[J.M.GALLANAR=Éditeur]
JEAN JACQUES ROUSSEAU
JULIE, OU LA NOUVELLE HELOISE.
LETTRES DE DEUX AMANS,
HABITANS D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES
ALPES.
RECUEILLIES ET PUBLIEES PAR J. J. ROUSSEAU,
NOUVELLE EDITION ORIGINALE, REVUE &
CORRIGEE PAR L'EDITEUR.
TOME SECOND.
LONDRES.
M. DCC. LXXIV.
LETTRES DE DEUX AMANS,
HABITANS D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES
ALPES.
SIXIEME PARTIE
[351] LETTRE I. DE MDE. D'ORBE À MDE. DE
WOLMAR.
Avant de partir de Lausanne il faut
t'écrire un petit mot pour t'apprendre que j'y suis
arrivée; non pas pourtant aussi joyeuse que j'espérois. Je me faisois
une fête de ce petit
voyage qui t'a toi-même si souvent tentée; mais en refusant d'en être,
tu me l'as rendu
presque importun; car quelle ressource y trouverai-je? S'il est
ennuyeux, j'aurai l'ennui
pour mon compte; & s'il est agréable, j'aurai le regret de m'amuser
sans toi. Si je n'ai rien à dire contre tes raisons, crois-tu pour cela
que je m'en contente? Ma foi, cousine, tu te
trompes bien fort & c'est encore ce qui me fâche, de n'être pas
même en droit de me
fâcher. Dis, mauvaise, n'as-tu pas honte d'avoir toujours raison avec
ton amie & de
résister à ce qui lui fait plaisir, sans [352] lui laisser même celui
de gronder? Quand tu
aurois planté là pour huit jours ton mari, ton ménage & tes marmots
, ne diroit-on pas
que tout eût été perdu? Tu aurois fait une étourderie, il est vrai;
mais tu en vaudrois cent
fois mieux; au lieu qu'en te mêlant d'être parfaite, tu ne seras plus
bonne à rien & tu
n'auras qu'à te chercher des amis parmi les Anges.
Malgré les mécontentemens passés, je n'ai
pu sans attendrissement me retrouver au
milieu de ma famille; j'y ai été reçue avec plaisir, ou du moins avec
beaucoup de caresses.
J'attends pour te parler de mon frere que j'aye fait connoissance avec
lui. Avec une assez
belle figure, il a l'air empesé du pays où il vient. Il est sérieux
& froid; je lui trouve même
un peu de morgue: j'ai grand'peur pour la petite personne, qu'au lieu
d'être un aussi bon
mari que les nôtres, il ne tranche un peu du seigneur & maître.
Mon pere a été si charmé de me voir, qu'il
a quitté pour m'embrasser la relation d'une
grande bataille que les François viennent de gagner en Flandre, comme
pour vérifier la
prédiction de l'ami de notre ami. Quel bonheur qu'il n'ait pas été là!
Imagines-tu le brave
Edouard voyant fuir les Anglois & fuyant lui-même? .... Jamais,
jamais !. . . . Il se fût fait
tuer cent fois.
Mais à propos de nos amis, il y a long-tems
qu'ils ne nous ont écrit. N'était-ce pas hier, je
crois, jour de courrier? Si tu reçois de leurs lettres, j'espere que tu
n'oublieras pas
l'intérêt que j'y prends.
Adieu, cousine, il faut partir. J'attends
de tes nouvelles [353] à Geneve, où nous comptons
arriver demain pour dîner. Au reste, je t'avertis que de maniere ou
d'autre la noce ne se
fera pas sans toi & que si tu ne veux pas venir à Lausanne, moi je
viens avec tout mon
monde mettre Clarens au pillage & boire les vins de tout l'univers.
LETTRE II. DE MDE. D'ORBE A MDE. DE WOLMAR.
A Merveille, soeur prêcheuse! mais tu
comptes un peu trop, ce me semble, sur l'effet
salutaire de tes sermons: sans juger s'ils endormoient beaucoup
autrefois ton ami, je
t'avertis qu'ils n'endorment point aujourd'hui ton amie; & celui
que j'ai reçu hier au soir,
loin de m'exciter au sommeil, me l'a ôté durant la nuit entiere. Gare
la paraphrase de mon
argus, s'il voit cette lettre! mais j'y mettrai bon ordre & je te
jure que tu te brûleras les
doigts plutôt que de la lui montrer.
Si j'allois te récapituler point par point,
j'empiéterois sur tes droits; il vaut mieux suivre
ma tête; & puis, pour avoir l'air plus modeste & ne pas te
donner trop beau jeu, je ne veux
pas d'abord parler de nos voyageurs & du courrier d'Italie. Le pis
aller, si cela m'arrive,
sera de récrire ma lettre & de mettre le commencement à la fin.
Parlons de la prétendue
Ladi Bomston.
Je m'indigne à ce seul titre. Je ne
pardonnerois pas plus [354] à St. Preux de le laisser
prendre à cette fille, qu'à Edouard de le lui donner & à toi de le
reconnoître . Julie de
Wolmar recevoir Lauretta Pisana dans sa maison! la souffrir
auprès d'elle! eh! mon enfant,
y penses-tu? Quelle douceur cruelle est-cela ? Ne sais-tu pas que l'air
qui t'entoure est
mortel à l'infamie? La pauvre malheureuse oseroit-elle mêler son
haleine à la tienne,
oseroit-elle respirer près de toi? Elle y seroit plus mal à son aise
qu'un possédé touché
par des reliques; ton seul regard la feroit rentrer en terre; ton ombre
seule la tueroit.
Je ne méprise point Laure, à Dieu ne
plaise: au contraire, je l'admire & la respecte
d'autant plus qu'un pareil retour est héroÏque & rare. En est-ce
assez pour autoriser les
comparaisons basses avec lesquelles tu t'oses profaner toi-même ; comme
si dans ses plus
grandes foiblesses le véritable amour ne gardoit pas la personne &
ne rendoit pas
l'honneur plus jaloux? Mais je t'entends & je t'excuse. Les objets
éloignés & bas se
confondent maintenant à ta vue; dans ta sublime élévation tu regardes
la terre & n'en
vois plus les inégalités. Ta dévote humilité sait mettre à profit
jusqu'à ta vertu.
Hé bien! que sert tout cela? Les sentimens
naturels en reviennent-ils moins?
L'amour-propre en fait-il moins son jeu? Malgré toi tu sens ta
répugnance, tu la taxes
d'orgueil, tu la voudrois combattre, tu l'imputes à l'opinion. Bonne
fille! & depuis quand
l'opprobre du vice n'est-il que dans l'opinion? Quelle société
conçois-tu possible avec une
femme devant qui l'on ne sauroit nommer la chasteté, l'honnêteté, [355]
la vertu, sans lui
faire verser des larmes de honte, sans ranimer ses douleurs, sans
insulter presque à son
repentir? Crois-moi, mon ange, il faut respecter Laure & ne la
point voir. La fuir est un égard que lui doivent d'honnêtes femmes;
elle auroit trop à souffrir avec nous.
Ecoute. Ton coeur te dit que ce mariage ne
se doit point faire? N'est-ce pas te dire qu'il ne
se fera point? ... Notre ami, dis-tu, n'en parle pas dans sa lettre.. .
Dans la lettre que tu dis
qu'il m'écrit?... Et tu dis que cette lettre est fort longue?... Et
puis vient le discours de ton
mari. .. il est mystérieux, ton mari !.. . vous êtes un couple de
fripons qui me jouez
d'intelligence; mais... Son sentiment , au reste , n'étoit pas ici fort
nécessaire... sur-tout
pour toi qui as vu la lettre.. . ni pour moi qui ne l'ai pas vue... car
je suis plus sûre de ton
ami, du mien, que de toute la philosophie.
Ah çà! ne voilà-t-il pas déjà cet importun
qui revient , on ne sait comment? Ma foi, de
peur qu'il ne revienne encore, puisque je suis sur son chapitre, il
faut que je l'épuise, afin
de n'en pas faire à deux fois.
N'allons point nous perdre dans le pays des
chimeres. Si tu n'avois pas été Julie, si ton ami
n'eût pas été ton amant, j'ignore ce qu'il eût été pour moi, je ne sais
ce que j'aurois été
moi-même. Tout ce que je sais bien, c'est que, si sa mauvaise étoile me
l'eût adressé
d'abord, c'étoit fait de sa pauvre tête & , que je sois folle ou
non, je l'aurois infailliblement
rendu fou. Mais qu'importe ce que je pouvois être? Parlons de ce que je
suis. La premiere
chose que j'ai [356] faite a été de t'aimer. Dès nos premiers ans mon
coeur s'absorba dans
le tien. Toute tendre & sensible que j'eusse été, je ne sçus plus
aimer ni sentir par
moi-même. Tous mes sentimens me vinrent de toi; toi seule me tins lieu
de tout & je ne
vécus que pour être ton amie. Voilà ce que vit la Chaillot; voilà sur
quoi elle me jugea;
réponds, cousine, se trompa-t-elle?
Je fis mon frere de ton ami, tu le sais:
l'amant de mon amie me fut comme le fils de ma
mere. Ce ne fut point ma raison, mais mon coeur qui fit ce choix.
J'eusse été plus sensible
encore, que je ne l'aurois pas autrement aimé. Je t'embrassois en
embrassant la plus chére
moitié de toi-même; j'avois pour garant de la pureté de mes caresses
leur propre vivacité.
Une fille traite-t-elle ainsi ce qu'elle aime? Le traitois-tu toi-même
ainsi? Non, Julie,
l'amour chez nous est craintif & timide; la réserve & la honte
sont ses avances , il
s'annonce par ses refus, & sitôt qu'il transforme en faveurs les
caresses, il en sait bien
distinguer le prix. L'amitié est prodigue, mais l'amour est avare.
J'avoue que de trop étroites liaisons sont
toujours périlleuses à l'âge où nous étions lui &
moi; mais tous deux le coeur plein du même objet, nous nous
accoutumâmes tellement à le
placer entre nous, qu'à moins de t'anéantir nous ne pouvions plus
arriver l'un à l'autre.
La familiarité même dont nous avions pris la douce habitude, cette
familiarité dans tout
autre cas si dangereuse, fut alors ma sauve-garde. Nos sentimens
dépendent de nos idées,
& quand elles [357] ont pris un certain cours, elles en changent
difficilement. Nous en
avions trop dit sur un ton pour recommencer sur un autre; nous étions
déjà trop loin
pour revenir sur nos pas. L'amour veut faire tout son progrès lui-même,
il n'aime point
que l'amitié lui épargne la moitié du chemin . Enfin, je l'ai dit
autrefois & j'ai lieu de le
croire encore, on ne prend guere de baisers coupables sur la même
bouche où l'on en prit
d'innocens.
A l'appui de tout cela vint celui que le
Ciel destinoit à faire le court bonheur de ma vie. Tu
le sais, cousine, il étoit jeune, bien fait, honnête, attentif,
complaisant; il ne savoit pas
aimer comme ton ami; mais c'étoit moi qu'il aimoit & quand on a le
coeur libre, la passion
qui s'adresse à nous a toujours quelque chose de contagieux. Je lui
rendis donc du mien
tout ce qu'il en restoit à prendre & sa part fut encore assez bonne
pour ne lui pas laisser de
regret à son choix. Avec cela , qu'avois-je à redouter? J'avoue même
que les droits du sexe
joints à ceux du devoir porterent un moment préjudice aux tiens &
que livrée à mon
nouvel état je fus d'abord plus épouse qu'amie; mais en revenant à toi
je te rapportai
deux coeurs au lieu d'un & je n'ai pas oublié depuis , que je suis
restée seule chargée de
cette double dette.
Que te dirai-je encore, ma douce amie? Au
retour de notre ancien maître, c'étoit , pour
ainsi dire une nouvelle connoissance à faire: je crus le voir avec
d'autres yeux ; je crus
sentir en l'embrassant un frémissement qui jusque-là m'avoit été
inconnu; plus cette émotion me fut délicieuse, plus elle [358] me fit
de peur: je m'alarmai comme d'un crime ,
d'un sentiment qui n'existoit peut-être que parce qu'il n'étoit plus
criminel . Je pensai trop
que ton amant ne l'étoit plus & qu'il ne pouvoit plus l'être; je
sentis trop qu'il étoit libre
& que je l'étois aussi. Tu sais le reste, aimable cousine , mes
frayeurs, mes scrupules te
furent connus aussi-tôt qu'à moi. Mon coeur sans expérience
s'intimidoit tellement d'un état si nouveau pour lui, que je me
reprochois mon empressement de te rejoindre, comme
s'il n'eût pas précédé le retour de cet ami. Je n'aimois point qu'il
fût précisément où je
désirois si fort d'être & je crois que j'aurois moins souffert de
sentir ce desir plus tiede que
d'imaginer qu'il ne fût pas tout pour toi.
Enfin, je te rejoignis & je fus presque
rassurée. Je m'étois moins reproché ma foiblesse
après t'en avoir fait l'aveu. Près de toi je me la reprochois moins
encore; je crus m'être
mise à mon tour sous ta garde & je cessai de craindre pour moi. Je
résolus, par ton conseil
même de ne point changer de conduite avec lui . Il est constant qu'une
plus grande réserve
eût été une espece de déclaration & ce n'étoit que trop de celles
qui pouvoient
m'échapper malgré moi, sans en faire une volontaire. Je continuai donc
d'être badine par
honte & familiere par modestie; mais peut-être tout cela se faisant
moins naturellement ne
se faisoit-il plus avec la même mesure. De folâtre que j'étois , je
devins tout-à-fait folle &
ce qui m'en accrut la confiance , fut de sentir que je pouvois l'être
impunément. Soit que
l'exemple de ton retour à toi-même me donnât plus de force pour [359]
t'imiter; soit que
ma Julie épure tout ce qui l'approche , je me trouvai tout-à-fait
tranquille & il ne me resta
de mes premieres émotions qu'un sentiment très-doux, il est vrai, mais
calme & paisible &
qui ne demandoit rien de plus à mon coeur que la durée de l'état où
j'étois.
Oui, chére amie, je suis tendre &
sensible aussi-bien que toi; mais je le suis d'une autre
maniere. Mes affections sont plus vives; les tiennes sont plus
pénétrantes. Peut-être avec
des sens plus animés , ai-je plus de ressources pour leur donner le
change & cette même
gaieté qui coûte l'innocence à tant d'autres me l'a toujours conservée.
