[J.M.GALLANAR=Éditeur]






JEAN JACQUES ROUSSEAU






JULIE, OU LA NOUVELLE HELOISE.


LETTRES DE DEUX AMANS,


HABITANS D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES ALPES.


RECUEILLIES ET PUBLIEES PAR J. J. ROUSSEAU,


NOUVELLE EDITION ORIGINALE, REVUE & CORRIGEE PAR L'EDITEUR.


TOME SECOND.


LONDRES.


M. DCC. LXXIV.






LETTRES DE DEUX AMANS, HABITANS D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES ALPES




CINQUIEME PARTIE




[183] LETTRE I. DE MILORD EDOUARD A SAINT PREUX.*[*Cette lettre paroit avoir été écrite avant la reception de la précédente.]


Sors de l'enfance, ami, réveille-toi. Ne livre point ta vie entiere au long sommeil de la raison. L'âge s'écoule, il ne t'en reste plus que pour être sage. A trente ans passés, il est tems de songer à soi; commence donc à rentrer en toi-même & sois homme une fois avant la mort.


Mon cher, votre coeur vous en a long-tems imposé sur vos lumieres. Vous avez voulu philosopher avant d'en être capable; vous avez pris le sentiment pour de la raison & content d'estimer les choses par l'impression qu'elles vous ont faite, vous avez toujours ignoré leur véritable prix. Un coeur [184] droit est, je l'avoue, le premier organe de la vérité; celui qui n'a rien senti ne sait rien apprendre; il ne fait que flotter d'erreurs en erreurs; il n'acquiert qu'un vain savoir & de stériles connoissances, parce que le vrai rapport des choses à l'homme, qui est sa principale science, lui demeure toujours caché. Mais c'est se borner à la premiere moitié de cette science que de ne pas étudier encore les rapports qu'ont les choses entre elles, pour mieux juger de ceux qu'elles ont avec nous. C'est peu de connoître les passions humaines, si l'on n'en sait apprécier les objets; & cette seconde étude ne peut se faire que dans le calme de la méditation.


La jeunesse du sage est le tems de ses expériences, ses passions en sont les instrumens; mais après avoir appliqué son ame aux objets extérieurs pour les sentir, il la retire au dedans de lui pour les considérer, les comparer, les connoître. Voilà le cas où vous devez être plus que personne au monde. Tout ce qu'un coeur sensible peut éprouver de plaisirs & de peines a rempli le vôtre; tout ce qu'un homme peut voir, vos yeux l'ont vu. Dans un espace de douze ans vous avez épuisé tous les sentimens qui peuvent être épars dans une longue vie & vous avez acquis, jeune encore, l'expérience d'un vieillard. Vos premieres observations se sont portées sur des gens simples & sortant presque des mains de la nature, comme pour vous servir de piece de comparaison. Exilé dans la capitale du plus célebre peuple de l'univers, vous êtes sauté pour ainsi dire à l'autre extrémité: le génie supplée aux intermédiaires . Passé chez la seule nation [185] d'hommes qui reste parmi les troupeaux divers dont la terre est couverte, si vous n'avez pas vu régner les lois, vous les avez vues du moins exister encore; vous avez appris à quels signes on reconnoit cet organe sacré de la volonté d'un peuple & comment l'empire de la raison publique est le vrai fondement de la liberté. Vous avez parcouru tous les climats, vous avez vu toutes les régions que le soleil éclaire. Un spectacle plus rare & digne de l'oeil du sage, le spectacle d'une ame sublime & pure, triomphant de ses passions & régnant sur elle-même est celui dont vous jouissez. Le premier objet qui frappa vos regards est celui qui les frappe encore , & votre admiration pour lui n'est que mieux fondée après en avoir contemplé tant d'autres. Vous n'avez plus rien à sentir ni à voir qui mérite de vous occuper. Il ne vous reste plus d'objet à regarder que vous-même, ni de jouissance à goûter que celle de la sagesse. Vous avez vécu de cette courte vie; songez à vivre pour celle qui doit durer.




Vos passions, dont vous fûtes long-tems l'esclave vous ont laissé vertueux. Voilà toute votre gloire; elle est grande, sans doute, mais soyez-en moins fier. Votre force même est l'ouvrage de votre foiblesse. Savez-vous ce qui vous a fait aimer toujours la vertu? Elle a pris à vos yeux la figure de cette femme adorable qui la représente si bien , il seroit difficile qu'une si chére image vous en laissât perdre le goût. Mais ne l'aimerez-vous jamais pour elle seule & n'irez-vous point au bien par vos propres forces, comme Julie a fait par les siennes? Enthousiaste oisif de ses vertus, vous bornerez-vous [186] sans cesse à les admirer , sans les imiter jamais? Vous parlez avec chaleur de la maniere dont elle remplit ses devoirs d'épouse & de mere; mais vous, quand remplirez-vous vos devoirs d'homme & d'ami à son exemple? Une femme a triomphé d'elle-même & un philosophe a peine à se vaincre! Voulez-vous donc n'être qu'un discoureur comme les autres & vous borner à faire de bons livres, au lieu de bonnes actions?*[*Non , ce siecle de la philosophie ne passera point sans avoir produit un vrai philosophe. J'en connois un, un feul , j'en conviens ; mais c'est beaucoup encore & pour comble de bonheur, c'est dans mon pays qu'il existe. L'oserai-je nommer ici , lui dont la véritable gloire est d'avoir sçu rester peu connu ? Savant & modeste Abauzit ; que votre sublime simplicité pardonne à mon coeur un zele qui n'a point votre nom pour objet. Non, ce n'est pas vous que je veux faire connoître à ce fiecle indigne de vous admirer; c'est Geneve que je veux illustrer de votre séjour : ce sont mes Concitoyens que je veux honorer de l'honneur qu'ils vous rendent. Heureux le pays où le mérite qui en est d'autant plus estime ! Heureux le peuple où la jeunesse altiere vient abaisser son ton dogmatique & rougir de son vain savoir, devant la docte ignorance du sage! Venerable & vertueux vieillard ! vous n'aurez point été prôné par les beaux esprits ; leurs bruyantes Academies n'auront point retenti de vos eloges; au lieu de déposer comme eux votre sagesse dans des livres , vous l'aurez mise dans votre vie pour l'exemple de la patrie que vous avez daigné vous choisir, que vous aimez & qui vous respecte. Vous avez vecu comme Socrate ; mais il mourut par la main de ses Concitoyens & vous etes chéri des vôtres.] Prenez-y garde , mon cher; il regne encore dans vos lettres un ton de mollesse & de langueur qui me déplaît & qui est bien plus un reste de votre passion qu'un effet de votre caractere . Je hais par-tout la foiblesse & n'en veux point dans mon ami. Il n'y a point de vertu sans force & le chemin du vice est la [187] lâcheté. Osez-vous bien compter sur vous avec un coeur sans courage? Malheureux! Si Julie étoit foible, tu succomberois demain & ne serois qu'un vil adultere. Mais te voilà resté seul avec elle; apprends à la connoître & rougis de toi.


J'espere pouvoir bientôt vous aller joindre. Vous savez à quoi ce voyage est destiné. Douze ans d'erreurs & de troubles me rendent suspect à moi-même: pour résister j'ai pu me suffire, pour choisir il me faut les yeux d'un ami; & je me fais un plaisir de rendre tout commun entre nous, la reconnaissance aussi bien que l'attachement. Cependant, ne vous y trompez pas; avant de vous accorder ma confiance, j'examinerai si vous en êtes digne & si vous méritez de me rendre les soins que j'ai pris de vous. Je connois votre coeur, j'en suis content; ce n'est pas assez; c'est de votre jugement que j'ai besoin dans un choix où doit présider la raison seule & où la mienne peut m'abuser. Je ne crains pas les passions qui, nous faisant une guerre ouverte, nous avertissent de nous mettre en défense, nous laissent, quoi qu'elles fassent, la conscience de toutes nos fautes & auxquelles on ne cede qu'autant qu'on leur veut céder. Je crains leur illusion qui trompe au lieu de contraindre & nous fait faire sans le savoir, autre chose que ce que nous voulons. On n'a besoin que de soi pour réprimer ses penchans; on a quelquefois besoin d'autrui pour discerner ceux qu'il est permis de suivre; & c'est à quoi sert l'amitié d'un homme sage, qui voit pour nous sous un autre point de vue les objets que nous avons intérêt à bien connoître. Songez [188] donc à vous examiner & dites-vous si toujours en proie à de vains regrets, vous serez à jamais inutile à vous & aux autres, ou si, reprenant enfin l'empire de vous-même vous voulez mettre une fois votre ame en état d'éclairer celle de votre ami.


Mes affaires ne me retiennent plus à Londres que pour une quinzaine de jours; je passerai par notre armée de Flandre où je compte rester encore autant; de sorte que vous ne devez guere m'attendre avant la fin du mois prochain ou le commencement d'Octobre. Ne m'écrivez plus à Londres mais à l'armée sous l'adresse ci-jointe. Continuez vos descriptions; malgré le mauvais ton de vos lettres elles me touchent & m'instruisent; elles m'inspirent des projets de retraite & de repos convenables à mes maximes & à mon âge. Calmez sur-tout l'inquiétude que vous m'avez donnée sur Mde. de Wolmar: si son sort n'est pas heureux, qui doit oser aspirer à l'être? Après le détail qu'elle vous a fait, je ne puis concevoir ce qui manque à son bonheur.*[* La galimatias de cette lettre me plait, en ce qu'il est tout-à-fait dans le caractere du bon Edouard, qui n'est jamais si philosophe que quand il fait des sottises & ne raisonne jamais tant que quand il ne fait ce qu'il dit.]




[189] LETTRE II. DE SAINT PREUX A MILORD EDOUARD.


Oui, Milord, je vous le confirme avec des transports de joie, la scene de Meillerie a été la crise de ma folie & de mes maux. Les explications de M. de Wolmar m'ont entierement rassuré sur le véritable état de mon coeur. Ce coeur trop foible est guéri tout autant qu'il peut l'être & je préfere la tristesse d'un regret imaginaire à l'effroi d'être sans cesse assiégé par le crime . Depuis le retour de ce digne ami, je ne balance plus à lui donner un nom si cher & dont vous m'avez si bien fait sentir tout le prix. C'est le moindre titre que je doive à quiconque aide à me rendre à la vertu. La paix est au fond de mon ame comme dans le séjour que j'habite. Je commence à m'y voir sans inquiétude, à y vivre comme chez moi; & si je n'y prends pas tout-à-fait l'autorité d'un maître, je sens plus de plaisir encore à me regarder comme l'enfant de la maison. La simplicité, l'égalité que j'y vois régner ont un attrait qui me touche & me porte au respect. Je passe des jours sereins entre la raison vivante & la vertu sensible . En fréquentant ces heureux époux, leur ascendant me gagne & me touche insensiblement & mon coeur se met par degrés à l'unisson des leurs, comme la voix prend sans qu'on y songe le ton des gens avec qui l'on parle.


Quelle retraite délicieuse! quelle charmante habitation ! [190] Que la douce habitude d'y vivre en augmente le prix! & que, si l'aspect en paroit d'abord peu brillant , il est difficile de ne pas l'aimer aussi-tôt qu'on la connoit! Le goût que prend Mde. de Wolmar à remplir ses nobles devoirs, à rendre heureux & bons ceux qui l'approchent, se communique à tout ce qui en est l'objet , à son mari, à ses enfans, à ses hôtes, à ses domestiques. Le tumulte, les jeux bruyans, les longs éclats de rire ne retentissent point dans ce paisible séjour; mais on y trouve par-tout des coeurs contens & des visages gais. Si quelquefois on y verse des larmes , elles sont d'attendrissement & de joie. Les noirs soucis, l'ennui, la tristesse, n'approchent pas plus d'ici que le vice & les remords dont ils sont le fruit.


Pour elle, il est certain qu'excepté la peine secrete qui la tourmente & dont je vous ai dit la cause dans ma précédente lettre,*[*Cette précédente lettre ne se trouve point. On en verra ci-apres la raison.] tout concourt à la rendre heureuse. Cependant avec tant de raisons de l'être, mille autres se désoleroient à sa place. Sa vie uniforme & retirée leur seroit insupportable; elles s'impatienteroient du tracas des enfans; elles s'ennuyeroient des soins domestiques; elles ne pourroient souffrir la campagne; la sagesse & l'estime d'un mari peu caressant , ne les dédommageroient ni de sa froideur ni de son âge; sa présence & son attachement même leur seroient à charge. Ou elles trouveroient l'art de l'écarter de chez lui pour y vivre à leur liberté, ou s'en éloignant elles-mêmes, elles mépriseroient les plaisirs de leur état, [191] elles en chercheroient au loin de plus dangereux & ne seroient à leur aise dans leur propre maison , que quand elles y seroient étrangeres. Il faut une ame saine pour sentir les charmes de la retraite ; on ne voit gueres que des gens de bien se plaire au sein de leur famille & s'y renfermer volontairement; s'il est au monde une vie heureuse, c'est sans doute celle qu'ils y passent. Mais les instrumens du bonheur ne sont rien pour qui ne sait pas les mettre en oeuvre & l'on ne sent en quoi le vrai bonheur consiste qu'autant qu'on est propre à le goûter.


S'il faloit dire avec précision ce qu'on fait dans cette maison pour être heureux, je croirois avoir bien répondu en disant: on y sait vivre; non dans le sens qu'on donne en France à ce mot, qui est d'avoir avec autrui certaines manieres établies par la mode; mais de la vie de l'homme & pour laquelle il est né; de cette vie dont vous me parlez, dont vous m'avez donné l'exemple , qui dure au-delà d'elle-même & qu'on ne tient pas pour perdue au jour de la mort.


Julie a un pere qui s'inquiete du bien-être de sa famille; elle a des enfans à la subsistance desquels il faut pourvoir convenablement. Ce doit être le principal soin de l'homme sociable & c'est aussi le premier dont elle & son mari se sont conjointement occupés. En entrant en ménage ils ont examiné l'état de leurs biens; ils n'ont pas tant regardé s'ils étoient proportionnés à leur condition qu'à leurs besoins & voyant qu'il n'y avoit point de famille honnête qui ne dût s'en contenter, ils n'ont pas eu assez mauvaise opinion de [192] leurs enfans pour craindre que le patrimoine qu'ils ont à leur laisser ne leur pût suffire. Ils se sont donc appliqués à l'améliorer plutôt qu'à l'étendre; ils ont placé leur argent plus surement qu'avantageusement; au lieu d'acheter de nouvelles terres, ils ont donné un nouveau prix à celles qu'ils avoient déjà , l'exemple de leur conduite est le seul trésor dont ils veuillent accroître leur héritage.


