[J.M.GALLANAR=Éditeur]
JEAN
JACQUES ROUSSEAU
JULIE, OU LA NOUVELLE HELOISE.
LETTRES DE DEUX AMANS,
HABITANS D'UNE PETITE VILLE AU PIED DES ALPES.
[Preface dialoguee de La Nouvelle Heloise ]
[1760,
octobre; janvier--fevrier 1761, Paris, Duchesne; A Amsterdam, Marc
Michel Rey , 1761; le
Pléiade édition, II pp. 11--30. ==Du
Peyrou/Moultou 1780-89 quarto
edition, t. II;
Premiere Partie, t. II, pp. v-xlvii.]
[v]
AVERTISSEMENT Sur la Préface suivante.
La
forme & la longueur de ce Dialogue , où Entretien supposé, ne
m'ayant permis de le
mettre que par extrait à la tête du Recueil des premieres Editions , je
le donne à celle-ci
tout entier , dans l'espoir qu'on y trouvera quelques vues utiles sur
l'objet de ces sortes
d'Ecrits. J'ai cru dealers devoir attendre que le Livre eût fait son
effet avant d'en discuter
les inconvéniens & les avantages , ne voulant ni faire tort au
Libraire, ni mendier
l'indulgence du Public.
[vi]
SECONDE PREFACE DE LA NOUVELLE HELOISE.
N.
Voila votre Manuscrit. Je l'ai lu tout entier.
R.
Tout entier ? J'entends : vous, comptez sur peu d'imitateurs ?
N.
Vel duo, vel nemo.
R.
Turpe & miserabile. Mais je veux un jugement positif.
N.
Je n'ose.
R.
Tout est osé par ce seul mot. Expliquez-vous.
N.
Mon jugement dépend de la réponse que vous m'allez faire. Cette
correspondance
est-elle réelle, ou si c'est une fiction ?
R.
Je ne vois point la conséquence. Pour dire si un Livre est bon ou
mauvais, qu'importe de
savoir comment on l'a fait?
[vii]
N. Il importe beaucoup pour celui-ci. Un Portrait a toujours son prix
pourvu qu'il
ressemble, quel qu'étrange que soit l'Original. Mais dans un Tableau
d'imagination , toute
figure humaine doit avoir les traits communs à l'homme, ou le Tableau
ne vaut rien. Tous
deux supposés bons, il reste encore cette différence que le Portrait
intéresse peu de gens;
le Tableau seul peut plaire au Public.
R.
Je vous suis. Si ces Lettres sont des Portraits , ils n'intéressent
point : si ce sont des
Tableaux, ils imitent mal. N'est-ce pas cela ?
N.
Précisément.
R.
Ainsi, j'arracherai toutes vos reposes avant que vous m'ayez répondu.
Au reste , comme
je ne puis satisfaire à votre question , il faut vous en passer pour
résoudre la mienne.
Mettez la chose au pis : ma Julie .......
N.
Oh ! si elle avoit existe!
R.
Hé bien?
[viii]
N. Mais purement ce n'est qu'une fiction.
R.
Supposez.
N.
En ce cas, je ne connois rien de si maussade; ces Lettres ne sont point
des Lettres ; ce
Roman n'est point un Roman ; les personnages sont des gens de l'autre
monde.
R.
J'en suis fâché pour celui - ci.
N.
Consolez-vous ; les foux n'y manquent pas non plus ; mais les vôtres ne
sont pas dans la
nature.
R.
Je pourrois . . . . . Non, je vois le détour que prend votre curiosité.
Pourquoi
décidez-vous ainsi ? Savez - vous jusqu'où les hommes different les uns
des autres ?
Combien les caracteres sont opposés ? Combien les moeurs, les préjugés
varient selon les
tems, les lieux, les âges ? Qui est-ce qui ose assigner des bornés
précises à la Nature, &
dire : Voilà jusqu'où l'homme peut aller, & pas au - delà ?
N.
Avec ce beau raisonnement les monstres [ix] inouis, les Géans, les
Pygmées, les
chimeres de toute espece ; tout pourroit être admis spécifiquement dans
la Nature : tout
seroit défiguré , nous n'aurions plus de modele commun ? Je le répete,
dans les Tableaux
de l'humanité chacun doit reconnoître l'homme.
R.
J'en conviens, pourvu qu'on sache aussi discerner ce qui fait les
variétés de ce qui est
essentiel à l'espece. Que diriez-vous de ceux qui ne reconnoîtroient la
nôtre que dans un
habit à la Françoise ?
N.
Que diriez-vous de celui qui, sans exprimer ni traits ni taille ,
voudroit peindre une
figure humaine , avec un voile pour vêtement ? N'auroit-on pas droit de
lui demander où
est l'homme ?
R.
Ni traits , ni taille ? Etes-vous juste ? Point de gens parfaits :
voilà la chimere. Une jeune
fille offensant la vertu qu'elle aime, & ramenée au devoir par
l'horreur d'un plus grand
crime ; une amie trop facile , punie enfin par son propre coeur de
l'exces de son indulgence
; un jeune homme honnête & sensible , plein de foiblesse & de
beaux [x] discours ; un
vieux Gentilhomme entêté de sa noblesse , sacrifiant tout à l'opinion ;
un Anglois
généreux & brave, toujours passionné par sagesse, toujours
raisonnant sans raison . . . . . .
.
N.
Un mari débonnaire & hospitalier empressé d'établir dans sa maison
l'ancien amant
de sa femme....
R.
Je vous renvoye à l'inscription de l'Estampe *[*Voyez la septieme
Estampe. ]
N.
Les belles ames ? . . . .
. Le beau mot !
R.
O Philosophie ! combien tu prends de peine à retrécir les coeurs, à
rendre les hommes
petits!
N.
L'esprit romanesque les aggrandit & les trompe. Mais revenons. Les
deux amies?...
Qu'en dites-vous ? . . . & cette conversion subite au Temple ? . ..
la Grace , sans doute ? . ...
R.
Monsieur . . . . . . . . .
N.
Une femme chrétienne , une dévote qui n'apprend point le catéchisme à
ses enfans ;
qui meurt sans vouloir prier Dieu; dont la mort cependant édifie un
Pasteur, & convertit
un Athée....Oh!......
[xi]
R. Monsieur........
N.
