[J.M.GALLANAR=Éditeur]
JEAN
JACQUES ROUSSEAU
JULIE, OU LA NOUVELLE HELOISE.
LETTRES DE DEUX AMANS,
HABITANS
D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES ALPES.
RECUEILLIES
ET PUBLIEES PAR J. J. ROUSSEAU,
NOUVELLE
EDITION ORIGINALE, REVUE & CORRIGEE PAR L'EDITEUR.
TOME
SECOND.
LONDRES.
M.
DCC. LXXIV.
LETTRES
DE DEUX AMANS, HABITANS D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES
ALPES
CINQUIEME
PARTIE
[183]
LETTRE I. DE MILORD EDOUARD A SAINT PREUX.*[*Cette lettre paroit avoir
été écrite avant la reception de la précédente.]
Sors
de l'enfance, ami, réveille-toi. Ne livre point ta vie entiere au long
sommeil de la
raison. L'âge s'écoule, il ne t'en reste plus que pour être sage. A
trente ans passés, il est
tems de songer à soi; commence donc à rentrer en toi-même & sois
homme une fois avant
la mort.
Mon
cher, votre coeur vous en a long-tems imposé sur vos lumieres. Vous
avez voulu
philosopher avant d'en être capable; vous avez pris le sentiment pour
de la raison &
content d'estimer les choses par l'impression qu'elles vous ont faite,
vous avez toujours
ignoré leur véritable prix. Un coeur [184] droit est, je l'avoue, le
premier organe de la
vérité; celui qui n'a rien senti ne sait rien apprendre; il ne fait que
flotter d'erreurs en
erreurs; il n'acquiert qu'un vain savoir & de stériles
connoissances, parce que le vrai
rapport des choses à l'homme, qui est sa principale science, lui
demeure toujours caché.
Mais c'est se borner à la premiere moitié de cette science que de ne
pas étudier encore les
rapports qu'ont les choses entre elles, pour mieux juger de ceux
qu'elles ont avec nous.
C'est peu de connoître les passions humaines, si l'on n'en sait
apprécier les objets; & cette
seconde étude ne peut se faire que dans le calme de la méditation.
La jeunesse du sage est le tems de ses expériences, ses passions en sont les instrumens; mais après avoir appliqué son ame aux objets extérieurs pour les sentir, il la retire au dedans de lui pour les considérer, les comparer, les connoître. Voilà le cas où vous devez être plus que personne au monde. Tout ce qu'un coeur sensible peut éprouver de plaisirs & de peines a rempli le vôtre; tout ce qu'un homme peut voir, vos yeux l'ont vu. Dans un espace de douze ans vous avez épuisé tous les sentimens qui peuvent être épars dans une longue vie & vous avez acquis, jeune encore, l'expérience d'un vieillard. Vos premieres observations se sont portées sur des gens simples & sortant presque des mains de la nature, comme pour vous servir de piece de comparaison. Exilé dans la capitale du plus célebre peuple de l'univers, vous êtes sauté pour ainsi dire à l'autre extrémité: le génie supplée aux intermédiaires . Passé chez la seule nation [185] d'hommes qui reste parmi les troupeaux divers dont la terre est couverte, si vous n'avez pas vu régner les lois, vous les avez vues du moins exister encore; vous avez appris à quels signes on reconnoit cet organe sacré de la volonté d'un peuple & comment l'empire de la raison publique est le vrai fondement de la liberté. Vous avez parcouru tous les climats, vous avez vu toutes les régions que le soleil éclaire. Un spectacle plus rare & digne de l'oeil du sage, le spectacle d'une ame sublime & pure, triomphant de ses passions & régnant sur elle-même est celui dont vous jouissez. Le premier objet qui frappa vos regards est celui qui les frappe encore , & votre admiration pour lui n'est que mieux fondée après en avoir contemplé tant d'autres. Vous n'avez plus rien à sentir ni à voir qui mérite de vous occuper. Il ne vous reste plus d'objet à regarder que vous-même, ni de jouissance à goûter que celle de la sagesse. Vous avez vécu de cette courte vie; songez à vivre pour celle qui doit durer.
Vos
passions, dont vous fûtes long-tems l'esclave vous ont laissé vertueux.
Voilà toute
votre gloire; elle est grande, sans doute, mais soyez-en moins fier.
Votre force même est
l'ouvrage de votre foiblesse. Savez-vous ce qui vous a fait aimer
toujours la vertu? Elle a
pris à vos yeux la figure de cette femme adorable qui la représente si
bien , il seroit
difficile qu'une si chére image vous en laissât perdre le goût. Mais ne
l'aimerez-vous
jamais pour elle seule & n'irez-vous point au bien par vos propres
forces, comme Julie a
fait par les siennes? Enthousiaste oisif de ses vertus, vous
bornerez-vous [186] sans cesse à
les admirer , sans les imiter jamais? Vous parlez avec chaleur de la
maniere dont elle
remplit ses devoirs d'épouse & de mere; mais vous, quand
remplirez-vous vos devoirs
d'homme & d'ami à son exemple? Une femme a triomphé d'elle-même
& un philosophe a
peine à se vaincre! Voulez-vous donc n'être qu'un discoureur comme les
autres & vous
borner à faire de bons livres, au lieu de bonnes actions?*[*Non , ce
siecle de la philosophie
ne passera point sans avoir produit un vrai philosophe. J'en connois
un, un feul , j'en
conviens ; mais c'est beaucoup encore & pour comble de bonheur,
c'est dans mon pays
qu'il existe. L'oserai-je nommer ici , lui dont la véritable gloire est
d'avoir sçu rester peu
connu ? Savant & modeste Abauzit ; que votre sublime simplicité
pardonne à mon coeur
un zele qui n'a point votre nom pour objet. Non, ce n'est pas vous que
je veux faire
connoître à ce fiecle indigne de vous admirer; c'est Geneve que je veux
illustrer de votre
séjour : ce sont mes Concitoyens que je veux honorer de l'honneur
qu'ils vous rendent.
Heureux le pays où le mérite qui en est d'autant plus estime ! Heureux
le peuple où la
jeunesse altiere vient abaisser son ton dogmatique & rougir de son
vain savoir, devant la
docte ignorance du sage! Venerable & vertueux vieillard ! vous
n'aurez point été prôné
par les beaux esprits ; leurs bruyantes Academies n'auront point
retenti de vos eloges; au
lieu de déposer comme eux votre sagesse dans des livres , vous l'aurez
mise dans votre vie
pour l'exemple de la patrie que vous avez daigné vous choisir, que vous
aimez & qui vous
respecte. Vous avez vecu comme Socrate ; mais il mourut par la main de
ses Concitoyens &
vous etes chéri des vôtres.] Prenez-y garde , mon cher; il regne encore
dans vos lettres un
ton de mollesse & de langueur qui me déplaît & qui est bien
plus un reste de votre passion
qu'un effet de votre caractere . Je hais par-tout la foiblesse &
n'en veux point dans mon
ami. Il n'y a point de vertu sans force & le chemin du vice est la
[187] lâcheté. Osez-vous
bien compter sur vous avec un coeur sans courage? Malheureux! Si Julie
étoit foible, tu
succomberois demain & ne serois qu'un vil adultere. Mais te voilà
resté seul avec elle;
apprends à la connoître & rougis de toi.
J'espere
pouvoir bientôt vous aller joindre. Vous savez à quoi ce voyage est
destiné.
Douze ans d'erreurs & de troubles me rendent suspect à moi-même:
pour résister j'ai pu
me suffire, pour choisir il me faut les yeux d'un ami; & je me fais
un plaisir de rendre tout
commun entre nous, la reconnaissance aussi bien que l'attachement.
Cependant, ne vous y
trompez pas; avant de vous accorder ma confiance, j'examinerai si vous
en êtes digne & si
vous méritez de me rendre les soins que j'ai pris de vous. Je connois
votre coeur, j'en suis
content; ce n'est pas assez; c'est de votre jugement que j'ai besoin
dans un choix où doit
présider la raison seule & où la mienne peut m'abuser. Je ne crains
pas les passions qui,
nous faisant une guerre ouverte, nous avertissent de nous mettre en
défense, nous laissent,
quoi qu'elles fassent, la conscience de toutes nos fautes &
auxquelles on ne cede qu'autant
qu'on leur veut céder. Je crains leur illusion qui trompe au lieu de
contraindre & nous fait
faire sans le savoir, autre chose que ce que nous voulons. On n'a
besoin que de soi pour
réprimer ses penchans; on a quelquefois besoin d'autrui pour discerner
ceux qu'il est
permis de suivre; & c'est à quoi sert l'amitié d'un homme sage, qui
voit pour nous sous un
autre point de vue les objets que nous avons intérêt à bien connoître.
Songez [188] donc à
vous examiner & dites-vous si toujours en proie à de vains regrets,
vous serez à jamais
inutile à vous & aux autres, ou si, reprenant enfin l'empire de
vous-même vous voulez
mettre une fois votre ame en état d'éclairer celle de votre ami.
Mes
affaires ne me retiennent plus à Londres que pour une quinzaine de
jours; je passerai
par notre armée de Flandre où je compte rester encore autant; de sorte
que vous ne devez
guere m'attendre avant la fin du mois prochain ou le commencement
d'Octobre. Ne
m'écrivez plus à Londres mais à l'armée sous l'adresse ci-jointe.
Continuez vos
descriptions; malgré le mauvais ton de vos lettres elles me touchent
& m'instruisent; elles
m'inspirent des projets de retraite & de repos convenables à mes
maximes & à mon âge.
Calmez sur-tout l'inquiétude que vous m'avez donnée sur Mde. de Wolmar:
si son sort
n'est pas heureux, qui doit oser aspirer à l'être? Après le détail
qu'elle vous a fait, je ne
puis concevoir ce qui manque à son bonheur.*[* La galimatias de cette
lettre me plait, en
ce qu'il est tout-à-fait dans le caractere du bon Edouard, qui n'est
jamais si philosophe que
quand il fait des sottises & ne raisonne jamais tant que quand il
ne fait ce qu'il dit.]
[189]
LETTRE II. DE SAINT PREUX A MILORD EDOUARD.
Oui,
Milord, je vous le confirme avec des transports de joie, la scene de
Meillerie a été la
crise de ma folie & de mes maux. Les explications de M. de Wolmar
m'ont entierement
rassuré sur le véritable état de mon coeur. Ce coeur trop foible est
guéri tout autant qu'il
peut l'être & je préfere la tristesse d'un regret imaginaire à
l'effroi d'être sans cesse
assiégé par le crime . Depuis le retour de ce digne ami, je ne balance
plus à lui donner un
nom si cher & dont vous m'avez si bien fait sentir tout le prix.
C'est le moindre titre que je
doive à quiconque aide à me rendre à la vertu. La paix est au fond de
mon ame comme
dans le séjour que j'habite. Je commence à m'y voir sans inquiétude, à
y vivre comme
chez moi; & si je n'y prends pas tout-à-fait l'autorité d'un
maître, je sens plus de plaisir
encore à me regarder comme l'enfant de la maison. La simplicité,
l'égalité que j'y vois
régner ont un attrait qui me touche & me porte au respect. Je passe
des jours sereins entre
la raison vivante & la vertu sensible . En fréquentant ces heureux
époux, leur ascendant
me gagne & me touche insensiblement & mon coeur se met par
degrés à l'unisson des
leurs, comme la voix prend sans qu'on y songe le ton des gens avec qui
l'on parle.
Quelle
retraite délicieuse! quelle charmante habitation ! [190] Que la douce
habitude d'y
vivre en augmente le prix! & que, si l'aspect en paroit d'abord peu
brillant , il est difficile
de ne pas l'aimer aussi-tôt qu'on la connoit! Le goût que prend Mde. de
Wolmar à
remplir ses nobles devoirs, à rendre heureux & bons ceux qui
l'approchent, se
communique à tout ce qui en est l'objet , à son mari, à ses enfans, à
ses hôtes, à ses
domestiques. Le tumulte, les jeux bruyans, les longs éclats de rire ne
retentissent point
dans ce paisible séjour; mais on y trouve par-tout des coeurs contens
& des visages gais. Si
quelquefois on y verse des larmes , elles sont d'attendrissement &
de joie. Les noirs soucis,
l'ennui, la tristesse, n'approchent pas plus d'ici que le vice &
les remords dont ils sont le
fruit.
Pour
elle, il est certain qu'excepté la peine secrete qui la tourmente &
dont je vous ai dit la
cause dans ma précédente lettre,*[*Cette précédente lettre ne se trouve
point. On en
verra ci-apres la raison.] tout concourt à la rendre heureuse.
Cependant avec tant de
raisons de l'être, mille autres se désoleroient à sa place. Sa vie
uniforme & retirée leur
seroit insupportable; elles s'impatienteroient du tracas des enfans;
elles s'ennuyeroient des
soins domestiques; elles ne pourroient souffrir la campagne; la sagesse
& l'estime d'un
mari peu caressant , ne les dédommageroient ni de sa froideur ni de son
âge; sa présence
& son attachement même leur seroient à charge. Ou elles
trouveroient l'art de l'écarter de
chez lui pour y vivre à leur liberté, ou s'en éloignant elles-mêmes,
elles mépriseroient les
plaisirs de leur état, [191] elles en chercheroient au loin de plus
dangereux & ne seroient à
leur aise dans leur propre maison , que quand elles y seroient
étrangeres. Il faut une ame
saine pour sentir les charmes de la retraite ; on ne voit gueres que
des gens de bien se plaire
au sein de leur famille & s'y renfermer volontairement; s'il est au
monde une vie heureuse,
c'est sans doute celle qu'ils y passent. Mais les instrumens du bonheur
ne sont rien pour qui
ne sait pas les mettre en oeuvre & l'on ne sent en quoi le vrai
bonheur consiste qu'autant
qu'on est propre à le goûter.
S'il
faloit dire avec précision ce qu'on fait dans cette maison pour être
heureux, je croirois
avoir bien répondu en disant: on y sait vivre; non dans le sens qu'on
donne en France à ce
mot, qui est d'avoir avec autrui certaines manieres établies par la
mode; mais de la vie de
l'homme & pour laquelle il est né; de cette vie dont vous me
parlez, dont vous m'avez
donné l'exemple , qui dure au-delà d'elle-même & qu'on ne tient pas
pour perdue au jour
de la mort.
Julie
a un pere qui s'inquiete du bien-être de sa famille; elle a des enfans
à la subsistance
desquels il faut pourvoir convenablement. Ce doit être le principal
soin de l'homme
sociable & c'est aussi le premier dont elle & son mari se sont
conjointement occupés. En
entrant en ménage ils ont examiné l'état de leurs biens; ils n'ont pas
tant regardé s'ils étoient proportionnés à leur condition qu'à leurs
besoins & voyant qu'il n'y avoit point
de famille honnête qui ne dût s'en contenter, ils n'ont pas eu assez
mauvaise opinion de
[192] leurs enfans pour craindre que le patrimoine qu'ils ont à leur
laisser ne leur pût
suffire. Ils se sont donc appliqués à l'améliorer plutôt qu'à
l'étendre; ils ont placé leur
argent plus surement qu'avantageusement; au lieu d'acheter de nouvelles
terres, ils ont
donné un nouveau prix à celles qu'ils avoient déjà , l'exemple de leur
conduite est le seul
trésor dont ils veuillent accroître leur héritage.
