[J.M.GALLANAR=Éditeur]
JEAN JACQUES ROUSSEAU
JULIE, OU LA NOUVELLE HELOISE.
LETTRES DE DEUX AMANS,
HABITANS D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES
ALPES.
RECUEILLIES ET PUBLIEES PAR J. J. ROUSSEAU,
NOUVELLE EDITION ORIGINALE, REVUE &
CORRIGEE PAR L'EDITEUR.
TOME SECOND.
LONDRES.
M. DCC. LXXIV.
LETTRES DE DEUX AMANS,
HABITANS D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES
ALPES.
SIXIEME PARTIE
[351] LETTRE I. DE MDE. D'ORBE À MDE. DE
WOLMAR.
Avant de partir de Lausanne il faut
t'écrire un petit mot pour t'apprendre que j'y suis
arrivée; non pas pourtant aussi joyeuse que j'espérois. Je me faisois
une fête de ce petit
voyage qui t'a toi-même si souvent tentée; mais en refusant d'en être,
tu me l'as rendu
presque importun; car quelle ressource y trouverai-je? S'il est
ennuyeux, j'aurai l'ennui
pour mon compte; & s'il est agréable, j'aurai le regret de m'amuser
sans toi. Si je n'ai rien à dire contre tes raisons, crois-tu pour cela
que je m'en contente? Ma foi, cousine, tu te
trompes bien fort & c'est encore ce qui me fâche, de n'être pas
même en droit de me
fâcher. Dis, mauvaise, n'as-tu pas honte d'avoir toujours raison avec
ton amie & de
résister à ce qui lui fait plaisir, sans [352] lui laisser même celui
de gronder? Quand tu
aurois planté là pour huit jours ton mari, ton ménage & tes marmots
, ne diroit-on pas
que tout eût été perdu? Tu aurois fait une étourderie, il est vrai;
mais tu en vaudrois cent
fois mieux; au lieu qu'en te mêlant d'être parfaite, tu ne seras plus
bonne à rien & tu
n'auras qu'à te chercher des amis parmi les Anges.
Malgré les mécontentemens passés, je n'ai
pu sans attendrissement me retrouver au
milieu de ma famille; j'y ai été reçue avec plaisir, ou du moins avec
beaucoup de caresses.
J'attends pour te parler de mon frere que j'aye fait connoissance avec
lui. Avec une assez
belle figure, il a l'air empesé du pays où il vient. Il est sérieux
& froid; je lui trouve même
un peu de morgue: j'ai grand'peur pour la petite personne, qu'au lieu
d'être un aussi bon
mari que les nôtres, il ne tranche un peu du seigneur & maître.
Mon pere a été si charmé de me voir, qu'il
a quitté pour m'embrasser la relation d'une
grande bataille que les François viennent de gagner en Flandre, comme
pour vérifier la
prédiction de l'ami de notre ami. Quel bonheur qu'il n'ait pas été là!
Imagines-tu le brave
Edouard voyant fuir les Anglois & fuyant lui-même? .... Jamais,
jamais !. . . . Il se fût fait
tuer cent fois.
Mais à propos de nos amis, il y a long-tems
qu'ils ne nous ont écrit. N'était-ce pas hier, je
crois, jour de courrier? Si tu reçois de leurs lettres, j'espere que tu
n'oublieras pas
l'intérêt que j'y prends.
Adieu, cousine, il faut partir. J'attends
de tes nouvelles [353] à Geneve, où nous comptons
arriver demain pour dîner. Au reste, je t'avertis que de maniere ou
d'autre la noce ne se
fera pas sans toi & que si tu ne veux pas venir à Lausanne, moi je
viens avec tout mon
monde mettre Clarens au pillage & boire les vins de tout l'univers.
LETTRE II. DE MDE. D'ORBE A MDE. DE WOLMAR.
A Merveille, soeur prêcheuse! mais tu
comptes un peu trop, ce me semble, sur l'effet
salutaire de tes sermons: sans juger s'ils endormoient beaucoup
autrefois ton ami, je
t'avertis qu'ils n'endorment point aujourd'hui ton amie; & celui
que j'ai reçu hier au soir,
loin de m'exciter au sommeil, me l'a ôté durant la nuit entiere. Gare
la paraphrase de mon
argus, s'il voit cette lettre! mais j'y mettrai bon ordre & je te
jure que tu te brûleras les
doigts plutôt que de la lui montrer.
Si j'allois te récapituler point par point,
j'empiéterois sur tes droits; il vaut mieux suivre
ma tête; & puis, pour avoir l'air plus modeste & ne pas te
donner trop beau jeu, je ne veux
pas d'abord parler de nos voyageurs & du courrier d'Italie. Le pis
aller, si cela m'arrive,
sera de récrire ma lettre & de mettre le commencement à la fin.
Parlons de la prétendue
Ladi Bomston.
Je m'indigne à ce seul titre. Je ne
pardonnerois pas plus [354] à St. Preux de le laisser
prendre à cette fille, qu'à Edouard de le lui donner & à toi de le
reconnoître . Julie de
Wolmar recevoir Lauretta Pisana dans sa maison! la souffrir
auprès d'elle! eh! mon enfant,
y penses-tu? Quelle douceur cruelle est-cela ? Ne sais-tu pas que l'air
qui t'entoure est
mortel à l'infamie? La pauvre malheureuse oseroit-elle mêler son
haleine à la tienne,
oseroit-elle respirer près de toi? Elle y seroit plus mal à son aise
qu'un possédé touché
par des reliques; ton seul regard la feroit rentrer en terre; ton ombre
seule la tueroit.
Je ne méprise point Laure, à Dieu ne
plaise: au contraire, je l'admire & la respecte
d'autant plus qu'un pareil retour est héroÏque & rare. En est-ce
assez pour autoriser les
comparaisons basses avec lesquelles tu t'oses profaner toi-même ; comme
si dans ses plus
grandes foiblesses le véritable amour ne gardoit pas la personne &
ne rendoit pas
l'honneur plus jaloux? Mais je t'entends & je t'excuse. Les objets
éloignés & bas se
confondent maintenant à ta vue; dans ta sublime élévation tu regardes
la terre & n'en
vois plus les inégalités. Ta dévote humilité sait mettre à profit
jusqu'à ta vertu.
Hé bien! que sert tout cela? Les sentimens
naturels en reviennent-ils moins?
L'amour-propre en fait-il moins son jeu? Malgré toi tu sens ta
répugnance, tu la taxes
d'orgueil, tu la voudrois combattre, tu l'imputes à l'opinion. Bonne
fille! & depuis quand
l'opprobre du vice n'est-il que dans l'opinion? Quelle société
conçois-tu possible avec une
femme devant qui l'on ne sauroit nommer la chasteté, l'honnêteté, [355]
la vertu, sans lui
faire verser des larmes de honte, sans ranimer ses douleurs, sans
insulter presque à son
repentir? Crois-moi, mon ange, il faut respecter Laure & ne la
point voir. La fuir est un égard que lui doivent d'honnêtes femmes;
elle auroit trop à souffrir avec nous.
Ecoute. Ton coeur te dit que ce mariage ne
se doit point faire? N'est-ce pas te dire qu'il ne
se fera point? ... Notre ami, dis-tu, n'en parle pas dans sa lettre.. .
Dans la lettre que tu dis
qu'il m'écrit?... Et tu dis que cette lettre est fort longue?... Et
puis vient le discours de ton
mari. .. il est mystérieux, ton mari !.. . vous êtes un couple de
fripons qui me jouez
d'intelligence; mais... Son sentiment , au reste , n'étoit pas ici fort
nécessaire... sur-tout
pour toi qui as vu la lettre.. . ni pour moi qui ne l'ai pas vue... car
je suis plus sûre de ton
ami, du mien, que de toute la philosophie.
Ah çà! ne voilà-t-il pas déjà cet importun
qui revient , on ne sait comment? Ma foi, de
peur qu'il ne revienne encore, puisque je suis sur son chapitre, il
faut que je l'épuise, afin
de n'en pas faire à deux fois.
N'allons point nous perdre dans le pays des
chimeres. Si tu n'avois pas été Julie, si ton ami
n'eût pas été ton amant, j'ignore ce qu'il eût été pour moi, je ne sais
ce que j'aurois été
moi-même. Tout ce que je sais bien, c'est que, si sa mauvaise étoile me
l'eût adressé
d'abord, c'étoit fait de sa pauvre tête & , que je sois folle ou
non, je l'aurois infailliblement
rendu fou. Mais qu'importe ce que je pouvois être? Parlons de ce que je
suis. La premiere
chose que j'ai [356] faite a été de t'aimer. Dès nos premiers ans mon
coeur s'absorba dans
le tien. Toute tendre & sensible que j'eusse été, je ne sçus plus
aimer ni sentir par
moi-même. Tous mes sentimens me vinrent de toi; toi seule me tins lieu
de tout & je ne
vécus que pour être ton amie. Voilà ce que vit la Chaillot; voilà sur
quoi elle me jugea;
réponds, cousine, se trompa-t-elle?
Je fis mon frere de ton ami, tu le sais:
l'amant de mon amie me fut comme le fils de ma
mere. Ce ne fut point ma raison, mais mon coeur qui fit ce choix.
J'eusse été plus sensible
encore, que je ne l'aurois pas autrement aimé. Je t'embrassois en
embrassant la plus chére
moitié de toi-même; j'avois pour garant de la pureté de mes caresses
leur propre vivacité.
Une fille traite-t-elle ainsi ce qu'elle aime? Le traitois-tu toi-même
ainsi? Non, Julie,
l'amour chez nous est craintif & timide; la réserve & la honte
sont ses avances , il
s'annonce par ses refus, & sitôt qu'il transforme en faveurs les
caresses, il en sait bien
distinguer le prix. L'amitié est prodigue, mais l'amour est avare.
J'avoue que de trop étroites liaisons sont
toujours périlleuses à l'âge où nous étions lui &
moi; mais tous deux le coeur plein du même objet, nous nous
accoutumâmes tellement à le
placer entre nous, qu'à moins de t'anéantir nous ne pouvions plus
arriver l'un à l'autre.
La familiarité même dont nous avions pris la douce habitude, cette
familiarité dans tout
autre cas si dangereuse, fut alors ma sauve-garde. Nos sentimens
dépendent de nos idées,
& quand elles [357] ont pris un certain cours, elles en changent
difficilement. Nous en
avions trop dit sur un ton pour recommencer sur un autre; nous étions
déjà trop loin
pour revenir sur nos pas. L'amour veut faire tout son progrès lui-même,
il n'aime point
que l'amitié lui épargne la moitié du chemin . Enfin, je l'ai dit
autrefois & j'ai lieu de le
croire encore, on ne prend guere de baisers coupables sur la même
bouche où l'on en prit
d'innocens.
A l'appui de tout cela vint celui que le
Ciel destinoit à faire le court bonheur de ma vie. Tu
le sais, cousine, il étoit jeune, bien fait, honnête, attentif,
complaisant; il ne savoit pas
aimer comme ton ami; mais c'étoit moi qu'il aimoit & quand on a le
coeur libre, la passion
qui s'adresse à nous a toujours quelque chose de contagieux. Je lui
rendis donc du mien
tout ce qu'il en restoit à prendre & sa part fut encore assez bonne
pour ne lui pas laisser de
regret à son choix. Avec cela , qu'avois-je à redouter? J'avoue même
que les droits du sexe
joints à ceux du devoir porterent un moment préjudice aux tiens &
que livrée à mon
nouvel état je fus d'abord plus épouse qu'amie; mais en revenant à toi
je te rapportai
deux coeurs au lieu d'un & je n'ai pas oublié depuis , que je suis
restée seule chargée de
cette double dette.
Que te dirai-je encore, ma douce amie? Au
retour de notre ancien maître, c'étoit , pour
ainsi dire une nouvelle connoissance à faire: je crus le voir avec
d'autres yeux ; je crus
sentir en l'embrassant un frémissement qui jusque-là m'avoit été
inconnu; plus cette émotion me fut délicieuse, plus elle [358] me fit
de peur: je m'alarmai comme d'un crime ,
d'un sentiment qui n'existoit peut-être que parce qu'il n'étoit plus
criminel . Je pensai trop
que ton amant ne l'étoit plus & qu'il ne pouvoit plus l'être; je
sentis trop qu'il étoit libre
& que je l'étois aussi. Tu sais le reste, aimable cousine , mes
frayeurs, mes scrupules te
furent connus aussi-tôt qu'à moi. Mon coeur sans expérience
s'intimidoit tellement d'un état si nouveau pour lui, que je me
reprochois mon empressement de te rejoindre, comme
s'il n'eût pas précédé le retour de cet ami. Je n'aimois point qu'il
fût précisément où je
désirois si fort d'être & je crois que j'aurois moins souffert de
sentir ce desir plus tiede que
d'imaginer qu'il ne fût pas tout pour toi.
Enfin, je te rejoignis & je fus presque
rassurée. Je m'étois moins reproché ma foiblesse
après t'en avoir fait l'aveu. Près de toi je me la reprochois moins
encore; je crus m'être
mise à mon tour sous ta garde & je cessai de craindre pour moi. Je
résolus, par ton conseil
même de ne point changer de conduite avec lui . Il est constant qu'une
plus grande réserve
eût été une espece de déclaration & ce n'étoit que trop de celles
qui pouvoient
m'échapper malgré moi, sans en faire une volontaire. Je continuai donc
d'être badine par
honte & familiere par modestie; mais peut-être tout cela se faisant
moins naturellement ne
se faisoit-il plus avec la même mesure. De folâtre que j'étois , je
devins tout-à-fait folle &
ce qui m'en accrut la confiance , fut de sentir que je pouvois l'être
impunément. Soit que
l'exemple de ton retour à toi-même me donnât plus de force pour [359]
t'imiter; soit que
ma Julie épure tout ce qui l'approche , je me trouvai tout-à-fait
tranquille & il ne me resta
de mes premieres émotions qu'un sentiment très-doux, il est vrai, mais
calme & paisible &
qui ne demandoit rien de plus à mon coeur que la durée de l'état où
j'étois.
Oui, chére amie, je suis tendre &
sensible aussi-bien que toi; mais je le suis d'une autre
maniere. Mes affections sont plus vives; les tiennes sont plus
pénétrantes. Peut-être avec
des sens plus animés , ai-je plus de ressources pour leur donner le
change & cette même
gaieté qui coûte l'innocence à tant d'autres me l'a toujours conservée.
Ce n'a pas toujours été sans peine , il faut l'avouer. Le moyen de
rester veuve à mon âge & de ne pas sentir
quelquefois que les jours ne sont que la moitié de la vie? Mais comme
tu l'as dit & comme
tu l'éprouves , la sagesse est un grand moyen d'être sage ; car avec
toute ta bonne
contenance , je ne te crois pas dans un cas fort différent du mien.
C'est alors que
l'enjouement vient à mon secours & fait plus , peut-être, pour la
vertu que n'eussent fait
les graves leçons de la raison. Combien de fois dans le silence de la
nuit, où l'on ne peut
s'échapper à soi-même, j'ai chassé des idées importunes en méditant des
tours pour le
lendemain! combien de fois j'ai sauvé les dangers d'un tête-à-tête par
une saillie
extravagante! tiens, ma chére, il y a toujours, quand on est foible, un
moment où la gaieté
devient sérieuse & ce moment ne viendra point pour moi . Voilà ce
que je crois sentir ; &
de quoi je t'ose répondre.
Après cela, je te confirme librement tout
ce que je t'ai [360] dit dans l'Elysée sur
l'attachement que j'ai senti naître & sur tout le bonheur dont j'ai
joui cet hiver. Je m'en
livrois de meilleur coeur au charme de vivre avec ce que j'aime, en
sentant que je ne
desirois rien de plus . Si ce tems eût duré toujours, je n'en aurois
jamais souhaité un
autre. Ma gaieté venoit de contentement & non d'artifice. Je
tournois en espiéglerie le
plaisir de m'occuper de lui sans cesse. Je sentois qu'en me bornant à
rire je ne m'apprêtois
point de pleurs.
Ma foi, cousine, j'ai cru m'appercevoir
quelquefois que le jeu ne lui déplaisoit pas trop à
lui-même. Le rusé n'étoit pas fâché d'être fâché & il ne
s'appaisoit avec tant de peine
que pour se faire appaiser plus long-tems. J'en tirois occasion de lui
tenir des propos assez
tendres en paroissant me moquer de lui; c'étoit à qui des deux seroit
le plus enfant. Un
jour qu'en ton absence il jouoit aux échecs avec ton mari & que je
jouois au volant avec la
Fanchon dans la même salle, elle avoit le mot & j'observois notre
Philosophe. A son air
humblement fier & à la promptitude de ses coups, je vis qu'il avoit
beau jeu. La table étoit
petite & l'échiquier débordoit. J'attendis le moment & sans
paroître y tâcher, d'un revers
de raquette je renversai l'échec-&-mat. Tu ne vis de tes jours
pareille colere, il étoit si
furieux que lui ayant laissé le choix d'un soufflet ou d'un baiser pour
ma pénitence, il se
détourna quand je lui présentai la joue. Je lui demandai pardon; il fut
inflexible: il
m'auroit laissée à genoux si je m'y étois mise. Je finis par lui faire
une autre piece qui lui
fit [361] oublier la premiere & nous fûmes meilleurs amis que
jamais.
Avec une autre méthode, infailliblement je
m'en serois moins bien tirée & je m'apperçus
une fois que si le jeu fût devenu sérieux, il eût pu trop l'être.
C'étoit un soir qu'il nous
accompagnoit ce duo si simple & si touchant de Leo,vado a morir,
ben mio. Tu chantois
avec assez de négligence, je n'en faisois pas de même; &, comme
j'avois une main appuyée
sur le clavecin, au moment le plus pathétique & où j'étois moi-même
émue , il appliqua
sur cette main un baiser que je sentis sur mon coeur. Je ne connois pas
bien les baisers de
l'amour, mais ce que je peux te dire, c'est que jamais l'amitié, pas
même la nôtre, n'en a
donné ni reçu de semblable à celui-là. Hé bien! mon enfant , après de
pareils momens
que devient-on quand on s'en va rêver seule & qu'on emporte avec
soi leur souvenir? Moi,
je troublai la musique, il falut danser, je fis danser le Philosophe ,
on soupa presque en
l'air, on veilla fort avant dans la nuit, je fus me coucher bien lasse
& je ne fis qu'un
sommeil.
J'ai donc de fort bonnes raisons pour ne
point gêner mon humeur ni changer de manieres.
Le moment qui rendra ce changement nécessaire est si près, que ce n'est
pas la peine
d'anticiper. Le tems ne viendra que trop tôt d'être prude &
réservée; tandis que je
compte encore par vingt, je me dépêche d'user de mes droits; car passé
la trentaine on
n'est plus folle mais ridicule & ton épilogueur d'homme ose bien me
dire qu'il ne me reste
que six mois encore [362] à retourner la salade avec les doigts.
Patience! pour payer ce
sarcasme, je prétends la lui retourner dans six ans, je te jure qu'il
faudra qu'il la mange;
mais revenons.
Si l'on n'est pas maître de ses sentimens,
au moins on l'est de sa conduite. Sans doute je
demanderois au Ciel un coeur plus tranquille, mais puissé-je à mon
dernier jour offrir au
Souverain Juge une vie aussi peu criminelle que celle que j'ai passée
cet hiver! En vérité,
je ne me reprochois rien auprès du seul homme qui pouvoit me rendre
coupable. Ma
chére, il n'en est pas de même depuis qu'il est parti; en m'accoutumant
à penser à lui
dans son absence, j'y pense à tous les instans du jour & je trouve
son image plus
dangereuse que sa personne . S'il est loin, je suis amoureuse; s'il est
près, je ne suis qu'une
folle; qu'il revienne & je ne le crains plus.
Au chagrin de son éloignement s'est jointe
l'inquiétude de son rêve. Si tu as tout mis sur le
compte de l'amour, tu t'es trompée; l'amitié avoit part à ma tristesse.
Depuis leur départ
je te voyois pâle & changée; à chaque instant je pensois te voir
tomber malade. Je ne suis
pas crédule, mais craintive. Je sais bien qu'un songe n'amene pas un
événement, mais j'ai
toujours peur que l'événement n'arrive à sa suite. A peine ce maudit
rêve m'a-t-il laissé
une nuit tranquille, jusqu'à ce que je t'aye vue bien remise &
reprendre tes couleurs .
Dussé-je avoir mis sans le savoir un intérêt suspect à cet
empressement, il est sûr que
j'aurois donné tout au monde pour qu'il se fût montré quand il [363]
s'en retourna
comme un imbécile. Enfin ma vaine terreur s'en est allée avec ton
mauvois visage. Ta
santé, ton appétit, ont plus fait que tes plaisanteries & je t'ai
vue si bien argumenter à
table contre mes frayeurs, qu'elles se sont tout-à-fait dissipées. Pour
surcroît de bonheur il
revient & j'en suis charmée à tous égards. Son retour ne m'alarme
point, il me rassure; &
sitôt que nous le verrons, je ne craindrai plus rien pour tes jours ni
pour mon repos.
Cousine, conserve-moi mon amie & ne sois point en peine de la
tienne; je réponds d'elle
tant qu'elle t'aura... Mais, mon Dieu , qu'ai-je donc qui m'inquiete
encore & me serre le
coeur sans savoir pourquoi? Ah! mon enfant, faudra-t-il un jour qu'une
des deux survive à
l'autre? Malheur à celle sur qui doit tomber un sort si cruel! elle
restera peu digne de
vivre, ou sera morte avant sa mort.
Pourrais-tu me dire à propos de quoi je
m'épuise en sottes lamentations? Foin de ces
terreurs paniques qui n'ont pas le sens commun! au lieu de parler de
mort, parlons de
mariage, cela sera plus amusant. Il y a long-tems que cette idée est
venue à ton mari & s'il
ne m'en eût jamais parlé, peut-être ne me fût-elle point venue à
moi-même. Depuis lors
j'y ai pensé quelquefois , & toujours avec dédain. Fi! cela
vieillit une jeune veuve ; si
j'avois des enfans d'un second lit, je me croirois la grand'mere de
ceux du premier. Je te
trouve aussi fort bonne de faire avec légereté les honneurs de ton amie
& de regarder cet
arrangement comme un soin de ta bénigne charité. Oh bien! je
t'apprends, moi, que toutes
les raisons fondées sur tes [364] soucis obligeans ne valent pas la
moindre des miennes
contre un second mariage.
Parlons sérieusement. Je n'ai pas l'ame
assez basse pour faire entrer dans ces raisons la
honte de me rétracter d'un engagement téméraire pris avec moi seule, ni
la crainte du
blâme en faisant mon devoir, ni l'inégalité des fortunes dans un cas où
tout l'honneur est
pour celui des deux à qui l'autre veut bien devoir la sienne; mais,
sans répéter ce que je
t'ai dit tant de fois sur mon humeur indépendante & sur mon
éloignement naturel pour le
joug du mariage, je me tiens à une seule objection & je la tire de
cette voix si sacrée que
personne au monde ne respecte autant que toi. Leve cette objection,
cousine , & je me
rends. Dans tous ces jeux qui te donnent tant d'effroi, ma conscience
est tranquille. Le
souvenir de mon mari ne me fait point rougir; j'aime à l'appeler à
témoin de mon
innocence & pourquoi craindrais-je de faire devant son image tout
ce que je faisois devant
lui? En serait-il de même, ô Julie, si je violois les sains engagemens
qui nous unirent; que
j'osasse jurer à un autre l'amour éternel que je lui jurai tant de
fois; que mon coeur,
indignement partagé, dérobât à sa mémoire ce qu'il donneroit à son
successeur & ne
pût sans offenser l'un des deux remplir ce qu'il doit à l'autre? Cette
même image qui
m'est si chére ne me donneroit qu'épouvante & qu'effroi; sans cesse
elle viendroit
empoisonner mon bonheur & son souvenir qui fait la douceur de ma
vie en feroit le
tourment. Comment oses-tu me parler de donner un successeur à mon mari,
après [365]
avoir juré de n'en jamais donner au tien? comme si les raisons que tu
m'allegues t'étoient
moins applicables en pareil cas! Ils s'aimerent? C'est pis encore. Avec
quelle indignation
verrait-il un homme qui lui fut cher usurper ses droits & rendre sa
femme infidele ! Enfin,
quand il seroit vrai que je ne lui dois plus rien à lui-même, ne
dois-je rien au cher gage de
son amour & puis-je croire qu'il eût jamais voulu de moi, s'il eût
prévu que j'eusse un
jour exposé sa fille unique à se voir confondue avec les enfans d'un
autre?
Encore un mot & j'ai fini. Qui t'a dit
que tous les obstacles viendroient de moi seule? En
répondant de celui que cet engagement regarde, n'as-tu point plutôt
consulté ton désir
que ton pouvoir? Quand tu serois sûre de son aveu, n'aurais-tu donc
aucun scrupule de
m'offrir un coeur usé par une autre passion? Crois-tu que le mien dût
s'en contenter &
que je pusse être heureuse avec un homme que je ne rendrois pas
heureux? Cousine,
penses-y mieux; sans exiger plus d'amour que je n'en puis ressentir
moi-même, tous les
sentimens que j'accorde je veux qu'ils me soient rendus; & je suis
trop honnête femme
pour pouvoir me passer de plaire à mon mari. Quel garant as-tu donc de
tes espérances?
Un certain plaisir à se voir, qui peut être l'effet de la seule amitié;
un transport passager
qui peut naître à notre âge de la seule différence du sexe; tout cela
suffit-il pour les
fonder? Si ce transport eût produit quelque sentiment durable, est-il
croyable qu'il s'en fût
tu non seulement à moi, mais à toi, mais à ton mari , de qui ce propos
[366] n'eût pu
qu'être favorablement reçu? En a-t-il jamais dit un mot à personne?
Dans nos
tête-à-tête a-t-il jamais été question que de toi? A-t-il jamais été
question de moi dans
les vôtres? Puis-je penser que, s'il avoit eu là-dessus quelque secret
pénible à garder, je
n'aurois jamais apperçu sa contrainte, ou qu'il ne lui seroit jamais
échappé
d'indiscrétion? Enfin, même depuis son départ, de laquelle de nous deux
parle-t-il le plus
dans ses lettres, de laquelle est-il occupé dans ses songes? Je
t'admire de me croire sensible,
& tendre & de ne pas imaginer que je me dirai tout cela ! Mais
j'aperçois vos ruses, ma
mignonne; c'est pour vous donner droit de représailles que vous
m'accusez d'avoir jadis
sauvé mon coeur aux dépens du vôtre. Je ne suis pas la dupe de ce
tour-là.
Voilà toute ma confession, cousine: je l'ai
faite pour t'éclairer & non pour te contredire. Il
me reste à te déclarer ma résolution sur cette affaire. Tu connois à
présent mon
intérieur aussi bien & peut-être mieux que moi-même: mon honneur,
mon bonheur, te
sont chers autant qu'à moi & dans le calme des passions la raison
te fera mieux voir où je
dois trouver l'un & l'autre . Charge-toi donc de ma conduite; je
t'en remets l'entiere
direction. Rentrons dans notre état naturel & changeons entre nous
de métier; nous nous
en tirerons mieux toutes deux. Gouverne; je serai docile: c'est à toi
de vouloir ce que je dois
faire , à moi de faire ce que tu voudras. Tiens mon ame à couvert dans
la tienne; que sert
aux inséparables d'en avoir deux?
[367] Ah ça! revenons à présent à nos
voyageurs. Mais j'ai déjà tant parlé de l'un que je
n'ose plus parler de l'autre, de peur que la différence du style ne se
fît un peu trop sentir
& que l'amitié même que j'ai pour l'Anglois ne dît trop en faveur
du Suisse. & puis, que
dire sur des lettres qu'on n'a pas vues? Tu devois bien au moins
m'envoyer celle de Milord
Edouard; mais tu n'as osé l'envoyer sans l'autre & tu as fort bien
fait.. . Tu pouvois
pourtant faire mieux encore... Ah! vivent les duegnes de vingt ans!
elles sont plus traitables
qu'à trente.
Il faut au moins que je me venge en
t'apprenant ce que tu as opéré par cette belle réserve;
c'est de me faire imaginer la lettre en question... cette lettre si...
cent fois plus si qu'elle ne
l'est réellement. De dépit je me plois à la remplir de choses qui n'y
sauroient être. Va, si
je n'y suis pas adorée, c'est à toi que je ferai payer tout ce qu'il en
faudra rabattre.
En vérité, je ne sais après tout cela
comment tu m'oses parler du courrier d'Italie. Tu
prouves que mon tort ne fut pas de l'attendre, mais de ne pas
l'attendre assez long-tems. Un
pauvre petit quart d'heure de plus, j'allois au-devant du paquet, je
m'en emparois la
premiere, je lisais, le tout à mon aise & c'étoit mon tour de me
faire valoir. Les raisins sont
trop verts . On me retient deux lettres; mais j'en ai deux autres que ,
quoi que tu puisses
croire, je ne changerois sûrement pas contre celle-là, quand tous les
si du monde y
seraient. Je te jure que si celle d'Henriette ne tient pas sa place à
côté de la tienne, [368]
c'est qu'elle la passe & que ni toi ni moi n'écrirons de la vie
rien d'aussi joli. & puis on se
donnera les airs de traiter ce prodige de petite impertinente! Ah!
c'est assurément pure
jalousie. En effet, te voit-on jamais à genoux devant elle lui baiser
humblement les deux
mains l'une après l'autre? grace à toi, la voilà modeste comme une
vierge & grave comme
un Caton; respectant tout le monde; jusqu'à sa mere: il n'y a plus le
mot pour rire à ce
qu'elle dit; à ce qu'elle écrit, passe encore. Aussi, depuis que j'ai
découvert ce nouveau
talent, avant que tu gâtes ses lettres comme ses propos , je compte
établir de sa chambre à
la mienne un courrier d'Italie dont on n'escamotera point les paquets.
Adieu, petite cousine. Voilà des réponses
qui t'apprendront à respecter mon crédit
renaissant. Je voulois te parler de ce pays & de ses habitants,
mais il faut mettre fin à ce
volume; & puis tu m'as toute brouillée avec tes fantaisies & le
mari m'a presque fait
oublier les hôtes. Comme nous avons encore cinq ou six jours à rester
ici & que j'aurai le
tems de mieux revoir le peu que j'ai vu, tu ne perdras rien pour
attendre & tu peux
compter sur un second tome avant mon départ.
[369] LETTRE III. DE MILORD EDOUARD A M. DE
WOLMAR.
Non, cher Wolmar, vous ne vous êtes point
trompé; le jeune homme est sûr; mais moi je
ne le suis guere & j'ai failli payer cher l'expérience qui m'en a
convaincu. Sans lui je
succombois moi-même à l'épreuve que je lui avois destinée. Vous savez
que, pour
contenter sa reconnaissance & remplir son coeur de nouveaux objets,
j'affectois de donner à ce voyage plus d'importance qu'il n'en avoit
réellement. D'anciens penchans à flatter,
une vieille habitude à suivre encore une fois, voilà, avec ce qui se
rapportoit à
Saint-Preux, tout ce qui m'engageoit à l'entreprendre. Dire les
derniers adieux aux
attachemens de ma jeunesse , ramener un ami parfaitement guéri, voilà
tout le fruit que
j'en voulois recueillir.
Je vous ai marqué que le songe de
Villeneuve m'avoit laissé des inquiétudes. Ce songe me
rendit suspects les transports de joie auxquels il s'étoit livré, quand
je lui avois annoncé
qu'il étoit le maître d'élever vos enfans & de passer sa vie avec
vous. Pour mieux
l'observer dans les effusions de son coeur, j'avois d'abord prévenu ses
difficultés; en lui
déclarant que je m'établirois moi-même avec vous, je ne laissois plus à
son amitié
d'objections à me faire; mais de nouvelles résolutions me firent
changer de langage.
[370] Il n'eut pas vu trois fois la
marquise, que nous fûmes d'accord sur son compte.
Malheureusement pour elle, elle voulut le gagner & ne fit que lui
montrer ses artifices.
L'infortunée! que de grandes qualités sans vertu! que d'amour sans
honneur! Cet amour
ardent, & vrai me touchait, m'attachait, nourrissoit le mien; mais
il prit la teinte de son
ame noire & finit par me faire horreur. Il ne fut plus question
d'elle.
Quand il eut vu Laure, qu'il connut son
coeur, sa beauté, son esprit & cet attachement sans
exemple , trop fait pour me rendre heureux, je résolus de me servir
d'elle pour bien éclaircir l'état de Saint-Preux. Si j'épouse Laure,
lui dis-je, mon dessein n'est pas de la
mener à Londres, où quelqu'un pourroit la reconnoître, mais dans des
lieux où l'on sait
honorer la vertu partout où elle est; vous remplirez votre emploi &
nous ne cesserons point
de vivre ensemble. Si je ne l'épouse pas, il est tems de me recueillir.
Vous connaissez ma
maison d'Oxfordshire & vous choisirez d'élever les enfans d'un de
vos amis, ou
d'accompagner l'autre dans sa solitude . Il me fit la réponse à
laquelle je pouvois
m'attendre; mais je voulois l'observer par sa conduite. Car si, pour
vivre à Clarens, il
favorisoit un mariage qu'il eût dû blâmer, ou, si dans cette occasion
délicate, il préféroit à son bonheur la gloire de son ami, dans l'un,
& dans l'autre cas l'épreuve étoit faite &
son coeur étoit jugé.
Je le trouvai d'abord tel que je le
désirais, ferme contre le projet que je feignois d'avoir &
armé de toutes les [371] raisons qui devoient m'empêcher d'épouser
Laure. Je sentois ces
raisons mieux que lui, mais je la voyois sans cesse & je la voyois
affligée & tendre. Mon
coeur tout-à-fait détaché de la Marquise, se fixa par ce commerce
assidu. Je trouvai dans
les sentimens de Laure de quoi redoubler l'attachement qu'elle m'avoit
inspiré. J'eus honte
de sacrifier à l'opinion, que je méprisois, l'estime que je devois à
son mérite; ne devois-je
rien aussi à l'espérance que je lui avois donnée , sinon par mes
discours, au moins par mes
soins? Sans avoir rien promis, ne rien tenir, c'étoit la tromper; cette
tromperie étoit
barbare. Enfin joignant à mon penchant une espece de devoir &
songeant plus à mon
bonheur qu'à ma gloire, j'achevai de l'aimer par raison; je résolus de
pousser la feinte
aussi-loin qu'elle pouvoit aller & jusqu'à la réalité même, si je
ne pouvois m'en tirer
autrement sans injustice.
