[J.M.GALLANAR=Éditeur]






JEAN JACQUES ROUSSEAU






JULIE, OU LA NOUVELLE HELOISE.


LETTRES DE DEUX AMANS,


HABITANS D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES ALPES.


RECUEILLIES & PUBLIEES PAR J. J. ROUSSEAU,


NOUVELLE EDITION ORIGINALE, REVUE & CORRIGEE PAR L'EDITEUR.


TOME SECOND.


LONDRES.


M. DCC. LXXIV.









[1] LETTRES DE DEUX AMANS, HABITANS D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES ALPES




QUATRIEME PARTIE




LETTRE I. DE MDE. DE WOLMAR À MADAME D'ORBE.


Que tu tardes long-tems à revenir! Toutes ces allées & venues ne m'accommodent point. Que d'heures se perdent à te rendre où tu devrois toujours être & qui pis est, à t'en éloigner! L'idée de se voir pour si peu de tems gâte tout le plaisir d'être ensemble. Ne sens-tu pas qu'être ainsi alternativement chez toi & chez moi, c'est n'être bien nulle part & n'imagines-tu point quelque moyen de faire que tu sois en même tems chez l'une & chez l'autre?


Que faisons-nous, chére cousine ? Que d'instans précieux nous laissons perdre, quand il ne nous en reste plus à prodiguer! Les années se multiplient, la jeunesse commence à fuir; la vie s'écoule; le bonheur passager qu'elle offre est entre nos mains & nous négligeons d'en jouir! Te souvient-il du tems [2] où nous étions encore filles, de ces premiers tems si charmans & si doux qu'on ne retrouve plus dans un autre âge & que le coeur oublie avec tant de peine ? Combien de fois, forcées de nous séparer pour peu de jours & même pour peu d'heures, nous disions en nous embrassant tristement; ah! si jamais nous disposons de nous, on ne nous verra plus séparées! Nous en disposons maintenant & nous passons la moitié de l'année éloignées l'une de l'autre. Quoi! nous aimerions-nous moins ? Chére & tendre amie, nous le sentons toutes deux, combien le tems, l'habitude & tes bienfaits ont rendu notre attachement plus fort & plus indissoluble. Pour moi, ton absence me paroit de jour en jour plus insupportable & je ne puis plus vivre un instant sans toi. Ce progres de notre amitié est plus naturel qu'il ne semble: il a sa raison dans notre situation ainsi que dans nos caracteres. A mesure qu'on avance en âge, tous les sentimens se concentrent . On perd tous les jours quelque chose de ce qui nous fut cher & l'on ne le remplace plus. On meurt ainsi par degrés, jusqu'à ce que, n'aimant enfin que soi-même , on ait cessé de sentir & de vivre avant de cesser d'exister . Mais un coeur sensible se défend de toute sa force contre cette mort anticipée; quand le froid commence aux extrémités, il rassemble autour de lui toute sa chaleur naturelle; plus il perd, plus il s'attache à ce qui lui reste & il tient, pour ainsi dire, au dernier objet par les liens de tous les autres.


Voilà ce qu'il me semble éprouver déjà quoique jeune encore. Ah! ma chére, mon pauvre coeur a tant aimé! Il s'est épuisé de si bonne heure qu'il vieillit avant le tems & tant [3] d'affections diverses l'ont tellement absorbé, qu'il n'y reste plus de place pour des attachemens nouveaux. Tu m'as vue successivement fille, amie, amante, épouse & mere. Tu sais si tous ces titres m'ont été chers ! Quelques-uns de ces liens sont détruits, d'autres sont relâchés. Ma mere, ma tendre mere n'est plus; il ne me reste que des pleurs à donner à sa mémoire & je ne goûte qu'à moitié le plus doux sentiment de la nature. L'amour est éteint , il l'est pour jamais & c'est encore une place qui ne sera point remplie. Nous avons perdu ton digne & bon mari que j'aimois comme la chére moitié de toi-même & qui méritoit si bien ta tendresse & mon amitié. Si mes fils étoient plus grands, l'amour maternel rempliroit tous ces vuides: mais cet amour, ainsi que tous les autres, a besoin de communication & quel retour peut attendre une mere d'un enfant de quatre ou cinq ans ! Nos enfans nous sont chers long-tems avant qu'ils puissent le sentir & nous aimer à leur tour; & cependant, on a si grand besoin de dire combien on les aime à quelqu'un qui nous entende! Mon mari m'entend , mais il ne me répond pas assez à ma fantaisie; la tête ne lui en tourne pas comme à moi: sa tendresse pour eux est trop raisonnable; j'en veux une plus vive & qui ressemble mieux à la mienne. Il me faut une amie, une mere qui soit aussi folle que moi de mes enfans & des siens. En un mot, la maternité me rend l'amitié plus nécessaire encore, par le plaisir de parler sans cesse de mes enfans, sans donner de l'ennui. Je sens que je jouis doublement des caresses de mon petit Marcellin quand je te les vois partager. Quand j'embrasse ta fille , je crois te presser [4] contre mon sein. Nous l'avons dit cent fois; en voyant tous nos petits bambins jouer ensemble, nos coeurs unis les confondent & nous ne savons plus à laquelle appartient chacun des trois.


Ce n'est pas tout, j'ai de fortes raisons pour te souhaiter sans cesse auprès de moi & ton absence m'est cruelle à plus d'un égard. Songe à mon éloignement pour toute dissimulation & à cette continuelle réserve où je vis depuis près de six ans avec l'homme du monde qui m'est le plus cher. Mon odieux secret me pese de plus en plus & semble chaque jour devenir plus indispensable. Plus l'honnêteté veut que je le révele, plus la prudence m'oblige à le garder. Conçois-tu quel état affreux c'est pour une femme de porter la défiance, le mensonge & la crainte jusque dans les bras d'un époux, de n'oser ouvrir son coeur à celui qui le possede & de lui cacher la moitié de sa vie pour assurer le repos de l'autre ? A qui , grand Dieu! faut-il déguiser mes plus secretes pensées , & céler l'intérieur d'une ame dont il auroit lieu d'être si content ? A M. de Wolmar, à mon mari, au plus digne époux dont le Ciel eût pu récompenser la vertu d'une fille chaste. Pour l'avoir trompé une fois, il faut le tromper tous les jours & me sentir sans cesse indigne de toutes ses bontés pour moi. Mon coeur n'ose accepter aucun témoignage de son estime, ses plus tendres caresses me font rougir & toutes les marques de respect & de considération qu'il me donne se changent dans ma conscience en opprobres & en signes de mépris . Il est bien dur d'avoir à se dire sans cesse: c'est une autre que moi qu'il honore. Ah! s'il me connoissoit, [5] il ne me traiteroit pas ainsi. Non, je ne puis supporter cet état affreux; je ne suis jamais seule avec cet homme respectable que je ne sois prête à tomber à genoux devant lui, à lui confesser ma faute & à mourir de douleur & de honte à ses pieds.


Cependant les raisons qui m'ont retenue des le commencement prennent chaque jour de nouvelles forces , & je n'ai pas un motif de parler qui ne soit une raison de me taire. En considérant l'état paisible & doux de ma famille, je ne pense point sans effroi qu'un seul mot y peut causer un désordre irréparable. Après six ans passés dans une si parfaite union, irai-je troubler le repos d'un mari si sage & si bon, qui n'a d'autre volonté que celle de son heureuse épouse, ni d'autre plaisir que de voir régner dans sa maison l'ordre & la paix ? Contristerai-je par des troubles domestiques les vieux jours d'un pere que je vois si content, si charmé du bonheur de sa fille & de son ami ? Exposerai-je ces chers enfans, ces enfans aimables & qui promettent tant, à n'avoir qu'une éducation négligée ou scandaleuse , à se voir les tristes victimes de la discorde de leurs parens, entre un pere enflammé d'une juste indignation , agité par la jalousie & une mere infortunée & coupable, toujours noyée dans les pleurs ? Je connois M. de Wolmar estimant sa femme; que sais-je ce qu'il sera ne l'estimant plus ? Peut-être n'est-il si modéré que parce que la passion qui domineroit dans son caractere n'a pas encore eu lieu de se développer. Peut-être sera-t-il aussi violent dans l'emportement de la colere qu'il est doux & tranquille tant qu'il n'a nul sujet de s'irriter.


[6] Si je dois tant d'égards à tout ce qui m'environne, ne m'en dois-je point aussi quelques-uns à moi-même ? Six ans d'une vie honnête & réguliere n'effacent-ils rien des erreurs de la jeunesse & faut-il m'exposer encore à la peine d'une faute que je pleure depuis si long-tems ? Je te l'avoue, ma cousine, je ne tourne point sans répugnance les yeux sur le passé; il m'humilie jusqu'au découragement & je suis trop sensible à la honte pour en supporter l'idée sans retomber dans une sorte de désespoir. Le tems qui s'est écoulé depuis mon mariage est celui qu'il faut que j'envisage pour me rassurer . Mon état présent m'inspire une confiance que d'importuns souvenirs voudroient m'ôter. J'aime à nourrir mon coeur des sentimens d'honneur que je crois retrouver en moi. Le rang d'épouse & de mere m'éleve l'ame & me soutient contre les remords d'un autre état . Quand je vois mes enfans & leur pere autour de moi , il me semble que tout y respire la vertu ; ils chassent de mon esprit l'idée même de mes anciennes fautes. Leur innocence est la sauve-garde de la mienne ; ils m'en deviennent plus chers en me rendant meilleure & j'ai tant d'horreur pour tout ce qui blesse l'honnêteté , que j'ai peine à me croire la même qui put l'oublier autrefois. Je me sens si loin de ce que j'étois, si sûre de ce que je suis, qu'il s'en faut peu que je ne regarde ce que j'aurois à dire comme un aveu qui m'est étranger & que je ne suis plus obligée de faire.


Voilà l'état d'incertitude & d'anxiété dans lequel je flotte sans cesse en ton absence. Sais-tu ce qui arrivera de tout cela quelque jour ? Mon pere va bientôt partir pour Berne, [7] résolu de n'en revenir qu'après avoir vu la fin de ce long proces, dont il ne veut pas nous laisser l'embarras & ne se fiant pas trop non plus, je pense , à notre zele à le poursuivre. Dans l'intervalle de son départ à son retour, je resterai seule avec mon mari & je sens qu'il sera presque impossible que mon fatal secret ne m'échappe. Quand nous avons du monde, tu sais que M. de Wolmar quitte souvent la compagnie & fait volontiers seul des promenades aux environs: il cause avec les paysans; il s'informe de leur situation; il examine l'état de leurs terres; il les aide au besoin de sa bourse & de ses conseils. Mais quand nous sommes seuls, il ne se promene qu'avec moi; il quitte peu sa femme & ses enfans & se prête à leurs petits jeux avec une simplicité si charmante qu'alors je sens pour lui quelque chose de plus tendre encore qu'à l'ordinaire. Ces momens d'attendrissement sont d'autant plus périlleux pour la réserve, qu'il me fournit lui-même les occasions d'en manquer & qu'il m'a cent fois tenu des propos qui sembloient m'exciter à la confiance. Tôt ou tard il faudra que je lui ouvre mon coeur, je le sens; mais puisque tu veux que ce soit de concert entre nous & avec toutes les précautions que la prudence autorise, reviens & fais de moins longues absences, ou je ne réponds plus de rien.


Ma douce amie, il faut achever & ce qui reste importe assez pour me coûter le plus à dire. Tu ne m'es pas seulement nécessaire quand je suis avec mes enfans ou avec mon mari, mais sur-tout quand je suis seule avec ta pauvre Julie & la solitude m'est dangereuse précisément parce qu'elle m'est douce & que souvent je la cherche sans y songer. Ce n'est [8] pas, tu le sais, que mon coeur se ressente encore de ses anciennes blessures; non, il est guéri, je le sens , j'en suis tres-sûre, j'ose me croire vertueuse. Ce n'est point le présent que je crains; c'est le passé qui me tourmente. Il est des souvenirs aussi redoutables que le sentiment actuel; on s'attendrit par réminiscence; on a honte de se sentir pleurer & l'on n'en pleure que davantage. Ces larmes sont de pitié, de regret, de repentir; l'amour n'y a plus de part; il ne m'est plus rien; mais je pleure les maux qu'il a causés; je pleure le sort d'un homme estimable que des feux indiscretement nourris ont privé du repos & peut-être de la vie. Hélas ! sans doute il a péri dans ce long & périlleux voyage que le désespoir lui a fait entreprendre. S'il vivoit, du bout du monde, il nous eût donné de ses nouvelles; près de quatre ans se sont écoulés depuis son départ. On dit que l'escadre sur laquelle il est a souffert mille désastres, qu'elle a perdu les trois quarts de ses équipages, que plusieurs vaisseaux sont submergés, qu'on ne sait ce qu'est devenu le reste. Il n'est plus, il n'est plus. Un secret pressentiment me l'annonce. L'infortuné n'aura pas été plus épargné que tant d'autres . La mer, les maladies, la tristesse bien plus cruelle auront abrégé ses jours. Ainsi s'éteint tout ce qui brille un moment sur la terre. Il manquoit aux tourmens de ma conscience d'avoir à me reprocher la mort d'un honnête homme. Ah! ma chére! Quelle ame c'étoit que la sienne !. .. comme il savoit aimer !... il méritoit de vivre. .. il aura présenté devant le souverain Juge une ame foible, mais saine & aimant la vertu. .. Je m'efforce en vain de chasser ces tristes idées; à chaque instant [9] elles reviennent malgré moi . Pour les bannir, ou pour les régler, ton amie a besoin de tes soins; & puisque je ne puis oublier cet infortuné , j'aime mieux en causer avec toi que d'y penser toute seule.