Il
est vrai qu'un bien qui n'augmente point est sujet à diminuer par mille
accidens; mais si
cette raison est un motif pour l'augmenter une fois, quand
cessera-t-elle d'être un prétexte
pour l'augmenter toujours? Il faudra le partager à plusieurs enfans;
mais doivent-ils rester
oisifs? Le travail de chacun n'est-il pas un supplément à son partage
& son industrie ne
doit-elle pas entrer dans le calcul de son bien? L'insatiable avidité
fait ainsi son chemin
sous le masque de la prudence & mene au vice à force de chercher la
sûreté. C'est en vain,
dit M. de Wolmar, qu'on prétend donner aux choses humaines une solidité
qui n'est pas
dans leur nature. La raison même veut que nous laissions beaucoup de
choses au hazard &
si notre vie & notre fortune en dépendent toujours malgré nous,
quelle folie de se donner
sans cesse un tourment réel pour prévenir des maux douteux & des
dangers inévitables!
La seule précaution qu'il ait prise à ce sujet a été de vivre un an sur
son capital, pour se
laisser autant d'avance sur son revenu; de sorte que le produit
anticipe toujours d'une
année sur la dépense. Il a mieux aimé diminuer un peu son fonds que
d'avoir sans cesse à
courir après ses rentes. L'avantage de n'être point réduit à [193] des
expédiens ruineux
au moindre accident imprévu l'a déjà remboursé bien des fois de cette
avance. Ainsi
l'ordre & la regle lui tiennent lieu d'épargne & il s'enrichit
de ce qu'il a dépensé.
Les
maîtres de cette maison jouissent d'un bien médiocre selon les idées de
fortune qu'on
a dans le monde; mais au fond je ne connois personne de plus opulent
qu'eux. Il n'y a point
de richesse absolue. Ce mot ne signifie qu'un rapport de surabondance
entre les desirs &
les facultés de l'homme riche. Tel est riche avec un arpent de terre;
tel est gueux au milieu
de ses monceaux d'or . Le désordre & les fantaisies n'ont point de
bornes & font plus de
pauvres que les vrais besoins. Ici la proportion est établie sur un
fondement qui la rend
inébranlable, savoir le parfait accord des deux époux. Le mari s'est
chargé du
recouvrement des rentes, la femme en dirige l'emploi & c'est dans
l'harmonie qui regne
entre eux qu'est la source de leur richesse.
Ce
qui m'a d'abord le plus frappé dans cette maison, c'est d'y trouver
l'aisance, la liberté,
la gaieté au milieu de l'ordre & de l'exactitude. Le grand défaut
des maisons bien réglées
est d'avoir un air triste & contraint. L'extrême sollicitude des
chefs sent toujours un peu
l'avarice. Tout respire la gêne autour d'eux; la rigueur de l'ordre a
quelque chose de
servile qu'on ne supporte point sans peine. Les domestiques font leur
devoir, mais ils le font
d'un air mécontent & craintif . Les hôtes sont bien reçus, mais ils
n'usent qu'avec
défiance de la liberté qu'on leur donne & [194] comme on s'y voit
toujours hors de la
regle, on n'y fait rien qu'en tremblant de se rendre indiscret. On sent
que ces peres esclaves
ne vivent point pour eux, mais pour leurs enfans; sans songer qu'ils ne
sont pas seulement
peres , mais hommes & qu'ils doivent à leurs enfans l'exemple de la
vie de l'homme & du
bonheur attaché à la sagesse . On suit ici des regles plus judicieuses.
On y pense qu'un des
principaux devoirs d'un bon pere de famille n'est pas seulement de
rendre son séjour riant
afin que ses enfans s'y plaisent, mais d'y mener lui-même une vie
agréable & douce, afin
qu'ils sentent qu'on est heureux en vivant comme lui & ne soient
jamais tentés de prendre
pour l'être une conduite opposée à la sienne. Une des maximes que M. de
Wolmar répete
le plus souvent au sujet des amusemens des deux cousines, est que la
vie triste & mesquine
des peres & meres est presque toujours la premiere source du
désordre des enfans .
Pour
Julie, qui n'eut jamais d'autre regle que son coeur & n'en sauroit
avoir de plus sûre,
elle s'y livre sans scrupule & pour bien faire, elle fait tout ce
qu'il lui demande. Il ne laisse
pas de lui demander beaucoup & personne ne sait mieux qu'elle
mettre un prix aux
douceurs de la vie. Comment cette ame si sensible seroit-elle
insensible aux plaisirs? Au
contraire, elle les aime, elle les recherche, elle ne s'en refuse aucun
de ceux qui la flattent;
on voit qu'elle sait les goûter: mais ces plaisirs sont les plaisirs de
Julie. Elle ne néglige ni
ses propres commodités ni celles des gens qui lui sont chers ,
c'est-à-dire de tous ceux qui
l'environnent. Elle ne compte pour superflu [195] rien de ce qui peut
contribuer au
bien-être d'une personne sensée; mais elle appelle ainsi tout ce qui ne
sert qu'à briller aux
yeux d'autrui, de sorte qu'on trouve dans sa maison le luxe de plaisir
& de sensualité sans
rafinement ni mollesse. Quant au luxe de magnificence & de vanité,
on n'y en voit que ce
qu'elle n'a pu refuser au goût de son pere; encore y reconnoît-on
toujours le sien, qui
consiste à donner moins de lustre & d'éclat que d'élégance & de
grace aux choses. Quand
je lui parle des moyens qu'on invente journellement à Paris ou à
Londres pour suspendre
plus doucement les carrosses, elle approuve assez cela; mais quand je
lui dis jusqu'à quel
prix on a poussé les vernis, elle ne comprend plus & me demande
toujours si ces beaux
vernis rendent les carrosses plus commodes? Elle ne doute pas que je
n'exagere beaucoup
sur les peintures scandaleuses dont on orne à grands frais ces voitures
au lieu des armes
qu'on y mettoit autrefois, comme s'il étoit plus beau de s'annoncer aux
passans pour un
homme de mauvaises moeurs que pour un homme de qualité! Ce qui l'a
sur-tout révoltée
a été d'apprendre que les femmes avoient introduit ou soutenu cet usage
& que leurs
carrosses ne se distinguoient de ceux des hommes que par des tableaux
un peu plus lascifs.
J'ai été forcé de lui citer là-dessus un mot de votre illustre ami
qu'elle a bien de la peine à digérer. J'étois chez lui un jour qu'on
lui montroit un vis-à-vis de cette espece. A peine
eut-il jetté les yeux sur les panneaux, qu'il partit en disant au
maître: montrez ce carrosse à des femmes de la cour; un honnête homme
n'oseroit s'en servir.
[196]
Comme le premier pas vers le bien est de ne point faire de mal, le
premier pas vers le
bonheur est de ne point souffrir. Ces deux maximes qui bien entendues
épargneroient
beaucoup de préceptes de morale , sont chéres à Mde. de Wolmar. Le
mal-être lui est
extrêmement sensible & pour elle & pour les autres; & il ne
lui seroit pas plus aisé d'être
heureuse en voyant des misérables, qu'à l'homme droit de conserver sa
vertu toujours
pure , en vivant sans cesse au milieu des méchans. Elle n'a point cette
pitié barbare qui se
contente de détourner les yeux des maux qu'elle pourroit soulager. Elle
les va chercher
pour les guérir; c'est l'existence & non la vue des malheureux qui
la tourmente ; il ne lui
suffit pas de ne point savoir qu'il y en a, il faut pour son repos
qu'elle sache qu'il n'y en a
pas, du moins autour d'elle; car ce seroit sortir des termes de la
raison que de faire
dépendre son bonheur de celui de tous les hommes. Elle s'informe des
besoins de son
voisinage avec la chaleur qu'on met à son propre intérêt ; elle en
connoît tous les
habitans; elle y étend pour ainsi dire l'enceinte de sa famille &
n'épargne aucun soin pour
en écarter tous les sentimens de douleur & de peine auxquels la vie
humaine est assujettie.
Milord,
je veux profiter de vos leçons; mais pardonnez-moi un enthousiasme que
je ne me
reproche plus & que vous partagez. Il n'y aura jamais qu'une Julie
au monde. La
providence a veillé sur elle & rien de ce qui la regarde n'est un
effet du hazard. Le Ciel
semble l'avoir donnée à la terre pour y montrer à la fois l'excellence
dont une ame
humaine [197] est susceptible & le bonheur dont elle peut jouir
dans l'obscurité de la vie
privée, sans le secours des vertus éclatantes qui peuvent l'élever
au-dessus d'elle-même,
ni de la gloire qui les peut honorer. Sa faute, si c'en fut une, n'a
servi qu'à déployer sa
force & son courage. Ses parents, ses amis, ses domestiques, tous
heureusement nés, étoient faits pour l'aimer & pour en être aimés.
Son pays étoit le seul où il lui convînt de
naître; la simplicité qui la rend sublime , devoit régner autour
d'elle; il lui faloit pour être
heureuse vivre parmi des gens heureux. Si pour son malheur elle fût née
chez des peuples
infortunés qui gémissent sous le poids de l'oppression & luttent
sans espoir & sans fruit
contre la misere qui les consume, chaque plainte des opprimés eût
empoisonné sa vie; la
désolation commune l'eût accablée & son coeur bienfaisant, épuisé
de peines & d'ennuis,
lui eût fait éprouver sans cesse les maux qu'elle n'eût pu soulager.
Au
lieu de cela, tout anime & soutient ici sa bonté naturelle. Elle
n'a point à pleurer les
calamités publiques. Elle n'a point sous les yeux l'image affreuse de
la misere & du
désespoir. Le Villageois à son aise*[*Il y a pres de Clarens un village
appelle Moutru, dont
la Commune seule est assez riche pour entre-tenir tous les Communiers,
n'eussent ils pas
un pounce de terre en propre. Aussi la bourgeoisse de ce village
est-elle presque aussi
difficile à acquérir que celle de Berne. Quel dommage qu'il n'y ait pas
là quelque honnête
hommes de Subdélégué, pour rendre Messieurs de Moutru plus sociables
& leur
bourgeoisie un peu moins chére!] a plus besoin de ses avis que de ses
dons. S'il se trouve
quelque orphelin trop jeune pour gagner sa vie, quelque veuve oubliée
qui souffre en
secret, quelque vieillard [198] sans enfans, dont les bras affoiblis
par l'âge ne fournissent
plus à son entretien, elle ne craint pas que ses bienfaits leur
deviennent onéreux & fassent
aggraver sur eux les charges publiques pour en exempter des coquins
accrédités. Elle jouit
du bien qu'elle fait & le voit profiter. Le bonheur qu'elle goûte
se multiplie & s'étend
autour d'elle. Toutes les maisons où elle entre offrent bientôt un
tableau de la sienne;
l'aisance & le bien-être y sont une de ses moindres influences, la
concorde & les moeurs la
suivent de ménage en ménage. En sortant de chez elle ses yeux ne sont
frappés que
d'objets agréables; en y rentrant elle en retrouve de plus doux encore;
elle voit par-tout ce
qui plaît à son coeur, & cette ame si peu sensible à l'amour-propre
apprend à s'aimer
dans ses bienfaits. Non, Milord, je le répete, rien de ce qui touche à
Julie n'est indifférent
pour la vertu. Ses charmes, ses talents, ses goûts, ses combats, ses
fautes, ses regrets, son
séjour, ses amis, sa famille, ses peines, ses plaisirs & toute sa
destinée, font de sa vie un
exemple unique, que peu de femmes voudront imiter , mais qu'elles
aimeront en dépit
d'elles.
Ce
qui me plaît le plus dans les soins qu'on prend ici du bonheur
d'autrui, c'est qu'ils sont
tous dirigés par la sagesse & qu'il n'en résulte jamais d'abus.
N'est pas toujours
bienfaisant qui veut & souvient tel croit rendre de grands
services, qui fait de grands maux
qu'il ne voit pas, pour un petit bien qu'il apperçoit. Une qualité rare
dans les femmes du
meilleur caractere & qui brille éminemment dans celui de Madame de
Wolmar, c'est un
discernement exquis dans la distribution de [199] ses bienfaits, soit
par le choix des moyens
de les rendre utiles, soit par le choix des gens sur qui elle les
répand . Elle s'est fait des
regles dont elle ne se départ point. Elle sait accorder & refuser
ce qu'on lui demande sans
qu'il y ait ni foiblesse dans sa bonté, ni caprice dans son refus.
Quiconque a commis en sa
vie une méchante action n'a rien à espérer d'elle que justice &
pardon s'il l'a offensée;
jamais faveur ni protection, qu'elle puisse placer sur un meilleur
sujet. Je l'ai vue refuser
assez sechement à un homme de cette espece une grace qui dépendoit
d'elle seule. "Je vous
souhaite du bonheur, lui dit-elle, mais je n'y veux pas contribuer, de
peur de faire du mal à
d'autres en vous mettant en état d'en faire. Le monde n'est pas assez
épuisé de gens de
bien qui souffrent , pour qu'on soit réduit à songer à vous ." Il est
vrai que cette dureté
lui coûte extrêmement & qu'il lui est rare de l'exercer. Sa maxime
est de compter pour
bons tous ceux dont la méchanceté ne lui est pas prouvée & il y a
bien peu de méchans
qui n'aient l'adresse de se mettre à l'abri des preuves. Elle n'a point
cette charité
paresseuse des riches qui payent en argent aux malheureux le droit de
rejetter leurs prieres
& pour un bienfait imploré ne savent jamais donner que l'aumône. Sa
bourse n'est pas
inépuisable & depuis qu'elle est mere de famille, elle en sait
mieux régler l'usage. De tous
les secours dont on peut soulager les malheureux , l'aumône est à la
vérité celui qui coûte
le moins de peine; mais il est aussi le plus passager & le moins
solide; & Julie ne cherche
pas à se délivrer d'eux, mais à leur être utile.
Elle
n'accorde pas non plus indistinctement des recommandations [200] &
des services,
sans bien savoir si l'usage qu'on en veut faire est raisonnable &
juste. Sa protection n'est
jamais refusée à quiconque en a un véritable besoin & mérite de
l'obtenir; mais pour
ceux que l'inquiétude ou l'ambition porte à vouloir s'élever &
quitter un état où ils sont
bien, rarement peuvent-ils l'engager à se mêler de leurs affaires. La
condition naturelle à
l'homme est de cultiver la terre & de vivre de ses fruits. Le
paisible habitant des champs
n'a besoin pour sentir son bonheur que de le connoître. Tous les vrais
plaisirs de l'homme
sont à sa portée; il n'a que les peines inséparables de l'humanité, des
peines que celui qui
croit s'en délivrer ne fait qu'échanger contre d'autres plus
cruelles.*[*L'homme sorti de sa
premiere simplicité devient si stupide qu'il ne fait pas même désirer.
Ses souhaits exaucés
le meneroient tous à la fortune, jamais à la felicité.] Cet état est le
seul nécessaire & le
plus utile . Il n'est malheureux que quand les autres le tyrannisent
par leur violence, ou le
séduisent par l'exemple de leurs vices. C'est en lui que consiste la
véritable prospérité
d'un pays, la force & la grandeur qu'un peuple tire de lui-même,
qui ne dépend en rien
des autres nations, qui ne contraint jamais d'attaquer pour se soutenir
& donne les plus
sûrs moyens de se défendre. Quand il est question d'estimer la
puissance publique, le bel
esprit visite les palais du prince, ses ports, ses troupes , ses
arsenaux, ses villes; le vrai
politique parcourt les terres & va dans la chaumiere du laboureur.
