[J.M.GALLANAR=Éditeur]
JEAN JACQUES ROUSSEAU
LETTRE À M. D' ALEMBERT
[LETTRE À D' ALEMBERT SUR LES SPECTACLES]
[1758, février - 20 mars ; édition
originale A Amsterdam, chez Marc Michel
Rey, 1758, in-8 de xviii p. + 264 p. + 4 p. ; autres éditions,
Amsterdam, 1759 /1782 ; le
Pléiade édition, t. V, pp. 1-125. ==Du Peyrou/Moultou 1780-89 quarto
édition, t . VI, pp .
419-599. " Elle contient un passage, cinq notes et diverses corrections
qui n'avaient pas
encore paru, et que les éditeurs Moultou et Du Peyrou ont dû transcrire
d'un exemplaire
annoté par Rousseau, qu'ils avaient en mains. "(Pléiade édition V, 1809
ff) (Melanges I.) ]
[419] JEAN-JACQUES ROUSSEAU CITOYEN DE GENEVE, A M . D' ALEMBERT,
De l' Académie FranÇoise, de l' Académie
Royale des Sciences de Paris, de celle de Prusse,
de la Société Royale de Londres, de l' Académie Royale des
Belles-Lettres de Suede, & de l'
Institut de Bologne:
Sur son Article GENEVE,
Dans le VII me. Volume de l' ENCYCLOPEDIE.
ET PARTICULIEREMENT,
Sur le Projet d' établir un Théâtre de
Comédie en cette Ville.
Dii meliora piis, erroremque hostibus illum.
GENEVE.
M. DCC. LXXXI.
[421] PRÉFACE.
J'ai tort, si j'ai pris en cette occasion
la plume sans nécessité. Il ne peut m'être ni
avantageux ni agréable de m'attaquer à M. d'Alembert. Je considere sa
personne:
j'admire ses talens: j'aime ses ouvrages: je suis sensible au bien
qu'il a dit de mon pays:
honoré moi-même de ses éloges, un juste retour d'honnêteté m'oblige à
toutes sortes
d'égards envers lui; mais les égards ne l'emportent sur les devoirs que
pour ceux dont
toute la morale confine en apparences. Justice & vérité, voilà les
premiers devoirs de
l'homme. Humanité, patrie, voilà ses premieres affections. Toutes les
fois que des
ménagemens particuliers lui font changer cet ordre, il est coupable.
Puis-je l'être en
faisant ce que j'a du? Pour me répondre, il faut avoir une patrie à
servir, & plus d'amour
pour ses devoirs que de crainte de déplaire aux hommes.
Comme tout le monde n'a pas sous les yeux
l'Encyclopédie, je vais transcrire ici de l'article
Geneve le passage qui m'a mis la plume à la main. Il auroit dû l'en
faire tomber, si
j'aspirois à l'honneur de bien écrire; mais j'ose en rechercher un
autre, dans lequel je ne
crains la concurrence de personne. En lisant ce passage [422] isole,
plus d'un lecteur sera
surpris du zele qui l'a pu dicter: en le lissant dans article, on
trouvera que la Comédie qui
n'est pas à Geneve & qui pourroit y être, tient la huitieme partie
de la place qu'occupent
les choses qui y font.
"On ne souffre point de Comédie à Geneve:
ce n'est pas qu'on y désapprouve les
spectacles en eux-mêmes; mais on craint, dit-on, le goût de parure, de
dissipation & de
libertinage que les troupes de Comédiens répondent parmi la jeunesse.
Cependant ne
seroit-il pas possible de remédier à cet inconvénient par des loix
séveres & bien
exécutées sur la conduite des Comédiens? Par ce moyen Geneve auroit des
spectacles &
des mœurs, & jouiroit de l'avantage des uns & des autres; les
représentations théatrales
formeroient le goût des Citoyens, & leur donneroient une finesse de
tact, une délicatesse de
sentiment qu'il est très-difficile d'acquérir sans ce secours; la
littérature en profiteroit
sans que le libertinage fit des progrès, & Geneve réuniroit la
sagesse de Lacédémone à la
politesse d'Athenes. Une autre considération, digne d'une République si
sage & si éclairée, devroit peut-être l'engager à permettre les
spectacles. Le préjugé barbare
contre la profession de Comédien, l'espece d'avilissement où nous avons
[423] mis ces
hommes si nécessaires au progrès & au soutien des arts, est
certainement une des
principales causes qui contribuent au déréglement que nous leur
reprochons; ils cherchent à se dédommager par les plaisirs, de l'estime
que leur état ne peut obtenir. Parmi nous, un
Comédien qui à des mœurs est doublement respectable; mais à peine lui
en fait-on gré.
Le Traitant qui insulte à l'indigence publique & qui s'en nourrit,
le Courtisan qui rampe
& qui ne paye point ses dettes: voila l'espece d'hommes que nous
honorons le plus. Si les
Comédiens étoient non-seulement soufferts à Geneve, mais contenus
d'abord par des
réglemens sages, protégés ensuite & même considérés des qu'ils en
seroient dignes ,
enfin absolument places sur la même ligne que les autres Citoyens,
cette ville auroit
bientôt l'avantage de posséder ce qu'on croit si rare & qui ne
l'est que par notre faute:
une troupe de Comédiens estimables. Ajoutons que cette troupe
deviendroit bientôt la
meilleure de l'Europe; plusieurs personnes, pleines de goût & de
dispositions pour le
théâtre, & qui craignent de se déshonorer parmi nous en s'y
livrant, accourroient à
Geneve, pour cultiver non-seulement sans honte, mais même avec estime
un talent si
agréable & si peu commun. Le séjour de cette [424] ville, que bien
des François regardent
comme triste par la privation des spectacles, deviendroit séjour des
plaisirs honnêtes,
comme il est celui de la philosophie & de la liberté; & les
Etrangers ne seroient plus
surpris de voir que dans une ville où les spectacles décens &
réguliers sont défendus,
permette des farces grossieres & sans esprit, aussi traites au bon
goût qu'aux bonnes
mœurs. Ce n'est pas tout: peu-à-peu l'exemple des Comédiens Geneve, la
régularité de
leur conduite, & la considération dont elle les seroit jouir,
serviroient modele aux
Comédiens des autres nations & de leçon à ceux qui les ont traites
jusqu'ici avec tant de
rigueur & même d'inconséquence. On ne les verroit pas d'un côté
pensionnés par le
gouvernement & de l'autre un objet d'anathême; nos Prêtres
perdroient l'habitude de les
excommunier & nos bourgeois de les regarder avec mépris; & une
petite République
auroit la gloire d'avoir reforme l'Europe sur ce point, plus important,
petit-être, qu'on ne
pense."
Voilà certainement le tableau le plus
agréable & le plus séduisant qu'on pût nous offrir;
mais voilà en même tems le plus dangereux conseil qu'on put nous
donner. Du moins, tel
est mon sentiment, & mes raisons sont dans cet écrit. Avec quelle
avidité la jeunesse [425]
de Geneve, entraînée par une autorité d'un si grand poids, ne se
livrera-t-elle point à des
idées aux-quelles elle n'a déjà que trop de penchant? Combien, depuis
la publication de
ce volume, de jeunes Genevois, d'ailleurs bons Citoyens, n'attendent -
ils que le moment de
favoriser l'établissement d'un théâtre, croyant rendre un service à la
patrie & presque au
genre-humain? Voilà le sujet de mes alarmes, voilà le mal que je
voudrois prévenir. Je
rends justice aux intentions de M. d'Alembert, j'espere qu'il voudra
bien la rendre aux
miennes: je n'ai pas plus d'envie de lui déplaire que lui de nous
nuire. Mais enfin, quand je
me tromperois, ne dois-je pas agir, parler, selon ma conscience &
mes lumieres? Ai-je du
me taire, L'ai-je pu, sans trahir mon devoir & ma patrie?
Pour avoir droit de garder le silence en
cette occasion, il faudroit que je n'eusse jamais pris
la plume sur des sujets moins nécessaires. Douce obscurité qui fis
trente ans mon bonheur,
il faudroit avoir toujours su j'aimer; il faudroit qu'on ignorât que
j'ai eu quelques liaisons
avec les Editeurs de l'Encyclopédie, que j'ai fourni. quelques articles
à l'ouvrage, que mon
nom se trouve avec ceux des auteurs; il faudroit que mon zele pour mon
pays fût moins
connu, qu'on supposât l'article Geneve m'eut échappé, ou qu'on
ne put [426] inférer de
mon silence que j'adhere à ce qu'il contient. Rien de tout cela ne
pouvant être, il faut donc
parler, il faut que je désavoue ce que je n'approuve point, afin qu'on
ne m'impute pas
d'autres sentimens que miens. Mes compatriotes n'ont pas besoin de mes
conseils, je le sais
bien; mais moi, j'ai besoin de m' honorer, en montrant que je pense
comme eux sur
maximes.
Je n'ignore pas combien cet écrit, si loin
de ce qu'il devroit être, est loin même de ce que
j'aurois pu faire en de plus heureux jours. Tant de choses ont concouru
à le mettre
au-dessous du médiocre où je pouvois autrefois atteindre, que je
m'étonne qu'il ne soit pas
pire encore: J'écrivois pour ma patrie: s'il étoit vrai qu le zele tînt
lieu de talent, j' aurois
fait mieux que jamais; mais j'ai vu ce qu'il faloit faire, & n'ai
pu l'exécuter. J'ai dit
froidement la vérité: qui est - ce qui se soucie d'elle? triste
recommandation pour un livre!
Pour être utile il faut être agréable, & ma plume à perd cet
art-là. Tel me disputera
malignement cette perte. Soit: cependant je me sens déchu & l'on ne
tombe pas au-dessus
de rien.
Premiérement, il ne s'agit plus ici d'un
vain babil de Philosophie; mais d'une vérité de
pratique important à tout un peuple. Il ne s'agit plus de parler au
petit [427] nombre, mais
au public, ni de faire penser les autres, mais d'expliquer nettement ma
pensée. Il a donc
falu changer de style: pour me faire mieux entendre à tout le monde,
j'ai dit moins de
choses en plus de mots; & voulant être clair & simple, je me
suis trouve lâche & diffus.
Je comptois d'abord sur une feuille ou deux
d'impression tout au plus; j'ai commence à la
hâte & mon sujet s'étendant sous ma plume, je l'ai laissée aller
sans contrainte. J'étois
malade & triste; &, quoique j'eusse grand besoin de
distraction, je me sentois si peu en état
de penser & d'écrire; que, si l'idée d'un devoir à remplir ne m'eut
soutenu, j'aurois jette
cent sois mon papier au feu. J'en suis devenu moins sévere à moi-même.
J'ai cherche dans
mon travail quelque amusement qui me le fit supporter. Je me suis jette
dans toutes les
digressions qui se sont présentées, sans prévoir, combien, pour
soulager mon ennui, j'en
préparois peut-être au lecteur .
Le goût, le choix, la correction ne
sauroient se trouver dans cet ouvrage. Vivant seul, je n'ai
pu le montrer à personne. J'avois un Aristarque sévere & judicieux,
j e ne l'ai plus, je n'en
veux plus;* [* Ad amicun etsi produxeris gladium, non desperes; est
enim regressus ad
amicum, Si aperueris os triste, non timeas; est enim concordatio:
excepto convitio, &
improperio, & superbiâ, & mysterii revelatione, & plagâ
dolosâ la hisomnibus effugiet
amicus Ecclesiastic. XXII. 26. 27.] [428] je le regretterai sans cesse,
& il manque bien plus
encore à mon cœur qu'a mes écrits.
La solitude calme l'ame, & appaise les
passions le désordre du monde à fait naître. Loin
des vices qui nous irritent, on en parle avec moins d'indignation; loin
des maux qui nous
touchent, le cœur en est moins ému. Depuis que je ne vois plus les
hommes, j'ai presque
cesse de haÏr les méchans. D'ailleurs, le mal qu'ils m'ont fait à
moi-même m'ôte le droit
d'en dire d'eux. Il faut désormais que je leur pardonne pour ne leur
pas ressembler. Sans y
songer, je substituerois l'amour de la vengeance à celui de la justice;
il vaut mieux tout
oublier. J'espere qu'on ne une trouvera plus cette âpreté qu'on me
reprochoit, mais qui
me faisoit lire; je consens d'être moins lu, pourvu que je vive en paix.
A ces raisons il s'en joint une autre plus
cruelle & que je voudrois en vain dissimuler; le
public ne la sentiroit que trop malgré moi. Si dans les essais sortis
de ma plume ce papier
est encore au-dessous des autres, c'est moins la faute des
circonstances que la mienne: c'est
que je suis au-dessous de moi-même. Les maux du corps épuisent l'ame: à
force de
souffrir, elle perd [429] son ressort. Un instant de fermentation
passagere produisit en moi
quelque lueur de talent; il s'est montre tard, il s'est éteint de bonne
heure. En reprenant
mon Etat naturel, je suis rentré dans le néant. Je n'eus qu'un moment,
il est passe; j'ai la
honte de me survivre. Lecteur, si vous recevez ce dernier ouvrage avec
indulgence, vous
accueillirez mon ombre: car pour moi, je ne suis plus
A MONTMORENCI, le 20 Mars 1758.
[431] JEAN -JAQUES ROUSSEAU CITOYEN DE GENEVE,
A Monsieur D'ALEMBERT
J'ai lu, Monsieur, avec plaisir votre
article GENEVE, dans le septieme Volume de
l'Encyclopédie.*[* L'article GENEVE qui a donne lieu à cette Lettre de
M. Rousseau, sera
imprime dans le premier du Supplément, avec les autres pieces qui y ont
rapport.] En le
relisant avec plus de plaisir encore, il m'a fourni quelques réflexions
que, j'ai cru pouvoir
offrir, sous vos auspices, au public & à mes Concitoyens. Il. y à
beaucoup à louer dans cet
article; mais si les éloges dont vous honorez ma Patrie m'ôtent le
droit de vous en rendre,
ma sincérité parlera pour moi; n'être pas de votre avis sur quelques
points . C'est assez
m'expliquer sur les autres.
Je commencerai par celui que j'ai le plus
de répugnance à traiter, & dont l'examen me
convient le moins; mais sur lequel, par la raison que je viens de dire,
le silence ne m'est pas
permis. C'est le jugement que vous portez de la doctrine de nos
Ministres en matiere de foi.
Vous avez fait de ce corps respectable un éloge très-beau, très-vrai,
très-propre à eux
seuls dans tous les Clergés du monde, & qu'augmente encore la
considération qu'ils vous
ont témoignée, en montrant qu'ils aiment la Philosophie, & ne
craignent pas l'œil du
Philosophe. Mais, Monsieur, quand on veut honorer les gens, il faut que
ce soit à leur
maniere, & non pas à la [432] notre, de peur qu'ils ne s'offensent
avec raison des louanges
nuisibles, qui, pour être données à bonne intention, n'en blessent pas
moins l'état,
l'intérêt, les opinions, ou les préjugés de ceux qui en sont l'objet.
Ignorez-vous que tout
nom de Secte est toujours odieux, & que de pareilles imputations,
rarement sans
conséquence pour des LaÏques, ne le sont jamais pour des Théologiens ?
Vous me direz qu'il est question de faits
& non de louanges, & que le Philosophe à plus
d'egard à la vérité qu'aux hommes: mais cette prétendue vérité n'est
pas si claire, ni si
indifférente, que vous soyez en droit de l'avancer sans bonnes
autorités, & je ne vois pas
où l'on en peut prendre pour prouver que les sentimens qu'un corps
professe & sur
lesquels il se conduit, ne sont pas les liens. Vous me direz encore que
vous n'attribuez point à tout le corps ecclésiastique les sentimens
dont vous parlez; mais vous les attribuez à
plusieurs, & plusieurs dans un petit nombre sont toujours une si
grande partie que le tout
doit s'en ressentir.
Plusieurs Pasteurs de Geneve n'ont, selon
vous, qu'un Socinianisme parfait. Voilà ce que
vous déclarez hautement, à la face de l'Europe. J'ose vous demander
comment vous
appris? Ce ne peut être que par vos propres conjectures, ou par le
témoignage d'autrui,
ou sur l'aveu des Pasteurs en question.
Or dans les matieres de pur dogme & qui
ne tiennent point à la morale, comment peut-on
juger de la foi d'autrui par conjecture? Comment peut-on même en juger
sur la
déclaration d'un tiers, contre celle de la personne intéressée? [433]
Qui fait mieux que
moi ce que je crois ou ne crois pas, & à qui doit - on s'en
rapporter là-dessus plutôt qu'a
moi-même? Qu'après avoir tire des discours ou des ecrits d'un
honnête-homme des
conséquences sophistiques & désavoués, un Prêtre acharne poursuive
l'Auteur sur ces
conséquences, le Prêtre fait son métier & n'étonne personne: mais
devons-nous honorer
les gens de bien comme un fourbe les persécute; & le Philosophe
imitera-t-il des
raisonnemens captieux il fut si souvent la victime ?
Il resteroit donc à penser, sur ceux de nos
Pasteurs que vous prétendez être Sociniens
parfaits & rejetter les peines éternelles, qu'ils vous ont confie
là-dessus leurs sentimens
particuliers: mais si c'etoit en effet leur sentiment, & qu'ils
vous l'eussent confié, sans
doute ils vous l'auroient dit en secret, dans l'honnête & libre
épanchement d'un commerce
philosophique; ils l'auroient dit au Philosophe, & non pas à
l'Auteur. Ils n'en ont donc rien
fait, & ma preuve est sans replique; c'est que vous l'avez publie.
Je ne pretends point pour cela juger ni
blâmer la doctrine que vous leur imputez; je dis
seulement qu'on n'a nul droit de la leur imputer, à moins qu'ils ne la
reconnoissent, &
j'ajoute qu'elle ne ressemble en rien à celle dont ils nous
instruisent. Je ne sais ce que c'est
que le Socinianisme, ainsi je n'en puis parler ni en bien ni en mal;
mais, en général, je suis
l'ami de toute Religion paisible, où l'on sert l'Etre éternel selon la
raison qu'il nous à
donnée. Quand un homme ne peut croire ce qu'il trouve absurde, ce n'est
pas sa faute,
[434] c'est celle de sa raison;*[* Je crois voir un principe qui, bien
démontré comme il
pourroit l'être, arracheroit à l'instant les armes des mains à
l'intolérant & au
superstitieux, & calmeroit cette fureur de faire des prosélytes qui
semble animer les
incrédules. C'est que la raison humaine n'a pas de mesure commune bien
déterminée, &
qu'il est injuste à tout homme de donner la sienne pour regle à celle
des autres. Supposons
de la bonne-foi, sans laquelle toute dispute n'est que du caquet.
Jusqu'a certain point il y à
des principes communs, une évidence commune, & de plus, chacun à sa
propre raison qui
le détermine; ainsi le sentiment ne mene point au Scepticisme: mais
aussi les bornes
générales de la raison n'étant point fixées, & nul n'ayant
inspection sur celle d'autrui,
voilà tout d'un coup le fier dogmatique arrête. Si jamais on pouvoit
établir la paix où
regnent l'intérêt, l'orgueil, & l'opinion, c'est par-la qu'on
termineroit à la fin les
dissentions des Prêtres & des Philosophes. Mais peut-être ne seroit
ce le compte ni des uns
ni des autres: il n'y auroit plus ni persécutions ni disputes; les
premiers n'auroient
personne à tourmenter; les seconds, personne à convaincre: autant
vaudroit quitter le
métier.
Si l'on me demandoit la-dessus pour-quoi
donc je dispute moi-même? Je repondrois que je
parle au plus grand nombre, que j'expose des vérités de pratique, que
je me fonde sur
l'expérience, que je remplis mort devoir, & qu'après avoir dit ce
que je pense, je ne trouve
point mauvais qu'on ne soit pas de mon avis.] & commet concevrai-je
que Dieu le punisse
de ne s'être pas fait un entendement *[* Il faut se ressouvenir que
j'ai répondre à un
Auteur qui n'est pas Protestant; & je crois lui répondre en effet,
en montrant que ce qu'il
accuse nos Ministres de faire dans notre Religion, s'y seroit
inutilement, & se fait
nécessairement dans plusieurs autres sans qu'on y songe.
Le monde intellectuel, sans en excepter la
Géométrie, est plein de vérités
incompréhensibles, & pourtant incontestables; parce que la raison
qui les démontré
existantes, ne peut les toucher, pour ainsi dire, à travers les bornes
qui l'arrêtent, mais
seulement les appercevoir. Tel est le dogme de l'existence de Dieu;
tels sont les mysteres
admis dans les Communions Protestantes. Les mysteres qui heurtent la
raison; pour me
servir des terme de M. d'Alembert, sont toute chose. Leur contradiction
même les fait
rentrer dans ses bornes; elle à toutes les prises imaginables pour
sentir qu'ils n'existent
pas: car bien qu'on ne puisse voir une chose absurde, rien n'est si
clair que l'absurdité.
Voilà ce qui arrive, lorsqu'on soutient à la fois deux propositions
contradictoires. Si vous
me dites qu'un espace d'un pouce est aussi un espace d'un pied, vous ne
dites point du tout
une chose mystérieuse, obscure, incompréhensible; vous dites, au
contraire, une absurdité
lumineuse & palpable, une chose évidemment fausse. De quelque genre
que soient les
démonstrations qui l'établissent, elles ne sauroient l'emporter sur
celle qui la détruit,
parce qu'elle est tirée immédiatement des notions primitives qui
servent de base à toute
certitude humaine. Autrement la raison, déposant contre elle-même, nous
forceroit à la
récuser; & loin de nous faire croire ceci ou cela, elle nous
empecheroit de plus rien croire,
attendu que tout principe de foi seroit détruit. Tout homme, de quelque
Religion qu'il soit,
qui dit croire à de pareils mysteres, en impose donc, ou ne fait ce
qu'il dit.] contraire à
celui qu'il à reçu de lui? Si un Docteur venoit m'ordonner [435] de la
part de Dieu de
croire que la partie est plus grande que le tout, que pourrois-je
penser en moi-même, sinon
que cet homme vient m'ordonner d'être fou? Sans doute l'Orthodoxe, qui
ne voit nulle
absurdité dans les rnysteres, est oblige de les croire: mais si le
Socinien y en trouve,
qu'a-t-on à lui dire? Lui prouvera-t-on qu'il n'y en à pas? Il
commencera, lui, par vous
prouver que c'est une absurdité de raisonner sur ce qu'on ne sauroit
entendre. Que faire
donc? Le laisser en repos.
Je ne suis pas plus scandalisé que ceux qui
servent un Dieu clément, rejettent l'éternité
des peines, s'ils la trouvent incompatible avec sa justice. Qu'en
pareil cas ils interpretent de
leur mieux les passages contraires à leur opinion, plutôt que de
l'abandonner, que
peuvent-ils faire autre chose? Nul plus pénétré que moi d'amour &
de respect pour le
plus sublime de tous les Livres; il me console & m'instruit [436]
tous les jours, quand les
autres ne m'inspirent plus que du dégoût. Mais je soutiens que si
l'Ecriture elle-même
nous donnoit de Dieu quelque idée indigne de lui, il faudroit la
rejetter en cela, comme
vous rejettez en Géométrie les démonstrations qui menent a des
conclusions absurdes: car
de quelque authenticité que puisse être le texte sacré, il est encore
plus croyable que la
Bible soit altérée, que Dieu injuste ou malfaisant.
Voilà, Monsieur, les raisons qui
m'empecheroient des blâmer ces sentimens dans
d'équitables & modérés Théologiens, qui de leur propre doctrine
apprendroient à ne
forcer personne à l'adopter. Je dirai plus, des manieres de penser si
convenables à une
créature raisonnable & foible dignes d'un Créateur juste &
miséricordieux, me paroissent
préférables à cet assentiment stupide qui fait de l'homme bête, & à
cette barbare
intolérance qui se plaît à tourmenter des cette vie ceux qu'elle
destine aux tourmens éternels dans l'autre. En ce sens, je vous
remercie pour ma Patrie de l'esprit de Philosophie
& d'humanité que vous reconnoissez dans son Clergé, & de la
justice que vous aimez à lui
rendre; je suis d'accord avec vous sur ce point. Mais pour être
philosophes & tolérans, [*]
Sur la Tolérance Chrétienne, en peut consulter le chapitre qui porte ce
titre, dans
l'onzieme livre de la Doctrine Chrétienne de M. Professeur Vernet. On y
verra par quelles
raisons l'Eglise doit apporter encore plus de ménagement & de
circonspection dans la
censure des erreurs sur la foi, que dans celle des fautes contre les
mœurs, & comment
s'allient dans les regles de cette censure la douceur du Chrétien, la
raison du Sage & le zele
du Pasteur.] il ne s'ensuit pas que ses membres [437] soient
hérétiques. Dans le nom de
parti que vous leur donnez, dans les dogmes que vous dites être les
leurs, je ne puis ni vous
approuver, ni vous suivre. Quoiqu'un tel système n'ait rien, peut-être,
que d'honorable à
ceux qui l'adoptent, je me garderai de l'attribuer à mes Pasteurs qui
ne l'ont pas adopte;
de peur que l'éloge que j'en pourrois faire ne fournit à d'autres le
sujet d'une accusation
très-grave, & .ne nuisit à ceux que j'aurois prétendu louer.
Pourquoi me chargerois-je de
la profession de foi d'autrui? N'ai-je pas trop appris à craindre ces
imputations
téméraires? Combien de gens se sont charges de la mienne en m'accusant
de manquer de
Religion, qui surement ont fort mal lu dans mon cœur? Te ne les
taxerai point d'en
manquer eux-mêmes: car un des devoirs qu'elle m'impose est de respecter
les secrets des
consciences. Monsieur, jugeons les actions des hommes, & laissons
Dieu juger de leur foi.
En voilà trop, peut-être, sur un point dont
l'examen ne m'appartient pas, & n'est pas aussi
le sujet de cette Lettre. Les Ministres de Geneve n'ont pas besoin de
la plume d'autrui pour
se défendre; *[* C'est ce qu'ils viennent de faire, à ce qu'on m'écrit,
par une déclaration
publique. Elle ne m'est point parvenue dans ma retraite; mais
j'apprends que le public l'a
reçue avec applaudissement. Ainsi, non-seulement je jouis du plaisir de
leur avoir le
premier rendu l'honneur qu'ils méritent, mais de celui d'entendre mon
jugement
unanimement confirme. Je sens bien que cette déclaration rend le début
de ma Lettre
entièrement superflu, & le rendroit peut-être indiscret dans tout
autre-cas: mais étant sur
le point de le supprimer, j'ai vu que parlant du même article qui y à
donne lieu, la même
raison subsistoit encore, & qu'on pourroit toujours prendre mon
silence pour une espece de
consentement. Je laisse donc ces réflexions d'autant plus volontiers
que si elles viennent
hors de propos sur une affaire devroient heureusement terminée, elles
ne contiennent en
général rien que d'honorable à l'Eglise de Geneve, & que d'utile
aux hommes en tout
pays.] ce n'est pas la mienne qu'ils choisiroient pour cela, & de
pareilles discussions sont
trop loin de mon inclination pour que je m'y livre avec plaisir; mais
[438] ayant à parler
du même article où vous leur attribuez des opinions que nous ne leur
connoissons point,
me cette assertion, c'étoit y paroître adhérer, & c'est ce que je
suis fort éloigne de faire.
Sensible au bonheur que nous avons de posséder un corps de Théologiens
Philosophes &
pacifiques, ou plutôt un corps d'Officiers de Morale *[* C'est ainsi
que l'Abbé de Saint
Pierre appelloit toujours les Ecclésiastiques; soit pour dire ce qu'ils
sont en effet, soit pour
exprimer ce qu'ils devroient être.] & de Ministres de la vertu, je
ne vois naître qu'avec
effroi toute occasion pour eux de se rabaisser jusqu'a n'être plus que
des Gens d'Eglise . Il
nous importe de les conserver tels qu'ils sont. Il nous importe qu'ils
jouissent eux-mêmes
de la paix qu'ils nous sont aimer, & que d'odieuses disputes de
Théologie ne troublent plus
leur repos ni le notre. Il nous importe enfin, d'apprendre toujours par
leurs leçons & par
leur exemple, que la douceur & l'humanité sont aussi les vertus du
Chrétien.
Je me hâte de passer à une discussion moins
grave & moins sérieuse, mais qui nous
intéresse encore assez pour mériter nos réflexions, & dans laquelle
j'entrerai plus
volontiers, comme étant un peu plus de ma compétence; c'est celle du
projet d'établir un
Théâtre de Comédie à Geneve. Je n'exposerai point ici mes conjectures
sur les motifs qui
vous ont [439] pu porter à nous proposer un établissement si contraire
à nus maximes.
Quelles que soient vos raisons, il ne s'agit pour moi que des nôtres,
& tout ce que je me
permettrai de dire à votre égard, c'est que vous serez surement le
premier
Philosophe,*[*De deux célebres Historiens, tous deux Philosophes, tous
deux .chers à M..
d'Alembert, le moderne seroit de son avis, peut - être; mais Tacite
qu'il aime, qu'il médite,
qu'il daigne traduire, le grave Tacite qu'il cite si volontiers, &
qu'a- l'obscurité près il
imite si bien quelquefois, en eut- il été de même? ] qui jamais ait
excite un peuple libre,
une petite Ville, & un Etat pauvre, à se charger d'un spectacle
public.
Que de questions je trouve à discuter dans
celle que vous semblez résoudre ! Si les
Spectacles sont bons au mauvais en eux-mêmes? S'ils peuvent s'allier
avec les mœurs? Si
l'austérité Républicaine les peut comporter? S'il faut les souffrir
dans une petite ville? Si
la profession de Comédien peut être honnête? Si les Comédiennes peuvent
être aussi
sages que d'autres femmes? Si de bonnes loix suffisent pour réprimer
les abus? Si ces loix
peuvent être bien observées? &c. Tout est problême encore sur les
vrais effets du
Théâtre, parce que les disputes qu'il occasionne ne partageant que les
Gens d'Eglise & les
Gens du monde, chacun ne l'envisage que par ses préjugés .Voila,
Monsieur, des
recherches qui ne seroient pas indignes de votre plume . Pour moi, sans
croire y suppléer,
je me contenterai de chercher dans cet essai les éclaircissemens que
vous nous avez rendus
nécessaires; vous priant de considérer qu'en disant mon avis à votre
exemple, je remplis
un devoir envers ma Patrie, & qu'au [440] moins, si je me trompe
dans mon sentiment,
cette erreur ne peut nuire à personne.
Au premier coup-d'oeil jette sur ces
institutions, je vois d'abord qu'un Spectacle est un
amusement; & s'il est vrai qu'il faille des amusemens à l'homme,
vous conviendrez au
moins qu'ils ne sont permis qu'autant qu'ils sont nécessaires, &
que tout amusement
inutile est un mal, pour un être dont la vie est si courte & le
tems si précieux. L'état
d'homme à ses plaisirs, qui dérivent de sa nature, & naissent de
ses travaux, de ses
rapports, de ses besoins; & ces plaisirs, d'autant plus doux que
celui qui les goûte à l'ame
plus saine, rendent quiconque en fait jouir peu sensible à tous les
autres. Un Pere, un Fils,
un Mari, un Citoyen, ont des devoirs si chers à remplir, qu'ils ne leur
laissent rien
à dérober à l'ennui . Le bon emploi du tems rend le tems plus précieux
encore, & mieux on
le met à profit, moins on en fait trouver à perdre, Aussi voit-on
constamment que
l'habitude du travail rend l'inaction insupportable, & qu'une bonne
conscience éteint le
goût des plaisirs frivoles: mais c'est le mécontentement de soi-même,
c'est le poids de
l'oisiveté, c'est l'oubli des goûts simples & naturels, qui rendent
si nécessaire un
amusement étranger. Je n'aime point qu'on ait besoin d'attacher
incessamment son cœur
sur la Scene, comme s'il étoit mal à son aise au-dedans de nous. La
nature même à dicte
la réponse de ce Barbare *[*Chrysost. in Matth.Hemel. 38.] à qui l'on
vantoit les
magnificences du Cirque & des Jeux établis à Rome. Les Romains,
demande ce
bon-homme n'ont- ils à Rome . Les Romains, demanda ce bon-homme,
n'ont-ils ni femmes,
ni enfans? [441] Le Barbare avoit raison. L'on croit s'assembler au
Spectacle, & c'est-là
que chacun s'isole; c'est-là qu'on va oublier ses amis, ses voisins,
ses proches, pour
s'intéresser à des fables, pour pleurer les malheurs des morts, ou rire
aux dépens les
vivans. Mais j'aurois du sentir que ce langage n'est plus le saison
dans notre siecle. Tachons
d'en prendre un qui soit mieux entendu.
Demander si les Spectacles sont bons ou
mauvais en eux-mêmes, c'est faire une question
trop vague; c'est examiner un rapport avant que d'avoir fixe les
termes. Les Spectacles sont
faits pour le peuple, & ce n'est que par leurs effets sur lui,
qu'on peut déterminer leurs
qualités absolues. Il peut y avoir des Spectacles d'une infinité
d'especes; *[* "Il peut y
avoir des spectacles blâmables en eux-mêmes, comme ceux qui sont
inhumains, ou
indécens & licentieux: tels étoient quelques-uns des spectacles
parmi les Paiens. Mais il en
est aussi d'indifferens en eux-mêmes qui ne deviennent mauvais que par
l'abus qu'on en
fait. Par exemple, les pieces de Théâtre n'ont rien de mauvais en tant
qu'on y trouve une
peinture des caracteres & des actions des hommes, où l'on pourroit
même donner des
leçons agréables & utiles pour toutes les conditions; mais si l'on
y débite une morale
relâchée, si les personnes qui exercent cette profession menent une vie
licentieuse &
servent à corrompre les autres, si de tels spectacles entre-tiennent la
vanité, la fainéantise,
le luxe, l'impudicité, il est visible alors que la chose tourne en
abus, & qu'a moins qu'on ne
trouve le moyen de corriger ces abus ou de s'en garantir, il vaut mieux
renoncer à cette
sorte d'amusement ." Instruction Chret. T. III. L. III. Chap. 16.