Cependant je sentis augmenter mon
inquiétude sur le compte du jeune homme, voyant
qu'il ne remplissoit pas dans toute sa force le rôle dont il s'étoit
chargé. Il s'opposoit à
mes vues, il improuvoit le noeud que je voulois former; mais il
combattoit mal mon
inclination naissante & me parloit de Laure avec tant d'éloges,
qu'en paroissant me
détourner de l'épouser, il augmentoit mon penchant pour elle. Ces
contradictions
m'alarmerent. Je ne le trouvois point aussi ferme qu'il auroit dû
l'être. Il sembloit n'oser
heurter de front mon sentiment, il mollissoit contre ma résistance, il
craignoit de me
fâcher, il n'avoit point à mon gré pour son devoir l'intrépidité qu'il
inspire à ceux qui
l'aiment.
[372] D'autres observations augmenterent ma
défiance ; je sçus qu'il voyoit Laure en
secret; je remarquois entre eux des signes d'intelligence. L'espoir de
s'unir à celui qu'elle
avoit tant aimé ne la rendoit point gaie. Je lisois bien la même
tendresse dans ses regards,
mais cette tendresse n'étoit plus mêlée de joie à mon abord, la
tristesse y dominoit
toujours. Souvent, dans les plus doux épanchemens de son coeur, je la
voyois jetter sur le
jeune homme un coup d'oeil à la dérobée & ce coup d'oeil étoit
suivi de quelques larmes
qu'on cherchoit à me cacher. Enfin le mystere fut poussé au point que
j'en fus alarmé.
Jugez de ma surprise. Que pouvais-je penser? N'avais-je réchauffé qu'un
serpent dans
mon sein? Jusqu'où n'osais-je point porter mes soupçons & lui
rendre son ancienne
injustice! Faibles & malheureux que nous sommes! c'est nous qui
faisons nos propres
maux. Pourquoi nous plaindre que les méchans nous tourmentent, si les
bons se
tourmentent encore entre eux?
Tout cela ne fit qu'achever de me
déterminer. Quoique j'ignorasse le fond de cette intrigue,
je voyois que le coeur de Laure étoit toujours le même; & cette
épreuve ne me la rendoit
que plus chére. Je me proposois d'avoir une explication avec elle avant
la conclusion; mais
je voulois attendre jusqu'au dernier moment, pour prendre auparavant
par moi-même
tous les éclaircissemens possibles. Pour lui, j'étois résolu de me
convaincre, de le
convaincre, enfin d'aller jusqu'au bout avant que de lui rien dire ni
de prendre un parti
par rapport à lui, prévoyant une rupture infaillible, & ne voulant
[373] pas mettre un bon
naturel & vingt ans d'honneur en balance avec des soupçons.
La Marquise n'ignoroit rien de ce qui se
passoit entre nous. Elle avoit des épies dans le
couvent de Laure & parvint à savoir qu'il étoit question de
mariage. Il n'en falut pas
davantage pour réveiller ses fureurs; elle m'écrivit des lettres
menaçantes. Elle fit plus
que d'écrire; mais comme ce n'étoit pas la premiere fois , & que
nous étions sur nos
gardes, ses tentatives furent vaines. J'eus seulement le plaisir de
voir dans l'occasion que
Saint-Preux savoit payer de sa personne & ne marchandoit pas sa vie
pour sauver celle
d'un ami.
Vaincue par les transports de sa rage, la
marquise tomba malade & ne se releva plus. Ce
fut là le terme de ses tourmens*[*Par la lettre Milord Edouard
ci-devant supprimée, on
voit qu'il pensoit qu'à la mort des méchans leurs ames étoient
anéanties] & de ses crimes .
Je ne pus apprendre son état sans en être affligé. Je lui envoyai le
docteur Eswin;
Saint-Preux y fut de ma part: elle ne voulut voir ni l'un ni l'autre;
elle ne voulut pas même
entendre parler de moi & m'accabla d'imprécations horribles chaque
fois qu'elle entendit
prononcer mon nom. Je gémis sur elle & sentis mes blessures prêtes
à se rouvrir. La
raison vainquit encore; mais j'eusse été le dernier des hommes de
songer au mariage,
tandis qu'une femme qui me fut si chére étoit à l'extrémité.
Saint-Preux, craignant
qu'enfin je ne pusse résister au désir de la voir, me proposa le voyage
de Naples & j'y
consentis.
Le surlendemain de notre arrivée, je le vis
entrer dans ma chambre avec une contenance
ferme & grave & tenant une [374] lettre à la main. Je m'écriai:
La marquise est morte! -
Plût à Dieu! reprit-il froidement, il vaut mieux n'être plus que
d'exister pour mal faire.
Mais ce n'est pas d'elle que je viens vous parler; écoutez-moi.
J'attendis en silence.
Milord, me dit-il, en me donnant le saint
nom d'ami, vous m'apprîtes à le porter. J'ai
rempli la fonction dont vous m'avez chargé; & vous voyant prêt à
vous oublier, j'ai dû
vous rappeler à vous-même. Vous n'avez pu rompre une chaîne que par une
autre. Toutes
deux étoient indignes de vous. S'il n'eût été question que d'un mariage
inégal, je vous
aurois dit: Songez que vous êtes pair d'Angleterre & renoncez aux
honneurs du monde, ou
respectez l'opinion. Mais un mariage abject !... vous !... Choisissez
mieux votre épouse. Ce
n'est pas assez qu'elle soit vertueuse, elle doit être sans tache... La
femme d'Edouard
Bomston n'est pas facile à trouver. Voyez ce que j'ai fait.
Alors il me remit la lettre. Elle étoit de
Laure. Je ne l'ouvris pas sans émotion. L'amour a
vaincu, me disait-elle; vous avez voulu m'épouser; je suis contente.
Votre ami m'a dicté mon
devoir; je le remplis sans regret. En vous déshonorant, j'aurois vécu
malheureuse; en vous
laissant votre gloire, je crois la partager. Le sacrifice de tout mon
bonheur à un devoir si cruel
me fait oublier la honte de ma jeunesse. Adieu, des cet instant je
cesse d'être en votre pouvoir
& au mien. Adieu pour jamais. O Edouard! ne portez pas le désespoir
dans ma retraite; écoutez mon dernier voeu. Ne donnez à nulle autre une
place que je n'ai pu remplir. Il fut au
monde un coeur fait pour vous & c'étoit celui de Laure.
[375] L'agitation m'empêchoit de parler. Il
profita de mon silence pour me dire qu'apres
mon départ elle avoit pris le voile dans le couvent où elle étoit
pensionnaire; que la cour
de Rome, informée qu'elle devoit épouser un luthérien, avoit donné des
ordres pour
m'empêcher de la revoir; & il m'avoua franchement qu'il avoit pris
tous ces soins de
concert avec elle. Je ne m'opposai point à vos projets, continua-t-il,
aussi vivement que je
l'aurois pu, craignant un retour à la marquise & voulant donner le
change à cette
ancienne passion par celle de Laure. En vous voyant aller plus loin
qu'il ne fallait, je fis
d'abord parle la raison; mais ayant trop acquis par mes propres fautes
le droit de me
défier d'elle, je sondai le coeur de Laure; & y trouvant toute la
générosité qui est
inséparable du véritable amour, je m'en prévalus pour la porter au
sacrifice qu'elle vient
de faire. L'assurance de n'être plus l'objet de votre mépris lui releva
le courage & la
rendit plus digne de votre estime . Elle a fait son devoir; il faut
faire le vôtre.
Alors, s'approchant avec transport, il me
dit en me serrant contre sa poitrine: Ami, je lis,
dans le sort commun que le Ciel nous envoie, la loi commune qu'il nous
prescrit. Le regne
de l'amour est passé, que celui de l'amitié commence; mon coeur
n'entend plus que sa voix
sacrée, il ne connaît plus d'autre chaîne que celle qui me lie à toi.
Choisis le séjour que tu
veux habiter: Clarens, Oxford, Londres, Paris ou Rome; tout me
convient, pourvu que
nous y vivions ensemble. Va, viens où tu voudras, cherche un asyle en
quelque lieu que ce
puisse être, je te suivrai par-tout. J'en fais le serment [376]
solennel à la face du Dieu
vivant, je ne te quitte plus qu'à la mort.
Je fus touché. Le zele & le feu de cet
ardent jeune homme éclatoient dans ses yeux.
J'oubliai la marquise , & Laure. Que peut-on regretter au monde
quand on y conserve un
ami? Je vis aussi, par le parti qu'il prit sans hésiter dans cette
occasion, qu'il étoit guéri
véritablement & que vous n'aviez pas perdu vos peines ; enfin
j'osai croire, par le voeu
qu'il fit de si bon coeur de rester attaché à moi, qu'il l'étoit plus à
la vertu qu'à ses
anciens penchants. Je puis donc vous le ramener en toute confiance.
Oui, cher Wolmar, il
est digne d'élever des hommes & qui plus est, d'habiter votre
maison.
Peu de jours après j'appris la mort de la
marquise. Il y avoit long-tems pour moi qu'elle étoit morte; cette
perte ne me toucha plus. Jusqu'ici j'avois regardé le mariage comme une
dette que chacun contracte à sa naissance envers son espece, envers son
pays & j'avois
résolu de me marier moins par inclination que par devoir . J'ai changé
de sentiment.
L'obligation de se marier n'est pas commune à tous; elle dépend pour
chaque homme de
l'état où le sort l'a placé: c'est pour le peuple, pour l'artisan, pour
le villageois, pour les
hommes vraiment utiles, que le célibat est illicite; pour les ordres
qui dominent les autres,
auxquels tout tend sans cesse & qui ne sont toujours que trop
remplis , il est permis &
même convenable. Sans cela l'Etat ne fait que se dépeupler par la
multiplication des sujets
qui lui sont à charge. Les hommes auront toujours assez de maîtres
& l'Angleterre
manquera plustôt de laboureurs que de pairs.
[377] Je me crois donc libre & maître
de moi dans la condition où le Ciel m'a fait naître. A
l'âge où je suis on ne répare plus les pertes que mon coeur a faites.
Je le dévoue à cultiver
ce qui me reste & ne puis mieux le rassembler qu'à Clarens.
J'accepte donc toutes vos
offres, sous les conditions que ma fortune y doit mettre, afin qu'elle
ne me soit pas inutile.
Après l'engagement qu'a pris Saint-Preux, je n'ai plus d'autre moyen de
le tenir auprès de
vous que d'y demeurer moi-même; & si jamais il y est de trop, il me
suffira d'en partir. Le
seul embarras qui me reste est pour mes voyages d'Angleterre; car
quoique je n'aie plus
aucun crédit dans le parlement, il me suffit d'en être membre pour
faire mon devoir
jusqu'à la fin. Mais j'ai un collegue & un ami sûr, que je puis
charger de ma voix dans les
affaires courantes. Dans les occasions où je croirai devoir m'y trouver
moi-même, notre éleve pourra m'accompagner, même avec les siens quand
ils seront un peu plus grands &
que vous voudrez bien nous les confier. Ces voyages ne sauroient que
leur être utiles & ne
seront pas assez longs pour affliger beaucoup leur mere.
Je n'ai point montré cette lettre à
Saint-Preux; ne la montrez pas entiere à vos dames: il
convient que le projet de cette épreuve ne soit jamais connu que de
vous , & de moi. Au
surplus, ne leur cachez rien de ce qui fait honneur à mon digne ami,
même à mes dépens.
Adieu, cher Wolmar. Je vous envoye les dessins de mon pavillon:
réformez, changez
comme il vous plaira; mais faites-y travailler des à présent, s'il se
peut. J'en voulais ôter le
salon de musique; car tous mes goûts sont éteints & je ne me [378]
soucie plus de rien. Je le
laisse, à la priere de Saint-Preux qui se propose d'exercer dans ce
salon vos enfans. Vous
recevrez aussi quelques livres pour l'augmentation de votre
bibliotheque. Mais que
trouverez-vous de nouveau dans des livres? O Wolmar! il ne vous manque
que d'apprendre à lire dans celui de la nature pour être le plus sage
des mortels.
LETTRE IV. DE M. WOLMAR A MILORD EDOUARD.
Je me suis attendu, cher Bomston, au
dénouement de vos longues aventures. Il eût paru
bien étrange qu'ayant résisté si long-tems à vos penchants, vous
eussiez attendu, pour
vous laisser vaincre, qu'un ami vînt vous soutenir, quoiqu'à vrai dire
on soit souvent plus
foible en s'appuyant sur un autre que quand on ne compte que sur soi.
J'avoue pourtant
que je fus alarmé de votre derniere lettre, où vous m'annonciez votre
mariage avec Laure
comme une affaire absolument décidée. Je doutai de l'événement malgré
votre
assurance; & si mon attente eût été trompée, de mes jours je
n'aurais revu Saint-Preux.
Vous avez fait tous deux ce que j'avais espéré de l'un & de
l'autre; & vous avez trop bien
justifié le jugement que j'avais porté de vous, pour que je ne sois pas
charmé de vous voir
reprendre nos premiers arrangements. Venez, hommes rares, augmenter
& [379] partager
le bonheur de cette maison. Quoi qu'il en soit de l'espoir des croyans
dans l'autre vie,
j'aime à passer avec eux celle-ci; & je sens que vous me convenez
tous mieux tels que vous êtes, que si vous aviez le malheur de penser
comme moi.
Au reste, vous savez ce que je vous dis sur
son sujet à votre départ. Je n'avais pas besoin,
pour le juger, de votre épreuve; car la mienne étoit faite & je
crois le connoître autant
qu'un homme en peut connoître un autre. J'ai d'ailleurs plus d'une
raison de compter sur
son coeur & de bien meilleures cautions de lui que lui-même.
Quoique dans votre
renoncement au mariage il paraisse vouloir vous imiter, peut-être
trouverez-vous ici de
quoi l'engager à changer de systeme. Je m'expliquerai mieux après votre
retour.
Quant à vous, je trouve vos distinctions
sur le célibat toutes nouvelles & fort subtiles. Je
les crois même judicieuses pour le politique qui balance les forces
respectives de l'Etat, afin
d'en maintenir l'équilibre. Mais je ne sais si dans vos principes ces
raisons sont assez
solides, pour dispenser les particuliers de leur devoir envers la
nature. Il sembleroit que la
vie est un bien qu'on ne reçoit qu'à la charge de le transmettre, une
sorte de substitution
qui doit passer de race en race & que quiconque eut un pere est
obligé de le devenir.
C'étoit votre sentiment jusqu'ici, c'étoit une des raisons de votre
voyage; mais je sais d'où
vous vient cette nouvelle philosophie & j'ai vu dans le billet de
Laure un argument auquel
votre coeur n'a point de réplique.
[380] La petite cousine est, depuis huit ou
dix jours, à Geneve avec sa famille pour des
emplettes & d'autres affaires. Nous l'attendons de retour de jour
en jour. J'ai dit à ma
femme de votre lettre tout ce qu'elle en devoit savoir. Nous avons
appris par M. Miol que le
mariage étoit rompu; mais elle ignoroit la part qu'avoit Saint-Preux à
cet événement.
Soyez sûr qu'elle n'apprendra jamais qu'avec la plus vive joie tout ce
qu'il fera pour
mériter vos bienfaits & justifier votre estime . Je lui ai montré
les dessins de votre
pavillon; elle les trouve de tres bon goût; nous y ferons pourtant
quelques changemens que
le local exige & qui rendront votre logement plus commode: vous les
approuverez
sûrement. Nous attendons l'avis de Claire avant d'y toucher; car vous
savez qu'on ne peut
rien faire sans elle. En attendant, j'ai déjà mis du monde en oeuvre,
& j'espere qu'avant
hier la maçonnerie sera fort avancée.
Je vous remercie de vos livres: mais je ne
lis plus ceux que j'entends & il est trop tard pour
apprendre à lire ceux que je n'entends pas. Je suis pourtant moins
ignorant que vous ne
m'accusez de l'être. Le vrai livre de la nature est pour moi le coeur
des hommes & la
preuve que j'y sais lire est dans mon amitié pour vous.
[381] LETTRE V. DE MDE. D'ORBE A MDE. DE
WOLMAR.
J'ai bien des griefs, cousine, à la charge
de ce séjour. Le plus grave est qu'il me donne
envie d'y rester. La ville est charmante, les habitans sont
hospitaliers, les moeurs sont
honnêtes & la liberté, que j'aime sur toutes choses, semble s'y
être réfugiée. Plus je
contemple ce petit Etat, plus je trouve qu'il est beau d'avoir une
patrie & Dieu garde de
mal tous ceux qui pensent en avoir une & n'ont pourtant qu'un pays!
pour moi, je sens que
si j'étois née dans celui-ci, j'aurois l'ame toute Romaine. Je
n'oserois pourtant pas trop
dire à présent:
Rome n'est plus à Rome, elle est toute où je suis;
car j'aurois peur que dans ta malice tu
n'allasses penser le contraire. Mais pourquoi donc
Rome & toujours Rome? Restons à Geneve.
Je ne te dirai rien de l'aspect du pays. Il
ressemble au nôtre, excepté qu'il est moins
montueux, plus champêtre & qu'il n'a pas des chalets si voisins.*[*
L'Editeur les croit un
peu rapprochés.] Je ne te dirai rien, non plus du Gouvernement. Si Dieu
ne t'aide, mon
pere t'en parlera de reste: il passe toute la journée à politiquer avec
les Magistrats dans la
joie de son coeur & je le vois déjà tres mal édifié que la gazette
parle si peu de Geneve.
Tu peux juger de leurs conférences par mes [382] lettres. Quand ils
m'excedent, je me
dérobe & je t'ennuie pour me désennuyer.
Tout ce qui m'est resté de leurs longs
entretiens, c'est beaucoup d'estime pour le grand
sens qui regne en cette ville. A voir l'action & réaction mutuelles
de toutes les parties de
l'Etat qui le tiennent en équilibre, on ne peut douter qu'il n'y ait
plus d'art & de vrai talent
employés au gouvernement de cette petite République , qu'à celui des
plus vastes
Empires, où tout se soutient par sa propre masse & où les rênes de
l'Etat peuvent tomber
entre les mains d'un sot , sans que les affaires cessent d'aller . Je
te réponds qu'il n'en
seroit pas de même ici. Je n'entends jamais parler à mon pere de tous
ces grands Ministres
des grandes Cours, sans songer à ce pauvre musicien qui barbouilloit si
fierement sur
notre grand orgue*[*Il y avoit grande Orgue. Je remarquerai pour ceux
de nos Suisses &
Genevois qui se piquent de parler correctement, que le mot Orgue est
masculin au
singulier, feminin au pluriel & s'emploie également dans les deux
nombres; mais le
singulier est plus élégant.] à Lausanne & qui se croyoit un fort
habile homme parce qu'il
faisoit beaucoup de bruit. Ces gens-ci n'ont qu'une petite épinette ,
mais ils en savent tirer
une bonne harmonie , quoiqu'elle soit souvent assez mal d'accord.
Je ne te dirai rien non plus... Mais à
force de ne te rien dire, je ne finirais pas. Parlons de
quelque chose pour avoir plustôt fait. Le Genevois est de tous les
peuples du monde celui
qui cache le moins son caractere , & qu'on connaît le plus
promptement. Ses moeurs, ses
vices mêmes, [383] sont mêlés de franchise. Il se sent naturellement
bon; & cela lui suffit
pour ne pas craindre de se montrer tel qu'il est. Il a de la
générosité, du sens, de la
pénétration; mais il aime trop l'argent: défaut que j'attribue à sa
situation qui le lui rend
nécessaire, car le territoire ne suffiroit pas pour nourrir les
habitants.
Il arrive de là que les Genevois, épars
dans l'Europe pour s'enrichir, imitent les grands
airs des étrangers & après avoir pris les vices des pays où ils ont
vécu,*[*Maintenant on
ne leur donne plus la peine de les aller chercher, on les leur, porte.]
les rapportent chez eux
en triomphe avec leurs trésors. Ainsi le luxe des autres peuples leur
fait mépriser leur
antique simplicité; la fiere liberté leur paroît ignoble; ils se
forgent des fers d'argent, non
comme une chaîne, mais comme un ornement.
He bien! ne me voilà-t-il pas encore dans
cette maudite politique? Je m'y perds, je m'y
noie, j'en ai par-dessus la tête, je ne sais plus par où m'en tirer. Je
n'entends parler ici
d'autre chose, si ce n'est quand mon pere n'est pas avec nous, ce qui
n'arrive qu'aux heures
des courriers. C'est nous, mon enfant, qui portons partout notre
influence; car, d'ailleurs,
les entretiens du pays sont utiles & variés & l'on n'apprend
rien de bon dans les livres
qu'on ne puisse apprendre ici dans la conversation. Comme autrefois les
moeurs anglaises
ont pénétré jusqu'en ce pays, les hommes, y vivant encore un peu plus
séparés des
femmes que dans le nôtre, contractent entre eux un ton plus grave &
généralement [384]
plus de solidité dans leurs discours. Mais aussi cet avantage a son
inconvénient qui se fait
bientôt sentir. Des longueurs toujours excédantes, des arguments, des
exordes, un peu
d'apprêt, quelquefois des phrases, rarement de la légereté, jamais de
cette simplicité
naive qui dit le sentiment avant la pensée & fait si bien valoir ce
qu'elle dit. Au lieu que le
Français écrit comme il parle, ceux-ci parlent comme ils écrivent; ils
dissertent au lieu de
causer; on les croiroit toujours prêts à soutenir these. Ils
distinguent, ils divisent, ils
traitent la conversation par points: ils mettent dans leurs propos la
même méthode que
dans leurs livres; ils sont auteurs & toujours auteurs. Ils
semblent lire en parlant, tant ils
observent bien les étymologies, tant ils font sonner toutes les lettres
avec soin! Ils articulent
le marc du raisin comme Marc nom d'homme ; ils disent
exactement du taba-k & non pas
du taba , un pare-sol& non pas un para-sol;
avant-t-hier , & non pasavanhier, Secrétaire
&
non pas Segretaire, un lac-d'amour où l'on se noie
& non pas où l'on s'étrangle ; partout
les s finales, partout les r des infinitifs; enfin leur parler est
toujours soutenu , leurs
discours sont des harangues & ils jasent comme s'ils prêchaient.
Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'avec ce
ton dogmatique & froid ils sont vifs, impétueux &
ont les passions tres ardentes; ils diroient même assez bien les
choses, de sentiment s'ils ne
disoient pas tout , ou s'ils ne parloient qu'à des oreilles. Mais leurs
points , leurs virgules,
sont tellement insupportables, ils peignent si posément des émotions
[385] si vives que,
quand ils ont achevé leur dire, on chercheroit volontiers autour d'eux
où est l'homme qui
sent ce qu'ils ont écrit.
Au reste, il faut t'avouer que je suis un
peu payée pour bien penser de leurs coeurs &
croire qu'ils ne sont pas de mauvais goût. Tu sauras en confidence
qu'un joli monsieur à
marier & dit-on, fort riche, m'honore de ses attentions &
qu'avec des propos assez tendres
il ne m'a point fait chercher ailleurs l'auteur de ce qu'il me disait.
Ah! s'il étoit venu il y a
dix-huit mois, quel plaisir j'aurois pris à me donner un souverain pour
esclave , & à faire
tourner la tête à un magnifique seigneur! Mais à présent la mienne
n'est plus assez droite
pour que le jeu me soit agréable & je sens que toutes mes folies
s'en vont avec ma raison.
Je reviens à ce goût de lecture qui porte
les Genevois à penser. Il s'étend à tous les états
& se fait sentir dans tous avec avantage. Le Français lit beaucoup;
mais il ne lit que les
livres nouveaux, ou plutôt il les parcourt , moins pour les lire que
pour dire qu'il les a lus .
Le Genevois ne lit que les bons livres; il les lit, il les digere: il
ne les juge pas, mais il les sait.
Le jugement & le choix se font à Paris; les livres choisis sont
presque les seuls qui vont à
Geneve. Cela fait que la lecture y est moins mêlée & s'y fait avec
plus de profit . Les
femmes dans leur retraite *[*On se souviendra que cette lettre est de
vielle date & je crains
bien que cela ne soit trop facile à voir.] lisent de leur côté ; &
leur ton s'en ressent [386]
aussi, mais d'une autre maniere. Les belles dames y sont
petites-maîtresses & beaux esprits
tout comme chez nous. Les petites citadines elles-mêmes prennent dans
les livres un babil
plus arrangé & certain choix d'expressions qu'on est étonné
d'entendre sortir de leur
bouche, comme quelquefois de celle des enfans. Il faut tout le bon sens
des hommes, toute la
gaieté des femmes & tout l'esprit qui leur est commun, pour qu'on
ne trouve pas les
premiers un peu pédants & les autres un peu précieuses.
Hier, vis-à-vis de ma fenêtre, deux filles
d'ouvriers, fort jolies, causoient devant leur
boutique d'un air assez enjoué pour me donner de la curiosité. Je
prêtai l'oreille, &
j'entendis qu'une des deux proposoit en riant d'écrire leur journal.
Oui, reprit l'autre à
l'instant; le journal tous les matins & tous les soirs le
commentaire . Qu'en dis-tu, cousine?
Je ne sais si c'est là leton des filles d'artisans; mais je sais qu'il
faut faire un furieux emploi
du tems, pour ne tirer du cours des journées que le commentaire de son
journal.
Assurément la petite personne avoit lu les aventures des Mille &
une Nuits.
Avec ce style un peu guindé, les Genevoises
ne laissent pas d'être vives & piquantes & l'on
voit autant de grandes passions ici qu'en ville du monde. Dans la
simplicité de leur parure
elles ont de la grace & du goût ; elles en ont dans leur entretien,
dans leurs manieres.
Comme les hommes sont moins galans que tendres, les femmes sont moins
coquettes que
sensibles ; & cette sensibilité donne même aux plus honnêtes un
tour d'esprit agréable &
fin qui va au coeur & qui [387] en tire tout sa finesse. Tant que
les Genevoises seront
Genevoises, elles seront les plus aimables femmes de l'Europe; mais
bientôt elles voudront être Françaises & alors les Françaises
vaudront mieux qu'elles.
Ainsi tout dépérit avec les moeurs. Le
meilleur goût tient à la vertu même; il disparaît
avec elle & fait place à un goût factice & guindé, qui n'est
plus que l'ouvrage de la mode.
Le véritable esprit est presque dans le même cas. N'est-ce pas la
modestie de notre sexe qui
nous oblige d'user d'adresse pour repousser les agaceries des hommes
& s'ils ont besoin
d'art pour se faire écouter, nous en faut-il moins pour savoir ne les
pas entendre? N'est-ce
pas eux qui nous délient l'esprit & la langue, qui nous rendent
plus vives à la riposte,*[*Il
faloit risposte, de l'italien risposta, toutefois riposte se dit aussi
& je le laisse. Ce n'est au pis
aller qu'une faute de plus.] & nous forcent de nous moquer d'eux?
Car enfin, tu as beau
dire, une certaine coquetterie maligne & railleuse désoriente
encore plus les soupirans que
le silence ou le mépris. Quel plaisir de voir un beau Céladon, tout
déconcerté , se
confondre, se troubler , se perdre à chaque repartie; de s'environner
contre lui de traits
moins brûlants, mais plus aigus que ceux de l'Amour; de le cribler de
pointes de glace qui
piquent à l'aide du froid ! Toi même qui ne fais semblant de rien,
crois-tu que tes manieres
naives & tendres, ton air timide & doux , cachent moins de ruse
& d'habileté que toutes
mes étourderies? Ma foi, mignonne, s'il faloit compter les galans que
chacune de nous a
persiflés, je doute fort qu'avec ta mine hypocrite ce fût toi qui
serais en reste. Je ne puis
[388] m'empêcher de rire encore en songeant à ce pauvre Conflans, qui
venoit tout en
furie me reprocher que tu l'aimais trop. Elle est si caressante, me
disait-il, que je ne sais de
quoi me plaindre; elle me parle avec tant de raison, que j'ai honte
d'en manquer devant elle
; & je la trouve si fort mon amie , que je n'ose être son amant.
Je ne crois pas qu'il y ait nulle part au
monde des époux plus unis & de meilleurs ménages
que dans cette ville . La vie domestique y est agréable & douce: on
y voit des maris
complaisants & presque d'autres Julies . Ton systeme se vérifie
tres bien ici. Les deux sexes
gagnent de toutes manieres à se donner des travaux & des amusemens
différens qui les
empêchent de se rassasier l'un de l'autre & font qu'ils se
retrouvent avec plus de plaisir .
Ainsi s'aiguise la volupté du sage; s'abstenir pour jouir, c'est ta
philosophie; c'est
l'épicuréisme de la raison.
Malheureusement cette antique modestie
commence à décliner. On se rapproche & les
coeurs s'éloignent . Ici , comme chez nous, tout est mêlé de bien &
de mal, mais à
différentes mesures. Le Genevois tire ses vertus de lui-même; ses vices
lui viennent
d'ailleurs . Non seulement il voyage beaucoup, mais il adopte aisément
les moeurs & les
manieres des autres peuples ; il parle avec facilité toutes les
langues; il prend sans peine
leurs divers accents, quoiqu'il ait lui-même un accent traînant tres
sensible, sur-tout dans
les femmes , qui voyagent moins. Plus humble de sa petitesse que fier
de sa liberté, il se fait
chez les nations étrangeres une honte de sa patrie; il se hâte pour
ainsi dire de se
naturaliser dans [389] le pays où il vit, comme pour faire oublier le
sien: peut-être la
réputation qu'il a d'être âpre au gain contribue-t-elle à cette
coupable honte. Il vaudroit
mieux sans doute effacer par son désintéressement l'opprobre du nom
genevois, que de
l'avilir encore en craignant de le porter; mais le Genevois le méprise,
même en le rendant
estimable & il a plus de tort encore de ne pas honorer son pays de
son propre mérite.
Quelque avide qu'il puisse être, on ne le
voit guere aller à la fortune par des moyens
serviles & bas; il n'aime point s'attacher aux grands & ramper
dans les cours. L'esclavage
personnel ne lui est pas moins odieux que l'esclavage civil. Flexible
& liant comme
Alcibiade, il supporte aussi peu la servitude; & quand il se plie
aux usages des autres, il les
imite sans s'y assujettir. Le commerce, étant de tous les moyens de
s'enrichir le plus
compatible avec la liberté, est aussi celui que les Genevois préferent.
Ils sont presque tous
marchands ou banquiers; & ce grand objet de leurs désirs leur fait
souvent enfouir de
rares talens que leur prodigua la nature . Ceci me ramene au
commencement de ma lettre.
Ils ont du génie & du courage, ils sont vifs & pénétrants, il
n'y a rien d'honnête & de
grand au-dessus de leur portée ; mais, plus passionnés d'argent que de
gloire, pour vivre
dans l'abondance ils meurent dans l'obscurité & laissent à leurs
enfans pour tout exemple
l'amour des trésors qu'ils leur ont acquis.
Je tiens tout cela des Genevois mêmes; car
ils parlent d'eux fort impartialement. Pour moi,
je ne sais comment ils sont chez les autres, mais je les trouve
aimables chez [390] eux & je
ne connais qu'un moyen de quitter sans regret Geneve. Quel est ce moyen
cousine? Oh! ma
foi, tu as beau prendre ton air humble; si tu dis ne l'avoir pas déjà
deviné, tu mens. C'est
apres-demain que s'embarque la bande joyeuse dans un joli brigantin
appareillé de fête;
car nous avons choisi l'eau à cause de la saison & pour demeurer
tous rassemblés. Nous
comptons coucher le même soir, à Morges, le lendemain à
Lausanne,*[*Comment cela?
Lausanne n'est pas au bord du lac; il y a du port à la ville une
demi-lieue de fort mauvais
chemin; & puis il faut un peu supposer que tous ces jolis
arrangemens ne seront point
contraries par le vent.] pour la cérémonie; & le surlendemain... tu
m'entends. Quand tu
verras de loin briller des flammes, flotter des banderoles , quand tu
entendras ronfler le
canon, cours par toute la maison comme une folle en criant: Armes!
armes ! voici les
ennemis ! voici les ennemis!
P.S. Quoique la distribution des logemens entre incontestablement dans les droits de ma charge, je veux bien m'en désister en cette occasion. J'entends seulement que mon pere soit logé chez Milord Edouard, à cause des cartes de géographie & qu'on acheve d'en tapisser du haut en bas tout l'appartement.
[391]
LETTRE VI. DE MDE. DE WOLMAR A SAINT
PREUX.
Quel sentiment délicieux j'éprouve en
commençant cette lettre! Voici la premiere fois de
ma vie où j'ai pu vous écrire sans crainte & sans honte. Je
m'honore de l'amitié qui nous
joint comme d'un retour sans exemple. On étouffe de grandes passions,
rarement on les épure. Oublier ce qui nous fut cher quand l'honneur le
veut, c'est l'effort d'une ame
honnête & commune; mais après avoir été ce que nous fûmes, être ce
que nous sommes
aujourd'hui, voilà le vrai triomphe de la vertu. La cause qui fait
cesser d'aimer peut être
un vice, celle qui change un tendre amour en une amitié non moins vive,
ne sauroit être équivoque.
Aurions-nous jamais fait ce progrès par nos
seules forces? Jamais, jamais, mon ami, le
tenter même étoit une témérité. Nous fuir étoit pour nous la premiere
loi du devoir, que
rien ne nous eût permis d'enfreindre. Nous nous serions toujours
estimés, sans doute; mais
nous aurions cessé de nous voir, de nous écrire; nous nous serions
efforcés de ne plus
penser l'un à l'autre & le plus grand honneur que nous pouvions
nous rendre
mutuellement étoit de rompre tout commerce entre nous.