Quant à l'intértêt , il est pour tout le monde, il est nul. Pas une
mauvaise action ; pas
un méchant homme qui fasse craindre pour les bons. Des événemens si
naturels , si
simples qu'ils le sont trop; rien d'inopiné; point de coup de Théâtre.
Tout est prévu long -
tems d'avance; tout arrive comme il est prévu. Est-ce la peine de tenir
registre de ce que
chacun peut voir tous les jours dans sa maison, ou dans celle de son
voisin ?
R.
C'est-à-dire, qu'il vous faut des hommes communs, & des événemens
rares ? Je crois
que j'aimerois mieux le contraire. D'aillers, vous jugez ce que vous
avez lu comme un
Roman. Ce n'en est point un ; vous l'avez dit vous-même. C'est un
Recueil de Lettres . ......
N.
Qui ne sont point des Lettres ; je crois l'avoir dit aussi. Quel style
épistolaire ! Qu'il est
guindé ! Que d'exclamations ! Que d'apprêts! Quelle emphase pour ne
dire que des choses
communes! Quels grands mots pour de petits raisonnemens ! Rarement du
sens, de la
justesse; jamais ni finesse, [xii] ni force, ni profondeur. Une diction
toujours dans les nues,
& des pensées qui rampent toujours. Si vos personnages sont dans la
Nature, avouez que
leur styIe est peu naturel ?
R.
Je conviens que dans le point de vue où vous êtes , il doit vous
paroître ainsi.
N.
Comptez-vous que le Public le verra d'un autre oei1; & n'est-ce pas
mon jugement que
vous demandez ?
R.
C'est pour l'avoir plus au long que je vous replique. Je vois que vous
aimerais mieux des
Lettres faites pour être imprimées.
N.
Ce souhait paroit ayez bien fondé pour celles qu'on donne à
l'impression.
R.
On ne verra donc jamais les hommes dans les Livres que comme ils
veulent s'y montrer
?
N.
L'Auteur comme il veut s'y montrer; ceux qu'il dépeint tels qu'ils
font. Mais cet
avantage manque encore ici. Pas un portrait vigoureusement peint ; pas
un caractere assez
bien marqué ; nulle [xiii] observation solide ; aucune connoissance du
monde.
Qu'apprend-on dans la petite sphere de deux ou trois Amans ou amis
toujours occupés
d'eux seuls ?
R.
On apprend à aimer l'humanité. Dans les grandes sociétés on n'apprend
qu'à haÏr les
hommes.
Votre
jugement est sévere ; celui du Public doit l'être encore plus. Sans le
taxer d'injustice,
je veux vous dire à mon tour de quel oeil je vois ces lettres ; moins
pour excuser les défauts
que vous y blâmez , que pour en trouver la source.
Dans
la retraite on a d'autres manieres de voir & de sentir que dans le
commerce du
monde; les passions autrement modifiées ont aussi d'autres expressions
: l'imagination
toujours frappée des mêmes objets , s'en affecte plus vivement. Ce
petit nombre d'images
revient toujours , se mêle à toutes les idées, & leur donne ce tour
bizarre & peu varié
qu'on remarque dans les discours des Solitaires. S'ensuit-il de-là que
leur langage soit fort énergique ? Point du tout ; il n'est
qu'extraordinaire. Ce n'est que dans le monde qu'on
apprend à parler avec énergie. Premierement , parce qu'il faut toujours
dire autrement &
mieux que les [xiv] autres, & puis, que forcé d'affirmer à chaque
instance qu'on ne croit
pas, d'exprimer des sentimens qu'on n'a point, on cherche à donner à ce
qu'on dit un tour
persuasif qui supplée à la persuasion intérieure. Croyez - vous que les
gens vraiment
passionnés agent ces manieres de parler vives , fortes, coloriées que
vous admirez dans vos
Drames & dans vos Romans ? Non; la passion pleine d'elle-même,
s'exprime avec plus
d'abondance que de force ; elle ne songe pas même à persuader ; elle ne
soupçonne pas
qu'on puisse douter d'elle. Quand elle dit ce qu'elle sent, c'est moins
pour l'exposer , aux
autres que pour se soulager. On peint plus vivement l'amour dans les
grandes Villes l'y sent
- on mieux que dans les hameaux ?
N.
C'est-à-dire due la faiblesse du langage prouve la force du sentiment ?
R.
Quelquefois du moins elle en montre la vérité. Lisez une lettre d'amour
faite par un
Auteur dans son cabinet, par un bel esprit qui veut briller. Pour peu
qu'il ait de feu dans la
tête , sa plumeva , comme on dit , brûler le papier; la chaleur [xv]
n'ira pas plus loin. Vous
serez enchante , même agité peut - être ; mais d'une agitation
passagere & seche , qui ne
vous laissera que des mots pour tout souvenir. Au contraire , une
lettre que l'Amour a
réellement dictée ; une lettre d'un amant vraiment passionne, sera
lâche , diffuse , toute
en longueurs, en désordre , en répétitions. Son coeur , plein d'un
sentiment qui déborde ,
redit toujours la même chose, &n'a jamais achevé de dire; comme une
source vive qui
coule sans cesse & ne s'épuise jamais. Rien de saillant , rien de
remarquable ; on ne retient
ni mots , ni tours, ni phrases ; on n'admire rien , l'on n'est frappé
de rien. Cependant on se
sent l'ame attendrie ; on se sent ému sans savoir pourquoi. Si la force
du sentiment ne nous
frappe pas , sa vérité nous touche, &c'est ainsi que le coeur fait
parler au coeur. Mais ceux
qui ne sentent rien, ceux qui n'ont que le jargon paré des passions, ne
connoissent point ces
sortes de beautés & les méprisent.
N.
J'attends.
R.
Fort bien. Dans cette derniere espece de [xvi] lettres , si les pensées
sont communes, le
style pourtant n'est pas familier, & ne doit pas l'être. L'amour
n'est qu'illusion ; il se fait ,
pour ainsi dire, un autre Univers ; il s'entoure d'objets qui ne sont
point, ou auxquels lui
seul a donné l'être ; & comme il rend tous ses sentimens en images
, son langage est
toujours figuré. Mais ces figures sont sans justesse & sans suite;
son éloquence est dans
son désordre ; il prouve d'autant plus qu'il raisonné moins.