Ce n'a pas toujours été sans peine , il faut l'avouer. Le moyen de
rester veuve à mon âge & de ne pas sentir
quelquefois que les jours ne sont que la moitié de la vie? Mais comme
tu l'as dit & comme
tu l'éprouves , la sagesse est un grand moyen d'être sage ; car avec
toute ta bonne
contenance , je ne te crois pas dans un cas fort différent du mien.
C'est alors que
l'enjouement vient à mon secours & fait plus , peut-être, pour la
vertu que n'eussent fait
les graves leçons de la raison. Combien de fois dans le silence de la
nuit, où l'on ne peut
s'échapper à soi-même, j'ai chassé des idées importunes en méditant des
tours pour le
lendemain! combien de fois j'ai sauvé les dangers d'un tête-à-tête par
une saillie
extravagante! tiens, ma chére, il y a toujours, quand on est foible, un
moment où la gaieté
devient sérieuse & ce moment ne viendra point pour moi . Voilà ce
que je crois sentir ; &
de quoi je t'ose répondre.
Après cela, je te confirme librement tout
ce que je t'ai [360] dit dans l'Elysée sur
l'attachement que j'ai senti naître & sur tout le bonheur dont j'ai
joui cet hiver. Je m'en
livrois de meilleur coeur au charme de vivre avec ce que j'aime, en
sentant que je ne
desirois rien de plus . Si ce tems eût duré toujours, je n'en aurois
jamais souhaité un
autre. Ma gaieté venoit de contentement & non d'artifice. Je
tournois en espiéglerie le
plaisir de m'occuper de lui sans cesse. Je sentois qu'en me bornant à
rire je ne m'apprêtois
point de pleurs.
Ma foi, cousine, j'ai cru m'appercevoir
quelquefois que le jeu ne lui déplaisoit pas trop à
lui-même. Le rusé n'étoit pas fâché d'être fâché & il ne
s'appaisoit avec tant de peine
que pour se faire appaiser plus long-tems. J'en tirois occasion de lui
tenir des propos assez
tendres en paroissant me moquer de lui; c'étoit à qui des deux seroit
le plus enfant. Un
jour qu'en ton absence il jouoit aux échecs avec ton mari & que je
jouois au volant avec la
Fanchon dans la même salle, elle avoit le mot & j'observois notre
Philosophe. A son air
humblement fier & à la promptitude de ses coups, je vis qu'il avoit
beau jeu. La table étoit
petite & l'échiquier débordoit. J'attendis le moment & sans
paroître y tâcher, d'un revers
de raquette je renversai l'échec-&-mat. Tu ne vis de tes jours
pareille colere, il étoit si
furieux que lui ayant laissé le choix d'un soufflet ou d'un baiser pour
ma pénitence, il se
détourna quand je lui présentai la joue. Je lui demandai pardon; il fut
inflexible: il
m'auroit laissée à genoux si je m'y étois mise. Je finis par lui faire
une autre piece qui lui
fit [361] oublier la premiere & nous fûmes meilleurs amis que
jamais.
Avec une autre méthode, infailliblement je
m'en serois moins bien tirée & je m'apperçus
une fois que si le jeu fût devenu sérieux, il eût pu trop l'être.
C'étoit un soir qu'il nous
accompagnoit ce duo si simple & si touchant de Leo,vado a morir,
ben mio. Tu chantois
avec assez de négligence, je n'en faisois pas de même; &, comme
j'avois une main appuyée
sur le clavecin, au moment le plus pathétique & où j'étois moi-même
émue , il appliqua
sur cette main un baiser que je sentis sur mon coeur. Je ne connois pas
bien les baisers de
l'amour, mais ce que je peux te dire, c'est que jamais l'amitié, pas
même la nôtre, n'en a
donné ni reçu de semblable à celui-là. Hé bien! mon enfant , après de
pareils momens
que devient-on quand on s'en va rêver seule & qu'on emporte avec
soi leur souvenir? Moi,
je troublai la musique, il falut danser, je fis danser le Philosophe ,
on soupa presque en
l'air, on veilla fort avant dans la nuit, je fus me coucher bien lasse
& je ne fis qu'un
sommeil.
J'ai donc de fort bonnes raisons pour ne
point gêner mon humeur ni changer de manieres.
Le moment qui rendra ce changement nécessaire est si près, que ce n'est
pas la peine
d'anticiper. Le tems ne viendra que trop tôt d'être prude &
réservée; tandis que je
compte encore par vingt, je me dépêche d'user de mes droits; car passé
la trentaine on
n'est plus folle mais ridicule & ton épilogueur d'homme ose bien me
dire qu'il ne me reste
que six mois encore [362] à retourner la salade avec les doigts.
Patience! pour payer ce
sarcasme, je prétends la lui retourner dans six ans, je te jure qu'il
faudra qu'il la mange;
mais revenons.
Si l'on n'est pas maître de ses sentimens,
au moins on l'est de sa conduite. Sans doute je
demanderois au Ciel un coeur plus tranquille, mais puissé-je à mon
dernier jour offrir au
Souverain Juge une vie aussi peu criminelle que celle que j'ai passée
cet hiver! En vérité,
je ne me reprochois rien auprès du seul homme qui pouvoit me rendre
coupable. Ma
chére, il n'en est pas de même depuis qu'il est parti; en m'accoutumant
à penser à lui
dans son absence, j'y pense à tous les instans du jour & je trouve
son image plus
dangereuse que sa personne . S'il est loin, je suis amoureuse; s'il est
près, je ne suis qu'une
folle; qu'il revienne & je ne le crains plus.
Au chagrin de son éloignement s'est jointe
l'inquiétude de son rêve. Si tu as tout mis sur le
compte de l'amour, tu t'es trompée; l'amitié avoit part à ma tristesse.
Depuis leur départ
je te voyois pâle & changée; à chaque instant je pensois te voir
tomber malade. Je ne suis
pas crédule, mais craintive. Je sais bien qu'un songe n'amene pas un
événement, mais j'ai
toujours peur que l'événement n'arrive à sa suite. A peine ce maudit
rêve m'a-t-il laissé
une nuit tranquille, jusqu'à ce que je t'aye vue bien remise &
reprendre tes couleurs .
Dussé-je avoir mis sans le savoir un intérêt suspect à cet
empressement, il est sûr que
j'aurois donné tout au monde pour qu'il se fût montré quand il [363]
s'en retourna
comme un imbécile. Enfin ma vaine terreur s'en est allée avec ton
mauvois visage. Ta
santé, ton appétit, ont plus fait que tes plaisanteries & je t'ai
vue si bien argumenter à
table contre mes frayeurs, qu'elles se sont tout-à-fait dissipées. Pour
surcroît de bonheur il
revient & j'en suis charmée à tous égards. Son retour ne m'alarme
point, il me rassure; &
sitôt que nous le verrons, je ne craindrai plus rien pour tes jours ni
pour mon repos.
Cousine, conserve-moi mon amie & ne sois point en peine de la
tienne; je réponds d'elle
tant qu'elle t'aura... Mais, mon Dieu , qu'ai-je donc qui m'inquiete
encore & me serre le
coeur sans savoir pourquoi? Ah! mon enfant, faudra-t-il un jour qu'une
des deux survive à
l'autre? Malheur à celle sur qui doit tomber un sort si cruel! elle
restera peu digne de
vivre, ou sera morte avant sa mort.
Pourrais-tu me dire à propos de quoi je
m'épuise en sottes lamentations? Foin de ces
terreurs paniques qui n'ont pas le sens commun! au lieu de parler de
mort, parlons de
mariage, cela sera plus amusant. Il y a long-tems que cette idée est
venue à ton mari & s'il
ne m'en eût jamais parlé, peut-être ne me fût-elle point venue à
moi-même. Depuis lors
j'y ai pensé quelquefois , & toujours avec dédain. Fi! cela
vieillit une jeune veuve ; si
j'avois des enfans d'un second lit, je me croirois la grand'mere de
ceux du premier. Je te
trouve aussi fort bonne de faire avec légereté les honneurs de ton amie
& de regarder cet
arrangement comme un soin de ta bénigne charité. Oh bien! je
t'apprends, moi, que toutes
les raisons fondées sur tes [364] soucis obligeans ne valent pas la
moindre des miennes
contre un second mariage.
Parlons sérieusement. Je n'ai pas l'ame
assez basse pour faire entrer dans ces raisons la
honte de me rétracter d'un engagement téméraire pris avec moi seule, ni
la crainte du
blâme en faisant mon devoir, ni l'inégalité des fortunes dans un cas où
tout l'honneur est
pour celui des deux à qui l'autre veut bien devoir la sienne; mais,
sans répéter ce que je
t'ai dit tant de fois sur mon humeur indépendante & sur mon
éloignement naturel pour le
joug du mariage, je me tiens à une seule objection & je la tire de
cette voix si sacrée que
personne au monde ne respecte autant que toi. Leve cette objection,
cousine , & je me
rends. Dans tous ces jeux qui te donnent tant d'effroi, ma conscience
est tranquille. Le
souvenir de mon mari ne me fait point rougir; j'aime à l'appeler à
témoin de mon
innocence & pourquoi craindrais-je de faire devant son image tout
ce que je faisois devant
lui? En serait-il de même, ô Julie, si je violois les sains engagemens
qui nous unirent; que
j'osasse jurer à un autre l'amour éternel que je lui jurai tant de
fois; que mon coeur,
indignement partagé, dérobât à sa mémoire ce qu'il donneroit à son
successeur & ne
pût sans offenser l'un des deux remplir ce qu'il doit à l'autre? Cette
même image qui
m'est si chére ne me donneroit qu'épouvante & qu'effroi; sans cesse
elle viendroit
empoisonner mon bonheur & son souvenir qui fait la douceur de ma
vie en feroit le
tourment. Comment oses-tu me parler de donner un successeur à mon mari,
après [365]
avoir juré de n'en jamais donner au tien? comme si les raisons que tu
m'allegues t'étoient
moins applicables en pareil cas! Ils s'aimerent? C'est pis encore. Avec
quelle indignation
verrait-il un homme qui lui fut cher usurper ses droits & rendre sa
femme infidele ! Enfin,
quand il seroit vrai que je ne lui dois plus rien à lui-même, ne
dois-je rien au cher gage de
son amour & puis-je croire qu'il eût jamais voulu de moi, s'il eût
prévu que j'eusse un
jour exposé sa fille unique à se voir confondue avec les enfans d'un
autre?
Encore un mot & j'ai fini. Qui t'a dit
que tous les obstacles viendroient de moi seule? En
répondant de celui que cet engagement regarde, n'as-tu point plutôt
consulté ton désir
que ton pouvoir? Quand tu serois sûre de son aveu, n'aurais-tu donc
aucun scrupule de
m'offrir un coeur usé par une autre passion? Crois-tu que le mien dût
s'en contenter &
que je pusse être heureuse avec un homme que je ne rendrois pas
heureux? Cousine,
penses-y mieux; sans exiger plus d'amour que je n'en puis ressentir
moi-même, tous les
sentimens que j'accorde je veux qu'ils me soient rendus; & je suis
trop honnête femme
pour pouvoir me passer de plaire à mon mari. Quel garant as-tu donc de
tes espérances?
Un certain plaisir à se voir, qui peut être l'effet de la seule amitié;
un transport passager
qui peut naître à notre âge de la seule différence du sexe; tout cela
suffit-il pour les
fonder? Si ce transport eût produit quelque sentiment durable, est-il
croyable qu'il s'en fût
tu non seulement à moi, mais à toi, mais à ton mari , de qui ce propos
[366] n'eût pu
qu'être favorablement reçu? En a-t-il jamais dit un mot à personne?
Dans nos
tête-à-tête a-t-il jamais été question que de toi? A-t-il jamais été
question de moi dans
les vôtres? Puis-je penser que, s'il avoit eu là-dessus quelque secret
pénible à garder, je
n'aurois jamais apperçu sa contrainte, ou qu'il ne lui seroit jamais
échappé
d'indiscrétion? Enfin, même depuis son départ, de laquelle de nous deux
parle-t-il le plus
dans ses lettres, de laquelle est-il occupé dans ses songes? Je
t'admire de me croire sensible,
& tendre & de ne pas imaginer que je me dirai tout cela ! Mais
j'aperçois vos ruses, ma
mignonne; c'est pour vous donner droit de représailles que vous
m'accusez d'avoir jadis
sauvé mon coeur aux dépens du vôtre. Je ne suis pas la dupe de ce
tour-là.
Voilà toute ma confession, cousine: je l'ai
faite pour t'éclairer & non pour te contredire. Il
me reste à te déclarer ma résolution sur cette affaire. Tu connois à
présent mon
intérieur aussi bien & peut-être mieux que moi-même: mon honneur,
mon bonheur, te
sont chers autant qu'à moi & dans le calme des passions la raison
te fera mieux voir où je
dois trouver l'un & l'autre . Charge-toi donc de ma conduite; je
t'en remets l'entiere
direction. Rentrons dans notre état naturel & changeons entre nous
de métier; nous nous
en tirerons mieux toutes deux. Gouverne; je serai docile: c'est à toi
de vouloir ce que je dois
faire , à moi de faire ce que tu voudras. Tiens mon ame à couvert dans
la tienne; que sert
aux inséparables d'en avoir deux?
[367] Ah ça! revenons à présent à nos
voyageurs. Mais j'ai déjà tant parlé de l'un que je
n'ose plus parler de l'autre, de peur que la différence du style ne se
fît un peu trop sentir
& que l'amitié même que j'ai pour l'Anglois ne dît trop en faveur
du Suisse. & puis, que
dire sur des lettres qu'on n'a pas vues? Tu devois bien au moins
m'envoyer celle de Milord
Edouard; mais tu n'as osé l'envoyer sans l'autre & tu as fort bien
fait.. . Tu pouvois
pourtant faire mieux encore... Ah! vivent les duegnes de vingt ans!
elles sont plus traitables
qu'à trente.
Il faut au moins que je me venge en
t'apprenant ce que tu as opéré par cette belle réserve;
c'est de me faire imaginer la lettre en question... cette lettre si...
cent fois plus si qu'elle ne
l'est réellement. De dépit je me plois à la remplir de choses qui n'y
sauroient être. Va, si
je n'y suis pas adorée, c'est à toi que je ferai payer tout ce qu'il en
faudra rabattre.