Il est vrai qu'un bien qui n'augmente point est sujet à diminuer par mille accidens; mais si cette raison est un motif pour l'augmenter une fois, quand cessera-t-elle d'être un prétexte pour l'augmenter toujours? Il faudra le partager à plusieurs enfans; mais doivent-ils rester oisifs? Le travail de chacun n'est-il pas un supplément à son partage & son industrie ne doit-elle pas entrer dans le calcul de son bien? L'insatiable avidité fait ainsi son chemin sous le masque de la prudence & mene au vice à force de chercher la sûreté. C'est en vain, dit M. de Wolmar, qu'on prétend donner aux choses humaines une solidité qui n'est pas dans leur nature. La raison même veut que nous laissions beaucoup de choses au hazard & si notre vie & notre fortune en dépendent toujours malgré nous, quelle folie de se donner sans cesse un tourment réel pour prévenir des maux douteux & des dangers inévitables! La seule précaution qu'il ait prise à ce sujet a été de vivre un an sur son capital, pour se laisser autant d'avance sur son revenu; de sorte que le produit anticipe toujours d'une année sur la dépense. Il a mieux aimé diminuer un peu son fonds que d'avoir sans cesse à courir après ses rentes. L'avantage de n'être point réduit à [193] des expédiens ruineux au moindre accident imprévu l'a déjà remboursé bien des fois de cette avance. Ainsi l'ordre & la regle lui tiennent lieu d'épargne & il s'enrichit de ce qu'il a dépensé.


Les maîtres de cette maison jouissent d'un bien médiocre selon les idées de fortune qu'on a dans le monde; mais au fond je ne connois personne de plus opulent qu'eux. Il n'y a point de richesse absolue. Ce mot ne signifie qu'un rapport de surabondance entre les desirs & les facultés de l'homme riche. Tel est riche avec un arpent de terre; tel est gueux au milieu de ses monceaux d'or . Le désordre & les fantaisies n'ont point de bornes & font plus de pauvres que les vrais besoins. Ici la proportion est établie sur un fondement qui la rend inébranlable, savoir le parfait accord des deux époux. Le mari s'est chargé du recouvrement des rentes, la femme en dirige l'emploi & c'est dans l'harmonie qui regne entre eux qu'est la source de leur richesse.


Ce qui m'a d'abord le plus frappé dans cette maison, c'est d'y trouver l'aisance, la liberté, la gaieté au milieu de l'ordre & de l'exactitude. Le grand défaut des maisons bien réglées est d'avoir un air triste & contraint. L'extrême sollicitude des chefs sent toujours un peu l'avarice. Tout respire la gêne autour d'eux; la rigueur de l'ordre a quelque chose de servile qu'on ne supporte point sans peine. Les domestiques font leur devoir, mais ils le font d'un air mécontent & craintif . Les hôtes sont bien reçus, mais ils n'usent qu'avec défiance de la liberté qu'on leur donne & [194] comme on s'y voit toujours hors de la regle, on n'y fait rien qu'en tremblant de se rendre indiscret. On sent que ces peres esclaves ne vivent point pour eux, mais pour leurs enfans; sans songer qu'ils ne sont pas seulement peres , mais hommes & qu'ils doivent à leurs enfans l'exemple de la vie de l'homme & du bonheur attaché à la sagesse . On suit ici des regles plus judicieuses. On y pense qu'un des principaux devoirs d'un bon pere de famille n'est pas seulement de rendre son séjour riant afin que ses enfans s'y plaisent, mais d'y mener lui-même une vie agréable & douce, afin qu'ils sentent qu'on est heureux en vivant comme lui & ne soient jamais tentés de prendre pour l'être une conduite opposée à la sienne. Une des maximes que M. de Wolmar répete le plus souvent au sujet des amusemens des deux cousines, est que la vie triste & mesquine des peres & meres est presque toujours la premiere source du désordre des enfans .


Pour Julie, qui n'eut jamais d'autre regle que son coeur & n'en sauroit avoir de plus sûre, elle s'y livre sans scrupule & pour bien faire, elle fait tout ce qu'il lui demande. Il ne laisse pas de lui demander beaucoup & personne ne sait mieux qu'elle mettre un prix aux douceurs de la vie. Comment cette ame si sensible seroit-elle insensible aux plaisirs? Au contraire, elle les aime, elle les recherche, elle ne s'en refuse aucun de ceux qui la flattent; on voit qu'elle sait les goûter: mais ces plaisirs sont les plaisirs de Julie. Elle ne néglige ni ses propres commodités ni celles des gens qui lui sont chers , c'est-à-dire de tous ceux qui l'environnent. Elle ne compte pour superflu [195] rien de ce qui peut contribuer au bien-être d'une personne sensée; mais elle appelle ainsi tout ce qui ne sert qu'à briller aux yeux d'autrui, de sorte qu'on trouve dans sa maison le luxe de plaisir & de sensualité sans rafinement ni mollesse. Quant au luxe de magnificence & de vanité, on n'y en voit que ce qu'elle n'a pu refuser au goût de son pere; encore y reconnoît-on toujours le sien, qui consiste à donner moins de lustre & d'éclat que d'élégance & de grace aux choses. Quand je lui parle des moyens qu'on invente journellement à Paris ou à Londres pour suspendre plus doucement les carrosses, elle approuve assez cela; mais quand je lui dis jusqu'à quel prix on a poussé les vernis, elle ne comprend plus & me demande toujours si ces beaux vernis rendent les carrosses plus commodes? Elle ne doute pas que je n'exagere beaucoup sur les peintures scandaleuses dont on orne à grands frais ces voitures au lieu des armes qu'on y mettoit autrefois, comme s'il étoit plus beau de s'annoncer aux passans pour un homme de mauvaises moeurs que pour un homme de qualité! Ce qui l'a sur-tout révoltée a été d'apprendre que les femmes avoient introduit ou soutenu cet usage & que leurs carrosses ne se distinguoient de ceux des hommes que par des tableaux un peu plus lascifs. J'ai été forcé de lui citer là-dessus un mot de votre illustre ami qu'elle a bien de la peine à digérer. J'étois chez lui un jour qu'on lui montroit un vis-à-vis de cette espece. A peine eut-il jetté les yeux sur les panneaux, qu'il partit en disant au maître: montrez ce carrosse à des femmes de la cour; un honnête homme n'oseroit s'en servir.


[196] Comme le premier pas vers le bien est de ne point faire de mal, le premier pas vers le bonheur est de ne point souffrir. Ces deux maximes qui bien entendues épargneroient beaucoup de préceptes de morale , sont chéres à Mde. de Wolmar. Le mal-être lui est extrêmement sensible & pour elle & pour les autres; & il ne lui seroit pas plus aisé d'être heureuse en voyant des misérables, qu'à l'homme droit de conserver sa vertu toujours pure , en vivant sans cesse au milieu des méchans. Elle n'a point cette pitié barbare qui se contente de détourner les yeux des maux qu'elle pourroit soulager. Elle les va chercher pour les guérir; c'est l'existence & non la vue des malheureux qui la tourmente ; il ne lui suffit pas de ne point savoir qu'il y en a, il faut pour son repos qu'elle sache qu'il n'y en a pas, du moins autour d'elle; car ce seroit sortir des termes de la raison que de faire dépendre son bonheur de celui de tous les hommes. Elle s'informe des besoins de son voisinage avec la chaleur qu'on met à son propre intérêt ; elle en connoît tous les habitans; elle y étend pour ainsi dire l'enceinte de sa famille & n'épargne aucun soin pour en écarter tous les sentimens de douleur & de peine auxquels la vie humaine est assujettie.


Milord, je veux profiter de vos leçons; mais pardonnez-moi un enthousiasme que je ne me reproche plus & que vous partagez. Il n'y aura jamais qu'une Julie au monde. La providence a veillé sur elle & rien de ce qui la regarde n'est un effet du hazard. Le Ciel semble l'avoir donnée à la terre pour y montrer à la fois l'excellence dont une ame humaine [197] est susceptible & le bonheur dont elle peut jouir dans l'obscurité de la vie privée, sans le secours des vertus éclatantes qui peuvent l'élever au-dessus d'elle-même, ni de la gloire qui les peut honorer. Sa faute, si c'en fut une, n'a servi qu'à déployer sa force & son courage. Ses parents, ses amis, ses domestiques, tous heureusement nés, étoient faits pour l'aimer & pour en être aimés. Son pays étoit le seul où il lui convînt de naître; la simplicité qui la rend sublime , devoit régner autour d'elle; il lui faloit pour être heureuse vivre parmi des gens heureux. Si pour son malheur elle fût née chez des peuples infortunés qui gémissent sous le poids de l'oppression & luttent sans espoir & sans fruit contre la misere qui les consume, chaque plainte des opprimés eût empoisonné sa vie; la désolation commune l'eût accablée & son coeur bienfaisant, épuisé de peines & d'ennuis, lui eût fait éprouver sans cesse les maux qu'elle n'eût pu soulager.


Au lieu de cela, tout anime & soutient ici sa bonté naturelle. Elle n'a point à pleurer les calamités publiques. Elle n'a point sous les yeux l'image affreuse de la misere & du désespoir. Le Villageois à son aise*[*Il y a pres de Clarens un village appelle Moutru, dont la Commune seule est assez riche pour entre-tenir tous les Communiers, n'eussent ils pas un pounce de terre en propre. Aussi la bourgeoisse de ce village est-elle presque aussi difficile à acquérir que celle de Berne. Quel dommage qu'il n'y ait pas là quelque honnête hommes de Subdélégué, pour rendre Messieurs de Moutru plus sociables & leur bourgeoisie un peu moins chére!] a plus besoin de ses avis que de ses dons. S'il se trouve quelque orphelin trop jeune pour gagner sa vie, quelque veuve oubliée qui souffre en secret, quelque vieillard [198] sans enfans, dont les bras affoiblis par l'âge ne fournissent plus à son entretien, elle ne craint pas que ses bienfaits leur deviennent onéreux & fassent aggraver sur eux les charges publiques pour en exempter des coquins accrédités. Elle jouit du bien qu'elle fait & le voit profiter. Le bonheur qu'elle goûte se multiplie & s'étend autour d'elle. Toutes les maisons où elle entre offrent bientôt un tableau de la sienne; l'aisance & le bien-être y sont une de ses moindres influences, la concorde & les moeurs la suivent de ménage en ménage. En sortant de chez elle ses yeux ne sont frappés que d'objets agréables; en y rentrant elle en retrouve de plus doux encore; elle voit par-tout ce qui plaît à son coeur, & cette ame si peu sensible à l'amour-propre apprend à s'aimer dans ses bienfaits. Non, Milord, je le répete, rien de ce qui touche à Julie n'est indifférent pour la vertu. Ses charmes, ses talents, ses goûts, ses combats, ses fautes, ses regrets, son séjour, ses amis, sa famille, ses peines, ses plaisirs & toute sa destinée, font de sa vie un exemple unique, que peu de femmes voudront imiter , mais qu'elles aimeront en dépit d'elles.


Ce qui me plaît le plus dans les soins qu'on prend ici du bonheur d'autrui, c'est qu'ils sont tous dirigés par la sagesse & qu'il n'en résulte jamais d'abus. N'est pas toujours bienfaisant qui veut & souvient tel croit rendre de grands services, qui fait de grands maux qu'il ne voit pas, pour un petit bien qu'il apperçoit. Une qualité rare dans les femmes du meilleur caractere & qui brille éminemment dans celui de Madame de Wolmar, c'est un discernement exquis dans la distribution de [199] ses bienfaits, soit par le choix des moyens de les rendre utiles, soit par le choix des gens sur qui elle les répand . Elle s'est fait des regles dont elle ne se départ point. Elle sait accorder & refuser ce qu'on lui demande sans qu'il y ait ni foiblesse dans sa bonté, ni caprice dans son refus. Quiconque a commis en sa vie une méchante action n'a rien à espérer d'elle que justice & pardon s'il l'a offensée; jamais faveur ni protection, qu'elle puisse placer sur un meilleur sujet. Je l'ai vue refuser assez sechement à un homme de cette espece une grace qui dépendoit d'elle seule. "Je vous souhaite du bonheur, lui dit-elle, mais je n'y veux pas contribuer, de peur de faire du mal à d'autres en vous mettant en état d'en faire. Le monde n'est pas assez épuisé de gens de bien qui souffrent , pour qu'on soit réduit à songer à vous ." Il est vrai que cette dureté lui coûte extrêmement & qu'il lui est rare de l'exercer. Sa maxime est de compter pour bons tous ceux dont la méchanceté ne lui est pas prouvée & il y a bien peu de méchans qui n'aient l'adresse de se mettre à l'abri des preuves. Elle n'a point cette charité paresseuse des riches qui payent en argent aux malheureux le droit de rejetter leurs prieres & pour un bienfait imploré ne savent jamais donner que l'aumône. Sa bourse n'est pas inépuisable & depuis qu'elle est mere de famille, elle en sait mieux régler l'usage. De tous les secours dont on peut soulager les malheureux , l'aumône est à la vérité celui qui coûte le moins de peine; mais il est aussi le plus passager & le moins solide; & Julie ne cherche pas à se délivrer d'eux, mais à leur être utile.


Elle n'accorde pas non plus indistinctement des recommandations [200] & des services, sans bien savoir si l'usage qu'on en veut faire est raisonnable & juste. Sa protection n'est jamais refusée à quiconque en a un véritable besoin & mérite de l'obtenir; mais pour ceux que l'inquiétude ou l'ambition porte à vouloir s'élever & quitter un état où ils sont bien, rarement peuvent-ils l'engager à se mêler de leurs affaires. La condition naturelle à l'homme est de cultiver la terre & de vivre de ses fruits. Le paisible habitant des champs n'a besoin pour sentir son bonheur que de le connoître. Tous les vrais plaisirs de l'homme sont à sa portée; il n'a que les peines inséparables de l'humanité, des peines que celui qui croit s'en délivrer ne fait qu'échanger contre d'autres plus cruelles.*[*L'homme sorti de sa premiere simplicité devient si stupide qu'il ne fait pas même désirer. Ses souhaits exaucés le meneroient tous à la fortune, jamais à la felicité.] Cet état est le seul nécessaire & le plus utile . Il n'est malheureux que quand les autres le tyrannisent par leur violence, ou le séduisent par l'exemple de leurs vices. C'est en lui que consiste la véritable prospérité d'un pays, la force & la grandeur qu'un peuple tire de lui-même, qui ne dépend en rien des autres nations, qui ne contraint jamais d'attaquer pour se soutenir & donne les plus sûrs moyens de se défendre. Quand il est question d'estimer la puissance publique, le bel esprit visite les palais du prince, ses ports, ses troupes , ses arsenaux, ses villes; le vrai politique parcourt les terres & va dans la chaumiere du laboureur. Le premier voit ce qu'on a fait & le second ce qu'on peut faire.


