
ménagées avec art pour prolonger la promenade, cacher les bords de
l'Isle & en agrandir
l'étendue apparente, sans faire des détours incommodes & trop
fréquens.*[*Ainsi ce ne
sont pas de ces petits bosquets à la mode, si ridiculement contournés
qu'on n'y marche
qu'en zigzag & qu'à chaque pas il faut faire une pirouette.]
En considérant tout cela, je trouvois assez
bizarre qu'on prît tant de peine pour se cacher
celle qu'on avoit prise; n'auroit-il pas mieux valu n'en point prendre
? Malgré tout ce
qu'on vous a dit, me répondit Julie, vous jugez du travail par l'effet
& vous vous trompez.
Tout ce que vous voyez sont des plantes sauvages ou robustes qu'il
suffit de mettre en terre
& qui viennent ensuite d'elles-mêmes. D'ailleurs, la nature semble
vouloir dérober aux
yeux des hommes ses vrais attraits, auxquels ils sont trop peu
sensibles & qu'ils défigurent
quand ils sont à leur portée: elle fuit les lieux fréquentés ; c'est au
sommet des
montagnes, au fond des forêts, dans des Isles désertes qu'elle étale
ses charmes les plus
touchans. Ceux qui l'aiment & ne peuvent l'aller chercher si loin,
sont réduits à lui faire
violence, à la forcer en quelque sorte à venir habiter avec eux &
tout cela ne peut se faire
sans un peu d'illusion.
A ces mots il me vint une imagination qui
les fit rire. Je [122] me figure, leur dis-je, un
homme riche de Paris ou de Londres, maître de cette maison &
amenant avec lui un
architecte cherement payé pour gâter la nature . Avec quel dédain il
entreroit dans ce lieu
simple & mesquin! Avec quel mépris il feroit arracher toutes ces
guenilles! Les beaux
alignemens qu'il prendrait! Les belles allées qu'il feroit percer! Les
belles pattes-d'oie , les
beaux arbres en parasol, en éventail! Les beaux treillages bien
sculptés! Les belles
charmilles bien dessinées, bien équarries, bien contournées! Les beaux
boulingrins de fin
gazon d'Angleterre, ronds, carrés, échancrés, ovales! Les beaux ifs
taillés en dragons, en
pagodes, en marmousets, en toutes sortes de monstres! Les beaux vases
de bronze, les
beaux fruits de pierre dont il ornera son jardin!...*[*Je suis persuadé
que la tems approche
où l'on voudra plus dans les jardins rien de ce qui se trouve dans la
campagne ; on n'y
souffrita plus ni plantes, ni arbrisseaux: on n'y voudra que des fleurs
de porcelaine, des
magots, des treillages, du fable de toutes couleurs & de beaux
vases pleins de rien.] Quand
tout cela sera exécuté, dit M. de Wolmar, il aura fait un tres beau
lieu dans lequel on n'ira
guere & dont on sortira toujours avec empressement pour aller
chercher la campagne; un
lieu triste, où l'on ne se promenera point, mais par où l'on passera
pour s'aller promener;
au lieu que dans mes courses champêtres je me hâte souvent de rentrer
pour venir me
promener ici.
Je ne vois dans ces terrains si vastes
& si richement ornés que la vanité du propriétaire &
de l'artiste, qui , toujours empressés d'étaler, l'un sa richesse &
l'autre son talent,
préparent, [123] à grands frais, de l'ennui à quiconque voudra jouir de
leur ouvrage. Un
faux goût de grandeur qui n'est point fait pour l'homme empoisonne ses
plaisirs. L'air
grand est toujours triste; il fait songer aux miseres de celui qui
l'affecte. Au milieu de ses
parterres & de ses grandes allées, son petit individu ne s'agrandit
point: un arbre de vingt
pieds le couvre comme un de soixant ;*[*Il devoit bien s'étendre un peu
sur le mauvais
goût d'élaguer ridiculement les arbres, pour les élancer dans les nues,
en leur ôtant leurs
belles têtes, leurs ombrages, en épuisant leur seve & les empêchant
de profiter. Cette
méthode, il est vrai, donne du bois aux jardiniers: mais elle en ôte au
pays, qui n'en a pas
déjà trop. On croiroit que la nature es faite en France autrement que
dans tout le reste du
monde, tant on y prend soin de la défigurer. Les parcs n'y plantés que
de longues perches;
ce sont des forêts de mâts ou de mais. & l'on s'y promene au milieu
des bois sans trouver
d'ombre, ] il n'occupe jamais que ses trois pieds d'espace & se
perd comme un ciron dans
ses immenses possessions.
Il y a un autre goût directement opposé à
celui-là & plus ridicule encore, en ce qu'il ne
laisse pas même jouir de la promenade pour laquelle les jardins sont
faits.J'entends, lui
dis-je; c'est celui de ces petits curieux, de ces petits fleuristes qui
se pâment à l'aspect
d'une renoncule & se prosternent devant des tulipes. Là-dessus, je
leur racontai, milord, ce
qui m'étoit arrivé autrefois à Londres dans ce jardin de fleurs où nous
fûmes introduits
avec tant d'appareil & où nous vîmes briller si pompeusement tous
les trésors de la
Hollande sur quatre couches de fumier. Je n'oubliai pas la cérémonie du
parasol & de la
petite baguette dont on m'honora, moi indigne, ainsi que les autres
spectateurs. Je leur
confessai humblement [124] comment, ayant voulu m'évertuer à mon tour
& hasarder de
m'extasier à la vue d'une tulipe dont la couleur me parut vive & la
forme élégante, je fus
moqué, hué, sifflé de tous les savants & comment le professeur du
jardin, passant du
mépris de la fleur à celui du panégyriste, ne daigna plus me regarder
de toute la séance.
Je pense, ajoutai-je, qu'il eut bien du regret à sa baguette & à
son parasol profanés.
Ce goût, dit M. de Wolmar, quand il
dégénere en manie, a quelque chose de petit & de
vain qui le rend puéril & ridiculement coûteux. L'autre, au moins ,
a de la noblesse, de la
grandeur & quelque sorte de vérité; mais qu'est-ce que la valeur
d'une patte ou d'un
oignon, qu'un insecte ronge ou détruit peut-être au moment qu'on le
marchande, ou d'une
fleur précieuse à midi & flétrie avant que le soleil soit couché ?
Qu'est-ce qu'une beauté
conventionnelle qui n'est sensible qu'aux yeux des curieux & qui
n'est beauté que parce
qu'il leur plaît qu'elle le soit ? Le tems peut venir qu'on cherchera
dans les fleurs tout le
contraire de ce qu'on y cherche aujourd'hui & avec autant de
raison; alors vous serez le
docte à votre tour & votre curieux l'ignorant. Toutes ces petites
observations qui
dégénerent en étude ne conviennent point à l'homme raisonnable qui veut
donner à son
corps un exercice modéré, ou délasser son esprit à la promenade en
s'entretenant avec ses
amis. Les fleurs sont faites pour amuser nos regards en passant &
non pour être si
curieusement anatomisées.*[*Le sage Wolmar n'y avoit pas bien regardé.
Lui qui savoit si
bien observer les hommes, observoit-il si mal la nature ? Ignoroit-il
que si son Auteur est
grandes choses, il est tres-grand dans les petites ? ] Voyez leur reine
briller de toutes parts
[125] dans ce verger: elle parfume l'air, elle enchante les yeux &
ne coûte presque ni soin ni
culture. C'est pour cela que les fleuristes la dédaignent: la nature
l'a faite si belle qu'ils ne
lui sauroient ajouter des beautés de convention; & ne pouvant se
tourmenter à la cultiver,
ils n'y trouvent rien qui les flatte. L'erreur des prétendus gens de
goût est de vouloir de
l'art partout & de n'être jamais contens que l'art ne paraisse; au
lieu que c'est à le cacher
que consiste le véritable goût, sur-tout quand il est question des
ouvrages de la nature.
Que signifient ces allées si droites, si sablées, qu'on trouve sans
cesse & ces étoiles, par
lesquelles, bien loin d'étendre aux yeux la grandeur d'un parc, comme
on l'imagine, on ne
fait qu'en montrer maladroitement les bornes ? Voit-on dans les bois du
sable de riviere, ou
le pied se repose-t-il plus doucement sur ce sable que sur la mousse ou
la pelouse ? La
nature emploie-t-elle sans cesse l'équerre & la regle ? Ont-ils
peur qu'on ne la reconnaisse
en quelque chose malgré leurs soins pour la défigurer ? Enfin, n'est-il
pas plaisant que,
comme s'ils étoient déjà las de la promenade en la commençant, ils
affectent de la faire en
ligne droite pour arriver plus vite au terme ? Ne dirait-on pas que,
prenant le plus court
chemin, ils font un voyage plutôt qu'une promenade & se hâtent de
sortir aussitôt qu'ils
sont entrés?
Que fera donc l'homme de goût qui vit pour
vivre, qui sait jouir de lui-même, qui cherche
les plaisirs vrais & simples & qui veut se faire une promenade
à la porte de sa maison ?
[126] Il la fera si commode & si agréable qu'il s'y puisse plaire à
toutes les heures de la
journée & pourtant si simple & si naturelle qu'il semble
n'avoir rien fait. Il rassemblera
l'eau, la verdure, l'ombre & la fraîcheur; car la nature aussi
rassemble toutes ces choses. Il
ne donnera à rien de la symétrie; elle est ennemie de la nature &
de la variété; & toutes
les allées d'un jardin ordinaire se ressemblent si fort qu'on croit
être toujours dans la
même : il élaguera le terrain pour s'y promener commodément , mais les
deux côtés de
ses allées ne seront point toujours exactement paralleles; la direction
n'en sera pas
toujours en ligne droite, elle aura je ne sais quoi de vague comme la
démarche d'un homme
oisif qui erre en se promenant. Il ne s'inquiétera point de se percer
au loin de belles
perspectives: le goût des poins de vue & des lointains vient du
penchant qu'ont la plupart
des hommes à ne se plaire qu'où ils ne sont pas; ils sont toujours
avides de ce qui est loin
d'eux; & l'artiste, qui ne sait pas les rendre assez contens de ce
qui les entoure, se donne
cette ressource pour les amuser. Mais l'homme dont je parle n'a pas
cette inquiétude; &
quand il est bien où il est, il ne se soucie point d'être ailleurs.
Ici, par exemple, on n'a pas
de vue hors du lieu & l'on est tres content de n'en pas avoir. On
penseroit volontiers que
tous les charmes de la nature y sont renfermés & je craindrois fort
que la moindre échappé de vue au dehors n'ôtât beaucoup d'agrément à
cette promenade.*[*Je ne fais
si l'on a jamais essayé de donner aux longues allées d'une étoile une
courbure légere , en
sorte que l'oeil ne pût suivre chaque allée tout-à-fait jusqu'au bout
& que l'extrêmité
opposée en fût cachée au spectateur. On perdroit, il est vrai,
l'agrément des poins de vue;
mais on gagneroit l'avantage si cher aux propriétaires d'agrandir à
l'imagination le lieu
où l'on est & dans le milieu d'une étoile assez bornée on se
croiroit perdu dans un parc
immense. Je suis persuadé que la promenade en seroit aussi moins
ennuyeuse quoique plus
solitaire; car tout ce qui donne prise à l'imagination excite les idées
& nourrit l'esprit;
mais les faiseurs de jardins ne sont pas gens à sentir ces choses-là.
Combien de fois dans
un lieu rustique le crayon leur tomberoit des mains, comme à Le Nostre
dans le parc de St.
James, s'ils connoissoient comme lui ce qui donne de la vie à la nature
& de l'intérêt a son
spectacle?] Certainement [127] tout homme qui n'aimera pas à passer les
beaux jours dans
un lieu si simple & si agréable n'a pas le goût pur ni l'ame saine
. J'avoue qu'il n'y faut pas
amener en pompe les étrangers; mais en revanche on s'y peut plaire
soi-même , sans le
montrer à personne.
Monsieur, lui dis-je, ces gens si riches
qui font de si beaux jardins ont de fort bonnes
raisons pour n'aimer guere à se promener tout seul, ni à se trouver
vis-à-vis
d'eux-mêmes; ainsi ils font tres bien de ne songer en cela qu'aux
autres. Au reste, j'ai vu à
la Chine des jardins tels que vous les demandez & faits avec tant
d'art que l'art n'y
paraissoit point, mais d'une maniere si dispendieuse & entretenus à
si grands frais, que
cette idée m'ôtoit tout le plaisir que j'aurois pu goûter à les voir.