Regarde que de raisons augmentent le besoin continuel que j'ai de t'avoir avec moi! Plus sage & plus heureuse , si les mêmes raisons te manquent, ton coeur sent-il moins le même besoin ? S'il est bien vrai que tu ne veuilles point te remarier, ayant si peu de contentement de ta famille, quelle maison te peut mieux convenir que celle-ci ? Pour moi, je souffre à te savoir dans la tienne ; car malgré ta dissimulation, je connois ta maniere d'y vivre & ne suis point dupe de l'air folâtre que tu viens nous étaler à Clarens. Tu m'a bien reproché des défauts en ma vie; mais j'en ai un très-grand à te reprocher à ton tour; c'est que ta douleur est toujours concentrée & solitaire. Tu te caches pour t'affliger, comme si tu rougissois de pleurer devant ton amie. Claire, je n'aime pas cela. Je ne suis point injuste comme toi; je ne blâme point tes regrets; je ne veux pas qu'au bout de deux ans, de dix, ni de toute ta vie , tu cesses d'honorer la mémoire d'un si tendre époux; mais je te blâme, après avoir passé tes plus beaux jours à pleurer avec ta Julie, de lui dérober la douceur de pleurer à son tour avec toi & de laver par de plus dignes larmes la honte de celles qu'elle versa dans ton sein . Si tu es fachée de t'affliger, ah! tu ne connois pas la véritable affliction! Si tu y prends une sorte de plaisir , pourquoi ne veux-tu pas que je le partage ? Ignores-tu que la communication des coeurs imprime à la tristesse je [10] ne sais quoi de doux & de touchant que n'a pas le contentement? & l'amitié n'a-t-elle pas été spécialement donnée aux malheureux pour le soulagement de leurs maux & la consolation de leurs peines?


Voilà, ma chére, des considérations que tu devrois faire & auxquelles il faut ajouter qu'en te proposant de venir demeurer avec moi, je ne te parle pas moins au nom de mon mari qu'au mien. Il m'a paru plusieurs fois surpris, presque scandalisé, que deux amies telles que nous n'habitassent pas ensemble; il assure te l'avoir dit à toi-même & il n'est pas homme à parler inconsidérément. Je ne sais quel parti tu prendras sur mes représentations; j'ai lieu d'espérer qu'il sera tel que je le désire. Quoi qu'il en soit, le mien est pris & je n'en changerai pas. Je n'ai point oublié le tems où tu voulois me suivre en Angleterre. Amie incomparable , c'est à présent mon tour. Tu connois mon aversion pour la ville, mon goût pour la campagne, pour les travaux rustiques & l'attachement que trois ans de séjour m'ont donné pour ma maison de Clarens. Tu n'ignores pas, non plus, quel embarras c'est de déménager avec toute une famille; & combien ce seroit abuser de la complaisance de mon pere de le transplanter si souvent. Hé bien! si tu ne veux pas quitter ton ménage & venir gouverner le mien, je suis résolue à prendre une maison à Lausanne où nous irons tous demeurer avec toi. Arrange-toi là-dessus; tout le veut; mon coeur, mon devoir, mon bonheur, mon honneur conservé, ma raison recouvrée, mon état , mon mari, mes enfans, moi-même, je te dois tout ; tout ce que j'ai de bien me [11] vient de toi, je ne vois rien qui ne m'y rappelle & sans toi je ne suis rien. Viens donc ma bien-aimée, mon ange tutélaire, viens conserver ton ouvrage, viens jouir de tes bienfaits. N'ayons plus qu'une famille, comme nous n'avons qu'une ame pour la chérir; tu veilleras sur l'éducation de mes fils, je veillerai sur celle de ta fille: nous nous partagerons les devoirs de mere & nous en doublerons les plaisirs. Nous éleverons nos coeurs ensemble à celui qui purifia le mien par tes soins & n'ayant plus rien à desirer en ce monde, nous attendrons en paix l'autre vie dans le sein de l'innocence & de l'amitié.




LETTRE II. REPONSE DE MDE. D'ORBE


A MDE. DE WOLMAR.


Mon Dieu, cousine, que ta lettre m'a donné de plaisir ! Charmante prêcheuse !. .. charmante, en vérité. Mais prêcheuse pourtant. Pérorant à ravir : des oeuvres, peu de nouvelles. L'architecte Athénien . .. ce beau diseur !. .. tu sais bien. . . dans ton vieux Plutarque. .. Pompeuses descriptions, superbe temple !. .. quand il a tout dit, l'autre vient; un homme uni; l'air simple, grave & posé. .. comme qui diroit, ta cousine Claire. .. D'une voix creuse, lente & même un peu nasale .. .. Ce qu'il a dit, je le ferai.Il se [12] tait & les mains de battre. Adieu l'homme aux phrases. Mon enfant, nous sommes ces deux Architectes; le temple dont il s'agit est celui de l'amitié.


Résumons un peu les belles choses que tu m'as dites. Premierement, que nous nous aimions; & puis, que je t'étois nécessaire; & puis, que tu me l'étois aussi ; & puis, qu'étant libres de passer nos jours ensemble , il les y faloit passer. Et tu as trouvé tout cela toute seule ? Sans mentir tu es une éloquente personne! Oh bien! que je t'apprenne à quoi je m'occupois de mon côté, tandis que tu méditois cette sublime lettre. Après cela, tu jugeras toi-même lequel vaut le mieux de ce que tu dis, ou de ce que je fais.


A peine eus-je perdu mon mari, que tu remplis le vuide qu'il avoit laissé dans mon coeur. De son vivant il en partageoit avec toi les affections; dès qu'il ne fut plus, je ne fus qu'à toi seule & selon ta remarque sur l'accord de la tendresse maternelle & de l'amitié, ma fille même n'étoit pour nous qu'un lien de plus. Non seulement, je résolus dès-lors de passer le reste de ma vie avec toi; mais je formai un projet plus étendu. Pour que nos deux familles n'en fissent qu'une, je me proposai, supposant tous les rapports convenables, d'unir un jour ma fille à ton fils aîné & ce nom de mari trouvé d'abord par plaisanterie, me parut d'heureux augure pour le lui donner un jour tout de bon.


Dans ce dessein, je cherchai d'abord à lever les embarras d'une succession embrouillée & me trouvant assez de bien pour sacrifier quelque chose à la liquidation du reste, je [13] ne songeai qu'à mettre le partage de ma fille en effets assurés & à l'abri de tout proces. Tu sais que j'ai des fantaisies sur bien des choses: ma folie dans celle-ci étoit de te surprendre. Je m'étois mise en tête d'entrer un beau matin dans ta chambre, tenant d'une main mon enfant, de l'autre un porte-feuille & de te présenter l'un & l'autre avec un beau compliment pour déposer en tes mains la mere, la fille & leur bien, c'est-à-dire la dot de celle-ci. Gouverne-la, voulois-je te dire, comme il convient aux intérêts de ton fils; car c'est désormois son affaire & la tienne; pour moi je ne m'en mêle plus.


Remplie de cette charmante idée, il falut m'en ouvrir à quelqu''un qui m'aidât à l'exécuter. Or devine qui j'ai choisi pour cette confidence? Un certain M. de Wolmar: ne le connoîtrois-tu point? Mon mari, cousine? Oui, ton mari, cousine. Ce même homme à qui tu as tant de peine à cacher un secret qu'il lui importe de ne pas savoir, est celui qui t'en a su faire un qu'il t'eût été si doux d'apprendre. C'étoit là le vrai sujet de tous ces entretiens mystérieux dont tu nous faisois si comiquement la guerre.Tu vois comme ils sont dissimulés, ces maris. N'est-il pas bien plaisant que ce soient eux qui nous accusent de dissimulation ? J'exigeois du tien davantage encore. Je voyois fort bien que tu méditois le même projet que moi, mais plus en dedans & comme celle qui n'exhale ses sentimens qu'à mesure qu'on s'y livre. Cherchant donc à te ménager une surprise plus agréable, je volois que quand tu lui proposerois notre réunion, il ne parût pas fort approuver cet empressement & [14] se montrât un peu froid à consentir. Il me fit là-dessus une réponse que j'ai retenue & que tu dois bien retenir; car je doute que depuis qu'il y a des maris au monde aucun d'eux en ait fait une pareille. La voici " Petite cousine, je connois Julie. .. je la connois bien. .. mieux qu'elle ne croit, peut-être. Son coeur est trop honnête pour qu'on doive résister à rien de ce qu'elle désire & trop sensible pour qu'on le puisse sans l'affliger. Depuis cinq ans que nous sommes unis, je ne crois pas qu'elle ait reçu de moi le moindre chagrin; j'espere mourir sans lui en avoir jamais fait aucun ." Cousine, songes-y bien: voilà quel est le mari dont tu médites sans cesse de troubler indiscretement le repos.


Pour moi, j'eus moins de délicatesse, ou plus de confiance en ta douceur; & j'éloignai si naturellement les discours auxquels ton coeur te ramenoit souvent, que ne pouvant taxer le mien de s'attiédir pour toi, tu t'allas mettre dans la tête que j'attendois de secondes noces & que je t'aimois mieux que toute autre chose, hormis un mari. Car, vois-tu, ma pauvre enfant , tu n'as pas un secret mouvement qui m'échappe. Je te devine , je te pénetre; je perce jusqu'au plus profond de ton ame & c'est pour cela que je t'ai toujours adorée. Ce soupçon, qui te faisoit si heureusement prendre le change, m'a paru excellent à nourrir. Je me suis mise à faire la veuve coquette assez bien pour t'y tromper toi-même. C'est un rôle pour lequel le talent me manque moins que l'inclination. J'ai adroitement employé cet air agaçant que je ne sais pas mal prendre & avec [15] lequel je me suis quelquefois amusée à persifler plus d'un jeune fat. Tu en as été tout-à-fait la dupe & m'as crue prête à chercher un successeur à l'homme du monde auquel il étoit le moins aisé d'en trouver. Mais je suis trop franche pour pouvoir me contrefaire long-tems & tu t'es bientôt rassurée. Cependant , je veux te rassurer encore mieux en t'expliquant mes vrais sentimens sur ce point.


Je te l'ai dit cent fois étant fille; je n'étois point faite pour être femme. S'il eût dépendu de moi, je ne me serois point mariée. Mais dans notre sexe , on n'achete la liberté que par l'esclavage & il faut commencer par être servante pour devenir sa maîtresse un jour. Quoique mon pere ne me gênât pas, j'avois des chagrins dans ma famille. Pour m'en délivrer, j'épousai donc M. d'Orbe. Il étoit si honnête homme & m'aimoit si tendrement, que je l'aimai sincerement à mon tour . L'expérience me donna du mariage une idée plus avantageuse que celle que j'en avois conçue & détruisit les impressions que m'en avoit laissées la Chaillot. M . d'Orbe me rendit heureuse & ne s'en repentit pas . Avec un autre j'aurois toujours rempli mes devoirs, mais je l'aurois désolé & je sens qu'il faloit un aussi bon mari pour faire de moi une bonne femme. Imaginerois-tu que c'est de cela même que j'avois à me plaindre ? Mon enfant, nous nous aimions trop, nous n'étions point gais. Une amitié plus légere eût été plus folâtre; je l'aurois préférée & je crois que j'aurois mieux aimé vivre moins contente & pouvoir rire plus souvent.


A cela se joignirent les sujets particuliers d'inquiétude que [16] me donnoit ta situation. Je n'ai pas besoin de te rappeler les dangers que t'a fait courir une passion mal réglée. Je les vis en frémissant. Si tu n'avois risqué que ta vie, peut-être un reste de gaieté ne m'eût-il pas tout-à-fait abandonnée: mais la tristesse & l'effroi pénétrerent mon ame & jusqu'à ce que je t'aye vu mariée, je n'ai pas eu moment de pure joie. Tu connus ma douleur, tu la sentis. Elle a beaucoup fait sur ton bon coeur & je ne cesserai de bénir ces heureuses larmes qui sont peut-être la cause de ton retour au bien.


Voilà comment s'est passé tout le tems que j'ai vécu avec mon mari. Juge si depuis que Dieu me l'a ôté, je pourrois espérer d'en retrouver un autre qui fût autant selon mon coeur & si je suis tentée de le chercher. Non, cousine, le mariage est un état trop grave; sa dignité ne va point avec mon humeur, elle m'attriste & me sied mal, sans compter que toute gêne m'est insupportable. Pense, toi qui me connois, ce que peut être à mes yeux un lien dans lequel je n'ai pas ri durant sept ans sept petites fois à mon aise! Je ne veux pas faire comme toi la matrone à vingt-huit ans. Je me trouve une petite veuve assez piquante, assez mariable encore & je crois que si j'étois homme, je m'accommoderois assez de moi. Mais me remarier, cousine! Ecoute, je pleure bien sincerement mon pauvre mari, j'aurois donné la moitié de ma vie pour passer l'autre avec lui; & pourtant, s'il pouvoit revenir, je ne le reprendrois, je crois, lui-même, que parce que je l'avois déjà pris.


Je viens de t'exposer mes véritables intentions. Si je n'ai [17] pu les exécuter encore malgré les soins de M. de Wolmar, c'est que les difficultés semblent croître avec mon zele à les surmonter. Mais mon zele sera le plus fort & avant que l'été se passe , j'espere me réunir à toi pour le reste de nos jours.


Il reste à me justifier du reproche de te cacher mes peines , & d'aimer à pleurer loin de toi: je ne le nie pas, c'est à quoi j'emploie ici le meilleur tems que j'y passe. Je n'entre jamais dans ma maison sans y retrouver des vestiges de celui qui me la rendoit chére. Je n'y fais pas un pas, je n'y fixe pas un objet sans appercevoir quelque signe de sa tendresse & de la bonté de son coeur ; voudrois-tu que le mien n'en fût pas ému ? Quand je suis ici, je ne sens que la perte que j'ai faite . Quand je suis près de toi, je ne vois que ce qui m'est resté. Peux-tu me faire un crime de ton pouvoir sur mon humeur? Si je pleure en ton absence & si je ris près de toi, d'où vient cette différence ? Petite ingrate , c'est que tu me consoles de tout & que je ne sais plus m'affliger de rien quand je te possede.