Sur ce principe on s'attache ici & plus encore à Etange, [201] à contribuer autant qu'on peut à rendre aux paysans leur condition douce, sans jamais leur aider à en sortir . Les plus aisés & les plus pauvres ont également la fureur d'envoyer leurs enfans dans les villes, les uns pour étudier & devenir un jour des Messieurs, les autres pour entrer en condition & décharger leurs parens de leur entretien. Les jeunes gens de leur côté aiment souvent à courir; les filles aspirent à la parure bourgeoise, les garçons s'engagent dans un service étranger; ils croient valoir mieux en rapportant dans leur village, au lieu de l'amour de la patrie & de la liberté, l'air à la fois rogue & rampant des soldats mercenaires & le ridicule mépris de leur ancien état. On leur montre à tous l'erreur de ces préjugés, la corruption des enfans, l'abandon des peres & les risques continuels de la vie, de la fortune & des moeurs, où cent périssent pour un qui réussit. S'ils s'obstinent, on ne favorise point leur fantaisie insensée, on les laisse courir au vice & à la misere & l'on s'applique à dédommager ceux qu'on a persuadés, des sacrifices qu'ils font à la raison. On leur apprend à honorer leur condition naturelle en l'honorant soi-même ; on n'a point avec les paysans les façons des villes, mais on use avec eux d'une honnête & grave familiarité, qui maintenant chacun dans son état, leur apprend pourtant à faire cas du leur. Il n'y a point de bon paysan qu'on ne porte à se considérer lui-même, en lui montrant la différence qu'on fait de lui à ces petits parvenus, qui viennent briller un moment dans leur village & ternir leur parens de leur éclat. M. de Wolmar & le Baron, quand il est ici, manquent rarement d'assister [202] aux exercices, aux prix, aux revues du village & des environs. Cette jeunesse déjà naturellement ardente & guerriere, voyant de vieux officiers se plaire à ses assemblées, s'en estime davantage & prend plus de confiance en elle-même. On lui en donne encore plus en lui montrant des soldats retirés du service étranger en savoir moins qu'elle à tous égards; car, quoi qu'on fasse, jamais cinq sous de paye & la peur des coups de canne ne produiront une émulation pareille à celle que donne à un homme libre & sous les armes la présence de ses parents, de ses voisins, de ses amis, de sa maîtresse & la gloire de son pays.


La grande maxime de Mde. de Wolmar est donc de ne point favoriser les changemens de condition, mais de contribuer à rendre heureux chacun dans la sienne & sur-tout d'empêcher que la plus heureuse de toutes, qui est celle du villageois dans un état libre, ne se dépeuple en faveur des autres.


Je lui faisois là-dessus l'objection des talens divers que la nature semble avoir partagés aux hommes pour leur donner à chacun leur emploi, sans égard à la condition dans laquelle ils sont nés. A cela elle me répondit qu'il y avoit deux choses à considérer avant le talent: savoir , les moeurs & la félicité. L'homme, dit-elle, est un être trop noble pour devoir servir simplement d'instrument à d'autres & l'on ne doit point l'employer à ce qui leur convient sans consulter aussi ce qui lui convient à lui-même; car les hommes ne sont pas faits pour les places, mais les places sont faites pour eux; & pour distribuer convenablement les choses, il ne faut pas tant [203] chercher dans leur partage l'emploi auquel chaque homme est le plus propre, que celui qui est le plus propre à chaque homme pour le rendre bon & heureux autant qu'il est possible. Il n'est jamais permis de détériorer une ame humaine pour l'avantage des autres, ni de faire un scélérat pour le service des honnêtes gens.


Or, de mille sujets qui sortent du village, il n'y en a pas dix qui n'aillent se perdre à la ville, ou qui n'en portent les vices plus loin que les gens dont ils les ont appris. Ceux qui réussissent & font fortune la font presque tous par les voies déshonnêtes qui y menent. Les malheureux qu'elle n'a point favorisés ne reprennent plus leur ancien état & se font mendians ou voleurs plutôt que de redevenir paysans. De ces mille s'il s'en trouve un seul qui résiste à l'exemple & se conserve honnête homme, pensez-vous qu'à tout prendre celui-là passe une vie aussi heureuse qu'il l'eût passée à l'abri des passions violentes, dans la tranquille obscurité de sa premiere condition?


Pour suivre son talent il le faut connoître. Est-ce une chose aisée de discerner toujours les talens des hommes & à l'âge où l'on prend un parti, si l'on a tant de peine à bien connoître ceux des enfans qu'on a le mieux observés , comment un petit paysan saura-t-il de lui-même distinguer les siens? Rien n'est plus équivoque que les signes d'inclination qu'on donne des l'enfance; l'esprit imitateur y a souvent plus de part que le talent; ils dépendront plutôt d'une rencontre fortuite que d'un penchant décidé & le penchant même n'annonce pas toujours la disposition. [204] Le vrai talent, le vrai génie a une certaine simplicité qui le rend moins inquiet, moins remuant, moins prompt à se montrer, qu'un apparent & faux talent, qu'on prend pour véritable & qui n'est qu'une vaine ardeur de briller, sans moyens pour y réussir. Tel entend un tambour & veut être général, un autre voit bâtir & se croit architecte. Gustin, mon jardinier, prit le goût du dessin pour m'avoir vue dessiner, je l'envoyai apprendre à Lausanne ; il se croyoit déjà peintre & n'est qu'un jardinier. L'occasion, le désir de s'avancer, décident de l'état qu'on choisit. Ce n'est pas assez de sentir son génie, il faut aussi vouloir s'y livrer. Un prince ira-t-il se faire cocher parce qu'il mene bien son carrosse? Un duc se fera-t-il cuisinier parce qu'il invente de bons ragoûts? On n'a des talens que pour s'élever, personne n'en a pour descendre: pensez-vous que ce soit là l'ordre de la nature? Quand chacun connaîtroit son talent & voudroit le suivre, combien le pourraient? Combien surmonteroient d'injustes obstacles? Combien vaincroient d'indignes concurrents? Celui qui sent sa foiblesse appelle à son secours le manege & la brigue, que l'autre, plus sûr de lui, dédaigne. Ne m'avez-vous pas cent fois dit vous-même que tant d'établissemens en faveur des arts ne font que leur nuire ? En multipliant indiscretement les sujets, on les confond; le vrai mérite reste étouffé dans la foule & les honneurs dus au plus habile sont tous pour le plus intrigant. S'il existoit une société où les emplois & les rangs fussent exactement mesurés sur les talens & le mérite personnel, chacun pourroit aspirer à la place qu'il sauroit le mieux remplir; [205] mais il faut se conduire par des regles plus sûres & renoncer au prix des talents, quand le plus vil de tous est le seul qui mene à la fortune.


Je vous dirai plus, continua-t-elle; j'ai peine à croire que tant de talens divers doivent être tous développés; car il faudroit pour cela que le nombre de ceux qui les possedent fût exactement proportionné au besoin de la société; & si l'on ne laissoit au travail de la terre que ceux qui ont éminemment le talent de l'agriculture, ou qu'on enlevât à ce travail tous ceux qui sont plus propres à un autre, il ne resteroit pas assez de laboureurs pour la cultiver & nous faire vivre. Je penserois que les talens des hommes sont comme les vertus des drogues, que la nature nous donne pour guérir nos maux, quoique son intention soit que nous n'en ayons pas besoin. Il y a des plantes qui nous empoisonnent, des animaux qui nous dévorent, des talens qui nous sont pernicieux. S'il faloit toujours employer chaque chose selon ses principales propriétés, peut-être ferait-on moins de bien que de mal aux hommes. Les peuples bons & simples n'ont pas besoin de tant de talents; ils se soutiennent mieux par leur seule simplicité que les autres par toute leur industrie. Mais à mesure qu'ils se corrompent, leurs talens se développent comme pour servir de supplément aux vertus qu'ils perdent & pour forcer les méchans eux-mêmes d'être utiles en dépit d'eux.


Une autre chose sur laquelle j'avois peine à tomber d'accord avec elle étoit l'assistance des mendiants. Comme c'est ici une grande route, il en passe beaucoup & l'on ne refuse [206] l'aumône à aucun. Je lui représentai que ce n'étoit pas seulement un bien jetté à pure perte & dont on privoit ainsi le vrai pauvre, mais que cet usage contribuoit à multiplier les gueux & les vagabonds qui se plaisent à ce lâche métier & se rendant à charge à la société, la privent encore du travail qu'ils y pourroient faire.


Je vois bien, me dit-elle, que vous avez pris dans les grandes villes les maximes dont de complaisans raisonneurs aiment à flatter la dureté des riches; vous en avez même pris les termes. Croyez-vous dégrader un pauvre de sa qualité d'homme en lui donnant le nom méprisant de gueux? Compatissant comme vous l'êtes , comment avez-vous pu vous résoudre à l'employer? Renoncez-y mon ami, ce mot ne va point dans votre bouche; il est plus déshonorant pour l'homme dur qui s'en sert que pour le malheureux qui le porte. Je ne déciderai point si ces détracteurs de l'aumône ont tort ou raison; ce que je sais, c'est que mon mari, qui ne cede point en bon sens à vos philosophes & qui m'a souvent rapporté tout ce qu'ils disent là-dessus pour étouffer dans le coeur la pitié naturelle & l'exercer à l'insensibilité, m'a toujours paru mépriser ces discours & n'a point désapprouvé ma conduite. Son raisonnement est simple. On souffre, dit-il & l'on entretient à grands frais des multitudes de professions inutiles dont plusieurs ne servent qu'à corrompre & gâter les moeurs. A ne regarder l'état de mendiant que comme un métier, loin qu'on en ait rien de pareil à craindre, on n'y trouve que de quoi nourrir en nous les sentimens d'intérêt & d'humanité qui devroient [207] unir tous les hommes. Si l'on veut le considérer par le talent , pourquoi ne récompenserais-je pas l'éloquence de ce mendiant qui me remue le coeur & me porte à le secourir , comme je paye un comédien qui me fait verser quelques larmes stériles? Si l'un me fait aimer les bonnes actions d'autrui, l'autre me porte à en faire moi-même; tout ce qu'on sent à la tragédie s'oublie à l'instant qu'on en sort , mais la mémoire des malheureux qu'on a soulagés donne un plaisir qui renaît sans cesse. Si le grand nombre des mendians est onéreux à l'Etat, de combien d'autres professions qu'on encourage & qu'on tolere n'en peut-on pas dire autant! C'est au souverain de faire en sorte qu'il n'y ait point de mendiants; mais pour les rebuter de leur profession*[* Nourrir les mendians c'est, disent-ils,former des pépinieres de voleurs; & tout


au contraire , c'est empécher qu'ils ne le deviennent. Je conviens qu'il ne faut pas encourager les pauvres à se faire mendians, mais quand une fois ils le sont , il faut les nourrir, de peur qu'ils ne se fassent voleurs. Rien n'engage tant a changer de profession que de ne pouvoir vivre dans la sienne: or tous ceux qui ont ont une fois goûté de ce metier oisis prennent tellement le travail en aversion qu'ils aiment mieux voler & se faire pendre, que de reprendre l'usage de leurs bras. Un liard est bientôt demandé & refusé , mais vingt liards auroient payé le fouper d'un pauvre que vingt refus peuvent impatienter. Qui efl-ce qui voudroit jamais refuser une si legere aumône , s'il songeoit qu'elle peut fauver deux hommes , l'un du crime & l'autre de la mort ? J'ai lu quelque part que les mendians sont une vermine qui s'attache aux riches. Il est naturel que les enfans s'attachent aux peres ; mais ces peres opulens & durs les meconnoissent & laissent aux pauvres le soin de lws nourir.] faut-il rendre les citoyens inhumains & dénaturés ? Pour moi, continua Julie, sans avoir ce que les pauvres sont à l'Etat, je sais qu'ils sont tous mes freres , [208] & que je ne puis, sans une inexcusable dureté, leur refuser le foible secours qu'ils me demandent. La plupart sont des vagabonds, j'en conviens; mais je connois trop les peines de la vie pour ignorer par combien de malheurs un honnête homme peut se trouver réduit à leur sort; & comment puis-je être sûre que l'inconnu qui vient implorer au nom de Dieu mon assistance & mendier un pauvre morceau de pain, n'est pas peut-être cet honnête homme prêt à périr de misere & que mon refus va réduire au désespoir? L'aumône que je fais donner à la porte est légere. Un demi-crutz*[*Petite monnie du pays.] & un morceau de pain sont ce qu'on ne refuse à personne; on donne une ration double à ceux qui sont évidemment estropiés. S'ils en trouvent autant sur leur route dans chaque maison aisée, cela suffit pour les faire vivre en chemin & c'est tout ce qu'on doit au mendiant étranger qui passe. Quand ce ne seroit pas pour eux un secours réel, c'est au moins un témoignage qu'on prend part à leur peine, un adoucissement à la dureté du refus, une sorte de salutation qu'on leur rend . Un demi-crutz & un morceau de pain ne coûtent guere plus à donner & sont une réponse plus honnête qu'un Dieu vous assiste! comme si les dons de Dieu n'étoient pas dans la main des hommes & qu'il eût d'autres greniers sur la terre que les magasins des riches! Enfin, quoi qu'on puisse penser de ces infortunés, si l'on ne doit rien au gueux qui mendie, au moins se doit-on à soi-même de rendre honneur à l'humanité souffrante [209] ou à son image & de ne point s'endurcir le coeur à l'aspect de ses miseres.


Voilà comment j'en use avec ceux qui mendient pour ainsi dire sans prétexte & de bonne foi: à l'égard de ceux qui se disent ouvriers & se plaignent de manquer d'ouvrage, il y a toujours ici pour eux des outils & du travail qui les attendent. Par cette méthode on les aide , on met leur bonne volonté à l'épreuve; & les menteurs le savent si bien, qu'il ne s'en présente plus chez nous.


