[J.M.GALLANAR=Éditeur]






JEAN JACQUES ROUSSEAU






JULIE, OU LA NOUVELLE HELOISE.


LETTRES DE DEUX AMANS,


HABITANS D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES ALPES.


RECUEILLIES ET PUBLIEES PAR J. J. ROUSSEAU,


NOUVELLE EDITION ORIGINALE, REVUE & CORRIGEE PAR L'EDITEUR.


TOME SECOND.


LONDRES.


M. DCC. LXXIV.



LETTRES DE DEUX AMANS,


HABITANS D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES ALPES.



SIXIEME PARTIE




[351] LETTRE I. DE MDE. D'ORBE À MDE. DE WOLMAR.


Avant de partir de Lausanne il faut t'écrire un petit mot pour t'apprendre que j'y suis arrivée; non pas pourtant aussi joyeuse que j'espérois. Je me faisois une fête de ce petit voyage qui t'a toi-même si souvent tentée; mais en refusant d'en être, tu me l'as rendu presque importun; car quelle ressource y trouverai-je? S'il est ennuyeux, j'aurai l'ennui pour mon compte; & s'il est agréable, j'aurai le regret de m'amuser sans toi. Si je n'ai rien à dire contre tes raisons, crois-tu pour cela que je m'en contente? Ma foi, cousine, tu te trompes bien fort & c'est encore ce qui me fâche, de n'être pas même en droit de me fâcher. Dis, mauvaise, n'as-tu pas honte d'avoir toujours raison avec ton amie & de résister à ce qui lui fait plaisir, sans [352] lui laisser même celui de gronder? Quand tu aurois planté là pour huit jours ton mari, ton ménage & tes marmots , ne diroit-on pas que tout eût été perdu? Tu aurois fait une étourderie, il est vrai; mais tu en vaudrois cent fois mieux; au lieu qu'en te mêlant d'être parfaite, tu ne seras plus bonne à rien & tu n'auras qu'à te chercher des amis parmi les Anges.


Malgré les mécontentemens passés, je n'ai pu sans attendrissement me retrouver au milieu de ma famille; j'y ai été reçue avec plaisir, ou du moins avec beaucoup de caresses. J'attends pour te parler de mon frere que j'aye fait connoissance avec lui. Avec une assez belle figure, il a l'air empesé du pays où il vient. Il est sérieux & froid; je lui trouve même un peu de morgue: j'ai grand'peur pour la petite personne, qu'au lieu d'être un aussi bon mari que les nôtres, il ne tranche un peu du seigneur & maître.


Mon pere a été si charmé de me voir, qu'il a quitté pour m'embrasser la relation d'une grande bataille que les François viennent de gagner en Flandre, comme pour vérifier la prédiction de l'ami de notre ami. Quel bonheur qu'il n'ait pas été là! Imagines-tu le brave Edouard voyant fuir les Anglois & fuyant lui-même? .... Jamais, jamais !. . . . Il se fût fait tuer cent fois.


Mais à propos de nos amis, il y a long-tems qu'ils ne nous ont écrit. N'était-ce pas hier, je crois, jour de courrier? Si tu reçois de leurs lettres, j'espere que tu n'oublieras pas l'intérêt que j'y prends.


Adieu, cousine, il faut partir. J'attends de tes nouvelles [353] à Geneve, où nous comptons arriver demain pour dîner. Au reste, je t'avertis que de maniere ou d'autre la noce ne se fera pas sans toi & que si tu ne veux pas venir à Lausanne, moi je viens avec tout mon monde mettre Clarens au pillage & boire les vins de tout l'univers.




LETTRE II. DE MDE. D'ORBE A MDE. DE WOLMAR.


A Merveille, soeur prêcheuse! mais tu comptes un peu trop, ce me semble, sur l'effet salutaire de tes sermons: sans juger s'ils endormoient beaucoup autrefois ton ami, je t'avertis qu'ils n'endorment point aujourd'hui ton amie; & celui que j'ai reçu hier au soir, loin de m'exciter au sommeil, me l'a ôté durant la nuit entiere. Gare la paraphrase de mon argus, s'il voit cette lettre! mais j'y mettrai bon ordre & je te jure que tu te brûleras les doigts plutôt que de la lui montrer.


Si j'allois te récapituler point par point, j'empiéterois sur tes droits; il vaut mieux suivre ma tête; & puis, pour avoir l'air plus modeste & ne pas te donner trop beau jeu, je ne veux pas d'abord parler de nos voyageurs & du courrier d'Italie. Le pis aller, si cela m'arrive, sera de récrire ma lettre & de mettre le commencement à la fin. Parlons de la prétendue Ladi Bomston.


Je m'indigne à ce seul titre. Je ne pardonnerois pas plus [354] à St. Preux de le laisser prendre à cette fille, qu'à Edouard de le lui donner & à toi de le reconnoître . Julie de Wolmar recevoir Lauretta Pisana dans sa maison! la souffrir auprès d'elle! eh! mon enfant, y penses-tu? Quelle douceur cruelle est-cela ? Ne sais-tu pas que l'air qui t'entoure est mortel à l'infamie? La pauvre malheureuse oseroit-elle mêler son haleine à la tienne, oseroit-elle respirer près de toi? Elle y seroit plus mal à son aise qu'un possédé touché par des reliques; ton seul regard la feroit rentrer en terre; ton ombre seule la tueroit.


Je ne méprise point Laure, à Dieu ne plaise: au contraire, je l'admire & la respecte d'autant plus qu'un pareil retour est héroÏque & rare. En est-ce assez pour autoriser les comparaisons basses avec lesquelles tu t'oses profaner toi-même ; comme si dans ses plus grandes foiblesses le véritable amour ne gardoit pas la personne & ne rendoit pas l'honneur plus jaloux? Mais je t'entends & je t'excuse. Les objets éloignés & bas se confondent maintenant à ta vue; dans ta sublime élévation tu regardes la terre & n'en vois plus les inégalités. Ta dévote humilité sait mettre à profit jusqu'à ta vertu.


Hé bien! que sert tout cela? Les sentimens naturels en reviennent-ils moins? L'amour-propre en fait-il moins son jeu? Malgré toi tu sens ta répugnance, tu la taxes d'orgueil, tu la voudrois combattre, tu l'imputes à l'opinion. Bonne fille! & depuis quand l'opprobre du vice n'est-il que dans l'opinion? Quelle société conçois-tu possible avec une femme devant qui l'on ne sauroit nommer la chasteté, l'honnêteté, [355] la vertu, sans lui faire verser des larmes de honte, sans ranimer ses douleurs, sans insulter presque à son repentir? Crois-moi, mon ange, il faut respecter Laure & ne la point voir. La fuir est un égard que lui doivent d'honnêtes femmes; elle auroit trop à souffrir avec nous.


Ecoute. Ton coeur te dit que ce mariage ne se doit point faire? N'est-ce pas te dire qu'il ne se fera point? ... Notre ami, dis-tu, n'en parle pas dans sa lettre.. . Dans la lettre que tu dis qu'il m'écrit?... Et tu dis que cette lettre est fort longue?... Et puis vient le discours de ton mari. .. il est mystérieux, ton mari !.. . vous êtes un couple de fripons qui me jouez d'intelligence; mais... Son sentiment , au reste , n'étoit pas ici fort nécessaire... sur-tout pour toi qui as vu la lettre.. . ni pour moi qui ne l'ai pas vue... car je suis plus sûre de ton ami, du mien, que de toute la philosophie.


Ah çà! ne voilà-t-il pas déjà cet importun qui revient , on ne sait comment? Ma foi, de peur qu'il ne revienne encore, puisque je suis sur son chapitre, il faut que je l'épuise, afin de n'en pas faire à deux fois.


N'allons point nous perdre dans le pays des chimeres. Si tu n'avois pas été Julie, si ton ami n'eût pas été ton amant, j'ignore ce qu'il eût été pour moi, je ne sais ce que j'aurois été moi-même. Tout ce que je sais bien, c'est que, si sa mauvaise étoile me l'eût adressé d'abord, c'étoit fait de sa pauvre tête & , que je sois folle ou non, je l'aurois infailliblement rendu fou. Mais qu'importe ce que je pouvois être? Parlons de ce que je suis. La premiere chose que j'ai [356] faite a été de t'aimer. Dès nos premiers ans mon coeur s'absorba dans le tien. Toute tendre & sensible que j'eusse été, je ne sçus plus aimer ni sentir par moi-même. Tous mes sentimens me vinrent de toi; toi seule me tins lieu de tout & je ne vécus que pour être ton amie. Voilà ce que vit la Chaillot; voilà sur quoi elle me jugea; réponds, cousine, se trompa-t-elle?


Je fis mon frere de ton ami, tu le sais: l'amant de mon amie me fut comme le fils de ma mere. Ce ne fut point ma raison, mais mon coeur qui fit ce choix. J'eusse été plus sensible encore, que je ne l'aurois pas autrement aimé. Je t'embrassois en embrassant la plus chére moitié de toi-même; j'avois pour garant de la pureté de mes caresses leur propre vivacité. Une fille traite-t-elle ainsi ce qu'elle aime? Le traitois-tu toi-même ainsi? Non, Julie, l'amour chez nous est craintif & timide; la réserve & la honte sont ses avances , il s'annonce par ses refus, & sitôt qu'il transforme en faveurs les caresses, il en sait bien distinguer le prix. L'amitié est prodigue, mais l'amour est avare.


J'avoue que de trop étroites liaisons sont toujours périlleuses à l'âge où nous étions lui & moi; mais tous deux le coeur plein du même objet, nous nous accoutumâmes tellement à le placer entre nous, qu'à moins de t'anéantir nous ne pouvions plus arriver l'un à l'autre. La familiarité même dont nous avions pris la douce habitude, cette familiarité dans tout autre cas si dangereuse, fut alors ma sauve-garde. Nos sentimens dépendent de nos idées, & quand elles [357] ont pris un certain cours, elles en changent difficilement. Nous en avions trop dit sur un ton pour recommencer sur un autre; nous étions déjà trop loin pour revenir sur nos pas. L'amour veut faire tout son progrès lui-même, il n'aime point que l'amitié lui épargne la moitié du chemin . Enfin, je l'ai dit autrefois & j'ai lieu de le croire encore, on ne prend guere de baisers coupables sur la même bouche où l'on en prit d'innocens.


A l'appui de tout cela vint celui que le Ciel destinoit à faire le court bonheur de ma vie. Tu le sais, cousine, il étoit jeune, bien fait, honnête, attentif, complaisant; il ne savoit pas aimer comme ton ami; mais c'étoit moi qu'il aimoit & quand on a le coeur libre, la passion qui s'adresse à nous a toujours quelque chose de contagieux. Je lui rendis donc du mien tout ce qu'il en restoit à prendre & sa part fut encore assez bonne pour ne lui pas laisser de regret à son choix. Avec cela , qu'avois-je à redouter? J'avoue même que les droits du sexe joints à ceux du devoir porterent un moment préjudice aux tiens & que livrée à mon nouvel état je fus d'abord plus épouse qu'amie; mais en revenant à toi je te rapportai deux coeurs au lieu d'un & je n'ai pas oublié depuis , que je suis restée seule chargée de cette double dette.


Que te dirai-je encore, ma douce amie? Au retour de notre ancien maître, c'étoit , pour ainsi dire une nouvelle connoissance à faire: je crus le voir avec d'autres yeux ; je crus sentir en l'embrassant un frémissement qui jusque-là m'avoit été inconnu; plus cette émotion me fut délicieuse, plus elle [358] me fit de peur: je m'alarmai comme d'un crime , d'un sentiment qui n'existoit peut-être que parce qu'il n'étoit plus criminel . Je pensai trop que ton amant ne l'étoit plus & qu'il ne pouvoit plus l'être; je sentis trop qu'il étoit libre & que je l'étois aussi. Tu sais le reste, aimable cousine , mes frayeurs, mes scrupules te furent connus aussi-tôt qu'à moi. Mon coeur sans expérience s'intimidoit tellement d'un état si nouveau pour lui, que je me reprochois mon empressement de te rejoindre, comme s'il n'eût pas précédé le retour de cet ami. Je n'aimois point qu'il fût précisément où je désirois si fort d'être & je crois que j'aurois moins souffert de sentir ce desir plus tiede que d'imaginer qu'il ne fût pas tout pour toi.


Enfin, je te rejoignis & je fus presque rassurée. Je m'étois moins reproché ma foiblesse après t'en avoir fait l'aveu. Près de toi je me la reprochois moins encore; je crus m'être mise à mon tour sous ta garde & je cessai de craindre pour moi. Je résolus, par ton conseil même de ne point changer de conduite avec lui . Il est constant qu'une plus grande réserve eût été une espece de déclaration & ce n'étoit que trop de celles qui pouvoient m'échapper malgré moi, sans en faire une volontaire. Je continuai donc d'être badine par honte & familiere par modestie; mais peut-être tout cela se faisant moins naturellement ne se faisoit-il plus avec la même mesure. De folâtre que j'étois , je devins tout-à-fait folle & ce qui m'en accrut la confiance , fut de sentir que je pouvois l'être impunément. Soit que l'exemple de ton retour à toi-même me donnât plus de force pour [359] t'imiter; soit que ma Julie épure tout ce qui l'approche , je me trouvai tout-à-fait tranquille & il ne me resta de mes premieres émotions qu'un sentiment très-doux, il est vrai, mais calme & paisible & qui ne demandoit rien de plus à mon coeur que la durée de l'état où j'étois.


