[J.M.GALLANAR=Éditeur]
JEAN
JACQUES ROUSSEAU
JULIE, OU LA NOUVELLE HELOISE.
LETTRES DE DEUX AMANS,
HABITANS
D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES ALPES.
RECUEILLIES
ET PUBLIEES PAR J. J. ROUSSEAU,
NOUVELLE
EDITION ORIGINALE, REVUE & CORRIGEE PAR L'EDITEUR.
TOME
SECOND.
LONDRES.
M.
DCC. LXXIV.
LETTRES
DE DEUX AMANS, HABITANS D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES
ALPES
CINQUIEME
PARTIE
[183]
LETTRE I. DE MILORD EDOUARD A SAINT PREUX.*[*Cette lettre paroit avoir
été écrite avant la reception de la précédente.]
Sors
de l'enfance, ami, réveille-toi. Ne livre point ta vie entiere au long
sommeil de la
raison. L'âge s'écoule, il ne t'en reste plus que pour être sage. A
trente ans passés, il est
tems de songer à soi; commence donc à rentrer en toi-même & sois
homme une fois avant
la mort.
Mon
cher, votre coeur vous en a long-tems imposé sur vos lumieres. Vous
avez voulu
philosopher avant d'en être capable; vous avez pris le sentiment pour
de la raison &
content d'estimer les choses par l'impression qu'elles vous ont faite,
vous avez toujours
ignoré leur véritable prix. Un coeur [184] droit est, je l'avoue, le
premier organe de la
vérité; celui qui n'a rien senti ne sait rien apprendre; il ne fait que
flotter d'erreurs en
erreurs; il n'acquiert qu'un vain savoir & de stériles
connoissances, parce que le vrai
rapport des choses à l'homme, qui est sa principale science, lui
demeure toujours caché.
Mais c'est se borner à la premiere moitié de cette science que de ne
pas étudier encore les
rapports qu'ont les choses entre elles, pour mieux juger de ceux
qu'elles ont avec nous.
C'est peu de connoître les passions humaines, si l'on n'en sait
apprécier les objets; & cette
seconde étude ne peut se faire que dans le calme de la méditation.
La jeunesse du sage est le tems de ses expériences, ses passions en sont les instrumens; mais après avoir appliqué son ame aux objets extérieurs pour les sentir, il la retire au dedans de lui pour les considérer, les comparer, les connoître. Voilà le cas où vous devez être plus que personne au monde. Tout ce qu'un coeur sensible peut éprouver de plaisirs & de peines a rempli le vôtre; tout ce qu'un homme peut voir, vos yeux l'ont vu. Dans un espace de douze ans vous avez épuisé tous les sentimens qui peuvent être épars dans une longue vie & vous avez acquis, jeune encore, l'expérience d'un vieillard. Vos premieres observations se sont portées sur des gens simples & sortant presque des mains de la nature, comme pour vous servir de piece de comparaison. Exilé dans la capitale du plus célebre peuple de l'univers, vous êtes sauté pour ainsi dire à l'autre extrémité: le génie supplée aux intermédiaires . Passé chez la seule nation [185] d'hommes qui reste parmi les troupeaux divers dont la terre est couverte, si vous n'avez pas vu régner les lois, vous les avez vues du moins exister encore; vous avez appris à quels signes on reconnoit cet organe sacré de la volonté d'un peuple & comment l'empire de la raison publique est le vrai fondement de la liberté. Vous avez parcouru tous les climats, vous avez vu toutes les régions que le soleil éclaire. Un spectacle plus rare & digne de l'oeil du sage, le spectacle d'une ame sublime & pure, triomphant de ses passions & régnant sur elle-même est celui dont vous jouissez. Le premier objet qui frappa vos regards est celui qui les frappe encore , & votre admiration pour lui n'est que mieux fondée après en avoir contemplé tant d'autres. Vous n'avez plus rien à sentir ni à voir qui mérite de vous occuper. Il ne vous reste plus d'objet à regarder que vous-même, ni de jouissance à goûter que celle de la sagesse. Vous avez vécu de cette courte vie; songez à vivre pour celle qui doit durer.
Vos
passions, dont vous fûtes long-tems l'esclave vous ont laissé vertueux.
Voilà toute
votre gloire; elle est grande, sans doute, mais soyez-en moins fier.
Votre force même est
l'ouvrage de votre foiblesse. Savez-vous ce qui vous a fait aimer
toujours la vertu? Elle a
pris à vos yeux la figure de cette femme adorable qui la représente si
bien , il seroit
difficile qu'une si chére image vous en laissât perdre le goût. Mais ne
l'aimerez-vous
jamais pour elle seule & n'irez-vous point au bien par vos propres
forces, comme Julie a
fait par les siennes? Enthousiaste oisif de ses vertus, vous
bornerez-vous [186] sans cesse à
les admirer , sans les imiter jamais? Vous parlez avec chaleur de la
maniere dont elle
remplit ses devoirs d'épouse & de mere; mais vous, quand
remplirez-vous vos devoirs
d'homme & d'ami à son exemple? Une femme a triomphé d'elle-même
& un philosophe a
peine à se vaincre! Voulez-vous donc n'être qu'un discoureur comme les
autres & vous
borner à faire de bons livres, au lieu de bonnes actions?*[*Non , ce
siecle de la philosophie
ne passera point sans avoir produit un vrai philosophe. J'en connois
un, un feul , j'en
conviens ; mais c'est beaucoup encore & pour comble de bonheur,
c'est dans mon pays
qu'il existe. L'oserai-je nommer ici , lui dont la véritable gloire est
d'avoir sçu rester peu
connu ? Savant & modeste Abauzit ; que votre sublime simplicité
pardonne à mon coeur
un zele qui n'a point votre nom pour objet. Non, ce n'est pas vous que
je veux faire
connoître à ce fiecle indigne de vous admirer; c'est Geneve que je veux
illustrer de votre
séjour : ce sont mes Concitoyens que je veux honorer de l'honneur
qu'ils vous rendent.
Heureux le pays où le mérite qui en est d'autant plus estime ! Heureux
le peuple où la
jeunesse altiere vient abaisser son ton dogmatique & rougir de son
vain savoir, devant la
docte ignorance du sage! Venerable & vertueux vieillard ! vous
n'aurez point été prôné
par les beaux esprits ; leurs bruyantes Academies n'auront point
retenti de vos eloges; au
lieu de déposer comme eux votre sagesse dans des livres , vous l'aurez
mise dans votre vie
pour l'exemple de la patrie que vous avez daigné vous choisir, que vous
aimez & qui vous
respecte. Vous avez vecu comme Socrate ; mais il mourut par la main de
ses Concitoyens &
vous etes chéri des vôtres.] Prenez-y garde , mon cher; il regne encore
dans vos lettres un
ton de mollesse & de langueur qui me déplaît & qui est bien
plus un reste de votre passion
qu'un effet de votre caractere . Je hais par-tout la foiblesse &
n'en veux point dans mon
ami. Il n'y a point de vertu sans force & le chemin du vice est la
[187] lâcheté. Osez-vous
bien compter sur vous avec un coeur sans courage? Malheureux! Si Julie
étoit foible, tu
succomberois demain & ne serois qu'un vil adultere. Mais te voilà
resté seul avec elle;
apprends à la connoître & rougis de toi.
J'espere
pouvoir bientôt vous aller joindre. Vous savez à quoi ce voyage est
destiné.
Douze ans d'erreurs & de troubles me rendent suspect à moi-même:
pour résister j'ai pu
me suffire, pour choisir il me faut les yeux d'un ami; & je me fais
un plaisir de rendre tout
commun entre nous, la reconnaissance aussi bien que l'attachement.
Cependant, ne vous y
trompez pas; avant de vous accorder ma confiance, j'examinerai si vous
en êtes digne & si
vous méritez de me rendre les soins que j'ai pris de vous. Je connois
votre coeur, j'en suis
content; ce n'est pas assez; c'est de votre jugement que j'ai besoin
dans un choix où doit
présider la raison seule & où la mienne peut m'abuser. Je ne crains
pas les passions qui,
nous faisant une guerre ouverte, nous avertissent de nous mettre en
défense, nous laissent,
quoi qu'elles fassent, la conscience de toutes nos fautes &
auxquelles on ne cede qu'autant
qu'on leur veut céder. Je crains leur illusion qui trompe au lieu de
contraindre & nous fait
faire sans le savoir, autre chose que ce que nous voulons. On n'a
besoin que de soi pour
réprimer ses penchans; on a quelquefois besoin d'autrui pour discerner
ceux qu'il est
permis de suivre; & c'est à quoi sert l'amitié d'un homme sage, qui
voit pour nous sous un
autre point de vue les objets que nous avons intérêt à bien connoître.
Songez [188] donc à
vous examiner & dites-vous si toujours en proie à de vains regrets,
vous serez à jamais
inutile à vous & aux autres, ou si, reprenant enfin l'empire de
vous-même vous voulez
mettre une fois votre ame en état d'éclairer celle de votre ami.
Mes
affaires ne me retiennent plus à Londres que pour une quinzaine de
jours; je passerai
par notre armée de Flandre où je compte rester encore autant; de sorte
que vous ne devez
guere m'attendre avant la fin du mois prochain ou le commencement
d'Octobre. Ne
m'écrivez plus à Londres mais à l'armée sous l'adresse ci-jointe.
Continuez vos
descriptions; malgré le mauvais ton de vos lettres elles me touchent
& m'instruisent; elles
m'inspirent des projets de retraite & de repos convenables à mes
maximes & à mon âge.
Calmez sur-tout l'inquiétude que vous m'avez donnée sur Mde. de Wolmar:
si son sort
n'est pas heureux, qui doit oser aspirer à l'être? Après le détail
qu'elle vous a fait, je ne
puis concevoir ce qui manque à son bonheur.*[* La galimatias de cette
lettre me plait, en
ce qu'il est tout-à-fait dans le caractere du bon Edouard, qui n'est
jamais si philosophe que
quand il fait des sottises & ne raisonne jamais tant que quand il
ne fait ce qu'il dit.]
[189]
LETTRE II. DE SAINT PREUX A MILORD EDOUARD.
Oui,
Milord, je vous le confirme avec des transports de joie, la scene de
Meillerie a été la
crise de ma folie & de mes maux. Les explications de M. de Wolmar
m'ont entierement
rassuré sur le véritable état de mon coeur. Ce coeur trop foible est
guéri tout autant qu'il
peut l'être & je préfere la tristesse d'un regret imaginaire à
l'effroi d'être sans cesse
assiégé par le crime . Depuis le retour de ce digne ami, je ne balance
plus à lui donner un
nom si cher & dont vous m'avez si bien fait sentir tout le prix.
C'est le moindre titre que je
doive à quiconque aide à me rendre à la vertu. La paix est au fond de
mon ame comme
dans le séjour que j'habite. Je commence à m'y voir sans inquiétude, à
y vivre comme
chez moi; & si je n'y prends pas tout-à-fait l'autorité d'un
maître, je sens plus de plaisir
encore à me regarder comme l'enfant de la maison. La simplicité,
l'égalité que j'y vois
régner ont un attrait qui me touche & me porte au respect. Je passe
des jours sereins entre
la raison vivante & la vertu sensible . En fréquentant ces heureux
époux, leur ascendant
me gagne & me touche insensiblement & mon coeur se met par
degrés à l'unisson des
leurs, comme la voix prend sans qu'on y songe le ton des gens avec qui
l'on parle.
Quelle
retraite délicieuse! quelle charmante habitation ! [190] Que la douce
habitude d'y
vivre en augmente le prix! & que, si l'aspect en paroit d'abord peu
brillant , il est difficile
de ne pas l'aimer aussi-tôt qu'on la connoit! Le goût que prend Mde. de
Wolmar à
remplir ses nobles devoirs, à rendre heureux & bons ceux qui
l'approchent, se
communique à tout ce qui en est l'objet , à son mari, à ses enfans, à
ses hôtes, à ses
domestiques. Le tumulte, les jeux bruyans, les longs éclats de rire ne
retentissent point
dans ce paisible séjour; mais on y trouve par-tout des coeurs contens
& des visages gais. Si
quelquefois on y verse des larmes , elles sont d'attendrissement &
de joie. Les noirs soucis,
l'ennui, la tristesse, n'approchent pas plus d'ici que le vice &
les remords dont ils sont le
fruit.
Pour
elle, il est certain qu'excepté la peine secrete qui la tourmente &
dont je vous ai dit la
cause dans ma précédente lettre,*[*Cette précédente lettre ne se trouve
point. On en
verra ci-apres la raison.] tout concourt à la rendre heureuse.
Cependant avec tant de
raisons de l'être, mille autres se désoleroient à sa place. Sa vie
uniforme & retirée leur
seroit insupportable; elles s'impatienteroient du tracas des enfans;
elles s'ennuyeroient des
soins domestiques; elles ne pourroient souffrir la campagne; la sagesse
& l'estime d'un
mari peu caressant , ne les dédommageroient ni de sa froideur ni de son
âge; sa présence
& son attachement même leur seroient à charge. Ou elles
trouveroient l'art de l'écarter de
chez lui pour y vivre à leur liberté, ou s'en éloignant elles-mêmes,
elles mépriseroient les
plaisirs de leur état, [191] elles en chercheroient au loin de plus
dangereux & ne seroient à
leur aise dans leur propre maison , que quand elles y seroient
étrangeres. Il faut une ame
saine pour sentir les charmes de la retraite ; on ne voit gueres que
des gens de bien se plaire
au sein de leur famille & s'y renfermer volontairement; s'il est au
monde une vie heureuse,
c'est sans doute celle qu'ils y passent. Mais les instrumens du bonheur
ne sont rien pour qui
ne sait pas les mettre en oeuvre & l'on ne sent en quoi le vrai
bonheur consiste qu'autant
qu'on est propre à le goûter.
S'il
faloit dire avec précision ce qu'on fait dans cette maison pour être
heureux, je croirois
avoir bien répondu en disant: on y sait vivre; non dans le sens qu'on
donne en France à ce
mot, qui est d'avoir avec autrui certaines manieres établies par la
mode; mais de la vie de
l'homme & pour laquelle il est né; de cette vie dont vous me
parlez, dont vous m'avez
donné l'exemple , qui dure au-delà d'elle-même & qu'on ne tient pas
pour perdue au jour
de la mort.
Julie
a un pere qui s'inquiete du bien-être de sa famille; elle a des enfans
à la subsistance
desquels il faut pourvoir convenablement. Ce doit être le principal
soin de l'homme
sociable & c'est aussi le premier dont elle & son mari se sont
conjointement occupés. En
entrant en ménage ils ont examiné l'état de leurs biens; ils n'ont pas
tant regardé s'ils étoient proportionnés à leur condition qu'à leurs
besoins & voyant qu'il n'y avoit point
de famille honnête qui ne dût s'en contenter, ils n'ont pas eu assez
mauvaise opinion de
[192] leurs enfans pour craindre que le patrimoine qu'ils ont à leur
laisser ne leur pût
suffire. Ils se sont donc appliqués à l'améliorer plutôt qu'à
l'étendre; ils ont placé leur
argent plus surement qu'avantageusement; au lieu d'acheter de nouvelles
terres, ils ont
donné un nouveau prix à celles qu'ils avoient déjà , l'exemple de leur
conduite est le seul
trésor dont ils veuillent accroître leur héritage.
Il
est vrai qu'un bien qui n'augmente point est sujet à diminuer par mille
accidens; mais si
cette raison est un motif pour l'augmenter une fois, quand
cessera-t-elle d'être un prétexte
pour l'augmenter toujours? Il faudra le partager à plusieurs enfans;
mais doivent-ils rester
oisifs? Le travail de chacun n'est-il pas un supplément à son partage
& son industrie ne
doit-elle pas entrer dans le calcul de son bien? L'insatiable avidité
fait ainsi son chemin
sous le masque de la prudence & mene au vice à force de chercher la
sûreté. C'est en vain,
dit M. de Wolmar, qu'on prétend donner aux choses humaines une solidité
qui n'est pas
dans leur nature. La raison même veut que nous laissions beaucoup de
choses au hazard &
si notre vie & notre fortune en dépendent toujours malgré nous,
quelle folie de se donner
sans cesse un tourment réel pour prévenir des maux douteux & des
dangers inévitables!
La seule précaution qu'il ait prise à ce sujet a été de vivre un an sur
son capital, pour se
laisser autant d'avance sur son revenu; de sorte que le produit
anticipe toujours d'une
année sur la dépense. Il a mieux aimé diminuer un peu son fonds que
d'avoir sans cesse à
courir après ses rentes. L'avantage de n'être point réduit à [193] des
expédiens ruineux
au moindre accident imprévu l'a déjà remboursé bien des fois de cette
avance. Ainsi
l'ordre & la regle lui tiennent lieu d'épargne & il s'enrichit
de ce qu'il a dépensé.
Les
maîtres de cette maison jouissent d'un bien médiocre selon les idées de
fortune qu'on
a dans le monde; mais au fond je ne connois personne de plus opulent
qu'eux. Il n'y a point
de richesse absolue. Ce mot ne signifie qu'un rapport de surabondance
entre les desirs &
les facultés de l'homme riche. Tel est riche avec un arpent de terre;
tel est gueux au milieu
de ses monceaux d'or . Le désordre & les fantaisies n'ont point de
bornes & font plus de
pauvres que les vrais besoins. Ici la proportion est établie sur un
fondement qui la rend
inébranlable, savoir le parfait accord des deux époux. Le mari s'est
chargé du
recouvrement des rentes, la femme en dirige l'emploi & c'est dans
l'harmonie qui regne
entre eux qu'est la source de leur richesse.
Ce
qui m'a d'abord le plus frappé dans cette maison, c'est d'y trouver
l'aisance, la liberté,
la gaieté au milieu de l'ordre & de l'exactitude. Le grand défaut
des maisons bien réglées
est d'avoir un air triste & contraint. L'extrême sollicitude des
chefs sent toujours un peu
l'avarice. Tout respire la gêne autour d'eux; la rigueur de l'ordre a
quelque chose de
servile qu'on ne supporte point sans peine. Les domestiques font leur
devoir, mais ils le font
d'un air mécontent & craintif . Les hôtes sont bien reçus, mais ils
n'usent qu'avec
défiance de la liberté qu'on leur donne & [194] comme on s'y voit
toujours hors de la
regle, on n'y fait rien qu'en tremblant de se rendre indiscret. On sent
que ces peres esclaves
ne vivent point pour eux, mais pour leurs enfans; sans songer qu'ils ne
sont pas seulement
peres , mais hommes & qu'ils doivent à leurs enfans l'exemple de la
vie de l'homme & du
bonheur attaché à la sagesse . On suit ici des regles plus judicieuses.
On y pense qu'un des
principaux devoirs d'un bon pere de famille n'est pas seulement de
rendre son séjour riant
afin que ses enfans s'y plaisent, mais d'y mener lui-même une vie
agréable & douce, afin
qu'ils sentent qu'on est heureux en vivant comme lui & ne soient
jamais tentés de prendre
pour l'être une conduite opposée à la sienne. Une des maximes que M. de
Wolmar répete
le plus souvent au sujet des amusemens des deux cousines, est que la
vie triste & mesquine
des peres & meres est presque toujours la premiere source du
désordre des enfans .
Pour
Julie, qui n'eut jamais d'autre regle que son coeur & n'en sauroit
avoir de plus sûre,
elle s'y livre sans scrupule & pour bien faire, elle fait tout ce
qu'il lui demande. Il ne laisse
pas de lui demander beaucoup & personne ne sait mieux qu'elle
mettre un prix aux
douceurs de la vie. Comment cette ame si sensible seroit-elle
insensible aux plaisirs? Au
contraire, elle les aime, elle les recherche, elle ne s'en refuse aucun
de ceux qui la flattent;
on voit qu'elle sait les goûter: mais ces plaisirs sont les plaisirs de
Julie. Elle ne néglige ni
ses propres commodités ni celles des gens qui lui sont chers ,
c'est-à-dire de tous ceux qui
l'environnent. Elle ne compte pour superflu [195] rien de ce qui peut
contribuer au
bien-être d'une personne sensée; mais elle appelle ainsi tout ce qui ne
sert qu'à briller aux
yeux d'autrui, de sorte qu'on trouve dans sa maison le luxe de plaisir
& de sensualité sans
rafinement ni mollesse. Quant au luxe de magnificence & de vanité,
on n'y en voit que ce
qu'elle n'a pu refuser au goût de son pere; encore y reconnoît-on
toujours le sien, qui
consiste à donner moins de lustre & d'éclat que d'élégance & de
grace aux choses. Quand
je lui parle des moyens qu'on invente journellement à Paris ou à
Londres pour suspendre
plus doucement les carrosses, elle approuve assez cela; mais quand je
lui dis jusqu'à quel
prix on a poussé les vernis, elle ne comprend plus & me demande
toujours si ces beaux
vernis rendent les carrosses plus commodes? Elle ne doute pas que je
n'exagere beaucoup
sur les peintures scandaleuses dont on orne à grands frais ces voitures
au lieu des armes
qu'on y mettoit autrefois, comme s'il étoit plus beau de s'annoncer aux
passans pour un
homme de mauvaises moeurs que pour un homme de qualité! Ce qui l'a
sur-tout révoltée
a été d'apprendre que les femmes avoient introduit ou soutenu cet usage
& que leurs
carrosses ne se distinguoient de ceux des hommes que par des tableaux
un peu plus lascifs.
J'ai été forcé de lui citer là-dessus un mot de votre illustre ami
qu'elle a bien de la peine à digérer. J'étois chez lui un jour qu'on
lui montroit un vis-à-vis de cette espece. A peine
eut-il jetté les yeux sur les panneaux, qu'il partit en disant au
maître: montrez ce carrosse à des femmes de la cour; un honnête homme
n'oseroit s'en servir.
[196]
Comme le premier pas vers le bien est de ne point faire de mal, le
premier pas vers le
bonheur est de ne point souffrir. Ces deux maximes qui bien entendues
épargneroient
beaucoup de préceptes de morale , sont chéres à Mde. de Wolmar. Le
mal-être lui est
extrêmement sensible & pour elle & pour les autres; & il ne
lui seroit pas plus aisé d'être
heureuse en voyant des misérables, qu'à l'homme droit de conserver sa
vertu toujours
pure , en vivant sans cesse au milieu des méchans. Elle n'a point cette
pitié barbare qui se
contente de détourner les yeux des maux qu'elle pourroit soulager. Elle
les va chercher
pour les guérir; c'est l'existence & non la vue des malheureux qui
la tourmente ; il ne lui
suffit pas de ne point savoir qu'il y en a, il faut pour son repos
qu'elle sache qu'il n'y en a
pas, du moins autour d'elle; car ce seroit sortir des termes de la
raison que de faire
dépendre son bonheur de celui de tous les hommes. Elle s'informe des
besoins de son
voisinage avec la chaleur qu'on met à son propre intérêt ; elle en
connoît tous les
habitans; elle y étend pour ainsi dire l'enceinte de sa famille &
n'épargne aucun soin pour
en écarter tous les sentimens de douleur & de peine auxquels la vie
humaine est assujettie.
Milord,
je veux profiter de vos leçons; mais pardonnez-moi un enthousiasme que
je ne me
reproche plus & que vous partagez. Il n'y aura jamais qu'une Julie
au monde. La
providence a veillé sur elle & rien de ce qui la regarde n'est un
effet du hazard. Le Ciel
semble l'avoir donnée à la terre pour y montrer à la fois l'excellence
dont une ame
humaine [197] est susceptible & le bonheur dont elle peut jouir
dans l'obscurité de la vie
privée, sans le secours des vertus éclatantes qui peuvent l'élever
au-dessus d'elle-même,
ni de la gloire qui les peut honorer. Sa faute, si c'en fut une, n'a
servi qu'à déployer sa
force & son courage. Ses parents, ses amis, ses domestiques, tous
heureusement nés, étoient faits pour l'aimer & pour en être aimés.
Son pays étoit le seul où il lui convînt de
naître; la simplicité qui la rend sublime , devoit régner autour
d'elle; il lui faloit pour être
heureuse vivre parmi des gens heureux. Si pour son malheur elle fût née
chez des peuples
infortunés qui gémissent sous le poids de l'oppression & luttent
sans espoir & sans fruit
contre la misere qui les consume, chaque plainte des opprimés eût
empoisonné sa vie; la
désolation commune l'eût accablée & son coeur bienfaisant, épuisé
de peines & d'ennuis,
lui eût fait éprouver sans cesse les maux qu'elle n'eût pu soulager.
Au
lieu de cela, tout anime & soutient ici sa bonté naturelle. Elle
n'a point à pleurer les
calamités publiques. Elle n'a point sous les yeux l'image affreuse de
la misere & du
désespoir. Le Villageois à son aise*[*Il y a pres de Clarens un village
appelle Moutru, dont
la Commune seule est assez riche pour entre-tenir tous les Communiers,
n'eussent ils pas
un pounce de terre en propre. Aussi la bourgeoisse de ce village
est-elle presque aussi
difficile à acquérir que celle de Berne. Quel dommage qu'il n'y ait pas
là quelque honnête
hommes de Subdélégué, pour rendre Messieurs de Moutru plus sociables
& leur
bourgeoisie un peu moins chére!] a plus besoin de ses avis que de ses
dons. S'il se trouve
quelque orphelin trop jeune pour gagner sa vie, quelque veuve oubliée
qui souffre en
secret, quelque vieillard [198] sans enfans, dont les bras affoiblis
par l'âge ne fournissent
plus à son entretien, elle ne craint pas que ses bienfaits leur
deviennent onéreux & fassent
aggraver sur eux les charges publiques pour en exempter des coquins
accrédités. Elle jouit
du bien qu'elle fait & le voit profiter. Le bonheur qu'elle goûte
se multiplie & s'étend
autour d'elle. Toutes les maisons où elle entre offrent bientôt un
tableau de la sienne;
l'aisance & le bien-être y sont une de ses moindres influences, la
concorde & les moeurs la
suivent de ménage en ménage. En sortant de chez elle ses yeux ne sont
frappés que
d'objets agréables; en y rentrant elle en retrouve de plus doux encore;
elle voit par-tout ce
qui plaît à son coeur, & cette ame si peu sensible à l'amour-propre
apprend à s'aimer
dans ses bienfaits. Non, Milord, je le répete, rien de ce qui touche à
Julie n'est indifférent
pour la vertu. Ses charmes, ses talents, ses goûts, ses combats, ses
fautes, ses regrets, son
séjour, ses amis, sa famille, ses peines, ses plaisirs & toute sa
destinée, font de sa vie un
exemple unique, que peu de femmes voudront imiter , mais qu'elles
aimeront en dépit
d'elles.
Ce
qui me plaît le plus dans les soins qu'on prend ici du bonheur
d'autrui, c'est qu'ils sont
tous dirigés par la sagesse & qu'il n'en résulte jamais d'abus.
N'est pas toujours
bienfaisant qui veut & souvient tel croit rendre de grands
services, qui fait de grands maux
qu'il ne voit pas, pour un petit bien qu'il apperçoit. Une qualité rare
dans les femmes du
meilleur caractere & qui brille éminemment dans celui de Madame de
Wolmar, c'est un
discernement exquis dans la distribution de [199] ses bienfaits, soit
par le choix des moyens
de les rendre utiles, soit par le choix des gens sur qui elle les
répand . Elle s'est fait des
regles dont elle ne se départ point. Elle sait accorder & refuser
ce qu'on lui demande sans
qu'il y ait ni foiblesse dans sa bonté, ni caprice dans son refus.
Quiconque a commis en sa
vie une méchante action n'a rien à espérer d'elle que justice &
pardon s'il l'a offensée;
jamais faveur ni protection, qu'elle puisse placer sur un meilleur
sujet. Je l'ai vue refuser
assez sechement à un homme de cette espece une grace qui dépendoit
d'elle seule. "Je vous
souhaite du bonheur, lui dit-elle, mais je n'y veux pas contribuer, de
peur de faire du mal à
d'autres en vous mettant en état d'en faire. Le monde n'est pas assez
épuisé de gens de
bien qui souffrent , pour qu'on soit réduit à songer à vous ." Il est
vrai que cette dureté
lui coûte extrêmement & qu'il lui est rare de l'exercer. Sa maxime
est de compter pour
bons tous ceux dont la méchanceté ne lui est pas prouvée & il y a
bien peu de méchans
qui n'aient l'adresse de se mettre à l'abri des preuves. Elle n'a point
cette charité
paresseuse des riches qui payent en argent aux malheureux le droit de
rejetter leurs prieres
& pour un bienfait imploré ne savent jamais donner que l'aumône. Sa
bourse n'est pas
inépuisable & depuis qu'elle est mere de famille, elle en sait
mieux régler l'usage. De tous
les secours dont on peut soulager les malheureux , l'aumône est à la
vérité celui qui coûte
le moins de peine; mais il est aussi le plus passager & le moins
solide; & Julie ne cherche
pas à se délivrer d'eux, mais à leur être utile.
Elle
n'accorde pas non plus indistinctement des recommandations [200] &
des services,
sans bien savoir si l'usage qu'on en veut faire est raisonnable &
juste. Sa protection n'est
jamais refusée à quiconque en a un véritable besoin & mérite de
l'obtenir; mais pour
ceux que l'inquiétude ou l'ambition porte à vouloir s'élever &
quitter un état où ils sont
bien, rarement peuvent-ils l'engager à se mêler de leurs affaires. La
condition naturelle à
l'homme est de cultiver la terre & de vivre de ses fruits. Le
paisible habitant des champs
n'a besoin pour sentir son bonheur que de le connoître. Tous les vrais
plaisirs de l'homme
sont à sa portée; il n'a que les peines inséparables de l'humanité, des
peines que celui qui
croit s'en délivrer ne fait qu'échanger contre d'autres plus
cruelles.*[*L'homme sorti de sa
premiere simplicité devient si stupide qu'il ne fait pas même désirer.
Ses souhaits exaucés
le meneroient tous à la fortune, jamais à la felicité.] Cet état est le
seul nécessaire & le
plus utile . Il n'est malheureux que quand les autres le tyrannisent
par leur violence, ou le
séduisent par l'exemple de leurs vices. C'est en lui que consiste la
véritable prospérité
d'un pays, la force & la grandeur qu'un peuple tire de lui-même,
qui ne dépend en rien
des autres nations, qui ne contraint jamais d'attaquer pour se soutenir
& donne les plus
sûrs moyens de se défendre. Quand il est question d'estimer la
puissance publique, le bel
esprit visite les palais du prince, ses ports, ses troupes , ses
arsenaux, ses villes; le vrai
politique parcourt les terres & va dans la chaumiere du laboureur.
Le premier voit ce
qu'on a fait & le second ce qu'on peut faire.
Sur
ce principe on s'attache ici & plus encore à Etange, [201] à
contribuer autant qu'on
peut à rendre aux paysans leur condition douce, sans jamais leur aider
à en sortir . Les
plus aisés & les plus pauvres ont également la fureur d'envoyer
leurs enfans dans les
villes, les uns pour étudier & devenir un jour des Messieurs, les
autres pour entrer en
condition & décharger leurs parens de leur entretien. Les jeunes
gens de leur côté aiment
souvent à courir; les filles aspirent à la parure bourgeoise, les
garçons s'engagent dans un
service étranger; ils croient valoir mieux en rapportant dans leur
village, au lieu de
l'amour de la patrie & de la liberté, l'air à la fois rogue &
rampant des soldats
mercenaires & le ridicule mépris de leur ancien état. On leur
montre à tous l'erreur de ces
préjugés, la corruption des enfans, l'abandon des peres & les
risques continuels de la vie,
de la fortune & des moeurs, où cent périssent pour un qui réussit.
S'ils s'obstinent, on ne
favorise point leur fantaisie insensée, on les laisse courir au vice
& à la misere & l'on
s'applique à dédommager ceux qu'on a persuadés, des sacrifices qu'ils
font à la raison.
On leur apprend à honorer leur condition naturelle en l'honorant
soi-même ; on n'a point
avec les paysans les façons des villes, mais on use avec eux d'une
honnête & grave
familiarité, qui maintenant chacun dans son état, leur apprend pourtant
à faire cas du
leur. Il n'y a point de bon paysan qu'on ne porte à se considérer
lui-même, en lui
montrant la différence qu'on fait de lui à ces petits parvenus, qui
viennent briller un
moment dans leur village & ternir leur parens de leur éclat. M. de
Wolmar & le Baron,
quand il est ici, manquent rarement d'assister [202] aux exercices, aux
prix, aux revues du
village & des environs. Cette jeunesse déjà naturellement ardente
& guerriere, voyant de
vieux officiers se plaire à ses assemblées, s'en estime davantage &
prend plus de confiance
en elle-même. On lui en donne encore plus en lui montrant des soldats
retirés du service étranger en savoir moins qu'elle à tous égards; car,
quoi qu'on fasse, jamais cinq sous de
paye & la peur des coups de canne ne produiront une émulation
pareille à celle que donne à un homme libre & sous les armes la
présence de ses parents, de ses voisins, de ses amis,
de sa maîtresse & la gloire de son pays.
La
grande maxime de Mde. de Wolmar est donc de ne point favoriser les
changemens de
condition, mais de contribuer à rendre heureux chacun dans la sienne
& sur-tout
d'empêcher que la plus heureuse de toutes, qui est celle du villageois
dans un état libre, ne
se dépeuple en faveur des autres.
Je
lui faisois là-dessus l'objection des talens divers que la nature
semble avoir partagés
aux hommes pour leur donner à chacun leur emploi, sans égard à la
condition dans
laquelle ils sont nés. A cela elle me répondit qu'il y avoit deux
choses à considérer avant
le talent: savoir , les moeurs & la félicité. L'homme, dit-elle,
est un être trop noble pour
devoir servir simplement d'instrument à d'autres & l'on ne doit
point l'employer à ce qui
leur convient sans consulter aussi ce qui lui convient à lui-même; car
les hommes ne sont
pas faits pour les places, mais les places sont faites pour eux; &
pour distribuer
convenablement les choses, il ne faut pas tant [203] chercher dans leur
partage l'emploi
auquel chaque homme est le plus propre, que celui qui est le plus
propre à chaque homme
pour le rendre bon & heureux autant qu'il est possible. Il n'est
jamais permis de
détériorer une ame humaine pour l'avantage des autres, ni de faire un
scélérat pour le
service des honnêtes gens.
Or,
de mille sujets qui sortent du village, il n'y en a pas dix qui
n'aillent se perdre à la ville,
ou qui n'en portent les vices plus loin que les gens dont ils les ont
appris. Ceux qui
réussissent & font fortune la font presque tous par les voies
déshonnêtes qui y menent.
Les malheureux qu'elle n'a point favorisés ne reprennent plus leur
ancien état & se font
mendians ou voleurs plutôt que de redevenir paysans. De ces mille s'il
s'en trouve un seul
qui résiste à l'exemple & se conserve honnête homme, pensez-vous
qu'à tout prendre
celui-là passe une vie aussi heureuse qu'il l'eût passée à l'abri des
passions violentes, dans
la tranquille obscurité de sa premiere condition?