C'est ainsi, milord, que cette ame angélique trouve toujours dans ses vertus de quoi combattre les vaines subtilités dont les gens cruels pallient leurs vices. Tous ces soins & d'autres semblables sont mis par elle au rang de ses plaisirs & remplissent une partie du tems que lui laissent ses devoirs les plus chéris. Quand, après s'être acquittée de tout ce qu'elle doit aux autres, elle songe ensuite à elle-même, ce qu'elle fait pour se rendre la vie agréable peut encore être compté parmi ses vertus ; tant son motif est toujours louable & honnête & tant il y a de tempérance & de raison dans tout ce qu'elle accorde à ses desirs! Elle veut plaire à son mari qui aime à la voir contente & gaie; elle veut inspirer à ses enfans le goût des innocens plaisirs que la modération, l'ordre & la simplicité font valoir & qui détournent le coeur des passions impétueuses. Elle s'amuse pour les amuser, comme la colombe amollit dans son estomac le grain dont elle veut nourrir ses petits.


Julie a l'âme & le corps également sensibles. La même délicatesse regne dans ses sentimens & dans ses organes . Elle [210] étoit fait pour connoître & goûter tous les plaisirs & long-tems elle n'aima si cherement la vertu même que comme la plus douce des voluptés. Aujourd'hui qu'elle sent en paix cette volupté suprême, elle ne se refuse aucune de celles qui peuvent s'associer avec celle-là: mais sa maniere de les goûter ressemble à l'austérité de ceux qui s'y refusent & l'art de jouir est pour elle celui des privations; non de ces privations pénibles & douloureuses qui blessent la nature & dont son auteur dédaigne l'hommage insensé, mais des privations passageres & modérées qui conservent à la raison son empire & servant d'assaisonnement au plaisir en préviennent le dégoût & l'abus. Elle prétend que tout ce qui tient aux sens & n'est pas nécessaire à la vie change de nature aussi-tôt qu'il tourne en habitude, qu'il cesse d'être un plaisir en devenant un besoin, que c'est à la fois une chaîne qu'on se donne & une jouissance don on se prive & que prévenir toujours les desirs n'est pas l'art de les contenter, mais de les éteindre. Tout celui qu'elle emploie à donner du prix aux moindres choses est de se les refuser vingt fois pour en jouir une. Cette ame simple se conserve ainsi son premier ressort: son goût ne s'use point; elle n'a jamais besoin de le ranimer par des excès & je la vois souvent savourer avec délices un plaisir d'enfant qui seroit insipide à tout autre.


Un objet plus noble qu'elle se propose encore en cela est de rester maîtresse d'elle-même, d'accoutumer ses passions à l'obéissance & de plier tous ses desirs à la regle . C'est un nouveau moyen d'être heureuse; car on ne jouit sans inquiétude que de ce qu'on peut perdre sans peine; & si le vrai bonheur [211] appartient au sage, c'est parce qu'il est de tous les hommes celui à qui la fortune peut le moins ôter.


Ce qui me paroît le plus singulier dans sa tempérance, c'est qu'elle la suit sur les mêmes raisons qui jettent les voluptueux dans l'exces. La vie est courte, il est vrai , dit-elle; c'est une raison d'en user jusqu'au bout & de dispenser avec art sa durée, afin d'en tirer le meilleur parti qu'il est possible. Si un jour de satiété nous ôte un an de jouissance, c'est une mauvaise philosophie d'aller toujours jusqu'où le désir nous mene, sans considérer si nous ne serons pas plustôt au bout de nos facultés que notre carriere & si notre coeur épuisé ne mourra point avant nous. Je vois que ces vulgaires Epicuriens pour ne vouloir jamais perdre une occasion les perdent toutes & toujours ennuyés au sein des plaisirs n'en savent jamais trouver aucun. Ils prodiguent le tems qu'ils pensent économiser & se ruinent comme les avares pour ne savoir rien perdre à propos. Je me trouve bien de la maxime opposée & je crois que j'aimerois encore mieux sur ce point trop de sévérité que de relâchement. Il m'arrive quelquefois de rompre une partie de plaisir par la seule raison qu'elle m'en fait trop ; en la renouant j'en jouis deux fois. Cependant, je m'exerce à conserver sur moi l'empire de ma volonté; & j'aime mieux être taxée de caprice que de me laisser dominer par mes fantaisies.


Voilà sur quel principe on fonde ici les douceurs de la vie & les choses de pur agrément. Julie a du penchant à la gourmandise, & dans les soins qu'elle donne à toutes les parties du ménage, la cuisine sur-tout n'est pas négligée . La [212] table se sent de l'abondance générale; mais cette abondance n'est point ruineuse; il y regne une sensualité sans rafinement; tous les mets sont communs , mais excellens dans leurs especes; l'apprêt en est simple & pourtant exquis. Tout ce qui n'est que d'appareil, tout ce qui tient à l'opinion, tous les plats fins & recherchés, dont la rareté fait tout le prix & qu'il faut nommer pour les trouver bons, en sont bannis à jamais; & même, dans la délicatesse & le choix de ceux qu'on se permet, on s'abstient journellement de certaines choses qu'on réserve pour donner à quelque repas un air de fête qui les rend plus agréables sans être plus dispendieux. Que croiriez-vous que sont ces mets si sobrement ménagés? Du gibier rare? Du poisson de mer? Des productions étrangeres? Mieux que tout cela; quelque excellent légume du pays, quelqu'un des savoureux herbages qui croissent dans nos jardins, certains poissons du lac apprêtés d'une certaine maniere , certains laitages de nos montagnes, quelque pâtisserie à l'allemande, à quoi l'on joint quelque piece de la chasse des gens de la maison: voilà tout l'extraordinaire qu'on y remarque; voilà ce qui couvre & orne la table, ce qui excite & contente notre appétit les jours de réjouissance. Le service est modeste & champêtre, mais propre & riant; la grace & le plaisir y sont, la joie & l'appétit l'assaisonnent. Des surtouts dorés autour desquels on meurt de faim, des cristaux pompeux chargés de fleurs pour tout dessert, ne remplissent point la place des mets; on n'y sait point l'art de nourrir l'estomac par les yeux, mais on y sait celui d'ajouter du charme à la bonne chére, de manger [213] beaucoup sans s'incommoder, de s'égayer à boire sans altérer sa raison, de tenir table long-tems sans ennui & d'en sortir toujours sans dégoût.


Il y a au premier étage une petite salle à manger différente de celle où l'on mange ordinairement, laquelle est au rez-de-chaussée. Cette salle particuliere est à l'angle de la maison & éclairée de deux côtés; elle donne par l'un sur le jardin, au-delà duquel on voit le lac à travers les arbres; par l'autre on aperçoit ce grand coteau de vignes qui commencent d'étaler aux yeux les richesses qu'on y recueillera dans deux mois. Cette piece est petite: mais ornée de tout ce qui peut la rendre agréable & riante . C'est là que Julie donne ses petits festins à son pere, à son mari, à sa cousine, à moi, à elle-même & quelquefois à ses enfans. Quand elle ordonne d'y mettre le couvert on sait d'avance ce que cela veut dire & M. de Wolmar l'appelle en riant le salon d'Apollon; mais ce salon ne differe pas moins de celui de Lucullus par le choix des convives que par celui des mets. Les simples hôtes n'y sont point admis, jamais on n'y mange quand on a des étrangers; c'est l'asile inviolable de la confiance, de l'amitié, de la liberté. C'est la société des coeurs qui lie en ce lieu celle de la table; elle est une sorte d'initiation à l'intimité & jamais il ne s'y rassemble que des gens qui voudroient n'être plus séparés . Milord, la fête vous attend & c'est dans cette salle que vous ferez ici votre premier repas.


Je n'eus pas d'abord le même honneur. Ce ne fut qu'à mon retour de chez Mde. d'Orbe que je fus traité dans [214] le salon d'Apollon. Je n'imaginois pas qu'on pût rien ajouter d'obligeant à la réception qu'on m'avoit faite ; mais ce souper me donna d'autres idées. J'y trouvai je ne sais quel délicieux mélange de familiarité, de plaisir, d'union, d'aisance, que je n'avois point encore éprouvé. Je me sentois plus libre sans qu'on m'eût averti de l'être; il me sembloit que nous nous entendions mieux qu'auparavant. L'éloignement des domestiques m'invitoit à n'avoir plus de réserve au fond de mon coeur; & c'est là qu'à l'instance de Julie je repris l'usage, quitté depuis tant d'années, de boire avec mes hôtes du vin pur à la fin du repas.


Ce souper m'enchanta: j'aurois voulu que tous nos repas se fussent passés de même. Je ne connaissois point cette charmante salle, dis-je à Mde. de Wolmar; pourquoi n'y mangez-vous pas toujours? - Voyez, dit-elle, elle est si jolie! ne serait-ce pas dommage de la gâter? Cette réponse me parut trop loin de son caractere pour n'y pas soupçonner quelque sens caché. Pourquoi du moins, repris-je, ne rassemblez-vous pas toujours autour de vous les mêmes commodités qu'on trouve ici, afin de pouvoir éloigner vos domestiques & causer plus en liberté? - C'est, me répondit-elle encore, que cela seroit trop agréable & que l'ennui d'être toujours à son aise est enfin le pire de tous . Il ne m'en falut pas davantage pour concevoir son systeme; & je jugeai qu'en effet l'art d'assaisonner les plaisirs n'est que celui d'en être avare.


Je trouve qu'elle se met avec plus de soin qu'elle ne faisoit autrefois. La seule vanité qu'on lui ait jamais reprochée [215] étoit de négliger son ajustement. L'orgueilleuse avoit ses raisons & ne me laissoit point de prétexte pour méconnoître son empire. Mais elle avoit beau faire, l'enchantement étoit trop fort pour me sembler naturel; je m'opiniâtrois à trouver de l'art dans sa négligence; elle se seroit coiffée d'un sac que je l'aurois accusée de coquetterie. Elle n'auroit pas moins de pouvoir aujourd'hui; mais elle dédaigne de l'employer; & je dirois qu'elle affecte une parure plus recherchée pour ne sembler plus qu'une jolie femme, si je n'avois découvert la cause de ce nouveau soin. J'y fus trompé les premiers jours; & sans songer qu'elle n'étoit pas mise autrement qu'à mon arrivée où je n'étois point attendu, j'osai m'attribuer l'honneur de cette recherche. Je me désabusai durant l'absence de M. de Wolmar. Des le lendemain ce n'étoit plus cette élégance de la veille dont l'oeil ne pouvoit se lasser, ni cette simplicité touchante & voluptueuse qui m'enivroit autrefois; c'étoit une certaine modestie qui parle au coeur par les yeux, qui n'inspire que du respect & que la beauté rend plus imposante. La dignité d'épouse & de mere régnoit sur tous ses charmes; ce regard timide & tendre étoit devenu plus grave; & l'on eût dit qu'un air plus grand & plus noble avoit voilé la douceur de ses traits. Ce n'étoit pas qu'il y eût la moindre altération dans son maintien ni dans ses manieres; son égalité, sa candeur, ne connurent jamais les simagrées; elle usoit seulement du talent naturel aux femmes de changer quelquefois nos sentimens & nos idées par un ajustement différent, par une coiffure d'une autre forme, par une robe d'une autre couleur & d'exercer [216] sur les coeurs l'empire du goût en faisant de rien quelque chose. Le jour qu'elle attendoit son mari de retour, elle retrouva l'art d'animer ses grâces naturelles sans les couvrir; elle étoit éblouissante en sortant de sa toilette; je trouvai qu'elle ne savoit pas moins effacer la plus brillante parure qu'orner la plus simple; & je me dis avec dépit, en pénétrant l'objet de ses soins: En fit-elle jamais autant pour l'amour?


Ce goût de parure s'étend de la maîtresse de la maison à tout ce qui la compose. Le maître, les enfans, les domestiques, les chevaux, les bâtiments, les jardins , les meubles, tout est tenu avec un soin qui marque qu'on n'est pas au-dessous de la magnificence, mais qu'on la dédaigne. Ou plutôt la magnificence y est en effet, s'il est vrai qu'elle consiste moins dans la richesse de certaines choses que dans un bel ordre du tout qui marque le concert des parties & l'unité d'intention de l'ordonnateur.*[* Cela me paroit incontestable. Il y a de la magnificence dans la symétrie d'un grand Palais ; il n'y en a point dans une foule de maisons confusément entassées. Il y a de la magnificence dans l'uniforme d'un Régiment en bataille ; il n'y en a point dans le peuple qui le regarde, quoiqu'il ne s'y trouve peut-être point un seul homme dont l'habit en particulier ne vaille que celui d'un soldat. En un mot, la véritable magnificence n'est l'ordre rendu sensible dans le grand; ce qui fait que de tous les spectacles imaginables, le plus magnifique est celui de la nature.] Pour moi, je trouve au moins que c'est une idée plus grande & plus noble de voir dans une maison simple & modeste un petit nombre de gens heureux d'un bonheur commun, que de voir [217] régner dans un palais la discorde & le trouble & chacun de ceux qui l'habitent chercher sa fortune & son bonheur dans la ruine d'un autre & dans le désordre général. La maison bien réglée est une & forme un tout agréable à voir: dans le palais on ne trouve qu'un assemblage confus de divers objets dont la liaison n'est qu'apparente. Au premier coup d'oeil on croit voir une fin commune; en y regardant mieux on est bientôt détrompé.


A ne consulter que l'impression la plus naturelle, il sembleroit que, pour dédaigner l'éclat & le luxe, on a moins besoin de modération que de goût. La symétrie & la régularité plaît à tous les yeux. L'image du bien-être & de la félicité touche le coeur humain qui en est avide; mais un vain appareil qui ne se rapporte ni à l'ordre ni au bonheur & n'a pour objet que de frapper les yeux, quelle idée favorable à celui qui l'étale peut-il exciter dans l'esprit du spectateur? L'idée du goût? Le goût ne paraît-il pas cent fois mieux dans les choses simples que dans celles qui sont offusquées de richesse? L'idée de la commodité? Y a-t-il rien de plus incommode que le faste?*[*Le bruit des gens d'une maison trouble incessamment le repos du maitre; il ne peut rien cacher a tant d'Argus. La foule de ses creanciers lui fait payer cher celle de ses admirateurs. Ses appartemens sont si superbes qu'il est forcé de coucher dans un bouge pour être a son aise & son singe est quelquefois mieux logé que lui. S'il veut diner, il dépend de son cuisinier & jamais de sa faim; s'il veut sortir, il est a la erci de ses chevaux; mille embarras l' arretent dans les rues ; il brule d'arrive & ne fait plus qu'il a des jambes. Chloé l'attend, les boues le retiennent, le poids de l'or de son habit l'accable & il ne peut faire vingt pas à pied: mais s'il perd un rendez-vous avec sa maitresse, il en est bien dédommagé par les passans; chacun remarque sa livrée, l'admire & dit tout haut que c'est Monsieur un tel.] L'idée de la grandeur? C'est précisément le contraire. Quand je vois qu'on a voulu faire un grand palais, je me demande aussi-tôt pourquoi ce palais n'est pas plus grand. Pourquoi celui [218] qui a cinquante domestiques n'en a-t-il pas cent? Cette belle vaisselle d'argent, pourquoi n'est-elle pas d'or? Cet homme qui dore son carrosse, pourquoi ne dore-t-il pas ses lambris? Si ses lambris sont dorés, pourquoi son toit ne l'est-il pas? Celui qui voulut bâtir une haute tour faisoit bien de la vouloir porter jusqu'au ciel; autrement il eût eu beau l'élever, le point où il se fût arrêté n'eût servi qu'à donner de plus loin la preuve de son impuissance. O homme petit & vain! montre-moi ton pouvoir, je te montrerai ta misere.