Oui, chére amie, je suis tendre & sensible aussi-bien que toi; mais je le suis d'une autre maniere. Mes affections sont plus vives; les tiennes sont plus pénétrantes. Peut-être avec des sens plus animés , ai-je plus de ressources pour leur donner le change & cette même gaieté qui coûte l'innocence à tant d'autres me l'a toujours conservée. Ce n'a pas toujours été sans peine , il faut l'avouer. Le moyen de rester veuve à mon âge & de ne pas sentir quelquefois que les jours ne sont que la moitié de la vie? Mais comme tu l'as dit & comme tu l'éprouves , la sagesse est un grand moyen d'être sage ; car avec toute ta bonne contenance , je ne te crois pas dans un cas fort différent du mien. C'est alors que l'enjouement vient à mon secours & fait plus , peut-être, pour la vertu que n'eussent fait les graves leçons de la raison. Combien de fois dans le silence de la nuit, où l'on ne peut s'échapper à soi-même, j'ai chassé des idées importunes en méditant des tours pour le lendemain! combien de fois j'ai sauvé les dangers d'un tête-à-tête par une saillie extravagante! tiens, ma chére, il y a toujours, quand on est foible, un moment où la gaieté devient sérieuse & ce moment ne viendra point pour moi . Voilà ce que je crois sentir ; & de quoi je t'ose répondre.


Après cela, je te confirme librement tout ce que je t'ai [360] dit dans l'Elysée sur l'attachement que j'ai senti naître & sur tout le bonheur dont j'ai joui cet hiver. Je m'en livrois de meilleur coeur au charme de vivre avec ce que j'aime, en sentant que je ne desirois rien de plus . Si ce tems eût duré toujours, je n'en aurois jamais souhaité un autre. Ma gaieté venoit de contentement & non d'artifice. Je tournois en espiéglerie le plaisir de m'occuper de lui sans cesse. Je sentois qu'en me bornant à rire je ne m'apprêtois point de pleurs.


Ma foi, cousine, j'ai cru m'appercevoir quelquefois que le jeu ne lui déplaisoit pas trop à lui-même. Le rusé n'étoit pas fâché d'être fâché & il ne s'appaisoit avec tant de peine que pour se faire appaiser plus long-tems. J'en tirois occasion de lui tenir des propos assez tendres en paroissant me moquer de lui; c'étoit à qui des deux seroit le plus enfant. Un jour qu'en ton absence il jouoit aux échecs avec ton mari & que je jouois au volant avec la Fanchon dans la même salle, elle avoit le mot & j'observois notre Philosophe. A son air humblement fier & à la promptitude de ses coups, je vis qu'il avoit beau jeu. La table étoit petite & l'échiquier débordoit. J'attendis le moment & sans paroître y tâcher, d'un revers de raquette je renversai l'échec-&-mat. Tu ne vis de tes jours pareille colere, il étoit si furieux que lui ayant laissé le choix d'un soufflet ou d'un baiser pour ma pénitence, il se détourna quand je lui présentai la joue. Je lui demandai pardon; il fut inflexible: il m'auroit laissée à genoux si je m'y étois mise. Je finis par lui faire une autre piece qui lui fit [361] oublier la premiere & nous fûmes meilleurs amis que jamais.


Avec une autre méthode, infailliblement je m'en serois moins bien tirée & je m'apperçus une fois que si le jeu fût devenu sérieux, il eût pu trop l'être. C'étoit un soir qu'il nous accompagnoit ce duo si simple & si touchant de Leo,vado a morir, ben mio. Tu chantois avec assez de négligence, je n'en faisois pas de même; &, comme j'avois une main appuyée sur le clavecin, au moment le plus pathétique & où j'étois moi-même émue , il appliqua sur cette main un baiser que je sentis sur mon coeur. Je ne connois pas bien les baisers de l'amour, mais ce que je peux te dire, c'est que jamais l'amitié, pas même la nôtre, n'en a donné ni reçu de semblable à celui-là. Hé bien! mon enfant , après de pareils momens que devient-on quand on s'en va rêver seule & qu'on emporte avec soi leur souvenir? Moi, je troublai la musique, il falut danser, je fis danser le Philosophe , on soupa presque en l'air, on veilla fort avant dans la nuit, je fus me coucher bien lasse & je ne fis qu'un sommeil.


J'ai donc de fort bonnes raisons pour ne point gêner mon humeur ni changer de manieres. Le moment qui rendra ce changement nécessaire est si près, que ce n'est pas la peine d'anticiper. Le tems ne viendra que trop tôt d'être prude & réservée; tandis que je compte encore par vingt, je me dépêche d'user de mes droits; car passé la trentaine on n'est plus folle mais ridicule & ton épilogueur d'homme ose bien me dire qu'il ne me reste que six mois encore [362] à retourner la salade avec les doigts. Patience! pour payer ce sarcasme, je prétends la lui retourner dans six ans, je te jure qu'il faudra qu'il la mange; mais revenons.


Si l'on n'est pas maître de ses sentimens, au moins on l'est de sa conduite. Sans doute je demanderois au Ciel un coeur plus tranquille, mais puissé-je à mon dernier jour offrir au Souverain Juge une vie aussi peu criminelle que celle que j'ai passée cet hiver! En vérité, je ne me reprochois rien auprès du seul homme qui pouvoit me rendre coupable. Ma chére, il n'en est pas de même depuis qu'il est parti; en m'accoutumant à penser à lui dans son absence, j'y pense à tous les instans du jour & je trouve son image plus dangereuse que sa personne . S'il est loin, je suis amoureuse; s'il est près, je ne suis qu'une folle; qu'il revienne & je ne le crains plus.


Au chagrin de son éloignement s'est jointe l'inquiétude de son rêve. Si tu as tout mis sur le compte de l'amour, tu t'es trompée; l'amitié avoit part à ma tristesse. Depuis leur départ je te voyois pâle & changée; à chaque instant je pensois te voir tomber malade. Je ne suis pas crédule, mais craintive. Je sais bien qu'un songe n'amene pas un événement, mais j'ai toujours peur que l'événement n'arrive à sa suite. A peine ce maudit rêve m'a-t-il laissé une nuit tranquille, jusqu'à ce que je t'aye vue bien remise & reprendre tes couleurs . Dussé-je avoir mis sans le savoir un intérêt suspect à cet empressement, il est sûr que j'aurois donné tout au monde pour qu'il se fût montré quand il [363] s'en retourna comme un imbécile. Enfin ma vaine terreur s'en est allée avec ton mauvois visage. Ta santé, ton appétit, ont plus fait que tes plaisanteries & je t'ai vue si bien argumenter à table contre mes frayeurs, qu'elles se sont tout-à-fait dissipées. Pour surcroît de bonheur il revient & j'en suis charmée à tous égards. Son retour ne m'alarme point, il me rassure; & sitôt que nous le verrons, je ne craindrai plus rien pour tes jours ni pour mon repos. Cousine, conserve-moi mon amie & ne sois point en peine de la tienne; je réponds d'elle tant qu'elle t'aura... Mais, mon Dieu , qu'ai-je donc qui m'inquiete encore & me serre le coeur sans savoir pourquoi? Ah! mon enfant, faudra-t-il un jour qu'une des deux survive à l'autre? Malheur à celle sur qui doit tomber un sort si cruel! elle restera peu digne de vivre, ou sera morte avant sa mort.


Pourrais-tu me dire à propos de quoi je m'épuise en sottes lamentations? Foin de ces terreurs paniques qui n'ont pas le sens commun! au lieu de parler de mort, parlons de mariage, cela sera plus amusant. Il y a long-tems que cette idée est venue à ton mari & s'il ne m'en eût jamais parlé, peut-être ne me fût-elle point venue à moi-même. Depuis lors j'y ai pensé quelquefois , & toujours avec dédain. Fi! cela vieillit une jeune veuve ; si j'avois des enfans d'un second lit, je me croirois la grand'mere de ceux du premier. Je te trouve aussi fort bonne de faire avec légereté les honneurs de ton amie & de regarder cet arrangement comme un soin de ta bénigne charité. Oh bien! je t'apprends, moi, que toutes les raisons fondées sur tes [364] soucis obligeans ne valent pas la moindre des miennes contre un second mariage.


Parlons sérieusement. Je n'ai pas l'ame assez basse pour faire entrer dans ces raisons la honte de me rétracter d'un engagement téméraire pris avec moi seule, ni la crainte du blâme en faisant mon devoir, ni l'inégalité des fortunes dans un cas où tout l'honneur est pour celui des deux à qui l'autre veut bien devoir la sienne; mais, sans répéter ce que je t'ai dit tant de fois sur mon humeur indépendante & sur mon éloignement naturel pour le joug du mariage, je me tiens à une seule objection & je la tire de cette voix si sacrée que personne au monde ne respecte autant que toi. Leve cette objection, cousine , & je me rends. Dans tous ces jeux qui te donnent tant d'effroi, ma conscience est tranquille. Le souvenir de mon mari ne me fait point rougir; j'aime à l'appeler à témoin de mon innocence & pourquoi craindrais-je de faire devant son image tout ce que je faisois devant lui? En serait-il de même, ô Julie, si je violois les sains engagemens qui nous unirent; que j'osasse jurer à un autre l'amour éternel que je lui jurai tant de fois; que mon coeur, indignement partagé, dérobât à sa mémoire ce qu'il donneroit à son successeur & ne pût sans offenser l'un des deux remplir ce qu'il doit à l'autre? Cette même image qui m'est si chére ne me donneroit qu'épouvante & qu'effroi; sans cesse elle viendroit empoisonner mon bonheur & son souvenir qui fait la douceur de ma vie en feroit le tourment. Comment oses-tu me parler de donner un successeur à mon mari, après [365] avoir juré de n'en jamais donner au tien? comme si les raisons que tu m'allegues t'étoient moins applicables en pareil cas! Ils s'aimerent? C'est pis encore. Avec quelle indignation verrait-il un homme qui lui fut cher usurper ses droits & rendre sa femme infidele ! Enfin, quand il seroit vrai que je ne lui dois plus rien à lui-même, ne dois-je rien au cher gage de son amour & puis-je croire qu'il eût jamais voulu de moi, s'il eût prévu que j'eusse un jour exposé sa fille unique à se voir confondue avec les enfans d'un autre?


Encore un mot & j'ai fini. Qui t'a dit que tous les obstacles viendroient de moi seule? En répondant de celui que cet engagement regarde, n'as-tu point plutôt consulté ton désir que ton pouvoir? Quand tu serois sûre de son aveu, n'aurais-tu donc aucun scrupule de m'offrir un coeur usé par une autre passion? Crois-tu que le mien dût s'en contenter & que je pusse être heureuse avec un homme que je ne rendrois pas heureux? Cousine, penses-y mieux; sans exiger plus d'amour que je n'en puis ressentir moi-même, tous les sentimens que j'accorde je veux qu'ils me soient rendus; & je suis trop honnête femme pour pouvoir me passer de plaire à mon mari. Quel garant as-tu donc de tes espérances? Un certain plaisir à se voir, qui peut être l'effet de la seule amitié; un transport passager qui peut naître à notre âge de la seule différence du sexe; tout cela suffit-il pour les fonder? Si ce transport eût produit quelque sentiment durable, est-il croyable qu'il s'en fût tu non seulement à moi, mais à toi, mais à ton mari , de qui ce propos [366] n'eût pu qu'être favorablement reçu? En a-t-il jamais dit un mot à personne? Dans nos tête-à-tête a-t-il jamais été question que de toi? A-t-il jamais été question de moi dans les vôtres? Puis-je penser que, s'il avoit eu là-dessus quelque secret pénible à garder, je n'aurois jamais apperçu sa contrainte, ou qu'il ne lui seroit jamais échappé d'indiscrétion? Enfin, même depuis son départ, de laquelle de nous deux parle-t-il le plus dans ses lettres, de laquelle est-il occupé dans ses songes? Je t'admire de me croire sensible, & tendre & de ne pas imaginer que je me dirai tout cela ! Mais j'aperçois vos ruses, ma mignonne; c'est pour vous donner droit de représailles que vous m'accusez d'avoir jadis sauvé mon coeur aux dépens du vôtre. Je ne suis pas la dupe de ce tour-là.


Voilà toute ma confession, cousine: je l'ai faite pour t'éclairer & non pour te contredire. Il me reste à te déclarer ma résolution sur cette affaire. Tu connois à présent mon intérieur aussi bien & peut-être mieux que moi-même: mon honneur, mon bonheur, te sont chers autant qu'à moi & dans le calme des passions la raison te fera mieux voir où je dois trouver l'un & l'autre . Charge-toi donc de ma conduite; je t'en remets l'entiere direction. Rentrons dans notre état naturel & changeons entre nous de métier; nous nous en tirerons mieux toutes deux. Gouverne; je serai docile: c'est à toi de vouloir ce que je dois faire , à moi de faire ce que tu voudras. Tiens mon ame à couvert dans la tienne; que sert aux inséparables d'en avoir deux?


[367] Ah ça! revenons à présent à nos voyageurs. Mais j'ai déjà tant parlé de l'un que je n'ose plus parler de l'autre, de peur que la différence du style ne se fît un peu trop sentir & que l'amitié même que j'ai pour l'Anglois ne dît trop en faveur du Suisse. & puis, que dire sur des lettres qu'on n'a pas vues? Tu devois bien au moins m'envoyer celle de Milord Edouard; mais tu n'as osé l'envoyer sans l'autre & tu as fort bien fait.. . Tu pouvois pourtant faire mieux encore... Ah! vivent les duegnes de vingt ans! elles sont plus traitables qu'à trente.


Il faut au moins que je me venge en t'apprenant ce que tu as opéré par cette belle réserve; c'est de me faire imaginer la lettre en question... cette lettre si... cent fois plus si qu'elle ne l'est réellement. De dépit je me plois à la remplir de choses qui n'y sauroient être. Va, si je n'y suis pas adorée, c'est à toi que je ferai payer tout ce qu'il en faudra rabattre.