Pour
suivre son talent il le faut connoître. Est-ce une chose aisée de
discerner toujours les
talens des hommes & à l'âge où l'on prend un parti, si l'on a tant
de peine à bien
connoître ceux des enfans qu'on a le mieux observés , comment un petit
paysan saura-t-il
de lui-même distinguer les siens? Rien n'est plus équivoque que les
signes d'inclination
qu'on donne des l'enfance; l'esprit imitateur y a souvent plus de part
que le talent; ils
dépendront plutôt d'une rencontre fortuite que d'un penchant décidé
& le penchant
même n'annonce pas toujours la disposition. [204] Le vrai talent, le
vrai génie a une
certaine simplicité qui le rend moins inquiet, moins remuant, moins
prompt à se montrer,
qu'un apparent & faux talent, qu'on prend pour véritable & qui
n'est qu'une vaine ardeur
de briller, sans moyens pour y réussir. Tel entend un tambour &
veut être général, un
autre voit bâtir & se croit architecte. Gustin, mon jardinier, prit
le goût du dessin pour
m'avoir vue dessiner, je l'envoyai apprendre à Lausanne ; il se croyoit
déjà peintre &
n'est qu'un jardinier. L'occasion, le désir de s'avancer, décident de
l'état qu'on choisit. Ce
n'est pas assez de sentir son génie, il faut aussi vouloir s'y livrer.
Un prince ira-t-il se faire
cocher parce qu'il mene bien son carrosse? Un duc se fera-t-il
cuisinier parce qu'il invente
de bons ragoûts? On n'a des talens que pour s'élever, personne n'en a
pour descendre:
pensez-vous que ce soit là l'ordre de la nature? Quand chacun
connaîtroit son talent &
voudroit le suivre, combien le pourraient? Combien surmonteroient
d'injustes obstacles?
Combien vaincroient d'indignes concurrents? Celui qui sent sa foiblesse
appelle à son
secours le manege & la brigue, que l'autre, plus sûr de lui,
dédaigne. Ne m'avez-vous pas
cent fois dit vous-même que tant d'établissemens en faveur des arts ne
font que leur nuire
? En multipliant indiscretement les sujets, on les confond; le vrai
mérite reste étouffé dans
la foule & les honneurs dus au plus habile sont tous pour le plus
intrigant. S'il existoit une
société où les emplois & les rangs fussent exactement mesurés sur
les talens & le mérite
personnel, chacun pourroit aspirer à la place qu'il sauroit le mieux
remplir; [205] mais il
faut se conduire par des regles plus sûres & renoncer au prix des
talents, quand le plus vil
de tous est le seul qui mene à la fortune.
Je
vous dirai plus, continua-t-elle; j'ai peine à croire que tant de
talens divers doivent être
tous développés; car il faudroit pour cela que le nombre de ceux qui
les possedent fût
exactement proportionné au besoin de la société; & si l'on ne
laissoit au travail de la terre
que ceux qui ont éminemment le talent de l'agriculture, ou qu'on
enlevât à ce travail tous
ceux qui sont plus propres à un autre, il ne resteroit pas assez de
laboureurs pour la
cultiver & nous faire vivre. Je penserois que les talens des hommes
sont comme les vertus
des drogues, que la nature nous donne pour guérir nos maux, quoique son
intention soit
que nous n'en ayons pas besoin. Il y a des plantes qui nous
empoisonnent, des animaux qui
nous dévorent, des talens qui nous sont pernicieux. S'il faloit
toujours employer chaque
chose selon ses principales propriétés, peut-être ferait-on moins de
bien que de mal aux
hommes. Les peuples bons & simples n'ont pas besoin de tant de
talents; ils se soutiennent
mieux par leur seule simplicité que les autres par toute leur
industrie. Mais à mesure
qu'ils se corrompent, leurs talens se développent comme pour servir de
supplément aux
vertus qu'ils perdent & pour forcer les méchans eux-mêmes d'être
utiles en dépit d'eux.
Une
autre chose sur laquelle j'avois peine à tomber d'accord avec elle
étoit l'assistance des
mendiants. Comme c'est ici une grande route, il en passe beaucoup &
l'on ne refuse [206]
l'aumône à aucun. Je lui représentai que ce n'étoit pas seulement un
bien jetté à pure
perte & dont on privoit ainsi le vrai pauvre, mais que cet usage
contribuoit à multiplier les
gueux & les vagabonds qui se plaisent à ce lâche métier & se
rendant à charge à la
société, la privent encore du travail qu'ils y pourroient faire.
Je
vois bien, me dit-elle, que vous avez pris dans les grandes villes les
maximes dont de
complaisans raisonneurs aiment à flatter la dureté des riches; vous en
avez même pris les
termes. Croyez-vous dégrader un pauvre de sa qualité d'homme en lui
donnant le nom
méprisant de gueux? Compatissant comme vous l'êtes , comment avez-vous
pu vous
résoudre à l'employer? Renoncez-y mon ami, ce mot ne va point dans
votre bouche; il est
plus déshonorant pour l'homme dur qui s'en sert que pour le malheureux
qui le porte. Je
ne déciderai point si ces détracteurs de l'aumône ont tort ou raison;
ce que je sais, c'est
que mon mari, qui ne cede point en bon sens à vos philosophes & qui
m'a souvent
rapporté tout ce qu'ils disent là-dessus pour étouffer dans le coeur la
pitié naturelle &
l'exercer à l'insensibilité, m'a toujours paru mépriser ces discours
& n'a point
désapprouvé ma conduite. Son raisonnement est simple. On souffre,
dit-il & l'on
entretient à grands frais des multitudes de professions inutiles dont
plusieurs ne servent
qu'à corrompre & gâter les moeurs. A ne regarder l'état de mendiant
que comme un
métier, loin qu'on en ait rien de pareil à craindre, on n'y trouve que
de quoi nourrir en
nous les sentimens d'intérêt & d'humanité qui devroient [207] unir
tous les hommes. Si
l'on veut le considérer par le talent , pourquoi ne récompenserais-je
pas l'éloquence de ce
mendiant qui me remue le coeur & me porte à le secourir , comme je
paye un comédien
qui me fait verser quelques larmes stériles? Si l'un me fait aimer les
bonnes actions
d'autrui, l'autre me porte à en faire moi-même; tout ce qu'on sent à la
tragédie s'oublie à
l'instant qu'on en sort , mais la mémoire des malheureux qu'on a
soulagés donne un
plaisir qui renaît sans cesse. Si le grand nombre des mendians est
onéreux à l'Etat, de
combien d'autres professions qu'on encourage & qu'on tolere n'en
peut-on pas dire autant!
C'est au souverain de faire en sorte qu'il n'y ait point de mendiants;
mais pour les rebuter
de leur profession*[* Nourrir les mendians c'est, disent-ils,former des
pépinieres de
voleurs; & tout
au
contraire , c'est empécher qu'ils ne le deviennent. Je conviens qu'il
ne faut pas
encourager les pauvres à se faire mendians, mais quand une fois ils le
sont , il faut les
nourrir, de peur qu'ils ne se fassent voleurs. Rien n'engage tant a
changer de profession
que de ne pouvoir vivre dans la sienne: or tous ceux qui ont ont une
fois goûté de ce metier
oisis prennent tellement le travail en aversion qu'ils aiment mieux
voler & se faire pendre,
que de reprendre l'usage de leurs bras. Un liard est bientôt demandé
& refusé , mais
vingt liards auroient payé le fouper d'un pauvre que vingt refus
peuvent impatienter. Qui
efl-ce qui voudroit jamais refuser une si legere aumône , s'il songeoit
qu'elle peut fauver
deux hommes , l'un du crime & l'autre de la mort ? J'ai lu quelque
part que les mendians
sont une vermine qui s'attache aux riches. Il est naturel que les
enfans s'attachent aux peres
; mais ces peres opulens & durs les meconnoissent & laissent
aux pauvres le soin de lws
nourir.] faut-il rendre les citoyens inhumains & dénaturés ? Pour
moi, continua Julie,
sans avoir ce que les pauvres sont à l'Etat, je sais qu'ils sont tous
mes freres , [208] & que
je ne puis, sans une inexcusable dureté, leur refuser le foible secours
qu'ils me demandent.
La plupart sont des vagabonds, j'en conviens; mais je connois trop les
peines de la vie pour
ignorer par combien de malheurs un honnête homme peut se trouver réduit
à leur sort; &
comment puis-je être sûre que l'inconnu qui vient implorer au nom de
Dieu mon
assistance & mendier un pauvre morceau de pain, n'est pas peut-être
cet honnête homme
prêt à périr de misere & que mon refus va réduire au désespoir?
L'aumône que je fais
donner à la porte est légere. Un demi-crutz*[*Petite monnie du pays.]
& un morceau de
pain sont ce qu'on ne refuse à personne; on donne une ration double à
ceux qui sont évidemment estropiés. S'ils en trouvent autant sur leur
route dans chaque maison aisée,
cela suffit pour les faire vivre en chemin & c'est tout ce qu'on
doit au mendiant étranger
qui passe. Quand ce ne seroit pas pour eux un secours réel, c'est au
moins un témoignage
qu'on prend part à leur peine, un adoucissement à la dureté du refus,
une sorte de
salutation qu'on leur rend . Un demi-crutz & un morceau de pain ne
coûtent guere plus à
donner & sont une réponse plus honnête qu'un Dieu vous assiste!
comme si les dons de
Dieu n'étoient pas dans la main des hommes & qu'il eût d'autres
greniers sur la terre que
les magasins des riches! Enfin, quoi qu'on puisse penser de ces
infortunés, si l'on ne doit
rien au gueux qui mendie, au moins se doit-on à soi-même de rendre
honneur à
l'humanité souffrante [209] ou à son image & de ne point s'endurcir
le coeur à l'aspect de
ses miseres.
Voilà
comment j'en use avec ceux qui mendient pour ainsi dire sans prétexte
& de bonne
foi: à l'égard de ceux qui se disent ouvriers & se plaignent de
manquer d'ouvrage, il y a
toujours ici pour eux des outils & du travail qui les attendent.
Par cette méthode on les
aide , on met leur bonne volonté à l'épreuve; & les menteurs le
savent si bien, qu'il ne s'en
présente plus chez nous.
C'est
ainsi, milord, que cette ame angélique trouve toujours dans ses vertus
de quoi
combattre les vaines subtilités dont les gens cruels pallient leurs
vices. Tous ces soins &
d'autres semblables sont mis par elle au rang de ses plaisirs &
remplissent une partie du
tems que lui laissent ses devoirs les plus chéris. Quand, après s'être
acquittée de tout ce
qu'elle doit aux autres, elle songe ensuite à elle-même, ce qu'elle
fait pour se rendre la vie
agréable peut encore être compté parmi ses vertus ; tant son motif est
toujours louable &
honnête & tant il y a de tempérance & de raison dans tout ce
qu'elle accorde à ses desirs!
Elle veut plaire à son mari qui aime à la voir contente & gaie;
elle veut inspirer à ses
enfans le goût des innocens plaisirs que la modération, l'ordre &
la simplicité font valoir
& qui détournent le coeur des passions impétueuses. Elle s'amuse
pour les amuser, comme
la colombe amollit dans son estomac le grain dont elle veut nourrir ses
petits.
Julie
a l'âme & le corps également sensibles. La même délicatesse regne
dans ses
sentimens & dans ses organes . Elle [210] étoit fait pour connoître
& goûter tous les
plaisirs & long-tems elle n'aima si cherement la vertu même que
comme la plus douce des
voluptés. Aujourd'hui qu'elle sent en paix cette volupté suprême, elle
ne se refuse aucune
de celles qui peuvent s'associer avec celle-là: mais sa maniere de les
goûter ressemble à
l'austérité de ceux qui s'y refusent & l'art de jouir est pour elle
celui des privations; non
de ces privations pénibles & douloureuses qui blessent la nature
& dont son auteur
dédaigne l'hommage insensé, mais des privations passageres &
modérées qui conservent à la raison son empire & servant
d'assaisonnement au plaisir en préviennent le dégoût &
l'abus. Elle prétend que tout ce qui tient aux sens & n'est pas
nécessaire à la vie change de
nature aussi-tôt qu'il tourne en habitude, qu'il cesse d'être un
plaisir en devenant un
besoin, que c'est à la fois une chaîne qu'on se donne & une
jouissance don on se prive &
que prévenir toujours les desirs n'est pas l'art de les contenter, mais
de les éteindre. Tout
celui qu'elle emploie à donner du prix aux moindres choses est de se
les refuser vingt fois
pour en jouir une. Cette ame simple se conserve ainsi son premier
ressort: son goût ne
s'use point; elle n'a jamais besoin de le ranimer par des excès &
je la vois souvent savourer
avec délices un plaisir d'enfant qui seroit insipide à tout autre.
Un
objet plus noble qu'elle se propose encore en cela est de rester
maîtresse d'elle-même,
d'accoutumer ses passions à l'obéissance & de plier tous ses desirs
à la regle . C'est un
nouveau moyen d'être heureuse; car on ne jouit sans inquiétude que de
ce qu'on peut
perdre sans peine; & si le vrai bonheur [211] appartient au sage,
c'est parce qu'il est de
tous les hommes celui à qui la fortune peut le moins ôter.
Ce
qui me paroît le plus singulier dans sa tempérance, c'est qu'elle la
suit sur les mêmes
raisons qui jettent les voluptueux dans l'exces. La vie est courte, il
est vrai , dit-elle; c'est
une raison d'en user jusqu'au bout & de dispenser avec art sa
durée, afin d'en tirer le
meilleur parti qu'il est possible. Si un jour de satiété nous ôte un an
de jouissance, c'est
une mauvaise philosophie d'aller toujours jusqu'où le désir nous mene,
sans considérer si
nous ne serons pas plustôt au bout de nos facultés que notre carriere
& si notre coeur épuisé ne mourra point avant nous. Je vois que ces
vulgaires Epicuriens pour ne vouloir
jamais perdre une occasion les perdent toutes & toujours ennuyés au
sein des plaisirs n'en
savent jamais trouver aucun. Ils prodiguent le tems qu'ils pensent
économiser & se ruinent
comme les avares pour ne savoir rien perdre à propos. Je me trouve bien
de la maxime
opposée & je crois que j'aimerois encore mieux sur ce point trop de
sévérité que de
relâchement. Il m'arrive quelquefois de rompre une partie de plaisir
par la seule raison
qu'elle m'en fait trop ; en la renouant j'en jouis deux fois.
Cependant, je m'exerce à
conserver sur moi l'empire de ma volonté; & j'aime mieux être taxée
de caprice que de me
laisser dominer par mes fantaisies.
Voilà
sur quel principe on fonde ici les douceurs de la vie & les choses
de pur agrément.
Julie a du penchant à la gourmandise, & dans les soins qu'elle
donne à toutes les parties
du ménage, la cuisine sur-tout n'est pas négligée . La [212] table se
sent de l'abondance
générale; mais cette abondance n'est point ruineuse; il y regne une
sensualité sans
rafinement; tous les mets sont communs , mais excellens dans leurs
especes; l'apprêt en est
simple & pourtant exquis. Tout ce qui n'est que d'appareil, tout ce
qui tient à l'opinion,
tous les plats fins & recherchés, dont la rareté fait tout le prix
& qu'il faut nommer pour
les trouver bons, en sont bannis à jamais; & même, dans la
délicatesse & le choix de ceux
qu'on se permet, on s'abstient journellement de certaines choses qu'on
réserve pour
donner à quelque repas un air de fête qui les rend plus agréables sans
être plus
dispendieux. Que croiriez-vous que sont ces mets si sobrement ménagés?
Du gibier rare?
Du poisson de mer? Des productions étrangeres? Mieux que tout cela;
quelque excellent
légume du pays, quelqu'un des savoureux herbages qui croissent dans nos
jardins, certains
poissons du lac apprêtés d'une certaine maniere , certains laitages de
nos montagnes,
quelque pâtisserie à l'allemande, à quoi l'on joint quelque piece de la
chasse des gens de la
maison: voilà tout l'extraordinaire qu'on y remarque; voilà ce qui
couvre & orne la table,
ce qui excite & contente notre appétit les jours de réjouissance.
Le service est modeste &
champêtre, mais propre & riant; la grace & le plaisir y sont,
la joie & l'appétit
l'assaisonnent. Des surtouts dorés autour desquels on meurt de faim,
des cristaux pompeux
chargés de fleurs pour tout dessert, ne remplissent point la place des
mets; on n'y sait point
l'art de nourrir l'estomac par les yeux, mais on y sait celui d'ajouter
du charme à la bonne
chére, de manger [213] beaucoup sans s'incommoder, de s'égayer à boire
sans altérer sa
raison, de tenir table long-tems sans ennui & d'en sortir toujours
sans dégoût.
Il
y a au premier étage une petite salle à manger différente de celle où
l'on mange
ordinairement, laquelle est au rez-de-chaussée. Cette salle
particuliere est à l'angle de la
maison & éclairée de deux côtés; elle donne par l'un sur le jardin,
au-delà duquel on voit
le lac à travers les arbres; par l'autre on aperçoit ce grand coteau de
vignes qui
commencent d'étaler aux yeux les richesses qu'on y recueillera dans
deux mois. Cette piece
est petite: mais ornée de tout ce qui peut la rendre agréable &
riante . C'est là que Julie
donne ses petits festins à son pere, à son mari, à sa cousine, à moi, à
elle-même &
quelquefois à ses enfans. Quand elle ordonne d'y mettre le couvert on
sait d'avance ce que
cela veut dire & M. de Wolmar l'appelle en riant le salon
d'Apollon; mais ce salon ne
differe pas moins de celui de Lucullus par le choix des convives que
par celui des mets. Les
simples hôtes n'y sont point admis, jamais on n'y mange quand on a des
étrangers; c'est
l'asile inviolable de la confiance, de l'amitié, de la liberté. C'est
la société des coeurs qui
lie en ce lieu celle de la table; elle est une sorte d'initiation à
l'intimité & jamais il ne s'y
rassemble que des gens qui voudroient n'être plus séparés . Milord, la
fête vous attend &
c'est dans cette salle que vous ferez ici votre premier repas.
Je
n'eus pas d'abord le même honneur. Ce ne fut qu'à mon retour de chez
Mde. d'Orbe
que je fus traité dans [214] le salon d'Apollon. Je n'imaginois pas
qu'on pût rien ajouter
d'obligeant à la réception qu'on m'avoit faite ; mais ce souper me
donna d'autres idées.
J'y trouvai je ne sais quel délicieux mélange de familiarité, de
plaisir, d'union, d'aisance,
que je n'avois point encore éprouvé. Je me sentois plus libre sans
qu'on m'eût averti de
l'être; il me sembloit que nous nous entendions mieux qu'auparavant.
L'éloignement des
domestiques m'invitoit à n'avoir plus de réserve au fond de mon coeur;
& c'est là qu'à
l'instance de Julie je repris l'usage, quitté depuis tant d'années, de
boire avec mes hôtes
du vin pur à la fin du repas.
Ce
souper m'enchanta: j'aurois voulu que tous nos repas se fussent passés
de même. Je ne
connaissois point cette charmante salle, dis-je à Mde. de Wolmar;
pourquoi n'y
mangez-vous pas toujours? - Voyez, dit-elle, elle est si jolie! ne
serait-ce pas dommage de la
gâter? Cette réponse me parut trop loin de son caractere pour n'y pas
soupçonner
quelque sens caché. Pourquoi du moins, repris-je, ne rassemblez-vous
pas toujours autour
de vous les mêmes commodités qu'on trouve ici, afin de pouvoir éloigner
vos domestiques
& causer plus en liberté? - C'est, me répondit-elle encore, que
cela seroit trop agréable &
que l'ennui d'être toujours à son aise est enfin le pire de tous . Il
ne m'en falut pas
davantage pour concevoir son systeme; & je jugeai qu'en effet l'art
d'assaisonner les
plaisirs n'est que celui d'en être avare.
Je
trouve qu'elle se met avec plus de soin qu'elle ne faisoit autrefois.
La seule vanité qu'on
lui ait jamais reprochée [215] étoit de négliger son ajustement.
L'orgueilleuse avoit ses
raisons & ne me laissoit point de prétexte pour méconnoître son
empire. Mais elle avoit
beau faire, l'enchantement étoit trop fort pour me sembler naturel; je
m'opiniâtrois à
trouver de l'art dans sa négligence; elle se seroit coiffée d'un sac
que je l'aurois accusée de
coquetterie. Elle n'auroit pas moins de pouvoir aujourd'hui; mais elle
dédaigne de
l'employer; & je dirois qu'elle affecte une parure plus recherchée
pour ne sembler plus
qu'une jolie femme, si je n'avois découvert la cause de ce nouveau
soin. J'y fus trompé les
premiers jours; & sans songer qu'elle n'étoit pas mise autrement
qu'à mon arrivée où je
n'étois point attendu, j'osai m'attribuer l'honneur de cette recherche.
Je me désabusai
durant l'absence de M. de Wolmar. Des le lendemain ce n'étoit plus
cette élégance de la
veille dont l'oeil ne pouvoit se lasser, ni cette simplicité touchante
& voluptueuse qui
m'enivroit autrefois; c'étoit une certaine modestie qui parle au coeur
par les yeux, qui
n'inspire que du respect & que la beauté rend plus imposante. La
dignité d'épouse & de
mere régnoit sur tous ses charmes; ce regard timide & tendre étoit
devenu plus grave; &
l'on eût dit qu'un air plus grand & plus noble avoit voilé la
douceur de ses traits. Ce
n'étoit pas qu'il y eût la moindre altération dans son maintien ni dans
ses manieres; son égalité, sa candeur, ne connurent jamais les
simagrées; elle usoit seulement du talent
naturel aux femmes de changer quelquefois nos sentimens & nos idées
par un ajustement
différent, par une coiffure d'une autre forme, par une robe d'une autre
couleur &
d'exercer [216] sur les coeurs l'empire du goût en faisant de rien
quelque chose. Le jour
qu'elle attendoit son mari de retour, elle retrouva l'art d'animer ses
grâces naturelles sans
les couvrir; elle étoit éblouissante en sortant de sa toilette; je
trouvai qu'elle ne savoit pas
moins effacer la plus brillante parure qu'orner la plus simple; &
je me dis avec dépit, en
pénétrant l'objet de ses soins: En fit-elle jamais autant pour l'amour?
Ce
goût de parure s'étend de la maîtresse de la maison à tout ce qui la
compose. Le
maître, les enfans, les domestiques, les chevaux, les bâtiments, les
jardins , les meubles,
tout est tenu avec un soin qui marque qu'on n'est pas au-dessous de la
magnificence, mais
qu'on la dédaigne. Ou plutôt la magnificence y est en effet, s'il est
vrai qu'elle consiste
moins dans la richesse de certaines choses que dans un bel ordre du
tout qui marque le
concert des parties & l'unité d'intention de l'ordonnateur.*[* Cela
me paroit incontestable.
Il y a de la magnificence dans la symétrie d'un grand Palais ; il n'y
en a point dans une
foule de maisons confusément entassées. Il y a de la magnificence dans
l'uniforme d'un
Régiment en bataille ; il n'y en a point dans le peuple qui le regarde,
quoiqu'il ne s'y
trouve peut-être point un seul homme dont l'habit en particulier ne
vaille que celui d'un
soldat. En un mot, la véritable magnificence n'est l'ordre rendu
sensible dans le grand; ce
qui fait que de tous les spectacles imaginables, le plus magnifique est
celui de la nature.]
Pour moi, je trouve au moins que c'est une idée plus grande & plus
noble de voir dans une
maison simple & modeste un petit nombre de gens heureux d'un
bonheur commun, que de
voir [217] régner dans un palais la discorde & le trouble &
chacun de ceux qui l'habitent
chercher sa fortune & son bonheur dans la ruine d'un autre &
dans le désordre général.
La maison bien réglée est une & forme un tout agréable à voir: dans
le palais on ne
trouve qu'un assemblage confus de divers objets dont la liaison n'est
qu'apparente. Au
premier coup d'oeil on croit voir une fin commune; en y regardant mieux
on est bientôt
détrompé.
A
ne consulter que l'impression la plus naturelle, il sembleroit que,
pour dédaigner l'éclat
& le luxe, on a moins besoin de modération que de goût. La symétrie
& la régularité
plaît à tous les yeux. L'image du bien-être & de la félicité touche
le coeur humain qui en
est avide; mais un vain appareil qui ne se rapporte ni à l'ordre ni au
bonheur & n'a pour
objet que de frapper les yeux, quelle idée favorable à celui qui
l'étale peut-il exciter dans
l'esprit du spectateur? L'idée du goût? Le goût ne paraît-il pas cent
fois mieux dans les
choses simples que dans celles qui sont offusquées de richesse? L'idée
de la commodité? Y
a-t-il rien de plus incommode que le faste?*[*Le bruit des gens d'une
maison trouble
incessamment le repos du maitre; il ne peut rien cacher a tant d'Argus.
La foule de ses
creanciers lui fait payer cher celle de ses admirateurs. Ses
appartemens sont si superbes
qu'il est forcé de coucher dans un bouge pour être a son aise & son
singe est quelquefois
mieux logé que lui. S'il veut diner, il dépend de son cuisinier &
jamais de sa faim; s'il veut
sortir, il est a la erci de ses chevaux; mille embarras l' arretent
dans les rues ; il brule
d'arrive & ne fait plus qu'il a des jambes. Chloé l'attend, les
boues le retiennent, le poids
de l'or de son habit l'accable & il ne peut faire vingt pas à pied:
mais s'il perd un
rendez-vous avec sa maitresse, il en est bien dédommagé par les
passans; chacun
remarque sa livrée, l'admire & dit tout haut que c'est Monsieur un
tel.] L'idée de la
grandeur? C'est précisément le contraire. Quand je vois qu'on a voulu
faire un grand
palais, je me demande aussi-tôt pourquoi ce palais n'est pas plus
grand. Pourquoi celui
[218] qui a cinquante domestiques n'en a-t-il pas cent? Cette belle
vaisselle d'argent,
pourquoi n'est-elle pas d'or? Cet homme qui dore son carrosse, pourquoi
ne dore-t-il pas
ses lambris? Si ses lambris sont dorés, pourquoi son toit ne l'est-il
pas? Celui qui voulut
bâtir une haute tour faisoit bien de la vouloir porter jusqu'au ciel;
autrement il eût eu
beau l'élever, le point où il se fût arrêté n'eût servi qu'à donner de
plus loin la preuve de
son impuissance. O homme petit & vain! montre-moi ton pouvoir, je
te montrerai ta
misere.
Au
contraire, un ordre de choses où rien n'est donné à l'opinion, où tout
a son utilité
réelle & qui se borne aux vrais besoins de la nature, n'offre pas
seulement un spectacle
approuvé par la raison, mais qui contente les yeux & le coeur, en
ce que l'homme ne s'y
voit que sous des rapports agréables, comme se suffisant à lui-même ,
que l'image de sa
foiblesse n'y paroit point & que ce riant tableau n'excite jamais
de réflexions attristantes.
Je défie aucun homme sensé de contempler une heure durant le palais
d'un prince & le
faste qu'on y voit briller, sans tomber dans la mélancolie &
déplorer le sort de l'humanité
. Mais l'aspect de cette maison & de la vie uniforme & simple
de ses habitans répand dans
l'âme des spectateurs un charme secret [219] qui ne fait qu'augmenter
sans cesse . Un petit
nombre de gens doux & paisibles, unis par des besoins mutuels &
par une réciproque
bienveillance, y concourt par divers soins à une fin commune: chacun
trouvant dans son état tout ce qu'il faut pour en être content & ne
point désirer d'en sortir, on s'y attache
comme y devant rester toute la vie & la seule ambition qu'on garde
est celle d'en bien
remplir les devoirs. Il y a tant de modération dans ceux qui commandent
& tant de zele
dans ceux qui obéissent que des égaux eussent pu distribuer entre eux
les mêmes emplois
sans qu'aucun se fût plaint de son partage. Ainsi nul n'envie celui
d'un autre; nul ne croit
pouvoir augmenter sa fortune que par l'augmentation du bien commun; les
maîtres
mêmes ne jugent de leur bonheur que par celui des gens qui les
environnent. On ne sauroit
qu'ajouter ni que retrancher ici, parce qu'on n'y trouve que les choses
utiles & qu'elles y
sont toutes; en sorte qu'on n'y souhaite rien de ce qu'on n'y voit pas
& qu'il n'y a rien de ce
qu'on y voit dont on puisse dire: pourquoi n'y en a-t-il pas davantage?
Ajoutez-y du galon,
des tableaux, un lustre, de la dorure, à l'instant vous appauvrirez
tout. En voyant tant
d'abondance dans le nécessaire & nulle trace de superflu, on est
porté à croire que, s'il
n'y est pas, c'est qu'on n'a pas voulu qu'il y fût & que, si on le
voulait, il y régneroit avec la
même profusion. En voyant continuellement les biens refluer au dehors
par l'assistance du
pauvre, on est porté à dire: Cette maison ne peut contenir toutes ses
richesses. Voilà, ce
me semble, la véritable magnificence.
[220]
Cet air d'opulence m'effraya moi-même quand je fus instruit de ce qui
servoit à
l'entretenir. Vous vous ruinez, dis-je à M. & Mde. de Wolmar; il
n'est pas possible qu'un si
modique revenu suffise à tant de dépenses. Ils se mirent à rire &
me firent voir que, sans
rien retrancher dans leur maison, il ne tiendroit qu'à eux d'épargner
beaucoup &
d'augmenter leur revenu plutôt que de se ruiner. Notre grand secret
pour être riches, me
dirent-ils, est d'avoir peu d'argent & d'éviter, autant qu'il se
peut, dans l'usage de nos
biens, les échanges intermédiaires entre le produit & l'emploi.
Aucun de ces échanges ne
se fait sans perte & ces pertes multipliées réduisent presque à
rien d'assez grands moyens,
comme à force d'être brocantée une belle boîte d'or devient un mince
colifichet. Le
transport de nos revenus s'évite en les employant sur le lieu,
l'échange s'en évite encore en
les consommant en nature; & dans l'indispensable conversion de ce
que nous avons de trop
en ce qui nous manque, au lieu des ventes & des achats pécuniaires
qui doublent le
préjudice , nous cherchons des échanges réels où la commodité de chaque
contractant
tienne lieu de profit à tous deux.
Je
conçois, leur dis-je, les avantages de cette méthode ; mais elle ne me
paroit pas sans
inconvénient. Outre les soins importuns auxquels elle assujettit, le
profit doit être plus
apparent que réel; & ce que vous perdez dans le détail de la régie
de vos biens l'emporte
probablement sur le gain que feroient avec vous vos fermiers; car le
travail se fera toujours
avec plus d'économie & la récolte avec plus [221] de soin par un
paysan que par vous.
C'est une erreur, me répondit Wolmar; le paysan se soucie moins
d'augmenter le produit
que d'épargner sur les frais, parce que les avances lui sont plus
pénibles que les profits ne
lui sont utiles; comme son objet n'est pas tant de mettre un fonds en
valeur que d'y faire
peu de dépense, s'il s'assure un gain actuel c'est bien moins en
améliorant la terre qu'en
l'épuisant & le mieux qui puisse arriver est qu'au lieu de
l'épuiser il la néglige. Ainsi pour
un peu d'argent comptant recueilli sans embarras, un propriétaire oisif
prépare à lui ou à ses enfans de grandes pertes, de grands travaux
& quelquefois la ruine de son
patrimoine.
D'ailleurs,
poursuivit M. de Wolmar, je ne disconviens pas que je ne fasse la
culture de mes
terres à plus grands frais que ne feroit un fermier; mais aussi le
profit du fermier c'est moi
qui le fais & cette culture étant beaucoup meilleure le produit est
beaucoup plus grand; de
sorte qu'en dépensant davantage, je ne laisse pas de gagner encore. Il
y a plus; cet excès de
dépense n'est qu'apparent & produit réellement une très-grande
économie: car, si
d'autres cultivoient nos terres, nous serions oisifs; il faudroit
demeurer à la ville, la vie y
seroit plus chere; il nous faudroit des amusemens qui nous coûteroient
beaucoup plus que
ceux que nous trouvons ici & nous seroient moins sensibles. Ces
soins que vous appelez
importuns font à la fois nos devoirs & nos plaisirs; grace à la
prévoyance avec laquelle on
les ordonne, ils ne sont jamais pénibles; ils nous tiennent lieu d'une
foule de fantaisies
ruineuses dont la vie champêtre prévient ou détruit [222] le goût &
tout ce qui contribue à notre bien-être devient pour nous un amusement.
Jettez
les yeux tout autour de vous, ajoutoit ce judicieux pere de famille,
vous n'y verrez
que des choses utiles, qui ne nous coûtent presque rien & nous
épargnent mille vaines
dépenses. Les seules denrées du cru couvrent notre table, les seules
étoffes du pays
composent presque nos meubles & nos habits: rien n'est méprisé
parce qu'il est commun,
rien n'est estimé parce qu'il est rare. Comme tout ce qui vient de loin
est sujet à être
déguisé ou falsifié, nous nous bornons, par délicatesse autant que par
modération, au
choix de ce qu'il y a de meilleur aupres de nous & dont la qualité
n'est pas suspecte. Nos
mets sont simples, mais choisis. Il ne manque à notre table pour être
somptueuse que
d'être servie loin d'ici; car tout y est bon, tout y seroit rare &
tel gourmand trouveroit les
truites du lac bien meilleures s'il les mangeoit à Paris.
La
même regle a lieu dans le choix de la parure, qui, comme vous voyez,
n'est pas
négligée; mais l'élégance y préside seule, la richesse ne s'y montre
jamais, encore moins
la mode. Il y a une grande différence entre le prix que l'opinion donne
aux choses & celui
qu'elles ont réellement. C'est à ce dernier seul que Julie s'attache;
& quand il est question
d'une étoffe, elle ne cherche pas tant si elle est ancienne ou nouvelle
que si elle est bonne &
si elle lui sied. Souvent même la nouveauté seule est pour elle un
motif d'exclusion, quand
cette nouveauté donne aux choses un prix qu'elles n'ont pas, ou
qu'elles ne sauroient
garder.
[223]
Considérez encore qu'ici l'effet de chaque chose vient moins
d'elle-même que de son
usage & de son accord avec le reste; de sorte qu'avec des parties
de peu de valeur Julie a
fait un tout d'un grand prix. Le goût aime à créer, à donner seul la
valeur aux choses.
Autant la loi de la mode est inconstante & ruineuse, autant la
sienne est économe &
durable. Ce que le bon goût approuve une fois est toujours bien; s'il
est rarement à la
mode, en revanche il n'est jamais ridicule & dans sa modeste
simplicité il tire de la
convenance des choses des regles inaltérables & sûres, qui restent
quand les modes ne sont
plus.
Ajoutez
enfin que l'abondance du seul nécessaire ne peut dégénérer en abus,
parce que le
nécessaire a sa mesure naturelle & que les vrais besoins n'ont
jamais d'exces. On peut
mettre la dépense de vingt habits en un seul & manger en un repas
le revenu d'une année;
mais on ne sauroit porter deux habits en même temps, ni dîner deux fois
en un jour. Ainsi
l'opinion est illimitée, au lieu que la nature nous arrête de tous
côtés; & celui qui , dans
un état médiocre, se borne au bien-être ne risque point de se ruiner.
Voilà,
mon cher, continuoit le sage Wolmar, comment avec de l'économie &
des soins on
peut se mettre au-dessus de sa fortune. Il ne tiendroit qu'à nous
d'augmenter la nôtre sans
changer notre maniere de vivre ; car il ne se fait ici presque aucune
avance qui n'ait un
produit pour objet & tout ce que nous dépensons nous rend de quoi
dépenser beaucoup
plus.