Tu as dit bien des choses en faveur de notre ancienne amitié; mais je ne te pardonne pas d'oublier celle qui me fait le plus d'honneur; c'est de te chérir quoique tu m'éclipses. Ma Julie, tu es faite pour régner. Ton empire est le plus absolu que je connoisse. Il s'étend jusque sur les volontés & je l'éprouve plus que personne. Comment cela se fait-il, cousine ? Nous aimons toutes deux la vertu; l'honnêteté nous est également chére; nos talens sont les mêmes; j'ai presque autant d'esprit que toi & ne suis guere moins jolie. Je sais fort bien tout cela & malgré tout cela tu m'en [18] imposes, tu me subjugues, tu m'atterres , ton génie écrase le mien & je ne suis rien devant toi. Lors même que tu vivois dans des liaisons que tu te reprochois & que n'ayant point imité ta faute j'aurois dû prendre l'ascendant à mon tour, il ne te demeuroit pas moins. Ta foiblesse, que je blâmois me sembloit presque une vertu; je ne pouvois m'empêcher d'admirer en toi ce que j'aurois repris dans une autre. Enfin dans ce tems-là même, je ne t'abordois point sans un certain mouvement de respect involontaire & il est sûr que toute ta douceur, toute la familiarité de ton commerce étoit nécessaire pour me rendre ton amie: naturellement , je devois être ta servante. Explique si tu peux cette énigme; quant à moi, je n'y entends rien.


Mais si fait pourtant, je l'entends un peu & je crois même l'avoir autrefois expliquée. C'est que ton coeur vivifie tous ceux qui l'environnent & leur donne pour ainsi dire un nouvel être dont ils sont forcés de lui faire hommage, puisqu'ils ne l'auroient point eu sans lui. Je t'ai rendu d'importans services, j'en conviens; tu m'en fais souvenir si souvent qu'il n'y a pas moyen de l'oublier. Je ne le nie point; sans moi tu étois perdue . Mais qu'ai-je fait que te rendre ce que j'avois reçu de toi ? Est-il possible de te voir long-tems sans se sentir pénétrer l'ame des charmes de la vertu & des douceurs de l'amitié ? Ne sais-tu pas que tout ce qui t'approche est par toi-même armé pour ta défense & que je n'ai par-dessus les autres que l'avantage des gardes de Sésostris, d'être de ton âge & de ton sexe & d'avoir été élevée avec toi ? Quoi qu'il en soit, Claire se console de [19] valoir moins que Julie, en ce que sans Julie elle vaudroit bien moins encore; & puis à te dire la vérité, je crois que nous avions grand besoin l'une de l'autre & que chacune des deux y perdroit beaucoup si le sort nous eût séparées.


Ce qui me fâche le plus dans les affaires qui me retiennent encore ici, c'est le risque de ton secret , toujours prêt à s'échapper de ta bouche. Considere, je t'en conjure , que ce qui te porte à le garder est une raison forte & solide & que ce qui te porte à le révéler n'est qu'un sentiment aveugle. Nos soupçons même que ce secret n'en est plus un pour celui qu'il intéresse, nous sont une raison de plus pour ne le lui déclarer qu'avec la plus grande circonspection. Peut-être la réserve de ton mari est-elle un exemple & une leçon pour nous: car en de pareilles matieres il y a souvent une grande différence entre ce qu'on feint d'ignorer & ce qu'on est forcé de savoir. Attends donc, je l'exige, que nous en délibérions encore une fois. Si tes pressentimens étoient fondés & que ton déplorable ami ne fût plus, le meilleur parti qui resteroit à prendre seroit de laisser son histoire & tes malheurs ensevelis avec lui. S'il vit, comme je l'espere, le cas peut devenir différent ; mais encore faut-il que ce cas se présente. En tout état de cause crois-tu ne devoir aucun égard aux derniers conseils d'un infortuné dont tous les maux sont ton ouvrage?


A l'égard des dangers de la solitude, je conçois & j'approuve tes alarmes, quoique je les sache très-mal fondées. Tes fautes passées te rendent craintive; j'en augure d'autant [20] mieux du présent & tu le serois bien moins s'il te restoit plus de sujet de l'être. Mais je ne puis te passer ton effroi sur le sort de notre pauvre ami . A présent que tes affections ont changé d'espece, crois qu'il ne m'est pas moins cher qu'à toi. Cependant j'ai des pressentimens tout contraires aux tiens & mieux d'accord avec la raison. Milord Edouard a reçu deux fois de ses nouvelles & m'a écrit à la seconde qu'il étoit dans la mer du Sud, ayant déjà passé les dangers dont tu parles. Tu sais cela aussi bien que moi & tu t'affliges comme si tu n'en savois rien. Mais ce que tu ne sais pas & qu'il faut t'apprendre, c'est que le vaisseau sur lequel il est a été vu il y a deux mois à la hauteur des Canaries, faisant voile en Europe. Voilà ce qu'on écrit de Hollande à mon pere & dont il n'a pas manqué de me faire part, selon sa coutume de m'instruire des affaires publiques beaucoup plus exactement que des siennes. Le coeur me dit , à moi, que nous ne serons pas long-tems sans recevoir des nouvelles de notre philosophe & que tu en seras pour tes larmes, à moins qu'après l'avoir pleuré mort , tu ne pleures de ce qu'il est en vie. Mais , Dieu merci, tu n'en es plus là.


Deh! fosse or qui quel miser pur un poco,


Ch'é già di piangere e di viver lasso la!*


[* Eh! Que n'est-il un moment ici ce pauvre malheureux déjà las de souffrir & de vivre!]


Voilà ce que j'avois à te répondre. Celle qui t'aime t'offre & partage la douce espérance d'une éternelle réunion. Tu vois que tu n'en as formé le projet ni seule ni la premiere & [21] que l'exécution en est plus avancée que tu ne pensois. Prends donc patience encore cet été, ma douce amie: il vaut mieux tarder à se rejoindre que d'avoir encore à se séparer.




Hé bien! belle Madame, ai-je tenu parole & mon triomphe est-il complet ? Allons, qu'on se jette à genoux, qu'on baise avec respect cette lettre & qu'on reconnoisse humblement qu'au moins une fois en la vie Julie de Wolmar a été vaincue en amitié.*[* Que cette bonne Suissesse est heureuse d'être gaie, quand elle est gaie sans esprit, sans naiveté, sans finesse! Elle ne se doute pas apprêts qu'il faut parmi nous pour faire passer la bonne humeur. Elle ne fait pas qu'on n'a point cette bonne humeur pour foi mais pour les autres & qu'on ne rit pas pour rire, mais pour être applaudi.]




LETTRE III. DE L'AMANT DE JULIE A MDE . D'ORBE.


Ma cousine, ma bienfaitrice, mon amie; j'arrive des extrémités de la terre & j'en rapporte un coeur tout plein de vous. J'ai passé quatre fois la ligne; j'ai parcouru les deux hémispheres; j'ai vu les quatre parties du monde; j'en ai mis le diametre entre nous; j'ai fait le tour entier du globe & n'ai pu vous échapper un moment. On a beau fuir ce qui nous est cher, son image, plus vite que la mer & les vents, nous suit au bout de l'univers & par-tout où l'on se porte, avec soi l'on y porte ce qui nous fait vivre. J'ai beaucoup [22] souffert; j'ai vu souffrir davantage. Que d'infortunés j'ai vus mourir! Hélas! ils mettoient un si grand prix à la vie! & moi je leur ai survécu !. . . Peut-être étois-je en effet moins à plaindre; les miseres de mes compagnons m'étoient plus sensibles que les miennes; je les voyois tout entiers à leurs peines; ils devoient souffrir plus que moi. Je me disois: Je suis mal ici, mais il est un coin sur la terre où je suis heureux & paisible & je me dédommageois au bord du lac de Geneve de ce que j'endurois sur l'Océan. J'ai le bonheur en arrivant de voir confirmer mes espérances ; Milord Edouard m'apprend que vous jouissez toutes deux de la paix & de la santé & que, si vous en particulier avez perdu le doux titre d'épouse, il vous reste ceux d'amie & de mere, qui doivent suffire à votre bonheur. Je suis trop pressé de vous envoyer cette lettre, pour vous faire à présent un détail de mon voyage; j'ose espérer d'en avoir bientôt une occasion plus commode. Je me contente ici de vous en donner une légere idée, plus pour exciter que pour satisfaire votre curiosité. J'ai mis près de quatre ans au trajet immense dont je viens de vous parler & suis revenu dans le même vaisseau sur lequel j'étois parti, le seul que le commandant ait ramené de son escadre.


J'ai vu d'abord l'Amérique méridionale, ce vaste continent que le manque de fer a soumis aux Européens & dont ils ont fait un désert pour s'en assurer l'empire . J'ai vu les côtes du Brésil, où Lisbonne & Londres puisent leurs trésors & dont les peuples misérables foulent aux pieds l'or & les diamans sans oser y porter la main. J'ai traversé paisiblement [23] les mers orageuses qui sont sous le cercle antarctique; j'ai trouvé dans la mer Pacifique les plus effroyables tempêtes.


E in mar dubbioso sotto ignoto polo


Provai l'onde fallaci, e'l vento infido.*


[*Et sur des mers suspectes, sous un pôle inconnu, j'éprouvai la trahison de l'onde & l'infidélité des vents.]


J'ai vu de loin le séjour de ces prétendus géants*[*Les Patagons.] qui ne sont grands qu'en courage & dont l'indépendance est plus assurée par une vie simple & frugale que par une haute stature. J'ai séjourné trois mois dans une île déserte & délicieuse, douce & touchante image de l'antique beauté de la nature & qui semble être confinée au bout du monde pour y servir d'asile à l'innocence & à l'amour persécutés; mais l'avide Européen suit son humeur farouche en empêchant l'Indien paisible de l'habiter & se rend justice en ne l'habitant pas lui-même.


J'ai vu sur les rives du Mexique & du Pérou le même spectacle que dans le Brésil: j'en ai vu les rares & infortunés habitants, tristes restes de deux puissans peuples, accablés de fers, d'opprobre & de miseres au milieu de leurs riches métaux, reprocher au Ciel en pleurant les trésors qu'il leur a prodigués. J'ai vu l'incendie affreux d'une ville entiere sans résistance & sans défenseurs. Tel est le droit de la guerre parmi les peuples savants, humains & polis de l'Europe; on ne se borne pas à faire à son ennemi tout le mal dont on peut tirer du profit: mais on compte pour un profit tout le mal qu'on peut lui faire à pure perte. J'ai côtoyé presque [24] toute la partie occidentale de l'Amérique, non sans être frappé d'admiration en voyant quinze cens lieues de côte & la plus grande mer du monde sous l'empire d'une seule puissance qui tient pour ainsi dire en sa main les clefs d'un hémisphere du globe.


Après avoir traversé la grande mer, j'ai trouvé dans l'autre continent un nouveau spectacle. J'ai vu la plus nombreuse & la plus illustre nation de l'univers soumise à une poignée de brigands; j'ai vu de près ce peuple célebre & n'ai plus été surpris de le trouver esclave. Autant de fois conquis qu'attaqué, il fut toujours en proie au premier venu & le sera jusqu'à la fin des siecles. Je l'ai trouvé digne de son sort, n'ayant pas même le courage d'en gémir. Lettré, lâche, hypocrite & charlatan; parlant beaucoup sans rien dire, plein d'esprit sans aucun génie, abondant en signes & stérile en idées; poli, complimenteur, adroit, fourbe & fripon; qui met tous les devoirs en étiquettes, toute la morale en simagrées & ne connaît d'autre humanité que les salutations & les révérences. J'ai surgi dans une seconde île déserte, plus inconnue, plus charmante encore que la premiere & où le plus cruel accident faillit à nous confiner pour jamais. Je fus le seul peut-être qu'un exil si doux n'épouvanta point. Ne suis-je pas désormais partout en exil ? J'ai vu dans ce lieu de délices & d'effroi ce que peut tenter l'industrie humaine pour tirer l'homme civilisé d'une solitude où rien ne lui manque & le replonger dans un gouffre de nouveaux besoins.


J'ai vu dans le vaste Océan, où il devroit être si doux à [25] des hommes d'en rencontrer d'autres, deux grands vaisseaux se chercher, se trouver, s'attaquer, se battre avec fureur, comme si cet espace immense eût été trop petit pour chacun d'eux. Je les ai vus vomir l'un contre l'autre le fer & les flammes. Dans un combat assez court, j'ai vu l'image de l'enfer; j'ai entendu les cris de joie des vainqueurs couvrir les plaintes des blessés , & les gémissemens des mourants. J'ai reçu en rougissant ma part d'un immense butin; je l'ai reçu, mais en dépôt; & s'il fut pris sur des malheureux, c'est à des malheureux qu'il sera rendu.


J'ai vu l'Europe transportée à l'extrémité de l'Afrique par les soins de ce peuple avare, patient & laborieux, qui a vaincu par le tems & la constance des difficultés que tout l'héroÏsme des autres peuples n'a jamais pu surmonter. J'ai vu ces vastes & malheureuses contrées qui ne semblent destinées qu'à couvrir la terre de troupeaux d'esclaves. A leur vil aspect j'ai détourné les yeux de dédain, d'horreur & de pitié; & voyant la quatrieme partie de mes semblables changée en bêtes pour le service des autres, j'ai gémi d'être homme.


Enfin j'ai vu dans mes compagnons de voyage un peuple intrépide & fier, dont l'exemple & la liberté rétablissoient à mes yeux l'honneur de mon espece, pour lequel la douleur & la mort ne sont rien & qui ne craint au monde que la faim & l'ennui. J'ai vu dans leur chef un capitaine, un soldat, un pilote, un sage , un grand homme & pour dire encore plus peut-être, le digne ami d'Edouard Bomston; mais ce que je n'ai point vu dans le monde entier, c'est quelqu'un [26] qui ressemble à Claire d'Orbe, à Julie d'Etange & qui puisse consoler de leur perte un coeur qui sut les aimer.