L'enthousiasme est le dernier
degré de la passion. Quand elle est à son comble, elle voit son objet
parfait ; elle en fait
alors son idole; elle le place dans le Ciel ; & comme
l'enthousiasme de la dévotion
emprunte le langage de l'amour, I'enthousiasme de l'amour emprunte
aussi le langage de la
dévotion. Il ne voit plus que le Paradis , les Anges, les vertus des
Saints, les délices du
séjour céleste. Dans ces transports ,entouré de si hautes images, en
parlera-t-il en termes
rampans ? Se résoudra-t-il d'abaisser, d'avilir ses idées par des
expressions vulgaires ?
N'élevera-t-il pas son style ? Ne lui donnera-t-il pas de la noblesse ,
de la dignité ? Que
parlez-vous de [xvii] lettres , de style épistolaire ? En écrivant à ce
qu'on aime , il est bien
question de cela ! ce ne sont plus des lettres que l'on écrit , ce sont
des Hymnes.
N.
Citoyen, voyons votre pouls.
R.
Non : voyez l'hiver sur ma tête. Il est un age pour l'expérience; un
autre pour le
souvenir. Le sentiment s'éteint à la fin ; mais l'ame sensible demeure
toujours.
Je
reviens à nos lettres. Si vous les lisez comme l'ouvrage d'un Auteur
qui veut plaire, ou
qui se pique d'écrire, elles sont, détestables. Mais prenez-les pour ce
qu'elles sont, &
jugez-les dans leur espece. Deux ou trois jeunes gens simples , mais
sensibles ,
s'entretiennent entre eux des intérêts de leurs coeurs. Ils ne songent
point à briller aux
yeux les uns des autres. Ils se connoissent & s'aiment trop
mutuellement pour que
l'amour-propre ait plus rien à faire entre eux. Ils sont enfans,
penseront-ils en hommes ?
Ils sont étrangers , écriront-ils correctement ? Ils sont solitaires,
connoitront-ils le monde
& la sociéte ? Pleins du seul sentiment [xviii] qui les occupe, ils
sont dans le délire,
&pensent philosopher. Voulez-vous qu'ils sachent observer, juger,
réfléchir ? Ils ne savent
rien de tout cela. Ils savent aimer ; ils rapportent tout à leur
passion. L'importance qu'ils
donnent à leurs folles idées , est - elle moins amusante que tout
l'esprit qu'ils pourroient étaler ? Ils parlent de tout ; ils se
trompent sur tout; ils ne font rien connoitre qu'eux ; mais
en se faisant connoitre, ils se font aimer : leurs erreurs valent mieux
que le savoir des Sages
: leurs coeurs honnêtes portent par-tout, jusques dans leurs fautes,
les préjugés de la
vertu , toujours confiante cet toujours trahie. Rien ne les entend,
rien ne leur répond , tout
les détrompe. Ils se refusent aux vérités décourageantes : ne trouvant
nulle part ce qu'ils
sentent , ils se replient sur eux - mêmes ; ils se détachent du reste
de l'Univers ; & créant
entre eux un petit monde différent du nôtre, ils y forment un spectacle
véritablement
nouveau.
N.
Je conviens qu'un homme de vingt ans & des filles de dix-huit, ne
doivent pas,
quoiqu'instruits, parler en Philosophes , même en pensant [ xix]
l'être. J'avoue encore, &
cette différence ne m'a pas échappé , que ces filles deviennent des
femmes de mérite, & ce
jeune homme un meilleur observateur. Je ne fais point de comparaison
entre le
commencement & la fin de l'ouvrage. Les détails de la vie
domestique effacent les fautes du
premier âge: la chaste épouse , la femme sensée, la digne mere de
famille font oublier la
coupable amante. Mais cela in même est un sujet de critique: la fin du
recueil rend le
commencement d'autant plus répréhensible ; on dirait que ce sont deux
Livres différens
que les mêmes personnes ne doivent pas lire. Ayant à montrer des gens
raisonnables ,
pourquoi les prendre avant qu'ils le soient devenus ? Les jeux d'enfans
qui précedent les
leçons de la sagesse empêchent de les attendre : le mal scandalise
avant que le bien puisse édifier ; enfin le Lecteur indigné se rebute
& quitte le Livre au moment d'en tirer du
profit.
R.
Je pense , au contraire, que la fin de ce Recueil seroit superflue aux
Lecteurs rebutés du
commencement, & que ce même commencement doit être agréable à ceux
pour qui la fin
peut [xx] être utile. Ainsi , ceux qui n'acheveront pas le Livre , ne
perdront rien , puisqu'il
ne leur pas propre ; & ceux qui peuvent en profiter ne l'auroient
pas lu, s'il eût commencé
plus gravement. Pour rendre utile ce qu'un veut dite , il faut d'abord
se faire écouter de
ceux qui doivent en faire usage.
J'
changé de moyen , mais non pas d'objet. Quand j' tâche de parler aux
hommes , on ne
m'a point entendu; peut- être en parlant aux enfans me ferai-je mieux
entendre; & les
enfans ne goûtent pas mieux la raison nue , que les remedes mal
déguisés.
Cosi
all' egro fanciul porgiamo aspersi
Di soave licor gl'orli del vaso ;
Succhi
amari ingnnato in tanto ei beve,
E
dall' inganno suo vita riceve.
N.
J'ai peur que vous ne vous trompiez encore; ils suceront les bords du
vase, & ne boiront
point la liqueur.
R.
Alors ce ne sera plus ma faute ; j'aurai fait de mon mieux pour la
faire passer.
[xxi]
Mes jeunes gens sont aimables ; mais pour les aimer à trente ans , il
faut les avoir
connus à vingt. Il faut avoir vécu long-tems avec eux pour s'y plaire ;
& ce n'est qu'apres
avoir déploré leurs fautes, qu'on vient à goûter leurs vertus. Leurs
lettres n'intéressent
pas tout d'un coup ; mais peu à peu elles attachent; on ne peut ni les
prendre , ni les
quitter. La grace & la félicité n'y sont pas, ni la raison , ni
l'esprit, ni l'éloquence ; le
sentiment y est; il se communique au coeur par degrés, &, lui seul
à la fin, supplée à tout.