He
bien! milord, rien de tout cela ne paroit au premier [224] coup d'oeil.
par-tout un air de
profusion couvre l'ordre qui le donne. Il faut du tems pour apercevoir
des loix somptuaires
qui menent à l'aisance & au plaisir & l'on a d'abord peine à
comprendre comment on
jouit de ce qu'on épargne. En y réfléchissant le contentement augmente,
parce qu'on voit
que la source en est intarissable & que l'art de goûter le bonheur
de la vie sert encore à le
prolonger. Comment se lasserait-on d'un état si conforme à la nature?
Comment épuiserait-on son héritage en l'améliorant tous les jours?
Comment ruinerait-on sa
fortune en ne consommant que ses revenus? Quand chaque année on est sûr
de la
suivante, qui peut troubler la paix de celle qui court? Ici le fruit du
labeur passé soutient
l'abondance présente & le fruit du labeur présent annonce
l'abondance à venir ; on jouit à la fois de ce qu'on dépense & de
ce qu'on recueille & les divers tems se rassemblent pour
affermir la sécurité du présent.
Je
suis entré dans tous les détails du ménage & j'ai par-tout vu
régner le même esprit.
Toute la broderie & la dentelle sortent du gynécée; toute la toile
est filée dans la
basse-cour ou par de pauvres femmes que l'on nourrit. La laine s'envoie
à des
manufactures dont on tire en échange des draps pour habiller les gens;
le vin , l'huile & le
pain se font dans la maison; on a des bois en coupe réglée autant qu'on
en peut
consommer; le boucher se paye en bétail; l'épicier reçoit du blé pour
ses fournitures; le
salaire des ouvriers & des domestiques se prend sur le produit des
terres qu'ils font valoir;
le loyer des maisons de la ville suffit pour l'ameublement de celles
qu'on habite; les rentes
sur les fonds publics [225] fournissent à l'entretien des maîtres &
au peu de vaisselle qu'on
se permet; la vente des vins & des blés qui restent donne un fonds
qu'on laisse en réserve
pour les dépenses extraordinaires: fonds que la prudence de Julie ne
laisse jamais tarir &
que sa charité laisse encore moins augmenter. Elle n'accorde aux choses
de pur agrément
que le profit du travail qui se fait dans sa maison, celui des terres
qu'ils ont défrichées,
celui des arbres qu'ils ont fait planter, etc. Ainsi, le produit &
l'emploi se trouvant toujours
compensés par la nature des choses, la balance ne peut être rompue
& il est impossible de
se déranger.
Bien
plus, les privations qu'elle s'impose par cette volupté tempérante dont
j'ai parlé sont à la fois de nouveaux moyens de plaisir & de
nouvelles ressources d'économie. Par
exemple, elle aime beaucoup le café ; chez sa mere elle en prenoit tous
les jours; elle en a
quitté l'habitude pour en augmenter le goût; elle s'est bornée à n'en
prendre que quand
elle a des hôtes & dans le salon d'Apollon, afin d'ajouter cet air
de fête à tous les autres.
C'est une petite sensualité qui la flatte plus , qui lui coûte moins
& par laquelle elle aiguise
& regle à la fois sa gourmandise. Au contraire, elle met à deviner
& à satisfaire les goûts
de son pere & de son mari une attention sans relâche, une
prodigalité naturelle & pleine
de grâces, qui leur fait mieux goûter ce qu'elle leur offre par le
plaisir qu'elle trouve à le
leur offrir. Ils aiment tous deux à prolonger un peu la fin du repas, à
la Suisse: elle ne
manque jamais, après le souper , de faire servir une bouteille de vin
plus délicat, plus
vieux que celui de l'ordinaire. [226] Je fus d'abord la dupe des noms
pompeux qu'on
donnoit à ces vins, qu'en effet je trouve excellents; & les buvant
comme étant des lieux
dont ils portoient les noms, je fis la guerre à Julie d'une infraction
si manifeste à ses
maximes ; mais elle me rappela en riant un passage de Plutarque, où
Flaminius compare
les troupes asiatiques d'Antiochus , sous mille noms barbares, aux
ragoûts divers sous
lesquels un ami lui avoit déguisé la même viande. Il en est de même,
dit-elle, de ces vins étrangers que vous me reprochez. Le Rancio, le
Cherez, le Malaga, le Chassaigne, le
Syracuse, dont vous buvez avec tant de plaisir, ne sont en effet que
des vins de Lavaux
diversement préparés & vous pouvez voir d'ici le vignoble qui
produit toutes ces boissons
lointaines. Si elles sont inférieures en qualité aux vins fameux dont
elles portent les noms,
elles n'en ont pas les inconvénients; & comme on est sûr de ce qui
les compose, on peut au
moins les boire sans risque. J'ai lieu de croire, continua-t-elle, que
mon pere & mon mari
les aiment autant que les vins les plus rares. Les siens, me dit alors
M. de Wolmar, ont pour
nous un goût dont manquent tous les autres: c'est le plaisir qu'elle a
pris à les préparer. -
Ah! reprit-elle, ils seront toujours exquis.
Vous
jugez bien qu'au milieu de tant de soins divers le désoeuvrement &
l'oisiveté qui
rendent nécessaires la compagnie, les visites & les sociétés
extérieures, ne trouvent guere
ici de place. On fréquente les voisins assez pour entretenir un
commerce agréable, trop
peu pour s'y assujettir. Les hôtes sont toujours bien venus & ne
sont jamais désirés. [227]
On ne voit précisément qu'autant de monde qu'il faut pour se conserver
le goût de la
retraite; les occupations champêtres tiennent lieu d'amusements; &
pour qui trouve au
sein de sa famille une douce société, toutes les autres sont bien
insipides . La maniere dont
on passe ici le tems est trop simple & trop uniforme pour tenter
beaucoup de gens;*[*Je
crois qu'un de nos beaux esprits voyageant dans ce pays là, reçu &
caressé dans cette
maison à son passage, feroit ensuite à ses amis une relation bien
plaisante de la vie de
manans qu'on y mene. Au reste, je vois par les lettres de Miladi
Catesby que ce goût n'est
pas particulier à la France & que c'est apparemment aussi l'usage
en Angleterre de
tourner ses hôtes en ridicules, pour prix de leur hospitalité.] mais,
c'est par la disposition
du coeur de ceux qui l'ont adoptée qu'elle leur est intéressante . Avec
une ame saine
peut-on s'ennuyer à remplir les plus chers & les plus charmans
devoirs de l'humanité & à
se rendre mutuellement la vie heureuse? Tous les soirs , Julie,
contente de sa journée, n'en
désire point une différente pour le lendemain & tous les matins
elle demande au Ciel un
jour semblable à celui de la veille; elle fait toujours les mêmes
choses parce qu'elles sont
bien & qu'elle ne connaît rien de mieux à faire. Sans doute elle
jouit ainsi de toute la
félicité permise à l'homme. Se plaire dans la durée de son état,
n'est-ce pas un signe
assuré qu'on y vit heureux?
Si
l'on voit rarement ici de ces tas de désoeuvrés qu'on appelle bonne
compagnie, tout ce
qui s'y rassemble intéresse le coeur par quelque endroit avantageux
& rachete quelques
ridicules par mille vertus. De paisibles campagnards, sans monde &
sans politesse, mais
bons, simples, honnêtes & [228] contens de leur sort; d'anciens
officiers retirés du service;
des commerçans ennuyés de s'enrichir; de sages meres de famille qui
amenent leurs filles à l'école de la modestie & des bonnes moeurs:
voilà le cortege que Julie aime à
rassembler autour d'elle. Son mari n'est pas fâché d'y joindre
quelquefois de ces
aventuriers corrigés par l'âge & l'expérience, qui, devenus sages à
leurs dépens,
reviennent sans chagrin cultiver le champ de leur pere qu'ils
voudroient n'avoir point
quitté. Si quelqu'un récite à table les événemens de sa vie, ce ne sont
point les aventures
merveilleuses du riche Sindbad racontant au sein de la mollesse
orientale comment il a
gagné ses trésors ; ce sont les relations plus simples de gens sensés
que les caprices du sort
& les injustices des hommes ont rebutés des faux biens vainement
poursuivis, pour leur
rendre le goût des véritables.
Croiriez-vous
que l'entretien même des paysans a des charmes pour ces ame s élevées
avec qui le sage aimeroit à s'instruire? Le judicieux Wolmar trouve
dans la naiveté
villageoise des caracteres plus marqués, plus d'hommes pensant par
eux-mêmes, que sous
le masque uniforme des habitans des villes, où chacun se montre comme
sont les autres
plutôt que comme il est lui-même. La tendre Julie trouve en eux des
coeurs sensibles aux
moindres caresses & qui s'estiment heureux de l'intérêt qu'elle
prend à leur bonheur.
Leur coeur ni leur esprit ne sont point façonnés par l'art; ils n'ont
point appris à se
former sur nos modeles & l'on n'a pas peur de trouver en eux
l'homme de l'homme au lieu
de celui de la nature.
[229]
Souvent dans ses tournées M. de Wolmar rencontre quelque bon vieillard
dont le
sens & la raison le frappent & qu'il se plaît à faire causer.
Il l'amene à sa femme; elle lui
fait un accueil charmant, qui marque non la politesse & les airs de
son état, mais la
bienveillance & l'humanité de son caractere. On retient le bonhomme
à dîner: Julie le
place à côté d'elle, le sert, le caresse, lui parle avec intérêt,
s'informe de sa famille, de ses
affaires, ne sourit point de son embarras, ne donne point une attention
gênante à ses
manieres rustiques, mais le met à l'aise par la facilité des siennes
& ne sort point avec lui
de ce tendre & touchant respect dû à la vieillesse infirme
qu'honore une longue vie passée
sans reproche. Le vieillard enchanté se livre à l'épanchement de son
coeur; il semble
reprendre un moment la vivacité de sa jeunesse. Le vin bu à la santé
d'une jeune dame en
réchauffe mieux son sang à demi glacé. Il se ranime à parler de son
ancien temps, de ses
amours, de ses campagnes, des combats où il s'est trouvé, du courage de
ses compatriotes,
de son retour au pays, de sa femme, de ses enfans, des travaux
champêtres, des abus qu'il a
remarqués, des remedes qu'il imagine. Souvent des longs discours de son
âge sortent
d'excellens préceptes moraux, ou des leçons d'agriculture; & quand
il n'y auroit dans les
choses qu'il dit que le plaisir qu'il prend à les dire, Julie en
prendroit à les écouter.
Elle
passe après le dîner dans sa chambre & en rapporte un petit présent
de quelque
nippe convenable à la femme ou aux filles du vieux bonhomme. Elle le
lui fait offrir par les
[230] enfans & réciproquement il rend aux enfans quelque don simple
& de leur goût dont
elle l'a secretement chargé pour eux. Ainsi se forme de bonne heure
l'étroite & douce
bienveillance qui fait la liaison des états divers. Les enfans
s'accoutument à honorer la
vieillesse, à estimer la simplicité & à distinguer le mérite dans
tous les rangs. Les paysans,
voyant leurs vieux peres fêtés dans une maison respectable & admis
à la table des maîtres
ne se tiennent point offensés d'en être exclus ; ils ne s'en prennent
point à leur rang, mais à leur âge ; ils ne disent point: Nous sommes
trop pauvres, mais: Nous sommes trop jeunes
pour être ainsi traités ; l'honneur qu'on rend à leurs vieillards &
l'espoir de le partager
un jour les consolent d'en être privés & les excitent à s'en rendre
dignes.
Cependant
le vieux bonhomme, encore attendri des caresses qu'il a reçues, revient
dans sa
chaumiere, empressé de montrer à sa femme & à ses enfans les dons
qu'il leur apporte.
Ces bagatelles répandent la joie dans toute une famille qui voit qu'on
a daigné s'occuper
d'elle. Il leur raconte avec emphase la réception qu'on lui a faite,
les mets dont on l'a servi,
les vins dont il a goûté, les discours obligeans qu'on lui a tenus,
combien on s'est informé
d'eux, l'affabilité des maîtres , l'attention des serviteurs &
généralement ce qui peut
donner du prix aux marques d'estime & de bonté qu'il a reçues; en
le racontant il en jouit
une seconde fois & toute la maison croit jouir aussi des honneurs
rendus à son chef. Tous
bénissent de concert cette famille illustre & généreuse qui donne
exemple aux grands &
refuge aux petits, qui ne [231] dédaigne point le pauvre & rend
honneur aux cheveux
blancs. Voilà l'encens qui plait aux ames bienfaisantes. S'il est des
bénédictions humaines
que le Ciel daigné exaucer, ce ne sont point celles qu'arrachent la
flatterie & la bassesse en
présence des gens qu'on loue; mais celles que dicte en secret un coeur
simple &
reconnoissant au coin d'un foyer rustique.
C'est
ainsi qu'un sentiment agréable & doux peut couvrir de son charme
une vie insipide à
des coeurs indifférens : c'est ainsi que les soins, les travaux, la
retraite peuvent devenir des
amusemens par l'art de les diriger. Une ame saine peut donner du goût à
des occupations
communes, comme la santé du corps fait trouver bons les alimens les
plus simples. Tous ces
gens ennuyés qu'on amuse avec tant de peine doivent leur dégoût à leurs
vices & ne
perdent le sentiment du plaisir qu'avec celui du devoir. Pour Julie, il
lui est arrivé
précisément le contraire & des soins qu'une certaine langueur d'âme
lui eût laissé
négliger autrefois, lui deviennent intéressans par le motif qui les
inspire. Il faudroit être
insensible pour être toujours sans vivacité. La sienne s'est développée
par les mêmes
causes qui la réprimoient autrefois. Son coeur cherchoit la retraite
& la solitude pour se
livrer en paix aux affections dont il étoit pénétré ; maintenant elle a
pris une activité
nouvelle en formant de nouveaux liens. Elle n'est point de ces
indolentes meres de famille,
contentes d'étudier quand il faut agir, qui perdent à s'instruire des
devoirs d'autrui le
tems qu'elles devroient mettre à remplir les leurs. Elle pratique
aujourd'hui ce qu'elle
apprenoit autrefois. Elle n'étudie plus, elle ne lit plus; elle agit.
Comme [232] elle se leve
une heure plus tard que son mari, elle se couche aussi plus tard d'une
heure. Cette heure
est le seul tems qu'elle donne encore à l'étude & la journée ne lui
paroit jamais assez
longue pour tous les soins dont elle aime à la remplir.
Voilà
milord, ce que j'avois à vous dire sur l'économie de cette maison &
sur la vie privée
des maîtres qui la gouvernent. Contens de leur sort, ils en jouissent
paisiblement; contens
de leur fortune, ils ne travaillent pas à l'augmenter pour leurs
enfans, mais à leur laisser,
avec l'héritage qu'ils ont reçu, des terres en bon état, des
domestiques affectionnés, le
goût du travail, de l'ordre, de la modération & tout ce qui peut
rendre douce & charmante à des gens sensés la jouissance d'un bien
médiocre, aussi sagement conservé qu'il fut
honnêtement acquis.
[233]
LETTRE III.*
[*Deux
lettres écrites en différens tems rouloient sur le sujet de celle-ci,
ce qui occasionnoit
bien des répétitions inutiles. Pour les retrancher, j'ai réuni ces deux
lettres en une seule.
Au reste, sans prétendre justifier l'excessive longueur de plusieurs
des lettres dont ce
recueil est composé, je remarquerai que les lettres des solitaires sont
longues & rares, celles
des gens du monde fréquentes & courtes. Il ne faut qu'observer
cette différence pour en
sentir a l'instant la raison.]
DE
SAINT PREUX A MILORD EDOUARD.
Nous
avons eu des hôtes ces jours derniers. Ils sont repartis hier &
nous recommençons
entre nous trois une société d'autant plus charmante qu'il n'est rien
resté dans le fond des
coeurs qu'on veuille se cacher l'un à l'autre. Quel plaisir je goûte à
reprendre un nouvel être qui me rend digne de votre confiance! Je ne
reçois pas une marque d'estime de Julie
& de son mari que je ne me dise avec une certaine fierté d'âme:
Enfin j'oserai me montrer à lui. C'est par vos soins, c'est sous vos
yeux, que j'espere honorer mon état présent de
mes fautes passées. Si l'amour éteint jette l'âme dans l'épuisement,
l'amour subjugué lui
donne, avec la conscience de sa victoire, une élévation nouvelle &
un attrait plus vif pour
tout ce qui est grand & beau. Voudrait-on perdre le fruit d'un
sacrifice qui nous a coûté si
cher? Non, milord; je sens qu'à votre exemple mon coeur va mettre à
profit tous les ardens
sentimens qu'il a vaincus. Je sens qu'il [234] faut avoir été ce que je
fus pour devenir ce
que je veux être.
Apres
six jours perdus aux entretiens frivoles des gens indifférents, nous
avons passé
aujourd'hui une matinée à l'anglaise, réunis & dans le silence,
goûtant à la fois le plaisir
d'être ensemble & la douceur du recueillement . Que les délices de
cet état sont connues
de peu de gens ! Je n'ai vu personne en France en avoir la moindre idée
. La conversation
des amis ne tarit jamais, disent-ils. Il est vrai, la langue fournit un
babil facile aux
attachemens médiocres; mais l'amitié, milord, l'amitié! Sentiment vif
& céleste, quels
discours sont dignes de toi? Quelle langue ose être ton interprete?
Jamais ce qu'on dit à
son ami peut-il valoir ce qu'on sent à ses côtés? Mon Dieu! qu'une main
serrée, qu'un
regard animé, qu'une étreinte contre la poitrine, que le soupir qui la
suit, disent de choses
& que le premier mot qu'on prononce est froid après tout cela! O
veillées de Besançon!
momens consacrés au silence & recueillis par l'amitié! O Bomston,
ame grande, ami
sublime ! non, je n'ai point avili ce que tu fis pour moi & ma
bouche ne t'en a jamais rien
dit.
Il
est sûr que cet état de contemplation fait un des grands charmes des
hommes sensibles.
Mais j'ai toujours trouvé que les importuns empêchoient de le goûter
& que les amis ont
besoin d'être sans témoin pour pouvoir ne se rien dire qu'à leur aise.
On veut être
recueillis, pour ainsi dire, l'un dans l'autre: les moindres
distractions sont désolantes, la
moindre contrainte est insupportable. Si quelquefois [235] le coeur
porte un mot à la
bouche, il est si doux de pouvoir le prononcer sans gêne! Il semble
qu'on n'ose penser
librement ce qu'on n'ose dire de même; il semble que la présence d'un
seul étranger
retienne le sentiment & comprime des ame s qui s'entendroient si
bien sans lui.
Deux
heures se sont ainsi écoulées entre nous dans cette immobilité
d'extase, plus douce
mille fois que le froid repos des Dieux d'Epicure . Après le déjeuner,
les enfans sont entrés
comme à l'ordinaire dans la chambre de leur mere; mais au lieu d'aller
ensuite s'enfermer
avec eux dans le gynécée selon sa coutume, pour nous dédommager en
quelque sorte du
tems perdu sans nous voir, elle les a fait rester avec elle & nous
ne nous sommes point
quittés jusqu'au dîner. Henriette, qui commence à savoir tenir
l'aiguille, travailloit assise
devant la Fanchon, qui faisoit de la dentelle & dont l'oreiller
posoit sur le dossier de sa
petite chaise. Les deux garçons feuilletoient sur une table un recueil
d'images dont l'aîné
expliquoit les sujets au cadet. Quand il se trompait, Henriette
attentive & qui sait le recueil
par coeur, avoit soin de le corriger. Souvent , feignant d'ignorer à
quelle estampe ils étaient, elle en tiroit un prétexte de se lever,
d'aller & venir de sa chaise à la table & de la
table à la chaise. Ces promenades ne lui déplaisoient pas & lui
attiroient toujours quelque
agacerie de la part du petit mali; quelquefois même il s'y joignoit un
baiser que sa bouche
enfantine sait mal appliquer encore, mais dont Henriette, déjà plus
savante, lui épargne
volontiers la façon. Pendant [236] ces petites leçons, qui se prenoient
& se donnoient sans
beaucoup de soin, mais aussi sans la moindre gêne , le cadet comptoit
furtivement des
onchets de buis qu'il avoit cachés sous le livre.
Madame
de Wolmar brodoit pres de la fenêtre vis-à-vis des enfans; nous étions,
son mari
& moi, encore autour de la table à thé, lisant la gazette, à
laquelle elle prêtoit assez peu
d'attention. Mais à l'article de la maladie du roi de France & de
l'attachement singulier de
son peuple, qui n'eut jamais d'égal que celui des Romains pour
Germanicus, elle a fait
quelques réflexions sur le bon naturel de cette nation douce &
bienveillante, que toutes
haissent & qui n'en hait aucune , ajoutant qu'elle n'envioit du
rang suprême que le plaisir
de s'y faire aimer. N'enviez rien, lui a dit son mari d'un ton qu'il
m'eût dû laisser prendre;
il y a long-tems que nous sommes tous vos sujets. A ce mot, son ouvrage
est tombé de ses
mains; elle a tourné la tête & jetté sur son digne époux un regard
si touchant, si tendre,
que j'en ai tressailli moi-même. Elle n'a rien dit: qu'eût-elle dit qui
valût ce regard? Nos
yeux se sont aussi rencontrés. J'ai senti, à la maniere dont son mari
m'a serré la main, que
la même émotion nous gagnoit tous trois & que la douce influence de
cette ame expansive
agissoit autour d'elle & triomphoit de l'insensibilité même.
C'est
dans ces dispositions qu'a commencé le silence dont je vous parlais:
vous pouvez
juger qu'il n'étoit pas de froideur & d'ennui. Il n'étoit
interrompu que par le petit manege
des enfans; encore, aussi-tôt que nous avons cessé de [237] parler,
ont-ils modéré par
imitation leur caquet, comme craignant de troubler le recueillement
universel. C'est la
petite surintendante qui la premiere s'est mise à baisser la voix, à
faire signe aux autres, à
courir sur la pointe du pied; & leurs jeux sont devenus d'autant
plus amusans que cette
légere contrainte y ajoutoit un nouvel intérêt. Ce spectacle, qui
sembloit être mis sous nos
yeux pour prolonger notre attendrissement, a produit son effet naturel.
Ammutiscon le lingue, e parlan l'alme.*
[*Les
langues se taisent mais les coeurs parlent.]
Que
de choses se sont dites sans ouvrir la bouche! Que d'ardens sentimens
se sont
communiqués sans la froide entremise de la parole! Insensiblement Julie
s'est laissée
absorber à celui qui dominoit tous les autres. Ses yeux se sont
tout-à-fait fixés sur ses trois
enfans & son coeur, ravi dans une si délicieuse extase, animoit son
charmant visage de tout
ce que la tendresse maternelle eut jamais de plus touchant.
Livrés
nous-mêmes à cette double contemplation, nous nous laissions entraîner
Wolmar
& moi, à nos rêveries , quand les enfans qui les causoient les ont
fait finir. L'aîné, qui
s'amusoit aux images, voyant que les onchets empêchoient son frere
d'être attentif, a pris
le tems qu'il les avoit rassemblés & lui donnant un coup sur la
main, les a fait sauter par la
chambre. Marcellin s'est mis à pleurer; & sans s'agiter pour le
faire taire, Mde. de
Wolmar a dit à Fanchon d'emporter les onchets. L'enfant s'est tu sur
[238] le champ, mais
les onchets n'ont pas moins été emportés sans qu'il ait recommencé de
pleurer, comme je
m'y étois attendu. Cette circonstance, qui n'étoit rien, m'en a
rappellé beaucoup d'autres
auxquelles je n'avois fait nulle attention ; & je ne me souviens
pas, en y pensant, d'avoir vu
d'enfans à qui l'on parlât si peu & qui fussent moins incommodes.
Ils ne quittent presque
jamais leur mere & à peine s'aperçoit-on qu'ils soient là. Ils sont
vifs, étourdis,
sémillants, comme il convient à leur âge, jamais importuns ni criards
& l'on voit qu'ils
sont discrets avant de savoir ce que c'est que discrétion. Ce qui
m'étonnoit le plus dans les
réflexions où ce sujet m'a conduit, c'étoit que cela se fît comme de
soi-même & qu'avec
une si vive tendresse pour ses enfans Julie se tourmentât si peu autour
d'eux. En effet, on
ne la voit jamais s'empresser à les faire parler ou taire, ni à leur
prescrire ou défendre
ceci ou cela. Elle ne dispute point avec eux, elle ne les contrarie
point dans leurs
amusements; on diroit qu'elle se contente de les voir & de les
aimer & que, quand ils ont
passé leur journée avec elle, tout son devoir de mere est rempli.
Quoique
cette paisible tranquillité me parût plus douce à considérer que
l'inquiete
sollicitude des autres meres, je n'en étois pas moins frappé d'une
indolence qui s'accordoit
mal avec mes idées. J'aurois voulu qu'elle n'eût pas encore été
contente avec tant de
sujets de l'être : une activité superflue sied si bien à l'amour
maternel! Tout ce que je
voyois de bon dans ses enfans, j'aurois voulu l'attribuer à ses soins;
j'aurois voulu qu'ils
dussent moins à la nature & [239] davantage à leur mere ; je leur
aurois presque désiré
des défauts, pour la voir plus empressée à les corriger.
Apres
m'être occupé long-tems de ces réflexions en silence , je l'ai rompu
pour les lui
communiquer. Je vois, lui ai-je dit, que le Ciel récompense la vertu
des meres par le bon
naturel des enfans; mais ce bon naturel veut être cultivé. C'est des
leur naissance que doit
commencer leur éducation. Est-il un tems plus propre à les former que
celui où ils n'ont
encore aucune forme à détruire? Si vous les livrez à eux-mêmes des leur
enfance, à quel âge attendrez-vous d'eux de la docilité ? Quand vous
n'auriez rien à leur apprendre, il
faudroit leur apprendre à vous obéir. Vous apercevez-vous, a-t-elle
répondu, qu'ils me
désobéissent? Cela seroit difficile, ai-je dit, quand vous ne leur
commandez rien . Elle s'est
mise à sourire en regardant son mari; & me prenant par la main,
elle m'a mené dans le
cabinet où nous pouvions causer tous trois sans être entendus des
enfants.
C'est
là que, m'expliquant à loisir ses maximes, elle m'a fait voir sous cet
air de négligence
la plus vigilante attention qu'ait jamais donnée la tendresse
maternelle. Longtemps,
m'a-t-elle dit, j'ai pensé comme vous sur les instructions prématurées;
& durant ma
premiere grossesse, effrayé de tous mes devoirs & des soins que
j'aurois bientôt à remplir,
j'en parlois souvent à M. de Wolmar avec inquiétude. Quel meilleur
guide pouvais-je
prendre en cela, qu'un observateur éclairé qui joignoit à l'intérêt
d'un pere le sang-froid
d'un philosophe? Il remplit & passa mon attente; il dissipa mes
[240] préjugés & m'apprit à m'assurer avec moins de peine un succes
beaucoup plus étendu. Il me fit sentir que la
premiere & la plus importante éducation, celle précisément que tout
le monde
oublie,*[*Locke lui-meme , le sage Locke l'a oubliée; il dit bien ce
qu'on doit exiger des
enfans que ce qu'il faut faire pour l'obtenir.] est de rendre un enfant
propre à être élevé.
Une erreur commune à tous les parens qui se piquent de lumieres est de
supposer leurs
enfans raisonnables des leur naissance & de leur parler comme à des
hommes avant même
qu'ils sachent parler. La raison est l'instrument qu'on pense employer
à les instruire; au
lieu que les autres instrumens doivent servir à former celui-là &
que de toutes les
instructions propres à l'homme, celle qu'il acquiert le plus tard &
le plus difficilement est
la raison même. En leur parlant des leur bas âge une langue qu'ils
n'entendent point, on
les accoutume à se payer de mots, à en payer les autres, à contrôler
tout ce qu'on leur dit, à se croire aussi sages que leurs maîtres, à
devenir disputeurs & mutins; & tout ce qu'on
pense obtenir d'eux par des motifs raisonnables, on ne l'obtient en
effet que par ceux de
crainte ou de vanité qu'on est toujours forcé d'y joindre.
Il
n'y a point de patience que ne lasse enfin l'enfant qu'on veut élever
ainsi; & voilà
comment, ennuyés, rebutés, excédés de l'éternelle importunité dont ils
leur ont donné
l'habitude eux-mêmes, les parents, ne pouvant plus supporter le tracas
des enfans, sont
forcés de les éloigner d'eux en les livrant à des maîtres; comme si
l'on pouvoit jamais
espérer d'un précepteur plus de patience & de douceur que n'en peut
avoir un pere.
[241]
La nature, a continué Julie, veut que les enfans soient enfans avant
que d'être
hommes. Si nous voulons pervertir cet ordre, nous produirons des fruits
précoces qui
n'auront ni maturité ni saveur & ne tarderont pas à se corrompre;
nous aurons de jeunes
docteurs & de vieux enfans. L'enfance a des manieres de voir, de
penser, de sentir qui lui
sont propres. Rien n'est moins sensé que d'y vouloir substituer les
nôtres & j'aimerois
autant exiger qu'un enfant eût cinq pieds de haut que du jugement à dix
ans.
La
raison ne commence à se former qu'au bout de plusieurs années &
quand le corps a
pris une certaine consistance. L'intention de la nature est donc que le
corps se fortifie avant
que l'esprit s'exerce. Les enfans sont toujours en mouvement; le repos
& la réflexion sont
l'aversion de leur âge; une vie appliquée & sédentaire les empêche
de croître & de
profiter; leur esprit ni leur corps ne peuvent supporter la contrainte.
Sans cesse enfermés
dans une chambre avec des livres, ils perdent toute leur vigueur; ils
deviennent délicats,
foibles, mal-sains, plutôt hébétés que raisonnables & l'ame se sent
toute la vie du
dépérissement du corps.
Quand
toutes ces instructions prématurées profiteroient à leur jugement
autant qu'elles y
nuisent, encore y auroit-il un très-grand inconvénient à les leur
donner indistinctement &
sans égard à celles qui conviennent par préférence au génie de chaque
enfant. Outre la
constitution commune à l'espece, chacun apporte en naissant un
tempérament particulier
qui détermine son génie & son caractere & qu'il ne s'agit ni de
changer ni de contraindre,
mais de former & de perfectionner. [242] Tous les caracteres sont
bons & sains en
eux-mêmes , selon M. de Wolmar. Il n'y a point, dit-il, d'erreurs dans
la nature;*[*Cette
doctrine si vraie me surprend dans M. De Wolmar; on verra bientôt
pourquoi.] tous les
vices qu'on impute au naturel sont l'effet des mauvaises formes qu'il a
reçues. Il n'y a
point de scélérat dont les penchans mieux dirigés n'eussent produit de
grandes vertus. Il
n'y a point d'esprit faux dont on n'eût tiré des talens utiles en le
prenant d'un certain
biais, comme ces figures difformes & monstrueuses qu'on rend belles
& bien
proportionnées en les mettant à leur point de vue. Tout concourt au
bien commun dans le
systeme universel. Tout homme a sa place assignée dans le meilleur
ordre des choses; il
s'agit de trouver cette place & de ne pas pervertir cet ordre.
Qu'arrive-t-il d'une éducation
commencée des le berceau & toujours sous une même formule, sans
égard à la
prodigieuse diversité des esprits? Qu'on donne à la plupart des
instructions nuisibles ou
déplacées, qu'on les prive de celles qui leur conviendraient, qu'on
gêne de toutes parts la
nature, qu'on efface les grandes qualités de l'âme pour en substituer
de petites &
d'apparentes qui n'ont aucune réalité; qu'en exerçant indistinctement
aux mêmes choses
tant de talens divers, on efface les uns par les autres, on les confond
tous; qu'apres bien des
soins perdus à gâter dans les enfans les vrais dons de la nature, on
voit bientôt ternir cet éclat passager & frivole qu'on leur
préfere, sans que le naturel étouffé revienne jamais;
qu'on perd à la fois ce qu'on a détruit & ce qu'on a fait;
qu'enfin, pour le prix de tant de
[243] peine indiscretement prise, tous ces petits prodiges deviennent
des esprits sans force
& des hommes sans mérite, uniquement remarquables par leur
foiblesse & par leur
inutilité.
J'entends
ces maximes, ai-je dit à Julie; mais j'ai peine à les accorder avec vos
propres
sentimens sur le peu d'avantage qu'il y a de développer le génie &
les talens naturels de
chaque individu, soit pour son propre bonheur, soit pour le vrai bien
de la société. Ne
vaut-il pas infiniment mieux former un parfoit modele de l'homme
raisonnable & de
l'honnête homme, puis rapprocher chaque enfant de ce modele par la
force de l'éducation,
en excitant l'un, en retenant l'autre, en réprimant les passions, en
perfectionnant la raison,
en corrigeant la nature ?... - Corriger la nature! a dit Wolmar en
m'interrompant; ce mot
est beau; mais , avant que de l'employer, il faloit répondre à ce que
Julie vient de vous
dire.
Une
réponse très péremptoire, à ce qu'il me semblait, étoit de nier le
principe; c'est ce
que j'ai fait. Vous supposez toujours que cette diversité d'esprits
& de génies qui distingue
les individus est l'ouvrage de la nature; & cela n'est rien moins
qu'évident. Car enfin, si les
esprits sont différents, ils sont inégaux; & si la nature les a
rendus inégaux, c'est en
douant les uns préférablement aux autres d'un peu plus de finesse de
sens , d'étendue de
mémoire, ou de capacité d'attention. Or, quant aux sens & à la
mémoire, il est prouvé
par l'expérience que leurs divers degrés d'étendue & de perfection
ne sont point la
mesure de l'esprit des hommes ; & quant à la capacité d'attention,
elle dépend [244]
uniquement de la force des passions qui nous animent; & il est
encore prouvé que tous les
hommes sont, par leur nature, susceptibles de passions assez fortes
pour les douer du degré
d'attention auquel est attachée la supériorité de l'esprit.
Que
si la diversité des esprits, au lieu de venir de la nature, étoit un
effet de l'éducation,
c'est-à-dire de diverses idées, des divers sentimens qu'excitent en
nous des l'enfance les
objets qui nous frappent, les circonstances où nous nous trouvons &
toutes les impressions
que nous recevons, bien loin d'attendre pour élever les enfans qu'on
connût le caractere de
leur esprit, il faudroit au contraire se hâter de déterminer
convenablement ce caractere
par une éducation propre à celui qu'on veut leur donner.
A
cela il m'a répondu que ce n'étoit pas sa méthode de nier ce qu'il
voyait, lorsqu'il ne
pouvoit l'expliquer. Regardez, m'a-t-il dit, ces deux chiens qui sont
dans la cour; ils sont de
la même portée. Ils ont été nourris & traités de même, ils ne se
sont jamais quittés .
Cependant l'un des deux est vif, gai, caressant, plein d'intelligence;
l'autre, lourd, pesant,
hargneux & jamais on n'a pu lui rien apprendre. La seule différence
des tempéramens a
produit en eux celle des caracteres, comme la seule différence de
l'organisation intérieure
produit en nous celle des esprits ; tout le reste a été semblable...
Semblable? ai-je
interrompu; quelle différence! Combien de petits objets ont agi sur
l'un & non pas sur
l'autre! combien de petites circonstances les ont frappés diversement
sans que vous vous en
soyez aperçu!