Voyez, au lieu de cela, quelle est notre
situation présente. En est-il au monde une plus
agréable & ne goûtons-nous [392] pas mille fois le jour le prix des
combats qu'elle nous a
coûtés? Se voir, s'aimer, le sentir, s'en féliciter, passer les jours
ensemble dans la
familiarité fraternelle & dans la paix de l'innocence, s'occuper
l'un de l'autre, y penser
sans remords, en parler sans rougir & s'honorer à ses propres yeux
du même attachement
qu'on s'est si long-tems reproché; voilà le point où nous en sommes. O
ami, quelle carriere
d'honneur nous avons déjà parcourue! Osons nous en glorifier pour
savoir nous y
maintenir & l'achever comme nous l'avons commencée.
A qui devons-nous un bonheur si rare? Vous
le savez. J'ai vu votre coeur sensible, plein des
bienfaits du meilleur des hommes, aimer à s'en pénétrer. & comment
nous seraient-ils à
charge, à vous & à moi? Ils ne nous imposent point de nouveaux
devoirs; ils ne font que
nous rendre plus chers ceux qui nous étoient déjà si sacrés . Le seul
moyen de
reconnoître ses soins est d'en être dignes & tout leur prix est
dans leur succes.
Tenons-nous-en donc là dans l'effusion de notre zele. Payons de nos
vertus celles de notre
bienfaiteur ; voilà tout ce que nous lui devons. Il a fait assez pour
nous & pour lui s'il nous
a rendus à nous-mêmes. Absens ou présents, vivans ou morts, nous
porterons partout un
témoignage qui ne sera perdu pour aucun des trois.
Je faisais ces réflexions en moi-même,
quand mon mari vous destinoit l'éducation de ses
enfans. Quand Milord Edouard m'annonça son prochain retour & le
vôtre, [393] ces
mêmes réflexions revinrent & d'autres encore , qu'il importe de
vous communiquer tandis
qu'il est tems de le faire.
Ce n'est point de moi qu'il est question,
c'est de vous: je me crois plus en droit de vous
donner des conseils depuis qu'ils sont tout-à-fait désintéressés &
que, n'ayant plus ma
sûreté pour objet, ils ne se rapportent qu'à vous-même. Ma tendre
amitié ne vous est pas
suspecte & je n'ai que trop acquis de lumieres pour faire écouter
mes avis.
Permettez-moi de vous offrir le tableau de
l'état où vous allez être, afin que vous
examiniez vous-même s'il n'a rien qui doive vous effrayer. O bon jeune
homme! si vous
aimez la vertu, écoutez d'une oreille chaste les conseils de votre
amie. Elle commence en
tremblant un discours qu'elle voudroit taire; mais comment le taire
sans vous trahir?
Sera-t-il tems de voir les objets que vous devez craindre, quand ils
vous auront égaré?
Non, mon ami; je suis la seule personne au monde assez familiere avec
vous pour vous les
présenter. N'ai-je pas le droit de vous parler, au besoin, comme une
soeur, comme une
mere? Ah! si les leçons d'un coeur honnête étoient capables de souiller
le vôtre, il y a
long-tems que je n'en aurais plus à vous donner.
Votre carriere, dites-vous, est finie. Mais
convenez qu'elle est finie avant l'âge. L'amour est éteint; les sens
lui survivent & leur délire est d'autant plus à craindre que, le
seul
sentiment qui le bornoit n'existant plus, tout est occasion [394] de
chute à qui ne tient plus à rien . Un homme ardent & sensible,
jeune & garçon, veut être continent & chaste; il
sait, il sent, il l'a dit mille fois, que la force de l'ame qui produit
toutes les vertus tient à la
pureté qui les nourrit toutes. Si l'amour le préserva des mauvaises
moeurs dans sa
jeunesse, il veut que la raison l'en préserve dans tous les tems; il
connaît pour les devoirs
pénibles un prix qui console de leur rigueur; & s'il en coûte des
combats quand on veut se
vaincre, fera-t-il moins aujourd'hui pour le Dieu qu'il adore, qu'il ne
fit pour la maîtresse
qu'il servit autrefois? Ce sont là, ce me semble, des maximes de votre
morale; ce sont donc
aussi des regles de votre conduite: car vous avez toujours méprisé ceux
qui, contens de
l'apparence, parlent autrement qu'ils n'agissent & chargent les
autres de lourds fardeaux
auxquels ils ne veulent pas toucher eux-mêmes.
Quel genre de vie a choisi cet homme sage
pour suivre les loix qu'il se prescrit? Moins
philosophe encore qu'il n'est vertueux & chrétien, sans doute il
n'a point pris son orgueil
pour guide. Il sait que l'homme est plus libre d'éviter les tentations
que de les vaincre &
qu'il n'est pas question de réprimer les passions irritées, mais de les
empêcher de naître.
Se dérobe-t-il donc aux occasions dangereuses? Fuit-il les objets
capables de l'émouvoir?
Fait-il d'une humble défiance de lui-même la sauve-garde de sa vertu?
Tout au contraire,
il n'hésite pas à s'offrir aux plus téméraires combats. A trente ans ,
il va s'enfermer dans
une solitude avec des femmes de son âge , dont une lui [395] fut trop
chére pour qu'un si
dangereux souvenir se puisse effacer, dont l'autre vit avec lui dans
une étroite familiarité
& dont une troisieme lui tient encore par les droits qu'ont les
bienfaits sur les âmes
reconnaissantes. Il va s'exposer à tout ce qui peut réveiller en lui
des passions mal éteintes; il va s'enlacer dans les pieges qu'il
devroit le plus redouter . Il n'y a pas un
rapport dans sa situation qui ne dût le faire défier de sa force &
pas un qui ne l'avilît à
jamais s'il étoit foible un moment. Où est-elle donc cette grande force
d'âme à laquelle il
ose tant se fier? Qu'a-t-elle fait jusqu'ici qui lui réponde de
l'avenir? Le tira-t-elle à Paris
de la maison du colonel? Est-ce elle qui lui dicta l'été dernier la
scene de Meillerie?
L'a-t-elle bien sauvé cet hiver des charmes d'un autre objet & ce
printemps des frayeurs
d'un rêve? S'est-il vaincu pour elle au moins une fois, pour espérer de
se vaincre sans
cesse? Il sait, quand le devoir l'exige, combattre les passions d'un
ami ; mais les siennes? ...
Hélas! sur la plus belle moitié de sa vie, qu'il doit penser
modestement de l'autre!
On supporte un état violent quand il passe.
Six mois, un an, ne sont rien; on envisage un
terme & l'on prend courage. Mais quand cet état doit durer toujours
, qui est-ce qui le
supporte? Qui est-ce qui sait triompher de lui-même jusqu'à la mort? O
mon ami! si la vie
est courte pour le plaisir, qu'elle est longue pour la vertu! Il faut
être incessamment sur ses
gardes. L'instant de jouir passe & ne revient plus; celui de mal
faire passe & revient sans
cesse: on s'oublie un moment & l'on est perdu. Est-ce [396] dans
cet état effrayant qu'on
peut couler des jours tranquilles & ceux mêmes qu'on a sauvé du
péril n'offrent-ils pas
une raison de n'y plus exposer les autres?
Que d'occasions peuvent renaître, aussi
dangereuses que celles dont vous avez échappé &
qui pis est, non moins imprévues! Croyez-vous que les monumens à
craindre n'existent
qu'à Meillerie? Ils existent partout où nous sommes; car nous les
portons avec nous. Eh !
vous savez trop qu'une ame attendrie intéresse l'univers entier à sa
passion & que, même
après la guérison, tous les objets de la nature nous rappellent encore
ce qu'on sentit
autrefois en les voyant. Je crois pourtant, oui, j'ose le croire, que
ces périls ne reviendront
plus, & mon coeur me répond du vôtre. Mais, pour être au-dessus
d'une lâcheté, ce
coeur facile est-il au-dessus d'une foiblesse & suis-je la seule
ici qu'il lui en coûtera
peut-être de respecter? Songez, Saint-Preux, que tout ce qui m'est cher
doit être couvert
de ce même respect que vous me devez; songez que vous aurez sans cesse
à porter
innocemment les jeux innocens d'une femme charmante; songez aux mépris
éternels que
vous auriez mérités, si jamais votre coeur osoit s'oublier un moment
& profaner ce qu'il
doit honorer à tant de titres.
Je veux que le devoir, la foi, l'ancienne
amitié, vous arrêtent, que l'obstacle opposé par la
vertu vous ôte un vain espoir & qu'au moins par raison vous
étouffiez des voeux inutiles;
serez-vous pour cela délivré de l'empire des sens & des pieges de
l'imagination? Forcé de
nous respecter toutes deux & d'oublier en nous notre sexe , vous
[397] le verrez dans celles
qui nous servent & en vous abaissant vous croirez vous justifier ;
mais serez-vous moins
coupable en effet & la différence des rangs change-t-elle ainsi la
nature des fautes? Au
contraire vous vous avilirez d'autant plus que les moyens de réussir
seront moins
honnêtes. Quels moyens! Quoi! vous !... Ah! périsse l'homme indigne qui
marchande un
coeur & rend l'amour mercenaire! C'est lui qui couvre la terre des
crimes que la débauche
y fait commettre. Comment ne seroit pas toujours à vendre celle qui se
laisse acheter une
fois? & dans l'opprobre où bientôt elle tombe , lequel est l'auteur
de sa misere, du brutal
qui la maltraite en un mauvais lieu, ou du séducteur qui l'y traîne en
mettant le premier
ses faveurs à prix?
Oserai-je ajouter une considération qui
vous touchera, si je ne me trompe? Vous avez vu
quels soins j'ai pris pour établir ici la regle & les bonnes
moeurs; la modestie & la paix y
regnent, tout y respire le bonheur & l'innocence. Mon ami, songez à
vous , à moi, à ce que
nous fûmes, à ce que nous sommes , à ce que nous devons être.
Faudra-t-il que je dise un
jour, en regrettant mes peines perdues: C'est de lui que vient le
désordre de ma maison?
Disons tout, s'il est nécessaire &
sacrifions la modestie elle-même au véritable amour de la
vertu. L'homme n'est pas fait pour le célibat & il est bien
difficile qu'un état si contraire à
la nature n'amene pas quelque désordre public ou caché. Le moyen
d'échapper toujours à l'ennemi qu'on porte sans cesse avec soi? Voyons
en d'autres pays ces téméraires [398]
qui font voeu de n'être pas hommes. Pour les punir d'avoir tenté Dieu ,
Dieu les
abandonne; ils se disent saints & sont déshonnêtes; leur feinte
continence n'est que
souillure; & pour avoir dédaigné l'humanité ils s'abaissent
au-dessous d'elle. Je
comprends qu'il en coûte peu de se rendre difficile sur des loix qu'on
n'observe qu'en
apparence; *[*Quelques hommes sont continens sans mérite, d'autres le
sont par vertu &
je ne doute point que plusieurs Prétres catholiques ne soient dans ce
dernier cas: mais
imposer le célibat à un corps aussi nombreux que le Clergé de l'Eglise
Romaine , ce n'est
pas tant lui défendre de n'avoir point de femmes, que lui ordonner de
se contenter de celles
d'autrui. Je suis surpris que dans tout pays où les bonnes moeurs sont
encore en estime, les
loix & les Magistrats tolerent un voeu si scandaleux.] mais celui
qui veut être sincerement
vertueux se sent assez chargé des devoirs de l'homme sans s'en imposer
de nouveaux.
Voilà, cher Saint-Preux, la véritable humilité du chrétien, c'est de
trouver toujours sa
tâche au-dessus de ses forces, bien loin d'avoir l'orgueil de la
doubler. Faites-vous
l'application de cette regle & vous sentirez qu'un état qui devroit
seulement alarmer un
autre homme doit par mille raisons vous faire trembler. Moins vous
craignez , plus vous
avez à craindre; & si vous n'êtes point effrayé de vos devoirs,
n'espérez pas de les
remplir.
Tels sont les dangers qui vous attendent
ici. Pensez-y tandis qu'il en est tems. Je sais que
jamais de propos délibéré vous ne vous exposerez à mal faire & le
seul mal que je crains
de vous est celui que vous n'aurez pas prévu . Je ne vous dis donc pas
de vous déterminer
sur mes raisons, mais de les peser. [399] Trouvez-y quelque réponse
dont vous soyez
content & je m'en contente; osez compter sur vous & j'y compte.
Dites-moi: Je suis un ange
& je vous reçois à bras ouverts.
Quoi! toujours des privations & des
peines! toujours des devoirs cruels à remplir! toujours
fuir les gens qui nous sont chers! Non, mon aimable ami. Heureux qui
peut des cette vie
offrir un prix à la vertu! J'en vois un digne d'un homme qui sut
combattre & souffrir pour
elle. Si je ne présume pas trop de moi, ce prix que j'ose vous destiner
acquittera tout ce que
mon coeur redoit au vôtre; & vous aurez plus que vous n'eussiez
obtenu si le Ciel eût béni
nos premieres inclinations. Ne pouvant vous faire ange vous-même, je
vous en veux donner
un qui garde votre ame, qui l'épure, qui la ranime & sous les
auspices duquel vous puissiez
vivre avec nous dans la paix du séjour céleste . Vous n'aurez pas, je
crois, beaucoup de
peine à deviner qui je veux dire ; c'est l'objet qui se trouve à peu
près établi d'avance
dans le coeur qu'il doit remplir un jour, si mon projet réussit.
Je vois toutes les difficultés de ce projet
sans en être rebutée, car il est honnête. Je
connais tout l'empire que j'ai sur mon amie & ne crains point d'en
abuser en l'exerçant en
votre faveur. Mais ses résolutions vous sont connues; & avant de
les ébranler, je dois
m'assurer de vos dispositions, afin qu'en l'exhortant de vous permettre
d'aspirer à elle je
puisse répondre de vous, & de vos sentimens; car, si l'inégalité
que le sort a mise entre
l'un & l'autre vous ôte le droit de vous proposer vous-même, elle
permet encore moins que
ce droit vous soit accordé sans savoir quel usage vous en pourrez faire.
[400] Je connais toute votre délicatesse;
& si vous avez des objections à m'opposer, je sais
qu'elles seront pour elle bien plus que pour vous. Laissez ces vains
scrupules. Serez-vous
plus jaloux que moi de l'honneur de mon amie? Non, quelque cher que
vous me puissiez être, ne craignez point que je préfere votre intérêt à
sa gloire. Mais autant je mets de
prix à l'estime des gens sensés, autant je méprise les jugemens
téméraires de la
multitude, qui se laisse éblouir par un faux éclat & ne voit rien
de ce qui est honnête. La
différence fût-elle cent fois plus grande, il n'est point de rang
auquel les talens & les
moeurs n'aient droit d'atteindre & à quel titre une femme
oseroit-elle dédaigner pour époux celui qu'elle s'honore d'avoir pour
ami? Vous savez quels sont là-dessus nos
principes à toutes deux. La fausse honte & la crainte du blâme
inspirent plus de
mauvaises actions que de bonnes & la vertu ne sait rougir que de ce
qui est mal.
A votre égard, la fierté que je vous ai
quelquefois connue ne sauroit être plus déplacée
que dans cette occasion; & ce seroit à vous une ingratitude de
craindre d'elle un bienfoit de
plus. & puis, quelque difficile que vous puissiez être, convenez
qu'il est plus doux & mieux
séant de devoir sa fortune à son épouse qu'à son ami; car on devient le
protecteur de
l'une , & le protégé de l'autre; & quoi que l'on puisse dire,
un honnête homme n'aura
jamais de meilleur ami que sa femme.
Que s'il reste au fond de votre ame quelque
répugnance à former de nouveaux
engagements, vous ne pouvez trop vous hâter de la détruire pour votre
honneur & pour
mon repos; [401] car je ne serai jamais contente de vous & de moi,
que quand vous serez en
effet tel que vous devez être & que vous aimerez les devoirs que
vous avez à remplir. Eh!
mon ami, je devrois moins craindre cette répugnance qu'un empressement
trop relatif à
vos anciens penchans. Que ne fais-je point pour m'acquitter auprès de
vous? Je tiens plus
que je n'avois promis. N'est-ce pas aussi Julie que je vous donne?
N'aurez-vous pas la
meilleure partie de moi-même & n'en serez-vous pas plus cher à
l'autre? Avec quel
charme alors je me livrerai sans contrainte à tout mon attachement pour
vous! Oui ,
portez-lui la foi que vous m'avez jurée; que votre coeur remplisse avec
elle tous les
engagemens qu'il prit avec moi; qu'il lui rende, s'il est possible,
tout ce que vous redevez au
mien. O Saint-Preux! je lui transmets cette ancienne dette.
Souvenez-vous qu'elle n'est pas
facile à payer.
Voilà, mon ami, le moyen que j'imagine de
nous réunir sans danger, en vous donnant dans
notre famille la même place que vous tenez dans nos coeurs. Dans le
noeud cher & sacré
qui nous unira tous, nous ne serons plus entre nous que des soeurs
& des freres; vous ne
serez plus votre propre ennemi ni le nôtre; les plus doux sentimens,
devenus légitimes, ne
seront plus dangereux; quand il ne faudra plus les étouffer on n'aura
plus à les craindre.
Loin de résister à des sentimens si charmans, nous en ferons à la fois
nos devoirs & nos
plaisirs; c'est alors que nous nous aimerons tous plus parfaitement
& que nous goûterons
véritablement réunis les charmes de l'amitié, de l'amour & de
l'innocence. Que si dans
l'emploi dont vous vous chargez, le Ciel récompense du bonheur d'être
pere [402] le soin
que vous prendrez de nos enfans, alors vous connaîtrez par vous-même le
prix de ce que
vous aurez fait pour nous. Comblé des vrais biens de l'humanité, vous
apprendrez à
porter avec plaisir le doux fardeau d'une vie utile à vos proches; vous
sentirez enfin ce que
la vaine sagesse des méchans n'a jamais pu croire, qu'il est un bonheur
réservé des ce
monde aux seuls amis de la vertu.
Réfléchissez à loisir sur le parti que je
vous propose, non pour savoir s'il vous convient, je
n'ai pas besoin là-dessus de votre réponse, mais s'il convient à Madame
d'Orbe & si vous
pouvez faire son bonheur comme elle doit faire le vôtre. Vous savez
comment elle a rempli
ses devoirs dans tous les états de son sexe; sur ce qu'elle est, jugez
ce qu'elle a droit
d'exiger. Elle aime comme Julie, elle doit être aimée comme elle. Si
vous sentez pouvoir la
mériter, parlez; mon amitié tentera le reste & se promet tout de la
sienne. Mais si j'ai trop
espéré de vous, au moins vous êtes honnête homme & vous connaissez
sa délicatesse;
vous ne voudriez pas d'un bonheur qui lui coûteroit le sien: que votre
coeur soit digne
d'elle, ou qu'il ne lui soit jamais offert.
Encore une fois, consultez-vous bien. Pesez
votre réponse avant de la faire. Quand il s'agit
du sort de la vie, la prudence ne permet pas de se déterminer
légerement; mais toute
délibération légere est un crime quand il s'agit du destin de l'ame
& du choix de la vertu.
Fortifiez la vôtre, ô mon bon ami, de tous les secours de la sagesse.
La mauvaise honte
m'empêcherait-elle de vous rappeler le plus nécessaire? Vous [403] avez
de la religion;
mais j'ai peur que vous n'en tiriez pas tout l'avantage qu'elle offre
dans la conduite de la
vie & que la hauteur philosophique ne dédaigne la simplicité du
chrétien. Je vous ai vu
sur la priere des maximes que je ne saurais goûter. Selon vous, cet
acte d'humilité ne nous
est d'aucun fruit; & Dieu, nous ayant donné dans la conscience tout
ce qui peut nous
porter au bien, nous abandonne ensuite à nous-mêmes & laisse agir
notre liberté. Ce n'est
pas là , vous le savez, la doctrine de saint Paul, ni celle qu'on
professe dans notre Eglise.
Nous sommes libres , il est vrai, mais nous sommes ignorants, faibles,
portés au mal. &
d'où nous viendroient la lumiere & la force, si ce n'est de celui
qui en est la source &
pourquoi les obtiendrions-nous, si nous ne daignons pas les demander?
Prenez garde, mon
ami, qu'aux idées sublimes que vous vous faites du grand Etre l'orgueil
humain ne mêle
des idées basses qui se rapportent à l'homme; comme si les moyens qui
soulagent notre
foiblesse convenoient à la puissance divine & qu'elle eût besoin
d'art comme nous pour
généraliser les choses afin de les traiter plus facilement! Il semble,
à vous entendre, que ce
soit un embarras pour elle de veiller sur chaque individu; vous
craignez qu'une attention
partagée & continuelle ne la fatigue & vous trouvez bien plus
beau qu'elle fasse tout par
des loix générales, sans doute parce qu'elles lui coûtent moins de
soin. O grands
philosophes! que Dieu vous est obligé de lui fournir ainsi des méthodes
commodes & de lui
abréger le travail!
A quoi bon lui rien demander, dites-vous
encore, ne connaît-il pas tous nos besoins?
N'est-il pas notre pere [404] pour y pourvoir? Savons-nous mieux que
lui ce qu'il nous faut
& voulons-nous notre bonheur plus véritablement qu'il ne le veut
lui-même? Cher
Saint-Preux, que de vains sophismes! Le plus grand de nos besoins, le
seul auquel nous
pouvons pourvoir, est celui de sentir nos besoins; & le premier pas
pour sortir de notre
misere est de la connaître. Soyons humbles pour être sages; voyons
notre foiblesse & nous
serons forts. Ainsi s'accorde la justice avec la clémence; ainsi
regnent à la fois la grace &
la liberté. Esclaves par notre foiblesse, nous sommes libres par la
priere ; car il dépend de
nous de demander & d'obtenir la force qu'il ne dépend pas de nous
d'avoir par
nous-mêmes.
Apprenez donc à ne pas prendre toujours
conseil de vous seul dans les occasions difficiles,
mais de celui qui joint le pouvoir à la prudence & sait faire le
meilleur parti du parti qu'il
nous fait préférer. Le grand défaut de la sagesse humaine, même de
celle qui n'a que la
vertu pour objet, est un excès de confiance qui nous fait juger de
l'avenir par le présent &
par un moment de la vie entiere. On se sent ferme un instant & l'on
compte n'être jamais ébranlé. Plein d'un orgueil que l'expérience
confond tous les jours, on croit n'avoir plus à
craindre un piege une fois évité. Le modeste langage de la vaillance
est: Je fus brave un tel
jour ; mais celui qui dit: Je suis brave , ne sait ce qu'il sera
demain; & tenant pour sienne
une valeur qu'il ne s'est pas donnée, il mérite de la perdre au moment
de s'en servir.
[405] Que tous nos projets doivent être
ridicules, que tous nos raisonnemens doivent être
insensés devant l'Etre pour qui les tems n'ont point de succession ni
les lieux de distance!
Nous comptons pour rien ce qui est loin de nous, nous ne voyons que ce
qui nous touche:
quand nous aurons changé de lieu, nos jugemens seront tout contraires
& ne seront pas
mieux fondés. Nous réglons l'avenir sur ce qui nous convient
aujourd'hui, sans savoir s'il
nous conviendra demain; nous jugeons de nous comme étant toujours les
mêmes & nous
changeons tous les jours. Qui sait si nous aimerons ce que nous aimons,
si nous voudrons ce
que nous voulons, si nous serons ce que nous sommes, si les objets
étrangers & les
altérations de nos corps n'auront pas autrement modifié nos âmes; &
si nous ne
trouverons pas notre misere dans ce que nous aurons arrangé pour notre
bonheur?
Montrez-moi la regle de la sagesse humaine & je vais la prendre
pour guide. Mais si sa
meilleure leçon est de nous apprendre à nous défier d'elle, recourons à
celle qui ne
trompe point & faisons ce qu'elle nous inspire . Je lui demande
d'éclairer mes conseils;
demandez-lui d'éclairer vos résolutions . Quelque parti que vous
preniez, vous ne voudrez
que ce qui est bon & honnête, je le sais bien. Mais ce n'est pas
assez encore ; il faut vouloir
ce qui le sera toujours; & ni vous ni moi n'en sommes les juges.
[406] LETTRE VII. DE SAINT PREUX A MDE. DE
WOLMAR.
Julie! une lettre de vous !... Après sept
ans de silence !... Oui, c'est elle; je le vois, je le sens:
mes yeux méconnaîtraient-ils des traits que mon coeur ne peut oublier?
Quoi! vous vous
souvenez de mon nom! vous le savez encore écrire !... En formant ce
nom,*[*On a dit que
St. Preux étoit un nom controuvé. Peut-être le véritable étoit-il sur
l'adresse.] votre main
n'a-t-elle point tremblé? Je m'égare & c'est votre faute. La forme,
le pli, le cachet,
l'adresse, tout dans cette lettre m'en rappelle de trop différentes. Le
coeur & la main
semblent se contredire. Ah! deviez-vous employer la même écriture pour
tracer d'autres
sentiments?
Vous trouverez peut-être que songer si fort
à vos anciennes lettres, c'est trop justifier la
derniere. Vous vous trompez. Je me sens bien; je ne suis plus le même,
ou vous n'êtes plus
la même; & ce qui me le prouve est qu'excepté les charmes & la
bonté, tout ce que je
retrouve en vous de ce que j'y trouvais autrefois m'est un nouveau
sujet de surprise. Cette
observation répond d'avance à vos craintes. Je ne me fie point à mes
forces, mais au
sentiment qui me dispense d'y recourir. Plein de tout ce qu'il faut que
j'honore en celle que
j'ai cessé d'adorer, je sais à quels respects doivent s'élever mes
anciens hommages.
Pénétré de la plus [407] tendre reconnaissance, je vous aime autant que
jamais, il est vrai;
mais ce qui m'attache le plus à vous est le retour de ma raison. Elle
vous montre à moi
telle que vous êtes; elle vous sert mieux que l'amour même. Non, si
j'étois resté coupable,
vous ne me seriez pas aussi chere.
Depuis que j'ai cessé de prendre le change
& que le pénétrant Wolmar m'a éclairé sur
mes vrais sentimens, j'ai mieux appris à me connaître & je m'alarme
moins de ma
foiblesse. Qu'elle abuse mon imagination, que cette erreur me soit
douce encore, il suffit,
pour mon repos, qu'elle ne puisse plus vous offenser & la chimere
qui m'égare à sa
poursuite me sauve d'un danger réel.
O Julie! il est des impressions éternelles
que le tems ni les soins n'effacent point. La
blessure guérit, mais la marque reste; & cette marque est un sceau
respecté qui préserve
le coeur d'une autre atteinte. L'inconstance, & l'amour sont
incompatibles: l'amant qui
change , ne change pas; il commence ou finit d'aimer. Pour moi, j'ai
fini; mais, en cessant
d'être à vous, je suis resté sous votre garde. Je ne vous crains plus;
mais vous
m'empêchez d'en craindre une autre . Non, Julie, non, femme
respectable, vous ne verrez
jamais en moi que l'ami de votre personne & l'amant de vos vertus;
mais nos amours, nos
premieres & uniques amours, ne sortiront jamais de mon coeur. La
fleur de mes ans ne se
flétrira point dans ma mémoire . Dussé-je vivre des siecles entiers, le
doux tems de ma
jeunesse ne peut ni renoître pour moi, ni s'effacer de mon souvenir.
Nous avons beau
n'être plus les [408] mêmes, je ne puis oublier ce que nous avons été.
Mais parlons de
votre cousine.
Chère amie, il faut l'avouer, depuis que je
n'ose plus contempler vos charmes, je deviens
plus sensible aux siens. Quels yeux peuvent errer toujours de beautés
en beautés sans
jamais se fixer sur aucune? Les miens l'ont revue avec trop de plaisir
peut-être; & depuis
mon éloignement, ses traits, déjà gravés dans mon coeur , y font une
impression plus
profonde. Le sanctuaire est fermé, mais son image est dans le temple.
Insensiblement, je
deviens pour elle ce que j'aurois été si je ne vous avais jamais vue;
& il n'appartenoit qu'à
vous seule de me faire sentir la différence de ce qu'elle m'inspire à
l'amour. Les sens,
libres de cette passion terrible, se joignent au doux sentiment de
l'amitié. Devient-elle
amour pour cela? Julie, ah! quelle différence! Où est l'enthousiasme?
Où est l'idolâtrie?
Ou sont ces divins égaremens de la raison, plus brillants, plus
sublimes, plus forts,
meilleurs cent fois que la raison même? Un feu passager m'embrase, un
délire d'un
moment me saisit, me trouble & me quitte. Je retrouve entre elle
& moi deux amis qui
s'aiment tendrement & qui se le disent. Mais deux amans
s'aiment-ils l'un l'autre? Non;
vous & moi sont des mots proscrits de leur langue: ils ne
sont plus deux, ils sont un.
Suis-je donc tranquille en effet? Comment
puis-je l'être? Elle est charmante, elle est votre
amie & la mienne ; la reconnaissance m'attache à elle; elle entre
dans mes souvenirs les
plus doux. Que de droits sur une ame sensible, [409] & comment
écarter un sentiment plus
tendre de tant de sentimens si bien dus! Hélas! il est dit qu'entre
elle & vous je ne serai
jamais un moment paisible.
Femmes! femmes! objets chers &
funestes, que la nature orna pour notre supplice, qui
punissez quand on vous brave, qui poursuivez quand on vous craint, dont
la haine &
l'amour sont également nuisibles & qu'on ne peut ni rechercher ni
fuir impunément !...
Beauté , charme, attrait, sympathie, être ou chimere inconcevable,
abîme de douleurs &
de voluptés! beauté, plus terrible aux mortels que l'élément où l'on
t'a fait naître,
malheureux qui se livre à ton calme trompeur! C'est toi qui produis les
tempêtes qui
tourmentent le genre humain. O Julie! ô Claire! que vous me vendez cher
cette amitié
cruelle dont vous osez vous vanter à moi! J'ai vécu dans l'orage &
c'est toujours vous qui
l'avez excité. Mais quelles agitations diverses vous avez fait éprouver
à mon coeur! Celles
du lac de Geneve ne ressemblent pas plus aux flots du vaste Océan. L'un
n'a que des ondes
vives & courtes dont le perpétuel tranchant agite, émeut, submerge
quelquefois, sans
jamais former de longs cours. Mais sur la mer, tranquille en apparence,
on se sent élevé,
porté doucement & loin par un flot lent & presque insensible;
on croit ne pas sortir de la
place & l'on arrive au bout du monde.
Telle est la différence de l'effet qu'on
produit sur moi vos attraits & les siens. Ce premier,
cet unique amour qui fit le destin de ma vie & que rien n'a pu
vaincre que lui-même, étoit
né sans que je m'en fusse apperçu; il m'entraînoit [410] que je
l'ignorais encore: je me
perdis sans croire m'être égaré. Durant le vent j'étois au Ciel ou dans
les abîmes; le
calme vient, je ne sais plus où je suis. Au contraire, je vois, je sens
mon trouble auprès
d'elle & me le figure plus grand qu'il n'est ; j'éprouve des
transports passagers & sans
suite; je m'emporte un moment & suis paisible un moment après :
l'onde tourmente en
vain le vaisseau, le vent n'enfle point les voiles; mon coeur, content
de ses charmes, ne leur
prête point son illusion; je la vois plus belle que je ne l'imagine
& je la redoute plus de
près que de loin: c'est presque l'effet contraire à celui qui me vient
de vous & j'éprouvais
constamment l'un & l'autre à Clarens.
Depuis mon départ il est vrai qu'elle se
présente à moi quelquefois avec plus d'empire.
Malheureusement il m'est difficile de la voir seule. Enfin je la vois
& c'est bien assez; elle ne
m'a pas laissé de l'amour, mais de l'inquiétude.
Voilà fidelement ce que je suis pour l'une
& pour l'autre . Tout le reste de votre sexe ne
m'est plus rien ; mes longues peines me l'ont fait oublier:
E fornito'l mio tempo a mezzo gli anni.*
[*Ma carriere est finie au milieu de mes
ans.]
Le malheur m'a tenu lieu de force pour
vaincre la nature , & triompher des tentations. On
a peu de désirs quand on souffre; & vous m'avez appris à les
éteindre en leur résistant.
Une grande passion malheureuse est un grand moyen de sagesse. Mon coeur
est devenu,
pour ainsi dire, l'organe [411] de tous mes besoins; je n'en ai point
quand il est tranquille.
Laissez-le en paix l'une & l'autre & désormais il l'est pour
toujours.
Dans cet état, qu'ai-je à craindre de
moi-même & par quelle précaution cruelle
voulez-vous m'ôter mon bonheur pour ne pas m'exposer à le perdre? Quel
caprice de
m'avoir fait combattre & vaincre, pour m'enlever le prix après la
victoire! N'est-ce pas
vous qui rendez blâmable un danger bravé sans raison? Pourquoi m'avoir
appelé près de
vous avec tant de risques, ou pourquoi m'en bannir quand je suis digne
d'y rester?
Deviez-vous laisser prendre à votre mari tant de peine à pure perte?
Que ne le faisiez-vous
renoncer à des soins que vous aviez résolu de rendre inutiles? Que ne
lui disiez-vous,
laissez-le au bout du monde, puisqu'aussi-bien je l'y veux renvoyer ?
Hélas! plus vous
craignez pour moi, plus il faudroit vous hâter de me rappeler. Non, ce
n'est pas près de
vous qu'est le danger, c'est en votre absence & je ne vous crains
qu'où vous n'êtes pas.
Quand cette redoutable Julie me poursuit, je me réfugie auprès de
Madame de Wolmar &
je suis tranquille; où fuirai-je si cet asyle m'est ôté? Tous les tems,
tous les lieux me sont
dangereux loin d'elle; par-tout je trouve Claire ou Julie. Dans le
passé, dans le présent ,
l'une & l'autre m'agite à son tour; ainsi mon imagination toujours
troublée ne se calme
qu'à votre vue , & ce n'est qu'aupres de vous que je suis en sûreté
contre moi. Comment
vous expliquer le changement que j'éprouve en vous abordant? Toujours
vous exercez le
même empire, mais son [412] effet est tout opposé; en réprimant les
transports que vous
causiez autrefois, cet empire est plus grand, plus sublime encore; la
paix, la sérénité,
succedent au trouble des passions ; mon coeur toujours formé sur le
vôtre, aima comme
lui & devient paisible à son exemple.
Mais ce repos passager n'est qu'une trêve;
& j'ai beau m'élever jusqu'à vous en votre
présence, je retombe en moi-même en vous quittant. Julie, en vérité, je
crois avoir deux âmes, dont la bonne est en dépôt dans vos mains. Ah!
voulez-vous me séparer d'elle?