En vérité, je ne sais après tout cela comment tu m'oses parler du courrier d'Italie. Tu prouves que mon tort ne fut pas de l'attendre, mais de ne pas l'attendre assez long-tems. Un pauvre petit quart d'heure de plus, j'allois au-devant du paquet, je m'en emparois la premiere, je lisais, le tout à mon aise & c'étoit mon tour de me faire valoir. Les raisins sont trop verts . On me retient deux lettres; mais j'en ai deux autres que , quoi que tu puisses croire, je ne changerois sûrement pas contre celle-là, quand tous les si du monde y seraient. Je te jure que si celle d'Henriette ne tient pas sa place à côté de la tienne, [368] c'est qu'elle la passe & que ni toi ni moi n'écrirons de la vie rien d'aussi joli. & puis on se donnera les airs de traiter ce prodige de petite impertinente! Ah! c'est assurément pure jalousie. En effet, te voit-on jamais à genoux devant elle lui baiser humblement les deux mains l'une après l'autre? grace à toi, la voilà modeste comme une vierge & grave comme un Caton; respectant tout le monde; jusqu'à sa mere: il n'y a plus le mot pour rire à ce qu'elle dit; à ce qu'elle écrit, passe encore. Aussi, depuis que j'ai découvert ce nouveau talent, avant que tu gâtes ses lettres comme ses propos , je compte établir de sa chambre à la mienne un courrier d'Italie dont on n'escamotera point les paquets.


Adieu, petite cousine. Voilà des réponses qui t'apprendront à respecter mon crédit renaissant. Je voulois te parler de ce pays & de ses habitants, mais il faut mettre fin à ce volume; & puis tu m'as toute brouillée avec tes fantaisies & le mari m'a presque fait oublier les hôtes. Comme nous avons encore cinq ou six jours à rester ici & que j'aurai le tems de mieux revoir le peu que j'ai vu, tu ne perdras rien pour attendre & tu peux compter sur un second tome avant mon départ.




[369] LETTRE III. DE MILORD EDOUARD A M. DE WOLMAR.


Non, cher Wolmar, vous ne vous êtes point trompé; le jeune homme est sûr; mais moi je ne le suis guere & j'ai failli payer cher l'expérience qui m'en a convaincu. Sans lui je succombois moi-même à l'épreuve que je lui avois destinée. Vous savez que, pour contenter sa reconnaissance & remplir son coeur de nouveaux objets, j'affectois de donner à ce voyage plus d'importance qu'il n'en avoit réellement. D'anciens penchans à flatter, une vieille habitude à suivre encore une fois, voilà, avec ce qui se rapportoit à Saint-Preux, tout ce qui m'engageoit à l'entreprendre. Dire les derniers adieux aux attachemens de ma jeunesse , ramener un ami parfaitement guéri, voilà tout le fruit que j'en voulois recueillir.


Je vous ai marqué que le songe de Villeneuve m'avoit laissé des inquiétudes. Ce songe me rendit suspects les transports de joie auxquels il s'étoit livré, quand je lui avois annoncé qu'il étoit le maître d'élever vos enfans & de passer sa vie avec vous. Pour mieux l'observer dans les effusions de son coeur, j'avois d'abord prévenu ses difficultés; en lui déclarant que je m'établirois moi-même avec vous, je ne laissois plus à son amitié d'objections à me faire; mais de nouvelles résolutions me firent changer de langage.


[370] Il n'eut pas vu trois fois la marquise, que nous fûmes d'accord sur son compte. Malheureusement pour elle, elle voulut le gagner & ne fit que lui montrer ses artifices. L'infortunée! que de grandes qualités sans vertu! que d'amour sans honneur! Cet amour ardent, & vrai me touchait, m'attachait, nourrissoit le mien; mais il prit la teinte de son ame noire & finit par me faire horreur. Il ne fut plus question d'elle.


Quand il eut vu Laure, qu'il connut son coeur, sa beauté, son esprit & cet attachement sans exemple , trop fait pour me rendre heureux, je résolus de me servir d'elle pour bien éclaircir l'état de Saint-Preux. Si j'épouse Laure, lui dis-je, mon dessein n'est pas de la mener à Londres, où quelqu'un pourroit la reconnoître, mais dans des lieux où l'on sait honorer la vertu partout où elle est; vous remplirez votre emploi & nous ne cesserons point de vivre ensemble. Si je ne l'épouse pas, il est tems de me recueillir. Vous connaissez ma maison d'Oxfordshire & vous choisirez d'élever les enfans d'un de vos amis, ou d'accompagner l'autre dans sa solitude . Il me fit la réponse à laquelle je pouvois m'attendre; mais je voulois l'observer par sa conduite. Car si, pour vivre à Clarens, il favorisoit un mariage qu'il eût dû blâmer, ou, si dans cette occasion délicate, il préféroit à son bonheur la gloire de son ami, dans l'un, & dans l'autre cas l'épreuve étoit faite & son coeur étoit jugé.


Je le trouvai d'abord tel que je le désirais, ferme contre le projet que je feignois d'avoir & armé de toutes les [371] raisons qui devoient m'empêcher d'épouser Laure. Je sentois ces raisons mieux que lui, mais je la voyois sans cesse & je la voyois affligée & tendre. Mon coeur tout-à-fait détaché de la Marquise, se fixa par ce commerce assidu. Je trouvai dans les sentimens de Laure de quoi redoubler l'attachement qu'elle m'avoit inspiré. J'eus honte de sacrifier à l'opinion, que je méprisois, l'estime que je devois à son mérite; ne devois-je rien aussi à l'espérance que je lui avois donnée , sinon par mes discours, au moins par mes soins? Sans avoir rien promis, ne rien tenir, c'étoit la tromper; cette tromperie étoit barbare. Enfin joignant à mon penchant une espece de devoir & songeant plus à mon bonheur qu'à ma gloire, j'achevai de l'aimer par raison; je résolus de pousser la feinte aussi-loin qu'elle pouvoit aller & jusqu'à la réalité même, si je ne pouvois m'en tirer autrement sans injustice.


Cependant je sentis augmenter mon inquiétude sur le compte du jeune homme, voyant qu'il ne remplissoit pas dans toute sa force le rôle dont il s'étoit chargé. Il s'opposoit à mes vues, il improuvoit le noeud que je voulois former; mais il combattoit mal mon inclination naissante & me parloit de Laure avec tant d'éloges, qu'en paroissant me détourner de l'épouser, il augmentoit mon penchant pour elle. Ces contradictions m'alarmerent. Je ne le trouvois point aussi ferme qu'il auroit dû l'être. Il sembloit n'oser heurter de front mon sentiment, il mollissoit contre ma résistance, il craignoit de me fâcher, il n'avoit point à mon gré pour son devoir l'intrépidité qu'il inspire à ceux qui l'aiment.


[372] D'autres observations augmenterent ma défiance ; je sçus qu'il voyoit Laure en secret; je remarquois entre eux des signes d'intelligence. L'espoir de s'unir à celui qu'elle avoit tant aimé ne la rendoit point gaie. Je lisois bien la même tendresse dans ses regards, mais cette tendresse n'étoit plus mêlée de joie à mon abord, la tristesse y dominoit toujours. Souvent, dans les plus doux épanchemens de son coeur, je la voyois jetter sur le jeune homme un coup d'oeil à la dérobée & ce coup d'oeil étoit suivi de quelques larmes qu'on cherchoit à me cacher. Enfin le mystere fut poussé au point que j'en fus alarmé. Jugez de ma surprise. Que pouvais-je penser? N'avais-je réchauffé qu'un serpent dans mon sein? Jusqu'où n'osais-je point porter mes soupçons & lui rendre son ancienne injustice! Faibles & malheureux que nous sommes! c'est nous qui faisons nos propres maux. Pourquoi nous plaindre que les méchans nous tourmentent, si les bons se tourmentent encore entre eux?


Tout cela ne fit qu'achever de me déterminer. Quoique j'ignorasse le fond de cette intrigue, je voyois que le coeur de Laure étoit toujours le même; & cette épreuve ne me la rendoit que plus chére. Je me proposois d'avoir une explication avec elle avant la conclusion; mais je voulois attendre jusqu'au dernier moment, pour prendre auparavant par moi-même tous les éclaircissemens possibles. Pour lui, j'étois résolu de me convaincre, de le convaincre, enfin d'aller jusqu'au bout avant que de lui rien dire ni de prendre un parti par rapport à lui, prévoyant une rupture infaillible, & ne voulant [373] pas mettre un bon naturel & vingt ans d'honneur en balance avec des soupçons.


La Marquise n'ignoroit rien de ce qui se passoit entre nous. Elle avoit des épies dans le couvent de Laure & parvint à savoir qu'il étoit question de mariage. Il n'en falut pas davantage pour réveiller ses fureurs; elle m'écrivit des lettres menaçantes. Elle fit plus que d'écrire; mais comme ce n'étoit pas la premiere fois , & que nous étions sur nos gardes, ses tentatives furent vaines. J'eus seulement le plaisir de voir dans l'occasion que Saint-Preux savoit payer de sa personne & ne marchandoit pas sa vie pour sauver celle d'un ami.


Vaincue par les transports de sa rage, la marquise tomba malade & ne se releva plus. Ce fut là le terme de ses tourmens*[*Par la lettre Milord Edouard ci-devant supprimée, on voit qu'il pensoit qu'à la mort des méchans leurs ames étoient anéanties] & de ses crimes . Je ne pus apprendre son état sans en être affligé. Je lui envoyai le docteur Eswin; Saint-Preux y fut de ma part: elle ne voulut voir ni l'un ni l'autre; elle ne voulut pas même entendre parler de moi & m'accabla d'imprécations horribles chaque fois qu'elle entendit prononcer mon nom. Je gémis sur elle & sentis mes blessures prêtes à se rouvrir. La raison vainquit encore; mais j'eusse été le dernier des hommes de songer au mariage, tandis qu'une femme qui me fut si chére étoit à l'extrémité. Saint-Preux, craignant qu'enfin je ne pusse résister au désir de la voir, me proposa le voyage de Naples & j'y consentis.


Le surlendemain de notre arrivée, je le vis entrer dans ma chambre avec une contenance ferme & grave & tenant une [374] lettre à la main. Je m'écriai: La marquise est morte! - Plût à Dieu! reprit-il froidement, il vaut mieux n'être plus que d'exister pour mal faire. Mais ce n'est pas d'elle que je viens vous parler; écoutez-moi. J'attendis en silence.


Milord, me dit-il, en me donnant le saint nom d'ami, vous m'apprîtes à le porter. J'ai rempli la fonction dont vous m'avez chargé; & vous voyant prêt à vous oublier, j'ai dû vous rappeler à vous-même. Vous n'avez pu rompre une chaîne que par une autre. Toutes deux étoient indignes de vous. S'il n'eût été question que d'un mariage inégal, je vous aurois dit: Songez que vous êtes pair d'Angleterre & renoncez aux honneurs du monde, ou respectez l'opinion. Mais un mariage abject !... vous !... Choisissez mieux votre épouse. Ce n'est pas assez qu'elle soit vertueuse, elle doit être sans tache... La femme d'Edouard Bomston n'est pas facile à trouver. Voyez ce que j'ai fait.


Alors il me remit la lettre. Elle étoit de Laure. Je ne l'ouvris pas sans émotion. L'amour a vaincu, me disait-elle; vous avez voulu m'épouser; je suis contente. Votre ami m'a dicté mon devoir; je le remplis sans regret. En vous déshonorant, j'aurois vécu malheureuse; en vous laissant votre gloire, je crois la partager. Le sacrifice de tout mon bonheur à un devoir si cruel me fait oublier la honte de ma jeunesse. Adieu, des cet instant je cesse d'être en votre pouvoir & au mien. Adieu pour jamais. O Edouard! ne portez pas le désespoir dans ma retraite; écoutez mon dernier voeu. Ne donnez à nulle autre une place que je n'ai pu remplir. Il fut au monde un coeur fait pour vous & c'étoit celui de Laure.


[375] L'agitation m'empêchoit de parler. Il profita de mon silence pour me dire qu'apres mon départ elle avoit pris le voile dans le couvent où elle étoit pensionnaire; que la cour de Rome, informée qu'elle devoit épouser un luthérien, avoit donné des ordres pour m'empêcher de la revoir; & il m'avoua franchement qu'il avoit pris tous ces soins de concert avec elle. Je ne m'opposai point à vos projets, continua-t-il, aussi vivement que je l'aurois pu, craignant un retour à la marquise & voulant donner le change à cette ancienne passion par celle de Laure. En vous voyant aller plus loin qu'il ne fallait, je fis d'abord parle la raison; mais ayant trop acquis par mes propres fautes le droit de me défier d'elle, je sondai le coeur de Laure; & y trouvant toute la générosité qui est inséparable du véritable amour, je m'en prévalus pour la porter au sacrifice qu'elle vient de faire. L'assurance de n'être plus l'objet de votre mépris lui releva le courage & la rendit plus digne de votre estime . Elle a fait son devoir; il faut faire le vôtre.


Alors, s'approchant avec transport, il me dit en me serrant contre sa poitrine: Ami, je lis, dans le sort commun que le Ciel nous envoie, la loi commune qu'il nous prescrit. Le regne de l'amour est passé, que celui de l'amitié commence; mon coeur n'entend plus que sa voix sacrée, il ne connaît plus d'autre chaîne que celle qui me lie à toi. Choisis le séjour que tu veux habiter: Clarens, Oxford, Londres, Paris ou Rome; tout me convient, pourvu que nous y vivions ensemble. Va, viens où tu voudras, cherche un asyle en quelque lieu que ce puisse être, je te suivrai par-tout. J'en fais le serment [376] solennel à la face du Dieu vivant, je ne te quitte plus qu'à la mort.


Je fus touché. Le zele & le feu de cet ardent jeune homme éclatoient dans ses yeux. J'oubliai la marquise , & Laure. Que peut-on regretter au monde quand on y conserve un ami? Je vis aussi, par le parti qu'il prit sans hésiter dans cette occasion, qu'il étoit guéri véritablement & que vous n'aviez pas perdu vos peines ; enfin j'osai croire, par le voeu qu'il fit de si bon coeur de rester attaché à moi, qu'il l'étoit plus à la vertu qu'à ses anciens penchants. Je puis donc vous le ramener en toute confiance. Oui, cher Wolmar, il est digne d'élever des hommes & qui plus est, d'habiter votre maison.