Comment vous parler de ma guérison ? C'est de vous que je dois apprendre à la connaître. Reviens-je plus libre , & plus sage que je ne suis parti ? J'ose le croire & ne puis l'affirmer. La même image regne toujours dans mon coeur; vous savez s'il est possible qu'elle s'en efface ; mais son empire est plus digne d'elle & si je ne me fais pas illusion, elle regne dans ce coeur infortuné comme dans le vôtre. Oui, ma cousine, il me semble que sa vertu m'a subjugué, que je ne suis pour elle que le meilleur & le plus tendre ami qui fût jamais, que je ne fais plus que l'adorer comme vous l'adorez vous-même ; ou plutôt il me semble que mes sentimens ne se sont pas affaiblis, mais rectifiés; & avec quelque soin que je m'examine, je les trouve aussi purs que l'objet qui les inspire. Que puis-je vous dire de plus jusqu'à l'épreuve qui peut m'apprendre à juger de moi ? Je suis sincere & vrai; je veux être ce que je dois être: mais comment répondre de mon coeur avec tant de raisons de m'en défier ? Suis-je le maître du passé ? Puis-je empêcher que mille feux ne m'aient autrefois dévoré ? Comment distinguerai-je par la seule imagination ce qui est de ce qui fut? & comment me représenterai-je amie celle que je ne vis jamais qu'amante ? Quoi que vous pensiez peut-être du motif secret de mon empressement, il est honnête & raisonnable; il mérite que vous l'approuviez. Je réponds d'avance au moins de mes intentions. Souffrez que je vous voie & m'examinez vous-même; ou laissez-moi voir Julie & je saurai ce que je suis.


[27] Je dois accompagner Milord Edouard en Italie. Je passerai près de vous! & je ne vous verrois point! Pensez-vous que cela se puisse ? Eh! si vous aviez la barbarie de l'exiger, vous mériteriez de n'être pas obéie . Mais pourquoi l'exigeriez-vous ? N'êtes-vous pas cette même Claire, aussi bonne & compatissante que vertueuse & sage, qui daigna m'aimer des sa plus tendre jeunesse & qui doit m'aimer bien plus encore aujourd'hui que je lui dois tout.*[* Que lui doit-il donc tant, à elle qui a fait les malheurs de sa vie ? Malheureux questionneur! Il lui doit l'honneur, la vertu, le repos de celle qu'il aime; il lui doit tout.] Non, non, chére & charmante amie, un si cruel refus ne seroit ni de vous ni fait pour moi; il ne mettra point le comble à ma misere. Encore une fois, encore une fois en ma vie, je déposerai mon coeur à vos pieds . Je vous verrai, vous y consentirez. Je la verrai, elle y consentira. Vous connoissez trop bien toutes deux mon respect pour elle. Vous savez si je suis homme à m'offrir à ses yeux en me sentant indigne d'y paraître. Elle a déploré si long-tems l'ouvrage de ses charmes, ah! qu'elle voie une fois l'ouvrage de sa vertu!


P.S. Milord Edouard est retenu pour quelques tems encore ici par des affaires; s'il m'est permis de vous voir , pourquoi ne prendrois-je pas les devans pour être plus tôt auprès de vous?




[28] LETTRE IV. DE M. DE WOLMAR A L'AMANT DE JULIE.


Quoique nous ne nous connoissions pas encore, je suis chargé de vous écrire. La plus sage & la plus chérie des femmes vient d'ouvrir son coeur à son heureux époux . Il vous croit digne d'avoir été aimé d'elle & il vous offre sa maison. L'innocence & la paix y regnent; vous y trouverez l'amitié, l'hospitalité, l'estime, la confiance. Consultez votre coeur; & s'il n'y a rien là qui vous effraye, venez sans crainte. Vous ne partirez point d'ici sans y laisser un ami.


Wolmar.


P.S. Venez, mon ami; nous vous attendons avec empressement. Je n'aurai pas la douleur que vous nous deviez un refus.


Julie.




[29] LETTRE V. DE MDE. D'ORBE A L'AMANT DE JULIE.


Dans cette lettre étoit incluse la précédente.


Bien arrivé! cent fois le bien arrivé, cher Saint-Preux ! car je prétends que ce nom*[* C'est celui qu'elle lui avoit donné devant ses gens à son précédent voyage. Voyez Tome II, Lettre XLII.] vous demeure, au moins dans notre société. C'est, je crois, vous dire assez qu'on n'entend pas vous en exclure, à moins que cette exclusion ne vienne de vous. En voyant par la lettre ci-jointe que j'ai fait plus que vous ne me demandiez, apprenez à prendre un peu plus de confiance en vos amis & à ne plus reprocher à leur coeur des chagrins qu'ils partagent quand la raison les force à vous en donner. M. de Wolmar veut vous voir; il vous offre sa maison, son amitié, ses conseils: il n'en faloit pas tant pour calmer toutes mes craintes sur votre voyage & je m'offenserois moi-même si je pouvois un moment me défier de vous. Il fait plus, il prétend vous guérir & dit que ni Julie, ni lui, ni vous, ni moi, ne pouvons être parfaitement heureux sans cela. Quoique j'attende beaucoup de sa sagesse & plus de votre vertu , j'ignore quel sera le succès de cette entreprise. Ce que je sais bien, c'est qu'avec la femme qu'il a, le soin qu'il veut prendre est une pure générosité pour vous.


[30] Venez donc, mon aimable ami, dans la sécurité d'un coeur honnête, satisfaire l'empressement que nous avons tous de vous embrasser & de vous voir paisible & content; venez dans votre pays & parmi vos amis vous délasser de vos voyages & oublier tous les maux que vous avez soufferts. La derniere fois que vous me vîtes, j'étois une grave matrone & mon amie étoit à l'extrémité; mais à présent qu'elle se porte bien & que je suis redevenue fille, me voilà tout aussi folle & presque aussi jolie qu'avant mon mariage. Ce qu'il y a du moins de bien sûr, c'est que je n'ai point changé pour vous & que vous feriez bien des fois le tour du monde avant d'y trouver quelqu'un qui vous aimât comme moi.




LETTRE VI. DE SAINT PREUX A MILORD EDOUARD.


Je me leve au milieu de la nuit pour vous écrire. Je ne saurois trouver un moment de repos. Mon coeur agité , transporté, ne peut se contenir au dedans de moi; il a besoin de s'épancher. Vous qui l'avez si souvent garanti du désespoir, soyez le cher dépositaire des premiers plaisirs qu'il ait goûtés depuis si longtemps.


Je l'ai vue, milord! mes yeux l'ont vue! J'ai entendu sa voix; ses mains ont touché les miennes; elle m'a reconnu; elle a marqué de la joie à me voir; elle m'a appelé [31] son ami, son cher ami; elle m'a reçu dans sa maison; plus heureux que je ne fus de ma vie je loge avec elle sous un même toit & maintenant que je vous écris, je suis à trente pas d'elle.


Mes idées sont trop vives pour se succéder; elles se présentent toutes ensemble; elles se nuisent mutuellement. Je vais m'arrêter & reprendre haleine, pour tâcher de mettre quelque ordre dans mon récit.


A peine après une si longue absence m'étois-je livré près de vous aux premiers transports de mon coeur, en embrassant mon ami, mon libérateur & mon pere, que vous songeâtes au voyage d'Italie. Vous me le fîtes desirer dans l'espoir de m'y soulager enfin du fardeau de mon inutilité pour vous. Ne pouvant terminer sitôt les affaires qui vous retenoient à Londres, vous me proposâtes de partir le premier pour avoir plus de tems à vous attendre ici. Je demandai la permission d'y venir ; je l'obtins, je partis & quoique Julie s'offrît d'avance à mes regards, en songeant que j'allois m'approcher d'elle, je sentis du regret à m'éloigner de vous. Milord, nous sommes quittes, ce seul sentiment vous a tout payé.


Il ne faut pas vous dire que durant toute la route, je n'étois occupé que de l'objet de mon voyage; mais une chose à remarquer, c'est que je commençai de voir sous un autre point de vue ce même objet qui n'étoit jamais sorti de mon coeur. Jusque-là je m'étois toujours rappellé Julie brillante comme autrefois des charmes de sa premiere jeunesse. J'avois toujours vu ses beaux yeux animés du feu qu'elle [32] m'inspirait; ses traits chéris n'offroient à mes regards que des garans de mon bonheur , son amour & le mien se mêloient tellement avec sa figure, que je ne pouvois les en séparer. Maintenant j'allois voir Julie mariée, Julie mere, Julie indifférente . Je m'inquiétois des changemens que huit ans d'intervalle avoient pu faire à sa beauté. Elle avoit eu la petite vérole; elle s'en trouvoit changée: à quel point le pouvait-elle être ? Mon imagination me refusoit opiniâtrement des taches sur ce charmant visage; & sitôt que j'en voyois un marqué de petite vérole, ce n'étoit plus celui de Julie. Je pensois encore à l'entrevue que nous allions avoir, à la réception qu'elle m'alloit faire. Ce premier abord se présentoit à mon esprit sous mille tableaux différens & ce moment qui devoit passer si vite revenoit pour moi mille fois le jour.


Quand j'appercus la cime des monts, le coeur me battit fortement, en me disant: elle est là. La même chose venoit de m'arriver en mer à la vue des côtes d'Europe. La même chose m'étoit arrivée autrefois à Meillerie en découvrant la maison du baron d'Etange. Le monde n'est jamais divisé pour moi qu'en deux régions : celle où elle est & celle où elle n'est pas. La premiere s'étend quand je m'éloigne & se resserre à mesure que j'approche, comme un lieu où je ne dois jamais arriver. Elle est à présent bornée aux murs de sa chambre. Hélas! ce lieu seul est habité; tout le reste de l'univers est vide.


Plus j'approchois de la Suisse, plus je me sentois ému . L'instant où des hauteurs du Jura je découvris le lac de Geneve [33] fut un instant d'extase & de ravissement . La vue de mon pays, de ce pays si chéri, où des torrens de plaisirs avoient inondé mon coeur; l'air des Alpes si salutaire & si pur; le doux air de la patrie, plus suave que les parfums de l'Orient; cette terre riche & fertile, ce paysage unique, le plus beau dont l'oeil humain fut jamais frappé; ce séjour charmant auquel je n'avois rien trouvé d'égal dans le tour du monde; l'aspect d'un peuple heureux & libre; la douceur de la saison, la sérénité du climat; mille souvenirs délicieux qui réveilloient tous les sentimens que j'avois goûtés; tout cela me jettoit dans des transports que je ne puis décrire & sembloit me rendre à la fois la jouissance de ma vie entiere.


En descendant vers la côte je sentis une impression nouvelle dont je n'avois aucune idée; c'étoit un certain mouvement d'effroi qui me resserroit le coeur & me troubloit malgré moi. Cet effroi, dont je ne pouvois démêler la cause, croissoit à mesure que j'approchois de la ville: il ralentissoit mon empressement d'arriver & fit enfin de tels progres, que je m'inquiétois autant de ma diligence que j'avois fait jusque-là de ma lenteur. En entrant à Vevai, la sensation que j'éprouvai ne fut rien moins qu'agréable: je fus saisi d'une violente palpitation qui m'empêchoit de respirer; je parlois d'une voix altérée & tremblante. J'eus peine à me faire entendre en demandant M. de Wolmar; car je n'osai jamais nommer sa femme. On me dit qu'il demeuroit à Clarens. Cette nouvelle m'ôta de dessus la poitrine un poids de cinq cens livres & prenant les deux lieues qui me restoient à [34] faire pour un répit, je me réjouis de ce qui m'eût désolé dans un autre tems; mais j'appris avec un vrai chagrin que Madame d'Orbe étoit à Lausanne. J'entrai dans une auberge pour reprendre les forces qui me manquaient: il me fut impossible d'avaler un seul morceau; je suffoquois en buvant & ne pouvois vider un verre qu'à plusieurs reprises. Ma terreur redoubla quand je vis mettre les chevaux pour repartir. Je crois que j'aurois donné tout au monde pour voir briser une roue en chemin. Je ne voyois plus Julie; mon imagination troublée ne me présentoit que des objets confus; mon ame étoit dans un tumulte universel. Je connoissois la douleur & le désespoir ; je les aurois préférés à cet horrible état. Enfin je puis dire n'avoir de ma vie éprouvé d'agitation plus cruelle que celle où je me trouvai durant ce court trajet, & je suis convaincu que je ne l'aurois pu supporter une journée entiere.


En arrivant, je fis arrêter à la grille, & me sentant hors d'état de faire un pas, j'envoyai le postillon dire qu'un étranger demandoit à parler à M. de Wolmar. Il étoit à la promenade avec sa femme. On les avertit, & ils vinrent par un autre côté, tandis que, les yeux fichés sur l'avenue, j'attendois dans des transes mortelles d'y voir paroître quelqu'un.


A peine Julie m'eut-elle apperçu qu'elle me reconnut. A l'instant, me voir, s'écrier, courir, s'élancer dans mes bras, ne fut pour elle qu'une même chose. A ce son de voix je me sens tressaillir; je me retourne, je la vois, je la sens. O milord! ô mon ami. . . je ne puis parler. .. Adieu [35] crainte; adieu terreur, effroi, respect humain. Son regard, son cri, son geste, me rendent en un moment la confiance , le courage & les forces. Je puise dans ses bras la chaleur & la vie; je pétille de joie en la serrant dans les miens. Un transport sacré nous tient dans un long silence étroitement embrassés, & ce n'est qu'après un si doux saisissement que nos voix commencent à se confondre, & nos yeux à mêler leurs pleurs. M. de Wolmar étoit là; je le savais, je le voyais, mais qu'aurais-je pu voir ? Non, quand l'univers entier se fût réuni contre moi, quand l'appareil des tourmens m'eût environné, je n'aurois pas dérobé mon coeur à la moindre de ces caresses, tendres prémices d'une amitié pure & sainte que nous emporterons dans le ciel!


Cette premiere impétuosité suspendue, Madame de Wolmar me prit par la main, & se retournant vers son mari, lui dit avec une certaine grâce d'innocence & de candeur dont je me sentis pénétré: Quoiqu'il soit mon ancien ami, je ne vous le présente pas, je le reçois de vous, & ce n'est qu'honoré de votre amitié qu'il aura désormois la mienne.Si les nouveaux amis ont moins d'ardeur que les anciens, me dit-il en m'embrassant, ils seront anciens à leur tour, & ne céderont point aux autres. Je reçus ses embrassements , mais mon coeur venoit de s'épuiser, & je ne fis que les recevoir.