[245]
Bon! a-t-il repris, vous voilà raisonnant comme les astrologues. Quand
on leur
opposoit que deux hommes nés sous le même aspect avoient des fortunes
si diverses, ils
rejetoient bien loin cette identité. Ils soutenoient que, vu la
rapidité des cieux, il y avoit
une distance immense du theme de l'un de ces hommes à celui de l'autre
& que, si l'on eût
pu remarquer les deux instans précis de leurs naissances, l'objection
se fût tournée en
preuve.
Laissons,
je vous prie, toutes ces subtilités & nous en tenons à
l'observation. Elle nous
apprend qu'il y a des caracteres qui s'annoncent presque en naissant
& des enfans qu'on
peut étudier sur le sein de leur nourrice. Ceux-là font une classe à
part & s'élevent en
commençant de vivre. Mais quant aux autres qui se développent moins
vite, vouloir
former leur esprit avant de le connoître, c'est s'exposer à gâter le
bien que la nature a fait
& à faire plus mal à sa place. Platon votre maître ne soutenait-il
pas que tout le savoir
humain, toute la philosophie ne pouvoit tirer d'une ame humaine que ce
que la nature y
avoit mis, comme toutes les opérations chimiques n'ont jamais tiré
d'aucun mixte
qu'autant d'or qu'il en contenoit déjà? Cela n'est vrai ni de nos
sentimens ni de nos idées;
mais cela est vrai de nos dispositions à les acquérir. Pour changer
l'organisation
intérieure; pour changer un caractere, il faudroit changer le
tempérament dont il dépend.
Avez-vous jamais oui dire qu'un emporté soit devenu flegmatique &
qu'un esprit
méthodique & froid ait acquis de l'imagination? Pour moi, je trouve
qu'il seroit tout [246]
aussi aisé de faire un blond d'un brun & d'un sot un homme
d'esprit. C'est donc en vain
qu'on prétendroit refondre les divers esprits sur un modele commun. On
peut les
contraindre & non les changer: on peut empêcher les hommes de se
montrer tels qu'ils
sont, mais non les faire devenir autres; & s'ils se déguisent dans
le cours ordinaire de la
vie, vous les verrez dans toutes les occasions importantes reprendre
leur caractere originel
& s'y livrer avec d'autant moins de regle qu'ils n'en connaissent
plus en s'y livrant. Encore
une fois, il ne s'agit point de changer le caractere & de plier le
naturel, mais au contraire de
le pousser aussi loin qu'il peut aller, de le cultiver & d'empêcher
qu'il ne dégénere ; car
c'est ainsi qu'un homme devient tout ce qu'il peut être & que
l'ouvrage de la nature
s'acheve en lui par l'éducation. Or, avant de cultiver le caractere il
faut l'étudier, attendre
paisiblement qu'il se montre, lui fournir les occasions de se montrer
& toujours s'abstenir
de rien faire plutôt que d'agir mal à propos. A tel génie il faut
donner des ailes, à
d'autres des entraves; l'un veut être pressé, l'autre retenu; l'un veut
qu'on le flatte &
l'autre qu'on l'intimide: il faudroit tantôt éclairer, tantôt abrutir.
Tel homme est fait
pour porter la connoissance humaine jusqu'à son dernier terme ; à tel
autre il est même
funeste de savoir lire. Attendons la premiere étincelle de la raison;
c'est elle qui fait sortir
le caractere & lui donne sa véritable forme ; c'est par elle aussi
qu'on le cultive & il n'y a
point avant la raison de véritable éducation pour l'homme.
Quant
aux maximes de Julie que vous mettez en opposition , [247] je ne sais
ce que vous y
voyez de contradictoire . Pour moi je les trouve parfaitement d'accord.
Chaque homme
apporte en naissant un caractere, un génie & des talens qui lui
sont propres. Ceux qui sont
destinés à vivre dans la simplicité champêtre n'ont pas besoin, pour
être heureux, du
développement de leurs facultés & leurs talens enfouis sont comme
les mines d'or du
Valais que le bien public ne permet pas qu'on exploite. Mais dans
l'état civil, où l'on a
moins besoin de bras que de tête & où chacun doit compte à soi-même
& aux autres de
tout son prix, il importe d'apprendre à tirer des hommes tout ce que la
nature leur a
donné, à les diriger du côté où ils peuvent aller le plus loin &
sur-tout à nourrir leurs
inclinations de tout ce qui peut les rendre utiles. Dans le premier
cas, on n'a d'égard qu'à
l'espece, chacun fait ce que font tous les autres; l'exemple est la
seule regle, l'habitude est le
seul talent & nul n'exerce de son ame que la partie commune à tous.
Dans le second, on
s'applique à l'individu, à l'homme en général; on ajoute en lui tout ce
qu'il peut avoir de
plus qu'un autre: on le suit aussi loin que la nature le mene ; &
l'on en fera le plus grand
des hommes s'il a ce qu'il faut pour le devenir. Ces maximes se
contredisent si peu, que la
pratique en est la même pour le premier âge . N'instruisez point
l'enfant du villageois, car
il ne lui convient pas d'être instruit. N'instruisez pas l'enfant du
citadin, car vous ne savez
encore quelle instruction lui convient. En tout état de cause, laissez
former le corps
jusqu'à ce que la raison commence à poindre; alors c'est le moment de
la cultiver.
[248]
Tout cela me paraîtroit fort bien, ai-je dit, si je n'y voyois un
inconvénient qui nuit
fort aux avantages que vous attendez de cette méthode; c'est de laisser
prendre aux enfans
mille mauvaises habitudes qu'on ne prévient que par les bonnes. Voyez
ceux qu'on
abandonne à eux-mêmes; ils contractent bientôt tous les défauts dont
l'exemple frappe
leurs yeux, parce que cet exemple est commode à suivre & n'imitent
jamais le bien, qui
coûte plus à pratiquer. Accoutumés à tout obtenir, à faire en toute
occasion leur
indiscrete volonté, ils deviennent mutins, têtus, indomptables... -
Mais, a repris M. de
Wolmar, il me semble que vous avez remarqué le contraire dans les
nôtres & que c'est ce
qui a donné lieu à cet entretien. - Je l'avoue, ai-je dit & c'est
précisément ce qui
m'étonne. Qu'a-t-elle fait pour les rendre dociles? Comment s'y
est-elle prise? Qu'a-t-elle
substitué au joug de la discipline? - Un joug bien plus inflexible,
a-t-il dit à l'instant, celui
de la nécessité. Mais, en vous détaillant sa conduite elle vous fera
mieux entendre ses vues.
Alors il l'a engagée à m'expliquer sa méthode; & après une courte
pause, voici à peu
pres comme elle m'a parlé.
Heureux
les enfans bien nés, mon aimable ami! Je ne présume pas autant de nos
soins que
M. de Wolmar . Malgré ses maximes, je doute qu'on puisse jamais tirer
un bon parti d'un
mauvais caractere & que tout naturel puisse être tourné à bien;
mais, au surplus,
convaincue de la bonté de sa méthode, je tâche d'y conformer en tout ma
conduite dans le
gouvernement de la famille. Ma premiere espérance est que des méchans
ne seront pas
sortis de mon sein; la seconde est [249] d'élever assez bien les enfans
que Dieu m'a donnés,
sous la direction de leur pere, pour qu'ils aient un jour le bonheur de
lui ressembler. J'ai
tâché pour cela de m'approprier les regles qu'il m'a prescrites, en
leur donnant un
principe moins philosophique & plus convenable à l'amour maternel:
c'est de voir mes
enfans heureux. Ce fut le premier voeu de mon coeur en portant le doux
nom de mere &
tous les soins de mes jours sont destinés à l'accomplir. La premiere
fois que je tins mon fils
aîné dans mes bras, je songeai que l'enfance est presque un quart des
plus longues vies,
qu'on parvient rarement aux trois autres quarts & que c'est une
bien cruelle prudence de
rendre cette premiere portion malheureuse pour assurer le bonheur du
reste, qui peut-être
ne viendra jamais. Je songeai que, durant la foiblesse du premier âge,
la nature assujettit
les enfans de tant de manieres, qu'il est barbare d'ajouter à cet
assujettissement l'empire
de nos caprices en leur ôtant une liberté si bornée & dont ils
peuvent si peu abuser. Je
résolus d'épargner au mien toute contrainte autant qu'il seroit
possible, de lui laisser tout
l'usage de ses petites forces & de ne gêner en lui nul des
mouvemens de la nature. J'ai
déjà gagné à cela deux grands avantages: l'un, d'écarter de son ame
naissante le
mensonge, la vanité, la colere, l'envie , en un mot tous les vices qui
naissent de l'esclavage
& qu'on est contraint de fomenter dans les enfans pour obtenir
d'eux ce qu'on en exige;
l'autre, de laisser fortifier librement son corps par l'exercice
continuel que l'instinct lui
demande. Accoutumé tout comme les paysans à courir tête nue au soleil,
au froid, à
s'essouffler, à se mettre [250] en sueur, il s'endurcit comme eux aux
injures de l'air & se
rend plus robuste en vivant plus content. C'est le cas de songer à
l'âge d'homme & aux
accidens de l'humanité. Je vous l'ai déjà dit, je crains cette
pusillanimité meurtriere qui, à force de délicatesse & de soins,
affaiblit, effémine un enfant, le tourmente par une éternelle
contrainte, l'enchaîne par mille vaines précautions, enfin l'expose
pour toute sa
vie aux périls inévitables dont elle veut le préserver un moment &
pour lui sauver
quelques rhumes dans son enfance, lui prépare de loin des fluxions de
poitrine, des
pleurésies, des coups de soleil & la mort étant grand.
Ce
qui donne aux enfans livrés à eux-mêmes la plupart des défauts dont
vous parliez,
c'est lorsque, non contens de faire leur propre volonté, ils la font
encore faire aux autres &
cela par l'insensée indulgence des meres à qui l'on ne complaît qu'en
servant toutes les
fantaisies de leur enfant. Mon ami, je me flatte que vous n'avez rien
vu dans les miens qui
sentît l'empire & l'autorité, même avec le dernier domestique &
que vous ne m'avez pas
vue non plus applaudir en secret aux fausses complaisances qu'on a pour
eux. C'est ici que
je crois suivre une route nouvelle & sûre pour rendre à la fois un
enfant libre, paisible,
caressant, docile & cela par un moyen fort simple, c'est de le
convaincre qu'il n'est qu'un
enfant.
A
considérer l'enfance en elle-même, y a-t-il au monde un être plus
foible, plus misérable,
plus à la merci de tout ce qui l'environne, qui ait si grand besoin de
pitié , d'amour, de
protection, qu'un enfant? Ne semble-t-il pas que c'est [251] pour cela
que les premieres voix
qui lui sont suggérées par la nature sont les cris & les plaintes;
qu'elle lui a donné une
figure si douce & un air si touchant, afin que tout ce qui
l'approche s'intéresse à sa
foiblesse & s'empresse à le secourir? Qu'y a-t-il donc de plus
choquant, de plus contraire à
l'ordre, que de voir un enfant impérieux & mutin, commander à tout
ce qui l'entoure,
prendre impudemment un ton de maître avec ceux qui n'ont qu'à
l'abandonner pour le
faire périr & d'aveugles parens approuvant cette audace l'exercer à
devenir le tyran de sa
nourrice, en attendant qu'il devienne le leur?
Quant
à moi je n'ai rien épargné pour éloigner de mon fils la dangereuse
image de
l'empire & de la servitude & pour ne jamais lui donner lieu de
penser qu'il fût plutôt servi
par devoir que par pitié. Ce point est, peut-être, le plus difficile
& le plus important de
toute l'éducation & c'est un détail qui ne finiroit point que celui
de toutes les précautions
qu'il m'a fallu prendre, pour prévenir en lui cet instinct si prompt à
distinguer les services
mercenaires des domestiques, de la tendresse des soins maternels.
L'un
des principaux moyens que j'aye employés a été, comme je vous l'ai dit,
de le bien
convaincre de l'impossibilité où le tient son âge de vivre sans notre
assistance. Après quoi
je n'ai pas eu peine à lui montrer que tous les secours qu'on est forcé
de recevoir d'autrui
sont des actes de dépendance; que les domestiques ont une véritable
supériorité sur lui,
en ce qu'il ne sauroit se passer d'eux, tandis qu'il ne leur est bon à
rien; de sorte que, bien
loin de tirer vanité de [252] leurs services, il les reçoit avec une
sorte d'humiliation, comme
un témoignage de sa foiblesse & il aspire ardemment au tems où il
sera assez grand &
assez fort pour avoir l'honneur de se servir lui-même.
Ces
idées, ai-je dit, seroient difficiles à établir dans des maisons où le
pere & la mere se
font servir comme des enfans; mais dans celle-ci, où chacun, à
commencer par vous, a ses
fonctions à remplir & où le rapport des valets aux maîtres n'est
qu'un échange perpétuel
de services & de soins, je ne crois pas cet établissement
impossible. Cependant il me reste à
concevoir comment des enfans accoutumés à voir prévenir leurs besoins
n'étendent pas
ce droit à leurs fantaisies, ou comment ils ne souffrent pas
quelquefois de l'humeur d'un
domestique qui traitera de fantaisie un véritable besoin.
Mon
ami, a repris Mde. de Wolmar, une mere peu éclairée se fait des
monstres de tout.
Les vrais besoins sont très bornés dans les enfans comme dans les
hommes & l'on doit plus
regarder à la durée du bien-être qu'au bien-être d'un seul moment.
Pensez-vous qu'un
enfant qui n'est point gêné puisse assez souffrir de l'humeur de sa
gouvernante, sous les
yeux d'une mere, pour en être incommodé? Vous supposez des inconvéniens
qui naissent
de vices déjà contractés, sans songer que tous mes soins ont été
d'empêcher ces vices de
naître. Naturellement les femmes aiment les enfans. La mésintelligence
ne s'éleve entre
eux que quand l'un veut assujettir l'autre à ses caprices. Or cela ne
peut arriver ici, ni sur
l'enfant dont on n'exige rien, ni sur la gouvernante à [253] qui
l'enfant n'a rien à
commander. J'ai suivi en cela tout le contre-pied des autres meres, qui
font semblant de
vouloir que l'enfant obéisse au domestique & veulent en effet que
le domestique obéisse à
l'enfant. Personne ici ne commande ni n'obéit; mais l'enfant n'obtient
jamais de ceux qui
l'approchent qu'autant de complaisance qu'il en a pour eux. Par là ,
sentant qu'il n'a sur
tout ce qui l'environne d'autre autorité que celle de la bienveillance,
il se rend docile &
complaisant; en cherchant à s'attacher les coeurs des autres, le sien
s'attache à eux à son
tour; car on aime en se faisant aimer, c'est l'infaillible effet de
l'amour-propre; & de cette
affection réciproque, née de l'égalité, résultent sans effort les
bonnes qualités qu'on
prêche sans cesse à tous les enfans, sans jamais en obtenir aucune.
J'ai
pensé que la partie la plus essentielle de l'éducation d'un enfant,
celle dont il n'est
jamais question dans les éducations les plus soignées, c'est de lui
bien faire sentir sa
misere, sa foiblesse, sa dépendance & comme vous a dit mon mari, le
pesant joug de la
nécessité que la nature impose à l'homme; & cela, non seulement
afin qu'il soit sensible à
ce qu'on fait pour lui alléger ce joug, mais sur-tout afin qu'il
connaisse de bonne heure en
quel rang l'a placé la Providence, qu'il ne s'éleve point au-dessus de
sa portée & que rien
d'humain ne lui semble étranger à lui.
Induits
des leur naissance par la mollesse dans laquelle ils sont nourris, par
les égards que
tout le monde a pour eux, par la facilité d'obtenir tout ce qu'ils
désirent, à penser que tout
doit céder à leurs fantaisies, les jeunes gens entrent dans [254] le
monde avec cet
impertinent préjugé & souvent ils ne s'en corrigent qu'à force
d'humiliations, d'affronts
& de déplaisirs. Or je voudrois bien sauver à mon fils cette
seconde & mortifiante éducation, en lui donnant par la premiere une
plus juste opinion des choses. J'avois
d'abord résolu de lui accorder tout ce qu'il demanderait, persuadée que
les premiers
mouvemens de la nature sont toujours bons & salutaires. Mais je
n'ai pas tardé de
connoître qu'en se faisant un droit d'être obéis les enfans sortoient
de l'état de nature
presque en naissant & contractoient nos vices par notre exemple,
les leurs par notre
indiscrétion. J'ai vu que si je voulois contenter toutes ses
fantaisies, elles croîtroient avec
ma complaisance; qu'il y auroit toujours un point où il faudroit
s'arrêter & où le refus lui
deviendroit d'autant plus sensible qu'il y seroit moins accoutumé. Ne
pouvant donc, en
attendant la raison, lui sauver tout chagrin, j'ai préféré le moindre
& le plustôt passé.
Pour qu'un refus lui fût moins cruel, je l'ai plié d'abord au refus;
& pour lui épargner de
longs déplaisirs, des lamentations, des mutineries, j'ai rendu tout
refus irrévocable. Il est
vrai que j'en fais le moins que je puis & que j'y regarde à deux
fois avant que d'en venir
là. Tout ce qu'on lui accorde est accordé sans condition des la
premiere demande & l'on
est très indulgent là-dessus, mais il n'obtient jamais rien par
importunité; les pleurs & les
flatteries sont également inutiles. Il en est si convaincu, qu'il a
cessé de les employer; du
premier mot il prend son parti & ne se tourmente pas plus de voir
fermer un cornet de
bonbons qu'il voudroit manger, qu'envoler un oiseau qu'il [255]
voudroit tenir, car il sent
la même impossibilité d'avoir l'un & l'autre. Il ne voit rien dans
ce qu'on lui ôte, sinon
qu'il ne l'a pu garder; ni dans ce qu'on lui refuse, sinon qu'il n'a pu
l'obtenir; & loin de
battre la table contre laquelle il se blesse, il ne battroit pas la
personne qui lui résiste. Dans
tout ce qui le chagrine il sent l'empire de la nécessité , l'effet de
sa propre foiblesse, jamais
l'ouvrage du mauvais vouloir d'autrui... Un moment! dit-elle un peu
vivement, voyant que
j'allois répondre; je pressens votre objection; j'y vois venir à
l'instant.
Ce
qui nourrit les criailleries des enfans, c'est l'attention qu'on y
fait, soit pour leur céder,
soit pour les contrarier. Il ne leur faut quelquefois pour pleurer tout
un jour, que
s'apercevoir qu'on ne veut pas qu'ils pleurent. Qu'on les flatte ou
qu'on les menace, les
moyens qu'on prend pour les faire taire sont tous pernicieux &
presque toujours sans effet.
Tant qu'on s'occupe de leurs pleurs, c'est une raison pour eux de les
continuer; mais ils s'en
corrigent bientôt quand ils voyent qu'on n'y prend pas garde; car,
grands & petits, nul
n'aime à prendre une peine inutile. Voilà précisément ce qui est arrivé
à mon aîné.
C'étoit d'abord un petit criard qui étourdissoit tout le monde; &
vous êtes témoin qu'on
ne l'entend pas plus à présent dans la maison que s'il n'y avoit point
d'enfant. Il pleure
quand il souffre; c'est la voix de la nature qu'il ne faut jamais
contraindre; mais il se tait à
l'instant qu'il ne souffre plus. Aussi fais-je une très-grande
attention à ses pleurs, bien
sûre qu'il n'en verse jamais en vain . Je gagne à cela de savoir à
point [256] nommé
quand il sent de la douleur & quand il n'en sent pas, quand il se
porte bien & quand il est
malade; avantage qu'on perd avec ceux qui pleurent par fantaisie &
seulement pour se
faire apaiser. Au reste j'avoue que ce point n'est pas facile à obtenir
des nourrices & des
gouvernantes: car , comme rien n'est plus ennuyeux que d'entendre
toujours lamenter un
enfant & que ces bonnes femmes ne voyent jamais que l'instant
présent, elles ne songent
pas qu'à faire taire l'enfant aujourd'hui il en pleurera demain
davantage. Le pis est que
l'obstination qu'il contracte tire à conséquence dans un âge avancé. La
même cause qui
le rend criard à trois ans le rend mutin à douze, querelleur à vingt,
impérieux à trente &
insupportable toute sa vie.
Je
viens maintenant à vous, me dit-elle en souriant. Dans tout ce qu'on
accorde aux enfans
ils voyent aisément le désir de leur complaire; dans tout ce qu'on en
exige ou qu'on leur
refuse ils doivent supposer des raisons sans les demander. C'est un
autre avantage qu'on
gagne à user avec eux d'autorité plutôt que de persuasion dans les
occasions nécessaires:
car, comme il n'est pas possible qu'ils n'aperçoivent quelquefois la
raison qu'on a d'en
user ainsi, il est naturel qu'ils la supposent encore quand ils sont
hors d'état de la voir. Au
contraire, des qu'on a soumis quelque chose à leur jugement, ils
prétendent juger de tout,
ils deviennent sophistes, subtils, de mauvaise foi, féconds en
chicanes, cherchant toujours à réduire au silence ceux qui ont la
foiblesse de s'exposer à leurs petites lumieres. Quand
on est contraint de leur rendre compte des choses qu'ils ne sont [257]
point en état
d'entendre, ils attribuent au caprice la conduite la plus prudente,
sitôt qu'elle est au-dessus
de leur portée. En un mot, le seul moyen de les rendre dociles à la
raison n'est pas de
raisonner avec eux, mais de les bien convaincre que la raison est
au-dessus de leur âge: car
alors ils la supposent du côté où elle doit être, à moins qu'on ne leur
donne un juste sujet
de penser autrement. Ils savent bien qu'on ne veut pas les tourmenter
quand ils sont sûrs
qu'on les aime; & les enfans se trompent rarement là-dessus. Quand
donc je refuse
quelque chose aux miens, je n'argumente point avec eux, je ne leur dis
point pourquoi je ne
veux pas, mais je fois en sorte qu'ils le voient, autant qu'il est
possible & quelquefois après
coup. De cette maniere ils s'accoutument à comprendre que jamais je ne
les refuse sans en
avoir une bonne raison, quoiqu'ils ne l'aperçoivent pas toujours.
Fondée
sur le même principe, je ne souffrirai pas non plus que mes enfans se
mêlent dans
la conversation des gens raisonnables & s'imaginent sottement y
tenir leur rang comme les
autres, quand on y souffre leur babil indiscret. Je veux qu'ils
répondent modestement & en
peu de mots quand on les interroge, sans jamais parler de leur chef
& sur-tout sans qu'ils
s'ingerent à questionner hors de propos les gens plus âgés qu'eux
auxquels ils doivent du
respect.
En
vérité, Julie, dis-je en l'interrompant, voilà bien de la rigueur pour
une mere aussi
tendre! Pythagore n'étoit pas plus sévere à ses disciples que vous
l'êtes aux vôtres. [258]
Non seulement vous ne les traitez pas en hommes, mais on diroit que
vous craignez de les
voir cesser trop tôt d'être enfans. Quel moyen plus agréable & plus
sûr peuvent-ils avoir
de s'instruire que d'interroger sur les choses qu'ils ignorent les gens
plus éclairés qu'eux?
Que penseroient de vos maximes les dames de Paris, qui trouvent que
leurs enfans ne jasent
jamais assez tôt ni assez longtemps & qui jugent de l'esprit qu'ils
auront étant grands par
les sottises qu'ils débitent étant jeunes? Wolmar me dira que cela peut
être bon dans un
pays où le premier mérite est de bien babiller & où l'on est
dispensé de penser pourvu
qu'on parle. Mais vous qui voulez faire à vos enfans un sort si doux,
comment
accorderez-vous tant de bonheur avec tant de contrainte & que
devient parmi toute cette
gêne la liberté que vous prétendez leur laisser?
Quoi
donc? a-t-elle repris à l'instant, est-ce gêner leur liberté que de les
empêcher
d'attenter à la nôtre & ne sauraient-ils être heureux à moins que
toute une compagnie en
silence n'admire leurs puérilités? Empêchons leur vanité de naître, ou
du moins
arrêtons-en les progres; c'est là vraiment travailler à leur félicité;
car la vanité de
l'homme est la source de ses plus grandes peines & il n'y a
personne de si parfait & de si
fêté, à qui elle ne donne encore plus de chagrins que de plaisir.*[*Si
jamais la vanité fit
quelque heureux sur la terre, à coup fût ces heureux là n'étoit qu'un
sot.]
Que
peut penser un enfant de lui-même, quand il voit autour de lui tout un
cercle de gens
sensés l'écouter, [259] l'agacer, l'admirer, attendre avec un lâche
empressement les
oracles qui sortent de sa bouche & se récrier avec des
retentissemens de joie à chaque
impertinence qu'il dit? La tête d'un homme auroit bien de la peine à
tenir à tous ces faux
applaudissements; jugez de ce que deviendra la sienne! Il en est du
babil des enfans comme
des prédictions des almanachs. Ce seroit un prodige si, sur tant de
vaines paroles, le
hazard ne fournissoit jamais une rencontre heureuse. Imaginez ce que
font alors les
exclamations de la flatterie sur une pauvre mere déjà trop abusée par
son propre coeur &
sur un enfant qui ne sait ce qu'il dit & se voit célébrer! Ne
pensez pas que pour démêler
l'erreur je m'en garantisse: non, je vois la faute & j'y tombe;
mais si j'admire les reparties
de mon fils, au moins je les admire en secret; il n'apprend point, en
me les voyant
applaudir, à devenir babillard & vain & les flatteurs, en me
les faisant répéter, n'ont pas
le plaisir de rire de ma faiblesse.
Un
jour qu'il nous étoit venu du monde, étant allée donner quelques
ordres, je vis en
rentrant quatre ou cinq grands nigauds occupés à jouer avec lui &
s'apprêtant à me
raconter d'un air d'emphase je ne sais combien de gentillesses qu'ils
venoient d'entendre &
dont ils sembloient tout émerveillés. Messieurs, leur dis-je assez
froidement, je ne doute
pas que vous ne sachiez faire dire à des marionnettes de fort jolies
choses ; mais j'espere
qu'un jour mes enfans seront hommes, qu'ils agiront & parleront
d'eux-mêmes & alors
j'apprendrai toujours dans la joie de mon coeur tout ce qu'ils auront
dit & fait de bien.
Depuis qu'on a vu que cette maniere [260] de faire sa cour ne prenoit
pas, on joue avec mes
enfans comme avec des enfans, non comme avec Polichinelle; il ne leur
vient plus de
compere & ils en valent sensiblement mieux depuis qu'on ne les
admire plus.
A
l'égard des questions, on ne les leur défend pas indistinctement. Je
suis la premiere à
leur dire de demander doucement en particulier à leur pere ou à moi
tout ce qu'ils ont
besoin de savoir; mais je ne souffre pas qu'ils coupent un entretien
sérieux pour occuper
tout le monde de la premiere impertinence qui leur passe par la tête.
L'art d'interroger
n'est pas si facile qu'on pense . C'est bien plus l'art des maîtres que
des disciples; il faut
avoir déjà beaucoup appris de choses pour savoir demander ce qu'on ne
sait pas. Le
savant sait & s'enquiert, dit un proverbe indien; mais l'ignorant
ne sait pas même de quoi
s'enquérir.*[*Ce proverbe est tiré de Chardin. Tome 5. Pag. 170.
In-12.] Faute de cette
science préliminaire, les enfans en liberté ne font presque jamais que
des questions ineptes
qui ne servent à rien, ou profondes & scabreuses, dont la solution
passe leur portée; &
puisqu'il ne faut pas qu'ils sachent tout, il importe qu'ils n'aient
pas le droit de tout
demander. Voilà pourquoi, généralement parlant, ils s'instruisent mieux
par les
interrogations qu'on leur fait que par celles qu'ils font eux-mêmes.
Quand
cette méthode leur seroit aussi utile qu'on croit, la premiere & la
plus importante
science qui leur convient n'est-elle pas d'être discrets &
modestes? & y en a-t-il quelque
autre qu'ils doivent apprendre au préjudice de celle-là? [261] Que
produit donc dans les
enfans cette émancipation de parole avant l'âge de parler & ce
droit de soumettre
effrontément les hommes à leur interrogatoire ? De petits questionneurs
babillards, qui
questionnent moins pour s'instruire que pour importuner, pour occuper
d'eux tout le
monde & qui prennent encore plus de goût à ce babil par l'embarras
où ils
s'apperçoivent que jettent quelquefois leurs questions indiscretes, en
sorte que chacun est
inquiet aussi-tôt qu'ils ouvrent la bouche . Ce n'est pas tant un moyen
de les instruire que
de les rendre étourdis & vains; inconvénient plus grand à mon avis
que l'avantage qu'ils
acquierent par là n'est utile; car par degrés l'ignorance diminue, mais
la vanité ne fait
jamais qu'augmenter.
Le
pis qui pût arriver de cette réserve trop prolongée seroit que mon fils
en âge de raison
eût la conversation moins légere, le propos moins vif & moins
abondant; & en considérant
combien cette habitude de passer sa vie à dire des riens rétrécit
l'esprit je regarderois
plutôt cette heureuse stérilité comme un bien que comme un mal. Les
gens oisifs toujours
ennuyés d'eux-mêmes s'efforcent de donner un grand prix à l'art de les
amuser & l'on
diroit que le savoir-vivre consiste à ne dire que de vaines paroles ,
comme à ne faire que
des dons inutiles: mais la société humaine a un objet plus noble &
ses vrais plaisirs ont
plus de solidité. L'organe de la vérité, le plus digne organe de
l'homme, le seul dont
l'usage le distingue des animaux, ne lui a point été donné pour n'en
pas tirer un meilleur
parti qu'ils ne font de leurs cris . Il se dégrade au-dessous d'eux
quand il parle pour [262]
ne rien dire & l'homme doit être homme jusque dans ses
délassements. S'il y a de la
politesse à étourdir tout le monde d'un vain caquet, j'en trouve une
bien plus véritable à
laisser parler les autres par préférence, à faire plus grand cas de ce
qu'ils disent que de ce
qu'on diroit soi-même & à montrer qu'on les estime trop pour croire
les amuser par des
niaiseries. Le bon usage du monde, celui qui nous y fait le plus
rechercher & chérir , n'est
pas tant d'y briller que d'y faire briller les autres & de mettre,
à force de modestie, leur
orgueil plus en liberté. Ne craignons pas qu'un homme d'esprit, qui ne
s'abstient de parler
que par retenue & discrétion, puisse jamais passer pour un sot.
Dans quelque pays que ce
puisse être, il n'est pas possible qu'on juge un homme sur ce qu'il n'a
pas dit & qu'on le
méprise pour s'être tu. Au contraire, on remarque en général que les
gens silencieux en
imposent, qu'on s'écoute devant eux & qu'on leur donne beaucoup
d'attention quand ils
parlent; ce qui, leur laissant le choix des occasions & faisant
qu'on ne perd rien de ce qu'ils
disent, met tout l'avantage de leur côté. Il est si difficile à l'homme
le plus sage de garder
toute sa présence d'esprit dans un long flux de paroles, il est si rare
qu'il ne lui échappe
des choses dont il se repent à loisir, qu'il aime mieux retenir le bon
que risquer le mauvais.
Enfin, quand ce n'est pas faute d'esprit qu'il se tait, s'il ne parle
pas, quelque discret qu'il
puisse être, le tort en est à ceux qui sont avec lui.
Mais
il y a bien loin de six ans à vingt: mon fils ne sera [263] pas
toujours enfant & à
mesure que sa raison commencera de naître, l'intention de son pere est
bien de la laisser
exercer. Quant à moi, ma mission ne va pas jusque-là. Je nourris des
enfans & n'ai pas la
présomption de vouloir former des hommes. J'espere , dit-elle en
regardant son mari, que
de plus dignes mains se chargeront de ce noble emploi. Je suis femme
& mere, je sais me
tenir à mon rang. Encore une fois, la fonction dont je suis chargée
n'est pas d'élever mes
fils, mais de les préparer pour être élevés.
Je
ne fois même en cela que suivre de point en point le systeme de M. de
Wolmar; & plus
j'avance, plus j'éprouve combien il est excellent & juste &
combien il s'accorde avec le
mien. Considérez mes enfans & sur-tout l'aîné; en connaissez-vous
de plus heureux sur la
terre, de plus gais, de moins importuns? Vous les voyez sauter, rire,
courir toute la
journée, sans jamais incommoder personne. De quels plaisirs, de quelle
indépendance leur âge est-il susceptible, dont ils ne jouissent pas ou
dont ils abusent? Ils se contraignent aussi
peu devant moi qu'en mon absence. Au contraire , sous les yeux de leur
mere ils ont
toujours un peu plus de confiance; & quoique je sois l'auteur de
toute la sévérité qu'ils éprouvent, ils me trouvent toujours la moins
sévere, car je ne pourrois supporter de
n'être pas ce qu'ils aiment le plus au monde.
Les
seules loix qu'on leur impose aupres de nous sont celles de la liberté
même, savoir, de
ne pas plus gêner la compagnie qu'elle ne les gêne, de ne pas crier
plus haut [264] qu'on ne
parle; & comme on ne les oblige point de s'occuper de nous, je ne
veux pas non plus qu'ils
prétendent nous occuper d'eux. Quand ils manquent à de si justes lois,
toute leur peine est
d'être à l'instant renvoyés & tout mon art, pour que c'en soit une,
de faire qu'ils ne se
trouvent nulle part aussi bien qu'ici. A cela pres, on ne les
assujettit à rien; on ne les force
jamais de rien apprendre; on ne les ennuie point de vaines corrections;
jamais on ne les
reprend; les seules leçons qu'ils reçoivent sont des leçons de pratique
prises dans la
simplicité de la nature. Chacun , bien instruit là-dessus, se conforme
à mes intentions avec
une intelligence & un soin qui ne me laissent rien à désirer &
si quelque faute est à
craindre, mon assiduité la prévient ou la répare aisément.
Hier,
par exemple, l'aîné, ayant ôté un tambour au cadet, l'avoit fait
pleurer. Fanchon ne
dit rien; mais une heure après, au moment que le ravisseur en étoit le
plus occupé, elle le
lui reprit: il la suivoit en le lui redemandant & pleurant à son
tour. Elle lui dit : Vous
l'avez pris par force à votre frere; je vous le reprends de même.
Qu'avez-vous à dire? Ne
suis-je pas la plus forte? Puis elle se mit à battre la caisse à son
imitation, comme si elle y
eût pris beaucoup de plaisir . Jusque-là tout étoit à merveille. Mais
quelque tems après
elle voulut rendre le tambour au cadet: alors je l'arrêtai; car ce
n'étoit plus la leçon de la
nature & de là pouvoit noître un premier germe d'envie entre les
deux freres. En perdant
le tambour, le cadet supporta la dure loi de la nécessité; l'aîné
sentit son injustice, [265]
tous deux connurent leur foiblesse & furent consolés le moment
d'apres.
Un
plan si nouveau & si contraire aux idées reçues m'avoit d'abord
effarouché. A force
de me l'expliquer, ils m'en rendirent enfin l'admirateur; & je
sentis que, pour guider
l'homme, la marche de la nature est toujours la meilleure. Le seul
inconvénient que je
trouvais à cette méthode & cet inconvénient me parut fort grand,
c'étoit de négliger dans
les enfans la seule faculté qu'ils aient dans toute sa vigueur &
qui ne fait que s'affaiblir en
avançant en âge. Il me sembloit que, selon leur propre systeme, plus
les opérations de
l'entendement étoient faibles, insuffisantes, plus on devoit exercer
& fortifier la mémoire,
si propre alors à soutenir le travail. C'est elle, disais-je, qui doit
suppléer à la raison
jusqu'à sa naissance & l'enrichir quand elle est née. Un esprit
qu'on n'exerce à rien
devient lourd & pesant dans l'inaction. Le semence ne prend point
dans un champ mal
préparé & c'est une étrange préparation pour apprendre à devenir
raisonnable que de
commencer par être stupide. Comment, stupide! s'est écriée aussi-tôt
Mde. de Wolmar.