C'est une longue romance , dont les couplets pris à part, n'ont rien
qui touche , mais dont
la suite produit à la fin son effet. Voilà ce que j'eprouve en les
lisant : dites - moi si vous
sentez la même chose.
N.
Non. Je conçois pourtant cet effet par rapport à vous. Si vous êtes
l'Auteur , l'effet est
tout simple. Si vous ne l'êtes pas , je le conçois encore. Un homme qui
vit dans le monde ne
peut s'accoutumer aux idées extravagantes , au pathos affecté , au
déraisonnement
continuel de vos bonnes gens. Un Solitaire peut les goûter ; vous en
avez dit la raison
vous-même. Mais avant que de publier [xxii] ce manuscrit, songez que le
public n'est pas
composé d'Hermites. Tout ce qui pourroit arriver de plus heureux,
seroit qu'on prit votre
petit bon-homme pour un Celadon , votre Edouard pour un Don Quichotte ,
vos Caillettes
pour deux Astrées, & qu'on s'en amusât comme d'autant de vrais fous
mais les longues
folies n'amusent gueres : il faut écrire comme Cervantes, pour faire
lire six volumes de
visions.
R.
La raison qui vous feroit supprimer cet Ouvrage , m'encourage à le
publier.
N.
Quoi ! la certitude de n'etre point lu ?
R.
Un peu de patience, & vous allez m'entendre.
En
matiere de morale, il n'y a point, selon moi, de lecture utile aux gens
du monde,
Premierement parce que la multitude des Livres nouveaux qu'ils
parcourent, & qui disent
tour-à-tour le pour & le contre , détruit l'effet de l'un par
l'autre, & rend le tout comme
non avenu. Les Livres choisis qu'on relit ne sont point d'effet encore
: s'ils soutiennent les
maximes du monde, ils sont superflus ; & s'ils les combattent, ils
sont inutiles. Ils trouvent
ceux [xxiii] qui les lisent liés aux vices de la société , par des
chaînes qu'ils ne peuvent
rompre. L'homme du monde qui veut remuer un instant son ame pour la
remettre dans
l'ordre moral, trouvant de toutes parts une résistance invincible , est
toujours. force de
garder ou reprendre sa premiere situation. Je suis persuadé qu'il y a
peu de gens bien nés
qui n'ayent fait cet essai , du moins une fois en leur vie ; mais
bientôt découragé d'un vain
effort on ne le répete plus, & l'on s'accoutume à regarder la
morale des Livres somme un
babil de gens oisifs. Plus on s'éloigne des affaires, des grandes
Villes, des nombreuses
sociétés, plus les obstacles diminuent. Il est un terme où ces
obstacles cessent d'être
invincibles, & c'est alors que les Livres peuvent avoir quelque
utilité. Quand on vit isolé ,
comme on ne se hâte pas de lire pour faire parade de ses lecteurs, on
les varie moins , on les
médite davantage ; & comme elles ne trouvent pas un si grand
contre-poids au-dehors,
elles sont beaucoup plus d'effet au-dedans. L'ennui, ce fléau de la
solitude aussi-bien que
du grand monde , force de recourir aux Livres amusans , seule ressource
[xxiv] de qui vit
seul & n'en a pas en lui-même. On lit beaucoup plus de Romans dans
les Provinces qu'à
Paris , on en lit plus dans les Campagnes que dans les Villes, &
ils y sont beaucoup plus
d'impression : vous voyez pourquoi cela doit être.
Mais
ces Livres qui pourroient servir à la fois d'amusement, d'instruction ,
de consolation
au campagnard, malheureux seulement parce qu'il pense l'être , ne
semblant faits au
contraire que pour le rebuter de son état , en étendant &
fortifiant le préjugé qui le lui
rend méprisable ; les gens du bel air, les femmes à la mode, les Grands
, les Militaires ;
voilà les Acteurs de tous vos Romans. Le rafinement du goût des Villes,
les maximes de la
Cour, l'appareil du luxe, la morale Epicurienne; voilà les leçons
qu'ils prêchent & les
préceptes qu'ils donnent. Le coloris de leurs fausses vertus ternit
l'éclat des véritables ; le
manege des procédés est substitué aux , devoirs réels ; les beaux
discours sont dédaigner
les belles actions, & la simplicité des bonnes moeurs, passe pour
grossiereté.
Quel
effet. produiront de pareils tableaux sur un Gentilhomme de campagne ,
qui voit
railler la [xxv] franchise avec laquelle il reçoit ses hôtes, &
traiter de brutale orgie la joie;
qu'il fait régner dans son canton? Sur sa femme , qui apprend que les
soins d'une mere de
famille sont au - dessous des Dames de son rang ? Sur sa fille, à qui
les airs contournés &
le jargon de la Ville sont dédaigner l'honnete & rustique voisin
qu'elle eût épousé? Tous
de concert ne voulant plus être des manans, se dégoûtent de leur
Village, abandonnent
leur vieux château, qui, bientôt devient masure, & vont dans la
Capitale, où, le pere avec
sa Croix de S. Louis , de Seigneur qu'il étoit , devient Valet, ou
Chevalier d'industrie; la
mere établit un brelan; la fille attire les joueurs, & souvent tous
trois, après avoir mené
une vie infâme , meurent de misere & déshonorés.
Les
Auteurs, les Gens de Lettres, les Philosophes ne cessent de crier que ,
pour remplir ses
devoirs de citoyen , pour servir ses semblables, il faut habiter les
grandes Villes ; selon eux
fuir Paris, c'est haÏr le genre humain ; le peuple de la campagne est
nul à leurs yeux ; à les
entendre on croiroit qu'il n'y a des hommes qu'où il y a des pensions ,
des académies & des
dînés.
[xxvi]
De proche en proche la même pente entraîne tous les états. Les Contes,
les Romans,
les pieces de Théâtre , tout tire sur les Provinciaux ; tout tourne en
dérision la simplicité
des moeurs rustiques ; tout prêche les manieres & les plaisirs du
grand monde : c'est une
honte de ne les pas connoître; c'est un malheur de ne les pas goûter.