En vérité, je ne sais après tout cela
comment tu m'oses parler du courrier d'Italie. Tu
prouves que mon tort ne fut pas de l'attendre, mais de ne pas
l'attendre assez long-tems. Un
pauvre petit quart d'heure de plus, j'allois au-devant du paquet, je
m'en emparois la
premiere, je lisais, le tout à mon aise & c'étoit mon tour de me
faire valoir. Les raisins sont
trop verts . On me retient deux lettres; mais j'en ai deux autres que ,
quoi que tu puisses
croire, je ne changerois sûrement pas contre celle-là, quand tous les
si du monde y
seraient. Je te jure que si celle d'Henriette ne tient pas sa place à
côté de la tienne, [368]
c'est qu'elle la passe & que ni toi ni moi n'écrirons de la vie
rien d'aussi joli. & puis on se
donnera les airs de traiter ce prodige de petite impertinente! Ah!
c'est assurément pure
jalousie. En effet, te voit-on jamais à genoux devant elle lui baiser
humblement les deux
mains l'une après l'autre? grace à toi, la voilà modeste comme une
vierge & grave comme
un Caton; respectant tout le monde; jusqu'à sa mere: il n'y a plus le
mot pour rire à ce
qu'elle dit; à ce qu'elle écrit, passe encore. Aussi, depuis que j'ai
découvert ce nouveau
talent, avant que tu gâtes ses lettres comme ses propos , je compte
établir de sa chambre à
la mienne un courrier d'Italie dont on n'escamotera point les paquets.
Adieu, petite cousine. Voilà des réponses
qui t'apprendront à respecter mon crédit
renaissant. Je voulois te parler de ce pays & de ses habitants,
mais il faut mettre fin à ce
volume; & puis tu m'as toute brouillée avec tes fantaisies & le
mari m'a presque fait
oublier les hôtes. Comme nous avons encore cinq ou six jours à rester
ici & que j'aurai le
tems de mieux revoir le peu que j'ai vu, tu ne perdras rien pour
attendre & tu peux
compter sur un second tome avant mon départ.
[369] LETTRE III. DE MILORD EDOUARD A M. DE
WOLMAR.
Non, cher Wolmar, vous ne vous êtes point
trompé; le jeune homme est sûr; mais moi je
ne le suis guere & j'ai failli payer cher l'expérience qui m'en a
convaincu. Sans lui je
succombois moi-même à l'épreuve que je lui avois destinée. Vous savez
que, pour
contenter sa reconnaissance & remplir son coeur de nouveaux objets,
j'affectois de donner à ce voyage plus d'importance qu'il n'en avoit
réellement. D'anciens penchans à flatter,
une vieille habitude à suivre encore une fois, voilà, avec ce qui se
rapportoit à
Saint-Preux, tout ce qui m'engageoit à l'entreprendre. Dire les
derniers adieux aux
attachemens de ma jeunesse , ramener un ami parfaitement guéri, voilà
tout le fruit que
j'en voulois recueillir.
Je vous ai marqué que le songe de
Villeneuve m'avoit laissé des inquiétudes. Ce songe me
rendit suspects les transports de joie auxquels il s'étoit livré, quand
je lui avois annoncé
qu'il étoit le maître d'élever vos enfans & de passer sa vie avec
vous. Pour mieux
l'observer dans les effusions de son coeur, j'avois d'abord prévenu ses
difficultés; en lui
déclarant que je m'établirois moi-même avec vous, je ne laissois plus à
son amitié
d'objections à me faire; mais de nouvelles résolutions me firent
changer de langage.
[370] Il n'eut pas vu trois fois la
marquise, que nous fûmes d'accord sur son compte.
Malheureusement pour elle, elle voulut le gagner & ne fit que lui
montrer ses artifices.
L'infortunée! que de grandes qualités sans vertu! que d'amour sans
honneur! Cet amour
ardent, & vrai me touchait, m'attachait, nourrissoit le mien; mais
il prit la teinte de son
ame noire & finit par me faire horreur. Il ne fut plus question
d'elle.
Quand il eut vu Laure, qu'il connut son
coeur, sa beauté, son esprit & cet attachement sans
exemple , trop fait pour me rendre heureux, je résolus de me servir
d'elle pour bien éclaircir l'état de Saint-Preux. Si j'épouse Laure,
lui dis-je, mon dessein n'est pas de la
mener à Londres, où quelqu'un pourroit la reconnoître, mais dans des
lieux où l'on sait
honorer la vertu partout où elle est; vous remplirez votre emploi &
nous ne cesserons point
de vivre ensemble. Si je ne l'épouse pas, il est tems de me recueillir.
Vous connaissez ma
maison d'Oxfordshire & vous choisirez d'élever les enfans d'un de
vos amis, ou
d'accompagner l'autre dans sa solitude . Il me fit la réponse à
laquelle je pouvois
m'attendre; mais je voulois l'observer par sa conduite. Car si, pour
vivre à Clarens, il
favorisoit un mariage qu'il eût dû blâmer, ou, si dans cette occasion
délicate, il préféroit à son bonheur la gloire de son ami, dans l'un,
& dans l'autre cas l'épreuve étoit faite &
son coeur étoit jugé.
Je le trouvai d'abord tel que je le
désirais, ferme contre le projet que je feignois d'avoir &
armé de toutes les [371] raisons qui devoient m'empêcher d'épouser
Laure. Je sentois ces
raisons mieux que lui, mais je la voyois sans cesse & je la voyois
affligée & tendre. Mon
coeur tout-à-fait détaché de la Marquise, se fixa par ce commerce
assidu. Je trouvai dans
les sentimens de Laure de quoi redoubler l'attachement qu'elle m'avoit
inspiré. J'eus honte
de sacrifier à l'opinion, que je méprisois, l'estime que je devois à
son mérite; ne devois-je
rien aussi à l'espérance que je lui avois donnée , sinon par mes
discours, au moins par mes
soins? Sans avoir rien promis, ne rien tenir, c'étoit la tromper; cette
tromperie étoit
barbare. Enfin joignant à mon penchant une espece de devoir &
songeant plus à mon
bonheur qu'à ma gloire, j'achevai de l'aimer par raison; je résolus de
pousser la feinte
aussi-loin qu'elle pouvoit aller & jusqu'à la réalité même, si je
ne pouvois m'en tirer
autrement sans injustice.
Cependant je sentis augmenter mon
inquiétude sur le compte du jeune homme, voyant
qu'il ne remplissoit pas dans toute sa force le rôle dont il s'étoit
chargé. Il s'opposoit à
mes vues, il improuvoit le noeud que je voulois former; mais il
combattoit mal mon
inclination naissante & me parloit de Laure avec tant d'éloges,
qu'en paroissant me
détourner de l'épouser, il augmentoit mon penchant pour elle. Ces
contradictions
m'alarmerent. Je ne le trouvois point aussi ferme qu'il auroit dû
l'être. Il sembloit n'oser
heurter de front mon sentiment, il mollissoit contre ma résistance, il
craignoit de me
fâcher, il n'avoit point à mon gré pour son devoir l'intrépidité qu'il
inspire à ceux qui
l'aiment.
[372] D'autres observations augmenterent ma
défiance ; je sçus qu'il voyoit Laure en
secret; je remarquois entre eux des signes d'intelligence. L'espoir de
s'unir à celui qu'elle
avoit tant aimé ne la rendoit point gaie. Je lisois bien la même
tendresse dans ses regards,
mais cette tendresse n'étoit plus mêlée de joie à mon abord, la
tristesse y dominoit
toujours. Souvent, dans les plus doux épanchemens de son coeur, je la
voyois jetter sur le
jeune homme un coup d'oeil à la dérobée & ce coup d'oeil étoit
suivi de quelques larmes
qu'on cherchoit à me cacher. Enfin le mystere fut poussé au point que
j'en fus alarmé.
Jugez de ma surprise. Que pouvais-je penser? N'avais-je réchauffé qu'un
serpent dans
mon sein? Jusqu'où n'osais-je point porter mes soupçons & lui
rendre son ancienne
injustice! Faibles & malheureux que nous sommes! c'est nous qui
faisons nos propres
maux. Pourquoi nous plaindre que les méchans nous tourmentent, si les
bons se
tourmentent encore entre eux?
Tout cela ne fit qu'achever de me
déterminer. Quoique j'ignorasse le fond de cette intrigue,
je voyois que le coeur de Laure étoit toujours le même; & cette
épreuve ne me la rendoit
que plus chére. Je me proposois d'avoir une explication avec elle avant
la conclusion; mais
je voulois attendre jusqu'au dernier moment, pour prendre auparavant
par moi-même
tous les éclaircissemens possibles. Pour lui, j'étois résolu de me
convaincre, de le
convaincre, enfin d'aller jusqu'au bout avant que de lui rien dire ni
de prendre un parti
par rapport à lui, prévoyant une rupture infaillible, & ne voulant
[373] pas mettre un bon
naturel & vingt ans d'honneur en balance avec des soupçons.
La Marquise n'ignoroit rien de ce qui se
passoit entre nous. Elle avoit des épies dans le
couvent de Laure & parvint à savoir qu'il étoit question de
mariage. Il n'en falut pas
davantage pour réveiller ses fureurs; elle m'écrivit des lettres
menaçantes. Elle fit plus
que d'écrire; mais comme ce n'étoit pas la premiere fois , & que
nous étions sur nos
gardes, ses tentatives furent vaines. J'eus seulement le plaisir de
voir dans l'occasion que
Saint-Preux savoit payer de sa personne & ne marchandoit pas sa vie
pour sauver celle
d'un ami.
Vaincue par les transports de sa rage, la
marquise tomba malade & ne se releva plus. Ce
fut là le terme de ses tourmens*[*Par la lettre Milord Edouard
ci-devant supprimée, on
voit qu'il pensoit qu'à la mort des méchans leurs ames étoient
anéanties] & de ses crimes .
Je ne pus apprendre son état sans en être affligé. Je lui envoyai le
docteur Eswin;
Saint-Preux y fut de ma part: elle ne voulut voir ni l'un ni l'autre;
elle ne voulut pas même
entendre parler de moi & m'accabla d'imprécations horribles chaque
fois qu'elle entendit
prononcer mon nom. Je gémis sur elle & sentis mes blessures prêtes
à se rouvrir. La
raison vainquit encore; mais j'eusse été le dernier des hommes de
songer au mariage,
tandis qu'une femme qui me fut si chére étoit à l'extrémité.
Saint-Preux, craignant
qu'enfin je ne pusse résister au désir de la voir, me proposa le voyage
de Naples & j'y
consentis.
Le surlendemain de notre arrivée, je le vis
entrer dans ma chambre avec une contenance
ferme & grave & tenant une [374] lettre à la main. Je m'écriai:
La marquise est morte! -
Plût à Dieu! reprit-il froidement, il vaut mieux n'être plus que
d'exister pour mal faire.
Mais ce n'est pas d'elle que je viens vous parler; écoutez-moi.
J'attendis en silence.
Milord, me dit-il, en me donnant le saint
nom d'ami, vous m'apprîtes à le porter. J'ai
rempli la fonction dont vous m'avez chargé; & vous voyant prêt à
vous oublier, j'ai dû
vous rappeler à vous-même. Vous n'avez pu rompre une chaîne que par une
autre. Toutes
deux étoient indignes de vous. S'il n'eût été question que d'un mariage
inégal, je vous
aurois dit: Songez que vous êtes pair d'Angleterre & renoncez aux
honneurs du monde, ou
respectez l'opinion. Mais un mariage abject !... vous !... Choisissez
mieux votre épouse. Ce
n'est pas assez qu'elle soit vertueuse, elle doit être sans tache... La
femme d'Edouard
Bomston n'est pas facile à trouver. Voyez ce que j'ai fait.
Alors il me remit la lettre. Elle étoit de
Laure. Je ne l'ouvris pas sans émotion. L'amour a
vaincu, me disait-elle; vous avez voulu m'épouser; je suis contente.
Votre ami m'a dicté mon
devoir; je le remplis sans regret. En vous déshonorant, j'aurois vécu
malheureuse; en vous
laissant votre gloire, je crois la partager. Le sacrifice de tout mon
bonheur à un devoir si cruel
me fait oublier la honte de ma jeunesse. Adieu, des cet instant je
cesse d'être en votre pouvoir
& au mien. Adieu pour jamais. O Edouard! ne portez pas le désespoir
dans ma retraite; écoutez mon dernier voeu. Ne donnez à nulle autre une
place que je n'ai pu remplir. Il fut au
monde un coeur fait pour vous & c'étoit celui de Laure.
[375] L'agitation m'empêchoit de parler. Il
profita de mon silence pour me dire qu'apres
mon départ elle avoit pris le voile dans le couvent où elle étoit
pensionnaire; que la cour
de Rome, informée qu'elle devoit épouser un luthérien, avoit donné des
ordres pour
m'empêcher de la revoir; & il m'avoua franchement qu'il avoit pris
tous ces soins de
concert avec elle. Je ne m'opposai point à vos projets, continua-t-il,
aussi vivement que je
l'aurois pu, craignant un retour à la marquise & voulant donner le
change à cette
ancienne passion par celle de Laure. En vous voyant aller plus loin
qu'il ne fallait, je fis
d'abord parle la raison; mais ayant trop acquis par mes propres fautes
le droit de me
défier d'elle, je sondai le coeur de Laure; & y trouvant toute la
générosité qui est
inséparable du véritable amour, je m'en prévalus pour la porter au
sacrifice qu'elle vient
de faire. L'assurance de n'être plus l'objet de votre mépris lui releva
le courage & la
rendit plus digne de votre estime . Elle a fait son devoir; il faut
faire le vôtre.
Alors, s'approchant avec transport, il me
dit en me serrant contre sa poitrine: Ami, je lis,
dans le sort commun que le Ciel nous envoie, la loi commune qu'il nous
prescrit. Le regne
de l'amour est passé, que celui de l'amitié commence; mon coeur
n'entend plus que sa voix
sacrée, il ne connaît plus d'autre chaîne que celle qui me lie à toi.
Choisis le séjour que tu
veux habiter: Clarens, Oxford, Londres, Paris ou Rome; tout me
convient, pourvu que
nous y vivions ensemble. Va, viens où tu voudras, cherche un asyle en
quelque lieu que ce
puisse être, je te suivrai par-tout. J'en fais le serment [376]
solennel à la face du Dieu
vivant, je ne te quitte plus qu'à la mort.
Je fus touché. Le zele & le feu de cet
ardent jeune homme éclatoient dans ses yeux.
J'oubliai la marquise , & Laure. Que peut-on regretter au monde
quand on y conserve un
ami? Je vis aussi, par le parti qu'il prit sans hésiter dans cette
occasion, qu'il étoit guéri
véritablement & que vous n'aviez pas perdu vos peines ; enfin
j'osai croire, par le voeu
qu'il fit de si bon coeur de rester attaché à moi, qu'il l'étoit plus à
la vertu qu'à ses
anciens penchants. Je puis donc vous le ramener en toute confiance.