Après cette courte scene, j'observai du coin de l'oeil qu'on avoit détaché ma malle & remisé ma chaise. Julie me prit sous le bras, & je m'avançai avec eux vers la maison, presque oppressé d'aise de voir qu'on y prenoit possession de moi.


Ce fut alors qu'en contemplant plus paisiblement ce visage [36] adoré, que j'avois cru trouver enlaidi, je vis avec une surprise amere & douce qu'elle étoit réellement plus belle & plus brillante que jamais. Ses traits charmans se sont mieux formés encore; elle a pris un peu plus d'embonpoint qui ne fait qu'ajouter à son éblouissante blancheur. La petite vérole n'a laissé sur ses joues que quelques légeres traces presque imperceptibles. Au lieu de cette pudeur souffrante qui lui faisoit autrefois sans cesse baisser les yeux, on voit la sécurité de la vertu s'allier dans son chaste regard à la douceur & à la sensibilité; sa contenance, non moins modeste, est moins timide; un air plus libre & des grâces plus franches ont succédé à ces manieres contraintes, mêlées de tendresse & de honte; & si le sentiment de sa faute la rendoit alors plus touchante, celui de sa pureté la rend aujourd'hui plus céleste.


A peine étions-nous dans le salon qu'elle disparut & rentra le moment d'après. Elle n'étoit pas seule. Qui pensez-vous qu'elle amenoit avec elle ? Milord, c'étoient ses enfans! ses deux enfans plus beaux que le jour & portant déjà sur leur physionomie enfantine le charme & l'attroit de leur mere! Que devins-je à cet aspect ? Cela ne peut ni se dire ni se comprendre; il faut le sentir. Mille mouvemens contraires m'assaillirent à la fois; mille cruels & délicieux souvenirs vinrent partager mon coeur. O spectacle! ô regrets! Je me sentois déchirer de douleur & transporter de joie. Je voyais, pour ainsi dire, multiplier celle qui me fut si chére. Hélas! je voyois au même instant la trop vive preuve qu'elle ne m'étoit plus rien & mes pertes sembloient se multiplier avec elle.


Elle me les amena par la main. Tenez, me dit-elle d'un [37] ton qui me perça l'ame, voilà les enfans de votre amie: ils seront vos amis un jour; soyez le leur des aujourd'hui. Aussitôt ces deux petites créatures s'empresserent autour de moi, me prirent les mains & m'accablant de leurs innocentes caresses, tournerent vers l'attendrissement toute mon émotion. Je les pris dans mes bras l'un & l'autre; & les pressant contre ce coeur agité: Chers & aimables enfans, dis-je avec un soupir, vous avez à remplir une grande tâche. Puissiez-vous ressembler à ceux de qui vous tenez la vie; puissiez-vous imiter leurs vertus & faire un jour par les vôtres la consolation de leurs amis infortunés! Madame de Wolmar enchantée me sauta au cou une seconde fois & sembloit me vouloir payer par ses caresses de celles que je faisois à ses deux fils. Mais quelle différence du premier embrassement à celui-là! Je l'éprouvai avec surprise. C'étoit une mere de famille que j'embrassais ; je la voyois environnée de son époux & des ses enfans ; ce cortege m'en imposait. Je trouvois sur son visage un air de dignité qui ne m'avoit pas frappé d'abord; je me sentois forcé de lui porter une nouvelle sorte de respect ; sa familiarité m'étoit presque à charge; quelque belle qu'elle me parût, j'aurois baisé le bord de sa robe de meilleur coeur que sa joue: des cet instant, en un mot , je connus qu'elle ou moi n'étions plus les mêmes & je commençai tout de bon à bien augurer de moi.


M. de Wolmar me prenant par la main, me conduisit ensuite au logement qui m'étoit destiné. Voilà, me dit-il en y entrant, votre appartement: il n'est point celui d'un étranger; il ne sera plus celui d'un autre; & désormois il restera [38] vide ou occupé par vous. Jugez si ce compliment me fut agréable; mais je ne le méritois pas encore assez pour l'écouter sans confusion . M. de Wolmar me sauva l'embarras d'une réponse . Il m'invita à faire un tour de jardin. Là, il fit si bien que je me trouvai plus à mon aise; & prenant le ton d'un homme instruit de mes anciennes erreurs, mais plein de confiance dans ma droiture, il me parla comme un pere à son enfant & me mit à force d'estime dans l'impossibilité de la démentir. Non, milord, il ne s'est pas trompé; je n'oublierai point que j'ai la sienne & la vôtre à justifier. Mais pourquoi faut-il que mon coeur se resserre à ses bienfaits ? Pourquoi faut-il qu'un homme que je dois aimer soit le mari de Julie?


Cette journée sembloit destinée à tous les genres d'épreuves que je pouvois subir. Revenus auprès de Madame de Wolmar, son mari fut appelé pour quelque ordre à donner; & je restai seul avec elle. Je me trouvai alors dans un nouvel embarras, le plus pénible & le moins prévu de tous. Que lui dire ? comment débuter ? Oserais-je rappeler nos anciennes liaisons & des tems si présens à ma mémoire ? Laisserais-je penser que je les eusse oubliés ou que je ne m'en souciasse plus? Quel supplice de traiter en étrangere celle qu'on porte au fond de son coeur! Quelle infamie d'abuser de l'hospitalité pour lui tenir des discours qu'elle ne doit plus entendre! Dans ces perplexités je perdois toute contenance; le feu me montoit au visage; je n'osois ni parler, ni lever les yeux, ni faire le moindre geste; & je crois que je serois resté dans cet état violent [39] jusqu'au retour de son mari, si elle ne m'en eût tiré. Pour elle, il ne parut pas que ce tête-à-tête l'eût gênée en rien. Elle conserva le même maintien & les mêmes manieres qu'elle avoit auparavant, elle continua de me parler sur le même ton; seulement je crus voir qu'elle essayoit d'y mettre encore plus de gaieté & de liberté, jointe à un regard, non timide & tendre, mais doux & affectueux, comme pour m'encourager à me rassurer & à sortir d'une contrainte qu'elle ne pouvoit manquer d'apercevoir.


Elle me parla de mes longs voyages: elle vouloit en savoir les détails, ceux sur-tout des dangers que j'avois courus, des maux que j'avois endurés; car elle n'ignoroit pas, disait-elle que son amitié m'en devoit le dédommagement. Ah! Julie, lui dis-je avec tristesse, il n'y a qu'un moment que je suis avec vous; voulez-vous déjà me renvoyer aux Indes?Non pas, dit-elle en riant, mais j'y veux aller à mon tour.


Je lui dis que je vous avois donné une relation de mon voyage, dont je lui apportois une copie. Alors, elle me demanda de vos nouvelles avec empressement. Je lui parlai de vous & ne pus le faire sans lui retracer les peines que j'avois souffertes & celles que je vous avois données. Elle en fut touchée; elle commença d'un ton plus sérieux à entrer dans sa propre justification & à me montrer qu'elle avoit dû faire tout ce qu'elle avoit fait . M. de Wolmar rentra au milieu de son discours; & ce qui me confondit, c'est qu'elle le continua en sa présence exactement comme s'il n'y eût pas été. Il ne put s'empêcher de sourire en démêlant mon étonnement . [40] après qu'elle eut fini, il me dit: Vous voyez un exemple de la franchise qui regne ici. Si vous voulez sincerement être vertueux, apprenez à l'imiter: c'est la seule priere & la seule leçon que j'aie à vous faire . Le premier pas vers le vice est de mettre du mystere aux actions innocentes; & quiconque aime à se cacher a tôt ou tard raison de se cacher. Un seul précepte de morale peut tenir lieu de tous les autres, c'est celui-ci: ne fais ni ne dis jamais rien que tu ne veuilles que tout le monde voie & entende; & pour moi, j'ai toujours regardé comme le plus estimable des hommes ce Romain qui vouloit que sa maison fût construite de maniere qu'on vît tout ce qui s'y faisait.


J'ai, continua-t-il, deux partis à vous proposer: choisissez librement celui qui vous conviendra le mieux, mais choisissez l'un ou l'autre. Alors, prenant la main de sa femme & la mienne, il me dit en la serrant: Notre amitié commence; en voici le cher lien ; qu'elle soit indissoluble. Embrassez votre soeur & votre amie; traitez-la toujours comme telle; plus vous serez familier avec elle, mieux je penserai de vous. Mais vivez dans le tête-à-tête comme si j'étois présent, ou devant moi comme si je n'y étois pas: voilà tout ce que je vous demande. Si vous préférez le dernier parti , vous le pouvez sans inquiétude; car, comme je me réserve le droit de vous avertir de tout ce qui me déplaira , tant que je ne dirai rien vous serez sûr de ne m'avoir point déplu.


Il y avoit deux heures que ce discours m'auroit fort embarrassé; mais M. de Wolmar commençoit à prendre une si grande autorité sur moi, que j'y étois déjà presque accoutumé. Nous [41] recommençâmes à causer paisiblement tous trois & chaque fois que je parlois à Julie je ne manquois point de l'appeller Madame . Parlez-moi franchement, dit enfin son mari en m'interrompant; dans l'entretien de tout à l'heure disiez-vous Madame? Non, dis-je un peu déconcerté; mais la bienséance. .. la bienséance, reprit-il, n'est que le masque du vice; où la vertu regne, elle est inutile; je n'en veux point. Appellez ma femmeJulie en ma présence, ou Madame en particulier; cela m'est indifférent. Je commençai de connoître alors à quel homme j'avois à faire & je résolus bien de tenir toujours mon coeur en état d'être vu de lui.


Mon corps épuisé de fatigue avoit grand besoin de nourriture & mon esprit de repos; je trouvai l'un & l'autre à table. Après tant d'années d'absence & de douleurs, après de si longues courses, je me disois dans une sorte de ravissement, je suis avec Julie, je la vois, je lui parle; je suis à table avec elle, elle me voit sans inquiétude, elle me reçoit sans crainte, rien ne trouble le plaisir que nous avons d'être ensemble. Douce & précieuse innocence, je n'avois point goûté tes charmes & ce n'est que d'aujourd'hui que je commence d'exister sans souffrir.


Le soir en me retirant je passai devant la chambre des maîtres de la maison; je les y vis entrer ensemble; je gagnai tristement la mienne & ce moment ne fut pas pour moi le plus agréable de la journée.


Voilà, Milord, comment s'est passée cette premiere entrevue, désirée si passionnément & si cruellement redoutée. J'ai tâché de me recueillir depuis que je suis seul; je me [42] suis efforcé de sonder mon coeur; mais l'agitation de la journée précédente s'y prolonge encore & il m'est impossible de juger si tôt de mon véritable état. Tout ce que je sais tres certainement, c'est que si mes sentimens pour elle n'ont pas changé d'espece, ils ont au moins bien changé de forme; que j'aspire toujours à voir un tiers entre nous & que je crains autant le tête-à-tête que je le désirois autrefois.


Je compte aller dans deux ou trois jours à Lausanne. Je n'ai vu Julie encore qu'à demi quand je n'ai pas vu sa cousine, cette aimable & chére amie à qui je dois tant, qui partagera sans cesse avec vous mon amitié, mes soins, ma reconnaissance & tous les sentimens dont mon coeur est resté le maître. A mon retour, je ne tarderai pas à vous en dire davantage. J'ai besoin de vos avis & je veux m'observer de près. Je sais mon devoir & le remplirai. Quelque doux qu'il me soit d'habiter cette maison, je l'ai résolu, je le jure: si je m'aperçois jamais que je m'y plais trop, j'en sortirai dans l'instant.




[43] LETTRE VII. DE MDE. DE WOLMAR A MDE. D'ORBE


Si tu nous avois accordé le délai que nous te demandions, tu aurois eu le plaisir avant ton départ d'embrasser ton protégé. Il arriva avant-hier & vouloit t'aller voir aujourd'hui; mais une espece de courbature, fruit de la fatigue & du voyage, le retient dans sa chambre & il a été saigné *[*Pourquoi saigné ? Est-ce aussi la mode en Suisse?] ce matin. D'ailleurs, j'avois bien résolu, pour te punir, de ne le pas laisser partir sitôt ; & tu n'as qu'à le venir voir ici, ou je promets que tu ne le verras de long-tems. Vraiment cela seroit bien imaginé qu'il vît séparément les inséparables!


En vérité, ma cousine, je ne sais quelles vaines terreurs m'avoient fasciné l'esprit sur ce voyage & j'ai honte de m'y être opposée avec tant d'obstination. Plus je craignois de le revoir, plus je serois fâchée aujourd'hui de ne l'avoir pas vu; car sa présence a détruit des craintes qui m'inquiétoient encore & qui pouvoient devenir légitimes à force de m'occuper de lui . Loin que l'attachement que je sens pour lui m'effraye, je crois que s'il m'étoit moins cher je me défierois plus de moi; mais je l'aime aussi tendrement que jamais, sans l'aimer de la même maniere. C'est de la comparaison de ce que j'éprouve à sa vue & de ce que j'éprouvois jadis que je tire la sécurité de mon état présent & [44] dans des sentimens si divers la différence se fait sentir à proportion de leur vivacité.