Qui fait de combien de
siloux & de filles publiques l'attroit de ces plaisirs imaginaires
peuple Paris de jour en jour
? Ainsi , les préjugés & l'opinion renforçant l'effet des systêmes
politiques , amoncelent ,
entassent les habitans de chaque pays sur quelques point du territoire,
laissant tout le reste
en friche & désert: ainsi , pour faire briller les Capitales , se
dépeuplent les Nations ; & ce
frivole éclat qui frappe les yeux des sots, fait courir l'Europe à
grands pas vers sa ruine. Il
importe au bonheur des hommes , qu'on tâche d' arrêter ce torrent, de
maximes
empoisonnées. C'est le métier des Prédicateurs de nous crier : Soyez
bons & sages , sans
beaucoup s'inquiéter du succes de leurs discours ; le citoyen qui s'en
inquiete ne doit point
nous crier sottement: Soyez bons : mais nous faire aimer l'état qui
nous porte à l'être.
[xxvii]
N. Un moment : reprenez haleine. J'aime les vues utiles; & je vous
ai si bien suivi
dans celle-ci que je crois pouvoir perorer pour vous.
Il
est clair, selon votre raisonnement , que pour donner aux ouvrages
d'imagination la seule
utilité qu'ils puissent avoir , il faudroit les diriger vers un but
oppose à celui que leurs
Auteurs se proposent ; éloigner toutes les choses d'institution ;
ramener tout à la Nature ;
donner aux hommes l'amour d'une vie égale & simple ; les guerir des
fantaisies de
l'opinion ; leur rendre le goût des vrais plaisirs, leur faire aimer la
solitude & la paix ; les
tenir à quelques distances les uns des autres; & au lieu de les
exciter à s'entasser les Villes,
les porter à s'étendre également sur le territoire pour le vivifier de
toutes parts. Je
comprends encore qu'il ne s'agit pas de faire des Daphnis, des
Sylvandres, des Pasteurs
d'Arcadie, des Bergers du Lignon, d'illustres Paysans cultivant leurs
champs de leurs
propres mains, & philosophant sur la Nature, ni d'autres pareils
êtres romanesques qui ne
peuvent exister que dans les Livres ; mais de montrer aux gens aisés
que la vie rustique &
l'agriculture ont [xxviii] des plaisirs qu'ils ne lavent pas connoitre
; que ces plaisirs sont
moins insipides , moins grossiers qu'ils ne pensent ; qu'il y peut
régner du goût, du choix,
de la délicatesse ; qu'un homme de mérite qui vous, droit se retirer à
la campagne avec sa
famille, & devenir lui-même son propre fermier, y pourroit couler
une vie aussi douce
qu'au milieu des amusemens des Villes , qu'une ménagere des champs peut
être une
femme charmante, aussi pleine de graces, & de graces plus
touchantes que toutes les petites
maîtresse; qu'enfin les plus doux sentimens du coeur y peuvent animer
une société plus
agréable que le langage apprêté des cercles ; où nos rires mordans
& satyriques sont le
triste supplément de la gaieté qu'on n'y connoit plus ? Est-ce bien
cela ?
R.
C'est cela même. A quoi l`ajouterai seulement une réflexion. L'on se
plaint que les
Rornans troublent les têtes : je le crois bien. En montrant sans cesse
à ceux qui les lisent ,
les prétendus charmes d'un état qui n'est pas le leur , ils les
séduisent , ils leur sont
prendre leur état en dédain, & en faire un échange imaginaire
contre [xxix] celui qu'on
leur fait aimer. Voulut être ce qu'on n'est pas, on parvient à se
croire autre chose que ce
qu'on est, & voilà comment on devient fou. Si les Romans
n'offroient à leurs Lecteurs que
des tableaux d'objets qui les environnent , que des devoirs qu'ils
peuvent remplir ; que des
plaisirs de leur condition , les Romans ne les rendroient point fous,
ils les rendroient sages.
Il faut que les écrits faits pour les Solitaires parlent la langue des
Solitaires : pour les
instruire , il faut qu'ils leur plaisant , qu'ils les interessent; il
faut qu'ils les attachent à leur état en le leur rendant agréa le. Ils
doivent combattre & détruire les maximes des grandes
sociétés ; ils doivent les montrer fausses & méprisables,
c'est-à-dire, telles qu'elles sont. A
tous ce titres un Roman , s'il est bien fait , au moins s'il est utile
, doit être siffle, hai, décri
par les gens à la mode, comme un Livre plat , extravagant, ridicule ;
& voilà , Monsieur,
comment la folie du monde est sagesse.
N.
Votre conclusion se tire d'elle-même. On ne peut mieux prévoir sa
chute, ni s'apprêter à tomber plus fierement. Il me reste une seule
difficulté.[xxx] Les Provinciaux, vous le
savez, ne lisent que sur notre parole: il ne leur parvient que ce que,
nous leur envoyons. Un
Livre destiné pour les Solitaires, est d'abord jugé par les gens du
monde; si ceux-ci le
rebutent, les autres ne le lisent point. Répandez.
R.
La réponse est facile. Nous parlez des beaux esprits de Province ;
& moi je parle des
vrais Campagnards. Vous avez, vous autres qui brillez dans la Capitale,
des préjugés dont
il faut vous guérir: vous croyez donner le ton à toute la France, &
les trois quarts de la
France ne savent pas que vous existez. Les Livres qui tombent à Paris,
sont la fortune des
Libraires de Province.
N.
Pourquoi voulez-vous les enrichir aux dépens des notres?
R.
Raillez. Moi, je persiste. Quand on aspire à la gloire , il faut se
faire lire à Paris ; quand
on veut être utile , il faut se faire lire en Province. Combien
d'honnêtes gens passent leur
vie dans des Campagnes éloignées à cultiver le patrimoine de leurs
peres, où ils se
regardent comme exilés par [xxxi] une fortune étroite ? Durant les
longues nuits d'hiver ,
dépourvus de sociétés , ils employent la soirée à lire au coin de leur
feu les Livres
amusans qui leur tombent sous la main. Dans leur simplicité grossiere ,
ils ne se piquent ni
de littérature , ni de bel esprit ; ils lisent pour se désennuyer &
non pour s'instruire ; les
Livres de morale & de philosophie sont pour eux comme n'existant
pas : on en feroit en
vain pour leur usage ; ils ne leur parviendroient jamais. Cependant ,
loin de leur rien offrir
de convenable à leur situation , vos Romans ne servent qu'à la leur
rendre encore plus
amere. Ils changent leur retraite en un désert affreux, & pour
quelques heures de
distraction qu'ils leur donnent, ils leur préparent des mais de
mal-aise & de vains regrets.