Quant à l'espece des Spectacles, c'est
nécessairement le plaisir qu'ils donnent, & non leur
utilité, qui la détermine . Si l'utilité peut s'y trouver, à la bonne
heure; mais l'objet
principal est de plaire, &, pourvu que le Peuple s'amuse, cet objet
est assez rempli. Cela
seul empêchera toujours qu'on ne puisse donner à ces fortes
d'etablissemens tous les
avantagea dont ils seroient susceptibles, & c'est s'abuser beaucoup
quel de s'en former une
idée de perfection, qu'on ne sauroit mettre en pratique, sans rebuter
ceux qu'on croit
instruire . Voilà d'ou naît la diversité des Spectacles, selon les
goûts divers des nations. Un
Peuple intrépide, grave & cruel, veut des fêtes meurtrieres &
périlleuses, où brillent la
valeur & le sens-froid. Un Peuple féroce & bouillant veut du
sang, des [443] combats, des
passions atroces. Un Peuple voluptueux veut de la musique & des
danses. Un Peuple galant
veut de l'amour de la politesse. Un Peuple badin veut de la
plaisanterie & du ridicule. Trahit
sua quelque voluptas . Il faut, pour leur plaire, des Spectacles
qui favorisent leurs penchans,
au lieu qu'il en faudroit qui les modérassent.
La Scene, en général, est un tableau des
passions humaines, dont l'original est dans tous
les cœurs.: mais si le Peintre n'avoit soin de flatter ces passions,
les Spectateurs seroient
bientôt rebutes, & ne voudroient plus se voir sous un aspect qui
les fit mépriser
d'eux-mêmes. Que s'il donne à quelques-unes des couleurs odieuses,
c'est seulement à
celles qui ne sont point générales, & qu'on hait, naturellement.
Ainsi l'Auteur ne fait
encore en cela que suivre le sentiment du public; & alors ces
passions de rebut font
toujours employées à en faire valoir d'autres, sinon plus légitimes, du
moins plus au gré
des Spectateurs. Il n'y a que la raison qui ne soit bonne a rien sur la
Scene. Un homme sans
passions, ou qui les domineroit toujours, n'y sauroit intéresser
personne; & l'on a déjà
remarque qu'un StoÏcien dans la Tragédie, seroit un personnage
insupportable: dans la
Comédie, il feroit rire, tout au plus.
Qu'on n'attribue donc pas au Théâtre le
pouvoir de changer des sentimens ni des mœurs
qu'il ne peut que suivre & embellir. Un Auteur qui voudroit heurter
le goût général,
composeroit bientôt pour lui-seul. Quand Moliere corrigea la Scene
comique, il attaqua
des modes, des ridicules; mais [444] il ne choqua pas pour cela le goût
du public,*[* Pour
peu qu'il anticipât, ce Moliere lui-même avoit peine à se soutenir; le
plus parfait de ses
ouvrages tomba dans sa naissance, parce qu'il le donna trop tôt, &
que le public n'etoit pas
mur encore pour le Misanthrope.
Tout ceci est fonde sur une maxime
évidente; savoir qu'un peuple suit souvent des usages
qu'il méprise, au qu'il est prêt à mépriser, si-tôt qu'on osera lui en
donner l'exemple.
Quand de mon tems on jouoit la fureur des Pantins, on ne faisoit que
dire au Théâtre ce
que pensoient ceux même qui passoient leur journée à ce sot amusement:
mais les goûts
constans d'un peuple, ses coutumes, ses vieux préjugés, doivent être
respectes sur la
Scene. Jamais Poete ne s'est bien trouve d'avoir viole cette loi. ] il
le suivit ou le développa,
comme fit aussi Corneille de C'etoit l'ancien Théâtre qui commençoit à
choquer ce goût
parce que, dans un siecle devenu plus poli, le Théâtre gardoit sa
premiere grossièreté .
Aussi le goût général ayant change depuis ces deux Auteurs, si leurs
chefs- d' œuvres étoient encore à paroître, tomberoient-ils
infailliblement aujourd'hui. Les connoisseurs
ont beau les admirer toujours, si le public les admire encore, c'est
plus par honte de s'en
dédire que par un vrai sentiment de leurs beautés. On dit que jamais
une bonne Piece ne
tombe; vraiment je le crois bien, c'est que jamais une bonne Piece ne
choque les moeurs*[*
Je dis le goût ou les mœurs différemment: car bien ces choses ne soit
pas l'autre, elles ont
toujours une origine commune, & souffrent les mêmes révolutions. Ce
qui ne signifie pas
que le bon goût & les bonnes, mœurs regnent toujours en même tems,
proposition éclaircissemen & discussion; mais qu'un certain état du
goût répond toujours à un
certain état des mœurs, ce qui est incontestable.] de son tems. Qui
est-ce qui doute que, sur
nos Théâtres, la meilleure Piece de Sophocle ne tombât tout-à-plat?
[445] ne sauroit se
mettre à la place de gens qui ne nous ressemblent point.
Tout Auteur qui veut nous peindre des
mœurs étrangers à pourtant grand soin
d'approprier sa Piece aux nôtres. Sans cette précaution, l'on ne
réussit jamais, & le
succès même de ceux qui l'ont prise à souvent des causes bien
différentes de celles que lui
suppose un observateur superficiel. Quand Arlequin Sauvage est bien
accueilli des
Spectateurs, pense-t-on que ce soit par le goût qu'ils prennent pour le
sens & la simplicité
de ce personnage, & qu'un seul d'entr'eux voulut pour cela lui
ressembler? C'est, tout au
contraire, que cette Piece favorise leur tour d'esprit, qui est d'aimer
& rechercher les idées
neuves & singulieres. Or il n'y en a point de plus neuves pour eux
que celles de la nature.
C'est précisément leur aversion pour les choses communes, qui les
ramene quelquefois aux
choses simples.
Il s'ensuit de ces premieres observations,
que l'effet général du Spectacle est de renforcer
le caractere national, d'augmenter les inclinations naturelles, &
de donner une nouvelle énergie a toutes les passions. En ce sens il
sembleroit que cet effet, se bornant à charger &
non changer les mœurs établies, la Comédie seroit bonne aux bons &
mauvaise aux
méchans. Encore dans le premier cas resteroit-il toujours à savoir si
les passions trop
irritées ne dégénerent point en vices. Je sais que la Poétique du
Théatre prétend faire
tout le contraire, & purger les passions en les excitant: mais j'ai
peine à bien concevoir
cette regle. Seroit-ce que pour devenir tempérant & sage, il faut
commercer, par être
furieux & fou ?
[446] "Eh non! ce n'est pas cela, disent
les partisans du Théatre . La Tragédie prétend
bien que toutes les passions dont elle fait des tableaux nous émeuvent,
mais elle ne veut pas
toujours que notre affection soit la même que celle du personnage
tourmente par une
passion. Le plus souvent, au-contraire, son but est d'exciter en nous
sentimens opposes à
ceux qu'elle prête à ses personnages." Ils disent encore que si les
Auteurs abusent du
pouvoir d'émouvoir les cœurs, pour mal placer l'intérêt, cette faute
doit être attribuée à
l'ignorance & à la dépravation des Artistes, & & non point
à l'art. Ils disent enfin que la
peinture fidelle des passions & des peines qui les accompagnent,
suffit seule pour nous les
faire éviter avec tout le soin dont nous sommes capables.
Il ne faut, pour sentir la mauvaise foi de
toutes ces réponses que consulter l'état de son
cœur à la fin d'une Tragédie. L'émotion, le trouble, &
l'attendrissement qu'on sent en
soi-même & qui se prolonge après la Piece, annoncent-ils une
disposition bien prochaine à
surmonter & régler nos passons? Les impressions vives &
touchantes dont nous prenons
l'habitude & qui reviennent si souvent, sont-elles bien propres à
modérer nos sentimens au
besoin? Pourquoi l'image des peines qui naissent des passions,
effaceroit-elle celle des
transports de plaisir & de joie qu'on en voit au naître, & que
les Auteurs ont soin
d'embellir encore pour rendre leurs Pieces plus agréables? ne fait-on
pas que toutes les
passions sont sœurs, qu'une seule suffit pour en exciter mille, &
que les combattre l'une
par l'autre n'est qu'un [447] moyen de rendre le cœur plus sensible à
toutes? Le seul
instrument qui serve à les purger est la raison, & j'ai déjà dit
que la raison n'avoit nul
effet au Théatre. Nous ne partageons pas les affections de tous les
personnages, il est vrai:
car, leurs intérêts étant opposes, il faut bien que l'Auteur nous en
fasse préférer
quelqu'un, autrement nous n'en prendrions point du tout; mais loin de
choisir pour cela les
passions qu'il veut nous faire aimer, il est force de choisir celles
que nous aimons. Ce que
j'ai dit du genre des Spectacles doit s'entendre encore de l'intérêt
qu'on y fait régner à
Londres, un Drame intéressé en faisant haÏr les François; à Tunis, la
belle passion seroit
la pirater: à Messine, une vengeance bien favoureuse; à Goa, l'honneur
de brûler des
Juifs. Qu'un Auteur *[*Qu'on mette, pour voir sur la Scene françoise,
un homme droit &
vertueux, mais simple & grossier, sans amour, sans galanterie,
& qui ne fasse point de
belles phrases; qu'on y mette un sage sans préjugés, qui, ayant reçu un
affront d'un
Spadassin, refuse de s'aller faire égorger par l'offenseur, & qu'on
épuise tout l'art du
Théatre pour rendre ces personnages intéressans comme le Cid au peuple
François;
j'aurai tort, si l'on réussit .] choque ces maximes, il pourra faire
une fort belle Piece où
l'on n'ira point; & c'est alors qu'il faudra taxer cet Auteur
d'ignorance, pour avoir manque à la premiere loi de son art, à celle
qui sert de base à toutes les autres, qui est de réussir.
Ainsi le Théatre purge les passions qu'on n'a pas, & fomente celles
qu'on a Ne voilà-t-il pas
un remede bien administre?
II y donc un concours de causes générales
& particulieres, qui doivent empêcher qu'on ne
puisse donner aux Spectacles [448] la perfection dont on les croit
susceptibles, & qu'ils ne
produisent les effets avantageux qu'on semble en attendre. Quand on
supposeroit même
cette perfection aussi grande qu'elle peut être, & le peuple aussi
bien dispose qu'on
voudra; encore ces effets se réduiroient-ils à rien, faute de moyens
pour les rendre
sensibles. Je ne sache que trois sortes d'instrumens, à l'aide desquels
on puisse agir sur les
mœurs d'un peuple; savoir, la force des loix, l'empire de l'opinion,
& l'attrait du plaisir.
Or les loix n'ont nul accès au Théatre, dont la moindre contrainte
*[*Les loix peuvent
déterminer les sujets, la forme des Pieces, la maniere de les jouer;
mais elles ne sauroient
forcer le public a s'y plaire. L'empereur Neron chantant au Théatre
faisoit égorger ceux
qui s'endormoient; encore ne pouvoit-il tenir tout le monde éveillé,
& peu s'en salut que le
plaisir d'un court sommeil ne coûtât la vie à Vespasien. Nobles Acteurs
de l'Opéra de
Paris, ah, si vous eussiez joui de la puissance impériale, je ne
gémirois pas maintenant
d'avoir trop vécu !] feroit une peine & non pas un amusement.
L'opinion n'en dépend
point, puisqu'au lieu de faire la loi au public, le Théatre la reçoit
de lui; & quant au
plaisir qu'on y peut prendre, tout son effet est de nous y ramener plus
souvent.
Examinons s'il en peut avoir d'autres. Le
Théatre, me dit-on, dirige comme il peut & doit
l'être, rend la vertu aimable le vice odieux. Quoi donc ? avant qu'il y
eut des Comédies
n'aimoit-on point les gens de bien, ne haissoit-on point les mechans,
& ces sentimens
sont-ils plus foibles dans les lieux dépourvus de Spectacles ? Le
Théatre rend la vertu
aimable . Il opère un grand prodige de faire ce que la nature & la
raison sont avant lui!
Les mechans sont [449] hais sur la Scene . . . Sont-ils aimes dans la
Société, quand on les y
connoît pour tels? Est-il bien sur que cette haine soit plutôt
l'ouvrage de l'Auteur, que des
forfaits qu'il leur fait commettre ? Est-il bien sur que le simple
récit de aces forfaits nous
en donneroit moins d'horreur que toutes les couleurs dont il nous les
peint? Si tout son art
consiste à nous montrer des malfaiteurs pour nous les rendre odieux, je
ne vois point ce
que cet art a de si admirable, & l'on ne prend la-dessus que trop
d'autres leçons sans
celle-là Oserai - je ajouter un soupçon qui me vient ? Je doute que
tout homme à qui l'on
exposera d'avance les crimes de Phedre ou de Médée, ne les déteste plus
encore au
commencement qu'a la fin de la Piece; & si ce doute test fonde, que
faut - il penser de cet
effet si vante du Théatre ?
Je voudrois bien qu'on me montrât
clairement sans verbiage par quels moyens il pourroit
produire en nous des sentimens que nous n'aurions pas, & nous faire
juger des êtres
moraux autrement que nous n'en jugeons en nous-mêmes ? Que toutes ces
vaines
prétentions approfondies sont pueriles & dépourvues .de sens ! Ah
si la beauté de la vertu
l'ouvrage de l'art, il y a long-tems qu'il l'auroit défigurée ! Quant à
moi, dût-on me traiter
de méchant encore pour oser soutenir que l'homme est ne bon, je le
pense & crois l'avoir
prouve; la source de l'intérêt qui nous attache qui est honnête &
nous inspire de
l'aversion pour le mal, est en nous & non dans les Pieces. Il n'y a
point pour produire cet
intérêt, mais seulement pour s'en [450] prévaloir. L'amour du beau
*[*C'est du beau
moral qu'il est ici question. Quoiqu'en disent les Philosophes, cet
amour est inné dans
l'homme, & sert de principe à la conscience. Je puis citer en
exemple de cela, la petite piece
de Nanine qui à fait murmurer l'assemblée & s'est soutenue que par
la grande réputation
de l'Auteur, & cela parce que l'honneur, la vertu, les purs
sentimens des la nature y sont
préférés à l'impertinent préjugé des conditions.] est un sentiment
aussi naturel au cœur
humain que l'amour de soi-même; il n'y naît point d'un arrangement de
scenes; l'Auteur
ne l'y porte pas, il l'y trouve; & de ce pur sentiment qu'il flatte
les douces larmes qu'il fait
couler.
Imaginez la Comédie aussi parfaite qu'il
vous plaira. Où est celui qui, s'y rendant pour la
premiere fois, n'y va déjà convaincu de ce qu'on y prouve, & déjà
prévenu pour ceux
qu'on y fait aimer ? Mais ce n'est pas de cela qu'il est question;
c'est d'agir
conséquemment à ses principes & d'imiter les gens qu'on estime. Le
cœur de l'homme est
toujours droit sur tout ce qui ne se rapporte pas personnelle à lui.
Dans les querelles dont
nous sommes purement Spectateurs, nous prenons a l'instant le parti de
la justice, & il a
point d'acte de méchanceté qui ne nous donne une vive indignation, tant
que nous n'en
tirons aucun profit: mais quand notre intérêt s'y mêle, bientôt nos
sentimens se
corrompent; & c'est alors seulement que nous préférons le mal qui
nous est utile, au bien
que nous fait aimer la nature. N'est-ce pas un effet nécessaire de la
constitution des choses,
que le méchant tire un double avantage de son injustice, & de la
probité d'autrui? Quel
traité plus avantageux pourroit - il faire, que d'obliger le monde
entier d'être [451] juste,
excepte lui seul; en sorte que chacun lui rendit fidélement ce qui lui
est dû, & qu'il ne
rendit ce qu'il doit à personne? Il aime la vertu, sans doute, mais il
l'aime dans les autres,
parce qu'il espere en profiter; il n'en veut point pour lui, parce
qu'elle lui seroit coûteuse.
Que va-t-il donc voir au Spectacle? Précisément ce qu'il voudroit
trouver partout; des
leçons uns de vertu pour le public dont il s'excepte, & des gens
immolant tout à leur
devoir, tandis qu'on n'exige rien de lui.
J'entends dire que la Tragédie mene à la
pitié par la terreur; soit, mais quelle est cette
pitié? Une émotion passagere & vaine, qui ne dure pas plus que
l'illusion qui l'a produite;
un reste de sentiment naturel étouffe bientôt par les passions; une
pitié stérile qui se
repaît de quelques larmes, & n'a jamais produit le moindre acte
d'humanité. Ainsi
pleuroit le sanguinaire Sylla au récit des maux qu'il n'avoit pas faits
lui-même. Ainsi se
cachoit le tyran de Phere au Spectacle, de peur qu'on ne le vit gémir
avec Andromaque &
Priam, tandis qu'il écoutoit sans émotion les cris de tant
d'infortunes, qu'on égorgeoit
tous les jours par ses ordres. Tacite rapporte que Valerius-Asiaticus,
accuse
calomnieusement par l'ordre de Messaline qui vouloit le faire périr, se
défendit
par-devant l'Empereur d'une maniere qui toucha extrêmement ce Prince
& arracha des
larmes à Messaline elle-même. Elle entra dans une chambre voisine pour
se remettre,
après avoir tout en pleurant averti Vitellius à l'oreille de ne pas
laisser échapper l'accuse.
Je ne vois pas au spectacle une de ces pleureuses de loges si fières de
leurs [452] larmes que
je ne songe à celles de Messaline pour ce pauvre Valerius-Asiaticus.
Si, selon la remarque de Diogene-Laerce, le
cœur s' attendrit plus volontiers à des maux
feints qu'a des maux véritables; si les imitations du Théâtre nous
arrachent quelquefois
plus de pleurs que ne seroit la présence même des objets imites; c'est
moins, comme le
pense l'Abbé du Bos, parce que les émotions sont plus foibles & ne
vont pas jusqu'a la
douleur,*[* Il dit que le Poete ne nous afflige qu'autant que nous le
voulons; qu'il ne nous
fait aimer ses Héros qu'autant qu'il nous plaît. Cela est contre toute
expérience. Plusieurs
s'abstiennent d'aller à la Tragédie, parce qu'ils en sont émus au point
d'en être
incommodes; d'autres, honteux de pleurer au Spectacle, y pleurent
pourtant malgré eux;
& ces effets ne sont pas assez rares pour n'être qu'une exception à
la maxime de cet
Auteur.] que parce qu'elles sont pures & sans mélange d'inquiétude
pour nous-mêmes.
En donnant des pleurs à ces fictions, nous avons satisfait à tous les
droits de l'humanité,
sans avoir plus rien à mettre du notre; au-lieu que les infortunes en
personne exigeroient
de nous des soins, des soulagemens, des consolations, des travaux qui
pourroient nous
associer à leurs peines, qui couteroient du moins à notre indolence,
& dont nous sommes
bien aises d'être exemptes. On diroit que notre cœur se resserre, de
peur de s'attendrir à
nos dépens.
Au fond, quand un homme est allé admirer de
belles actions dans des fables, & pleurer des
malheurs imaginaires, qu'a-t-an encore à exiger de lui N'est-il pas
content de lui-même Ne
s'applaudit-il pas de sa belle ame Ne s' il pas acquitte de tout ce
qu'il doit à la vertu par
l'hommage [453] qu'il vient de lui rendre Que voudroit-on qu'il fit de
plus Qu'il la
pratiquât lui-même Il n'a point de rôle à jouer: n'est pas Comédien.
Plus j'y réfléchis, & plus je trouve
que tout ce qu'on met représentation au Théâtre, on
ne l'approche pas de nous, on l'en éloigne. Quand je vois le Comte
d'Essex, le regne
d'Elisabeth se recule à mes yeux de dix siecles, & si l'on jouoit
un événement arrive hier
dans Paris, on me le feroit supposer du tems de Moliere. Le Théâtre a
ses regles, ses
maximes, sa morale à part, ainsi que son langage & ses vêtemens. On
se dit bien que rien
de tout cela ne nous convient, & l'on se croiroit aussi ridicule
d'adopter les vertus de ses
héros que de parler en vers, & d'endosser un habit à la Romaine.
Voilà donc à-peu-près à quoi servent tous ces grandes sentimens &
toutes ces brillantes maximes qu'on vante avec
tant d'emphase; à les reléguer à jamais sur la Scene, & à nous
montrer la vertu comme
un jeu de Théâtre, bon pour amuser le public, mais qu'il y auroit de la
folie à vouloir
transporter sérieusement dans la Société. Ainsi la plus avantageuse
impression des
meilleures Tragédies est de réduire à quelques affections passagères,
stériles & sans
effet, tous les devoirs de l'homme, à nous faire applaudir de notre
courage en louant celui
des autres, de notre humanité en plaignant les maux que nous aurions pu
guérir, de notre
charité en disant au pauvre: Dieu vous assiste .
On peut, il est vrai, donner un appareil
plus simple à la Scene, & rapprocher dans la
Comédie le ton du Théâtre de celui du monde: mais de cette maniere on
ne corrige [454]
pas, les mœurs, on les peint, & un laid visage ne paroit point
laid à celui qui le porte. Que
si l'on veut les corrige par leur charge, on quitte la vraisemblance
& la nature, & le tableau
ne fait plus d'effet. La charge ne rend pas les objets haÏssables, elle
ne les rend que
ridicules: & de-la résulte un très grand inconvénient, c'est qu'a
force de craindre les
ridicules, les vices n'effraient plus, & qu'on ne sauroit guérir
les premiers sans fomenter
les autres. Pourquoi, direz-vous, supposer cette opposition nécessaire
Pourquoi, Monsieur
Parce que les bons ne tournent point les mechans en dérision, mais les
écrasent de leur
mépris, & que rien n'est moins plaisant & risible que
l'indignation de la vertu. Le ridicule,
au contraire, est l'arme favorite du vice. C'est par elle qu'attaquant
dans le fond des cœurs
le respect qu'on doit à la vertu, il éteint enfin l'amour qu'on lui
porte.
Ainsi tout nous force d'abandonner cette
vaine idée de perfection qu'on nous veut donner
de la forme des Spectacles, diriges vers l'utilité publique. C'est une
erreur, disoit le grave
Muralt, d'espérer qu'on y montre fidèlement les véritables rapports des
choses: car, en
général, le Poete ne peut qu'altérer ces rapports, pour les accommoder
au goût du peuple.
Dans le cornique il les diminue & les met au-dessous de l'homme;
dans le tragique, ils les étend pour les rendre héroÏques, & les
met au-dessus de l'humanité. Ainsi jamais ils ne
sont à sa mesure, & toujours nous voyons au Théâtre d'autres êtres
que nos semblables.
J'ajouterai que cette différence est si vraie & si reconnue
qu'Aristote en fait une regle dans
sa Poétique. Comoedia enim deteriores, Tragoedia [455] meliores
quam nunc sunt imitari
conantur. Ne voila-t-il pas une imitation bien entendue, qui se
propose pour objet ce qui
n'est point, & laisse, entre le défaut & l'excès, ce qui est,
comme une chose inutile Mais
qu'importe la vérité de l'imitation, pourvu que l'illusion y soit Il ne
s'agit que de piquer la
curiosité du peuple. Ces productions d'esprit, comme la plupart des
autres, n'ont pour but
que applaudissemens. Quand l'Auteur en reçoit & que les Acteurs les
partagent, la Piece
est parvenue à son but & l'on n'y cherche point d'autre utilité. Or
si le bien est nul, reste le
mal, & comme celui-ci n'est pas douteux, la question me paroit
décidée; mais, passions à
quelques exemples, qui puissent en rendre la solution plus sensible.
Je crois pouvoir avancer, comme une vérité
facile à prouver, en conséquence des
précédentes, que le Théâtre François, avec les défauts qui lui restent,
est cependant
à-peu-près aussi parfait qu'il peut l'être, soit pour l'agrément, soit
pour l'utilité; & que
ces deux avantages y sont dans un rapport qu'on ne peut troubler sans
ôter à l'un plus,
qu'on ne donneroit à l'autre, ce qui rendroit ce même Théâtre moins
parfait encore. Ce
n'est pas qu'un homme de génie ne puisse inventer un genre de Pieces
préférable à ceux
qui sont établis; mais ce nouveau genre, ayant besoin pour se soutenir
des talens de
l'Auteur, périra nécessairement avec lui, & ses successeurs,
dépourvus des mêmes
ressources, seront toujours forces de revenir aux moyens communs
d'intéresser & de
plaire. Quels sont ces moyens parmi nous Des actions célebres, de
grands noms, de grands
crimes, & de grandes [456] vertus .dans la Tragédie; .le comique
& le plaisant dans la
Comédie; & toujours l'amour dans toutes deux.*[* Les Grecs
n'avoient pas besoin de
fonder sur l'amour le principal intérêt de leur tragédie, & ne l'y
fondoient pas, en effet.
La notre, qui n'a pas la même ressource, ne sauroit se passer de cet
intérêt. On verra dans
la suite la raison de cette différence.] Je demande quel profit les
mœurs peuvent tirer de
tout cela ?
On me dira que dans ces Pieces le crime est
toujours puni, & la vertu toujours
récompensée. Je réponds que, quand cela seroit, la plupart des actions
tragiques, n'étant
que de pures fables, des événemens qu'on fait être de l'invention du
Poete, ne sont pas une
grande impression sur les Spectateurs; à force de leur montrer qu'on
veut les instruire, on
ne les instruit plus. Je réponds encore que ces punitions & ces
récompenses s'operent
toujours par des moyens si peu communs, qu'on n'attend rien de pareil
dans le cours
naturel des choses humaines. Enfin je réponds en niant le fait. Il
n'est, ni ne peut être
généralement vrai: car cet objet, n'étant point celui sur lequel les
Auteurs dirigent leurs
Pieces, ils doivent rarement l'atteindre, & souvent il seroit
obstacle un obstacle au succès.
Vice ou vertu, qu'.importe, pourvu qu'on en impose par un air de
grandeur Aussi la Scene
Françoise, sans contredit la plus parfaite, ou du moins la plus
réguliere qui ait encore
existe, n'est-elle pas moins le triomphe des grands scélérats que des
plus illustres héros:
témoin Catilina, Mahomet, Atrée, & beaucoup d'autres.
Je comprends bien qu'il ne faut pas
toujours regarder à la catastrophe pour juger de
l'effet moral d'une Tragédie [457] qu'a égard l'objet est rempli quand
on s'intéresse pour
l'infortune vertueux, plus que pour l'heureux coupable: ce qui
n'empêche point qu'alors la
prétendue regle ne soit violée. Comme il n'y a personne qui n'aimât
mieux être
Britannicus que Neron, je conviens qu'on doit compter en ceci pour
bonne la Piece qui les
représente, quoique Britannicus y périsse. Mais par le même principe,
quel jugement
porterons-nous d'une Tragédie ou, bien que les criminels soient punis,
ils nous sont
présentés sous un aspect si favorable que tout l'intérêt est pour eux?
Où Caton, le plus
grand des humains, fait le rôle d'un pédant où Ciceron, le sauveur de
la République,
Ciceron, de tous ceux qui porterent nom de peres de la patrie, le
premier qui en fut honore
& le seul qui le mérita, nous est montre comme un vil Rhéteur, un
lâche; tandis que
l'infame Catilina, couvert de crimes qu'on n'oseroit nommer, prêt
d'égorger tous ses
magistrats, & de réduire sa patrie en cendres, fait le rôle d'un
grand homme & réunit,
par ses talens, sa fermeté, son courage, toute l'estime des Spectateurs
Qu'il eut, si l'on veut,
une ame forte, en étoit il moins un scélérat détestable, &
faloit-il donner aux forfaits d'un
brigand le coloris des exploits d'un héros à quoi donc aboutit la
morale d'une pareille
Piece, si ce n'est à encourager des Catalina, & à donner aux
mechans habiles le prix de
l'estime publique due aux gens de bien Mais tel est le goût qu'il faut
flatter sur la Scene;
telles sont les mœurs d'un siecle instruit. Le savoir, l'esprit, le
courage ont seuls notre
admiration; & toi, douce & rnodeste Vertu, tu restes toujours
sans [458] honneurs !
Aveugles que nous au milieu de tant de lumieres ! Victimes de nos
applaudissemens
insensés, n'apprendrons-nous jamais combien mérite de mépris & de
haine tout homme
qui abuse, pour le malheur du genre-humain, du génie & des talens
que lui donna la
Nature ?
Atrée & Mahomet n'ont pas même la
foible ressource du dénouement. Le monstre qui
sert de héros à chacune de ces deux Pieces acheve paisiblement les
forfaits, en jouit, & l'un
des deux le dit en propres termes au dernier vers de la Tragédie:
Et je jouis enfin du prix de mes
forfaits.
Je veux bien supposer que les Spectateurs,
renvoyés avec cette belle maxime, n'en
concluront pas que le crime a donc un prix de plaisir & de
jouissance; mais je demande
enfin de quoi leur aura profite la Piece où cette maxime est mise en
exemple ?
Quant à Mahomet, le défaut d'attacher
l'admiration publique au coupable, y seroit
d'autant plus grand que celui-ci a bien un autre coloris, si l'Auteur
n'avoit eu soin de
porter sur un second personnage un intérêt de respect & de
vénération, capable d'effacer
ou de balance au moins la terreur & l'étonnement que Mahomet
inspire. La scene,
sur-tout, qu'ils ont ensemble est conduite avec tant d'art que Mahomet,
sans se démentir,
sans rien perdre de la supériorité qui lui est propre, est pourtant
éclipse par le simple bon
sens & l'intrépide vertu de Zopire.*[*Je me souviens d'avoir trouve
dans Omar plus de
chaleur & d'élévation vis-à-vis de Zopire, que dans Mahomet
lui-même; & je prenois cela
pour un défaut. En y pensant mieux, j'ai change d'opinion. Omar emporte
par son
fanatisme ne doit parler de son maître qu'avec cet enthousiasme de zele
& d'admiration
qui l'éleve au-dessus de l'humanité. Mais Mahomet n'est pas fanatique;
c'est un fourbe
qui, sachant bien qu'il n'est pas question de faire l'inspire vis-à-vis
de Zopire, cherche à le
gagner par une confiance affectée & par des motifs d'ambition. Ce
ton de raison doit le
rendre moins brillant qu'Omar, par cela même qu'il est plus grand &
qu'il fait mieux
discerner les hommes. Lui-même dit, ou fait entendre tout cela dans la
scene. C'etoit donc
ma faute si je ne l'avois pas senti: mais voilà ce qui nous arrive à
nous autres petits
Auteurs. En voulant censurer les ecrits de nos maîtres, notre
étourderie nous y fait relever
mille fautes qui sont des beautés pour les hommes de jugement.] II
faloit un Auteur qui
sentit bien [459] sa force, pour oser mettre vis-à-vis l'un de l'autre
deux pareils
interlocuteurs. Je n'ai jamais oui faire de cette scene en particulier
tout l'loge dont elle me
paroit digne; mais je n'en connois pas une au Théâtre François, où la
main d'un grand
maître soit plus sensiblement empreinte, & où le sacre caractere de
la vertu l'emporte plus
sensiblement sur l'élévation du génie.
Une autre considération qui tend à
justifier cette Piece, c'est qu'il n'est pas seulement
question d'étaler des forfaits, mais les forfaits du fanatisme en
particulier, pour apprendre
au peuple à le connoître & s'en défendre. Par malheur, de pareils
soins sont très-inutiles,
& ne sont pas toujours sans danger. Le fanatisme n'est pas une
erreur, mais une fureur
aveugle & stupide que la raison ne retient jamais. L'unique secret
pour l'empêcher de
naître est de contenir ceux qui l'excitent. Vous avez beau démontrer à
des foux que leurs
chefs les trompent, ils n'en sont pas moins ardens à les suivre. Que si
le fanatisme existe
une fois, je ne vois encore qu'un [460] seul moyen d'arrêter son
progrès: c'est d'employer
lui ses propres armes. Il ne s'agit ni de raisonner ni de convaincre;
il faut laisser-là la
philosophie, fermer les livres prendre le glaive & punir les
fourbes. De plus, je crains bien,
par rapport à Mahomet, qu'aux yeux des Spectateurs, sa grandeur d'ame
ne diminue
beaucoup l'atrocité de ses crimes; & qu'une pareille Piece, jouée
devant des gens en état
de choisir, ne fit plus de Mahomet que de Zopires. Ce qu'il y à, du
moins, de bien sur, c'est
que de pareils exemples ne sont gueres encourageans pour la vertu.
Le noir Atrée n'a aucune de ces excuses,
l'horreur qu'il inspire est à pure perte; il ne nous
apprend rien qu'y frémir de son crime; & quoiqu'il ne soit grand
que par sa fureur, il n'y
a pas dans toute la Piece un seul personnage en état par son caractere
de partager avec lui
l'attention publique: car, quant au doucereux Plisthene, je ne sais
comment on l'a pu
supporter dans une pareille Tragédie. Seneque n'a point mis d'amour
dans la sienne, &
puisque l'Auteur moderne a pu se résoudre à l'imiter dans tout le
reste, il auroit bien du
l'imiter encore en cela. Assurément il faut avoir un bien flexibles
pour souffrir des
entretiens galans à cote des scenes d'Atrée.
Avant de finir sur cette Piece, je ne puis
m'empêcher d'y remarquer un mérite qui
semblera peut-être un défaut à bien des gens. Le rôle de Thyeste est
peut-être de tous
ceux qu'on a mis sur notre Théâtre le plus sentant le goût antique. Ce
n'est point un
héros courageux, ce n'est point un modele de vertu, on ne peut pas dire
non plus que ce
soit un [461] scélérat, * [*La preuve de cela, c'est qu'il intéresse.
Quant à la faute dont il
est puni, elle est ancienne, elle est trop expiée, & puis c'est peu
de chose pour un méchant
de Théâtre qu'on ne tient point pour tel, s'il ne fait frémir
d'horreur.] c'est un homme
foible & pourtant intéressant, par cela qu'il est seul qu'il est
homme & malheureux. Il me
semble aussi que par cela seul, le sentiment qu'il excite est
extrêmement tendre &
touchant: car cet homme tient de bien près à chacun de nous, au lieu
que l'héroÏsme nous
accable encore plus qu'il ne nous touche; parce qu'après tout, nous n'y
avons que faire. Ne
seroit-il pas à désirer que nos sublimes Auteurs daignassent descendre
un peu de leur
continuelle élévation & nous attendrir quelquefois pour la simple
humanité souffrante, de
peur que, n'ayant de la pitié que pour des héros malheureux, nous n'en
ayons jamais pour
personne. Les anciens avoient des héros & mettoient des hommes sur
leurs Théâtres;
nous, au contraire, nous n'y mettons que des héros, & à peine
avons-nous des hommes.