Le premier voit ce
qu'on a fait & le second ce qu'on peut faire.
Sur
ce principe on s'attache ici & plus encore à Etange, [201] à
contribuer autant qu'on
peut à rendre aux paysans leur condition douce, sans jamais leur aider
à en sortir . Les
plus aisés & les plus pauvres ont également la fureur d'envoyer
leurs enfans dans les
villes, les uns pour étudier & devenir un jour des Messieurs, les
autres pour entrer en
condition & décharger leurs parens de leur entretien. Les jeunes
gens de leur côté aiment
souvent à courir; les filles aspirent à la parure bourgeoise, les
garçons s'engagent dans un
service étranger; ils croient valoir mieux en rapportant dans leur
village, au lieu de
l'amour de la patrie & de la liberté, l'air à la fois rogue &
rampant des soldats
mercenaires & le ridicule mépris de leur ancien état. On leur
montre à tous l'erreur de ces
préjugés, la corruption des enfans, l'abandon des peres & les
risques continuels de la vie,
de la fortune & des moeurs, où cent périssent pour un qui réussit.
S'ils s'obstinent, on ne
favorise point leur fantaisie insensée, on les laisse courir au vice
& à la misere & l'on
s'applique à dédommager ceux qu'on a persuadés, des sacrifices qu'ils
font à la raison.
On leur apprend à honorer leur condition naturelle en l'honorant
soi-même ; on n'a point
avec les paysans les façons des villes, mais on use avec eux d'une
honnête & grave
familiarité, qui maintenant chacun dans son état, leur apprend pourtant
à faire cas du
leur. Il n'y a point de bon paysan qu'on ne porte à se considérer
lui-même, en lui
montrant la différence qu'on fait de lui à ces petits parvenus, qui
viennent briller un
moment dans leur village & ternir leur parens de leur éclat. M. de
Wolmar & le Baron,
quand il est ici, manquent rarement d'assister [202] aux exercices, aux
prix, aux revues du
village & des environs. Cette jeunesse déjà naturellement ardente
& guerriere, voyant de
vieux officiers se plaire à ses assemblées, s'en estime davantage &
prend plus de confiance
en elle-même. On lui en donne encore plus en lui montrant des soldats
retirés du service étranger en savoir moins qu'elle à tous égards; car,
quoi qu'on fasse, jamais cinq sous de
paye & la peur des coups de canne ne produiront une émulation
pareille à celle que donne à un homme libre & sous les armes la
présence de ses parents, de ses voisins, de ses amis,
de sa maîtresse & la gloire de son pays.
La
grande maxime de Mde. de Wolmar est donc de ne point favoriser les
changemens de
condition, mais de contribuer à rendre heureux chacun dans la sienne
& sur-tout
d'empêcher que la plus heureuse de toutes, qui est celle du villageois
dans un état libre, ne
se dépeuple en faveur des autres.
Je
lui faisois là-dessus l'objection des talens divers que la nature
semble avoir partagés
aux hommes pour leur donner à chacun leur emploi, sans égard à la
condition dans
laquelle ils sont nés. A cela elle me répondit qu'il y avoit deux
choses à considérer avant
le talent: savoir , les moeurs & la félicité. L'homme, dit-elle,
est un être trop noble pour
devoir servir simplement d'instrument à d'autres & l'on ne doit
point l'employer à ce qui
leur convient sans consulter aussi ce qui lui convient à lui-même; car
les hommes ne sont
pas faits pour les places, mais les places sont faites pour eux; &
pour distribuer
convenablement les choses, il ne faut pas tant [203] chercher dans leur
partage l'emploi
auquel chaque homme est le plus propre, que celui qui est le plus
propre à chaque homme
pour le rendre bon & heureux autant qu'il est possible. Il n'est
jamais permis de
détériorer une ame humaine pour l'avantage des autres, ni de faire un
scélérat pour le
service des honnêtes gens.
Or,
de mille sujets qui sortent du village, il n'y en a pas dix qui
n'aillent se perdre à la ville,
ou qui n'en portent les vices plus loin que les gens dont ils les ont
appris. Ceux qui
réussissent & font fortune la font presque tous par les voies
déshonnêtes qui y menent.
Les malheureux qu'elle n'a point favorisés ne reprennent plus leur
ancien état & se font
mendians ou voleurs plutôt que de redevenir paysans. De ces mille s'il
s'en trouve un seul
qui résiste à l'exemple & se conserve honnête homme, pensez-vous
qu'à tout prendre
celui-là passe une vie aussi heureuse qu'il l'eût passée à l'abri des
passions violentes, dans
la tranquille obscurité de sa premiere condition?
Pour
suivre son talent il le faut connoître. Est-ce une chose aisée de
discerner toujours les
talens des hommes & à l'âge où l'on prend un parti, si l'on a tant
de peine à bien
connoître ceux des enfans qu'on a le mieux observés , comment un petit
paysan saura-t-il
de lui-même distinguer les siens? Rien n'est plus équivoque que les
signes d'inclination
qu'on donne des l'enfance; l'esprit imitateur y a souvent plus de part
que le talent; ils
dépendront plutôt d'une rencontre fortuite que d'un penchant décidé
& le penchant
même n'annonce pas toujours la disposition. [204] Le vrai talent, le
vrai génie a une
certaine simplicité qui le rend moins inquiet, moins remuant, moins
prompt à se montrer,
qu'un apparent & faux talent, qu'on prend pour véritable & qui
n'est qu'une vaine ardeur
de briller, sans moyens pour y réussir. Tel entend un tambour &
veut être général, un
autre voit bâtir & se croit architecte. Gustin, mon jardinier, prit
le goût du dessin pour
m'avoir vue dessiner, je l'envoyai apprendre à Lausanne ; il se croyoit
déjà peintre &
n'est qu'un jardinier. L'occasion, le désir de s'avancer, décident de
l'état qu'on choisit. Ce
n'est pas assez de sentir son génie, il faut aussi vouloir s'y livrer.
Un prince ira-t-il se faire
cocher parce qu'il mene bien son carrosse? Un duc se fera-t-il
cuisinier parce qu'il invente
de bons ragoûts? On n'a des talens que pour s'élever, personne n'en a
pour descendre:
pensez-vous que ce soit là l'ordre de la nature? Quand chacun
connaîtroit son talent &
voudroit le suivre, combien le pourraient? Combien surmonteroient
d'injustes obstacles?
Combien vaincroient d'indignes concurrents? Celui qui sent sa foiblesse
appelle à son
secours le manege & la brigue, que l'autre, plus sûr de lui,
dédaigne. Ne m'avez-vous pas
cent fois dit vous-même que tant d'établissemens en faveur des arts ne
font que leur nuire
? En multipliant indiscretement les sujets, on les confond; le vrai
mérite reste étouffé dans
la foule & les honneurs dus au plus habile sont tous pour le plus
intrigant. S'il existoit une
société où les emplois & les rangs fussent exactement mesurés sur
les talens & le mérite
personnel, chacun pourroit aspirer à la place qu'il sauroit le mieux
remplir; [205] mais il
faut se conduire par des regles plus sûres & renoncer au prix des
talents, quand le plus vil
de tous est le seul qui mene à la fortune.
Je
vous dirai plus, continua-t-elle; j'ai peine à croire que tant de
talens divers doivent être
tous développés; car il faudroit pour cela que le nombre de ceux qui
les possedent fût
exactement proportionné au besoin de la société; & si l'on ne
laissoit au travail de la terre
que ceux qui ont éminemment le talent de l'agriculture, ou qu'on
enlevât à ce travail tous
ceux qui sont plus propres à un autre, il ne resteroit pas assez de
laboureurs pour la
cultiver & nous faire vivre. Je penserois que les talens des hommes
sont comme les vertus
des drogues, que la nature nous donne pour guérir nos maux, quoique son
intention soit
que nous n'en ayons pas besoin. Il y a des plantes qui nous
empoisonnent, des animaux qui
nous dévorent, des talens qui nous sont pernicieux. S'il faloit
toujours employer chaque
chose selon ses principales propriétés, peut-être ferait-on moins de
bien que de mal aux
hommes. Les peuples bons & simples n'ont pas besoin de tant de
talents; ils se soutiennent
mieux par leur seule simplicité que les autres par toute leur
industrie. Mais à mesure
qu'ils se corrompent, leurs talens se développent comme pour servir de
supplément aux
vertus qu'ils perdent & pour forcer les méchans eux-mêmes d'être
utiles en dépit d'eux.
Une
autre chose sur laquelle j'avois peine à tomber d'accord avec elle
étoit l'assistance des
mendiants. Comme c'est ici une grande route, il en passe beaucoup &
l'on ne refuse [206]
l'aumône à aucun. Je lui représentai que ce n'étoit pas seulement un
bien jetté à pure
perte & dont on privoit ainsi le vrai pauvre, mais que cet usage
contribuoit à multiplier les
gueux & les vagabonds qui se plaisent à ce lâche métier & se
rendant à charge à la
société, la privent encore du travail qu'ils y pourroient faire.
Je
vois bien, me dit-elle, que vous avez pris dans les grandes villes les
maximes dont de
complaisans raisonneurs aiment à flatter la dureté des riches; vous en
avez même pris les
termes. Croyez-vous dégrader un pauvre de sa qualité d'homme en lui
donnant le nom
méprisant de gueux? Compatissant comme vous l'êtes , comment avez-vous
pu vous
résoudre à l'employer? Renoncez-y mon ami, ce mot ne va point dans
votre bouche; il est
plus déshonorant pour l'homme dur qui s'en sert que pour le malheureux
qui le porte. Je
ne déciderai point si ces détracteurs de l'aumône ont tort ou raison;
ce que je sais, c'est
que mon mari, qui ne cede point en bon sens à vos philosophes & qui
m'a souvent
rapporté tout ce qu'ils disent là-dessus pour étouffer dans le coeur la
pitié naturelle &
l'exercer à l'insensibilité, m'a toujours paru mépriser ces discours
& n'a point
désapprouvé ma conduite. Son raisonnement est simple. On souffre,
dit-il & l'on
entretient à grands frais des multitudes de professions inutiles dont
plusieurs ne servent
qu'à corrompre & gâter les moeurs. A ne regarder l'état de mendiant
que comme un
métier, loin qu'on en ait rien de pareil à craindre, on n'y trouve que
de quoi nourrir en
nous les sentimens d'intérêt & d'humanité qui devroient [207] unir
tous les hommes. Si
l'on veut le considérer par le talent , pourquoi ne récompenserais-je
pas l'éloquence de ce
mendiant qui me remue le coeur & me porte à le secourir , comme je
paye un comédien
qui me fait verser quelques larmes stériles? Si l'un me fait aimer les
bonnes actions
d'autrui, l'autre me porte à en faire moi-même; tout ce qu'on sent à la
tragédie s'oublie à
l'instant qu'on en sort , mais la mémoire des malheureux qu'on a
soulagés donne un
plaisir qui renaît sans cesse. Si le grand nombre des mendians est
onéreux à l'Etat, de
combien d'autres professions qu'on encourage & qu'on tolere n'en
peut-on pas dire autant!
C'est au souverain de faire en sorte qu'il n'y ait point de mendiants;
mais pour les rebuter
de leur profession*[* Nourrir les mendians c'est, disent-ils,former des
pépinieres de
voleurs; & tout
au
contraire , c'est empécher qu'ils ne le deviennent. Je conviens qu'il
ne faut pas
encourager les pauvres à se faire mendians, mais quand une fois ils le
sont , il faut les
nourrir, de peur qu'ils ne se fassent voleurs. Rien n'engage tant a
changer de profession
que de ne pouvoir vivre dans la sienne: or tous ceux qui ont ont une
fois goûté de ce metier
oisis prennent tellement le travail en aversion qu'ils aiment mieux
voler & se faire pendre,
que de reprendre l'usage de leurs bras. Un liard est bientôt demandé
& refusé , mais
vingt liards auroient payé le fouper d'un pauvre que vingt refus
peuvent impatienter. Qui
efl-ce qui voudroit jamais refuser une si legere aumône , s'il songeoit
qu'elle peut fauver
deux hommes , l'un du crime & l'autre de la mort ? J'ai lu quelque
part que les mendians
sont une vermine qui s'attache aux riches. Il est naturel que les
enfans s'attachent aux peres
; mais ces peres opulens & durs les meconnoissent & laissent
aux pauvres le soin de lws
nourir.] faut-il rendre les citoyens inhumains & dénaturés ? Pour
moi, continua Julie,
sans avoir ce que les pauvres sont à l'Etat, je sais qu'ils sont tous
mes freres , [208] & que
je ne puis, sans une inexcusable dureté, leur refuser le foible secours
qu'ils me demandent.
La plupart sont des vagabonds, j'en conviens; mais je connois trop les
peines de la vie pour
ignorer par combien de malheurs un honnête homme peut se trouver réduit
à leur sort; &
comment puis-je être sûre que l'inconnu qui vient implorer au nom de
Dieu mon
assistance & mendier un pauvre morceau de pain, n'est pas peut-être
cet honnête homme
prêt à périr de misere & que mon refus va réduire au désespoir?
L'aumône que je fais
donner à la porte est légere. Un demi-crutz*[*Petite monnie du pays.]
& un morceau de
pain sont ce qu'on ne refuse à personne; on donne une ration double à
ceux qui sont évidemment estropiés. S'ils en trouvent autant sur leur
route dans chaque maison aisée,
cela suffit pour les faire vivre en chemin & c'est tout ce qu'on
doit au mendiant étranger
qui passe. Quand ce ne seroit pas pour eux un secours réel, c'est au
moins un témoignage
qu'on prend part à leur peine, un adoucissement à la dureté du refus,
une sorte de
salutation qu'on leur rend . Un demi-crutz & un morceau de pain ne
coûtent guere plus à
donner & sont une réponse plus honnête qu'un Dieu vous assiste!
comme si les dons de
Dieu n'étoient pas dans la main des hommes & qu'il eût d'autres
greniers sur la terre que
les magasins des riches! Enfin, quoi qu'on puisse penser de ces
infortunés, si l'on ne doit
rien au gueux qui mendie, au moins se doit-on à soi-même de rendre
honneur à
l'humanité souffrante [209] ou à son image & de ne point s'endurcir
le coeur à l'aspect de
ses miseres.
Voilà
comment j'en use avec ceux qui mendient pour ainsi dire sans prétexte
& de bonne
foi: à l'égard de ceux qui se disent ouvriers & se plaignent de
manquer d'ouvrage, il y a
toujours ici pour eux des outils & du travail qui les attendent.
Par cette méthode on les
aide , on met leur bonne volonté à l'épreuve; & les menteurs le
savent si bien, qu'il ne s'en
présente plus chez nous.
C'est
ainsi, milord, que cette ame angélique trouve toujours dans ses vertus
de quoi
combattre les vaines subtilités dont les gens cruels pallient leurs
vices. Tous ces soins &
d'autres semblables sont mis par elle au rang de ses plaisirs &
remplissent une partie du
tems que lui laissent ses devoirs les plus chéris. Quand, après s'être
acquittée de tout ce
qu'elle doit aux autres, elle songe ensuite à elle-même, ce qu'elle
fait pour se rendre la vie
agréable peut encore être compté parmi ses vertus ; tant son motif est
toujours louable &
honnête & tant il y a de tempérance & de raison dans tout ce
qu'elle accorde à ses desirs!