C'étoient des roches,
des grottes, des cascades artificielles, dans des lieux plains &
sablonneux où l'on n'a que de
l'eau de puits; c'étoient des fleurs & des plantes rares de tous
les climats de la Chine & de
la Tartarie rassemblées & cultivées en un même sol. On n'y voyoit à
la vérité ni belles
allées ni compartimens réguliers; mais on y voyoit entassées avec
profusion des merveilles
qu'on ne trouve qu'éparses [128] , & séparées; la nature s'y
présentoit sous mille aspects
divers & le tout ensemble n'étoit point naturel. Ici l'on n'a
transporté ni terres ni pierres,
on n'a fait ni pompes ni réservoirs, on n'a besoin ni de serres, ni de
fourneaux, ni de
cloches, ni de paillassons. Un terrain presque uni a reçu des ornemens
tres simples; des
herbes communes, des arbrisseaux communs, quelques filets d'eau coulant
sans apprêt,
sans contrainte, ont suffi pour l'embellir. C'est un jeu sans effort,
dont la facilité donne au
spectateur un nouveau plaisir. Je sens que ce séjour pourroit être
encore plus agréable &
me plaire infiniment moins. Tel est, par exemple, le parc célebre de
Milord Cobham à
Staw. C'est un composé de lieux tres beaux , & tres pittoresques
dont les aspects ont été
choisis en différens pays & dont tout paroit naturel, excepté
l'assemblage, comme dans les
jardins de la Chine dont je viens de vous parler. Le maître & le
créateur de cette superbe
solitude y a même fait construire des ruines , des temples, d'anciens
édifices; & les tems
ainsi que les lieux y sont rassemblés avec une magnificence plus
qu'humaine. Voilà
précisément de quoi je me plains. Je voudrois que les amusemens des
hommes eussent
toujours un air facile qui ne fît point songer à leur foiblesse &
qu'en admirant ces
merveilles on n'eût point l'imagination fatiguée des sommes & des
travaux qu'elles ont
coûtés. Le sort ne nous donne-t-il pas assez de peines sans en mettre
jusque dans nos jeux?
Je n'ai qu'un seul reproche à faire à votre
Elysée, ajoutai-je en regardant Julie, mais qui
vous paraîtra grave; c'est d'être un amusement superflu. A quoi bon
vous faire une
nouvelle [129] promenade, ayant de l'autre côté de la maison des
bosquets si charmans &
si négligés?Il est vrai, dit-elle un peu embarrassée; mais j'aime mieux
ceci.Si vous aviez
bien songé à votre question avant que de la faire, interrompit M. de
Wolmar, elle seroit
plus qu'indiscrete. Jamais ma femme depuis son mariage n'a mis les
pieds dans les
bosquets dont vous parlez. J'en sais la raison quoiqu'elle me l'ait
toujours tué. Vous qui ne
l'ignorez pas, apprenez à respecter les lieux où vous êtes; ils sont
plantés par les mains de
la vertu.
A peine avais-je reçu cette juste
réprimande, que la petite famille, menée par Fanchon,
entra comme nous sortions. Ces trois aimables enfans se jetterent au
cou de M. & de
Madame de Wolmar. J'eus ma part de leurs petites caresses. Nous
rentrâmes, Julie & moi,
dans l'Elysée en faisant quelques pas avec eux, puis nous allâmes
rejoindre M. de Wolmar,
qui parloit à des ouvriers. Chemin faisant, elle me dit qu'après être
devenue mere, il lui étoit venu sur cette promenade une idée qui avoit
augmenté son zele pour l'embellir. J'ai
pensé, me dit-elle, à l'amusement de mes enfans & à leur santé
quand ils seront plus âgés . L'entretien de ce lieu demande plus de
soin que de peine; il s'agit plutôt de donner
un certain contour aux rameaux des plans que de bêcher & labourer
la terre : j'en veux
faire un jour mes petits jardiniers; ils auront autant d'exercice qu'il
leur en faut pour
renforcer leur tempérament & pas assez pour le fatiguer. D'ailleurs
ils feront faire ce qui
sera trop fort pour leur âge , & se borneront au travail qui les
amusera. Je ne saurois vous
dire, [130] ajouta-t-elle, quelle douceur je goûte à me représenter mes
enfans occupés à
me rendre les petits soins que je prends avec tant de plaisir pour eux
, & la joie de leurs
tendres coeurs en voyant leur mere se promener avec délices sous des
ombrages cultivés de
leurs mains. En vérité, mon ami, me dit-elle d'une voix émue, des jours
ainsi passés
tiennent du bonheur de l'autre vie; & ce n'est pas sans raison
qu'en y pensant j'ai donné
d'avance à ce lieu le nom d'Elysée. Milord , cette incomparable femme
est mere comme
elle est épouse, comme elle est amie, comme elle est fille; & pour
l'éternel supplice de mon
coeur, c'est encore ainsi qu'elle fut amante.
Enthousiasmé d'un séjour si charmant, je
les priai le soir de trouver bon que, durant mon
séjour chez eux, la Fanchon me confiât sa clef & le soin de nourrir
les oiseaux. Aussitôt
Julie envoya le sac de grain dans ma chambre & me donna sa propre
clef. Je ne sais
pourquoi je la reçus avec une sorte de peine: il me sembla que j'aurois
mieux aimé celle de
M. de Wolmar.
Ce matin je me suis levé de bonne heure
& avec l'empressement d'un enfant je suis allé
m'enfermer dans l'île déserte. Que d'agréables pensées j'espérois
porter dans ce lieu
solitaire, où le doux aspect de la seule nature devoit chasser de mon
souvenir tout cet ordre
social , & factice qui m'a rendu si malheureux! Tout ce qui va
m'environner est l'ouvrage
de celle qui me fut si chére . Je la contemplerai tout autour de moi;
je ne verrai rien que sa
main n'ait touché; je baiserai des fleurs que ses pieds auront foulées;
je respirerai [131]
avec la rosée un air qu'elle a respiré; son goût dans ses amusemens me
rendra présens
tous ses charmes & je la trouverai par-tout comme elle est au fond
de mon coeur.
En entrant dans l'Elisée avec ces
dispositions, je me suis subitement rappellé le dernier
mot que me dit hier M . de Wolmar à peu près dans la même place. Le
souvenir de ce seul
mot a changé sur-le-champ tout l'état de mon ame. J'ai cru voir l'image
de la vertu où je
cherchois celle du plaisir. Cette image s'est confondue dans mon esprit
avec les traits de
Madame de Wolmar & pour la premiere fois depuis mon retour j'ai vu
Julie en son
absence, non telle qu'elle fut pour moi & que j'aime encore à me la
représenter, mais telle
qu'elle se montre à mes yeux tous les jours. Milord, j'ai cru voir
cette femme si charmante,
si chaste & si vertueuse, au milieu de ce même cortege qui
l'entouroit hier. Je voyois autour
d'elle ses trois aimables enfans, honorable & précieux gage de
l'union conjugale & de la
tendre amitié , lui faire & recevoir d'elle mille touchantes
caresses. Je voyois à ses côtés le
grave Wolmar, cet époux si chéri , si heureux, si digne de l'être. Je
croyois voir son oeil
pénétrant & judicieux percer au fond de mon coeur , & m'en
faire rougir encore; je
croyois entendre sortir de sa bouche des reproches trop mérités &
des leçons trop mal écoutées. Je voyois à sa suite cette même Fanchon
Regard, vivante preuve du triomphe
des vertus & de l'humanité sur le plus ardent amour. Ah! quel
sentiment coupable eût
pénétré jusqu'à elle à travers cette inviolable escorte ? Avec quelle
indignation j'eusse étouffé les vils transports d'une passion
criminelle & mal éteinte & [132] que je me serois
méprisé de souiller d'un seul soupir un aussi ravissant tableau
d'innocence &
d'honnêteté! Je repassois dans ma mémoire les discours qu'elle m'avoit
tenus en sortant,
puis, remontant avec elle dans un avenir qu'elle contemple avec tant de
charmes, je voyois
cette tendre mere essuyer la sueur du front de ses enfans, baiser leurs
joues enflammées &
livrer ce coeur fait pour aimer au plus doux sentiment de la nature. Il
n'y avoit pas jusqu'à
ce nom d'Elysée qui ne rectifiât en moi les écarts de l'imagination
& ne portât dans mon
ame un calme préférable au trouble des passions les plus séduisantes.
Il me peignoit en
quelque sorte l'intérieur de celle qui l'avoit trouvé; je pensois
qu'avec une conscience
agitée on n'auroit jamais choisi ce nom-là. Je me disais: La paix regne
au fond de son
coeur comme dans l'asile qu'elle a nommé.
Je m'étois promis une rêverie agréable;
j'ai rêvé plus agréablement que je ne m'y étois
attendu. J'ai passé dans l'Elysée deux heures auxquelles je ne préfere
aucun tems de ma
vie. En voyant avec quel charme & quelle rapidité elles s'étoient
écoulées, j'ai trouvé
qu'il y a dans la méditation des pensées honnêtes une sorte de
bien-être que les méchans
n'ont jamais connu; c'est celui de se plaire avec soi-même. Si l'on y
songeoit sans
prévention, je ne sais quel autre plaisir on pourroit égaler à
celui-là. Je sens au moins que
quiconque aime autant que moi la solitude doit craindre de s'y préparer
des tourments.
Peut-être tirerait-on des mêmes principes la clef des faux jugemens des
hommes sur les
avantages du vice & sur ceux de la vertu; [133] car la jouissance
de la vertu est tout
intérieure & ne s'aperçoit que par celui qui la sent; mais tous les
avantages du vice
frappent les yeux d'autrui & il n'y a que celui qui les a qui sache
ce qu'ils lui coûtent.
Se a ciascun l'interno affanno
Si leggesse in fronte scritto,
Quanti mai, che invidia fanno,
Ci farebbero pietà!*
[*O si les tourmens secrets qui rongent les
coeurs se lisoient sur les visages, combien de
gens qui sont envie seroient pitié.
Si vedria che I lor nemici
Anno in seno, e si riduce
Nel parere a noi felici
Ogni lor felicità. *
[*On verroit que l'ennemi qui les dévore
est caché dans leur propre sein & que tout leur
prétendu bonheur se réduit à paroitre heureux.
Comme il se faisoit tard sans que j'y
songeasse, M. de Wolmar est venu me joindre &
m'avertir que Julie & le thé m'attendaient. C'est vous, leur ai-je
dit en m'excusant, qui
m'empêchiez d'être avec vous: je fus si charmé de ma soirée d'hier que
j'en suis retourné
jouir ce matin; & puisque vous m'avez attendu, ma matinée n'est pas
perdue.C'est fort
bien dit, a répondu Madame de Wolmar; il vaudroit mieux s'attendre
jusqu'à midi que de
perdre le plaisir de déjeuner ensemble . Les étrangers ne sont jamais
admis le matin dans
ma chambre & déjeunent dans la leur. Le déjeuner est le repas des
amis; les valets [134]
en sont exclus, les importuns ne s'y montrent point, on y dit tout ce
qu'on pense, on y
révele tous ses secrets; on n'y contraint aucun de ses sentiments; on
peut s'y livrer sans
imprudence aux douceurs de la confiance & de la familiarité. C'est
presque le seul moment
où il soit permis d'être ce qu'on est: que ne dure-t-il toute la
journée! Ah! Julie, ai-je été
prêt à dire, voilà un voeu bien intéressé! Mais je me suis tu. La
premiere chose que j'ai
retranchée avec l'amour a été la louange. Louer quelqu''un en face, à
moins que ce ne
soit sa maîtresse, qu'est-ce faire autre chose sinon le taxer de vanité
? Vous savez, milord,
si c'est à Madame de Wolmar qu'on peut faire ce reproche. Non, non; je
l'honore trop
pour ne pas l'honorer en silence. La voir, l'entendre, observer sa
conduite, n'est-ce pas
assez la louer?
LETTRE XII. DE MDE. DE WOLMAR A MDE .
D'ORBE.
Il est écrit, chére amie, que tu dois être
dans tous les tems ma sauvegarde contre
moi-même & qu'après m'avoir délivrée avec tant de peine des pieges
de mon coeur tu me
garantiras encore de ceux de ma raison. après tant d'épreuves cruelles,
j'apprends à me
défier des erreurs comme des passions dont elles sont si souvent
l'ouvrage. Que n'ai-je eu
toujours la même précaution ! Si dans les tems passés j'avais moins
compté sur mes
lumieres, j'aurois eu moins à rougir de mes sentiments.
[135] Que ce préambule ne t'alarme pas. Je
serois indigne de ton amitié, si j'avois encore à la consulter sur des
sujets graves. Le crime fut toujours étranger à mon coeur & j'ose
l'en croire plus éloigné que jamais . Ecoute-moi donc paisiblement, ma
cousine & crois
que je n'aurai jamais besoin de conseil sur des doutes que la seule
honnêteté peut
résoudre.
Depuis six ans que je vis avec M. de Wolmar
dans la plus parfaite union qui puisse régner
entre deux époux, tu sais qu'il ne m'a jamais parlé ni de sa famille ni
de sa personne &
que, l'ayant reçu d'un pere aussi jaloux du bonheur de sa fille que de
l'honneur de sa
maison, je n'ai point marqué d'empressement pour en savoir sur son
compte plus qu'il ne
jugeoit à propos de m'en dire. Contente de lui devoir, avec la vie de
celui qui me l'a
donnée, mon honneur, mon repos, ma raison, mes enfans & tout ce qui
peut me rendre
quelque prix à mes proprès yeux, j'étois bien assurée que ce que
j'ignorois de lui ne
démentoit point ce qui m'étoit connu ; & je n'avois pas besoin d'en
savoir davantage pour
l'aimer, l'estimer, l'honorer autant qu'il étoit possible.
Ce matin, en déjeunant, il nous a proposé
un tour de promenade avant la chaleur; puis,
sous prétexte de ne pas courir, disait-il, la campagne en robe de
chambre , il nous a menés
dans les bosquets & précisément, ma chére, dans ce même bosquet où
commencerent
tous les malheurs de ma vie. En approchant de ce lieu fatal , je me
suis senti un affreux
battement de coeur; & j'aurois refusé d'entrer si la honte ne m'eût
retenue & si le souvenir
d'un mot qui fut dit l'autre [136] jour dans l'Elysée ne m'eût fait
craindre les
interprétations. Je ne sais si le philosophe étoit plus tranquille;
mais quelque tems après,
ayant par hasard tourné les yeux sur lui, je l'ai trouvé pâle, changé
& je ne puis te dire
quelle peine tout cela m'a fait.