Les anciens parloient de l'humanité en phrases moins apprêtées; mais
ils savoient mieux
l'exercer. On pourroit appliquer à eux & à nous un trait rapporte
par Plutarque & que je
ne puis m'empêcher de transcrire. Un Vieillard d'Athenes cherchoit
place au Spectacle &
n'en trouvoit point; de jeunes-gens, le voyant en peine, lui firent
signe de loin; il vint, mais
ils se serrerent & se moquerent de lui. Le bon-homme fit ainsi le
tour du Théâtre,
embarrasse de sa personne & toujours hue de la belle jeunesse. Les
Ambassadeurs de
Sparte s'en apperçurent, & se levant à l'instant placerent
honorablement le Vieillard [462]
au milieu d'eux. Cette action fut remarquée de tout le Spectacle &
applaudie d'un
battement de mains universel. Eh, que de maux ! s'écria le bon
Vieillard, d'un ton de
douleur, les Athéniens savent ce qui est honnête, mais les
Lacédémoniens le pratiquent.
Voilà la philosophie moderne & les mœurs anciennes.
Je reviens à mon sujet. Qu'apprend-on dans
Phedre & dans Oedipe, sinon que l'homme
n'est pas libre, & qui le Ciel punit des crimes qu'il lui fait
commettre Qu'apprend-on dans
Médée, si ce n'est jusqu'où la fureur de la jalousie peut rendre une
mere cruelle &
dénaturée Suivez la plupart des Pieces du Théâtre François: vous
trouverez presque
dans toutes des monstres abominables & des actions atroces, utiles
si l'on veut, à donner de
l'intérêt aux Pieces & de l'exercice aux vertus, mais dangereuses
certainement, en ce
qu'elles accoutument les yeux du peuple a des horreurs qu'il ne devroit
pas même
connoître & à des forfaits qu'il ne devroit pas supposer possibles.
II n'est pas même vrai
que le meurtre & le parricide y soient toujours odieux à la faveur
de je ne fais quelles
commodes suppositions, on les rend permis, ou pardonnables. On a peine
à ne pas excuser
Phedre incestueuse & versant le sang innocent. Syphax empoisonnant
sa femme, le jeune
Horace poignardant sa sœur, Agamemnon immolant sa fille, Oreste
égorgeant sa mere, ne
1aissent pas d'être des personnages intéressons. Ajoutez que l'Auteur,
pour faire parler
chacun selon son caractere, est force de mettre dans la bouche des
mechans leurs maximes
& leur principes, revêtus de tout l'éclat des beaux vers, &
débites d'un [463] ton imposant
& sentencieux, pour l'instruction du Parterre.
Si les Grecs supportoient de pareils
Spectacles, c'etoit comme leur représentant des
antiquités nationales qui couroient de tous tems parmi le peuple,
qu'ils avoient leurs
raisons pour se rappeller sans cesse, & dont l'odieux même entroit
dans leurs vues.
Dénuée des mêmes motifs & du même intérêt, comment la même Tragédie
peut-elle
trouver parmi vous des Spectateurs capables de soutenir les tableaux
qu'elle leur présente,
& les personnages qu'elle y fait agir L'un tue son pere, épouse sa
mere, & se trouve le frere
de ses enfans. Un autre force un fils d'égorger son pere. Un troisieme
fait boire au pere le
sang de son fils. On frissonne a la seule idée des horreurs dont on
pare la une Scene
Françoise, pour l'amusement du Peuple le plus doux & le plus humain
qui soit sur la terre
Non... je le soutiens, & j'en atteste l'effroi des Lecteurs, les
massacres des Gladiateurs
n'étoient pas si barbares que ces affreux Spectacles. On voyoit couler
du sang, il est vrai;
mais on ne souilloit pas son imagination de crimes qui sont frémir la
Nature .
Heureusement la Tragédie telle qu'elle
existe est si loin de nous, elle nous présente des êtres si
gigantesques, si boursoufflés, si chimériques, que l'exemple de leurs
vices n'est
gueres plus contagieux que celui de leurs vertus n'est utile, &
qu'a proportion qu'elle veut
moins nous instruire, elle nous fait aussi moins de mal. Mais il n'en
est pas ainsi de la
Comédie, dont les mœurs ont avec les nôtres un rapport plus immédiat,
& dont les
personnages ressemblent [464] mieux à des hommes. Tout en est mauvais
& pernicieux,
tout tire à conséquence pour les Spectateurs; & le même du comique
étant fonde sur un
vice du cœur humain, c'est une suite de ce principe que plus la
Comédie est agréable &
parfaite, plus son effet est funeste aux mœurs: mais sans répéter ce
que j'ai déjà dit de sa
nature, je me contenterai d'en faire ici l'application, & de jetter
un coup-d'oeil sur votre
Théâtre comique.
Prenons-le dans sa perfection,
c'est-à-dire, à sa naissance. On convient & on le sentira
chaque jour davantage, que Moliere est le plus parfait Auteur comique
dont les ouvrages
nous soient connus; mais qui peut disconvenir aussi que le Théâtre de
ce même Moliere,
des talens duquel je suis plus l'admirateur que personne, ne soit une
école de vices & de
mauvaises mœurs, plus dangereuse que les livres mêmes où l'on fait
profession de les
enseigner Son plus grand soin est de tourner la bonté & la
simplicité en ridicule, & de
mettre la ruse & le mensonge du parti pour lequel on prend intérêt;
ses honnêtes gens ne
sont que des gens qui parlent, ses vicieux sont des gens qui agissent
& que les plus brillans
succès favorisent le plus souvent; enfin l'honneur des applaudissemens,
rarement pour le
plus estimable, est presque toujours pour le plus adroit.
Examinez le comique de cet Auteur: par-tout
nous trouverez que les vices de caractere en
sont l'instrument, & défauts naturels le sujet; que la malice de
l'un punit la simplicité de
l'autre; que les sots sont les victimes des mechans: ce qui, pour
n'être que trop vrai dans le
monde, [465] n'en vaut pas mieux à mettre au Théâtre avec un air
d'approbation, comme
pour exciter les ames perfides à punir, sous le nom de sottise, la
candeur dis honnêtes
gens.
Dat veniam corvis, vexat censura
columbas.
Voila l'esprit général de Moliere & de
ses imitateurs. Ce sont des gens qui, tout au plus,
raillent quelquefois les vices, sans jamais faire aimer la vertu; de
ces gens, disoit un Ancien,
qui savent bien moucher la lampe, mais qui n'y mettent jamais d'huile.
Voyez comment, pour multiplier ses
plaisanteries, cet homme trouble tout l'ordre de la
Société; avec quel scandale il renverse tous les rapports les plus
sacres sur lesquels elle est
fondée; comment il tourne en dérision les respectables droits des peres
sur leurs enfans,
des maris sur leurs femmes, des maîtres sur leurs serviteurs ! il fait
rire, il est vrai, & n'en
devient que plus coupable, en forçant, par charme invincible, les Sages
mêmes de se
prêter à des railleries qui devroient attirer leur indignation.
J'entends dire qu'il attaque
les vices; mais je voudrois bien que l'on comparait ceux qu'il attaque
avec ceux qu'il
favorise. Quel est le plus blâmable d'un Bourgeois sans esprit &
vain qui fait sottement le
Gentilhomme, ou du Gentilhomme fripon qui le dupe Dans la Piece dont je
parle, ce
dernier n'est-il pas l'honnête-homme N'a-t-il pas pour lui l'intérêt
& le Public
n'applaudit-il pas à tous les tours qu'il fait à l'autre Quel est le
plus criminel d'un Paysan
assez fou pour épouser une Demoiselle, ou d'une femme qui cherche à
déshonorer [466]
son époux Que penser d'une Piece où le Parterre applaudit l'infidélité,
au mensonge, à
l'impudence de celle-ci, & de la bêtise du Manan puni C'est un
grand vice d' être avare &
de prêter à usure; mais n'en est-ce pas un grand encore à un fils de
voler son pere, de lui
manquer de respect, de lui faire mille insultans reproches, &,
quand ce pere irrite lui donne
sa malédiction, de répondre d'un air goguenard qu'il n'a que faire de
ses dons Si la
plaisanterie est excellente, en est-elle moins punissable; & la
Piece où l'on fait aimer le fils
insolent qui l'a faite, en est-elle moins une école de mauvaises mœurs
?
Je ne m'arrêterai point à parler des
Valets. Ils sont condamnes par tout le monde;*[*Je ne
décide pas s'il faut en effet les condamner. Il se peut que les Valets
ne soient plus que les
instrumens des méchancetés des maîtres, depuis que ceux-ci leur ont ôte
l'honneur de
l'invention. Cependant je douterois qu'en ceci l'image trop naÏve de la
Société fut bonne
au théâtre. Suppose qu'il faille quelques fourberies dans les Pieces,
je ne sais s'il ne
vaudroit pas mieux que les Valets seuls en fussent charges & que
les honnêtes gens fussent
aussi des gens honnêtes, au moins sur la Scene.] & il seroit
d'autant moins juste d'imputer à Moliere les erreurs de ses modeles
& de son siecle qu'il s'en est corrige lui-même. Ne
nous prévalons, ni des irrégularités qui peuvent se trouver dans les
ouvrages de sa
jeunesse, ni de ce qu'il y a de moins bien dans ses autres Pieces,
& passions tout d'un coup à celle qu'on reconnoît unanimement pour
son chef- d'œuvre: je veux dire, le
M[i]santhrope.
Je trouve que cette Comédie nous découvre
mieux qu'aucune autre la véritable vue dans
laquelle Moliere à compose [467] son Théâtre; & nous peut mieux
faire juger de ses vrais
effets. Ayant à plaire au Public, il a consulte le goût le plus général
de ceux qui le
composent: sur ce goût il s'est forme un modele, & sur ce modele un
tableau des défauts
contraires, dans lequel il a pris ces caracteres comiques, & dont
il a distribue les divers
traits dans ses Pieces. Il n'a donc point prétendu former un
honnête-homme, mais un
homme du monde; par conséquent, il n'a point voulu corriger les vices,
mais les ridicules;
&, comme j'ai déjà dit, il a trouve, dans le vice même un
instrument très-propre a y
réussir. Ainsi voulant exposer à la risée publique tous les défauts
opposes aux qualités de
l'homme aimable, de l'homme de Société, après avoir joue tant d'autres
ridicules, il lui
restoit à jouer celui que le monde pardonne le moins, le ridicule de la
vertu: ce qu'il a fait
dans le Misanthrope.
Vous ne sauriez me nier deux choses: l'une,
qu'Alceste dans cette Piece est un homme droit,
sincere, estimable, un véritable homme de bien; l'autre, que l'Auteur
lui donne un
personnage ridicule. C'en est assez, ce me semble, pour rendre Moliere
inexcusable. On
pourroit dire qu'il a joue dans Alceste, non la vertu, mais un
véritable défaut, qui est la
haine des hommes. A cela je réponds qu'il n'est pas vrai qu'il ait
donne cette haine à son
personnage: il ne faut pas que ce nom de Misanthrope en impose, comme
si celui qui le
porte étoit ennemi du genre-humain. Une pareille haine ne seroit pas un
défaut, mais une
dépravation de la Nature & le plus grand de tous les vices. Le vrai
Misanthrope est un
monstre. S'il pouvoit exister, il ne feroit pas [468] rire, il seroit
horreur. Vous pouvez avoir
vu à la Comédie Italienne une Piece intitulée, la vie est un songe. Si
vous vous rappellez le
Héros de cette Piece, voilà le vrai Misanthrope.
Qu'est-ce donc que le Misanthrope de
Moliere Un homme de bien qui déteste les mœurs de
son siecle & la méchanceté de ses Contemporains; qui, précisément
parce qu'il aime ses
semblables, hait en eux les maux qu'ils se sont réciproquement &
les vices dont ces maux
sont l'ouvrage. S'il étoit moins touche des erreurs de l'humanité,
moins indigne des
iniquités qu'il voit, seroit-il plus humain lui-même Autant vaudroit
soutenir qu'un tendre
pere aime mieux les enfans d'autrui que les siens, parce qu'il s'irrite
des fautes de ceux-ci,
& ne dit jamais rien aux autres.
Ces sentimens du Misanthrope sont
parfaitement développes dans son rôle. Il dit, le
l'avoue, qu'il a conçu une haine effroyable contre le genre-humain;
mais en quelle occasion
le dit-il *[*J'avertis qu'étant sans livres; sans mémoire, &
n'ayant pour tous matériaux
qu'un confus souvenir des observations que j'ai faites autrefois au
Spectacle, je puis me
tromper dans mes citations & renverser l'ordre des Pieces. Mais
quand mes exemples
seroient peu justes, mes raisons ne le seroient pas moins, attendu
qu'elles ne sont point
tirées de telle ou telle Piece, mais de l'esprit général du Théâtre,
que j'ai bien étudie.]
Quand, outre d'avoir vu son ami trahir lâchement son sentiment &
tromper l'homme qui
le lui demande, il s'en voit encore plaisanter lui-même au plus fort de
sa colère. Il est
naturel que cette colère dégénéré en emportement & lui fasse
dire alors plus qu'il ne
pense de sang-froid. D'ailleurs la raison qu'il rend de cette haine
universelle en justice
pleinement la cause.
[469] les uns, parce qu'ils sont mechans,
Et les autres, pour être aux mechans
complaisans.
Ce n'est donc pas des hommes qu'il dit
ennemi, mais de la méchanceté des uns & du
support que cette méchanceté trouve dans les autres. S'il n'y avoit ni
fripons, ni flatteurs,
il aimeroit tout le genre-humain. Il n'y a pas un homme de bien qui ne
soit Misanthrope en
ce sens; ou plutôt, les vrais Misanthropes sont fort ceux qui ne
pensent pas ainsi: car au
fond, je ne connois point de plus grand ennemi des hommes que l'ami de
tout le monde, qui,
toujours charme de tout, encourage incessamment les mechans, &
flatte par sa coupable
complaisance les vices d'ou naissent tous les désordres de la Société.
Une preuve bien sure qu'Alceste n'est point
Misanthrope à la lettre, c'est qu'avec ses
brusqueries & ses incartades, il ne laisse pas d'intéresser &
de plaire. Les Spectateurs ne
voudroient pas, à la vérité, lui ressembler: parce que tant de droiture
est fort incommode;
mais aucun d'eux ne seroit fâche d'avoir à faire à quelqu'un qui lui
ressemblât, ce qui
n'arriveroit pas s'il étoit l'ennemi déclare des hommes. Dans toutes
les autres Pieces, de
Moliere, le personnage ridicule est toujours haÏssable ou méprisable;
dans celle-là,
quoiqu'Alceste ait des défauts réels dont on n'a pas tort de rire, on
sent pourtant au fond
du cœur un respect pour lui dont on ne peut se défendre. En cette
occasion, la force de la
vertu l'emporte sur l'art de l'Auteur & fait honneur à son
caractere. Quoique Moliere fit
des Pieces répréhensibles, il étoit personnellement [470]
honnête-homme, & jamais le
pinceau d'un honnête-homme ne sut couvrir de couleurs odieuses les
traits de la droiture
& de la probité . Il y a plus; Moliere à mis dans la bouche
d'Alceste un si grand nombre de
ses propres maximes, que plusieurs ont cru qu'il s'etoit voulu peindre
lui-même . Cela
parut dans le dépit qu'eut le Parterre à la premiere représentation, de
n'avoir pas été,
sur le Sonnet, de l'avis du Misanthrope: car on vit bien que c'etoit
celui de l'Auteur .
Cependant ce caractere si vertueux est
présenté comme ridicule; il l'est, en effet, à
certains égards, & ce qui démontre que l'intention du Poete est
bien de le rendre tel, c'est
celui de l'ami Philinte qu'il met en opposition avec le sien . Ce
Philinte est le Sage de la
Piece ; un de ces honnêtes gens du grand monde, dont les maximes
ressemblent beaucoup à celles des fripons; de ces gens si doux, si
modérés, qui trouvent toujours que tout va
bien, parce qu'ils ont intérêt que rien n'aille mieux; qui sont
toujours contens de tout le
monde, parce qu'ils ne se soucient de personne; qui, autour d'une bonne
table, soutiennent
qu'il n'est pas vrai que le peuple ait faim ; qui, le gousset bien
garni, trouvent fort mauvais
qu'on déclame en faveur des pauvres ; qui, de leur maison bien fermée,
verroient voler,
piller, égorger, massacrer tout le genre-humain sans se plaindre:
attendu que Dieu les à
doués d'une douceur très-méritoire à supporter les malheurs d'autrui.
On voit bien que le flegme raisonneur de
celui-ci est très-propre à redoubler & faire sortir
d'une maniere comique [471] les emportemens de l'autre; & le tort
de Moliere n'est pas
d'avoir fait du Misanthrope un homme colere & bilieux, mais de lui
avoir donne des
fureurs puériles sur des sujets qui ne devoient pas l'émouvoir . Le
caractere du
Misanthrope n'est pas a disposition du Poete; il est détermine par la
nature de sa passion
dominante . Cette passion est une violente haine du vice, née d'un
amour ardent pour la
vertu, & aigrie par le spectacle continuel de la méchanceté des
hommes . Il n'y donc
qu'une ame grande & noble qui en soit à susceptible . L'horreur
& le mépris qu'y nourrit
cette même passion pour tous les vices qui l'ont irritée sert encore à
les écarter du cœur
qu'elle agite . De plus, cette contemplation continuelle des désordres
de la Société, le
détache de lui-même pour fixer toute son attention sur le genre-humain
. Cette habitude éleve, aggrandit ses idées, détruit en lui des
inclinations basses qui nourrissent &
concentrent l'amour-propre ; & de ce concours naît une certaine
force de courage, une
fierté de caractere qui ne laisse prise au fond de son ame qu'y des
sentimens dignes de
l'occuper.
Ce n'est pas que l'homme ne soit toujours
homme ; que la passion ne le rende souvent
foible, injuste, déraisonnable; il n'épie peut-être les motifs caches
des actions des autres,
avec un secret plaisir d'y voir la corruption de leurs cœurs , qu'un
petit mal ne lui donne
souvent une grande colere, & qu'en l'irritant à dessein, un méchant
adroit ne put parvenir à le faire passer pour méchant lui-même ; mais
il n'en est pas moins vrai que tous moyens
ne sont pas bons à produire ces effets, & qu'ils doivent être
assortis à son caractere [472]
pour le mettre en jeu: sans quoi, c'est substituer un autre homme au
Misanthrope & nous
le peindre avec des traits qui ne sont pas les siens.
Voilà donc de quel cote le caractere du
Misanthrope doit porter ses défauts, & voilà aussi
de quoi Moliere fait un usage admirable dans toutes les scenes
d'Alceste avec son ami, où
les froides maximes & les railleries de celui-ci, démontant l'autre
à chaque instant, lui font
dire mille impertinences très-bien placées ; mais ce caractere âpre
& dur, donne tant de
fiel & d'aigreur dans l'occasion, l'éloigne en même tems de tout
chagrin puérile qui n'a
nul fondement raisonnable, & de tout intérêt personnel trop vif,
dont il ne doit nullement être susceptible . Qu'il s'emporte sur tous
les désordres dont il n'est que le témoin, ce sont
toujours de nouveaux traits au tableau ; mais qu'il soit froid sur
celui qui s'adresse
directement à lui. Car ayant déclare la guerre aux mechans, il s'attend
bien qu'ils la lui
feront à leur tour. S'il n'avoit pas prévu le mal que lui fera sa
franchise, elle seroit une étourderie & non pas une vertu . Qu'une
femme fausse le trahisse, que d'indignes amis le
déshonorent, que de foibles amis l'abandonnent: il doit le souffrir
sans en murmurer . Il
connoît les hommes.
Si ces distinctions sont justes, Moliere à
mal saisi le Misanthrope. Pense-t-on que ce soit
par erreur? Non, sans doute . Mais voilà par où le désir de faire rire
aux dépens du
personnage, l'a force de le dégrader, contre la vérité du caractere.
Après l'aventure du Sonnet, comment Alceste
ne s'attend-il [473] point aux mauvais
procédés d'Oronte? Peut-il être étonne quand on l'en instruit, comme si
c'etoit la
premiere fois de sa vie qu'il eut été sincere, ou la premiere fois que
sa sincérité lui eut fait
un ennemi ? Ne doit-il pas se préparer tranquillement à la perte de son
procès, loin d'en
marquer d'avance un dépit d'enfant?
Ce sont vingt mille francs qu'il m'en
pourra coûter;
Mais pour vingt mille francs j'aurai droit
de pester.
Un Misanthrope n'a que faire d'acheter si
cher le droit de pester, il ne qu'a ouvrir les yeux
; & il n'estime pas assez l'argent pour croire avoir acquis sur ce
point un nouveau droit par
la perte d'un procès: mais il faloit faire rire le Parterre.
Dans la scene avec Dubois, plus Alceste à
de sujet de s'impatienter, plus il doit rester
flegmatique & froid: parce que l'étourderie du Valet n'est pas un
vice . Le Misanthrope &
l'homme emporte sont deux caracteres très-différens: c'etoit la
l'occasion de les distinguer
. Moliere ne l'ignoroit pas; mais il faloit faire rire le Parterre.
Au risque de faire rire aussi le Lecteur à
mes dépens, j'ose accuser cet Auteur d'avoir
manque de très-grandes convenances, une très-grandes vérité, &
peut-être de nouvelles
beautés de situation. C'etoit de faire un tel changement à son plan que
de sa Piece, en sorte
qu'on put mettre les actions de Philinte & d'Alceste dans une
apparente opposition avec
leurs principes, & dans une conformité parfaite avec leurs [474]
caracteres. Je veux dire
qu'il faloit que le Misanthrope fut toujours furieux contre les vices
publics, & toujours
tranquille sur les méchancetés personnelles dont il étoit la victime.
Au contraire, le
philosophe Philinte devoit voir tous les désordres de la Société avec
un flegme StoÏque, &
se mettre en fureur au moindre mal qui s'adressoit directement à lui .
En effet, j'observe
que ces gens, si paisibles sur les injustices publiques, sont toujours
ceux qui font le plus
moindre tort qu'on leur fait, & qu'ils ne gardent leur philosophie
qu'aussi long-tems qu'ils
n'en ont pas besoin eux-mêmes . Ils ressemblent à cet Irlandois qui ne
vouloit pas sortir de
son lit, quoique le feu fut à la maison. La maison brûle, lui
crioit-on. Que m'importe ?
réponde-il, je n'en fuis que le locataire . A la fin le feu pénétra
jusqu'a lui . Aussi-tôt il
s'élance, il court, il crie, il s'agite ; il commence a comprendre
qu'il faut quelquefois
prendre intérêt à la maison qu'on habite, quoiqu'elle ne nous
appartienne pas.
Il me semble qu'en traitant les caracteres
en question sur cette idée, chacun des deux eut été plus vrai, plus
théâtral, & que celui d'Alceste eut fait incomparablement plus
d'effet ;
mais le Parterre alors n'auroit pu rire qu'aux dépens de l'homme du
monde, & l'intention
de l'Auteur étoit qu'on rit aux dépens du Misanthrope .*[* Je ne doute
point que, sur
l'idée que je viens de proposer, un homme de génie ne put faire un
nouveaux Misanthrope,
non moins vrai, non moins naturel que l'Athénien, égal en mérite à
celui de Moliere, &
sans comparaison plus instructif . Je ne vois qu'un inconvénient à
cette nouvelle Piece,
c'est qu'il seroit impossible qu'elle réussit: car, quoiqu'on dise, en
choses qui déshonorent,
nul ne rit de bon cœur à ses dépens. Nous voilà rentres dans mes
principes .]
[475] Dans la même vue, il lui fait tenir
quelquefois des propos humeur, d'un goût tout
contraire à celui qu'il lui donne . Telle est cette pointe de la Scene
du Sonnet:
La peste de ta chute, empoisonneur au
Diable !
En eusses-tu fait une a te casser le nez.
pointe d'autant plus déplacée dans la
bouche du Misanthrope, qu'il vient d'en critiquer de
plus supportables dans le Sonnet d'Oronte ; & il est bien étrange
que celui qui la fait
propose un instant après la chanson du Roi Henri pour un modele de goût
. Il ne sert de
rien de dire que ce mot échappe dans un moment de dépit: car le dépit
ne dite rien moins
que des pointes, & Alceste qui passe sa vie a gronder, doit avoir
même en grondant, un ton
conforme à son tour d'esprit .
Morbleu! vil complaisant ! vous louez des
sottises.
C'est ainsi que doit parler le Misanthrope
en colore . Jamais une pointe n'ira bien après
cela . Mais il faloit faire rire le Parterre ; & voilà comment on
avilit la vertu.
Une chose assez remarquable, dans cette
Comédie, est que les charges étrangères que
l'Auteur a données au rôle du Misanthrope, l'ont force d'adoucir ce qui
étoit essentiel au
caractere . Ainsi, tandis que dans toutes ses autres Pieces les
caracteres sont charges pour
faire plus d'effet, dans celle-ci [476] seule les traits sont émousses
pour la rendre plus
théâtral. La même Scene dont je viens de parler m'en fournit la preuve.
On y voit Alceste
tergiverser & user de détours, pour dire son avis à Oronte . Ce
n'est point-là le
Misanthrope: c'est un honnête homme du monde qui se fait peine de
tromper celui qui le
consulte . La force du caractere vouloit qu'il lui dit brusquement,
votre Sonnet ne vaut
rien, jettez le au feu ; mais cela auroit ôte le comique qui naît de
l'embarras du
Misanthrope & de ses je ne dis pas cela répétés, qui
pourtant ne sont au fond que des
mensonges. Si Philinte, à son exemple, lui eut dit en cet endroit, &
que dis-tu donc, traître?
qu'avoit-il a répliquer ? En vérité, ce n'est pas la peine de rester
Misanthrope pour ne
l'être qu'a demi: car, si l'on se permet le premier ménagement & la
premiere altération de
vérité, où sera la raison suffisante pour s'arrêter jusqu'a ce qu'on
devienne aussi faux
qu'un homme de Cour ?
L'ami d'Alceste doit le connoître . Comment
ose-t-il lui proposer de visiter des Juges,
c'est-à-dire, en termes honnêtes, de chercher à les corrompre? Comment
peut-il supposer
qu'un homme capable de renoncer même aux bienséances par amour pour la
vertu, soit
capable de manquer à ses devoirs par intérêt? Solliciter un Juge! Il ne
faut pas être
Misanthrope, il suffit d'être honnête-homme pour n'en rien faire . Car
enfin, quelque tour
qu'on donne a la chose, ou celui qui sollicite un Juge l'exhorte à
remplir son devoir & alors
il lui fait une insulte, ou il lui propose une acception de personnes
est & alors il le veut
séduire: puisque toute acception de personnes est un crime dans un Juge
qui doit connoître
l'affaire & non les [477] parties, & ne voir que l'ordre &
la loi . Or je dis qu'engager un
Juge a faire une mauvaise action, c'est la faire soi-même; & qu'il
vaut mieux perdre une
cause juste que de faire une mauvaise action . Cela est clair, net, il
n'y a rien à répondre.
La morale du monde a d'autres maximes, je ne l'ignore . Il me suffit de
montrer que, dans
tout ce qui rendoit le Misanthrope si ridicule, il ne faisoit que le
devoir d'un homme bien;
& que son caractere étoit mal rempli d'avance, si son ami supposoit
qu'il put y manquer.
Si quelquefois l'habile Auteur laisse agir
ce caractere dans toute sa force, c'est seulement
quand cette force rend la Scene plus théâtral, & produit un comique
de contraste ou de
situation plus sensible . Telle est, par exemple, l'humeur taciturne
& silencieuse d'Alceste,
& ensuite la censure intrépide & vivement apostrophée de la
conversation chez la
Coquette.
Allons, ferme, poussez, mes bons amis de
Cour.
Ici l'Auteur a marque fortement la
distinction du Médisant & du Misanthrope . Celui-ci,
dans son fiel âcre & mordant, abhorre la calomnie & déteste la
satire . Ce sont les vices
publics, ce sont les mechans en général qu'il attaque . La basse &
secrete médisance est
indigne de lui, il la méprise & la dans les autres; & quand il
dit du mal de quelqu'un, il
commence par le lui dire en face . Aussi, durant toute la Piece, ne
fait-il nulle part plus
d'effet que dans cette Scene: parce qu'il est la ce qu'il doit être
& que, s'il fait rire le
Parterre, les honnêtes gens ne rougissent pas d'avoir ri.
Mais en général, on ne peut nier que, si le
Misanthrope [478] étoit plus Misanthrope, il ne
fut beaucoup moins plaisant: parce que sa franchise & sa fermeté,
n'admettant jamais de
détour, ne le laisseroit jamais dans l'embarras . Ce n'est donc pas par
ménagement pour
lui que l'Auteur adoucit quelquefois son caractere: c'est au contraire
pour le rend plus
ridicule . Une autre raison, l'y oblige encore; c'est que le
Misanthrope de Théâtre, ayant à
parler de ce qu'il voit, doit vivre dans le monde; & par conséquent
tempérer sa droiture &
les manieres, par quelques-uns de ces égards de mensonge & de
fausseté qui composent la
politesse & que le monde exige de quiconque .y veut être supporte .
S'il s'y montroit
autrement, ses discours ne seroient plus d'effet. L'intérêt de l'Auteur
est bien de le rendre
ridicule, mais non pas fou; & c'est ce qu'il paroitroit aux yeux du
Public, s'il étoit
tout-à-fait sage .
On a peine à quitter cette admirable Piece,
quand on a commence de s'en occuper; &, plus
on y songe, plus on y découvre de nouvelles beautés . Mais enfin,
puisqu'elle est sans
contredit, de toutes les Comédies de Moliere, celle qui contient la
meilleure & la plus saine
morale, sur celle-là jugeons des autres ; & convenons que,
l'intention de l'Auteur étant de
plaire à des esprits corrompus, ou sa morale porte au mal, ou le faux
bien qu'elle prêche
est plus dangereux que le mal même: en ce qu'il séduit par une
apparence de raison: en ce
qu'il fait préférer l'usage & les maximes du monde à l'exacte
probité: en ce qu'il fait
consister la sagesse grand dans un certain milieu entre le vice &
la vertu: en ce qu'au grand
soulagement des Spectateurs, il leur persuade que, [479] pour être
honnête - homme, il
suffit de n'être pas un franc scélérat .
J'aurois trop d'avantage, si je voulois
passer de l'examen de Moliere à celui de ses
successeurs, qui, n'ayant ni son génie, ni sa probité, n'en ont que
mieux suivi ses vues
intéressées, en s'attachant à flatter une jeunesse débauchée & des
femmes sans mœurs.
Ce sont eux qui les premiers ont introduit ces grossiers équivoques,
non moins proscrites
par le goût que par l'honnêteté ; qui firent long- tems l'amusement des
mauvaises
compagnies, l'embarras des personnes modestes, & dont le meilleur
ton, lent dans ses
progrès, n'a pas encore purifie certaines provinces . D'autres Auteurs,
plus réserves dans
leurs saillies, laissant les premiers amuser les femmes perdues, se
chargeront d'encourager
les filoux. Regnard un des moins libres, n'est pas le moins dangereux .
C'est une chose
incroyable qu'avec l'agrément de la Police, on joue publiquement au
milieu de Paris une
Comédie, ou, dans l'appartement d'un oncle qu'on vient de voir expirer,
son neveu,
l'honnête- homme de la Piece, s'occupe avec son digne cortege, de soins
que les loix paient
de la corde; & qu'au lieu des larmes que la seule humanité fait
verser en pareil cas aux
indifferens mêmes, on étage, à l'envi, de plaisanteries barbares le
triste appareil de la
mort . Les droits ses plus sacres, les plus touchans sentimens de la
Nature, sont joues dans
cette odieuse Scene . Les tours les plus punissables y sont rassembles
comme à plaisir, avec
un enjouement qui fait passer tout cela pour des gentillesses .
Faux-acte, supposition, vol,
fourberie, mensonge, inhumanité, tout y [480] est, & tout y est
applaudi . Le mort s'étant
avise de renaître, au grand déplaisir de son cher neveu, & ne
voulant point ratifier ce qui
s'est fait en son nom, on trouve le moyen d'arracher son consentement
de force, & tout se
termine au gré des Auteurs & des Spectateurs, qui, s'intéressant
malgré eux à ces
misérables, sortent de la Piece avec cet édifiant souvenir, d'avoir été
dans le fond de leurs
cœurs, complices des crimes qu'ils ont vu commettre.
Osons le dire fans détour . Qui de nous est
assez sûr de lui pour supporter la
représentation d'une pareille Comédie, sans être de moitié des tours
qui s'y jouent? Qui
ne seroit pas un peu flâché si le filou venoit à être surpris ou
manquer son coup ? Qui ne
devient pas un moment filou soi-même en s'intéressant pour lui? Car
s'intéresser pour
quelqu'un qu'est-ce autre chose que se mettre à sa place? Belle
instruction pour la jeunesse
que celle où les hommes faits ont bien de la peine a se garantir de la
séduction du vice !
Est-ci à dire qu'il ne soit jamais permis d'exposer au Théâtre des
actions blâmables ?
Non: mais en vérité, pour savoir mettre un fripon sur la Scene, il faut
un Auteur bien
honnête-homme.
Ces défauts sont tellement inhérens à notre
Théâtre, qu'en voulant les en ôter, on le
défigure . Nos Auteurs modernes, guidés par de meilleures intentions,
font des Pieces plus épurées; mais aussi qu'arrive-t-il ? Qu'elle n'ont
plus de vrai comique & ne produisent
aucun effet . Elles instruisent beaucoup, si l'on veut: mais elles
ennuient en davantage .
Autant vaudroit aller au Sermon.
Dans cette décadence du Théâtre, on se voit
contraint [481] d'y substituer aux véritables
beautés éclipsées, de petits agrémens capables d'en imposer à la
multitude . Ne sachant
plus nourrir la force du Comique & des caracteres, on a renforcé
l'intérêt de l'amour . On
a fait la même chose dans la Tragédie pour suppléer aux situations
prises dans des
intérêts d'Etat qu'on ne connoît plus, & aux sentimens naturels
& simples qui ne touchent
plus personne . Les Auteurs concourent a l'envi pour l'utilité publique
à donner une
nouvelle énergie & un nouveau coloris a cette passion dangereuse ;
&, depuis Moliere &
Corneille, on ne voit plus réussir au Théâtre que des Romans, sous le
nom de Pieces
dramatiques.
L'amour est le regne des femmes . Ce sont
elles qui nécessairement y donnent la loi: parce
que, selon l'ordre de la Nature, la résistance leur appartient &
que les hommes ne peuvent
vaincre cette résistance qu'aux dépens de leur liberté . Un effet
naturel de ces sortes de
Pieces est donc d'étendre l'empire du Sexe, de rendre des femmes &
de jeunes filles les
précepteurs du Public, & de leur donner sur les Spectateurs le même
pouvoir qu'elles ont
sur leurs Amans . Pensez-vous, Monsieur, que cet ordre soit sans
inconvénient, & qu'en
augmentant avec tant de soin l'ascendant des femmes, les hommes en
seront mieux
gouvernes ?