Oui, cher Wolmar, il
est digne d'élever des hommes & qui plus est, d'habiter votre
maison.
Peu de jours après j'appris la mort de la
marquise. Il y avoit long-tems pour moi qu'elle étoit morte; cette
perte ne me toucha plus. Jusqu'ici j'avois regardé le mariage comme une
dette que chacun contracte à sa naissance envers son espece, envers son
pays & j'avois
résolu de me marier moins par inclination que par devoir . J'ai changé
de sentiment.
L'obligation de se marier n'est pas commune à tous; elle dépend pour
chaque homme de
l'état où le sort l'a placé: c'est pour le peuple, pour l'artisan, pour
le villageois, pour les
hommes vraiment utiles, que le célibat est illicite; pour les ordres
qui dominent les autres,
auxquels tout tend sans cesse & qui ne sont toujours que trop
remplis , il est permis &
même convenable. Sans cela l'Etat ne fait que se dépeupler par la
multiplication des sujets
qui lui sont à charge. Les hommes auront toujours assez de maîtres
& l'Angleterre
manquera plustôt de laboureurs que de pairs.
[377] Je me crois donc libre & maître
de moi dans la condition où le Ciel m'a fait naître. A
l'âge où je suis on ne répare plus les pertes que mon coeur a faites.
Je le dévoue à cultiver
ce qui me reste & ne puis mieux le rassembler qu'à Clarens.
J'accepte donc toutes vos
offres, sous les conditions que ma fortune y doit mettre, afin qu'elle
ne me soit pas inutile.
Après l'engagement qu'a pris Saint-Preux, je n'ai plus d'autre moyen de
le tenir auprès de
vous que d'y demeurer moi-même; & si jamais il y est de trop, il me
suffira d'en partir. Le
seul embarras qui me reste est pour mes voyages d'Angleterre; car
quoique je n'aie plus
aucun crédit dans le parlement, il me suffit d'en être membre pour
faire mon devoir
jusqu'à la fin. Mais j'ai un collegue & un ami sûr, que je puis
charger de ma voix dans les
affaires courantes. Dans les occasions où je croirai devoir m'y trouver
moi-même, notre éleve pourra m'accompagner, même avec les siens quand
ils seront un peu plus grands &
que vous voudrez bien nous les confier. Ces voyages ne sauroient que
leur être utiles & ne
seront pas assez longs pour affliger beaucoup leur mere.
Je n'ai point montré cette lettre à
Saint-Preux; ne la montrez pas entiere à vos dames: il
convient que le projet de cette épreuve ne soit jamais connu que de
vous , & de moi. Au
surplus, ne leur cachez rien de ce qui fait honneur à mon digne ami,
même à mes dépens.
Adieu, cher Wolmar. Je vous envoye les dessins de mon pavillon:
réformez, changez
comme il vous plaira; mais faites-y travailler des à présent, s'il se
peut. J'en voulais ôter le
salon de musique; car tous mes goûts sont éteints & je ne me [378]
soucie plus de rien. Je le
laisse, à la priere de Saint-Preux qui se propose d'exercer dans ce
salon vos enfans. Vous
recevrez aussi quelques livres pour l'augmentation de votre
bibliotheque. Mais que
trouverez-vous de nouveau dans des livres? O Wolmar! il ne vous manque
que d'apprendre à lire dans celui de la nature pour être le plus sage
des mortels.
LETTRE IV. DE M. WOLMAR A MILORD EDOUARD.
Je me suis attendu, cher Bomston, au
dénouement de vos longues aventures. Il eût paru
bien étrange qu'ayant résisté si long-tems à vos penchants, vous
eussiez attendu, pour
vous laisser vaincre, qu'un ami vînt vous soutenir, quoiqu'à vrai dire
on soit souvent plus
foible en s'appuyant sur un autre que quand on ne compte que sur soi.
J'avoue pourtant
que je fus alarmé de votre derniere lettre, où vous m'annonciez votre
mariage avec Laure
comme une affaire absolument décidée. Je doutai de l'événement malgré
votre
assurance; & si mon attente eût été trompée, de mes jours je
n'aurais revu Saint-Preux.
Vous avez fait tous deux ce que j'avais espéré de l'un & de
l'autre; & vous avez trop bien
justifié le jugement que j'avais porté de vous, pour que je ne sois pas
charmé de vous voir
reprendre nos premiers arrangements. Venez, hommes rares, augmenter
& [379] partager
le bonheur de cette maison. Quoi qu'il en soit de l'espoir des croyans
dans l'autre vie,
j'aime à passer avec eux celle-ci; & je sens que vous me convenez
tous mieux tels que vous êtes, que si vous aviez le malheur de penser
comme moi.
Au reste, vous savez ce que je vous dis sur
son sujet à votre départ. Je n'avais pas besoin,
pour le juger, de votre épreuve; car la mienne étoit faite & je
crois le connoître autant
qu'un homme en peut connoître un autre. J'ai d'ailleurs plus d'une
raison de compter sur
son coeur & de bien meilleures cautions de lui que lui-même.
Quoique dans votre
renoncement au mariage il paraisse vouloir vous imiter, peut-être
trouverez-vous ici de
quoi l'engager à changer de systeme. Je m'expliquerai mieux après votre
retour.
Quant à vous, je trouve vos distinctions
sur le célibat toutes nouvelles & fort subtiles. Je
les crois même judicieuses pour le politique qui balance les forces
respectives de l'Etat, afin
d'en maintenir l'équilibre. Mais je ne sais si dans vos principes ces
raisons sont assez
solides, pour dispenser les particuliers de leur devoir envers la
nature. Il sembleroit que la
vie est un bien qu'on ne reçoit qu'à la charge de le transmettre, une
sorte de substitution
qui doit passer de race en race & que quiconque eut un pere est
obligé de le devenir.
C'étoit votre sentiment jusqu'ici, c'étoit une des raisons de votre
voyage; mais je sais d'où
vous vient cette nouvelle philosophie & j'ai vu dans le billet de
Laure un argument auquel
votre coeur n'a point de réplique.
[380] La petite cousine est, depuis huit ou
dix jours, à Geneve avec sa famille pour des
emplettes & d'autres affaires. Nous l'attendons de retour de jour
en jour. J'ai dit à ma
femme de votre lettre tout ce qu'elle en devoit savoir. Nous avons
appris par M. Miol que le
mariage étoit rompu; mais elle ignoroit la part qu'avoit Saint-Preux à
cet événement.
Soyez sûr qu'elle n'apprendra jamais qu'avec la plus vive joie tout ce
qu'il fera pour
mériter vos bienfaits & justifier votre estime . Je lui ai montré
les dessins de votre
pavillon; elle les trouve de tres bon goût; nous y ferons pourtant
quelques changemens que
le local exige & qui rendront votre logement plus commode: vous les
approuverez
sûrement. Nous attendons l'avis de Claire avant d'y toucher; car vous
savez qu'on ne peut
rien faire sans elle. En attendant, j'ai déjà mis du monde en oeuvre,
& j'espere qu'avant
hier la maçonnerie sera fort avancée.
Je vous remercie de vos livres: mais je ne
lis plus ceux que j'entends & il est trop tard pour
apprendre à lire ceux que je n'entends pas. Je suis pourtant moins
ignorant que vous ne
m'accusez de l'être. Le vrai livre de la nature est pour moi le coeur
des hommes & la
preuve que j'y sais lire est dans mon amitié pour vous.
[381] LETTRE V. DE MDE. D'ORBE A MDE. DE
WOLMAR.
J'ai bien des griefs, cousine, à la charge
de ce séjour. Le plus grave est qu'il me donne
envie d'y rester. La ville est charmante, les habitans sont
hospitaliers, les moeurs sont
honnêtes & la liberté, que j'aime sur toutes choses, semble s'y
être réfugiée. Plus je
contemple ce petit Etat, plus je trouve qu'il est beau d'avoir une
patrie & Dieu garde de
mal tous ceux qui pensent en avoir une & n'ont pourtant qu'un pays!
pour moi, je sens que
si j'étois née dans celui-ci, j'aurois l'ame toute Romaine. Je
n'oserois pourtant pas trop
dire à présent:
Rome n'est plus à Rome, elle est toute où je suis;
car j'aurois peur que dans ta malice tu
n'allasses penser le contraire. Mais pourquoi donc
Rome & toujours Rome? Restons à Geneve.
Je ne te dirai rien de l'aspect du pays. Il
ressemble au nôtre, excepté qu'il est moins
montueux, plus champêtre & qu'il n'a pas des chalets si voisins.*[*
L'Editeur les croit un
peu rapprochés.] Je ne te dirai rien, non plus du Gouvernement. Si Dieu
ne t'aide, mon
pere t'en parlera de reste: il passe toute la journée à politiquer avec
les Magistrats dans la
joie de son coeur & je le vois déjà tres mal édifié que la gazette
parle si peu de Geneve.
Tu peux juger de leurs conférences par mes [382] lettres. Quand ils
m'excedent, je me
dérobe & je t'ennuie pour me désennuyer.
Tout ce qui m'est resté de leurs longs
entretiens, c'est beaucoup d'estime pour le grand
sens qui regne en cette ville. A voir l'action & réaction mutuelles
de toutes les parties de
l'Etat qui le tiennent en équilibre, on ne peut douter qu'il n'y ait
plus d'art & de vrai talent
employés au gouvernement de cette petite République , qu'à celui des
plus vastes
Empires, où tout se soutient par sa propre masse & où les rênes de
l'Etat peuvent tomber
entre les mains d'un sot , sans que les affaires cessent d'aller . Je
te réponds qu'il n'en
seroit pas de même ici. Je n'entends jamais parler à mon pere de tous
ces grands Ministres
des grandes Cours, sans songer à ce pauvre musicien qui barbouilloit si
fierement sur
notre grand orgue*[*Il y avoit grande Orgue. Je remarquerai pour ceux
de nos Suisses &
Genevois qui se piquent de parler correctement, que le mot Orgue est
masculin au
singulier, feminin au pluriel & s'emploie également dans les deux
nombres; mais le
singulier est plus élégant.] à Lausanne & qui se croyoit un fort
habile homme parce qu'il
faisoit beaucoup de bruit. Ces gens-ci n'ont qu'une petite épinette ,
mais ils en savent tirer
une bonne harmonie , quoiqu'elle soit souvent assez mal d'accord.
Je ne te dirai rien non plus... Mais à
force de ne te rien dire, je ne finirais pas. Parlons de
quelque chose pour avoir plustôt fait. Le Genevois est de tous les
peuples du monde celui
qui cache le moins son caractere , & qu'on connaît le plus
promptement. Ses moeurs, ses
vices mêmes, [383] sont mêlés de franchise. Il se sent naturellement
bon; & cela lui suffit
pour ne pas craindre de se montrer tel qu'il est. Il a de la
générosité, du sens, de la
pénétration; mais il aime trop l'argent: défaut que j'attribue à sa
situation qui le lui rend
nécessaire, car le territoire ne suffiroit pas pour nourrir les
habitants.
Il arrive de là que les Genevois, épars
dans l'Europe pour s'enrichir, imitent les grands
airs des étrangers & après avoir pris les vices des pays où ils ont
vécu,*[*Maintenant on
ne leur donne plus la peine de les aller chercher, on les leur, porte.]
les rapportent chez eux
en triomphe avec leurs trésors. Ainsi le luxe des autres peuples leur
fait mépriser leur
antique simplicité; la fiere liberté leur paroît ignoble; ils se
forgent des fers d'argent, non
comme une chaîne, mais comme un ornement.
He bien! ne me voilà-t-il pas encore dans
cette maudite politique? Je m'y perds, je m'y
noie, j'en ai par-dessus la tête, je ne sais plus par où m'en tirer. Je
n'entends parler ici
d'autre chose, si ce n'est quand mon pere n'est pas avec nous, ce qui
n'arrive qu'aux heures
des courriers. C'est nous, mon enfant, qui portons partout notre
influence; car, d'ailleurs,
les entretiens du pays sont utiles & variés & l'on n'apprend
rien de bon dans les livres
qu'on ne puisse apprendre ici dans la conversation. Comme autrefois les
moeurs anglaises
ont pénétré jusqu'en ce pays, les hommes, y vivant encore un peu plus
séparés des
femmes que dans le nôtre, contractent entre eux un ton plus grave &
généralement [384]
plus de solidité dans leurs discours. Mais aussi cet avantage a son
inconvénient qui se fait
bientôt sentir. Des longueurs toujours excédantes, des arguments, des
exordes, un peu
d'apprêt, quelquefois des phrases, rarement de la légereté, jamais de
cette simplicité
naive qui dit le sentiment avant la pensée & fait si bien valoir ce
qu'elle dit. Au lieu que le
Français écrit comme il parle, ceux-ci parlent comme ils écrivent; ils
dissertent au lieu de
causer; on les croiroit toujours prêts à soutenir these. Ils
distinguent, ils divisent, ils
traitent la conversation par points: ils mettent dans leurs propos la
même méthode que
dans leurs livres; ils sont auteurs & toujours auteurs. Ils
semblent lire en parlant, tant ils
observent bien les étymologies, tant ils font sonner toutes les lettres
avec soin! Ils articulent
le marc du raisin comme Marc nom d'homme ; ils disent
exactement du taba-k & non pas
du taba , un pare-sol& non pas un para-sol;
avant-t-hier , & non pasavanhier, Secrétaire
&
non pas Segretaire, un lac-d'amour où l'on se noie
& non pas où l'on s'étrangle ; partout
les s finales, partout les r des infinitifs; enfin leur parler est
toujours soutenu , leurs
discours sont des harangues & ils jasent comme s'ils prêchaient.
Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'avec ce
ton dogmatique & froid ils sont vifs, impétueux &
ont les passions tres ardentes; ils diroient même assez bien les
choses, de sentiment s'ils ne
disoient pas tout , ou s'ils ne parloient qu'à des oreilles. Mais leurs
points , leurs virgules,
sont tellement insupportables, ils peignent si posément des émotions
[385] si vives que,
quand ils ont achevé leur dire, on chercheroit volontiers autour d'eux
où est l'homme qui
sent ce qu'ils ont écrit.
Au reste, il faut t'avouer que je suis un
peu payée pour bien penser de leurs coeurs &
croire qu'ils ne sont pas de mauvais goût. Tu sauras en confidence
qu'un joli monsieur à
marier & dit-on, fort riche, m'honore de ses attentions &
qu'avec des propos assez tendres
il ne m'a point fait chercher ailleurs l'auteur de ce qu'il me disait.