Confondriez-vous deux qualités aussi différentes & presque aussi
contraires que la
mémoire & le jugement?*[*Cela ne me paroit pas bien vu. Rien n'est
si nécessaire au
jugement que la mémoire: il est vrai que ce n'est pas mémoire des
mots.] Comme si la
quantité des choses mal digérées & sans liaison dont on remplit une
tête encore foible n'y
faisoit pas plus de tort que de profit à la raison! J'avoue que de
toutes les facultés [266] de
l'homme la mémoire est la premiere qui se développe & la plus
commode à cultiver dans
les enfans; mais, à votre avis, lequel est à préférer de ce qu'il leur
est le plus aisé
d'apprendre, ou de ce qu'il leur importe le plus de savoir?
Regardez
à l'usage qu'on fait en eux de cette facilité, à la violence qu'il faut
leur faire, à
l'éternelle contrainte où il les faut assujettir pour mettre en étalage
leur mémoire &
comparez l'utilité qu'ils en retirent au mal qu'on leur fait souffrir
pour cela. Quoi? forcer
un enfant d'étudier des langues qu'il ne parlera jamais, même avant
qu'il ait bien appris
la sienne; lui faire incessamment répéter & construire des vers
qu'il n'entend point & dont
toute l'harmonie n'est pour lui qu'au bout de ses doigts; embrouiller
son esprit de cercles &
de spheres dont il n'a pas la moindre idée; l'accabler de mille noms de
villes & de rivieres
qu'il confond sans cesse & qu'il rapprend tous les jours: est-ce
cultiver sa mémoire au
profit de son jugement & tout ce frivole acquis vaut-il une seule
des larmes qu'il lui coûte?
Si tout cela n'étoit qu'inutile, je m'en plaindrois moins; mais
n'est-ce rien que d'instruire
un enfant à se payer de mots & à croire savoir ce qu'il ne peut
comprendre? Se pourrait-il
qu'un tel amas ne nuisît point aux premieres idées dont on doit meubler
une tête humaine
& ne vaudrait-il pas mieux n'avoir point de mémoire que de la
remplir de tout ce fatras au
préjudice des connoissances nécessaires dont il tient la place?
Non,
si la nature a donné au cerveau des enfans cette souplesse qui le rend
propre à
recevoir toutes sortes d'impressions, [267] ce n'est pas pour qu'on y
grave des noms de rois,
des dates, des termes de blason, de sphere, de géographie & tous
ces mots sans aucun sens
pour leur âge & sans aucune utilité pour quelque âge que ce soit,
dont on accable leur
triste & stérile enfance; mais c'est pour que toutes les idées
relatives à l'état de l'homme,
toutes celles qui se rapportent à son bonheur & l'éclairent sur ses
devoirs, s'y tracent de
bonne heure en caracteres ineffaçables & lui servent à se conduire,
pendant sa vie, d'une
maniere convenable à son être & à ses facultés.
Sans
étudier dans les livres, la mémoire d'un enfant ne reste pas pour cela
oisive: tout ce
qu'il voit, tout ce qu'il entend le frappe & il s'en souvient; il
tient registre en lui-même des
actions, des discours des hommes; & tout ce qui l'environne est le
livre dans lequel, sans y
songer, il enrichit continuellement sa mémoire, en attendant que son
jugement puisse en
profiter. C'est dans le choix de ces objets, c'est dans le soin de lui
présenter sans cesse ceux
qu'il doit connoître & de lui cacher ceux qu'il doit ignorer, que
consiste le véritable art de
cultiver la premiere de ses facultés; & c'est par là qu'il faut
tâcher de lui former un
magasin de connoissances qui serve à son éducation durant la jeunesse
& à sa conduite
dans tous les temps. Cette méthode, il est vrai, ne forme point de
petits prodiges & ne fait
pas briller les gouvernantes & les précepteurs; mais elle forme des
hommes judicieux,
robustes, sains de corps & d'entendement, qui, sans s'être fait
admirer étant jeunes, se
font honorer étant grands.
[268]
Ne pensez pas pourtant, continua Julie, qu'on néglige ici tout-à-fait
ces soins dont
vous faites un si grand cas. Une mere un peu vigilante tient dans ses
mains les passions de
ses enfans. Il y a des moyens pour exciter & nourrir en eux le
désir d'apprendre ou de faire
telle ou telle chose; & autant que ces moyens peuvent se concilier
avec la plus entiere
liberté de l'enfant & n'engendrent en lui nulle semence de vice, je
les emploie assez
volontiers, sans m'opiniâtrer quand le succes n'y répond pas; car il
aura toujours le tems
d'apprendre, mais il n'y a pas un moment à perdre pour lui former un
bon naturel; & M.
de Wolmar a une telle idée du premier développement de la raison, qu'il
soutient que
quand son fils ne sauroit rien à douze ans, il n'en seroit pas moins
instruit à quinze, sans
compter que rien n'est moins nécessaire que d'être savant & rien
plus que d'être sage &
bon.
Vous
savez que notre aîné lit déjà passablement. Voici comment lui est venu
le goût
d'apprendre à lire. J'avois dessein de lui dire de tems en tems quelque
fable de La
Fontaine pour l'amuser & j'avois déjà commencé, quand il me demanda
si les corbeaux
parlaient. A l'instant je vis la difficulté de lui faire sentir bien
nettement la différence de
l'apologue au mensonge: je me tirai d'affaire comme je pus; &
convaincue que les fables
sont faites pour les hommes, mais qu'il faut toujours dire la vérité
nue aux enfans, je
supprimai La Fontaine. Je lui substituai un recueil de petites
histoires intéressantes &
instructives, la plupart tirées de la Bible, puis voyant que l'enfant
prenoit goût à mes [269]
contes, j'imaginai de les lui rendre encore plus utiles, en essayant
d'en composer moi-même
d'aussi amusans qu'il me fut possible & les appropriant toujours au
besoin du moment. Je
les écrivois à mesure dans un beau livre orné d'images, que je tenois
bien enfermé & dont
je lui lisois de tems en tems quelques contes, rarement, peu longtemps
& répétant souvent
les mêmes avec des commentaires, avant de passer à de nouveaux . Un
enfant oisif est sujet à l'ennui; les petits contes servoient de
ressource: mais quand je le voyois le plus avidement
attentif, je me souvenois quelquefois d'un ordre à donner & je le
quittois à l'endroit le plus
intéressant, en laissant négligemment le livre. aussi-tôt il alloit
prier sa bonne, ou
Fanchon, ou quelqu'un, d'achever la lecture; mais comme il n'a rien à
commander à
personne & qu'on étoit prévenu, l'on n'obéissoit pas toujours. L'un
refusait, l'autre avoit à faire, l'autre balbutioit lentement &
mal, l'autre laissait, à mon exemple, un conte à
moitié. Quand on le vit bien ennuyé de tant de dépendance, quelqu'un
lui suggéra
secretement d'apprendre à lire, pour s'en délivrer & feuilleter le
livre à son aise. Il goûta
ce projet. Il falut trouver des gens assez complaisans pour vouloir lui
donner leçon:
nouvelle difficulté qu'on n'a poussée qu'aussi loin qu'il faloit.
Malgré toutes ces
précautions, il s'est lassé trois ou quatre fois: on l'a laissé faire.
Seulement je me suis
efforcée de rendre les contes encore plus amusants; & il est revenu
à la charge avec tant
d'ardeur, que, quoiqu'il n'y ait pas six mois qu'il a tout de bon
commencé d'apprendre, il
sera bientôt en état de lire seul le recueil.
[270]
C'est à peu pres ainsi que je tâcherai d'exciter son zele & sa
volonté pour acquérir
les connoissances qui demandent de la suite & de l'application
& qui peuvent convenir à
son âge; mais quoiqu'il apprenne à lire, ce n'est point des livres
qu'il tirera ces
connoissances; car elles ne s'y trouvent point & la lecture ne
convient en aucune maniere
aux enfans. Je veux aussi l'habituer de bonne heure à nourrir sa tête
d'idées & non de
mots : c'est pourquoi je ne lui fais jamais rien apprendre par coeur.
Jamais!
interrompis-je: c'est beaucoup dire; car encore faut-il bien qu'il
sache son
catéchisme & ses prieres . - C'est ce qui vous trompe, reprit-elle.
A l'égard de la priere,
tous les matins & tous les soirs je fais la mienne à haute voix
dans la chambre de mes
enfans & c'est assez pour qu'ils l'apprennent sans qu'on les y
oblige : quant au catéchisme,
ils ne savent ce que c'est. - Quoi! Julie, vos enfans n'apprennent pas
leur catéchisme? -
Non, mon ami, mes enfans n'apprennent pas leur catéchisme. - Comment?
ai-je dit tout étonné, une mere si pieuse !... Je ne vous comprends
point. & pourquoi vos enfans
n'apprennent-ils pas leur catéchisme? - Afin qu'ils le croient un jour,
dit-elle: j'en veux
faire un jour des chrétiens. - Ah! j'y suis, m'écriai-je; vous ne
voulez pas que leur foi ne
soit qu'en paroles, ni qu'ils sachent seulement leur religion, mais
qu'ils la croient; & vous
pensez avec raison qu'il est impossible à l'homme de croire ce qu'il
n'entend point. - Vous êtes bien difficile, me dit en souriant M. de
Wolmar: seriez-vous chrétien, par hazard? - Je
m'efforce de l'être, lui dis-je avec fermeté. [271] Je crois de la
Religion tout ce que j'en
puis comprendre & respecte le reste sans le rejetter. Julie me fit
un signe d'approbation &
nous reprîmes le sujet de notre entretien.
Après
être entrée dans d'autres détails qui m'ont fait concevoir combien le
zele maternel
est actif, infatigable & prévoyant, elle a conclu, en observant que
sa méthode se rapportoit
exactement aux deux objets qu'elle s'étoit proposés, savoir de laisser
développer le naturel
des enfans & de l'étudier. Les miens ne sont gênés en rien,
dit-elle & ne sauroient abuser
de leur liberté; leur caractere ne peut ni se dépraver ni se
contraindre; on laisse en paix
renforcer leur corps & germer leur jugement; l'esclavage n'avilit
point leur ame; les
regards d'autrui ne font point fermenter leur amour-propre; ils ne se
croient ni des
hommes puissans , ni des animaux enchaînés, mais des enfans heureux
& libres. Pour les
garantir des vices qui ne sont pas en eux, ils ont, ce me semble, un
préservatif plus fort que
des discours qu'ils n'entendroient point, ou dont ils seroient bientôt
ennuyés. C'est
l'exemple des moeurs de tout ce qui les environne. Ce sont les
entretiens qu'ils entendent,
qui sont ici naturels à tout le monde & qu'on n'a pas besoin de
composer exprès pour eux;
c'est la paix & l'union dont ils sont témoins; c'est l'accord
qu'ils voient régner sans cesse
& dans la conduite respective de tous & dans la conduite &
les discours de chacun.
Nourris
encore dans leur premiere simplicité, d'où leur viendroient des vices
dont ils n'ont
point vu d'exemple, des [272] passions qu'ils n'ont nulle occasion de
sentir, des préjugés
que rien ne leur inspire? Vous voyez qu'aucune erreur ne les gagne,
qu'aucun mauvais
penchant ne se montre en eux. Leur ignorance n'est point entêtée, leurs
desirs ne sont
point obstinés; les inclinations au mal sont prévenues; la nature est
justifiée; & tout me
prouve que les défauts dont nous l'accusons ne sont point son ouvrage,
mais le nôtre.
C'est
ainsi que, livrés au penchant de leur coeur sans que rien le déguise ou
l'altere, nos
enfans ne reçoivent point une forme extérieure & artificielle, mais
conservent exactement
celle de leur caractere originel; c'est ainsi que ce caractere se
développe journellement à
nos yeux sans réserve & que nous pouvons étudier les mouvemens de
la nature jusque
dans leurs principes les plus secrets. Sûrs de n'être jamais ni grondés
ni punis , ils ne
savent ni mentir ni se cacher; & dans tout ce qu'ils disent, soit
entre eux, soit à nous, ils
laissent voir sans contrainte tout ce qu'ils ont au fond de l'âme.
Libres de babiller entre
eux toute la journée, ils ne songent pas même à se gêner un moment
devant moi. Je ne les
reprends jamais, ni ne les fais taire, ni ne feins de les écouter &
ils diroient les choses du
monde les plus blâmables que je ne ferois pas semblant d'en rien
savoir: mais, en effet, je
les écoute avec la plus grande attention sans qu'ils s'en doutent; je
tiens un registre exact
de ce qu'ils font & de ce qu'ils disent; ce sont les productions
naturelles du fonds qu'il faut
cultiver . Un propos vicieux dans leur bouche est une herbe étrangere
dont le vent apporta
la graine: si je la coupe par une réprimande, [273] bientôt elle
repoussera; au lieu de cela,
j'en cherche en secret la racine & j'ai soin de l'arracher. Je ne
suis, m'a-t-elle dit en riant,
que la servante du jardinier; je sarcle le jardin, j'en ôte la mauvaise
herbe; c'est à lui de
cultiver la bonne.
Convenons
aussi qu'avec toute la peine que j'aurois pu prendre il faloit être
aussi bien
secondée pour espérer de réussir & que le succes de mes soins
dépendoit d'un concours
de circonstances qui ne s'est peut-être jamais trouvé qu'ici. Il faloit
les lumieres d'un pere éclairé pour démêler, à travers les préjugés
établis, le véritable art de gouverner les
enfans des leur naissance; il faloit toute sa patience pour se prêter à
l'exécution sans
jamais démentir ses leçons par sa conduite; il faloit des enfans bien
nés, en qui la nature
eût assez fait pour qu'on pût aimer son seul ouvrage; il faloit n'avoir
autour de soi que des
domestiques intelligents & bien intentionnés, qui ne se lassassent
point d'entrer dans les
vues des maîtres: un seul valet brutal ou flatteur eût suffi pour tout
gâter. En vérité,
quand on songe combien de causes étrangeres peuvent nuire aux meilleurs
desseins &
renverser les projets les mieux concertés, on doit remercier la fortune
de tout ce qu'on fait
de bien dans la vie & dire que la sagesse dépend beaucoup du
bonheur.
Dites,
me suis-je écrié, que le bonheur dépend encore plus de la sagesse. Ne
voyez-vous
pas que ce concours dont vous vous félicitez est votre ouvrage &
que tout ce qui vous
approche est contraint de vous ressembler? Meres de [274] famille,
quand vous vous
plaignez de n'être pas secondées, que vous connaissez mal votre
pouvoir! Soyez tout ce que
vous devez être, vous surmonterez tous les obstacles; vous forcerez
chacun de remplir ses
devoirs, si vous remplissez bien tous les vôtres. Vos droits ne
sont-ils pas ceux de la nature?
Malgré les maximes du vice, ils seront toujours chers au coeur humain.
Ah! veuillez être
femmes & meres & le plus doux empire qui soit sur la terre sera
aussi le plus respecté.
En
achevant cette conversation, Julie a remarqué que tout prenoit une
nouvelle facilité
depuis l'arrivée d'Henriette. Il est certain, dit-elle, que j'aurois
besoin de beaucoup moins
de soins & d'adresse, si je voulois introduire l'émulation entre
les deux freres; mais ce
moyen me paroit trop dangereux; j'aime mieux avoir plus de peine &
ne rien risquer.
Henriette supplée à cela: comme elle est d'un autre sexe, leur aînée,
qu'ils l'aiment tous
deux à la folie & qu'elle a du sens au-dessus de son âge, j'en fais
en quelque sorte leur
premiere gouvernante & avec d'autant plus de succes que ses leçons
leur sont moins
suspectes.
Quant
à elle, son éducation me regarde; mais les principes en sont si
différens qu'ils
méritent un entretien à part. Au moins puis-je bien dire d'avance qu'il
sera difficile
d'ajouter en elle aux dons de la nature & qu'elle vaudra sa mere
elle-même, si quelqu'un
au monde la peut valoir.
Milord,
on vous attend de jour en jour & ce devroit être ici ma derniere
lettre. Mais je
comprends ce qui prolonge [275] votre séjour à l'armée & j'en
frémis. Julie n'en est pas
moins inquiete: elle vous prie de nous donner plus souvent de vos
nouvelles & vous conjure
de songer, en exposant votre personne, combien vous prodiguez le repos
de vos amis. Pour
moi je n'ai rien à vous dire. Faites votre devoir; un conseil timide ne
peut non plus sortir
de mon coeur qu'approcher du vôtre . Cher Bomston, je le sais trop, la
seule mort digne de
ta vie seroit de verser ton sang pour la gloire de ton pays; mais ne
dois-tu nul compte de tes
jours à celui qui n'a conservé les siens que pour toi?
LETTRE
IV. DE MILORD EDOUARD A SAINT PREUX .
Je
vois par vos deux dernieres lettres qu'il m'en manque une antérieure à
ces deux-là,
apparemment la premiere que vous m'ayez écrite à l'armée & dans
laquelle étoit
l'explication des chagrins secrets de Mde. de Wolmar . Je n'ai point
reçu cette lettre & je
conjecture qu'elle pouvoit être dans la malle d'un courrier qui nous a
été enlevé.
Répétez-moi donc, mon ami, ce qu'elle contenait: ma raison s'y perd
& mon coeur s'en
inquiete; car, encore une fois, si le bonheur & la paix ne sont pas
dans l'âme de Julie, où
sera leur asile ici-bas?
Rassurez-la
sur les risques auxquels elle me croit exposé ; [276] nous avons
affaire à un
ennemi trop habile pour nous en laisser courir; avec une poignée de
monde il rend toutes
nos forces inutiles & nous ôte par-tout les moyens de l'attaquer.
Cependant, comme nous
sommes confiants, nous pourrions bien lever des difficultés
insurmontables pour de
meilleurs généraux & forcer à la fin les François de nous battre.
J'augure que nous
payerons cher nos premiers succes & que la bataille gagnée à
Dettingue, nous en fera
perdre une en Flandre. Nous avons en tête un grand capitaine; ce n'est
pas tout, il a la
confiance de ses troupes; & le soldat françois qui compte sur son
général est invincible .
Au contraire, on en a si bon marché quand il est commandé par des
courtisans qu'il
méprise & cela arrive si souvent, qu'il ne faut qu'attendre les
intrigues de cour &
l'occasion pour vaincre à coup sûr la plus brave nation du continent.
Ils le savent fort bien
eux-mêmes. Milord Marlborough, voyant la bonne mine & l'air
guerrier d'un soldat pris à
Bleinheim,*[*C'est le nom que les Anglois donnent à la bataille
d'Hochstet.] lui dit: S'il y
eût eu cinquante mille hommes comme toi à l'armée française, elle ne se
fût pas ainsi
laissé battre. - Eh morbleu! repartit le grenadier, nous avions assez
d'hommes comme moi;
il ne nous en manquoit qu'un comme vous. Or, cet homme comme lui
commande à présent
l'armée de France & manque à la nôtre; mais nous ne songeons guere
à cela.
Quoi
qu'il en soit, je veux voir les manoeuvres du reste de cette campagne
& j'ai résolu de
rester à l'armée jusqu'à ce qu'elle entre en quartiers. Nous gagnerons
tous à ce [277]
délai. La saison étant trop avancée pour traverser les monts, nous
passerons l'hiver où
vous êtes & n'irons en Italie qu'au commencement du printemps .
Dites à M. & Mde. de
Wolmar que je fais ce nouvel arrangement pour jouir à mon aise du
touchant spectacle
que vous décrivez si bien & pour voir Mde. d'Orbe établie avec eux.
Continuez, mon cher, à m'écrire avec le même soin & vous me ferez
plus de plaisir que jamais. Mon équipage a été pris & je suis sans
livres; mais je lis vos lettres.
LETTRE
V. DE SAINT PREUX A MILORD EDOUARD.
Quelle
joie vous me donnez en m'annonçant que nous passerons l'hiver à
Clarens! Mais
que vous me la faites payer cher en prolongeant votre séjour à l'armée!
Ce qui me
déplaît sur-tout, c'est de voir clairement qu'avant notre séparation le
parti de faire la
campagne étoit déjà pris & que vous ne m'en voulûtes rien dire.
Milord, je sens la raison
de ce mystere & ne puis vous en savoir bon gré. Me mépriseriez-vous
assez pour croire
qu'il me fût bon de vous survivre, ou m'avez-vous connu des attachemens
si bas, que je les
préfere à l'honneur de mourir avec mon ami? Si je ne méritois pas de
vous suivre, il faloit
me laisser à Londres; vous m'auriez moins offensé que de m'envoyer ici.
[278]
Il est clair par la derniere de vos lettres qu'en effet une des miennes
s'est perdue &
cette perte a dû vous rendre les deux lettres suivantes fort obscures à
bien des égards;
mais les éclaircissemens nécessaires pour les bien entendre viendront à
loisir. Ce qui
presse le plus à présent est de vous tirer de l'inquiétude où vous êtes
sur le chagrin secret
de Mde. de Wolmar.
Je
ne vous redirai point la suite de la conversation que j'eus avec elle
après le départ de
son mari. Il s'est passé depuis bien des choses qui m'en ont fait
oublier une partie & nous
la reprîmes tant de fois durant son absence , que je m'en tiens au
sommaire pour épargner
des répétitions.
Elle
m'apprit donc que ce même époux qui faisoit tout pour la rendre
heureuse étoit
l'unique auteur de toute sa peine & que plus leur attachement
mutuel étoit sincere, plus il
lui donnoit à souffrir. Le diriez-vous, milord ? Cet homme si sage, si
raisonnable, si loin de
toute espece de vice, si peu soumis aux passions humaines, ne croit
rien de ce qui donne un
prix aux vertus & dans l'innocence d'une vie irréprochable, il
porte au fond de son coeur
l'affreuse paix des méchans. La réflexion qui naît de ce contraste
augmente la douleur de
Julie; & il semble qu'elle lui pardonneroit plutôt de méconnoître
l'auteur de son être, s'il
avoit plus de motifs pour le craindre ou plus d'orgueil pour le braver.
Qu'un coupable
apaise sa conscience aux dépens de sa raison, que l'honneur de penser
autrement que le
vulgaire anime celui qui dogmatise, cette erreur au moins se conçoit;
mais, poursuit-elle en
soupirant, pour un si honnête [279] homme & si peu vain de son
savoir, c'étoit bien la
peine d'être incrédule!
Il
faut être instruit du caractere des deux époux; il faut les imaginer
concentrés dans le
sein de leur famille; & se tenant l'un à l'autre lieu du reste de
l'univers; il faut connoître
l'union qui regne entre eux dans tout le reste, pour concevoir combien
leur différend sur ce
seul point est capable d'en troubler les charmes. M. de Wolmar , élevé
dans le rite grec,
n'étoit pas fait pour supporter l'absurdité d'un culte aussi ridicule.
Sa raison, trop
supérieure à l'imbécile joug qu'on lui vouloit imposer, le secoua
bientôt avec mépris; &
rejetant à la fois tout ce qui lui venoit d'une autorité si suspecte,
forcé d'être impie, il se
fit athée.
Dans
la suite, ayant toujours vécu dans des pays catholiques, il n'apprit
pas à concevoir
une meilleure opinion de la foi chrétienne par celle qu'on y professe.
Il n'y vit d'autre
religion que l'intérêt de ses ministres. Il vit que tout y consistoit
encore en vaines
simagrées, plâtrées un peu plus subtilement par des mots qui ne
signifioient rien; il
s'aperçut que tous les honnêtes gens y étoient unanimement de son avis
& ne s'en
cachoient guere; que le clergé même, un peu plus discretement , se
moquoit en secret de ce
qu'il enseignoit en public; & il m'a protesté souvent qu'apres bien
du tems & des
recherches, il n'avoit trouvé de sa vie que trois prêtres qui crussent
en Dieu.*[*A Dieu ne
plaise que je veuille approuver ces assertions dures & téméraires;
j'affirme seulement
qu'il y a des gens qui les font & dont la conduite du clergé de
tous les pays & de toutes les
sectes , n'autorise que trop souvent l'indiserétion. Mais loin que mon
dessein dans cette
note soit de me mettre lâchement à couvert, voici bien nettement mon
propre sentiment fut
ce point. C'est que nul vrai croyant ne sauroit être intolérant ni
persécuteur. Si j'étois
Magistrat & que la loi portât peine de mort contre les athées, je
commencerois par faire
brûler comme tel quiconque en viendroit dénoncer un autre.] [280] En
voulant s'éclaircir
de bonne foi sur ces matieres, il s'étoit enfoncé dans les ténebres de
la métaphysique, où
l'homme n'a d'autres guides que les systemes qu'il y porte ; & ne
voyant par-tout que
doutes & contradictions, quand enfin il est venu parmi des
chrétiens, il y est venu trop
tard; sa foi s'étoit déjà fermée à la vérité, sa raison n'étoit plus
accessible à la
certitude; tout ce qu'on lui prouvoit détruisant plus un sentiment
qu'il n'en établissoit un
autre, il a fini par combattre également les dogmes de toute espece
& n'a cessé d'être
athée que pour devenir sceptique.
Voilà
le mari que le Ciel destinoit à cette Julie en qui vous connaissez une
foi si simple &
une piété si douce. Mais il faut avoir vécu aussi familierement avec
elle que sa cousine &
moi, pour savoir combien cette ame tendre est naturellement portée à la
dévotion. On
diroit que rien de terrestre ne pouvant suffire au besoin d'aimer dont
elle est dévorée, cet
excès de sensibilité soit forcé de remonter à sa source. Ce n'est point
comme sainte
Thérese un coeur amoureux qui se donne le change & veut se tromper
d'objet; c'est un
coeur vraiment intarissable que l'amour ni l'amitié n'ont pu épuiser
& qui porte ses
affections surabondantes [281] au seul Etre digne de les
absorber.*[*Comment! Dieu
n'aura donc que les restes des créatures? Au contraire, ce que les
créatures peuvent
occuper du coeur humain est si peu de chose, que quand on croit l'avoir
rempli d'elles, il est
encore vuide. Il faut un objet infini pour le remplir.] L'amour de Dieu
ne le détache point
des créatures; il ne lui donne ni dureté ni aigreur. Tous ces
attachemens produits par la
même cause, en s'animant l'un par l'autre en deviennent plus charmans
& plus doux &
pour moi je crois qu'elle seroit moins dévote , si elle aimoit moins
tendrement son pere, son
mari, ses enfans, sa cousine & moi-même.
Ce
qu'il y a de singulier, c'est que plus elle l'est, moins elle croit
l'être, qu'elle se plaint de
sentir en elle-même une ame aride qui ne sait point aimer Dieu. On a
beau faire, dit-elle
souvent, le coeur ne s'attache que par l'entremise des sens ou de
l'imagination qui les
représente & le moyen de voir ou d'imaginer l'immensité du grand
Etre?*[*Il est certain
qu'il faut se fatiguer l'ame pour l'élever aux sublimes idées de la
Divinité; un culte plus
sensible repose l'esprit du peuple. Il aime qu'on lui offre des objets
de piété qui le
dispensent de penser a Dieu. Sur ces maximes les Catholiques ont-ils
mal fait de remplir
leurs Légendes, leurs Calendriers, leurs Eglises, de petits Anges, de
beaux garçons & de
jolies saintes? L'enfant Jésus entre les bras d'une mere charmante
& modeste, est en
même tems un des plus touchans & des plus agréables spectacles que
la dévotion
Chrétienne puisse offrir aux yeux des fideles.] Quand je veux m'élever
à lui je ne sais où
je suis; n'appercevant aucun rapport entre lui & moi, je ne sais
par où l'atteindre, je ne
vois ni ne sens plus rien, je me trouve dans une espece
d'anéantissement & si j'osois juger
d'autrui [282] par moi-même, je craindrois que les extases des
mystiques ne vinssent moins
d'un coeur plein que d'un cerveau vide.
Que
faire donc, continua-t-elle, pour me dérober aux fantômes d'une raison
qui s'égare?
Je substitue un culte grossier, mais à ma portée, à ces sublimes
contemplations qui
passent mes facultés. Je rabaisse à regret la majesté divine;
j'interpose entre elle & moi
des objets sensibles; ne la pouvant contempler dans son essence, je la
contemple au moins
dans ses oeuvres, je l'aime dans ses bienfaits; mais, de quelque
maniere que je m'y prenne,
au lieu de l'amour pur qu'elle exige , je n'ai qu'une reconnaissance
intéressée à lui
présenter.
C'est
ainsi que tout devient sentiment dans un coeur sensible. Julie ne
trouve dans l'univers
entier que sujets d'attendrissement & de gratitude: par-tout elle
aperçoit la bienfaisante
main de la Providence; ses enfans sont le cher dépôt qu'elle en a reçu;
elle recueille ses
dons dans les productions de la terre; elle voit sa table couverte par
ses soins; elle s'endort
sous sa protection; son paisible réveil lui vient d'elle; elle sent ses
leçons dans les disgrâces
& ses faveurs dans les plaisirs ; les biens dont jouit tout ce qui
lui est cher sont autant de
nouveaux sujets d'hommages; si le Dieu de l'univers échappe à ses
faibles yeux, elle voit
par-tout le pere commun des hommes. Honorer ainsi ses bienfaits
suprêmes, n'est-ce pas
servir autant qu'on peut l'Etre infini?
Concevez,
milord, quel tourment c'est de vivre dans la [283] retraite avec celui
qui partage
notre existence & ne peut partager l'espoir qui nous la rend chére;
de ne pouvoir avec lui
ni bénir les oeuvres de Dieu, ni parler de l'heureux avenir que nous
promet sa bonté; de le
voir insensible, en faisant le bien, à tout ce qui le rend agréable à
faire & par la plus
bizarre inconséquence, penser en impie & vivre en chrétien!
Imaginez Julie à la
promenade avec son mari: l'une admirant, dans la riche & brillante
parure que la terre étale, l'ouvrage & les dons de l'auteur de
l'univers; l'autre ne voyant en tout cela qu'une
combinaison fortuite, où rien n'est lié que par une force aveugle.
Imaginez deux époux
sincerement unis, n'osant, de peur de s'importuner mutuellement, se
livrer, l'un aux
réflexions, l'autre aux sentimens que leur inspirent les objets qui les
entourent & tirer de
leur attachement même le devoir de se contraindre incessamment. Nous ne
nous
promenons presque jamais, Julie & moi, que quelque vue frappante
& pittoresque ne lui
rappelle ces idées douloureuses. Hélas! dit-elle avec attendrissement ,
le spectacle de la
nature, si vivant, si animé pour nous, est mort aux yeux de l'infortuné
Wolmar & dans
cette grande harmonie des êtres où tout parle de Dieu d'une voix si
douce, il n'aperçoit
qu'un silence éternel.
Vous
qui connaissez Julie, vous qui savez combien cette ame communicative
aime à se
répandre, concevez ce qu'elle souffriroit de ces réserves, quand elles
n'auroient d'autre
inconvénient qu'un si triste partage entre ceux à qui tout doit être
commun. Mais des
idées plus funestes s'élevent, malgré qu'elle en ait, à la suite de
celle-là. Elle a beau
vouloir rejetter [284] ces terreurs involontaires, elles reviennent la
troubler à chaque
instant. Quelle horreur pour une tendre épouse d'imaginer l'Etre
suprême vengeur de sa
divinité méconnue, de songer que le bonheur de celui qui fait le sien
doit finir avec sa vie
& de ne voir qu'un réprouvé dans le pere de ses enfans! A cette
affreuse image, toute sa
douceur la garantit à peine du désespoir; & la religion , qui lui
rend amere l'incrédulité
de son mari, lui donne seule la force de la supporter. Si le ciel,
dit-elle souvent, me refuse la
conversion de cet honnête homme , je n'ai plus qu'une grace à lui
demander, c'est de
mourir la premiere.
Telle
est, milord, la trop juste cause de ses chagrins secrets; telle est la
peine intérieure qui
semble charger sa conscience de l'endurcissement d'autrui & ne lui
devient que plus cruelle
par le soin qu'elle prend de la dissimuler. L'athéisme, qui marche à
visage découvert chez
les papistes, est obligé de se cacher dans tout pays où, la raison
permettant de croire en
Dieu, la seule excuse des incrédules leur est ôtée. Ce systeme est
naturellement désolant:
s'il trouve des partisans chez les grands & les riches qu'il
favorise, il est par-tout en
horreur au peuple opprimé & misérable, qui, voyant délivrer ses
tyrans du seul frein
propre à les contenir, se voit encore enlever dans l'espoir d'une autre
vie la seule
consolation qu'on lui laisse en celle-ci. Mde. de Wolmar sentant donc
le mauvais effet que
feroit ici le pyrrhonisme de son mari & voulant sur-tout garantir
ses enfans d'un si
dangereux exemple, n'a pas eu de peine à [285] engager au secret un
homme sincere &
vrai, mais discret, simple, sans vanité & fort éloigné de vouloir
ôter aux autres un bien
dont il est fâché d'être privé lui-même. Il ne dogmatise jamais, il
vient au temple avec
nous, il se conforme aux usages établis; sans professer de bouche une
foi qu'il n'a pas , il évite le scandale & fait sur le culte réglé
par les loix tout ce que l'Etat peut exiger d'un
citoyen.
Depuis
pres de huit ans qu'ils sont unis, la seule Mde. d'Orbe est du secret,
parce qu'on le
lui a confié. Au surplus, les apparences sont si bien sauvées &
avec si peu d'affectation,
qu'au bout de six semaines passées, ensemble dans la plus grande
intimité , je n'avois pas
même conçu le moindre soupçon & n'aurois peut-être jamais pénétré
la vérité sur ce
point, si Julie elle-même ne me l'eût apprise.
Plusieurs
motifs l'ont déterminée à cette confidence. Premierement, quelle
réserve est
compatible avec l'amitié qui regne entre nous? N'est-ce pas aggraver
ses chagrins à pure
perte que s'ôter la douceur de les partager avec un ami? De plus, elle
n'a pas voulu que ma
présence fût plus long-tems un obstacle aux entretiens qu'ils ont
souvent ensemble sur un
sujet qui lui tient si fort au coeur. Enfin, sachant que vous deviez
bientôt venir nous
joindre, elle a désiré, du consentement de son mari, que vous fussiez
d'avance instruit de
ses sentiments; car elle attend de votre sagesse un supplément à nos
vains efforts & des
effets dignes de vous.
[286]
Le tems qu'elle choisit pour me confier sa peine m'a fait soupçonner
une autre raison
dont elle n'a eu garde de me parler. Son mari nous quittait; nous
restions seuls: nos coeurs
s'étoient aimés; ils s'en souvenoient encore; s'ils s'étoient un
instant oubliés, tout nous
livroit à l'opprobre. Je voyois clairement qu'elle avoit craint ce
tête-à-tête & tâché de
s'en garantir & la scene de Meillerie m'a trop appris que celui des
deux qui se défioit le
moins de lui-même devoit seul s'en défier.