Elle veut plaire à son mari qui aime à la voir contente & gaie;
elle veut inspirer à ses
enfans le goût des innocens plaisirs que la modération, l'ordre &
la simplicité font valoir
& qui détournent le coeur des passions impétueuses. Elle s'amuse
pour les amuser, comme
la colombe amollit dans son estomac le grain dont elle veut nourrir ses
petits.
Julie
a l'âme & le corps également sensibles. La même délicatesse regne
dans ses
sentimens & dans ses organes . Elle [210] étoit fait pour connoître
& goûter tous les
plaisirs & long-tems elle n'aima si cherement la vertu même que
comme la plus douce des
voluptés. Aujourd'hui qu'elle sent en paix cette volupté suprême, elle
ne se refuse aucune
de celles qui peuvent s'associer avec celle-là: mais sa maniere de les
goûter ressemble à
l'austérité de ceux qui s'y refusent & l'art de jouir est pour elle
celui des privations; non
de ces privations pénibles & douloureuses qui blessent la nature
& dont son auteur
dédaigne l'hommage insensé, mais des privations passageres &
modérées qui conservent à la raison son empire & servant
d'assaisonnement au plaisir en préviennent le dégoût &
l'abus. Elle prétend que tout ce qui tient aux sens & n'est pas
nécessaire à la vie change de
nature aussi-tôt qu'il tourne en habitude, qu'il cesse d'être un
plaisir en devenant un
besoin, que c'est à la fois une chaîne qu'on se donne & une
jouissance don on se prive &
que prévenir toujours les desirs n'est pas l'art de les contenter, mais
de les éteindre. Tout
celui qu'elle emploie à donner du prix aux moindres choses est de se
les refuser vingt fois
pour en jouir une. Cette ame simple se conserve ainsi son premier
ressort: son goût ne
s'use point; elle n'a jamais besoin de le ranimer par des excès &
je la vois souvent savourer
avec délices un plaisir d'enfant qui seroit insipide à tout autre.
Un
objet plus noble qu'elle se propose encore en cela est de rester
maîtresse d'elle-même,
d'accoutumer ses passions à l'obéissance & de plier tous ses desirs
à la regle . C'est un
nouveau moyen d'être heureuse; car on ne jouit sans inquiétude que de
ce qu'on peut
perdre sans peine; & si le vrai bonheur [211] appartient au sage,
c'est parce qu'il est de
tous les hommes celui à qui la fortune peut le moins ôter.
Ce
qui me paroît le plus singulier dans sa tempérance, c'est qu'elle la
suit sur les mêmes
raisons qui jettent les voluptueux dans l'exces. La vie est courte, il
est vrai , dit-elle; c'est
une raison d'en user jusqu'au bout & de dispenser avec art sa
durée, afin d'en tirer le
meilleur parti qu'il est possible. Si un jour de satiété nous ôte un an
de jouissance, c'est
une mauvaise philosophie d'aller toujours jusqu'où le désir nous mene,
sans considérer si
nous ne serons pas plustôt au bout de nos facultés que notre carriere
& si notre coeur épuisé ne mourra point avant nous. Je vois que ces
vulgaires Epicuriens pour ne vouloir
jamais perdre une occasion les perdent toutes & toujours ennuyés au
sein des plaisirs n'en
savent jamais trouver aucun. Ils prodiguent le tems qu'ils pensent
économiser & se ruinent
comme les avares pour ne savoir rien perdre à propos. Je me trouve bien
de la maxime
opposée & je crois que j'aimerois encore mieux sur ce point trop de
sévérité que de
relâchement. Il m'arrive quelquefois de rompre une partie de plaisir
par la seule raison
qu'elle m'en fait trop ; en la renouant j'en jouis deux fois.
Cependant, je m'exerce à
conserver sur moi l'empire de ma volonté; & j'aime mieux être taxée
de caprice que de me
laisser dominer par mes fantaisies.
Voilà
sur quel principe on fonde ici les douceurs de la vie & les choses
de pur agrément.
Julie a du penchant à la gourmandise, & dans les soins qu'elle
donne à toutes les parties
du ménage, la cuisine sur-tout n'est pas négligée . La [212] table se
sent de l'abondance
générale; mais cette abondance n'est point ruineuse; il y regne une
sensualité sans
rafinement; tous les mets sont communs , mais excellens dans leurs
especes; l'apprêt en est
simple & pourtant exquis. Tout ce qui n'est que d'appareil, tout ce
qui tient à l'opinion,
tous les plats fins & recherchés, dont la rareté fait tout le prix
& qu'il faut nommer pour
les trouver bons, en sont bannis à jamais; & même, dans la
délicatesse & le choix de ceux
qu'on se permet, on s'abstient journellement de certaines choses qu'on
réserve pour
donner à quelque repas un air de fête qui les rend plus agréables sans
être plus
dispendieux. Que croiriez-vous que sont ces mets si sobrement ménagés?
Du gibier rare?
Du poisson de mer? Des productions étrangeres? Mieux que tout cela;
quelque excellent
légume du pays, quelqu'un des savoureux herbages qui croissent dans nos
jardins, certains
poissons du lac apprêtés d'une certaine maniere , certains laitages de
nos montagnes,
quelque pâtisserie à l'allemande, à quoi l'on joint quelque piece de la
chasse des gens de la
maison: voilà tout l'extraordinaire qu'on y remarque; voilà ce qui
couvre & orne la table,
ce qui excite & contente notre appétit les jours de réjouissance.
Le service est modeste &
champêtre, mais propre & riant; la grace & le plaisir y sont,
la joie & l'appétit
l'assaisonnent. Des surtouts dorés autour desquels on meurt de faim,
des cristaux pompeux
chargés de fleurs pour tout dessert, ne remplissent point la place des
mets; on n'y sait point
l'art de nourrir l'estomac par les yeux, mais on y sait celui d'ajouter
du charme à la bonne
chére, de manger [213] beaucoup sans s'incommoder, de s'égayer à boire
sans altérer sa
raison, de tenir table long-tems sans ennui & d'en sortir toujours
sans dégoût.
Il
y a au premier étage une petite salle à manger différente de celle où
l'on mange
ordinairement, laquelle est au rez-de-chaussée. Cette salle
particuliere est à l'angle de la
maison & éclairée de deux côtés; elle donne par l'un sur le jardin,
au-delà duquel on voit
le lac à travers les arbres; par l'autre on aperçoit ce grand coteau de
vignes qui
commencent d'étaler aux yeux les richesses qu'on y recueillera dans
deux mois. Cette piece
est petite: mais ornée de tout ce qui peut la rendre agréable &
riante . C'est là que Julie
donne ses petits festins à son pere, à son mari, à sa cousine, à moi, à
elle-même &
quelquefois à ses enfans. Quand elle ordonne d'y mettre le couvert on
sait d'avance ce que
cela veut dire & M. de Wolmar l'appelle en riant le salon
d'Apollon; mais ce salon ne
differe pas moins de celui de Lucullus par le choix des convives que
par celui des mets. Les
simples hôtes n'y sont point admis, jamais on n'y mange quand on a des
étrangers; c'est
l'asile inviolable de la confiance, de l'amitié, de la liberté. C'est
la société des coeurs qui
lie en ce lieu celle de la table; elle est une sorte d'initiation à
l'intimité & jamais il ne s'y
rassemble que des gens qui voudroient n'être plus séparés . Milord, la
fête vous attend &
c'est dans cette salle que vous ferez ici votre premier repas.
Je
n'eus pas d'abord le même honneur. Ce ne fut qu'à mon retour de chez
Mde. d'Orbe
que je fus traité dans [214] le salon d'Apollon. Je n'imaginois pas
qu'on pût rien ajouter
d'obligeant à la réception qu'on m'avoit faite ; mais ce souper me
donna d'autres idées.
J'y trouvai je ne sais quel délicieux mélange de familiarité, de
plaisir, d'union, d'aisance,
que je n'avois point encore éprouvé. Je me sentois plus libre sans
qu'on m'eût averti de
l'être; il me sembloit que nous nous entendions mieux qu'auparavant.
L'éloignement des
domestiques m'invitoit à n'avoir plus de réserve au fond de mon coeur;
& c'est là qu'à
l'instance de Julie je repris l'usage, quitté depuis tant d'années, de
boire avec mes hôtes
du vin pur à la fin du repas.
Ce
souper m'enchanta: j'aurois voulu que tous nos repas se fussent passés
de même. Je ne
connaissois point cette charmante salle, dis-je à Mde. de Wolmar;
pourquoi n'y
mangez-vous pas toujours? - Voyez, dit-elle, elle est si jolie! ne
serait-ce pas dommage de la
gâter? Cette réponse me parut trop loin de son caractere pour n'y pas
soupçonner
quelque sens caché. Pourquoi du moins, repris-je, ne rassemblez-vous
pas toujours autour
de vous les mêmes commodités qu'on trouve ici, afin de pouvoir éloigner
vos domestiques
& causer plus en liberté? - C'est, me répondit-elle encore, que
cela seroit trop agréable &
que l'ennui d'être toujours à son aise est enfin le pire de tous . Il
ne m'en falut pas
davantage pour concevoir son systeme; & je jugeai qu'en effet l'art
d'assaisonner les
plaisirs n'est que celui d'en être avare.
Je
trouve qu'elle se met avec plus de soin qu'elle ne faisoit autrefois.
La seule vanité qu'on
lui ait jamais reprochée [215] étoit de négliger son ajustement.
L'orgueilleuse avoit ses
raisons & ne me laissoit point de prétexte pour méconnoître son
empire. Mais elle avoit
beau faire, l'enchantement étoit trop fort pour me sembler naturel; je
m'opiniâtrois à
trouver de l'art dans sa négligence; elle se seroit coiffée d'un sac
que je l'aurois accusée de
coquetterie. Elle n'auroit pas moins de pouvoir aujourd'hui; mais elle
dédaigne de
l'employer; & je dirois qu'elle affecte une parure plus recherchée
pour ne sembler plus
qu'une jolie femme, si je n'avois découvert la cause de ce nouveau
soin. J'y fus trompé les
premiers jours; & sans songer qu'elle n'étoit pas mise autrement
qu'à mon arrivée où je
n'étois point attendu, j'osai m'attribuer l'honneur de cette recherche.
Je me désabusai
durant l'absence de M. de Wolmar. Des le lendemain ce n'étoit plus
cette élégance de la
veille dont l'oeil ne pouvoit se lasser, ni cette simplicité touchante
& voluptueuse qui
m'enivroit autrefois; c'étoit une certaine modestie qui parle au coeur
par les yeux, qui
n'inspire que du respect & que la beauté rend plus imposante. La
dignité d'épouse & de
mere régnoit sur tous ses charmes; ce regard timide & tendre étoit
devenu plus grave; &
l'on eût dit qu'un air plus grand & plus noble avoit voilé la
douceur de ses traits. Ce
n'étoit pas qu'il y eût la moindre altération dans son maintien ni dans
ses manieres; son égalité, sa candeur, ne connurent jamais les
simagrées; elle usoit seulement du talent
naturel aux femmes de changer quelquefois nos sentimens & nos idées
par un ajustement
différent, par une coiffure d'une autre forme, par une robe d'une autre
couleur &
d'exercer [216] sur les coeurs l'empire du goût en faisant de rien
quelque chose. Le jour
qu'elle attendoit son mari de retour, elle retrouva l'art d'animer ses
grâces naturelles sans
les couvrir; elle étoit éblouissante en sortant de sa toilette; je
trouvai qu'elle ne savoit pas
moins effacer la plus brillante parure qu'orner la plus simple; &
je me dis avec dépit, en
pénétrant l'objet de ses soins: En fit-elle jamais autant pour l'amour?
Ce
goût de parure s'étend de la maîtresse de la maison à tout ce qui la
compose. Le
maître, les enfans, les domestiques, les chevaux, les bâtiments, les
jardins , les meubles,
tout est tenu avec un soin qui marque qu'on n'est pas au-dessous de la
magnificence, mais
qu'on la dédaigne. Ou plutôt la magnificence y est en effet, s'il est
vrai qu'elle consiste
moins dans la richesse de certaines choses que dans un bel ordre du
tout qui marque le
concert des parties & l'unité d'intention de l'ordonnateur.*[* Cela
me paroit incontestable.
Il y a de la magnificence dans la symétrie d'un grand Palais ; il n'y
en a point dans une
foule de maisons confusément entassées. Il y a de la magnificence dans
l'uniforme d'un
Régiment en bataille ; il n'y en a point dans le peuple qui le regarde,
quoiqu'il ne s'y
trouve peut-être point un seul homme dont l'habit en particulier ne
vaille que celui d'un
soldat. En un mot, la véritable magnificence n'est l'ordre rendu
sensible dans le grand; ce
qui fait que de tous les spectacles imaginables, le plus magnifique est
celui de la nature.]
Pour moi, je trouve au moins que c'est une idée plus grande & plus
noble de voir dans une
maison simple & modeste un petit nombre de gens heureux d'un
bonheur commun, que de
voir [217] régner dans un palais la discorde & le trouble &
chacun de ceux qui l'habitent
chercher sa fortune & son bonheur dans la ruine d'un autre &
dans le désordre général.
La maison bien réglée est une & forme un tout agréable à voir: dans
le palais on ne
trouve qu'un assemblage confus de divers objets dont la liaison n'est
qu'apparente. Au
premier coup d'oeil on croit voir une fin commune; en y regardant mieux
on est bientôt
détrompé.
A
ne consulter que l'impression la plus naturelle, il sembleroit que,
pour dédaigner l'éclat
& le luxe, on a moins besoin de modération que de goût. La symétrie
& la régularité
plaît à tous les yeux. L'image du bien-être & de la félicité touche
le coeur humain qui en
est avide; mais un vain appareil qui ne se rapporte ni à l'ordre ni au
bonheur & n'a pour
objet que de frapper les yeux, quelle idée favorable à celui qui
l'étale peut-il exciter dans
l'esprit du spectateur? L'idée du goût? Le goût ne paraît-il pas cent
fois mieux dans les
choses simples que dans celles qui sont offusquées de richesse? L'idée
de la commodité? Y
a-t-il rien de plus incommode que le faste?*[*Le bruit des gens d'une
maison trouble
incessamment le repos du maitre; il ne peut rien cacher a tant d'Argus.
La foule de ses
creanciers lui fait payer cher celle de ses admirateurs. Ses
appartemens sont si superbes
qu'il est forcé de coucher dans un bouge pour être a son aise & son
singe est quelquefois
mieux logé que lui. S'il veut diner, il dépend de son cuisinier &
jamais de sa faim; s'il veut
sortir, il est a la erci de ses chevaux; mille embarras l' arretent
dans les rues ; il brule
d'arrive & ne fait plus qu'il a des jambes. Chloé l'attend, les
boues le retiennent, le poids
de l'or de son habit l'accable & il ne peut faire vingt pas à pied:
mais s'il perd un
rendez-vous avec sa maitresse, il en est bien dédommagé par les
passans; chacun
remarque sa livrée, l'admire & dit tout haut que c'est Monsieur un
tel.] L'idée de la
grandeur? C'est précisément le contraire. Quand je vois qu'on a voulu
faire un grand
palais, je me demande aussi-tôt pourquoi ce palais n'est pas plus
grand. Pourquoi celui
[218] qui a cinquante domestiques n'en a-t-il pas cent? Cette belle
vaisselle d'argent,
pourquoi n'est-elle pas d'or? Cet homme qui dore son carrosse, pourquoi
ne dore-t-il pas
ses lambris? Si ses lambris sont dorés, pourquoi son toit ne l'est-il
pas? Celui qui voulut
bâtir une haute tour faisoit bien de la vouloir porter jusqu'au ciel;
autrement il eût eu
beau l'élever, le point où il se fût arrêté n'eût servi qu'à donner de
plus loin la preuve de
son impuissance. O homme petit & vain! montre-moi ton pouvoir, je
te montrerai ta
misere.