Peu de jours après j'appris la mort de la marquise. Il y avoit long-tems pour moi qu'elle étoit morte; cette perte ne me toucha plus. Jusqu'ici j'avois regardé le mariage comme une dette que chacun contracte à sa naissance envers son espece, envers son pays & j'avois résolu de me marier moins par inclination que par devoir . J'ai changé de sentiment. L'obligation de se marier n'est pas commune à tous; elle dépend pour chaque homme de l'état où le sort l'a placé: c'est pour le peuple, pour l'artisan, pour le villageois, pour les hommes vraiment utiles, que le célibat est illicite; pour les ordres qui dominent les autres, auxquels tout tend sans cesse & qui ne sont toujours que trop remplis , il est permis & même convenable. Sans cela l'Etat ne fait que se dépeupler par la multiplication des sujets qui lui sont à charge. Les hommes auront toujours assez de maîtres & l'Angleterre manquera plustôt de laboureurs que de pairs.


[377] Je me crois donc libre & maître de moi dans la condition où le Ciel m'a fait naître. A l'âge où je suis on ne répare plus les pertes que mon coeur a faites. Je le dévoue à cultiver ce qui me reste & ne puis mieux le rassembler qu'à Clarens. J'accepte donc toutes vos offres, sous les conditions que ma fortune y doit mettre, afin qu'elle ne me soit pas inutile. Après l'engagement qu'a pris Saint-Preux, je n'ai plus d'autre moyen de le tenir auprès de vous que d'y demeurer moi-même; & si jamais il y est de trop, il me suffira d'en partir. Le seul embarras qui me reste est pour mes voyages d'Angleterre; car quoique je n'aie plus aucun crédit dans le parlement, il me suffit d'en être membre pour faire mon devoir jusqu'à la fin. Mais j'ai un collegue & un ami sûr, que je puis charger de ma voix dans les affaires courantes. Dans les occasions où je croirai devoir m'y trouver moi-même, notre éleve pourra m'accompagner, même avec les siens quand ils seront un peu plus grands & que vous voudrez bien nous les confier. Ces voyages ne sauroient que leur être utiles & ne seront pas assez longs pour affliger beaucoup leur mere.


Je n'ai point montré cette lettre à Saint-Preux; ne la montrez pas entiere à vos dames: il convient que le projet de cette épreuve ne soit jamais connu que de vous , & de moi. Au surplus, ne leur cachez rien de ce qui fait honneur à mon digne ami, même à mes dépens. Adieu, cher Wolmar. Je vous envoye les dessins de mon pavillon: réformez, changez comme il vous plaira; mais faites-y travailler des à présent, s'il se peut. J'en voulais ôter le salon de musique; car tous mes goûts sont éteints & je ne me [378] soucie plus de rien. Je le laisse, à la priere de Saint-Preux qui se propose d'exercer dans ce salon vos enfans. Vous recevrez aussi quelques livres pour l'augmentation de votre bibliotheque. Mais que trouverez-vous de nouveau dans des livres? O Wolmar! il ne vous manque que d'apprendre à lire dans celui de la nature pour être le plus sage des mortels.




LETTRE IV. DE M. WOLMAR A MILORD EDOUARD.


Je me suis attendu, cher Bomston, au dénouement de vos longues aventures. Il eût paru bien étrange qu'ayant résisté si long-tems à vos penchants, vous eussiez attendu, pour vous laisser vaincre, qu'un ami vînt vous soutenir, quoiqu'à vrai dire on soit souvent plus foible en s'appuyant sur un autre que quand on ne compte que sur soi. J'avoue pourtant que je fus alarmé de votre derniere lettre, où vous m'annonciez votre mariage avec Laure comme une affaire absolument décidée. Je doutai de l'événement malgré votre assurance; & si mon attente eût été trompée, de mes jours je n'aurais revu Saint-Preux. Vous avez fait tous deux ce que j'avais espéré de l'un & de l'autre; & vous avez trop bien justifié le jugement que j'avais porté de vous, pour que je ne sois pas charmé de vous voir reprendre nos premiers arrangements. Venez, hommes rares, augmenter & [379] partager le bonheur de cette maison. Quoi qu'il en soit de l'espoir des croyans dans l'autre vie, j'aime à passer avec eux celle-ci; & je sens que vous me convenez tous mieux tels que vous êtes, que si vous aviez le malheur de penser comme moi.


Au reste, vous savez ce que je vous dis sur son sujet à votre départ. Je n'avais pas besoin, pour le juger, de votre épreuve; car la mienne étoit faite & je crois le connoître autant qu'un homme en peut connoître un autre. J'ai d'ailleurs plus d'une raison de compter sur son coeur & de bien meilleures cautions de lui que lui-même. Quoique dans votre renoncement au mariage il paraisse vouloir vous imiter, peut-être trouverez-vous ici de quoi l'engager à changer de systeme. Je m'expliquerai mieux après votre retour.


Quant à vous, je trouve vos distinctions sur le célibat toutes nouvelles & fort subtiles. Je les crois même judicieuses pour le politique qui balance les forces respectives de l'Etat, afin d'en maintenir l'équilibre. Mais je ne sais si dans vos principes ces raisons sont assez solides, pour dispenser les particuliers de leur devoir envers la nature. Il sembleroit que la vie est un bien qu'on ne reçoit qu'à la charge de le transmettre, une sorte de substitution qui doit passer de race en race & que quiconque eut un pere est obligé de le devenir. C'étoit votre sentiment jusqu'ici, c'étoit une des raisons de votre voyage; mais je sais d'où vous vient cette nouvelle philosophie & j'ai vu dans le billet de Laure un argument auquel votre coeur n'a point de réplique.


[380] La petite cousine est, depuis huit ou dix jours, à Geneve avec sa famille pour des emplettes & d'autres affaires. Nous l'attendons de retour de jour en jour. J'ai dit à ma femme de votre lettre tout ce qu'elle en devoit savoir. Nous avons appris par M. Miol que le mariage étoit rompu; mais elle ignoroit la part qu'avoit Saint-Preux à cet événement. Soyez sûr qu'elle n'apprendra jamais qu'avec la plus vive joie tout ce qu'il fera pour mériter vos bienfaits & justifier votre estime . Je lui ai montré les dessins de votre pavillon; elle les trouve de tres bon goût; nous y ferons pourtant quelques changemens que le local exige & qui rendront votre logement plus commode: vous les approuverez sûrement. Nous attendons l'avis de Claire avant d'y toucher; car vous savez qu'on ne peut rien faire sans elle. En attendant, j'ai déjà mis du monde en oeuvre, & j'espere qu'avant hier la maçonnerie sera fort avancée.


Je vous remercie de vos livres: mais je ne lis plus ceux que j'entends & il est trop tard pour apprendre à lire ceux que je n'entends pas. Je suis pourtant moins ignorant que vous ne m'accusez de l'être. Le vrai livre de la nature est pour moi le coeur des hommes & la preuve que j'y sais lire est dans mon amitié pour vous.




[381] LETTRE V. DE MDE. D'ORBE A MDE. DE WOLMAR.


J'ai bien des griefs, cousine, à la charge de ce séjour. Le plus grave est qu'il me donne envie d'y rester. La ville est charmante, les habitans sont hospitaliers, les moeurs sont honnêtes & la liberté, que j'aime sur toutes choses, semble s'y être réfugiée. Plus je contemple ce petit Etat, plus je trouve qu'il est beau d'avoir une patrie & Dieu garde de mal tous ceux qui pensent en avoir une & n'ont pourtant qu'un pays! pour moi, je sens que si j'étois née dans celui-ci, j'aurois l'ame toute Romaine. Je n'oserois pourtant pas trop dire à présent:


Rome n'est plus à Rome, elle est toute où je suis;


car j'aurois peur que dans ta malice tu n'allasses penser le contraire. Mais pourquoi donc Rome & toujours Rome? Restons à Geneve.


Je ne te dirai rien de l'aspect du pays. Il ressemble au nôtre, excepté qu'il est moins montueux, plus champêtre & qu'il n'a pas des chalets si voisins.*[* L'Editeur les croit un peu rapprochés.] Je ne te dirai rien, non plus du Gouvernement. Si Dieu ne t'aide, mon pere t'en parlera de reste: il passe toute la journée à politiquer avec les Magistrats dans la joie de son coeur & je le vois déjà tres mal édifié que la gazette parle si peu de Geneve. Tu peux juger de leurs conférences par mes [382] lettres. Quand ils m'excedent, je me dérobe & je t'ennuie pour me désennuyer.


Tout ce qui m'est resté de leurs longs entretiens, c'est beaucoup d'estime pour le grand sens qui regne en cette ville. A voir l'action & réaction mutuelles de toutes les parties de l'Etat qui le tiennent en équilibre, on ne peut douter qu'il n'y ait plus d'art & de vrai talent employés au gouvernement de cette petite République , qu'à celui des plus vastes Empires, où tout se soutient par sa propre masse & où les rênes de l'Etat peuvent tomber entre les mains d'un sot , sans que les affaires cessent d'aller . Je te réponds qu'il n'en seroit pas de même ici. Je n'entends jamais parler à mon pere de tous ces grands Ministres des grandes Cours, sans songer à ce pauvre musicien qui barbouilloit si fierement sur notre grand orgue*[*Il y avoit grande Orgue. Je remarquerai pour ceux de nos Suisses & Genevois qui se piquent de parler correctement, que le mot Orgue est masculin au singulier, feminin au pluriel & s'emploie également dans les deux nombres; mais le singulier est plus élégant.] à Lausanne & qui se croyoit un fort habile homme parce qu'il faisoit beaucoup de bruit. Ces gens-ci n'ont qu'une petite épinette , mais ils en savent tirer une bonne harmonie , quoiqu'elle soit souvent assez mal d'accord.


Je ne te dirai rien non plus... Mais à force de ne te rien dire, je ne finirais pas. Parlons de quelque chose pour avoir plustôt fait. Le Genevois est de tous les peuples du monde celui qui cache le moins son caractere , & qu'on connaît le plus promptement. Ses moeurs, ses vices mêmes, [383] sont mêlés de franchise. Il se sent naturellement bon; & cela lui suffit pour ne pas craindre de se montrer tel qu'il est. Il a de la générosité, du sens, de la pénétration; mais il aime trop l'argent: défaut que j'attribue à sa situation qui le lui rend nécessaire, car le territoire ne suffiroit pas pour nourrir les habitants.


Il arrive de là que les Genevois, épars dans l'Europe pour s'enrichir, imitent les grands airs des étrangers & après avoir pris les vices des pays où ils ont vécu,*[*Maintenant on ne leur donne plus la peine de les aller chercher, on les leur, porte.] les rapportent chez eux en triomphe avec leurs trésors. Ainsi le luxe des autres peuples leur fait mépriser leur antique simplicité; la fiere liberté leur paroît ignoble; ils se forgent des fers d'argent, non comme une chaîne, mais comme un ornement.


He bien! ne me voilà-t-il pas encore dans cette maudite politique? Je m'y perds, je m'y noie, j'en ai par-dessus la tête, je ne sais plus par où m'en tirer. Je n'entends parler ici d'autre chose, si ce n'est quand mon pere n'est pas avec nous, ce qui n'arrive qu'aux heures des courriers. C'est nous, mon enfant, qui portons partout notre influence; car, d'ailleurs, les entretiens du pays sont utiles & variés & l'on n'apprend rien de bon dans les livres qu'on ne puisse apprendre ici dans la conversation. Comme autrefois les moeurs anglaises ont pénétré jusqu'en ce pays, les hommes, y vivant encore un peu plus séparés des femmes que dans le nôtre, contractent entre eux un ton plus grave & généralement [384] plus de solidité dans leurs discours. Mais aussi cet avantage a son inconvénient qui se fait bientôt sentir. Des longueurs toujours excédantes, des arguments, des exordes, un peu d'apprêt, quelquefois des phrases, rarement de la légereté, jamais de cette simplicité naive qui dit le sentiment avant la pensée & fait si bien valoir ce qu'elle dit. Au lieu que le Français écrit comme il parle, ceux-ci parlent comme ils écrivent; ils dissertent au lieu de causer; on les croiroit toujours prêts à soutenir these. Ils distinguent, ils divisent, ils traitent la conversation par points: ils mettent dans leurs propos la même méthode que dans leurs livres; ils sont auteurs & toujours auteurs. Ils semblent lire en parlant, tant ils observent bien les étymologies, tant ils font sonner toutes les lettres avec soin! Ils articulent le marc du raisin comme Marc nom d'homme ; ils disent exactement du taba-k & non pas du taba , un pare-sol& non pas un para-sol; avant-t-hier , & non pasavanhier, Secrétaire & non pas Segretaire, un lac-d'amour où l'on se noie & non pas où l'on s'étrangle ; partout les s finales, partout les r des infinitifs; enfin leur parler est toujours soutenu , leurs discours sont des harangues & ils jasent comme s'ils prêchaient.


Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'avec ce ton dogmatique & froid ils sont vifs, impétueux & ont les passions tres ardentes; ils diroient même assez bien les choses, de sentiment s'ils ne disoient pas tout , ou s'ils ne parloient qu'à des oreilles. Mais leurs points , leurs virgules, sont tellement insupportables, ils peignent si posément des émotions [385] si vives que, quand ils ont achevé leur dire, on chercheroit volontiers autour d'eux où est l'homme qui sent ce qu'ils ont écrit.