Dans
l'injuste crainte que lui inspiroit sa timidité naturelle , elle
n'imagina point de
précaution plus sûre que de se donner incessamment un témoin qu'il
fallût respecter,
d'appeller en tiers le juge integre & redoutable qui voit les
actions secretes & sait lire au
fond des coeurs. Elle s'environnoit de la majesté suprême; je voyois
Dieu sans cesse entre
elle & moi. Quel coupable désir eût pu franchir une telle
sauvegarde? Mon coeur
s'épuroit au feu de son zele & je partageois sa vertu.
Ces
graves entretiens remplirent presque tous nos tête-à-tête durant
l'absence de son
mari; & depuis son retour nous les reprenons fréquemment en sa
présence. Il s'y prête
comme s'il étoit question d'un autre; & sans mépriser nos soins, il
nous donne souvent de
bons conseils sur la maniere dont nous devons raisonner avec lui .
C'est cela même qui me
fait désespérer du succes; car, s'il avoit moins de bonne foi, l'on
pourroit attaquer le vice
de l'âme qui nourriroit son incrédulité; mais, s'il n'est question que
de convaincre, où
chercherons-nous des lumieres qu'il n'ait point eues & [287] des
raisons qui lui aient échappé? Quand j'ai voulu disputer avec lui, j'ai
vu que tout ce que je pouvois employer
d'argumens avoit été déjà vainement épuisé par Julie & que ma
sécheresse étoit bien
loin de cette éloquence du coeur & de cette douce persuasion qui
coule de sa bouche.
Milord, nous ne ramenerons jamais cet homme; il est trop froid &
n'est point méchant: il
ne s'agit pas de le toucher; la preuve intérieure ou de sentiment lui
manque & celle-là
seule peut rendre invincibles toutes les autres.
Quelque
soin que prenne sa femme de lui déguiser sa tristesse, il la sent &
la partage: ce
n'est pas un oeil aussi clairvoyant qu'on abuse. Ce chagrin dévoré ne
lui en est que plus
sensible. Il m'a dit avoir été tenté plusieurs fois de céder en
apparence & de feindre, pour
la tranquilliser, des sentimens qu'il n'avoit pas; mais une telle
bassesse d'âme est trop loin
de lui. Sans en imposer à Julie, cette dissimulation n'eût été qu'un
nouveau tourment
pour elle. La bonne foi, la franchise, l'union des coeurs qui console
de tant de maux, se fût éclipsée entre eux. Etait-ce en se faisant
moins estimer de sa femme qu'il pouvoit la
rassurer sur ses craintes? Au lieu d'user de déguisement avec elle, il
lui dit sincerement ce
qu'il pense; mais il le dit d'un ton si simple, avec si peu de mépris
des opinions vulgaires ,
si peu de cette ironique fierté des esprits forts, que ces tristes
aveux donnent bien plus
d'affliction que de colere à Julie & que, ne pouvant transmettre à
son mari ses sentimens
& ses espérances, elle en cherche avec plus de soin à rassembler
autour de lui ces douceurs
passageres auxquelles il borne sa félicité. [288] Ah! dit-elle avec
douleur, si l'infortuné fait
son paradis en ce monde, rendons-le-lui au moins aussi doux qu'il est
possible.*[*Combien
ce sentiment plein d'humanité n'est-il pas plus naturel que le zele
affreux des
perfécuteurs, toujours occupés à tourmenter les incrédules, comme pour
les damner des
cette vie & se faire les précurseurs des démons? Je ne cesserai
jamais de le redire; c'est
que ces perfécuteurs là ne sont point des croyans; ce sont des fourbes.]
Le
voile de tristesse dont cette opposition de sentimens couvre leur union
prouve mieux que
toute autre chose l'invincible ascendant de Julie, par les consolations
dont cette tristesse est
mêlée & qu'elle seule au monde étoit peut-être capable d'y joindre.
Tous leurs démêlés,
toutes leurs disputes sur ce point important, loin de se tourner en
aigreur, en mépris, en
querelles, finissent toujours par quelque scene attendrissante, qui ne
fait que les rendre
plus chers l'un à l'autre.
Hier,
l'entretien s'étant fixé sur ce texte, qui revient souvent quand nous
ne sommes que
trois, nous tombâmes sur l'origine du mal; & je m'efforçois de
montrer que non seulement
il n'y avoit point de mal absolu & général dans le systeme des
êtres, mais que même les
maux particuliers étoient beaucoup moindres qu'ils ne le semblent au
premier coup d'oeil
& qu'à tout prendre ils étoient surpassés de beaucoup par les biens
particuliers &
individuels. Je citois à M. de Wolmar son propre exemple; & pénétré
du bonheur de sa
situation, je la peignois avec des traits si vrais qu'il en parut ému
lui-même. Voilà, dit-il
en m'interrompant, [289] les séductions de Julie. Elle met toujours le
sentiment à la place
des raisons & le rend si touchant qu'il faut toujours l'embrasser
pour toute réponse: ne
serait-ce point de son maître de philosophie, ajouta-t-il en riant ,
qu'elle auroit appris cette
maniere d'argumenter?
Deux
mois plustôt la plaisanterie m'eût déconcerté cruellement; mais le tems
de
l'embarras est passé: je n'en fis que rire à mon tour; & quoique
Julie eût un peu rougi,
elle ne parut pas plus embarrassé que moi. Nous continuâmes. Sans
disputer sur la
quantité du mal, Wolmar se contentoit de l'aveu qu'il falut bien faire
, que, peu ou
beaucoup, enfin le mal existe; & de cette seule existence il
déduisoit défaut de puissance,
d'intelligence ou de bonté, dans la premiere cause. Moi, de mon côté,
je tâchois de
montrer l'origine du mal physique dans la nature de la matiere & du
mal moral dans la
liberté de l'homme. Je lui soutenois que Dieu pouvoit tout faire, hors
de créer d'autres
substances aussi parfaites que la sienne & qui ne laissassent
aucune prise au mal. Nous étions dans la chaleur de la dispute quand je
m'aperçus que Julie avoit disparu. Devinez
où elle est, me dit son mari voyant que je la cherchois des yeux. Mais,
dis-je, elle est allée
donner quelque ordre dans le ménage. - Non, dit-il, elle n'auroit point
pris pour d'autres
affaires le tems de celle-ci ; tout se fait sans qu'elle me quitte
& je ne la vois jamais rien
faire. Elle est donc dans la chambre des enfans ? Tout aussi peu: ses
enfans ne lui sont pas
plus chers que mon salut. He bien! repris-je, ce qu'elle fait , je n'en
sais rien, mais je suis
très sûr qu'elle [290] ne s'occupe qu'à des soins utiles. Encore moins,
dit-il froidement;
venez, venez, vous verrez si j'ai bien deviné.
Il
se mit à marcher doucement; je le suivis sur la pointe du pied. Nous
arrivâmes à la
porte du cabinet: elle étoit fermée; il l'ouvrit brusquement. Milord,
quel spectacle! Je vis
Julie à genoux, les mains jointes & tout en larmes. Elle se leve
avec précipitation,
s'essuyant les yeux, se cachant le visage & cherchant à s'échapper.
On ne vit jamais une
honte pareille. Son mari ne lui laissa pas le tems de fuir. Il courut à
elle dans une espece de
transport. chére épouse, lui dit-il en l'embrassant, l'ardeur même de
tes voeux trahit ta
cause. Que leur manque-t-il pour être efficaces? Va, s'ils étoient
entendus, ils seroient
bientôt exaucés . - Ils le seront, lui dit-elle d'un ton ferme &
persuadé ; j'en ignore l'heure
& l'occasion. Puissé-je l'acheter aux dépens de ma vie! mon dernier
jour seroit le mieux
employé.
Venez,
milord, quittez vos malheureux combats, venez remplir un devoir plus
noble. Le
sage préfere-t-il l'honneur de tuer des hommes aux soins qui peuvent en
sauver un?*[*Il y
avoit ici une grande lettre de Milord Edourd à Julie. Dans la suite il
sera parlé de cette
lettre, mais pour de bonnes raisons j'ai été forcé de la supprimer.]
[291]
LETTRE VI. DE SAINT PREUX A MILORD EDOUARD.
Quoi!
même après la séparation de l'armée, encore un voyage à Paris!
Oubliez-vous
donc tout-à-fait Clarens & celle qui l'habite? Nous êtes-vous moins
cher qu'à Milord
Hyde? Etes-vous plus nécessaire à cet ami qu'à ceux qui vous attendent
ici? Vous nous
forcez à faire des voeux opposés aux vôtres & vous me faites
souhaiter d'avoir du crédit à la cour de France pour vous empêcher
d'obtenir les passe-ports que vous en attendez.
Contentez-vous toutefois: allez voir votre digne compatriote. Malgré
lui, malgré vous,
nous serons vengés de cette préférence & quelque plaisir que vous
goûtiez à vivre avec
lui, je sais que quand vous serez avec nous, vous regretterez le tems
que vous ne nous aurez
pas donné.
En
recevant votre lettre, j'avois d'abord soupçonné qu'une commission
secrete... quel plus
digne médiateur de paix !... Mais les Rois donnent-ils leur confiance à
des hommes
vertueux! Osent-ils écouter la vérité? Savent-ils même honorer le vrai
mérite ?... Non,
non, cher Edouard, vous n'êtes pas fait pour le ministere & je
pense trop bien de vous pour
croire que si vous n'étiez pas né Pair d'Angleterre, vous le fussiez
jamais devenu.
Viens,
ami, tu seras mieux à Clarens qu'à la Cour . O quel hiver nous allons
passer tous
ensemble, si l'espoir de [292] notre réunion ne m'abuse pas! Chaque
jour la prépare, en
ramenant ici quelqu'une de ces ame s privilégiées qui sont si cheres
l'une à l'autre, qui
sont si dignes de s'aimer & qui semblent n'attendre que vous pour
se passer du reste de
l'univers. En apprenant quel heureux hazard a fait passer ici la partie
adverse du baron
d'Etange vous avez prévu tout ce qui devoit arriver de cette rencontre
& ce qui est arrivé
réellement.*[*On voit qu'il manque ici plusieurs lettres
intermédiaires, ainsi qu'en
beaucoup d'autre endroits. Le lecteur dira qu'on se tire sort
commodément d'affaire avec
de pareilles omissions & je suis tout-à-fait de son avis.] Ce vieux
plaideur, quoique
inflexible & entier presque autant que son adversaire, n'a pu
résister à l'ascendant qui
nous a tous subjugués. Après avoir vu Julie, après l'avoir entendue,
après avoir conversé
avec elle, il a eu honte de plaider contre son pere. Il est parti pour
Berne si bien disposé &
l'accommodement est actuellement en si bon train, que sur la derniere
lettre du baron nous
l'attendons de retour dans peu de jours.
Voilà
ce que vous aurez déjà sçu par M. de Wolmar; mais ce que probablement
vous ne
savez point encore, c'est que Mde. d'Orbe, ayant enfin terminé ses
affaires, est ici depuis
jeudi & n'aura plus d'autre demeure que celle de son amie. Comme
j'étois prévenu du
jour de son arrivée, j'allai au-devant d'elle à l'insu de Mde. de
Wolmar qu'elle vouloit
surprendre & l'ayant rencontrée au deçà de Lutri, je revins sur mes
pas avec elle.
Je
la trouvai plus vive & plus charmante que jamais, mais [293]
inégale, distraite,
n'écoutant point, répondant encore moins, parlant sans suite & par
saillies, enfin livrée à
cette inquiétude dont on ne peut se défendre sur le point d'obtenir ce
qu'on a fortement
désiré . On eût dit à chaque instant qu'elle trembloit de retourner en
arriere. Ce départ,
quoique long-tems différé, s'étoit fait si à la hâte que la tête en
tournoit à la maîtresse &
aux domestiques. Il régnoit un désordre risible dans le menu bagage
qu'on amenait. A
mesure que la femme de chambre craignoit d'avoir oublié quelque chose,
Claire assuroit
toujours l'avoir fait mettre dans le coffre du carrosse; & le
plaisant, quand on y regarda ,
fut qu'il ne s'y trouva rien du tout.
Comme
elle ne vouloit pas que Julie entendît sa voiture, elle descendit dans
l'avenue,
traversa la cour en courant comme une folle & monta si
précipitamment qu'il falut
respirer après la premiere rampe avant d'achever de monter. M. de
Wolmar vint
au-devant d'elle: elle ne put lui dire un seul mot.
En
ouvrant la porte de la chambre, je vis Julie assise vers la fenêtre
& tenant sur ses
genoux la petite Henriette , comme elle faisoit souvent. Claire avoit
médité un beau
discours à sa maniere, mêlé de sentiment & de gaieté; mais, en
mettant le pied sur le seuil
de la porte , le discours, la gaieté, tout fut oublié; elle vole à son
amie en s'écriant avec un
emportement impossible à peindre: Cousine, toujours, pour toujours,
jusqu'à la mort!
Henriette, apercevant sa mere, saute & court au-devant d'elle, en
criant aussi, Maman!
Maman! de toute sa force & la rencontre si rudement que la pauvre
[294] petite tomba du
coup. Cette subite apparition, cette chute, la joie, le trouble,
saisirent Julie à tel point, que,
s'étant levée en étendant les bras avec un cri très aigu, elle se
laissa retomber & se trouva
mal. Claire, voulant relever sa fille, voit pâlir son amie: elle
hésite, elle ne sait à laquelle
courir. Enfin, me voyant relever Henriette, elle s'élance pour secourir
Julie défaillante &
tombe sur elle dans le même état.
Henriette,
les apercevant toutes deux sans mouvement , se mit à pleurer &
pousser des cris
qui firent accourir la Fanchon: l'une court à sa mere, l'autre à sa
maîtresse. Pour moi,
saisi, transporté, hors de sens, j'errois à grands pas par la chambre
sans savoir ce que je
faisais, avec des exclamations interrompues & dans un mouvement
convulsif dont je
n'étois pas le maître . Wolmar lui-même, le froid Wolmar se sentit ému.
O sentiment!
sentiment! douce vie de l'âme! quel est le coeur de fer que tu n'as
jamais touché? Quel est
l'infortuné mortel à qui tu n'arrachas jamais de larmes? Au lieu de
courir à Julie, cet
heureux époux se jeta sur un fauteuil pour contempler avidement ce
ravissant spectacle.
Ne craignez rien, dit-il en voyant notre empressement; ces scenes de
plaisir & de joie
n'épuisent un instant la nature que pour la ranimer d'une vigueur
nouvelle; elles ne sont
jamais dangereuses. Laissez-moi jouir du bonheur que je goûte & que
vous partagez. Que
doit-il être pour vous! Je n'en connus jamais de semblable & je
suis le moins heureux des
six.
Milord,
sur ce premier moment, vous pouvez juger du [295] reste. Cette réunion
excita
dans toute la maison un retentissement d'allégresse & une
fermentation qui n'est pas
encore calmée. Julie; hors d'elle-même , étoit dans une agitation où je
ne l'avois jamais
vue; il fut impossible de songer à rien de toute la journée qu'à se
voir & s'embrasser sans
cesse avec de nouveaux transports . On ne s'avisa pas même du salon
d'Apollon; le plaisir étoit par-tout, on n'avoit pas besoin d'y songer
. A peine le lendemain eut-on assez de
sang-froid pour préparer une fête. Sans Wolmar tout seroit allé de
travers. Chacun se
para de son mieux. Il n'y eut de travail permis que ce qu'il en faloit
pour les amusements .
La fête fut célébrée, non pas avec pompe, mais avec délire; il y
régnoit une confusion qui
la rendoit touchante & le désordre en faisoit le plus bel ornement.
La
matinée se passa à mettre Mde. d'Orbe en possession de son emploi
d'intendante ou de
maîtresse d'hôtel; & elle se hâtoit d'en faire les fonctions avec
un empressement d'enfant
qui nous fit rire. En entrant pour dîner dans le beau salon, les deux
cousines virent de tous
côtés leurs chiffres unis & formés avec des fleurs . Julie devina
dans l'instant d'où venoit
ce soin: elle m'embrassa dans un saisissement de joie. Claire, contre
son ancienne coutume,
hésita d'en faire autant . Wolmar lui en fit la guerre; elle prit en
rougissant le parti
d'imiter sa cousine. Cette rougeur que je remarquai trop me fit un
effet que je ne saurois
dire, mais je ne me sentis pas dans ses bras sans émotion.
L'apres-midi
il y eut une belle collation dans le gynécée, [296] où pour le coup le
maître &
moi fûmes admis. Les hommes tirerent au blanc une mise donnée par Mde.
d'Orbe. Le
nouveau venu l'emporta, quoique moins exercé que les autres. Claire ne
fut pas la dupe de
son adresse; Hanz lui-même ne s'y trompa pas & refusa d'accepter le
prix; mais tous ses
camarades l'y forcerent & vous pouvez juger que cette honnêteté de
leur part ne fut pas
perdue.
Le
soir, toute la maison, augmentée de trois personnes, se rassembla pour
danser. Claire
sembloit parée par la main des Grâces; elle n'avoit jamais été si
brillante que ce jour-là.
Elle dansait, elle causait, elle riait, elle donnoit ses ordres; elle
suffisoit à tout. Elle avoit
juré de m'excéder de fatigue ; & après cinq ou six contredanses
très vives tout d'une
haleine, elle n'oublia pas le reproche ordinaire que je dansois comme
un philosophe. Je lui
dis, moi, qu'elle dansoit comme un lutin, qu'elle ne faisoit pas moins
de ravage & que
j'avois peur qu'elle ne me laissât reposer ni jour ni nuit. Au
contraire, dit-elle, voici de
quoi vous faire dormir tout d'une piece; & à l'instant elle me
reprit pour danser.
Elle
étoit infatigable; mais il n'en étoit pas ainsi de Julie ; elle avoit
peine à se tenir, les
genoux lui trembloient en dansant; elle étoit trop touchée pour pouvoir
être gaie. Souvent
on voyoit des larmes de joie couler de ses yeux; elle contemploit sa
cousine avec une sorte
de ravissement; elle aimoit à se croire l'étrangere à qui l'on donnoit
la fête & à regarder
Claire comme la maîtresse de la maison qui l'ordonnait. Après le souper
je tirai des fusées
que j'avois [197] apportées de la Chine & qui firent beaucoup
d'effet. Nous veillâmes fort
avant dans la nuit. Il falut enfin se quitter, Mde. d'Orbe étoit lasse
ou devoit l'être & Julie
voulut qu'on se couchât de bonne heure.
Insensiblement
le calme renaît & l'ordre avec lui. Claire, toute folâtre qu'elle
est, sait
prendre, quand il lui plaît, un ton d'autorité qui en impose. Elle a
d'ailleurs du sens, un
discernement exquis, la pénétration de Wolmar, la bonté de Julie &
quoique
extrêmement libérale, elle ne laisse pas d'avoir aussi beaucoup de
prudence; en sorte que,
restée veuve si jeune & chargée de la garde-noble de sa fille, les
biens de l'une & de l'autre
n'ont fait que prospérer dans ses mains: ainsi l'on n'a pas lieu de
craindre que, sous ses
ordres, la maison soit moins bien gouvernée qu'auparavant. Cela donne à
Julie le plaisir
de se livrer tout entiere à l'occupation qui est le plus de son goût,
savoir, l'éducation des
enfans; & je ne doute pas qu'Henriette ne profite extrêmement de
tous les soins dont une
de ses meres aura soulagé l'autre. Je dis ses meres ; car, à voir la
maniere dont elles vivent
avec elle, il est difficile de distinguer la véritable; & des
étrangers qui nous sont venus
aujourd'hui sont ou paraissent là-dessus encore en doute. En effet,
toutes deux l'appellent
Henriette, ou ma fille, indifféremment. Elle appelleMaman l'une
& l'autre petite Maman; la
même tendresse regne de part & d'autre; elle obéit également à
toutes deux. S'ils
demandent aux dames à laquelle elle appartient, chacune répond: A moi.
S'ils interrogent
Henriette, il se trouve qu'elle a deux meres; on seroit embarrassé
[298] à moins. Les plus
clairvoyans se décident pourtant à la fin pour Julie. Henriette, dont
le pere étoit blond, est
blonde comme elle & lui ressemble beaucoup. Une certaine tendresse
de mere se peint
encore mieux dans ses yeux si doux que dans les regards plus enjoués de
Claire. La petite
prend aupres de Julie un air plus respectueux, plus attentif sur
elle-même. Machinalement
elle se met plus souvent à ses côtés, parce que Julie a plus souvent
quelque chose à lui
dire. Il faut avouer que toutes les apparences sont en faveur de la
petite Maman; & je me
suis apperçu que cette erreur est si agréable aux deux cousines,
qu'elle pourroit bien être
quelquefois volontaire & devenir un moyen de leur faire sa cour.
Milord,
dans quinze jours il ne manquera plus ici que vous. Quand vous y serez,
il faudra
mal penser de tout homme dont le coeur cherchera sur le reste de la
terre des vertus, des
plaisirs, qu'il n'aura pas trouvés dans cette maison.
[299]
LETTRE VII. DE SAINT PREUX A MILORD EDOUARD.
Il
y a trois jours que j'essaye chaque soir de vous écrire . Mais, après
une journée
laborieuse, le sommeil me gagne en rentrant: le matin, des le point du
jour, il faut
retourner à l'ouvrage. Une ivresse plus douce que celle du vin me jette
au fond de l'âme un
trouble délicieux & je ne puis dérober un moment à des plaisirs
devenus tout nouveaux
pour moi.
Je
ne conçois pas quel séjour pourroit me déplaire avec la société que je
trouve dans
celui-ci. Mais savez-vous en quoi Clarens me plaît pour lui-même? C'est
que je m'y sens
vraiment à la campagne & que c'est presque la premiere fois que
j'en ai pu dire autant.
Les gens de ville ne savent point aimer la campagne; ils ne savent pas
même y être: à
peine, quand ils y sont, savent-ils ce qu'on y fait. Ils en dédaignent
les travaux , les plaisirs;
ils les ignorent: ils sont chez eux comme en pays étranger; je ne
m'étonne pas qu'ils s'y
déplaisent. Il faut être villageois au village, ou n'y point aller; car
qu'y va-t-on faire? Les
habitans de Paris qui croient aller à la campagne n'y vont point: ils
portent Paris avec eux.
Les chanteurs, les beaux esprits, les auteurs, les parasites, sont le
cortege qui les suit. Le
jeu, la musique, la comédie y sont leur seule occupation.*[*Il y faut
ajouter la chasse.
Encore la font-ils si commodément qu'ils n'en ont pas la motié de la
fatigue ni du plaisir.
Mais je n'entame point ici cet article de la chasse, il fournit trop
pour être traité dans une
note. J'aurai peut-être occasion d'en parler ailleurs.] [300] Leur
table est couverte comme à Paris; ils y mangent aux mêmes heures; on
leur y sert les mêmes mets avec le même
appareil; ils n'y font que les mêmes choses: autant valoit y rester;
car, quelque riche qu'on
puisse être & quelque soin qu'on ait pris, on sent toujours quelque
privation & l'on ne
sauroit apporter avec soi Paris tout entier. Ainsi cette variété qui
leur est si chére, ils la
fuient; ils ne connaissent jamais qu'une maniere de vivre & s'en
ennuient toujours.
Le
travail de la campagne est agréable à considérer & n'a rien d'assez
pénible en
lui-même pour émouvoir à compassion. L'objet de l'utilité publique
& privée le rend
intéressant; & puis, c'est la premiere vocation de l'homme: il
rappelle à l'esprit une idée
agréable & au coeur tous les charmes de l'âge d'or. L'imagination
ne reste point froide à
l'aspect du labourage & des moissons. La simplicité de la vie
pastorale & champêtre a
toujours quelque chose qui touche. Qu'on regarde les prés couverts de
gens qui fanent &
chantent & des troupeaux épars dans l'éloignement: insensiblement
on se sent attendrir
sans savoir pourquoi . Ainsi quelquefois encore la voix de la nature
amollit nos coeurs
farouches; & quoiqu'on l'entende avec un regret inutile, elle est
si douce qu'on ne l'entend
jamais sans plaisir.
[301]
J'avoue que la misere qui couvre les champs en certains pays où le
publicain dévore
les fruits de la terre , l'âpre avidité d'un fermier avare,
l'inflexible rigueur d'un maître
inhumain ôtent beaucoup d'attrait à ces tableaux. Des chevaux étiques
prês d'expirer
sous les coups, de malheureux paysans exténués de jeûnes, excédés de
fatigue & couverts
de haillons, des hameaux de masures offrent un triste spectacle à la
vue; on a presque
regret d'être homme quand on songe aux malheureux dont il faut manger
le sang. Mais
quel charme de voir de bons & sages régisseurs faire de la culture
de leurs terres
l'instrument de leurs bienfaits, leurs amusemens, leurs plaisirs;
verser à pleines mains les
dons de la Providence; engraisser tout ce qui les entoure, hommes &
bestiaux, des biens
dont regorgent leurs granges, leurs caves, leurs greniers; accumuler
l'abondance & la joie
autour d'eux & faire du travail qui les enrichit une fête
continuelle! Comment se dérober à la douce illusion que ces objets font
naître? On oublie son siecle & ses contemporains; on
se transporte au tems des Patriarches; on veut mettre soi-même la main
à l'oeuvre,
partager les travaux rustiques & le bonheur qu'on y voit attaché. O
tems de l'amour & de
l'innocence, où les femmes étoient tendres & modestes, où les
hommes étoient simples &
vivoient contens! O Rachel! fille charmante & si constamment aimée,
heureux celui qui
pour t'obtenir ne regretta pas quatorze ans d'esclavage! O douce éleve
de Noémi! heureux
le bon vieillard dont tu réchauffois les pieds & le coeur! Non,
jamais la beauté ne regne
avec plus d'empire qu'au milieu des soins champêtres. C'est là que les
[302] grâces sont
sur leur trône, que la simplicité les pare, que la gaieté les anime
& qu'il faut les adorer
malgré soi. Pardon, milord, je reviens à nous.
Depuis
un mois les chaleurs de l'automne apprêtoient d'heureuses vendanges;
les
premieres gelées en ont amené l'ouverture;*[*On vendange fort tard dans
le pays de
Vaud; parce que la principale récolte est en vins blancs & que la
gelée leur est salutaire.]
le pampre grillé , laissant la grappe à découvert, étale aux yeux les
dons du pere Lyée &
semble inviter les mortels à s'en emparer . Toutes les vignes chargées
de ce fruit
bienfaisant que le Ciel offre aux infortunés pour leur faire oublier
leur misere ; le bruit des
tonneaux, des cuves, les légrefass *[*Sorte de soudre ou de grand
tonneau du pays.] qu'on
relie de toutes parts; le chant des vendangeuses dont ces coteaux
retentissent; la marche
continuelle de ceux qui portent la vendange au pressoir; le rauque son
des instrumens
rustiques qui les anime au travail; l'aimable & touchant tableau
d'une allégresse générale
qui semble en ce moment étendu sur la face de la terre; enfin le voile
de brouillard que le
soleil éleve au matin comme une toile de théâtre pour découvrir à
l'oeil un si charmant
spectacle: tout conspire à lui donner un air de fête; & cette fête
n'en devient que plus belle à la réflexion, quand on songe qu'elle est
la seule où les hommes aient sçu joindre
l'agréable à l'utile.
M.
de Wolmar, dont ici le meilleur terrain consiste en vignobles, a fait
d'avance tous les
préparatifs nécessaires. Les cuves, le pressoir, le cellier, les
futailles, n'attendoient que
[303] la douce liqueur pour laquelle ils sont destinés. Mde. de Wolmar
s'est chargée de la
récolte; le choix des ouvriers, l'ordre & la distribution du
travail la regardent. Mde.
d'Orbe préside aux festins de vendange & au salaire des ouvriers
selon la police établie,
dont les loix ne s'enfreignent jamais ici. Mon inspection à moi est de
faire observer au
pressoir les directions de Julie, dont la tête ne supporte pas la
vapeur des cuves; & Claire
n'a pas manqué d'applaudir à cet emploi, comme étant tout-à-fait du
ressort d'un
buveur.
Les
tâches ainsi partagées, le métier commun pour remplir les vides est
celui de
vendangeur. Tout le monde est sur pied de grand matin: on se rassemble
pour aller à la
vigne. Mde. d'Orbe, qui n'est jamais assez occupée au gré de son
activité, se charge, pour
surcroît, de faire avertir & tancer les paresseux & je puis me
vanter qu'elle s'acquitte
envers moi de ce soin avec une maligne vigilance. Quant au vieux baron,
tandis que nous
travaillons tous, il se promene avec un fusil & vient de tems en
tems m'ôter aux
vendangeuses pour aller avec lui tirer des grives, à quoi l'on ne
manque pas de dire que je
l'ai secretement engagé; si bien que j'en perds peu à peu le nom de
philosophe pour
gagner celui de fainéant, qui dans le fond n'en differe pas de beaucoup.
Vous
voyez, par ce que je viens de vous marquer du baron, que notre
réconciliation est
sincere & que Wolmar a lieu d'être content de sa seconde
épreuve.*[*Ceci s'entendra
mieux par l'extrait suivant d'une lettre de Julie qui n'est pas dans ce
recueil. " Voilà, me
dit M. De Wolmar en me tirant à part, le seconde épreuve que je lui
destinois. S'il n'eût
pas caressé votre pere je me serois défié de lui. Mais, dis-je, comment
concilier ces
caresses & votre épreuve avec l'antipathie que vous avez vous-même
trouvée entre eux?
Elle n'existe plus, reprit-il; les préjugés de votre pere ont fait à
St. Preux tout le mal qu'ils
pouvoient lui faire; il n'en a plus rien à craindre, il ne les hait
plus, il les plaint. Le Baron
de son côté ne le craint plus; il a le coeur bon, il sent qu'il lui a
fait bien du mal, il en a
pitié. Je vois qu'ils seront fort bin ensemble & se verront avec
plaisir. Aussi des cet instant,
je compte sur lui tout-à-fait. "] Moi, de la [304] haine pour le pere
de mon amie! Non,
quand j'aurois été son fils, je ne l'aurois pas plus parfaitement
honoré. En vérité, je ne
connois point d'homme plus droit, plus franc, plus généreux, plus
respectable à tous égards que ce bon gentilhomme. Mais la bizarrerie de
ses préjugés est étrange. Depuis
qu'il est sûr que je ne saurois lui appartenir, il n'y a sorte
d'honneur qu'il ne me fasse; &
pourvu que je ne sois pas son gendre, il se mettroit volontiers
au-dessous de moi. La seule
chose que je ne puis lui pardonner, c'est quand nous sommes seuls de
railler quelquefois le
prétendu philosophe sur ses anciennes leçons. Ces plaisanteries me sont
ameres & je les
reçois toujours fort mal; mais il rit de ma colere & dit: Allons
tirer des grives, c'est assez
pousser d'arguments. Puis il crie en passant: Claire, Claire, un bon
souper à ton maître,
car je vais lui faire gagner de l'appétit. En effet, à son âge il court
les vignes avec son fusil
tout aussi vigoureusement que moi & tire incomparablement mieux. Ce
qui me venge un
peu de ses railleries, c'est que devant sa fille il n'ose plus
souffler; & la petite écoliere n'en
impose guere moins à son pere même qu'à son précepteur. Je reviens à
nos vendanges.
[305]
Depuis huit jours que cet agréable travail nous occupe, on est à peine
à la moitié de
l'ouvrage. Outre les vins destinés pour la vente & pour les
provisions ordinaires, lesquels
n'ont d'autre façon que d'être recueillis avec soin, la bienfaisante
fée en prépare d'autres
plus fins pour nos buveurs; & j'aide aux opérations magiques dont
je vous ai parlé, pour
tirer d'un même vignoble des vins de tous les pays. Pour l'un, elle
fait tordre la grappe
quand elle est mûre & laisse flétrir au soleil sur la souche; pour
l'autre, elle fait égrapper
le raisin & trier les grains avant de les jetter dans la cuve; pour
un autre, elle fait cueillir
avant le lever du soleil du raisin rouge & le porter doucement sur
le pressoir couvert encore
de sa fleur & de sa rosée pour en exprimer du vin blanc. Elle
prépare un vin de liqueur en
mêlant dans les tonneaux du moût réduit en sirop sur le feu, un vin
sec, en l'empêchant
de cuver , un vin d'absinthe pour l'estomac,*[*En Suisse on boit
beaucoup de vin
d'absynthe; & en général, comme les herbes des Alpes ont plus de
vertu que dans les
plaines, on y fait plus d'usage des infusions.] un vin muscat avec des
simples. Tous ces vins
différens ont leur apprêt particulier; toutes ces préparations sont
saines & naturelles;
c'est ainsi qu'une économe industrie supplée à la diversité des
terrains & rassemble vingt
climats en un seul.
Vous
ne sauriez concevoir avec quel zele, avec quelle gaieté tout cela se
fait. On chante, on
rit toute la journée & le travail n'en va que mieux. Tout vit dans
la plus grande
familiarité; tout le monde est égal & personne ne s'oublie. Les
[306] Dames sont sans airs ,
les paysannes sont décentes, les hommes badins & non grossiers.
C'est à qui trouvera les
meilleures chansons , à qui fera les meilleurs contes, à qui dira les
meilleurs traits. L'union
même engendre les folâtres querelles; & l'on ne s'agace
mutuellement que pour montrer
combien on est sûr les uns des autres. On ne revient point ensuite
faire chez soi les
messieurs; on passe aux vignes toute la journée: Julie y a fait une
loge où l'on va se
chauffer quand on a froid & dans laquelle on se réfugie en cas de
pluie. On dîne avec les
paysans & à leur heure , aussi bien qu'on travaille avec eux. On
mange avec appétit leur
soupe un peu grossiere, mais bonne, saine & chargée d'excellens
légumes. On ne ricane
point orgueilleusement de leur air gauche & de leurs complimens
rustauds; pour les mettre à leur aise, on s'y prête sans affectation.
Ces complaisances ne leur échappent pas, ils y
sont sensibles; & voyant qu'on veut bien sortir pour eux de sa
place, ils s'en tiennent
d'autant plus volontiers dans la leur. A dîner, on amene les enfans
& ils passent le reste de
la journée à la vigne. Avec quelle joie ces bons villageois les voyent
arriver! O bienheureux
enfans! disent-ils en les pressant dans leurs bras robustes, que le bon
Dieu prolonge vos
jours aux dépens des nôtres! Ressemblez à vos pere & meres &
soyez comme eux la
bénédiction du pays! Souvent en songeant que la plupart de ces hommes
ont porté les
armes & savent manier l'épée & le mousquet aussi bien que la
serpette & la houe, en
voyant Julie au milieu d'eux si charmante & si respectée recevoir,
elle & ses enfans, leurs
touchantes acclamations, [307] je me rappelle l'illustre &
vertueuse Agrippine montrant
son fils aux troupes de Germanicus . Julie! femme incomparable! vous
exercez dans la
simplicité de la vie privée le despotique empire de la sagesse &
des bienfaits: vous êtes
pour tout le pays un dépôt cher & sacré que chacun voudroit
défendre & conserver au
prix de son sang; & vous vivez plus surement, plus honorablement au
milieu d'un peuple
entier qui vous aime, que les rois entourés de tous leurs soldats.