Il peut y avoir dans le monde quelques
femmes dignes d'être écoutées d'un
honnête-homme; mais est-ce d'elles, en général, qu'il doit prendre
conseil, & n'y auroit- il
aucun moyen d'honorer leur sexe, à moins d'avilir le notre? [482] Le
plus charmant objet
de la nature, le plus capable d'émouvoir un cœur sensible & de le
porter au bien, est, je
l'avoue, une femme aimable & vertueuse ; mais cet objet céleste où
se cache-t-il? N'est-il
pas bien cruel de le contempler avec tant de plaisir au Théâtre, pour
en trouver de si
différens dans la Société? Cependant le tableau séducteur fait son
effet . L'enchantement
cause par ces prodiges de sagesse tourne au profit des femmes sans
honneur . Qu'un jeune
homme n'ait vu le monde que sur la Scene, le premier moyen qui s'offre
à lui pour aller à
la vertu est de chercher une maîtresse qui l'y conduise, espérant bien
trouver une
Constance ou une Cénie *[*Ce n'est point par étourderie que je cite
Cénie en cet endroit,
quoique cette charmante Piece soit l'ouvrage d'une femme: car,
cherchant la vérité de
bonne-foi, je ne sais point déguiser ce qui fait contre mon sentiment;
& ce n'est pas a une
femme, mais aux femmes que je refuse les talens des hommes . J'honore
d'autant plus
volontiers ceux de l'Auteur de Cénie en particulier, qu'ayant à me
plaindre de ses
discours, je lui rends un hommage pur & désintéresse, comme tous
les éloges sortis de ma
plume.] tout au moins. C'est ainsi que, sur la foi d'un modele
imaginaire, sur un air
modeste & touchant, sur une douceur contrefaite, nescius aurae
fallacis, le jeune insensé
court se perdre, en pensant devenir un Sage.
Ceci me fournit l'occasion de proposer une
espece de problème . Les Anciens avoient en
général un très-grand respect pour les femmes ; *[* Ils lent donnoient
plusieurs noms
honorables que nous n'avons plus, ou qui sont bas & surannés parmi
nous . On sait quel
usage Virgile a fait de celui de Maîtres dans une occasion où les Meres
Troyennes
n'étoient gueres sages . Nous n'avons la place que le mot de Dames qui
ne convient pas à
toutes, qui même vieillit insensiblement, & qu'on a tout-à-fait
proscrit du ton à la mode,
J'observe que les Anciens tiroient volontiers leurs titres d'honneur
des droits de la Nature,
& que nous ne tirions les nôtres que des droits du rang.] mais ils
marquoient ce respect
[483] en s'abstenant de les exposer au jugement du public, &
croyoient honorer leur
modestie, en se taisant sur leurs autres vertus . Ils avoient pour
maxime que le pays, où les
mœurs étoient les plus pures, étoit celui où l'on parloit le moins des
femmes; & que la
femme la plus honnête étoit celle dont on parloit le moins . C'est, sur
ce principe, qu'un
Spartiate, entendant un Etranger faire de rnagnifiques éloges d'une
Dame de sa
connoissance, l'interrompit-en colère: ne cesseras-tu point, lui
dit-il, de médire d'une
femme de bien? De-la venoit encore que, dans leur Comédie, les rôles
d'amoureuses & de
filles à marier ne representoient jamais que des esclaves ou des filles
publiques . Ils avoient
une telle idée de la modestie du Sexe, qu'ils auroient cru manquer aux
égards qu'ils lui
devoient, de mettre une honnête fille sur la Scene, seulement en
représentation .*[*S'ils en
usoient autrement dans les Tragédies, c'est que, suivant le système
politique de leur
Théâtre, ils n'étoient pas fâches qu'on crut que les personnes d'un
haut rang n'ont pas
besoin de pudeur, & sont toujours exception aux regles de la
morale.] En un mot l'image du
vice à découvert les choquoit moins que celle de la pudeur offensée .
Chez nous, au contraire, la femme estimée
est celle qui fait le plus de bruit ; de qui l'on
parle le plus ; qu'on voit le plus dans le monde; chez qui l'on dîne le
plus souvent; qui
donne le plus impérieusement le ton ; qui juge, tranche, [484] décide,
prononce, assigne
aux talens, au mérite, aux vertus, leurs degrés & leurs places ;
& dont les humbles savans
mendient le plus bassement la faveur . Sur la Scene, c'est pis encore .
Au fond, dans le
monde elles ne savent rien, quoiqu'elles jugent de tout, mais au
Théâtre, savantes du
savoir des hommes, philosophes, grace aux Auteurs, elles écrasent notre
sexe de ses
propres talens, & les imbéciles Spectateurs vont bonnement
apprendre des femmes ce
qu'ils ont pris soin de leur dicter . Tout cela, dans le vrai; c'est se
moquer d'elles, c'est les
taxer d'une vanité puérile ; & je ne doute pas que les plus sages
n'en soient indignées .
Parcourez la plupart des Pieces modernes: c'est toujours une femme qui
sait tout, qui
apprend tout; hommes ; c'est toujours la Dame de Cour qui fait le
Catéchisme au petit
Jean de Sainte . Un enfant ne sauroit se nourrir de son pain, s'il
n'est coupe par sa
Gouvernante. Voilà l'image de ce qui se passe aux nouvelles Pieces. La
Bonne est sur le
Théâtre, & les enfans sont dans le Parterre . Encore une fois, je
ne nie pas que cette
méthode n'ait ses avantages, & que de tels précepteurs ne puissent
donner du poids & du
prix à leurs leçons; mais revenons à ma question . De l'usage antique
& du notre, je
demande lequel est le plus honorable aux femmes, & rend le mieux à
leur sexe les vrais
respects qui lui sont dus ?
La même cause qui donne, dans nos Pieces
tragique & comiques, l'ascendant aux femmes
sur les hommes, le donne encore aux jeunes gens sur les vieillards ;
& c'est un autre
renversement ces rapports naturels, qui n'est pas moins répréhensible
[485] Puisque
l'intérêt y est toujours pour les amans, il s'ensuit que les
personnages avances en âge n'y
peuvent jamais faire que des rôles en sous-ordre . Ou, pour former le
nœud de l'intrigue,
ils servent d'obstacle aux vœux des jeunes amans & alors ils sont
haÏssables ; ou ils sont
amoureux eux-mêmes & alors ils font ridicules . Turpe senex
miles . On en fait dans les
Tragédies des tyrans, des usurpateurs ; dans les Comédies des jaloux,
des usuriers, des
pédans, des peres insupportables que tout le monde conspire à tromper.
Voilà sous quel
honorable aspect on montre la vieillesse au Théâtre, voilà quel respect
on inspire pour elle
aux jeunes gens . Remercions l'illustre Auteur de Zaire & de Nanine
d'avoir soustrait à ce
mépris le vénérable Luzignan & le bon vieux Philippe Humbert . Il
en est quelques autres
encore ; mais cela suffit-il pour arrêter le torrent du préjugé public,
& pour effacer
l'avilissement où la plupart des Auteurs se plaisent à montrer l'âge de
la sagesse, de
l'expérience & de l'autorité ? Qui peut douter que l'habitude de
voir toujours dans les
vieillards des personnages odieux au Théâtre, n'aide a les faire
rebuter dans la Société, &
qu'en s'accoutumant à confondre ceux qu'on voit dans le monde avec les
radoteurs & les
Gérontes de la Comédie, on ne méprise tous également ? Observez à
Paris, dans une
assemble, l'air suffisant & vain, le ton ferme & tranchant
d'une imprudence jeunesse,
tandis que les Anciens, craintifs & modestes, ou n'osent ouvrir la
bouche, ou sont à peine écoutes. Voit-on rien de pareil dans les
Provinces, & dans les lieux où les Spectacles ne
sont point établis ; & par [486] toute la terre, hors les grandes
villes, une tête, des cheveu
& des cheveux blancs n'impriment-ils pas toujours du respect? On me
dira qu'a Paris les
vieillards contribuent à se rendre méprisables, en renonçant au
maintien qui leur
convient, pour prendre indécemment la parure & les manieres de la
jeunesse, & que
faisant les galans à son exemple, il est très-simple qu'on la leur
préféré dans son métier:
mais c'est tout au contraire pour n'avoir nul autre moyen de se faire
supporter, qu'ils sont
contraints de recourir à celui-là à, & ils aiment encore mieux être
soufferts à la faveur de
leurs ridicules, que de ne l'être point du tout . Ce n'est pas
assurément qu'en faisant les
agréables ils le deviennent en effet, & qu'un galant sexagénaire
soit un personnage fort
gracieux; mais son indécence même lui tourne à profit ; c'est un
triomphe de plus pour
une femme, qui, traînant à son char un Nestor, croit montrer que les
glaces de l'âge ne
garantissent point des feux qu'elle inspire . Voilà pourquoi les femmes
encouragent de leur
mieux ces Doyens de Cithere, & ont la malice de traiter d'hommes
charmans, de vieux sous
qu'elles trouveroient moins aimables s'ils étoient moins extravagans .
Mais revenons à
mon sujet.
Ces effets ne sont pas les seuls que
produit l'intérêt de la Scene uniquement fonde sur
l'amour . On lui en attribue beaucoup d'autres plus graves & plus
importans, dont je
n'examine point ici la réalité, mais qui ont été souvent &
sortement allégués par les
Ecrivains ecclésiastiques. Les dangers que peut produire le tableau
d'une passion
contagieuse sont, leur a-t-on répondu, prévenus par la maniere de le
[487]
présenter; l'amour que expose au Théâtre y est rendu légitime, son but
est honnête,
souvent il est puni. Fort bien ; mais n'est-il pas plaisant qu'on
prétende ainsi régler après
coup les mouvemens du cœur sur les préceptes de la raison, & qu'il
faille attendre
evenemens pour savoir quelle impression l'on doit recevoir des
situations qui les amènent ?
Le mal qu'on reproche au Théâtre n'est pas précisément d'inspirer des
passions
criminelles, mais de disposer l'ame a des sentimens trop, tendres qu'on
satisfait ensuite aux
dépens de la vertu . Les douces émotions qu'on y ressent n'ont pas par
elles-mêmes un
objet détermine, mais elles en sont naître le besoin ; elles ne donnent
pas précisément de
l'amour, mais elles préparent à en sentir ; elles ne choisissent pas la
personne qu'on doit
aimer, mais elles nous forcent à faire ce choix . Ainsi elles ne sont
innocentes ou criminelles
que par l'usage que nous en faisons selon notre caractere, & ce
caractere est indépendant
de l'exemple . Quand il seroit vrai qu'on ne peint au Théâtre que des
passions légitimes,
s'ensuit-il de-la que les impressions en sont plus foibles, que les
effets en sont moins
dangereux ? Comme si les vives images d'une tendresse innocente étoient
moins douces,
moins séduisantes, moins capables d'échauffer un cœur sensible que
celles d'un amour
criminel, à qui l'horreur du vice sert au moins de contre-poison ? Mais
si l'idée de
l'innocence embellit quelques instants le sentiment qu'elle accompagne,
bientôt les
circonstances s'effacent de la mémoire, tandis que l'impression d'une
passion si douce
[488] reste gravée au fond du cœur . Quand le Patricien Manilius fut
chasse du Sénat de
Rome pour avoir donne un baiser à sa femme en présence de sa fille, à
ne considérer cette
action qu'en elle-même, qu'avoit-elle de répréhensible ? Rien sans
doute: elle annonçoit
même un sentiment louable. Mais les chastes feux de la mere en
pouvoient inspirer
d'impurs à la fille . C'etoit donc, d'une action fort honnête, faire un
exemple de corruption
. Voilà l'effet des amours permis du Théâtre.
On prétend nous guérir de l'amour par la
peinture de ses foiblesses . Je ne sais la-dessus
comment les Auteurs s'y prennent ; mais je vois que les Spectateurs
sont toujours du parti
de l'amant foible, & que souvent ils sont faces qu'il ne le soit
pas davantage . Je demande si
c'est un grand moyen d'éviter de lui ressembler ?
Rappelle-vous, Monsieur, une Piece à
laquelle je crois me souvenir d'avoir assiste avec
vous, il y a quelques années, & qui nous fit un plaisir auquel nous
nous attendions peu, soit
qu'en effet l'Auteur y eut mis plus de beautés théatrales que nous
n'avions pense, soit que
l'Actrice prétât son charme ordinaire au rôle qu'elle faisoit valoir .
Je veux par de la
Bérénice de Racine, Dans quelle disposition d'esprit le Spectateur
voit-il commencer cette
Piece ? Dans un sentiment de mépris pour la foiblesse d'un Empereur
& d'un Romain, qui
balance comme le dernier des hommes entre sa maîtresse & son
devoir; qui, flottant
incessamment dans une déshonorante incertitude, avilit par des plantes
efféminées ce
caractere presque divin que lui donne l'histoire ; qui sait [489]
chercher dans un vil
soupirant de ruelle le bienfaiteur du monde, & les délices du
genre-humain . Qu'en pense
le même Spectateur après la représentation ? Il finit par plaindre cet
homme sensible
qu'il meprisoit, par s'intéresser à cette même passion dont il lui
faisoit un crime, par
murmurer en secret du sacrifice qu'il est force d'en faire aux loix de
la patrie . Voilà ce que
chacun de nous eprouvoit à la représentation . Le rôle de Titus,
très-bien rendu, eut fait
de 1'effet, s'il eut été plus digne de lui; mais tous sentirent que
l'intérêt principal étoit
pour Bérénice, & que c'etoit le sort de son amour qui determinoit
l'espece de la
catastrophe. Non que ses plaintes continuelles donnassent une grande
émotion durant le
cours de la Piece ; mais au cinquieme Acte, ou, cessant de se plaindre,
l'air morne, il l'œil
sec & la voix éteinte, elle faisoit parler une douleur froide
approchante du désespoir, l'art
de l'Actrice ajoutoit au pathétique du rôle, & les Spectateurs
vivement touches
commençoient à pleurer quand Bérénice ne pleuroit plus . Que signifioit
cela, sinon
qu'on trembloit qu'elle ne fut renvoyée ; qu'on sentoit d'avance la
douleur dont son cœur
seroit pénétré; & que chacun auroit voulu que Titus se laissât
vaincre, même au risque
de l'en moins estimer? Ne voila-t-il pas une Tragédie qui à bien rempli
son objet, qui &
qui à bien appris aux Spectateurs à surmonter les foiblesses de l'amour.
L'événement dément ces vœux secrets, mais
qu'importe? Le dénouement n'efface point
l'effet de la Piece . La Reine part sans le congé du Parterre:
l'Empereur la renvoie [490]
invitus invitam, on peut ajouter invito spectatore Titus a beau rester
Romain, il est seul de
son parti; tous les Spectateurs ont épouse Bérénice.
Quand même on pourroit me disputer cet
effet ; quand même on soutiendroit que
l'exemple de force & de vertu qu'on voit dans Titus, vainqueur de
lui-même, fonds
l'intérêt de la Piece, & fait qu'en plaignant Bérénice, on est bien
est bien aise de la
plaindre; on ne feroit que rentrer en cela dans mes principes: parce
que, comme je l'ai
déjà dit, les sacrifices faits au devoir & à la vertu ont toujours
un charme secret, même
pour les cœurs corrompus: & la preuve que ce sentiment n'est point
l'ouvrage de la Piece,
c'est qu'ils l'ont avant qu'elle commence . Mais cela n'empêche pas que
certaines passions
satisfaites ne leur semblent préférables à la vertu même, & qui,
s'ils sont contens de voir
Titus vertueux & magnanime, ils ne le fussent encore plus de le
voit heureux & foible, ou
du moins qu'ils ne consentissent volontiers à l'être à sa place . Pour
rendre cette vérité
sensible, imaginons un dénouement tout contraire à celui de l'Auteur.
Qu'après avoir
mieux consulte son cœur, Titus ne volant ni enfreindre les loix de
Rome, ni vendre le
bonheur à l'ambition, vienne, avec des maximes opposées, abdiquer
l'Empire aux pieds de
Bernice; que, pénétrée d'un si grand sacrifice, elle sente que son
devoir seroit de refuser
la main de son amant, & que pourtant elle l'accepte; que tous deux
enivres des charmes de
l'amour, de la paix, de l'innocence, & renonçant aux vaines
grandeurs, prennent, avec
cette douce joie qu'inspirent les vrais mouvemens de la Nature, [491]
le parti d'aller vivre
heureux & ignores dans un coin de le terre ; qu'une Scene si
touchante soit animée des
sentimens tendres & pathétiques que fournit la matiere & que
Racine eut si bien fait valoir
; que Titus en quittant les Romains leur adresse un discours, tel que
la circonstance & le
sujet le comportent: n'est - il pas clair, par exemple, qu'a moins
qu'un Auteur ne soit de la
derniere mal-adresse, un tel discours doit faire fondre en larmes toute
l'assemblée ? La
Piece, finissant ainsi, sera, si l'on veut, moins bonne, moins
instructive, moins conforme à
l'histoire, mais en fera-t-elle moins de plaisir, & les Spectateurs
en sortiront-ils moins
satisfaits ? Les quatre premiers Actes subsisteroient à-peu-près tels
qu'ils sont, &
cependant on en tireroit une leçon directement contraire . Tant il est
vrai que les tableaux
de l'amour sont toujours plus d'impression que les maximes de la
sagesse, & que l'effet
d'une Tragédie est tout-à-fait indépendant de celui du dénouement ! *[*
Il y a dans le
septieme Tome de Pamela, un examen très-judicieux de l'Andromaque de
Racine, par
lequel on voit que cette Piece ne va pas mieux à son but prétendu que
toutes les autres.]
Veut-on savoir s'il est sur qu'en montrant
les suites funestes des passions immodérées, la
Tragédie apprenne à s'en garantir ? Que l'on consulte l'expérience .
Ces suites funestes
sont représentées très-fortement dans ZaÏre ; il en coûte la vie aux
deux Amans, & il en
coûte bien plus que la vie a Orosmane: puisqu'il ne se donne la mort
que pour se délivrer
du plus cruel sentiment qui puisse entrer dans un cœur humain, le
remords d'avoir
poignarde sa maîtresse . Voilà donc, assurément [492] des leçons
très-énergiques . Je
serois curieux de trouver quelqu'un, homme ou femme, qui s'osât vanter
d'être sorti d'une
représentation de ZaÏre, bien prémuni contre l'amour. Pour moi, je
crois entendre chaque
Spectateur dire en son cœur à la fin de la Tragédie: ah! qu'on me
donne une ZaÏre, je
ferai bien en sorte de ne la pas tuer . Si les femmes n'ont pu se
lasser de courir en foule à
cette Piece enchanteresse & d'y faire courir les hommes, je ne
dirai point que c'est pour
s'encourager par l'exemple de l'héroÏne a n'imiter pas un sacrifice qui
lui réussit si mal ;
mais c'est parce que, de toutes les Tragédies qui sont au Théâtre,
nulle autre ne montre
avec plus de charmes le pouvoir de l'amour & l'empire de la beauté,
& qu'on y apprend
encore pour surcroît de profit à ne pas juger sa mairesse sur les
apparences .
Qu'Orosmane immole ZaÏre a sa jalousie, une femme sensible y voit sans
effroi le transport
de la passion: car c'est un moindre malheur de périr par la main de son
amant, que d'en être médiocrement aimée.
Qu'on nous peigne l'amour comme on voudra;
il séduit, ou ce n'est pas lui . S'il est mal
peint, la Piece est mauvaise ; s'il est bien peint, il offusque tout ce
qui l'accompagne. Ses
combats, ses maux, ses souffrances le rendent plus touchant encore que
s'il n'avoit nulle
résistance à vaincre . Loin que ses tristes effets rebutent, il n'en
devient que plus
intéressant par ses malheurs même . On se dit, malgré soi, qu'un
sentiment si délicieux
console de tout . Une si douce image amollit insensiblement le cœur:
on prend de la passion
ce qui mene au plaisir, on en laisse ce qui tourmente. Personne [493]
ne se croit oblige
d'être un héros, & c'est ainsi qu'admirant l'amour honnête on se
livre à l'amour criminel
.
Ce qui acheve de rendre ses images
dangereuses, c'est précisément ce qu'on fait pour les
rendre agréables ; c'est qu'on ne le voit jamais régner sur la Scene
qu'entre des ames
honnêtes, c'est que les deux Amans sont toujours des modeles de
perfection . Et comment
ne s'interesseroit-on pas pour une passion si séduisante, entre deux
cœurs dont le
caractere est déjà si intéressant par lui-même ? Je doute que, dans
toutes nos Pieces
dramatiques, on en trouve une seule où l'amour mutuel n'ait pas la
faveur du Spectateur .
Si quelque infortune brûle d'un feu non, partage, on en fait le rebut
du Parterre . On croit
faire merveilles de rendre un amant estimable où haÏssable, selon qu'il
est bien ou mal
accueilli dans ses amours ; de faire toujours approuver au public les
sentimens de sa
mairesse ; & de donner à la tendresse tout l'intérêt de la vertu .
Au lieu qu'il faudroit
apprendre aux jeunes gens à se défier des illusions de l'amour, à fuir
l'erreur d'un
penchant aveugle qui croit toujours se fonder sur l'estime, & à
craindre quelquefois de
livrer un cœur vertueux à un objet indigne de ses soins . Je ne fâche
gueres que le
Misanthrope où le héros de la Piece ait fait un mauvais choix.
*[*Ajoutons le Marchand de
Londres, piece admirable & dont la morale va plus directement au
but qu'aucune piece
françoise que je connoisse . ] Rendre le Misanthrope amoureux n'etoit
rien, le coup de
génie est de l'avoir fait amoureux d'une coquette. Tout le reste du
Théâtre est un trésor
de femmes parfaites. On diroit qu'elles s'y sont toutes réfugiées .
Est-ce [494] la l'image
fidelle de la Société ? Est-ce ainsi qu'on nous rend suspecte une
passion qui perd tant de
gens bien nés? Il s'en faut peu qu'on ne nous fasse croire qu'un
honnête homme est oblige
d'être amoureux, & qu'une amante aimée ne sauroit n'être pas
vertueuse . Nous voilà
sort bien instruits !
Encore une fois, je n'entreprends point de
juger si c'est bien ou mal fait de fonder sur
l'amour le principal intérêt du Théâtre; mais je dis que, si ses
peintures sont
quelques-fois dangereuses, elles le seront toujours quoiqu'on sasse
pour les déguiser . Je
dis que c'est en parler de mauvaise foi, ou sans le connoître, de
vouloir en rectifier les
impressions par d'autres impressions étrangères qui ne les accompagnent
point jusqu'au
cœur, ou que le cœur en à bientôt séparées ; impressions qui même en
déguisent les
dangers, & donnent à ce sentiment trompeur un nouvel attrait par
lequel il perd ceux qui
s'y livrent.
Soit qu'on déduise de la nature des
Spectacles, en général, les meilleures formes dont ils
sont susceptibles; soit qu'on examine tout ce que les lumieres d'un
siecle & d'un peuple éclaires ont fait pour la perfection des
nôtres ; je crois qu'on peut conclure de ces
considérations diverses que l'effet moral du Spectacle & des
Théâtres ne sauroit jamais être bon ni salutaire en lui-même: puisqu'a
ne compter que leurs avantages, on n'y trouve
aucune forte d'utilité réelle, sans inconvéniens qui la surpassent . Or
par une suite de son
inutilité mêmes, le Théâtre, qui peut rien pour corriger les mœurs,
beaucoup pour les
altérer . En favorisant [495] tous nos penchans, il donne un nouvel
ascendant à ceux qui
nous dominent ; les continuelles émotions qu'on y ressent nous
énervent, nous
affoiblissent, nous rendent plus incapables de résister à nos passions
; & le stérile intérêt
qu'on prend à la vertu ne sert qu'a contenter notre amour propre, sans
nous contraindre à
la pratiquer . Ceux de mes Compatriotes qui ne désapprouvent pas les
Spectacles en
eux-mêmes, ont donc tort.
Outre ces effets du Théâtre, relatifs aux
choses représentées, il en a d'autres non moins
nécessaires, qui se rapportent directement à la Scene & aux
personnages représentans, &
c'est a ceux-là que les Genevois déjà cites attribuent le de luxe., de
parure, & de
dissipation dont ils craignent avec raison l'introduction parmi nous.
Ce n'est pas seulement
la fréquentation des Comédiens, mais celle du Théâtre, qui peut amener
ce goût par son,
appareil & la parure des Acteurs . N'eut-il, d'autre effet que
d'interrompre à certaines
heures le cours des affaires civiles & domestiques, & d'offrir
une ressource assurée à
l'oisiveté, il n'est pas possible que la commodité d'aller tous les
jours réguliérement au
lieu s'oublier soi-même & s'occuper d'objets etrangers, ne donne au
Citoyen d'autres
habitudes & ne lui forme de nouvelles mœurs ; mais ces changemens
seront-ils avantageux
ou nuisibles ? C'est une question qui dépend moins de l'examen du
Spectacle que de celui
des Spectateurs. Il est sur que ces changemens les ameneront tous
à-peu-près au même
point ; c'est donc par l' état où chacun étoit d'abord, qu'il faut
estimer les différences.
[496] Quand les amusemens sont indifferens
par leur nature, (& je veux bien pour un
moment considérer les Spectacles comme tels, ) c'est la nature des
occupations qu'ils
rompent qui les fait juger bons ou mauvais ; sur-tout lorsqu'ils sont
assez vifs pour devenir
des occupations eux-mêmes, & substituer leur goût à celui du
travail . La raison veut
qu'on favorite les amusemens des gens dont les occupations sont
nuisibles, & qu'on
détourne des mêmes amusemens ceux dont les occupations sont utiles .
Une autre
considération générale est-qu'il n'est pas bon de laisser à des hommes
oisifs & corrompus
le choix de leurs amusemens, de peur qu'ils ne les imaginent conformes
à leurs inclinations
vicieuses, & ne deviennent aussi malfaisans dans leurs plaisirs que
dans leurs affaires .
Mais laissez un peuple simple & laborieux se délasser de tes
travaux, quand & comme il lui
plaît ; jamais il n'est a craindre qu'il abuse de cette & l'on ne
doit point se tourmenter à lui
chercher des divertissemens agréables: car, comme il faut peu d'apprêts
aux mets que
l'abstinence & la faim assaisonnent, il n'en faut pas, non plus,
beaucoup aux plaisirs de
gens épuises de fatigue, pour qui le repos seul en est un très-doux .
Dans une grande ville,
pleine de gens intrigans, désoeuvrés, sans Religion, sans principes,
dont l'imagination
dépravé par l'oisiveté, la fainéantise, par l'amour du plaisir &
par de grands besoins,
n'engendre que des monstres & n'inspire que des forfaits ; dans une
grande ville où les
mœurs & l'honneur ne sont rien, parce que chacun, dérobant
aisément sa conduite aux
yeux du public, ne se montre que par son crédit [497] & n'est
estime que par ses richesses ;
la Police ne sauroit trop multiplier les plaisirs permis, ni trop
s'appliquer à les rendre
agréables, pour ôter aux particuliers la tentation d'en chercher de
plus dangereux .
Comme les empêcher de s'occuper c'est les empêcher de mal faire, deux
heures par
dérobées à l'activité du vice sauvent la douzieme partie crimes qui se
commettroient ; &
tout ce que les Spectacles vus ou à voir causent d'entretiens dans les
Cafés & autres
refuges des fainéans & fripons du pays, est encore autant de gagne
pour les peres de
famille, soit sur l'honneur de leurs filles ou de leurs femmes, soit
sur leur bourse ou sur
celle de leurs fils.
Mais dans les petites villes, dans les
lieux moins peuples, où les particuliers, toujours sous
les yeux du public, sont censeurs nés les uns des autres, & où la
Police à sur tous une
inspection facile, il faut suivre des maximes toutes contraires . S'il
y a de l'industrie, des
arts, des manufactures, on doit se garder d'offrir des distractions
relâchantes à l'âpre
intérêt qui fait ses plaisirs de ses soins, & enrichit le Prince de
l'avarice des sujets . Si le
pays, sans commerce, nourrit les habitans dans l'inaction, loin de
fomenter en eux l'oisiveté à laquelle une vie simple & facile ne
les porte déjà que trop, il faut la leur rendre
insupportable en les contraignant, à force d'ennui, d'employer
utilement un tems dont ils
ne sauroient abuser . Je vois qu'a Paris, où l'on juge de tout su
apparences, parce qu'on n'a
le loisir de rien examiner, on croit à l'air de désoeuvrement & de
langueur dont frappent
au premier coup- d'oeil la plupart des villes de provinces, [498] que
les habitans, plonges
dans une stupide inaction n'y sont que végéter, ou tracasser & se
brouiller ensemble .
C'est une erreur doit on reviendroit aisément si l'on songeoit que la
plupart des gens de
Lettres qui brillent à Paris, la plupart des découvertes utiles &
des inventions nouvelles y
viennent de ces provinces si méprisées . Reliez quelque tems dans une
petite ville, où vous
aurez cru d'abord ne trouver que des Automates: non-seulement vous y
verrez bientôt des
gens beaucoup plus sensés que vos singes des grandes villes, mais vous
manquerez
rarement d'y découvrir dans l'obscurité quelque homme ingénieux qui
vous surprendra
par ses talens, par ses ouvrages, que vous surprendrez encore plus en
les admirant, & qui,
vous montrant des prodiges de travail, de patience & d'industrie,
croira ne vous montrer
que des- choses communes à Paris . Telle est la simplicité du vrai
génie: il n'est ni
intrigant, ni actif ; il ignore le chemin des honneurs & de la
fortune, & ne songe point à le
chercher; il ne se compare à personne ; toutes les ressources sont en
lui seul; insensible aux
outrages, & peu sensibles aux louanges, s'il se connoît, il ne
s'assigne point sa place & jouit
de lui-même sans s'apprécier.
Dans une petite ville, on trouve,
proportion gardée, moins d'activité, sans doute, que dans
une capitale: parce que les passions sont moins vives & les besoins
moins pressans ; mais
plus d'esprits originaux, plus d'industrie inventive, plus de choses
vraiment neuves: parce
qu'on y est moins imitateur, qu'ayant peu de modeles, chacun tire plus
de lui-même, & met
plus du lien dans tout ce qu'il fait: parce que l'esprit [499] humain,
moins étendu, moins
noyé parmi les opinions vulgaires, s'élabore & fermente mieux dans
la tranquille solitude:
parce qu'en voyant moins, on imagine davantage enfin, parce que, moins
presse du tems,
on a plus le loisir d'étendre & digérer ses idées.
Je me souviens d'avoir vu dans ma jeunesse
aux environs de Neufchâtel un spectacle assez
agréable & peut-être unique sur la terre . Une montagne entiere
couverte d'habitations
dont chacune fait le centre, des terres qui en dépendent; en forte que
ces maisons, à
distances aussi égales que les fortunes des propriétaires, offrent à la
fois aux nombreux
habitans de cette montagne, le recueillement de la retraite & les
douceurs de la société .
Ces heureux paysans, tous à leur aise, francs de tailles, d'impôts, de
subdélégués, de
corvées, cultivent, avec tout le soin possible, des biens dont le
produit est pour eux, &
emploient le loisir que cette culture leur laisse a faire mille
ouvrages de leurs mains, & à
mettre à profit le génie inventif que leur donna la Nature . L'hiver
sur-tout, tems où la
hauteur des neiges leur ôte une communication facile, chacun renferme
bien chaudement,
avec sa nombreuse famille, dans sa jolie & propre maison de bois
*[* Je crois entendre un
bel-esprit de Paris se récrier, pourvu qu'il ne lise pas lui-même, à
cet endroit comme à
bien d'autres, démontrer doctement aux Damas, (car c'est sur-tout aux
Dames que ces
Messieurs démontrent ) qu'il est impossible qu'une maison de bois soit
chaude . Grossier
mensonge! Erreur de physique ! Ah, pauvre Auteur! Quant à moi, je crois
la
démonstration sans replique . Tout ce que je sais, c'est que les
Suisses passent chaudement
leur hiver au milieu des neiges, dans des maisons de bois [500] qu'il a
bâtie lui-même,
s'occupe de mille travaux amusans, qui chassent l'ennui de son asyle,
& ajoutent à son
bien-être . Jamais Menuisier, Serrurier, Vitrier, Tourneur de
profession n'entra dans le
pays; tous le sont pour eux-mêmes, aucun ne l'est pour autrui; dans la
multitude de
meubles commodes & même élégans qui composent leur ménage &
parent leur logement,
on n'en voit pas un qui n'ait été fait de la main du maître . Il leur
reste encore du loisir
pour inventer & faire mille instrumens divers, d'acier, de bois, de
carton, qu'ils vendent
aux étrangers, dont plusieurs même parviennent jusqu'a Paris, entre
autres ces petites
horloges de bois qu'on y voit depuis quelques années . Ils en sont
aussi de fer, ils font
même des montres ; &, ce qui paroit incroyable, chacun réunit à lui
seul toutes les
professions diverses dans lesquelles se subdivise l'horlogerie, &
fait tous ses outils
lui-même.
Ce n'est pas tout: ils ont des livres
utiles & sont passablement instruits ; ils raisonnent
sensément de toutes choses, & de plusieurs avec esprit. *[* Je puis
citer en exemple un
homme de mérite, bien connu dans Paris, & plus d'une fois honore
des suffrages de
l'Académie des Sciences . C'est M . Rivaz, célébré Valaisan . Je sais
bien qu'il n'a pas
beaucoup d'égaux parmi ses compatriotes; mais enfin c'est en vivant
comme eux, qu'il
apprit à les surpasser.] Ils font des siphons, des aimans, des
lunettes, des pompes, des
baromètres, des chambres noires ; leurs tapisseries sont des multitudes
d'instrumens de
toute espece ; vous prendriez le poêle d'un Paysan pour un attelier de
mécanique & pour
un cabinet de physique expérimentale . Tous savent un peu dessiner,
peindre, chiffrer; la
[501] plupart jouent de la flûte, plusieurs ont un peu de musique &
chantent juste . Ces
arts ne leur sont point enseignes par des maîtres, mais leur passent,
pour ainsi dire, par
tradition . De ceux que j'ai vus savoir la musique, l'un me disoit
l'avoir apprise de son pere,
un autre de son tante, un autre de son cousin, quelques -uns croyoient
l'avoir toujours sue .
Un de leurs plus fréquens amusemens est de chanter avec leurs femmes
& leurs enfans les
pseaumes à quatre parties; & l'on est tout étonne d'entendre sortir
de ces cabanes
champêtres, l'harmonie sorte & mâle de Goudimel, depuis si
long-tems oubliée de nos
savans Artistes.