Au contraire, un ordre de choses où rien n'est donné à l'opinion, où tout a son utilité réelle & qui se borne aux vrais besoins de la nature, n'offre pas seulement un spectacle approuvé par la raison, mais qui contente les yeux & le coeur, en ce que l'homme ne s'y voit que sous des rapports agréables, comme se suffisant à lui-même , que l'image de sa foiblesse n'y paroit point & que ce riant tableau n'excite jamais de réflexions attristantes. Je défie aucun homme sensé de contempler une heure durant le palais d'un prince & le faste qu'on y voit briller, sans tomber dans la mélancolie & déplorer le sort de l'humanité . Mais l'aspect de cette maison & de la vie uniforme & simple de ses habitans répand dans l'âme des spectateurs un charme secret [219] qui ne fait qu'augmenter sans cesse . Un petit nombre de gens doux & paisibles, unis par des besoins mutuels & par une réciproque bienveillance, y concourt par divers soins à une fin commune: chacun trouvant dans son état tout ce qu'il faut pour en être content & ne point désirer d'en sortir, on s'y attache comme y devant rester toute la vie & la seule ambition qu'on garde est celle d'en bien remplir les devoirs. Il y a tant de modération dans ceux qui commandent & tant de zele dans ceux qui obéissent que des égaux eussent pu distribuer entre eux les mêmes emplois sans qu'aucun se fût plaint de son partage. Ainsi nul n'envie celui d'un autre; nul ne croit pouvoir augmenter sa fortune que par l'augmentation du bien commun; les maîtres mêmes ne jugent de leur bonheur que par celui des gens qui les environnent. On ne sauroit qu'ajouter ni que retrancher ici, parce qu'on n'y trouve que les choses utiles & qu'elles y sont toutes; en sorte qu'on n'y souhaite rien de ce qu'on n'y voit pas & qu'il n'y a rien de ce qu'on y voit dont on puisse dire: pourquoi n'y en a-t-il pas davantage? Ajoutez-y du galon, des tableaux, un lustre, de la dorure, à l'instant vous appauvrirez tout. En voyant tant d'abondance dans le nécessaire & nulle trace de superflu, on est porté à croire que, s'il n'y est pas, c'est qu'on n'a pas voulu qu'il y fût & que, si on le voulait, il y régneroit avec la même profusion. En voyant continuellement les biens refluer au dehors par l'assistance du pauvre, on est porté à dire: Cette maison ne peut contenir toutes ses richesses. Voilà, ce me semble, la véritable magnificence.


[220] Cet air d'opulence m'effraya moi-même quand je fus instruit de ce qui servoit à l'entretenir. Vous vous ruinez, dis-je à M. & Mde. de Wolmar; il n'est pas possible qu'un si modique revenu suffise à tant de dépenses. Ils se mirent à rire & me firent voir que, sans rien retrancher dans leur maison, il ne tiendroit qu'à eux d'épargner beaucoup & d'augmenter leur revenu plutôt que de se ruiner. Notre grand secret pour être riches, me dirent-ils, est d'avoir peu d'argent & d'éviter, autant qu'il se peut, dans l'usage de nos biens, les échanges intermédiaires entre le produit & l'emploi. Aucun de ces échanges ne se fait sans perte & ces pertes multipliées réduisent presque à rien d'assez grands moyens, comme à force d'être brocantée une belle boîte d'or devient un mince colifichet. Le transport de nos revenus s'évite en les employant sur le lieu, l'échange s'en évite encore en les consommant en nature; & dans l'indispensable conversion de ce que nous avons de trop en ce qui nous manque, au lieu des ventes & des achats pécuniaires qui doublent le préjudice , nous cherchons des échanges réels où la commodité de chaque contractant tienne lieu de profit à tous deux.


Je conçois, leur dis-je, les avantages de cette méthode ; mais elle ne me paroit pas sans inconvénient. Outre les soins importuns auxquels elle assujettit, le profit doit être plus apparent que réel; & ce que vous perdez dans le détail de la régie de vos biens l'emporte probablement sur le gain que feroient avec vous vos fermiers; car le travail se fera toujours avec plus d'économie & la récolte avec plus [221] de soin par un paysan que par vous. C'est une erreur, me répondit Wolmar; le paysan se soucie moins d'augmenter le produit que d'épargner sur les frais, parce que les avances lui sont plus pénibles que les profits ne lui sont utiles; comme son objet n'est pas tant de mettre un fonds en valeur que d'y faire peu de dépense, s'il s'assure un gain actuel c'est bien moins en améliorant la terre qu'en l'épuisant & le mieux qui puisse arriver est qu'au lieu de l'épuiser il la néglige. Ainsi pour un peu d'argent comptant recueilli sans embarras, un propriétaire oisif prépare à lui ou à ses enfans de grandes pertes, de grands travaux & quelquefois la ruine de son patrimoine.


D'ailleurs, poursuivit M. de Wolmar, je ne disconviens pas que je ne fasse la culture de mes terres à plus grands frais que ne feroit un fermier; mais aussi le profit du fermier c'est moi qui le fais & cette culture étant beaucoup meilleure le produit est beaucoup plus grand; de sorte qu'en dépensant davantage, je ne laisse pas de gagner encore. Il y a plus; cet excès de dépense n'est qu'apparent & produit réellement une très-grande économie: car, si d'autres cultivoient nos terres, nous serions oisifs; il faudroit demeurer à la ville, la vie y seroit plus chere; il nous faudroit des amusemens qui nous coûteroient beaucoup plus que ceux que nous trouvons ici & nous seroient moins sensibles. Ces soins que vous appelez importuns font à la fois nos devoirs & nos plaisirs; grace à la prévoyance avec laquelle on les ordonne, ils ne sont jamais pénibles; ils nous tiennent lieu d'une foule de fantaisies ruineuses dont la vie champêtre prévient ou détruit [222] le goût & tout ce qui contribue à notre bien-être devient pour nous un amusement.


Jettez les yeux tout autour de vous, ajoutoit ce judicieux pere de famille, vous n'y verrez que des choses utiles, qui ne nous coûtent presque rien & nous épargnent mille vaines dépenses. Les seules denrées du cru couvrent notre table, les seules étoffes du pays composent presque nos meubles & nos habits: rien n'est méprisé parce qu'il est commun, rien n'est estimé parce qu'il est rare. Comme tout ce qui vient de loin est sujet à être déguisé ou falsifié, nous nous bornons, par délicatesse autant que par modération, au choix de ce qu'il y a de meilleur aupres de nous & dont la qualité n'est pas suspecte. Nos mets sont simples, mais choisis. Il ne manque à notre table pour être somptueuse que d'être servie loin d'ici; car tout y est bon, tout y seroit rare & tel gourmand trouveroit les truites du lac bien meilleures s'il les mangeoit à Paris.


La même regle a lieu dans le choix de la parure, qui, comme vous voyez, n'est pas négligée; mais l'élégance y préside seule, la richesse ne s'y montre jamais, encore moins la mode. Il y a une grande différence entre le prix que l'opinion donne aux choses & celui qu'elles ont réellement. C'est à ce dernier seul que Julie s'attache; & quand il est question d'une étoffe, elle ne cherche pas tant si elle est ancienne ou nouvelle que si elle est bonne & si elle lui sied. Souvent même la nouveauté seule est pour elle un motif d'exclusion, quand cette nouveauté donne aux choses un prix qu'elles n'ont pas, ou qu'elles ne sauroient garder.


[223] Considérez encore qu'ici l'effet de chaque chose vient moins d'elle-même que de son usage & de son accord avec le reste; de sorte qu'avec des parties de peu de valeur Julie a fait un tout d'un grand prix. Le goût aime à créer, à donner seul la valeur aux choses. Autant la loi de la mode est inconstante & ruineuse, autant la sienne est économe & durable. Ce que le bon goût approuve une fois est toujours bien; s'il est rarement à la mode, en revanche il n'est jamais ridicule & dans sa modeste simplicité il tire de la convenance des choses des regles inaltérables & sûres, qui restent quand les modes ne sont plus.


Ajoutez enfin que l'abondance du seul nécessaire ne peut dégénérer en abus, parce que le nécessaire a sa mesure naturelle & que les vrais besoins n'ont jamais d'exces. On peut mettre la dépense de vingt habits en un seul & manger en un repas le revenu d'une année; mais on ne sauroit porter deux habits en même temps, ni dîner deux fois en un jour. Ainsi l'opinion est illimitée, au lieu que la nature nous arrête de tous côtés; & celui qui , dans un état médiocre, se borne au bien-être ne risque point de se ruiner.


Voilà, mon cher, continuoit le sage Wolmar, comment avec de l'économie & des soins on peut se mettre au-dessus de sa fortune. Il ne tiendroit qu'à nous d'augmenter la nôtre sans changer notre maniere de vivre ; car il ne se fait ici presque aucune avance qui n'ait un produit pour objet & tout ce que nous dépensons nous rend de quoi dépenser beaucoup plus.


He bien! milord, rien de tout cela ne paroit au premier [224] coup d'oeil. par-tout un air de profusion couvre l'ordre qui le donne. Il faut du tems pour apercevoir des loix somptuaires qui menent à l'aisance & au plaisir & l'on a d'abord peine à comprendre comment on jouit de ce qu'on épargne. En y réfléchissant le contentement augmente, parce qu'on voit que la source en est intarissable & que l'art de goûter le bonheur de la vie sert encore à le prolonger. Comment se lasserait-on d'un état si conforme à la nature? Comment épuiserait-on son héritage en l'améliorant tous les jours? Comment ruinerait-on sa fortune en ne consommant que ses revenus? Quand chaque année on est sûr de la suivante, qui peut troubler la paix de celle qui court? Ici le fruit du labeur passé soutient l'abondance présente & le fruit du labeur présent annonce l'abondance à venir ; on jouit à la fois de ce qu'on dépense & de ce qu'on recueille & les divers tems se rassemblent pour affermir la sécurité du présent.


Je suis entré dans tous les détails du ménage & j'ai par-tout vu régner le même esprit. Toute la broderie & la dentelle sortent du gynécée; toute la toile est filée dans la basse-cour ou par de pauvres femmes que l'on nourrit. La laine s'envoie à des manufactures dont on tire en échange des draps pour habiller les gens; le vin , l'huile & le pain se font dans la maison; on a des bois en coupe réglée autant qu'on en peut consommer; le boucher se paye en bétail; l'épicier reçoit du blé pour ses fournitures; le salaire des ouvriers & des domestiques se prend sur le produit des terres qu'ils font valoir; le loyer des maisons de la ville suffit pour l'ameublement de celles qu'on habite; les rentes sur les fonds publics [225] fournissent à l'entretien des maîtres & au peu de vaisselle qu'on se permet; la vente des vins & des blés qui restent donne un fonds qu'on laisse en réserve pour les dépenses extraordinaires: fonds que la prudence de Julie ne laisse jamais tarir & que sa charité laisse encore moins augmenter. Elle n'accorde aux choses de pur agrément que le profit du travail qui se fait dans sa maison, celui des terres qu'ils ont défrichées, celui des arbres qu'ils ont fait planter, etc. Ainsi, le produit & l'emploi se trouvant toujours compensés par la nature des choses, la balance ne peut être rompue & il est impossible de se déranger.


Bien plus, les privations qu'elle s'impose par cette volupté tempérante dont j'ai parlé sont à la fois de nouveaux moyens de plaisir & de nouvelles ressources d'économie. Par exemple, elle aime beaucoup le café ; chez sa mere elle en prenoit tous les jours; elle en a quitté l'habitude pour en augmenter le goût; elle s'est bornée à n'en prendre que quand elle a des hôtes & dans le salon d'Apollon, afin d'ajouter cet air de fête à tous les autres. C'est une petite sensualité qui la flatte plus , qui lui coûte moins & par laquelle elle aiguise & regle à la fois sa gourmandise. Au contraire, elle met à deviner & à satisfaire les goûts de son pere & de son mari une attention sans relâche, une prodigalité naturelle & pleine de grâces, qui leur fait mieux goûter ce qu'elle leur offre par le plaisir qu'elle trouve à le leur offrir. Ils aiment tous deux à prolonger un peu la fin du repas, à la Suisse: elle ne manque jamais, après le souper , de faire servir une bouteille de vin plus délicat, plus vieux que celui de l'ordinaire. [226] Je fus d'abord la dupe des noms pompeux qu'on donnoit à ces vins, qu'en effet je trouve excellents; & les buvant comme étant des lieux dont ils portoient les noms, je fis la guerre à Julie d'une infraction si manifeste à ses maximes ; mais elle me rappela en riant un passage de Plutarque, où Flaminius compare les troupes asiatiques d'Antiochus , sous mille noms barbares, aux ragoûts divers sous lesquels un ami lui avoit déguisé la même viande. Il en est de même, dit-elle, de ces vins étrangers que vous me reprochez. Le Rancio, le Cherez, le Malaga, le Chassaigne, le Syracuse, dont vous buvez avec tant de plaisir, ne sont en effet que des vins de Lavaux diversement préparés & vous pouvez voir d'ici le vignoble qui produit toutes ces boissons lointaines. Si elles sont inférieures en qualité aux vins fameux dont elles portent les noms, elles n'en ont pas les inconvénients; & comme on est sûr de ce qui les compose, on peut au moins les boire sans risque. J'ai lieu de croire, continua-t-elle, que mon pere & mon mari les aiment autant que les vins les plus rares. Les siens, me dit alors M. de Wolmar, ont pour nous un goût dont manquent tous les autres: c'est le plaisir qu'elle a pris à les préparer. - Ah! reprit-elle, ils seront toujours exquis.