Mais les erreurs des sens vous alarment? Vous craignez les restes d'une
jeunesse éteinte
par les ennuis ; vous craignez pour les jeunes personnes qui sont sous
votre garde; vous
craignez de moi ce que le sage Wolmar n'a pas craint! O Dieu! que
toutes ces frayeurs
m'humilient! Estimez-vous donc votre ami moins que le dernier de vos
gens! Je puis vous
pardonner de mal penser de moi, jamais de ne vous pas rendre à
vous-même l'honneur
que vous vous devez. Non, non; les feux dont j'ai brûlé m'ont purifié;
je n'ai plus rien
d'un homme ordinaire. Après ce que je fus, si je pouvais être vil un
moment, j'irais me
cacher au bout du monde & ne me croirais jamais assez loin de vous.
Quoi! je troublerai cet ordre aimable que
j'admirais avec tant de plaisir? Je souillerais ce
séjour d'innocence & de paix que j'habitais avec tant de respect?
Je pourrais être assez
lâche? ... Eh! comment le plus corrompu des hommes ne serait-il pas
touché d'un si
charmant tableau? Comment [413] ne reprendrait-il pas dans cet asyle
l'amour de
l'honnêteté? Loin d'y porter ses mauvaises moeurs, c'est là qu'il iroit
s'en défaire... Qui?
moi, Julie, moi? ... si tard? ... sous vos yeux? ... chére amie,
ouvrez-moi votre maison sans
crainte; elle est pour moi le temple de la vertu; partout j'y vois son
simulacre auguste & ne
puis servir qu'elle auprès de vous. Je ne suis pas un ange, il est
vrai; mais j'habiterai leur
demeure, j'imiterai leurs exemples : on les fuit quand on ne leur veut
pas ressembler.
Vous le voyez, j'ai peine à venir au point
principal de votre lettre, le premier auquel il
faloit songer, le seul dont je m'occuperais si j'osais prétendre au
bien qu'il m'annonce! O
Julie! ame bienfaisante! amie incomparable! en m'offrant la digne
moitié de vous-même &
le plus précieux trésor qui soit au monde après vous, vous faites plus,
s'il est possible, que
vous ne fîtes jamais pour moi. L'amour, l'aveugle amour put vous forcer
à vous donner;
mais donner votre amie est une preuve d'estime non suspecte. Des cet
instant je crois
vraiment être homme de mérite, car je suis honoré de vous. Mais que le
témoignage de
cet honneur m'est cruel! En l'acceptant je le démentirais & pour le
mériter il faut que j'y
renonce. Vous me connaissez: jugez-moi. Ce n'est pas assez que votre
adorable cousine soit
aimée; elle doit l'être comme vous, je le sais: le sera-t-elle? le
peut-elle être? & dépend-il
de moi de lui rendre sur ce point ce qui lui est dû? Ah! si vous
vouliez m'unir avec elle, que
ne me laissiez-vous un coeur à lui donner, un coeur auquel elle
inspirât des sentimens
[414] nouveaux dont il lui pût offrir les prémices? En est-il un moins
digne d'elle que celui
qui sut vous aimer? Il faudroit avoir l'ame libre & paisible du bon
& sage d'Orbe pour
s'occuper d'elle seule à son exemple; il faudroit le valoir pour lui
succéder: autrement la
comparaison de son ancien état lui rendroit le dernier plus
insupportable; & l'amour
foible & distroit d'un second époux, loin de la consoler du
premier, le lui feroit regretter
davantage. D'un ami tendre & reconnaissant elle auroit fait un mari
vulgaire .
Gagnerait-elle à cet échange? Elle y perdroit doublement. Son coeur
délicat & sensible
sentiroit trop cette perte ; & moi, comment supporterais-je le
spectacle continuel d'une
tristesse dont je serais cause & dont je ne pourrais la guérir?
Hélas! j'en mourrais de
douleur même avant elle. Non, Julie, je ne ferai point mon bonheur aux
dépens du sien. Je
l'aime trop pour l'épouser.
Mon bonheur? Non. Serais-je heureux
moi-même en ne la rendant pas heureuse? L'un des
deux peut-il se faire un sort exclusif dans le mariage? Les biens, les
maux, n'y sont-ils pas
communs, malgré qu'on en ait & les chagrins qu'on se donne l'un à
l'autre, ne
retombent-ils pas toujours sur celui qui les cause? Je serais
malheureux par ses peines, sans être heureux par ses bienfaits. Grâces,
beauté; mérite, attachement, fortune, tout
concourroit à ma félicité; mon coeur, mon coeur seul empoisonneroit
tout cela & me
rendroit misérable au sein du bonheur.
Si mon état présent est plein de charme
auprès d'elle, loin [415] que ce charme pût
augmenter par une union plus étroite, les plus doux plaisirs que j'y
goûte me seroient ôtés. Son humeur badine peut laisser un aimable essor
à son amitié, mais c'est quand elle
a des témoins de ses caresses. Je puis avoir quelque émotion trop vive
auprès d'elle, mais
c'est quand votre présence me distroit de vous. Toujours entre elle
& moi dans nos
tête-à-tête, c'est vous qui le rendez délicieux. Plus notre attachement
augmente, plus nous
songeons aux chaînes qui l'ont formé; le doux lien de notre amitié se
resserre & nous nous
aimons pour parler de vous. Ainsi mille souvenirs chers à votre amie,
plus chers à votre
ami, les réunissent: uni par d'autres noeuds, il y faudra renoncer. Ces
souvenirs trop
charmans ne seraient-ils pas autant d'infidélités envers elle? & de
quel front prendrais-je
une épouse respectée & chérie pour confidente des outrages que mon
coeur lui feroit
malgré lui? Ce coeur n'oseroit donc plus s'épancher dans le sien , il
se fermeroit à son
abord. N'osant plus lui parler de vous, bientôt je ne lui parlerais
plus de moi. Le devoir ,
l'honneur, en m'imposant pour elle une réserve nouvelle, me rendroient
ma femme étrangere & je n'aurais plus ni guide ni conseil pour
éclairer mon ame & corriger mes
erreurs. Est-ce là l'hommage qu'elle doit attendre? Est-ce là le tribut
de tendresse & de
reconnaissance que j'irais lui porter? Est-ce ainsi que je ferais son
bonheur & le mien?
Julie, oubliâtes-vous mes sermens avec les
vôtres? Pour moi, je ne les ai point oubliés. J'ai
tout perdu; ma foi seule m'est restée; elle me restera jusqu'au
tombeau. Je [416] n'ai pu
vivre à vous; je mourrai libre. Si l'engagement en étoit à prendre, je
le prendrais
aujourd'hui. Car si c'est un devoir de se marier, un devoir plus
indispensable encore est de
ne faire le malheur de personne; & tout ce qui me reste à sentir en
d'autres noeuds, c'est
l'éternel regret de ceux auxquels j'osai prétendre. Je porterais dans
ce lien sacré l'idée de
ce que j'espérais y trouver une fois: cette idée feroit mon supplice
& celui d'une
infortunée. Je lui demanderais compte des jours heureux que j'attendis
de vous. Quelles
comparaisons j'aurois à faire! Quelle femme au monde les pourroit
soutenir? Ah!
comment me consolerais-je à la fois de n'être pas à vous & d'être à
une autre?
Chere amie, n'ébranlez point des
résolutions dont dépend le repos de mes jours; ne
cherchez point à me tirer de l'anéantissement où je suis tombé, de peur
qu'avec le
sentiment de mon existence, je ne reprenne celui de mes maux &
qu'un état violent ne
rouvre toutes mes blessures. Depuis mon retour j'ai senti, sans m'en
alarmer, l'intérêt plus
vif que je prenais à votre amie; car je savois bien que l'état de mon
coeur ne lui
permettroit jamais d'aller trop loin & voyant ce nouveau goût
ajouter à l'attachement
déjà si tendre que j'eus pour elle dans tous les tems, je me suis
félicité d'une émotion qui
m'aidoit à prendre le change & me faisoit supporter votre image
avec moins de peine.
Cette émotion a quelque chose des douceurs de l'amour & n'en a pas
les tourments. Le
plaisir de la voir n'est point troublé par le désir de la posséder;
content de passer ma vie
entiere, [417] comme j'ai passé cet hiver, je trouve entre vous deux
cette situation paisible
*[*Il a dit précisément le contraire quelques pages auparavant. Le
pauvre Philosophe,
entre deux jolies femmes; me paroît dans un plaisant embarras. On
diroit qu'il veut
n'aimer ni l'une ni l'autre, afin de les aimer toutes deux.], &
douce qui tempere l'austérité
de la vertu & rend ses leçons aimables. Si quelque vain transport
m'agite un moment, tout
le réprime & le fait taire: j'en ai trop vaincu de plus dangereux
pour qu'il m'en reste
aucun à craindre. J'honore votre amie comme je l'aime & c'est tout
dire. Quand je ne
songerais qu'à mon intérêt , tous les droits de la tendre amitié me
sont trop chers auprès
d'elle pour que je m'expose à les perdre en cherchant à les étendre;
& je n'ai pas même
eu besoin de songer au respect que je lui dois pour ne jamais lui dire
un seul mot dans le
tête-à-tête, qu'elle eût besoin d'interpréter ou de ne pas entendre.
Que si peut-être elle a
trouvé quelquefois un peu trop d'empressement dans mes manieres,
sûrement elle n'a
point vu dans mon coeur la volonté de le témoigner. Tel que je fus six
mois auprès d'elle,
tel je serai toute ma vie. Je ne connais rien après vous de si parfait
qu'elle; mais, fût-elle
plus parfaite que vous encore, je sens qu'il faudroit n'avoir jamais
été votre amant pour
pouvoir devenir le sien.
Avant d'achever cette lettre, il faut vous
dire ce que je pense de la vôtre. J'y trouve avec
toute la prudence de la vertu les scrupules d'une ame craintive qui se
fait un devoir de
s'épouvanter & croit qu'il faut tout craindre pour se [418]
garantir de tout. Cette extrême
timidité a son danger ainsi qu'une confiance excessive. En nous
montrant sans cesse des
monstres où il n'y en a point, elle nous épuise à combattre des
chimeres; & à force de
nous effaroucher sans sujet, elle nous tient moins en garde contre les
périls véritables &
nous les laisse moins discerner. Relisez quelquefois la lettre que
Milord Edouard vous écrivit l'année derniere au sujet de votre mari;
vous y trouverez de bons avis à votre
usage à plus d'un égard. Je ne blâme point votre dévotion; elle est
touchante, aimable &
douce comme vous; elle doit plaire à votre mari même. Mais prenez garde
qu'à force de
vous rendre timide & prévoyante, elle ne vous mene au quiétisme par
une route opposée
& que, vous montrant partout du risque à courir, elle ne vous
empêche enfin d'acquiescer à rien. chére amie, ne savez-vous pas que la
vertu est un état de guerre & que, pour y
vivre, on a toujours quelque combat à rendre contre soi? Occupons-nous
moins des
dangers que de nous , afin de tenir notre ame prête à tout événement.
Si chercher les
occasions c'est mériter d'y succomber, les fuir avec trop de soin,
c'est souvent nous refuser à de grands devoirs ; & il n'est pas bon
de songer sans cesse aux tentations , même pour
les éviter. On ne me verra jamais rechercher des momens dangereux ni
des tête-à-tête
avec des femmes; mais, dans quelque situation que me place désormais la
Providence, j'ai
pour sûreté de moi les huit mois que j'ai passés à Clarens & ne
crains plus que personne
m'ôte le prix que vous m'avez fait mériter. Je ne serai pas plus foible
que je [419] l'ai été;
je n'aurai pas de plus grands combats à rendre; j'ai senti l'amertume
des remords; j'ai
goûté les douceurs de la victoire. Après de telles comparaisons on
n'hésite plus sur le
choix; tout, jusqu'à mes fautes passées; m'est garant de l'avenir.
Sans vouloir entrer avec vous dans de
nouvelles discussions sur l'ordre de l'univers & sur
la direction des êtres qui le composent, je me contenterai de vous dire
que, sur des
questions si fort au-dessus de l'homme , il ne peut juger des choses
qu'il ne voit pas, que
par induction sur celles qu'il voit & que toutes les analogies sont
pour ces loix générales
que vous semblez rejeter. La raison même & les plus saines idées
que nous pouvons nous
former de l'Etre suprême, sont tres favorables à cette opinion; car
bien que sa puissance
n'ait pas besoin de méthode pour abréger le travail, il est digne de sa
sagesse de préférer
pourtant les voies les plus simples, afin qu'il n'y ait rien d'inutile
dans les moyens non plus
que dans les effets. En créant l'homme , il l'a doué de toutes les
facultés nécessaires pour
accomplir ce qu'il exigeoit de lui; & quand nous lui demandons le
pouvoir de bien faire,
nous ne lui demandons rien qu'il ne nous ait déjà donné. Il nous a
donné la raison pour
connoître ce qui est bien, la conscience pour l'aimer,*[*St. Preux fait
de la conscience
morale un sentiment & non pas un jugement , ce qui est contre les
définitions des
Philosophes. Je crois pourtant qu'en ceci leur prétendu confrere a
raison.] , & la liberté
pour le choisir. C'est dans ces dons sublimes que consiste la grace
divine; & comme nous les
avons tous reçus, nous en sommes tous comptables.
[420] J'entends beaucoup raisonner contre
la liberté de l'homme & je méprise tous ces
sophismes, parce qu'un raisonneur a beau me prouver que je ne suis pas
libre, le sentiment
intérieur, plus fort que tous ses arguments, les dément sans cesse;
& quelque parti que je
prenne , dans quelque délibération que ce soit, je sens parfaitement
qu'il ne tient qu'à moi
de prendre le parti contraire. Toutes ces subtilités de l'école sont
vaines précisément
parce qu'elles prouvent trop, qu'elles combattent tout aussi bien la
vérité que le mensonge
& que, soit que la liberté existe ou non, elles peuvent servir
également à prouver qu'elle
n'existe pas. A entendre ces gens-là, Dieu même ne seroit pas libre
& ce mot de liberté
n'auroit aucun sens. Ils triomphent, non d'avoir résolu la question,
mais d'avoir mis à sa
place une chimere. Ils commencent par supposer que tout être
intelligent est purement
passif & puis ils déduisent de cette supposition des conséquences
pour prouver qu'il n'est
pas actif. La commode méthode qu'ils ont trouvée là! S'ils accusent
leurs adversaires de
raisonner de même, ils ont tort. Nous ne nous supposons point actifs
& libres, nous sentons
que nous le sommes. C'est à eux de prouver non seulement que ce
sentiment pourroit nous
tromper, mais qu'il nous trompe en effet.*[*Ce n'est pas de tout cela
qu'il s'agit. Il s'agit de
savoir si la volonté se détermine sans cause, ou quelle est la cause
qui détermine la
volonte?] L'Evêque de Cloyne a démontré que, sans rien changer aux
apparences, la
matiere & les corps pourroient ne pas exister; est-ce assez pour
affirmer qu'ils n'existent
pas? En tout ceci, la seule apparence coûte plus [421] que la réalité;
je m'en tiens à ce qui
est plus simple.
Je ne crois dons pas qu'apres avoir pourvu
de toute maniere aux besoins de l'homme, Dieu
accorde à l'un plutôt qu'à l'autre des secours extraordinaires, dont
celui qui abuse des
secours communs à tous est indigne & dont celui qui en use bien n'a
pas besoin. Cette
acception de personnes est injurieuse à la Justice divine. Quand cette
dure &
décourageante doctrine se déduiroit de l'Ecriture elle-même, mon
premier devoir n'est-il
pas d'honorer Dieu? Quelque respect que je doive au texte sacré, j'en
dois plus encore à
son Auteur & j'aimerois mieux croire la Bible falsifiée ou
inintelligible que Dieu injuste ou
malfaisant. St. Paul ne veut pas que le vase dise au potier, pourquoi
m'as-tu fait ainsi? Cela
est fort bien, si le potier n'exige du vase que des services qu'il l'a
mis en état de lui rendre;
mais, s'il s'en prenoit au vase de n'être pas propre à un usage pour
lequel il ne l'auroit pas
fait, le vase auroit-il tort de le lui dire, pourquoi m'as-tu fait
ainsi?
S'ensuit-il de-là que la priere soit
inutile? A Dieu ne plaise que je m'ôte cette ressource
contre mes foiblesses. Tous les actes de l'entendement qui nous élevent
à Dieu, nous
portent au-dessus de nous-mêmes; en implorant son secours nous
apprenons à le trouver.
Ce n'est pas lui qui nous change, c'est nous qui changeons en nous
élevant à lui.*[*Notre
galant Philosophie après avoir imité conduite d'Abélard semble en
vouloit prendre aussi
la doctrine. Leurs sentimens sur la priere ont beausoup de rapport.
Bien des gens relevant
cette hérésie, trouveront qu'il eût mieux valu persister dans
l'egarement que de tomber
dans l'erreur; je ne pense pas ainsi. C'est un petit mal de se tromper;
c'en est un grand de
se mal conduire. Ceci ne contredit point, à mon avis, ce que j'ai dit
ci-devant sur le danger
des fausses maximes de morale. Mais il faut laisser quelque chose à
faire au lecteur.] [422]
Tout ce qu'on lui demande comme il faut, on se le donne; & comme
vous l'avez dit, on
augmente sa force en reconnaissant sa foiblesse. Mais, si l'on abuse de
l'oraison & qu'on
devienne mystique , on se perd à force de s'élever; en cherchant la
grâce , on renonce à la
raison; pour obtenir un don du ciel , on en foule aux pieds un autre;
en s'obstinant à
vouloir qu'il nous éclaire, on s'ôte les lumieres qu'il nous a données.
Qui sommes-nous
pour vouloir forcer Dieu de faire un miracle?
Vous le savez; il n'y a rien de bien qui
n'ait un excès blâmable, même la dévotion qui
tourne en délire. La vôtre est trop pure pour arriver jamais à ce
point; mais l'exces qui
produit l'égarement commence avant lui , & c'est de ce premier
terme que vous avez à
vous défier . Je vous ai souvent entendue blâmer les extases des
ascétiques; savez-vous
comment elles viennent? En prolongeant le tems qu'on donne à la priere
plus que ne le
permet la foiblesse humaine. Alors l'esprit s'épuise, l'imagination
s'allume & donne des
visions; on devient inspiré, prophete & il n'y a plus ni sens ni
génie qui garantisse du
fanatisme. Vous vous enfermez fréquemment dans votre cabinet, vous vous
recueillez, vous
priez sans cesse; vous ne voyez pas encore les Piétistes,*[*Sorte de
foux qui avoient la
fantaisie d'être Chrétiens & de suivre l'Evangile à la lettre: à
peu près comme sont
aujourd'hui les Méthodistes en Angleterre, les Moraves en Allemagne,
les Jansénistes en
France ; excepté pourtant qu'il ne manque à ces derniers que d'être les
maitres, pour être
plus & plus intolérans que leurs ennemis.] mais vous [423] lisez
leurs livres. Je n'ai jamais
blâmé votre goût pour les écrits du bon Fénelon : mais que faites-vous
de ceux de sa
disciple? Vous lisez Muralt: je le lis aussi; mais je choisis ses
Lettres & vous choisissez son
Instinct divin. Voyez comment il a fini, déplorez les égaremens de cet
homme sage &
songez à vous. Femme pieuse , & chrétienne, allez-vous n'être plus
qu'une dévote?
Chere & respectable amie, je reçois vos
avis avec la docilité d'une enfant & vous donne les
miens avec le zele d'un pere. Depuis que la vertu, loin de rompre nos
liens, les a rendus
indissolubles, ses devoirs se confondent avec les droits de l'amitié.
Les mêmes leçons nous
conviennent, le même intérêt nous conduit. Jamais nos coeurs ne se
parlent, jamais nos
yeux ne se rencontrent, sans offrir à tous deux un objet d'honneur,
& de gloire qui nous éleve conjointement; & la perfection de
chacun de nous importera toujours à l'autre. Mais
si les délibérations sont communes, la décision ne l'est pas; elle
appartient à vous seule. O
vous qui fîtes toujours mon sort, ne cessez point d'en être l'arbitre;
pesez mes réflexions,
prononcez: quoi que vous ordonniez de moi, je me soumets; je serai
digne au moins que
vous ne cessiez pas de me conduire. Dussé-je ne vous plus revoir, vous
me serez toujours
présente, vous présiderez toujours à mes actions; dussiez-vous m'ôter
l'honneur d'élever
vos enfans, vous ne m'ôterez point les vertus que je tiens de vous; ce
sont les enfans de
votre ame, la [424] mienne les adopte & rien ne les lui peut ravir.
Parlez-moi sans détour, Julie. A présent
que je vous ai bien expliqué ce que je sens & ce
que je pense, dites-moi ce qu'il faut que je fasse. Vous savez à quel
point mon sort est lié à
celui de mon illustre ami. Je ne l'ai point consulté dans cette
occasion; je ne lui ai montré
ni cette lettre ni la vôtre. S'il apprend que vous désapprouviez son
projet, ou plutôt celui
de votre époux, il le désapprouvera lui-même; & je suis bien
éloigné d'en vouloir tirer
une objection contre vos scrupules; il convient seulement qu'il les
ignore jusqu'à votre
entiere décision. En attendant je trouverai, pour différer notre
départ, des prétextes qui
pourront le surprendre, mais auxquels il acquiescera sûrement. Pour
moi, j'aime mieux ne
vous plus voir que de vous revoir pour vous dire un nouvel adieu.
Apprendre à vivre chez
vous en étranger est une humiliation que je n'ai pas méritée.
[425] LETTRE VIII. MDE. DE WOLMAR A SAINT
PREUX.
He bien! ne voilà-t-il pas encore votre
imagination effarouchée? & sur quoi, je vous prie?
Sur les plus vrais témoignages d'estime & d'amitié que vous ayez
jamais reçus de moi; sur
les paisibles réflexions que le soin de votre vrai bonheur m'inspire;
sur la proposition la
plus obligeante, la plus avantageuse, la plus honorable qui vous ait
jamais été faite, sur
l'empressement, indiscret peut-être, de vous unir à ma famille par des
noeuds
indissolubles; sur le désir de faire mon allié, mon parent, d'un ingrat
qui croit ou qui feint
de croire que je ne veux plus de lui pour ami. Pour vous tirer de
l'inquiétude où vous
paraissez être, il ne faloit que prendre ce que je vous écris dans son
sens le plus naturel.
Mais il y a long-tems que vous aimez à vous tourmenter par vos
injustices. Votre lettre est,
comme votre vie, sublime & rampante, pleine de force & de
puérilités. Mon cher
philosophe, ne cesserez-vous jamais d'être enfant?
Où avez-vous donc pris que je songeasse à
vous imposer des lois, à rompre avec vous &
pour me servir de vos termes, à vous renvoyer au bout du monde? De
bonne foi,
trouvez-vous là l'esprit de ma lettre? Tout au contraire: en jouissant
d'avance du plaisir de
vivre avec vous, j'ai craint les inconvéniens qui pouvoient le
troubler; je me [426] suis
occupée des moyens de prévenir ces inconvéniens d'une maniere agréable
& douce , en
vous faisant un sort digne de votre mérite & de mon attachement
pour vous. Voilà tout
mon crime : il n'y avoit pas là, ce me semble, de quoi vous alarmer si
fort.
Vous avez tort, mon ami, car vous n'ignorez
pas combien vous m'êtes cher; mais vous
aimez à vous le faire redire; & comme je n'aime guere moins à le
répéter, il vous est aisé
d'obtenir ce que vous voulez sans que la plainte & l'humeur s'en
mêlent.
Soyez donc bien sûr que si votre séjour ici
vous est agréable, il me l'est tout autant qu'à
vous & que, de tout ce que M. de Wolmar a fait pour moi, rien ne
m'est plus sensible que le
soin qu'il a pris de vous appeler dans sa maison & de vous mettre
en état d'y rester. J'en
conviens avec plaisir, nous sommes utiles l'un à l'autre . Plus propres
à recevoir de bons
avis qu'à les prendre de nous-mêmes, nous avons tous deux besoin de
guides. & qui saura
mieux ce qui convient à l'un, que l'autre qui le connaît si bien? Qui
sentira mieux le
danger de s'égarer par tout ce que coûte un retour pénible? Quel objet
peut mieux nous
rappeler ce danger? Devant qui rougirions-nous autant d'avilir un si
grand sacrifice?
après avoir rompu de tels liens, ne devons-nous pas à leur mémoire de
ne rien faire
d'indigne du motif qui nous les fit rompre? Oui, c'est une fidélité que
je veux vous garder
toujours de vous prendre à témoin de toutes les actions de ma vie &
de vous dire, à
chaque sentiment qui m'anime : Voilà ce que je vous ai préféré! Ah! mon
[427] ami , je
sais rendre honneur à ce que mon coeur a si bien senti. Je puis être
foible devant toute la
terre, mais je réponds de moi devant vous.
C'est dans cette délicatesse qui survit
toujours au véritable amour, plutôt que dans les
subtiles distinctions de M. de Wolmar, qu'il faut chercher la raison de
cette élévation
d'âme & de cette force intérieure que nous éprouvons l'un près de
l'autre & que je crois
sentir comme vous. Cette explication du moins est plus naturelle, plus
honorable à nos
coeurs que la sienne & vaut mieux pour s'encourager à bien faire;
ce qui suffit pour la
préférer. Ainsi, croyez que, loin d'être dans la disposition bizarre où
vous me supposez,
celle où je suis est directement contraire; que s'il faloit renoncer au
projet de nous réunir,
je regarderais ce changement comme un grand malheur pour vous, pour
moi, pour mes
enfans & pour mon mari même , qui, vous le savez, entre pour
beaucoup dans les raisons
que j'ai de vous désirer ici. Mais, pour ne parler que de mon
inclination particuliere,
souvenez vous du moment de votre arrivée: marquai-je moins de joie à
vous voir que vous
n'en eûtes en m'abordant? Vous a-t-il paru que votre séjour à Clarens
me fût ennuyeux
ou pénible? Avez-vous jugé que je vous en visse partir avec plaisir?
Faut-il aller jusqu'au
bout & vous parler avec ma franchise ordinaire? Je vous avouerai
sans détour que les six
derniers mois que nous avons passés ensemble ont été le tems le plus
doux de ma vie &
que j'ai goûté dans ce court espace tous les biens dont ma sensibilité
m'ait fourni l'idée.
[428] Je n'oublierai jamais un jour de cet
hier, où, après avoir fait en commun la lecture
de vos voyages & celle des aventures de votre ami, nous soupâmes
dans la salle d'Apollon
& où, songeant à la félicité que Dieu m'envoyoit en ce monde, je
vis tout autour de moi
mon pere, mon mari, mes enfans, ma cousine, Milord Edouard, vous, sans
compter la
Fanchon qui ne gâtoit rien au tableau & tout cela rassemblé pour
l'heureuse Julie. Je me
disais: Cette petite chambre contient tout ce qui est cher à mon coeur
& peut-être tout ce
qu'il y a de meilleur sur la terre; je suis environnée de tout ce qui
m'intéresse; tout
l'univers est ici pour moi; je jouis à la fois de l'attachement que
j'ai pour mes amis, de celui
qu'ils me rendent, de celui qu'ils ont l'un pour l'autre; leur
bienveillance mutuelle ou vient
de moi ou s'y rapporte; je ne vois rien qui n'étende mon être &
rien qui le devise; il est
dans tout ce qui m'environne, il n'en reste aucune portion loin de moi;
mon imagination n'a
plus rien à faire, je n'ai rien à désirer; sentir & jouir sont pour
moi la même chose; je vis à la fois dans tout ce que j'aime, je me
rassasie de bonheur & de vie. O mort! viens quand
tu voudras, je ne te crains plus, j'ai vécu, je t'ai prévenue; je n'ai
plus de nouveaux
sentimens à connaître, tu n'as plus rien à me dérober.
Plus j'ai senti le plaisir de vivre avec
vous, plus il m'étoit doux d'y compter & plus aussi
tout ce qui pouvoit troubler ce plaisir m'a donné d'inquiétude.
Laissons un moment à
part cette morale craintive & cette prétendue [429] dévotion que
vous me reprochez;
convenez du moins que tout le charme de la société qui régnoit entre
nous est dans cette
ouverture de coeur qui met en commun tous les sentimens, toutes les
pensées & qui fait que
chacun se sentant tel qu'il doit être se montre à tous tel qu'il est.
Supposez un moment
quelque intrigue secrete , quelque liaison qu'il faille cacher, quelque
raison de réserve &
de mystere; à l'instant tout le plaisir de se voir s'évanouit, on est
contraint l'un devant
l'autre, on cherche à se dérober, quand on se rassemble on voudroit se
fuir; la
circonspection; la bienséance, amenent la défiance & le dégoût. Le
moyen d'aimer
long-tems ceux qu'on craint! On se devient importun l'un à l'autre...
Julie importune! . ..
importune à son ami !... non; non, cela ne sauroit être; on n'a jamais
de maux à craindre
que ceux qu'on peut supporter.
En vous exposant naÏvement mes scrupules,
je n'ai point prétendu changer vos
résolutions, mais les éclairer, de peur que, prenant un parti dont nous
n'auriez pas prévu
toutes les suites, vous n'eussiez peut-être à vous en repentir quand
vous n'oseriez plus vous
en dédire. A l'égard des craintes que M. de Wolmar n'a pas eues, ce
n'est pas à lui de les
avoir, c'est à vous: nul n'est juge du danger qui vient de vous que
vous-même.
Réfléchissez-y bien, puis dites-moi qu'il n'existe pas & je n'y
pense plus: car je connois
votre droiture & ce n'est pas de vos intentions que je me défie. Si
votre coeur est capable
d'une faute imprévue, tres sûrement le mal prémédité n'en approcha
[430] jamais. C'est
ce qui distingue l'homme fragile du méchant homme.
D'ailleurs, quand mes objections auroient
plus de solidité que je n'aime à le croire,
pourquoi mettre d'abord la chose au pis comme vous faites? Je
n'envisage point les
précautions à prendre aussi séverement que vous. S'agit-il pour cela de
rompre aussi-tôt
tous vos projets & de nous fuir pour toujours? Non, mon aimable ami
, de si tristes
ressources ne sont point nécessaires. Encore enfant par la tête, vous
êtes déjà vieux par
le coeur. Les grandes passions usées dégoûtent des autres ; la paix de
l'ame qui leur
succede est le seul sentiment qui s'accroît par la jouissance. Un coeur
sensible craint le
repos qu'il ne connaît pas: qu'il le sente une fois, il ne voudra plus
le perdre. En comparant
deux états si contraires, on apprend à préférer le meilleur; mais pour
les comparer il les
faut connaître. Pour moi, je vois le moment de votre sûreté plus près
peut-être que vous
ne le voyez vous-même. Vous avez trop senti pour sentir long-tems; vous
avez trop aimé
pour ne pas devenir indifférent: on ne rallume plus la cendre qui sort
de la fournaise, mais
il faut attendre que tout soit consumé. Encore quelques années
d'attention sur vous-même
& vous n'avez plus de risque à courir.
Le sort que je voulois vous faire eût
anéanti ce risque; mais, indépendamment de cette
considération, ce sort étoit assez doux pour devoir être envié pour
lui-même ; & si votre
délicatesse vous empêche d'oser y prétendre, je n'ai [431] pas besoin
que vous me disiez ce
qu'une telle retenue a pu vous coûter. Mais j'ai peur qu'il ne se mêle
à vos raisons des
prétextes plus spécieux que solides; j'ai peur qu'en vous piquant de
tenir des engagemens
dont tout vous dispense & qui n'intéressent plus personne, vous ne
vous fassiez une fausse
vertu de je ne sais quelle vaine constance plus à blâmer qu'à louer ,
& désormois
tout-à-fait déplacée. Je vous l'ai déjà dit autrefois, c'est un second
crime de tenir un
serment criminel; si le vôtre ne l'étoit pas, il l'est devenu ; c'en
est assez pour l'annuller.
La promesse qu'il faut tenir sans cesse est celle d'être honnête homme
& toujours ferme
dans son devoir; changer quand il change, ce n'est pas légereté, c'est
constance. Vous fîtes
bien , peut-être, alors de promettre ce que vous feriez mal aujourd'hui
de tenir. Faites dans
tous les tems ce que la vertu demande , vous ne vous démentirez jamais.
Que s'il y a parmi vos scrupules quelque
objection solide, c'est ce que nous pourrons
examiner à loisir. En attendant, je ne suis pas trop fâchée que vous
n'ayez pas saisi mon
idée avec la même avidité que moi, afin que mon étourderie vous soit
moins cruelle, si
j'en ai fait une. J'avois médité ce projet durant l'absence de ma
cousine. Depuis son retour
& le départ de ma lettre, ayant eu avec elle quelques conversations
générales sur un
second mariage, elle m'en a paru si éloignée, que, malgré tout le
penchant que je lui
connois pour vous, je craindrois qu'il ne falût user de plus d'autorité
qu'il ne me convient,
pour vaincre sa répugnance, même en votre faveur; car il est point
[432] où l'empire de
l'amitié doit respecter celui des inclinations & les principes que
chacun se fait sur des
devoirs arbitraires en eux-mêmes, mais relatifs à l'état du coeur qui
se les impose.
Je vous avoue pourtant que je tiens encore
à mon projet: il nous convient si bien à tous, il
vous tireroit si honorablement de l'état précaire où vous vivez dans le
monde, il
confondroit tellement nos intérêts, il nous feroit un devoir si naturel
de cette amitié qui
nous est si douce, que je n'y puis renoncer tout-à-fait. Non, mon ami,
vous ne
m'appartiendrez jamais de trop près; ce n'est pas même assez que vous
soyez mon cousin ;
ah! je voudrois que vous fussiez mon frere.
Quoi qu'il en soit de toutes ces idées,
rendez plus de justice à mes sentimens pour vous.
Jouissez sans réserve de mon amitié, de ma confiance, de mon estime.