Au
contraire, un ordre de choses où rien n'est donné à l'opinion, où tout
a son utilité
réelle & qui se borne aux vrais besoins de la nature, n'offre pas
seulement un spectacle
approuvé par la raison, mais qui contente les yeux & le coeur, en
ce que l'homme ne s'y
voit que sous des rapports agréables, comme se suffisant à lui-même ,
que l'image de sa
foiblesse n'y paroit point & que ce riant tableau n'excite jamais
de réflexions attristantes.
Je défie aucun homme sensé de contempler une heure durant le palais
d'un prince & le
faste qu'on y voit briller, sans tomber dans la mélancolie &
déplorer le sort de l'humanité
. Mais l'aspect de cette maison & de la vie uniforme & simple
de ses habitans répand dans
l'âme des spectateurs un charme secret [219] qui ne fait qu'augmenter
sans cesse . Un petit
nombre de gens doux & paisibles, unis par des besoins mutuels &
par une réciproque
bienveillance, y concourt par divers soins à une fin commune: chacun
trouvant dans son état tout ce qu'il faut pour en être content & ne
point désirer d'en sortir, on s'y attache
comme y devant rester toute la vie & la seule ambition qu'on garde
est celle d'en bien
remplir les devoirs. Il y a tant de modération dans ceux qui commandent
& tant de zele
dans ceux qui obéissent que des égaux eussent pu distribuer entre eux
les mêmes emplois
sans qu'aucun se fût plaint de son partage. Ainsi nul n'envie celui
d'un autre; nul ne croit
pouvoir augmenter sa fortune que par l'augmentation du bien commun; les
maîtres
mêmes ne jugent de leur bonheur que par celui des gens qui les
environnent. On ne sauroit
qu'ajouter ni que retrancher ici, parce qu'on n'y trouve que les choses
utiles & qu'elles y
sont toutes; en sorte qu'on n'y souhaite rien de ce qu'on n'y voit pas
& qu'il n'y a rien de ce
qu'on y voit dont on puisse dire: pourquoi n'y en a-t-il pas davantage?
Ajoutez-y du galon,
des tableaux, un lustre, de la dorure, à l'instant vous appauvrirez
tout. En voyant tant
d'abondance dans le nécessaire & nulle trace de superflu, on est
porté à croire que, s'il
n'y est pas, c'est qu'on n'a pas voulu qu'il y fût & que, si on le
voulait, il y régneroit avec la
même profusion. En voyant continuellement les biens refluer au dehors
par l'assistance du
pauvre, on est porté à dire: Cette maison ne peut contenir toutes ses
richesses. Voilà, ce
me semble, la véritable magnificence.
[220]
Cet air d'opulence m'effraya moi-même quand je fus instruit de ce qui
servoit à
l'entretenir. Vous vous ruinez, dis-je à M. & Mde. de Wolmar; il
n'est pas possible qu'un si
modique revenu suffise à tant de dépenses. Ils se mirent à rire &
me firent voir que, sans
rien retrancher dans leur maison, il ne tiendroit qu'à eux d'épargner
beaucoup &
d'augmenter leur revenu plutôt que de se ruiner. Notre grand secret
pour être riches, me
dirent-ils, est d'avoir peu d'argent & d'éviter, autant qu'il se
peut, dans l'usage de nos
biens, les échanges intermédiaires entre le produit & l'emploi.
Aucun de ces échanges ne
se fait sans perte & ces pertes multipliées réduisent presque à
rien d'assez grands moyens,
comme à force d'être brocantée une belle boîte d'or devient un mince
colifichet. Le
transport de nos revenus s'évite en les employant sur le lieu,
l'échange s'en évite encore en
les consommant en nature; & dans l'indispensable conversion de ce
que nous avons de trop
en ce qui nous manque, au lieu des ventes & des achats pécuniaires
qui doublent le
préjudice , nous cherchons des échanges réels où la commodité de chaque
contractant
tienne lieu de profit à tous deux.
Je
conçois, leur dis-je, les avantages de cette méthode ; mais elle ne me
paroit pas sans
inconvénient. Outre les soins importuns auxquels elle assujettit, le
profit doit être plus
apparent que réel; & ce que vous perdez dans le détail de la régie
de vos biens l'emporte
probablement sur le gain que feroient avec vous vos fermiers; car le
travail se fera toujours
avec plus d'économie & la récolte avec plus [221] de soin par un
paysan que par vous.
C'est une erreur, me répondit Wolmar; le paysan se soucie moins
d'augmenter le produit
que d'épargner sur les frais, parce que les avances lui sont plus
pénibles que les profits ne
lui sont utiles; comme son objet n'est pas tant de mettre un fonds en
valeur que d'y faire
peu de dépense, s'il s'assure un gain actuel c'est bien moins en
améliorant la terre qu'en
l'épuisant & le mieux qui puisse arriver est qu'au lieu de
l'épuiser il la néglige. Ainsi pour
un peu d'argent comptant recueilli sans embarras, un propriétaire oisif
prépare à lui ou à ses enfans de grandes pertes, de grands travaux
& quelquefois la ruine de son
patrimoine.
D'ailleurs,
poursuivit M. de Wolmar, je ne disconviens pas que je ne fasse la
culture de mes
terres à plus grands frais que ne feroit un fermier; mais aussi le
profit du fermier c'est moi
qui le fais & cette culture étant beaucoup meilleure le produit est
beaucoup plus grand; de
sorte qu'en dépensant davantage, je ne laisse pas de gagner encore. Il
y a plus; cet excès de
dépense n'est qu'apparent & produit réellement une très-grande
économie: car, si
d'autres cultivoient nos terres, nous serions oisifs; il faudroit
demeurer à la ville, la vie y
seroit plus chere; il nous faudroit des amusemens qui nous coûteroient
beaucoup plus que
ceux que nous trouvons ici & nous seroient moins sensibles. Ces
soins que vous appelez
importuns font à la fois nos devoirs & nos plaisirs; grace à la
prévoyance avec laquelle on
les ordonne, ils ne sont jamais pénibles; ils nous tiennent lieu d'une
foule de fantaisies
ruineuses dont la vie champêtre prévient ou détruit [222] le goût &
tout ce qui contribue à notre bien-être devient pour nous un amusement.
Jettez
les yeux tout autour de vous, ajoutoit ce judicieux pere de famille,
vous n'y verrez
que des choses utiles, qui ne nous coûtent presque rien & nous
épargnent mille vaines
dépenses. Les seules denrées du cru couvrent notre table, les seules
étoffes du pays
composent presque nos meubles & nos habits: rien n'est méprisé
parce qu'il est commun,
rien n'est estimé parce qu'il est rare. Comme tout ce qui vient de loin
est sujet à être
déguisé ou falsifié, nous nous bornons, par délicatesse autant que par
modération, au
choix de ce qu'il y a de meilleur aupres de nous & dont la qualité
n'est pas suspecte. Nos
mets sont simples, mais choisis. Il ne manque à notre table pour être
somptueuse que
d'être servie loin d'ici; car tout y est bon, tout y seroit rare &
tel gourmand trouveroit les
truites du lac bien meilleures s'il les mangeoit à Paris.
La
même regle a lieu dans le choix de la parure, qui, comme vous voyez,
n'est pas
négligée; mais l'élégance y préside seule, la richesse ne s'y montre
jamais, encore moins
la mode. Il y a une grande différence entre le prix que l'opinion donne
aux choses & celui
qu'elles ont réellement. C'est à ce dernier seul que Julie s'attache;
& quand il est question
d'une étoffe, elle ne cherche pas tant si elle est ancienne ou nouvelle
que si elle est bonne &
si elle lui sied. Souvent même la nouveauté seule est pour elle un
motif d'exclusion, quand
cette nouveauté donne aux choses un prix qu'elles n'ont pas, ou
qu'elles ne sauroient
garder.
[223]
Considérez encore qu'ici l'effet de chaque chose vient moins
d'elle-même que de son
usage & de son accord avec le reste; de sorte qu'avec des parties
de peu de valeur Julie a
fait un tout d'un grand prix. Le goût aime à créer, à donner seul la
valeur aux choses.
Autant la loi de la mode est inconstante & ruineuse, autant la
sienne est économe &
durable. Ce que le bon goût approuve une fois est toujours bien; s'il
est rarement à la
mode, en revanche il n'est jamais ridicule & dans sa modeste
simplicité il tire de la
convenance des choses des regles inaltérables & sûres, qui restent
quand les modes ne sont
plus.
Ajoutez
enfin que l'abondance du seul nécessaire ne peut dégénérer en abus,
parce que le
nécessaire a sa mesure naturelle & que les vrais besoins n'ont
jamais d'exces. On peut
mettre la dépense de vingt habits en un seul & manger en un repas
le revenu d'une année;
mais on ne sauroit porter deux habits en même temps, ni dîner deux fois
en un jour. Ainsi
l'opinion est illimitée, au lieu que la nature nous arrête de tous
côtés; & celui qui , dans
un état médiocre, se borne au bien-être ne risque point de se ruiner.
Voilà,
mon cher, continuoit le sage Wolmar, comment avec de l'économie &
des soins on
peut se mettre au-dessus de sa fortune. Il ne tiendroit qu'à nous
d'augmenter la nôtre sans
changer notre maniere de vivre ; car il ne se fait ici presque aucune
avance qui n'ait un
produit pour objet & tout ce que nous dépensons nous rend de quoi
dépenser beaucoup
plus.
He
bien! milord, rien de tout cela ne paroit au premier [224] coup d'oeil.
par-tout un air de
profusion couvre l'ordre qui le donne. Il faut du tems pour apercevoir
des loix somptuaires
qui menent à l'aisance & au plaisir & l'on a d'abord peine à
comprendre comment on
jouit de ce qu'on épargne. En y réfléchissant le contentement augmente,
parce qu'on voit
que la source en est intarissable & que l'art de goûter le bonheur
de la vie sert encore à le
prolonger. Comment se lasserait-on d'un état si conforme à la nature?
Comment épuiserait-on son héritage en l'améliorant tous les jours?
Comment ruinerait-on sa
fortune en ne consommant que ses revenus? Quand chaque année on est sûr
de la
suivante, qui peut troubler la paix de celle qui court? Ici le fruit du
labeur passé soutient
l'abondance présente & le fruit du labeur présent annonce
l'abondance à venir ; on jouit à la fois de ce qu'on dépense & de
ce qu'on recueille & les divers tems se rassemblent pour
affermir la sécurité du présent.
Je
suis entré dans tous les détails du ménage & j'ai par-tout vu
régner le même esprit.
Toute la broderie & la dentelle sortent du gynécée; toute la toile
est filée dans la
basse-cour ou par de pauvres femmes que l'on nourrit. La laine s'envoie
à des
manufactures dont on tire en échange des draps pour habiller les gens;
le vin , l'huile & le
pain se font dans la maison; on a des bois en coupe réglée autant qu'on
en peut
consommer; le boucher se paye en bétail; l'épicier reçoit du blé pour
ses fournitures; le
salaire des ouvriers & des domestiques se prend sur le produit des
terres qu'ils font valoir;
le loyer des maisons de la ville suffit pour l'ameublement de celles
qu'on habite; les rentes
sur les fonds publics [225] fournissent à l'entretien des maîtres &
au peu de vaisselle qu'on
se permet; la vente des vins & des blés qui restent donne un fonds
qu'on laisse en réserve
pour les dépenses extraordinaires: fonds que la prudence de Julie ne
laisse jamais tarir &
que sa charité laisse encore moins augmenter. Elle n'accorde aux choses
de pur agrément
que le profit du travail qui se fait dans sa maison, celui des terres
qu'ils ont défrichées,
celui des arbres qu'ils ont fait planter, etc. Ainsi, le produit &
l'emploi se trouvant toujours
compensés par la nature des choses, la balance ne peut être rompue
& il est impossible de
se déranger.
Bien
plus, les privations qu'elle s'impose par cette volupté tempérante dont
j'ai parlé sont à la fois de nouveaux moyens de plaisir & de
nouvelles ressources d'économie. Par
exemple, elle aime beaucoup le café ; chez sa mere elle en prenoit tous
les jours; elle en a
quitté l'habitude pour en augmenter le goût; elle s'est bornée à n'en
prendre que quand
elle a des hôtes & dans le salon d'Apollon, afin d'ajouter cet air
de fête à tous les autres.
C'est une petite sensualité qui la flatte plus , qui lui coûte moins
& par laquelle elle aiguise
& regle à la fois sa gourmandise. Au contraire, elle met à deviner
& à satisfaire les goûts
de son pere & de son mari une attention sans relâche, une
prodigalité naturelle & pleine
de grâces, qui leur fait mieux goûter ce qu'elle leur offre par le
plaisir qu'elle trouve à le
leur offrir. Ils aiment tous deux à prolonger un peu la fin du repas, à
la Suisse: elle ne
manque jamais, après le souper , de faire servir une bouteille de vin
plus délicat, plus
vieux que celui de l'ordinaire. [226] Je fus d'abord la dupe des noms
pompeux qu'on
donnoit à ces vins, qu'en effet je trouve excellents; & les buvant
comme étant des lieux
dont ils portoient les noms, je fis la guerre à Julie d'une infraction
si manifeste à ses
maximes ; mais elle me rappela en riant un passage de Plutarque, où
Flaminius compare
les troupes asiatiques d'Antiochus , sous mille noms barbares, aux
ragoûts divers sous
lesquels un ami lui avoit déguisé la même viande. Il en est de même,
dit-elle, de ces vins étrangers que vous me reprochez. Le Rancio, le
Cherez, le Malaga, le Chassaigne, le
Syracuse, dont vous buvez avec tant de plaisir, ne sont en effet que
des vins de Lavaux
diversement préparés & vous pouvez voir d'ici le vignoble qui
produit toutes ces boissons
lointaines. Si elles sont inférieures en qualité aux vins fameux dont
elles portent les noms,
elles n'en ont pas les inconvénients; & comme on est sûr de ce qui
les compose, on peut au
moins les boire sans risque. J'ai lieu de croire, continua-t-elle, que
mon pere & mon mari
les aiment autant que les vins les plus rares. Les siens, me dit alors
M. de Wolmar, ont pour
nous un goût dont manquent tous les autres: c'est le plaisir qu'elle a
pris à les préparer. -
Ah! reprit-elle, ils seront toujours exquis.