Au reste, il faut t'avouer que je suis un peu payée pour bien penser de leurs coeurs & croire qu'ils ne sont pas de mauvais goût. Tu sauras en confidence qu'un joli monsieur à marier & dit-on, fort riche, m'honore de ses attentions & qu'avec des propos assez tendres il ne m'a point fait chercher ailleurs l'auteur de ce qu'il me disait. Ah! s'il étoit venu il y a dix-huit mois, quel plaisir j'aurois pris à me donner un souverain pour esclave , & à faire tourner la tête à un magnifique seigneur! Mais à présent la mienne n'est plus assez droite pour que le jeu me soit agréable & je sens que toutes mes folies s'en vont avec ma raison.


Je reviens à ce goût de lecture qui porte les Genevois à penser. Il s'étend à tous les états & se fait sentir dans tous avec avantage. Le Français lit beaucoup; mais il ne lit que les livres nouveaux, ou plutôt il les parcourt , moins pour les lire que pour dire qu'il les a lus . Le Genevois ne lit que les bons livres; il les lit, il les digere: il ne les juge pas, mais il les sait. Le jugement & le choix se font à Paris; les livres choisis sont presque les seuls qui vont à Geneve. Cela fait que la lecture y est moins mêlée & s'y fait avec plus de profit . Les femmes dans leur retraite *[*On se souviendra que cette lettre est de vielle date & je crains bien que cela ne soit trop facile à voir.] lisent de leur côté ; & leur ton s'en ressent [386] aussi, mais d'une autre maniere. Les belles dames y sont petites-maîtresses & beaux esprits tout comme chez nous. Les petites citadines elles-mêmes prennent dans les livres un babil plus arrangé & certain choix d'expressions qu'on est étonné d'entendre sortir de leur bouche, comme quelquefois de celle des enfans. Il faut tout le bon sens des hommes, toute la gaieté des femmes & tout l'esprit qui leur est commun, pour qu'on ne trouve pas les premiers un peu pédants & les autres un peu précieuses.


Hier, vis-à-vis de ma fenêtre, deux filles d'ouvriers, fort jolies, causoient devant leur boutique d'un air assez enjoué pour me donner de la curiosité. Je prêtai l'oreille, & j'entendis qu'une des deux proposoit en riant d'écrire leur journal. Oui, reprit l'autre à l'instant; le journal tous les matins & tous les soirs le commentaire . Qu'en dis-tu, cousine? Je ne sais si c'est là leton des filles d'artisans; mais je sais qu'il faut faire un furieux emploi du tems, pour ne tirer du cours des journées que le commentaire de son journal. Assurément la petite personne avoit lu les aventures des Mille & une Nuits.


Avec ce style un peu guindé, les Genevoises ne laissent pas d'être vives & piquantes & l'on voit autant de grandes passions ici qu'en ville du monde. Dans la simplicité de leur parure elles ont de la grace & du goût ; elles en ont dans leur entretien, dans leurs manieres. Comme les hommes sont moins galans que tendres, les femmes sont moins coquettes que sensibles ; & cette sensibilité donne même aux plus honnêtes un tour d'esprit agréable & fin qui va au coeur & qui [387] en tire tout sa finesse. Tant que les Genevoises seront Genevoises, elles seront les plus aimables femmes de l'Europe; mais bientôt elles voudront être Françaises & alors les Françaises vaudront mieux qu'elles.


Ainsi tout dépérit avec les moeurs. Le meilleur goût tient à la vertu même; il disparaît avec elle & fait place à un goût factice & guindé, qui n'est plus que l'ouvrage de la mode. Le véritable esprit est presque dans le même cas. N'est-ce pas la modestie de notre sexe qui nous oblige d'user d'adresse pour repousser les agaceries des hommes & s'ils ont besoin d'art pour se faire écouter, nous en faut-il moins pour savoir ne les pas entendre? N'est-ce pas eux qui nous délient l'esprit & la langue, qui nous rendent plus vives à la riposte,*[*Il faloit risposte, de l'italien risposta, toutefois riposte se dit aussi & je le laisse. Ce n'est au pis aller qu'une faute de plus.] & nous forcent de nous moquer d'eux? Car enfin, tu as beau dire, une certaine coquetterie maligne & railleuse désoriente encore plus les soupirans que le silence ou le mépris. Quel plaisir de voir un beau Céladon, tout déconcerté , se confondre, se troubler , se perdre à chaque repartie; de s'environner contre lui de traits moins brûlants, mais plus aigus que ceux de l'Amour; de le cribler de pointes de glace qui piquent à l'aide du froid ! Toi même qui ne fais semblant de rien, crois-tu que tes manieres naives & tendres, ton air timide & doux , cachent moins de ruse & d'habileté que toutes mes étourderies? Ma foi, mignonne, s'il faloit compter les galans que chacune de nous a persiflés, je doute fort qu'avec ta mine hypocrite ce fût toi qui serais en reste. Je ne puis [388] m'empêcher de rire encore en songeant à ce pauvre Conflans, qui venoit tout en furie me reprocher que tu l'aimais trop. Elle est si caressante, me disait-il, que je ne sais de quoi me plaindre; elle me parle avec tant de raison, que j'ai honte d'en manquer devant elle ; & je la trouve si fort mon amie , que je n'ose être son amant.


Je ne crois pas qu'il y ait nulle part au monde des époux plus unis & de meilleurs ménages que dans cette ville . La vie domestique y est agréable & douce: on y voit des maris complaisants & presque d'autres Julies . Ton systeme se vérifie tres bien ici. Les deux sexes gagnent de toutes manieres à se donner des travaux & des amusemens différens qui les empêchent de se rassasier l'un de l'autre & font qu'ils se retrouvent avec plus de plaisir . Ainsi s'aiguise la volupté du sage; s'abstenir pour jouir, c'est ta philosophie; c'est l'épicuréisme de la raison.


Malheureusement cette antique modestie commence à décliner. On se rapproche & les coeurs s'éloignent . Ici , comme chez nous, tout est mêlé de bien & de mal, mais à différentes mesures. Le Genevois tire ses vertus de lui-même; ses vices lui viennent d'ailleurs . Non seulement il voyage beaucoup, mais il adopte aisément les moeurs & les manieres des autres peuples ; il parle avec facilité toutes les langues; il prend sans peine leurs divers accents, quoiqu'il ait lui-même un accent traînant tres sensible, sur-tout dans les femmes , qui voyagent moins. Plus humble de sa petitesse que fier de sa liberté, il se fait chez les nations étrangeres une honte de sa patrie; il se hâte pour ainsi dire de se naturaliser dans [389] le pays où il vit, comme pour faire oublier le sien: peut-être la réputation qu'il a d'être âpre au gain contribue-t-elle à cette coupable honte. Il vaudroit mieux sans doute effacer par son désintéressement l'opprobre du nom genevois, que de l'avilir encore en craignant de le porter; mais le Genevois le méprise, même en le rendant estimable & il a plus de tort encore de ne pas honorer son pays de son propre mérite.


Quelque avide qu'il puisse être, on ne le voit guere aller à la fortune par des moyens serviles & bas; il n'aime point s'attacher aux grands & ramper dans les cours. L'esclavage personnel ne lui est pas moins odieux que l'esclavage civil. Flexible & liant comme Alcibiade, il supporte aussi peu la servitude; & quand il se plie aux usages des autres, il les imite sans s'y assujettir. Le commerce, étant de tous les moyens de s'enrichir le plus compatible avec la liberté, est aussi celui que les Genevois préferent. Ils sont presque tous marchands ou banquiers; & ce grand objet de leurs désirs leur fait souvent enfouir de rares talens que leur prodigua la nature . Ceci me ramene au commencement de ma lettre. Ils ont du génie & du courage, ils sont vifs & pénétrants, il n'y a rien d'honnête & de grand au-dessus de leur portée ; mais, plus passionnés d'argent que de gloire, pour vivre dans l'abondance ils meurent dans l'obscurité & laissent à leurs enfans pour tout exemple l'amour des trésors qu'ils leur ont acquis.


Je tiens tout cela des Genevois mêmes; car ils parlent d'eux fort impartialement. Pour moi, je ne sais comment ils sont chez les autres, mais je les trouve aimables chez [390] eux & je ne connais qu'un moyen de quitter sans regret Geneve. Quel est ce moyen cousine? Oh! ma foi, tu as beau prendre ton air humble; si tu dis ne l'avoir pas déjà deviné, tu mens. C'est apres-demain que s'embarque la bande joyeuse dans un joli brigantin appareillé de fête; car nous avons choisi l'eau à cause de la saison & pour demeurer tous rassemblés. Nous comptons coucher le même soir, à Morges, le lendemain à Lausanne,*[*Comment cela? Lausanne n'est pas au bord du lac; il y a du port à la ville une demi-lieue de fort mauvais chemin; & puis il faut un peu supposer que tous ces jolis arrangemens ne seront point contraries par le vent.] pour la cérémonie; & le surlendemain... tu m'entends. Quand tu verras de loin briller des flammes, flotter des banderoles , quand tu entendras ronfler le canon, cours par toute la maison comme une folle en criant: Armes! armes ! voici les ennemis ! voici les ennemis!


P.S. Quoique la distribution des logemens entre incontestablement dans les droits de ma charge, je veux bien m'en désister en cette occasion. J'entends seulement que mon pere soit logé chez Milord Edouard, à cause des cartes de géographie & qu'on acheve d'en tapisser du haut en bas tout l'appartement.










[391] LETTRE VI. DE MDE. DE WOLMAR A SAINT PREUX.


Quel sentiment délicieux j'éprouve en commençant cette lettre! Voici la premiere fois de ma vie où j'ai pu vous écrire sans crainte & sans honte. Je m'honore de l'amitié qui nous joint comme d'un retour sans exemple. On étouffe de grandes passions, rarement on les épure. Oublier ce qui nous fut cher quand l'honneur le veut, c'est l'effort d'une ame honnête & commune; mais après avoir été ce que nous fûmes, être ce que nous sommes aujourd'hui, voilà le vrai triomphe de la vertu. La cause qui fait cesser d'aimer peut être un vice, celle qui change un tendre amour en une amitié non moins vive, ne sauroit être équivoque.


Aurions-nous jamais fait ce progrès par nos seules forces? Jamais, jamais, mon ami, le tenter même étoit une témérité. Nous fuir étoit pour nous la premiere loi du devoir, que rien ne nous eût permis d'enfreindre. Nous nous serions toujours estimés, sans doute; mais nous aurions cessé de nous voir, de nous écrire; nous nous serions efforcés de ne plus penser l'un à l'autre & le plus grand honneur que nous pouvions nous rendre mutuellement étoit de rompre tout commerce entre nous.


Voyez, au lieu de cela, quelle est notre situation présente. En est-il au monde une plus agréable & ne goûtons-nous [392] pas mille fois le jour le prix des combats qu'elle nous a coûtés? Se voir, s'aimer, le sentir, s'en féliciter, passer les jours ensemble dans la familiarité fraternelle & dans la paix de l'innocence, s'occuper l'un de l'autre, y penser sans remords, en parler sans rougir & s'honorer à ses propres yeux du même attachement qu'on s'est si long-tems reproché; voilà le point où nous en sommes. O ami, quelle carriere d'honneur nous avons déjà parcourue! Osons nous en glorifier pour savoir nous y maintenir & l'achever comme nous l'avons commencée.


A qui devons-nous un bonheur si rare? Vous le savez. J'ai vu votre coeur sensible, plein des bienfaits du meilleur des hommes, aimer à s'en pénétrer. & comment nous seraient-ils à charge, à vous & à moi? Ils ne nous imposent point de nouveaux devoirs; ils ne font que nous rendre plus chers ceux qui nous étoient déjà si sacrés . Le seul moyen de reconnoître ses soins est d'en être dignes & tout leur prix est dans leur succes. Tenons-nous-en donc là dans l'effusion de notre zele. Payons de nos vertus celles de notre bienfaiteur ; voilà tout ce que nous lui devons. Il a fait assez pour nous & pour lui s'il nous a rendus à nous-mêmes. Absens ou présents, vivans ou morts, nous porterons partout un témoignage qui ne sera perdu pour aucun des trois.


Je faisais ces réflexions en moi-même, quand mon mari vous destinoit l'éducation de ses enfans. Quand Milord Edouard m'annonça son prochain retour & le vôtre, [393] ces mêmes réflexions revinrent & d'autres encore , qu'il importe de vous communiquer tandis qu'il est tems de le faire.


Ce n'est point de moi qu'il est question, c'est de vous: je me crois plus en droit de vous donner des conseils depuis qu'ils sont tout-à-fait désintéressés & que, n'ayant plus ma sûreté pour objet, ils ne se rapportent qu'à vous-même. Ma tendre amitié ne vous est pas suspecte & je n'ai que trop acquis de lumieres pour faire écouter mes avis.


Permettez-moi de vous offrir le tableau de l'état où vous allez être, afin que vous examiniez vous-même s'il n'a rien qui doive vous effrayer. O bon jeune homme! si vous aimez la vertu, écoutez d'une oreille chaste les conseils de votre amie. Elle commence en tremblant un discours qu'elle voudroit taire; mais comment le taire sans vous trahir? Sera-t-il tems de voir les objets que vous devez craindre, quand ils vous auront égaré? Non, mon ami; je suis la seule personne au monde assez familiere avec vous pour vous les présenter. N'ai-je pas le droit de vous parler, au besoin, comme une soeur, comme une mere? Ah! si les leçons d'un coeur honnête étoient capables de souiller le vôtre, il y a long-tems que je n'en aurais plus à vous donner.