Souvenez-vous que
je n'ai plus rien à vous prescrire & que je ne crois point en avoir
besoin. Ne m'ôtez pas le
droit de vous donner des conseils, mais n'imaginez jamais que j'en
fasse des ordres. Si vous
sentez pouvoir habiter Clarens sans danger, venez-y, demeurez-y ; j'en
serai charmée. Si
vous croyez devoir donner encore quelques années d'absence aux restes
toujours suspects
d'une jeunesse impétueuse, écrivez-moi souvent , venez nous voir quand
vous voudrez;
entretenons la correspondance la plus intime. Quelle peine n'est pas
adoucie par cette
consolation! Quel éloignement ne supporte-t-on pas par l'espoir de
finir ses jours
ensemble! Je ferai plus; je suis prête à vous confier un de mes [433]
enfans; je le croirai
mieux dans vos mains que dans les miennes: quand vous me le ramenerez,
je ne sais duquel
des deux le retour me touchera le plus. Si, tout-à-fait devenu
raisonnable, vous bannissez
enfin vos chimeres & voulez mériter ma cousine, venez, aimez-la,
servez-la, achevez de lui
plaire; en vérité, je crois que vous avez déjà commencé; triomphez de
son coeur & des
obstacles qu'il vous oppose , je vous aiderai de tout mon pouvoir.
Faites enfin le bonheur
l'un de l'autre & rien ne manquera plus au mien . Mais quelque
parti que vous puissiez
prendre, après y avoir sérieusement pensé, prenez-le en toute assurance
& n'outragez
plus votre amie en l'accusant de se défier de vous.
A force de songer à vous je m'oublie. Il
faut pourtant que mon tour vienne; car vous faites
avec vos amis dans la dispute comme avec votre adversaire aux échecs,
vous attaquez en
vous défendant. Vous vous excusez d'être philosophe en m'accusant
d'être dévote; c'est
comme si j'avois renoncé au vin lorsqu'il vous eut enivré . Je suis
donc dévote à votre
compte, ou prête à le devenir? Soit: les dénominations méprisantes
changent-elles la
nature des choses? Si la dévotion est bonne, où est le tort d'en avoir?
Mais peut-être ce
mot est-il trop bas pour vous. La dignité philosophique dédaigne un
culte vulgaire; elle
veut servir Dieu plus noblement; elle porte jusqu'au Ciel même ses
prétentions & sa
fierté. O mes pauvres philosophes !. .. Revenons à moi.
J'aimai la vertu des mon enfance &
cultivai ma raison [434] dans tous les tems. Avec du
sentiment & des lumieres, j'ai voulu me gouverner & je me suis
mal conduite. Avant de
m'ôter le guide que j'ai choisi, donnez-m'en quelque autre sur lequel
je puisse compter.
Mon bon ami, toujours de l'orgueil, quoi qu'on fasse! c'est lui qui
vous éleve & c'est lui qui
m'humilie. Je crois valoir autant qu'une autre & mille autres ont
vécu plus sagement que
moi. Elles avoient donc des ressources que je n'avois pas. Pourquoi, me
sentant bien née,
ai-je eu besoin de cacher ma vie? Pourquoi haissais-je le mal que j'ai
fait malgré moi? Je
ne connaissois que ma force; elle n'a pu me suffire. Toute la
résistance qu'on peut tirer de
soi, je crois l'avoir faite & toutefois j'ai succombé. Comment font
celles qui résistent? Elles
ont un meilleur appui.
Apres l'avoir pris à leur exemple, j'ai
trouvé dans ce choix un autre avantage auquel je
n'avais pas pensé. Dans le regne des passions, elles aident à supporter
les tourmens
qu'elles donnent; elles tiennent l'espérance à côté du désir. Tant
qu'on désire on peut se
passer d'être heureux; on s'attend à le devenir: si le bonheur ne vient
point, l'espoir se
prolonge & le charme de l'illusion dure autant que la passion qui
le cause . Ainsi cet état se
suffit à lui-même & l'inquiétude qu'il donne est une sorte de
jouissance qui supplée à la
réalité , qui vaut mieux peut-être. Malheur à qui n'a plus rien à
désirer! il perd pour
ainsi dire tout ce qu'il possede. On jouit moins de ce qu'on obtient
que de ce qu'on espere &
l'on n'est heureux qu'avant d'être heureux. En effet , l'homme, avide
& borné, fait pour
tout vouloir [435] & peu obtenir, a reçu du Ciel une force
consolante qui rapproche de lui
tout ce qu'il désire, qui le soumet à son imagination, qui le lui rend
présent & sensible, qui
le lui livre en quelque sorte & pour lui rendre cette imaginaire
propriété plus douce, le
modifie au gré de sa passion. Mais tout ce prestige disparaît devant
l'objet même; rien
n'embellit plus cet objet aux yeux du possesseur; on ne se figure point
ce qu'on voit;
l'imagination ne pare plus rien de ce qu'on possede, l'illusion cesse
où commence la
jouissance. Le pays des chimeres est en ce monde le seul digne d'être
habité & tel est le
néant des choses humaines, qu'hors*[*Il faloit, que hors & surement
Mde. de Wolmar ne
l'ignoroit pas . Mais outre les fautes qui lui échappoient par
ignorances ou par
inadvertance, il paroît qu'elle avoit l'oreille trop délicate pour
s'asservir toujours aux
regles mêmes qu'elle savoit. On peut employer un style plus pur, mais
non pas plus doux ni
plus harmonieux que le sien.] l'Etre existant par lui-même il n'y a
rien de beau que ce qui
n'est pas.
Si cet effet n'a pas toujours lieu sur les
objets particuliers de nos passions, il est infaillible
dans le sentiment commun qui les comprend toutes. Vivre sans peine
n'est pas un état
d'homme; vivre ainsi c'est être mort. Celui qui pourroit tout sans être
Dieu seroit une
misérable créature; il seroit privé du plaisir de désirer; toute autre
privation seroit plus
supportable.*[*D'où il suit que tout Prince qui aspire au despotisme,
aspire à l'honneur de
mourir d'ennui. Dans tous les Royaumes du monde, cherchez-vous l'homme
le plus ennuyé
du pays? Allez toujours directement au Souverain; sur-tout s'il est
tres-absolu. C'est bien la
piene de faire tant de misérables! ne sauroit-il s'ennuyer à moindres
frais?]
[436] Voilà ce que j'éprouve en partie
depuis mon mariage, & depuis votre retour. Je ne
vois partout que sujets de contentement & je ne suis pas contente;
une langueur secrete
s'insinue au fond de mon coeur; je le sens vide & gonflé, comme
vous disiez autrefois du
vôtre; l'attachement que j'ai pour tout ce qui m'est cher ne suffit pas
pour l'occuper; il lui
reste une force inutile dont il ne soit que faire. Cette peine est
bizarre, j'en conviens; mais
elle n'est pas moins réelle. Mon ami, je suis trop heureuse; le bonheur
m'ennuie.*[*Quoi
Julie! aussi des contradictions! Ah! je crains bien, charmante dévote,
que vous ne soyez
pas, non plus, trop d'accord avec vous-même! Au reste, j'avoue que
cette lettre me paroît
le chant du cygne.]
Concevez-vous quelque remede à ce dégoût du
bien-être? Pour moi, je vous avoue qu'un
sentiment si peu raisonnable & si peu volontaire a beaucoup ôté du
prix que je donnois à
la vie; & je n'imagine pas quelle sorte de charme on y peut
trouver, qui me manque ou qui
me suffise. Une autre sera-t-elle plus sensible que moi? Aimera-t-elle
mieux son pere, son
mari, ses enfans, ses amis, ses proches? En sera-t-elle mieux aimée?
Menera-t-elle une vie
plus de son goût? Sera-t-elle plus libre d'en choisir une autre?
Jouira-t-elle d'une meilleure
santé? Aura-t-elle plus de ressources contre l'ennui, plus de liens qui
l'attachent au
monde? & toutefois j'y vis inquiete; mon coeur ignore ce qui lui
manque; il désire sans
savoir quoi.
Ne trouvant donc rien ici-bas qui lui
suffise, mon ame [437] avide cherche ailleurs de quoi
la remplir: en s'élevant à la source du sentiment & de l'être, elle
y perd sa sécheresse &
sa langueur; elle y renaît, elle s'y ranime, elle y trouve un nouveau
ressort, elle y puise une
nouvelle vie; elle y prend une autre existence qui ne tient point aux
passions du corps; ou
plutôt elle n'est plus en moi-même, elle est toute dans l'Etre immense
qu'elle contemple &
dégagée un moment de ses entraves, elle se console d'y rentrer par cet
essai d'un état plus
sublime qu'elle espere être un jour le sien.
Vous souriez; je vous entends, mon bon ami;
j'ai prononcé mon propre jugement en
blâmant autrefois cet état d'oraison que je confesse aimer aujourd'hui.
A cela je n'ai
qu'un mot à vous dire, c'est que je ne l'avois pas éprouvé. Je ne
prétends pas même le
justifier de toutes manieres. Je ne dis pas que ce goût sait sage; je
dis seulement qu'il est
doux, qu'il supplée au sentiment du bonheur qui s'épuise, qu'il remplit
le vide de l'ame,
qu'il jette un nouvel intérêt sur la vie passée à le mériter. S'il
produit quelque mal, il faut
le rejeter sans doute; s'il abuse le coeur par une fausse jouissance,
il faut encore le rejeter.
Mais enfin lequel tient le mieux à la vertu, du philosophe avec ses
grands principes, ou du
chrétien dans sa simplicité? Lequel est le plus heureux des ce monde,
du sage avec sa
raison, ou du dévot dans son délire? Qu'ai-je besoin de penser,
d'imaginer, dans un
moment où toutes mes facultés sont aliénées? L'ivresse a ses plaisirs,
disiez-vous: eh bien!
ce délire en est une. Ou laissez-moi dans cet état qui m'est [438]
agréable, ou montrez-moi
comment je puis être mieux.
J'ai blâmé les extases des mystiques. Je
les blâme encore quand elles nous détachent de
nos devoirs & que , nous dégoûtant de la vie active par les charmes
de la contemplation,
elles nous menent à ce quiétisme dont vous me croyez si proche &
dont je crois être aussi
loin que vous.
Servir Dieu, ce n'est point passer sa vie à
genoux dans un oratoire, je le sais bien; c'est
remplir sur la terre les devoirs qu'il nous impose; c'est faire en vue
de lui plaire tout ce qui
convient à l'état où il nous a mis: ...
il cor gradisce;
E serve a lui chi'l suo dover compisce.*
[*Le coeur lui suffit & qui fait son
devoir le prie. METAST.]
Il faut premierement faire ce qu'on doit
& puis prier quand on le peut; voilà la regle que je
tâche de suivre. Je ne prends point le recueillement que vous me
reprochez comme une
occupation, mais comme une récréation; & je ne vois pas pourquoi
parmi les plaisirs qui
sont à ma portée, je m'interdirois le plus sensible & le plus
innocent de tous.
Je me suis examinée avec plus de soin
depuis votre lettre; j'ai étudié les effets que produit
sur mon ame ce penchant qui semble si fort vous déplaire & je n'y
sais rien voir jusqu'ici
qui me fasse craindre, au moins sitôt , l'abus d'une dévotion mal
entendue.
Premierement, je n'ai point pour cet
exercice un goût [439] trop vif qui me fasse souffrir
quand j'en suis privée, ni qui me donne de l'humeur quand on m'en
distrait. Il ne me
donne point non plus de distractions dans la journée & ne jette ni
dégoût ni impatience
sur la pratique de mes devoirs. Si quelquefois mon cabinet m'est
nécessaire, c'est quand
quelque émotion m'agite , & que je serois moins bien partout
ailleurs: c'est là que ,
rentrant en moi-même, j'y retrouve le calme de la raison. Si quelque
souci me trouble, si
quelque peine m'afflige, c'est là que je les vais déposer. Toutes ces
miseres s'évanouissent
devant un plus grand objet. En songeant à tous les bienfaits de la
Providence , j'ai honte
d'être sensible à de si faibles chagrins & d'oublier de si grandes
grâces. Il ne me faut des
séances ni fréquentes ni longues. Quand la tristesse m'y suit malgré
moi, quelques pleurs
versés devant celui qui console soulagent mon coeur à l'instant. Mes
réflexions ne sont
jamais ameres ni douloureuses; mon repentir même est exempt d'alarmes.
Mes fautes me
donnent moins d'effroi que de honte; j'ai des regrets & non des
remords. Le Dieu que je
sers est un Dieu clément, un pere: ce qui me touche est sa bonté; elle
efface à mes yeux
tous ses autres attributs; elle est le seul que je conçois. Sa
puissance m'étonne, son
immensité me confond, sa justice... Il a fait l'homme foible; puisqu'il
est juste, il est
clément . Le Dieu vengeur est le Dieu des méchants: je ne puis ni le
craindre pour moi ni
l'implorer contre un autre. O Dieu de paix, Dieu de bonté, c'est toi
que j'adore! c'est de toi,
je le sens, que je suis l'ouvrage; & j'espere te retrouver [440] au
dernier jugement tel que tu
parles à mon coeur durant ma vie.
Je ne saurois vous dire combien ces idées
jettent de douceur sur mes jours & de joie au
fond de mon coeur . En sortant de mon cabinet ainsi disposée, je me
sens plus légere &
plus gaie; toute la peine s'évanouit , tous les embarras disparaissent;
rien de rude, rien
d'anguleux; tout devient facile & coulant, tout prend à mes yeux
une face plus riante; la
complaisance ne me coûte plus rien; j'en aime encore mieux ceux que
j'aime & leur en suis
plus agréable. Mon mari même en est plus content de mon humeur. La
dévotion,
prétend-il, est un opium pour l'ame; elle égaye, anime & soutient
quand on en prend peu ;
une trop forte dose endort, ou rend furieux, ou tue . j'espere ne pas
aller jusque-là.
Vous voyez que je ne m'offense pas de ce
titre de dévote autant peut-être que vous l'auriez
voulu, mais je ne lui donne pas non plus tout le prix que vous pourriez
croire . Je n'aime
point, par exemple, qu'on affiche cet état par un extérieur affecté
& comme une espece
d'emploi qui dispense de tout autre. Ainsi cette Madame Guyon dont vous
me parlez eût
mieux fait, ce me semble, de remplir avec soin ses devoirs de mere de
famille, d'élever
chrétiennement ses enfans, de gouverner sagement sa maison, que d'aller
composer des
livres de dévotion, disputer avec des évêques & se faire mettre à
la Bastille pour des
rêveries où l'on ne comprend rien. Je n'aime pas non plus ce langage
mystique & figuré
qui nourrit le coeur des chimeres [441] de l'imagination &
substitue au véritable amour de
Dieu des sentimens imités de l'amour terrestre & trop propres à le
réveiller . Plus on a le
coeur tendre & l'imagination vive, plus on doit éviter ce qui tend
à les émouvoir; car enfin
, comment voir les rapports de l'objet mystique, si l'on ne voit aussi
l'objet sensuel &
comment une honnête femme ose-t-elle imaginer avec assurance des objets
qu'elle n'oseroit
regarder? *[*Cette objection me paroît tellement solide & sans
réplique, que si j'avois le
moindre pouvoir dans l'église, je l'emploierois à faire retrancher de
nos livres sacrés le
Cantique des Cantiques & j'aurois bien du regret d'avoir attendu si
tard.]
Mais ce qui m'a donné le plus d'éloignement
pour les dévots de profession, c'est cette âpreté de moeurs qui les
rend insensibles à l'humanité, c'est cet orgueil excessif qui leur
fait regarder en pitié le reste du monde. Dans leur élévation sublime,
s'ils daignent
s'abaisser à quelque acte de bonté, c'est d'une maniere si humiliante,
ils plaignent les
autres d'un ton si cruel, leur justice est si rigoureuse, leur charité
est si dure, leur zele est si
amer, leur mépris ressemble si fort à la haine, que l'insensibilité
même des gens du
monde est moins barbare que leur commisération. L'amour de Dieu leur
sert d'excuse
pour n'aimer personne, ils ne s'aiment pas même l'un l'autre; vit-on
jamais d'amitié
véritable entre les dévots? Mais plus ils se détachent des hommes, plus
ils en exigent &
l'on diroit qu'ils ne s'élevent à Dieu que pour exercer son autorité
sur la terre.
[442] Je me sens pour tous ces abus une
aversion qui doit naturellement m'en garantir: si
j'y tombe, ce sera sûrement sans le vouloir & j'espere de l'amitié
de tous ceux qui
m'environnent que ce ne sera pas sans être avertie. Je vous avoue que
j'ai été long-tems
sur le sort de mon mari d'une inquiétude qui m'eût peut-être altéré
l'humeur à la
longue. Heureusement la sage lettre de Milord Edouard à laquelle vous
me renvoyez avec
grande raison , ses entretiens consolants & sensés, les vôtres, ont
tout-à-fait dissipé ma
crainte & changé mes principes . Je vois qu'il est impossible que
l'intolérance n'endurcisse
l'ame. Comment chérir tendrement les gens qu'on réprouve? Quelle
charité peut-on
conserver parmi des damnés? Les aimer, ce seroit hair Dieu qui les
punit. Voulons-nous
donc être humains? Jugeons les actions & non pas les hommes;
n'empiétons point sur
l'horrible fonction des démons; n'ouvrons point si légerement l'enfer à
nos freres. Eh! s'il étoit destiné pour ceux qui se trompent, quel
mortel pourroit l'éviter?
O mes amis, de quel poids vous avez soulagé
mon coeur! En m'apprenant que l'erreur
n'est point un crime, vous m'avez délivrée de mille inquiétans
scrupules. Je laisse la
subtile interprétation des dogmes que je n'entends pas. Je m'en tiens
aux vérités
lumineuses qui frappent mes yeux & convainquent ma raison, aux
vérités de pratique qui
m'instruisent de mes devoirs. Sur tout le reste j'ai pris pour regle
votre ancienne réponse à
M. de Wolmar.*[*Voyez V. Partie Lett III.] Est-on [443] maître de
croire ou de ne pas
croire? Est-ce un crime de n'avoir pas sçu bien argumenter? Non: la
conscience ne nous
dit point la vérité des choses, mais la regle de nos devoirs; elle ne
nous dicte point ce qu'il
faut penser, mais ce qu'il faut faire; elle ne nous apprend point à
bien raisonner, mais à
bien agir. En quoi mon mari peut-il être coupable devant Dieu?
Détourne-t-il les yeux de
lui? Dieu lui-même a voilé sa face. Il ne fuit point la vérité, c'est
la vérité qui le fuit.
L'orgueil ne le guide point; il ne veut égarer personne, il est bien
aise qu'on ne pense pas
comme lui. Il aime nos sentimens, il voudroit les avoir, il ne peut ;
notre espoir, nos
consolations, tout lui échappe . Il fait le bien sans attendre de
récompense; il est plus
vertueux, plus désintéressé que nous. Hélas! il est à plaindre; mais de
quoi sera-t-il puni?
Non, non: la bonté, la droiture, les moeurs, l'honnêteté, la vertu,
voilà ce que le Ciel exige
& qu'il récompense, voilà le véritable culte que Dieu veut de nous
& qu'il reçoit de lui
tous les jours de sa vie. Si Dieu juge la foi par les oeuvres, c'est
croire en lui que d'être
homme de bien. Le vrai chrétien c'est l'homme juste; les vrais
incrédules sont les
méchants.
Ne soyez donc pas étonné, mon aimable ami,
si je ne dispute pas avec vous sur plusieurs
poins de votre lettre où nous ne sommes pas de même avis. Je sais trop
bien ce que vous êtes pour être en peine de ce que vous croyez. Que
m'importent toutes ces questions
oiseuses sur la liberté? Que je sois libre de vouloir le bien par
moi-même, ou que [444]
j'obtienne en priant cette volonté, si je trouve enfin le moyen de bien
faire, tout cela ne
revient-il pas au même? Que je me donne ce qui me manque en le
demandant, ou que Dieu
l'accorde à ma priere, s'il faut toujours pour l'avoir que je le
demande, ai-je besoin d'autre éclaircissement? Trop heureux de convenir
sur les poins principaux de notre croyance, que
cherchons-nous au delà? Voulons-nous pénétrer dans ces abîmes de
métaphysique qui
n'ont ni fond ni rive & perdre à disputer sur l'essence divine ce
tems si court qui nous est
donné pour l'honorer? Nous ignorons ce qu'elle est, mais nous savons
qu'elle est; que cela
nous suffise ; elle se fait voir dans ses oeuvres, elle se fait sentir
au dedans de nous. Nous
pouvons bien disputer contre elle , mais non pas la méconnoître de
bonne foi. Elle nous a
donné ce degré de sensibilité qui l'aperçoit & la touche ;
plaignons ceux à qui elle ne l'a
pas départi, sans nous flatter de les éclairer à son défaut. Qui de
nous fera ce qu'elle n'a
pas voulu faire? Respectons ses décrets en silence & faisons notre
devoir; c'est le meilleur
moyen d'apprendre le leur aux autres.
Connaissez-vous quelqu'un plus plein de
sens & de raison que M. de Wolmar? Quelqu'un
plus sincere, plus droit, plus juste, plus vrai, moins livré à ses
passions, qui ait plus à
gagner à la justice divine & à l'immortalité de l'âme?
Connaissez-vous un homme plus
fort, plus élevé, plus grand, plus foudroyant dans la dispute, que
Milord Edouard, plus
digne par sa vertu de défendre la cause de Dieu, plus certain de son
existence, plus
pénétré de sa majesté suprême, plus zélé pour sa gloire & plus fait
pour la soutenir?
[445] Vous avez vu ce qui s'est passé durant trois mois à Clarens ;
vous avez vu deux
hommes pleins d'estime & de respect l'un pour l'autre, éloignés par
leur état & par leur
goût des pointilleries de college, passer un hiver entier à chercher
dans des disputes sages
& paisibles , mais vives & profondes, à s'éclairer mutuellement
, s'attaquer, se défendre se
saisir par toutes les prises que peut avoir l'entendement humain &
sur une matiere où tous
deux, n'ayant que le même intérêt, ne demandoient pas mieux que d'être
d'accord.
Qu'est-il arrivé? Ils ont redoublé d'estime
l'un pour l'autre, mais chacun est resté dans
son sentiment. Si cet exemple ne guérit pas à jamais un homme sage de
la dispute, l'amour
de la vérité ne le touche guere; il cherche à briller.
Pour moi, j'abandonne à jamais cette arme
inutile & j'ai résolu de ne plus dire à mon
mari un seul mot de religion que quand il s'agira de rendre raison de
la mienne . Non que
l'idée de la tolérance divine m'ait rendue indifférente sur le besoin
qu'il en a. Je vous
avoue même que, tranquillisée sur son sort à venir, je ne sens point
pour cela diminuer
mon zele pour sa conversion. Je voudrois au prix de mon sang le voir
une fois convaincu ; si
ce n'est pour son bonheur dans l'autre monde, c'est pour son bonheur
dans celui-ci. Car de
combien de douceurs n'est-il point privé! Quel sentiment peut le
consoler dans ses peines?
Quel spectateur anime les bonnes actions qu'il fait en secret? Quelle
voix peut parler au
fond de son âme? Quel prix peut-il attendre de sa vertu? Comment
doit-il envisager la
mort? Non, je l'espere, il ne l'attendra pas dans cet état horrible. Il
me reste une ressource
[446] pour l'en tirer & j'y consacre le reste de ma vie; ce n'est
plus de le convaincre, mais
de le toucher; c'est de lui montrer un exemple qui l'entraîne & de
lui rendre la religion si
aimable qu'il ne puisse lui résister. Ah! mon ami, quel argument contre
l'incrédule que la
vie du vrai chrétien! Croyez-vous qu'il y ait quelque ame à l'épreuve
de celui-là? Voilà
désormois la tâche que je m'impose; aidez-moi tous à la remplir. Wolmar
est froid, mais il
n'est pas insensible. Quel tableau nous pouvons offrir à son coeur,
quand ses amis, ses
enfans, sa femme , concourront tous à l'instruire en l'édifiant! quand,
sans lui prêcher
Dieu dans leurs discours, ils le lui montreront dans les actions qu'il
inspire, dans les vertus
dont il est l'auteur, dans le charme qu'on trouve à lui plaire! quand
il verra briller l'image
du Ciel dans sa maison! quand cent fois le jour il sera forcé de se
dire : Non, l'homme n'est
pas ainsi par lui-même, quelque chose de plus qu'humain regne ici!
Si cette entreprise est de votre goût, si
vous vous sentez digne d'y concourir, venez; passons
nos jours ensemble & ne nous quittons plus qu'à la mort. Si le
projet vous déplaît ou vous épouvante, écoutez votre conscience, elle
vous dicte votre devoir. Je n'ai rien de plus à
vous dire.
Selon ce que Milord Edouard nous marque, je
vous attends tous deux vers la fin du mois
prochain. Vous ne reconnaîtrez pas votre appartement; mais dans les
changemens qu'on y
a faits, vous reconnaîtrez les soins, & le coeur d'une bonne amie
qui s'est fait un plaisir de
l'orner. Vous y trouverez aussi un petit assortiment de livres qu'elle
a choisis à Geneve,
meilleurs & de meilleur goût que l'Adone, quoiqu'il y soit aussi
[447] par plaisanterie. Au
reste; soyez discret; car , comme elle ne veut pas que vous sachiez que
tout cela vient d'elle,
je me dépêche de vous l'écrire avant qu'elle me défende de vous en
parler.
Adieu, mon ami. Cette partie du Château de
Chillon,*[*Le Château de Chillon, ancien
séjour des Baillis de Vevai, est situé dans le lac sur un rocher qui
forme une presqu'Isle &
autour duquel j'ai vu sonder à plus de cent cinquante brasses qui font
près de 800 pieds,
sans trouver le fond. On a creusé dans ce rocher des caves & des
cuisines au-dessous du
niveau de l'eau, qu'on y introduit quand on veut par des robinets.
C'est là que fut détenu
six ans prisonnier François Bonnivard, Prieur de St. Victor, homme d'un
mérite rare,
d'une droiture & d'une fermeté à toute épreuve, ami de la liberté
quoique Savoyard &
tolérant quoique Prêtes. Au reste, l'année où ces dernieres lettres
paroissent avoir été écrites, il y avoit tres-long-tems que les Baillis
de Vevai n'habitoient plus le Château de
Chillon . On supposera si l'on veut, que celui de ce tems-là y étoit
allé passer quelques
jours.] que nous devions tous faire ensemble, se fera demain sans vous.
Elle n'en vaudra
pas mieux, quoiqu'on la fasse avec plaisir. M . le bailli nous a
invités avec nos enfans, ce
qui ne m'a point laissé d'excuse. Mais je ne sais pourquoi je voudrois
être déjà de retour.
[448] LETTRE IX. DE FANCHON ANET A SAINT
PREUX.
Ah! monsieur, ah! mon bienfaiteur, que me
charge-t-on de vous apprendre !... Madame...
ma pauvre maîtresse... O Dieu! je vois déjà votre frayeur... mais vous
ne voyez pas notre
désolation. .. je n'ai pas un moment à perdre; il faut vous dire. . .
il faut courir... je
voudrois déjà vous avoir tout dit ... Ah! que deviendrez-vous quand
vous saurez notre
malheur?
Toute la famille alla dîner à Chillon. M.
le baron, qui alloit en Savoie passer quelques
jours au château de Blonay, partit après le dîner. On l'accompagna
quelques pas; puis on
se promena le long de la digue. Madame d'Orbe & Madame la baillive
marchoient devant
avec monsieur. Madame suivait, tenant d'une main Henriette & de
l'autre Marcellin.
J'étois derriere avec l'aîné. Monseigneur le bailli, qui s'étoit arrêté
pour parler à
quelqu'un, vint rejoindre la compagnie & offrit le bras à madame.
Pour le prendre elle me
renvoie Marcellin: il court à moi, j'accours à lui; en courant l'enfant
fait un faux pas , le
pied lui manque; il tombe dans l'eau... Je pousse un cri perçant;
Madame se retourne; voit
tomber son fils, part comme un trait & s'élance après lui.
Ah! misérable, que n'en fis-je autant! que
n'y suis-je restée !... Hélas! je retenois l'aîné
qui vouloit sauter après sa [449] mere... elle se débattoit en serrant
l'autre entre ses bras...
On n'avoit là ni gens ni bateau, il falut du tems pour les retirer...
L'enfant est remis; mais
la mere... le saisissement, la chute, l'état où elle était... Qui sait
mieux que moi combien
cette chute est dangereuse! ... Elle resta tres long-tems sans
connaissance. A peine l'eut-elle
reprise qu'elle demanda son fils... Avec quels transports de joie elle
l'embrassa! Je la crus
sauvée; mais sa vivacité ne dura qu'un moment. Elle voulut être ramenée
ici; durant la
route elle s'est trouvée mal plusieurs fois. Sur quelques ordres
qu'elle m'a donnés, je vois
qu'elle ne croit pas en revenir. Je suis trop malheureuse, elle n'en
reviendra pas. Madame
d'Orbe est plus changée qu'elle. Tout le monde est dans une
agitation... Je suis la plus
tranquille de toute la maison... De quoi m'inquiéterais-je? ... Ma
bonne maîtresse! ah! si je
vous perds, je n'aurai plus besoin de personne... O mon cher monsieur,
que le bon Dieu
vous soutienne dans cette épreuve... Adieu... Le médecin sort de la
chambre. Je cours
au-devant de lui... S'il nous donne quelque bonne espérance, je vous le
marquerai . Si je ne
dis rien...
[450] LETTRE X. A SAINT PREUX.
Commencée par Made. d'Orbe & achevée
par M. de Wolmar.
Mort de Julie.
C'en est fait, homme imprudent, homme
infortuné, malheureux visionnaire! Jamais vous
ne la reverrez. .. le voile... Julie n'est...
Elle vous a écrit. Attendez sa lettre:
honorez ses dernieres volontés. Il vous reste de grands
devoirs à remplir sur la terre.
LETTRE XI. DE M. DE WOLMAR A SAINT PREUX.
J'ai laissé passer vos premieres douleurs
en silence; ma lettre n'eût fait que les aigrir; vous
n'étiez pas plus en état de supporter ces détails que moi de les faire
. Aujourd'hui
peut-être nous seront-ils doux à tous deux . Il ne me reste d'elle que
des souvenirs; mon
coeur se plaît à les recueillir. Vous n'avez plus que des pleurs à lui
donner; vous aurez la
consolation d'en verser pour elle. Ce plaisir des [451] infortunés
m'est refusé dans ma
misere; je suis plus malheureux que vous.
Ce n'est point de sa maladie, c'est d'elle
que je veux vous parler. D'autres meres peuvent se
jetter après leur enfant: l'accident, la fievre, la mort sont de la
nature: c'est le sort
commun des mortels; mais l'emploi de ses derniers momens, ses discours,
ses sentimens,
son ame, tout cela n'appartient qu'à Julie. Elle n'a point vécu comme
une autre: personne,
que je sache, n'est mort comme elle. Voilà ce que j'ai pu seul observer
& que vous
n'apprendrez que de moi.
Vous savez que l'effroi, l'émotion, la
chute, l'évacuation de l'eau lui laisserent une longue
foiblesse dont elle ne revint tout-à-fait qu'ici. En arrivant, elle
redemanda son fils, il vint; à peine le vit-elle marcher & répondre
à ses caresses qu'elle devint tout-à-fait tranquille
& consentit à prendre un peu de repos . Son sommeil fut court &
comme le Médecin
n'arrivoit point encore, en l'attendant elle nous fit asseoir autour de
son lit, la Fanchon, sa
cousine & moi. Elle nous parla de ses enfans, des soins assidus
qu'exigeoit auprès d'eux la
forme d'éducation qu'elle avoit prise & du danger de les négliger
un moment. Sans donner
une grande importance à sa maladie, elle prévoyoit qu'elle
l'empêcheroit quelque tems de
remplir sa part des mêmes soins & nous chargeoit tous de répartir
cette part sur les
nôtres.
Elle s'étendit sur tous ses projets, sur
les vôtres, sur les moyens les plus propres à les faire
réussir, sur les observations [452] qu'elle avoit faites & qui
pouvoient les favoriser ou leur
nuire, enfin sur tout ce qui devoit nous mettre en état de suppléer à
ses fonctions de mere
aussi long-tems qu'elle seroit forcée à les suspendre. C'était ,
pensais-je, bien des
précautions pour quelqu'un qui ne se croyoit privé que durant quelques
jours d'une
occupation si chére; mais ce qui m'effraya tout-à-fait , ce fut de voir
qu'elle entroit pour
Henriette dans un bien plus grand détail encore. Elle s'étoit bornée à
ce qui regardoit la
premiere enfance de ses fils, comme se déchargeant sur un autre du soin
de leur jeunesse;
pour sa fille, elle embrassa tous les tems & sentant bien que
personne ne suppléeroit sur ce
point aux réflexions que sa propre expérience lui avoit fait faire,
elle nous exposa en
abrégé, mais avec force , & clarté , le plan d'éducation qu'elle
avoit fait pour elle ,
employant près de la mere les raisons les plus vives & les plus
touchantes exhortations
pour l'engager à le suivre.
Toutes ces idées sur l'éducation des jeunes
personnes & sur les devoirs des meres, mêlées
de fréquens retours sur elle-même, ne pouvoient manquer de jetter de la
chaleur dans
l'entretien. Je vis qu'il s'animoit trop. Claire tenoit une des mains
de sa cousine & la
pressoit à chaque instant contre sa bouche, en sanglotant pour toute
réponse; la Fanchon
n'étoit pas plus tranquille; & pour Julie, je remarquai que les
larmes lui rouloient aussi
dans les yeux, mais qu'elle n'osoit pleurer de peur de nous alarmer
davantage. aussi-tôt je
me dis: Elle se voit morte. Le seul espoir qui me resta fut que la
frayeur pouvoit l'abuser
sur son état & [453] lui montrer le danger plus grand qu'il n'étoit
peut-être.
Malheureusement je la connaissois trop pour compter beaucoup sur cette
erreur. J'avois
essayé plusieurs fois de la calmer; je la priai derechef de ne pas
s'agiter hors de propos par
des discours qu'on pouvoit reprendre à loisir. Ah! dit-elle, rien ne
fait tant de mal aux
femmes que le silence; & puis, je me sens un peu de fievre; autant
vaut employer le babil
qu'elle donne à des sujets utiles, qu'à battre sans raison la campagne.