Vous jugez bien qu'au milieu de tant de soins divers le désoeuvrement & l'oisiveté qui rendent nécessaires la compagnie, les visites & les sociétés extérieures, ne trouvent guere ici de place. On fréquente les voisins assez pour entretenir un commerce agréable, trop peu pour s'y assujettir. Les hôtes sont toujours bien venus & ne sont jamais désirés. [227] On ne voit précisément qu'autant de monde qu'il faut pour se conserver le goût de la retraite; les occupations champêtres tiennent lieu d'amusements; & pour qui trouve au sein de sa famille une douce société, toutes les autres sont bien insipides . La maniere dont on passe ici le tems est trop simple & trop uniforme pour tenter beaucoup de gens;*[*Je crois qu'un de nos beaux esprits voyageant dans ce pays là, reçu & caressé dans cette maison à son passage, feroit ensuite à ses amis une relation bien plaisante de la vie de manans qu'on y mene. Au reste, je vois par les lettres de Miladi Catesby que ce goût n'est pas particulier à la France & que c'est apparemment aussi l'usage en Angleterre de tourner ses hôtes en ridicules, pour prix de leur hospitalité.] mais, c'est par la disposition du coeur de ceux qui l'ont adoptée qu'elle leur est intéressante . Avec une ame saine peut-on s'ennuyer à remplir les plus chers & les plus charmans devoirs de l'humanité & à se rendre mutuellement la vie heureuse? Tous les soirs , Julie, contente de sa journée, n'en désire point une différente pour le lendemain & tous les matins elle demande au Ciel un jour semblable à celui de la veille; elle fait toujours les mêmes choses parce qu'elles sont bien & qu'elle ne connaît rien de mieux à faire. Sans doute elle jouit ainsi de toute la félicité permise à l'homme. Se plaire dans la durée de son état, n'est-ce pas un signe assuré qu'on y vit heureux?


Si l'on voit rarement ici de ces tas de désoeuvrés qu'on appelle bonne compagnie, tout ce qui s'y rassemble intéresse le coeur par quelque endroit avantageux & rachete quelques ridicules par mille vertus. De paisibles campagnards, sans monde & sans politesse, mais bons, simples, honnêtes & [228] contens de leur sort; d'anciens officiers retirés du service; des commerçans ennuyés de s'enrichir; de sages meres de famille qui amenent leurs filles à l'école de la modestie & des bonnes moeurs: voilà le cortege que Julie aime à rassembler autour d'elle. Son mari n'est pas fâché d'y joindre quelquefois de ces aventuriers corrigés par l'âge & l'expérience, qui, devenus sages à leurs dépens, reviennent sans chagrin cultiver le champ de leur pere qu'ils voudroient n'avoir point quitté. Si quelqu'un récite à table les événemens de sa vie, ce ne sont point les aventures merveilleuses du riche Sindbad racontant au sein de la mollesse orientale comment il a gagné ses trésors ; ce sont les relations plus simples de gens sensés que les caprices du sort & les injustices des hommes ont rebutés des faux biens vainement poursuivis, pour leur rendre le goût des véritables.


Croiriez-vous que l'entretien même des paysans a des charmes pour ces ame s élevées avec qui le sage aimeroit à s'instruire? Le judicieux Wolmar trouve dans la naiveté villageoise des caracteres plus marqués, plus d'hommes pensant par eux-mêmes, que sous le masque uniforme des habitans des villes, où chacun se montre comme sont les autres plutôt que comme il est lui-même. La tendre Julie trouve en eux des coeurs sensibles aux moindres caresses & qui s'estiment heureux de l'intérêt qu'elle prend à leur bonheur. Leur coeur ni leur esprit ne sont point façonnés par l'art; ils n'ont point appris à se former sur nos modeles & l'on n'a pas peur de trouver en eux l'homme de l'homme au lieu de celui de la nature.


[229] Souvent dans ses tournées M. de Wolmar rencontre quelque bon vieillard dont le sens & la raison le frappent & qu'il se plaît à faire causer. Il l'amene à sa femme; elle lui fait un accueil charmant, qui marque non la politesse & les airs de son état, mais la bienveillance & l'humanité de son caractere. On retient le bonhomme à dîner: Julie le place à côté d'elle, le sert, le caresse, lui parle avec intérêt, s'informe de sa famille, de ses affaires, ne sourit point de son embarras, ne donne point une attention gênante à ses manieres rustiques, mais le met à l'aise par la facilité des siennes & ne sort point avec lui de ce tendre & touchant respect dû à la vieillesse infirme qu'honore une longue vie passée sans reproche. Le vieillard enchanté se livre à l'épanchement de son coeur; il semble reprendre un moment la vivacité de sa jeunesse. Le vin bu à la santé d'une jeune dame en réchauffe mieux son sang à demi glacé. Il se ranime à parler de son ancien temps, de ses amours, de ses campagnes, des combats où il s'est trouvé, du courage de ses compatriotes, de son retour au pays, de sa femme, de ses enfans, des travaux champêtres, des abus qu'il a remarqués, des remedes qu'il imagine. Souvent des longs discours de son âge sortent d'excellens préceptes moraux, ou des leçons d'agriculture; & quand il n'y auroit dans les choses qu'il dit que le plaisir qu'il prend à les dire, Julie en prendroit à les écouter.


Elle passe après le dîner dans sa chambre & en rapporte un petit présent de quelque nippe convenable à la femme ou aux filles du vieux bonhomme. Elle le lui fait offrir par les [230] enfans & réciproquement il rend aux enfans quelque don simple & de leur goût dont elle l'a secretement chargé pour eux. Ainsi se forme de bonne heure l'étroite & douce bienveillance qui fait la liaison des états divers. Les enfans s'accoutument à honorer la vieillesse, à estimer la simplicité & à distinguer le mérite dans tous les rangs. Les paysans, voyant leurs vieux peres fêtés dans une maison respectable & admis à la table des maîtres ne se tiennent point offensés d'en être exclus ; ils ne s'en prennent point à leur rang, mais à leur âge ; ils ne disent point: Nous sommes trop pauvres, mais: Nous sommes trop jeunes pour être ainsi traités ; l'honneur qu'on rend à leurs vieillards & l'espoir de le partager un jour les consolent d'en être privés & les excitent à s'en rendre dignes.


Cependant le vieux bonhomme, encore attendri des caresses qu'il a reçues, revient dans sa chaumiere, empressé de montrer à sa femme & à ses enfans les dons qu'il leur apporte. Ces bagatelles répandent la joie dans toute une famille qui voit qu'on a daigné s'occuper d'elle. Il leur raconte avec emphase la réception qu'on lui a faite, les mets dont on l'a servi, les vins dont il a goûté, les discours obligeans qu'on lui a tenus, combien on s'est informé d'eux, l'affabilité des maîtres , l'attention des serviteurs & généralement ce qui peut donner du prix aux marques d'estime & de bonté qu'il a reçues; en le racontant il en jouit une seconde fois & toute la maison croit jouir aussi des honneurs rendus à son chef. Tous bénissent de concert cette famille illustre & généreuse qui donne exemple aux grands & refuge aux petits, qui ne [231] dédaigne point le pauvre & rend honneur aux cheveux blancs. Voilà l'encens qui plait aux ames bienfaisantes. S'il est des bénédictions humaines que le Ciel daigné exaucer, ce ne sont point celles qu'arrachent la flatterie & la bassesse en présence des gens qu'on loue; mais celles que dicte en secret un coeur simple & reconnoissant au coin d'un foyer rustique.


C'est ainsi qu'un sentiment agréable & doux peut couvrir de son charme une vie insipide à des coeurs indifférens : c'est ainsi que les soins, les travaux, la retraite peuvent devenir des amusemens par l'art de les diriger. Une ame saine peut donner du goût à des occupations communes, comme la santé du corps fait trouver bons les alimens les plus simples. Tous ces gens ennuyés qu'on amuse avec tant de peine doivent leur dégoût à leurs vices & ne perdent le sentiment du plaisir qu'avec celui du devoir. Pour Julie, il lui est arrivé précisément le contraire & des soins qu'une certaine langueur d'âme lui eût laissé négliger autrefois, lui deviennent intéressans par le motif qui les inspire. Il faudroit être insensible pour être toujours sans vivacité. La sienne s'est développée par les mêmes causes qui la réprimoient autrefois. Son coeur cherchoit la retraite & la solitude pour se livrer en paix aux affections dont il étoit pénétré ; maintenant elle a pris une activité nouvelle en formant de nouveaux liens. Elle n'est point de ces indolentes meres de famille, contentes d'étudier quand il faut agir, qui perdent à s'instruire des devoirs d'autrui le tems qu'elles devroient mettre à remplir les leurs. Elle pratique aujourd'hui ce qu'elle apprenoit autrefois. Elle n'étudie plus, elle ne lit plus; elle agit. Comme [232] elle se leve une heure plus tard que son mari, elle se couche aussi plus tard d'une heure. Cette heure est le seul tems qu'elle donne encore à l'étude & la journée ne lui paroit jamais assez longue pour tous les soins dont elle aime à la remplir.


Voilà milord, ce que j'avois à vous dire sur l'économie de cette maison & sur la vie privée des maîtres qui la gouvernent. Contens de leur sort, ils en jouissent paisiblement; contens de leur fortune, ils ne travaillent pas à l'augmenter pour leurs enfans, mais à leur laisser, avec l'héritage qu'ils ont reçu, des terres en bon état, des domestiques affectionnés, le goût du travail, de l'ordre, de la modération & tout ce qui peut rendre douce & charmante à des gens sensés la jouissance d'un bien médiocre, aussi sagement conservé qu'il fut honnêtement acquis.




[233] LETTRE III.*


[*Deux lettres écrites en différens tems rouloient sur le sujet de celle-ci, ce qui occasionnoit bien des répétitions inutiles. Pour les retrancher, j'ai réuni ces deux lettres en une seule. Au reste, sans prétendre justifier l'excessive longueur de plusieurs des lettres dont ce recueil est composé, je remarquerai que les lettres des solitaires sont longues & rares, celles des gens du monde fréquentes & courtes. Il ne faut qu'observer cette différence pour en sentir a l'instant la raison.]


DE SAINT PREUX A MILORD EDOUARD.


Nous avons eu des hôtes ces jours derniers. Ils sont repartis hier & nous recommençons entre nous trois une société d'autant plus charmante qu'il n'est rien resté dans le fond des coeurs qu'on veuille se cacher l'un à l'autre. Quel plaisir je goûte à reprendre un nouvel être qui me rend digne de votre confiance! Je ne reçois pas une marque d'estime de Julie & de son mari que je ne me dise avec une certaine fierté d'âme: Enfin j'oserai me montrer à lui. C'est par vos soins, c'est sous vos yeux, que j'espere honorer mon état présent de mes fautes passées. Si l'amour éteint jette l'âme dans l'épuisement, l'amour subjugué lui donne, avec la conscience de sa victoire, une élévation nouvelle & un attrait plus vif pour tout ce qui est grand & beau. Voudrait-on perdre le fruit d'un sacrifice qui nous a coûté si cher? Non, milord; je sens qu'à votre exemple mon coeur va mettre à profit tous les ardens sentimens qu'il a vaincus. Je sens qu'il [234] faut avoir été ce que je fus pour devenir ce que je veux être.


Apres six jours perdus aux entretiens frivoles des gens indifférents, nous avons passé aujourd'hui une matinée à l'anglaise, réunis & dans le silence, goûtant à la fois le plaisir d'être ensemble & la douceur du recueillement . Que les délices de cet état sont connues de peu de gens ! Je n'ai vu personne en France en avoir la moindre idée . La conversation des amis ne tarit jamais, disent-ils. Il est vrai, la langue fournit un babil facile aux attachemens médiocres; mais l'amitié, milord, l'amitié! Sentiment vif & céleste, quels discours sont dignes de toi? Quelle langue ose être ton interprete? Jamais ce qu'on dit à son ami peut-il valoir ce qu'on sent à ses côtés? Mon Dieu! qu'une main serrée, qu'un regard animé, qu'une étreinte contre la poitrine, que le soupir qui la suit, disent de choses & que le premier mot qu'on prononce est froid après tout cela! O veillées de Besançon! momens consacrés au silence & recueillis par l'amitié! O Bomston, ame grande, ami sublime ! non, je n'ai point avili ce que tu fis pour moi & ma bouche ne t'en a jamais rien dit.


Il est sûr que cet état de contemplation fait un des grands charmes des hommes sensibles. Mais j'ai toujours trouvé que les importuns empêchoient de le goûter & que les amis ont besoin d'être sans témoin pour pouvoir ne se rien dire qu'à leur aise. On veut être recueillis, pour ainsi dire, l'un dans l'autre: les moindres distractions sont désolantes, la moindre contrainte est insupportable. Si quelquefois [235] le coeur porte un mot à la bouche, il est si doux de pouvoir le prononcer sans gêne! Il semble qu'on n'ose penser librement ce qu'on n'ose dire de même; il semble que la présence d'un seul étranger retienne le sentiment & comprime des ame s qui s'entendroient si bien sans lui.


Deux heures se sont ainsi écoulées entre nous dans cette immobilité d'extase, plus douce mille fois que le froid repos des Dieux d'Epicure . Après le déjeuner, les enfans sont entrés comme à l'ordinaire dans la chambre de leur mere; mais au lieu d'aller ensuite s'enfermer avec eux dans le gynécée selon sa coutume, pour nous dédommager en quelque sorte du tems perdu sans nous voir, elle les a fait rester avec elle & nous ne nous sommes point quittés jusqu'au dîner. Henriette, qui commence à savoir tenir l'aiguille, travailloit assise devant la Fanchon, qui faisoit de la dentelle & dont l'oreiller posoit sur le dossier de sa petite chaise. Les deux garçons feuilletoient sur une table un recueil d'images dont l'aîné expliquoit les sujets au cadet. Quand il se trompait, Henriette attentive & qui sait le recueil par coeur, avoit soin de le corriger. Souvent , feignant d'ignorer à quelle estampe ils étaient, elle en tiroit un prétexte de se lever, d'aller & venir de sa chaise à la table & de la table à la chaise. Ces promenades ne lui déplaisoient pas & lui attiroient toujours quelque agacerie de la part du petit mali; quelquefois même il s'y joignoit un baiser que sa bouche enfantine sait mal appliquer encore, mais dont Henriette, déjà plus savante, lui épargne volontiers la façon. Pendant [236] ces petites leçons, qui se prenoient & se donnoient sans beaucoup de soin, mais aussi sans la moindre gêne , le cadet comptoit furtivement des onchets de buis qu'il avoit cachés sous le livre.