Vous
jugez bien qu'au milieu de tant de soins divers le désoeuvrement &
l'oisiveté qui
rendent nécessaires la compagnie, les visites & les sociétés
extérieures, ne trouvent guere
ici de place. On fréquente les voisins assez pour entretenir un
commerce agréable, trop
peu pour s'y assujettir. Les hôtes sont toujours bien venus & ne
sont jamais désirés. [227]
On ne voit précisément qu'autant de monde qu'il faut pour se conserver
le goût de la
retraite; les occupations champêtres tiennent lieu d'amusements; &
pour qui trouve au
sein de sa famille une douce société, toutes les autres sont bien
insipides . La maniere dont
on passe ici le tems est trop simple & trop uniforme pour tenter
beaucoup de gens;*[*Je
crois qu'un de nos beaux esprits voyageant dans ce pays là, reçu &
caressé dans cette
maison à son passage, feroit ensuite à ses amis une relation bien
plaisante de la vie de
manans qu'on y mene. Au reste, je vois par les lettres de Miladi
Catesby que ce goût n'est
pas particulier à la France & que c'est apparemment aussi l'usage
en Angleterre de
tourner ses hôtes en ridicules, pour prix de leur hospitalité.] mais,
c'est par la disposition
du coeur de ceux qui l'ont adoptée qu'elle leur est intéressante . Avec
une ame saine
peut-on s'ennuyer à remplir les plus chers & les plus charmans
devoirs de l'humanité & à
se rendre mutuellement la vie heureuse? Tous les soirs , Julie,
contente de sa journée, n'en
désire point une différente pour le lendemain & tous les matins
elle demande au Ciel un
jour semblable à celui de la veille; elle fait toujours les mêmes
choses parce qu'elles sont
bien & qu'elle ne connaît rien de mieux à faire. Sans doute elle
jouit ainsi de toute la
félicité permise à l'homme. Se plaire dans la durée de son état,
n'est-ce pas un signe
assuré qu'on y vit heureux?
Si
l'on voit rarement ici de ces tas de désoeuvrés qu'on appelle bonne
compagnie, tout ce
qui s'y rassemble intéresse le coeur par quelque endroit avantageux
& rachete quelques
ridicules par mille vertus. De paisibles campagnards, sans monde &
sans politesse, mais
bons, simples, honnêtes & [228] contens de leur sort; d'anciens
officiers retirés du service;
des commerçans ennuyés de s'enrichir; de sages meres de famille qui
amenent leurs filles à l'école de la modestie & des bonnes moeurs:
voilà le cortege que Julie aime à
rassembler autour d'elle. Son mari n'est pas fâché d'y joindre
quelquefois de ces
aventuriers corrigés par l'âge & l'expérience, qui, devenus sages à
leurs dépens,
reviennent sans chagrin cultiver le champ de leur pere qu'ils
voudroient n'avoir point
quitté. Si quelqu'un récite à table les événemens de sa vie, ce ne sont
point les aventures
merveilleuses du riche Sindbad racontant au sein de la mollesse
orientale comment il a
gagné ses trésors ; ce sont les relations plus simples de gens sensés
que les caprices du sort
& les injustices des hommes ont rebutés des faux biens vainement
poursuivis, pour leur
rendre le goût des véritables.
Croiriez-vous
que l'entretien même des paysans a des charmes pour ces ame s élevées
avec qui le sage aimeroit à s'instruire? Le judicieux Wolmar trouve
dans la naiveté
villageoise des caracteres plus marqués, plus d'hommes pensant par
eux-mêmes, que sous
le masque uniforme des habitans des villes, où chacun se montre comme
sont les autres
plutôt que comme il est lui-même. La tendre Julie trouve en eux des
coeurs sensibles aux
moindres caresses & qui s'estiment heureux de l'intérêt qu'elle
prend à leur bonheur.
Leur coeur ni leur esprit ne sont point façonnés par l'art; ils n'ont
point appris à se
former sur nos modeles & l'on n'a pas peur de trouver en eux
l'homme de l'homme au lieu
de celui de la nature.
[229]
Souvent dans ses tournées M. de Wolmar rencontre quelque bon vieillard
dont le
sens & la raison le frappent & qu'il se plaît à faire causer.
Il l'amene à sa femme; elle lui
fait un accueil charmant, qui marque non la politesse & les airs de
son état, mais la
bienveillance & l'humanité de son caractere. On retient le bonhomme
à dîner: Julie le
place à côté d'elle, le sert, le caresse, lui parle avec intérêt,
s'informe de sa famille, de ses
affaires, ne sourit point de son embarras, ne donne point une attention
gênante à ses
manieres rustiques, mais le met à l'aise par la facilité des siennes
& ne sort point avec lui
de ce tendre & touchant respect dû à la vieillesse infirme
qu'honore une longue vie passée
sans reproche. Le vieillard enchanté se livre à l'épanchement de son
coeur; il semble
reprendre un moment la vivacité de sa jeunesse. Le vin bu à la santé
d'une jeune dame en
réchauffe mieux son sang à demi glacé. Il se ranime à parler de son
ancien temps, de ses
amours, de ses campagnes, des combats où il s'est trouvé, du courage de
ses compatriotes,
de son retour au pays, de sa femme, de ses enfans, des travaux
champêtres, des abus qu'il a
remarqués, des remedes qu'il imagine. Souvent des longs discours de son
âge sortent
d'excellens préceptes moraux, ou des leçons d'agriculture; & quand
il n'y auroit dans les
choses qu'il dit que le plaisir qu'il prend à les dire, Julie en
prendroit à les écouter.
Elle
passe après le dîner dans sa chambre & en rapporte un petit présent
de quelque
nippe convenable à la femme ou aux filles du vieux bonhomme. Elle le
lui fait offrir par les
[230] enfans & réciproquement il rend aux enfans quelque don simple
& de leur goût dont
elle l'a secretement chargé pour eux. Ainsi se forme de bonne heure
l'étroite & douce
bienveillance qui fait la liaison des états divers. Les enfans
s'accoutument à honorer la
vieillesse, à estimer la simplicité & à distinguer le mérite dans
tous les rangs. Les paysans,
voyant leurs vieux peres fêtés dans une maison respectable & admis
à la table des maîtres
ne se tiennent point offensés d'en être exclus ; ils ne s'en prennent
point à leur rang, mais à leur âge ; ils ne disent point: Nous sommes
trop pauvres, mais: Nous sommes trop jeunes
pour être ainsi traités ; l'honneur qu'on rend à leurs vieillards &
l'espoir de le partager
un jour les consolent d'en être privés & les excitent à s'en rendre
dignes.
Cependant
le vieux bonhomme, encore attendri des caresses qu'il a reçues, revient
dans sa
chaumiere, empressé de montrer à sa femme & à ses enfans les dons
qu'il leur apporte.
Ces bagatelles répandent la joie dans toute une famille qui voit qu'on
a daigné s'occuper
d'elle. Il leur raconte avec emphase la réception qu'on lui a faite,
les mets dont on l'a servi,
les vins dont il a goûté, les discours obligeans qu'on lui a tenus,
combien on s'est informé
d'eux, l'affabilité des maîtres , l'attention des serviteurs &
généralement ce qui peut
donner du prix aux marques d'estime & de bonté qu'il a reçues; en
le racontant il en jouit
une seconde fois & toute la maison croit jouir aussi des honneurs
rendus à son chef. Tous
bénissent de concert cette famille illustre & généreuse qui donne
exemple aux grands &
refuge aux petits, qui ne [231] dédaigne point le pauvre & rend
honneur aux cheveux
blancs. Voilà l'encens qui plait aux ames bienfaisantes. S'il est des
bénédictions humaines
que le Ciel daigné exaucer, ce ne sont point celles qu'arrachent la
flatterie & la bassesse en
présence des gens qu'on loue; mais celles que dicte en secret un coeur
simple &
reconnoissant au coin d'un foyer rustique.
C'est
ainsi qu'un sentiment agréable & doux peut couvrir de son charme
une vie insipide à
des coeurs indifférens : c'est ainsi que les soins, les travaux, la
retraite peuvent devenir des
amusemens par l'art de les diriger. Une ame saine peut donner du goût à
des occupations
communes, comme la santé du corps fait trouver bons les alimens les
plus simples. Tous ces
gens ennuyés qu'on amuse avec tant de peine doivent leur dégoût à leurs
vices & ne
perdent le sentiment du plaisir qu'avec celui du devoir. Pour Julie, il
lui est arrivé
précisément le contraire & des soins qu'une certaine langueur d'âme
lui eût laissé
négliger autrefois, lui deviennent intéressans par le motif qui les
inspire. Il faudroit être
insensible pour être toujours sans vivacité. La sienne s'est développée
par les mêmes
causes qui la réprimoient autrefois. Son coeur cherchoit la retraite
& la solitude pour se
livrer en paix aux affections dont il étoit pénétré ; maintenant elle a
pris une activité
nouvelle en formant de nouveaux liens. Elle n'est point de ces
indolentes meres de famille,
contentes d'étudier quand il faut agir, qui perdent à s'instruire des
devoirs d'autrui le
tems qu'elles devroient mettre à remplir les leurs. Elle pratique
aujourd'hui ce qu'elle
apprenoit autrefois. Elle n'étudie plus, elle ne lit plus; elle agit.
Comme [232] elle se leve
une heure plus tard que son mari, elle se couche aussi plus tard d'une
heure. Cette heure
est le seul tems qu'elle donne encore à l'étude & la journée ne lui
paroit jamais assez
longue pour tous les soins dont elle aime à la remplir.
Voilà
milord, ce que j'avois à vous dire sur l'économie de cette maison &
sur la vie privée
des maîtres qui la gouvernent. Contens de leur sort, ils en jouissent
paisiblement; contens
de leur fortune, ils ne travaillent pas à l'augmenter pour leurs
enfans, mais à leur laisser,
avec l'héritage qu'ils ont reçu, des terres en bon état, des
domestiques affectionnés, le
goût du travail, de l'ordre, de la modération & tout ce qui peut
rendre douce & charmante à des gens sensés la jouissance d'un bien
médiocre, aussi sagement conservé qu'il fut
honnêtement acquis.
[233]
LETTRE III.*
[*Deux
lettres écrites en différens tems rouloient sur le sujet de celle-ci,
ce qui occasionnoit
bien des répétitions inutiles. Pour les retrancher, j'ai réuni ces deux
lettres en une seule.
Au reste, sans prétendre justifier l'excessive longueur de plusieurs
des lettres dont ce
recueil est composé, je remarquerai que les lettres des solitaires sont
longues & rares, celles
des gens du monde fréquentes & courtes. Il ne faut qu'observer
cette différence pour en
sentir a l'instant la raison.]
DE
SAINT PREUX A MILORD EDOUARD.
Nous
avons eu des hôtes ces jours derniers. Ils sont repartis hier &
nous recommençons
entre nous trois une société d'autant plus charmante qu'il n'est rien
resté dans le fond des
coeurs qu'on veuille se cacher l'un à l'autre. Quel plaisir je goûte à
reprendre un nouvel être qui me rend digne de votre confiance! Je ne
reçois pas une marque d'estime de Julie
& de son mari que je ne me dise avec une certaine fierté d'âme:
Enfin j'oserai me montrer à lui. C'est par vos soins, c'est sous vos
yeux, que j'espere honorer mon état présent de
mes fautes passées. Si l'amour éteint jette l'âme dans l'épuisement,
l'amour subjugué lui
donne, avec la conscience de sa victoire, une élévation nouvelle &
un attrait plus vif pour
tout ce qui est grand & beau. Voudrait-on perdre le fruit d'un
sacrifice qui nous a coûté si
cher? Non, milord; je sens qu'à votre exemple mon coeur va mettre à
profit tous les ardens
sentimens qu'il a vaincus. Je sens qu'il [234] faut avoir été ce que je
fus pour devenir ce
que je veux être.
Apres
six jours perdus aux entretiens frivoles des gens indifférents, nous
avons passé
aujourd'hui une matinée à l'anglaise, réunis & dans le silence,
goûtant à la fois le plaisir
d'être ensemble & la douceur du recueillement . Que les délices de
cet état sont connues
de peu de gens ! Je n'ai vu personne en France en avoir la moindre idée
. La conversation
des amis ne tarit jamais, disent-ils. Il est vrai, la langue fournit un
babil facile aux
attachemens médiocres; mais l'amitié, milord, l'amitié! Sentiment vif
& céleste, quels
discours sont dignes de toi? Quelle langue ose être ton interprete?
Jamais ce qu'on dit à
son ami peut-il valoir ce qu'on sent à ses côtés? Mon Dieu! qu'une main
serrée, qu'un
regard animé, qu'une étreinte contre la poitrine, que le soupir qui la
suit, disent de choses
& que le premier mot qu'on prononce est froid après tout cela! O
veillées de Besançon!
momens consacrés au silence & recueillis par l'amitié! O Bomston,
ame grande, ami
sublime ! non, je n'ai point avili ce que tu fis pour moi & ma
bouche ne t'en a jamais rien
dit.
Il
est sûr que cet état de contemplation fait un des grands charmes des
hommes sensibles.
Mais j'ai toujours trouvé que les importuns empêchoient de le goûter
& que les amis ont
besoin d'être sans témoin pour pouvoir ne se rien dire qu'à leur aise.
On veut être
recueillis, pour ainsi dire, l'un dans l'autre: les moindres
distractions sont désolantes, la
moindre contrainte est insupportable. Si quelquefois [235] le coeur
porte un mot à la
bouche, il est si doux de pouvoir le prononcer sans gêne! Il semble
qu'on n'ose penser
librement ce qu'on n'ose dire de même; il semble que la présence d'un
seul étranger
retienne le sentiment & comprime des ame s qui s'entendroient si
bien sans lui.
Deux
heures se sont ainsi écoulées entre nous dans cette immobilité
d'extase, plus douce
mille fois que le froid repos des Dieux d'Epicure . Après le déjeuner,
les enfans sont entrés
comme à l'ordinaire dans la chambre de leur mere; mais au lieu d'aller
ensuite s'enfermer
avec eux dans le gynécée selon sa coutume, pour nous dédommager en
quelque sorte du
tems perdu sans nous voir, elle les a fait rester avec elle & nous
ne nous sommes point
quittés jusqu'au dîner. Henriette, qui commence à savoir tenir
l'aiguille, travailloit assise
devant la Fanchon, qui faisoit de la dentelle & dont l'oreiller
posoit sur le dossier de sa
petite chaise. Les deux garçons feuilletoient sur une table un recueil
d'images dont l'aîné
expliquoit les sujets au cadet. Quand il se trompait, Henriette
attentive & qui sait le recueil
par coeur, avoit soin de le corriger. Souvent , feignant d'ignorer à
quelle estampe ils étaient, elle en tiroit un prétexte de se lever,
d'aller & venir de sa chaise à la table & de la
table à la chaise. Ces promenades ne lui déplaisoient pas & lui
attiroient toujours quelque
agacerie de la part du petit mali; quelquefois même il s'y joignoit un
baiser que sa bouche
enfantine sait mal appliquer encore, mais dont Henriette, déjà plus
savante, lui épargne
volontiers la façon. Pendant [236] ces petites leçons, qui se prenoient
& se donnoient sans
beaucoup de soin, mais aussi sans la moindre gêne , le cadet comptoit
furtivement des
onchets de buis qu'il avoit cachés sous le livre.