Le
soir, on revient gaiement tous ensemble. On nourrit & loge les
ouvriers tout le tems de la
vendange; & même le dimanche, après le prêche du soir, on se
rassemble avec eux & l'on
danse jusqu'au souper. Les autres jours on ne se sépare point non plus
en rentrant au
logis, hors le baron qui ne soupe jamais & se couche de fort bonne
heure & Julie qui monte
avec ses enfans chez lui jusqu'à ce qu'il s'aille coucher. A cela pres,
depuis le moment
qu'on prend le métier de vendangeur jusqu'à celui qu'on le quitte, on
ne mêle plus la vie
citadine à la vie rustique. Ces saturnales sont bien plus agréables
& plus sages que celles
des Romains. Le renversement qu'ils affectoient étoit trop vain pour
instruire le maître ni
l'esclave; mais la douce égalité qui regne ici rétablit l'ordre de la
nature, forme une
instruction pour les uns, une consolation pour les autres & un lien
d'amitié pour tous.*[*Si
de-là naît un commun état de fête, non moins doux à ceux qui descendent
qu'à ceux qui
montent, ne s'ensuit-il pas que tous les états sont presque indifférens
par eux-mêmes,
poutvu qu'on puisse & qu'on veuille en sortir quelquefois? Les
gueux sont malheureux
parce qu'ils sont toujours gueux; les Rois sont malheureux parce qu'ils
sont toujours Rois.
Les états moyens, dont on sort plus aisément offrent des plaisirs
au-dessus & au-dessous
de foi; ils étendent aussi les lumieres de ceux qui les remplissent, en
leur donnant plus de
préjuges à connoitre & plus de degrés à comparer. Voilà, ce me
semble, la principale
raison pourquoi c'est généralement dans les conditions médiocres qu'on
trouve les
hommes les plus heureux & du meiller sens. ]
[308]
Le lieu d'assemblée est une salle à l'antique avec une grande cheminée
où l'on fait
bon feu. La piece est éclairée de trois lampes, auxquelles M. de Wolmar
a seulement fait
ajouter des capuchons de fer-blanc pour intercepter la fumée &
réfléchir la lumiere. Pour
prévenir l'envie & les regrets, on tâche de ne rien étaler aux yeux
de ces bonnes gens
qu'ils ne puissent retrouver chez eux, de ne leur montrer d'autre
opulence que le choix du
bon dans les choses communes & un peu plus de largesse dans la
distribution. Le souper est
servi sur deux longues tables. Le luxe & l'appareil des festins n'y
sont pas, mais
l'abondance & la joie y sont. Tout le monde se met à table,
maîtres, journaliers,
domestiques; chacun se leve indifféremment pour servir , sans
exclusion, sans préférence
& le service se fait toujours avec grace & avec plaisir. On
boit à discrétion ; la liberté n'a
point d'autres bornes que l'honnêteté. La présence de maîtres si
respectés contient tout le
monde & n'empêche pas qu'on ne soit à son aise & gai. Que s'il
arrive à quelqu'un de
s'oublier, on ne trouble point la fête par des réprimandes; mais il est
congédié sans
rémission des le lendemain.
Je
me prévaux aussi des plaisirs du pays & de la saison . [309] Je
reprends la liberté de
vivre à la Valaisanne & de boire assez souvent du vin pur; mais je
n'en bois point qui n'ait été versé de la main d'une des deux cousines.
Elles se chargent de mesurer ma soif à mes
forces & de ménager ma raison. Qui sait mieux qu'elles comment il
la faut gouverner &
l'art de me l'ôter & de me la rendre ? Si le travail de la journée,
la durée & la gaieté du
repas, donnent plus de force au vin versé de ces mains chéries, je
laisse exhaler mes
transports sans contrainte ; ils n'ont plus rien que je doive taire,
rien que gêne la présence
du sage Wolmar. Je ne crains point que son oeil éclairé lise au fond de
mon coeur &
quand un tendre souvenir y veut renaître, un regard de Claire lui donne
le change, un
regard de Julie m'en fait rougir.
Apres
le souper on veille encore une heure ou deux en teillant du chanvre;
chacun dit sa
chanson tour à tour . Quelquefois les vendangeuses chantent en choeur
toutes ensemble, ou
bien alternativement à voix seule & en refrain. La plupart de ces
chansons sont de vieilles
romances dont les airs ne sont pas piquants; mais ils ont je ne sais
quoi d'antique & de
doux qui touche à la longue . Les paroles sont simples, naives, souvent
tristes ; elles
plaisent pourtant. Nous ne pouvons nous empêcher, Claire de sourire,
Julie de rougir, moi
de soupirer, quand nous retrouvons dans ces chansons des tours &
des expressions dont
nous nous sommes servis autrefois. Alors, en jetant les yeux sur elles
& me rappelant les
tems éloignés, un tressaillement me prend , un poids insupportable me
tombe tout à coup
sur le coeur, [310] & me laisse une impression funeste qui ne
s'efface qu'avec peine.
Cependant je trouve à ces veillées une sorte de charme que je ne puis
vous expliquer & qui
m'est pourtant fort sensible. Cette réunion des différens états, la
simplicité de cette
occupation, l'idée de délassement, d'accord, de tranquillité, le
sentiment de paix qu'elle
porte à l'âme, a quelque chose d'attendrissant qui dispose à trouver
ces chansons plus
intéressantes. Ce concert des voix de femmes n'est pas non plus sans
douceur. Pour moi, je
suis convaincu que de toutes les harmonies il n'y en a point d'aussi
agréable que le chant à
l'unisson & que, s'il nous faut des accords, c'est parce que nous
avons le goût dépravé . En
effet, toute l'harmonie ne se trouve-t-elle pas dans un son quelconque?
& qu'y
pouvons-nous ajouter , sans altérer les proportions que la nature a
établies dans la force
relative des sons harmonieux? En doublant les uns & non pas les
autres, en ne les
renforçant pas en même rapport, n'ôtons-nous pas à l'instant ces
proportions? La nature
a tout fait le mieux qu'il étoit possible; mais nous voulons faire
mieux encore & nous
gâtons tout.
Il
y a une grande émulation pour ce travail du soir aussi bien que pour
celui de la journée;
& la filouterie que j'y voulois employer m'attira hier un petit
affront. Comme je ne suis pas
des plus adroits à teiller & que j'ai souvent des distractions,
ennuyé d'être toujours noté
pour avoir fait le moins d'ouvrage, je tirois doucement avec le pied
des chenevottes de mes
voisins pour grossir mon tas; mais cette impitoyable Mde. d'Orbe, s'en
étant aperçue, fit
signe [311] à Julie, qui m'ayant pris sur le fait, me tança séverement.
Monsieur le fripon,
me dit-elle tout haut, point d'injustice, même en plaisantant; c'est
ainsi qu'on s'accoutume à devenir méchant tout de bon & qui pis
est, à plaisanter encore.
Voilà
comment se passe la soirée. Quand l'heure de la retraite approche, Mde.
de Wolmar
dit, allons tirer le feu d'artifice. A l'instant, chacun prend son
paquet de chenevottes, signe
honorable de son travail ; on les porte en triomphe au milieu de la
cour, on les rassemble en
tas, on en fait un trophée, on y met le feu; mais n'a pas cet honneur
qui veut; Julie l'adjuge
, en présentant le flambeau à celui ou celle qui a fait ce soir là le
plus d'ouvrage; fût-ce
elle-même, elle se l'attribue sans façon. L'auguste cérémonie est
accompagnée
d'acclamations & de battemens de mains . Les chenevottes font un
feu clair & brillant qui
s'éleve jusqu'aux nues, un vrai feu de joie autour duquel on saute, on
rit. Ensuite on offre à boire à toute l'assemblée; chacun boit à la
santé du vainqueur & va se coucher content
d'une journée passée dans le travail, la gaieté, l'innocence &
qu'on ne seroit pas fâché de
recommencer le lendemain, le surlendemain & toute sa vie.
[312]
LETTRE VIII. DE SAINT PREUX A M. DE WOLMAR.
Jouissez,
cher Wolmar, du fruit de vos soins. Recevez les hommages d'un coeur
épuré,
qu'avec tant de peine vous avez rendu digne de vous être offert. Jamais
homme n'entreprit
ce que vous avez entrepris; jamais homme ne tenta ce que vous avez
exécuté; jamais ame
reconnaissante & sensible ne sentit ce que vous m'avez inspiré. La
mienne avoit perdu son
ressort, sa vigueur, son être; vous m'avez tout rendu. J'étois mort aux
vertus ainsi qu'au
bonheur; je vous dois cette vie morale à laquelle je me sens renaître.
O mon bienfaiteur! ô
mon pere! en me donnant à vous tout entier, je ne puis vous offrir,
comme à Dieu même,
que les dons que je tiens de vous.
Faut-il
vous avouer ma foiblesse & mes craintes? Jusqu'à présent je me suis
toujours
défié de moi. Il n'y a pas huit jours que j'ai rougi de mon coeur &
cru toutes vos bontés
perdues. Ce moment fut cruel & décourageant pour la vertu: grace au
ciel, grace à vous, il
est passé pour ne plus revenir. Je ne me crois plus guéri seulement
parce que vous me le
dites, mais parce que je le sens. Je n'ai plus besoin que vous me
répondiez de moi; vous
m'avez mis en état d'en répondre moi-même. Il m'a fallu séparer de vous
& d'elle pour
savoir ce que je pouvois être sans [313] votre appui. C'est loin des
lieux qu'elle habite que
j'apprends à ne plus craindre d'en approcher.
J'écris
à Mde. d'Orbe, le détail de notre voyage. Je ne vous le répéterai point
ici. Je veux
bien que vous connaissiez toutes mes faiblesses, mais je n'ai pas la
force de vous les dire.
Cher Wolmar, c'est ma derniere faute: je me sens déjà si loin que je
n'y songe point sans
fierté; mais l'instant en est si pres encore que je ne puis l'avouer
sans peine. Vous qui sûtes
pardonner mes égarements, comment ne pardonneriez-vous pas la honte
qu'a produit leur
repentir?
Rien
ne manque plus à mon bonheur; Milord m'a tout dit. Cher ami, je serai
donc à vous?
J'éleverai donc vos enfans? L'aîné des trois élevera les deux autres?
Avec quelle ardeur je
l'ai désiré! Combien l'espoir d'être trouvé digne d'un si cher emploi
redoubloit mes soins
pour répondre aux vôtres! Combien de fois j'osai montrer là-dessus mon
empressement à
Julie! Qu'avec plaisir j'interprétois souvent en ma faveur vos discours
& les siens! Mais
quoiqu'elle fût sensible à mon zele & qu'elle en parût approuver
l'objet, je ne la vis point
entrer assez précisément dans mes vues pour oser en parler plus
ouvertement. Je sentis
qu'il faloit mériter cet honneur & ne pas le demander. J'attendois
de vous & d'elle ce gage
de votre confiance & de votre estime. Je n'ai point été trompé dans
mon espoir: mes amis,
croyez-moi, vous ne serez point trompés dans le vôtre.
Vous
savez qu'à la suite de nos conversations sur l'éducation de vos enfans
j'avois jetté
sur le papier quelques idées [314] qu'elles m'avoient fournies &
que vous approuvâtes.
Depuis mon départ, il m'est venu de nouvelles réflexions sur le même
sujet & j'ai réduit
le tout en une espece de systeme que je vous communiquerai quand je
l'aurai mieux
digéré, afin que vous l'examiniez à votre tour. Ce n'est qu'apres notre
arrivée à Rome ,
que j'espere pouvoir le mettre en état de vous être montré. Ce systeme
commence où finit
celui de Julie , ou plutôt il n'en est que la suite & le
développement; car tout consiste à ne
pas gâter l'homme de la nature en l'appropriant à la société.
J'ai
recouvré ma raison par vos soins: redevenu libre & sain de coeur,
je me sens aimé de
tout ce qui m'est cher, l'avenir le plus charmant se présente à moi: ma
situation devroit être délicieuse; mais il est dit que je n'aurai
jamais l'âme en paix. En approchant du
terme de notre voyage, j'y vois l'époque du sort de mon illustre ami;
c'est moi qui dois
pour ainsi dire en décider . Saurai-je faire au moins une fois pour lui
ce qu'il a fait si
souvent pour moi? Saurai-je remplir dignement le plus grand, le plus
important devoir de
ma vie? Cher Wolmar, j'emporte au fond de mon coeur toutes vos leçons,
mais, pour
savoir les rendre utiles, que ne puis-je de même emporter votre
sagesse! Ah! si je puis voir
un jour Edouard heureux; si, selon son projet & le vôtre, nous nous
rassemblons tous pour
ne nous plus séparer, quel voeu me restera-t-il à faire? Un seul, dont
l'accomplissement ne
dépend ni de vous , ni de moi, ni de personne au monde, mais de celui
qui doit un prix aux
vertus de votre épouse & compte en secret vos bienfaits.
[315]
LETTRE IX. DE SAINT PREUX A MDE. D'ORBE.
Où
êtes-vous, charmante cousine? Où êtes-vous, aimable confidente de ce
foible coeur
que vous partagez à tant de titres & que vous avez consolé tant de
fois? Venez, qu'il verse
aujourd'hui dans le vôtre l'aveu de sa derniere erreur. N'est-ce pas à
vous qu'il appartient
toujours de le purifier & sait-il se reprocher encore les torts
qu'il vous a confessés? Non, je
ne suis plus le même & ce changement vous est dû: c'est un nouveau
coeur que vous
m'avez fait & qui vous offre ses prémices ; mais je ne me croirai
délivré de celui que je
quitte qu'apres l'avoir déposé dans vos mains. O vous qui l'avez vu
naître, recevez ses
derniers soupirs.
L'eussiez-vous
jamais pensé? le moment de ma vie où je fus le plus content de moi-même
fut celui où je me séparai de vous. Revenu de mes longs égarements, je
fixois à cet instant
la tardive époque de mon retour à mes devoirs . Je commençois à payer
enfin les
immenses dettes de l'amitié, en m'arrachant d'un séjour si chéri pour
suivre un
bienfaiteur, un sage, qui, feignant d'avoir besoin de mes soins,
mettoit le succes des siens à
l'épreuve. Plus ce départ m'étoit douloureux, plus je m'honorai d'un
pareil sacrifice.
Après avoir perdu la moitié de ma vie à nourrir une passion
malheureuse, je consacrois
l'autre à la justifier, [316] à rendre par mes vertus un plus digne
hommage à celle qui
reçut si long-tems tous ceux de mon coeur. Je marquois hautement le
premier de mes jours
où je ne faisois rougir de moi ni vous, ni elle, ni rien de tout ce qui
m'étoit cher.
Milord
Edouard avoit craint l'attendrissement des adieux & nous voulions
partir sans être
apperçus; mais, tandis que tout dormoit encore, nous ne pûmes tromper
votre vigilante
amitié. En apercevant votre porte entrouverte & votre femme de
chambre au guet, en vous
voyant venir au-devant de nous, en entrant & trouvant une table à
thé préparée, le
rapport des circonstances me fit songer à d'autres temps; &
comparant ce départ à celui
dont il me rappeloit l'idée, je me sentis si différent de ce que
j'étois alors, que, me
félicitant d'avoir Edouard pour témoin de ces différences, j'espérai
bien lui faire oublier à Milan l'indigne scene de Besançon. Jamais je
ne m'étois senti tant de courage : je me
faisois une gloire de vous le montrer; je me parois aupres de vous de
cette fermeté que vous
ne m'aviez jamais vue & je me glorifiois en vous quittant de
paroître un moment à vos
yeux tel que j'allois être. Cette idée ajoutoit à mon courage; je me
fortifiois de votre
estime ; & peut-être vous eussé-je dit adieu d'un oeil sec, si vos
larmes coulant sur ma joue
n'eussent forcé les miennes de s'y confondre.
Je
partis le coeur plein de tous mes devoirs, pénétré sur-tout de ceux que
votre amitié
m'impose & bien résolu d'employer le reste de ma vie à la mériter.
Edouard passant [317]
en revue toutes mes fautes, me remit devant les yeux un tableau qui
n'étoit pas flatté; & je
connus par sa juste rigueur à blâmer tant de faiblesses, qu'il
craignoit peu de les imiter.
Cependant il feignoit d'avoir cette crainte; il me parloit avec
inquiétude de son voyage de
Rome & des indignes attachemens qui l'y rappeloient malgré lui;
mais je jugeai facilement
qu'il augmentoit ses propres dangers pour m'en occuper davantage &
m'éloigner d'autant
plus de ceux auxquels j'étois exposé.
Comme
nous approchions de Villeneuve, un laquais qui montoit un mauvais
cheval se
laissa tomber & se fit une légere contusion à la tête. Son maître
le fit saigner & voulut
coucher là cette nuit. Ayant dîné de bonne heure, nous prîmes des
chevaux pour aller à
Bex voir la saline; & Milord ayant des raisons particulieres qui
lui rendoient cet examen
intéressant, je pris les mesures & le dessin du bâtiment de
graduation; nous ne rentrâmes à Villeneuve qu'à la nuit. Après le
souper, nous causâmes en buvant du punch &
veillâmes assez tard. Ce fut alors qu'il m'apprit quels soins m'étoient
confiés & ce qui
avoit été fait pour rendre cet arrangement praticable. Vous pouvez
juger de l'effet que fit
sur moi cette nouvelle; une telle conversation n'amenoit pas le
sommeil. Il falut pourtant
enfin se coucher.
En
entrant dans la chambre qui m'étoit destinée, je la reconnus pour la
même que j'avois
occupée autrefois en allant à Sion. A cet aspect je sentis une
impression que j'aurois peine à vous rendre. J'en fus si vivement
frappé, que je crus redevenir à l'instant tout ce que
j'étois alors; dix [318] années s'effacerent de ma vie & tous mes
malheurs furent oubliés.
Hélas! cette erreur fut courte & le second instant me rendit plus
accablant le poids de
toutes mes anciennes peines. Quelles tristes réflexions succéderent à
ce premier
enchantement! Quelles comparaisons douloureuses s'offrirent à mon
esprit! Charmes de la
premiere jeunesse, délices des premieres amours, pourquoi vous retracer
encore à ce coeur
accablé d'ennuis & surchargé de lui-même! O temps, tems heureux, tu
n'es plus! J'aimais,
j'étois aimé. Je me livrois dans la paix de l'innocence aux transports
d'un amour partagé .
Je savourois à longs traits le délicieux sentiment qui me faisoit
vivre. La douce vapeur de
l'espérance enivroit mon coeur; une extase, un ravissement, un délire ,
absorboit toutes
mes facultés. Ah! sur les rochers de Meillerie, au milieu de l'hiver
& des glaces, d'affreux
abîmes devant les yeux, quel être au monde jouissoit d'un sort
comparable au mien ?... &
je pleurais! & je me trouvois à plaindre & la tristesse osoit
approcher de moi !... Que
serai-je donc aujourd'hui que j'ai tout possédé, tout perdu ?.. . J'ai
bien mérité ma
misere, puisque j'ai si peu senti mon bonheur... Je pleurois alors...
Tu pleurais... Infortuné,
tu ne pleures plus... Tu n'as pas même le droit de pleurer... Que
n'est-elle pas morte!
osai-je m'écrier dans un transport de rage; oui, je serois moins
malheureux; j'oserois me
livrer à mes douleurs; j'embrasserois sans remords sa froide tombe; mes
regrets seroient
dignes d'elle; je dirais: Elle entend mes cris, elle voit mes pleurs,
mes gémissemens la
touchent, elle approuve & reçoit mon pur hommage... J'aurois [319]
au moins l'espoir de
la rejoindre... Mais elle vit, elle est heureuse... Elle vit & sa
vie est ma mort & son bonheur
est mon supplice; & le ciel, après me l'avoir arrachée, m'ôte
jusqu'à la douceur de la
regretter !. .. Elle vit, mais non pas pour moi; elle vit pour mon
désespoir.
Je
suis cent fois plus loin d'elle que si elle n'étoit plus. Je me couchai
dans ces tristes idées.
Elles me suivirent durant mon sommeil & le remplirent d'images
funebres . Les ameres
douleurs, les regrets, la mort, se peignirent dans mes songes &
tous les maux que j'avois
soufferts reprenoient à mes yeux cent formes nouvelles pour me
tourmenter une seconde
fois. Un rêve sur-tout , le plus cruel de tous, s'obstinoit à me
poursuivre; & de fantôme en
fantôme toutes leurs apparitions confuses finissoient toujours par
celui-là.
Je
crus voir la digne mere de votre amie dans son lit expirante & sa
fille à genoux devant
elle, fondant en larmes, baisant ses mains & recueillant ses
derniers soupirs. Je revis cette
scene que vous m'avez autrefois dépeinte & qui ne sortira jamais de
mon souvenir. O ma
mere, disoit Julie d'un ton à me navrer l'âme, celle qui vous doit le
jour vous l'ôte! Ah!
reprenez votre bienfait! sans vous il n'est pour moi qu'un don funeste.
- Mon enfant,
répondit sa tendre mere.. . il faut remplir son sort... Dieu est
juste.. . tu seras mere à ton
tour... Elle ne put achever. Je voulus lever les yeux sur elle, je ne
la vis plus. Je vis Julie à
sa place; je la vis, je la reconnus, quoique son visage [320] fût
couvert d'un voile. Je fais un
cri, je m'élance pour écarter le voile, je ne pus l'atteindre;
j'étendois les bras, je me
tourmentois & ne touchois rien. Ami, calme-toi, me dit-elle d'une
voix foible: le voile
redoutable me couvre; nulle main ne peut l'écarter. A ce mot je m'agite
& fais un nouvel
effort: cet effort me réveille; je me trouve dans mon lit, accablé de
fatigue & trempé de
sueur & de larmes.
Bientôt
ma frayeur se dissipe, l'épuisement me rendort ; le même songe me rend
les
mêmes agitations; je m'éveille & me rendors une troisieme fois.
Toujours ce spectacle
lugubre, toujours ce même appareil de mort , toujours ce voile
impénétrable échappe à
mes mains & dérobe à mes yeux l'objet expirant qu'il couvre.
A
ce dernier réveil ma terreur fut si forte que je ne la pus vaincre
étant éveillé. Je me
jette à bas de mon lit sans savoir ce que je faisais. Je me mets à
errer par la chambre,
effrayé comme un enfant des ombres de la nuit, croyant me voir
environné de fantômes &
l'oreille encore frappée de cette voix plaintive dont je n'entendis
jamais le son sans émotion. Le crépuscule, en commençant d'éclairer les
objets, ne fit que les transformer
au gré de mon imagination troublée. Mon effroi redouble & m'ôte le
jugement; après
avoir trouvé ma porte avec peine, je m'enfuis de ma chambre, j'entre
brusquement dans
celle d'Edouard: j'ouvre son rideau & me laisse tomber sur son lit
en m'écriant hors
d'haleine: C'en est fait, je ne la verrai plus! Il s'éveille en
sursaut, il saute à ses armes, se
[321] croyant surpris par un voleur. A l'instant, il me reconnoît; je
me reconnois
moi-même & pour la seconde fois de ma vie je me vois devant lui
dans la confusion que
vous pouvez concevoir.
Il
me fit asseoir, me remettre & parler. Sitôt qu'il sçut de quoi il
s'agissoit, il voulut
tourner la chose en plaisanterie; mais voyant que j'étois vivement
frappé & que cette
impression ne seroit pas facile à détruire, il changea de ton. Vous ne
méritez ni mon
amitié ni mon estime, me dit-il assez durement; si j'avois pris pour
mon laquais le quart
des soins que j'ai pris pour vous, j'en aurois fait un homme; mais vous
n'êtes rien. Ah ! lui
dis-je, il est trop vrai. Tout ce que j'avois de bon me venoit d'elle:
je ne la reverrai jamais;
je ne suis plus rien. Il sourit & m'embrassa. Tranquillisez-vous
aujourd'hui, me dit-il,
demain vous serez raisonnable. Je me charge de l'événement . Après
cela, changeant de
conversation, il me proposa de partir. J'y consentis, on fit mettre les
chevaux, nous nous
habillâmes. En entrant dans la chaise, Milord dit un mot à l'oreille du
postillon & nous
partîmes.
Nous
marchions sans rien dire. J'étois si occupé de mon funeste rêve que je
n'entendois &
ne voyois rien . Je ne fis pas même attention que le lac, qui la veille
étoit à ma droite, étoit
maintenant à ma gauche. Il n'y eut qu'un bruit de pavé qui me tira de
ma léthargie & me
fit appercevoir avec un étonnement facile à comprendre , que nous
rentrions dans
Clarens. A trois cens pas de la grille Milord fit arrêter & me
tirant à l'écart , vous voyez,
me dit-il, [322] mon projet; il n'a pas besoin d'explication. Allez,
visionnaire, ajouta-t-il en
me serrant la main, allez la revoir. Heureux de ne montrer vos folies
qu'à des gens qui vous
aiment! Hâtez-vous; je vous attends; mais sur-tout ne revenez qu'apres
avoir déchiré ce
fatal voile tissu dans votre cerveau.
Qu'aurais-je
dit? Je partis sans répondre. Je marchois d'un pas précipité que la
réflexion
ralentit en approchant de la maison. Quel personnage allais-je faire?
Comment oser me
montrer? De quel prétexte couvrir ce retour imprévu? Avec quel front
irais-je alléguer
mes ridicules terreurs & supporter le regard méprisant du généreux
Wolmar? Plus
j'approchais, plus ma frayeur me paraissoit puérile & mon
extravagance me faisoit pitié.
Cependant un noir pressentiment m'agitoit encore & je ne me sentois
point rassuré.
J'avançois toujours, quoique lentement & j'étois déjà pres de la
cour quand j'entendis
ouvrir & refermer la porte de l'Elysée. N'en voyant sortir
personne, je fis le tour en dehors
& j'allai par le rivage côtoyer la voliere autant qu'il me fut
possible. Je ne tardai pas de
juger qu'on en approchait. Alors, prêtant l'oreille, je vous entendis
parler toutes deux; &
sans qu'il me fût possible de distinguer un seul mot, je trouvai dans
le son de votre voix je
ne sais quoi de languissant & de tendre qui me donna de l'émotion
& dans la sienne un
accent affectueux & doux à son ordinaire, mais paisible &
serein, qui me remit à l'instant
& qui fit le vrai réveil de mon rêve.
[323]
Sur-le-champ je me sentis tellement changé que je me moquai de moi-même
& de
mes vaines alarmes. En songeant que je n'avois qu'une haie &
quelques buissons à
franchir pour voir pleine de vie & de santé celle que j'avois cru
ne revoir jamais, j'abjurai
pour toujours mes craintes, mon effroi, mes chimeres & je me
déterminai sans peine à
repartir, même sans la voir. Claire, je vous le jure, non seulement je
ne la vis point, mais je
m'en retournai fier de ne l'avoir point vue , de n'avoir pas été foible
& crédule jusqu'au
bout & d'avoir au moins rendu cet honneur à l'ami d'Edouard de le
mettre au-dessus d'un
songe.
Voilà,
chére cousine, ce que j'avois à vous dire & le dernier aveu qui me
restoit à vous
faire. Le détail du reste de notre voyage n'a plus rien d'intéressant;
il me suffit de vous
protester que depuis lors non seulement Milord est content de moi, mais
que je le suis
encore plus moi-même, qui sens mon entiere guérison bien mieux qu'il ne
la peut voir. De
peur de lui laisser une défiance inutile, je lui ai caché que je ne
vous avois point vues.
Quand il me demanda si le voile étoit levé; je l'affirmai sans balancer
& nous n'en avons
plus parlé. Oui, cousine, il est levé pour jamais, ce voile dont ma
raison fut long-tems
offusquée. Tous mes transports inquiets sont éteints. Je vois tous mes
devoirs & je les
aime. Vous m'êtes toutes deux plus cheres que jamais; mais mon coeur ne
distingue plus
l'une de l'autre & ne sépare point les inséparables.
Nous
arrivâmes avant-hier à Milan. Nous en repartons [324] apres-demain.
Dans huit
jours nous comptons être à Rome & j'espere y trouver de vos
nouvelles en arrivant. Qu'il
me tarde de voir ces deux étonnantes personnes qui troublent depuis si
long-tems le repos
du plus grand des hommes! O Julie! ô Claire! il faudroit votre égale
pour mériter de le
rendre heureux.
LETTRE
X. DE MDE. D'ORBE A SAINT PREUX.
Nous
attendions tous de vos nouvelles avec impatience & je n'ai pas
besoin de vous dire
combien vos lettres ont fait de plaisir à la petite communauté; mais ce
que vous ne
devinerez pas de même, c'est que de toute la maison je suis peut-être
celle qu'elles ont le
moins réjouie. Ils ont tous appris que vous aviez heureusement passé
les Alpes ; moi, j'ai
songé que vous étiez au delà.
A
l'égard du détail que vous m'avez fait, nous n'en avons rien dit au
baron & j'en ai passé à tout le monde quelques soliloques fort
inutiles. M. de Wolmar a eu l'honnêteté de ne
faire que se moquer de vous; mais Julie n'a pu se rappeler les derniers
momens de sa mere
sans de nouveaux regrets & de nouvelles larmes. Elle n'a remarqué
de votre rêve que ce
qui ranimoit ses douleurs.
Quant
à moi, je vous dirai, mon cher maître, que je ne suis plus surprise de
vous voir en
continuelle admiration [325] de vous-même, toujours achevant quelque
folie & toujours
commençant d'être sage; car il y a long-tems que vous passez votre vie
à vous reprocher le
jour de la veille & à vous applaudir pour le lendemain.
Je
vous avoue aussi que ce grand effort de courage, qui , si pres de nous,
vous a fait
retourner comme vous étiez venu, ne me paroit pas aussi merveilleux
qu'à vous. Je le
trouve plus vain que sensé & je crois qu'à tout prendre j'aimerois
autant moins de force
avec un peu plus de raison. Sur cette maniere de vous en aller,
pourrait-on vous demander
ce que vous êtes venu faire? Vous avez eu honte de vous montrer, comme
si la douceur de
voir ses amis n'effaçoit pas cent fois le petit chagrin de leur
raillerie! N'étiez-vous pas trop
heureux de venir nous offrir votre air effaré pour nous faire rire? Eh
bien donc! je ne me
suis pas moquée de vous alors ; mais je m'en moque tant plus
aujourd'hui, quoique,
n'ayant pas le plaisir de vous mettre en colere, je ne puisse pas rire
de si bon coeur.
Malheureusement
il y a pis encore: c'est que j'ai gagné toutes vos terreurs sans me
rassurer comme vous. Ce rêve a quelque chose d'effrayant qui m'inquiete
& m'attriste
malgré que j'en aie. En lisant votre lettre je blâmois vos agitations;
en la finissant j'ai
blâmé votre sécurité. L'on ne sauroit voir à la fois pourquoi vous
étiez si ému &
pourquoi vous êtes devenu si tranquille. Par quelle bizarrerie
avez-vous gardé les plus
tristes pressentiments, jusqu'au moment où vous avez pu les détruire
& ne l'avez pas
voulu? Un pas, un [326] geste, un mot, tout étoit fini. Vous vous étiez
alarmé sans raison,
vous vous êtes rassuré de même; mais vous m'avez transmis la frayeur
que vous n'avez
plus & il se trouve qu'ayant eu de la force une seule fois en votre
vie, vous l'avez eue à mes
dépens. Depuis votre fatale lettre un serrement de coeur ne m'a pas
quittée; je n'approche
point de Julie sans trembler de la perdre; à chaque instant je crois
voir sur son visage la
pâleur de la mort; & ce matin, la pressant dans mes bras, je me
suis sentie en pleurs sans
savoir pourquoi. Ce voile! ce voile !... Il a je ne sais quoi de
sinistre qui me trouble chaque
fois que j'y pense. Non, je ne puis vous pardonner d'avoir pu l'écarter
sans l'avoir fait &
j'ai bien peur de n'avoir plus désormois un moment de contentement que
je ne vous revoie
aupres d'elle. Convenez aussi qu'apres avoir si long-tems parlé de
philosophie, vous vous êtes montré philosophe à la fin bien mal à
propos. Ah! rêvez & voyez vos amis; cela vaut
mieux que de les fuir & d'être un sage.
Il
paroit, par la lettre de Milord à M. de Wolmar, qu'il songe
sérieusement à venir
s'établir avec nous. Sitôt qu'il aura pris son parti là-bas & que
son coeur sera décidé,
revenez tous deux heureux & fixés; c'est le voeu de la petite
communauté & sur-tout celui
de votre amie,
Claire
d'Orbe.
P.S.
Au reste, s'il est vrai que vous n'avez rien entendu de notre
conversation dans l'Elysée,
c'est [327] peut-être tant mieux pour vous; car vous me savez assez
alerte pour voir les
gens sans qu'ils m'aperçoivent & assez maligne pour persifler les
écouteurs.
LETTRE
XI. DE M. DE WOLMAR A SAINT PREUX.
J'écris
à Milord Edouard & je lui parle de vous si au long qu'il ne me
reste en vous écrivant à vous-même qu'à vous renvoyer à sa lettre. La
vôtre exigeroit peut-être de ma
part un retour d'honnêtetés; mais vous appeler dans ma famille, vous
traiter en frere, en
ami, faire votre soeur de celle qui fut votre amante, vous remettre
l'autorité paternelle sur
mes enfans, vous confier mes droits après avoir usurpé les vôtres;
voilà les complimens
dont je vous ai cru digne. De votre part, si vous justifiez ma conduite
& mes soins, vous
m'aurez assez loué. J'ai tâché de vous honorer par mon estime ;
honorez-moi par vos
vertus. Tout autre éloge doit être banni d'entre nous.
Loin
d'être surpris de vous voir frappé d'un songe, je ne vois pas trop
pourquoi vous vous
reprochez de l'avoir été . Il me semble que pour un homme à systemes ce
n'est pas une si
grande affaire qu'un rêve de plus.
Mais
ce que je vous reprocherois volontiers, c'est moins l'effet [328] de
votre songe que son
espece & cela par une raison fort différente de celle que vous
pourriez penser Un tyran fit
autrefois mourir un homme qui, dans un songe , avoit cru le poignarder.
Rappelez-vous la
raison qu'il donna de ce meurtre & faites-vous-en l'application.
Quoi! vous allez décider
du sort de votre ami & vous songez à vos anciennes amours! Sans les
conversations du soir
précédent, je ne vous pardonnerois jamais ce rêve-là. Pensez le jour à
ce que vous allez
faire à Rome , vous songerez moins la nuit à ce qui s'est fait à Vevai.
La
Fanchon est malade; cela tient ma femme occupée & lui ôte le tems
de vous écrire. Il y
a ici quelqu'un qui supplée volontiers à ce soin. Heureux jeune homme!
tout conspire à
votre bonheur; tous les prix de la vertu vous recherchent pour vous
forcer à les mériter.
Quant à celui de mes bienfaits, n'en chargez personne que vous-même;
c'est de vous seul
que je l'attends.
[329]
LETTRE XII. DE SAINT PREUX A M. DE WOLMAR.
Que
cette lettre demeure entre vous & moi. Qu'un profond secret cache à
jamais les
erreurs du plus vertueux des hommes. Dans quel pas dangereux je me
trouve engagé! O
mon sage & bienfaisant ami, que n'ai-je tous vos conseils dans la
mémoire comme j'ai vos
bontés dans le coeur! Jamais je n'eus si grand besoin de prudence &
jamais la peur d'en
manquer ne nuisit tant au peu que j'en ai. Ah! où sont vos soins
paternels, où sont vos
leçons, vos lumieres? Que deviendrai-je sans vous? Dans ce moment de
crise je donnerois
tout l'espoir de ma vie pour vous avoir ici durant huit jours.