Pourquoi n'oserois- je supposer que, par quelque heureux hazard, ce
Livre, comme tant
d'autres plus mauvais encore , pourra tomber dans les moins de ces
Habitans des champs,
& que l'image des plaisirs d'un état tout semblable au leur, le
leur rendra plus supportable
? J'aime à me figurer deux époux lisant ce Recueil ensemble , y puisant
un nouveau
courage pour supporter leurs [xxxii] travaux communs, & peut- être
de nouvelles vues
pour les rendre utiles. Comment pourroient - ils y contempler le
tableau d'un ménage
heureux , sans vouloir imiter un si doux modele ? Comment
s'attendriront-ils sur le charme
de l'union conjugale , même privé de celui de l'amour, sans que la leur
se resserre &
s'affermisse ? En quittant leur lecture , ils ne seront ni attristés de
leur état, ni rebutés de
leurs soins. Au contraire , tout semblera prendre autour d'eux une face
plus riante; leurs
devoirs s'ennobliront à leurs yeux ; ils reprendront le goût des
plaisirs de la Nature : ses
vrais sentimens renaîtront dans leurs coeurs, & en voyant le
bonheur à leur portées, ils
apprendront à le goûter. Ils rempliront les mêmes fonctions; mais ils
les rempliront avec
une autre ame, & seront , en vrais Patriarches , ce qu'ils
faisoient en Paysans.
N.
Jusqu'ici tout va fort bien. Les maris, les femmes, les meres de
famille .... Mais les filles ;
n'en dites - vous rien ?
R.
Non. Une honnête fille ne lit point de [xxxiii] Livres d'amour. Que
celle qui lira celui-ci,
malgré son titre , ne le plaigne point du mal qu'il lui aura fait :
elle ment. Le mal étoit fait
d'avance; elle n'a plus rien à risquer.
N.
A merveille! Auteurs érotiques venez à l'école : vous voilà tous
justifiés.
R.
Oui, s'ils le sont par leur propre cour & par l'objet de leurs
écrits.
N.
L'étes-vous aux mêmes conditions ?
R.
Je suis trop fier pour répondre à cela , mais Julie s'étoit fait une
regle pour juger les
Livres; si vous la trouvez bonne, servez-vous-en pour juger celui-ci.
On a voulu rendre la
lecture des Romans l'utile à la Jeunesse. Je ne connois point de projet
plus insensé. C'est
commencer par mettre le feu à la maison pour faire jouer les pompes.
d'après cette folle
idée, au lieu de diriger vers son objet la morale de ces sortes
d'ouvrages, on adresse
toujours cette morale aux jeunes filles * [*Ceci ne regarde que les
modernes Romans
Anglois], sans songer [xxxiv] que des jeunes filles n'ont point de part
aux désordres dont
on se plaint. En général , leur conduite est réguliere , quoique leurs
coeurs soient
corrompus. Elles obéissent à leurs meres en attendant qu'elles puissent
les imiter. Quand
les femmes feront leur devoir, soyez sûr que les filles ne manqueront
point au leur.
N.
L'observation vous est contraire en ce point. Il semble qu'il faut
toujours au sexe un,
tems de libertinage, ou dans un état , ou dans l'autre. C'est un
mauvais levain qui fermente
tôt ou tard. Chez les peuples qui ont des moeurs, les filles ont
faciles & les femmes séveres
: c'est le contraire chez ceux qui n'en ont pas. Les premiers n'ont
égard qu'au délit, & les
autres qu'au scandale. II ne s'agit qui d'être à l'abri des preuves; le
crime est compté
pour rien.* [*Talis est via mulieris adultere que comedit, &
tergens os su um dicit : non
sum operata malum. Proverb. XXX. 20.]
R.
A l'envisager par ses suites on n'en jugeroit pas ainsi. Mais soyons
justes envers les
femmes ; la cause de leur désordre est moins en elles que dans nos
mauvaises institutions.
[xxxv]
Depuis que tous les sentimens de la Nature sont étouffés par l'extrême
inégalité,
c'est de l'inique despotisme des peres que viennent les vices & les
malheurs des enfans; c'est
dans des noeuds forcés & mal assortis , que, victimes de l'avarice
ou de la vanité des
parens, de jeunes femmes effacent par un désordre dont elles font
gloire, le scandale de
leur premiere honnêteté. Voulez-vous donc remédier au mal : remontez à
sa source. S'il y
a quelque réforme à tenter dans les moeurs publiques , c'est par les
moeurs domestiques
qu'elle doit commencer, & cela dépend absolument des peres &
meres. Mais ce n'est point
ainsi qu'on dirige les instructions; vos lâches Auteurs ne prêchent
jamais que ceux qu'on
opprime; & la morale des Livres sera toujours vaine, parce qu'elle
n'est que l'art de faire
sa cour au plus fort.
N.
Assurément la vôtre n'est pas servile ; mais à force d'être libre, ne
l'est-elle point trop
? Est-ce assez qu'elle aille à la source du mal ? Ne craignez -vous
point qu'elle en fasse ?
R.
Du mal ! A qui ? Dans des terris d'épidémie [xxxvi] & de contagion,
quand tout est
atteint des l'enfance, faut-il empêcher le débit des drogues bonnes aux
malades , sous
prétexte qu'elles pourroient nuire aux gens soins ? Monsieur, nous
pensons si
différemment sur ce point, que , si l'on pouvoit espérer quelque succes
pour ces Lettres, je
suis très-persuadé qu'elles seroient plus de bien qu'un meilleur Livre.
N.
Il est vrai que vous avez une excellente Prêcheuse. Je suis charmé de
vous voir
raccommodé avec les femmes ; j'étois fâché que vous leur défendissiez
de nous faire des
sermons. *[*Voyez la Lettre de M. d'Alembert sur les spectacles, p. 81,
premiere édition.]
R.
Vous êtes pressant; il faut me taire : je ne suis ni assez fou, ni
allez sage pour avoir
toujours raison. Laissons cet os à ronger à la critique.
N.