En entrant dans le bosquet j'ai vu mon mari
me jeter un coup d'oeil & sourire. Il s'est assis
entre nous; & après un moment de silence, nous prenant tous deux
par la main: Mes
enfans, nous a-t-il dit, je commence à voir que mes projets ne seront
point vains & que
nous pouvons être unis tous trois d'un attachement durable, propre à
faire notre bonheur
commun & ma consolation dans les ennuis d'une vieillesse qui
s'approche . Mais je vous
connois tous deux mieux que vous ne me connaissez; il est juste de
rendre les choses égales;
& quoique je n'aie rien de fort intéressant à vous apprendre ,
puisque vous n'avez plus de
secret pour moi, je n'en veux plus avoir pour vous.
Alors il nous a révélé le mystere de sa
naissance, qui jusqu'ici n'avoit été connu que de
mon pere. Quand tu le sauras, tu concevras jusqu'où vont le sang-froid
& la modération
d'un homme capable de taire six ans un pareil secret à sa femme; mais
ce secret n'est rien
pour lui & il y pense trop peu pour se faire un grand effort de
n'en pas parler.
Je ne vous arrêterai point, nous a-t-il
dit, sur les événemens de ma vie; ce qui peut vous
importer est moins de connoître mes aventures que mon caractere. Elles
sont simples
comme lui; & sachant bien ce que je suis, vous [137] comprendrez
aisément ce que j'ai pu
faire. J'ai naturellement l'ame tranquille & le coeur froid. Je
suis de ces hommes qu'on
croit bien injurier en disant qu'ils ne sentent rien, c'est-à-dire
qu'ils n'ont point de passion
qui les détourne de suivre le vrai guide de l'homme. Peu sensible au
plaisir & à la douleur,
je n'éprouve que tres foiblement ce sentiment d'intérêt &
d'humanité qui nous approprie
les affections d'autrui . Si j'ai de la peine à voir souffrir les gens
de bien, la pitié n'y entre
pour rien, car je n'en ai point à voir souffrir les méchants. Mon seul
principe actif est le
goût naturel de l'ordre; & le concours bien combiné du jeu de la
fortune & des actions des
hommes me plaît exactement comme une belle symétrie dans un tableau, ou
comme une
piece bien conduite au théâtre. Si j'ai quelque passion dominante,
c'est celle de
l'observation . J'aime à lire dans les coeurs des hommes; comme le mien
me fait peu
d'illusion, que j'observe de sang-froid , & sans intérêt &
qu'une longue expérience m'a
donné de la sagacité, je ne me trompe guere dans mes jugements; aussi
c'est là toute la
récompense de l'amour-propre dans mes études continuelles; car je
n'aime point à faire
un rôle, mais seulement à voir jouer les autres: la société m'est
agréable pour la
contempler , non pour en faire partie. Si je pouvois changer la nature
de mon être &
devenir un oeil vivant je ferois volontiers cet échange. Ainsi mon
indifférence pour les
hommes ne me rend point indépendant d'eux; sans me soucier d'en être
vu, j'ai besoin de
les voir & sans m'être chers, ils me sont nécessaires.
[138] Les deux premiers états de la société
que j'eus occasion d'observer furent les
courtisans & les valets ; deux ordres d'hommes moins différens en
effet qu'en apparence &
si peu dignes d'être étudiés, si faciles à connaître, que je m'ennuyai
d'eux au premier
regard . En quittant la cour, où tout est sitôt vu, je me dérobai sans
le savoir au péril qui
m'y menaçoit & dont je n'aurois point échappé. Je changeai de nom;
& voulant connoître
les militaires, j'allai chercher du service chez un prince étranger;
c'est là que j'eus le
bonheur d'être utile à votre pere, que le désespoir d'avoir tué son ami
forçoit à s'exposer
témérairement & contre son devoir. Le coeur sensible &
reconnaissant de ce brave officier
commença des lors à me donner meilleure opinion de l'humanité. Il
s'unit à moi d'une
amitié à laquelle il m'étoit impossible de refuser la mienne & nous
ne cessâmes
d'entretenir depuis ce tems-là des liaisons qui devinrent plus étroites
de jour en jour.
J'appris dans ma nouvelle condition que l'intérêt n'est pas, comme je
l'avois cru, le seul
mobile des actions humaines & que parmi les foules de préjugés qui
combattent la vertu il
en est aussi qui la favorisent. Je conçus que le caractere général de
l'homme est un
amour-propre indifférent par lui-même, bon ou mauvais par les accidens
qui le modifient
& qui dépendent des coutumes, des lois, des rangs, de la fortune
& de toute notre police
humaine. Je me livrai donc à mon penchant; & méprisant la vaine
opinion des conditions ,
je me jetai successivement dans les divers états qui pouvoient m'aider
à les comparer tous
& à connoître les uns par les autres. [139] Je sentis, comme vous
l'avez remarqué dans
quelque lettre, dit-il à Saint-Preux , qu'on ne voit rien quand on se
contente de regarder,
qu'il faut agir soi-même pour voir agir les hommes; & je me fis
acteur pour être
spectateur. Il est toujours aisé de descendre: j'essayai d'une
multitude de conditions dont
jamais homme de la mienne ne s'étoit avisé. Je devins même paysan;
& quand Julie m'a
fait garçon jardinier, elle ne m'a point trouvé si novice au métier
qu'elle auroit pu croire.
Avec la véritable connoissance des hommes,
dont l'oisive philosophie ne donne que
l'apparence, je trouvai un autre avantage auquel je ne m'étois point
attendu; ce fut
d'aiguiser par une vie active cet amour de l'ordre que j'ai reçu de la
nature & de prendre
un nouveau goût pour le bien par le plaisir d'y contribuer. Ce
sentiment me rendit un peu
moins contemplatif, m'unit un peu plus à moi même; & par une suite
assez naturelle de ce
progres , je m'aperçus que j'étois seul. La solitude qui m'ennuya
toujours me devenoit
affreuse & je ne pouvois plus espérer de l'éviter long-tems. Sans
avoir perdu ma froideur,
j'avois besoin d'un attachement; l'image de la caducité sans
consolation m'affligeoit avant
le tems & pour la premiere fois de ma vie, je connus l'inquiétude
& la tristesse. Je parlai de
ma peine au baron d'Etange. Il ne faut point, me dit-il, vieillir
garçon. Moi-même, après
avoir vécu presque indépendant dans les liens du mariage, je sens que
j'ai besoin de
redevenir époux & pere & je vais me retirer dans le sein de ma
famille. Il ne tiendra qu'à
vous d'en faire la vôtre & [140] de me rendre le fils que j'ai
perdu. J'ai une fille unique à
marier; elle n'est pas sans mérite; elle a le coeur sensible &
l'amour de son devoir lui fait
aimer tout ce qui s'y rapporte. Ce n'est ni une beauté ni un prodige
d'esprit; mais venez la
voir & croyez que, si vous ne sentez rien pour elle, vous ne
sentirez jamais rien pour
personne au monde. Je vins, je vous vis, Julie & je trouvai que
votre pere m'avoit parlé
modestement de vous. Vos transports, vos larmes de joie en
l'embrassant, me donnerent la
premiere ou plutôt la seule émotion que j'aie éprouvée de ma vie. Si
cette impression fut
légere, elle étoit unique; & les sentimens n'ont besoin de force
pour agir qu'en proportion
de ceux qui leur résistent. Trois ans d'absence ne changerent point
l'état de mon coeur.
L'état du vôtre ne m'échappa pas à mon retour ; & c'est ici qu'il
faut que je vous venge
d'un aveu qui vous a tant coûté. Juge, ma chére, avec quelle étrange
surprise j'appris
alors que tous mes secrets lui avoient été révélés avant mon mariage
& qu'il m'avoit épousée sans ignorer que j'appartenois à un autre.
Cette conduite étoit inexcusable, a
continué M. de Wolmar. J'offensois la délicatesse; je
péchois contre la prudence; j'exposois votre honneur & le mien; je
devois craindre de nous
précipiter tous deux dans des malheurs sans ressource; mais je vous
aimais & n'aimois que
vous; tout le reste m'étoit indifférent. Comment réprimer la passion
même la plus faible,
quand elle est sans contrepoids ? Voilà l'inconvénient des caracteres
froids & tranquilles.
Tout va bien tant que leur froideur les garantit des tentations; mais
s'il [141] en survient
une qui les atteigne, ils sont aussi-tôt vaincus qu'attaqués & la
raison, qui gouverne tandis
qu'elle est seule, n'a jamais de force pour résister au moindre effort.
Je n'ai été tenté
qu'une fois & j'ai succombé. Si l'ivresse de quelque autre passion
m'eût fait vaciller
encore, j'aurois fait autant de chutes que de faux-pas; il n'y a que
des ames de feu qui
sachent combattre & vaincre. Tous les grands efforts, toutes les
actions sublimes sont leur
ouvrage; la froide raison n'a jamais rien fait d'illustre & l'on ne
triomphe des passions
qu'en les opposant l'une à l'autre. Quand celle de la vertu vient à
s'élever, elle domine
seule & tient tout en équilibre; voilà comment se forme le vrai
sage, qui n'est pas plus
qu'un autre à l'abri des passions , mais qui seul sait les vaincre par
elles-mêmes, comme
un pilote fait route par les mauvais vents.
Vous voyez que je ne prétends pas exténuer
ma faute; si c'en eût été une, je l'aurois faite
infailliblement; mais , Julie, je vous connoissois & n'en fis point
en vous épousant. Je sentis
que de vous seule dépendoit tout le bonheur dont je pouvois jouir &
que si quelqu'un étoit
capable de vous rendre heureuse, c'étoit moi. Je savois que l'innocence
& la paix étoient
nécessaires à votre coeur, que l'amour dont il étoit préoccupé ne les
lui donneroit jamais
& qu'il n'y avoit que l'horreur du crime qui pût en chasser
l'amour. Je vis que votre ame étoit dans un accablement dont elle ne
sortiroit que par un nouveau combat & que ce
seroit en sentant combien vous pouviez encore être estimable que vous
apprendriez à le
devenir.
[142] Votre coeur étoit usé pour l'amour:
je comptai donc pour rien une disproportion
d'âge qui m'ôtoit le droit de prétendre à un sentiment dont celui qui
en étoit l'objet ne
pouvoit jouir & impossible à obtenir pour tout autre. Au contraire,
voyant dans une vie
plus d'à moitié écoulée qu'un seul goût s'étoit fait sentir à moi , je
jugeai qu'il seroit
durable & je me plus à lui conserver le reste de mes jours. Dans
mes longues recherches, je
n'avois rien trouvé qui vous valût; je pensai que ce que vous ne feriez
pas, nulle autre au
monde ne pourroit le faire; j'osai croire à la vertu & vous
épousai. Le mystere que vous
me faisiez ne me surprit point; j'en savois les raisons & je vis
dans votre sage conduite celle
de sa durée. Par égard pour vous j'imitai votre réserve & ne voulus
point vous ôter
l'honneur de me faire un jour de vous-même un aveu que je voyois à
chaque instant sur le
bord de vos levres. Je ne me suis trompé en rien; vous avez tenu tout
ce que je m'étois
promis de vous. Quand je voulus me choisir une épouse, je désirai
d'avoir en elle une
compagne aimable, sage, heureuse. Les deux premieres conditions sont
remplies: mon
enfant, j'espere que la troisieme ne nous manquera pas.
A ces mots, malgré tous mes efforts pour
nel'interrompre que par mes pleurs, je n'ai pu
m'empêcher de lui sauter au cou en m'écriant: Mon cher mari! ô le
meilleur & le plus
aimé des hommes! apprenez-moi ce qui manque à mon bonheur, si ce n'est
le vôtre &
d'être mieux mérité...Vous êtes heureuse autant qu'il se peut, a-t-il
dit en
m'interrompant; vous méritez de l'être; mais il est tems de jouir en
paix d'un [143]
bonheur qui vous a jusqu'ici coûté bien des soins. Si votre fidélité
m'eût suffi, tout étoit
fait du moment que vous me la promîtes; j'ai voulu de plus qu'elle vous
fût facile & douce
& c'est à la rendre telle que nous nous sommes tous deux occupés de
concert sans nous en
parler. Julie, nous avons réussi mieux que vous ne pensez peut-être. Le
seul tort que je
vous trouve est de n'avoir pu reprendre en vous la confiance que vous
vous devez & de
vous estimer moins que votre prix. La modestie extrême a ses dangers
ainsi que l'orgueil.
Comme une témérité qui nous porte au delà de nos forces les rend
impuissantes, un effroi
qui nous empêche d'y compter les rend inutiles. La véritable prudence
consiste à les bien
connaître & à s'y tenir. Vous en avez acquis de nouvelles en
changeant d'état. Vous n'êtes
plus cette fille infortunée qui déploroit sa foiblesse en s'y livrant;
vous êtes la plus
vertueuse des femmes, qui ne connaît d'autres loix que celles du devoir
& de l'honneur & à
qui le trop vif souvenir de ses fautes est la seule faute qui reste à
reprocher. Loin de
prendre encore contre vous-même des précautions injurieuses, apprenez
donc à compter
sur vous pour pouvoir y compter davantage. Ecartez d'injustes défiances
capables de
réveiller quelquefois les sentimens qui les ont produites.