Ah! s'il étoit venu il y a
dix-huit mois, quel plaisir j'aurois pris à me donner un souverain pour
esclave , & à faire
tourner la tête à un magnifique seigneur! Mais à présent la mienne
n'est plus assez droite
pour que le jeu me soit agréable & je sens que toutes mes folies
s'en vont avec ma raison.
Je reviens à ce goût de lecture qui porte
les Genevois à penser. Il s'étend à tous les états
& se fait sentir dans tous avec avantage. Le Français lit beaucoup;
mais il ne lit que les
livres nouveaux, ou plutôt il les parcourt , moins pour les lire que
pour dire qu'il les a lus .
Le Genevois ne lit que les bons livres; il les lit, il les digere: il
ne les juge pas, mais il les sait.
Le jugement & le choix se font à Paris; les livres choisis sont
presque les seuls qui vont à
Geneve. Cela fait que la lecture y est moins mêlée & s'y fait avec
plus de profit . Les
femmes dans leur retraite *[*On se souviendra que cette lettre est de
vielle date & je crains
bien que cela ne soit trop facile à voir.] lisent de leur côté ; &
leur ton s'en ressent [386]
aussi, mais d'une autre maniere. Les belles dames y sont
petites-maîtresses & beaux esprits
tout comme chez nous. Les petites citadines elles-mêmes prennent dans
les livres un babil
plus arrangé & certain choix d'expressions qu'on est étonné
d'entendre sortir de leur
bouche, comme quelquefois de celle des enfans. Il faut tout le bon sens
des hommes, toute la
gaieté des femmes & tout l'esprit qui leur est commun, pour qu'on
ne trouve pas les
premiers un peu pédants & les autres un peu précieuses.
Hier, vis-à-vis de ma fenêtre, deux filles
d'ouvriers, fort jolies, causoient devant leur
boutique d'un air assez enjoué pour me donner de la curiosité. Je
prêtai l'oreille, &
j'entendis qu'une des deux proposoit en riant d'écrire leur journal.
Oui, reprit l'autre à
l'instant; le journal tous les matins & tous les soirs le
commentaire . Qu'en dis-tu, cousine?
Je ne sais si c'est là leton des filles d'artisans; mais je sais qu'il
faut faire un furieux emploi
du tems, pour ne tirer du cours des journées que le commentaire de son
journal.
Assurément la petite personne avoit lu les aventures des Mille &
une Nuits.
Avec ce style un peu guindé, les Genevoises
ne laissent pas d'être vives & piquantes & l'on
voit autant de grandes passions ici qu'en ville du monde. Dans la
simplicité de leur parure
elles ont de la grace & du goût ; elles en ont dans leur entretien,
dans leurs manieres.
Comme les hommes sont moins galans que tendres, les femmes sont moins
coquettes que
sensibles ; & cette sensibilité donne même aux plus honnêtes un
tour d'esprit agréable &
fin qui va au coeur & qui [387] en tire tout sa finesse. Tant que
les Genevoises seront
Genevoises, elles seront les plus aimables femmes de l'Europe; mais
bientôt elles voudront être Françaises & alors les Françaises
vaudront mieux qu'elles.
Ainsi tout dépérit avec les moeurs. Le
meilleur goût tient à la vertu même; il disparaît
avec elle & fait place à un goût factice & guindé, qui n'est
plus que l'ouvrage de la mode.
Le véritable esprit est presque dans le même cas. N'est-ce pas la
modestie de notre sexe qui
nous oblige d'user d'adresse pour repousser les agaceries des hommes
& s'ils ont besoin
d'art pour se faire écouter, nous en faut-il moins pour savoir ne les
pas entendre? N'est-ce
pas eux qui nous délient l'esprit & la langue, qui nous rendent
plus vives à la riposte,*[*Il
faloit risposte, de l'italien risposta, toutefois riposte se dit aussi
& je le laisse. Ce n'est au pis
aller qu'une faute de plus.] & nous forcent de nous moquer d'eux?
Car enfin, tu as beau
dire, une certaine coquetterie maligne & railleuse désoriente
encore plus les soupirans que
le silence ou le mépris. Quel plaisir de voir un beau Céladon, tout
déconcerté , se
confondre, se troubler , se perdre à chaque repartie; de s'environner
contre lui de traits
moins brûlants, mais plus aigus que ceux de l'Amour; de le cribler de
pointes de glace qui
piquent à l'aide du froid ! Toi même qui ne fais semblant de rien,
crois-tu que tes manieres
naives & tendres, ton air timide & doux , cachent moins de ruse
& d'habileté que toutes
mes étourderies? Ma foi, mignonne, s'il faloit compter les galans que
chacune de nous a
persiflés, je doute fort qu'avec ta mine hypocrite ce fût toi qui
serais en reste. Je ne puis
[388] m'empêcher de rire encore en songeant à ce pauvre Conflans, qui
venoit tout en
furie me reprocher que tu l'aimais trop. Elle est si caressante, me
disait-il, que je ne sais de
quoi me plaindre; elle me parle avec tant de raison, que j'ai honte
d'en manquer devant elle
; & je la trouve si fort mon amie , que je n'ose être son amant.
Je ne crois pas qu'il y ait nulle part au
monde des époux plus unis & de meilleurs ménages
que dans cette ville . La vie domestique y est agréable & douce: on
y voit des maris
complaisants & presque d'autres Julies . Ton systeme se vérifie
tres bien ici. Les deux sexes
gagnent de toutes manieres à se donner des travaux & des amusemens
différens qui les
empêchent de se rassasier l'un de l'autre & font qu'ils se
retrouvent avec plus de plaisir .
Ainsi s'aiguise la volupté du sage; s'abstenir pour jouir, c'est ta
philosophie; c'est
l'épicuréisme de la raison.
Malheureusement cette antique modestie
commence à décliner. On se rapproche & les
coeurs s'éloignent . Ici , comme chez nous, tout est mêlé de bien &
de mal, mais à
différentes mesures. Le Genevois tire ses vertus de lui-même; ses vices
lui viennent
d'ailleurs . Non seulement il voyage beaucoup, mais il adopte aisément
les moeurs & les
manieres des autres peuples ; il parle avec facilité toutes les
langues; il prend sans peine
leurs divers accents, quoiqu'il ait lui-même un accent traînant tres
sensible, sur-tout dans
les femmes , qui voyagent moins. Plus humble de sa petitesse que fier
de sa liberté, il se fait
chez les nations étrangeres une honte de sa patrie; il se hâte pour
ainsi dire de se
naturaliser dans [389] le pays où il vit, comme pour faire oublier le
sien: peut-être la
réputation qu'il a d'être âpre au gain contribue-t-elle à cette
coupable honte. Il vaudroit
mieux sans doute effacer par son désintéressement l'opprobre du nom
genevois, que de
l'avilir encore en craignant de le porter; mais le Genevois le méprise,
même en le rendant
estimable & il a plus de tort encore de ne pas honorer son pays de
son propre mérite.
Quelque avide qu'il puisse être, on ne le
voit guere aller à la fortune par des moyens
serviles & bas; il n'aime point s'attacher aux grands & ramper
dans les cours. L'esclavage
personnel ne lui est pas moins odieux que l'esclavage civil. Flexible
& liant comme
Alcibiade, il supporte aussi peu la servitude; & quand il se plie
aux usages des autres, il les
imite sans s'y assujettir. Le commerce, étant de tous les moyens de
s'enrichir le plus
compatible avec la liberté, est aussi celui que les Genevois préferent.
Ils sont presque tous
marchands ou banquiers; & ce grand objet de leurs désirs leur fait
souvent enfouir de
rares talens que leur prodigua la nature . Ceci me ramene au
commencement de ma lettre.
Ils ont du génie & du courage, ils sont vifs & pénétrants, il
n'y a rien d'honnête & de
grand au-dessus de leur portée ; mais, plus passionnés d'argent que de
gloire, pour vivre
dans l'abondance ils meurent dans l'obscurité & laissent à leurs
enfans pour tout exemple
l'amour des trésors qu'ils leur ont acquis.
Je tiens tout cela des Genevois mêmes; car
ils parlent d'eux fort impartialement. Pour moi,
je ne sais comment ils sont chez les autres, mais je les trouve
aimables chez [390] eux & je
ne connais qu'un moyen de quitter sans regret Geneve. Quel est ce moyen
cousine? Oh! ma
foi, tu as beau prendre ton air humble; si tu dis ne l'avoir pas déjà
deviné, tu mens. C'est
apres-demain que s'embarque la bande joyeuse dans un joli brigantin
appareillé de fête;
car nous avons choisi l'eau à cause de la saison & pour demeurer
tous rassemblés. Nous
comptons coucher le même soir, à Morges, le lendemain à
Lausanne,*[*Comment cela?
Lausanne n'est pas au bord du lac; il y a du port à la ville une
demi-lieue de fort mauvais
chemin; & puis il faut un peu supposer que tous ces jolis
arrangemens ne seront point
contraries par le vent.] pour la cérémonie; & le surlendemain... tu
m'entends. Quand tu
verras de loin briller des flammes, flotter des banderoles , quand tu
entendras ronfler le
canon, cours par toute la maison comme une folle en criant: Armes!
armes ! voici les
ennemis ! voici les ennemis!
P.S. Quoique la distribution des logemens entre incontestablement dans les droits de ma charge, je veux bien m'en désister en cette occasion. J'entends seulement que mon pere soit logé chez Milord Edouard, à cause des cartes de géographie & qu'on acheve d'en tapisser du haut en bas tout l'appartement.
[391]
LETTRE VI. DE MDE. DE WOLMAR A SAINT
PREUX.
Quel sentiment délicieux j'éprouve en
commençant cette lettre! Voici la premiere fois de
ma vie où j'ai pu vous écrire sans crainte & sans honte. Je
m'honore de l'amitié qui nous
joint comme d'un retour sans exemple. On étouffe de grandes passions,
rarement on les épure. Oublier ce qui nous fut cher quand l'honneur le
veut, c'est l'effort d'une ame
honnête & commune; mais après avoir été ce que nous fûmes, être ce
que nous sommes
aujourd'hui, voilà le vrai triomphe de la vertu. La cause qui fait
cesser d'aimer peut être
un vice, celle qui change un tendre amour en une amitié non moins vive,
ne sauroit être équivoque.
Aurions-nous jamais fait ce progrès par nos
seules forces? Jamais, jamais, mon ami, le
tenter même étoit une témérité. Nous fuir étoit pour nous la premiere
loi du devoir, que
rien ne nous eût permis d'enfreindre. Nous nous serions toujours
estimés, sans doute; mais
nous aurions cessé de nous voir, de nous écrire; nous nous serions
efforcés de ne plus
penser l'un à l'autre & le plus grand honneur que nous pouvions
nous rendre
mutuellement étoit de rompre tout commerce entre nous.
Voyez, au lieu de cela, quelle est notre
situation présente. En est-il au monde une plus
agréable & ne goûtons-nous [392] pas mille fois le jour le prix des
combats qu'elle nous a
coûtés? Se voir, s'aimer, le sentir, s'en féliciter, passer les jours
ensemble dans la
familiarité fraternelle & dans la paix de l'innocence, s'occuper
l'un de l'autre, y penser
sans remords, en parler sans rougir & s'honorer à ses propres yeux
du même attachement
qu'on s'est si long-tems reproché; voilà le point où nous en sommes. O
ami, quelle carriere
d'honneur nous avons déjà parcourue! Osons nous en glorifier pour
savoir nous y
maintenir & l'achever comme nous l'avons commencée.
A qui devons-nous un bonheur si rare? Vous
le savez. J'ai vu votre coeur sensible, plein des
bienfaits du meilleur des hommes, aimer à s'en pénétrer. & comment
nous seraient-ils à
charge, à vous & à moi? Ils ne nous imposent point de nouveaux
devoirs; ils ne font que
nous rendre plus chers ceux qui nous étoient déjà si sacrés . Le seul
moyen de
reconnoître ses soins est d'en être dignes & tout leur prix est
dans leur succes.
Tenons-nous-en donc là dans l'effusion de notre zele. Payons de nos
vertus celles de notre
bienfaiteur ; voilà tout ce que nous lui devons. Il a fait assez pour
nous & pour lui s'il nous
a rendus à nous-mêmes. Absens ou présents, vivans ou morts, nous
porterons partout un
témoignage qui ne sera perdu pour aucun des trois.
Je faisais ces réflexions en moi-même,
quand mon mari vous destinoit l'éducation de ses
enfans. Quand Milord Edouard m'annonça son prochain retour & le
vôtre, [393] ces
mêmes réflexions revinrent & d'autres encore , qu'il importe de
vous communiquer tandis
qu'il est tems de le faire.
Ce n'est point de moi qu'il est question,
c'est de vous: je me crois plus en droit de vous
donner des conseils depuis qu'ils sont tout-à-fait désintéressés &
que, n'ayant plus ma
sûreté pour objet, ils ne se rapportent qu'à vous-même. Ma tendre
amitié ne vous est pas
suspecte & je n'ai que trop acquis de lumieres pour faire écouter
mes avis.
Permettez-moi de vous offrir le tableau de
l'état où vous allez être, afin que vous
examiniez vous-même s'il n'a rien qui doive vous effrayer. O bon jeune
homme! si vous
aimez la vertu, écoutez d'une oreille chaste les conseils de votre
amie. Elle commence en
tremblant un discours qu'elle voudroit taire; mais comment le taire
sans vous trahir?
Sera-t-il tems de voir les objets que vous devez craindre, quand ils
vous auront égaré?
Non, mon ami; je suis la seule personne au monde assez familiere avec
vous pour vous les
présenter. N'ai-je pas le droit de vous parler, au besoin, comme une
soeur, comme une
mere? Ah! si les leçons d'un coeur honnête étoient capables de souiller
le vôtre, il y a
long-tems que je n'en aurais plus à vous donner.