L'arrivée du médecin causa dans la maison
un trouble impossible à peindre. Tous les
domestiques l'un sur l'autre à la porte de la chambre attendaient,
l'oeil inquiet & les mains
jointes, son jugement sur l'état de leur maîtresse comme l'arrêt de
leur sort. Ce spectacle
jeta la pauvre Claire dans une agitation qui me fit craindre pour sa
tête. Il falut les éloigner sous différens prétextes , pour écarter de
ses yeux cet objet d'effroi. Le médecin
donna vaguement un peu d'espérance, mais d'un ton propre à me l'ôter.
Julie ne dit pas
non plus ce qu'elle pensait; la présence de sa cousine la tenoit en
respect. Quand il sortit je
le suivis; Claire en voulut faire autant, mais Julie la retint & me
fit de l'oeil un signe que
j'entendis. Je me hâtai d'avertir le médecin que, s'il y avoit du
danger , il faloit le cacher à
madame d'Orbe avec autant & plus de soin qu'à la malade, de peur
que le désespoir
n'achevât de la troubler & ne la mît hors d'état de servir son
amie. Il déclara qu'il y avoit
en effet du danger, mais que vingt-quatre heures étant à peine écoulées
depuis l'accident,
il faloit plus de tems pour [454] établir un pronostic assuré; que la
nuit prochaine
décideroit du sort de la maladie & qu'il ne pouvoit prononcer que
le troisieme jour. La
Fanchon seule fut témoin de ce discours; & après l'avoir engagée,
non sans peine, à se
contenir, on convint de ce qui seroit dit à madame d'Orbe & au
reste de la maison.
Vers le soir, Julie obligea sa cousine qui
avoit passé la nuit auprès d'elle & qui vouloit
encore y passer la suivante , à s'aller reposer quelques heures. Durant
ce tems la malade
ayant sçu qu'on alloit la saigner du pied & que le médecin
préparoit des ordonnances, elle
le fit appeler & lui tint ce discours: Monsieur du Bosson , quand
on croit devoir tromper
un malade craintif sur son état, c'est une précaution d'humanité que
j'approuve; mais
c'est une cruauté de prodiguer également à tous des soins superflus
& désagréables dont
plusieurs n'ont aucun besoin. Prescrivez-moi tout ce que vous jugerez
m'être
véritablement utile, j'obéirai ponctuellement. Quant aux remedes qui ne
sont que pour
l'imagination, faites-m'en grâce; c'est mon corps & non mon esprit
qui souffre; & je n'ai
pas peur de finir mes jours, mais d'en mal employer le reste . Les
derniers momens de la vie
sont trop précieux pour qu'il soit permis d'en abuser . Si vous ne
pouvez prolonger la
mienne, au moins ne l'abrégez pas en m'ôtant l'emploi du peu d'instans
qui me sont
laissés par la nature. Moins il m'en reste, plus vous devez les
respecter. Faites-moi vivre, ou
laissez-moi: je saurai bien mourir seule. Voilà comment cette [455]
femme si timide & si
douce dans le commerce ordinaire savoit trouver un ton ferme &
sérieux dans les occasions
importantes.
La nuit fut cruelle & décisive.
Etouffement, oppression, syncope, la peau seche & brûlante
; une ardente fievre, durant laquelle on l'entendoit souvent appeler
vivement Marcellin
comme pour le retenir, & prononcer aussi quelquefois un autre nom,
jadis si répété dans
une occasion pareille. Le lendemain, le médecin me déclara sans détour
qu'il n'estimoit
pas qu'elle eût trois jours à vivre. Je fus seul dépositaire de cet
affreux secret; & la plus
terrible heure de ma vie fut celle où je le portai dans le fond de mon
coeur sans savoir quel
usage j'en devois faire. J'allai seul errer dans les bosquets; rêvant
au parti que j'avois à
prendre; non sans quelques tristes réflexions sur le sort qui me
ramenoit dans ma vieillesse à cet état solitaire dont je m'ennuyois
même avant d'en connoître un plus doux.
La veille, j'avois promis à Julie de lui
rapporter fidelement le jugement du médecin; elle
m'avoit intéressé par tout ce qui pouvoit toucher mon coeur à lui tenir
parole. Je sentois
cet engagement sur ma conscience. Mais quoi! pour un devoir chimérique
& sans utilité,
fallait-il contrister son ame & lui faire à longs traits savourer
la mort? Quel pouvoit être à
mes yeux l'objet d'une précaution si cruelle? Lui annoncer sa derniere
heure n'était-ce pas
l'avancer? Dans un intervalle si court que deviennent les désirs,
l'espérance, élémens de
la vie? Est-ce en jouir encore que [456] de se voir si près du moment
de la perdre? Etait-ce à moi de lui donner la mort?
Je marchois à pas précipités avec une
agitation que je n'avois jamais éprouvée. Cette
longue & pénible anxiété me suivoit partout; j'en traînois après
moi l'insupportable
poids. Une idée vint enfin me déterminer. Ne vous efforcez pas de la
prévoir; il faut vous
la dire.
Pour qui est-ce que je délibere? Est-ce
pour elle ou pour moi? Sur quel principe est-ce que
je raisonne? Est-ce sur son systeme ou sur le mien? Qu'est-ce qui m'est
démontré sur l'un
ou sur l'autre? Je n'ai pour croire ce que je crois que mon opinion
armée de quelques
probabilités. Nulle démonstration ne la renverse, il est vrai; mais
quelle démonstration
l'établit? Elle a, pour croire ce qu'elle croit, son opinion de même,
mais elle y voit
l'évidence; cette opinion à ses yeux est une démonstration. Quel droit
ai-je de préférer,
quand il s'agit d'elle, ma simple opinion que je reconnois douteuse à
son opinion qu'elle
tient pour démontrée? Comparons les conséquences des deux sentimens.
Dans le sien, la
disposition de sa derniere heure doit décider de son sort durant
l'éternité. Dans le mien,
les ménagemens que je veux avoir pour elle lui seront indifférens dans
trois jours. Dans
trois jours, selon moi, elle ne sentira plus rien. Mais si peut-être
elle avoit raison, quelle
différence! Des biens ou des maux éternels !... Peut-être! ce mot est
terrible... Malheureux!
risque ton ame & non la sienne.
Voilà le premier doute qui m'ait rendu
suspecte l'incertitude [457] que vous avez si souvent
attaquée. Ce n'est pas la derniere fois qu'il est revenu depuis ce
tems-là. Quoi qu'il en soit,
ce doute me délivra de celui qui me tourmentait. Je pris sur-le-champ
mon parti; & de
peur d'en changer, je courus en hâte au lit de Julie. Je fis sortir
tout le monde & je m'assis
; vous pouvez juger avec quelle contenance. Je n'employai point auprès
d'elle les
précautions nécessaires pour les petites âmes. Je ne dis rien; mais
elle me vit & me
comprit à l'instant. Croyez-vous me l'apprendre? dit-elle en me tendant
la main. Non, mon
ami, je me sens bien: la mort me presse, il faut nous quitter.
Alors elle me tint un long discours dont
j'aurai à vous parler quelque jour & durant lequel
elle écrivit son testament dans mon coeur. Si j'avois moins connu le
sien, ses dernieres
dispositions auroient suffi pour me le faire connaître.
Elle me demanda si son état étoit connu
dans la maison. Je lui dis que l'alarme y régnait,
mais qu'on ne savoit rien de positif & que du Bosson s'étoit ouvert
à moi seul . Elle me
conjura que le secret fût soigneusement gardé le reste de la journée.
Claire, ajouta-t-elle,
ne supportera jamais ce coup que de ma main; elle en mourra s'il lui
vient d'une autre. Je
destine la nuit prochaine à ce triste devoir. C'est pour cela sur-tout
que j'ai voulu avoir
l'avis du médecin, afin de ne pas exposer sur mon seul sentiment cette
infortunée à
recevoir à faux une si cruelle atteinte. Faites qu'elle ne soupçonne
rien avant le tems, [458]
ou vous risquez de rester sans amie, & de laisser vos enfans sans
mere.
Elle me parla de son pere. J'avouai lui
avoir envoyé un expres; mais je me gardai d'ajouter
que cet homme, au lieu de se contenter de donner ma lettre, comme je
lui avois ordonné,
s'étoit hâté de parler & si lourdement , que mon vieil ami, croyant
sa fille noyée , étoit
tombé d'effroi sur l'escalier & s'étoit fait une blessure qui le
retenoit à Blonay dans son
lit. L'espoir de revoir son pere la toucha sensiblement; & la
certitude que cette espérance étoit vaine ne fut pas le moindre des
maux qu'il me falut dévorer.
Le redoublement de la nuit précédente
l'avoit extrêmement affaiblie. Ce long entretien
n'avoit pas contribué à la fortifier. Dans l'accablement où elle était,
elle essaya de
prendre un peu de repos durant la journée; je n'appris que le
surlendemain qu'elle ne
l'avoit pas passée tout entiere à dormir.
Cependant la consternation régnoit dans la
maison. Chacun dans un morne silence
attendoit qu'on le tirât de peine & n'osoit interroger personne,
crainte d'apprendre plus
qu'il ne vouloit savoir. On se disait: S'il y a quelque bonne nouvelle,
on s'empressera de la
dire, s'il y en a de mauvaises, on ne les saura toujours que trop tôt.
Dans la frayeur dont ils étoient saisis, c'étoit assez pour eux qu'il
n'arrivât rien qui fît nouvelle . Au milieu de ce
morne repos, Madame d'Orbe étoit la seule active & parlante. Sitôt
qu'elle étoit hors de la
chambre de Julie, au lieu de s'aller reposer dans la sienne, elle
parcouroit [459] toute la
maison; elle arrêtoit tout le monde, demandant ce qu'avoit dit le
médecin, ce qu'on disait.
Elle avoit été témoin de la nuit précédente, elle ne pouvoit ignorer ce
qu'elle avoit vu;
mais elle cherchoit à se tromper elle-même & à récuser le
témoignage de ses yeux. Ceux
qu'elle questionnoit ne lui répondant rien que de favorable, cela
l'encourageoit à
questionner les autres & toujours avec une inquiétude si vive, avec
un air si effrayant,
qu'on eût sçu la vérité mille fois sans être tenté de la lui dire.
Aupres de Julie elle se contraignait &
l'objet touchant qu'elle avoit sous les yeux la
disposoit plus à l'affliction qu'à l'emportement. Elle craignoit
sur-tout de lui laisser voir
ses alarmes, mais elle réussissoit mal à les cacher. On apercevoit son
trouble dans son
affectation même à paroître tranquille. Julie, de son côté, n'épargnoit
rien pour l'abuser.
Sans exténuer son mal elle en parloit presque comme d'une chose passée
& ne sembloit en
peine que du tems qu'il lui faudroit pour se remettre. C'étoit encore
un de mes supplices de
les voir chercher à se rassurer mutuellement, moi qui savois si bien
qu'aucune des deux
n'avoit dans l'ame l'espoir qu'elle s'efforçoit de donner à l'autre.
Madame d'Orbe avoit veillé les deux nuits
précédentes ; il y avoit trois jours qu'elle ne
s'étoit déshabillée. Julie lui proposa de s'aller coucher; elle n'en
voulut rien faire. Eh bien
donc! dit Julie, qu'on lui tende un petit lit dans ma chambre; à moins,
ajouta-t-elle comme
par réflexion, qu'elle ne veuille partager le mien . Qu'_en dis-tu,
cousine? Mon mal ne se
gagne pas, tu ne te dégoûtes [460] pas de moi, couche dans mon lit . Le
parti fut accepté.
Pour moi , l'on me renvoya & véritablement j'avois besoin de repos.
Je fus levé de bonne heure. Inquiet de ce
qui s'étoit passé durant la nuit, au premier bruit
que j'entendis j'entrai dans la chambre. Sur l'état où Madame d'Orbe
étoit la veille, je
jugeai du désespoir où j'allois la trouver, & des fureurs dont je
serois le témoin. En
entrant, je la vis assise dans un fauteuil, défaite & pâle, plutôt
livide, les yeux plombés &
presque éteints, mais douce, tranquille, parlant peu, faisant tout ce
qu'on lui disoit sans
répondre. Pour Julie, elle paraissoit moins foible que la veille; sa
voix étoit plus ferme; son
geste plus animé; elle sembloit avoir pris la vivacité de sa cousine.
Je connus aisément à
son teint que ce mieux apparent étoit l'effet de la fievre; mais je vis
aussi briller dans ses
regards je ne sais quelle secrete joie qui pouvoit y contribuer &
dont je ne démêlois pas la
cause. Le médecin n'en confirma pas moins son jugement de la veille; la
malade n'en
continua pas moins de penser comme lui & il ne me resta plus aucune
espérance.
Ayant été forcé de m'absenter pour quelque
tems, je remarquai en entrant que
l'appartement avoit été arrangé avec soin; il y régnoit de l'ordre
& de l'élégance ; elle
avoit fait mettre des pots de fleurs sur sa cheminée , ses rideaux
étoient entr'ouverts &
rattachés; l'air avoit été changé; on y sentoit une odeur agréable ; on
n'eût jamais cru être dans la chambre d'un malade. Elle avoit fait sa
toilette avec le même soin: la grace &
le goût se montroient encore dans sa parure négligée. [461] Tout cela
lui donnoit plutôt
l'air d'une femme du monde qui attend compagnie, que d'une campagnarde
qui attend sa
derniere heure. Elle vit ma surprise, elle en sourit & lisant dans
ma pensée elle alloit me
répondre , quand on amena les enfans. Alors il ne fut plus question que
d'eux & vous
pouvez juger si , se sentant prête à les quitter, ses caresses furent
tiedes & modérées!
J'observai même qu'elle revenoit plus souvent & avec des étreintes
encore plus ardentes à
celui qui lui coûtoit la vie, comme s'il lui fût devenu plus cher à ce
prix.
Tous ces embrassemens, ces soupirs, ces
transports étoient des mysteres pour ces pauvres
enfans. Ils l'aimoient tendrement, mais c'étoit la tendresse de leur
âge; ils ne comprenoient
rien à son état, au redoublement de ses caresses, à ses regrets de ne
les voir plus; ils nous
voyoient tristes & ils pleuroient: ils n'en savoient pas davantage.
Quoiqu'on apprenne aux
enfans le nom de la mort, ils n'en ont aucune idée; ils ne la craignent
ni pour eux ni pour
les autres; ils craignent de souffrir & non de mourir. Quand la
douleur arrachoit quelque
plainte à leur mere, ils perçoient l'air de leurs cris; quand on leur
parloit de la perdre, on
les auroit cru stupides. La seule Henriette, un peu plus âgée &
d'un sexe où le sentiment
& les lumieres se développent plustôt, paroissoit troublée &
alarmée de voir sa petite
maman dans un lit, elle qu'on voyoit toujours levée avant ses enfans.
Je me souviens qu'à
ce propos Julie fit une réflexion tout-à-fait dans son caractere, sur
l'imbécile vanité de
Vespasien qui resta couché tandis qu'il pouvoit agir & se leva
lorsqu'il ne put [462] plus
rien faire.*[*Ceci n'est pas bien exact. Suétone, dit, que Vespasien
travailloit à l'ordinaire
dans son lit de mort & donnoit même ses audiences; mais peut-être,
en effet, eût-il mieux
valu se lever donner ses audiences & se recoucher pour mourir. Je
sais que Vespasien sans être un grand homme étoit au moins un grand
Prince. N'importe; quelque rôle qu'on ait
pu faire durant sa vie, on ne doit point jouer la comédie à sa mort.]
Je ne sais pas, dit-elle ,
s'il faut qu'un empereur meure debout, mais je sais bien qu'une mere de
famille ne doit
s'aliter que pour mourir.
Apres avoir épanché son coeur sur ses
enfans, après les avoir pris chacun à part, sur-tout
Henriette, qu'elle tint fort long-tems & qu'on entendoit plaindre
& sangloter en recevant
ses baisers, elle les appela tous trois, leur donna sa bénédiction
& leur dit, en leur
montrant Madame d'Orbe: Allez, mes enfans, allez vous jetter aux pieds
de votre mere:
voilà celle que Dieu vous donne; il ne vous a rien ôté. A l'instant ils
courent à elle, se
mettent à ses genoux, lui prennent les mains, l'appellent leur bonne
maman, leur seconde
mere. Claire se pencha sur eux; mais en les serrant dans ses bras elle
s'efforça vainement
de parler; elle ne trouva que des gémissements, elle ne put jamais
prononcer un seul mot;
elle étouffait . Jugez si Julie étoit émue! Cette scene commençoit à
devenir trop vive ; je
la fis cesser.
Ce moment d'attendrissement passé, l'on se
remit à causer autour du lit & quoique la
vivacité de Julie se fût un peu éteinte avec le redoublement, on voyoit
le même air de
contentement sur son visage: elle parloit de tout avec une attention
& un intérêt qui
montroient un esprit tres libre de soins; rien ne lui échappait ; elle
étoit à la conversation
[463] comme si elle n'avoit eu autre chose à faire. Elle nous proposa
de dîner dans sa
chambre, pour nous quitter le moins qu'il se pourrait; vous pouvez
croire que cela ne fut
pas refusé. On servit sans bruit, sans confusion, sans désordre, d'un
air aussi rangé que si
l'on eût été dans le salon d'Apollon. La Fanchon, les enfans, dînerent
à table. Julie,
voyant qu'on manquoit d'appétit, trouva le secret de faire manger de
tout, tantôt
prétextant l'instruction de sa cuisiniere, tantôt voulant savoir si
elle oseroit en goûter,
tantôt nous intéressant par notre santé même dont nous avions besoin
pour la servir,
toujours montrant le plaisir qu'on pouvoit lui faire, de maniere à ôter
tout moyen de s'y
refuser & mêlant à tout cela un enjouement propre à nous distraire
du triste objet qui
nous occupait. Enfin, une maîtresse de maison, attentive à faire ses
honneurs, n'auroit pas,
en pleine santé, pour des étrangers, des soins plus marqués, plus
obligeants, plus
aimables, que ceux que Julie mourante avoit pour sa famille. Rien de
tout ce que j'avois cru
prévoir n'arrivait, rien de ce que je voyois ne s'arrangeoit dans ma
tête. Je ne savois
qu'imaginer; je n'y étois plus.
Apres le dîner on annonça monsieur le
ministre. Il venoit comme ami de la maison, ce qui
lui arrivoit fort souvent. Quoique je ne l'eusse point fait appeler,
parce que Julie ne l'avoit
pas demandé, je vous avoue que je fus charmé de son arrivée; & je
ne crois pas qu'en
pareille circonstance le plus zélé croyant l'eût pu voir avec plus de
plaisir. Sa présence
alloit éclaircir bien des doutes & me tirer d'une étrange
perplexité.
[464] Rappelez-vous le motif qui m'avoit
porté à lui annoncer sa fin prochaine. Sur l'effet
qu'auroit dû selon moi produire cette affreuse nouvelle, comment
concevoir celui qu'elle
avoit produit réellement? Quoi! cette femme dévote qui dans l'état de
santé ne passe pas
un jour sans se recueillir, qui fait un de ses plaisirs de la priere,
n'a plus que deux jours à
vivre; elle se voit prête à paroître devant le juge redoutable; &
au lieu de se préparer à ce
moment terrible, au lieu de mettre ordre à sa conscience, elle s'amuse
à parer sa chambre, à faire sa toilette, à causer avec ses amis, à
égayer leur repas; & dans tous ses entretiens
pas un seul mot de Dieu ni du salut! Que devais-je penser d'elle &
de ses vrais sentiments?
Comment arranger sa conduite avec les idées que j'avois de sa piété?
Comment accorder
l'usage qu'elle faisoit des derniers momens de sa vie avec ce qu'elle
avoit dit au médecin de
leur prix? Tout cela formoit à mon sens une énigme inexplicable. Car
enfin, quoique je ne
m'attendisse pas à lui trouver toute la petite cagoterie des dévotes,
il me sembloit pourtant
que c'étoit le tems de songer à ce qu'elle estimoit d'une si grande
importance & qui ne
souffroit aucun retard. Si l'on est dévot durant le tracas de cette
vie, comment ne le
sera-t-on pas au moment qu'il la faut quitter & qu'il ne reste plus
qu'à penser à l'autre?
Ces réflexions m'amenerent à un point où je
ne me serois guere attendu d'arriver. Je
commençai presque d'être inquiet que mes opinions indiscretement
soutenues n'eussent
enfin trop gagné sur elle. Je n'avois pas adopté les siennes &
[465] pourtant je n'aurois
pas voulu qu'elle y eût renoncé. Si j'eusse été malade, je serois
certainement mort dans
mon sentiment; mais je désirois qu'elle mourût dans le sien & je
trouvois pour ainsi dire
qu'en elle je risquois plus qu'en moi. Ces contradictions vous
paraîtront extravagantes; je
ne les trouve pas raisonnables & cependant elles ont existé . Je ne
me charge pas de les
justifier, je vous les rapporte.
Enfin le moment vint où mes doutes alloient
être éclaircis. Car il étoit aisé de prévoir
que tôt ou tard le pasteur ameneroit la conversation sur ce qui fait
l'objet de son ministere;
& quand Julie eût été capable de déguisement dans ses réponses, il
lui eût été bien
difficile de se déguiser assez pour qu'attentif & prévenu je
n'eusse pas démêlé ses vrais
sentiments.
Tout arriva comme je l'avois prévu. Je
laisse à part les lieux communs mêlés d'éloges qui
servirent de transition au ministre pour venir à son sujet; je laisse
encore ce qu'il lui dit de
touchant sur le bonheur de couronner une bonne vie par une fin
chrétienne. Il ajouta qu'à
la vérité il lui avoit quelquefois trouvé sur certains poins des
sentimens qui ne
s'accordoient pas entierement avec la doctrine de l'Eglise,
c'est-à-dire avec celle que la plus
saine raison pouvoit déduire de l'Ecriture; mais comme elle ne s'étoit
jamais a heurtée à
les défendre, il espéroit qu'elle vouloit mourir ainsi qu'elle avoit
vécu, dans la communion
des fideles & acquiescer en tout à la commune profession de foi.
[466] Comme la réponse de Julie étoit
décisive sur mes doutes & n'étoit pas, à l'égard
des lieux communs, dans le cas de l'exhortation, je vais vous la
rapporter presque mot à
mot; car je l'avois bien écoutée & j'allai l'écrire dans le moment.
Permettez-moi, Monsieur, de commencer par
vous remercier de tous les soins que vous avez
pris de me conduire dans la droite route de la morale & de la foi
chrétienne & de la
douceur avec laquelle vous avez corrigé ou supporté mes erreurs quand
je me suis égarée
. Pénétrée de respect pour votre zele & de reconnaissance pour vos
bontés, je déclare
avec plaisir que je vous dois toutes mes bonnes résolutions & que
vous m'avez toujours
portée à faire ce qui étoit bien & à croire ce qui étoit vrai.
J'ai vécu & je meurs dans la communion
protestante, qui tire son unique regle de
l'Ecriture sainte & de la raison ; mon coeur a toujours confirmé ce
que prononçoit ma
bouche; & quand je n'ai pas eu pour vos lumieres toute la docilité
qu'il eût fallu peut-être,
c'étoit un effet de mon aversion pour toute espece de déguisement: ce
qu'il m'étoit
impossible de croire, je n'ai pu dire que je le croyais; j'ai toujours
cherché sincerement ce
qui étoit conforme à la gloire de Dieu & à la vérité. J'ai pu me
tromper dans ma
recherche; je n'ai pas l'orgueil de penser avoir eu toujours raison:
j'ai peut-être eu
toujours tort; mais mon intention a toujours été pure & j'ai
toujours cru ce que je disois
croire. C'étoit sur [467] ce point tout ce qui dépendoit de moi Si Dieu
n'a pas éclairé ma
raison au-delà, il est clément & juste; pourrait-il me demander
compte d'un don qu'il ne
m'a pas fait?
Voilà, monsieur, ce que j'avois d'essentiel
à vous dire sur les sentimens que j'ai professés.
Sur tout le reste mon état présent vous répond pour moi. Distraite par
le mal, livrée au
délire de la fievre, est-il tems d'essayer de raisonner mieux que je
n'ai fait, jouissant d'un
entendement aussi sain que je l'ai reçu? Si je me suis trompée alors,
me tromperais-je
moins aujourd'hui & dans l'abattement où je suis, dépend-il de moi
de croire autre chose
que ce que j'ai cru étant en santé? C'est la raison qui décide du
sentiment qu'on préfere;
& la mienne ayant perdu ses meilleures fonctions, quelle autorité
peut donner ce qui m'en
reste aux opinions que j'adopterois sans elle? Que me reste-t-il donc
désormois à faire?
C'est de m'en rapporter à ce que j'ai cru ci-devant: car la droiture
d'intention est la même
& j'ai le jugement de moins. Si je suis dans l'erreur, c'est sans
l'aimer ; cela suffit pour me
tranquilliser sur ma croyance.
Quant à la préparation à la mort, Monsieur,
elle est faite; mal, il est vrai, mais de mon
mieux & mieux du moins que je ne la pourrois faire à présent. J'ai
tâché de ne pas
attendre, pour remplir cet important devoir, que j'en fusse incapable.
Je priois en santé,
maintenant je me résigne. La priere du malade est la patience. La
préparation à la mort
est une bonne vie; je n'en connois [468] point d'autre. Quand je
conversois avec vous,
quand je me recueillois seule, quand je m'efforçois de remplir les
devoirs que Dieu
m'impose, c'est alors que je me disposois à paroître devant lui, c'est
alors que je l'adorois
de toutes les forces qu'il m'a données: que ferais-je aujourd'hui que
je les ai perdues? Mon
ame aliénée est-elle en état de s'élever à lui? Ces restes d'une vie à
demi éteinte,
absorbés par la souffrance, sont-ils dignes de lui être offerts? Non,
monsieur, il me les
laisse pour être donnés à ceux qu'il m'a fait aimer & qu'il veut
que je quitte; je leur fais
mes adieux pour aller à lui; c'est d'eux qu'il faut que je m'occupe:
bientôt je m'occuperai
de lui seul. Mes derniers plaisirs sur la terre sont aussi mes derniers
devoirs: n'est-ce pas le
servir encore & faire sa volonté, que de remplir les soins que
l'humanité m'impose avant
d'abandonner sa dépouille? Que faire pour appaiser des troubles que je
n'ai pas? Ma
conscience n'est point agitée; si quelquefois elle m'a donné des
craintes, j'en avois plus en
santé qu'aujourd'hui. Ma confiance les efface; elle me dit que Dieu est
plus clément que je
ne suis coupable & ma sécurité redouble en me sentant approcher de
lui. Je ne lui porte
point un repentir imparfait, tardif & forcé , qui, dicté par la
peur, ne sauroit être sincere ,
& n'est qu'un piege pour le tromper. Je ne lui porte pas le reste
& le rebut de mes jours,
pleins de peine , & d'ennuis, en proie à la maladie, aux douleurs,
aux angoisses de la mort
& que je ne lui donnerois que quand je n'en pourrois plus rien
faire. Je lui porte ma vie
entiere, pleine de péchés [469] & de fautes, mais exempte des
remords de l'impie & des
crimes du méchant.
A quels tourmens Dieu pourrait-il condamner
mon âme? Les réprouvés, dit-on, le
haissent; il faudroit donc qu'il m'empêchât de l'aimer? Je ne crains
pas d'augmenter leur
nombre. O grand Etre! Etre éternel, suprême intelligence, source de vie
& de félicité,
créateur, conservateur, pere de l'homme & roi de la nature, Dieu
tres puissant, tres bon,
dont je ne doutai jamais un moment & sous les yeux duquel j'aimai
toujours à vivre! je le
sais, je m'en réjouis, je vais paroître devant ton trône. Dans peu de
jours mon ame , libre
de sa dépouille, commencera de t'offrir plus dignement cet immortel
hommage qui doit
faire mon bonheur durant l'éternité. Je compte pour rien tout ce que je
serai jusqu'à ce
moment. Mon corps vit encore , mais ma vie morale est finie. Je suis au
bout de ma carriere
& déjà jugée sur le passé. Souffrir & mourir est tout ce qui me
reste à faire; c'est
l'affaire de la nature : mais moi, j'ai tâché de vivre de maniere à
n'avoir pas besoin de
songer à la mort ; & maintenant qu'elle approche, je la vois venir
sans effroi. Qui s'endort
dans le sein d'un pere n'est pas en souci du réveil.
Ce discours, prononcé d'abord d'un ton
grave & posé , puis avec plus d'accent & d'une
voix plus élevée, fit sur tous les assistants, sans m'en excepter , une
impression d'autant
plus vive, que les yeux de celle qui le prononça brilloient [470] d'un
feu surnaturel; un
nouvel éclat animoit son teint, elle paraissoit rayonnante; & s'il
y a quelque chose au
monde qui mérite le nom de céleste , c'étoit son visage tandis qu'elle
parlait.
Le Pasteur lui-même, saisi, transporté de
ce qu'il venoit d'entendre, s'écria en levant les
mains & les yeux au ciel: Grand Dieu, voilà le culte qui t'honore ;
daigne t'y rendre
propice; les humains t'en offrent peu de pareils.
Madame, dit-il en s'approchant du lit, je
croyois vous instruire & c'est vous qui
m'instruisez. Je n'ai plus rien à vous dire. Vous avez la véritable
foi, celle qui fait aimer
Dieu. Emportez ce précieux repos d'une bonne conscience, il ne vous
trompera pas; j'ai vu
bien des chrétiens dans l'état où vous êtes, je ne l'ai trouvé qu'en
vous seule. Quelle
différence d'une fin si paisible à celle de ces pécheurs bourrelés qui
n'accumulent tant de
vaines & seches prieres que parce qu'ils sont indignes d'être
exaucés! Madame, votre mort
est aussi belle que votre vie: vous avez vécu pour la charité ; vous
mourez martyre de
l'amour maternel. Soit que Dieu vous rende à nous pour nous servir
d'exemple, soit qu'il
vous appelle à lui pour couronner vos vertus, puissions-nous tous tant
que nous sommes
vivre & mourir comme vous! Nous serons bien sûrs du bonheur de
l'autre vie.
Il voulut s'en aller; elle le retint. Vous
êtes de mes amis, lui dit-elle & l'un de ceux que je
vois avec le plus de plaisir; c'est pour eux que mes derniers momens me
sont précieux.
Nous allons nous quitter pour si long-tems qu'il ne faut [471] pas nous
quitter si vîte. Il fut
charmé de rester & je sortis là-dessus.
En rentrant, je vis que la conversation
avoit continué sur le même sujet, mais d'un autre
ton & comme sur une matiere indifférente. Le Pasteur parloit de
l'esprit faux qu'on
donnoit au Christianisme en n'en faisant que la Religion des mourans
& de ses Ministres
des hommes de mauvais augure. On nous regarde, disoit-il, comme des
messagers de mort,
parce que, dans l'opinion commode qu'un quart-d'heure de repentir
suffit pour effacer
cinquante ans de crimes, on n'aime à nous voir que dans ce tems-là. Il
faut nous vêtir
d'une couleur lugubre; il faut affecter un air sévere; on n'épargne
rien pour nous rendre
effrayans. Dans les autres cultes, c'est pis encore. Un Catholique
mourant n'est environné
que d'objets qui l'épouvantent & de cérémonies qui l'enterrent tout
vivant. Au soin qu'on
prend d'écarter de lui les Démons, il croit en voir sa chambre pleine;
il meurt cent fois de
terreur avant qu'on l'acheve & c'est dans cet état d'effroi que
l'Eglise aime à le plonger
pour avoir meilleur marché de sa bourse. Rendons grâces au Ciel, dit
Julie, de n'être
point nés dans ces Religions vénales qui tuent les gens pour en hériter
& qui, vendant le
paradis aux riches, portent jusqu'en l'autre monde l'injuste inégalité
qui regne dans
celui-ci. Je ne doute point que toutes ces sombres idées ne fomentent
l'incrédulité & ne
donnent une aversion naturelle pour le culte qui les nourrit. J'espere
, dit-elle en me
regardant, que celui qui doit élever nos enfans prendra des maximes
tout opposées & qu'il
ne leur rendra point la Religion lugubre & triste, en [472] y
mêlant incessamment des
pensées de mort. S'il leur apprend à bien vivre, ils sauront assez bien
mourir.
Dans la suite de cet entretien, qui fut
moins serré & plus interrompu que je ne vous le
rapporte, j'achevai de concevoir les maximes de Julie & la conduite
qui m'avoit scandalisé.
Tout cela tenoit à ce que, sentant son état parfaitement désespéré,
elle ne songeoit plus
qu'à en écarter l'inutile & funebre appareil dont l'effroi des
mourans les environne, soit
pour donner le change à notre affliction, soit pour s'ôter à elle-même
un spectacle
attristant à pure perte. La mort, disait-elle, est déjà si pénible!
pourquoi la rendre encore
hideuse? Les soins que les autres perdent à vouloir prolonger leur vie,
je les emploie à
jouir de la mienne jusqu'au bout: il ne s'agit que de savoir prendre
son parti; tout le reste
va de lui-même. Ferai-je de ma chambre un hôpital, un objet de dégoût
& d'ennui, tandis
que mon dernier soin est d'y rassembler tout ce qui m'est cher? Si j'y
laisse croupir le
mauvais air, il faudra en écarter mes enfans, ou exposer leur santé. Si
je reste dans un équipage à faire peur, personne ne me reconnaîtra
plus; je ne serai plus la même; vous
vous souviendrez tous de m'avoir aimée & ne pourrez plus me
souffrir; j'aurai, moi
vivante, l'affreux spectacle de l'horreur que je ferai, même à mes
amis, comme si j'étois
déjà morte. Au lieu de cela, j'ai trouvé l'art d'étendre ma vie sans la
prolonger. J'existe,
j'aime, je suis aimée, je vis jusqu'à mon dernier soupir. L'instant de
la mort n'est rien; le
mal de la nature est peu de chose; j'ai banni tous ceux de l'opinion.
Tous ces entretiens & d'autres
semblables se passoient entre [473] la malade, le pasteur,
quelquefois le médecin, la Fanchon & moi. Madame d'Orbe y étoit
toujours présente &
ne s'y mêloit jamais. Attentive aux besoins de son amie, elle étoit
prompte à la servir. Le
reste du tems, immobile & presque inanimée, elle la regardoit sans
rien dire & sans rien
entendre de ce qu'on disait.