Je
me suis trompé dans toutes mes conjectures; je n'ai fait que des fautes
jusqu'à ce
moment. Je ne redoutois que la marquise. Après l'avoir vue, effrayé de
sa beauté, de son
adresse, je m'efforçois d'en détacher tout-à-fait l'âme noble de son
ancien amant.
Charmé de le ramener du côté d'où je ne voyois rien à craindre, je lui
parlois de Laure
avec l'estime & l'admiration qu'elle m'avoit inspirée; en relâchant
son plus fort
attachement par l'autre, j'espérois les rompre enfin tous les deux.
Il
se prêta d'abord à mon projet; il outra même la complaisance &
voulant peut-être
punir mes importunités par un peu d'alarmes, il affecta pour Laure
encore plus
d'empressement [330] qu'il ne croyoit en avoir. Que vous dirai-je
aujourd'hui? Son
empressement est toujours le même, mais il n'affecte plus rien. Son
coeur, épuisé par tant
de combats, s'est trouvé dans un état de foiblesse dont elle a profité.
Il seroit difficile à
tout autre de feindre long-tems de l'amour aupres d'elle ; jugez pour
l'objet même de la
passion qui la consume . En vérité, l'on ne peut voir cette infortunée
sans être touché de
son air & de sa figure; une impression de langueur &
d'abattement qui ne quitte point son
charmant visage, en éteignant la vivacité de sa physionomie, la rend
plus intéressante; &
comme les rayons du soleil échappés à travers les nuages, ses yeux
ternis par la douleur
lancent des feux plus piquants. Son humiliation même a toutes les
grâces de la modestie:
en la voyant on la plaint, en l'écoutant on l'honore; enfin je dois
dire, à la justification de
mon ami, que je ne connois que deux hommes au monde qui puissent rester
sans risque
aupres d'elle.
Il
s'égare, ô Wolmar! je le vois, je le sens; je vous l'avoue dans
l'amertume de mon coeur.
Je frémis en songeant jusqu'où son égarement peut lui faire oublier ce
qu'il est & ce qu'il
se doit. Je tremble que cet intrépide amour de la vertu, qui lui fait
mépriser l'opinion
publique, ne le porte à l'autre extrémité & ne lui fasse braver
encore les loix sacrées de la
décence & de l'honnêteté. Edouard Bomston faire un tel mariage! ...
vous concevez !...
sous les yeux de son ami !... qui le permet !... qui le souffre !...
& qui lui doit tout !... Il
faudra [331] qu'il m'arrache le coeur de sa main avant de la profaner
ainsi.
Cependant,
que faire? Comment me comporter? Vous connoissez sa violence. On ne
gagne
rien avec lui par les discours & les siens depuis quelque tems ne
sont pas propres à calmer
mes craintes. J'ai feint d'abord de ne pas l'entendre. J'ai fait
indirectement parler la raison
en maximes générales: à son tour il ne m'entend point. Si j'essaye de
le toucher un peu
plus au vif, il répond des sentences & croit m'avoir réfuté. Si
j'insiste, il s'emporte, il
prend un ton qu'un ami devroit ignorer & auquel l'amitié ne sait
point répondre . Croyez
que je ne suis en cette occasion ni craintif, ni timide; quand on est
dans son devoir, on n'est
que trop tenté d'être fier; mais il ne s'agit pas ici de fierté, il
s'agit de réussir & de fausses
tentatives peuvent nuire aux meilleurs moyens. Je n'ose presque entrer
avec lui dans
aucune discussion; car je sens tous les jours la vérité de
l'avertissement que vous m'avez
donné, qu'il est plus fort que moi de raisonnement & qu'il ne faut
point l'enflammer par la
dispute.
Il
paroit d'ailleurs un peu refroidi pour moi. On diroit que je
l'inquiete. Combien avec tant
de supériorité à tous égards un homme est rabaissé par un moment de
foiblesse! le
grand, le sublime Edouard a peur de son ami, de sa créature, de son
éleve! il semble
même , par quelques mots jettés sur le choix de son séjour s'il ne se
marie pas, vouloir
tenter ma fidélité par mon intérêt . Il sait bien que je ne dois ni ne
veux le quitter. O
Wolmar! je ferai mon [332] devoir & suivrai par-tout mon
bienfaiteur. Si j'étois lâche &
vil, que gagnerais-je à ma perfidie? Julie & son digne époux
confieraient-ils leurs enfans à
un traître?
Vous
m'avez dit souvent que les petites passions ne prennent jamais le
change & vont
toujours à leur fin, mais qu'on peut armer les grandes contre
elles-mêmes. J'ai cru
pouvoir ici faire usage de cette maxime. En effet, la compassion, le
mépris des préjugés,
l'habitude, tout ce qui détermine Edouard en cette occasion échappe à
force de petitesse
& devient presque inattaquable; au lieu que le véritable amour est
inséparable de la
générosité & que par elle on a toujours sur lui quelque prise. J'ai
tenté cette voie
indirecte & je ne désespere plus du succes. Ce moyen paroit cruel ;
je ne l'ai pris qu'avec
répugnance. Cependant, tout bien pesé, je crois rendre service à Laure
elle-même. Que
ferait-elle dans l'état auquel elle peut monter, qu'y montrer son
ancienne ignominie? Mais
qu'elle peut être grande en demeurant ce qu'elle est! Si je connois
bien cette étrange fille,
elle est faite pour jouir de son sacrifice plus que du rang qu'elle
doit refuser.
Si
cette ressource me manque, il m'en reste une de la part du gouvernement
à cause de la
religion; mais ce moyen ne doit être employé qu'à la derniere extrémité
& au défaut de
tout autre; quoi qu'il en soit, je n'en veux épargner aucun pour
prévenir une alliance
indigne & déshonnête. O respectable Wolmar! je suis jaloux de votre
estime durant tous
les momens de ma vie. Quoi que puisse vous écrire Edouard, quoi que
vous puissiez
entendre dire [333] souvenez-vous qu'à quelque prix que ce puisse être,
tant que mon
coeur battra dans ma poitrine, jamais Lauretta Pisana ne sera ladi
Bomston.
Si
vous approuvez mes mesures, cette lettre n'a pas besoin de réponse. Si
je me trompe,
instruisez-moi ; mais hâtez-vous, car il n'y a pas un moment à perdre .
Je ferai mettre
l'adresse par une main étrangere. Faites de même en me répondant. Après
avoir
examiné ce qu'il faut faire, brûlez ma lettre & oubliez ce qu'elle
contient. Voici le premier
& le seul secret que j'aurai eu de ma vie à cacher aux deux
cousines: si j'osois me fier
davantage à mes lumieres, vous-même n'en sauriez jamais rien.*[*Pour
bien entendre
cette lettre & la troisieme de la sixieme partie, il faudroit
savoir les aventures de Milord
Edouard; & j'avois d'abord résolu de les ajouter à ce recueil. En y
repensant, je n'ai pu
me résoudre à gâter la simplicité de l'histoire des deux amans par le
romanesque de la
sienne. Il vaut mieux laisser quelque chose à deviner au lecteur.* *
Les Aventures de
Milord Edouard ont été ajoutées à cette édition.]
LETTRE
XIII. DE MDE. DE WOLMAR A MDE . D'ORBE.
Le
courrier d'Italie sembloit n'attendre pour arriver que le moment de ton
départ, comme
pour te punir de ne l'avoir différé qu'à cause de lui. Ce n'est pas moi
qui ai fait cette jolie
découverte; c'est mon mari qui a remarqué [334] qu'ayant fait mettre
les chevaux à huit
heures, tu tardas de partir jusqu'à onze, non pour l'amour de nous,
mais après avoir
demandé vingt fois s'il en étoit dix, parce que c'est ordinairement
l'heure où la poste
passe.
Tu
es prise, pauvre cousine; tu ne peux plus t'en dédire. Malgré l'augure
de la Chaillot,
cette Claire si folle, ou plutôt si sage, n'a pu l'être jusqu'au bout :
te voilà dans les mêmes
las *[*Je n'ai pas voulu laisser lacs, à cause de la prononciation
genevoise remarquée par
Mde. D'Orbe, dans la Lettre cinquieme de la sixieme partie.]dont tu
pris tant de peine à
me dégager & tu n'as pu conserver pour toi la liberté que tu m'as
rendue . Mon tour de
rire est-il donc venu? chére amie, il faudroit avoir ton charme &
tes grâces pour savoir
plaisanter comme toi & donner à la raillerie elle-même l'accent
tendre & touchant des
caresses. & puis quelle différence entre nous! De quel front
pourrais-je me jouer d'un mal
dont je suis la cause & que tu t'es fait pour me l'ôter? Il n'y a
pas un sentiment dans ton
coeur qui n'offre au mien quelque sujet de reconnaissance & tout,
jusqu'à ta foiblesse, est
en toi l'ouvrage de ta vertu. C'est cela même qui me console &
m'égaye. Il faloit me
plaindre & pleurer de mes fautes; mais on peut se moquer de la
mauvaise honte qui te fait
rougir d'un attachement aussi pur que toi.
Revenons
au courrier d'Italie & laissons un moment les moralités. Ce seroit
trop abuser de
mes anciens titres ; car il est permis d'endormir son auditoire, mais
non pas [335] de
l'impatienter. Eh bien donc! ce courrier que je fais si lentement
arriver, qu'a-t-il apporté?
Rien que de bien sur la santé de nos amis & de plus une grande
lettre pour toi. Ah! bon! je
te vois déjà sourire & reprendre haleine; la lettre venue te fait
attendre plus patiemment
ce qu'elle contient.
Elle
a pourtant bien son prix encore, même après s'être fait désirer; car
elle respire une
si... Mais je ne veux te parler que de nouvelles & surement ce que
j'allois dire n'en est pas
une.
Avec
cette lettre, il en est venu une autre de Milord Edouard pour mon mari
& beaucoup
d'amitiés pour nous . Celle-ci contient véritablement des nouvelles
& d'autant moins
attendues que la premiere n'en dit rien. Ils devoient le lendemain
partir pour Naples, où
Milord a quelques affaires & d'où ils iront voir le Vésuve...
Conçois-tu, ma chére, ce que
cette vue a de si attrayant? Revenus à Rome, Claire, pense, imagine...
Edouard est sur le
point d'épouser.. . non, grace au ciel, cette indigne marquise; il
marque, au contraire,
qu'elle est fort mal. Qui donc? Laure, l'aimable Laure, qui... Mais
pourtant... quel mariage
!... Notre ami n'en dit pas un mot. aussi-tôt après ils partiront tous
trois & viendront ici
prendre leurs derniers arrangements . Mon mari ne m'a pas dit quels;
mais il compte
toujours que Saint-Preux nous restera.
Je
t'avoue que son silence m'inquiete un peu. J'ai peine à voir clair dans
tout cela; j'y
trouve des situations bizarres & des jeux du coeur humain qu'on
n'entend gueres. [336]
Comment un homme aussi vertueux a-t-il pu se prendre d'une passion si
durable pour une
aussi méchante femme que cette marquise? Comment elle-même, avec un
caractere violent
& cruel, a-t-elle pu concevoir & nourrir un amour aussi vif
pour un homme qui lui
ressembloit si peu, si tant est cependant qu'on puisse honorer du nom
d'amour une fureur
capable d'inspirer des crimes? Comment un jeune coeur aussi généreux,
aussi tendre,
aussi désintéressé que celui de Laure, a-t-il pu supporter ses premiers
désordres?
Comment s'en est-il retiré par ce penchant trompeur fait pour égarer
son sexe & comment
l'amour, qui perd tant d'honnêtes femmes, a-t-il pu venir à bout d'en
faire une ? Dis-moi,
ma Claire, désunir deux coeurs qui s'aimoient sans se convenir; joindre
ceux qui se
convenoient sans s'entendre; faire triompher l'amour de l'amour même;
du sein du vice &
de l'opprobre tirer le bonheur & la vertu; délivrer son ami d'un
monstre en lui créant
pour ainsi dire une compagne... infortunée, il est vrai, mais aimable,
honnête même , au
moins si, comme je l'ose croire, on peut le redevenir; dis, celui qui
auroit fait tout cela
serait-il coupable? celui qui l'auroit souffert serait-il à blâmer?
Ladi
Bomston viendra donc ici! ici, mon ange! Qu'en penses-tu? après tout,
quel prodige
ne doit pas être cette étonnante fille, que son éducation perdit, que
son coeur a sauvée &
pour qui l'amour fut la route de la vertu! Qui doit plus l'admirer que
moi qui fis tout le
contraire & que mon penchant seul égara quand tout concouroit à me
[337] bien
conduire? Je m'avilis moins il est vrai; mais me suis-je élevée comme
elle? Ai-je évité tant
de pieges & fait tant de sacrifices? Du dernier degré de la honte
elle a sçu remonter au
premier degré de l'honneur: elle est plus respectable cent fois que si
jamais elle n'eût été
coupable. Elle est sensible & vertueuse; que lui faut-il pour nous
ressembler !. S'il n'y a
point de retour aux fautes de la jeunesse quel droit ai-je à plus
d'indulgence? Devant qui
dois-je espérer de trouver grâce & à quel honneur pourrais-je
prétendre en refusant de
l'honorer?
He
bien! cousine, quand ma raison me dit cela, mon coeur en murmure; &
sans que je
puisse expliquer pourquoi, j'ai peine à trouver bon qu'Edouard ait fait
ce mariage & que
son ami s'en soit mêlé. O l'opinion ! l'opinion! Qu'on a de peine à
secouer son joug!
Toujours elle nous porte à l'injustice; le bien passé s'efface par le
mal présent; le mal
passé ne s'effacera-t-il jamais par aucun bien?
J'ai
laissé voir à mon mari mon inquiétude sur la conduite de Saint-Preux
dans cette
affaire. Il semble, ai-je dit , avoir honte d'en parler à ma cousine.
Il est incapable de
lâcheté, mais il est foible... trop d'indulgence pour les fautes d'un
ami... - Non, m'a-t-il dit,
il a fait son devoir; il le fera, je le sais ; je ne puis rien vous
dire de plus; mais Saint-Preux
est un honnête garçon. Je réponds de lui, vous en serez contente...
Claire, il est impossible
que Wolmar me trompe & qu'il se trompe. Un discours si positif m'a
fait rentrer en
moi-même: j'ai compris que [338] tous mes scrupules ne venoient que de
fausse délicatesse
& que, si j'étois moins vaine & plus équitable, je trouverois
ladi Bomston plus digne de
son rang.
Mais
laissons un peu ladi Bomston & revenons à nous. Ne sens-tu point
trop, en lisant cette
lettre, que nos amis reviendront plustôt qu'ils n'étoient attendus
& le coeur ne te dit-il
rien? Ne bat-il point à présent plus fort qu'à l'ordinaire, ce coeur
trop tendre & trop
semblable au mien? Ne songe-t-il point au danger de vivre familierement
avec un objet
chéri, de le voir tous les jours, de loger sous le même toit? & si
mes erreurs ne m'ôterent
point ton estime, mon exemple ne te fait-il rien craindre pour toi?
Combien dans nos jeunes
ans la raison, l'amitié, l'honneur, t'inspirerent pour moi de craintes
que l'aveugle amour
me fit mépriser! C'est mon tour maintenant, ma douce amie; & j'ai
de plus, pour me faire écouter, la triste autorité de l'expérience.
Ecoute-moi donc tandis qu'il est temps, de peur
qu'apres avoir passé la moitié de ta vie à déplorer mes fautes, tu ne
passes l'autre à
déplorer les tiennes. sur-tout ne te fie plus à cette gaieté folâtre
qui garde celles qui n'ont
rien à craindre & perd celles qui sont en danger. Claire! Claire!
tu te moquois de l'amour
une fois, mais c'est parce que tu ne le connaissois pas; & pour
n'en avoir pas senti les traits,
tu te croyois au-dessus de ses atteintes. Il se venge & rit à son
tour. Apprends à te défier
de sa traîtresse joie , ou crains qu'elle ne te coûte un jour bien des
pleurs. chére amie, il est
tems de te montrer à toi-même; car jusqu'ici tu ne t'es pas bien vue:
tu [339] t'es trompée
sur ton caractere & tu n'as pas sçu t'estimer ce que tu valais. Tu
t'es fiée aux discours de
la Chaillot: sur ta vivacité badine elle te jugea peu sensible; mais un
coeur comme le tien étoit au-dessus de sa portée. La Chaillot n'étoit
pas faite pour te connoître; personne au
monde ne t'a bien connue, excepté moi seule. Notre ami même a plutôt
senti que vu tout
ton prix. Je t'ai laissé ton erreur tant qu'elle a pu t'être utile; à
présent qu'elle te
perdrait, il faut te l'ôter.
Tu
es vive & te crois peu sensible. Pauvre enfant, que tu t'abuses! ta
vivacité même prouve
le contraire! N'est-ce pas toujours sur des choses de sentiment qu'elle
s'exerce? N'est-ce pas
de ton coeur que viennent les grâces de ton enjouement? Tes railleries
sont des signes
d'intérêt plus touchans que les complimens d'un autre: tu caresses
quand tu folâtres; tu
ris, mais ton rire pénetre l'âme; tu ris, mais tu fais pleurer de
tendresse & je te vois
presque toujours sérieuse avec les indifférents.
Si
tu n'étois que ce que tu prétends être, dis-moi ce qui nous uniroit si
fort l'une à l'autre.
Où seroit entre nous le lien d'une amitié sans exemple? Par quel
prodige un tel
attachement serait-il venu chercher par préférence un coeur si peu
capable
d'attachement? Quoi! celle qui n'a vécu que pour son amie ne sait pas
aimer! celle qui
voulut quitter pere, époux, parents & son pays, pour la suivre, ne
sait préférer l'amitié à
rien! & qu'ai-je donc fait, moi qui porte un coeur sensible?
Cousine, je me suis laissé
aimer; & j'ai beaucoup fait , avec toute ma sensibilité, de te
rendre une amitié qui valût la
tienne.
[340]
Ces contradictions t'ont donné de ton caractere l'idée la plus bizarre
qu'une folle
comme toi pût jamais concevoir, c'est de te croire à la fois ardente
amie & froide amante.
Ne pouvant disconvenir du tendre attachement dont tu te sentois
pénétrée, tu crus n'être
capable que de celui-là. Hors ta Julie, tu ne pensois pas que rien pût
t'émouvoir au
monde: comme si les coeurs naturellement sensibles pouvoient ne l'être
que pour un objet
& que, ne sachant aimer que moi, tu m'eusses pu bien aimer
moi-même! Tu demandois
plaisamment si l'âme avoit un sexe. Non, mon enfant , l'âme n'a point
de sexe; mais ses
affections les distinguent & tu commences trop à le sentir. Parce
que le premier amant qui
s'offrit ne t'avoit pas émue, tu crus aussi-tôt ne pouvoir l'être;
parce que tu manquois
d'amour pour ton soupirant, tu crus n'en pouvoir sentir pour personne.
Quand il fut ton
mari, tu l'aimas pourtant & si fort que notre intimité même en
souffrit; cette ame si peu
sensible sçut trouver à l'amour un supplément encore assez tendre pour
satisfaire un
honnête homme.
Pauvre cousine, c'est à toi désormois de résoudre tes propres doutes; & s'il est vrai *[* Ce vers est renversé de l'original, &, n'en déplaise aux belles Dames, le sens de l'auteur est plus véritable & plus beau. ]
Ch'un freddo amante e mal sicuro amico*
[*Qu'un
froid amant est un peu sûr ami. j'ai grand'peur d'avoir maintenant une
raison de
trop pour [341] compter sur toi; mais il faut que j'acheve de te dire
là-dessus tout ce que je
pense.
Je
soupçonne que tu as aimé sans le savoir, bien plutôt que tu ne crois,
ou du moins, que
le même penchant qui me perdit t'eût séduite si je ne t'avois prévenue.
Conçois-tu qu'un
sentiment si naturel & si doux puisse tarder si long-tems à naître?
Conçois-tu qu'à l'âge
où nous étions on puisse impunément se familiariser avec un jeune homme
aimable, ou
qu'avec tant de conformité dans tous nos goûts, celui-ci seul ne nous
eût pas été
commun? Non, mon ange, tu l'aurois aimé, j'en suis sûre, si je ne
l'eusse aimé la premiere.
Moins foible & non moins sensible, tu aurois été plus sage que moi
sans être plus
heureuse. Mais quel penchant eût pu vaincre dans ton ame honnête
l'horreur de la
trahison & de l'infidélité? L'amitié te sauva des piéges de
l'amour; tu ne vis plus qu'un
ami dans l'amant de ton amie & tu rachetas ainsi ton coeur aux
dépens du mien.
Ces
conjectures ne sont pas même si conjectures que tu penses & si je
voulois rappeler des
tems qu'il faut oublier , il me seroit aisé de trouver dans l'intérêt
que tu croyois ne
prendre qu'à moi seule, un intérêt non moins vif pour ce qui m'étoit
cher. N'osant
l'aimer, tu voulois que je l'aimasse; tu jugeas chacun de nous
nécessaire au bonheur de
l'autre & ce coeur, qui n'a point d'égal au monde, nous en chérit
plus tendrement tous les
deux . Sois sûre que sans ta propre foiblesse tu m'aurois été moins
indulgente; mais tu te
serois reprochée sous le nom de jalousie une juste sévérité. Tu ne
[342] te sentois pas en
droit de combattre en moi le penchant qu'il eût fallu vaincre; &
craignant d'être perfide
plutôt que sage, en immolant ton bonheur au nôtre, tu crus avoir assez
fait pour la vertu.
Ma
Claire, voilà ton histoire; voilà comment ta tyrannique amitié me force
à te savoir
gré de ma honte & à te remercier de mes torts. Ne crois pas
pourtant que je veuille t'imiter
en cela; je ne suis pas plus disposée à suivre ton exemple que toi le
mien & comme tu n'as
pas à craindre mes fautes, je n'ai plus, grace au ciel, tes raisons
d'indulgence. Quel plus
digne usage ai-je à faire de la vertu que tu m'as rendue, que de
t'aider à la conserver?
Il
faut donc te dire encore mon avis sur ton état présent . La longue
absence de notre
maître n'a pas changé tes dispositions pour lui: ta liberté recouvrée
& son retour ont
produit une nouvelle époque dont l'amour a sçu profiter. Un nouveau
sentiment n'est pas
né dans ton coeur; celui qui s'y cacha si long-tems n'a fait que se
mettre plus à l'aise. Fiere
d'oser te l'avouer à toi-même , tu t'es pressée de me le dire. Cet aveu
te sembloit presque
nécessaire pour le rendre tout-à-fait innocent; en devenant un crime
pour ton amie, il
cessoit d'en être un pour toi; & peut-être ne t'es-tu livrée au mal
que tu combattois depuis
tant d'années, que pour mieux achever de m'en guérir.
J'ai
senti tout cela, ma chére; je me suis peu alarmée d'un penchant qui me
servoit de
sauvegarde & que tu n'avois point à te reprocher. Cet hiver que
nous avons passé tous
ensemble au sein de la paix & de l'amitié m'a donné [343] plus de
confiance encore, en
voyant que, loin de rien perdre de ta gaieté, tu semblois l'avoir
augmentée. Je t'ai vue
tendre, empressée, attentive, mais franche dans tes caresses, naive
dans tes jeux, sans
mystere, sans ruses en toutes choses; & dans tes plus vives
agaceries la joie de l'innocence
réparoit tout.
Depuis
notre entretien de l'Elysée je ne suis plus contente de toi. Je te
trouve triste &
rêveuse. Tu te plais seule autant qu'avec ton amie; tu n'as pas changé
de langage, mais
d'accent; tes plaisanteries sont plus timides; tu n'oses plus parler de
lui si souvent: on diroit
que tu crains toujours qu'il ne t'écoute & l'on voit à ton
inquiétude que tu attends de ses
nouvelles plutôt que tu n'en demandes.
Je
tremble, bonne cousine, que tu ne sentes pas tout ton mal & que le
trait ne soit enfoncé
plus avant que tu n'as paru le craindre. Crois-moi, sonde bien ton
coeur malade; dis-toi
bien, je le répete, si, quelque sage qu'on puisse être, on peut sans
risque demeurer
long-tems avec ce qu'on aime & si la confiance qui me perdit est
tout-à-fait sans danger
pour toi. Vous êtes libres tous deux, c'est précisément ce qui rend les
occasions plus
suspectes. Il n'y a point dans un coeur vertueux de foiblesse qui cede
au remords & je
conviens avec toi qu'on est toujours assez forte contre le crime; mais,
hélas! qui peut se
garantir d'être foible? Cependant regarde les suites, songe aux effets
de la honte. Il faut
s'honorer pour être honorée. Comment peut-on mériter le respect
d'autrui sans en avoir
pour soi-même & [344] où s'arrêtera dans la route du vice celle qui
fait le premier pas
sans effroi? Voilà ce que je dirois à ces femmes du monde pour qui la
morale & la religion
ne sont rien & qui n'ont de loi que l'opinion d'autrui. Mais toi,
femme vertueuse &
chrétienne, toi qui vois ton devoir & qui l'aimes, toi qui connois
& suis d'autres regles que
les jugemens publics, ton premier honneur est celui que te rend ta
conscience & c'est
celui-là qu'il s'agit de conserver.
Veux-tu
savoir quel est ton tort en toute cette affaire? C'est, je te le redis,
de rougir d'un
sentiment honnête que tu n'as qu'à déclarer pour le rendre
innocent.*[*Pourquoi
l'Editeur laisse-t-il les continuelles répétitions dont cette lettre
est pleine, ainsi que
beaucoup d'autres? Par une raison fort simple; c'est qu'il ne se soucie
point du tout que ces
lettres plaisent à ceux qui feront cette question.] Mais avec toute ton
humeur folâtre rien
n'est si timide que toi. Tu plaisantes pour faire la brave & je
vois ton pauvre coeur tout
tremblant; tu fais avec l'amour, dont tu feins de rire, comme ces
enfans qui chantent la nuit
quand ils ont peur. O chére amie! souviens-toi de l'avoir dit mille
fois, c'est la fausse honte
qui mene à la véritable & la vertu ne sait rougir que de ce qui est
mal. L'amour en
lui-même est-il un crime? N'est-il pas le plus pur ainsi que le plus
doux penchant de la
nature? N'a-t-il pas une fin bonne & louable? Ne dédaigne-t-il pas
les ame s basses &
rampantes? N'anime-t-il pas les ame s grandes & fortes?
N'anoblit-il pas tous leurs
sentiments ? Ne double-t-il [345] pas leur être? Ne les éleve-t-il pas
au-dessus
d'elles-mêmes? Ah! si, pour être honnête & sage, il faut être
inaccessible à ses traits, dis,
que reste-t-il pour la vertu sur la terre? Le rebut de la nature &
les plus vils des mortels.
Qu'as-tu
donc fait que tu puisses te reprocher? N'as-tu pas fait choix d'un
honnête
homme? N'est-il pas libre ? Ne l'es-tu pas? Ne mérite-t-il pas toute
ton estime? N'as-tu pas
toute la sienne? Ne seras-tu pas trop heureuse de faire le bonheur d'un
ami si digne de ce
nom , de payer de ton coeur & de ta personne les anciennes dettes
de ton amie & d'honorer
en l'élevant à toi le mérite outragé par la fortune?
Je
vois les petits scrupules qui t'arrêtent: démentir une résolution prise
& déclarée,
donner un successeur au défunt, montrer sa foiblesse au public, épouser
un aventurier,
car les ame s basses, toujours prodigues de titres flétrissans, sauront
bien trouver celui-ci;
voilà donc les raisons sur lesquelles tu aimes mieux te reprocher ton
penchant que le
justifier & couver tes feux au fond de ton coeur que les rendre
légitimes! Mais, je te prie, la
honte est-elle d'épouser celui qu'on aime, ou de l'aimer sans
l'épouser? Voilà le choix qui
te reste à faire. L'honneur que tu dois au défunt est de respecter
assez sa veuve pour lui
donner un mari plutôt qu'un amant; & si ta jeunesse te force à
remplir sa place , n'est-ce
pas rendre encore hommage à sa mémoire de choisir un homme qui lui fut
cher?
[346]
Quant à l'inégalité, je croirois t'offenser de combattre une objection
si frivole,
lorsqu'il s'agit de sagesse & de bonnes moeurs. Je ne connois
d'inégalité déshonorante
que celle qui vient du caractere ou de l'éducation. A quelque état que
parvienne un
homme imbu de maximes basses, il est toujours honteux de s'allier à
lui; mais un homme élevé dans des sentimens d'honneur est l'égal de
tout le monde; il n'y a point de rang où il
ne soit à sa place. Tu sais quel étoit l'avis de ton pere même, quand
il fut question de moi
pour notre ami. Sa famille est honnête quoique obscure; il jouit de
l'estime publique, il la
mérite. Avec cela, fût-il le dernier des hommes, encore ne faudrait-il
pas balancer; car il
vaut mieux déroger à la noblesse qu'à la vertu & la femme d'un
charbonnier est plus
respectable que la maîtresse d'un prince.
J'entrevois
bien encore une autre espece d'embarras dans la nécessité de te
déclarer la
premiere; car, comme tu dois le sentir, pour qu'il ose aspirer à toi,
il faut que tu le lui
permettes; & c'est un des justes retours de l'inégalité, qu'elle
coûte souvent au plus élevé
des avances mortifiantes. Quant à cette difficulté, je te la pardonne
& j'avoue même
qu'elle me paraîtroit fort grave si je ne prenois soin de la lever.
J'espere que tu comptes
assez sur ton amie pour croire que ce sera sans te compromettre: de mon
côté, je compte
assez sur le succes pour m'en charger avec confiance; car, quoi que
vous m'ayez dit
autrefois tous deux sur la difficulté de transformer une amie en
maîtresse, si je connois
bien un coeur dans lequel j'ai trop appris à lire, je ne [347] crois
pas qu'en cette occasion
l'entreprise exige une grande habileté de ma part. Je te propose donc
de me laisser charger
de cette négociation afin que tu puisses te livrer au plaisir que te
fera son retour, sans
mystere, sans regret, sans danger, sans honte. Ah! cousine, quel charme
pour moi de
réunir à jamais deux coeurs si bien faits l'un pour l'autre & qui
se confondent depuis si
long-tems dans le mien! Qu'ils s'y confondent mieux encore s'il est
possible; ne soyez plus
qu'un pour vous & pour moi. Oui, ma Claire, tu serviras encore ton
amie en couronnant
ton amour; & j'en serai plus sûre de mes propres sentiments, quand
je ne pourrai plus les
distinguer entre vous.
Que
si, malgré mes raisons, ce projet ne te convient pas, mon avis est qu'à
quelque prix
que ce soit nous écartions de nous cet homme dangereux, toujours
redoutable à l'une ou à
l'autre; car, quoi qu'il arrive , l'éducation de nos enfans nous
importe encore moins que la
vertu de leurs meres. Je te laisse le tems de réfléchir sur tout ceci
durant ton voyage: nous
en parlerons après ton retour.
Je
prends le parti de t'envoyer cette lettre en droiture à Geneve, parce
que tu n'as dû
coucher qu'une nuit à Lausanne & qu'elle ne t'y trouveroit plus.
Apporte-moi bien des
détails de la petite république. Sur tout le bien qu'on dit de cette
ville charmante, je
t'estimerois heureuse de l'aller voir, si je pouvois faire cas des
plaisirs qu'on achete aux
dépens de ses amis. Je n'ai jamais aimé le luxe & je le hais
maintenant de t'avoir ôtée à
moi pour je ne sais [348] combien d'années . Mon enfant, nous n'allâmes
ni l'une ni l'autre
faire nos emplettes de noce à Geneve; mais, quelque mérite que puisse
avoir ton frere, je
doute que ta belle-soeur soit plus heureuse avec sa dentelle de Flandre
& ses étoffes des
Indes que nous dans notre simplicité. Je te charge pourtant, malgré ma
rancune, de
l'engager à venir faire la noce à Clarens. Mon pere écrit au tien &
mon mari à la mere de
l'épouse, pour les en prier. Voilà les lettres, donne-les &
soutiens l'invitation de ton crédit
renaissant: c'est tout ce que je puis faire pour que la fête ne se
fasse pas sans moi; car je te
déclare qu'à quelque prix que ce soit je ne veux pas quitter ma
famille. Adieu, cousine: un
mot de tes nouvelles & que je sache au moins quand je dois
t'attendre. Voici le deuxieme
jour depuis ton départ & je ne sais plus vivre si long-tems sans
toi.
P.S.
Tandis que j'achevois cette lettre interrompue, Mlle Henriette se
donnoit les airs
d'écrire aussi de son côté . Comme je veux que les enfans disent
toujours ce qu'ils pensent
& non ce qu'on leur fait dire, j'ai laissé la petite curieuse
écrire tout ce qu'elle a voulu sans
y changer un seul mot. Troisieme lettre ajoutée à la mienne. Je me
doute bien que ce n'est
pas encore celle que tu cherchois du coin de l'oeil en furetant ce
paquet. Pour celle-là,
dispense-toi de l'y chercher plus longtemps, car tu ne la trouveras
pas. Elle est adressée à
Clarens ; c'est à Clarens qu'elle doit être lue: arrange-toi là-dessus.
[349]
LETTRE XIV. D'HENRIETTE A SA MERE.
Où
êtes-vous donc, Maman? On dit que vous êtes à Geneve & que c'est si
loin, si loin,
qu'il faudroit marcher deux jours tout le jour pour vous atteindre:
voulez-vous donc faire
aussi le tour du monde? Mon petit papa est parti ce matin pour Etange;
mon petit
grand-papa est à la chasse; ma petite maman vient de s'enfermer pour
écrire; il ne reste
que ma mie Pernette & ma mie Fanchon. Mon Dieu! je ne sais plus
comment tout va; mais
depuis le départ de notre bon ami, tout le monde s'éparpille. Maman,
vous avez
commencé la premiere. On s'ennuyoit déjà bien quand vous n'aviez plus
personne à faire
endêver. Oh! c'est encore pis depuis que vous êtes partie; car la
petite maman n'est pas
non plus de si bonne humeur que quand vous y êtes . Maman, mon petit
mali se porte bien;
mais il ne vous aime plus, parce que vous ne l'avez pas fait sauter
hier comme à l'ordinaire.
Moi, je crois que je vous aimerois encore un peu si vous reveniez bien
vite, afin qu'on ne
s'ennuyât pas tant. Si vous voulez m'appaiser tout-à-fait, apportez à
mon petit Mali
quelque chose qui lui fasse plaisir. Pour l'appaiser, lui, vous aurez
bien l'esprit de trouver
aussi ce qu'il faut faire. Ah mon Dieu! si notre bon ami étoit ici,
comme il l'auroit déjà
deviné! mon bel éventail est tout brisé; mon ajustement bleu n'est plus
qu'un chiffon; ma
[350] piece de blonde est en loques; mes mitaines à jouer ne valent
plus rien. Bonjour,
maman; il faut finir ma lettre, car la petite Maman vient de finir la
sienne & sort de son
cabinet. Je crois qu'elle a les yeux rouges , mais je n'ose le lui
dire; mais en lisant ceci elle
verra bien que je l'ai vu. Ma bonne maman, que vous êtes méchante , si
vous faites pleurer
ma petite maman!
P.S.
J'embrasse mon grand-papa, j'embrasse mes oncles, j'embrasse ma
nouvelle tante &
sa maman; j'embrasse tout le monde excepté vous. Maman, vous m'entendez
bien; je n'ai
pas pour vous de si longs bras.
Fin de la cinquieme Partie.