Quant à lui, quoique je l'aie reconnu du premier instant , je l'ai trouvé fort changé; & ce qu'autrefois je n'aurois guere imaginé possible, à bien des égards il me paroit changé en mieux. Le premier jour il donna quelques signes d'embarras & j'eus moi-même bien de la peine à lui cacher le mien; mais il ne tarda pas à prendre le ton ferme & l'air ouvert qui convient à son caractere. Je l'avois toujours vu timide & craintif; la frayeur de me déplaire & peut-être la secrete honte d'un rôle peu digne d'un honnête homme, lui donnoient devant moi je ne sois quelle contenance servile & basse dont tu t'es plus d'une fois moquée avec raison. Au lieu de la soumission d'un esclave, il a maintenant le respect d'un ami qui honorer ce qu'il estime; il tient avec assurance des propos honnêtes; il n'a pas peur que ses maximes de vertu contrarient ses intérêts; il ne craint ni de se faire tort, ni de me faire affront, en louant les choses louables; & l'on sent dans tout ce qu'il dit la confiance d'un homme droit & sûr de lui-même, qui tire de son propre coeur l'approbation qu'il ne cherchoit autrefois que dans mes regards. Je trouve aussi que l'usage du monde & l'expérience lui ont ôté ce ton dogmatique & tranchant qu'on prend dans le cabinet; qu'il est moins prompt à juger les hommes depuis qu'il en a beaucoup observé, moins pressé d'établir des propositions universelles depuis qu'il a tant vu d'exceptions & qu'en général l'amour de la vérité l'a guéri de l'esprit de systeme; de sorte qu'il est devenu [45] moins brillant & plus raisonnable & qu'on s'instruit beaucoup mieux avec lui depuis qu'il n'est plus si savant.


Sa figure est changée aussi & n'est pas moins bien; sa démarche est plus assurée; sa contenance est plus libre, son port est plus fier: il a rapporté de ses campagnes un certain air martial qui lui sied d'autant mieux, que son geste, vif & prompt quand il s'anime, est d'ailleurs plus grave & plus posé qu'autrefois. C'est un marin dont l'attitude est flegmatique & froide & le parler bouillant & impétueux. A trente ans passés son visage est celui de l'homme dans sa perfection & joint au feu de la jeunesse la majesté de l'âge mûr. Son teint n'est pas reconnaissable; il est noir comme un More & de plus fort marqué de la petite vérole. Ma chére, il te faut tout dire: ces marques me font quelque peine à regarder , & je me surprends souvent à les regarder malgré moi.


Je crois m'apercevoir que, si je l'examine, il n'est pas moins attentif à m'examiner. après une si longue absence, il est naturel de se considérer mutuellement avec une sorte de curiosité; mais si cette curiosité semble tenir de l'ancien empressement, quelle différence dans la maniere aussi bien que dans le motif! Si nos regards se rencontrent moins souvent, nous nous regardons avec plus de liberté. Il semble que nous ayons une convention tacite pour nous considérer alternativement. Chacun sent, pour ainsi dire, quand c'est le tour de l'autre & détourne les yeux à son tour. Peut-on revoir sans plaisir, quoique l'émotion n'y soit plus, ce qu'on aima si tendrement autrefois & qu'on aime si purement [46] aujourd'hui ? Qui sait si l'amour-propre ne cherche point à justifier les erreurs passées ? Qui sait si chacun des deux, quand la passion cesse de l'aveugler, n'aime point encore à se dire: Je n'avais pas trop mal choisi ? Quoi qu'il en soit, je te le répete sans honte, je conserve pour lui des sentimens tres doux qui dureront autant que ma vie. Loin de me reprocher ces sentiments, je m'en applaudis; je rougirais de ne les avoir pas comme d'un vice de caractere , & de la marque d'un mauvais coeur. Quant à lui, j'ose croire qu'après la vertu je suis ce qu'il aime le mieux au monde. Je sens qu'il s'honore de mon estime; je m'honore à mon tour de la sienne & mériterai de la conserver. Ah! si tu voyais avec quelle tendresse il caresse me enfans, si tu savois quel plaisir il prend à parler de toi, cousine, tu connaîtrais que je lui suis encore chere.


Ce qui redouble ma confiance dans l'opinion que nous avons toutes deux de lui, c'est que M. de Wolmar la partage & qu'il en pense par lui-même, depuis qu'il l'a vu, tout le bien que nous lui en avions dit. Il m'en a beaucoup parlé ces deux soirs, en se félicitant du parti qu'il a pris & me faisant la guerre de ma résistance. Non, me disait-il hier, nous ne laisserons point un si honnête homme en doute sur lui-même; nous lui apprendrons à mieux compter sur sa vertu; & peut-être un jour jouirons-nous avec plus d'avantage que vous ne pensez du fruit des soins que nous allons prendre. Quant à présent, je commence déjà par vous dire que son caractere me plaît & que je l'estime sur-tout par un côté dont il ne se doute guere, savoir la [47] froideur qu'il a vis-à-vis de moi. Moins il me témoigne d'amitié , plus il m'en inspire; je ne saurais vous dire combien je craignais d'en être caressé. C'étoit la premiere épreuve que je lui destinais. Il doit s'en présenter une seconde *[*La lettre où il étoit question de cette seconde épreuve a été supprimée; mais j'aurai soin d'en parler dans l'occasion.] sur laquelle je l'observerai; après quoi je ne l'observerai plus. Pour celle-ci, lui dis-je, elle ne prouve autre chose que la franchise de son caractere; car jamais il ne peut se résoudre autrefois à prendre un air soumis & complaisant avec mon pere, quoiqu'il y eût un si grand intérêt & que je l'en eusse instamment prié . Je vis avec douleur qu'il s'ôtoit cette unique ressource & ne pus lui savoir mauvais gré de ne pouvoir être faux en rien.Le cas est bien différent, reprit mon mari; il y a entre votre pere & lui une antipathie naturelle fondée sur l'opposition de leurs maximes. Quant à moi, qui n'ai ni systemes ni préjugés, je suis sûr qu'il ne me hait point naturellement. Aucun homme ne me hait; un homme sans passion ne peut inspirer d'aversion à personne; mais je lui ai ravi son bien, il ne me le pardonnera pas sitôt. Il ne m'en aimera que plus tendrement, quand il sera parfaitement convaincu que le mal que je lui ai fait ne m'empêche pas de le voir de bon oeil. S'il me caressoit à présent, il seroit un fourbe ; s'il ne me caressoit jamais, il seroit un monstre.


Voilà, ma Claire, à quoi nous en sommes; & je commence à croire que le Ciel bénira la droiture de nos coeurs & les intentions bienfaisantes de mon mari. Mais je suis [48] bien bonne d'entrer dans tous ces détails : tu ne mérites pas que j'aie tant de plaisir à m'entretenir avec toi: j'ai résolu de ne te plus rien dire; & si tu veux en savoir davantage, viens l'apprendre.


P.S. Il faut pourtant que je te dise encore ce qui vient de se passer au sujet de cette lettre. Tu sais avec quelle indulgence M. de Wolmar reçut l'aveu tardif que ce retour imprévu me força de lui faire. Tu vis avec quelle douceur il sut essuyer mes pleurs & dissiper ma honte . Soit que je ne lui eusse rien appris, comme tu l'as assez raisonnablement conjecturé, soit qu'en effet il fût touché d'une démarche qui ne pouvoit être dictée que par le repentir, non seulement il a continué de vivre avec moi comme auparavant, mais il semble avoir redoublé de soins, de confiance, d'estime & vouloir me dédommager à force d'égards de la confusion que cet aveu m'a coûté. Ma cousine, tu connais mon coeur; juge de l'impression qu'y fait une pareille conduite!


Sitôt que je le vis résolu à laisser venir notre ancien maître , je résolus de mon côté de prendre contre moi la meilleure précaution que je pusse employer; ce fut de choisir mon mari même pour mon confident, de n'avoir aucun entretien particulier qui ne lui fût rapporté & de n'écrire aucune lettre qui ne lui fût montrée. Je m'imposai même d'écrire chaque lettre comme s'il ne la devoit point voir & de la lui montrer ensuite. Tu trouveras un article dans celle-ci qui m'est venu de cette maniere [49] & si je n'ai pu m'empêcher, en l'écrivant, de songer qu'il le verrait, je me rends le témoignage que cela ne m'y a pas fait changer un mot: mais quand j'ai voulu lui porter ma lettre il s'est moqué de moi & n'a pas eu la complaisance de la lire.


Je t'avoue que j'ai été un peu piquée de ce refus, comme s'il s'étoit défié de ma bonne foi. Ce mouvement ne lui a pas échappé: le plus franc & le plus généreux des hommes m'a bientôt rassurée. Avouez, m'a-t-il dit , que dans cette lettre vous avez moins parlé de moi qu'à l'ordinaire. J'en suis convenue. Etait-il séant d'en beaucoup parler pour lui montrer ce que j'en aurais dit ? Eh bien! a-t-il repris en souriant, j'aime mieux que vous parliez de moi davantage & ne point savoir ce que vous en direz. Puis il a poursuivi d'un ton plus sérieux : Le mariage est un état trop austere & trop grave pour supporter toutes les petites ouvertures de coeur qu'admet la tendre amitié. Ce dernier lien tempere quelquefois à propos l'extrême sévérité de l'autre & il est bon qu'une femme honnête & sage puisse chercher auprès d'une fidele amie les consolations, les lumieres & les conseils qu'elle n'oseroit demander à son mari sur certaines matieres. Quoique vous ne disiez jamais rien entre vous dont vous n'aimassiez à m'instruire, gardez-vous de vous en faire une loi, de peur que ce devoir ne devienne une gêne & que vos confidences n'en soient moins douces en devenant plus étendues. Croyez-moi, les épanchemens de l'amitié se retiennent devant un témoin, quel qu'il soit. [50] Il y a mille secrets que trois amis doivent savoir & qu'ils ne peuvent se dire que deux à deux. Vous communiquez bien les mêmes choses à votre amie & à votre époux, mais non pas de la même maniere; & si vous voulez tout confondre, il arrivera que vos lettres seront écrites plus à moi qu'à elle & que vous ne serez à votre aise ni avec l'un ni avec l'autre. C'est pour mon intérêt autant que pour le vôtre que je vous parle ainsi. Ne voyez-vous pas que vous craignez déjà la juste honte de me louer en ma présence ? Pourquoi voulez-vous nous ôter, à vous le plaisir de dire à votre amie combien votre mari vous est cher, à moi, celui de penser que dans vos plus secrets entretiens vous aimez à parler bien de lui ? Julie! Julie ! a-t-il ajouté en me serrant la main & me regardant avec bonté, vous abaisserez-vous à des précautions si peu dignes de ce que vous êtes & n'apprendrez-vous jamais à vous estimer votre prix?


Ma chére amie, j'aurais peine à dire comment s'y prend cet homme incomparable, mais je ne sais plus rougir de moi devant lui. Malgré que j'en aie, il m'éleve au-dessus de moi-même & je sens qu'à force de confiance il m'apprend à la mériter.




[51] LETTRE VIII. REPONSE DE MDE. D'ORBE A MDE. DE WOLMAR.


Comment, cousine, notre voyageur est arrivé & je ne l'ai pas vu encore à mes pieds chargé des dépouilles de l'Amérique ? Ce n'est pas lui, je t'en avertis, que j'accuse de ce délai; car je sais qu'il lui dure autant qu'à moi: mais je vois qu'il n'a pas aussi bien oublié que tu dis son ancien métier d'esclave & je me plains moins de sa négligence que de ta tyrannie. Je te trouve aussi fort bonne de vouloir qu'une prude grave & formaliste comme moi fasse les avances & que toute affaire cessante, je coure baiser un visage noir & crotu, *[*Marqué de petite vérole. Terme du pays.] qui a passé quatre fois sous le soleil & vu le pays des épices! Mais tu me fais rire sur-tout quand tu te presses de gronder de peur que je ne gronde la premiere. Je voudrois bien savoir de quoi tu te mêles. C'est mon métier de quereller; j'y prends plaisir, je m'en acquitte à merveille & cela me va très-bien; mais toi, tu y est gauche on ne peut davantage & ce n'est point du tout ton fait. En revanche, si tu savois combien tu as de grâce à avoir tort , combien ton air confus & ton oeil suppliant te rendent charmante, au lieu de gronder tu passerois ta vie à demander pardon, sinon par devoir, au moins par coquetterie.


[52] Quant à présent, demande-moi pardon de toutes manieres. Le beau projet que celui de prendre son mari pour son confident & l'obligeante précaution pour une aussi sainte amitié que la nôtre! Amie injuste & femme pusillanime! à qui te fieras-tu de ta vertu sur la terre, si tu te défies de tes sentiments & des miens ? Peux-tu, sans nous offenser toutes deux, craindre ton coeur & mon indulgence dans les noeuds sacrés où tu vis ? J'ai peine à comprendre comment la seule idée d'admettre un tiers dans les secrets caquetages de deux femmes ne t'a pas révoltée. Pour moi, j'aime fort à babiller à mon aise avec toi; mais si je savois que l'oeil d'un homme eût jamais fureté mes lettres, je n'aurais plus de plaisir à t'écrire; insensiblement la froideur s'introduiroit entre nous avec la réserve & nous ne nous aimerions plus que comme deux autres femmes. Regarde à quoi nous exposoit ta sotte défiance, si ton mari n'eût été plus sage que toi.


Il a tres prudemment fait de ne vouloir point lire ta lettre . Il en eût peut-être été moins content que tu n'espérais & moins que je ne le suis moi-même, à qui l'état où je t'ai vue apprend à mieux juger de celui où je te vois. Tous ces sages contemplatifs, qui ont passé leur vie à l'étude du coeur humain, en savent moins sur les vrais signes de l'amour que la plus bornée des femmes sensibles . M. de Wolmar auroit d'abord remarqué que ta lettre entiere est employée à parler de notre ami & n'auroit point vu l'apostille où tu n'en dis pas un mot. Si tu avais écrit cette apostille, il y a dix ans, mon enfant, je ne sais comment tu aurais fait, mais [53] l'ami y seroit toujours rentré par quelque coin, d'autant plus que le mari ne la devoit point voir.


M. de Wolmar auroit encore observé l'attention que tu as mise à examiner son hôte & le plaisir que tu prends à le décrire; mais il mangeroit Aristote & Platon avant de savoir qu'on regarde son amant & qu'on ne l'examine pas. Tout examen exige un sang-froid qu'on n'a jamais en voyant ce qu'on aime.