Félicitez-vous plutôt d'avoir su
choisir un honnête homme dans un âge où il est si facile de s'y tromper
& d'avoir pris
autrefois un amant que vous pouvez avoir aujourd'hui pour ami sous les
yeux de votre
mari même. A peine vos liaisons me furent-elles connues, que je vous
estimai l'un par
l'autre. Je vis quel trompeur enthousiasme vous avoit tous [144] deux
égarés: il n'agit que
sur les belles ames; il les perd quelquefois, mais c'est par un attroit
qui ne séduit qu'elles.
Je jugeai que le même goût qui avoit formé votre union la relâcheroit
sitôt qu'elle
deviendroit criminelle & que le vice pouvoit entrer dans des coeurs
comme les vôtres, mais
non pas y prendre racine.
Des lors je compris qu'il régnoit entre
vous des liens qu'il ne faloit point rompre; que votre
mutuel attachement tenoit à tant de choses louables, qu'il faloit
plutôt le régler que
l'anéantir & qu'aucun des deux ne pouvoit oublier l'autre sans
perdre beaucoup de son
prix. Je savois que les grands combats ne font qu'irriter les grandes
passions & que si les
violens efforts exercent l'ame, ils lui coûtent des tourmens dont la
durée est capable de
l'abattre. J'employai la douceur de Julie pour tempérer sa sévérité. Je
nourris son amitié
pour vous, dit-il à Saint-Preux; j'en ôtai ce qui pouvoit y rester de
trop; & je crois vous
avoir conservé de son propre coeur plus peut-être qu'elle ne vous en
eût laissé, si je
l'eusse abandonné à lui-même.
Mes succès m'encouragerent & je voulus
tenter votre guérison comme j'avois obtenu la
sienne, car je vous estimais & malgré les préjugés du vice, j'ai
toujours reconnu qu'il n'y
avoit rien de bien qu'on n'obtînt des belles ames avec de la confiance
& de la franchise. Je
vous ai vu, vous ne m'avez point trompé, vous ne me trompez point;
& quoique vous ne
soyez pas encore ce que vous devez être, je vous vois mieux que vous ne
pensez & suis plus
content de vous que vous ne l'êtes vous-même. Je sais bien que [145] ma
conduite a l'air
bizarre & choque toutes les maximes communes; mais les maximes
deviennent moins
générales à mesure qu'on lit mieux dans les coeurs; & le mari de
Julie ne doit pas se
conduire comme un autre homme. Mes enfans, nous dit-il d'un ton
d'autant plus touchant
qu'il partoit d'un homme tranquille, soyez ce que vous êtes & nous
serons tous contents. Le
danger n'est que dans l'opinion: n'ayez pas peur de vous & vous
n'aurez rien à craindre;
ne songez qu'au présent & je vous réponds de l'avenir. Je ne puis
vous en dire aujourd'hui
davantage; mais si mes projets s'accomplissent & que mon espoir ne
m'abuse pas, nos
destinées seront mieux remplies & vous serez tous deux plus heureux
que si vous aviez été
l'un à l'autre.
En se levant il nous embrassa & voulut
que nous nous embrassassions aussi, dans ce lieu...
& dans ce lieu même où jadis. .. Claire, ô bonne Claire, combien tu
m'as toujours aimée!
Je n'en fis aucune difficulté. Hélas! que j'aurois eu tort d'en faire!
Ce baiser n'eut rien de
celui qui m'avoit rendu le bosquet redoutable: je m'en félicitai
tristement & je connus que
mon coeur étoit plus changé que jusque-là je n'avois osé le croire.
Comme nous reprenions le chemin du logis,
mon mari m'arrêta par la main & me
montrant ce bosquet dont nous sortions, il me dit en riant: Julie, ne
craignez plus cet asile,
il vient d'être profané. Tu ne veux pas me croire, cousine, mais je te
jure qu'il a quelque
don surnaturel pour lire au fond des coeur: Que le Ciel le lui laisse
toujours! [146] Avec
tant de sujet de me mépriser , c'est sans doute à cet art que je dois
son indulgence.
Tu ne vois point encore ici de conseil à
donner: patience , mon ange, nous y voici; mais la
conversation que je viens de te rendre étoit nécessaire à
l'éclaircissement du reste.
En nous en retournant, mon mari, qui depuis
long-tems est attendu à Etange, m'a dit qu'il
comptoit partir demain pour s'y rendre, qu'il te verroit en passant
& qu'il y resteroit cinq
ou six jours. Sans dire tout ce que je pensois d'un départ aussi
déplacé, j'ai représenté
qu'il ne me paraissoit pas assez indispensable pour obliger M. de
Wolmar à quitter un
hôte qu'il avoit lui-même appelé dans sa maison. Voulez-vous, a-t-il
répliqué, que je lui
fasse mes honneurs pour l'avertir qu'il n'est pas chez lui ? Je suis
pour l'hospitalité des
Valaisans. J'espere qu'il trouve ici leur franchise & qu'il nous
laisse leur liberté. Voyant
qu'il ne vouloit pas m'entendre, j'ai pris un autre tour & tâché
d'engager notre hôte à
faire ce voyage avec lui. Vous trouverez, lui ai-je dit, un séjour qui
a ses beautés & même
de celles que vous aimez; vous visiterez le patrimoine de mes peres
& le mien: l'intérêt que
vous prenez à moi ne me permet pas de croire que cette vue vous soit
indifférente. J'avois
la bouche ouverte pour ajouter que ce château ressembloit à celui de
Milord Edouard, qui.
.. mais heureusement j'ai eu le tems de me mordre la langue. Il m'a
répondu tout
simplement que j'avois raison & qu'il feroit ce qu'il me plairait.
Mais M. de Wolmar , qui
sembloit vouloir me pousser à bout, a répliqué qu'il devoit faire ce
qui lui [147] plaisoit à
lui-même. Lequel aimez-vous mieux, venir ou rester?Rester, a-t-il dit
sans balancer.Eh
bien! restez, a repris mon mari en lui serrant la main. Homme honnête
& vrai ! je suis tres
content de ce mot-là. Il n'y avoit pas moyen d'alterquer beaucoup
là-dessus devant le tiers
qui nous écoutait. J'ai gardé le silence & n'ai pu cacher si bien
mon chagrin que mon mari
ne s'en soit aperçu. Quoi donc! a-t-il repris d'un air mécontent dans
un moment où
Saint-Preux étoit loin de nous, aurais-je inutilement plaidé votre
cause contre vous-même
& Madame de Wolmar se contenterait-elle d'une vertu qui eût besoin
de choisir ses
occasions ? Pour moi, je suis plus difficile; je veux devoir la
fidélité de ma femme à son
coeur & non pas au hasard; & il ne me suffit pas qu'elle garde
sa foi, je suis offensé qu'elle
en doute.
Ensuite il nous a menés dans son cabinet,
où j'ai failli tomber de mon haut en lui voyant
sortir d'un tiroir, avec les copies de quelques relations de notre ami
que je lui avois
données, les originaux mêmes de toutes les lettres que je croyois avoir
vu brûler autrefois
par Babi dans la chambre de ma mere. Voilà, m'a-t-il dit en nous les
montrant, les
fondemens de ma sécurité: s'ils me trompaient, ce seroit une folie de
compter sur rien de
ce que respectent les hommes. Je remets ma femme & mon honneur en
dépôt à celle qui,
fille & séduite, préféroit un acte de bienfaisance à un rendez-vous
unique , & sûr. Je
confie Julie épouse & mere à celui qui , maître de contenter ses
désirs, sut respecter Julie
amante & fille. Que celui de vous deux qui se méprise assez pour
penser que j'ai tort le dise
& je me rétracte à l'instant. [148] Cousine, crois-tu qu'il fût
aisé d'oser répondre à ce
langage?
J'ai pourtant cherché un moment dans
l'apres-midi pour prendre en particulier mon mari
& sans entrer dans des raisonnemens qu'il ne m'étoit pas permis de
pousser fort loin, je me
suis bornée à lui demander deux jours de délai: ils m'ont été accordés
sur-le-champ. Je
les emploie à t'envoyer cet exprès & à attendre ta réponse pour
savoir ce que je dois faire.
Je sais bien que je n'ai qu'à prier mon
mari de ne point partir du tout & celui qui ne me
refusa jamais rien ne me refusera pas une si légere grâce. Mais, ma
chére , je vois qu'il
prend plaisir à la confiance qu'il me témoigne; & je crains de
perdre une partie de son
estime, s'il croit que j'aie besoin de plus de réserve qu'il ne m'en
permet. Je sais bien
encore que je n'ai qu'à dire un mot à Saint-Preux & qu'il
n'hésitera pas à l'accompagner;
mais mon mari prendra-t-il ainsi le change & puis-je faire cette
démarche sans conserver
sur Saint-Preux un air d'autorité qui sembleroit lui laisser à son tour
quelque sorte de
droits ? Je crains d'ailleurs qu'il n'infere de cette précaution que je
la sens nécessaire , &
ce moyen, qui semble d'abord le plus facile, est peut-être au fond le
plus dangereux. Enfin,
je n'ignore pas que nulle considération ne peut être mise en balance
avec un danger réel;
mais ce danger existe-t-il en effet ? Voilà précisément le doute que tu
dois résoudre.
Plus je veux sonder l'état présent de mon
ame, plus j'y trouve de quoi me rassurer. Mon
coeur est pur, ma conscience [149] est tranquille, je ne sens ni
trouble ni crainte; & dans
tout ce qui se passe en moi, la sincérité vis-à-vis de mon mari ne me
coûte aucun effort .
Ce n'est pas que certains souvenirs involontaires ne me donnent
quelquefois un
attendrissement dont il vaudroit mieux être exempte; mais bien loin que
ces souvenirs
soient produits par la vue de celui qui les a causés, ils me semblent
plus rares depuis son
retour & quelque doux qu'il me soit de le voir, je ne sais par
quelle bizarrerie il m'est plus
doux de penser à lui. En un mot , je trouve que je n'ai pas même besoin
du secours de la
vertu pour être paisible en sa présence & que, quand l'horreur du
crime n'existeroit pas,
les sentimens qu'elle a détruits auroient bien de la peine à renaître.
Mais, mon ange, est-ce assez que mon coeur
me rassure quand la raison doit m'alarmer ?
J'ai perdu le droit de compter sur moi. Qui me répondra que ma
confiance n'est pas
encore une illusion du vice ? Comment me fier à des sentimens qui m'ont
tant de fois
abusée ? Le crime ne commence-t-il pas toujours par l'orgueil qui fait
mépriser la
tentation & braver des périls où l'on a succombé n'est-ce pas
vouloir succomber encore?
Pese toutes ces considérations, ma cousine;
tu verras que quand elles seroient vaines par
elles-mêmes, elles sont assez graves par leur objet pour mériter qu'on
y songe. Tire-moi
donc de l'incertitude où elles m'ont mise. Marque-moi comment je dois
me comporter dans
cette occasion délicate; car mes erreurs passées ont altéré mon
jugement & me rendent
timide à me déterminer sur toutes choses. Quoi que tu penses [150] de
toi-même, ton ame
est calme & tranquille, j'en suis sûre; les objets s'y peignent
tels qu'ils sont; mais la
mienne, toujours émue comme une onde agitée, les confond & les
défigure. Je n'ose plus
me fier à rien de ce que je vois ni de ce que je sens: & malgré de
si longs repentirs,
j'éprouve avec douleur que le poids d'une ancienne faute est un fardeau
qu'il faut porter
toute sa vie.
LETTRE XIII. REPONSE DE MDE. D'ORBE A MDE
DE WOLMAR.
Pauvre cousine, que de tourmens tu te
donnes sans cesse avec tant de sujets de vivre en
paix! Tout ton mal vient de toi, ô Isral! Si tu suivois tes proprès
regles, que dans les choses
de sentiment tu n'écoutasses que la voix intérieure & que ton coeur
fît taire ta raison, tu te
livrerois sans scrupule à la sécurité qu'il t'inspire & tu ne
t'efforcerois point, contre son
témoignage, de craindre un péril qui ne peut venir que de lui.
Je t'entends, je t'entends bien, ma Julie:
plus sûre de toi que tu ne feins de l'être, tu veux
t'humilier de tes fautes passées sous prétexte d'en prévenir de
nouvelles & tes scrupules
sont bien moins des précautions pour l'avenir qu'une peine imposée à la
témérité qui t'a
perdue autrefois. Tu compares les tems; [151] y penses-tu? Compare
aussi les conditions &
souviens-toi que je te reprochois alors ta confiance, comme je te
reproche aujourd'hui ta
frayeur.
Tu t'abuses, ma chére enfant; on ne se
donne point ainsi le change à soi-même: si l'on
peut s'étourdir sur son état en n'y pensant point, on le voit tel qu'il
est sitôt qu'on veut
s'en occuper & l'on ne se déguise pas plus ses vertus que ses
vices. Ta douceur, ta dévotion
t'ont donné du penchant à l'humilité. Défie-toi de cette dangereuse
vertu qui ne fait
qu'animer l'amour-propre en le concentrant & crois que la noble
franchise d'une ame
droite est préférable à l'orgueil des humbles. S'il faut de la
tempérance dans la sagesse, il
en faut aussi dans les précautions qu'elle inspire, de peur que des
soins ignominieux à la
vertu n'avilissent l'ame & n'y réalisent un danger chimérique à
force de nous en alarmer.