Votre carriere, dites-vous, est finie. Mais
convenez qu'elle est finie avant l'âge. L'amour est éteint; les sens
lui survivent & leur délire est d'autant plus à craindre que, le
seul
sentiment qui le bornoit n'existant plus, tout est occasion [394] de
chute à qui ne tient plus à rien . Un homme ardent & sensible,
jeune & garçon, veut être continent & chaste; il
sait, il sent, il l'a dit mille fois, que la force de l'ame qui produit
toutes les vertus tient à la
pureté qui les nourrit toutes. Si l'amour le préserva des mauvaises
moeurs dans sa
jeunesse, il veut que la raison l'en préserve dans tous les tems; il
connaît pour les devoirs
pénibles un prix qui console de leur rigueur; & s'il en coûte des
combats quand on veut se
vaincre, fera-t-il moins aujourd'hui pour le Dieu qu'il adore, qu'il ne
fit pour la maîtresse
qu'il servit autrefois? Ce sont là, ce me semble, des maximes de votre
morale; ce sont donc
aussi des regles de votre conduite: car vous avez toujours méprisé ceux
qui, contens de
l'apparence, parlent autrement qu'ils n'agissent & chargent les
autres de lourds fardeaux
auxquels ils ne veulent pas toucher eux-mêmes.
Quel genre de vie a choisi cet homme sage
pour suivre les loix qu'il se prescrit? Moins
philosophe encore qu'il n'est vertueux & chrétien, sans doute il
n'a point pris son orgueil
pour guide. Il sait que l'homme est plus libre d'éviter les tentations
que de les vaincre &
qu'il n'est pas question de réprimer les passions irritées, mais de les
empêcher de naître.
Se dérobe-t-il donc aux occasions dangereuses? Fuit-il les objets
capables de l'émouvoir?
Fait-il d'une humble défiance de lui-même la sauve-garde de sa vertu?
Tout au contraire,
il n'hésite pas à s'offrir aux plus téméraires combats. A trente ans ,
il va s'enfermer dans
une solitude avec des femmes de son âge , dont une lui [395] fut trop
chére pour qu'un si
dangereux souvenir se puisse effacer, dont l'autre vit avec lui dans
une étroite familiarité
& dont une troisieme lui tient encore par les droits qu'ont les
bienfaits sur les âmes
reconnaissantes. Il va s'exposer à tout ce qui peut réveiller en lui
des passions mal éteintes; il va s'enlacer dans les pieges qu'il
devroit le plus redouter . Il n'y a pas un
rapport dans sa situation qui ne dût le faire défier de sa force &
pas un qui ne l'avilît à
jamais s'il étoit foible un moment. Où est-elle donc cette grande force
d'âme à laquelle il
ose tant se fier? Qu'a-t-elle fait jusqu'ici qui lui réponde de
l'avenir? Le tira-t-elle à Paris
de la maison du colonel? Est-ce elle qui lui dicta l'été dernier la
scene de Meillerie?
L'a-t-elle bien sauvé cet hiver des charmes d'un autre objet & ce
printemps des frayeurs
d'un rêve? S'est-il vaincu pour elle au moins une fois, pour espérer de
se vaincre sans
cesse? Il sait, quand le devoir l'exige, combattre les passions d'un
ami ; mais les siennes? ...
Hélas! sur la plus belle moitié de sa vie, qu'il doit penser
modestement de l'autre!
On supporte un état violent quand il passe.
Six mois, un an, ne sont rien; on envisage un
terme & l'on prend courage. Mais quand cet état doit durer toujours
, qui est-ce qui le
supporte? Qui est-ce qui sait triompher de lui-même jusqu'à la mort? O
mon ami! si la vie
est courte pour le plaisir, qu'elle est longue pour la vertu! Il faut
être incessamment sur ses
gardes. L'instant de jouir passe & ne revient plus; celui de mal
faire passe & revient sans
cesse: on s'oublie un moment & l'on est perdu. Est-ce [396] dans
cet état effrayant qu'on
peut couler des jours tranquilles & ceux mêmes qu'on a sauvé du
péril n'offrent-ils pas
une raison de n'y plus exposer les autres?
Que d'occasions peuvent renaître, aussi
dangereuses que celles dont vous avez échappé &
qui pis est, non moins imprévues! Croyez-vous que les monumens à
craindre n'existent
qu'à Meillerie? Ils existent partout où nous sommes; car nous les
portons avec nous. Eh !
vous savez trop qu'une ame attendrie intéresse l'univers entier à sa
passion & que, même
après la guérison, tous les objets de la nature nous rappellent encore
ce qu'on sentit
autrefois en les voyant. Je crois pourtant, oui, j'ose le croire, que
ces périls ne reviendront
plus, & mon coeur me répond du vôtre. Mais, pour être au-dessus
d'une lâcheté, ce
coeur facile est-il au-dessus d'une foiblesse & suis-je la seule
ici qu'il lui en coûtera
peut-être de respecter? Songez, Saint-Preux, que tout ce qui m'est cher
doit être couvert
de ce même respect que vous me devez; songez que vous aurez sans cesse
à porter
innocemment les jeux innocens d'une femme charmante; songez aux mépris
éternels que
vous auriez mérités, si jamais votre coeur osoit s'oublier un moment
& profaner ce qu'il
doit honorer à tant de titres.
Je veux que le devoir, la foi, l'ancienne
amitié, vous arrêtent, que l'obstacle opposé par la
vertu vous ôte un vain espoir & qu'au moins par raison vous
étouffiez des voeux inutiles;
serez-vous pour cela délivré de l'empire des sens & des pieges de
l'imagination? Forcé de
nous respecter toutes deux & d'oublier en nous notre sexe , vous
[397] le verrez dans celles
qui nous servent & en vous abaissant vous croirez vous justifier ;
mais serez-vous moins
coupable en effet & la différence des rangs change-t-elle ainsi la
nature des fautes? Au
contraire vous vous avilirez d'autant plus que les moyens de réussir
seront moins
honnêtes. Quels moyens! Quoi! vous !... Ah! périsse l'homme indigne qui
marchande un
coeur & rend l'amour mercenaire! C'est lui qui couvre la terre des
crimes que la débauche
y fait commettre. Comment ne seroit pas toujours à vendre celle qui se
laisse acheter une
fois? & dans l'opprobre où bientôt elle tombe , lequel est l'auteur
de sa misere, du brutal
qui la maltraite en un mauvais lieu, ou du séducteur qui l'y traîne en
mettant le premier
ses faveurs à prix?
Oserai-je ajouter une considération qui
vous touchera, si je ne me trompe? Vous avez vu
quels soins j'ai pris pour établir ici la regle & les bonnes
moeurs; la modestie & la paix y
regnent, tout y respire le bonheur & l'innocence. Mon ami, songez à
vous , à moi, à ce que
nous fûmes, à ce que nous sommes , à ce que nous devons être.
Faudra-t-il que je dise un
jour, en regrettant mes peines perdues: C'est de lui que vient le
désordre de ma maison?
Disons tout, s'il est nécessaire &
sacrifions la modestie elle-même au véritable amour de la
vertu. L'homme n'est pas fait pour le célibat & il est bien
difficile qu'un état si contraire à
la nature n'amene pas quelque désordre public ou caché. Le moyen
d'échapper toujours à l'ennemi qu'on porte sans cesse avec soi? Voyons
en d'autres pays ces téméraires [398]
qui font voeu de n'être pas hommes. Pour les punir d'avoir tenté Dieu ,
Dieu les
abandonne; ils se disent saints & sont déshonnêtes; leur feinte
continence n'est que
souillure; & pour avoir dédaigné l'humanité ils s'abaissent
au-dessous d'elle. Je
comprends qu'il en coûte peu de se rendre difficile sur des loix qu'on
n'observe qu'en
apparence; *[*Quelques hommes sont continens sans mérite, d'autres le
sont par vertu &
je ne doute point que plusieurs Prétres catholiques ne soient dans ce
dernier cas: mais
imposer le célibat à un corps aussi nombreux que le Clergé de l'Eglise
Romaine , ce n'est
pas tant lui défendre de n'avoir point de femmes, que lui ordonner de
se contenter de celles
d'autrui. Je suis surpris que dans tout pays où les bonnes moeurs sont
encore en estime, les
loix & les Magistrats tolerent un voeu si scandaleux.] mais celui
qui veut être sincerement
vertueux se sent assez chargé des devoirs de l'homme sans s'en imposer
de nouveaux.
Voilà, cher Saint-Preux, la véritable humilité du chrétien, c'est de
trouver toujours sa
tâche au-dessus de ses forces, bien loin d'avoir l'orgueil de la
doubler. Faites-vous
l'application de cette regle & vous sentirez qu'un état qui devroit
seulement alarmer un
autre homme doit par mille raisons vous faire trembler. Moins vous
craignez , plus vous
avez à craindre; & si vous n'êtes point effrayé de vos devoirs,
n'espérez pas de les
remplir.
Tels sont les dangers qui vous attendent
ici. Pensez-y tandis qu'il en est tems. Je sais que
jamais de propos délibéré vous ne vous exposerez à mal faire & le
seul mal que je crains
de vous est celui que vous n'aurez pas prévu . Je ne vous dis donc pas
de vous déterminer
sur mes raisons, mais de les peser. [399] Trouvez-y quelque réponse
dont vous soyez
content & je m'en contente; osez compter sur vous & j'y compte.
Dites-moi: Je suis un ange
& je vous reçois à bras ouverts.
Quoi! toujours des privations & des
peines! toujours des devoirs cruels à remplir! toujours
fuir les gens qui nous sont chers! Non, mon aimable ami. Heureux qui
peut des cette vie
offrir un prix à la vertu! J'en vois un digne d'un homme qui sut
combattre & souffrir pour
elle. Si je ne présume pas trop de moi, ce prix que j'ose vous destiner
acquittera tout ce que
mon coeur redoit au vôtre; & vous aurez plus que vous n'eussiez
obtenu si le Ciel eût béni
nos premieres inclinations. Ne pouvant vous faire ange vous-même, je
vous en veux donner
un qui garde votre ame, qui l'épure, qui la ranime & sous les
auspices duquel vous puissiez
vivre avec nous dans la paix du séjour céleste . Vous n'aurez pas, je
crois, beaucoup de
peine à deviner qui je veux dire ; c'est l'objet qui se trouve à peu
près établi d'avance
dans le coeur qu'il doit remplir un jour, si mon projet réussit.
Je vois toutes les difficultés de ce projet
sans en être rebutée, car il est honnête. Je
connais tout l'empire que j'ai sur mon amie & ne crains point d'en
abuser en l'exerçant en
votre faveur. Mais ses résolutions vous sont connues; & avant de
les ébranler, je dois
m'assurer de vos dispositions, afin qu'en l'exhortant de vous permettre
d'aspirer à elle je
puisse répondre de vous, & de vos sentimens; car, si l'inégalité
que le sort a mise entre
l'un & l'autre vous ôte le droit de vous proposer vous-même, elle
permet encore moins que
ce droit vous soit accordé sans savoir quel usage vous en pourrez faire.
[400] Je connais toute votre délicatesse;
& si vous avez des objections à m'opposer, je sais
qu'elles seront pour elle bien plus que pour vous. Laissez ces vains
scrupules. Serez-vous
plus jaloux que moi de l'honneur de mon amie? Non, quelque cher que
vous me puissiez être, ne craignez point que je préfere votre intérêt à
sa gloire. Mais autant je mets de
prix à l'estime des gens sensés, autant je méprise les jugemens
téméraires de la
multitude, qui se laisse éblouir par un faux éclat & ne voit rien
de ce qui est honnête. La
différence fût-elle cent fois plus grande, il n'est point de rang
auquel les talens & les
moeurs n'aient droit d'atteindre & à quel titre une femme
oseroit-elle dédaigner pour époux celui qu'elle s'honore d'avoir pour
ami? Vous savez quels sont là-dessus nos
principes à toutes deux. La fausse honte & la crainte du blâme
inspirent plus de
mauvaises actions que de bonnes & la vertu ne sait rougir que de ce
qui est mal.
A votre égard, la fierté que je vous ai
quelquefois connue ne sauroit être plus déplacée
que dans cette occasion; & ce seroit à vous une ingratitude de
craindre d'elle un bienfoit de
plus. & puis, quelque difficile que vous puissiez être, convenez
qu'il est plus doux & mieux
séant de devoir sa fortune à son épouse qu'à son ami; car on devient le
protecteur de
l'une , & le protégé de l'autre; & quoi que l'on puisse dire,
un honnête homme n'aura
jamais de meilleur ami que sa femme.
Que s'il reste au fond de votre ame quelque
répugnance à former de nouveaux
engagements, vous ne pouvez trop vous hâter de la détruire pour votre
honneur & pour
mon repos; [401] car je ne serai jamais contente de vous & de moi,
que quand vous serez en
effet tel que vous devez être & que vous aimerez les devoirs que
vous avez à remplir. Eh!
mon ami, je devrois moins craindre cette répugnance qu'un empressement
trop relatif à
vos anciens penchans. Que ne fais-je point pour m'acquitter auprès de
vous? Je tiens plus
que je n'avois promis. N'est-ce pas aussi Julie que je vous donne?
N'aurez-vous pas la
meilleure partie de moi-même & n'en serez-vous pas plus cher à
l'autre? Avec quel
charme alors je me livrerai sans contrainte à tout mon attachement pour
vous! Oui ,
portez-lui la foi que vous m'avez jurée; que votre coeur remplisse avec
elle tous les
engagemens qu'il prit avec moi; qu'il lui rende, s'il est possible,
tout ce que vous redevez au
mien. O Saint-Preux! je lui transmets cette ancienne dette.
Souvenez-vous qu'elle n'est pas
facile à payer.
Voilà, mon ami, le moyen que j'imagine de
nous réunir sans danger, en vous donnant dans
notre famille la même place que vous tenez dans nos coeurs. Dans le
noeud cher & sacré
qui nous unira tous, nous ne serons plus entre nous que des soeurs
& des freres; vous ne
serez plus votre propre ennemi ni le nôtre; les plus doux sentimens,
devenus légitimes, ne
seront plus dangereux; quand il ne faudra plus les étouffer on n'aura
plus à les craindre.
Loin de résister à des sentimens si charmans, nous en ferons à la fois
nos devoirs & nos
plaisirs; c'est alors que nous nous aimerons tous plus parfaitement
& que nous goûterons
véritablement réunis les charmes de l'amitié, de l'amour & de
l'innocence. Que si dans
l'emploi dont vous vous chargez, le Ciel récompense du bonheur d'être
pere [402] le soin
que vous prendrez de nos enfans, alors vous connaîtrez par vous-même le
prix de ce que
vous aurez fait pour nous. Comblé des vrais biens de l'humanité, vous
apprendrez à
porter avec plaisir le doux fardeau d'une vie utile à vos proches; vous
sentirez enfin ce que
la vaine sagesse des méchans n'a jamais pu croire, qu'il est un bonheur
réservé des ce
monde aux seuls amis de la vertu.