Madame
de Wolmar brodoit pres de la fenêtre vis-à-vis des enfans; nous étions,
son mari
& moi, encore autour de la table à thé, lisant la gazette, à
laquelle elle prêtoit assez peu
d'attention. Mais à l'article de la maladie du roi de France & de
l'attachement singulier de
son peuple, qui n'eut jamais d'égal que celui des Romains pour
Germanicus, elle a fait
quelques réflexions sur le bon naturel de cette nation douce &
bienveillante, que toutes
haissent & qui n'en hait aucune , ajoutant qu'elle n'envioit du
rang suprême que le plaisir
de s'y faire aimer. N'enviez rien, lui a dit son mari d'un ton qu'il
m'eût dû laisser prendre;
il y a long-tems que nous sommes tous vos sujets. A ce mot, son ouvrage
est tombé de ses
mains; elle a tourné la tête & jetté sur son digne époux un regard
si touchant, si tendre,
que j'en ai tressailli moi-même. Elle n'a rien dit: qu'eût-elle dit qui
valût ce regard? Nos
yeux se sont aussi rencontrés. J'ai senti, à la maniere dont son mari
m'a serré la main, que
la même émotion nous gagnoit tous trois & que la douce influence de
cette ame expansive
agissoit autour d'elle & triomphoit de l'insensibilité même.
C'est
dans ces dispositions qu'a commencé le silence dont je vous parlais:
vous pouvez
juger qu'il n'étoit pas de froideur & d'ennui. Il n'étoit
interrompu que par le petit manege
des enfans; encore, aussi-tôt que nous avons cessé de [237] parler,
ont-ils modéré par
imitation leur caquet, comme craignant de troubler le recueillement
universel. C'est la
petite surintendante qui la premiere s'est mise à baisser la voix, à
faire signe aux autres, à
courir sur la pointe du pied; & leurs jeux sont devenus d'autant
plus amusans que cette
légere contrainte y ajoutoit un nouvel intérêt. Ce spectacle, qui
sembloit être mis sous nos
yeux pour prolonger notre attendrissement, a produit son effet naturel.
Ammutiscon le lingue, e parlan l'alme.*
[*Les
langues se taisent mais les coeurs parlent.]
Que
de choses se sont dites sans ouvrir la bouche! Que d'ardens sentimens
se sont
communiqués sans la froide entremise de la parole! Insensiblement Julie
s'est laissée
absorber à celui qui dominoit tous les autres. Ses yeux se sont
tout-à-fait fixés sur ses trois
enfans & son coeur, ravi dans une si délicieuse extase, animoit son
charmant visage de tout
ce que la tendresse maternelle eut jamais de plus touchant.
Livrés
nous-mêmes à cette double contemplation, nous nous laissions entraîner
Wolmar
& moi, à nos rêveries , quand les enfans qui les causoient les ont
fait finir. L'aîné, qui
s'amusoit aux images, voyant que les onchets empêchoient son frere
d'être attentif, a pris
le tems qu'il les avoit rassemblés & lui donnant un coup sur la
main, les a fait sauter par la
chambre. Marcellin s'est mis à pleurer; & sans s'agiter pour le
faire taire, Mde. de
Wolmar a dit à Fanchon d'emporter les onchets. L'enfant s'est tu sur
[238] le champ, mais
les onchets n'ont pas moins été emportés sans qu'il ait recommencé de
pleurer, comme je
m'y étois attendu. Cette circonstance, qui n'étoit rien, m'en a
rappellé beaucoup d'autres
auxquelles je n'avois fait nulle attention ; & je ne me souviens
pas, en y pensant, d'avoir vu
d'enfans à qui l'on parlât si peu & qui fussent moins incommodes.
Ils ne quittent presque
jamais leur mere & à peine s'aperçoit-on qu'ils soient là. Ils sont
vifs, étourdis,
sémillants, comme il convient à leur âge, jamais importuns ni criards
& l'on voit qu'ils
sont discrets avant de savoir ce que c'est que discrétion. Ce qui
m'étonnoit le plus dans les
réflexions où ce sujet m'a conduit, c'étoit que cela se fît comme de
soi-même & qu'avec
une si vive tendresse pour ses enfans Julie se tourmentât si peu autour
d'eux. En effet, on
ne la voit jamais s'empresser à les faire parler ou taire, ni à leur
prescrire ou défendre
ceci ou cela. Elle ne dispute point avec eux, elle ne les contrarie
point dans leurs
amusements; on diroit qu'elle se contente de les voir & de les
aimer & que, quand ils ont
passé leur journée avec elle, tout son devoir de mere est rempli.
Quoique
cette paisible tranquillité me parût plus douce à considérer que
l'inquiete
sollicitude des autres meres, je n'en étois pas moins frappé d'une
indolence qui s'accordoit
mal avec mes idées. J'aurois voulu qu'elle n'eût pas encore été
contente avec tant de
sujets de l'être : une activité superflue sied si bien à l'amour
maternel! Tout ce que je
voyois de bon dans ses enfans, j'aurois voulu l'attribuer à ses soins;
j'aurois voulu qu'ils
dussent moins à la nature & [239] davantage à leur mere ; je leur
aurois presque désiré
des défauts, pour la voir plus empressée à les corriger.
Apres
m'être occupé long-tems de ces réflexions en silence , je l'ai rompu
pour les lui
communiquer. Je vois, lui ai-je dit, que le Ciel récompense la vertu
des meres par le bon
naturel des enfans; mais ce bon naturel veut être cultivé. C'est des
leur naissance que doit
commencer leur éducation. Est-il un tems plus propre à les former que
celui où ils n'ont
encore aucune forme à détruire? Si vous les livrez à eux-mêmes des leur
enfance, à quel âge attendrez-vous d'eux de la docilité ? Quand vous
n'auriez rien à leur apprendre, il
faudroit leur apprendre à vous obéir. Vous apercevez-vous, a-t-elle
répondu, qu'ils me
désobéissent? Cela seroit difficile, ai-je dit, quand vous ne leur
commandez rien . Elle s'est
mise à sourire en regardant son mari; & me prenant par la main,
elle m'a mené dans le
cabinet où nous pouvions causer tous trois sans être entendus des
enfants.
C'est
là que, m'expliquant à loisir ses maximes, elle m'a fait voir sous cet
air de négligence
la plus vigilante attention qu'ait jamais donnée la tendresse
maternelle. Longtemps,
m'a-t-elle dit, j'ai pensé comme vous sur les instructions prématurées;
& durant ma
premiere grossesse, effrayé de tous mes devoirs & des soins que
j'aurois bientôt à remplir,
j'en parlois souvent à M. de Wolmar avec inquiétude. Quel meilleur
guide pouvais-je
prendre en cela, qu'un observateur éclairé qui joignoit à l'intérêt
d'un pere le sang-froid
d'un philosophe? Il remplit & passa mon attente; il dissipa mes
[240] préjugés & m'apprit à m'assurer avec moins de peine un succes
beaucoup plus étendu. Il me fit sentir que la
premiere & la plus importante éducation, celle précisément que tout
le monde
oublie,*[*Locke lui-meme , le sage Locke l'a oubliée; il dit bien ce
qu'on doit exiger des
enfans que ce qu'il faut faire pour l'obtenir.] est de rendre un enfant
propre à être élevé.
Une erreur commune à tous les parens qui se piquent de lumieres est de
supposer leurs
enfans raisonnables des leur naissance & de leur parler comme à des
hommes avant même
qu'ils sachent parler. La raison est l'instrument qu'on pense employer
à les instruire; au
lieu que les autres instrumens doivent servir à former celui-là &
que de toutes les
instructions propres à l'homme, celle qu'il acquiert le plus tard &
le plus difficilement est
la raison même. En leur parlant des leur bas âge une langue qu'ils
n'entendent point, on
les accoutume à se payer de mots, à en payer les autres, à contrôler
tout ce qu'on leur dit, à se croire aussi sages que leurs maîtres, à
devenir disputeurs & mutins; & tout ce qu'on
pense obtenir d'eux par des motifs raisonnables, on ne l'obtient en
effet que par ceux de
crainte ou de vanité qu'on est toujours forcé d'y joindre.
Il
n'y a point de patience que ne lasse enfin l'enfant qu'on veut élever
ainsi; & voilà
comment, ennuyés, rebutés, excédés de l'éternelle importunité dont ils
leur ont donné
l'habitude eux-mêmes, les parents, ne pouvant plus supporter le tracas
des enfans, sont
forcés de les éloigner d'eux en les livrant à des maîtres; comme si
l'on pouvoit jamais
espérer d'un précepteur plus de patience & de douceur que n'en peut
avoir un pere.
[241]
La nature, a continué Julie, veut que les enfans soient enfans avant
que d'être
hommes. Si nous voulons pervertir cet ordre, nous produirons des fruits
précoces qui
n'auront ni maturité ni saveur & ne tarderont pas à se corrompre;
nous aurons de jeunes
docteurs & de vieux enfans. L'enfance a des manieres de voir, de
penser, de sentir qui lui
sont propres. Rien n'est moins sensé que d'y vouloir substituer les
nôtres & j'aimerois
autant exiger qu'un enfant eût cinq pieds de haut que du jugement à dix
ans.
La
raison ne commence à se former qu'au bout de plusieurs années &
quand le corps a
pris une certaine consistance. L'intention de la nature est donc que le
corps se fortifie avant
que l'esprit s'exerce. Les enfans sont toujours en mouvement; le repos
& la réflexion sont
l'aversion de leur âge; une vie appliquée & sédentaire les empêche
de croître & de
profiter; leur esprit ni leur corps ne peuvent supporter la contrainte.
Sans cesse enfermés
dans une chambre avec des livres, ils perdent toute leur vigueur; ils
deviennent délicats,
foibles, mal-sains, plutôt hébétés que raisonnables & l'ame se sent
toute la vie du
dépérissement du corps.
Quand
toutes ces instructions prématurées profiteroient à leur jugement
autant qu'elles y
nuisent, encore y auroit-il un très-grand inconvénient à les leur
donner indistinctement &
sans égard à celles qui conviennent par préférence au génie de chaque
enfant. Outre la
constitution commune à l'espece, chacun apporte en naissant un
tempérament particulier
qui détermine son génie & son caractere & qu'il ne s'agit ni de
changer ni de contraindre,
mais de former & de perfectionner. [242] Tous les caracteres sont
bons & sains en
eux-mêmes , selon M. de Wolmar. Il n'y a point, dit-il, d'erreurs dans
la nature;*[*Cette
doctrine si vraie me surprend dans M. De Wolmar; on verra bientôt
pourquoi.] tous les
vices qu'on impute au naturel sont l'effet des mauvaises formes qu'il a
reçues. Il n'y a
point de scélérat dont les penchans mieux dirigés n'eussent produit de
grandes vertus. Il
n'y a point d'esprit faux dont on n'eût tiré des talens utiles en le
prenant d'un certain
biais, comme ces figures difformes & monstrueuses qu'on rend belles
& bien
proportionnées en les mettant à leur point de vue. Tout concourt au
bien commun dans le
systeme universel. Tout homme a sa place assignée dans le meilleur
ordre des choses; il
s'agit de trouver cette place & de ne pas pervertir cet ordre.
Qu'arrive-t-il d'une éducation
commencée des le berceau & toujours sous une même formule, sans
égard à la
prodigieuse diversité des esprits? Qu'on donne à la plupart des
instructions nuisibles ou
déplacées, qu'on les prive de celles qui leur conviendraient, qu'on
gêne de toutes parts la
nature, qu'on efface les grandes qualités de l'âme pour en substituer
de petites &
d'apparentes qui n'ont aucune réalité; qu'en exerçant indistinctement
aux mêmes choses
tant de talens divers, on efface les uns par les autres, on les confond
tous; qu'apres bien des
soins perdus à gâter dans les enfans les vrais dons de la nature, on
voit bientôt ternir cet éclat passager & frivole qu'on leur
préfere, sans que le naturel étouffé revienne jamais;
qu'on perd à la fois ce qu'on a détruit & ce qu'on a fait;
qu'enfin, pour le prix de tant de
[243] peine indiscretement prise, tous ces petits prodiges deviennent
des esprits sans force
& des hommes sans mérite, uniquement remarquables par leur
foiblesse & par leur
inutilité.
J'entends
ces maximes, ai-je dit à Julie; mais j'ai peine à les accorder avec vos
propres
sentimens sur le peu d'avantage qu'il y a de développer le génie &
les talens naturels de
chaque individu, soit pour son propre bonheur, soit pour le vrai bien
de la société. Ne
vaut-il pas infiniment mieux former un parfoit modele de l'homme
raisonnable & de
l'honnête homme, puis rapprocher chaque enfant de ce modele par la
force de l'éducation,
en excitant l'un, en retenant l'autre, en réprimant les passions, en
perfectionnant la raison,
en corrigeant la nature ?... - Corriger la nature! a dit Wolmar en
m'interrompant; ce mot
est beau; mais , avant que de l'employer, il faloit répondre à ce que
Julie vient de vous
dire.
Une
réponse très péremptoire, à ce qu'il me semblait, étoit de nier le
principe; c'est ce
que j'ai fait. Vous supposez toujours que cette diversité d'esprits
& de génies qui distingue
les individus est l'ouvrage de la nature; & cela n'est rien moins
qu'évident. Car enfin, si les
esprits sont différents, ils sont inégaux; & si la nature les a
rendus inégaux, c'est en
douant les uns préférablement aux autres d'un peu plus de finesse de
sens , d'étendue de
mémoire, ou de capacité d'attention. Or, quant aux sens & à la
mémoire, il est prouvé
par l'expérience que leurs divers degrés d'étendue & de perfection
ne sont point la
mesure de l'esprit des hommes ; & quant à la capacité d'attention,
elle dépend [244]
uniquement de la force des passions qui nous animent; & il est
encore prouvé que tous les
hommes sont, par leur nature, susceptibles de passions assez fortes
pour les douer du degré
d'attention auquel est attachée la supériorité de l'esprit.
Que
si la diversité des esprits, au lieu de venir de la nature, étoit un
effet de l'éducation,
c'est-à-dire de diverses idées, des divers sentimens qu'excitent en
nous des l'enfance les
objets qui nous frappent, les circonstances où nous nous trouvons &
toutes les impressions
que nous recevons, bien loin d'attendre pour élever les enfans qu'on
connût le caractere de
leur esprit, il faudroit au contraire se hâter de déterminer
convenablement ce caractere
par une éducation propre à celui qu'on veut leur donner.
A
cela il m'a répondu que ce n'étoit pas sa méthode de nier ce qu'il
voyait, lorsqu'il ne
pouvoit l'expliquer. Regardez, m'a-t-il dit, ces deux chiens qui sont
dans la cour; ils sont de
la même portée. Ils ont été nourris & traités de même, ils ne se
sont jamais quittés .
Cependant l'un des deux est vif, gai, caressant, plein d'intelligence;
l'autre, lourd, pesant,
hargneux & jamais on n'a pu lui rien apprendre. La seule différence
des tempéramens a
produit en eux celle des caracteres, comme la seule différence de
l'organisation intérieure
produit en nous celle des esprits ; tout le reste a été semblable...
Semblable? ai-je
interrompu; quelle différence! Combien de petits objets ont agi sur
l'un & non pas sur
l'autre! combien de petites circonstances les ont frappés diversement
sans que vous vous en
soyez aperçu!