Votre carriere, dites-vous, est finie. Mais convenez qu'elle est finie avant l'âge. L'amour est éteint; les sens lui survivent & leur délire est d'autant plus à craindre que, le seul sentiment qui le bornoit n'existant plus, tout est occasion [394] de chute à qui ne tient plus à rien . Un homme ardent & sensible, jeune & garçon, veut être continent & chaste; il sait, il sent, il l'a dit mille fois, que la force de l'ame qui produit toutes les vertus tient à la pureté qui les nourrit toutes. Si l'amour le préserva des mauvaises moeurs dans sa jeunesse, il veut que la raison l'en préserve dans tous les tems; il connaît pour les devoirs pénibles un prix qui console de leur rigueur; & s'il en coûte des combats quand on veut se vaincre, fera-t-il moins aujourd'hui pour le Dieu qu'il adore, qu'il ne fit pour la maîtresse qu'il servit autrefois? Ce sont là, ce me semble, des maximes de votre morale; ce sont donc aussi des regles de votre conduite: car vous avez toujours méprisé ceux qui, contens de l'apparence, parlent autrement qu'ils n'agissent & chargent les autres de lourds fardeaux auxquels ils ne veulent pas toucher eux-mêmes.


Quel genre de vie a choisi cet homme sage pour suivre les loix qu'il se prescrit? Moins philosophe encore qu'il n'est vertueux & chrétien, sans doute il n'a point pris son orgueil pour guide. Il sait que l'homme est plus libre d'éviter les tentations que de les vaincre & qu'il n'est pas question de réprimer les passions irritées, mais de les empêcher de naître. Se dérobe-t-il donc aux occasions dangereuses? Fuit-il les objets capables de l'émouvoir? Fait-il d'une humble défiance de lui-même la sauve-garde de sa vertu? Tout au contraire, il n'hésite pas à s'offrir aux plus téméraires combats. A trente ans , il va s'enfermer dans une solitude avec des femmes de son âge , dont une lui [395] fut trop chére pour qu'un si dangereux souvenir se puisse effacer, dont l'autre vit avec lui dans une étroite familiarité & dont une troisieme lui tient encore par les droits qu'ont les bienfaits sur les âmes reconnaissantes. Il va s'exposer à tout ce qui peut réveiller en lui des passions mal éteintes; il va s'enlacer dans les pieges qu'il devroit le plus redouter . Il n'y a pas un rapport dans sa situation qui ne dût le faire défier de sa force & pas un qui ne l'avilît à jamais s'il étoit foible un moment. Où est-elle donc cette grande force d'âme à laquelle il ose tant se fier? Qu'a-t-elle fait jusqu'ici qui lui réponde de l'avenir? Le tira-t-elle à Paris de la maison du colonel? Est-ce elle qui lui dicta l'été dernier la scene de Meillerie? L'a-t-elle bien sauvé cet hiver des charmes d'un autre objet & ce printemps des frayeurs d'un rêve? S'est-il vaincu pour elle au moins une fois, pour espérer de se vaincre sans cesse? Il sait, quand le devoir l'exige, combattre les passions d'un ami ; mais les siennes? ... Hélas! sur la plus belle moitié de sa vie, qu'il doit penser modestement de l'autre!


On supporte un état violent quand il passe. Six mois, un an, ne sont rien; on envisage un terme & l'on prend courage. Mais quand cet état doit durer toujours , qui est-ce qui le supporte? Qui est-ce qui sait triompher de lui-même jusqu'à la mort? O mon ami! si la vie est courte pour le plaisir, qu'elle est longue pour la vertu! Il faut être incessamment sur ses gardes. L'instant de jouir passe & ne revient plus; celui de mal faire passe & revient sans cesse: on s'oublie un moment & l'on est perdu. Est-ce [396] dans cet état effrayant qu'on peut couler des jours tranquilles & ceux mêmes qu'on a sauvé du péril n'offrent-ils pas une raison de n'y plus exposer les autres?


Que d'occasions peuvent renaître, aussi dangereuses que celles dont vous avez échappé & qui pis est, non moins imprévues! Croyez-vous que les monumens à craindre n'existent qu'à Meillerie? Ils existent partout où nous sommes; car nous les portons avec nous. Eh ! vous savez trop qu'une ame attendrie intéresse l'univers entier à sa passion & que, même après la guérison, tous les objets de la nature nous rappellent encore ce qu'on sentit autrefois en les voyant. Je crois pourtant, oui, j'ose le croire, que ces périls ne reviendront plus, & mon coeur me répond du vôtre. Mais, pour être au-dessus d'une lâcheté, ce coeur facile est-il au-dessus d'une foiblesse & suis-je la seule ici qu'il lui en coûtera peut-être de respecter? Songez, Saint-Preux, que tout ce qui m'est cher doit être couvert de ce même respect que vous me devez; songez que vous aurez sans cesse à porter innocemment les jeux innocens d'une femme charmante; songez aux mépris éternels que vous auriez mérités, si jamais votre coeur osoit s'oublier un moment & profaner ce qu'il doit honorer à tant de titres.


Je veux que le devoir, la foi, l'ancienne amitié, vous arrêtent, que l'obstacle opposé par la vertu vous ôte un vain espoir & qu'au moins par raison vous étouffiez des voeux inutiles; serez-vous pour cela délivré de l'empire des sens & des pieges de l'imagination? Forcé de nous respecter toutes deux & d'oublier en nous notre sexe , vous [397] le verrez dans celles qui nous servent & en vous abaissant vous croirez vous justifier ; mais serez-vous moins coupable en effet & la différence des rangs change-t-elle ainsi la nature des fautes? Au contraire vous vous avilirez d'autant plus que les moyens de réussir seront moins honnêtes. Quels moyens! Quoi! vous !... Ah! périsse l'homme indigne qui marchande un coeur & rend l'amour mercenaire! C'est lui qui couvre la terre des crimes que la débauche y fait commettre. Comment ne seroit pas toujours à vendre celle qui se laisse acheter une fois? & dans l'opprobre où bientôt elle tombe , lequel est l'auteur de sa misere, du brutal qui la maltraite en un mauvais lieu, ou du séducteur qui l'y traîne en mettant le premier ses faveurs à prix?


Oserai-je ajouter une considération qui vous touchera, si je ne me trompe? Vous avez vu quels soins j'ai pris pour établir ici la regle & les bonnes moeurs; la modestie & la paix y regnent, tout y respire le bonheur & l'innocence. Mon ami, songez à vous , à moi, à ce que nous fûmes, à ce que nous sommes , à ce que nous devons être. Faudra-t-il que je dise un jour, en regrettant mes peines perdues: C'est de lui que vient le désordre de ma maison?


Disons tout, s'il est nécessaire & sacrifions la modestie elle-même au véritable amour de la vertu. L'homme n'est pas fait pour le célibat & il est bien difficile qu'un état si contraire à la nature n'amene pas quelque désordre public ou caché. Le moyen d'échapper toujours à l'ennemi qu'on porte sans cesse avec soi? Voyons en d'autres pays ces téméraires [398] qui font voeu de n'être pas hommes. Pour les punir d'avoir tenté Dieu , Dieu les abandonne; ils se disent saints & sont déshonnêtes; leur feinte continence n'est que souillure; & pour avoir dédaigné l'humanité ils s'abaissent au-dessous d'elle. Je comprends qu'il en coûte peu de se rendre difficile sur des loix qu'on n'observe qu'en apparence; *[*Quelques hommes sont continens sans mérite, d'autres le sont par vertu & je ne doute point que plusieurs Prétres catholiques ne soient dans ce dernier cas: mais imposer le célibat à un corps aussi nombreux que le Clergé de l'Eglise Romaine , ce n'est pas tant lui défendre de n'avoir point de femmes, que lui ordonner de se contenter de celles d'autrui. Je suis surpris que dans tout pays où les bonnes moeurs sont encore en estime, les loix & les Magistrats tolerent un voeu si scandaleux.] mais celui qui veut être sincerement vertueux se sent assez chargé des devoirs de l'homme sans s'en imposer de nouveaux. Voilà, cher Saint-Preux, la véritable humilité du chrétien, c'est de trouver toujours sa tâche au-dessus de ses forces, bien loin d'avoir l'orgueil de la doubler. Faites-vous l'application de cette regle & vous sentirez qu'un état qui devroit seulement alarmer un autre homme doit par mille raisons vous faire trembler. Moins vous craignez , plus vous avez à craindre; & si vous n'êtes point effrayé de vos devoirs, n'espérez pas de les remplir.


Tels sont les dangers qui vous attendent ici. Pensez-y tandis qu'il en est tems. Je sais que jamais de propos délibéré vous ne vous exposerez à mal faire & le seul mal que je crains de vous est celui que vous n'aurez pas prévu . Je ne vous dis donc pas de vous déterminer sur mes raisons, mais de les peser. [399] Trouvez-y quelque réponse dont vous soyez content & je m'en contente; osez compter sur vous & j'y compte. Dites-moi: Je suis un ange & je vous reçois à bras ouverts.


Quoi! toujours des privations & des peines! toujours des devoirs cruels à remplir! toujours fuir les gens qui nous sont chers! Non, mon aimable ami. Heureux qui peut des cette vie offrir un prix à la vertu! J'en vois un digne d'un homme qui sut combattre & souffrir pour elle. Si je ne présume pas trop de moi, ce prix que j'ose vous destiner acquittera tout ce que mon coeur redoit au vôtre; & vous aurez plus que vous n'eussiez obtenu si le Ciel eût béni nos premieres inclinations. Ne pouvant vous faire ange vous-même, je vous en veux donner un qui garde votre ame, qui l'épure, qui la ranime & sous les auspices duquel vous puissiez vivre avec nous dans la paix du séjour céleste . Vous n'aurez pas, je crois, beaucoup de peine à deviner qui je veux dire ; c'est l'objet qui se trouve à peu près établi d'avance dans le coeur qu'il doit remplir un jour, si mon projet réussit.


Je vois toutes les difficultés de ce projet sans en être rebutée, car il est honnête. Je connais tout l'empire que j'ai sur mon amie & ne crains point d'en abuser en l'exerçant en votre faveur. Mais ses résolutions vous sont connues; & avant de les ébranler, je dois m'assurer de vos dispositions, afin qu'en l'exhortant de vous permettre d'aspirer à elle je puisse répondre de vous, & de vos sentimens; car, si l'inégalité que le sort a mise entre l'un & l'autre vous ôte le droit de vous proposer vous-même, elle permet encore moins que ce droit vous soit accordé sans savoir quel usage vous en pourrez faire.


[400] Je connais toute votre délicatesse; & si vous avez des objections à m'opposer, je sais qu'elles seront pour elle bien plus que pour vous. Laissez ces vains scrupules. Serez-vous plus jaloux que moi de l'honneur de mon amie? Non, quelque cher que vous me puissiez être, ne craignez point que je préfere votre intérêt à sa gloire. Mais autant je mets de prix à l'estime des gens sensés, autant je méprise les jugemens téméraires de la multitude, qui se laisse éblouir par un faux éclat & ne voit rien de ce qui est honnête. La différence fût-elle cent fois plus grande, il n'est point de rang auquel les talens & les moeurs n'aient droit d'atteindre & à quel titre une femme oseroit-elle dédaigner pour époux celui qu'elle s'honore d'avoir pour ami? Vous savez quels sont là-dessus nos principes à toutes deux. La fausse honte & la crainte du blâme inspirent plus de mauvaises actions que de bonnes & la vertu ne sait rougir que de ce qui est mal.


A votre égard, la fierté que je vous ai quelquefois connue ne sauroit être plus déplacée que dans cette occasion; & ce seroit à vous une ingratitude de craindre d'elle un bienfoit de plus. & puis, quelque difficile que vous puissiez être, convenez qu'il est plus doux & mieux séant de devoir sa fortune à son épouse qu'à son ami; car on devient le protecteur de l'une , & le protégé de l'autre; & quoi que l'on puisse dire, un honnête homme n'aura jamais de meilleur ami que sa femme.


Que s'il reste au fond de votre ame quelque répugnance à former de nouveaux engagements, vous ne pouvez trop vous hâter de la détruire pour votre honneur & pour mon repos; [401] car je ne serai jamais contente de vous & de moi, que quand vous serez en effet tel que vous devez être & que vous aimerez les devoirs que vous avez à remplir. Eh! mon ami, je devrois moins craindre cette répugnance qu'un empressement trop relatif à vos anciens penchans. Que ne fais-je point pour m'acquitter auprès de vous? Je tiens plus que je n'avois promis. N'est-ce pas aussi Julie que je vous donne? N'aurez-vous pas la meilleure partie de moi-même & n'en serez-vous pas plus cher à l'autre? Avec quel charme alors je me livrerai sans contrainte à tout mon attachement pour vous! Oui , portez-lui la foi que vous m'avez jurée; que votre coeur remplisse avec elle tous les engagemens qu'il prit avec moi; qu'il lui rende, s'il est possible, tout ce que vous redevez au mien. O Saint-Preux! je lui transmets cette ancienne dette. Souvenez-vous qu'elle n'est pas facile à payer.


Voilà, mon ami, le moyen que j'imagine de nous réunir sans danger, en vous donnant dans notre famille la même place que vous tenez dans nos coeurs. Dans le noeud cher & sacré qui nous unira tous, nous ne serons plus entre nous que des soeurs & des freres; vous ne serez plus votre propre ennemi ni le nôtre; les plus doux sentimens, devenus légitimes, ne seront plus dangereux; quand il ne faudra plus les étouffer on n'aura plus à les craindre. Loin de résister à des sentimens si charmans, nous en ferons à la fois nos devoirs & nos plaisirs; c'est alors que nous nous aimerons tous plus parfaitement & que nous goûterons véritablement réunis les charmes de l'amitié, de l'amour & de l'innocence. Que si dans l'emploi dont vous vous chargez, le Ciel récompense du bonheur d'être pere [402] le soin que vous prendrez de nos enfans, alors vous connaîtrez par vous-même le prix de ce que vous aurez fait pour nous. Comblé des vrais biens de l'humanité, vous apprendrez à porter avec plaisir le doux fardeau d'une vie utile à vos proches; vous sentirez enfin ce que la vaine sagesse des méchans n'a jamais pu croire, qu'il est un bonheur réservé des ce monde aux seuls amis de la vertu.