Bénignement : de peur qu'elle n'en manque. Mais n'eût -on sur tout le
reste rien à dire à tout autre, comment passer au sévere Censeur des
spectacles, les situations vives & les
sentimens [xxxvii] passionnés dont tout ce Recueil est rempli? Montrez
- moi une scene de
Théâtre qui forme un tableau pareil à ceux du bosquet de Clarens* [*On
prononce
Claran.] & du cabinet de toilette ? Relisez
la Lettre sur les spectacles ; relisez ce Recueil . . .
. . Soyez conséquent, ou quittez vos principes . . . . . Que voulez -
vous qu'on pense ?
R.
Je veux , Monsieur, qu'un Critique suit conséquent lui-même, &
qu'il ne juge qu'apres
avoir examiné. Relisez mieux l'écrit que vous venez de citer ; relisez
aussi la Préface de
Narcisse, sous y verrez la reponse à l'inconséquence que vous me
reprochez. Les étourdis
qui prétendent en trouver dans le Devin du Village, en trouveront sans
doute bien plus ici.
Ils feront leur métier : mais vous ......N. Je me rappelle deux
passages *[*Préface de
Narcisse, pag.28 & 32. Lettre à M.d'Alembert, pag. 223, 224. Prem.
Edit.]...... Vous estimez
peu vos contemporains.
R.
Monsieur, je suis aussi leur contemporain ! [xxxviii] O ! que ne suis -
je né dans un
siecle où je dusse jetter ce Recueil au feu !
N.
Vous outrez , à votre ordinaire; mais jusqu'à certain point, vos
maximes sont assez
justes. Par exemple, si votre HéloÏse eût été toujours sage ,elle
instruiroit beaucoup
moins; car à qui serviroit-elle de modele ? C'est dans les siecles les
plus dépravés qu'on
aime les leçons de la morale la plus parfaite. Cela dispense de les
pratiquer; & l'on
contente à peu de frais , par une lecture oisive, un reste de goût pour
la vertu .
R.
Sublimes Auteurs , rabaissez un peu vos modeles , si vous voulez qu'on
cherche à les
imiter. A qui vantez-vous la pureté qu'on n'a point souillée ? Eh !
parlez - nous de celle
qu'on peut recouvrer; peut-être au moins quelqu'un pourra vous entendre.
N.
Votre jeune homme a déjà fait ces réflexions mais n'importe; on ne vous
sera pas
moins un crime d'avoir dit ce qu'on fait, pour montrer ensuite ce qu'on
devroit faire. Sans
compter, qu'inspirer l'amour [xxxix] aux filles & la réserve aux
femmes, c'est renverse
l'ordre établi & ramener toute cette petite morale que la
Philosophie a proscrite. Quoi que
vous un puissiez dite, l'amour dans les filles est indécent &
scandaleux, & il n'y a qu'un
mari qui puisse autoriser un amant. Quelle étrange mal- adresse que
d'être indulgent pour
des filles, qui ne doivent point vous lire, & sévere pour les
femmes qui vous jugeront!
Croyez-moi, si vous avez peur de réussir, tranquillisez-vous : vos
mesures sont trop bien
prises pour vous laisser craindre un pareil affront. Quoi qu'il en
soit, je vous garderai le
secret ; ne soyez imprudent qu'à demi. Si vous croyez donner un Livre
utile , à la bonne
heure; mais gardez-vous de l'avouer.
R.
De l'avouer, Monsieur ? Un honnËte homme se cache-t-il quand il parle
en Public ?
Ose-t-il imprimer ce qu'il n'oseroit reconnoître ? Je suis l'Editeur de
ce Livre, & je m'y
nommera comme Editeur.
N.
Vous vous y nommerez ? Vous?
R.
Moi-même.
[xl]
N. Quoi! Vous y mettrez votre nom?
R.
Oui, Monsieur.
N.
Votre vrai nom? Jean-Jaques ROUSSEAU, en toutes lettres ?
R.
Jean Jaques Rousseau, en toutes lettres.
N.
Vous n'y pensez pas ! Que dira-t- on de vous?
R.
Ce qu'on voudra. Je me nomme à la tête de ce Recueil, non pour me
l'approprier, mais
pour en répondre. S'il y a du mal , qu'on me l'impute; s'il y a du
bien, je n'entends point
m'en faire honneur. Si l'on trouve le Livre mauvais en lui - même ,
c'est une raison de plus
pour y mettre mon nom. Je ne veux pas passer pour meilleur que je ne
suis.
N.
Etes-vous content a le cette réponse ?
R.
Oui, dans des tems où il n'est possible à personne d'etre bon.
N.
Et les belles ames , les oubliez -vous?
[xli]
R. La Nature les fit, vos institutions les gâtent.
N.
A la tête d'un Livre d'amour on lira ces mots : Par J. J. Rousseau,
Citoyen de Geneve !
R.
Citoyen de Geneve? Non pas cela. Je ne profane point le nom de ma
patrie; je ne le mets
qu'aux écrits que je crois lui pouvoir faire honneur.
N.
Vous portez vous-même un non qui n'est pas sans honneur, & vous
avez aussi quelque
chose à perdre. Vous donnez un Livre foible & plat qui vous sera
tort. Je voudrois vous en
empêcher; mais si vous en faites la sottise, j'approuve que vous la
fassiez hautement &
franchement. Cela, du moins, sera dans votre caractere. Mais à propros
mettrez-vous aussi
votre devise à ce Livre ?
R.
Mon Libraire m'a déjà fait cette plaisanterie, & je l'ai trouvée si
bonne, que j' promis
de lui en faire honneur. Non, Monsieur, je ne mettrai point ma devise à
ce Livre; mais je ne
la quitterai pas pour cela, & je m'effraie moins que jamais de
l'avoir prise. Souvenez-vous
que [xlii] je songeois à faire imprimer ces Lettres quand j'ecrivois
contre les Spectacles, &
que le soin d'excuser un de ces Ecrits ne m'a point fait altérer la
vérité dans l'autre. Je me
suis accusé d'avance plus fortement peut-être que personne ne
m'accusera. Celui qui
préfere la verité à sa gloire, peut espérer de la préférer à sa vie.
Vous voulez qu'on soit
toujours conséquent; je doute que cela soit possible à l'homme; mais ce
qui lui est possible
est d'etre toujours vrai : voila ce que je veux tâcher d'être.