Enfin il s'imagineroit que tous ces changemens que tu as observés seroient échappés à une autre; & moi j'ai bien peur au contraire d'en trouver qui te seront échappés. Quelque différent que ton hôte soit de ce qu'il était, il changeroit davantage encore, que, si ton coeur n'avoit point changé, tu le verrais toujours le même. Quoi qu'il en soit, tu détournes les yeux quand il te regarde : c'est encore un fort bon signe. Tu les détournes, cousine ? Tu ne les baisses donc plus ? Car suremen tu n'as pas pris un mot pour l'autre. Crois-tu que notre sage eût aussi remarqué cela?


Une autre chose tres capable d'inquiéter un mari, c'est je ne sais quoi de touchant & d'affectueux qui reste dans ton langage au sujet de ce qui te fut cher. En te lisant, en t'entendant parler, on a besoin de te bien connoître pour ne pas se tromper à tes sentiments; on a besoin de savoir que c'est seulement d'un ami que tu parles, ou que tu parles ainsi de tous tes amis; mais quant à cela, c'est un effet naturel de ton caractere, que ton mari connaît trop bien pour s'en alarmer. Le moyen que dans un coeur si tendre la pure amitié n'ait pas encore un peu l'air de l'amour ? Ecoute, [54] cousine: tout ce que je te dis doit bien te donner du courage, mais non de la témérité. Tes progres sont sensibles & c'est beaucoup. Je ne comptais que sur ta vertu & je commence à compter aussi sur ta raison: je regarde à présent ta guérison sinon comme parfaite, au moins comme facile & tu en as précisément assez fait pour te rendre inexcusable si tu n'acheves pas.


Avant d'être à ton apostille, j'avais déjà remarqué le petit article que tu as eu la franchise de ne pas supprimer ou modifier en songeant qu'il seroit vu de ton mari. Je suis sûre qu'en le lisant il eût, s'il se pouvait, redoublé pour toi d'estime; mais il n'en eût pas été plus content de l'article. En général, ta lettre étoit tres propre à lui donner beaucoup de confiance en ta conduite , & beaucoup d'inquiétude sur ton penchant. Je t'avoue que ces marques de petite vérole, que tu regardes tant, me font peur; & jamais l'amour ne s'avisa d'un plus dangereux fard. Je sais que ceci ne seroit rien pour une autre; mais, cousine, souviens-t'en toujours, celle que la jeunesse & la figure d'un amant n'avoient pu séduire se perdit en pensant aux maux qu'il avoit soufferts pour elle. Sans doute le Ciel a voulu qu'il lui restât des marques de cette maladie pour exercer ta vertu & qu'il ne t'en restât pas pour exercer la sienne.


Je reviens au principal sujet de ta lettre: tu sais qu'à celle de notre ami j'ai volé; le cas étoit grave. Mais à présent si tu savois dans quel embarras m'a mis cette courte absence & combien j'ai d'affaires à la fois, tu sentirais l'impossibilité où je suis de quitter derechef ma maison, sans m'y donner [55] de nouvelles entraves & me mettre dans la nécessité d'y passer encore cet hiver, ce qui n'est pas mon compte ni le tien. Ne vaut-il pas mieux nous priver de nous voir deux ou trois jours à la hâte & nous rejoindre six mois plus tôt ? Je pense aussi qu'il ne sera pas inutile que je cause en particulier & un peu à loisir avec notre philosophe, soit pour sonder & raffermir son coeur, soit pour lui donner quelques avis utiles sur la maniere dont il doit se conduire avec ton mari & même avec toi; car je n'imagine pas que tu puisses lui parler bien librement là-dessus & je vois par ta lettre même qu'il a besoin de conseil. Nous avons pris une si grande habitude de le gouverner, que nous sommes un peu responsables de lui à notre propre conscience; & jusqu'à ce que sa raison soit entierement libre, nous y devons suppléer. Pour moi, c'est un soin que je prendrai toujours avec plaisir; car il a eu pour mes avis des déférences coûteuses que je n'oublierai jamais & il n'y a point d'homme au monde, depuis que le mien n'est plus, que j'estime & que j'aime autant que lui. Je lui réserve aussi pour son compte le plaisir de me rendre ici quelques services.


J'ai beaucoup de papiers mal en ordre qu'il m'aidera à débrouiller & quelques affaires épineuses où j'aurai besoin à mon tour de ses lumieres & de ses soins. Au reste, je compte ne le garder que cinq ou six jours tout au plus & peut-être te le renverrai-je des le lendemain; car j'ai trop de vanité pour attendre que l'impatience de s'en retourner le prenne & l'oeil trop bon pour m'y tromper.


Ne manque donc pas, sitôt qu'il sera remis, de me l'envoyer, [56] c'est-à-dire de le laisser venir, ou je n'entendrai pas raillerie. Tu sais bien que si je ris quand je pleure & n'en suis pas moins affligée, je ris aussi quand je gronde & n'en suis pas moins en colere . Si tu es bien sage & que tu fasses les choses de bonne grâce, je te promets de t'envoyer avec lui un joli petit présent qui te fera plaisir & tres grand plaisir; mais si tu me fais languir, je t'avertis que tu n'auras rien.


P.S. A propos, dis-moi, notre marin fume-t-il ? Jure-t-il ? Boit-il de l'eau-de-vie ? Porte-t-il un grand sabre ? A-t-il la mine d'un flibustier ? Mon Dieu! que je suis curieuse de voir l'air qu'on a quand on revient des antipodes!




LETTRE IX. DE MDE. D'ORBE A MDE. DE WOLMAR.


Tiens, cousine, voilà ton esclave que je te renvoie. J'en ai fait le mien durant ces huit jours & il a porté ses fers de si bon coeur qu'on voit qu'il est tout fait pour servir. Rends-moi grâce de ne l'avoir pas gardé huit autres jours encore; car, ne t'en déplaise, si j'avais attendu qu'il fût prêt à s'ennuyer avec moi, j'aurais pu ne pas le renvoyer sitôt. Je l'ai donc gardé sans scrupule; mais j'ai eu celui de n'oser le loger dans ma maison. Je me suis senti quelquefois cette [57] fierté d'âme qui dédaigne les serviles bienséances & sied si bien à la vertu. J'ai été plus timide en cette occasion sans savoir pourquoi; & tout ce qu'il y a de sûr, c'est que je serais plus portée à me reprocher cette réserve qu'à m'en applaudir.


Mais toi, sais-tu bien pourquoi notre ami s'enduroit si paisiblement ici ? Premierement, il étoit avec moi & je prétends que c'est déjà beaucoup pour prendre patience . Il m'épargnoit des tracas & me rendoit service dans mes affaires; un ami ne s'ennuie point à cela. Une troisieme chose que tu as déjà devinée, quoique tu n'en fasses pas semblant, c'est qu'il me parloit de toi; & si nous ôtions le tems qu'à duré cette causerie de celui qu'il a passé ici, tu verrais qu'il m'en est fort peu resté pour mon compte. Mais quelle bizarre fantaisie de s'éloigner de toi pour avoir le plaisir d'en parler ? Pas si bizarre qu'on diroit bien. Il est contraint en ta présence; il faut qu'il s'observe incessamment; la moindre indiscrétion deviendroit un crime & dans ces momens dangereux le seul devoir se laisse entendre aux coeurs honnêtes: mais loin de ce qui nous fut cher, on se permet d'y songer encore. Si l'on étouffe un sentiment devenu coupable, pourquoi se reprocherait-on de l'avoir eu tandis qu'il ne l'étoit point ? Le doux souvenir d'un bonheur qui fut légitime peut-il jamais être criminel ? Voilà, je pense, un raisonnement qui t'iroit mal, mais qu'après tout il peut se permettre. Il a recommencé pour ainsi dire la carriere de ses anciennes amours. Sa premiere jeunesse s'est écoulée une seconde fois dans nos entretiens. Il me renouveloit toutes ses confidences; il rappeloit [58] ces tems heureux où il lui étoit permis de t'aimer; il peignoit à mon coeur les charmes d'une flamme innocente. Sans doute il les embellissait.


Il m'a peu parlé de son état présent par rapport à toi & ce qu'il m'en a dit tient plus du respect & de l'admiration que de l'amour; en sorte que je le vois retourner, beaucoup plus rassurée sur son coeur que quand il est arrivé. Ce n'est pas qu'aussitôt qu'il est question de toi l'on n'aperçoive au fond de ce coeur trop sensible un certain attendrissement que l'amitié seule, non moins touchante, marque pourtant d'un autre ton; mais j'ai remarqué depuis long-tems que personne ne peut ni te voir ni penser à toi de sang-froid; & si l'on joint au sentiment universel que ta vue inspire le sentiment plus doux qu'un souvenir ineffaçable a dû lui laisser, on trouvera qu'il est difficile & peut-être impossible qu'avec la vertu la plus austere il soit autre chose que ce qu'il est. Je l'ai bien questionné, bien observé, bien suivi; je l'ai examiné autant qu'il m'a été possible: je ne puis bien lire dans son ame, il n'y lit pas mieux lui-même; mais je puis te répondre au moins qu'il est pénétré de la force de ses devoirs & des tiens & que l'idée de Julie méprisable & corrompue lui feroit plus d'horreur à concevoir que celle de son propre anéantissement. Cousine, je n'ai qu'un conseil à te donner & je te prie d'y faire attention; évite les détails sur le passé & je te réponds de l'avenir.


Quant à la restitution dont tu me parles, il n'y faut plus songer. après avoir épuisé toutes les raisons imaginables, [59] je l'ai prié, pressé, conjuré, boudé, baisé, je lui ai pris les deux mains, je me serais mise à genoux s'il m'eût laissée faire: il ne m'a pas même écoutée; il a poussé l'humeur & l'opiniâtreté jusqu'à jurer qu'il consentiroit plutôt à ne te plus voir qu'à se dessaisir de ton portrait. Enfin, dans un transport d'indignation, me le faisant toucher attaché sur son coeur: Le voilà, m'a-t-il dit d'un ton si ému qu'il en respiroit à peine, le voilà ce portrait, le seul bien qui me reste & qu'on m'envie encore! Soyez sûre qu'il ne me sera jamais arraché qu'avec la vie. Crois-moi, cousine, soyons sages & laissons-lui le portrait. Que t'importe au fond qu'il lui demeure ? Tant pis pour lui s'il s'obstine à le garder.


Après avoir bien épanché & soulagé son coeur, il m'a paru assez tranquille pour que je pusse lui parler de ses affaires. J'ai trouvé que le tems & la raison ne l'avoient point fait changer de systeme & qu'il bornoit toute son ambition à passer sa vie attaché à Milord Edouard. Je n'ai pu qu'approuver un projet si honnête , si convenable à son caractere & si digne de la reconnaissance qu'il doit à des bienfaits sans exemple. Il m'a dit que tu avais été du même avis, mais que M . de Wolmar avoit gardé le silence. Il me vient dans la tête une idée: à la conduite assez singuliere de ton mari , & à d'autres indices, je soupçonne qu'il a sur notre ami quelque vue secrete qu'il ne dit pas. Laissons-le faire & fions-nous à sa sagesse: la maniere dont il s'y prend prouve assez que, si ma conjecture est juste, il ne médite rien que d'avantageux à celui pour lequel il prend tant de soins.


[60] Tu n'as pas mal décrit sa figure & ses manieres & c'est un signe assez favorable que tu l'aies observé plus exactement que je n'aurais cru; mais ne trouves-tu pas que ses longues peines & l'habitude de les sentir ont rendu sa physionomie encore plus intéressante qu'elle n'étoit autrefois ? Malgré ce que tu m'en avais écrit, je craignais de lui voir cette politesse maniérée, ces façons singeresses, qu'on ne manque jamais de contacter à Paris & qui, dans la foule des riens dont on y remplit une journée oisive, se piquent d'avoir une forme plutôt qu'une autre. Soit que ce vernis ne prenne pas sur certaines ames, soit que l'air de la mer l'ait entierement effacé, je n'en ai pas apperçu la moindre trace & dans tout l'empressement qu'il m'a témoigné, je n'ai vu que le désir de contenter son coeur. Il m'a parlé de mon pauvre mari; mais il aimoit mieux le pleurer avec moi que me consoler & ne m'a point débité là-dessus de maximes galantes. Il a caressé ma fille; mais, au lieu de partager mon admiration pour elle, il m'a reproché comme toi ses défauts & s'est plaint que je la gâtais. Il s'est livré avec zele à mes affaires & n'a presque été de mon avis sur rien. Au surplus, le grand air m'auroit arraché les yeux qu'il ne se seroit pas avisé d'aller fermer un rideau; je me serais fatiguée à passer d'une chambre à l'autre qu'un pan de son habit galamment étendu sur sa main ne seroit pas venu à mon secours. Mon éventail resta hier une grande seconde à terre sans qu'il s'élançât du bout de la chambre comme pour le retirer du feu. Les matins, avant de me venir voir, il n'a pas envoyé une seule fois [61] savoir de mes nouvelles. A la promenade il n'affecte point d'avoir son chapeau cloué sur sa tête, pour montrer qu'il sait les bons airs.*[*A Paris on se pique sur-tout de rendre la société commode & facile & c'est dans une foule de regles de cette importance qu'on y fait consister cette facilité. Tout est usages & loix dans la bonne compagnie. Tous ces usages naissent & passent comme un éclair. Le savoir-vivre consiste à se tenir toujours au guet; à les saisir au passage, à les affecter, a montrer qu'on fait celui du jour. Le tout pour être simple. ] A table, je lu ai demandé souvent sa tabatiere qu'il n'appelle pas sa boîte; toujours il me l'a présentée avec la main, jamais sur une assiette comme un laquais; il n'a pas manqué de boire à ma santé deux fois au moins par repas & je parie que s'il nous restoit cet hiver, nous le verrions, assis avec nous autour du feu, se chauffer en vieux bourgeois. Tu ris, cousine; mais montre-moi un des nôtres fraîchement venu de Paris qui ait conservé cette bonhomie. Au reste, il me semble que tu dois trouver notre philosophe empiré dans un seul point; c'est qu'il s'occupe un peu plus des gens qui lui parlent, ce qui ne peut se faire qu'à ton préjudice; sans aller pourtant, je pense, jusqu'à le raccommoder avec Madame Belon. Pour moi, je le trouve mieux en ce qu'il est plus grave & plus sérieux que jamais. Ma mignonne, garde-le-moi bien soigneusement jusqu'à mon arrivée. Il est précisément comme il me le faut, pour avoir le plaisir de le désoler tout le long du jour.