Ne vois-tu pas qu'après s'être relevé d'une chute, il faut se tenir
debout & que s'incliner
du côté opposé à celui où l'on est tombé, c'est le moyen de tomber
encore ? Cousine, tu
fus amante comme Héloise, te voilà dévote comme elle; plaise à Dieu que
ce soit avec plus
de succès! En vérité, si je connoissois moins ta timidité naturelle,
tes erreurs seroient
capables de m'effrayer à mon tour & si j'étois aussi scrupuleuse, à
force de craindre pour
toi, tu me ferois trembler pour moi-même.
Penses-y mieux, mon aimable amie; toi dont
la morale est aussi facile & douce qu'elle est
honnête & pure, ne mets-tu point une âpreté trop rude & qui
sort de ton caractere dans
tes maximes sur la séparation des sexes . Je conviens avec toi qu'ils
ne doivent pas vivre
ensemble ni d'une même maniere; [152] mais regarde si cette importante
regle n'auroit pas
besoin de plusieurs distinctions dans la pratique; s'il faut
l'appliquer indifféremment &
sans exception aux femmes & aux filles, à la société générale &
aux entretiens
particuliers, aux affaires & aux amusements & si la décence
& l'honnêteté qui l'inspirent
ne la doivent pas quelquefois tempérer. Tu veux qu'en un pays de bonnes
moeurs, où l'on
cherche dans le mariage des convenances naturelles, il y ait des
assemblées où les jeunes
gens des deux sexes puissent se voir, se connaître , & s'assortir;
mais tu leur interdis avec
grande raison toute entrevue particuliere. Ne serait-ce pas tout le
contraire pour les
femmes & les meres de famille, qui ne peuvent avoir aucun intérêt
légitime à se montrer
en public, que les soins domestiques retiennent dans l'intérieur de
leur maison & qui ne
doivent s'y refuser à rien de convenable à la maîtresse du logis ? Je
n'aimerois pas à te
voir dans tes caves aller faire goûter les vins aux marchands, ni
quitter tes enfans pour
aller régler des comptes avec un banquier; mais, s'il survient un
honnête homme qui
vienne voir ton mari, ou traiter avec lui de quelque affaire,
refuseras-tu de recevoir son
hôte en son absence & de lui faire les honneurs de ta maison , de
peur de te trouver tête à
tête avec lui ? Remonte au principe & toutes les regles
s'expliqueront. Pourquoi
pensons-nous que les femmes doivent vivre retirées & séparées des
hommes ? Ferons-nous
cette injure à notre sexe de croire que ce soit par des raisons tirées
de sa foiblesse &
seulement pour éviter le danger des tentations ? Non, ma chére, ces
indignes craintes ne
conviennent point à une femme de bien, à une mere de famille sans cesse
[153] environnée
d'objets qui nourrissent en elle des sentimens d'honneur & livrée
aux plus respectables
devoirs de la nature. Ce qui nous sépare des hommes, c'est la nature
elle-même, qui nous
prescrit des occupations différentes; c'est cette douce & timide
modestie qui, sans songer
précisément à la chasteté, en est la plus sûre gardienne ; c'est cette
réserve attentive &
piquante qui, nourrissant à la fois dans les coeurs des hommes &
les désirs & le respect,
sert pour ainsi dire de coquetterie à la vertu. Voilà, pourquoi les
époux mêmes ne sont
pas exceptés de la regle; voilà pourquoi les femmes les plus honnêtes
conservent en
général le plus d'ascendant sur leurs maris, parce qu'à l'aide de cette
sage & discrete
réserve, sans caprice & sans refus , elles savent au sein de
l'union la plus tendre les
maintenir à une certaine distance & les empêchent de jamais se
rassasier d'elles. Tu
conviendras avec moi que ton précepte est trop général pour ne pas
comporter des
exceptions & que, n'étant point fondé sur un devoir rigoureux, la
même bienséance qui
l'établit peut quelquefois en dispenser.
La circonspection que tu fondes sur tes
fautes passées est injurieuse à ton état présent: je
ne la pardonnerois jamais à ton coeur & j'ai bien de la peine à la
pardonner à ta raison.
Comment le rempart qui défend ta personne n'a-t-il pu te garantir d'une
crainte
ignominieuse ? Comment se peut-il que ma cousine, ma soeur, mon amie,
ma Julie,
confonde les foiblesse d'une fille trop sensible avec les infidélités
d'une femme coupable ?
Regarde tout autour de toi, tu n'y verras rien qui ne doive élever
& soutenir ton ame. Ton
mari, qui en présume tant & dont tu as l'estime à justifier; tes
enfans [154] que tu veux
former au bien & qui s'honoreront un jour de t'avoir eue pour mere;
ton vénérable pere,
qui t'est si cher, qui jouit de ton bonheur & s'illustre de sa
fille plus même que de ses
ayieux; ton amie, dont le sort dépend du tien & à qui tu dois
compte d'un retour auquel
elle a contribué; sa fille, à qui tu dois l'exemple des vertus que tu
lui veux inspirer; ton
ami, cent fois plus idolâtre des tiennes que de ta personne & qui
te respecte encore plus
que tu ne le redoutes; toi-même enfin, qui trouves dans ta sagesse le
prix des efforts qu'elle
t'a coûtés & qui ne voudras jamais perdre en un moment le fruit de
tant de peines;
combien de motifs capables d'animer ton courage te font honte de t'oser
défier de toi ?
Mais, pour répondre de ma Julie, qu'ai-je besoin de considérer ce
qu'elle est ? Il me suffit
de savoir ce qu'elle fut durant les erreurs qu'elle déplore. Ah! si
jamais ton coeur eût été
capable d'infidélité, je te permettrois de la craindre toujours; mais,
dans l'instant même
où tu croyois l'envisager dans l'éloignement, conçois l'horreur qu'elle
t'eût faite présente,
par celle qu'elle t'inspira des qu'y penser eût été la commettre.
Je me souviens de l'étonnement avec lequel
nous apprenions autrefois qu'il y a des pays où
la foiblesse d'une jeune amante est un crime irrémissible, quoique
l'adultere d'une femme
y porte le doux nom de galanterie & où l'on se dédommage
ouvertement étant mariée de
la courte gêne où l'on vivoit étant fille. Je sais quelles maximes
regnent là-dessus dans le
grand monde, où la vertu n'est rien, où tout n'est que vaine apparence,
où les crimes
s'effacent par la difficulté de les [155] prouver, où la preuve même en
est ridicule contre
l'usage qui les autorise. Mais toi, Julie, ô toi qui, brûlant d'une
flamme pure & fidele,
n'étois coupable qu'aux yeux des hommes & n'avois rien à te
reprocher entre le ciel & toi;
toi qui te faisois respecter au milieu de tes fautes; toi qui, livrée à
d'impuissans regrets,
nous forçois d'adorer encore les vertus que tu n'avois plus; toi qui
t'indignois de supporter
ton propre mépris quand tout sembloit te rendre excusable, oses-tu
redouter le crime
après avoir payé si cher ta foiblesse ? Oses-tu craindre de valoir
moins aujourd'hui que
dans les tems qui t'ont tant coûté de larmes ? Non, ma chére; loin que
tes anciens égaremens doivent t'alarmer, ils doivent animer ton
courage: un repentir si cuisant ne
mene point au remords & quiconque est si sensible à la honte ne
sait point braver
l'infamie.
Si jamais une ame faible eut des soutiens
contre sa foiblesse, ce sont ceux qui s'offrent à
toi; si jamais une ame forte a pu se soutenir elle-même, la tienne
a-t-elle besoin d'appui ?
Dis-moi donc quels sont les raisonnables motifs de crainte. Toute ta
vie n'a été qu'un
combat continuel, où, même après ta défaite, l'honneur, le devoir,
n'ont cessé de résister
& ont fini par vaincre. Ah! Julie, croirai-je qu'après tant de
tourments & de peines, douze
ans de pleurs & six ans de gloire te laissent redouter une épreuve
de huit jours ? En deux
mots, sois sincere avec toi-même: si le péril existe, sauve ta personne
& rougis de ton
coeur; s'il n'existe pas, c'est outrager ta raison, c'est flétrir ta
vertu, que de craindre un
danger qui ne peut l'atteindre. Ignores-tu qu'il est des [156]
tentations déshonorantes qui
n'approcherent jamais d'une ame honnête, qu'il est même honteux de les
vaincre & que se
précautionner contre elles est moins s'humilier que s'avilir?
Je ne prétends pas te donner mes raisons
pour invincibles , mais te montrer seulement
qu'il y en a qui combattent les tiennes; & cela suffit pour
autoriser mon avis. Ne t'en
rapporte ni à toi qui ne sais pas te rendre justice, ni à moi qui dans
tes défauts n'ai jamais
su voir que ton coeur & t'ai toujours adorée, mais à ton mari, qui
te voit telle que tu es &
te juge exactement selon ton mérite. Prompte comme tous les gens
sensibles à mal juger de
ceux qui ne le sont pas, je me défiois de sa pénétration dans les
secrets des coeurs tendres;
mais, depuis l'arrivée de notre voyageur, je vois par ce qu'il m'écrit
qu'il lit tres bien dans
les vôtres & que pas un des mouvemens qui s'y passent n'échappe à
ses observations. Je
les trouve même si fines & si justes , que j'ai rebroussé presque à
l'autre extrémité de
mon premier sentiment & je croirois volontiers que les hommes
froids, qui consultent plus
leurs yeux que leur coeur, jugent mieux des passions d'autrui que les
gens turbulents & vifs
ou vains comme moi, qui commencent toujours par se mettre à la place
des autres & ne
savent jamais voir que ce qu'ils sentent. Quoi qu'il en soit, M. de
Wolmar te connaît bien; il
t'estime, il t'aime & son sort est lié au tien: que lui manque-t-il
pour que tu lui laisses
l'entiere direction de ta conduite sur laquelle tu crains de t'abuser ?
Peut-être, sentant
approcher la vieillesse, veut-il par des épreuves proprès à le [157]
rassurer prévenir les
inquiétudes jalouses qu'une jeune femme inspire ordinairement à un
vieux mari;
peut-être le dessein qu'il a demande-t-il que tu puisses vivre
familierement avec ton ami
sans alarmer ni ton époux ni toi-même; peut-être veut-il seulement te
donner un
témoignage de confiance & d'estime digne de celle qu'il a pour toi.
Il ne faut jamais se
refuser à de pareils sentiments, comme si l'on n'en pouvoit soutenir le
poids; & pour moi,
je pense en un mot que tu ne peux mieux satisfaire à la prudence &
à la modestie qu'en te
rapportant de tout à sa tendresse & à ses lumieres.
Veux-tu, sans désobliger M. de Wolmar, te
punir d'un orgueil que tu n'eus jamais &
prévenir un danger qui n'existe plus ? Restée seule avec le philosophe,
prends contre lui
toutes les précautions superflues qui t'auroient été jadis si
nécessaires; impose-toi la
même réserve que si avec ta vertu tu pouvois te défier encore de ton
coeur & du sien.
Evite les conversations trop affectueuses, les tendres souvenirs du
passé; interromps ou
préviens les trop longs tête-à-tête; entoure-toi sans cesse de tes
enfans; reste peu seule
avec lui dans la chambre, dans l'Elysée, dans le bosquet, malgré la
profanation. sur-tout
prends ces mesures d'une maniere si naturelle qu'elles semblent un
effet du hasard & qu'il
ne puisse imaginer un moment que tu le redoutes. Tu aimes les
promenades en bateau; tu
t'en prives pour ton mari qui craint l'eau, pour tes enfans que tu n'y
veux pas exposer:
prends le tems de cette absence pour te donner cet amusement en
laissant tes enfans sous la
garde de la Fanchon. [158] C'est le moyen de te livrer sans risque aux
doux épanchemens
de l'amitié & de jouir paisiblement d'un long tête-à-tête sous la
protection des bateliers,
qui voyent sans entendre & dont on ne peut s'éloigner avant de
penser à ce qu'on fait.
Il me vient encore une idée qui feroit rire
beaucoup de gens, mais qui te plaira, j'en suis
sûre: c'est de faire en l'absence de ton mari un journal fidele pour
lui être montré à son
retour & de songer au journal dans tous les entretiens qui doivent
y entrer. A la vérité, je
ne crois pas qu'un pareil expédient fût utile à beaucoup de femmes,
mais une ame franche
& incapable de mauvaise foi a contre le vice bien des ressources
qui manqueront toujours
aux autres. Rien n'est méprisable de ce qui tend à garder la pureté;
& ce sont les petites
précautions qui conservent les grandes vertus.
Au reste, puisque ton mari doit me voir en
passant, il me dira, j'espere, les véritables
raisons de son voyage ; & si je ne les trouve pas solides, ou je le
détournerai de l'achever,
ou quoi qu'il arrive, je ferai ce qu'il n'aura pas voulu faire; c'est
sur quoi tu peux compter .
En attendant, en voilà, je pense, plus qu'il n'en faut pour te rassurer
contre une épreuve
de huit jours. Va, ma Julie, je te connois trop bien pour ne pas
répondre de toi autant &
plus que de moi-même. Tu seras toujours ce que tu dois & que tu
veux être. Quand tu te
livrerois à la seule honnêteté de ton ame, tu ne risquerois rien
encore; car je n'ai point de
foi aux défaites imprévues: on a beau couvrir du vain nom de [159]
faiblesses des fautes
toujours volontaires, jamais femme ne succombe qu'elle n'ait voulu
succomber & si je
pensois qu'un pareil sort pût t'attendre, crois-moi, crois-en ma tendre
amitié, crois-en tous
les sentimens qui peuvent noître dans le coeur de ta pauvre Claire,
j'aurois un intérêt trop
sensible à t'en garantir pour t'abandonner à toi seule.