Madame de Wolmar brodoit pres de la fenêtre vis-à-vis des enfans; nous étions, son mari & moi, encore autour de la table à thé, lisant la gazette, à laquelle elle prêtoit assez peu d'attention. Mais à l'article de la maladie du roi de France & de l'attachement singulier de son peuple, qui n'eut jamais d'égal que celui des Romains pour Germanicus, elle a fait quelques réflexions sur le bon naturel de cette nation douce & bienveillante, que toutes haissent & qui n'en hait aucune , ajoutant qu'elle n'envioit du rang suprême que le plaisir de s'y faire aimer. N'enviez rien, lui a dit son mari d'un ton qu'il m'eût dû laisser prendre; il y a long-tems que nous sommes tous vos sujets. A ce mot, son ouvrage est tombé de ses mains; elle a tourné la tête & jetté sur son digne époux un regard si touchant, si tendre, que j'en ai tressailli moi-même. Elle n'a rien dit: qu'eût-elle dit qui valût ce regard? Nos yeux se sont aussi rencontrés. J'ai senti, à la maniere dont son mari m'a serré la main, que la même émotion nous gagnoit tous trois & que la douce influence de cette ame expansive agissoit autour d'elle & triomphoit de l'insensibilité même.


C'est dans ces dispositions qu'a commencé le silence dont je vous parlais: vous pouvez juger qu'il n'étoit pas de froideur & d'ennui. Il n'étoit interrompu que par le petit manege des enfans; encore, aussi-tôt que nous avons cessé de [237] parler, ont-ils modéré par imitation leur caquet, comme craignant de troubler le recueillement universel. C'est la petite surintendante qui la premiere s'est mise à baisser la voix, à faire signe aux autres, à courir sur la pointe du pied; & leurs jeux sont devenus d'autant plus amusans que cette légere contrainte y ajoutoit un nouvel intérêt. Ce spectacle, qui sembloit être mis sous nos yeux pour prolonger notre attendrissement, a produit son effet naturel.


Ammutiscon le lingue, e parlan l'alme.*


[*Les langues se taisent mais les coeurs parlent.]


Que de choses se sont dites sans ouvrir la bouche! Que d'ardens sentimens se sont communiqués sans la froide entremise de la parole! Insensiblement Julie s'est laissée absorber à celui qui dominoit tous les autres. Ses yeux se sont tout-à-fait fixés sur ses trois enfans & son coeur, ravi dans une si délicieuse extase, animoit son charmant visage de tout ce que la tendresse maternelle eut jamais de plus touchant.


Livrés nous-mêmes à cette double contemplation, nous nous laissions entraîner Wolmar & moi, à nos rêveries , quand les enfans qui les causoient les ont fait finir. L'aîné, qui s'amusoit aux images, voyant que les onchets empêchoient son frere d'être attentif, a pris le tems qu'il les avoit rassemblés & lui donnant un coup sur la main, les a fait sauter par la chambre. Marcellin s'est mis à pleurer; & sans s'agiter pour le faire taire, Mde. de Wolmar a dit à Fanchon d'emporter les onchets. L'enfant s'est tu sur [238] le champ, mais les onchets n'ont pas moins été emportés sans qu'il ait recommencé de pleurer, comme je m'y étois attendu. Cette circonstance, qui n'étoit rien, m'en a rappellé beaucoup d'autres auxquelles je n'avois fait nulle attention ; & je ne me souviens pas, en y pensant, d'avoir vu d'enfans à qui l'on parlât si peu & qui fussent moins incommodes. Ils ne quittent presque jamais leur mere & à peine s'aperçoit-on qu'ils soient là. Ils sont vifs, étourdis, sémillants, comme il convient à leur âge, jamais importuns ni criards & l'on voit qu'ils sont discrets avant de savoir ce que c'est que discrétion. Ce qui m'étonnoit le plus dans les réflexions où ce sujet m'a conduit, c'étoit que cela se fît comme de soi-même & qu'avec une si vive tendresse pour ses enfans Julie se tourmentât si peu autour d'eux. En effet, on ne la voit jamais s'empresser à les faire parler ou taire, ni à leur prescrire ou défendre ceci ou cela. Elle ne dispute point avec eux, elle ne les contrarie point dans leurs amusements; on diroit qu'elle se contente de les voir & de les aimer & que, quand ils ont passé leur journée avec elle, tout son devoir de mere est rempli.


Quoique cette paisible tranquillité me parût plus douce à considérer que l'inquiete sollicitude des autres meres, je n'en étois pas moins frappé d'une indolence qui s'accordoit mal avec mes idées. J'aurois voulu qu'elle n'eût pas encore été contente avec tant de sujets de l'être : une activité superflue sied si bien à l'amour maternel! Tout ce que je voyois de bon dans ses enfans, j'aurois voulu l'attribuer à ses soins; j'aurois voulu qu'ils dussent moins à la nature & [239] davantage à leur mere ; je leur aurois presque désiré des défauts, pour la voir plus empressée à les corriger.


Apres m'être occupé long-tems de ces réflexions en silence , je l'ai rompu pour les lui communiquer. Je vois, lui ai-je dit, que le Ciel récompense la vertu des meres par le bon naturel des enfans; mais ce bon naturel veut être cultivé. C'est des leur naissance que doit commencer leur éducation. Est-il un tems plus propre à les former que celui où ils n'ont encore aucune forme à détruire? Si vous les livrez à eux-mêmes des leur enfance, à quel âge attendrez-vous d'eux de la docilité ? Quand vous n'auriez rien à leur apprendre, il faudroit leur apprendre à vous obéir. Vous apercevez-vous, a-t-elle répondu, qu'ils me désobéissent? Cela seroit difficile, ai-je dit, quand vous ne leur commandez rien . Elle s'est mise à sourire en regardant son mari; & me prenant par la main, elle m'a mené dans le cabinet où nous pouvions causer tous trois sans être entendus des enfants.


C'est là que, m'expliquant à loisir ses maximes, elle m'a fait voir sous cet air de négligence la plus vigilante attention qu'ait jamais donnée la tendresse maternelle. Longtemps, m'a-t-elle dit, j'ai pensé comme vous sur les instructions prématurées; & durant ma premiere grossesse, effrayé de tous mes devoirs & des soins que j'aurois bientôt à remplir, j'en parlois souvent à M. de Wolmar avec inquiétude. Quel meilleur guide pouvais-je prendre en cela, qu'un observateur éclairé qui joignoit à l'intérêt d'un pere le sang-froid d'un philosophe? Il remplit & passa mon attente; il dissipa mes [240] préjugés & m'apprit à m'assurer avec moins de peine un succes beaucoup plus étendu. Il me fit sentir que la premiere & la plus importante éducation, celle précisément que tout le monde oublie,*[*Locke lui-meme , le sage Locke l'a oubliée; il dit bien ce qu'on doit exiger des enfans que ce qu'il faut faire pour l'obtenir.] est de rendre un enfant propre à être élevé. Une erreur commune à tous les parens qui se piquent de lumieres est de supposer leurs enfans raisonnables des leur naissance & de leur parler comme à des hommes avant même qu'ils sachent parler. La raison est l'instrument qu'on pense employer à les instruire; au lieu que les autres instrumens doivent servir à former celui-là & que de toutes les instructions propres à l'homme, celle qu'il acquiert le plus tard & le plus difficilement est la raison même. En leur parlant des leur bas âge une langue qu'ils n'entendent point, on les accoutume à se payer de mots, à en payer les autres, à contrôler tout ce qu'on leur dit, à se croire aussi sages que leurs maîtres, à devenir disputeurs & mutins; & tout ce qu'on pense obtenir d'eux par des motifs raisonnables, on ne l'obtient en effet que par ceux de crainte ou de vanité qu'on est toujours forcé d'y joindre.


Il n'y a point de patience que ne lasse enfin l'enfant qu'on veut élever ainsi; & voilà comment, ennuyés, rebutés, excédés de l'éternelle importunité dont ils leur ont donné l'habitude eux-mêmes, les parents, ne pouvant plus supporter le tracas des enfans, sont forcés de les éloigner d'eux en les livrant à des maîtres; comme si l'on pouvoit jamais espérer d'un précepteur plus de patience & de douceur que n'en peut avoir un pere.


[241] La nature, a continué Julie, veut que les enfans soient enfans avant que d'être hommes. Si nous voulons pervertir cet ordre, nous produirons des fruits précoces qui n'auront ni maturité ni saveur & ne tarderont pas à se corrompre; nous aurons de jeunes docteurs & de vieux enfans. L'enfance a des manieres de voir, de penser, de sentir qui lui sont propres. Rien n'est moins sensé que d'y vouloir substituer les nôtres & j'aimerois autant exiger qu'un enfant eût cinq pieds de haut que du jugement à dix ans.


La raison ne commence à se former qu'au bout de plusieurs années & quand le corps a pris une certaine consistance. L'intention de la nature est donc que le corps se fortifie avant que l'esprit s'exerce. Les enfans sont toujours en mouvement; le repos & la réflexion sont l'aversion de leur âge; une vie appliquée & sédentaire les empêche de croître & de profiter; leur esprit ni leur corps ne peuvent supporter la contrainte. Sans cesse enfermés dans une chambre avec des livres, ils perdent toute leur vigueur; ils deviennent délicats, foibles, mal-sains, plutôt hébétés que raisonnables & l'ame se sent toute la vie du dépérissement du corps.


Quand toutes ces instructions prématurées profiteroient à leur jugement autant qu'elles y nuisent, encore y auroit-il un très-grand inconvénient à les leur donner indistinctement & sans égard à celles qui conviennent par préférence au génie de chaque enfant. Outre la constitution commune à l'espece, chacun apporte en naissant un tempérament particulier qui détermine son génie & son caractere & qu'il ne s'agit ni de changer ni de contraindre, mais de former & de perfectionner. [242] Tous les caracteres sont bons & sains en eux-mêmes , selon M. de Wolmar. Il n'y a point, dit-il, d'erreurs dans la nature;*[*Cette doctrine si vraie me surprend dans M. De Wolmar; on verra bientôt pourquoi.] tous les vices qu'on impute au naturel sont l'effet des mauvaises formes qu'il a reçues. Il n'y a point de scélérat dont les penchans mieux dirigés n'eussent produit de grandes vertus. Il n'y a point d'esprit faux dont on n'eût tiré des talens utiles en le prenant d'un certain biais, comme ces figures difformes & monstrueuses qu'on rend belles & bien proportionnées en les mettant à leur point de vue. Tout concourt au bien commun dans le systeme universel. Tout homme a sa place assignée dans le meilleur ordre des choses; il s'agit de trouver cette place & de ne pas pervertir cet ordre. Qu'arrive-t-il d'une éducation commencée des le berceau & toujours sous une même formule, sans égard à la prodigieuse diversité des esprits? Qu'on donne à la plupart des instructions nuisibles ou déplacées, qu'on les prive de celles qui leur conviendraient, qu'on gêne de toutes parts la nature, qu'on efface les grandes qualités de l'âme pour en substituer de petites & d'apparentes qui n'ont aucune réalité; qu'en exerçant indistinctement aux mêmes choses tant de talens divers, on efface les uns par les autres, on les confond tous; qu'apres bien des soins perdus à gâter dans les enfans les vrais dons de la nature, on voit bientôt ternir cet éclat passager & frivole qu'on leur préfere, sans que le naturel étouffé revienne jamais; qu'on perd à la fois ce qu'on a détruit & ce qu'on a fait; qu'enfin, pour le prix de tant de [243] peine indiscretement prise, tous ces petits prodiges deviennent des esprits sans force & des hommes sans mérite, uniquement remarquables par leur foiblesse & par leur inutilité.


J'entends ces maximes, ai-je dit à Julie; mais j'ai peine à les accorder avec vos propres sentimens sur le peu d'avantage qu'il y a de développer le génie & les talens naturels de chaque individu, soit pour son propre bonheur, soit pour le vrai bien de la société. Ne vaut-il pas infiniment mieux former un parfoit modele de l'homme raisonnable & de l'honnête homme, puis rapprocher chaque enfant de ce modele par la force de l'éducation, en excitant l'un, en retenant l'autre, en réprimant les passions, en perfectionnant la raison, en corrigeant la nature ?... - Corriger la nature! a dit Wolmar en m'interrompant; ce mot est beau; mais , avant que de l'employer, il faloit répondre à ce que Julie vient de vous dire.


Une réponse très péremptoire, à ce qu'il me semblait, étoit de nier le principe; c'est ce que j'ai fait. Vous supposez toujours que cette diversité d'esprits & de génies qui distingue les individus est l'ouvrage de la nature; & cela n'est rien moins qu'évident. Car enfin, si les esprits sont différents, ils sont inégaux; & si la nature les a rendus inégaux, c'est en douant les uns préférablement aux autres d'un peu plus de finesse de sens , d'étendue de mémoire, ou de capacité d'attention. Or, quant aux sens & à la mémoire, il est prouvé par l'expérience que leurs divers degrés d'étendue & de perfection ne sont point la mesure de l'esprit des hommes ; & quant à la capacité d'attention, elle dépend [244] uniquement de la force des passions qui nous animent; & il est encore prouvé que tous les hommes sont, par leur nature, susceptibles de passions assez fortes pour les douer du degré d'attention auquel est attachée la supériorité de l'esprit.


Que si la diversité des esprits, au lieu de venir de la nature, étoit un effet de l'éducation, c'est-à-dire de diverses idées, des divers sentimens qu'excitent en nous des l'enfance les objets qui nous frappent, les circonstances où nous nous trouvons & toutes les impressions que nous recevons, bien loin d'attendre pour élever les enfans qu'on connût le caractere de leur esprit, il faudroit au contraire se hâter de déterminer convenablement ce caractere par une éducation propre à celui qu'on veut leur donner.


A cela il m'a répondu que ce n'étoit pas sa méthode de nier ce qu'il voyait, lorsqu'il ne pouvoit l'expliquer. Regardez, m'a-t-il dit, ces deux chiens qui sont dans la cour; ils sont de la même portée. Ils ont été nourris & traités de même, ils ne se sont jamais quittés . Cependant l'un des deux est vif, gai, caressant, plein d'intelligence; l'autre, lourd, pesant, hargneux & jamais on n'a pu lui rien apprendre. La seule différence des tempéramens a produit en eux celle des caracteres, comme la seule différence de l'organisation intérieure produit en nous celle des esprits ; tout le reste a été semblable... Semblable? ai-je interrompu; quelle différence! Combien de petits objets ont agi sur l'un & non pas sur l'autre! combien de petites circonstances les ont frappés diversement sans que vous vous en soyez aperçu!