Admire ma discrétion; je ne t'ai rien dit encore du présent que je t'envoye & qui t'en promet bientôt un autre : [62] mais tu l'as reçu avant que d'ouvrir ma lettre ; & toi qui sais combien j'en suis idolâtre & combien j'ai raison de l'être, toi dont l'avarice étoit si en peine de ce présent, tu conviendras que je tins plus que je n'avais promis. Ah! la pauvre petite! au moment où tu lis ceci elle est déjà dans tes bras: elle est plus heureuse que sa mere; mais dans deux mois je serai plus heureuse qu'elle, car je sentirai mieux mon bonheur. Hélas! chére cousine, ne m'as-tu pas déjà tout entiere ? Où tu es, où est ma fille, que manque-t-il encore de moi ? La voilà, cette aimable enfant; reçois-la comme tienne ; je te la cede, je te la donne; je résigne entes mais le pouvoir maternel; corrige mes fautes, charge-toi des soins dont je m'acquitte si mal à ton gré; sais des aujourd'hui la mere de celle qui doit être ta bru & pour me la rendre plus chére encore, fais-en, s'il se peut, une autre Julie. Elle te ressemble déjà de visage; à son humeur j'augure qu'elle se grave & prêcheuse; quand tu auras corrigé les caprices qu'on m'accuse d'avoir fomentés, tu verras que ma fille se donnera les airs d'être ma cousine; mais, plus heureuse, elle aura moins de pleurs à verser & moins de combats à rendre . Si le Ciel lui eût conservé le meilleur des peres, qu'il eût été loin de gêner ses inclinations & que nous serons loin de les gêner nous-mêmes! Avec quel charme je les vois déjà s'accorder avec nos projets! Sais-tu bien qu'elle ne peut déjà plus se passer de son petit mali & que c'est en partie pour cela que je te la renvoie ? J'eus hier avec elle une conversation dont notre ami se mouroit de rire. Premierement, elle n'a pas le [36sic. 63] moindre regret de me quitter, moi qui suis toute la journée sa tres humble servante & ne puis résister à rien de ce qu'elle veut; & toi, qu'elle craint & qui lui dis Non vingt fois le jour, tu es la petite maman par excellence, qu'on va chercher avec joie & dont on aime mieux les refus que tous mes bonbons. Quand je lui annonçai que j'allois te l'envoyer, elle eut les transports que tu peux penser; mais, pour l'embarrasser, j'ajoutai que tu m'enverrois à sa place le petit mali & ce ne fut plus son compte. Elle me demanda tout interdite ce que j'en voulois faire; je répondis que je voulois le prendre pour moi; elle fit la mine. Henriette, ne veux-tu pas bien me le céder, ton petit mali?Non, dit-elle assez sechement. Non ? Mais si je ne veux pas te le céder non plus, qui nous accordera?Maman, ce sera la petite maman.J'aurai donc la préférence, car tu sais qu'elle veut tout ce que je veux.Oh! la petite maman ne veut jamais que la raison.Comment, mademoiselle, n'est-ce pas la même chose ? La rusée se mit à sourire. Mais encore, continuai-je, par quelle raison ne me donnerait-elle pas le petit mali?Parce qu'il ne vous convient pas & pourquoi ne me conviendrait-il pas ? Autre sourire aussi malin que le premier: Parle franchement, est-ce que tu me trouves trop vieille pour lui?Non, maman, mais il est trop jeune pour vous. .. Cousine, un enfant de sept ans !. .. En vérité, si la tête ne m'en tournoit pas, il faudroit qu'elle m'eût déjà tourné . Je m'amusai à la provoquer encore. Ma chére Henriette, lui dis-je en prenant mon sérieux, je t'assure qu'il ne te [64] convient pas non plus.Pourquoi donc ? s'écria-t-elle d'un air alarmé.C'est qu'il est trop étourdi pour toi.Oh! maman, n'est-ce que cela ? Je le rendrai sage.& si par malheur il te rendoit folle?Ah! ma bonne maman, que j'aimerois à vous ressembler!Me ressembler, impertinente?Oui, maman: vous dites toute la journée que vous êtes folle de moi; eh bien! moi, je serai folle de lui: voilà tout. Je sais que tu n'approuves pas ce joli caquet & que tu sauras bientôt le modérer. Je ne veux pas non plus le justifier, quoiqu'il m'enchante, mais te montrer seulement que ta fille aime déjà bien son petit mali & que, s'il a deux ans de moins qu'elle, elle ne sera pas indigne de l'autorité que lui donne le droit d'aînesse. Aussi bien je vois, par l'opposition de ton exemple & du mien à celui de ta pauvre mere, que, quand la femme gouverne, la maison n'en vas pas plus mal. Adieu, ma bien-aimée; adieu, ma chére inséparable; compte que le tems approche & que les vendanges ne se feront pas sans moi.




[65] LETTRE X. DE SAINT PREUX A MILORD EDOUARD.


Que de plaisirs trop tard connus je goûte depuis trois semaines! La douce chose de couleur ses jours dans le sein d'une tranquille amitié, à l'abri de l'orage des passions impétueuses! Milord, que c'est un spectacle agréable & touchant que celui d'une maison simple & bien réglée ou regnent l'ordre, la paix, l'innocence ; où l'on voit réuni sans appareil, sans éclat, tout ce qui répond à la véritable destination de l'homme! La campagne, la retraite, le repos, la saison, la vaste plaine d'eau qui s'offre à mes yeux, le sauvage aspect des montagnes, tout me rappelle ici ma délicieuse île de Tinian. je crois voir accomplir les voeux ardens que j'y formai tant de fois. J'y mene une vie de mon goût, j'y trouve une société selon mon coeur. Il ne manque en ce lieu que deux personnes pour que tout mon bonheur y soit rassemblé & j'ai l'espoir de les y voir bientôt.


En attendant que vous & Madame d'Orbe veniez mettre le comble aux plaisirs si doux & si purs que j'apprends à goûter où je suis, je veux vous en donner idée par le détail d'une économie domestique qui annonce la félicité des maîtres de la maison & la fait partager à ceux qui l'habitent. J'espere, sur le projet qui vous occupe, que mes réflexions pourront un jour avoir leur usage & cet espoir sert encore à les exciter.


[66] Je ne vous décrirai point la maison de Clarens. Vous la connaissez; vous savez si elle est charmante, si elle m'offre des souvenirs intéressants, si elle doit m'être chére & par ce qu'elle me montre & par ce qu'elle me rappelle. Madame de Wolmar en préfere avec raison le séjour à celui d'Etange, château magnifique & grand, mais vieux, triste, incommode & qui n'offre dans ses environs rien de comparable à ce qu'on voit autour de Clarens.


Depuis que les maîtres de cette maison y ont fixé leur demeure, ils en ont mis à leur usage tout ce qui ne servoit qu'à l'ornement; ce n'est plus une maison faite pour être vue, mais pour être habitée. Ils ont bouché de longues enfilades pour changer des portes mal situées; ils ont coupé de trop grandes pieces pour avoir des logemens mieux distribués. A des meubles anciens & riches, ils en ont substitué de simples & de commodes. Tout y est agréable & riant, tout y respire l'abondance & la propreté, rien n'y sent la richesse & le luxe. Il n'y a pas une chambre où l'on ne se reconnaisse à la campagne & où l'on ne retrouve toutes les commodités de la ville. Les mêmes changemens se font remarquer au dehors. La basse-cour a été agrandie aux dépens des remises. A la place d'un vieux billard délabré l'on a fait un beau pressoir , & une laiterie où logeoient des paons criards dont on s'est défait. Le potager étoit trop petit pour la cuisine ; on en a fait du parterre un second, mais si propre & si bien entendu, que ce parterre ainsi travesti plaît à l'oeil plus qu'auparavant. Aux tristes ifs qui couvroient les murs ont été substitués de bons espaliers: Au lieu de l'inutile marronnier d'Inde, de jeunes [67] mûriers noirs commencent à ombrager la cour; & l'on a planté deux rangs de noyers jusqu'au chemin, à la place des vieux tilleuls qui bordoient l'avenue. Partout on a substitué l'utile à l'agréable & l'agréable y a presque toujours gagné. Quant à moi, du moins, je trouve que le bruit de la basse-cour, le chant des coqs, le mugissement du bétail, l'attelage des chariots, les repas des champs, le retour des ouvriers; & tout l'appareil de l'économie rustique, donnent à cette maison un air plus champêtre, plus vivant, plus animé , plus gai, je ne sais quoi qui sent la joie & le bien-être, qu'elle n'avoit pas dans sa morne dignité.


Leurs terres ne sont pas affermées, mais cultivées par leurs soins; & cette culture fait une grande partie de leurs occupations, de leurs biens & de leurs plaisirs . La baronnie d'Etange n'a que des prés, des champs & du bois; mais le produit de Clarens est en vignes, qui font un objet considérable; & comme la différence de la culture y produit un effet plus sensible que dans les blés, c'est encore une raison d'économie pour avoir préféré ce dernier séjour. Cependant ils vont presque tous les ans faire les moissons à leur terre & M. de Wolmar y va seul assez fréquemment. Ils ont pour maxime de tirer de la culture tout ce qu'elle peut donner , non pour faire un plus grand gain, mais pour nourrir plus d'hommes. M. de Wolmar prétend que la terre produit à proportion du nombre des bras qui la cultivent: mieux cultivée, elle rend davantage; cette surabondance de production donne de quoi la cultiver mieux encore; plus on y met d'hommes & de bétail, plus elle fournit d'excédent à leur entretien. On ne sait , [68] dit-il, où peut s'arrêter cette augmentation continuelle & réciproque de produit & de cultivateurs. Au contraire, les terrains négligés perdent leur fertilité: moins un pays produit d'hommes , moins il produit de denrées; c'est le défaut d'habitans qui l'empêche de nourrir le peu qu'il en a & dans toute contrée qui se dépeuple on doit tôt ou tard mourir de faim.


Ayant donc beaucoup de terres & les cultivant toutes avec beaucoup de soin, il leur faut, outre les domestiques de la basse-cour, un grand nombre d'ouvriers à la journée: ce qui leur procure le plaisir de faire subsister beaucoup de gens sans s'incommoder. Dans le choix de ces journaliers, ils préferent toujours ceux du pays & les voisins aux étrangers & aux inconnus. Si l'on perd quelque chose à ne pas prendre toujours les plus robustes, on le regagne bien par l'affection que cette préférence inspire à ceux qu'on choisit , par l'avantage de les avoir sans cesse autour de soi & de pouvoir compter sur eux dans tous les tems, quoiqu'on ne les paye qu'une partie de l'année.


Avec tous ces ouvriers, on fait toujours deux prix. L'un est le prix de rigueur & de droit, le prix courant du pays, qu'on s'oblige à leur payer pour les avoir employés. L'autre, un peu plus fort, est un prix de bénéficence, qu'on ne leur paye qu'autant qu'on est content d'eux; & il arrive presque toujours que ce qu'ils font pour qu'on le soit vaut mieux que le surplus qu'on leur donne. Car M. de Wolmar est integre & sévere & ne laisse jamais dégénérer en coutume & en abus les institutions de faveur & de grâces. Ces ouvriers ont des surveillans qui les animent & les observent. Ces surveillans [69] sont les gens de la basse-cour, qui travaillent eux-mêmes & sont intéressés au travail des autres par un petit denier qu'on leur accorde, outre leurs gages, sur tout ce qu'on recueille par leurs soins. De plus M. de Wolmar les visite lui-même presque tous les jours, souvent plusieurs fois le jour & sa femme aime à être de ces promenades . Enfin, dans le tems des grands travaux, Julie donne toutes les semaines vingt batz *[*Petite monnie du pays. ] de gratification à celui de tous les travailleurs , journaliers ou valets indifféremment, qui, durant ces huit jours, a été le plus diligent au jugement du maître . Tous ces moyens d'émulation qui paraissent dispendieux , employés avec prudence & justice, rendent insensiblement tout le monde laborieux, diligent & rapportent enfin plus qu'ils ne coûtent: mais comme on n'en voit le profit qu'avec de la constance & du tems, peu de gens savent & veulent s'en servir.


Cependant un moyen plus efficace encore, le seul auquel des vues économiques ne font point songer & qui est plus propre à Madame de Wolmar, c'est de gagner l'affection de ces bonnes gens en leur accordant la sienne . Elle ne croit point s'acquitter avec de l'argent des peines que l'on prend pour elle & pense devoir des services à quiconque lui en a rendu. Ouvriers, domestiques, tous ceux qui l'ont servie, ne fût-ce que pour un seul jour, deviennent tous ses enfans; elle prend part à leurs plaisirs, à leurs chagrins, à leur sort; elle s'informe de leurs affaires; leurs intérêts sont les siens; elle se charge de mille soins pour eux; elle leur donne des conseils; elle accommode leurs différends & ne leur marque [70] pas l'affabilité de son caractere par des paroles emmiellées & sans effet, mais par des services véritables & par de continuels actes de bonté . Eux, de leur côté, quittent tout à son moindre signe ; ils volent quand elle parle; son seul regard anime leur zele; en sa présence ils sont contents; en son absence ils parlent d'elle & s'animent à la servir. Ses charmes & ses discours font beaucoup; sa douceur , ses vertus, font davantage. Ah! milord, l'adorable & puissant empire que celui de la beauté bienfaisante!


Quant au service personnel des maîtres, ils ont dans la maison huit domestiques, trois femmes & cinq hommes, sans compter le valet de chambre du baron ni les gens de la basse-cour. Il n'arrive guere qu'on soit mal servi par peu de domestiques; mais on dirait, au zele de ceux-ci, que chacun, outre son service, se croit chargé de celui des sept autres & à leur accord, que tout se fait par un seul. On ne les voit