Réfléchissez à loisir sur le parti que je vous propose, non pour savoir s'il vous convient, je n'ai pas besoin là-dessus de votre réponse, mais s'il convient à Madame d'Orbe & si vous pouvez faire son bonheur comme elle doit faire le vôtre. Vous savez comment elle a rempli ses devoirs dans tous les états de son sexe; sur ce qu'elle est, jugez ce qu'elle a droit d'exiger. Elle aime comme Julie, elle doit être aimée comme elle. Si vous sentez pouvoir la mériter, parlez; mon amitié tentera le reste & se promet tout de la sienne. Mais si j'ai trop espéré de vous, au moins vous êtes honnête homme & vous connaissez sa délicatesse; vous ne voudriez pas d'un bonheur qui lui coûteroit le sien: que votre coeur soit digne d'elle, ou qu'il ne lui soit jamais offert.


Encore une fois, consultez-vous bien. Pesez votre réponse avant de la faire. Quand il s'agit du sort de la vie, la prudence ne permet pas de se déterminer légerement; mais toute délibération légere est un crime quand il s'agit du destin de l'ame & du choix de la vertu. Fortifiez la vôtre, ô mon bon ami, de tous les secours de la sagesse. La mauvaise honte m'empêcherait-elle de vous rappeler le plus nécessaire? Vous [403] avez de la religion; mais j'ai peur que vous n'en tiriez pas tout l'avantage qu'elle offre dans la conduite de la vie & que la hauteur philosophique ne dédaigne la simplicité du chrétien. Je vous ai vu sur la priere des maximes que je ne saurais goûter. Selon vous, cet acte d'humilité ne nous est d'aucun fruit; & Dieu, nous ayant donné dans la conscience tout ce qui peut nous porter au bien, nous abandonne ensuite à nous-mêmes & laisse agir notre liberté. Ce n'est pas là , vous le savez, la doctrine de saint Paul, ni celle qu'on professe dans notre Eglise. Nous sommes libres , il est vrai, mais nous sommes ignorants, faibles, portés au mal. & d'où nous viendroient la lumiere & la force, si ce n'est de celui qui en est la source & pourquoi les obtiendrions-nous, si nous ne daignons pas les demander? Prenez garde, mon ami, qu'aux idées sublimes que vous vous faites du grand Etre l'orgueil humain ne mêle des idées basses qui se rapportent à l'homme; comme si les moyens qui soulagent notre foiblesse convenoient à la puissance divine & qu'elle eût besoin d'art comme nous pour généraliser les choses afin de les traiter plus facilement! Il semble, à vous entendre, que ce soit un embarras pour elle de veiller sur chaque individu; vous craignez qu'une attention partagée & continuelle ne la fatigue & vous trouvez bien plus beau qu'elle fasse tout par des loix générales, sans doute parce qu'elles lui coûtent moins de soin. O grands philosophes! que Dieu vous est obligé de lui fournir ainsi des méthodes commodes & de lui abréger le travail!


A quoi bon lui rien demander, dites-vous encore, ne connaît-il pas tous nos besoins? N'est-il pas notre pere [404] pour y pourvoir? Savons-nous mieux que lui ce qu'il nous faut & voulons-nous notre bonheur plus véritablement qu'il ne le veut lui-même? Cher Saint-Preux, que de vains sophismes! Le plus grand de nos besoins, le seul auquel nous pouvons pourvoir, est celui de sentir nos besoins; & le premier pas pour sortir de notre misere est de la connaître. Soyons humbles pour être sages; voyons notre foiblesse & nous serons forts. Ainsi s'accorde la justice avec la clémence; ainsi regnent à la fois la grace & la liberté. Esclaves par notre foiblesse, nous sommes libres par la priere ; car il dépend de nous de demander & d'obtenir la force qu'il ne dépend pas de nous d'avoir par nous-mêmes.


Apprenez donc à ne pas prendre toujours conseil de vous seul dans les occasions difficiles, mais de celui qui joint le pouvoir à la prudence & sait faire le meilleur parti du parti qu'il nous fait préférer. Le grand défaut de la sagesse humaine, même de celle qui n'a que la vertu pour objet, est un excès de confiance qui nous fait juger de l'avenir par le présent & par un moment de la vie entiere. On se sent ferme un instant & l'on compte n'être jamais ébranlé. Plein d'un orgueil que l'expérience confond tous les jours, on croit n'avoir plus à craindre un piege une fois évité. Le modeste langage de la vaillance est: Je fus brave un tel jour ; mais celui qui dit: Je suis brave , ne sait ce qu'il sera demain; & tenant pour sienne une valeur qu'il ne s'est pas donnée, il mérite de la perdre au moment de s'en servir.


[405] Que tous nos projets doivent être ridicules, que tous nos raisonnemens doivent être insensés devant l'Etre pour qui les tems n'ont point de succession ni les lieux de distance! Nous comptons pour rien ce qui est loin de nous, nous ne voyons que ce qui nous touche: quand nous aurons changé de lieu, nos jugemens seront tout contraires & ne seront pas mieux fondés. Nous réglons l'avenir sur ce qui nous convient aujourd'hui, sans savoir s'il nous conviendra demain; nous jugeons de nous comme étant toujours les mêmes & nous changeons tous les jours. Qui sait si nous aimerons ce que nous aimons, si nous voudrons ce que nous voulons, si nous serons ce que nous sommes, si les objets étrangers & les altérations de nos corps n'auront pas autrement modifié nos âmes; & si nous ne trouverons pas notre misere dans ce que nous aurons arrangé pour notre bonheur? Montrez-moi la regle de la sagesse humaine & je vais la prendre pour guide. Mais si sa meilleure leçon est de nous apprendre à nous défier d'elle, recourons à celle qui ne trompe point & faisons ce qu'elle nous inspire . Je lui demande d'éclairer mes conseils; demandez-lui d'éclairer vos résolutions . Quelque parti que vous preniez, vous ne voudrez que ce qui est bon & honnête, je le sais bien. Mais ce n'est pas assez encore ; il faut vouloir ce qui le sera toujours; & ni vous ni moi n'en sommes les juges.




[406] LETTRE VII. DE SAINT PREUX A MDE. DE WOLMAR.


Julie! une lettre de vous !... Après sept ans de silence !... Oui, c'est elle; je le vois, je le sens: mes yeux méconnaîtraient-ils des traits que mon coeur ne peut oublier? Quoi! vous vous souvenez de mon nom! vous le savez encore écrire !... En formant ce nom,*[*On a dit que St. Preux étoit un nom controuvé. Peut-être le véritable étoit-il sur l'adresse.] votre main n'a-t-elle point tremblé? Je m'égare & c'est votre faute. La forme, le pli, le cachet, l'adresse, tout dans cette lettre m'en rappelle de trop différentes. Le coeur & la main semblent se contredire. Ah! deviez-vous employer la même écriture pour tracer d'autres sentiments?


Vous trouverez peut-être que songer si fort à vos anciennes lettres, c'est trop justifier la derniere. Vous vous trompez. Je me sens bien; je ne suis plus le même, ou vous n'êtes plus la même; & ce qui me le prouve est qu'excepté les charmes & la bonté, tout ce que je retrouve en vous de ce que j'y trouvais autrefois m'est un nouveau sujet de surprise. Cette observation répond d'avance à vos craintes. Je ne me fie point à mes forces, mais au sentiment qui me dispense d'y recourir. Plein de tout ce qu'il faut que j'honore en celle que j'ai cessé d'adorer, je sais à quels respects doivent s'élever mes anciens hommages. Pénétré de la plus [407] tendre reconnaissance, je vous aime autant que jamais, il est vrai; mais ce qui m'attache le plus à vous est le retour de ma raison. Elle vous montre à moi telle que vous êtes; elle vous sert mieux que l'amour même. Non, si j'étois resté coupable, vous ne me seriez pas aussi chere.


Depuis que j'ai cessé de prendre le change & que le pénétrant Wolmar m'a éclairé sur mes vrais sentimens, j'ai mieux appris à me connaître & je m'alarme moins de ma foiblesse. Qu'elle abuse mon imagination, que cette erreur me soit douce encore, il suffit, pour mon repos, qu'elle ne puisse plus vous offenser & la chimere qui m'égare à sa poursuite me sauve d'un danger réel.


O Julie! il est des impressions éternelles que le tems ni les soins n'effacent point. La blessure guérit, mais la marque reste; & cette marque est un sceau respecté qui préserve le coeur d'une autre atteinte. L'inconstance, & l'amour sont incompatibles: l'amant qui change , ne change pas; il commence ou finit d'aimer. Pour moi, j'ai fini; mais, en cessant d'être à vous, je suis resté sous votre garde. Je ne vous crains plus; mais vous m'empêchez d'en craindre une autre . Non, Julie, non, femme respectable, vous ne verrez jamais en moi que l'ami de votre personne & l'amant de vos vertus; mais nos amours, nos premieres & uniques amours, ne sortiront jamais de mon coeur. La fleur de mes ans ne se flétrira point dans ma mémoire . Dussé-je vivre des siecles entiers, le doux tems de ma jeunesse ne peut ni renoître pour moi, ni s'effacer de mon souvenir. Nous avons beau n'être plus les [408] mêmes, je ne puis oublier ce que nous avons été. Mais parlons de votre cousine.


Chère amie, il faut l'avouer, depuis que je n'ose plus contempler vos charmes, je deviens plus sensible aux siens. Quels yeux peuvent errer toujours de beautés en beautés sans jamais se fixer sur aucune? Les miens l'ont revue avec trop de plaisir peut-être; & depuis mon éloignement, ses traits, déjà gravés dans mon coeur , y font une impression plus profonde. Le sanctuaire est fermé, mais son image est dans le temple. Insensiblement, je deviens pour elle ce que j'aurois été si je ne vous avais jamais vue; & il n'appartenoit qu'à vous seule de me faire sentir la différence de ce qu'elle m'inspire à l'amour. Les sens, libres de cette passion terrible, se joignent au doux sentiment de l'amitié. Devient-elle amour pour cela? Julie, ah! quelle différence! Où est l'enthousiasme? Où est l'idolâtrie? Ou sont ces divins égaremens de la raison, plus brillants, plus sublimes, plus forts, meilleurs cent fois que la raison même? Un feu passager m'embrase, un délire d'un moment me saisit, me trouble & me quitte. Je retrouve entre elle & moi deux amis qui s'aiment tendrement & qui se le disent. Mais deux amans s'aiment-ils l'un l'autre? Non; vous & moi sont des mots proscrits de leur langue: ils ne sont plus deux, ils sont un.


Suis-je donc tranquille en effet? Comment puis-je l'être? Elle est charmante, elle est votre amie & la mienne ; la reconnaissance m'attache à elle; elle entre dans mes souvenirs les plus doux. Que de droits sur une ame sensible, [409] & comment écarter un sentiment plus tendre de tant de sentimens si bien dus! Hélas! il est dit qu'entre elle & vous je ne serai jamais un moment paisible.


Femmes! femmes! objets chers & funestes, que la nature orna pour notre supplice, qui punissez quand on vous brave, qui poursuivez quand on vous craint, dont la haine & l'amour sont également nuisibles & qu'on ne peut ni rechercher ni fuir impunément !... Beauté , charme, attrait, sympathie, être ou chimere inconcevable, abîme de douleurs & de voluptés! beauté, plus terrible aux mortels que l'élément où l'on t'a fait naître, malheureux qui se livre à ton calme trompeur! C'est toi qui produis les tempêtes qui tourmentent le genre humain. O Julie! ô Claire! que vous me vendez cher cette amitié cruelle dont vous osez vous vanter à moi! J'ai vécu dans l'orage & c'est toujours vous qui l'avez excité. Mais quelles agitations diverses vous avez fait éprouver à mon coeur! Celles du lac de Geneve ne ressemblent pas plus aux flots du vaste Océan. L'un n'a que des ondes vives & courtes dont le perpétuel tranchant agite, émeut, submerge quelquefois, sans jamais former de longs cours. Mais sur la mer, tranquille en apparence, on se sent élevé, porté doucement & loin par un flot lent & presque insensible; on croit ne pas sortir de la place & l'on arrive au bout du monde.


Telle est la différence de l'effet qu'on produit sur moi vos attraits & les siens. Ce premier, cet unique amour qui fit le destin de ma vie & que rien n'a pu vaincre que lui-même, étoit né sans que je m'en fusse apperçu; il m'entraînoit [410] que je l'ignorais encore: je me perdis sans croire m'être égaré. Durant le vent j'étois au Ciel ou dans les abîmes; le calme vient, je ne sais plus où je suis. Au contraire, je vois, je sens mon trouble auprès d'elle & me le figure plus grand qu'il n'est ; j'éprouve des transports passagers & sans suite; je m'emporte un moment & suis paisible un moment après : l'onde tourmente en vain le vaisseau, le vent n'enfle point les voiles; mon coeur, content de ses charmes, ne leur prête point son illusion; je la vois plus belle que je ne l'imagine & je la redoute plus de près que de loin: c'est presque l'effet contraire à celui qui me vient de vous & j'éprouvais constamment l'un & l'autre à Clarens.


Depuis mon départ il est vrai qu'elle se présente à moi quelquefois avec plus d'empire. Malheureusement il m'est difficile de la voir seule. Enfin je la vois & c'est bien assez; elle ne m'a pas laissé de l'amour, mais de l'inquiétude.


Voilà fidelement ce que je suis pour l'une & pour l'autre . Tout le reste de votre sexe ne m'est plus rien ; mes longues peines me l'ont fait oublier:


E fornito'l mio tempo a mezzo gli anni.*


[*Ma carriere est finie au milieu de mes ans.]


Le malheur m'a tenu lieu de force pour vaincre la nature , & triompher des tentations. On a peu de désirs quand on souffre; & vous m'avez appris à les éteindre en leur résistant. Une grande passion malheureuse est un grand moyen de sagesse. Mon coeur est devenu, pour ainsi dire, l'organe [411] de tous mes besoins; je n'en ai point quand il est tranquille. Laissez-le en paix l'une & l'autre & désormais il l'est pour toujours.