Je ne pouvois non plus me lasser de
parcourir ces charmantes demeures, que les habitans
de m'y témoigner la plus franche hospitalité . Malheureusement j'étois
jeune: ma
curiosité n'etoit que celle d'un enfant ; & je songeois plus
m'amuser qu'a m'instruire .
Depuis trente ans, le peu d'observations que je fis se sont effacées de
ma mémoire . Je me
souviens seulement que j'admirois sans cesse en ces l'hommes singuliers
un mélange étonnant de finesse & de simplicité qu'on croiroit
presque incompatibles, & que je n'ai
plus observe nulle part . Du-reste, je n'ai rien retenu de leurs
mœurs, de leur société, de
leurs caracteres . Aujourd'hui que j'y porterois d'autres yeux, faut-il
ne revoir plus cet
heureux pays? Hélas! il est sur la route du mien!
Après cette légere idée, supposons qu'au
sommet de la montagne dont je viens de parler,
au centre des habitations, en établisse un Spectacle fixe & peu
coûteux, sous prétexte, par
exemple, d'offrir une honnête récréation à des gens [502]
continuellement occupes, & en état de supporter cette petite
dépense; supposons encore qu'ils prennent du .goût pour ce
même Spectacle, & cherchons ce qui doit résulter l'on établissement.
Je vois d'abord que, leurs travaux celant
d'être leurs amusemens, aussi-tôt qu'ils en
auront un autre, celui-ci les dégoûtera des premiers ; le zele ne
fournira plus tant de loisir,
ni les mêmes inventions . D'ailleurs, il y aura chaque jour un tems
réel de perdu pour ceux
qui assisteront au Spectacle ; & son ne se remet pas à l'ouvrage,
1'esprit rempli de ce qu'on
vient de voir: on en parle, ou l'on y longe . Par conséquent ;
relâchement de travail:
premier préjudice.
Quelque peu qu'on paye à la porte, on paye
enfin ; c'est toujours une dépense qu'on ne
faisoit pas. Il en coûte pour soi, pour sa femme, pour ses enfans,
quand on les y mene, & il
les y faut mener quelquefois . De plus, un Ouvrier ne va point dans une
assemblée se
montrer en habit de travail: il faut prendre plus souvent les habits
des Dimanches, changer
de linge plus souvent, se poudrer, se raser; tout cela coûte du tems
& de l'argent .
Augmentation de dépense: deuxieme préjudice.
Un travail moins assidu & une dépense
plus forte exigent un dédommagement . On le
trouvera sur le prix des ouvrages qu'on sera force de renchérir .
Plusieurs marchands,
rebutes de cette, augmentation, quitteront les Montagnons, *[* C'est le
nom qu'on donne
dans le pays aux habitans de cette montagne.] & [503] se
pourvoiront chez les autres
Suisses leurs voisins, qui, sans être moins industrieux, n'auront point
de Spectacles, &
n'augmenteront point leurs prix . Diminutions de débit: troisieme
préjudice.
Dans les mauvais tems, les chemins ne sont
pas praticables; & comme il faudra toujours,
dans ces tems-là, que la troupe vive, elle n'interrompra pas ses
représentations . On ne
pourra donc éviter de rendre le Spectacle abordable en tout tems .
L'hiver il faudra faire
des chemins dans la neige, peut-être les paver; & Dieu veuille
qu'on n'y mette pas des
lanternes . Voilà des dépenses publiques; par conséquent des
contributions de la part des
particuliers . établissement d'impôts: quartrieme préjudice.
Les femmes des Montagnons allant, d'abord
pour voir, & ensuite pour être vues, voudront être parées ; elles
voudront l'être avec distinction . La femme de M . le Justicier ne
voudra
pas se montrer au Spectacle, mise comme celle du maître d' école ; la
femme du maître d' école s'efforcera de se mettre comme celle, du
Justicier . De-la naîtra bientôt une émulation de parure qui ruinera
les maris, les gagnera peut-être, & qui trouvera sans
cesse mille nouveaux moyens d'éluder les loix somptuaires .
Introduction du luxe:
cinquieme préjudice.
Tout le reste est facile à concevoir . Sans
mettre en ligne de compte les autres inconvéniens
dont j'ai parle, ou dont je parlerai dans la suite ; sans avoir égard à
l'espece du Spectacle
& ses effets moraux ; je m'en tiens uniquement à ce qui regarde le
travail & le gain, & je
crois montrer [504] par une conséquence évidente, comment un Peuple
aise, mais qui doit
son bien-être à son industrie, changeant la réalité contre l'apparence,
se ruine à l'instant
qu'il veut briller.
Au-reste, il ne faut point se récrier
contre la chimère de ma supposition ; je lie la donne
que pour telle veux, que rendre sensibles du plus au moins ses suites
inévitables . Otez
quelques circonstances, vous retrouverez ailleurs d'autres Montagnons,
& mutatis
mutandis, l'exemple à son application.
Ainsi quand il seroit vrai que les
Spectacles ne sont mauvais en eux-mêmes, on auroit
toujours à chercher s'ils ne le deviendroient point à l'égard du Peuple
auquel on les
destine . En certains lieux, ils seront utiles pour attirer, les
étrangers; pour augmenter la
circulation des especes ; pour exciter les Artistes; pour varier les
modes ; pour occuper les
gens trop riches nu aspirant à l'être; pour les rendre moins malfaisans
; pour distraire le
Peuple de ses miseres ; pour lui faire oublier ses chefs en voyant ses
baladins; pour
maintenir de perfectionner le goût quand l'honnêteté est perdue; pour
couvrir d'un vernis
de procédés la laideur du vice; pour empêcher, en un mot, que les
mauvaises mœurs ne
dégénerent en brigandage . En d'autres lieux, ils ne serviroient qu'a
détruire l'amour du
travail; à décourager l'industrie ; à ruiner les particuliers ; à leur
inspirer le goût de
l'oisiveté ; à leur faire chercher les moyens de subsister sans rien
faire: à rendre un
Peuple inactif & lâche; à l'empêcher de voir les objets publics
& particuliers dont il doit
[505] s'occuper ; à tourner la sagesse en ridicule; à substituer un
jargon de Théâtre ; la
pratique des vertus; à mettre toute la morale en métaphysique ; à
travestir les citoyens en
beaux esprits, les meres de famille en Petites- Maîtresses, & les
filles en amoureuses de
Comédie . L'effet général sera le même sur tous les hommes; mais les
hommes ainsi
changes conviendront plus ou moins à leur pays . En devenant égaux, les
mauvais
gagneront, les bons perdront encore davantage; tous contracteront un
caractere de
mollesse, un esprit d'inaction qui ôtera aux uns de grandes vertus,
& préservera les autres
de méditer de grands crimes.
De ces nouvelles réflexions il résulte une
conséquence directement contraire à celle que je
tirois des premieres; savoir que, quand le Peuple est corrompu, les
Spectacles lui sont bons,
& mauvais quand il est bon lui-même . Il sembleroit donc que ces
deux effets contraires
devroient s'entre-détruire & les Spectacles rester indifferens à
tous ; mais il y a cette
différence que, l'effet qui renforce le bien & le mal, étant tire
de l'esprit des Pieces, est
sujet comme elles a mille modifications qui le réduisent presque à
rien; au lieu que celui
qui change le bien en mal & le mal en bien, résultant de
l'existence même du Spectacle, est
un effet constant, réel, qui revient tous les jours & doit
l'emporter à la fin.
Il suit de-la que, pour juger s'il est à
propos ou non d'établir un Théâtre en quelque Ville,
il faut premiérement savoir si les mœurs y sont bonnes ou mauvaises ;
question sur
laquelle il ne m'appartient peut-être pas de prononcer par rapport à
nous . Quoi qu'il en
soit, tout ce
que je puis accorder la-dessus, [506] c'est
qu'il est vrai que la Comédie ne nous sera point
de mal, si plus rien ne nous en peut faire.
Pour prévenir les inconvéniens qui peuvent
naître de l'exemple des Comédiens, vous
voudriez qu'on les forçat d'être honnêtes gens . Par ce moyen,
dites-vous, on auroit à la
fois des Spectacles & des mœurs, & l'on reuniroit les
avantages des uns & des autres . Des
Spectacles & des mœurs! Voilà qui formeroit vraiment un Spectacle
à voir, d'autant plus
que ce seroit la premiere fois . Mais quels sont les moyens que vous
nous indiquez pour
contenir les Comédiens? Des loix sévères & bien exécutées . C'est
au moins avouer qu'ils
ont besoin d'être contenus, & que les moyens n'en sont pas faciles
. Des loix sévères! La
premiere est de n'en point souffrir. Si nous enfreignons celle-là, que
deviendra la sévérité
des autres ? Des loix bien exécutées ! Il s'agit de savoir si cela se
peut: car la force des loix à sa mesure, celle des vices qu'elles
répriment à aussi la sienne . Ce n'est qu'après avoir
compare ces deux quantités & trouve que la premiere surpasse
l'autre, qu'on peut
s'assurer de l'exécution des loix . La connoissance de ces rapports
fait la véritable science
du Législateur: car, s'il ne s'agissoit que de publier édits sur édits,
réglemens sur
réglemens, pour remédier aux abus, à mesure qu'ils naissent, on diroit,
sans doute, de fort
belles choses; mais qui, pour la plupart, resteroient sans effet, &
serviroient d'indications
de ce qu'il faudroit faire, plutôt que de moyens pour l'exécuter .
Dans, le fond, l'institution
des loix n'est pas une chose si merveilleuse, qu'avec du sens & de
l'équité, tout homme ne
put très-bien trouver de lui-même celles qui, bien observées, [507]
seroient les plus utiles à la Société . Où est le plus petit écolier de
droit qui, ne dressera pas un code d'une
morale aussi pure que celle des loix de Platon? Mais ce n'est pas de
cela seul qu'il s'agit .
C'est d'approprier tellement ce code au Peuple pour lequel il est fait,
& aux choses sur
lesquelles on y statue, que son exécution s'ensuive du seul concours de
ces convenances;
c'est d'imposer au Peuple, à l'exemple de Solon, moins les meilleures
loix en elles -mêmes,
que les meilleures qu'il puisse comporter dans la situation donnée .
Autrement, il vaut
encore mieux lasser subsister les désordres, que de les prévenir, ou
d'y pourvoir par des
loix qui ne seront point observées: car sans remédier au mal, c'est
encore avilir les loix.
Une autre observation, non moins
importante, est que les choses de mœurs & de justice
universelle ne se reglent pas, comme celles de justice particuliere
& de droit rigoureux, par
des édits & par des loix; ou si quelquefois les loix influent sur
les mœurs, c'est quand elles
en tirent leur force . Alors elles leur rendent cette même force par
une sorte de réaction
bien connue des vrais politiques . La premiere fonction des Ephores de
Sparte, en entrant
en charge, étoit une proclamation publique par laquelle ils
enjoignoient aux citoyens, non
pas d'observer les loix, mais de les aimer, afin que l'observation ne
leur en fut point dure .
Cette proclamation, qui n'etoit pas un vain formulaire, montre
parfaitement l'esprit de
l'institution de Sparte, par laquelle les loix & les L mœurs,
intimement unies dans les
cœurs des citoyens, n'y faisoient, pour ainsi dire, qu'un même corps .
Mais ne nous
flattons pas de voir Sparte renaître au sein du commerce & de [508]
l'amour du gain . Si
nous avions les mêmes maximes, on pourroit établir à Geneve un
Spectacle sans aucun
risque: car jamais citoyen ni bourgeois n'y mettroit le pied.
Par où le gouvernement peut - il donc avoir
prise sur les mœurs ? Je réponds que c'est par
l'opinion publique . Si nos habitudes naissent de nos propres sentimens
dans la retraite,
elles naissent de l'opinion d'autrui dans la Société . Quand on ne vit
pas en soi, mais dans
les autres, ce sont leurs jugemens qui reglent tout; rien ne paroit bon
ni désirable aux
particuliers que ce que le public à juge tel, & le feu bonheur que
la plupart des hommes
connoissent est d'être estimes heureux.
Quant au choix des instrumens propres à
diriger l'opinion publique, c'est une autre
question qu'il seroit superflu de résoudre pour vous, & que ce
n'est pas ici le lieu de
résoudre pour la multitude. Je me contenterai de montrer par exemple
sensible que ces
instrumens ne sont ni des loix ni des peines, ni nulle espece de moyens
coactifs . Cet
exemple est sous vos: yeux je le tire de votre patrie, c'est celui du
Tribunal des Maréchaux
de France, établis juges suprêmes du point-d'honneur:
De quoi s'agissoit- il dans cette
institution ? de changer l'opinion publique sur les duels, sur
la réparation des offenses & sur les occasions où un brave homme
est oblige, sous peine
d'infamie, de tirer raison d'un affront l'épée à la main . Il s'ensuit
de-la;
Premiérement, que la force n'ayant aucun
pouvoir sur les esprits, il faloit écarter avec le
plus grand soin [509] vestige de violence du Tribunal établi pour
opérer ce changement .
Ce mot même de Tribunal étoit mal imagine: j'amerois mieux
celui deCour-d'honneur . Ses
seules armes devoient être l'honneur & l'infamie: jamais de
récompense utile, jamais de
punition corporelle, point de prison, point d'arrêts, point de Gardes
armes . Simplement
un Appariteur qui auroit fait ses citations en touchant l'accuse d'une
baguette blanche,
sans qu'il s'ensuivit aucune autre contrainte pour le faire comparoître
. Il est vrai que ne
pas comparaître au terme fixe par devant les Juges de l'honneur,
c'etoit s'en confesser
dépourvu, c'etoit se condamner soi-même . De-la resultoit naturellement
note d'infamie,
dégradation de noblesse, incapacité de servir le Roi dans ses
Tribunaux, dans ses armées,
& autres punitions de ce genre qui tiennent immédiatement à
l'opinion, ait en sont un effet
nécessaire .
Il s'ensuit, en second lieu, que, pour
déraciner le préjuge, public, il faloit des Juges d'une
grande autorité sur la matiere en question; &, quant à ce point,
l'instituteur entra
parfaitement dans l'esprit de l'établissement: car, dans une Nation
toute guerrière, qui
peut mieux juger des justes occasions de montrer son courage & de
celles où l'honneur
offense demande satisfaction, que d'anciens militaires charges de
titres turcs d'honneur,
qui ont blanchi sous les lauriers, & prouve cent fois au prix de
leur sang, qu'ils n'ignorent
pas quand le devoir veut qu'on en répande ?
Il suit, en troisieme lieu, que, rien
n'étant plus indépendant du pouvoir suprême que le
jugement du public, le souverain devoit se garder, sur toutes choses,
de mêler ses [510]
décision arbitraires parmi des arrêts faits pour représenter ce
jugement, &, qui plus est,
pour le déterminer. Il devoit s'efforcer au contraire de mettre la
Cour-d'honneur au dessus
de lui, comme soumis lui-même à ses décrets respectables. II ne faloit
donc pas
commencer par condamner à mort tous les. duellistes indistinctement; ce
qui étoit mettre
d'emblée une opposition choquante entre l'honneur & la loi: car la
loi même ne peut
obliger personne à se déshonorer. Si tout le Peuple a juge qu'un homme
est poltron, le Roi,
malgré toute sa puissance, aura beau le déclarer brave, personne n'en
croira rien; & cet
homme, passant alors pour un poltron qui veut être honore par force,
n'en sera que plus
méprise. Quant à ce que disent les édits, que c'est offenser Dieu de se
battre, c'est un avis
fort pieux sans doute; mais la loi civile n'est point juge des péchés,
&, toutes les fois que
l'autorité souveraine voudra s'interposer dans les conflits de
l'honneur & de la Religion,
elle sera compromise des deux cotes. Les mêmes édits ne raisonnent pas
mieux, quand ils
disent qu'au-lieu de se battre, il faut s'adresser aux Maréchaux:
condamner ainsi le
combat sans distinction, sans réserve, c'est commencer par juger
soi-même ce qu'on
renvoie à leur jugement. On fait bien qu'il ne leur est pas permis
d'accorder le duel, même
quand l'honneur outrage, n'a plus d'autres ressources; & selon les
préjugés du monde, il y
a, beaucoup de semblables cas: car, quant aux satisfactions
cérémonieuses, dont on a
voulu payer l'offense, ce sont de véritables jeux d'enfant.
Qu'un homme ait le droit d'accepter-une
réparation pour [511] lui-même & de pardonner à son ennemi, en
ménageant cette maxime avec art, on la peut substituer insensiblement
au féroce préjuge qu'elle attaque; mais il n'en est pas de même, quand
l'honneur des gens
auxquels le notre est lie se trouve attaque; des-lors il n'y a plus
d'accommodement
possible. Si mon pere a reçu un soufflet, si ma sœur, ma femme, ou ma
mairesse et
insultée, conserverai-je mon honneur en faisant bon marche du leur? Il
n'y a ni
Maréchaux, ni satisfaction qui suffisent, il faut que je les venge ou
que je me déshonore;
les édits ne me laissent que le choix du supplice ou de l'infamie. Pour
citer un exemple qui
se rapporte à mon sujet, n'est-ce pas un concert bien entendu entre
l'esprit de la Scene &
celui des loix, qu'on aille applaudir au Théâtre ce même Cid qu'on
iroit voir pendre à la
Grève?
Ainsi l'on a beau faire; ni la raison, ni
la vertu, ni les loix ne vaincront l'opinion publique,
tant qu'on ne trouvera pas l'art de la changer. Encore une fois, cet
art ne tient point à la
violence. Les moyens établis ne serviroient, s'ils étoient pratiques,
qu'a punir les braves
gens & sauver les lâches; mais heureusement ils sont trop absurdes
pour pouvoir être
employés, & n'ont servi qu'a faire changer de noms aux duels.
Comment faloit-il donc s'y
prendre ? II saloit, ce me semble, soumettre absolument les combats
particuliers à la
jurisdiction des Maréchaux, soit pour les juger, soit pour les
prévenir, soit même pour les
permettre. Non-seulement il faloit leur laisser le droit d'accorder le
champ quand ils le
jugeroient à propos; mais il étoit important qu'ils usassent
quelquefois de ce droit, ne
fut-ce que [512] pour ôter au public une idée assez difficile à
détruire & qui seule annulle
toute leur autorité, savoir que, dans les affaires qui passent par
devant eux, ils jugent
moins sur .leur propre sentiment que sur la volonté du Prince. Alors il
n'y avoit point de
honte à leur demander le combat dans une occasion nécessaire; il n'y en
avoit pas même a
s'en abstenir, quand les raisons de l'accorder n'étoient pas jugées
suffisantes; mais il y en
aura toujours à leur dire: je suis offense, faites en sorte que je sois
dispense de me battre.
Par ce moyen, tous les appels secrets
seroient infailliblement tombes dans le décri, quand,
l'honneur offense pouvant le défendre & le courage le montrer au
champ d'honneur, on
eut très-justement suspecte ceux qui le caches pour le battre, &
quand ceux que la
Cour-d'honneur eut juge s'être mal *[* Mal, c'est-à-dire, non-seulement
en lâche & avec
fraude, mais injustement & sans raison suffisante; ce qui se fut
naturellement présume de
toute affaire non portée au Tribunal.] battus, seroient, en qualité, de
vils assassins, restés
soumis aux Tribunaux criminels. Je conviens que plusieurs duels n'étant
juges qu'après
coup, & d'autres même étant solemnellement autorises, il en auroit
d'abord coûte la vie à
quelques braves gens; mais c'eût été pour la sauver dans la suite a.
des infinités d'autres,
au lieu que, du sang qui le verse malgré les édits, naît une raison
d'en verser davantage.
Que seroit-il arrive dans la suite ? A
mesure que la Cour d'honneur auroit acquis de
l'autorité sur l'opinion du Peuple; par la sagesse & le poids de
les décisions, elle l'seroit de
devenue [513] peu-à-peu plus sévere, jusqu'a ce que les occasions
légitimes se réduisent
tout-à-fait à rien, le point d'honneur eut change de principes, &
que les duels fussent
entiérement abolis. Un n'a pas eu tous ces embarras la vérité, mais
aussi l'on a fait un établissement inutile. Si les duels aujourd'hui
sont plus rares, ce n'est pas qu'ils soient
méprises ni punis; c'est parce que les mœurs ont change:*[*Autrefois
les hommes
prenoient querelle au cabaret; on les a dégoûtés de ce plaisir grossier
en leur faisant bon
marche des autres. Autrefois ils s'égorgeoient pour une mairesse; en
vivant plus
familièrement avec les femmes, ils ont trouve que ce n'etoit pas la
peine de se battre pour
elles. L'ivresse & l'amour ôtes, il reste peu d'importans sujets de
dispute. Dans le monde
on ne se bat plus que pour le jeu. Les Militaires ne se battent plus
que pour des
passe-droits, ou pour n'être pas forces de quitter le service. Dans ce
siecle éclairé chacun
sait calculer, à un écu près, ce que valent son honneur & son vie.]
& preuve que ce
changement vient de causes toutes différer, auxquelles le gouvernement
n'a point de part,
la preuve que l'opinion publique n'a nullement change sur ce point,
c'est qu'après tant de
soins mal entendus, tout Gentilhomme qui ne tire pas raison d'un
affront, l'épée a la main,
n'est moins déshonore qu'auparavant.
Une quatrieme conséquence de l'objet du
même établissement, est que, nul homme ne
pouvant vivre civilement sans honneur, tous les états où l'on porte une
épée, depuis le
Prince jusqu'au Soldat, & tous les états même où l'on n'en porte
point, doivent ressortir à
cette Cour-d'honneur; les uns, pour rendre compte de leur conduite
& de leurs actions; les
autres, de leurs discours & de leurs maximes: [514] tous également
sujets a être honores ou
flétris selon la conformité ou l'opposition de leur vie ou de leurs
sentimens aux principes
de l'honneur établis dans la Nation, & reforme insensiblement par
le Tribunal, sur ceux de
la justice & de la raison. Borner cette compétence aux nobles &
aux rnilitaires, c'est
couper, les rejettons & laisser la racine: car si le point
d'honneur fait agir la Noblesse, il
fait parler le Peuple; les uns ne se battent que parce que les autres
les jugent, & pour
changer les actions dont l'estime, publique est l'objet, il faut
auparavant. changer les
jugemens qu'on en porte. Je suis convaincu qu'on ne viendra jamais à
bout d'opérer ces
changemens sans y faire intervenir les femmes mêmes, de qui dépend en
grande partie la
maniere de penser des hommes.
De ce principe il suit encore que le
Tribunal doit être plus ou moins redoute dans, les
diverses conditions, à proportion qu'elles ont plus ou moins d'honneur
à perdre, selon les
idées vulgaires qu'il faut toujours prendre ici pour regles. Si
l'établissement est bien fait,
les Grands & les Princes doivent trembler au seul nom de la
Cour-d'honneur. Il auroit falu
qu'en l'instituant on y eut porte tous les démêlés personnels, existans
alors entre les
premiers du Royaume; que le Tribunal les eût jugés définitivement
autant qu'ils
pouvoient l'être par les seules loix de l'honneur.; que ces jugemens
eussent été sèvres;
qu'il y eut eu des cessions de pas & de rang, personnelles &
indépendantes du droit des
places, des interdictions du port des armes ou de paroître devant la
face du Prince, ou
d'autres punitions semblables, nulles par elles-mêmes, grieves par
l'opinion, jusqu'a
l'infamie inclusivement [515] qu'on auroit pu regarder comme la peine
capitale décernée
par la Cour-d'honneur; que toutes ces peines eussent eu par le concours
de l'autorité
suprême les mêmes effets qu'a naturellement le jugement public quand la
force n'annulle
point ses décisions; que le Tribunal n'eut point statue sur des
bagatelles, mais qu'il n'eut
jamais rien fait à demi; que le Roi même y eut été cite, quand il jetta
sa canne par la
fenêtre, de peur:, dit-il, de frapper un Gentilhomme;*[* M. de Lauzun,
Voila, selon moi,
des coups de canne bien noblement appliques.] qu'il eut comparu en
accuse avec sa partie;
qu'il eut juge solemnellement, condamne à faire réparation au
Gentilhomme, pour
l'affront indirect qu'il lui avoit fait ;& que le Tribunal lui eut
en même tems décerne un
prix d'honneur, pour la. modération du Monarque dans la colère. Ce
prix, qui devoit être
un signe très simple:, mais visible, porte par le Roi durant toute sa
vie, lui eut été, ce me
semble, un ornement plus honorable que ceux de la royauté, & je ne
doute pas qu'il ne fut
devenu le sujet des chants de plus d'un Poete. Il est certain que,
quant à l'honneur, les Rois
eux-mêmes sont fournis plus que personne au jugement du public, &
peuvent , par
conséquent, sans s'abaisser, comparoître au Tribunal qui le représente.
Louis XIV étoit
digne de faire de ces choses-là, & je crois qu'il les eut faites,
si quelqu'un les lui eut
suggérées.
Avec toutes ces précautions & d'autres
semblables y il est sort douteux qu'on eut réussi:
parce qu'une pareille institution est entièrement contraire à l'esprit
de .la Monarchie;
mais [516] il est très sur que pour les avoir négligées, pour avoir
voulu mêler la force &
les loix dans des matieres de préjuges & changer le point-d'honneur
par la violence, on a
compromise l'autorité royale & rendu méprisables des loix qui
soient leur pouvoir.
Cependant en quoi consistoit ce préjuge
qu'il s'agissoit détruire ? Dans l'opinion la plus
extravagante & la plus barbare qui jamais entra dans l'esprit
humain; savoir, que tous les
devoirs de la Société sont supplées par la bravoure; qu'un homme n'est
plus fourbe,
fripon, calomniateur, qu'il est civil, humain, poli, quand il fait se
battre; que le mensonge se
change en vérité, que le vol devient légitime, la perfidie honnête,
l'infidélité louable,
si-tôt qu'on soutient tout cela le fer à la main; qu'un affront est
toujours bien réparé par
un coup d'épée; & qu'on n'a jamais tort avec un homme, pourvu qu'on
le tue. Il y a, je
l'avoue, une autre sorte d'affaire où la gentillesse se mêle à la
cruauté, & où l'on ne tue
les gens que par hazard; c'est celle où l'on se bat au premier sang. Au
premier sang !
Grand Dieu ! Et qu'en veux - tu faire de ce sang, bête féroce ! Le
veux-tu boire ? Le moyen
de songer a ces horreurs sans émotion ? Tels sont les préjuges que les
Rois de France,
armes de toute la force publique, ont vainement attaques. L'opinion,
reine du monde, n'est
point soumise au pouvoir des Rois; ils sont eux-mêmes ses premiers
esclaves.
Je finis cette longue digression, qui
malheureusement ne sera pas la derniere; & de cet
exemple, trop brillant peut-être, si parva licet componere magnis, je
revins à des
applications [517] plus simples. Un des infaillibles effets d'un
Théâtre établi dans une
aussi petite ville que la notre, sera de changer nos maximes, ou si
l'on veut, nos préjuges &
nos opinions publiques; ce qui changera nécessairement nos mœurs
contre d'autres,
meilleures ou pires, je n'en dis rien encore, mais surement moins
convenables à notre
constitution. Je demande, Monsieur, par quelles loix efficaces vous
remédierez à cela ? Si
le gouvernement peut beaucoup, sur les mœurs, c'est seulement par son
institution
primitive: quand une fois il les a déterminées, non-seulement il n'a
plus le pouvoir de les
changer, à moins qu'il ne change, il a même bien de la peine à les
maintenir contre les
accidens inévitables qui les attaquent, & contre la pente naturelle
qui les altere. Les
opinions publiques, quoique si difficiles à gouverner, sont pourtant
par elles-mêmes
très-mobiles & changeantes. Le hazard, mille causes fortuites,
mille circonstances
imprévues sont ce que la force & la raison ne sauroient faire; ou
plutôt, c'est
précieusement parce que le hazard les dirige, que la. force n'y peut
rien: comme les des qui
partent de la main, quelque impulsion qu'on leur donne, n'en amènent
pas plus aisément
le point désire.
Tout ce que la sagesse humaine peut faire,
est de prévenir les changemens, d'arrêter de
loin tout ce qui les amene.; mais si-tôt qu'on les souffre & qu'on
les autorise, on est
rarement maître de leurs effets, & l'on ne peut jamais se répondre
de l'être. Comment
donc préviendrons - nous ceux dont nous aurons volontairement introduit
la cause ? A
l'imitation de l'établissement dont je viens de parler, nous
proposerez-vous [518]
d'instituer des Censeurs ? Nous en avons déjà; *[*Le Consistoire, &
la chambre de la
Reforme. ] & si toute la force de ce Tribunal, suffit à peine pour
nous maintenir tels que
nous sommes; quand nous aurons ajoute une nouvelle inclination à la
petite des mœurs,
que sera-t-il pour arrêter ce progrès ? il est clair qu'il n'y pourra
plus suffire. La premiere
marque de son impuissance à prévenir les abus de la Comédie, sera de la
laisser établir.
Car il est aise de prévoir que ces deux etablissemens ne sauroient
subsister long-tems
ensemble, & que la Comédie tournera les Censeurs en ridicule, ou
que les Censeurs seront
chasser les Comédiens.
Mais il ne s'agit pas seulement ici de
l'insuffisance des loir pour réprimer de mauvaises
mœurs, en laissant subsister leur cause. On trouvera, je le prévois,
que, l'esprit rempli des
abus qu'engendre nécessairement le Théâtre, & de l'impossibilité
générale de prévenir
ces abus, je ne réponds pas assez précieusement à l'expédient propose,
qui et d'avoir des
Comédiens honnêtes-gens, c'est-à-dire, de les rendre tels. Au fond
cette discussion
particuliere n'est plus fort nécessaire: tout ce que j'ai dit jusqu'ici
des effets de la
.Comédie, étant indépendant des mœurs des Comédiens, n'en auroit pas
moins lieu,
quand ils auroient bien .profite des leçons que vous nous exhortez a
leur donner, & qu'ils
deviendroient par nos soins autant de modeles de vertu. Cependant par
égard au sentiment
de ceux de mes compatriotes qui ne voient d'autre danger dans la
Comédie que le mauvais
exemple des Comédiens, je veux bien rechercher encore, si, [519] même
dans leur
supposition, cet expédient est praticable avec quelque espoir de
succès, & s'il doit suffire
pour les tranquilliser.
En commençant par observer les faits avant
de raisonner sur les causes, je vois en général
que l'état de Comédien est un état de licence & de mauvaises
mœurs; que les hommes y
sont livres au désordre; que les femmes y menent une vie scandaleuse;
que les uns & les
autres, avares & prodigues tout à la fois, toujours accables de
dettes & toujours versant
l'argent a pleines mains, sont aussi peu retenus sur leurs
dissipations, que peu scrupuleux
sur les moyens d'y pourvoir. Je vois encore que, par tout pays, leur
profession est
déshonorante, que ceux qui l'exercent, excommunies ou non, par-tout
méprises, *[* Si les
Anglois ont inhume la Oldfield à cote de leurs Rois, ce étoit pas son
métier, mais son
talent qu'ils vouloient honorer. Chez eux les grands talens anoblissent
dans états; les petits.
avilissent dans les plus illustres. Et quant à la profession des
Comédiens, les mauvais & les
médiocres sont méprises à Londres, autant ou plus que partout
ailleurs.] & qu'a Paris
même, où ils ont plus de considération & une meilleure conduite que
par-tout, ailleurs, un
Bourgeois craindroit de fréquenter ces mêmes Comédiens qu'on voit tous
les jours à la
table des Grands. Une troisieme observation, non moins importante, est
que ce dédain est
plus fort par-tout où les mœurs sont plus pures, & qu'il y a des
pays d'innocence & de
simplicité où le métier de Comédien est presque en horreur. Voilà des
faits
incontestables. Vous me direz qu'il n'en résulte que des préjuges. J'en
conviens: mais ces
préjuges étant universels, [520] il faut leur chercher une cause
universelle, & je ne vois pas
qu' on la puisse trouver ailleurs que dans la profession même à
laquelle ils se rapportent .
A cela vous répondez que les Comédiens ne se rendent méprisables que
parce qu' on les
méprise: mais pourquoi les eût-on méprisés s' ils n' eussent été
méprisables ? Pourquoi
penseroit-on plus mal de leur etat que des autres, s' il n' avoit rien
que l' en distingât ?
Voilà ce qu' il faudroit examiner, peut-être , avant de les justifier
aux dépens du public .
Je pourrois imputer ces préjugés aux
déclamations des Prêtres , si je ne les trouvois établis chez les
Romains avant la naissance du Christianisme , & , non-seulement
courans
vaguement dans l ' esprit du Peuple , mais autorisés par des loix
expresses qui déclaroient
les Acteurs infâmes , leur ôtoient le titre & les droits de
Citoyens Romains , & mettoient
les Actrices au rang des prostituées . Ici toute autre raison manque ,
hors celle qui se tire
de la nature de la chose . Les Prêtres paÏens & les dévots , plus
favorables que contraires à des Spectacles qui faisoient partie des
jeux consacres à la Religion,*[*Tite-Live dit que
les jeux scéniques furent introduits à Rome l'an 390 à l ' occasion d '
une peste qu ' il s
'agissoit d ' y faire cesser. Aujourd'hui l ' on fermeroit les Théâtres
pour le même sujet &
surement cela seroit plus raisonnable.] n ' avoient aucun intérêt à les
décrier , & ne les
décrioient pas en effet . Cependant , on pouvoit des-lors se récrier ,
comme vous faites , sur
l ' inconséquence de déshonorer des gens qu ' on protege , qu ' on paye
, qu ' on pensionne
; ce qui , à vrai dire , ne me paroît pas si étrange qu ' à vous: [521]
car il est à propos
quelquefois que l ' Etat encourage & protege des professions
déshonorantes mais utiles ,
sans que ceux qui les exercent en doivent être plus considérés pour
cela.
J ' ai lu quelque part que ces flétrissures
etoient moins imposées à de vrais Comédiens qu
' à des Histrions & Farceurs qui souilloient leurs jeux d '
indécence & d ' obscénités; mais
cette distinction est insoutenable: car les mots de Comédien & d '
Histrion etoient
parfaitement synonymes , & n ' avoient d ' autre différence , sinon
que ' l ' un étoit Grec &
l ' autre Etrusque . Ciceron , dans le livre de l ' Orateur , appelle
Histrions les deux plus
grands Acteurs qu ' ait jamais eu Rome , Esope & Roscius ; dans son
plaidoyer pour ce
dernier , il plaint un si honnête-homme d ' exercer un métier si peu
honnête . Loin de
distinguer entre les Comédiens , Histrions & Farceurs , ni entre
les Acteurs des Tragédies
& ceux des Comédies , la loi couvre indistinctement du même
opprobre tous ceux qui
montent sur le Théâtre . Quisquis in Scenam prodierit , ait
Praextor , infamis est . Il est vrai
, seulement , que cet opprobre tomboit moins fur la représentation même
, que sur l ' etat
où l ' on en faisoit métier: puisque la Jeunesse de Rome représentoit
publiquement , à la
fin des grandes Pieces , les Attellanes ou Exodes , sans déshonneur . A
cela près , on voit
dans mille endroits que tous les Comédiens indifféremment etoient
esclaves , & traites
comme tels, quand le public n ' étoit pas content d ' eux.