Réfléchissez à loisir sur le parti que je
vous propose, non pour savoir s'il vous convient, je
n'ai pas besoin là-dessus de votre réponse, mais s'il convient à Madame
d'Orbe & si vous
pouvez faire son bonheur comme elle doit faire le vôtre. Vous savez
comment elle a rempli
ses devoirs dans tous les états de son sexe; sur ce qu'elle est, jugez
ce qu'elle a droit
d'exiger. Elle aime comme Julie, elle doit être aimée comme elle. Si
vous sentez pouvoir la
mériter, parlez; mon amitié tentera le reste & se promet tout de la
sienne. Mais si j'ai trop
espéré de vous, au moins vous êtes honnête homme & vous connaissez
sa délicatesse;
vous ne voudriez pas d'un bonheur qui lui coûteroit le sien: que votre
coeur soit digne
d'elle, ou qu'il ne lui soit jamais offert.
Encore une fois, consultez-vous bien. Pesez
votre réponse avant de la faire. Quand il s'agit
du sort de la vie, la prudence ne permet pas de se déterminer
légerement; mais toute
délibération légere est un crime quand il s'agit du destin de l'ame
& du choix de la vertu.
Fortifiez la vôtre, ô mon bon ami, de tous les secours de la sagesse.
La mauvaise honte
m'empêcherait-elle de vous rappeler le plus nécessaire? Vous [403] avez
de la religion;
mais j'ai peur que vous n'en tiriez pas tout l'avantage qu'elle offre
dans la conduite de la
vie & que la hauteur philosophique ne dédaigne la simplicité du
chrétien. Je vous ai vu
sur la priere des maximes que je ne saurais goûter. Selon vous, cet
acte d'humilité ne nous
est d'aucun fruit; & Dieu, nous ayant donné dans la conscience tout
ce qui peut nous
porter au bien, nous abandonne ensuite à nous-mêmes & laisse agir
notre liberté. Ce n'est
pas là , vous le savez, la doctrine de saint Paul, ni celle qu'on
professe dans notre Eglise.
Nous sommes libres , il est vrai, mais nous sommes ignorants, faibles,
portés au mal. &
d'où nous viendroient la lumiere & la force, si ce n'est de celui
qui en est la source &
pourquoi les obtiendrions-nous, si nous ne daignons pas les demander?
Prenez garde, mon
ami, qu'aux idées sublimes que vous vous faites du grand Etre l'orgueil
humain ne mêle
des idées basses qui se rapportent à l'homme; comme si les moyens qui
soulagent notre
foiblesse convenoient à la puissance divine & qu'elle eût besoin
d'art comme nous pour
généraliser les choses afin de les traiter plus facilement! Il semble,
à vous entendre, que ce
soit un embarras pour elle de veiller sur chaque individu; vous
craignez qu'une attention
partagée & continuelle ne la fatigue & vous trouvez bien plus
beau qu'elle fasse tout par
des loix générales, sans doute parce qu'elles lui coûtent moins de
soin. O grands
philosophes! que Dieu vous est obligé de lui fournir ainsi des méthodes
commodes & de lui
abréger le travail!
A quoi bon lui rien demander, dites-vous
encore, ne connaît-il pas tous nos besoins?
N'est-il pas notre pere [404] pour y pourvoir? Savons-nous mieux que
lui ce qu'il nous faut
& voulons-nous notre bonheur plus véritablement qu'il ne le veut
lui-même? Cher
Saint-Preux, que de vains sophismes! Le plus grand de nos besoins, le
seul auquel nous
pouvons pourvoir, est celui de sentir nos besoins; & le premier pas
pour sortir de notre
misere est de la connaître. Soyons humbles pour être sages; voyons
notre foiblesse & nous
serons forts. Ainsi s'accorde la justice avec la clémence; ainsi
regnent à la fois la grace &
la liberté. Esclaves par notre foiblesse, nous sommes libres par la
priere ; car il dépend de
nous de demander & d'obtenir la force qu'il ne dépend pas de nous
d'avoir par
nous-mêmes.
Apprenez donc à ne pas prendre toujours
conseil de vous seul dans les occasions difficiles,
mais de celui qui joint le pouvoir à la prudence & sait faire le
meilleur parti du parti qu'il
nous fait préférer. Le grand défaut de la sagesse humaine, même de
celle qui n'a que la
vertu pour objet, est un excès de confiance qui nous fait juger de
l'avenir par le présent &
par un moment de la vie entiere. On se sent ferme un instant & l'on
compte n'être jamais ébranlé. Plein d'un orgueil que l'expérience
confond tous les jours, on croit n'avoir plus à
craindre un piege une fois évité. Le modeste langage de la vaillance
est: Je fus brave un tel
jour ; mais celui qui dit: Je suis brave , ne sait ce qu'il sera
demain; & tenant pour sienne
une valeur qu'il ne s'est pas donnée, il mérite de la perdre au moment
de s'en servir.
[405] Que tous nos projets doivent être
ridicules, que tous nos raisonnemens doivent être
insensés devant l'Etre pour qui les tems n'ont point de succession ni
les lieux de distance!
Nous comptons pour rien ce qui est loin de nous, nous ne voyons que ce
qui nous touche:
quand nous aurons changé de lieu, nos jugemens seront tout contraires
& ne seront pas
mieux fondés. Nous réglons l'avenir sur ce qui nous convient
aujourd'hui, sans savoir s'il
nous conviendra demain; nous jugeons de nous comme étant toujours les
mêmes & nous
changeons tous les jours. Qui sait si nous aimerons ce que nous aimons,
si nous voudrons ce
que nous voulons, si nous serons ce que nous sommes, si les objets
étrangers & les
altérations de nos corps n'auront pas autrement modifié nos âmes; &
si nous ne
trouverons pas notre misere dans ce que nous aurons arrangé pour notre
bonheur?
Montrez-moi la regle de la sagesse humaine & je vais la prendre
pour guide. Mais si sa
meilleure leçon est de nous apprendre à nous défier d'elle, recourons à
celle qui ne
trompe point & faisons ce qu'elle nous inspire . Je lui demande
d'éclairer mes conseils;
demandez-lui d'éclairer vos résolutions . Quelque parti que vous
preniez, vous ne voudrez
que ce qui est bon & honnête, je le sais bien. Mais ce n'est pas
assez encore ; il faut vouloir
ce qui le sera toujours; & ni vous ni moi n'en sommes les juges.
[406] LETTRE VII. DE SAINT PREUX A MDE. DE
WOLMAR.
Julie! une lettre de vous !... Après sept
ans de silence !... Oui, c'est elle; je le vois, je le sens:
mes yeux méconnaîtraient-ils des traits que mon coeur ne peut oublier?
Quoi! vous vous
souvenez de mon nom! vous le savez encore écrire !... En formant ce
nom,*[*On a dit que
St. Preux étoit un nom controuvé. Peut-être le véritable étoit-il sur
l'adresse.] votre main
n'a-t-elle point tremblé? Je m'égare & c'est votre faute. La forme,
le pli, le cachet,
l'adresse, tout dans cette lettre m'en rappelle de trop différentes. Le
coeur & la main
semblent se contredire. Ah! deviez-vous employer la même écriture pour
tracer d'autres
sentiments?
Vous trouverez peut-être que songer si fort
à vos anciennes lettres, c'est trop justifier la
derniere. Vous vous trompez. Je me sens bien; je ne suis plus le même,
ou vous n'êtes plus
la même; & ce qui me le prouve est qu'excepté les charmes & la
bonté, tout ce que je
retrouve en vous de ce que j'y trouvais autrefois m'est un nouveau
sujet de surprise. Cette
observation répond d'avance à vos craintes. Je ne me fie point à mes
forces, mais au
sentiment qui me dispense d'y recourir. Plein de tout ce qu'il faut que
j'honore en celle que
j'ai cessé d'adorer, je sais à quels respects doivent s'élever mes
anciens hommages.
Pénétré de la plus [407] tendre reconnaissance, je vous aime autant que
jamais, il est vrai;
mais ce qui m'attache le plus à vous est le retour de ma raison. Elle
vous montre à moi
telle que vous êtes; elle vous sert mieux que l'amour même. Non, si
j'étois resté coupable,
vous ne me seriez pas aussi chere.
Depuis que j'ai cessé de prendre le change
& que le pénétrant Wolmar m'a éclairé sur
mes vrais sentimens, j'ai mieux appris à me connaître & je m'alarme
moins de ma
foiblesse. Qu'elle abuse mon imagination, que cette erreur me soit
douce encore, il suffit,
pour mon repos, qu'elle ne puisse plus vous offenser & la chimere
qui m'égare à sa
poursuite me sauve d'un danger réel.
O Julie! il est des impressions éternelles
que le tems ni les soins n'effacent point. La
blessure guérit, mais la marque reste; & cette marque est un sceau
respecté qui préserve
le coeur d'une autre atteinte. L'inconstance, & l'amour sont
incompatibles: l'amant qui
change , ne change pas; il commence ou finit d'aimer. Pour moi, j'ai
fini; mais, en cessant
d'être à vous, je suis resté sous votre garde. Je ne vous crains plus;
mais vous
m'empêchez d'en craindre une autre . Non, Julie, non, femme
respectable, vous ne verrez
jamais en moi que l'ami de votre personne & l'amant de vos vertus;
mais nos amours, nos
premieres & uniques amours, ne sortiront jamais de mon coeur. La
fleur de mes ans ne se
flétrira point dans ma mémoire . Dussé-je vivre des siecles entiers, le
doux tems de ma
jeunesse ne peut ni renoître pour moi, ni s'effacer de mon souvenir.
Nous avons beau
n'être plus les [408] mêmes, je ne puis oublier ce que nous avons été.
Mais parlons de
votre cousine.
Chère amie, il faut l'avouer, depuis que je
n'ose plus contempler vos charmes, je deviens
plus sensible aux siens. Quels yeux peuvent errer toujours de beautés
en beautés sans
jamais se fixer sur aucune? Les miens l'ont revue avec trop de plaisir
peut-être; & depuis
mon éloignement, ses traits, déjà gravés dans mon coeur , y font une
impression plus
profonde. Le sanctuaire est fermé, mais son image est dans le temple.
Insensiblement, je
deviens pour elle ce que j'aurois été si je ne vous avais jamais vue;
& il n'appartenoit qu'à
vous seule de me faire sentir la différence de ce qu'elle m'inspire à
l'amour. Les sens,
libres de cette passion terrible, se joignent au doux sentiment de
l'amitié. Devient-elle
amour pour cela? Julie, ah! quelle différence! Où est l'enthousiasme?
Où est l'idolâtrie?
Ou sont ces divins égaremens de la raison, plus brillants, plus
sublimes, plus forts,
meilleurs cent fois que la raison même? Un feu passager m'embrase, un
délire d'un
moment me saisit, me trouble & me quitte. Je retrouve entre elle
& moi deux amis qui
s'aiment tendrement & qui se le disent. Mais deux amans
s'aiment-ils l'un l'autre? Non;
vous & moi sont des mots proscrits de leur langue: ils ne
sont plus deux, ils sont un.
Suis-je donc tranquille en effet? Comment
puis-je l'être? Elle est charmante, elle est votre
amie & la mienne ; la reconnaissance m'attache à elle; elle entre
dans mes souvenirs les
plus doux. Que de droits sur une ame sensible, [409] & comment
écarter un sentiment plus
tendre de tant de sentimens si bien dus! Hélas! il est dit qu'entre
elle & vous je ne serai
jamais un moment paisible.
Femmes! femmes! objets chers &
funestes, que la nature orna pour notre supplice, qui
punissez quand on vous brave, qui poursuivez quand on vous craint, dont
la haine &
l'amour sont également nuisibles & qu'on ne peut ni rechercher ni
fuir impunément !...
Beauté , charme, attrait, sympathie, être ou chimere inconcevable,
abîme de douleurs &
de voluptés! beauté, plus terrible aux mortels que l'élément où l'on
t'a fait naître,
malheureux qui se livre à ton calme trompeur! C'est toi qui produis les
tempêtes qui
tourmentent le genre humain. O Julie! ô Claire! que vous me vendez cher
cette amitié
cruelle dont vous osez vous vanter à moi! J'ai vécu dans l'orage &
c'est toujours vous qui
l'avez excité. Mais quelles agitations diverses vous avez fait éprouver
à mon coeur! Celles
du lac de Geneve ne ressemblent pas plus aux flots du vaste Océan. L'un
n'a que des ondes
vives & courtes dont le perpétuel tranchant agite, émeut, submerge
quelquefois, sans
jamais former de longs cours. Mais sur la mer, tranquille en apparence,
on se sent élevé,
porté doucement & loin par un flot lent & presque insensible;
on croit ne pas sortir de la
place & l'on arrive au bout du monde.
Telle est la différence de l'effet qu'on
produit sur moi vos attraits & les siens. Ce premier,
cet unique amour qui fit le destin de ma vie & que rien n'a pu
vaincre que lui-même, étoit
né sans que je m'en fusse apperçu; il m'entraînoit [410] que je
l'ignorais encore: je me
perdis sans croire m'être égaré. Durant le vent j'étois au Ciel ou dans
les abîmes; le
calme vient, je ne sais plus où je suis. Au contraire, je vois, je sens
mon trouble auprès
d'elle & me le figure plus grand qu'il n'est ; j'éprouve des
transports passagers & sans
suite; je m'emporte un moment & suis paisible un moment après :
l'onde tourmente en
vain le vaisseau, le vent n'enfle point les voiles; mon coeur, content
de ses charmes, ne leur
prête point son illusion; je la vois plus belle que je ne l'imagine
& je la redoute plus de
près que de loin: c'est presque l'effet contraire à celui qui me vient
de vous & j'éprouvais
constamment l'un & l'autre à Clarens.
Depuis mon départ il est vrai qu'elle se
présente à moi quelquefois avec plus d'empire.
Malheureusement il m'est difficile de la voir seule. Enfin je la vois
& c'est bien assez; elle ne
m'a pas laissé de l'amour, mais de l'inquiétude.
Voilà fidelement ce que je suis pour l'une
& pour l'autre . Tout le reste de votre sexe ne
m'est plus rien ; mes longues peines me l'ont fait oublier:
E fornito'l mio tempo a mezzo gli anni.*
[*Ma carriere est finie au milieu de mes
ans.]
Le malheur m'a tenu lieu de force pour
vaincre la nature , & triompher des tentations. On
a peu de désirs quand on souffre; & vous m'avez appris à les
éteindre en leur résistant.
Une grande passion malheureuse est un grand moyen de sagesse. Mon coeur
est devenu,
pour ainsi dire, l'organe [411] de tous mes besoins; je n'en ai point
quand il est tranquille.