Ce que M. de Wolmar t'a déclaré des
connaissances qu'il avoit avant ton mariage me
surprend peu; tu sais que je m'en suis toujours doutée; & je te
dirai de plus que mes
soupçons ne se sont pas bornés aux indiscrétions de Babi. Je n'ai
jamais pu croire qu'un
homme droit & vrai comme ton pere & qui avoit tout au moins des
soupçons lui-même,
pût se résoudre à tromper son gendre & son ami. Que s'il
t'engageoit si fortement au
secret, c'est que la maniere de le révéler devenoit fort différente de
sa part ou de la tienne
& qu'il vouloit sans doute y donner un tour moins propre à rebuter
M. de Wolmar, que
celui qu'il savoit bien que tu ne manquerois pas d'y donner toi-même.
Mais il faut te
renvoyer ton exprès; nous causerons de tout cela plus à loisir dans un
mois d'ici.
Adieu, petite cousine, c'est assez prêcher
la prêcheuse : reprends ton ancien métier &
pour cause. Je me sens tout inquiete de n'être pas encore avec toi. Je
brouille toutes mes
affaires en me hâtant de les finir & ne sais guere ce que je fais.
Ah! Chaillot, Chaillot !. .. si
j'étois moins folle !. .. mais j'espere de l'être toujours.
P.S. A propos, j'oubliois de faire
compliment à ton [160] Altesse. Dis-moi, je t'en prie,
monseigneur ton mari est-il Atteman, Knes ou Boyard ? Pour moi , je
croirai jurer s'il faut
t'appeler Madme la Boyarde.*[*Mde. D'Orbe ignoroit apparemment que les
deux premiers
noms sont en effet des titres distingués, mals qu'un Boyard n'est qu'un
simple
gentilhomme. ] O pauvre enfant! Toi qui as tant gémi d'être née
demoiselle, te voilà bien
chanceuse d'être la femme d'un prince! Entre nous cependant, pour une
dame de si grande
qualité, je te trouve des frayeurs un peu roturieres. Ne sais-tu pas
que les petits scrupules
ne conviennent qu'aux petites gens & qu'on rit d'un enfant de bonne
maison qui prétend être fils de son pere?
LETTRE XIV. DE M. WOLMAR A MDE. D'ORBE
Je pars pour Etange, petite cousine; je
m'étois proposé de vous voir en allant; mais un
retard dont vous êtes cause me force à plus de diligence & j'aime
mieux coucher à
Lausanne en revenant pour y passer quelques heures de plus avec vous.
Aussi bien j'ai à
vous consulter sur plusieurs choses dont il est bon de vous parler
d'avance afin que vous
ayez le tems d'y réfléchir avant de m'en dire votre avis.
[161] Je n'ai point voulu vous expliquer
mon projet au sujet du jeune homme, avant que sa
présence eût confirmé la bonne opinion que j'en avois conçue. Je crois
déjà m'être assez
assuré de lui pour vous confier entre nous que ce projet est de le
charger de l'éducation de
mes enfans. Je n'ignore pas que ces soins importans sont le principal
devoir d'un pere; mais
quand il sera tems de les prendre je serai trop âgé pour les remplir
& tranquille &
contemplatif par tempérament, j'eus toujours trop peu d'activité pour
pouvoir régler
celle de la jeunesse. D'ailleurs par la raison qui vous est
connue*[*Cette raison n'est pas
connue encore du Lecteur ; mais il est prié de ne pas s'impatienter. ]
Julie ne me verroit
point sans inquiétude prendre une fonction dont j'aurois peine à
m'acquitter à son gré.
Comme par mille autres raisons votre sexe n'est pas propre à ces mêmes
soins, leur mere
s'occupera tout entiere à bien élever son Henriette; je vous destine
pour votre part le
gouvernement du ménage sur le plan que vous trouverez établi & que
vous avez
approuvé; la mienne sera de voir trois honnêtes gens concourir au
bonheur de la maison
& de goûter dans ma vieillesse un repos qui sera leur ouvrage.
J'ai toujours vu que ma femme auroit une
extrême répugnance à confier ses enfans à des
mains mercenaires & je n'ai pu blâmer ses scrupules. Le respectable
état de précepteur
exige tant de talens qu'on ne sauroit payer, tant de vertus qui ne sont
point à prix, qu'il est
inutile d'en chercher un avec de l'argent. Il n'y a qu'un homme de
génie [162] en qui l'on
puisse espérer de trouver les lumieres d'un maître; il n'y a qu'un ami
tres tendre à qui son
coeur puisse inspirer le zele d'un pere; & le génie n'est guere à
vendre, encore moins
l'attachement.
Votre ami m'a paru réunir en lui toutes les
qualités convenables; & si j'ai bien connu son
ame, je n'imagine pas pour lui de plus grande félicité que de faire
dans ces enfans chéris
celle de leur mere. Le seul obstacle que je puisse prévoir est dans son
affection pour Milord
Edouard qui lui permettra difficilement de se détacher d'un ami si cher
& auquel il a de si
grandes obligations, à moins qu'Edouard ne l'exige lui-même . Nous
attendons bientôt cet
homme extraordinaire; & comme vous avez beaucoup d'empire sur son
esprit, s'il ne
dément pas l'idée que vous m'en avez donnée, je pourrois bien vous
charger de cette
négociation près de lui.
Vous avez à présent, petite cousine, la
clef de toute ma conduite, qui ne peut que paroître
fort bizarre sans cette explication & qui, j'espere, aura désormois
l'approbation de Julie &
la vôtre. L'avantage d'avoir une femme comme la mienne m'a fait tenter
des moyens qui
seroient impraticables avec une autre. Si je la laisse en toute
confiance avec son ancien
amant sous la seule garde de sa vertu, je serois insensé d'établir dans
ma maison cet amant
avant de m'assurer qu'il eût pour jamais cessé de l'être & comment
pouvoir m'en assurer
, si j'avois une épouse sur laquelle je comptasse moins?
Je vous ai vue quelquefois sourire à mes
observations sur [163] l'amour: mais pour le coup
je tiens de quoi vous humilier. J'ai fait une découverte que ni vous ni
femme au monde,
avec toute la subtilité qu'on prête à votre sexe, n'eussiez jamais
faite, dont pourtant vous
sentirez peut-être l'évidence au premier instant & que vous
tiendrez au moins pour
démontrée quand j'aurai pu vous expliquer sur quoi je la fonde. De vous
dire que mes
jeunes gens sont plus amoureux que jamais, ce n'est pas sans doute une
merveille à vous
apprendre. De vous assurer au contraire qu'ils sont parfaitement guéris
, vous savez ce que
peuvent la raison, la vertu; ce n'est pas là non plus leur plus grand
miracle. Mais que ces
deux opposés soient vrais en même tems; qu'ils brûlent plus ardemment
que jamais l'un
pour l'autre & qu'il ne regne plus entre eux qu'un honnête
attachement ; qu'ils soient
toujours amants & ne soient plus qu'amis ; c'est, je pense, à quoi
vous vous attendez
moins, ce que vous aurez plus de peine à comprendre & ce qui est
pourtant selon l'exacte
vérité.
Telle est l'énigme que forment les
contradictions fréquentes que vous avez dû remarquer
en eux, soit dans leurs discours, soit dans leurs lettres. Ce que vous
avez écrit à Julie au
sujet du portrait a servi plus que tout le reste à m'en éclaircir le
mystere; & je vois qu'ils
sont toujours de bonne foi, même en se démentant sans cesse. Quand je
dis eux, c'est
sur-tout le jeune homme que j'entends; car pour votre amie, on n'en
peut parler que par
conjecture; un voile de sagesse & d'honnêteté fait tant de replis
autour de son coeur, qu'il
n'est plus possible à l'oeil humain d'y pénétrer, pas même au sien
propre. [164] La seule
chose qui me fait soupçonner qu'il lui reste quelque défiance à
vaincre, est qu'elle ne cesse
de chercher en elle-même ce qu'elle feroit si elle étoit tout-à-fait
guérie & le fait avec tant
d'exactitude, que si elle étoit réellement guérie, elle ne le feroit
pas si bien.
Pour votre ami, qui, bien que vertueux,
s'effraye moins des sentimens qui lui restent, je lui
vois encore tous ceux qu'il eut dans sa premiere jeunesse; mais je les
vois sans avoir droit
de m'en offenser. Ce n'est pas de Julie de Wolmar qu'il est amoureux,
c'est de Julie
d'Etange; il ne me hait point comme le possesseur de la personne qu'il
aime, mais comme le
ravisseur de celle qu'il a aimée. La femme d'un autre n'est point sa
maîtresse; la mere de
deux enfans n'est plus son ancienne écoliere. Il est vrai qu'elle lui
ressemble beaucoup &
qu'elle lui en rappelle souvent le souvenir . Il l'aime dans le tems
passé: voilà le vrai mot
de l'énigme. Otez-lui la mémoire, il n'aura plus d'amour.
Ceci n'est pas une vaine subtilité, petite
cousine; c'est une observation tres solide, qui, étendue à d'autres
amours, auroit peut-être une application bien plus générale qu'il ne
paroit. Je pense même qu'elle ne seroit pas difficile à expliquer en
cette occasion par vos
proprès idées. Le tems où vous séparâtes ces deux amans fut celui où
leur passion étoit à son plus haut point de véhémence. Peut-être s'ils
fussent restés plus long-tems
ensemble, se seraient-ils peu à peu refroidis; mais leur imagination
vivement émue les a
sans cesse offerts l'un à l'autre tels qu'ils étoient à l'instant de
leur séparation. Le jeune
homme, ne voyant point dans sa maîtresse [165] les changemens qu'y
faisoit le progres du
tems, l'aimoit telle qu'il l'avoit vue & non plus telle qu'elle
étoit.*[*Vous étes bien folles,
vous autres femmes, de vouloir donner de la consistance à un sentiment
aussi frivole &
aussi passager que l'amour. Tout change dans la nature, tout est dans
un flux continuel &
vous voulez inspirer des feux constans ? & de quel droit
prétendez-vous être aimée
aujourd'hui parce que vous l'etiez hier ? Gardez donc le même visage ,
le même âge, la
même humeur; soyez toujours la même & l'on vous aimera toujours, si
l'on peut. Mais
changer sans cesse & vouloir toujours qu'on vous aime, c'est voloir
qu'à chaque instant on
cesse de vous aimer; ce n'est pas chercher des coeurs constans, c'est
en chercher d'aussi
changeans que vous. ] Pour le rendre heureux il n'étoit pas question
seulement de la lui
donner, mais de la lui rendre au même âge & dans les mêmes
circonstances où elle s'étoit
trouvée au tems de leurs premieres amours; la moindre altération à tout
cela étoit autant
d'ôté du bonheur qu'il s'étoit promis. Elle est devenue plus belle,
mais elle a changé; ce
qu'elle a gagné tourne en ce sens à son préjudice; car c'est de
l'ancienne & non pas d'une
autre qu'il est amoureux.
L'erreur qui l'abuse & le trouble est
de confondre les tems & de se reprocher souvent
comme un sentiment actuel ce qui n'est que l'effet d'un souvenir trop
tendre; mais je ne
sais s'il ne vaut pas mieux achever de le guérir que le désabuser. On
tirera peut-être
meilleur parti pour cela de son erreur que de ses lumieres. Lui
découvrir le véritable état
de son coeur seroit lui apprendre la mort de ce qu'il aime; ce seroit
lui donner une
affliction dangereuse en ce que l'état de tristesse est toujours
favorable à l'amour.
Délivré des scrupules qui le gênent, il
nourriroit peut-être [166] avec plus de
complaisance des souvenirs qui doivent s'éteindre; il en parleroit avec
moins de réserve; &
les traits de sa Julie ne sont pas tellement effacés en Madame de
Wolmar, qu'à force de les
y chercher il ne les y pût trouver encore. J'ai pensé qu'au lieu de lui
ôter l'opinion des
progres qu'il croit avoir faits & qui sert d'encouragement pour
achever, il faloit lui faire
perdre la mémoire des tems qu'il doit oublier, en substituant
adroitement d'autres idées à
celles qui lui sont si cheres. Vous, qui contribuâtes à les faire
naître, pouvez contribuer
plus que personne à les effacer; mais c'est seulement quand vous serez
tout-à-fait avec
nous que je veux vous dire à l'oreille ce qu'il faut faire pour cela;
charge qui, si je ne me
trompe, ne vous sera pas fort onéreuse. En attendant, je cherche à le
familiariser avec les
objets qui l'effarouchent, en les lui présentant de maniere qu'ils ne
soient plus dangereux
pour lui. Il est ardent, mais faible & facile à subjuguer. Je
profite de cet avantage en
donnant le change à son imagination. A la place de sa maîtresse, je le
force de voir
toujours l'épouse d'un honnête homme & la mere de mes enfans:
j'efface un tableau par
un autre & couvre le passé du présent. On mene un coursier
ombrageux à l'objet qui
l'effraye, afin qu'il n'en soit plus effrayé. C'est ainsi qu'il en faut
user avec ces jeunes gens
dont l'imagination brûle encore, quand leur coeur est déjà refroidi
& leur offre dans
l'éloignement des monstres qui disparaissent à leur approche.