Je ne sache qu ' un seul Peuple qui n ' ait
pas eu la-dessus les maximes de tous les autres , ce
sont les Grecs . Il est certain [522] que , chez eux , la profession du
Théâtre étoit si peu
déshonnête que la Grece fournit des exemples d ' Acteurs charges de
certaines fonctions
publiques , soit dans l ' Etat , soit en Ambassades . Mais on pourroit
trouver aisément les
raisons de cette exception . 1 . La Tragédie ayant été inventée chez
les Grecs , aussi-bien
que la Comédie , ils ne pouvoient jetter d ' avance , une impression de
mépris sur un etat
dont on ne connoissoit pas encore les effets ; & , quand on
commença de les connoître , l '
opinion publique avoit déjà pris son pli . 2. Comme la Tragédie avoit
quelque chose de
sacre dans son origine , d abord ses Acteurs furent plutôt regardes
comme des Prêtres que
comme des Baladins . 3 . Tous les sujets des Pieces n ' étant tires que
des antiquités
nationales dont les Grecs etoient idolâtres , ils voyoient dans ces
mêmes Acteurs , moins
des gens qui jouoient des fables , que des Citoyens instruits qui
representoient aux yeux de
leurs compatriotes l ' histoire de leur pays . 4 . Ce Peuple ,
enthousiaste de sa liberté jusqu ' à croire; que les Grecs etoient les
seuls hommes libres par nature ,*[*Iphigénie le dit en
termes exprès dans la Tragédie d ' Euripide , qui porte le nom de cette
Princesse] se
rappelloit avec un vif sentiment de plaisir ses anciens malheurs &
les crimes de ses Maîtres
. Ces grands tableaux l ' instruisoient sans cesse , & il ne
pouvoir se défendre d ' un peu de
respect pour les organes de cette instruction . 5 . La Tragédie n '
étant d ' abord jouée que
par des hommes , on ne voyoit point , sur leur Théâtre , ce mélange
scandaleux d '
hommes & de femmes qui fait des nôtres autant d' écoles de
mauvaises mœurs . 6 . Enfin
leurs Spectacles n ' avoient rien de la mesquinerie de [523] ceux d '
aujourd ' hui . Leurs
Théâtres n ' etoient point élevés par l ' intérêt & par l '
avarice; ils. n ' etoient point
renfermes dans d ' obscures prisons ; leurs Acteurs n ' avoient pas
besoin de mettre à
contribution les Spectateurs , ni de compter du coin de l ' œil les
gens qu ' ils voyoient
paffer la porte , pour être sûrs de leur souper.
Ces grands & superbes Spectacles donnes
sous le Ciel , à la face de toute une nation , n '
offroient de toutes parts que des combats , des victoires , des prix ,
des objets capables d '
inspirer aux Grecs une ardente émulation , & d ' échauffer leurs
cœurs de sentimens d '
honneur & de gloire . C ' est au milieu de cet imposant appareil ,
si propre à élever &
remuer l ' ame , que les Acteurs , animes du même zele , partageoient ,
selon leurs talens ,
les honneurs rendus aux vainqueurs des jeux , souvent aux premiers
hommes de la nation .
Je ne suis pas surpris que , loin de les avilir , leur métier , exerce
de cette maniere , leur
donnât cette fierté de courage & ce noble désintéressement qui
sembloit quelquefois élever l ' Acteur a son personnage . Avec tout
cela , jamais la Grece , excepte Sparte , ne
sur citée en exemple de bonnes mœurs ; & Sparte , qui ne souffroit
point de Théâtre
,*[*Voyez sur cette erreur , la Lettre de M . Le Roi . [On la trouvera
dans la collection des
Lettres de M . Rousseau , à la fin de ce Recueil.] n ' avoit garde d '
honorer ceux qui s ' y
montrent.
Revenons aux Romains qui , loin de suivre à
cet égard l ' exemple des Grecs , en donnerent
un tout contraire . Quand [524] leurs loix declaroient les Comédiens
infâmes , etoit-ce
dans le dessein d ' en déshonorer la profession? Quelle eut été l '
utilité d ' une disposition
si cruelle ? Elles ne la deshonoroient point , rendoient seulement
authentique le
déshonneur qui en est inséparable: car jamais les bonnes loix ne
changent la nature des
choses , elles ne sont que la suivre , & celles- la seules sont
observées . Il ne s ' agit donc pas
de crier d ' abord contre les préjugés ; mais de savoir premièrement ce
ne sont que des
préjugés; si la profession de Comédiens n ' est point , en effet ,
déshonorante en
elle-même: car , si par malheur elle l ' est , nous aurons beau statuer
qu ' elle ne l ' est pas ,
au lieu de la réhabiliter , nous ne ferons que nous avilir nous
nous-mêmes.
Qu ' est-ce que le talent du Comédien ? L '
art de se contrefaire , de faire revêtir un autre
caractere que le sien , de paroître différent de ce qu ' on est , de se
passionner de
sang-froid , de dire autre chose que ce qu ' on pense aussi
naturellement que si l ' on le
pensoit réellement , & d ' oublier enfin sa propre place à force de
prendre celle d ' autrui .
Qu ' est-ce que la profession du Comédien? Un métier par lequel il se
donne en
représentation pour de l ' argent , se soumet à l ' ignominie & aux
affronts qu ' on achète
le droit de lui faire , & met publiquement sa personne en vente . J
' adjure tout homme
sincere de dire s ' il ne sent pas au fond de son ame qu ' il y a dans
ce trafic de soi-même
quelque chose de servile & de bas . Vous autres philosophes , qui
vous prétendez si fort au
-dessus des préjugés , ne mourriez -vous pas tous de honte si ,
lâchement travestis en Rois
, il vous faloit aller faire aux yeux du public un rôle [525] différent
du votre , & exposer
vos Majestés aux huées de la populace? Quel est donc , au fond , l '
esprit que le
Comédien reçoit de son etat ? Un mélange de bassesse de fausseté , de
ridicule orgueil , &
d ' indigne avilissement , qui le rend propre à toutes sortes de
personnages , hors le plus
noble de tous , celui d ' homme qu ' il abandonne.
Je sais que le jeu du Comédien n ' est pas
celui d ' un fourbe qui veut en imposer , qu ' il ne
prétend pas qu ' on le prenne en effet pour la personne qu ' il
représente , ni qu ' on le
croye affecte des passions qu ' il imite , & qu'en donnant cette
imitation pour ce qu ' elle est
, il la rend tout-à-fait innocente . Aussi ne l ' accuse-je pas d '
être précisément un
trompeur , mais de cultiver pour tout métier le talent de tromper les
hommes , & de s '
exercer à des habitudes qui , ne pouvant être innocentes qu ' au
Théâtre , ne servent
par-tout ailleurs qu ' à mal faire . Ces hommes si bien pares , si bien
exerces au ton de la
galanterie & aux accens de la passion , n ' abuseront - ils jamais
de cet art pour séduire de
jeunes personnes ? Ces valets filoux , si subtils de la langue & de
la main sur la Scene , dans
les besoins d ' un métier plus dispendieux que lucratif , n '
auront-ils jamais de diffractions
utiles? Ne prendront- ils jamais la bourse d ' un fils prodigue ou d '
un pere avare pour
celle de Léandre ou d ' Argan ?*[*On a relevé ceci comme outre &
comme ridicule . On a
eu raison , Il n ' y a point de vice dont les Comédiens soient moins
accuses que de la
friponnerie . Leur métier qui les occupe beaucoup & leur donne même
des sentimens d '
honneur à certains égards ; les éloigne d ' une telle bassesse . Je
laisse ce passage , parce
que je me suis fait une loi de ne rien ôter; mais je le désavoue
hautement comme une
très-grande injustice.] Par-tout la tentation de [526] mal faire
augmente avec la facilite ; &
il faut que les Comédiens soient plus vertueux que les autres hommes ,
s ' ils sont pas plus
corrompus.
L ' Orateur , le Prédicateur , pourra-t-on
me dire encore , paient de leur personne ainsi
que le Comédien . La différence est très grande . Quand l ' Orateur se
montre , c ' est
pour parler & non pour se donner en spectacle: il ne représente que
lui-même , il ne fait
que son propre rôle , ne parle qu ' en son propre nom , ne dit ou ne
doit dire que ce qu ' il
pense; l ' homme & le personnage étant le même être , il est a sa
place; il est dans le cas de
tout autre Citoyen qui remplit les fonctions de son etat . Mais un
Comédien sur la Scene , étalant d ' autres sentimens que les siens , ne
disant que ce qu ' on lui , fait dire ,
représentant souvent un être chimérique , s ' anéantit , pour ainsi
dire , s ' annulle avec
fort héros; & dans cet oubli de l ' homme , s ' il en reste quelque
chose , c ' est pour être le
jouet de Spectateurs . Que dirai-je de ceux qui semblent avoir peur de
valoir trop par eux-
mêmes , & se dégradent jusqu ' à représenter des personnages
auxquels ils seroient bien
fâches de ressembler ? C ' est un grand mal , sans doute , de voir tant
de scélérats dans le
monde faire des rôles d ' honnêtes-gens; mais y a-t-il rien de plus
odieux , de plus
choquant , de plus. lâche , qu ' un honnête-homme à la Comédie faisant
le rôle d ' un
scélérat , & déployant tout fort talent pour faire valoir de
criminelles maximes , dont
lui-même est pénétré d ' horreur?
Si l ' on ne voit en tout ceci qu ' une
profession peu honnête , on doit voir encore une
source de mauvaises mœurs dans le désordre des Actrices , qui force
&. entraîne celui des
Acteurs [527] Mais pourquoi ce désordre est-il inévitable? Ah ,
pourquoi! Dans tout autre
tems on n ' auroit pas besoin de le demander; mais dans ce siecle où
regnent si fiérement
les préjuges & l ' erreur sous le nom de philosophie , les hommes ,
abrutis par leur vain
savoir , ont ferme leur esprit à la voix de la raison , & leur
cœur à celle de la nature.
Dans tout etat , dans tout pays dans toute
condition , les deux sexes ont entr ' eux une
liaison si sorte & si naturelle , que les mœurs de l ' un décident
toujours de celles de l '
autre . Non que ces mœurs soient toujours les meures , mais elles ont
toujours le même ,
degré de bonté , modifie dans chaque sexe par les penchans qui lui sont
propres . Les
Angloises sont douces & timides . Les Anglois sont durs &
féroces. D ' où vient cette
apparente opposition ? De ce que le caractere de chaque sexe est ainsi
renforce , & que c '
est aussi le caractere national de porter tout à l ' extrême .A cela
près , tout est semblable .
Les deux sexes aiment à vivre à part; tous deux font cas des plaidés de
la table; tous deux
se rassemblent pour boire après le repas , les hommes du vin , les
femmes du thé ; tous
deux se livrent au jeu sans fureur & s ' en sont un métier plutôt
qu ' une passion ; tous
deux ont un grand respect pour les choses honnêtes ; tous deux aiment
la patrie & les loix;
tous deux honorent la soi conjugale , & , s ' ils la violent , ils
ne se font .point un honneur de
la violer; la paix domestique plaît à tous deux; tous deux sont
silencieux & taciturnes; tous
deux difficiles à émouvoir; tous deux emportes dans leurs passions ;
pour tous deux l '
amour est terrible & tragique , il décide du sort de leurs jours ,
il ne s ' agit pas de moins ,
dit. [528] Muralt , que d ' y laisser la raison ou la vie; enfin tous
deux se plaisent à la
campagne , & les Dames Angloises errent aussi volontiers dans leurs
pares solitaires , qu '
elles vont se montrer à Vauxhall . De ce goût commun pour la solitude ,
naît aussi celui des
lectures contemplatives & des Romans dont l ' Angleterre est
inondée. *[*Ils y sont ,
comme les hommes sublimes ou détestables. On n ' a jamais fait encore
en quelque langue
que ce soit , de Roman égale à Clarisse , ni même approchant .] Ainsi
tous deux , plus
recueillis avec eux-mêmes , se livrent moins à des imitations frivoles;
prennent mieux le
goût des vrais plaisirs de la vie , & songent moins à paroître
heureux qu ' à l ' être.
J ' ai cite les Anglois par préférence ,
parce qu ' ils sont , de toutes les nations du monde ,
celle où les mœurs des deux sexes paroissent d ' abord le plus
contraires . De leur rapport
dans ce pays-là nous pouvons conclure pour les autres . Tout la
différence consiste en ce
que la vie des femmes est un développement continuel de leurs mœurs ,
au lieu que celle
des hommes s ' effaçant davantage dans l ' uniformité des affaires , il
faut attendre pour en
juger , de les voir dans les plaisirs. Voulez-vous donc connoître les
hommes? Etudiez les
femmes . Cette maxime est générale , & jusque-là tout monde sera d
' accord avec moi .
Mais si j ' ajoute qu ' il n ' y point de bonnes mœurs pour les femmes
hors d ' une vie
retirée & domestique; si je dis que les paisibles soins de la
famille & du ménage sont leur
partage , que la dignité de leur sexe est dans sa modestie , que la
honte & la pudeur sont en
elles inséparables de l ' honnêteté , que rechercher les regards des
[529] hommes c ' est
déjà s ' en laisser corrompre , & que toute femme qui se montre se
déshonore: à l ' instant
va s ' élever contre moi cette philosophie d ' un jour qui naît &
meurt dans le coin d ' une
grande ville , & veut étouffer de-la le cri de la Nature & la
voix unanime du genre-humain.
Préjuges populaires ! me crie-t-on .
Petites erreurs de l ' enfance ! Tromperie des loix & de
l ' éducation! La pudeur n ' est rien . Elle n ' est qu ' une invention
des loix sociales pour
mettre à couvert les droits des peres & des epoux , & maintenir
quelque ordre dans les
familles . Pourquoi rougirions-nous des besoins que nous donna la
Nature ? Pourquoi
trouverions-nous un motif de honte dans un acte aussi indifférent en
soi , & aussi utile
dans ses effets que celui qui concourt a perpétuer l ' espece ?
Pourquoi , les desirs étant égaux des deux parts , les démonstrations
en seroient-elles différentes ? Pourquoi l ' un
des sexes se refuseroit-il plus que l ' autre aux penchans qui leur
sont communs? Pourquoi l
' homme auroit-il sur ce point d ' autres loix que les animaux?
Tes pourquoi , dit le Dieu , ne
finiroient jamais.
Mais n ' est pas a l ' homme , c ' est a
son , Auteur qu ' il les faut adresser . N ' est-il pas
plaisant qu ' il faille dire pourquoi j ' ai honte d ' un sentiment
naturel , si cette honte ne m
' est pas moins naturelle que ce sentiment même ? Autant vaudroit me
demander aussi
pourquoi j ' ai ce sentiment . Est-ce à moi de rendre compte de ce qu '
à fait la Nature?
Par cette maniere de raisonner , ceux qui ne voient pas pourquoi l '
homme est existant ,
devroient nier qu ' il existe.
[530] J ' ai peur que ces grands
scrutateurs des conseils de Dieu n'aient un peu le
légèrement pesé ses raisons. Moi qui ne me pique pas de les connoître ,
j ' en crois voir
qui leur ont échappe . Quoiqu ' ils en disent , la honte qui voile aux
yeux d ' autrui les
plaisirs de l ' amour , est quelque chose . Elle est la sauve -garde
commune que la Nature à
donnée aux deux sexes , dans un etat de foiblesse & d ' oubli d '
eux-mêmes qui les livre à
la merci du premier venu; c ' est ainsi qu ' elle couvre leur sommeil
des ombres de la nuit ,
afin que durant ce tems de ténèbres ils soient moins exposes aux
attaques les uns des
autres ; c ' est ainsi qu ' elle fait chercher à tout animal souffrant
la retraite & les lieux
déserts , afin qu ' il souffre & meure cri paix , hors des
atteintes qu ' il ne peut plus
repousser.
A l ' égard de la pudeur du sexe en
particulier , quelle arme plus douce eût pu donner cette
même Nature à celui qu ' elle destinoit à se défendre ? Les desirs sont
égaux ! Qu ' est-ce à dire ? Y a-t-il de part & d ' autre mêmes
facultés de les satisfaire ? Que deviendroit l '
espece humaine , si l ' ordre de l ' attaque & de la défense étoit
change ? L ' assaillant
choisiroit au hazard des tems où la victoire seroit impossible; l '
assailli seroit liasse en paix
, quand il auroit besoin de se rendre , & poursuivi sans relâche ,
quand il seroit trop foible
pour succomber; enfin le pouvoir & la volonté toujours en discorde
ne laissant jamais
partager les desirs , l ' amour ne seroit plus le soutien de la Nature
, il en seroit le
destructeur & le fléau.
Si les cieux sexes avoient également fait
& reçu les avances , la vaine importunité n ' eut
point été sauvée ; des feux toujours languissans dans une ennuyeuse
liberté ne se fussent
[531] jamais irrites , le plus doux de tous les sentimens eut à peine
effleure le cœur humain
, & son objet eut été mal rempli . L ' obstacle apparent qui semble
éloigner cet objet , est
au fond ce qui le rapproche . Les voiles par la honte n ' en deviennent
que plus séduisans ;
en les gênant la pudeur les enflamme: ses craintes , ses détours , ses
réserves , ses timides
aveux ,sa tendre & naÏve finesse , disent mieux ce qu ' elle croit
taire que la passion ne l '
eut dit sans elle: c ' est elle qui donne du prix faveurs & de la
douceur aux refus . Le
véritable amour possède en effet ce que la seule pudeur lui dispute ;
ce mélange de
foiblesse & de modestie le rend plus touchant & plus tendre ;
moins il obtient, plus la
valeur de ce qu ' il obtient en augmente , & c ' est ainsi qu ' il
jouit à la fois de ses
privations & de ses plaisirs.
Pourquoi , disent-ils , ce qui n ' est pas
honteux à l ' homme , le seroit-il à la femme ?
Pourquoi l ' un des sexes se feroit-il un crime de ce que l ' autre se
croit permis ? Comme si
les conséquences etoient les mêmes des deux cotes ! Comme si tous les
austères devoirs de
la femme ne derivoient pas de cela seul qu ' un enfant doit avoir un
pere . Quand ces
importantes considérations nous manqueroient , nous aurions toujours la
même réponse à faire , & toujours elle seroit sans replique . Ainsi
sa voulu la Nature , c ' est un crime d ' étouffer sa voix . L'homme
peut être audacieux , telle est sa destination:*[*Distinguons
cette audace de l ' insolence & de la brutalité; car rien ne part
de sentimens plus opposes ,
& n ' a d ' effets plus contraires . Je suppose l ' amour innocent
& libre , ne recevant de loix
de lui-même ; c ' est à lui seul qu ' il appartient de présider à ses
mysteres, & de former l '
union des personnes , ainsi que celle des cœurs . Qu ' un homme
insulte à la pudeur du
sexe, & attente avec violence aux charmes d ' un jeune objet qui ne
sent rien pour lui ; sa
grossièreté n ' est point passionnée , elle est outrageante ; elle
annonce une ame sans
mœurs , sans délicatesse , incapable à la fois d ' amour & d '
honnêteté . Le plus grand
prix des plaisirs est dans l ' cœur qui les donne: un véritable amant
ne trouveroit que
douleur , rage , & désespoir dans la possession même de ce qu ' il
même de ce qu ' il aime ,
s ' il croyoit n ' en point être aime.
Vouloir contenter insolemment ses desirs
sans l ' aveu de celle qui les fait naître , est l '
audace d ' un Satyre ; celle d ' un homme est de savoir les témoigner
sans déplaire , de les
rendre interessans , de faire en sorte qu ' on les partage , d '
asservir les sentimens avant d '
attaquer la personne . Ce n ' est pas encore assez d ' être aime , les
desirs partages ne
donnent pas seuls le droit de les satisfaire ; il faut de plus le
consentement de les volonté.
Le cœur accorde en vain ce que la volonté refuse. L ' honnête-homme
& l ' amant s ' en
abstient , même quand il pourroit l ' obtenir . Arracher ce
consentement tacite , c ' est user
de toute la permise en amour: Le lire dans les yeux , le voir dans les
manieres malgré le
refus de bouche , c ' est l ' art de celui qui fait aimer ; s ' il
acheve alors d ' être heureux , il
n ' est brutal , il est honnête ; il n ' outrage point la pudeur , il
la respecte , il la sert; il lui
laisse l ' honneur de défendre encore ce qu ' elle eut abandonne . ] il
faut bien que quelqu '
un se déclaré . Mais toute femme [532] sans pudeur est coupable &
dépravée ; parce qu '
elle foule aux pieds un sentiment naturel à son sexe.
Comment peut-on disputer la vérité de ce
sentiment ? Toute la terre n ' en rendit-elle pas l
' éclatant témoignage , la seule comparaison des sexes suffiroit pour
la constater . N '
est-ce pas la Nature qui pare les jeunes personnes de ces traites si
doux qu ' un peu de
honte rend plus touchans encore ? N ' est-ce pas elle qui met dans
leurs yeux ce regard
timide & tendre auquel on résisté avec tant de peine ? N ' est-ce
pas elle qui donne à leur
teint plus d ' éclat , & à leur peau plus de finesse , afin qu '
une modeste rougeur s ' y
laisse mieux appercevoir ? [533] N ' est-ce pas elle qui les rend
craintives afin qu ' elles
fuient , & foibles afin qu ' elles cèdent ? à quoi bon leur donner
un cœur plus sensible à la
pitié , moins de vitesse à la course , un corps moins robuste , une
stature moins haute , des
muscles plus délicats , si elle ne les eut destinées à se laisser
vaincre ? Assujetties au
incommodités de la grossesse , & aux douleurs de l ' enfantement ,
ce surcroît de travail
exigeoit-il une diminution de forces ? Mais pour le réduire à cet etat
pénible , il les faloit
assez fortes pour ne succomber qu ' à leur volonté , & assez
foibles pour avoir toujours un
prétexte de se rendre . Voilà précisément le point où les à place la
Nature.
Passions du raisonnement à l ' expérience .
Si la pudeur étoit un préjugé de la Société &
de l ' éducation , ce sentiment devroit augmenter dans les lieux où l '
éducation est plus
poignée , & où l ' on rafine incessamment sur les Loix sociales ;
il devroit être plus foible
par-tout où l ' on est reste plus près de l ' etat primitif . C ' est
tout le contraire. *[*Je m '
attends à l ' objection . Les femmes sauvages n ' ont de pudeur: car
elles vont nues ? Je
réponds que les nôtres en ont encore moins: car elles s ' habillent .
Vouez la fin de cet essai
, au sujet des filles de Lacédémone .] Dans nos montagnes les femmes
sont timides &
modestes , un mot les fait rougir , elles n ' osent lever les yeux sur
les hommes , & gardent le
silence devant eux . Dans les grandes Villes la pudeur est ignoble
& basse ; c ' est la seule
chose dont une femme bien élevée auroit honte ; & l ' honneur d '
avoir fait rougir un
honnête-homme n ' appartient qu ' aux femmes du meilleur air.
[534] L ' argument tire de l ' exemple des
bêtes ne conclut point , & n ' est pas vrai . L '
homme n ' est point un chien ni un loup . Il ne faut qu ' établir dans
son espece les
premiers rapports de la Société pour donner à ses sentimens une
moralité toujours
inconnue aux bêtes . Les animaux ont un cœur & des passions; mais
la sainte image de l '
honnête & du beau n ' entra jamais que dans le cœur de l ' homme.
Malgré cela , où a-t-on pris que l '
instinct ne produit jamais dans les animaux des effets
semblables à ceux que la honte produit parmi les hommes ? Je vois tous
les jours des
preuves du contraire . J ' en vois se cacher dans certains besoins ,
pour dérober aux sens
un objet de dégoût; je les vois ensuite , au lieu de fuir , s '
empresser d'en couvrir les
vestiges . Que manque-t-il à ces soins pour avoir un air de décence
& d ' honnêteté , sinon
d ' être pris par des hommes? Dans leurs amours , je vois des caprices
, des choix , des
refus concertes , qui tiennent de bien près à la maxime d ' irriter la
passion par des
obstacles . A l ' infant même où j ' écris ceci , j ' ai fous les yeux
un exemple qui le
confirme . Deux jeunes pigeons , dans l ' heureux tems de leurs
premieres amours , m '
offrent un tableau bien différent de la sotte brutalité que leur
prêtent nos prétendus
sages . La blanche colombe va suivant pas à pas son bien-aime , &
prend chasse elle -
même aussi-tôt qu ' il se retourne . Reste-t-il dans l ' inaction ? De
légers coups de bec le
réveillent ; s ' il se retire , on le poursuit ; s ' il se défend , un
petit vol de six pas l ' attire
encore ; l ' innocence de la Nature ménage les agaceries & la molle
résistance, avec un art
qu ' auroit à peine la plus habile coquette . Non , la folâtre Galatée
[535] ne faisoit pas
mieux , & Virgile eut pu tirer d ' un colombier l ' une de ses plus
charmantes images.
Quand on pourroit nier qu ' un sentiment
particulier de pudeur fut naturel aux femmes ,
en seroit-il moins vrai que , dans la Société , leur partage doit être
une vie domestique &
retirée , & qu ' on doit les élever dans des principes qui s ' y
rapportent ? Si la timidité , la
pudeur , la modestie qui leur sont propres sont des inventions sociales
, il importe à la
Société que les femmes acquièrent ces qualités ; il importe de les
cultiver en elles , & toute
femme qui les dédaigne offense les bonnes mœurs . Y a-t-il au monde un
spectacle aussi
touchant , aussi respectable que celui d ' une mere de famille entourée
de ses enfans ,
réglant les travaux de ses domestiques , procurant à son mari une vie
heureuse , &
gouvernant sagement la maison ? C ' est-la qu ' elle se montre dans
toute la dignité d ' une
honnête-femme; c ' est-la qu ' elle impose vraiment du respect , &
que la beauté partage
avec honneur les hommages rendus à la vertu . Une maison dont la
maîtresse est absente ,
est un corps fans ame qui bientôt tombe en corruption ; une femme hors
de sa maison perd
son plus grand lustre , & dépouille de ses vrais ornemens , elle se
montre avec indécence .
Si elle a un mari , que cherche-t-elle parmi les hommes ? Si elle n '
en a pas , comment s '
expose-t-elle a rebuter , par un maintien peu modeste , celui qui
seroit tente de le devenir ?
Quoiqu ' elle puisse faire , on sent qu ' elle n ' est pas à sa place
en public , sa beauté
même , qui plaît sans intéresser , n ' est qu ' un tort de plus que le
cœur lui reproche . Que
cette impression nous vienne de la nature ou de l ' éducation, [536]
elle est commune à tous
les Peuples du monde ; partout on considère les femmes à proportion de
leur modestie;
par-tout on est convaincu qu ' en négligeant les manieres de leur sexe
, elles en négligent
les devoirs ; par-tout on voit qu ' alors tournant en effronterie la
mâle & ferme assurance
de l ' homme , elles s ' avilissent par cette odieuse imitation , &
déshonorent à la fois leur
sexe & le notre.
Je sais qu ' il regne en quelques pays des
coutumes contraires ; mais voyez aussi quelles
murs elles ont fait naître ! Je ne voudrois pas d ' autre exemple pour
confirmer mes
maximes . Appliquons aux mœurs des femmes ce que j ' ai dit ci-devant
de l ' honneur qu '
on leur porte . Chez tous les anciens Peuples polices elles vivoient
très-renfermées; elles se
montroient rarement en public ; jamais avec des hommes , elles ne se
promenoient point
avec eux ; elles n ' avoient point meilleure place au Spectacle , elles
ne s ' y mettoient point
en montre;*[*Au Théâtre d ' Athenes les femmes occupoient une Galerie
haute appelée
Cercis , peu commode pour voir & pour être vues ; mais il par l '
aventure de Valerie & de
Sylla qu ' au Cirque de Rome , elles etoient mêlées avec les hommes.]
il ne leur étoit pas
même permis d ' assister à tous , & l ' on fait qu ' il y avoit
peine de mort contre celles qui
s ' oseroient montrer aux Jeux Olympiques.
Dans la maison , elles avoient un
appartement particulier où les hommes n ' entroient point
. Quand leurs maris donnoient à manger , elles se presentoient rarement
à table; les
honnêtes femmes en sortoient avant la fin du repas , & les autres n
' y paroissoient point au
commencement . Il n ' y [537] aucune assemblée commune pour les deux
sexes ; ils ne
passoient point la journée ensemble . Ce soin de ne pas se rassasier ,
les uns des autres
faisoit qu ' on s ' en revoyoit avec plus de plaisir ; il est sur qu '
en général la paix
domestique étoit mieux affermie , & qu ' il régnoit plus d ' union
entre les epoux *[*On en
pourroit attribuer la cause à la facilite du divorce ; mais les Grecs
en faisoient peu d '
usage , & Rome subsista cinq cents ans avant que personne s ' y
prévalut de la loi qui le
permettoit.] qu ' il n ' en regne aujourd ' hui.
Tels etoient les usages des Perses , des
Grecs , des Romains , & même des Egyptiens ,
malgré les mauvaises plaisanteries d ' Herodote qui se réfutent d '
elles-mêmes . Si
quelquefois les femmes sortoient des bornes de cette modestie , le cri
public montroit que c ' étoit une exception . Que n ' a-ton pas dit de
la liberté du sexe à Sparte ? On peut
comprendre aussi par la Lisistratad ' Aristophane , combien l '
impudence des Athéniennes étoit choquante aux yeux des Grecs; &
dans Rome déjà corrompue , avec quel scandale
ne vit-on point encore les Dames Romaines se présenter au Tribunal des
Triumvirs?
Tout est change . Depuis que des foules de
barbares , traînant avec eux leurs femmes dans
leurs armées , eurent inonde l ' Europe; la licence des camps , jointe
à la froideur naturelle
des climats septentrionaux , qui rend la réserve moins nécessaire ,
introduisit une autre
maniere de vivre que favoriserent les livres de chevalerie , où les
belles Dames passoient
leur vie à se faire enlever par des hommes , en tout bien & en tout
honneur . Comme ces
livres etoient les écoles [538] de galanterie du tems , les idées de
liberté qu ' ils inspirent s '
introduisirent , sur-tout dans les Cours & les grandes villes , où
l ' on se pique davantage
de politesse ; par le progrès même de cette politesse , elle dut enfin
dégénérer en
grossièreté. C ' est ainsi que la modestie naturelle au sexe peu-à-peu
disparue & que les
mœurs des vivandières se sont transmises aux femmes de qualités.
Mais voulez-vous savoir combien ces usages
, contraires aux idées naturelles , sont
choquans pour qui n ' en a pas l ' habitude? Jugez-en par la surprise
& l ' embarras des
Etrangers & Provinciaux à l ' aspect de ces manieres si nouvelles
pour eux . Cet embarras
fait l ' éloge des femmes de leurs pays , & il est a croire que
celles qui le causent en seroient
moins fières , si la source leur en étoit mieux connue n ' est point qu
' elles en imposent , c '
est plutôt qu ' elles rougir , & que la pudeur chassée par la femme
de discours & de son
maintien , se réfugie dans le cœur l ' homme.
Revenant maintenant à nos , Comédiennes ,
je demande comment un etat dont l ' unique
objet est de se montrer au public , & qui pis est , de se montrer
pour de l ' argent ,
conviendroit à d ' honnêtes femmes , & pourroit compatir en elles
avec la modestie & les
bonnes mœurs ? A-t-on besoin même de disputer sur les différences
morales des sexes ,
pour sentir combien il est difficile que celle qui se met à prix en
représentation ne s ' y
mette bientôt en personne , & ne se laisse jamais tenter de
satisfaire des desirs qu ' elle
prend tant de soin d ' exciter? Quoi! malgré mille [539] timides
précautions , une femme
honnête & sage , exposée au moindre danger, à bien de la peine
encore à se conserver un
cœur à l ' épreuve; & ces jeunes personnes audacieuses , sans
autre éducation qu ' un
système de coquetterie & des rôles amoureux , dans une parure
très-peu modeste,*[*Que
sera-ce en leur supposant la beauté qu ' on a raison d ' exiger d '
elles ? Voyez les
Entretiens sur le fils naturel , p . 183..] sans cesse entourées d '
une jeunesse ardente &
téméraire , au milieu des douces voix de d ' amour & du plaisir ,
résisteront , à leur âge , à leur cœur , aux objets qui les
environnent , aux discours qu ' on leur tient , aux occasions
toujours renaissantes , & à l ' or auquel elles sont d ' avance à
demi-vendues ! il faudroit
nous croire une simplicité d ' enfant pour vouloir nous en imposer à ce
point . Le vice a
beau se cacher dans l ' obscurité , son empreinte est sur les fronts
coupables: l ' audace d '
une femme est le signe assure de sa honte; c ' est pour avoir trop à
rougir qu ' elle ne rougit
plus; & si quelquefois la pudeur survit à la chasteté , que doit-on
penser de la chasteté ,
quand la pudeur même est éteinte ?
Supposons , si l ' on veut , qu ' il y ait
eu quelques exceptions; supposons
Qu ' il en soit jusqu ' à trois que l '
on pourroit nommer.
Je veux bien croire là-dessus ce que je n '
ai jamais ni vu ni oui-dire . Appellerons-nous un
métier honnête celui qui fait d ' une honnête femme un prodige , &
qui nous porte à
mépriser celles qui l ' exercent , à moins de compter sur un miracle
continuel? L '
immodestie tient si bien à leur etat, [540] & elles le sentent si
bien elles-mêmes , qu ' il n ' y
en a pas une qui ne se crût ridicule de feindre au moins de prendre
pour elle les discours de
sagesse & d ' honneur qu ' elle débite au public . De peur que ces
maximes séveres ne
fissent un progrès nuisible à son intérêt , l'Actrice est toujours la
premiere à parodier
son rôle & à détruire son propre ouvrage. Elle quitte , en
atteignant la coulisse, la morale
du Théâtre aussi-bien que sa dignité , & si son prend des leçons de
vertu sur la Scene , on
les va bien vite oublier dans les foyers.