[245] Bon! a-t-il repris, vous voilà raisonnant comme les astrologues. Quand on leur opposoit que deux hommes nés sous le même aspect avoient des fortunes si diverses, ils rejetoient bien loin cette identité. Ils soutenoient que, vu la rapidité des cieux, il y avoit une distance immense du theme de l'un de ces hommes à celui de l'autre & que, si l'on eût pu remarquer les deux instans précis de leurs naissances, l'objection se fût tournée en preuve.


Laissons, je vous prie, toutes ces subtilités & nous en tenons à l'observation. Elle nous apprend qu'il y a des caracteres qui s'annoncent presque en naissant & des enfans qu'on peut étudier sur le sein de leur nourrice. Ceux-là font une classe à part & s'élevent en commençant de vivre. Mais quant aux autres qui se développent moins vite, vouloir former leur esprit avant de le connoître, c'est s'exposer à gâter le bien que la nature a fait & à faire plus mal à sa place. Platon votre maître ne soutenait-il pas que tout le savoir humain, toute la philosophie ne pouvoit tirer d'une ame humaine que ce que la nature y avoit mis, comme toutes les opérations chimiques n'ont jamais tiré d'aucun mixte qu'autant d'or qu'il en contenoit déjà? Cela n'est vrai ni de nos sentimens ni de nos idées; mais cela est vrai de nos dispositions à les acquérir. Pour changer l'organisation intérieure; pour changer un caractere, il faudroit changer le tempérament dont il dépend. Avez-vous jamais oui dire qu'un emporté soit devenu flegmatique & qu'un esprit méthodique & froid ait acquis de l'imagination? Pour moi, je trouve qu'il seroit tout [246] aussi aisé de faire un blond d'un brun & d'un sot un homme d'esprit. C'est donc en vain qu'on prétendroit refondre les divers esprits sur un modele commun. On peut les contraindre & non les changer: on peut empêcher les hommes de se montrer tels qu'ils sont, mais non les faire devenir autres; & s'ils se déguisent dans le cours ordinaire de la vie, vous les verrez dans toutes les occasions importantes reprendre leur caractere originel & s'y livrer avec d'autant moins de regle qu'ils n'en connaissent plus en s'y livrant. Encore une fois, il ne s'agit point de changer le caractere & de plier le naturel, mais au contraire de le pousser aussi loin qu'il peut aller, de le cultiver & d'empêcher qu'il ne dégénere ; car c'est ainsi qu'un homme devient tout ce qu'il peut être & que l'ouvrage de la nature s'acheve en lui par l'éducation. Or, avant de cultiver le caractere il faut l'étudier, attendre paisiblement qu'il se montre, lui fournir les occasions de se montrer & toujours s'abstenir de rien faire plutôt que d'agir mal à propos. A tel génie il faut donner des ailes, à d'autres des entraves; l'un veut être pressé, l'autre retenu; l'un veut qu'on le flatte & l'autre qu'on l'intimide: il faudroit tantôt éclairer, tantôt abrutir. Tel homme est fait pour porter la connoissance humaine jusqu'à son dernier terme ; à tel autre il est même funeste de savoir lire. Attendons la premiere étincelle de la raison; c'est elle qui fait sortir le caractere & lui donne sa véritable forme ; c'est par elle aussi qu'on le cultive & il n'y a point avant la raison de véritable éducation pour l'homme.


Quant aux maximes de Julie que vous mettez en opposition , [247] je ne sais ce que vous y voyez de contradictoire . Pour moi je les trouve parfaitement d'accord. Chaque homme apporte en naissant un caractere, un génie & des talens qui lui sont propres. Ceux qui sont destinés à vivre dans la simplicité champêtre n'ont pas besoin, pour être heureux, du développement de leurs facultés & leurs talens enfouis sont comme les mines d'or du Valais que le bien public ne permet pas qu'on exploite. Mais dans l'état civil, où l'on a moins besoin de bras que de tête & où chacun doit compte à soi-même & aux autres de tout son prix, il importe d'apprendre à tirer des hommes tout ce que la nature leur a donné, à les diriger du côté où ils peuvent aller le plus loin & sur-tout à nourrir leurs inclinations de tout ce qui peut les rendre utiles. Dans le premier cas, on n'a d'égard qu'à l'espece, chacun fait ce que font tous les autres; l'exemple est la seule regle, l'habitude est le seul talent & nul n'exerce de son ame que la partie commune à tous. Dans le second, on s'applique à l'individu, à l'homme en général; on ajoute en lui tout ce qu'il peut avoir de plus qu'un autre: on le suit aussi loin que la nature le mene ; & l'on en fera le plus grand des hommes s'il a ce qu'il faut pour le devenir. Ces maximes se contredisent si peu, que la pratique en est la même pour le premier âge . N'instruisez point l'enfant du villageois, car il ne lui convient pas d'être instruit. N'instruisez pas l'enfant du citadin, car vous ne savez encore quelle instruction lui convient. En tout état de cause, laissez former le corps jusqu'à ce que la raison commence à poindre; alors c'est le moment de la cultiver.


[248] Tout cela me paraîtroit fort bien, ai-je dit, si je n'y voyois un inconvénient qui nuit fort aux avantages que vous attendez de cette méthode; c'est de laisser prendre aux enfans mille mauvaises habitudes qu'on ne prévient que par les bonnes. Voyez ceux qu'on abandonne à eux-mêmes; ils contractent bientôt tous les défauts dont l'exemple frappe leurs yeux, parce que cet exemple est commode à suivre & n'imitent jamais le bien, qui coûte plus à pratiquer. Accoutumés à tout obtenir, à faire en toute occasion leur indiscrete volonté, ils deviennent mutins, têtus, indomptables... - Mais, a repris M. de Wolmar, il me semble que vous avez remarqué le contraire dans les nôtres & que c'est ce qui a donné lieu à cet entretien. - Je l'avoue, ai-je dit & c'est précisément ce qui m'étonne. Qu'a-t-elle fait pour les rendre dociles? Comment s'y est-elle prise? Qu'a-t-elle substitué au joug de la discipline? - Un joug bien plus inflexible, a-t-il dit à l'instant, celui de la nécessité. Mais, en vous détaillant sa conduite elle vous fera mieux entendre ses vues. Alors il l'a engagée à m'expliquer sa méthode; & après une courte pause, voici à peu pres comme elle m'a parlé.


Heureux les enfans bien nés, mon aimable ami! Je ne présume pas autant de nos soins que M. de Wolmar . Malgré ses maximes, je doute qu'on puisse jamais tirer un bon parti d'un mauvais caractere & que tout naturel puisse être tourné à bien; mais, au surplus, convaincue de la bonté de sa méthode, je tâche d'y conformer en tout ma conduite dans le gouvernement de la famille. Ma premiere espérance est que des méchans ne seront pas sortis de mon sein; la seconde est [249] d'élever assez bien les enfans que Dieu m'a donnés, sous la direction de leur pere, pour qu'ils aient un jour le bonheur de lui ressembler. J'ai tâché pour cela de m'approprier les regles qu'il m'a prescrites, en leur donnant un principe moins philosophique & plus convenable à l'amour maternel: c'est de voir mes enfans heureux. Ce fut le premier voeu de mon coeur en portant le doux nom de mere & tous les soins de mes jours sont destinés à l'accomplir. La premiere fois que je tins mon fils aîné dans mes bras, je songeai que l'enfance est presque un quart des plus longues vies, qu'on parvient rarement aux trois autres quarts & que c'est une bien cruelle prudence de rendre cette premiere portion malheureuse pour assurer le bonheur du reste, qui peut-être ne viendra jamais. Je songeai que, durant la foiblesse du premier âge, la nature assujettit les enfans de tant de manieres, qu'il est barbare d'ajouter à cet assujettissement l'empire de nos caprices en leur ôtant une liberté si bornée & dont ils peuvent si peu abuser. Je résolus d'épargner au mien toute contrainte autant qu'il seroit possible, de lui laisser tout l'usage de ses petites forces & de ne gêner en lui nul des mouvemens de la nature. J'ai déjà gagné à cela deux grands avantages: l'un, d'écarter de son ame naissante le mensonge, la vanité, la colere, l'envie , en un mot tous les vices qui naissent de l'esclavage & qu'on est contraint de fomenter dans les enfans pour obtenir d'eux ce qu'on en exige; l'autre, de laisser fortifier librement son corps par l'exercice continuel que l'instinct lui demande. Accoutumé tout comme les paysans à courir tête nue au soleil, au froid, à s'essouffler, à se mettre [250] en sueur, il s'endurcit comme eux aux injures de l'air & se rend plus robuste en vivant plus content. C'est le cas de songer à l'âge d'homme & aux accidens de l'humanité. Je vous l'ai déjà dit, je crains cette pusillanimité meurtriere qui, à force de délicatesse & de soins, affaiblit, effémine un enfant, le tourmente par une éternelle contrainte, l'enchaîne par mille vaines précautions, enfin l'expose pour toute sa vie aux périls inévitables dont elle veut le préserver un moment & pour lui sauver quelques rhumes dans son enfance, lui prépare de loin des fluxions de poitrine, des pleurésies, des coups de soleil & la mort étant grand.


Ce qui donne aux enfans livrés à eux-mêmes la plupart des défauts dont vous parliez, c'est lorsque, non contens de faire leur propre volonté, ils la font encore faire aux autres & cela par l'insensée indulgence des meres à qui l'on ne complaît qu'en servant toutes les fantaisies de leur enfant. Mon ami, je me flatte que vous n'avez rien vu dans les miens qui sentît l'empire & l'autorité, même avec le dernier domestique & que vous ne m'avez pas vue non plus applaudir en secret aux fausses complaisances qu'on a pour eux. C'est ici que je crois suivre une route nouvelle & sûre pour rendre à la fois un enfant libre, paisible, caressant, docile & cela par un moyen fort simple, c'est de le convaincre qu'il n'est qu'un enfant.


A considérer l'enfance en elle-même, y a-t-il au monde un être plus foible, plus misérable, plus à la merci de tout ce qui l'environne, qui ait si grand besoin de pitié , d'amour, de protection, qu'un enfant? Ne semble-t-il pas que c'est [251] pour cela que les premieres voix qui lui sont suggérées par la nature sont les cris & les plaintes; qu'elle lui a donné une figure si douce & un air si touchant, afin que tout ce qui l'approche s'intéresse à sa foiblesse & s'empresse à le secourir? Qu'y a-t-il donc de plus choquant, de plus contraire à l'ordre, que de voir un enfant impérieux & mutin, commander à tout ce qui l'entoure, prendre impudemment un ton de maître avec ceux qui n'ont qu'à l'abandonner pour le faire périr & d'aveugles parens approuvant cette audace l'exercer à devenir le tyran de sa nourrice, en attendant qu'il devienne le leur?


Quant à moi je n'ai rien épargné pour éloigner de mon fils la dangereuse image de l'empire & de la servitude & pour ne jamais lui donner lieu de penser qu'il fût plutôt servi par devoir que par pitié. Ce point est, peut-être, le plus difficile & le plus important de toute l'éducation & c'est un détail qui ne finiroit point que celui de toutes les précautions qu'il m'a fallu prendre, pour prévenir en lui cet instinct si prompt à distinguer les services mercenaires des domestiques, de la tendresse des soins maternels.


L'un des principaux moyens que j'aye employés a été, comme je vous l'ai dit, de le bien convaincre de l'impossibilité où le tient son âge de vivre sans notre assistance. Après quoi je n'ai pas eu peine à lui montrer que tous les secours qu'on est forcé de recevoir d'autrui sont des actes de dépendance; que les domestiques ont une véritable supériorité sur lui, en ce qu'il ne sauroit se passer d'eux, tandis qu'il ne leur est bon à rien; de sorte que, bien loin de tirer vanité de [252] leurs services, il les reçoit avec une sorte d'humiliation, comme un témoignage de sa foiblesse & il aspire ardemment au tems où il sera assez grand & assez fort pour avoir l'honneur de se servir lui-même.


Ces idées, ai-je dit, seroient difficiles à établir dans des maisons où le pere & la mere se font servir comme des enfans; mais dans celle-ci, où chacun, à commencer par vous, a ses fonctions à remplir & où le rapport des valets aux maîtres n'est qu'un échange perpétuel de services & de soins, je ne crois pas cet établissement impossible. Cependant il me reste à concevoir comment des enfans accoutumés à voir prévenir leurs besoins n'étendent pas ce droit à leurs fantaisies, ou comment ils ne souffrent pas quelquefois de l'humeur d'un domestique qui traitera de fantaisie un véritable besoin.


Mon ami, a repris Mde. de Wolmar, une mere peu éclairée se fait des monstres de tout. Les vrais besoins sont très bornés dans les enfans comme dans les hommes & l'on doit plus regarder à la durée du bien-être qu'au bien-être d'un seul moment. Pensez-vous qu'un enfant qui n'est point gêné puisse assez souffrir de l'humeur de sa gouvernante, sous les yeux d'une mere, pour en être incommodé? Vous supposez des inconvéniens qui naissent de vices déjà contractés, sans songer que tous mes soins ont été d'empêcher ces vices de naître. Naturellement les femmes aiment les enfans. La mésintelligence ne s'éleve entre eux que quand l'un veut assujettir l'autre à ses caprices. Or cela ne peut arriver ici, ni sur l'enfant dont on n'exige rien, ni sur la gouvernante à [253] qui l'enfant n'a rien à commander. J'ai suivi en cela tout le contre-pied des autres meres, qui font semblant de vouloir que l'enfant obéisse au domestique & veulent en effet que le domestique obéisse à l'enfant. Personne ici ne commande ni n'obéit; mais l'enfant n'obtient jamais de ceux qui l'approchent qu'autant de complaisance qu'il en a pour eux. Par là , sentant qu'il n'a sur tout ce qui l'environne d'autre autorité que celle de la bienveillance, il se rend docile & complaisant; en cherchant à s'attacher les coeurs des autres, le sien s'attache à eux à son tour; car on aime en se faisant aimer, c'est l'infaillible effet de l'amour-propre; & de cette affection réciproque, née de l'égalité, résultent sans effort les bonnes qualités qu'on prêche sans cesse à tous les enfans, sans jamais en obtenir aucune.


J'ai pensé que la partie la plus essentielle de l'éducation d'un enfant, celle dont il n'est jamais question dans les éducations les plus soignées, c'est de lui bien faire sentir sa misere, sa foiblesse, sa dépendance & comme vous a dit mon mari, le pesant joug de la nécessité que la nature impose à l'homme; & cela, non seulement afin qu'il soit sensible à ce qu'on fait pour lui alléger ce joug, mais sur-tout afin qu'il connaisse de bonne heure en quel rang l'a placé la Providence, qu'il ne s'éleve point au-dessus de sa portée & que rien d'humain ne lui semble étran