Laissez-le en paix l'une & l'autre & désormais il l'est pour
toujours.
Dans cet état, qu'ai-je à craindre de
moi-même & par quelle précaution cruelle
voulez-vous m'ôter mon bonheur pour ne pas m'exposer à le perdre? Quel
caprice de
m'avoir fait combattre & vaincre, pour m'enlever le prix après la
victoire! N'est-ce pas
vous qui rendez blâmable un danger bravé sans raison? Pourquoi m'avoir
appelé près de
vous avec tant de risques, ou pourquoi m'en bannir quand je suis digne
d'y rester?
Deviez-vous laisser prendre à votre mari tant de peine à pure perte?
Que ne le faisiez-vous
renoncer à des soins que vous aviez résolu de rendre inutiles? Que ne
lui disiez-vous,
laissez-le au bout du monde, puisqu'aussi-bien je l'y veux renvoyer ?
Hélas! plus vous
craignez pour moi, plus il faudroit vous hâter de me rappeler. Non, ce
n'est pas près de
vous qu'est le danger, c'est en votre absence & je ne vous crains
qu'où vous n'êtes pas.
Quand cette redoutable Julie me poursuit, je me réfugie auprès de
Madame de Wolmar &
je suis tranquille; où fuirai-je si cet asyle m'est ôté? Tous les tems,
tous les lieux me sont
dangereux loin d'elle; par-tout je trouve Claire ou Julie. Dans le
passé, dans le présent ,
l'une & l'autre m'agite à son tour; ainsi mon imagination toujours
troublée ne se calme
qu'à votre vue , & ce n'est qu'aupres de vous que je suis en sûreté
contre moi. Comment
vous expliquer le changement que j'éprouve en vous abordant? Toujours
vous exercez le
même empire, mais son [412] effet est tout opposé; en réprimant les
transports que vous
causiez autrefois, cet empire est plus grand, plus sublime encore; la
paix, la sérénité,
succedent au trouble des passions ; mon coeur toujours formé sur le
vôtre, aima comme
lui & devient paisible à son exemple.
Mais ce repos passager n'est qu'une trêve;
& j'ai beau m'élever jusqu'à vous en votre
présence, je retombe en moi-même en vous quittant. Julie, en vérité, je
crois avoir deux âmes, dont la bonne est en dépôt dans vos mains. Ah!
voulez-vous me séparer d'elle?
Mais les erreurs des sens vous alarment? Vous craignez les restes d'une
jeunesse éteinte
par les ennuis ; vous craignez pour les jeunes personnes qui sont sous
votre garde; vous
craignez de moi ce que le sage Wolmar n'a pas craint! O Dieu! que
toutes ces frayeurs
m'humilient! Estimez-vous donc votre ami moins que le dernier de vos
gens! Je puis vous
pardonner de mal penser de moi, jamais de ne vous pas rendre à
vous-même l'honneur
que vous vous devez. Non, non; les feux dont j'ai brûlé m'ont purifié;
je n'ai plus rien
d'un homme ordinaire. Après ce que je fus, si je pouvais être vil un
moment, j'irais me
cacher au bout du monde & ne me croirais jamais assez loin de vous.
Quoi! je troublerai cet ordre aimable que
j'admirais avec tant de plaisir? Je souillerais ce
séjour d'innocence & de paix que j'habitais avec tant de respect?
Je pourrais être assez
lâche? ... Eh! comment le plus corrompu des hommes ne serait-il pas
touché d'un si
charmant tableau? Comment [413] ne reprendrait-il pas dans cet asyle
l'amour de
l'honnêteté? Loin d'y porter ses mauvaises moeurs, c'est là qu'il iroit
s'en défaire... Qui?
moi, Julie, moi? ... si tard? ... sous vos yeux? ... chére amie,
ouvrez-moi votre maison sans
crainte; elle est pour moi le temple de la vertu; partout j'y vois son
simulacre auguste & ne
puis servir qu'elle auprès de vous. Je ne suis pas un ange, il est
vrai; mais j'habiterai leur
demeure, j'imiterai leurs exemples : on les fuit quand on ne leur veut
pas ressembler.
Vous le voyez, j'ai peine à venir au point
principal de votre lettre, le premier auquel il
faloit songer, le seul dont je m'occuperais si j'osais prétendre au
bien qu'il m'annonce! O
Julie! ame bienfaisante! amie incomparable! en m'offrant la digne
moitié de vous-même &
le plus précieux trésor qui soit au monde après vous, vous faites plus,
s'il est possible, que
vous ne fîtes jamais pour moi. L'amour, l'aveugle amour put vous forcer
à vous donner;
mais donner votre amie est une preuve d'estime non suspecte. Des cet
instant je crois
vraiment être homme de mérite, car je suis honoré de vous. Mais que le
témoignage de
cet honneur m'est cruel! En l'acceptant je le démentirais & pour le
mériter il faut que j'y
renonce. Vous me connaissez: jugez-moi. Ce n'est pas assez que votre
adorable cousine soit
aimée; elle doit l'être comme vous, je le sais: le sera-t-elle? le
peut-elle être? & dépend-il
de moi de lui rendre sur ce point ce qui lui est dû? Ah! si vous
vouliez m'unir avec elle, que
ne me laissiez-vous un coeur à lui donner, un coeur auquel elle
inspirât des sentimens
[414] nouveaux dont il lui pût offrir les prémices? En est-il un moins
digne d'elle que celui
qui sut vous aimer? Il faudroit avoir l'ame libre & paisible du bon
& sage d'Orbe pour
s'occuper d'elle seule à son exemple; il faudroit le valoir pour lui
succéder: autrement la
comparaison de son ancien état lui rendroit le dernier plus
insupportable; & l'amour
foible & distroit d'un second époux, loin de la consoler du
premier, le lui feroit regretter
davantage. D'un ami tendre & reconnaissant elle auroit fait un mari
vulgaire .
Gagnerait-elle à cet échange? Elle y perdroit doublement. Son coeur
délicat & sensible
sentiroit trop cette perte ; & moi, comment supporterais-je le
spectacle continuel d'une
tristesse dont je serais cause & dont je ne pourrais la guérir?
Hélas! j'en mourrais de
douleur même avant elle. Non, Julie, je ne ferai point mon bonheur aux
dépens du sien. Je
l'aime trop pour l'épouser.
Mon bonheur? Non. Serais-je heureux
moi-même en ne la rendant pas heureuse? L'un des
deux peut-il se faire un sort exclusif dans le mariage? Les biens, les
maux, n'y sont-ils pas
communs, malgré qu'on en ait & les chagrins qu'on se donne l'un à
l'autre, ne
retombent-ils pas toujours sur celui qui les cause? Je serais
malheureux par ses peines, sans être heureux par ses bienfaits. Grâces,
beauté; mérite, attachement, fortune, tout
concourroit à ma félicité; mon coeur, mon coeur seul empoisonneroit
tout cela & me
rendroit misérable au sein du bonheur.
Si mon état présent est plein de charme
auprès d'elle, loin [415] que ce charme pût
augmenter par une union plus étroite, les plus doux plaisirs que j'y
goûte me seroient ôtés. Son humeur badine peut laisser un aimable essor
à son amitié, mais c'est quand elle
a des témoins de ses caresses. Je puis avoir quelque émotion trop vive
auprès d'elle, mais
c'est quand votre présence me distroit de vous. Toujours entre elle
& moi dans nos
tête-à-tête, c'est vous qui le rendez délicieux. Plus notre attachement
augmente, plus nous
songeons aux chaînes qui l'ont formé; le doux lien de notre amitié se
resserre & nous nous
aimons pour parler de vous. Ainsi mille souvenirs chers à votre amie,
plus chers à votre
ami, les réunissent: uni par d'autres noeuds, il y faudra renoncer. Ces
souvenirs trop
charmans ne seraient-ils pas autant d'infidélités envers elle? & de
quel front prendrais-je
une épouse respectée & chérie pour confidente des outrages que mon
coeur lui feroit
malgré lui? Ce coeur n'oseroit donc plus s'épancher dans le sien , il
se fermeroit à son
abord. N'osant plus lui parler de vous, bientôt je ne lui parlerais
plus de moi. Le devoir ,
l'honneur, en m'imposant pour elle une réserve nouvelle, me rendroient
ma femme étrangere & je n'aurais plus ni guide ni conseil pour
éclairer mon ame & corriger mes
erreurs. Est-ce là l'hommage qu'elle doit attendre? Est-ce là le tribut
de tendresse & de
reconnaissance que j'irais lui porter? Est-ce ainsi que je ferais son
bonheur & le mien?
Julie, oubliâtes-vous mes sermens avec les
vôtres? Pour moi, je ne les ai point oubliés. J'ai
tout perdu; ma foi seule m'est restée; elle me restera jusqu'au
tombeau. Je [416] n'ai pu
vivre à vous; je mourrai libre. Si l'engagement en étoit à prendre, je
le prendrais
aujourd'hui. Car si c'est un devoir de se marier, un devoir plus
indispensable encore est de
ne faire le malheur de personne; & tout ce qui me reste à sentir en
d'autres noeuds, c'est
l'éternel regret de ceux auxquels j'osai prétendre. Je porterais dans
ce lien sacré l'idée de
ce que j'espérais y trouver une fois: cette idée feroit mon supplice
& celui d'une
infortunée. Je lui demanderais compte des jours heureux que j'attendis
de vous. Quelles
comparaisons j'aurois à faire! Quelle femme au monde les pourroit
soutenir? Ah!
comment me consolerais-je à la fois de n'être pas à vous & d'être à
une autre?
Chere amie, n'ébranlez point des
résolutions dont dépend le repos de mes jours; ne
cherchez point à me tirer de l'anéantissement où je suis tombé, de peur
qu'avec le
sentiment de mon existence, je ne reprenne celui de mes maux &
qu'un état violent ne
rouvre toutes mes blessures. Depuis mon retour j'ai senti, sans m'en
alarmer, l'intérêt plus
vif que je prenais à votre amie; car je savois bien que l'état de mon
coeur ne lui
permettroit jamais d'aller trop loin & voyant ce nouveau goût
ajouter à l'attachement
déjà si tendre que j'eus pour elle dans tous les tems, je me suis
félicité d'une émotion qui
m'aidoit à prendre le change & me faisoit supporter votre image
avec moins de peine.
Cette émotion a quelque chose des douceurs de l'amour & n'en a pas
les tourments. Le
plaisir de la voir n'est point troublé par le désir de la posséder;
content de passer ma vie
entiere, [417] comme j'ai passé cet hiver, je trouve entre vous deux
cette situation paisible
*[*Il a dit précisément le contraire quelques pages auparavant. Le
pauvre Philosophe,
entre deux jolies femmes; me paroît dans un plaisant embarras. On
diroit qu'il veut
n'aimer ni l'une ni l'autre, afin de les aimer toutes deux.], &
douce qui tempere l'austérité
de la vertu & rend ses leçons aimables. Si quelque vain transport
m'agite un moment, tout
le réprime & le fait taire: j'en ai trop vaincu de plus dangereux
pour qu'il m'en reste
aucun à craindre. J'honore votre amie comme je l'aime & c'est tout
dire. Quand je ne
songerais qu'à mon intérêt , tous les droits de la tendre amitié me
sont trop chers auprès
d'elle pour que je m'expose à les perdre en cherchant à les étendre;
& je n'ai pas même
eu besoin de songer au respect que je lui dois pour ne jamais lui dire
un seul mot dans le
tête-à-tête, qu'elle eût besoin d'interpréter ou de ne pas entendre.
Que si peut-être elle a
trouvé quelquefois un peu trop d'empressement dans mes manieres,
sûrement elle n'a
point vu dans mon coeur la volonté de le témoigner. Tel que je fus six
mois auprès d'elle,
tel je serai toute ma vie. Je ne connais rien après vous de si parfait
qu'elle; mais, fût-elle
plus parfaite que vous encore, je sens qu'il faudroit n'avoir jamais
été votre amant pour
pouvoir devenir le sien.
Avant d'achever cette lettre, il faut vous
dire ce que je pense de la vôtre. J'y trouve avec
toute la prudence de la vertu les scrupules d'une ame craintive qui se
fait un devoir de
s'épouvanter & croit qu'il faut tout craindre pour se [418]
garantir de tout. Cette extrême
timidité a son danger ainsi qu'une confiance excessive. En nous
montrant sans cesse des
monstres où il n'y en a point, elle nous épuise à combattre des
chimeres; & à force de
nous effaroucher sans sujet, elle nous tient moins en garde contre les
périls véritables &
nous les laisse moins discerner. Relisez quelquefois la lettre que
Milord Edouard vous écrivit l'année derniere au sujet de votre mari;
vous y trouverez de bons avis à votre
usage à plus d'un égard. Je ne blâme point votre dévotion; elle est
touchante, aimable &
douce comme vous; elle doit plaire à votre mari même. Mais prenez garde
qu'à force de
vous rendre timide & prévoyante, elle ne vous mene au quiétisme par
une route opposée
& que, vous montrant partout du risque à courir, elle ne vous
empêche enfin d'acquiescer à rien. chére amie, ne savez-vous pas que la
vertu est un état de guerre & que, pour y
vivre, on a toujours quelque combat à rendre contre soi? Occupons-nous
moins des
dangers que de nous , afin de tenir notre ame prête à tout événement.
Si chercher les
occasions c'est mériter d'y succomber, les fuir avec trop de soin,
c'est souvent nous refuser à de grands devoirs ; & il n'est pas bon
de songer sans cesse aux tentations , même pour
les éviter. On ne me verra jamais rechercher des momens dangereux ni
des tête-à-tête
avec des femmes; mais, dans quelque situation que me place désormais la
Providence, j'ai
pour sûreté de moi les huit mois que j'ai passés à Clarens & ne
crains plus que personne
m'ôte le prix que vous m'avez fait mériter. Je ne serai pas plus foible
que je [419] l'ai été;
je n'aurai pas de plus grands combats à rendre; j'ai senti l'amertume
des remords; j'ai
goûté les douceurs de la victoire. Après de telles comparaisons on
n'hésite plus sur le
choix; tout, jusqu'à mes fautes passées; m'est garant de l'avenir.
Sans vouloir entrer avec vous dans de nouvelles discussions sur l'ordre de l'univers & sur la direction des êtres qui le composent, je me contenterai de vous dire que, sur des questions si fort au-dessus de l'homme , il ne peut juger des choses qu'il ne voit pas, que par induction sur celles qu'il voi