Je crois bien connoître les forces de l'un
& de l'autre ; je ne les expose qu'à des épreuves
qu'ils peuvent soutenir ; [167] car la sagesse ne consiste pas à
prendre indifféremment
toutes sortes de précautions mais à choisir celles qui sont utiles
& à négliger les
superflues. Les huit jours pendant lesquels je les vais laisser
ensemble suffiront peut-être
pour leur apprendre à démêler leurs vrais sentiments & connoître ce
qu'ils sont
réellement l'un à l'autre. Plus ils se verront seul à seul, plus ils
comprendront aisément
leur erreur en comparant ce qu'ils sentiront avec ce qu'ils auroient
autrefois senti dans une
situation pareille. Ajoutez qu'il leur importe de s'accoutumer sans
risque à la familiarité
dans laquelle ils vivront nécessairement si mes vues sont remplies. Je
vois par la conduite
de Julie qu'elle a reçu de vous des conseils qu'elle ne pouvoit refuser
de suivre sans se faire
tort. Quel plaisir je prendrois à lui donner cette preuve que je sens
tout ce qu'elle vaut, si
c'étoit une femme auprès de laquelle un mari pût se faire un mérite de
sa confiance! Mais
quand elle n'auroit rien gagné sur son coeur, sa vertu resteroit la
même: elle lui coûteroit
davantage & ne triompheroit pas moins. Au lieu que s'il lui reste
aujourd'hui quelque
peine intérieure à souffrir, ce ne peut être que dans l'attendrissement
d'une conversation
de réminiscence, qu'elle ne saura que trop pressentir & qu'elle
évitera toujours. Ainsi,
vous voyez qu'il ne faut point juger ici de ma conduite par les regles
ordinaires, mais par
les vues qui me l'inspirent , & par le caractere unique de celle
envers qui je la tiens.
Adieu, petite cousine, jusqu'à mon retour.
Quoique je n'aie pas donné toutes ces
explications à Julie , je n'exige [168] pas que vous lui en fassiez un
mystere . J'ai pour
maxime de ne point interposer de secrets entre les amis: ainsi je
remets ceux-ci à votre
discrétion; faites-en l'usage que la prudence & l'amitié vous
inspireront: je sais que vous
ne ferez rien que pour le mieux & le plus honnête.
LETTRE XV. DE SAINT PREUX A MILORD EDOUARD.
M. de Wolmar partit hier pour Etange &
j'ai peine à concevoir l'état de tristesse où m'a
laissé son départ. Je crois que l'éloignement de sa femme m'affligeroit
moins que le sien.
Je me sens plus contraint qu'en sa présence même: un morne silence
regne au fond de
mon coeur; un effroi secret en étouffe le murmure; & moins troublé
de désirs que de
craintes, j'éprouve les terreurs du crime sans en avoir les tentations.
Savez-vous, milord, où mon ame se rassure
& perd ces indignes frayeurs ? Auprès de
Madame de Wolmar. Sitôt que j'approche d'elle, sa vue apaise mon
trouble, ses regards épurent mon coeur. Tel est l'ascendant du sien,
qu'il semble toujours inspirer aux autres le
sentiment de son innocence & le repos qui en est l'effet.
Malheureusement pour moi, sa
regle de vie ne la livre pas toute la journée à la société de ses amis
& dans les momens que
je suis [169] forcé de passer sans la voir je souffrirois moins d'être
plus loin d'elle.
Ce qui contribue encore à nourrir la
mélancolie dont je me sens accablé, c'est un mot
qu'elle me dit hier après le départ de son mari. Quoique jusqu'à cet
instant elle eût fait
assez bonne contenance, elle le suivit long-tems des yeux avec un air
attendri, que
j'attribuai d'abord au seul éloignement de cet heureux époux; mais je
conçus à son
discours que cet attendrissement avoit encore une autre cause qui ne
m'étoit pas connue.
Vous voyez comme nous vivons, me dit-elle & vous savez s'il m'est
cher. Ne croyez pas
pourtant que le sentiment qui m'unit à lui, aussi tendre & plus
puissant que l'amour, en ait
aussi les faiblesses. S'il nous en coûte quand la douce habitude de
vivre ensemble est
interrompue, l'espoir assuré de la reprendre bientôt nous console. Un
état aussi
permanent laisse peu de vicissitudes à craindre; & dans une absence
de quelques jours
nous sentons moins la peine d'un si court intervalle que le plaisir
d'en envisager la fin.
L'affliction que vous lisez dans mes yeux vient d'un sujet plus grave;
& quoiqu'elle soit
relative à M. de Wolmar, ce n'est point son éloignement qui la cause.
Mon cher ami, ajouta-t-elle d'un ton
pénétré, il n'y a point de vrai bonheur sur la terre.
J'ai pour mari le plus honnête & le plus doux des hommes; un
penchant mutuel se joint au
devoir qui nous lie, il n'a point d'autres désirs que les miens; j'ai
des enfans qui ne donnent
& ne promettent que des plaisirs à leur mere; il n'y eut jamais
[170] d'amie plus tendre,
plus vertueuse, plus aimable que celle dont mon coeur est idolâtre
& je vais passer mes
jours avec elle; vous-même contribuez à me les rendre chers en
justifiant si bien mon
estime & mes sentimens pour vous; un long & fâcheux proces prêt
à finir va ramener
dans nos bras le meilleur des peres; tout nous prospere; l'ordre ,
& la paix regnent dans
notre maison; nos domestiques sont zélés & fideles; nos voisins
nous marquent toutes
sortes d'attachement; nous jouissons de la bienveillance publique.
Favorisée en toutes
choses du ciel, de la fortune & des hommes, je vois tout concourir
à mon bonheur. Un
chagrin secret , un seul chagrin l'empoisonne & je ne suis pas
heureuse. Elle dit ces
derniers mots avec un soupir qui me perça l'ame & auquel je vis
trop que je n'avois
aucune part. Elle n'est pas heureuse, me dis-je en soupirant à mon tour
& ce n'est plus moi
qui l'empêche de l'être!
Cette funeste idée bouleversa dans un
instant toutes les miennes & troubla le repos dont je
commençois à jouir . Impatient du doute insupportable où ce discours
m'avoit jeté, je la
pressai tellement d'achever de m'ouvrir son coeur, qu'enfin elle versa
dans le mien ce fatal
secret & me permit de vous le révéler. Mais voici l'heure de la
promenade. Madame de
Wolmar sort actuellement du gynécée pour aller se promener avec ses
enfans; elle vient de
me le faire dire. J'y cours, milord: je vous quitte pour cette fois
& remets à reprendre dans
une autre lettre le sujet interrompu dans celle-ci.
[171] LETTRE XVI. DE MDE. DE WOLMAR A SON
MARI.
Je vous attends mardi comme vous me le
marquez & vous trouverez tout arrangé selon vos
intentions. Voyez en revenant Mde d'Orbe; elle vous dira ce qui s'est
passé durant votre
absence; j'aime mieux que vous l'appreniez d'elle que de moi.
Wolmar, il est vrai, je crois mériter votre
estime; mais votre conduite n'en est pas plus
convenable & vous jouissez durement de la vertu de votre femme.
LETTRE XVII. DE SAINT PREUX A MILORD
EDOUARD.
Je veux, Milord, vous rendre compte d'un
danger que nous courûmes ces jours passés &
dont heureusement nous avons été quittes pour la peur & un peu de
fatigue. Ceci vaut
bien une lettre à part; en la lisant vous sentirez ce qui m'engage à
vous l'écrire.
Vous savez que la maison de Mde. de Wolmar
n'est pas loin du lac & qu'elle aime les
promenades sur l'eau . Il y a trois jours que le désoeuvrement où
l'absence de son mari
nous laisse & la beauté de la soirée nous firent projetter une
[172] de ces promenades pour
le lendemain . Au lever du soleil nous nous rendîmes au rivage; nous
prîmes un bateau
avec des filets pour pêcher, trois rameurs, un domestique & nous
nous embarquâmes avec
quelques provisions pour le dîner. J'avois pris un fusil pour tirer des
besolets;*[*Oiseau de
passage sur le lac de Geneve. Le besolet n'est pas bon à manger.] mais
elle me fit honte de
tuer des oiseaux à pure perte & pour le seul plaisir de faire du
mal. Je m'amusois donc à
rappeler de tems en tems des gros sifflets, des tiou-tious, des
crenets, des
sifflassons,*[*Diveres sortes d'oiseaux du lac de Geneve, tous
tres-bons à manger.] & je ne
tirai qu'un seul coup de fort loin sur une grebe que je manquai.
Nous passâmes une heure ou deux à pêcher à
cinq cens pas du rivage. La pêche fut
bonne; mais, à l'exception d'une truite qui avoit reçu un coup
d'aviron, Julie fit tout
rejeter à l'eau. Ce sont, dit-elle, des animaux qui souffrent;
délivrons-les: jouissons du
plaisir qu'ils auront d'être échappés au péril. Cette opération se fit
lentement, à
contre-coeur, non sans quelques représentations; & je vis aisément
que nos gens auroient
mieux goûté le poisson qu'ils avoient pris que la morale qui lui
sauvoit la vie.
Nous avançâmes ensuite en pleine eau; puis,
par une vivacité de jeune homme dont il
seroit tems de guérir, m'étant mis à nager,*[*Terme des
Batesiers du lac de Geneve. C'est
tenir la rame qui gouverne les autres.] je dirigeai tellement au milieu
du lac que nous nous
trouvâmes bientôt à plus d'une lieue du rivage. *[*Comment cela ? Il
s'en faut bien que
vis-à-vis de Clarens le lac ait deux lieues de large.] [173] Là
j'expliquois à Julie toutes les
parties du superbe horizon qui nous entourait. Je lui montrois de loin
les embouchures du
Rhône, dont l'impétueux cours s'arrête tout à coup au bout d'un quart
de lieue & semble
craindre de souiller de ses eaux bourbeuses le cristal azuré du lac. Je
lui faisois observer
les redans des montagnes , dont les angles correspondants &
paralleles forment dans
l'espace qui les sépare un lit digne du fleuve qui le remplit. En
l'écartant de nos côtes
j'aimois à lui faire admirer les riches & charmantes rives du pays
de Vaud , où la quantité
des villes, l'innombrable foule du peuple , les coteaux verdoyants
& parés de toutes parts,
forment un tableau ravissant; où la terre, partout cultivée &
partout féconde, offre au
laboureur, au pâtre, au vigneron, le fruit assuré de leurs peines, que
ne dévore point
l'avide publicain. Puis, lui montrant le Chablais sur la côte opposée,
pays non moins
favorisé de la nature & qui n'offre pourtant qu'un spectacle de
misere, je lui faisois
sensiblement distinguer les différens effets des deux gouvernemens pour
la richesse, le
nombre & le bonheur des hommes. C'est ainsi, lui disais-je, que la
terre ouvre son sein
fertile & prodigue ses trésors aux heureux peuples qui la cultivent
pour eux-mêmes: elle
semble sourire & s'animer au doux spectacle de la liberté; elle
aime à nourrir des hommes.
Au contraire, les tristes masures , la bruyere & les ronces, qui
couvrent une terre à demi
déserte, annoncent de loin qu'un maître absent y domine & qu'elle
donne à regret à des
esclaves quelques maigres productions dont ils ne profitent pas.
[174] Tandis que nous nous amusions
agréablement à parcourir ainsi des yeux les côtes
voisines, un séchard , qui nous poussoit de biois vers la rive opposée,
s'éleva, fraîchit
considérablement; & quand nous songeâmes à revirer, la résistance
se trouva si forte
qu'il ne fut plus possible à notre frêle bateau de la vaincre. Bientôt
les ondes devinrent
terribles: il fallut regagner la rive de Savoie & tâcher d'y
prendre terre au village de
Meillerie qui étoit vis-à-vis de nous & qui est presque le seul
lieu de cette côte où la greve
offre un abord commode. Mais le vent ayant changé se renforçait,
rendoit inutiles les
efforts de nos bateliers & nous faisoit dériver plus bas le long
d'une file de rochers
escarpés où l'on ne trouve plus d'asile.
Nous nous mîmes tous aux rames; &
presque au même instant j'eus la douleur de voir
Julie saisie du mal de coeur , faible & défaillante au bord du
bateau. Heureusement elle étoit faite à l'eau & cet état ne dura
pas. Cependant nos efforts croissoient avec le danger;
le soleil, la fatigue & la sueur nous mirent tous hors d'haleine
& dans un épuisement
excessif. C'est alors que, retrouvant tout son courage, Julie animoit
le nôtre par ses
caresses compatissantes; elle nous essuyoit indistinctement à tous le
visage & mêlant dans
un vase du vin avec de l'eau de peur d'ivresse, elle en offroit
alternativement aux plus épuisés. Non, jamais votre adorable amie ne
brilla d'un si vif éclat que dans ce moment
où la chaleur & l'agitation avoient animé son teint d'un plus grand
feu; & ce qui ajoutoit
le plus à ses charmes étoit qu'on voyoit si bien à son air attendri que
tous ses soins
venoient moins [175] de frayeur pour elle que de compassion pour nous.