[245]
Bon! a-t-il repris, vous voilà raisonnant comme les astrologues. Quand
on leur
opposoit que deux hommes nés sous le même aspect avoient des fortunes
si diverses, ils
rejetoient bien loin cette identité. Ils soutenoient que, vu la
rapidité des cieux, il y avoit
une distance immense du theme de l'un de ces hommes à celui de l'autre
& que, si l'on eût
pu remarquer les deux instans précis de leurs naissances, l'objection
se fût tournée en
preuve.
Laissons,
je vous prie, toutes ces subtilités & nous en tenons à
l'observation. Elle nous
apprend qu'il y a des caracteres qui s'annoncent presque en naissant
& des enfans qu'on
peut étudier sur le sein de leur nourrice. Ceux-là font une classe à
part & s'élevent en
commençant de vivre. Mais quant aux autres qui se développent moins
vite, vouloir
former leur esprit avant de le connoître, c'est s'exposer à gâter le
bien que la nature a fait
& à faire plus mal à sa place. Platon votre maître ne soutenait-il
pas que tout le savoir
humain, toute la philosophie ne pouvoit tirer d'une ame humaine que ce
que la nature y
avoit mis, comme toutes les opérations chimiques n'ont jamais tiré
d'aucun mixte
qu'autant d'or qu'il en contenoit déjà? Cela n'est vrai ni de nos
sentimens ni de nos idées;
mais cela est vrai de nos dispositions à les acquérir. Pour changer
l'organisation
intérieure; pour changer un caractere, il faudroit changer le
tempérament dont il dépend.
Avez-vous jamais oui dire qu'un emporté soit devenu flegmatique &
qu'un esprit
méthodique & froid ait acquis de l'imagination? Pour moi, je trouve
qu'il seroit tout [246]
aussi aisé de faire un blond d'un brun & d'un sot un homme
d'esprit. C'est donc en vain
qu'on prétendroit refondre les divers esprits sur un modele commun. On
peut les
contraindre & non les changer: on peut empêcher les hommes de se
montrer tels qu'ils
sont, mais non les faire devenir autres; & s'ils se déguisent dans
le cours ordinaire de la
vie, vous les verrez dans toutes les occasions importantes reprendre
leur caractere originel
& s'y livrer avec d'autant moins de regle qu'ils n'en connaissent
plus en s'y livrant. Encore
une fois, il ne s'agit point de changer le caractere & de plier le
naturel, mais au contraire de
le pousser aussi loin qu'il peut aller, de le cultiver & d'empêcher
qu'il ne dégénere ; car
c'est ainsi qu'un homme devient tout ce qu'il peut être & que
l'ouvrage de la nature
s'acheve en lui par l'éducation. Or, avant de cultiver le caractere il
faut l'étudier, attendre
paisiblement qu'il se montre, lui fournir les occasions de se montrer
& toujours s'abstenir
de rien faire plutôt que d'agir mal à propos. A tel génie il faut
donner des ailes, à
d'autres des entraves; l'un veut être pressé, l'autre retenu; l'un veut
qu'on le flatte &
l'autre qu'on l'intimide: il faudroit tantôt éclairer, tantôt abrutir.
Tel homme est fait
pour porter la connoissance humaine jusqu'à son dernier terme ; à tel
autre il est même
funeste de savoir lire. Attendons la premiere étincelle de la raison;
c'est elle qui fait sortir
le caractere & lui donne sa véritable forme ; c'est par elle aussi
qu'on le cultive & il n'y a
point avant la raison de véritable éducation pour l'homme.
Quant
aux maximes de Julie que vous mettez en opposition , [247] je ne sais
ce que vous y
voyez de contradictoire . Pour moi je les trouve parfaitement d'accord.
Chaque homme
apporte en naissant un caractere, un génie & des talens qui lui
sont propres. Ceux qui sont
destinés à vivre dans la simplicité champêtre n'ont pas besoin, pour
être heureux, du
développement de leurs facultés & leurs talens enfouis sont comme
les mines d'or du
Valais que le bien public ne permet pas qu'on exploite. Mais dans
l'état civil, où l'on a
moins besoin de bras que de tête & où chacun doit compte à soi-même
& aux autres de
tout son prix, il importe d'apprendre à tirer des hommes tout ce que la
nature leur a
donné, à les diriger du côté où ils peuvent aller le plus loin &
sur-tout à nourrir leurs
inclinations de tout ce qui peut les rendre utiles. Dans le premier
cas, on n'a d'égard qu'à
l'espece, chacun fait ce que font tous les autres; l'exemple est la
seule regle, l'habitude est le
seul talent & nul n'exerce de son ame que la partie commune à tous.
Dans le second, on
s'applique à l'individu, à l'homme en général; on ajoute en lui tout ce
qu'il peut avoir de
plus qu'un autre: on le suit aussi loin que la nature le mene ; &
l'on en fera le plus grand
des hommes s'il a ce qu'il faut pour le devenir. Ces maximes se
contredisent si peu, que la
pratique en est la même pour le premier âge . N'instruisez point
l'enfant du villageois, car
il ne lui convient pas d'être instruit. N'instruisez pas l'enfant du
citadin, car vous ne savez
encore quelle instruction lui convient. En tout état de cause, laissez
former le corps
jusqu'à ce que la raison commence à poindre; alors c'est le moment de
la cultiver.
[248]
Tout cela me paraîtroit fort bien, ai-je dit, si je n'y voyois un
inconvénient qui nuit
fort aux avantages que vous attendez de cette méthode; c'est de laisser
prendre aux enfans
mille mauvaises habitudes qu'on ne prévient que par les bonnes. Voyez
ceux qu'on
abandonne à eux-mêmes; ils contractent bientôt tous les défauts dont
l'exemple frappe
leurs yeux, parce que cet exemple est commode à suivre & n'imitent
jamais le bien, qui
coûte plus à pratiquer. Accoutumés à tout obtenir, à faire en toute
occasion leur
indiscrete volonté, ils deviennent mutins, têtus, indomptables... -
Mais, a repris M. de
Wolmar, il me semble que vous avez remarqué le contraire dans les
nôtres & que c'est ce
qui a donné lieu à cet entretien. - Je l'avoue, ai-je dit & c'est
précisément ce qui
m'étonne. Qu'a-t-elle fait pour les rendre dociles? Comment s'y
est-elle prise? Qu'a-t-elle
substitué au joug de la discipline? - Un joug bien plus inflexible,
a-t-il dit à l'instant, celui
de la nécessité. Mais, en vous détaillant sa conduite elle vous fera
mieux entendre ses vues.
Alors il l'a engagée à m'expliquer sa méthode; & après une courte
pause, voici à peu
pres comme elle m'a parlé.
Heureux
les enfans bien nés, mon aimable ami! Je ne présume pas autant de nos
soins que
M. de Wolmar . Malgré ses maximes, je doute qu'on puisse jamais tirer
un bon parti d'un
mauvais caractere & que tout naturel puisse être tourné à bien;
mais, au surplus,
convaincue de la bonté de sa méthode, je tâche d'y conformer en tout ma
conduite dans le
gouvernement de la famille. Ma premiere espérance est que des méchans
ne seront pas
sortis de mon sein; la seconde est [249] d'élever assez bien les enfans
que Dieu m'a donnés,
sous la direction de leur pere, pour qu'ils aient un jour le bonheur de
lui ressembler. J'ai
tâché pour cela de m'approprier les regles qu'il m'a prescrites, en
leur donnant un
principe moins philosophique & plus convenable à l'amour maternel:
c'est de voir mes
enfans heureux. Ce fut le premier voeu de mon coeur en portant le doux
nom de mere &
tous les soins de mes jours sont destinés à l'accomplir. La premiere
fois que je tins mon fils
aîné dans mes bras, je songeai que l'enfance est presque un quart des
plus longues vies,
qu'on parvient rarement aux trois autres quarts & que c'est une
bien cruelle prudence de
rendre cette premiere portion malheureuse pour assurer le bonheur du
reste, qui peut-être
ne viendra jamais. Je songeai que, durant la foiblesse du premier âge,
la nature assujettit
les enfans de tant de manieres, qu'il est barbare d'ajouter à cet
assujettissement l'empire
de nos caprices en leur ôtant une liberté si bornée & dont ils
peuvent si peu abuser. Je
résolus d'épargner au mien toute contrainte autant qu'il seroit
possible, de lui laisser tout
l'usage de ses petites forces & de ne gêner en lui nul des
mouvemens de la nature. J'ai
déjà gagné à cela deux grands avantages: l'un, d'écarter de son ame
naissante le
mensonge, la vanité, la colere, l'envie , en un mot tous les vices qui
naissent de l'esclavage
& qu'on est contraint de fomenter dans les enfans pour obtenir
d'eux ce qu'on en exige;
l'autre, de laisser fortifier librement son corps par l'exercice
continuel que l'instinct lui
demande. Accoutumé tout comme les paysans à courir tête nue au soleil,
au froid, à
s'essouffler, à se mettre [250] en sueur, il s'endurcit comme eux aux
injures de l'air & se
rend plus robuste en vivant plus content. C'est le cas de songer à
l'âge d'homme & aux
accidens de l'humanité. Je vous l'ai déjà dit, je crains cette
pusillanimité meurtriere qui, à force de délicatesse & de soins,
affaiblit, effémine un enfant, le tourmente par une éternelle
contrainte, l'enchaîne par mille vaines précautions, enfin l'expose
pour toute sa
vie aux périls inévitables dont elle veut le préserver un moment &
pour lui sauver
quelques rhumes dans son enfance, lui prépare de loin des fluxions de
poitrine, des
pleurésies, des coups de soleil & la mort étant grand.
Ce
qui donne aux enfans livrés à eux-mêmes la plupart des défauts dont
vous parliez,
c'est lorsque, non contens de faire leur propre volonté, ils la font
encore faire aux autres &
cela par l'insensée indulgence des meres à qui l'on ne complaît qu'en
servant toutes les
fantaisies de leur enfant. Mon ami, je me flatte que vous n'avez rien
vu dans les miens qui
sentît l'empire & l'autorité, même avec le dernier domestique &
que vous ne m'avez pas
vue non plus applaudir en secret aux fausses complaisances qu'on a pour
eux. C'est ici que
je crois suivre une route nouvelle & sûre pour rendre à la fois un
enfant libre, paisible,
caressant, docile & cela par un moyen fort simple, c'est de le
convaincre qu'il n'est qu'un
enfant.
A
considérer l'enfance en elle-même, y a-t-il au monde un être plus
foible, plus misérable,
plus à la merci de tout ce qui l'environne, qui ait si grand besoin de
pitié , d'amour, de
protection, qu'un enfant? Ne semble-t-il pas que c'est [251] pour cela
que les premieres voix
qui lui sont suggérées par la nature sont les cris & les plaintes;
qu'elle lui a donné une
figure si douce & un air si touchant, afin que tout ce qui
l'approche s'intéresse à sa
foiblesse & s'empresse à le secourir? Qu'y a-t-il donc de plus
choquant, de plus contraire à
l'ordre, que de voir un enfant impérieux & mutin, commander à tout
ce qui l'entoure,
prendre impudemment un ton de maître avec ceux qui n'ont qu'à
l'abandonner pour le
faire périr & d'aveugles parens approuvant cette audace l'exercer à
devenir le tyran de sa
nourrice, en attendant qu'il devienne le leur?
Quant
à moi je n'ai rien épargné pour éloigner de mon fils la dangereuse
image de
l'empire & de la servitude & pour ne jamais lui donner lieu de
penser qu'il fût plutôt servi
par devoir que par pitié. Ce point est, peut-être, le plus difficile
& le plus important de
toute l'éducation & c'est un détail qui ne finiroit point que celui
de toutes les précautions
qu'il m'a fallu prendre, pour prévenir en lui cet instinct si prompt à
distinguer les services
mercenaires des domestiques, de la tendresse des soins maternels.
L'un
des principaux moyens que j'aye employés a été, comme je vous l'ai dit,
de le bien
convaincre de l'impossibilité où le tient son âge de vivre sans notre
assistance. Après quoi
je n'ai pas eu peine à lui montrer que tous les secours qu'on est forcé
de recevoir d'autrui
sont des actes de dépendance; que les domestiques ont une véritable
supériorité sur lui,
en ce qu'il ne sauroit se passer d'eux, tandis qu'il ne leur est bon à
rien; de sorte que, bien
loin de tirer vanité de [252] leurs services, il les reçoit avec une
sorte d'humiliation, comme
un témoignage de sa foiblesse & il aspire ardemment au tems où il
sera assez grand &
assez fort pour avoir l'honneur de se servir lui-même.
Ces
idées, ai-je dit, seroient difficiles à établir dans des maisons où le
pere & la mere se
font servir comme des enfans; mais dans celle-ci, où chacun, à
commencer par vous, a ses
fonctions à remplir & où le rapport des valets aux maîtres n'est
qu'un échange perpétuel
de services & de soins, je ne crois pas cet établissement
impossible. Cependant il me reste à
concevoir comment des enfans accoutumés à voir prévenir leurs besoins
n'étendent pas
ce droit à leurs fantaisies, ou comment ils ne souffrent pas
quelquefois de l'humeur d'un
domestique qui traitera de fantaisie un véritable besoin.
Mon
ami, a repris Mde. de Wolmar, une mere peu éclairée se fait des
monstres de tout.
Les vrais besoins sont très bornés dans les enfans comme dans les
hommes & l'on doit plus
regarder à la durée du bien-être qu'au bien-être d'un seul moment.
Pensez-vous qu'un
enfant qui n'est point gêné puisse assez souffrir de l'humeur de sa
gouvernante, sous les
yeux d'une mere, pour en être incommodé? Vous supposez des inconvéniens
qui naissent
de vices déjà contractés, sans songer que tous mes soins ont été
d'empêcher ces vices de
naître. Naturellement les femmes aiment les enfans. La mésintelligence
ne s'éleve entre
eux que quand l'un veut assujettir l'autre à ses caprices. Or cela ne
peut arriver ici, ni sur
l'enfant dont on n'exige rien, ni sur la gouvernante à [253] qui
l'enfant n'a rien à
commander. J'ai suivi en cela tout le contre-pied des autres meres, qui
font semblant de
vouloir que l'enfant obéisse au domestique & veulent en effet que
le domestique obéisse à
l'enfant. Personne ici ne commande ni n'obéit; mais l'enfant n'obtient
jamais de ceux qui
l'approchent qu'autant de complaisance qu'il en a pour eux. Par là ,
sentant qu'il n'a sur
tout ce qui l'environne d'autre autorité que celle de la bienveillance,
il se rend docile &
complaisant; en cherchant à s'attacher les coeurs des autres, le sien
s'attache à eux à son
tour; car on aime en se faisant aimer, c'est l'infaillible effet de
l'amour-propre; & de cette
affection réciproque, née de l'égalité, résultent sans effort les
bonnes qualités qu'on
prêche sans cesse à tous les enfans, sans jamais en obtenir aucune.
J'ai pensé que la partie la plus essentielle de l'éducation d'un enfant, celle dont il n'est jamais question dans les éducations les plus soignées, c'est de lui bien faire sentir sa misere, sa foiblesse, sa dépendance & comme vous a dit mon mari, le pesant joug de la nécessité que la nature impose à l'homme; & cela, non seulement afin qu'il soit sensible à ce qu'on fait pour lui alléger ce joug, mais sur-tout afin qu'il connaisse de bonne heure en quel rang l'a placé la Providence, qu'il ne s'éleve point au-dessus de sa portée & que rien d'humain ne lui semble étran