Dans cet état, qu'ai-je à craindre de moi-même & par quelle précaution cruelle voulez-vous m'ôter mon bonheur pour ne pas m'exposer à le perdre? Quel caprice de m'avoir fait combattre & vaincre, pour m'enlever le prix après la victoire! N'est-ce pas vous qui rendez blâmable un danger bravé sans raison? Pourquoi m'avoir appelé près de vous avec tant de risques, ou pourquoi m'en bannir quand je suis digne d'y rester? Deviez-vous laisser prendre à votre mari tant de peine à pure perte? Que ne le faisiez-vous renoncer à des soins que vous aviez résolu de rendre inutiles? Que ne lui disiez-vous, laissez-le au bout du monde, puisqu'aussi-bien je l'y veux renvoyer ? Hélas! plus vous craignez pour moi, plus il faudroit vous hâter de me rappeler. Non, ce n'est pas près de vous qu'est le danger, c'est en votre absence & je ne vous crains qu'où vous n'êtes pas. Quand cette redoutable Julie me poursuit, je me réfugie auprès de Madame de Wolmar & je suis tranquille; où fuirai-je si cet asyle m'est ôté? Tous les tems, tous les lieux me sont dangereux loin d'elle; par-tout je trouve Claire ou Julie. Dans le passé, dans le présent , l'une & l'autre m'agite à son tour; ainsi mon imagination toujours troublée ne se calme qu'à votre vue , & ce n'est qu'aupres de vous que je suis en sûreté contre moi. Comment vous expliquer le changement que j'éprouve en vous abordant? Toujours vous exercez le même empire, mais son [412] effet est tout opposé; en réprimant les transports que vous causiez autrefois, cet empire est plus grand, plus sublime encore; la paix, la sérénité, succedent au trouble des passions ; mon coeur toujours formé sur le vôtre, aima comme lui & devient paisible à son exemple.


Mais ce repos passager n'est qu'une trêve; & j'ai beau m'élever jusqu'à vous en votre présence, je retombe en moi-même en vous quittant. Julie, en vérité, je crois avoir deux âmes, dont la bonne est en dépôt dans vos mains. Ah! voulez-vous me séparer d'elle? Mais les erreurs des sens vous alarment? Vous craignez les restes d'une jeunesse éteinte par les ennuis ; vous craignez pour les jeunes personnes qui sont sous votre garde; vous craignez de moi ce que le sage Wolmar n'a pas craint! O Dieu! que toutes ces frayeurs m'humilient! Estimez-vous donc votre ami moins que le dernier de vos gens! Je puis vous pardonner de mal penser de moi, jamais de ne vous pas rendre à vous-même l'honneur que vous vous devez. Non, non; les feux dont j'ai brûlé m'ont purifié; je n'ai plus rien d'un homme ordinaire. Après ce que je fus, si je pouvais être vil un moment, j'irais me cacher au bout du monde & ne me croirais jamais assez loin de vous.


Quoi! je troublerai cet ordre aimable que j'admirais avec tant de plaisir? Je souillerais ce séjour d'innocence & de paix que j'habitais avec tant de respect? Je pourrais être assez lâche? ... Eh! comment le plus corrompu des hommes ne serait-il pas touché d'un si charmant tableau? Comment [413] ne reprendrait-il pas dans cet asyle l'amour de l'honnêteté? Loin d'y porter ses mauvaises moeurs, c'est là qu'il iroit s'en défaire... Qui? moi, Julie, moi? ... si tard? ... sous vos yeux? ... chére amie, ouvrez-moi votre maison sans crainte; elle est pour moi le temple de la vertu; partout j'y vois son simulacre auguste & ne puis servir qu'elle auprès de vous. Je ne suis pas un ange, il est vrai; mais j'habiterai leur demeure, j'imiterai leurs exemples : on les fuit quand on ne leur veut pas ressembler.


Vous le voyez, j'ai peine à venir au point principal de votre lettre, le premier auquel il faloit songer, le seul dont je m'occuperais si j'osais prétendre au bien qu'il m'annonce! O Julie! ame bienfaisante! amie incomparable! en m'offrant la digne moitié de vous-même & le plus précieux trésor qui soit au monde après vous, vous faites plus, s'il est possible, que vous ne fîtes jamais pour moi. L'amour, l'aveugle amour put vous forcer à vous donner; mais donner votre amie est une preuve d'estime non suspecte. Des cet instant je crois vraiment être homme de mérite, car je suis honoré de vous. Mais que le témoignage de cet honneur m'est cruel! En l'acceptant je le démentirais & pour le mériter il faut que j'y renonce. Vous me connaissez: jugez-moi. Ce n'est pas assez que votre adorable cousine soit aimée; elle doit l'être comme vous, je le sais: le sera-t-elle? le peut-elle être? & dépend-il de moi de lui rendre sur ce point ce qui lui est dû? Ah! si vous vouliez m'unir avec elle, que ne me laissiez-vous un coeur à lui donner, un coeur auquel elle inspirât des sentimens [414] nouveaux dont il lui pût offrir les prémices? En est-il un moins digne d'elle que celui qui sut vous aimer? Il faudroit avoir l'ame libre & paisible du bon & sage d'Orbe pour s'occuper d'elle seule à son exemple; il faudroit le valoir pour lui succéder: autrement la comparaison de son ancien état lui rendroit le dernier plus insupportable; & l'amour foible & distroit d'un second époux, loin de la consoler du premier, le lui feroit regretter davantage. D'un ami tendre & reconnaissant elle auroit fait un mari vulgaire . Gagnerait-elle à cet échange? Elle y perdroit doublement. Son coeur délicat & sensible sentiroit trop cette perte ; & moi, comment supporterais-je le spectacle continuel d'une tristesse dont je serais cause & dont je ne pourrais la guérir? Hélas! j'en mourrais de douleur même avant elle. Non, Julie, je ne ferai point mon bonheur aux dépens du sien. Je l'aime trop pour l'épouser.


Mon bonheur? Non. Serais-je heureux moi-même en ne la rendant pas heureuse? L'un des deux peut-il se faire un sort exclusif dans le mariage? Les biens, les maux, n'y sont-ils pas communs, malgré qu'on en ait & les chagrins qu'on se donne l'un à l'autre, ne retombent-ils pas toujours sur celui qui les cause? Je serais malheureux par ses peines, sans être heureux par ses bienfaits. Grâces, beauté; mérite, attachement, fortune, tout concourroit à ma félicité; mon coeur, mon coeur seul empoisonneroit tout cela & me rendroit misérable au sein du bonheur.


Si mon état présent est plein de charme auprès d'elle, loin [415] que ce charme pût augmenter par une union plus étroite, les plus doux plaisirs que j'y goûte me seroient ôtés. Son humeur badine peut laisser un aimable essor à son amitié, mais c'est quand elle a des témoins de ses caresses. Je puis avoir quelque émotion trop vive auprès d'elle, mais c'est quand votre présence me distroit de vous. Toujours entre elle & moi dans nos tête-à-tête, c'est vous qui le rendez délicieux. Plus notre attachement augmente, plus nous songeons aux chaînes qui l'ont formé; le doux lien de notre amitié se resserre & nous nous aimons pour parler de vous. Ainsi mille souvenirs chers à votre amie, plus chers à votre ami, les réunissent: uni par d'autres noeuds, il y faudra renoncer. Ces souvenirs trop charmans ne seraient-ils pas autant d'infidélités envers elle? & de quel front prendrais-je une épouse respectée & chérie pour confidente des outrages que mon coeur lui feroit malgré lui? Ce coeur n'oseroit donc plus s'épancher dans le sien , il se fermeroit à son abord. N'osant plus lui parler de vous, bientôt je ne lui parlerais plus de moi. Le devoir , l'honneur, en m'imposant pour elle une réserve nouvelle, me rendroient ma femme étrangere & je n'aurais plus ni guide ni conseil pour éclairer mon ame & corriger mes erreurs. Est-ce là l'hommage qu'elle doit attendre? Est-ce là le tribut de tendresse & de reconnaissance que j'irais lui porter? Est-ce ainsi que je ferais son bonheur & le mien?


Julie, oubliâtes-vous mes sermens avec les vôtres? Pour moi, je ne les ai point oubliés. J'ai tout perdu; ma foi seule m'est restée; elle me restera jusqu'au tombeau. Je [416] n'ai pu vivre à vous; je mourrai libre. Si l'engagement en étoit à prendre, je le prendrais aujourd'hui. Car si c'est un devoir de se marier, un devoir plus indispensable encore est de ne faire le malheur de personne; & tout ce qui me reste à sentir en d'autres noeuds, c'est l'éternel regret de ceux auxquels j'osai prétendre. Je porterais dans ce lien sacré l'idée de ce que j'espérais y trouver une fois: cette idée feroit mon supplice & celui d'une infortunée. Je lui demanderais compte des jours heureux que j'attendis de vous. Quelles comparaisons j'aurois à faire! Quelle femme au monde les pourroit soutenir? Ah! comment me consolerais-je à la fois de n'être pas à vous & d'être à une autre?


Chere amie, n'ébranlez point des résolutions dont dépend le repos de mes jours; ne cherchez point à me tirer de l'anéantissement où je suis tombé, de peur qu'avec le sentiment de mon existence, je ne reprenne celui de mes maux & qu'un état violent ne rouvre toutes mes blessures. Depuis mon retour j'ai senti, sans m'en alarmer, l'intérêt plus vif que je prenais à votre amie; car je savois bien que l'état de mon coeur ne lui permettroit jamais d'aller trop loin & voyant ce nouveau goût ajouter à l'attachement déjà si tendre que j'eus pour elle dans tous les tems, je me suis félicité d'une émotion qui m'aidoit à prendre le change & me faisoit supporter votre image avec moins de peine. Cette émotion a quelque chose des douceurs de l'amour & n'en a pas les tourments. Le plaisir de la voir n'est point troublé par le désir de la posséder; content de passer ma vie entiere, [417] comme j'ai passé cet hiver, je trouve entre vous deux cette situation paisible *[*Il a dit précisément le contraire quelques pages auparavant. Le pauvre Philosophe, entre deux jolies femmes; me paroît dans un plaisant embarras. On diroit qu'il veut n'aimer ni l'une ni l'autre, afin de les aimer toutes deux.], & douce qui tempere l'austérité de la vertu & rend ses leçons aimables. Si quelque vain transport m'agite un moment, tout le réprime & le fait taire: j'en ai trop vaincu de plus dangereux pour qu'il m'en reste aucun à craindre. J'honore votre amie comme je l'aime & c'est tout dire. Quand je ne songerais qu'à mon intérêt , tous les droits de la tendre amitié me sont trop chers auprès d'elle pour que je m'expose à les perdre en cherchant à les étendre; & je n'ai pas même eu besoin de songer au respect que je lui dois pour ne jamais lui dire un seul mot dans le tête-à-tête, qu'elle eût besoin d'interpréter ou de ne pas entendre. Que si peut-être elle a trouvé quelquefois un peu trop d'empressement dans mes manieres, sûrement elle n'a point vu dans mon coeur la volonté de le témoigner. Tel que je fus six mois auprès d'elle, tel je serai toute ma vie. Je ne connais rien après vous de si parfait qu'elle; mais, fût-elle plus parfaite que vous encore, je sens qu'il faudroit n'avoir jamais été votre amant pour pouvoir devenir le sien.


Avant d'achever cette lettre, il faut vous dire ce que je pense de la vôtre. J'y trouve avec toute la prudence de la vertu les scrupules d'une ame craintive qui se fait un devoir de s'épouvanter & croit qu'il faut tout craindre pour se [418] garantir de tout. Cette extrême timidité a son danger ainsi qu'une confiance excessive. En nous montrant sans cesse des monstres où il n'y en a point, elle nous épuise à combattre des chimeres; & à force de nous effaroucher sans sujet, elle nous tient moins en garde contre les périls véritables & nous les laisse moins discerner. Relisez quelquefois la lettre que Milord Edouard vous écrivit l'année derniere au sujet de votre mari; vous y trouverez de bons avis à votre usage à plus d'un égard. Je ne blâme point votre dévotion; elle est touchante, aimable & douce comme vous; elle doit plaire à votre mari même. Mais prenez garde qu'à force de vous rendre timide & prévoyante, elle ne vous mene au quiétisme par une route opposée & que, vous montrant partout du risque à courir, elle ne vous empêche enfin d'acquiescer à rien. chére amie, ne savez-vous pas que la vertu est un état de guerre & que, pour y vivre, on a toujours quelque combat à rendre contre soi? Occupons-nous moins des dangers que de nous , afin de tenir notre ame prête à tout événement. Si chercher les occasions c'est mériter d'y succomber, les fuir avec trop de soin, c'est souvent nous refuser à de grands devoirs ; & il n'est pas bon de songer sans cesse aux tentations , même pour les éviter. On ne me verra jamais rechercher des momens dangereux ni des tête-à-tête avec des femmes; mais, dans quelque situation que me place désormais la Providence, j'ai pour sûreté de moi les huit mois que j'ai passés à Clarens & ne crains plus que personne m'ôte le prix que vous m'avez fait mériter. Je ne serai pas plus foible que je [419] l'ai été; je n'aurai pas de plus grands combats à rendre; j'ai senti l'amertume des remords; j'ai goûté les douceurs de la victoire. Après de telles comparaisons on n'hésite plus sur le choix; tout, jusqu'à mes fautes passées; m'est garant de l'avenir.


Sans vouloir entrer avec vous dans de nouvelles discussions sur l'ordre de l'univers & sur la direction des êtres qui le composent, je me contenterai de vous dire que, sur des questions si fort au-dessus de l'homme , il ne peut juger des choses qu'il ne voit pas, que par induction sur celles qu'il voi