Après ce que j ' ai dit ci-devant , je n '
ai pas besoin , je crois , d ' expliquer encore
comment le désordre des Actrices entraîne celui des Acteurs ; sur-tout
dans un métier qui
les force à vivre entr ' eux dans la plus grande familiarité. J ' ai n
' ai pas besoin de
montrer comment d ' un etat déshonorant naissent des sentimens
déshonnêtes , ni
comment les vices divisent ceux que l ' intérêt commun devroit réunir .
Je ne m ' étendrai
pas sur mille sujets de discorde & de querelles , que la
distribution des rôles , le partage de
la recette , le choix des Pieces , la jalousie des applaudissemens
doivent exciter sans cesse ,
principalement entre les Actrices , sans parler des intrigues de
galanterie . Il est plus inutile
encore que j ' expose les effets que l ' association du luxe & de
la misère , inévitable entre
ces gens-là , doit naturellement produire . J ' en ai déjà trop dit
pour vous & pour les
hommes raisonnables ; je n ' en dirois jamais assez pour les gens
prévenus qui ne veulent
pas voir ce que la raison leur montre , mais seulement ce qui convient
à leurs passions ou à
leurs préjuges.
[541] Si tout cela tient à la profession du
Comédien , que ferons-nous , Monsieur , pour
prévenir des effets inévitables? Pour moi , je ne vois qu ' un seul
moyen; c ' est d ' ôter la
cause . Quand les maux de l ' homme lui viennent de sa nature ou d '
une maniere de vivre
qu ' il ne peut , changer , les Médecins les préviennent-ils? Défendre
au Comédien d ' être vicieux , c ' est défendre à l ' homme d ' être
malade.
S ' ensuit-il de-l ' à qu ' il faille
mépriser tous les Comédiens? Il s ' enfuit , au contraire ,
qu ' un Comédien qui à de la modestie , des mœurs , de l ' honnêteté
est , comme vous l '
avez très-bien dit , doublement estimable: puisqu ' il montre par-la
que l ' amour de la
vertu l ' emporte en lui sur les passions de l ' homme , & sur l '
ascendant de sa profession .
Le seul tort qu ' on lui peut imputer est de l ' avoir embrassée ; mais
trop souvent un écart
de jeunesse décide du fort de la vie , & quand on se sent un vrai
talent , qui peut résulter à
son attrait ? Les grands Acteurs portent avec eux leur excuse ; ce sont
les mauvais qu ' il
faut mépriser.
Si j ' ai reste si long-tems dans les
termes de la proposition générale , ce n ' est pas que je n
' eusse eu plus d ' avantage encore à l ' appliquer précisément à la
Ville de Geneve; mais
la répugnance de mettre mes Concitoyens sur la Scene m ' à fait
différer autant que je l '
ai pu de parler de nous . Il y faut pourtant venir à la fin , & je
n ' aurois rempli qu '
imparfaitement ma tache , si je ne cherchois , sur notre situation
particuliere , ce qui
résultera de l ' établissement d ' un Théâtre dans notre Ville , au cas
que votre avis & vos
raisons déterminent le gouvernement à l ' y souffrir . Je me bornerai à
[543] des effets si
sensibles qu ' ils ne puissent être contestes personne qui connoisse un
peu notre
constitution.
Geneve est riche , il est vrai; mais ,
quoiqu ' on n ' y voye point ces énormes disproportions
de fortune qui appauvrissent tout un pays pour enrichir quelques
habitans & sèment la
misère autour de l ' opulence , il est certain que , si quelques
Genevois possèdent d ' allez
grands biens , plusieurs vivent dans une disette assez dure , & que
l ' aisance du plus grand
nombre vient d ' un travail assidu , d ' économie & de modération ,
plutôt que d ' une
richesse positive . Il y a bien des Villes plus pauvres que la notre où
le bourgeois peut
donner beaucoup plus ses plaisirs , parce que le territoire qui le
nourrit ne s ' épuise pas ,
& que son tems n ' étant d ' aucun prix , il peut le perdre sans
préjudice . Il n ' en va pas
ainsi parmi nous , qui , sans terres pour subsister , n ' avons tous
que notre industrie . Le
peuple Genevois ne se soutient qu ' à force de travail , & n ' a le
nécessaire qu ' autant qu '
il se refuse tout superflu: c ' est une des raisons de nos loix
somptuaires . Il me semble que
ce qui doit d ' abord frapper tout Etranger entrant dans Geneve , c '
est l ' air de vie & d '
activité qu ' il y voit régner . Tout s ' occupe , tout est en
mouvement , tout s ' empresse à
son travail & à ses affaires. Je ne crois pas que nulle autre aussi
petite Ville au monde offre
un pareil spectacle . Visitez le quartier St . Gervais; toute l '
horlogerie de l ' Europe y
paroit rassemblée . Parcourez le Molard & les rues baffes , un
appareil de commerce en
grand , des monceaux de ballots , de tonneaux confusément jettes , une
odeur d ' Inde & de
droguerie vous font imaginer un port de mer . Aux Paquis , aux
Eaux-vives , le bruit & l '
aspect des [543] fabriques d ' indienne & de toile peinte semblent
vous transporter a Zurich
. La Ville se multiplie en quelque forte par les travaux qui s ' y font
, & j ' ai vu des gens ,
sur ce premier coup-d ' œil , en estimer le Peuple à cent mille ames .
Lesbras , l ' emploi du
tems ; la vigilance , l ' austère parsimonie ; voilà les trésors du
Genevois , voilà avec quoi
nous attendons un amusement de gens oisifs , qui , nous ôtant à la fois
le tems & l ' argent
, doublera réellement notre perte.
Geneve ne contient pas vingt-quatre mille
ames , vous en convenez . Je vois que Lyon bien
plus riche à proportion , & du moins cinq ou six fois plus peuple
entretient exactement un
Théâtre , & que , quand ce Théâtre est un Opéra , la Ville n ' y
sauroit suffire . Je vois
que Paris , la Capitale de la France & le gouffre des richesses de
ce grand Royaume , en
entretient trois assez médiocrement , & un quatrieme en certains
tems de l ' année .
Supposons ce quatrieme*[*Si je ne compte point le Concert Spirituel , c
' est qu ' au lieu d ' être un Spectacle ajoute aux autres , il n ' en
est que le supplément . Je ne compte pas , non
plus , les petits Spectacles de la Foire; mais aussi je la compte toute
l ' année , au lieu qu '
elle ne dure pas six mois . En recherchant , par comparaison , s ' il
est possible qu ' une
troupe subsiste à Geneve , je suppose par-tout des rapports plus
favorables a l ' affirmative
, que ne le donnent les faits connus.] permanent. Je vois que , dans
plus de six cents mille
habitans , ce rendez-vous de l ' opulence & de l ' oisiveté fournit
à peine journellement au
Spectacle mille ou douze cents Spectateurs , tout compense . Dans le
reste du Royaume , je
vois Bordeaux , Rouen , grands ports de mer; je vois Lille , Strasbourg
, grandes Villes de
guerre , pleines d ' Officiers oisifs qui [544] passent leur vie à
attendre qu ' il soit midi &
huit heures ; avoir un Théâtre de Comédie: encore faut - il des taxes
involontaires pour le
soutenir . Mais combien d ' autres Villes incomparablement plus grandes
que la notre ,
combien de sièges de Parlemens & de Cours souveraines ne peuvent
entretenir une
Comédie à demeure ?
Pour juger si nous sommes en etat de mieux
faire , prenons un terme de comparaison bien
connu , tel , par exemple , que la Ville de Paris . Je dis donc que ,
si plus de six cents mille
habitans ne fournissent journellement & l ' un dans l ' autre aux
Théâtres de Paris que
douze cents Spectateurs , moins de vingt-quatre mille habitans n ' en
fourniront
certainement pas plus de quarante-huit à Geneve . Encore faut-il
déduire les gratis de ce
nombre , & supposer qu ' il n ' y a pas proportionnellement moins
de désoeuvrés à
Geneve qu ' à Paris; supposition qui me paroit insoutenable.
Or si les Comédiens François , pensionnes
du Roi , & propriétaires de leur Théâtre , ont
bien de la peine à se soutenir à Paris avec une assemblée de trois
cents Spectateurs par
représentation *[*Ceux qui ne vont aux Spectacles que les beaux jours
où l ' assemblée est
nombreuse , trouveront cette estimation trop foible ; mais ceux qui
pendant dix ans les
auront suivis , comme moi , bons & mauvais jours , la trouveront
surement trop forte . S ' il
faut donc diminuer le nombre journalier de trois cents Spectateurs à
Paris , il faut
diminuer proportionnellement celui de quarante-huit à Geneve; ce qui
renforce mes
objections.] je demande comment les Comédiens de Geneve se soutiendront
avec une
assemblée de quarante-huit Spectateurs pour toute ressource ? Vous me
direz qu ' on vit à
meilleur compte à Geneve qu ' à Paris . Oui , mais les billets [545] d
' entrées coûteront
aussi moins à proportion; & puis , la dépense de la table n ' est
rien pour les Comédiens .
Ce sont les habits , c ' est la parure qui leur coûte; il faudra faire
venir tout cela de Paris ,
ou dresse des Ouvriers mal-adroits . C ' est dans les lieux où toutes
ces choses sont
communes qu ' on les fait à meilleur marche . Vous direz encore qu ' on
les assujettira à
nos loix somptuaires . Mais c ' est en vain qu ' on voudroit porter la
reforme sur le
Théâtre ; jamais Cléopatre & Xercès ne goûteront notre simplicité .
L ' etat des
Comédiens , étant de paroître , c ' est leur ôter le goût de leur
métier de les en
empêcheur , & je doute que jamais bon Acteur consente à se faire
Quakre . Enfin , l ' on
peut m ' objecter que la Troupe de Geneve , étant bien moins nombreuse
que celle de Paris
, pourra subsister à bien moindres frais . D ' accord: mais cette
différence sera-t-elle en
raison de celle de 48 à 300 ? Ajoutez qu ' une Troupe plus nombreuse à
aussi l ' avantage
de pouvoir jouer plus souvent , au lieu que dans une petite Troupe où
les doubles
manquent , tous ne sauroient jouer tous les jours; la maladie , l '
absence d ' un seul
Comédien fait manquer une , représentation , & c ' est autant de
perdu pour la recette.
Le Genevois aime excessivement la campagne:
on en peut juger par la quantité de maisons
répandues autour de la Ville . L ' attrait de la chasse & la Beauce
des environs
entretiennent ce goût salutaire . Les portes , fermées avant la nuit ,
ôtant la liberté de la
promenade au dehors & les maisons de campagne étant si près , fort
peu de gens aises
couchent en Ville durant l ' été . Chacun ayant passe la journée à ses
affaires , part le soir à portes fermantes , & va dans sa petite
retraite respirer [546] l ' air le plus pur , & jouir
du plus charmant paysage qui soit sous le Ciel . Il y a même beaucoup
de Citoyens &
Bourgeois qui y résident toute l ' année , & n ' ont point d '
habitation dans Geneve . Tout
cela est autant de perdu pour la Comédie , & pendant toute la belle
saison il ne restera
presque pour l ' entretenir , que des gens qui n ' y vont jamais à
Paris , c ' est toute autre
chose: on allie fort bien la Comédie avec la campagne ; & tout l '
été l ' on ne voit à l '
heure où finissent les Spectacles , que carrosses sortir des portes .
Quant aux gens qui
couchent en Ville , la liberté d ' en sortir à toute heure les tente
moins que les
incommodités qui l ' accompagnent ne les rebutent . On s ' ennuie
si-tôt des promenades
publiques , il faut aller chercher si loin la campagne , l ' air en est
si empeste d '
immondices & la vue si peu attrayante , qu ' on mieux aller s '
enfermer au Spectacle .
Voilà donc encore une différence au désavantage de nos Comédiens &
une moitie de l '
année perdue pour eux . Pensez-vous , Monsieur , qu ' ils trouveront
aisément sur le reste à remplir un si grand vide? Pour moi je ne vois
aucun autre remede à cela que de changer
l ' heure où l ' on ferme les portes , d ' immoler notre sûreté à nos
plaisirs , & de laisser
une Place-Forte ouverte pendant la nuit,*[*Je sais que toutes nos
grandes fortifications
sont la chose du monde plus inutile , & que , quand nous aurions
assez de troupes pour les
défendre , cela seroit fort inutile encore: car surement on ne viendra
pas nous assiéger.
Mais pour n ' avoir point de siège à craindre , nous n ' en devons pas
moins veiller à nous
garantir de tout surprise: rien n ' est si facile que d ' assembler des
gens de guerre à notre
voisinage . Nous avons trop appris l ' usage qu ' on en peut faire ,
& nous devons songer
que les plus mauvais droits hors d ' une place , se trouvant excellens
quand on est dedans .]
au milieu de trois Puissances dont la plus éloignée n ' a pas
demi-lieue à faire pour arriver à nos glacis .
[547] Ce n ' est pas tout: il est
impossible qu ' un établissement si contraire à nos anciennes
maximes soit généralement applaudi . Combien de généreux Citoyens
verront avec
indignation ce monument du luxe & de la mollesse s ' élever sur les
ruines de notre attique
simplicité , & menacer de loin la liberté publique ? Pensez-vous qu
' ils iront autoriser
cette innovation de leur presque , après l ' avoir hautement improuvée
? Soyez sur que
plusieurs vont sans scrupule au Spectacle à Paris , qui n ' y mettront
jamais les pieds à
Geneve: parce que le bien de la patrie leur est: plus cher que leur
amusement . Où sera l '
imprudente mere qui osera mener sa fille à cette dangereuse école ,
& combien de femmes
respectables croiroient se déshonorer en y allant elles-mêmes ? Si
quelques personnes s '
abstiennent à Paris d ' aller au Spectacle , c ' est uniquement par un
principe de Religion
qui surement ne sera pas moins fort parmi nous , & nous aurons de
plus les motifs de
mœurs , de vertu , de patriotisme qui retiendront encore ceux que la
Religion ne
retiendroit pas .*[*Je n ' entends point par-la qu ' on puisse être
vertueux sans Religion , j
' eus long-tems cette opinion trompouse , dont je suis trop désabusé.
Mais j ' entends qu '
un Croyant peut s ' abstenir quelquefois , par des motifs de vertus
purement sociales , de
certaines actions indifférentes par elles-même & qui n '
intéressent point immédiatement
la conscience , comme est celle d ' aller aux Spectacles , dans un lieu
où il n ' est pas bon qu
' on les souffre . ]
J ' ai fait voir qu ' il est absolument
impossible qu ' un Théâtre de Comédie se soutienne à
Geneve par le seul concours Spectateurs. Il faudra donc de deux choses
l ' une ; ou que les
[548] riches se cotisent pour le soutenir , charge onéreuse qu '
assurément ils ne seront pas
d ' humeur à supporter long-tems; ou que l ' Etat s'en mêle & le
soutienne à ses propres
frais . Mais comment le soutiendra-t-il ? Sera-ce en retranchant , sur
les dépenses
nécessaires auxquelles suffit à peine son modique revenu , de quoi
pourvoir à celle-là ?
Où bien destinera-t-il à cet usage important les sommes que l '
économie & l ' intégrité de
l ' administration permet quelquefois de mettre en réservé pour les
plus pressans besoins?
Faudra-t-il reformer notre petite garnison & garder nous-mêmes nos
portes? Faudra-t-il
réduire les foibles honoraires de nos Magistrats , ou nous ôterons-nous
pour cela toute
ressource au moindre accident imprévu ? Au défaut de ces expédiens , je
n ' en vois qu '
un qui soit praticable , c ' est la voie des taxes & impositions ,
c ' est d ' assembler nos
Citoyens & Bourgeois en conseil général dans le temple de S .
Pierre , & la de leur
proposer gravement d ' accorder un impôt pour l ' établissement de la
Comédie . A Dieu
ne plaise que je croie nos sages & dignes Magistrats capables de
faire jamais une
proposition semblable ; & sur votre propre Article , on peut juger
assez comment elle seroit
reçue.
Si nous avions le malheur de trouver
quelque expédient propre à lever ces difficultés , ce
seroit tant pis pour nous car cela ne pourroit se faire qu ' à la
faveur de quelque vice secret
qui , nous affoiblissant encore dans notre petitesse , nous perdroit
enfin tôt ou tard .
Supposons pourtant qu ' un beau zele du Théâtre nous fit faire un
pareil miracle;
supposons les Comédiens bien établis dans Geneve , bien contenus par
nos [549] loix , la
Comédie florissante & fréquentée ; supposons enfin notre , Ville
dans l ' etat où vous
dites qu ' ayant des mœurs & des Spectacles , elle reuniroit les
avantages des uns & des
autres: avantages au reste qui me semblent peu compatibles , car celui
des Spectacles n ' étant que de suppléer aux mœurs est nul par-tout où
les mœurs existent.
Le premier effet sensible de cet
établissement sera , comme je l ' ai déjà dit , une
révolution dans nos usages , qui en produira nécessairement une dans
nos mœurs . Cette
révolution sera - t - elle bonne ou mauvaise ? C ' est ce qu ' il est
tems d ' examiner.
Il n ' y a point d ' Etat bien constitué où
l ' on rie trouve des usages qui tiennent à la forme
du gouvernement & servent à la maintenir . Tel étoit , par exemple
, autrefois à Londres
celui des coteries , si mal-à-propos tournées en dérision par les
Auteurs du Spectateur ; à
ces coteries , ainsi devenues ridicules ont succède les cafés & les
mauvais lieur . Je doute
que le Peuple Anglois ait beaucoup gagne au change . Lies coteries
semblables sont
maintenant établies à Geneve sous le nom de cercles , & j
' ai lieu , Monsieur , de juger par
votre Article que vous n ' avez point observe sans estime le ton de
sens & de raison qu '
elles y sont régner . Cet usage est ancien parmi nous , quoique son nom
ne le fait pas . Les
coteries existoient dans mon enfance sous le nom de sociétés ;
mais la forme en étoit moins
bonne & moins régulière . L ' exercice des armes qui nous rassemble
tous les printems , les
divers prix qu ' on tire une partie de l ' année , les , fêtes
militaires que ces prix
occasionnent , le goût de la chasse commun , [550] à tous les Genevois,
réunissant
fréquemment les hommes , leur donnoient occasion de former entr'eux des
sociétés de
table, des parties de campagne , & enfin des liaisons d'amitié;
mais ces assemblées n'ayant
pour objet que le plaisir , & la joie ne se formoient gueres qu'au
cabaret. Nos discordes
civiles, où la nécessité des affaires obligeoit de s'assembler plus
souvent & de délibérer de
sang-froid, firent changer ces sociétés tumultueuses en des rendez-vous
plus honnêtes. Ces
rendez-vous prirent le nom de cercles, & d'une fort trille cause
sont sortis de très-bons
effets .*[* Je parlerai ci-après des inconvéniens.]
Ces cercles sont des sociétés de douze ou
quinze personnes qui louent un appartement
commode qu'on pourvoit à frais communs de meubles & de provisions
nécessaires. C'est
dans cet appartement que se rendent tous les après-midi ceux des
associes que leurs
affaires ou leurs plaisirs ne retiennent point ailleurs. On s'y
rassemble , & la , chacun se
livrant sans gêne aux amusemens de son goût, on joue , on cause on lit
, on boit , on fume.
Quelquefois on y soupe , mais rarement: parce que le Genevois est range
& se plaît à vivre
avec sa famille. Souvent aussi l'on va se promener ensemble , & les
amusemens qu'on se
donne sont des exercices propres à rendre & maintenir le corps
robuste. Les femmes & les
filles , de leur côte , se rassemblent par sociétés, tantôt chez l'une,
tantôt chez l'autre.
L'objet de cette réunion est un petit jeu de commerce, un goûter ,
& , comme on peut bien
croire , un intarissable babil. Les hommes , sans [551] être fort
sévèrement exclus de ces
sociétés , s'y mêlent assez rarement; & je penserois plus mal
encore de ceux qu'on y voit
toujours que de ceux qu'on n'y voit jamais.
Tels sont les amusemens journaliers de la
bourgeoisie de Geneve. Sans être dépourvus de
plaisir & de gaîté , ces amusemens ont quelque chose de simple
& d'innocent qui convient à des mœurs républicaines; mais, des
l'instant qu'il y aura Comédie , adieu les cercles ,
adieu les sociétés ! Voilà la révolution que j'ai prédite , tout cela
tombe nécessairement;
& si vous m'objectez l'exemple de Londres cite par moi-même , o les
Spectacles établis
n'empechoient point les coteries , je répondrai qu'il y a , par rapport
à nous, une
différence extrême: c'est qu'un Théâtre, qui n'est qu'un point dans
cette Ville immense ,
sera dans la nôtre un grand objet qui absorbera tout.
Si vous me demandez ensuite où est le mal
que les cercles soient abolis . . . . Non , Monsieur
, cette question ne viendra pas d'un Philosophe. C'est un discours de
femme ou de
jeune-homme qui traitera nos cercles de corps-de-garde , & croira
sentir l'odeur du tabac.
Il faut pourtant répondre: car pour cette fois, quoique je m'adresse à
vous, j'écris pour le
Peuple & sans doute il y paroit; mais vous m'y avez force.
Je dis premiérement que , si c'est une
mauvaise chose que l'odeur du tabac, c'en est: une
fort bonne de rester maître de son bien, & d'être sur de coucher
chez foi. Mais j'oublie
déjà que je n'écris pas pour des d'Alembert. II faut m'expliquer d'une
autre maniere.
[552] Suivons les indications de la Nature
, consultons le bien de la Société; nous
trouverons que les deux sexes doivent se rassembler quelquefois , &
vivre ordinairement
sépares . Je l'ai dit tantôt par rapport aux femmes , je le dis
maintenant par rapport aux
hommes. Ils se sentent autant & plus qu'elles de leur trop intime
commerce; elles n'y
perdent que leurs mœurs , & nous y perdons à la fois nos mœurs
& notre constitution: car
ce sexe plus foible, hors d'etat de prendre notre maniere de vivre trop
pénible pour lui ,
nous force de prendre la sienne trop molle pour nous , & ne voulant
plus souffrir de
séparation , faute de pouvoir se rendre hommes , les femmes nous
rendent femmes.
Cet inconvénient qui dégrade l'homme , est
très-grand par-tout; mais c'est sur-tout dans
les Etats comme le notre qu'il importe de le prévenir. Qu'un Monarque
gouverne hommes
ou des femmes , cela lui doit être assez indifférent pourvu qu'il soit
obéi; mais dans une
république, il faut des hommes . *[* On me dira qu'il en faut aux Rois
pour la guerre.
Point du tout. Au lieu de trente mille hommes , ils n'ont, par exemple,
qu'a lever cent mille
femmes. Les femmes ne manquent pas de courage: elles préferent
l'honneur à la vie;
quand elles se battent , elles se battent bien. L'inconvénient de leur
sexe est de ne pouvoir
supporter les fatigues de la guerre & l'intempérie des saisons. Le
secret est donc d'en avoir
toujours triple de ce qu'il en faut se battre , afin de sacrifier les
deux autres tiers aux
maladies & à la moralité .
Qui croiroit que plaisanterie , dont on
voit assez l'application , ait été prise en France au
pied de la Lettre par des gens d'esprit ?]
Les Anciens passoient presque leur vie en
plein air , ou vaquant à leurs affaires , ou
réglant celles de l'Etat sur la [553] place publique , ou le promenant
à la campagne , dans
des jardins, au bord de la mer, à la pluie , au soleil, & presque
toujours tête nuée .*[*
Après la bataille gagnée par Cambise sur Psammenite , on distinguoit
parmi les mots les
Egyptiens qui avoient toujours la tête nue , à l'extrême durent de
leurs cranes: au lieu que
les Perses , toujours coeffés de leurs grosses tiares , avoient les
cranes si tendres qu'on les
brisoit sans effort . Hérodote lui-même fut , long-tems après , témoin
de cette différence.] à tout cela, point de femmes; mais on savoit bien
les trouver au besoin, & nous ne voyons
point par leurs ecrits & par les échantillons de leurs
conversations qui nous restent, que
l'esprit , ni le goût , ni l'amour même, perdissent rien à cette
réserve. Pour nous , nous
avons pris des manieres toutes contraires: lâchement dévoues aux
volontés du sexe que
nous devrions protéger & non servir , nous avons appris à le
mépriser en lui obéissant, à
l'outrager pat nos soins railleurs; & chaque femme de Paris
rassemble dans son
appartement un serrail d'hommes plus femmes qu'elle , qui savent rendre
à la beauté
toutes toutes d'hommages , hors celui du cœur dont elle est digne.
Mais voyez ces mêmes
hommes toujours contraints dans ces prisons volontaires , se lever , se
rasseoir, aller &
venir sans cesse à la cheminée , à la fenêtre , prendre & poser
cent fois un écran ,
feuilleter des livres , parcourir des tableaux , tourner, pirouetter
par la chambre , tandis
que l'idole étendue sans mouvement dans sa chaise longue, n'a d'actif
que 1a langue & les
yeux. D'ou vient cette différence, si ce n'est que la Nature qui impose
aux femmes cette vie
sédentaire & casanière , en prescrit aux hommes une toute opposée ,
& que [554] cette
inquiétude indique en eux un vrai besoin ? Si les Orientaux, que la
chaleur du climat fait
assez transpirer , sont peu d'exercice & ne se promènent point, au
moins ils vont s'asseoir
en plein air & respirer à leur aise; au lieu qu'ici les femmes ont
grand soin d'étouffer leurs
amis amis dans de bonnes chambres bien fermées.
Si l'on compare la. force des hommes
anciens à celle des hommes d'aujourd'hui , on n'y
trouve aucune espece d'égalité. Nos exercices .de l'Académie sont des
jeux d'enfans
auprès de ceux de l'ancienne Gymnastique: on a quitte la paume , comme
trop fatigante;
on ne peut plus voyager à cheval. Je ne dis rien de nos troupes. On ne
conçoit plus les
marches des Armées Grecques & Romaines: le chemin , le travail, le
fardeau du Soldat
Romain fatigue seulement le lire , & accable l'imagination. Le
cheval n'etoit pas permis aux
Officiers d'infanterie . Souvent les Généraux faisoient à pied les
mêmes journées que
leurs Troupes. Jamais les deux Catons n'ont autrement voyage, ni seuls
, ni avec leurs
armées. Othon lui-même, l'efféminé Othon, marchoit arme de fer à la
tête de la sienne ,
allant au devant de Vitellius . Qu'on trouve à présent un seul homme de
guerre capable
d'en faire autant. Nous sommes déchus en tout. Nos Peintres & nos
Sculpteurs se plaignent
de ne plus trouver modeles comparables à ceux de l'antique. Pourquoi
cela ? L'homme
a-t-il dégénéré.? L'espece a-t--elle une décrépitude physique , ainsi
que l'individu ? Au
contraire; les Barbares du nord qui ont, pour ainsi dire , peuple
l'Europe d'une nouvelle
race , etoient plus grands & plus sorts que les Romains [555]
qu'ils ont vaincus &
subjugues. Nous devrions donc être plus forts nous-mêmes qui, pour la.
plupart,
descendons de ces nouveaux venus; mais les premiers Romains vivoient en
hommes ,*[* Le
Romains etoient les hommes les plus petits & les plus foibles de
tous les peuples de l'Italie;
& cette différence étoit si grande , dit Tite-Live , qu'elle
s'appercevoit au premier
coup-d'oeil dans les troupes des uns & les autres. Cependant
l'exercice & la discipline
prévalurent tellement sur la Nature , que les foibles firent ce que ne
pouvoient faire les
forts , & les vainquirent .] & trouvoient dans leurs continuels
exercices la vigueur que la
Nature leur avoir refusée , au lieu que nous perdons la nôtre dans la
vie indolente & lâche
où nous réduit la dépendance du sexe. Si les Barbares dont je viens de
parler vivoient avec
les femmes , ils ne vivoient pas pour cela comme elles; c'etoient elles
qui avoient le courage
de vivre comme eux, ainsi que faisoient aussi celles de Sparte. La
femme se rendoit robuste,
& l'homme ne s'énervoit pas.
Si ce soin de contrarier la Nature est
nuisible au corps , il l'est encore plus à l'esprit.
Imaginez quelle peut être la trempe de lame d'un homme uniquement
occupe de
l'importante affaire d'amuser les femmes, & qui passe sa vie
entiere à faire pour elles , ce
qu'elles devroient faire pour nous, quand épuises de travaux dont elles
sont incapables ,
nos esprits ont besoin de délassement. Livres à ces pueriles habitudes
à quoi
pourrions-nous jamais nous élever de grand ? Nos talens , nos ecrits se
sentent de nos
frivoles occupations:* [*Les femmes , en général, n'aiment aucun art,
ne se connoissent à
aucun, & n'ont aucun génie. Elles peuvent réussir aux petits
ouvrages qui ne demandent
que de la légèreté d'esprit , du goût , de la grace , quelquefois même
de la philosophie &
du raisonnement. Elles peuvent acquérir de la science , de l'érudition
, des talens, & tout
ce qui s'acquiert à force de travail. Mais ce feu céleste qui échauffe
& embrase l'ame , ce
génie qui consume & dévore, cette brûlante éloquence, ces
transports sublimes qui
portent leurs ravissemens jusqu'au fond des cœurs , manqueront
toujours aux ecrits des
femmes: ils sont tous froids jolis comme elles; ils auront tant
d'esprit que vous voudrez ,
jamais d'ame; ils seroient cent fois plutôt sensés que passionnes.
Elles ne savent ni décrire
ni sentir l'amour même. La seule Sapho , que je sache une autre ,
mériterent d'être
exceptées. Je parierois tout au monde les Lettres Portugaises ont été
écrites par un
homme. Or par-tout où dominent les femme, leur, goût doit aussi
dominer: & voilà ce qui
détermine celui de notre siecle .] agréables , si l'on veut , mais
petits & froids comme [556]
nos sentimens , ils ont pour tout mérite ce tour facile qu'on n'a pas
grand'peine à donner à des riens. Ces foules d'ouvrages éphémeres qui
naissent journellement n'étant faits que
pour amuser des femmes, & n'ayant ni force ni profondeur, volent
tous de la toilette au
comptoir. C'est le moyen de récrire incessamment les mêmes , & de
les rendre toujours
nouveaux. On m'en citera deux ou trois qui serviront d'exceptions.;
mais moi j'en citerai
cent mille qui confirmeront la regle. C'est: pour cela que la plupart
des productions de
notre âge passeront avec lui , & la postérité croira qu'on fit bien
peu de livres , dans ce
même siecle où l'on en fait tant.
Il ne seroit pas difficile de montrer qu'au
lieu de gagner à ces usages , les femmes y
perdent. On les flatte sans les aimer; on les sert sans les honorer;
elles sont entourées
d'agréables , mais elles n'ont plus d'amans; & le pis est que les
premiers, sans avoir les
sentimens des autres , n'en usurpent pas moins tous les droits. La
société des [557] sexes,
devenue trop commune & trop facile, à produit ces deux effets;
& c'est ainsi que l'esprit
général de la galanterie étouffe à la fois le génie & l'amour.
Pour moi, j'ai peine à concevoir comment on
rend assez peu d'honneur aux femmes, pour
leur oser adresser sans cesse ces fades propos galans , ces complimens
insultans &
moqueurs , auxquels on ne daigne pas même donner un air de bonne-foi;
les outrager par
ces evidens mensonges, n'est-ce pas leur déclarer assez nettement qu'on
ne trouve aucune
vérité obligeante à leur dire ? Que l'amour se fasse illusion sur les
qualités de ce qu'on
aime , cela n'arrive que trop souvent; mais est-il question d'amour
dans tout ce maussade
jargon ? Ceux-mêmes qui s'en servent , ne s'en servent-ils pas
également pour toutes les
femmes, & ne seroient-ils pas au désespoir qu'on les crut
sérieusement amoureux d'une
seule ? Qu'ils ne s'en inquiètent pas. Il faudroit avoir d'étranges
idées de l'amour pour les
en croire capables, & rien n'est plus éloigne de son ton que celui
de la galanterie. De la
maniere que je conçois cette passion terrible , son trouble , ses
egaremens , ses palpitations
, ses transports , ses brûlantes expressions, son silence plus
énergique, ses inexprimables
regards que leur timidité rend téméraires & qui montrent les desirs
par la crainte, il me
semble qu'après un langage aussi véhément, si l'amant venoit à dire une
seule fois , je
vous aime , l'amante indignée lui diroit , vous aime n'aimez
plus, & ne le reverroit de sa vie.
Nos cercles conservent encore parmi nous
quelque image des mœurs antiques. Les hommes
entr'eux , dispenses de [558] rabaisser leurs idées à la portée des
femmes & d'habiller
galamment 1a raison , peuvent se livrer à des discours graves &
sérieux sans crainte du
ridicule. On ose parler de patrie de vertu sans passer pour rabâcheur,
on ose être
soi-même sans s'asservir aux maximes d'une caillette. Si le tour de la
conversation devient
moins poli , les raisons prennent plus de poids; on ne se paye point de
plaisanterie, ni de
gentillesse. On ne se tire point d'affaire par de bons mots. On ne se
ménage point dans la
dispute: chacun , se sentant attaque de toutes les forces de son
adversaire , est oblige
d'employer toutes les tiennes pour se défendre; voilà comment l'esprit
acquiert de la
justesse & de la vigueur. S'il se mêle à tout cela quelque propos
licencieux, il ne faut point
trop s'en effaroucher: les moins grossiers ne sont pas toujours les
plus honnêtes , & ce
langage un peu rustaut est préférable encore à ce style plus recherche
dans lequel les deux
sexes se séduisent mutuellement & se familiarisent décemment avec
le vice. La maniere de
vivre, plus conforme aux inclinations de l'homme, est: aussi mieux
assortie à son
tempérament. Un ne reste point toute la journée établi sur une chaise.
On se livre à des
jeux d'exercice, on va, on vient , plusieurs cercles se tiennent à la
campagne , d'autres s'y
rendent. On a des jardins pour la promenade , des cours spacieuses pour
s'exercer, un
grand lac pour nager, tout le pays ouvert pour la chasse; dc il ne faut
pas croire que cette
chasse se fasse aussi commodément qu'aux environs de Paris où l'on
trouve le gibier sous
ses pieds & où l'on tire à cheval. Enfin ces honnêtes &
innocentes institutions rassemblent
[559] tout ce qui peut contribuer à former dans les mêmes hommes des
amis, des citoyens,
des soldats, & par conséquent tout ce qui convient le mieux à un
peuple libre.