Pour moi, craignant que Julie ne parlât
jusqu'à s'épuiser, je pris le moment que le
ministre & le médecin s'étoient mis à causer ensemble; &
m'approchant d'elle, je lui dis à
l'oreille: Voilà bien des discours pour une malade! voilà bien de la
raison pour quelqu'un
qui se croit hors d'état de raisonner! Oui, me dit-elle tout bas, je
parle trop pour une
malade, mais non pas pour une mourante, bientôt je ne dirai plus rien.
A l'égard des
raisonnements, je n'en fais plus, mais j'en ai fait. Je savois en santé
qu'il faloit mourir. J'ai
souvent réfléchi sur ma derniere maladie; je profite aujourd'hui de ma
prévoyance. Je ne
suis plus en état de penser ni de résoudre; je ne fais que dire ce que
j'avois pensé &
pratiquer ce que j'avois résolu.
Le reste de la journée, à quelques accidens
près, se passa avec la même tranquillité &
presque de la même maniere que quand tout le monde se portoit bien.
Julie était, comme
en pleine santé, douce & caressante ; elle parloit avec le même
sens, avec la même liberté
d'esprit, même d'un air serein qui alloit quelquefois jusqu'à la
gaieté. Enfin, je continuois
de démêler dans ses yeux un certain mouvement de joie qui m'inquiétoit
de plus en plus &
sur lequel je résolus de m'éclaircir avec elle.
[474] Je n'attendis pas plus tard que le
même soir. Comme elle vit que je m'étois ménagé
un tête-à-tête, elle me dit: Vous m'avez prévenue, j'avois à vous
parler. Fort bien, lui
dis-je; mais puisque j'ai pris les devants, laissez-moi m'expliquer le
premier.
Alors, m'étant assis auprès d'elle & la
regardant fixement, je lui dis: Julie, ma chére
Julie! vous avez navré mon coeur: hélas! vous avez attendu bien tard!
Oui, continuai-je,
voyant qu'elle me regardoit avec surprise, je vous ai pénétrée; vous
vous réjouissez de
mourir; vous êtes bien aise de me quitter. Rappelez-vous la conduite de
votre époux
depuis que nous vivons ensemble; ai-je mérité de votre part un
sentiment si cruel? A
l'instant elle me prit les mains & de ce ton qui savoit aller
chercher l'ame: Qui? moi? je
veux vous quitter? Est-ce ainsi que vous lisez dans mon coeur?
Avez-vous sitôt oublié
notre entretien d'hier? - Cependant, repris-je, vous mourez contente
... je l'ai vu... je le
vois... - Arrêtez, dit-elle; il est vrai, je meurs contente; mais c'est
de mourir comme j'ai
vécu, digne d'être votre épouse. Ne m'en demandez pas davantage, je ne
vous dirai rien de
plus; mais voici, continua-t-elle en tirant un papier de dessous son
chevet, où vous
acheverez d'éclaircir ce mystere. Ce papier étoit une lettre; & je
vis qu'elle vous étoit
adressée. Je vous la remets ouverte, ajouta-t-elle en me la donnant,
afin qu'apres l'avoir
lue vous vous déterminiez à l'envoyer ou à la supprimer, selon ce que
vous trouverez le
plus convenable à votre sagesse & à mon honneur. Je vous prie de ne
la lire que quand je
ne serai plus; & je suis si sûre de ce que vous ferez à ma priere,
que je ne veux pas même
que vous me le promettiez. Cette lettre , [475] cher Saint-Preux, est
celle que vous trouverez
ci-jointe. J'ai beau savoir que celle qui l'a écrite est morte, j'ai
peine à croire qu'elle n'est
plus rien.
Elle me parla ensuite de son pere avec
inquiétude. Quoi! dit-elle, il sait sa fille en danger &
je n'entends point parler de lui! Lui serait-il arrivé quelque malheur?
Aurait-il cessé de
m'aimer? Quoi! mon pere !... ce pere si tendre... m'abandonner ainsi
!... me laisser mourir
sans le voir... sans recevoir sa bénédiction... ses derniers
embrassemens !... O Dieu! quels
reproches amers il se fera quand il ne me trouvera plus !... Cette
réflexion lui étoit
douloureuse. Je jugeai qu'elle supporteroit plus aisément l'idée de son
pere malade que
celle de son pere indifférent. Je pris le parti de lui avouer la
vérité. En effet, l'alarme
qu'elle en conçut se trouva moins cruelle que ses premiers soupçons.
Cependant la pensée
de ne plus le revoir l'affecta vivement. Hélas! dit-elle, que
deviendra-t-il après moi? à quoi
tiendra-t-il? Survivre à toute sa famille !... quelle vie sera la
sienne? Il sera seul, il ne vivra
plus. Ce moment fut un de ceux où l'horreur de la mort se faisoit
sentir & où la nature
reprenoit son empire. Elle soupira, joignit les mains, leva les yeux;
& je vis qu'en effet elle
employoit cette difficile priere qu'elle avoit dit être celle du malade.
Elle revint à moi. Je me sens foible,
dit-elle; je prévois que cet entretien pourroit être le
dernier que nous aurons ensemble. Au nom de notre union, au nom de nos
chers enfans qui
en sont le gage, ne soyez plus injuste envers [476] votre épouse. Moi,
me réjouir de vous
quitter! vous qui n'avez vécu que pour me rendre heureuse & sage;
vous de tous les
hommes celui qui me convenoit le plus, le seul peut-être avec qui je
pouvois faire un bon
ménage & devenir une femme de bien ! Ah! croyez que si je mettois
un prix à la vie,
c'étoit pour la passer avec vous. Ces mots prononcés avec tendresse
m'émurent au point
qu'en portant fréquemment à ma bouche ses mains que je tenois dans les
miennes, je les
sentis se mouiller de mes pleurs. Je ne croyois pas mes yeux faits pour
en répandre. Ce
furent les premiers depuis ma naissance, ce seront les derniers jusqu'à
ma mort. Après en
avoir versé pour Julie, il n'en faut plus verser pour rien.
Ce jour fut pour elle un jour de fatigue.
La préparation de Madame d'Orbe durant la nuit,
la scene des enfans le matin, celle du ministre l'apres-midi,
l'entretien du soir avec moi,
l'avoient jetée dans l'épuisement. Elle eut un peu plus de repos cette
nuit-là que les
précédentes, soit à cause de sa foiblesse, soit qu'en effet la fievre
& le redoublement
fussent moindres.
Le lendemain, dans la matinée, on vint me
dire qu'un homme tres mal mis demandoit avec
beaucoup d'empressement à voir Madame en particulier. On lui avoit dit
l'état où elle était: il avoit insisté, disant qu'il s'agissoit d'une
bonne action, qu'il connaissoit bien
Madame de Wolmar & qu'il savoit bien que tant qu'elle respireroit
elle aimeroit à en faire
de telles. Comme elle avoit établi pour regle inviolable de ne jamais
rebuter personne &
sur-tout les malheureux, [477] on me parla de cet homme avant de le
renvoyer. Je le fis
venir . Il étoit presque en guenilles, il avoit l'air & le ton de
la misere; au reste, je
n'apperçus rien dans sa physionomie & dans ses propos qui me fît
mal augurer de lui. Il
s'obstinoit à ne vouloir parler qu'à Julie. Je lui dis que, s'il ne
s'agissoit que de quelques
secours pour lui aider à vivre, sans importuner pour cela une femme à
l'extrémité,je
ferois ce qu'elle auroit pu faire. Non, dit-il, je ne demande point
d'argent, quoique j'en aie
grand besoin: je demande un bien qui m'appartient, un bien que j'estime
plus que tous les
trésors de la terre, un bien que j'ai perdu par ma faute , & que
Madame seule, de qui je le
tiens, peut me rendre une seconde fois.
Ce discours, auquel je ne compris rien, me
détermina pourtant. Un malhonnête homme
eût pu dire la même chose, mais il ne l'eût jamais dite du même ton. Il
exigeoit du
mystere: ni laquais, ni femme de chambre. Ces précautions me sembloient
bizarres;
toutefois je les pris. Enfin, je le lui menai. Il m'avoit dit être
connu de Madame d'Orbe: il
passa devant elle; elle ne le reconnut point; & j'en fus peu
surpris. Pour Julie, elle le
reconnut à l'instant; & le voyant dans ce triste équipage, elle me
reprocha de l'y avoir
laissé. Cette reconnaissance fut touchante. Claire, éveillée par le
bruit, s'approche & le
reconnaît à la fin, non sans donner aussi quelques signes de joie ;
mais les témoignages de
son bon coeur s'éteignoient dans sa profonde affliction: un seul
sentiment absorboit tout;
elle n'étoit plus sensible à rien.
[478] Je n'ai pas besoin, je crois, de vous
dire qui étoit cet homme. Sa présence rappela
bien des souvenirs. Mais tandis que Julie le consoloit & lui
donnoit de bonnes espérances,
elle fut saisie d'un violent étouffement & se trouva si mal qu'on
crut qu'elle alloit expirer.
Pour ne pas faire scene & prévenir les distractions dans un moment
où il ne faloit songer
qu'à la secourir, je fis passer l'homme dans le cabinet, l'avertissant
de le fermer sur lui. La
Fanchon fut appelée & à force de tems & de soins la malade
revint enfin de sa pâmoison.
En nous voyant tous consternés autour d'elle, elle nous dit: Mes enfans
, ce n'est qu'un
essai; cela n'est pas si cruel qu'on pense.
Le calme se rétablit; mais l'alarme avoit
été si chaude qu'elle me fit oublier l'homme dans
le cabinet; & quand Julie me demanda tout bas ce qu'il étoit
devenu, le couvert étoit mis,
tout le monde étoit là. Je voulus entrer pour lui parler; mais il avoit
fermé la porte en
dedans, comme je le lui avois dit; il falut attendre après le dîner
pour le faire sortir.
Durant le repas, du Bosson, qui s'y
trouvait, parlant d'une jeune veuve qu'on disoit se
remarier, ajouta quelque chose sur le triste sort des veuves. Il y en
a, dis-je, de bien plus à
plaindre encore, ce sont les veuves dont les maris sont vivants. - Cela
est vrai, reprit
Fanchon qui vit que ce discours s'adressoit à elle, sur-tout quand ils
leur sont chers. Alors
l'entretien tomba sur le sien; & comme elle en avoit parlé avec
affection dans tous les tems,
il étoit naturel qu'elle en parlât de même au moment où la perte de sa
[479] bienfaitrice
alloit lui rendre la sienne encore plus rude. C'est aussi ce qu'elle
fit en termes tres
touchants, louant son bon naturel, déplorant les mauvais exemples qui
l'avoient séduit &
le regret tant si sincerement, que , déjà disposée à la tristesse, elle
s'émut jusqu'à
pleurer. Tout à coup le cabinet s'ouvre, l'homme en guenilles en sort
impétueusement, se
précipite à ses genoux, les embrasse & fond en larmes. Elle tenoit
un verre; il lui échappe:
Ah! malheureux! d'où viens-tu? se laisse aller sur lui & seroit
tombée en foiblesse si l'on
n'eût été prompt à la secourir.
Le reste est facile à imaginer. En un
moment on sut par toute la maison que Claude Anet étoit arrivé. Le mari
de la bonne Fanchon! quelle fête! A peine était-il hors de la chambre
qu'il fut équipé. Si chacun n'avoit eu que deux chemises, Anet en
auroit autant eu lui tout
seul qu'il en seroit resté à tous les autres. Quand je sortis pour le
faire habiller, je trouvai
qu'on m'avoit si bien prévenu qu'il falut user d'autorité pour faire
tout reprendre à ceux
qui l'avoient fourni.
Cependant Fanchon ne vouloit point quitter
sa maîtresse. Pour lui faire donner quelques
heures à son mari, on prétexta que les enfans avoient besoin de prendre
l'air & tous deux
furent chargés de les conduire.
Cette scene n'incommoda point la malade
comme les précédentes; elle n'avoit rien eu que
d'agréable & ne lui fit que du bien. Nous passâmes l'apres-midi,
Claire & moi, seuls
auprès d'elle; & nous eûmes deux heures d'un entretien [480]
paisible, qu'elle rendit le
plus intéressant, le plus charmant que nous eussions jamais eu.
Elle commença par quelques observations sur
le touchant spectacle qui venoit de nous
frapper & qui lui rappeloit si vivement les premiers tems de sa
jeunesse. Puis, suivant le fil
des événements, elle fit une courte récapitulation de sa vie entiere,
pour montrer qu'à
tout prendre elle avoit été douce & fortunée, que de degré en degré
elle étoit montée au
comble du bonheur permis sur la terre & que l'accident qui
terminoit ses jours au milieu
de leur course marquait, selon toute apparence , dans sa carriere
naturelle, le point de
séparation des biens & des maux.
Elle remercia le Ciel de lui avoir donné un
coeur sensible, & porté au bien, un
entendement sain, une figure prévenante; de l'avoir fait naître dans un
pays de liberté &
non parmi des esclaves, d'une famille honorable & non d'une race de
malfaiteurs, dans une
honnête fortune & non dans les grandeurs du monde qui corrompent
l'ame, ou dans
l'indigence qui l'avilit. Elle se félicita d'être née d'un pere &
d'une mere tous deux
vertueux & bons, pleins de droiture & d'honneur & qui,
tempérant les défauts l'un de
l'autre, avoient formé sa raison sur la leur sans lui donner leur
foiblesse ou leurs
préjugés. Elle vanta l'avantage d'avoir été élevée dans une religion
raisonnable , &
sainte, qui, loin d'abrutir l'homme, l'ennoblit , & l'éleve; qui,
ne favorisant ni l'impiété ni
le fanatisme, permet d'être sage & de croire, d'être humain &
pieux tout à la fois.
Apres cela, serrant la main de sa cousine
qu'elle tenoit dans [481] la sienne & la regardant
de cet oeil que vous devez connoître & que la langueur rendoit
encore plus touchant; tous
ces biens, dit-elle, ont été donnés à mille autres; mais celui-ci !...
le Ciel ne l'a donné qu'à
moi. J'étois femme & j'eus une amie. Il nous fit naître en même
tems; il mit dans nos
inclinations un accord qui ne s'est jamais démenti; il fit nos coeurs
l'un pour l'autre, il
nous unit dès le berceau, je l'ai conservée tout le tems de ma vie
& sa main me ferme les
yeux. Trouvez un autre exemple pareil au monde & je ne me vante
plus de rien. Quels sages
conseils ne m'a-t-elle pas donnés? De quels périls ne m'a-t-elle pas
sauvée? De quels maux
ne me consoloit-elle pas? Qu'eussai-je été sans elle? Que n'eût-elle
pas fait de moi, si je
l'avois mieux écoutée? Je la vaudrois peut-être aujourd'hui! Claire
pour toute réponse
baissa la tête sur le sein de son amie & voulut soulager ses
sanglots par des pleurs; il ne fut
pas possible. Julie la pressa long-tems contre sa poitrine en silence.
Ces momens n'ont ni
mots ni larmes.
Elles se remirent & Julie continua. Ces
biens étoient mêlés d'inconvéniens; c'est le sort
des choses humaines. Mon coeur étoit fait pour l'amour, difficile en
mérite personnel,
indifférent sur tous les biens de l'opinion. Il étoit presque
impossible que les préjugés de
mon pere s'accordassent avec mon penchant. Il me faloit un amant que
j'eusse choisi
moi-même. Il s'offrit; je crus le choisir: sans doute le Ciel le
choisit pour moi, afin que,
livrée aux erreurs de ma passion, je ne le fusse pas aux horreurs du
crime & que l'amour
de la vertu restât au moins dans mon ame après elle. Il prit le langage
honnête [482] &
insinuant avec lequel mille fourbes séduisent tous les jours autant de
filles bien nées; mais
seul parmi tant d'autres il étoit honnête homme , & pensoit ce
qu'il disait. Etait-ce ma
prudence qui l'avoit discerné? Non; je ne connus d'abord de lui que son
langage & je fus
séduite. Je fis par désespoir ce que d'autres font par effronterie: je
me jetai, comme disoit
mon pere, à sa tête; il me respecta . Ce fut alors seulement que je pus
le connaître. Tout
homme capable d'un pareil trait a l'ame belle; alors on y peut compter.
Mais j'y comptois
auparavant, ensuite j'osai compter sur moi-même; & voilà comment on
se perd.
Elle s'étendit avec complaisance sur le
mérite de cet amant; elle lui rendoit justice, mais on
voyoit combien son coeur se plaisoit à la lui rendre. Elle le louoit
même à ses propres
dépens. A force d'être équitable envers lui, elle étoit inique envers
elle & se faisoit tort
pour lui faire honneur. Elle alla jusqu'à soutenir qu'il eut plus
d'horreur qu'elle de
l'adultere, sans se souvenir qu'il avoit lui-même réfuté cela.
Tous les détails du reste de sa vie furent
suivis dans le même esprit. Milord Edouard, son
mari, ses enfans, votre retour, notre amitié, tout fut mis sous un jour
avantageux. Ses
malheurs même lui en avoient épargné de plus grands. Elle avoit perdu
sa mere au
moment que cette perte lui pouvoit être la plus cruelle; mais si le
Ciel la lui eût conservée,
bientôt il fût survenu du désordre dans sa famille. L'appui de sa mere,
quelque foible
qu'il fût, eût suffi pour la rendre plus courageuse à résister à son
pere; & de là seroient
sortis la discorde & les scandales, peut-être les désastres [483]
& le déshonneur, peut-être
pis encore si son frere avoit vécu. Elle avoit épousé malgré elle un
homme qu'elle n'aimoit
point, mais elle soutint qu'elle n'auroit pu jamais être aussi heureuse
avec un autre , pas
même avec celui qu'elle avoit aimé. La mort de M . d'Orbe lui avoit ôté
un ami, mais en
lui rendant son amie. Il n'y avoit pas jusqu'à ses chagrins & ses
peines qu'elle ne comptât
pour des avantages, en ce qu'ils avoient empêché son coeur de
s'endurcir aux malheurs
d'autrui. On ne sait pas, disait-elle, quelle douceur c'est de
s'attendrir sur ses propres maux
, & sur ceux des autres. La sensibilité porte toujours dans l'ame
un certain contentement
de soi-même indépendant de la fortune & des événements. Que j'ai
gémi! que j'ai versé
de larmes! Eh bien! s'il faloit renoître aux mêmes conditions, le mal
que j'ai commis seroit
le seul que je voudrois retrancher; celui que j'ai souffert me seroit
agréable encore.
Saint-Preux, je vous rends ses propres mots; quand vous aurez lu sa
lettre, vous les
comprendrez peut-être mieux.
Voyez donc, continuait-elle, à quelle
félicité je suis parvenue. J'en avois beaucoup; j'en
attendois davantage. La prospérité de ma famille, une bonne éducation
pour mes enfans,
tout ce qui m'étoit cher rassemblé autour de moi ou prêt à l'être. Le
présent, l'avenir,
me flattoient également; la jouissance & l'espoir se réunissoient
pour me rendre heureuse.
Mon bonheur monté par degrés étoit au comble; il ne pouvoit plus que
déchoir; il étoit
venu sans être attendu, il se fût enfui quand je l'aurois cru durable.
Qu'eût fait le sort
pour me soutenir à ce point? Un état permanent est-il fait pour
l'homme? [484] Non,
quand on a tout acquis, il faut perdre, ne fût-ce que le plaisir de la
possession qui s'use par
elle. Mon pere est déjà vieux; mes enfans sont dans l'âge tendre où la
vie est encore mal
assurée: que de pertes pouvoient m'affliger, sans qu'il me restât plus
rien à pouvoir
acquérir! L'affection maternelle augmente sans cesse, la tendresse
filiale diminue, à
mesure que les enfans vivent plus loin de leur mere. En avançant en
âge, les miens se
seroient plus séparés de moi. Ils auroient vécu dans le monde; ils
m'auroient pu négliger.
Vous en voulez envoyer un en Russie; que de pleurs son départ m'auroit
coûtés! Tout se
seroit détaché de moi peu à peu & rien n'eût suppléé aux pertes que
j'aurois faites.
Combien de fois j'aurois pu me trouver dans l'état où je vous laisse.
Enfin n'eût-il pas
fallu mourir? Peut-être mourir la derniere de tous! Peut-être seule
& abandonnée. Plus
on vit, plus on aime à vivre, même sans jouir de rien: j'aurois eu
l'ennui de la vie , & la
terreur de la mort, suite ordinaire de la vieillesse . Au lieu de cela,
mes derniers instans sont
encore agréables & j'ai de la vigueur pour mourir; si même on peut
appeler mourir que
laisser vivant ce qu'on aime. Non, mes amis, non, mes enfans, je ne
vous quitte pas, pour
ainsi dire, je reste avec vous ; en vous laissant tous unis, mon
esprit, mon coeur , vous
demeurent. Vous me verrez sans cesse entre vous ; vous vous sentirez
sans cesse environnés
de moi... & puis nous nous rejoindrons, j'en suis sûre; le bon
Wolmar lui-même ne
m'échappera pas. Mon retour à Dieu tranquillise mon ame & m'adoucit
un moment
pénible; il me promet pour vous le même destin qu'à moi. Mon sort me
suit & [485]
s'assure. Je fus heureuse, je le suis, je vais l'être: mon bonheur est
fixé, je l'arrache à la
fortune; il n'a plus de bornes que l'éternité.
Elle en étoit là quand le ministre entra.
Il l'honoroit & l'estimoit véritablement. Il savoit
mieux que personne combien sa foi étoit vive & sincere. Il n'en
avoit été que plus frappé
de l'entretien de la veille & en tout de la contenance qu'il lui
avoit trouvée. Il avoit vu
souvent mourir avec ostentation, jamais avec sérénité. Peut-être à
l'intérêt qu'il prenoit à elle se joignait-il un désir secret de voir
si ce calme se soutiendroit jusqu'au bout.
Elle n'eut pas besoin de changer beaucoup
le sujet de l'entretien pour en amener un
convenable au caractere du survenant. Comme ses conversations en pleine
santé n'étoient
jamais frivoles, elle ne faisoit alors que continuer à traiter dans son
lit avec la même
tranquillité des sujets intéressans pour elle & pour ses amis; elle
agitoit indifféremment
des questions qui n'étoient pas indifférentes.
En suivant le fil de ses idées sur ce qui
pouvoit rester d'elle avec nous, elle nous parloit de
ses anciennes réflexions sur l'état des âmes séparées des corps. Elle
admiroit la
simplicité des gens qui promettoient à leurs amis de venir leur donner
des nouvelles de
l'autre monde. Cela, disait-elle, est aussi raisonnable que les contes
de revenans qui font
mille désordres & tourmentent les bonnes femmes; comme si les
esprits avoient des voix
pour parler & des mains pour battre!*[*Platon dis qu'à la mort les
ames des justes qui
n'ont point contracté de souillure sur la terre, se dégagent seules de
la matiere dans toute
leur pureté. Quant à ceux se sont ici-bas asservis à leurs passions, il
ajoute que leurs ames
ne reprennent point sitôt leur pureté primitive, mais qu'elles
entrainent avec elles des
parties terrestres qui les tiennent comme enchainées autour des débris
de leurs corps;
voilà, dit-il, ce qui produit ces simulacres sensibles qu'on voit
quelquefois errans sur les
cimetieres , en attendant de nouvelles transmigrations. C'est une manie
commune aux
Philosophes de tous les âges de nier ce qui est & d'expliquer ce
qui n'est pas.] [486]
Comment un pur esprit agirait-il sur une ame enfermée dans un corps
& qui, en vertu de
cette union, ne peut rien appercevoir que par l'entremise de ses
organes? Il n'y a pas de
sens à cela. Mais j'avoue que je ne vois point ce qu'il y a d'absurde à
supposer qu'une ame
libre d'un corps qui jadis habita la terre puisse y revenir encore ,
errer, demeurer
peut-être autour de ce qui lui fut cher ; non pas pour nous avertir de
sa présence, elle n'a
nul moyen pour cela; non pas pour agir sur nous & nous communiquer
ses pensées, elle
n'a point de prise pour ébranler les organes de notre cerveau; non pas
pour appercevoir
non plus ce que nous faisons, car il faudroit qu'elle eût des sens;
mais pour connoître
elle-même ce que nous pensons & ce que nous sentons , par une
communication
immédiate, semblable à celle par laquelle Dieu lit nos pensées des
cette vie & par laquelle
nous lirons réciproquement les siennes dans l'autre, puisque nous le
verrons face à face.
Car enfin , ajouta-t-elle en regardant le ministre, à quoi serviroient
des sens lorsqu'ils
n'auront plus rien à faire? L'Etre éternel ne se voit ni ne s'entend;
il se fait sentir; il ne
parle ni aux yeux ni aux oreilles, mais au coeur.
[487] Je compris, à la réponse du pasteur
& à quelques signes d'intelligence, qu'un des
poins ci-devant contestés entre eux étoit la résurrection des corps. Je
m'aperçus aussi que
je commençois à donner un peu plus d'attention aux articles de la
religion de Julie où la
foi se rapprochoit de la raison.
Elle se complaisoit tellement à ces idées,
que quand elle n'eût pas pris son parti sur ses
anciennes opinions, c'eût été une cruauté d'en détruire une qui lui
sembloit si douce dans
l'état où elle se trouvait. Cent fois, disait-elle, j'ai pris plus de
plaisir à faire quelque
bonne oeuvre en imaginant ma mere présente qui lisoit dans le coeur de
sa fille &
l'applaudissait. Il y a quelque chose de si consolant à vivre encore
sous les yeux de ce qui
nous fut cher! Cela fait qu'il ne meurt qu'à moitié pour nous. Vous
pouvez juger si,
durant ces discours, la main de Claire étoit souvent serrée.
Quoique le pasteur répondît à tout avec
beaucoup de douceur & de modération; & qu'il
affectât même de ne la contrarier en rien, de peur qu'on ne prît son
silence sur d'autres
poins pour un aveu, il ne laissa pas d'être ecclésiastique un moment
& d'exposer sur
l'autre vie une doctrine opposée. Il dit que l'immensité, la gloire
& les attributs de Dieu,
seroit le seul objet dont l'ame des bienheureux seroit occupée; que
cette contemplation
sublime effaceroit tout autre souvenir; qu'on ne se verroit point,
qu'on ne se reconnaîtroit
point, même dans le ciel & qu'à cet aspect ravissant on ne
songeroit plus à rien de
terrestre.
[488] Cela peut être, reprit Julie: il y a
si loin de la bassesse de nos pensées à l'essence
divine, que nous ne pouvons juger des effets qu'elle produira sur nous
quand nous serons
en état de la contempler. Toutefois, ne pouvant maintenant raisonner
que sur mes idées,
j'avoue que je me sens des affections si cheres, qu'il m'en coûteroit
de penser que je ne les
aurai plus. Je me suis même fait une espece d'argument qui flatte mon
espoir. Je me dis
qu'une partie de mon bonheur consistera dans le témoignage d'une bonne
conscience. Je
me souviendrai donc de ce que j'aurai fait sur la terre; je me
souviendrai donc aussi des
gens qui m'y ont été chers; ils me le seront donc encore: ne les
voir*[*Il est aisé de
comprendre que par ce mot voir, elle entend un pur acte de
l'entendement, semblable à
celui par lequel Dieu nous voit & par lequel nous verrons Dieu. Les
sens ne peuvent
imaginer l'immédiate communication des esprits: mais la raison la
concoit tres-bien &
mieux, ce me semble, que la communication du mouvement dans les corps.]
plus seroit une
peine & le séjour des bienheureux n'en admet point . Au reste,
ajouta-t-elle en regardant le
ministre d'un air assez gai, si je me trompe, un jour ou deux d'erreur
seront bientôt
passés: dans peu j'en saurai là-dessus plus que vous-même. En
attendant, ce qu'il y a
pour moi de tres sûr, c'est que tant que je me souviendrai d'avoir
habité la terre, j'aimerai
ceux que j'y ai aimés & mon pasteur n'aura pas la derniere place.
Ainsi se passerent les entretiens de cette
journée, où la sécurité, l'espérance, le repos de
l'ame, brillerent plus que jamais dans celle de Julie & lui
donnoient d'avance, au [489]
jugement du ministre, la paix des bienheureux dont elle alloit
augmenter le nombre. Jamais
elle ne fut plus tendre, plus vraie, plus caressante, plus aimable, en
un mot plus elle-même .
Toujours du sens, toujours du sentiment, toujours la fermeté du sage
& toujours la
douceur du chrétien . Point de prétention, point d'apprêt, point de
sentence ; partout la
naive expression de ce qu'elle sentait; partout la simplicité de son
coeur. Si quelquefois elle
contraignoit les plaintes que la souffrance auroit dû lui arracher, ce
n'étoit point pour
jouer l'intrépidité stoÏque , c'étoit de peur de navrer ceux qui
étoient autour d'elle ; &
quand les horreurs de la mort faisoient quelque instant pâtir la
nature, elle ne cachoit
point ses frayeurs , elle se laissoit consoler. Sitôt qu'elle étoit
remise, elle consoloit les
autres. On voyait, on sentoit son retour; son air caressant le disoit à
tout le monde. Sa
gaieté n'étoit point contrainte , sa plaisanterie même étoit touchante;
on avoit le sourire à
la bouche & les yeux en pleurs. Otez cet effroi qui ne permet pas
de jouir de ce qu'on va
perdre, elle plaisoit plus, elle étoit plus aimable qu'en santé même
& le dernier jour de sa
vie en fut aussi le plus charmant.
Vers le soir elle eut encore un accident
qui, bien que moindre que celui du matin, ne lui
permit pas de voir long-tems ses enfans. Cependant elle remarqua
qu'Henriette étoit
changée. On lui dit qu'elle pleuroit beaucoup & ne mangeoit point.
On ne la guérira pas
de cela, dit-elle en regardant Claire: la maladie est dans le sang.
Se sentant bien revenue, elle voulut qu'on
soupât dans sa chambre. Le médecin s'y trouva
comme le matin. La Fanchon, [490] qu'il faloit toujours avertir quand
elle devoit venir
manger à notre table, vint ce soir-là sans se faire appeler. Julie s'en
aperçut & sourit. Oui
, mon enfant, lui dit-elle, soupe encore avec moi ce soir; tu auras
plus long-tems ton mari
que ta maîtresse. Puis elle me dit: Je n'ai pas besoin de vous
recommander Claude Anet.
Non, repris-je; tout ce que vous avez honoré de votre bienveillance n'a
pas besoin de
m'être recommandé.
Le souper fut encore plus agréable que je
ne m'y étois attendu. Julie, voyant qu'elle
pouvoit soutenir la lumiere, fit approcher la table & ce qui
sembloit inconcevable dans
l'état où elle était, elle eut appétit. Le médecin, qui ne voyoit plus
d'inconvénient à la
satisfaire, lui offrit un blanc de poulet: Non, dit-elle; mais je
mangerois bien de cette
Ferra.*[*Excellent poisson particulier au lac de Geneve & qu'on n'y
trouve qu'en certain
tems.] On lui en donna un petit morceau; elle le mangea avec un peu de
pain , & le trouva
bon. Pendant qu'elle mangeait, il faloit voir Madame d'Orbe la
regarder; il faloit le voir,
car cela ne peut se dire. Loin que ce qu'elle avoit mangé lui fît mal,
elle en parut mieux le
reste du souper. Elle se trouva même de si bonne humeur, qu'elle
s'avisa de remarquer,
par forme de reproche, qu'il y avoit long-tems que je n'avois bu de vin
étranger. Donnez,
dit-elle, une bouteille de vin d'Espagne à ces messieurs. A la
contenance du médecin, elle
vit qu'il s'attendoit à boire de vrai vin d'Espagne & sourit encore
en regardant sa cousine.
J'aperçus aussi que, sans faire attention à tout cela, Claire, de son
côté, commençoit de
tems [491] à autre à lever les yeux avec un peu d'agitation, tantôt sur
Julie & tantôt sur
Fanchon , à qui ces yeux sembloient dire ou demander quelque chose.
Le vin tardoit à venir. On eut beau
chercher la clef de la cave, on ne la trouva point & l'on
jugea, comme il étoit vrai, que le Valet-de-chambre du Baron, qui en
étoit chargé, l'avoit
emportée par mégarde. Après quelques autres informations, il fut clair
que la provision
d'un seul jour en avoit duré cinq & que le vin manquoit sans que
personne s'en fût
apperçu, malgré plusieurs nuits de veille.*[*Lecteurs à beaux laquais,
ne demandez point
avec un ris moquer où l'on avoit pris ces gens-là. On vous a répondu
d'avance: on ne les
avoit point pris, on les avoit faits. Le problême entier dépend d'un
point unique: trouvez
seulement Julie & tout le reste est trouvé. Les hommes en général
ne sont point ceci ou
cela, ils sont ce qu'on les fait être.] Le Médecin tomboit des nues.
Pour moi, soit qu'il falût
attribuer cet oubli à la tristesse ou à la sobriété des domestiques,
j'eus honte d'user avec
de telles gens des précautions ordinaires. Je fis enfoncer la porte de
la cave & j'ordonnai
que désormois tout le monde eût du vin à discrétion.
La bouteille arrivée, on en but. Le vin fut
trouvé excellent. La malade en eut envie. Elle en
demanda une cuillerée avec de l'eau: le Médecin le lui donna dans un
verre & voulut
qu'elle le bût pur. Ici les coups-d'oeil devinrent plus fréquens entre
Claire & la Fanchon;
mais comme à la dérobée & craignant toujours d'en trop dire.
Le jeûne, la foiblesse, le régime ordinaire
à Julie donnerent au vin une grande activité.
Ah! dit-elle, vous m'avez [492] enivrée! après avoir attendu si tard,
ce n'étoit pas la peine
de commencer, car c'est un objet bien odieux qu'une femme ivre. En
effet, elle se mit à
babiller, tres sensément pourtant, à son ordinaire, mais avec plus de
vivacité
qu'auparavant. Ce qu'il y avoit d'étonnant, c'est que son teint n'étoit
point allumé; ses
yeux ne brilloient que d'un feu modéré par la langueur de la maladie; à
la pâleur près,
on l'auroit crue en santé. Pour alors l'émotion de Claire devint
tout-à-fait visible. Elle élevoit un oeil craintif alternativement sur
Julie, sur moi, sur la Fanchon, mais
principalement sur le médecin; tous ces regards étoient autant
d'interrogations qu'elle
vouloit & n'osoit faire. On eût dit toujours qu'elle alloit parler,
mais que la peur d'une
mauvaise réponse la retenait; son inquiétude étoit si vive qu'elle en
paraissoit oppressée.