N.
Quand je vous demande si vous êtes l'Auteur de ces Lettres, pourquoi
donc éludez-
vous ma question?
R.
Pour cela même que je ne veux pas dire un mensonge.
N.
Mais vous refusez aussi de dire la verite ?
R.
C'est encore lui rendre honneur que de déclarer qu'on la veut taire :
vous auriez
meilleur marché d'un homme qui voudroit mentir. D'ailleurs les gens de
goût se
trompent-ils sur la plume [xliii] des Auteurs ? Comment osez-vous faire
question que c'est à vous de résoudre ?
N.
Je la résoudrois bien pour quelques Lettres; elles sont certainement de
vous ; mais je ne
vous reconnois plus dans les autres, & je doute qu'on se puisse
contrefaire à ce point. La
Nature , qui n'a pas peur qu'on la méconnoisse, change souvent
d'apparence, & souvent
l'art se de ce le en voulant être plus naturel qu'elle : c'est le
Grogneur de la Fable qui rend
la voix de l'animal mieux que l'animal même. Ce Recueil est plein de
choses d'une
mal-adresse que le dernier barbouilleur eut évitée. Les declamations,
les répétitions, les
contradictions , les éternelles rabâcheries ; où est l'homme capable de
mieux faire , qui
pourroit se résoudre à faire si mal? Où est celui qui. auroit laisse la
choquante
proposition que ce fou d'Edouard fait à Julie? Où est celui qui
n'auroit pas corrige le
ridicule du petit bon-homme, qui, voulant toujours mourir, a soin d'en
avertir tout le
monde, & finit par se porter toujours bien? Où est celui qui n'eut
pas commence par se
dire : il faut marquer avec soin les caracteres ; il faut exactement
[xliv] varier les styles ?
Infailliblement, avec ce projet , il auroit mieux fait, due la Nature.
J'observe
que dans; une société très-intime, les styles se rapprochent ainsi que
les
caracteres, & que les amis , confondant leurs ames, confondent
aussi leurs manieres de
penser , de sentir, & de dire. Cette Julie, telle qu'elle est, doit
être une creature
enchanteresse ; tout ce qui l'approche doit lui ressembler ; tout doit
devenir Julie autour
d'elle; tous ses amis ne doivent avoir qu'un ton; mais ces choses se
sentent, & ne
s'imaginent pas. Quand elles s'imagineroient, l'inventeur n'oseroit les
mettre en pratique. Il
ne lui faut que des traits qui frappent la multitude; ce qui redevient
simple à force de
finesse , ne lui convient plus. Or, c'est-là qu'est le sceau de la
vérité ; c'est-là qu'un oeil
attentif cherche & retrouve la Nature.
R.
Hé bien! vous concluez donc ?
N.
Je ne conclus pas; je doute, & je ne saurois vous dire, combien ce
doute m'a tourmente
durant la lecture de ces lettres. Certainement , si tout cela n'est que
fiction , vous avez fait
un mauvais [xlv] livre : mais dites que ces deux femmes ont existe,
& je relis ce Recueil tous
les ans, jusqu'a la fin de ma vie.
R.
Eh! qu'importe qu'elles aient existe? Vous les chercheriez en vain sur
la terre. Elles ne
sont plus.
N.
Elles ne sont plus? Elles furent donc?
R.
Cette conclusion est conditionnelle : si elles furent, elles ne sont
plus.
N.
Entre nous, convenez toue ces petites subtilités sont plus
déterminantes
qu'embarrassantes.
R.
Elles sont ce que vous les forcez d'etre, pour ne point me trahir ni
mentir.
N.
Ma foi, vous aurez beau faire, on vous devinera malgré vous. Ne
voyez-vous pas que
votre épigraphe seule dit tout?
R.
Je vois qu'elle ne dit rien sur le fait en question : car qui peut
savoir si j' trouve cette épigraphe dans le manuscrit , ou si c'est moi
qui l'y ai mise ? Qui peut dire, si je ne suis
point dans le [xlvi] même doute où vous êtes ? Si tout cet air de
mystere n'est pas
peut-être une feinte pour vous cacher ma propre ignorance sur ce que
vous voulez savoir ?
N.
Mais enfin , vous connoissez les lieux? Vous avez été à Vevai; dans le
pays de Vaud ?
R.
Plusieurs fois ; & je vous déclare que je n'y ai point oui parler
du Baron d'Etange ni de
sa fille. Le nom de M. de Wolmar n'y est pas même connu. J' été à
Clarens : je n'y ai rien
vu de semblable à la maison décrite dans ces Lettres. J'y ai passe,
revenant d'Italie,
l'annee même de l'evenement funeste, & l'on n'y pleuroit ni Julie
de Wolmar, ni rien qui
lui ressemblât, que je sache. Enfin, autant que je puis me rappeller la
situation du pays , j'
remarqué dans ces Lettres, des transpositions de lieux & des
erreurs de topographie ; soit
que l'Auteur n'en sçût pas davantage; soit qu'il voulût dépayser ses
Lecteurs. C'est-là
tout ce que vous apprendrez de moi sur ce point, & soyez sûr que
d'autres ne
m'arracheront pas ce que j'auroi refusé de vous dire.
[xlvii]
N. Tout le monde aura la même curiosité que moi. Si vous publiez cet
Ouvrage,
dites donc au Public ce que vous m'avez dit. Faites plus, écrivez cette
conversation pour
toute Préface : les eclaircissemens nécessaires y sont tous.
R.
Vous avez raison : elle vaut mieux que ce que j' aurois dit de mon
chef. Au reste, ces
sortes d'apologies ne réussissent gueres.
N.
Non , quand on voit que l'Auteur s'y ménage ; mais j'ai pris soin qu'on
ne trouvât pas
ce défaut dans celle-ci. Seulement, je vous conseille d'en transposer
les rôles. Feignez que
c'est moi qui vous presse de publier ce Recueil, & que vous vous en
défendez. Donnez -
vous les objections, & à moi les réponses. Cela sera plus modeste,
& sera un meilleur effet.
R.
Cela sera-t-il aussi dans le caractere dont vous m'avez loué ci-devant ?
N.
Non, je vous tendois un piége. Laissez les choses comme elles sont.
FIN.