Un instant
seulement deux planches s'étant entr'ouvertes, dans un choc qui nous
inonda tous, elle crut
le bateau brisé; & dans une exclamation de cette tendre mere
j'entendis distinctement ces
mots: O mes enfans! faut-il ne vous voir plus ? Pour moi, dont
l'imagination va toujours
plus loin que le mal, quoique je connusse au vrai l'état du péril, je
croyois voir de moment
en moment le bateau englouti, cette beauté si touchante se débattre au
milieu des flots & la
pâleur de la mort ternir les roses de son visage.
Enfin à force de travail nous remontâmes à
Meillerie & après avoir lutté plus d'une
heure à dix pas du rivage, nous parvînmes à prendre terre. En abordant,
toutes les
fatigues furent oubliées. Julie prit sur soi la reconnaissance de tous
les soins que chacun
s'étoit donnés ; & comme au fort du danger elle n'avoit songé qu'à
nous , à terre il lui
sembloit qu'on n'avoit sauvé qu'elle.
Nous dînâmes avec l'appétit qu'on gagne
dans un violent travail. La truite fut apprêtée.
Julie qui l'aime extrêmement en mangea peu; & je compris que, pour
ôter aux bateliers le
regret de leur sacrifice, elle ne se soucioit pas que j'en mangeasse
beaucoup moi-même.
Milord, vous l'avez dit mille fois, dans les petites choses comme dans
les grandes cette ame
aimante se peint toujours.
Après le dîner, l'eau continuant d'être
forte & le bateau ayant besoin de raccommoder, je
proposai un tour de promenade. Julie m'opposa le vent, le soleil ,
& songeoit à ma
lassitude. J'avois mes vues; ainsi je répondis à tout. Je [176] suis,
lui dis-je, accoutumé des
l'enfance aux exercices pénibles; loin de nuire à ma santé ils
l'affermissent & mon dernier
voyage m'a rendu bien plus robuste encore. A l'égard du soleil & du
vent, vous avez votre
chapeau de paille; nous gagnerons des abris & des bois; il n'est
question que de monter
entre quelques rochers; & vous qui n'aimez pas la plaine en
supporterez volontiers la
fatigue. Elle fit ce que je voulais & nous partîmes pendant le
dîner de nos gens.
Vous savez qu'après mon exil du Valais je
revins il y a dix ans à Meillerie attendre la
permission de mon retour. C'est là que je passai des jours si tristes
& si délicieux ,
uniquement occupé d'elle & c'est de là que je lui écrivis une
lettre dont elle fut si touchée.
J'avois toujours désiré de revoir la retraite isolée qui me servit
d'asile au milieu des glaces
& où mon coeur se plaisoit à converser en lui-même avec ce qu'il
eut de plus cher au
monde. L'occasion de visiter ce lieu si chéri dans une saison plus
agréable & avec celle
dont l'image l'habitoit jadis avec moi, fut le motif secret de ma
promenade. Je me faisois un
plaisir de lui montrer d'anciens monumens d'une passion si constante
& si malheureuse.
Nous y parvînmes après une heure de marche
par des sentiers tortueux & frais, qui,
montant insensiblement entre les arbres & les rochers, n'avoient
rien de plus incommode
que la longueur du chemin. En approchant & reconnaissant mes
anciens renseignements, je
fus prêt à me trouver mal; mais je me surmontai, je cachai mon trouble
& nous [177]
arrivâmes. Ce lieu solitaire formoit un réduit sauvage & désert,
mais plein de ces sortes
de beautés qui ne plaisent qu'aux ames sensibles & paraissent
horribles aux autres. Un
torrent formé par la fonte des neiges rouloit à vingt pas de nous une
eau bourbeuse,
charrioit avec bruit du limon, du sable & des pierres . Derriere
nous une chaîne de roches
inaccessibles séparoit l'esplanade où nous étions de cette partie des
Alpes qu'on nomme
les Glacieres, parce que d'énormes sommets de glaces qui s'accroissent
incessamment les
couvrent depuis le commencement du monde.*[*Ces montagnes sont si
hautes qu'une
demi-heure après le soleil couché, leurs sommets sont encore éclairés
de ses rayons, dont
le rouge forme sur ces cimes blanches une belle couleur de rose qu'on
apperçoit de sort
loin.] Des forêts de noirs sapins nous ombrageoient tristement à
droite. Un grand bois de
chênes étoit à gauche au delà du torrent; & au-dessous de nous
cette immense plaine
d'eau que le lac forme au sein des Alpes nous séparoit des riches côtes
du pays de Vaud,
dont la cime du majestueux Jura couronnoit le tableau.
Au milieu de ces grands & superbes
objets, le petit terrain où nous étions étaloit les
charmes d'un séjour riant , & champêtre; quelques ruisseaux
filtroient à travers les
rochers & rouloient sur la verdure en filets de cristal ; quelques
arbres fruitiers sauvages
penchoient leurs têtes sur les nôtres; la terre humide & fraîche
étoit couverte d'herbe &
de fleurs. En comparant un si doux séjour aux objets qui
l'environnaient, il sembloit que ce
lieu désert dût être [178] l'asile de deux amans échappés seuls au
bouleversement de la
nature.
Quand nous eûmes atteint ce réduit &
que je l'eus quelque tems contemplé: Quoi! dis-je à
Julie en la regardant avec un oeil humide, votre coeur ne vous dit-il
rien ici & ne
sentez-vous point quelque émotion secrete à l'aspect d'un lieu si plein
de vous ? Alors, sans
attendre sa réponse, je la conduisis vers le rocher & lui montrai
son chiffre gravé dans
mille endroits & plusieurs vers de Pétrarque ou du Tasse relatifs à
la situation où j'étois
en les traçant. En les revoyant moi-même après si long-tems, j'éprouvai
combien la
présence des objets peut ranimer puissamment les sentimens violens dont
on fut agité près
d'eux. Je lui dis avec un peu de véhémence: O Julie, éternel charme de
mon coeur! Voici
les lieux où soupira jadis pour toi le plus fidele amant du monde.
Voici le séjour où ta
chére image faisoit son bonheur & préparoit celui qu'il reçut enfin
de toi-même. On n'y
voyoit alors ni ces fruits ni ces ombrages; la verdure & les fleurs
ne tapissoient point ces
compartiments, le cours de ces ruisseaux n'en formoit point les
divisions; ces oiseaux n'y
faisoient point entendre leurs ramages; le vorace épervier, le corbeau
funebre & l'aigle
terrible des Alpes, faisoient seuls retentir de leurs cris ces cavernes
; d'immenses glaces
pendoient à tous ces rochers; des festons de neige étoient le seul
ornement de ces arbres;
tout respiroit ici les rigueurs de l'hiver & l'horreur des frimas;
les feux seuls de mon coeur
me rendoient ce lieu supportable & les jours entiers s'y passoient
à penser à toi. [179]
Voilà la pierre où je m'asseyois pour contempler au loin ton heureux
séjour; sur celle-ci
fut écrite la lettre qui toucha ton coeur; ces cailloux tranchans me
servoient de burin pour
graver ton chiffre; ici je passai le torrent glacé pour reprendre une
de tes lettres
qu'emportoit un tourbillon; là je vins relire & baiser mille fois
la derniere que tu
m'écrivis; voilà le bord où d'un oeil avide & sombre je mesurois la
profondeur de ces
abîmes; enfin ce fut ici qu'avant mon triste départ je vins te pleurer
mourante & jurer de
ne te pas survivre. Fille trop constamment aimée, ô toi pour qui
j'étois né! Faut-il me
retrouver avec toi dans les mêmes lieux & regretter le tems que j'y
passois à gémir de ton
absence ?. .. J'allois continuer; mais Julie, qui, me voyant approcher
du bord, s'étoit
effrayée & m'avoit saisi la main, la serra sans mot dire en me
regardant avec tendresse &
retenant avec peine un soupir; puis tout à coup détournant la vue ,
& me tirant par le
bras: Allons-nous-en, mon ami , me dit-elle d'une voix émue; l'air de
ce lieu n'est pas bon
pour moi. Je partis avec elle en gémissant, mais sans lui répondre
& je quittai pour jamais
ce triste réduit comme j'aurois quitté Julie elle-même.
Revenus lentement au port après quelques
détours, nous nous séparâmes. Elle voulut
rester seule & je continuai de me promener sans trop savoir où
j'allais. A mon retour, le
bateau n'étant pas encore prêt ni l'eau tranquille, nous soupâmes
tristement, les yeux
baissés , l'air rêveur, mangeant peu & parlant encore moins . après
le souper, nous fûmes
nous asseoir sur la greve en attendant le moment du départ. [180]
Insensiblement la lune se
leva, l'eau devint plus calme & Julie me proposa de partir. Je lui
donnai la main pour
entrer dans le bateau; & en m'asseyant à côté d'elle, je ne songeai
plus à quitter sa main.
Nous gardions un profond silence. Le bruit égal & mesuré des rames
m'excitoit à rêver.
Le chant assez gai des bécassines *[*La Bécassine du lac Geneve n'est
point l'oiseau qu'on
appelle en France du même nom. Le chant plus vif & plus animé de la
nôtre donne au lac,
durant les nuits d'été, un air de vie & de fraicheur qui nd ses
rives encore plus
charmantes.] me retraçant les plaisirs d'un autre âge, au lieu de
m'égayer, m'attristait.
Peu à peu je sentis augmenter la mélancolie dont j'étois accablé. Un
Ciel serein, les doux
rayons de la lune, le frémissement argenté dont l'eau brilloit autour
de nous, le concours
des plus agréables sensations, la présence même de cet objet chéri,
rien ne put détourner
de mon coeur mille réflexions douloureuses.
Je commençai par me rappeler une promenade
semblable faite autrefois avec elle durant le
charme de nos premieres amours. Tous les sentimens délicieux qui
remplissoient alors mon
ame s'y retracerent pour l'affliger; tous les événemens de notre
jeunesse, nos études, nos
entretiens, nos lettres, nos rendez-vous, nos plaisirs,
E tanta-fede, e si dolci memorie,
E si lungo costume!*
[*Et cette foi si pur & ces doux
souvent & cette longue familiarité!]
Les foules de petits objets qui m'offroient
l'image de mon bonheur passé, tout revenait,
pour augmenter ma misere [181] présente, prendre place en mon souvenir
. C'en est fait,
disois-je en moi-même, ces tems, ces tems heureux ne sont plus; ils ont
disparu pour jamais
. Hélas! ils ne reviendront plus; & nous vivons & nous sommes
ensemble & nos coeurs sont
toujours unis ! Il me sembloit que j'aurois porté plus patiemment sa
mort ou son absence
& que j'avois moins souffert tout le tems que j'avois passé loin
d'elle. Quand je gémissois
dans l'éloignement, l'espoir de la revoir soulageoit mon coeur; je me
flattois qu'un instant
de sa présence effaceroit toutes mes peines; j'envisageois au moins
dans les possibles un état moins cruel que le mien . Mais se trouver
auprès d'elle; mais la voir, la toucher, lui
parler, l'aimer, l'adorer &, presque en la possédant encore, la
sentir perdue à jamais pour
moi; voilà ce qui me jettoit dans des accès de fureur & de rage qui
m'agiterent par degrés
jusqu'au désespoir. Bientôt je commençai de rouler dans mon esprit des
projets funestes
& dans un transport dont je frémis en y pensant, je fus violemment
tenté de la précipiter
avec moi dans les flots & d'y finir dans ses bras ma vie & mes
longs tourmens. Cette
horrible tentation devint à la fin si forte que je fus obligé de
quitter brusquement sa main
pour passer à la pointe du bateau.
Là mes vives agitations commencerent à
prendre un autre cours; un sentiment plus doux
s'insinua peu-à-peu dans mon ame, l'attendrissement surmonta le
désespoir; je me mis à
verser des torrens de larmes & cet état comparé à celui dont je
sortois n'étoit pas sans
quelques plaisir. Je pleurai fortement, long-tems & fus soulagé.
Quand je me [182] trouvai
bien remis, je revins auprès de Julie; je repris sa main. Elle tenoit
son mouchoir; je le
sentis fort mouillé. Ah! lui dis-je tout bas, je vois que nos coeurs
n'ont jamais cessé de
s'entendre! Il est vrai, dit-elle d'une voix altérée; mais que ce soit
la derniere fois qu'ils
auront parlé sur ce ton. Nous recommençâmes alors à causer
tranquillement & au bout
d'une heure de navigation nous arrivâmes sans autre accident. Quand
nous fûmes rentrés
j'appercus à la lumiere qu'elle avoit les yeux rouges & fort
gonflés; elle ne dut pas trouver
les miens en meilleur état. Après les fatigues de cette journée, elle
avoit grand besoin de
repos; elle se retira & je fus me coucher.
Voilà, mon ami, le détail du jour de ma vie
où, sans exception, j'ai senti les émotions les
plus vives. J'espere qu'elles seront la crise qui me rendra tout-à-fait
à moi. Au reste, je
vous dirai que cette aventure m'a plus convaincu que tous les argumens
de la liberté de
l'homme & du mérite de la vertu. Combien de gens sont foiblement
tentés & succombent !
Pour Julie, mes yeux le virent & mon coeur le sentit: elle soutint
ce jour là le plus grand
combat qu'âme humaine ait pu soutenir; elle vainquit pourtant: mais
qu'ai-je fait pour
rester si loin d'elle? O Edouard! quand séduit par ta maîtresse tu sçus
triompher à la fois
de tes désirs & des siens , n'étais-tu qu'un homme? Sans toi ,
j'étois perdu , peut-être.
Cent fois dans ce jour périlleux le souvenir de ta vertu m'a rendu la
mienne.
Fin de la quatrieme Partie.