Fanchon, enhardie par tous ces signes,
hasarda de dire, mais en tremblant & à demi-voix,
qu'il sembloit que Madame avoit un peu moins souffert aujourd'hui.. .
que la derniere
convulsion avoit été moins forte... que la soirée... Elle resta
interdite. , & Claire, qui
pendant qu'elle avoit parlé trembloit comme la feuille, leva des yeux
craintifs sur le
médecin , les regards attachés aux siens, l'oreille attentive &
n'osant respirer de peur de
ne pas bien entendre ce qu'il alloit dire.
Il eût fallu être stupide pour ne pas
concevoir tout cela. Du Bosson se leve, va tâter le
pouls de la malade & dit : Il n'y a point là d'ivresse ni de
fievre; le pouls est fort bon. A
l'instant Claire s'écrie en tendant à demi les deux bras: Eh bien!
Monsieur !... le pouls? . ..
la fievre? ... la voix [493] lui manquait , mais ses mains écartées
restoient toujours en
avant; ses yeux pétilloient d'impatience; il n'y avoit pas un muscle de
son visage qui ne fût
en action. Le médecin ne répond rien, reprend le poignet, examine les
yeux, la langue,
reste un moment pensif & dit: Madame, je vous entends bien; il
m'est impossible de dire à
présent rien de positif; mais si demain matin à pareille heure elle est
encore dans le même état, je réponds de sa vie. A ce moment Claire part
comme un éclair, renverse deux
chaises & presque la table , saute au cou du médecin, l'embrasse,
le baise mille fois en
sanglotant & pleurant à chaudes larmes & toujours avec la même
impétuosité, s'ôte du
doigt une bague de prix, la met au sien malgré lui & lui dit hors
d'haleine: Ah ! Monsieur,
si vous nous la rendez, vous ne la sauverez pas seule!
Julie vit tout cela. Ce spectacle la
déchira. Elle regarde son amie & lui dit d'un ton tendre
& douloureux : Ah! cruelle, que tu me fais regretter la vie!
veux-tu me faire mourir
désespérée? Faudra-t-il te préparer deux fois? Ce peu de mots fut un
coup de foudre ; il
amortit aussi-tôt les transports de joie; mais il ne put étouffer
tout-à-fait l'espoir
renaissant.
En un instant la réponse du médecin fut sue
par toute la maison. Ces bonnes gens crurent
déjà leur maîtresse guérie. Ils résolurent tout d'une voix de faire au
médecin, si elle en
revenait, un présent en commun pour lequel, chacun donna trois mois de
ses gages &
l'argent fut sur-le-champ consigné dans les mains de Fanchon, les uns
prêtant aux autres
ce qui leur manquoit pour cela. Cet accord se fit avec tant
d'empressement, [494] que Julie
entendoit de son lit le bruit de leurs acclamations. Jugez de l'effet
dans le coeur d'une
femme qui se sent mourir! Elle me fit signe & me dit à l'oreille:
On m'a fait boire jusqu'à
la lie la coupe amere & douce de la sensibilité.
Quand il fut question de se retirer, Mde
d'Orbe, qui partagea le lit de sa cousine comme les
deux nuits précédentes, fit appeler sa femme de chambre pour relayer
cette nuit la
Fanchon; mais celle-ci s'indigna de cette proposition, plus même, ce me
sembla, qu'elle
n'eût fait si son mari ne fût pas arrivé. Madame d'Orbe s'opiniâtra de
son côté & les
deux femmes de chambres passerent la nuit ensemble dans le cabinet; je
la passai dans la
chambre voisine & l'espoir avoit tellement ranimé le zele, que ni
par ordre ni par menaces
je ne pus envoyer coucher un seul domestique. Ainsi toute la maison
resta sur pied cette
nuit avec une telle impatience, qu'il y avoit peu de ses habitans qui
n'eussent donné
beaucoup de leur vie pour être à neuf heures du matin.
J'entendis durant la nuit quelques allées
& venues qui ne m'alarmerent pas; mais sur le
matin que tout étoit tranquille, un bruit sourd frappa mon oreille.
J'écoute, je crois
distinguer des gémissements. J'accours, j'entre, j'ouvre le rideau...
Saint-Preux !... cher
Saint-Preux !... je vois les deux amies sans mouvement & se tenant
embrassées , l'une évanouie & l'autre expirante. Je m'écrie, je
veux retarder ou recueillir son dernier soupir,
je me précipite . Elle n'étoit plus.
[495] Adorateur de Dieu, Julie n'étoit
plus... Je ne vous dirai pas ce qui se fit durant
quelques heures; j'ignore ce que je devins moi-même. Revenu du premier
saisissement, je
m'informai de Madame d'Orbe. J'appris qu'il avoit fallu la porter dans
sa chambre &
même l'y renfermer; car elle rentroit à chaque instant dans celle de
Julie, se jetoit sur son
corps, le réchauffoit du sien, s'efforçoit de le ranimer, le pressait,
s'y colloit avec une
espece de rage, l'appeloit à grands cris de mille noms passionnés &
nourrissoit son
désespoir de tous ces efforts inutiles.
En entrant je la trouvai tout-à-fait hors
de sens ne voyant rien, n'entendant rien, ne
connaissant personne, se roulant par la chambre en se tordant les mains
& mordant les
pieds des chaises, murmurant d'une voix sourde quelques paroles
extravagantes, puis
poussant par longs intervalles des cris aigus qui faisoient tressaillir
. Sa femme de chambre
au pied de son lit, consternée, épouvantée, immobile, n'osant souffler,
cherchoit à se
cacher d'elle & trembloit de tout son corps. En effet , les
convulsions dont elle étoit agitée
avoient quelque chose d'effrayant. Je fis signe à la femme de chambre
de se retirer; car je
craignois qu'un seul mot de consolation lâché mal à propos ne la mît en
fureur.
Je n'essayai pas de lui parler, elle ne
m'eût point écouté, ni même entendu; mais au bout
de quelque tems, la voyant épuisée de fatigue, je la pris & la
portai dans un fauteuil; je
m'assis auprès d'elle en lui tenant les mains; j'ordonnai qu'on amenât
les enfans & les fis
venir autour d'elle. [496] Malheureusement, le premier qu'elle aperçut
fut précisément la
cause innocente de la mort de son amie. Cet aspect la fit frémir. Je
vis ses traits s'altérer,
ses regards s'en détourner avec une espece d'horreur & ses bras en
contraction se raidir
pour le repousser. Je tirai l'enfant à moi. Infortuné! lui dis-je, pour
avoir été trop cher à
l'une tu deviens odieux à l'autre: elles n'eurent pas en tout le même
coeur. Ces mots
l'irriterent violemment & m'en attirerent de tres piquants. Ils ne
laisserent pourtant pas de
faire impression. Elle prit l'enfant dans ses bras & s'efforça de
le caresser: ce fut en vain;
elle le rendit presque au même instant. Elle continue même à le voir
avec moins de plaisir
que l'autre & je suis bien aise que ce ne soit pas celui-là qu'on a
destiné à sa fille.
Gens sensibles, qu'eussiez-vous fait à ma
place? Ce que faisoit Madame d'Orbe. Après
avoir mis ordre aux enfans, à Madame d'Orbe, aux funérailles de la
seule personne que
j'aie aimée, il falut monter à cheval & partir, la mort dans le
coeur, pour la porter au plus
déplorable pere. Je le trouvai souffrant de sa chute, agité, troublé de
l'accident de sa fille.
Je le laissai accablé de douleur, de ces douleurs de vieillard, qu'on
n'aperçoit pas au
dehors, qui n'excitent ni gestes, ni cris, mais qui tuent. Il n'y
résistera jamais, j'en suis sûr
& je prévois de loin le dernier coup qui manque au malheur de son
ami. Le lendemain je
fis toute la diligence possible pour être de retour de bonne heure
& rendre les derniers
honneurs à la plus digne des femmes . Mais tout n'étoit pas dit encore.
Il faloit qu'elle
[497] ressuscitât pour me donner l'horreur de la perdre une seconde
fois.
En approchant du logis, je vois un de mes
gens accourir à perte d'haleine & s'écrier
d'aussi loin que je pus l'entendre: Monsieur, Monsieur, hâtez-vous,
Madame n'est pas
morte. Je ne compris rien à ce propos insensé: j'accours toutefois. Je
vois la cour pleine de
gens qui versoient des larmes de joie en donnant à grand cris des
bénédictions à Madame
de Wolmar. Je demande ce que c'est; tout le monde est dans le
transport, personne ne peut
me répondre: la tête avoit tourné à mes propres gens. Je monte à pas
précipités dans
l'appartement de Julie. Je trouve plus de vingt personnes à genoux
autour de son lit & les
yeux fixés sur elle. Je m'approche; je la vois sur ce lit habillée
& parée; le coeur me bat; je
l'examine ... Hélas! elle étoit morte! Ce moment de fausse joie sitôt
& si cruellement éteinte fut le plus amer de ma vie. Je ne suis pas
colere: je me sentis vivement irrité . Je
voulus savoir le fond de cette extravagante scene. Tout étoit déguisé
altéré, changé :
j'eus toute la peine du monde à démêler la vérité. Enfin j'en vins à
bout ; & voici
l'histoire du prodige.
Mon beau-pere, alarmé de l'accident qu'il
avoit appris, & croyant pouvoir se passer de son
valet de chambre, l'avoit envoyé, un peu avant mon arrivée auprès de
lui , savoir des
nouvelles de sa fille. Le vieux domestique, fatigué du cheval, avoit
pris un bateau; &
traversant le lac pendant la nuit, étoit arrivé à Clarens le matin même
de mon retour. En
arrivant, il voit la consternation, il en apprend le sujet, il [498]
monte en gémissant à la
chambre de Julie; il se met à genoux au pied de son lit, il la regarde,
il pleure, il la
contemple. Ah! ma bonne maîtresse! ah! que Dieu ne m'a-t-il pris au
lieu de vous! Moi qui
suis vieux, qui ne tiens à rien, qui ne suis bon à rien, que fais-je
sur la terre? & vous qui étiez jeune, qui faisiez la gloire de
votre famille, le bonheur de votre maison, l'espoir des
malheureux... hélas! quand je vous vis naître , était-ce pour vous voir
mourir?...
Au milieu des exclamations que lui
arrachoient son zele & son bon coeur, les yeux toujours
collés sur ce visage , il crut appercevoir un mouvement: son
imagination se frappe; il voit
Julie tourner les yeux, le regarder , lui faire un signe de tête. Il se
leve avec transport &
court par toute la maison en criant que Madame n'est pas morte, qu'elle
l'a reconnu, qu'il
en est sûr, qu'elle en reviendra. Il n'en falut pas davantage; tout le
monde accourt, les
voisins, les pauvres, qui faisoient retentir l'air de leurs
lamentations, tous s'écrient: Elle
n'est pas morte! Le bruit s'en répand, & s'augmente: le peuple, ami
du merveilleux, se
prête avidement à la nouvelle; on la croit comme on la désire; chacun
cherche à se faire
fête en appuyant la crédulité commune. Bientôt la défunte n'avoit pas
seulement fait
signe, elle avoit agi, elle avoit parlé & il y avoit vingt témoins
oculaires de faits
circonstanciés qui n'arriverent jamais.
Sitôt qu'on crut qu'elle vivoit encore, on
fit mille efforts pour la ranimer; on s'empressoit
autour d'elle, on lui parloit [499] on l'inondoit d'eaux spiritueuses,
on touchoit si le pouls ne
revenoit point. Ses femmes, indignées que le corps de leur maîtresse
restât environné
d'hommes dans un état si négligé, firent sortir le monde, & ne
tarderent pas à connoître
combien on s'abusait. Toutefois, ne pouvant se résoudre à détruire une
erreur si chére,
peut-être espérant encore elles-mêmes quelque événement miraculeux,
elles vêtirent le
corps avec soin, & quoique sa garde-robe leur eût été laissée,
elles lui prodiguerent la
parure; ensuite l'exposant sur un lit, & laissant les rideaux
ouverts, elles se remirent à la
pleurer au milieu de la joie publique.
C'étoit au plus fort de cette fermentation
que j'étois arrivé. Je reconnus bientôt qu'il étoit impossible de faire
entendre raison à la multitude; que, si je faisois fermer la porte
&
porter le corps à la sépulture, il pourroit arriver du tumulte; que je
passerois au moins
pour un mari parricide qui faisoit enterrer sa femme en vie & que
je serois en horreur dans
tout le pays. Je résolus d'attendre. Cependant, après plus de
trente-six heures, par
l'extrême chaleur qu'il faisait, les chairs commençoient à se
corrompre; & quoique le
visage eût gardé ses traits & sa douceur, on y voyoit déjà quelques
signes d'altération. Je
le dis à Madame d'Orbe, qui restoit demi-morte au chevet du lit . Elle
n'avoit pas le
bonheur d'être la dupe d'une illusion si grossiere; mais elle feignoit
de s'y prêter pour
avoir un prétexte d'être incessamment dans la chambre, d'y navrer son
coeur à plaisir, de
l'y repoître de ce mortel spectacle, de s'y rassasier de douleur.
[500] Elle m'entendit & prenant son
parti sans rien dire , elle sortit de la chambre. Je la vis
rentrer un moment après, tenant un voile d'or brodé de perles que vous
lui aviez apporté
des Indes.*[*On voit assez que c'est le songe de St. Preux, dont Mde.
D'Orbe avoit
l'imagination toujours pleine, qui lui suggere l'expédient de ce voile.
Je crois que si l'on y
regardoit de bien près, on trouveroit ce même rapport dans
l'accomplissement de
beaucoup de prédictions. L'événement n'est pas prédit parce qu'il
arrivera; mais il arrive
parce qu'il a été prédit.] Puis, s'approchant du lit, elle baisa le
voile, en couvrit en
pleurant la face de son amie & s'écria d'une voix éclatante:
Maudite soit l'indigne main
qui jamais levera ce voile! maudit soit l'oeil impie qui verra ce
visage défiguré! Cette
action, ces mots frapperent tellement les spectateurs, qu'aussitôt,
comme par une
inspiration soudaine, la même imprécation fut répétée par mille cris.
Elle a fait tant
d'impression sur tous nos gens & sur tout le peuple, que la défunte
ayant été mise au
cercueil dans ses habits , & avec les plus grandes précautions,
elle a été portée , &
inhumée dans cet état, sans qu'il se soit trouvé personne assez hardi
pour toucher au
voile.*[*Le peuple du pays de Vaud, quoique protestant, ne laisse pas
d'être extrêmement
superstitieux.]
Le sort du plus à plaindre est d'avoir
encore à consoler les autres. C'est ce qui me reste à
faire auprès de mon beau-pere, de Madame d'Orbe, des amis, des parents,
des voisins & de
mes propres gens. Le reste n'est rien; mais mon vieux ami! mais Madame
d'Orbe! il faut
voir l'affliction de celle-ci pour juger de ce qu'elle ajoute à la
mienne. Loin de me [501]
savoir gré de mes soins, elle me les reproche; mes attentions
l'irritent, ma froide tristesse
l'aigrit; il lui faut des regrets amers semblables aux siens & sa
douleur barbare voudroit
voir tout le monde au désespoir. Ce qu'il y a de plus désolant est
qu'on ne peut compter
sur rien avec elle & ce qui la soulage un moment , la dépite un
moment après. Tout ce
qu'elle fait, tout ce qu'elle dit, approche de la folie & seroit
risible pour des gens de
sang-froid. J'ai beaucoup à souffrir; je ne me rebuterai jamais. En
servant ce qu'aima
Julie , je crois l'honorer mieux que par des pleurs.
Un seul trait vous fera juger des autres.
Je croyois avoir tout fait en engageant Claire à se
conserver pour remplir les soins dont la chargea son amie. Exténuée
d'agitations,
d'abstinences, elle sembloit enfin résolue à revenir sur elle-même, à
recommencer sa vie
ordinaire, à reprendre ses repas dans la salle à manger. La premiere
fois qu'elle y vint, je
fis dîner les enfans dans leur chambre, ne voulant pas courir le hasard
de cet essai devant
eux: car le spectacle des passions violentes de toute espece est un des
plus dangereux qu'on
puisse offrir aux enfans. Ces passions ont toujours dans leurs excès
quelque chose de
puérile qui les amuse, qui les séduit & leur fait aimer ce qu'ils
devroient craindre.*[*Voilà
pourquoi nous aimons tous le théâtre & plusieurs d'entre nous les
Romans.] Ils n'en
avoient déjà que trop vu.
En entrant, elle jetta un coup-d'oeil sur
la table & vit deux couverts. A l'instant elle s'assit
sur la premiere chaise qu'elle [502] trouva derriere elle, sans vouloir
se mettre à table ni
dire la raison de ce caprice. Je crus la devenir & je fis mettre un
troisieme couvert à la
place qu'occupoit ordinairement sa cousine. Alors elle se laissa
prendre par la main &
mener à table sans résistance , rangeant sa robe avec soin, comme si
elle eût craint
d'embarrasser cette place vide. A peine avait-elle porté la premiere
cuillerée de potage à
sa bouche qu'elle la repose & demande d'un ton brusque ce que
faisoit là ce couvert
puisqu'il n'étoit point occupé. Je lui dis qu'elle avoit raison &
fis ôter le couvert. Elle
essaya de manger , sans pouvoir en venir à bout. Peu à peu son coeur se
gonflait, sa
respiration devenoit haute & ressembloit à des soupirs. Enfin elle
se leva tout à coup de
table, s'en retourna dans sa chambre sans dire un mot, ni rien écouter
de tout ce que je
voulus lui dire & de toute la journée elle ne prit que du thé.
Le lendemain ce fut à recommencer.
J'imaginai un moyen de la ramener à la raison par
ses propres caprices, & d'amollir la dureté du désespoir par un
sentiment plus doux. Vous
savez que sa fille ressemble beaucoup à Madame de Wolmar. Elle se
plaisoit à marquer
cette ressemblance par des robes de même étoffe & elle leur avoit
apporté de Geneve
plusieurs ajustemens semblables, dont elles se paroient les mêmes
jours. Je fis donc
habiller Henriette le plus à l'imitation de Julie qu'il fût possible
& après l'avoir instruite,
je lui fis occuper à table le troisieme couvert qu'on avoit mis comme
la veille.
Claire, au premier coup d'oeil, comprit mon
intention; elle en fut touchée; elle me jeta un
regard tendre & obligeant. Ce [503] fut là le premier de mes soins
auquel elle parut
sensible & j'augurai bien d'un expédient qui la disposoit à
l'attendrissement.
Henriette, fiere de représenter sa petite
maman, joua parfaitement son rôle & si
parfaitement que je vis pleurer les domestiques. Cependant elle donnoit
toujours à sa mere
le nom de maman & lui parloit avec le respect convenable; mais
enhardie par le succes &
par mon approbation qu'elle remarquoit fort bien, elle s'avisa de
porter la main sur une
cuiller & de dire dans une saillie : Claire, veux-tu de cela? Le
geste & le ton de voix furent
imités au point que sa mere en tressaillit. Un moment après, elle part
d'un grand éclat de
rire, tend son assiette en disant: Oui, mon enfant, donne ; tu es
charmante. & puis, elle se
mit à manger avec une avidité qui me surprit. En la considérant avec
attention, je vis de
l'égarement dans ses yeux & dans son geste un mouvement plus
brusque , & plus décidé
qu'à l'ordinaire. Je l'empêchai de manger davantage & je fis bien;
car une heure après
elle eut une violente indigestion qui l'eût infailliblement étouffée,
si elle eût continué de
manger . Des ce moment je résolus de supprimer tous ces jeux, qui
pouvoient allumer son
imagination au point qu'on n'en seroit plus maître. Comme on guérit
plus aisément de
l'affliction que de la folie, il vaut mieux la laisser souffrir
davantage & ne pas exposer sa
raison.
Voilà, mon cher, à peu près où nous en
sommes. Depuis le retour du baron, Claire monte
chez lui tous les matins, soit tandis que j'y suis, soit quand j'en
sors: ils passent une heure
ou deux ensemble & les soins qu'elle lui rend facilitent un peu
ceux qu'on prend d'elle .
D'ailleurs elle commence [504] à se rendre plus assidue auprès des
enfans. Un des trois a été malade, précisément celui qu'elle aime le
moins. Cet accident lui a fait sentir qu'il lui
reste des pertes à faire & lui a rendu le zele de ses devoirs. Avec
tout cela, elle n'est pas
encore au point de la tristesse; les larmes ne coulent pas encore: on
vous attend pour en
répandre ; c'est à vous de les essuyer. Vous devez m'entendre . Pensez
au dernier conseil
de Julie: il est venu de moi le premier & je le crois plus que
jamais utile & sage . Venez
vous réunir à tout ce qui reste d'elle. Son pere , son amie, son mari,
ses enfans, tout vous
attend , tout vous désire, vous êtes nécessaire à tous. Enfin , sans
m'expliquer davantage,
venez partager & guérir mes ennuis: je vous devrai peut-être plus
que personne.
[505] LETTRE XII. DE JULIE A SAINT PREUX.
Cette lettre étoit incluse dans la
précédente.
Il faut renoncer à nos projets. Tout est
changé, mon bon ami: souffrons ce changement
sans murmure; il vient d'une main plus sage que nous. Nous songions à
nous réunir: cette
réunion n'étoit pas bonne. C'est un bienfait du Ciel de l'avoir
prévenue; sans doute il
prévient des malheurs.
Je me suis long-tems fait illusion. Cette
illusion me fut salutaire; elle se détruit au moment
que je n'en ai plus besoin. Vous m'avez crue guérie & j'ai cru
l'être . Rendons grâces à
celui qui fit durer cette erreur autant qu'elle étoit utile: qui sait
si, me voyant si près de
l'abîme, la tête ne m'eût point tourné? Oui, j'eus beau vouloir
étouffer le premier
sentiment qui m'a fait vivre, il s'est concentré dans mon coeur. Il s'y
réveille au moment
qu'il n'est plus à craindre; il me soutient quand mes forces
m'abandonnent; il me ranime
quand je me meurs. Mon ami, je fais cet aveu sans honte; ce sentiment
resté malgré moi
fut involontaire; il n'a rien coûté à mon innocence; tout ce qui dépend
de ma volonté fut
pour mon devoir: si le coeur qui n'en dépend pas fut pour vous, ce fut
mon tourment, &
non pas mon crime. J'ai fait ce que j'ai dû faire ; la vertu me reste
sans tache & l'amour
m'est resté sans remords.
[506] J'ose m'honorer du passé; mais qui
m'eût pu répondre de l'avenir? Un jour de plus
peut-être & j'étois coupable! Qu'était-ce de la vie entiere passée
avec vous? Quels
dangers j'ai courus sans le savoir! A quels dangers plus grands
j'allois être exposée! Sans
doute je sentois pour moi les craintes que je croyois sentir pour vous.
Toutes les épreuves
ont été faites; mais elles pouvoient trop revenir. N'ai-je pas assez
vécu pour le bonheur &
pour la vertu? Que me restait-il d'utile à tirer de la vie? En me
l'ôtant, le Ciel ne m'ôte
plus rien de regrettable & met mon honneur à couvert. Mon ami, je
pars au moment
favorable, contente de vous , & de moi; je pars avec joie & ce
départ n'a rien de cruel .
Après tant de sacrifices, je compte pour peu celui qui me reste à
faire: ce n'est que mourir
une fois de plus.
Je prévois vos douleurs, je les sens; vous
restez à plaindre, je le sais trop; & le sentiment
de votre affliction est la plus grande peine que j'emporte avec moi.
Mais voyez aussi que de
consolations je vous laisse! Que de soins à remplir envers celle qui
vous fut chére vous font
un devoir de vous conserver pour elle! Il vous reste à la servir dans
la meilleure partie
d'elle-même. Vous ne perdez de Julie que ce que vous en avez perdu
depuis long-tems.
Tout ce qu'elle eut de meilleur vous reste. Venez vous réunir à sa
famille. Que son coeur
demeure au milieu de vous. Que tout ce qu'elle aima se rassemble pour
lui donner un
nouvel être. Vos soins, vos plaisirs, votre amitié, tout sera son
ouvrage. Le noeud de votre
union formé par elle la fera revivre; elle ne mourra qu'avec le dernier
de tous.
[507] Songez qu'il vous reste une autre
Julie & n'oubliez pas ce que vous lui devez. Chacun
de vous va perdre la moitié de sa vie, unissez-vous pour conserver
l'autre; c'est le seul
moyen qui vous reste à tous deux de me survivre, en servant ma famille
& mes enfans .
Que ne puis-je inventer des noeuds plus étroits encore pour unir tout
ce qui m'est cher!
Combien vous devez l'être l'un à l'autre! Combien cette idée doit
renforcer votre
attachement mutuel! Vos objections contre cet engagement vont être de
nouvelles raisons
pour le former. Comment pourrez-vous jamais vous parler de moi sans
vous attendrir
ensemble! Non, Claire & Julie seront si bien confondues, qu'il ne
sera plus possible à votre
coeur de les séparer. Le sien vous rendra tout ce que vous aurez senti
pour son amie; elle
en sera la confidente & l'objet: vous serez heureux par celle qui
vous restera, sans cesser
d'être fidele à celle que vous aurez perdue & après tant de regrets
& de peines, avant que
l'âge de vivre & d'aimer se passe , vous aurez brûlé d'un feu
légitime & joui d'un
bonheur innocent.
C'est dans ce chaste lien que vous pourrez
sans distractions & sans craintes vous occuper
des soins que je vous laisse & après lesquels vous ne serez plus en
peine de dire quel bien
vous aurez fait ici-bas. Vous le savez, il existe un homme digne du
bonheur auquel il ne sait
pas aspirer. Cet homme est votre libérateur, le mari de l'amie qu'il
vous a rendue. Seul,
sans intérêt à la vie , sans attente de celle qui la suit, sans plaisir
, sans consolation, sans
espoir, il sera bientôt le plus infortuné des mortels. Vous lui devez
les [508] soins qu'il a
pris de vous & vous savez ce qui peut les rendre utiles.
Souvenez-vous de ma lettre
précédente. Passez vos jours avec lui. Que rien de ce qui m'aima ne le
quitte. Il vous a
rendu le goût de la vertu, montrez-lui-en l'objet & le prix. Soyez
chrétien pour l'engager à
l'être. Le succes est plus près que vous ne pensez: il a fait son
devoir, je ferai le mien, faites
le vôtre. Dieu est juste: ma confiance ne me trompera pas.
Je n'ai qu'un mot à vous dire sur mes
enfans. Je sais quels soins va vous coûter leur éducation; mais je sais
bien aussi que ces soins ne vous seront pas pénibles. Dans les
momens de dégoût inséparables de cet emploi, dites-vous: ils sont les
enfans de Julie; il ne
vous coûtera plus rien. M. de Wolmar vous remettra les observations que
j'ai faites sur
votre mémoire & sur le caractere de mes deux fils. Cet écrit n'est
que commencé: je ne
vous le donne pas pour regle & je le soumets à vos lumieres. N'en
faites point des savants,
faites-en des hommes bienfaisants & justes. Parlez-leur quelquefois
de leur mere... vous
savez s'ils lui étoient chers... Dites à Marcellin qu'il ne m'en coûta
pas de mourir pour lui.
Dites à son frere que c'étoit pour lui que j'aimois la vie.
Dites-leur... Je me sens fatiguée. Il
faut finir cette lettre. En vous laissant mes enfans, je m'en sépare
avec moins de peine; je
crois rester avec eux.
Adieu, adieu, mon doux ami... Hélas!
j'acheve de vivre comme j'ai commencé. J'en dis
trop peut-être en ce moment où le coeur ne déguise plus rien... Eh !
pourquoi [509]
craindrais-je d'exprimer tout ce que je sens? Ce n'est plus moi qui te
parle; je suis déjà
dans les bras de la mort. Quand tu verras cette lettre, les vers
rongeront le visage de ton
amante & son coeur où tu ne seras plus. Mais mon ame
existerait-elle sans toi? sans toi
quelle félicité goûterais-je? Non, je ne te quitte pas, je vais
t'attendre. La vertu qui nous
sépara sur la terre nous unira dans le séjour éternel. Je meurs dans
cette douce attente:
trop heureuse d'acheter au prix de ma vie le droit de t'aimer toujours
sans crime & de te le
dire encore une fois!
LETTRE XIII. DE Mde. D'ORBE A SAINT PREUX.
J'apprends que vous commencez à vous
remettre assez pour qu'on puisse espérer de vous
voir bientôt ici. Il faut, mon ami, faire effort sur votre foiblesse;
il faut tâcher de passer les
mons avant que l'hiver acheve de vous les fermer. Vous trouverez en ce
pays l'air qui vous
convient; vous n'y verrez que douleur & tristesse , & peut-être
l'affliction commune
sera-t-elle un soulagement pour la vôtre. La mienne pour s'exhaler a
besoin de vous. Moi
seule je ne puis ni pleurer, ni parler, ni me faire entendre. Wolmar
m'entend & ne me
répond pas. La douleur d'un pere infortuné se concentre en lui-même; il
n'en imagine pas
une plus cruelle; il ne la sait ni voir ni sentir: il n'y a plus
d'épanchement [510] pour les
vieillards. Mes enfans m'attendrissent & ne savent pas s'attendrir.
Je suis seule au milieu
de tout le monde. Un morne silence regne autour de moi. Dans mon
stupide abattement je
n'ai plus de commerce avec personne; je n'ai qu'assez de force & de
vie pour sentir les
horreurs de la mort. Oh! venez, vous qui partagez ma perte, venez
partager mes douleurs;
venez nourrir mon coeur de vos regrets, venez l'abreuver de vos larmes,
c'est la seule
consolation que l'on puisse attendre, c'est le seul plaisir qui me
reste à goûter.
Mais avant que vous arriviez & que
j'apprenne votre avis sur un projet dont je sais qu'on
vous a parlé, il est bon que vous sachiez le mien d'avance. Je suis
ingénue , & franche, je
ne veux rien vous dissimuler. J'ai eu de l'amour pour vous, je l'avoue;
peut-être en ai-je
encore, peut-être en aurai-je toujours; je ne le sais ni ne le veux
savoir. On s'en doute, je ne
l'ignore pas; je ne m'en fâche ni ne m'en soucie. Mais voici ce que
j'ai à vous dire & que
vous devez bien retenir: c'est qu'un homme qui fut aimé de Julie
d'Etange & pourroit se
résoudre à en épouser une autre, n'est à mes yeux qu'un indigne &
un lâche que je
tiendrois à déshonneur d'avoir pour ami; & quant à moi, je vous
déclare que tout
homme, quel qu'il puisse être, qui désormois m'osera parler d'amour, ne
m'en reparlera
de sa vie.
Songez aux soins qui vous attendent, aux
devoirs qui vous sont imposés, à celle à qui vous
les avez promis. Ses enfans se forment & grandissent, son pere se
consume insensiblement,
son mari s'inquiete & s'agite . Il a beau faire, il ne peut la
[511] croire anéantie; son coeur,
malgré qu'il en ait, se révolte contre sa vaine raison. Il parle
d'elle, il lui parle, il soupire .
Je crois déjà voir s'accomplir les voeux qu'elle a faits tant de fois
& c'est à vous d'achever
ce grand ouvrage. Quels motifs pour vous attirer ici l'un &
l'autre! Il est bien digne du
généreux Edouard que nos malheurs ne lui aient pas fait changer de
résolution.
Venez donc, chers & respectables amis,
venez vous réunir à tout ce qui reste d'elle.
Rassemblons tout ce qui lui fut cher. Que son esprit nous anime; que
son coeur joigne tous
les nôtres; vivons toujours sous ses yeux. J'aime à croire que du lieu
qu'elle habite, du
séjour de l'éternelle paix, cette ame encore aimante & sensible se
plaît à revenir parmi
nous, à retrouver ses amis pleins de sa mémoire, à les voir imiter ses
vertus , à s'entendre
honorer par eux, à les sentir embrasser sa tombe & gémir en
prononçant son nom. Non,
elle n'a point quitté ces lieux qu'elle nous rendit si charmans . Ils
sont encore tout remplis
d'elle. Je la vois sur chaque objet, je la sens à chaque pas, à chaque
instant du jour
j'entends les accens de sa voix. C'est ici qu'elle a vécu; c'est ici
que repose sa cendre... la
moitié de sa cendre. Deux fois la semaine, en allant au Temple...
j'apperçois... j'apperçois
le lieu triste & respectable... Beauté, c'est donc là ton dernier
asyle !... confiance, amitié,
vertus, plaisirs , folâtres jeux, la terre a tout englouti... je me
sens entraînée... j'approche
en frissonnant... je crains de fouler cette terre sacrée... je crois la
sentir palpiter & frémir
sous mes pieds... j'entends murmurer une [512] voix plaintive !...
Claire! ô ma Claire! où
es-tu? que fais-tu loin de ton amie? ... Son cercueil ne la contient
pas tout entiere... il attend
le reste de sa proie... il ne l'attendra pas long-tems.*[*En achevant
de relire ce recueil, je
crois voir pourquoi l'intérêt, tout foible qu'il est, m'en est si
agréable & le sera, je pense, à tout lecteur d'un bon naturel.
C'est qu'au moins ce foible intérêt est pur & sans
mélange de peine; qu'il n'est point excité par des noirceurs, par des
crimes, ni mêlé du
tourment de hair. Je ne saurois concevoir quel plaisir on peut prendre
à imaginer &
composer le personnage d'un scélérat, à se mettre à sa place tandis
qu'on le représente, à lui préter l'éclat le plus imposant. Je plains
beaucoup les auteurs de tant de tragédies
pleines d'horreurs, lesquels passent leur vie à faire agir & parler
des gens qu'on ne peut écouter ni voir sans souffrir. Il me semble
qu'on devroit gémit d'être condamné à un
travail si cruel; ceux qui s'en font un anusement doivent être bien
dévores du zele de
l'utilité publique. Pour moi, j'admire de bon coeur leurs talens &
leurs beaux génies; mais
je remercie Dieu de ne me les avoir pas donnés.]
Fin de la sixieme & derniere partie.