On accuse d'un défaut les sociétés des
femmes, c'est de les rendre médisantes &
satiriques; & l'on peut bien comprendre, en effet, que les
anecdotes d'une petite ville
n'échappent pas à ces comités féminines; on pense bien aussi que les
maris absens y sont
peu ménages , & que toute femme jolie. & fêtée n'a pas beau jeu
dans le cercle de sa
voisine. Mais peut-être y a-t-il dans cet inconvénient plus de bien que
de mal , & toujours
est-il incontestablement moindre que ceux dont il tient la place: car
lequel vaut mieux
qu'une femme dise avec ses amies du mal de son mari, ou que,
tête-à-tête avec un homme,
elle lui en fasse, qu'elle critique le désordre de sa voisine , ou
qu'elle l'imite ? Quoi-que les
Genevoises disent assez librement ce qu'elles savent & quelquefois
ce qu'elles conjecturent,
elles ont une véritable horreur de la calomnie & l'on ne leur
entendra jamais intenter
contre autrui des accusations qu'elles croient fausses; tandis qu'en
d'autres pays les
femmes, également coupables par leur silence & par leurs discours ,
cachent de peur de
représailles le mal qu'elles savent & publient par vengeance celui
qu'elles ont invente .
Combien de scandales publics ne retient pas
la crainte d ces sévères observatrices ? Elles
sont presque dans notre ville la fonction de Censeurs . C'est ainsi que
dans les beaux tems
de Rome , les Citoyens , surveillans les uns des autres , [560]
s'accusoient publiquement par
zele, pour la justice; mais quand Rome fut corrompue & qu'il ne
resta plus rien à faire
pour les bonnes mœurs que de cacher les mauvaises, la haine des vices
qui les démasque
en devint un. Aux citoyens zèles succederent des délateurs infames,
& au lieu qu'autrefois
les bons accusoient les mechans, ils en furent accuses à leur tour.
Grace au Ciel, nous
sommes loin d'un terme si funeste. Nous ne sommes point réduits à nous
cacher à nos
propres yeux, de peur de nous faire horreur. Pour moi, je n'en aurai
pas meilleure opinion
des femmes , quand elles seront plus circonspectes: on se ménagera
davantage, quand on
aura plus de raisons de se ménager, & quand chacune aura besoin
pour elle-même de la
discrétion dont elle donnera l'exemple aux autres.
Qu'on ne s'alarme donc point tant du caquet
des sociétés de femmes: Qu'elles médisent
tant qu'elles voudront , pourvu qu'elles médisent entr'elles. Des
femmes véritablement
corrompues ne sauroient supporter long-tems cette maniere de vivre,
& quelque chere que
leur put être la médisance, elles voudroient médire avec des hommes.
Quoiqu'on m'ait pu
dire à cet égard , je n'ai jamais vu aucune de ces sociétés , sans un
secret mouvement
d'estime & de respect pour celles qui la composoient. Telle est me
disois-je , la destination
de la Nature, qui donne différens goûts aux deux sexes , afin qu'ils
vivent sépares &
chacun a sa maniere.*[* Ce principe , auquel tiennent toutes bonnes
mœurs , est
développé d'une maniere plus claire & plus étendue dans Manuscrit
dont je suis
dépositaire & que je me propose de publier , s'il me reste assez de
tems pour cela , quoique
cette annoncée ne soit gueres propre à lui concilier d'avance la faveur
des Dames.
On comprendra facilement que le Manuscrit
dont je parlois dans cette note , étoit celui de
la Nouvelle Heloise , qui parut deux ans après cet Ouvrage.] Ces [561]
aimables personnes
passent ainsi leurs jours , livrées aux occupations qui leur
conviennent, ou à des
amusemens innocens & simples, très-propres à toucher un cœur
honnête & à donner
bonne opinion d'elles. Je ne sais ce qu'elles ont dit, mais elles ont
vécu ensemble; elles ont
pu parler des hommes, mais elles se sont passées d'eux; & tandis
qu'elles critiquoient si
sévèrement la conduite des autres , au moins la leur étoit
irréprochable.
Les cercles d'hommes ont aussi leurs
inconvéniens , sans doute; quoi d'humain n'a pas les
siens ? On joue, on boit, on s'enivre, on passe les nuits; tout cela
peut être vrai, tout cela
peut être exagère. Il y a par-tout mélange de bien & de mal , mais
à diverses mesures. On
abuse de tout axiome trivial, sur lequel on ne doit ni tout rejetter ni
tout admettre. La regle
pour choisir est simple. Quand le bien surpasse le mal, la chose doit
être admise malgré ses
inconvéniens; quand le mal surpasse le bien , il la faut rejetter même
avec ses avantages.
Quand la chose est bonne en elle-même & n'est mauvaise que dans ses
abus , quand les
abus ne peuvent être. prévenus sans beaucoup de peine, ou tolères sans
grand préjudice ,
ils peuvent servir de prétexte & non de raison pour abolir un usage
utile; mais ce qui est
mauvais en soi sera toujours mauvais ,*[* Je parle dans l'ordre moral
car dans l'ordre
physique il n'y a rien d'absolument mauvais. Le tout est bien.]
quoiqu'on fasse pour [562]
en tirer un bon usage. Telle est la différence essentielle des cercles
aux spectacles.
Les citoyens d'un même Etat, les habitans
d'une même ville ne sont point des Anachoretes,
ils ne sauroient vivre toujours seuls & sépares; quand ils le
pourroient, il ne faudroit pas
les y contraindre. Il n'y a que le plus farouche despotisme qui
s'alarme à la vue de sept ou
huit hommes assembles, craignant toujours que leurs entretiens ne
roulent sur leurs
miseres.
Or de toutes les sortes de liaisons qui
peuvent rassembler les particuliers dans une ville
comme la notre, les cercles forment, sans contredit, la plus
raisonnable, la plus honnête , &
la moins dangereuse: parce qu'elle ne veut ni ne peut se cacher,
qu'elle est publique ,
permise, & que l'ordre & la regle y regnent. Il est même facile
à démontrer que les abus
qui peuvent en résulter naîtroient également de toutes les autres, ou
qu'elles en
produiroient de plus grands encore. Avant de songer à détruire un usage
établi , on doit
avoir bien pèse ceux qui s'introduiront à sa place. Quiconque en pourra
proposer un qui
soit praticable & duquel ne résulté aucun abus, qu'il le propose ,
& qu'ensuite les cercles
soient abolis: à la bonne heure. En attendant , laissons , s'il le faut
, passer la nuit à boire à ceux qui , sans cela , la passeroient
peut-être à faire pis.
Toute intempérance est vicieuse, &
sur-tout celle qui nous ôte la plus noble de nos
facultés. L'excès c u vin dégrade l'homme, aliène au moins sa raison
pour un tems &
l'abrutit à la longue. Mais enfin , le goût du vin n'est pas un [563]
crime, il en fait
rarement commettre , il rend l'homme stupide & non pas mâchant.*[*
Ne calomnions
point le vice même, n'a-t-il pas assez de sa laideur ? Le vin ne donne
pas de la
méchanceté, il la décele. Celui qui tua Clitus dans l'ivresse , fit
mourir Philotas de
sang-froid. Si l'ivresse à ses fureurs, quelle passion n'a pas les
siennes ? La différence est
que les autres restent au fond de l'ame & que celle-là s'allume
& éteint à l'instant . A ces
emportement près , qui passe & qu'on évite aisément , soyons surs
que quiconque fait
dans le vin de mechans actions, couve à jeun de mechans desseins. ]
Pour une querelle
passagere qu'il cause , il forme cent attachemens durables.
Généralement parlant, les
buveurs ont de la cordialité, de la franchise; ils sont presque tous
bons, droits, justes,
fideles, braves & honnêtes gens, à leur défaut pris. En osera-t-on
dire autant des vices
qu'on substitue à celu-il à, ou bien prétend-on faire de toute une
ville
un peuple d'hommes
sans défauts & retenus en toute chose ? Combien de vertus
apparentes cachent souvent des
vices réels! le sage est sobre tsar tempérance, le fourbe l'est par
fausseté. Dans les pays de
mauvaises mœurs , d'intrigues, de trahisons , d'adultères, on redoute
un etat
d'indiscrétion où le cœur se montre sans qu'on y songe. Par-tout les
gens qui abhorrent le
plus l'ivresse sont ceux qui ont le plus d'intérêt à s'en garantir. En
Suisse elle est presque
en estime, à Naples elle est en horreur; mais au fond laquelle est le
plus à craindre, de
l'intempérance du Suisse ou de la réserve de l'Italien.
Je le répete, il vaudroit mieux être sobre
& vrai, non-seulement pour soi, même pour la
Société: car tout ce qui est mal en morale est mal encore en politique.
Mais le prédicateur
[564] dicateur s'arrête au mal personnel, le magistrat ne voit que les
conséquences
publiques; l'un n'a pour objet que la perfection de l'homme où l'homme
n'atteint point,
l'autre que le bien de l'Etat autant qu'il y peut atteindre; ainsi tout
ce qu'on a raison de
blâmer en chaire ne doit pas être puni par les loix. Jamais peuple n'a
péri par l'excès du
vin , tous périssent par le désordre des femmes. La raison de cette
différence est claire: le
premier de ces deux vices détourne des autres, le second les engendre
tous. La diversité
des âges y fait encore. Le vin tente moins la jeunesse & l'abat
moins aisément; un sang
ardent lui donne d'autres desirs; dans l'âge des passions toutes
s'enflamment au feu d'une
seule, la raison s'altere en naissant, & l'homme , encore indompté
devient indisciplinable
avant que d'avoir porte le joug des loix. Mais qu'un sang à demi-glace
cherche un secours
qui le ranime , qu'une liqueur bienfaisante supplée aux esprits qu'il
n'a plus;*[*Platon
dans ses Loix permet aux seuls vieillards l'usage du vin, & même il
leur en permit
quelquefois l'excès.] quand un vieillard abuse de ce doux remede, il a
déjà rempli ses
devoirs envers sa patrie, il ne la prive que du rebut de ses ans. Il a
tort, sans doute: il cesse
avant la mort d'être citoyen. Mais l'autre ne commence pas même à
l'être: il se rend
plutôt l'ennemi public, par la séduction de les complices, par
l'exemple & l'effet de ses
mœurs corrompue, sur-tout par la morale pernicieuse qu'il ne manque
pas de répandre
pour les autoriser. Il vaudroit mieux qu'il n'eut point existe.
De la passion du jeu naît un plus dangereux
abus , mais [565] qu'on prévient ou réprime
aisément. C'est une affaire de police, dont l'inspection devient plus
facile & mieux séante
dans les cercles que dans les maisons particulieres. L'opinion peut
beaucoup encore en ce
point; & si-tôt qu'on voudra mettre en honneur les jeux d'exercice
& d'admire , les cartes ,
les des, les jeux de hazard tomberont infailliblement. Je ne crois pas
même, quoiqu'on en
dise , que ces moyens oisifs & trompeurs de remplir sa bourse,
prennent jamais grand
crédit chez un .peuple raisonneur & laborieux , qui connoît trop le
prix du tems & de
l'argent pour aimer à les perdre ensemble.
Conservons donc les cercles, même avec
leurs défauts: car ces défauts ne sont pas dans les
cercles, mais dans les hommes qui les composent; & il n'y a point
dans la vie sociale de
forme imaginable sous laquelle ces mêmes défauts ne produisent de plus
nuisibles effets.
Encore un coup, ne cherchons point la chimère de la perfection; mais le
mieux possible
selon la nature de l'homme & la constitution de la Société. Il y a
tel Peuple à qui je dirois:
détruisez cercles & coteries, ôtez toute barrière de bienséance
entre les sexes, remontez ,
s'il est possible , jusqu'a n'être que corrompus; mais vous , Genevois
, évitez de le devenir ,
s'il est tems encore. Craignez le premier pas qu'on ne fait jamais seul
, & songez qu'il est
plus aise de garder de bonnes mœurs que de mettre un terme aux
mauvaises.
Deux ans seulement de Comédie & tout
est bouleverse. L'on ne sauroit se partager entre
tant d'amusemens: l'heure des Spectacles étant celle des cercles , les
fera dissoudre; il s'en
détachera trop de membres; ceux qui resteront seront [566] trop peu
assidus pour être
d'une grande ressource les uns aux mures & laisser subsister
long-tems les associations. Les
deux ses réunis journellement dans un même lieu; les parties qui se
lieront pour s'y
rendre; les manieres de vivre qu'on y verra dépeintes & qu'on
s'empressera d'imiter;
l'exposition des Dames & Demoiselles parées tout de leur mieux
& mises en étalage dans
des loges comme sur le devant d'une boutique, en attendant les
acheteurs; l'affluence de la
belle jeunesse qui viendra de son cote s'offrir en montre, & trouva
bien plus beau de faire
des entrechats au Théâtre que l'exercice à Plain-Palais; les petits
soupers de femmes qui
s'arrangeront en sortant , ne fut-ce qu'avec les Adrices; enfin le
mépris des anciens usages
qui résultera de l'adoption des nouveaux; tout cela substituera bientôt
l'agréable vie de
Paris & les bons airs de France à notre ancienne simplicité, &
je doute un peu que des
Parisiens à Geneve y conservent long-tems le goût de notre gouvernement.
Il ne faut point le dissimuler, les
intentions sont droites encore, mais les mœurs inclinent
déjà visiblement vers décadence , cet nous suivons de loin les traces
des mêmes peuples
dont nous ne laissons pis de craindre le fort. Par exemple , on
m'assure que l'éducation de
la jeunesse est généralement beaucoup meilleure qu'elle n'etoit
autrefois; ce qui pour tant
ne peut gueres se prouver qu'en montrant qu'elle fait de meilleurs
citoyens. Il est certain
que les enfans sont mieux révérence; qu'ils savent plus galamment
donner la main aux
Dames , & leur dire une infinité de gentillesses pour lesquelles je
leur ferois, moi , donner
le fouet; qu'ils savent [567] décider , trancher , interroger , couper
la parole aux hommes,
importuner tout le monde sans modestie & sans discrétion. On me dit
que cela les forme; je
conviens que cela les forme à être impertinens & c'est, de routes
les choses qu'ils
apprennent par cette méthode , la seule qu'ils n'oublient point. Ce
n'est pas tout. Pour les
retenir auprès des femmes qu'ils sont destines à désennuyer , on a soin
de élever
précieusement comme elles: on les garantit du soleil, du vent, de la
pluie, de la poussiere,
afin qu'ils ne puissent jamais rien supporter de tout cela. Ne pouvant
les préserver
entièrement du contact de l'air, on fait du moins qu'il ne leur. arrive
qu'après avoir perdu
la moitie de d'on ressort. On les prive de tout exercice, on leur ôte
toutes leurs facultés , on
les rend ineptes à tout autre usage qu'aux soins auxquels ils sont
destines; & la seule chose
que les femmes n'exigent pas de ces vils esclaves est de se consacrer à
leur service à la
façon des Orientaux. à cela près , tout ce qui les distingue d'elles ,
c'est que la Nature leur
en ayant refuse les grâces , ils y substituent des ridicules. A mon
dernier voyage à Geneve,
j'ai déjà vu plusieurs de ces jeunes Demoiselles en juste-au-corps, les
dents blanches , la
main potelée, la voie flûtée, un joli parasol verd à la main ,
contrefaire assez
mal-adroitement les hommes..
On étoit plus grossier de mon tems. Les
enfans rustiquement élevés n'avoient point de
teint à conserver, & ne craignoient point les injures de l'air
auxquelles ils s'etoient aguerris
de bonne heure. Les peres les menoient avec eux à la chasse , en
campagne, à tous leurs
exercices , dans toutes les sociétés . Timides & modestes devant
les gens âges., ils etoient
hardis, [568] fiers , querelleurs entr'eux; ils n'avoient point de
frisure à conserver; ils se
défioient à la lutte , à la course , aux coups; ils se battoient à bon
escient , se blessoient
quelquefois , & puis s'embrassoient en pleurant. Ils revenoient au
logis suans, essouffles ,
déchires , c'etoient de vrais polissons; mais ces poussons ont fait des
hommes qui ont dans
le cœur du zele pour servir la patrie, & du sang à verser pour
elle. Plaise à Dieu qu'on en
puisse dire autant un jour de nos beaux petits Messieurs requinques,
& que ces hommes de
quinze ans ne soient pas des enfans à trente !
Heureusement ils ne sont point tous ainsi.
Le plus grand nombre encore à garde cette
antique rudesse , conservatrice de la bonne constitution ainsi que des
bonnes mœurs. Ceux
même qu'une éducation trop délicate amollit pour un tems, seront
contraints étant
grands de se plier aux habitudes de leurs compatriotes. Les uns
perdront leur âpreté dans
le commerce du monde; les autres gagneront des forces en les exerçant;
tous deviendront ,
je l'espere, ce que furent leurs ancêtres ou du moins ce que leurs
peres sont aujourd'hui.
Mais ne nous flattons pas de conserver notre liberté en renonçant aux
mœurs qui nous
l'ont acquise.
Je reviens à nos Comédies & toujours en
leur supposant un succès qui me paroit
impossible, je trouve que ce succès attaquera notre constitution,
non-seulement d'une
maniere indirecte en attaquant nos mœurs, mais immédiatement en
rompant l'équilibre
qui doit régner entre les diverses parties de l'Etat, pour conserver le
corps entier dans son
assiette.
Parmi plusieurs raisons que j'en pourrois
donner , je me [569] contenterai d'en choisir une
qui convient mieux au plus grand nombre: parce qu'elle se borne à des
considérations
d'intérêt & d'argent , toujours plus sensibles au vulgaire que des
effets moraux dont il
n'est pas en etat de voir les liaisons avec leurs causes , ni
l'influence sur le destin de l'Etat.
On peut considérer les Spectacles , quand
ils réussissent; comme une espece de taxe qui ,
bien que volontaire , n'en est pas moins onéreuse au peuple: en ce
qu'elle lui fournit une
continuelle occasion de dépense à laquelle il ne résiste pas. Cette
taxe est mauvaise:
non-seulement parce qu'il n'en revient rien au souverain; mais sur-tout
parce que la
répartition, loin d' être proportionnelle, charge le pauvre au-delà de
ses forces & soulage
le riche en suppléant aux amusemens plus coûteux qu'il se donneroit au
défaut de celui-là
. Il suffit, pour en convenir, de faire attention que la différence du
prix des places n'est , ni
ne peut être en proportion de celle des fortunes des gens qui les
remplissent. A la Comédie
Françoise , les premieres loges & le théâtre sont à quatre francs
pour l'ordinaire & à six
quand on tierce; le parterre est à vingt sols , on a même tente
plusieurs fois de
l'augmenter. Or on ne dira pas que le bien des plus riches qui vont au
théâtre n'est que le
quadruple du bien des plus pauvres qui vont au parterre. Généralement
parlant, les
premiers sont d'une opulence excessive, & la plupart des autres
n'ont rien *[* Quand ou
augmenteroit la différence du prix des places en proportion de celle
des fortunes , on ne
rétabliroit point pour cela l'équilibre. Ces places inférieures , mises
à trop bas prix ,
seroient abandonnées à la populace, & chacun, poux en occuper de
plus honorables ,
dépenseroit toujours au-delà de ses moyens. C'est une observation qu'on
peut faire aux
Spectacles de la Foire. La raison de ce désordre est que les premiers
rangs sont alors un
terme fixe dont les autres se rapprochent toujours, sans qu'on le
puisse éloigner. Le pauvre
tend sans cesse à s'élever au-dessus de ses vingt sols; mais le riche ,
pour le fuir, n'a plus
d'asyle au-delà de ses quatre francs; il faut , malgré lui , qu'il se
laisse accoster & , si son
orgueil en souffre , sa - bourse en profite. [570] Il en est de ceci
comme des impôts sur le
bled , sur le vin, sur le vin , sur le sel , sur toute chose nécessaire
à la vie , qui ont un air de
justice au premier coup-d'oeil, & sont au fond très-iniques: car le
pauvre qui ne peut
dépenser que pour son nécessaire est force de jetter les trois quarts
de ce qu'il dépense en
impôts, tandis, que ce même nécessaire n'étant que la moindre partie de
la dépense du
riche l'impôt lui est presque insensible .*[*Voila pourquoi les
imposteurs de Bodin &
autres fripons publics établissent toujours leurs monopoles sur les
choses nécessaires à la
vie, afin d'affamer doucement le peuple, sans que le riche en murmure.
Si le moindre objet
de luxe ou de faste étoit attaque , tout seroit perdu; mais , pourvu
que les grands soient
contens , qu'importe que le peuple vive ?] De cette maniere , celui qui
à peu paye beaucoup
& celui qui à beaucoup paye peu; je ne vois pas quelle grande
justice on trouve à cela.
On me demandera qui force le pauvre d'aller
aux Spectacles ? Je répondrai ,
premiérement, ceux qui les établissent & lui en donnent la
tentation; en second lieu , sa
pauvreté même qui, le condamnant à des travaux continuels , sans espoir
de les voir finir ,
lui rend quelque délassement plus nécessaire pour les supporter. Il ne
se tient point
malheureux de travailler sans relâché , quand tout le monde en fait de
même; mais n'est-il
pas cruel à celui qui travaille de se priver des récréations [571] des
gens oisifs ? Il les
partage donc; & ce même amusement, qui fournit un moyen d'économie
au riche ,
affoiblit doublement le pauvre , soit par un surcroît réel de dépenses,
soit par moins de
zele au travail , comme je l'ai ci-devant expliqué.
De ces nouvelles réflexions , il suit
évidemment , ce me semble, que les Spectacles
modernes , où l'on n'assiste qu'a prix d'argent , tendent par-tout à
favoriser & augmenter
l'inégalité des fortunes, moins sensiblement , il est vrai, dans les
capitales que dans une
petite ville comme la nôtre. Si j'accorde que cette inégalité, portée
jusqu' à certain point ,
peut avoir ses avantages , vous m'accorderez bien aussi qu'elle doit
avoir des bornes ,
sur-tout dans un petit Etat , & sur-tout dans une République. Dans
une Monarchie où
tous les ordre sont intermédiaires entre le l'Prince & le Peuple ,
il peut être assez
indifférent que quelques hommes passent de l'un à l'autre: car, comme
d'autres les
remplacent, ce changement n'interrompt point la progression. Mais dans
une Démocratie
où les sujets & le souverain ne sont que les mêmes hommes
considères sous différens
rapports , si-tôt que le plus petit nombre l'emporte en richesses sur
le plus grand , il faut
que l'Etat périsse ou change de forme. Soit que le riche devienne plus
riche ou le pauvre
plus indigent, la différence des fortunes n'en augmente pas moins d'une
maniere que de
l'autre; & cette différence , portée au-delà de sa mesure , est ce
qui détruit l'équilibre
dont j'ai parle.
Jamais dans une Monarchie l'opulence d'un
particulier ne peut le mettre au-dessus du
Prince; mais dans une République elle peut aisément le mettre au-dessus
des loix. Alors
[572] le gouvernement n'a plus de force , & le riche est toujours
le vrai souverain. Sur ces
maximes incontestables , il reste à considérer si l'inégalité n'a pas
atteint parmi nous le
dernier terme où elle peut parvenir sans ébranler la République. Je
m'en rapporte
la-dessus à ceux qui connoissent mieux que moi notre constitution &
la répartition de nos
richesses. Ce que je sais: c'est que, le tems seul donnant à l'ordre
des choses une pente
naturelle vers cette inégalité & un progrès successif jusqu' à son
dernier terme , c'est une
grande imprudence de l'accélérer encore par des établissemens qui la
favorisent. Le
grand Sully qui nous aimoit , nous l'eut bien su dire: Spectacles &
Comédies dans toute
petite République & sur-tout dans Geneve , affoiblissement d'Etat.
Si le seul établissement du Théâtre nous
est si nuisible , quel fruit tirerons-nous des Pieces
qu'on y représente ? Les avantages même qu'elles peuvent procurer aux
Peuples pour
quels elles ont été composées nous tourneront à préjudice , en nous
donnant pour
instruction ce qu'on leur a donne pour censure , ou du moins en
dirigeant nos goûts & nos
inclinations sur les choses du monde qui nous conviennent le moins . La
Tragédie nous
représentera des tyrans & des héros. Qu'en avons-nous à faire ?
Sommes-nous faits pour
en avoir ou le devenir ? Elle nous donnera une vaine admiration de
puissance & de la
grandeur. De quoi nous servira-t-elle ? Serons-nous plus grands ou plus
puissans pour cela
? Que nous importe d'aller étudier sur la Scene les devoirs des rois ,
en négligeant de
remplir les nôtres ? La stérile admiration des vertus de Théâtre nous
dédommagera-t-elle des vertus simples [573] & modestes qui sont le
bon citoyen? Au lieu
de nous guérir de nos ridicules, la Comédie nous portera ceux d'autrui:
elle nous
persuadera que nous avons tort de mépriser des vices qu'on estime si
sort ailleurs. Quelque
extravagant que soit un marquis c'est un marquis enfin. Concevez
combien ce titre sonne
dans un pays assez heureux pour n'en point avoir; & qui fait
combien de courtauds
croiront se mettre à la mode , en imitant les marquis du siecle
dernier? Je ne répétera
point ce que j'ai déjà dit de la bonne-foi toujours raillée , du vice
adroit toujours
triomphant , & de l'exemple continuel des forfaits mis en
plaisanterie. Quelles leçons pour
un Peuple dont tous les sentimens ont encore leur droiture naturelle ,
qui croit qu'un
scélérat est toujours méprisable & qu'un homme de bien ne peut être
ridicule! Quoi!
Platon bannissoit Homere de sa République & nous souffrirons
Moliere dans la nôtre !
Que pourroit-il nous arriver de pis que de ressembler aux gens qu'il
nous peint , même à
ceux qu'il nous fait aimer
J'en ai dit assez , je crois , sur leur
chapitre & je ne pense gueres mieux des héros de
Racine, de ces héros si pares, si doucereux, si tendres, qui , sous un
air de courage & de
vertu , ne nous montrent que les modeles de jeunes-gens dont j'ai
parle, livres à la
galanterie , à la mollesse , à l'amour , à - tout ce qui peut efféminer
l'homme & à
l'attiédir sur le goût de ses véritables devoirs. Tout le Théâtre
François ne respire que la
tendresse: c'est la grande vertu à laquelle on y sacrifie toutes les
autres , ou du-moins
qu'on y rend la plus chere aux Spectateurs. Je ne dis pas qu'on ait
tort en cela , quant à
l'objet du [574] Poete: je sais que l'homme sans passions est une
chimère; que l'intérêt du
Théâtre n'est fonde que sur les passions; que le cœur ne s'intéresse
point à celles qui lui
sont étrangères , ni à celles qu'on n'aime pas à voir en autrui ,
quoiqu'on y soit sujet
soi-même. L'amour de l'humanité, celui de la patrie, sont les sentimens
dont les peintures
touchent le plus ceux qui en sont pénétrés; mais quand ces deux
passions sont éteintes , il
ne reste que l'amour proprement dit , pour leur suppléer: parce que son
charme est plus
naturel & s'efface plus difficilement du cœur que celui de toutes
les autres. Cependant il
n'est pas également convenable à tous les hommes: c'est plutôt comme
supplément des
bons sentimens que comme bon sentiment lui-même qu'on peut l'admettre;
non qu'il ne
soit louable en soi, comme toute passion bien réglée, mais parce que
les excès en sont
dangereux & inévitables.
Le plus mâchant des hommes est celui qui
s'isole le plus, qui concentre le plus son cœur en
lui-même; le meilleur est celui qui partage également ses affections à
tous ses semblables.
Il vaut beaucoup mieux aimer une maîtresse que de s'aimer seul au
monde. Mais
quiconque aime tendrement ses parens , ses amis , sa patrie , & le
genre-humain , se
dégrade par un attachement désordonne qui nuit bientôt à tous les
autres & leur est
infailliblement préféré. Sur ce principe , je dis qu'il y a des pays où
leurs mœurs sont si
mauvaises qu'on seroit trop heureux d'y pouvoir remonter à l'amour;
d'autres où elles
sont assez bonnes pour qu'il soit fâcheux d'y descendre , & j'ose
croire le mien dans ce
dernier cas. J'ajouterai que les objets trop passionnes sont plus
dangereux à nous [575]
montrer qu'y personne: parce que nous n'avons naturellement que trop de
penchant à les
aimer. Sous un air flegmatique & froid, le Genevois cache une ame
ardente & sensible ,
plus facile à émouvoir qu'a retenir. Dans ce séjour de la raison, la
beauté n'est pas étrangère , ni sans empire; le levain de la mélancolie
y fait souvent fermenter l'amour; les
hommes n'y sont que trop capables de sentir des passions violentes, les
femmes , de les
inspirer; & les tristes effets qu'elles y ont quelquefois produits
ne montrent que trop le
danger de les exciter par des Spectacles touchans & tendres. Si les
héros de quelques Pieces
soumettent l'amour au devoir, en admirant leur force , le cœur se
prêté à leur foiblesse;
on apprend moins, à se donner leur courage qu'a se mettre dans le cas
d'en avoir besoin.
C'est plus d'exercice pour la vertu; mais qui l'ose exposer à ces
combats , mérite d'y
succomber. L'amour , l'amour même prend son masque pour la surprendre;
il se pare de
fort enthousiasme; il usurpe sa force; il affecte son langage , &
quand on s'apperçoit de
l'erreur , qu'il est tard pour en revenir! Que d'hommes bien nés ,
séduits, par ces
apparences, d'amans tendres & généreux qu'ils etoient d'abord ,
sont devenus par degrés
de vils corrupteurs, sans mœurs; sans respect pour la foi conjugale ,
sans égards pour les
droits de la confiance & de l'amitié ! Heureux qui fait se
reconnoître au bord du précipice
& s'empêcher d'y tomber ! Est-ce au milieu d'une course rapide
qu'on doit espérer de
s'arrêter ? Est-ce en s'attendrissant tous les jours qu'on apprend à
surmonter la tendresse
? On triomphe aisément d'un foible penchant; mais celui qui connut le
véritable amour &
l'a su vaincre , ah ! [576] pardonnons à ce mortel , s'il existe ,
d'oser présenter à la vertu !
Ainsi de quelque maniere qu'on envisage les
choses, la même vérité nous frappe toujours.
Tout ce que les Pieces de Théâtre peuvent avoir d'utile à ceux pour qui
elles ont été
faites, nous deviendra préjudiciable, jusqu'au goût que nous croirons
avoir acquis par
elles , & qui ne sera qu'un faux goût, sans tact sans délicatesse ,
substitue mal-à-propos
parmi nous a la solidité de la raison. Le goût tient à plusieurs
choses: les recherches
d'imitation qu'on voit au Théâtre, les comparaisons qu'on a lieu d'y
faire, les réflexions
sur l'art de plaire aux Spectateurs , peuvent le faire germer , mais
non suffire à son
développement. Il faut de grandes Villes , il faut des beaux-arts &
du luxe , il faut un
commerce intime entre les citoyens , il faut une étroite dépendance les
uns des autres , il
faut de la galanterie & même de la débauche , il faut des vices
qu'on soit force d'embellir,
pour faire chercher à tout pas formes agréables , & réussir à les
trouver. Une partie de
ces choses nous manquera toujours , & nous devons trembler
d'acquérir l'autre:
Nous aurons des Comédiens , mais quels ?
Une bonne Troupe viendra-t-elle de
but-en-blanc s'établir dans une Ville de vingt-quatre mille ames? Nous
en aurons donc
d'abord de mauvais , & nous serons d'abord de mauvais juges . Les
formerons-nous, ou
s'ils nous formeront? Nous aurons de bonnes Pieces; mais, les recevant
pour telles sur la
parole d'autrui, nous serons dispenses de les examiner, & ne
gagnerons pas plus à les voir
jouer qu'a les lire. Nous n'en serons pas moins [577] les connoisseurs,
les arbitres du
Théâtre; nous n'en voudrons pas moins décider pour notre argent., &
n'en serons , que
plus ridicules. On ne l'est point pour manquer de goût , quand on le
méprise; mais c'est
l'être que de s'en piquer & n'en avoir qu'un mauvais. Et qu'est-ce
au fond que ce goût si
vante? L'art de se connoître en petites choses. En vérité , quand on en
a une aussi grande
.a conserver que la liberté , tout le reste, est bien puérile.
Je ne vois qu'un remede à tant
d'inconvéniens: c'est que , pour nous approprier les
Drames de notre Théâtre , nous les composons nous-mêmes., & que
nous ayons des
Auteurs avant des Comédiens. Car il n'est pas bon qu'on nous montre
toutes sortes
d'imitations , mais seulement celles des choses honnêtes , & qui
conviennent à des hommes
libres .*[* Si quis ergo in nostram urbem venerit , qui animi sapientià
in omnes possit sese
vertere formas , & omnia imitari, volueritque poemata sua
oftentare, venerabimur quidem
ipsum , ut sacrum, admirabilem, & jucundum: dicemus auteur non esse
ejusmodi hominem
in republica nostra , neque fas esse ut insit , mittemusque in aliam
urbem , unguento caput
ejus perungentes; lanaque coronantes. Nos autem austeriori minusque
jucundo utemut
Poetà , fabularumque fictore, utilitatis gratià , qui decori nobis
rationem exprimat , &
quae dici debent dicat in his formulis quas à principio pro legibus
tulimus, quando cives
erudire aggressi fumus. Plat. de Rep. Lib. III.] Il est sur que des
Pieces tirées comme celles
des Grecs des malheurs passes de la patrie , ou des défauts présens du
peuple , pourroient
offrir aux spectateurs des leçons utiles. Alors quels seront les héros
de nos Tragédies. Des
Berthelier ? des Levrery ? Ah , dignes citoyens ! Vous fûtes des héros
, sans doute; mais
votre obscurité vous avilit , vos noms communs [578] déshonorent vos
grandes ames ,*
[* Philibert Berthelier fut le Caton de
notre patrie , avec cette différence que la liberté
publique finit par l'un & commença par l'autre. II tenoit une
belette privée quand il fut
arrête; il rendit son épée avec cette fierté qui sied si bien à la
vertu malheureuse y puis il
continua de jour avec sa belette , sans daigner répondre aux outragés
de ses gardes. Il
mourut comme doit mourir un martyr de la liberté.
Jean Levrery fut le Favonius de Berthelier;
non pas en imitant puérilement ses discours &
ses manieres , mais en mourant volontairement comme lui: sachant bien
que l'exemple de
sa mort seroit plus utile à son pays que sa vie. Avant d'aller à
l'échafaud , il écrivit sur le
mur de sa prison cette épitaphe qu'on avoit faite à son prédécesseur.
Quid mihi mors nocuit ? Virtus post
fata virescit:
Nec cruce , nec saevi gladio perit illa
Tyranni]
& nous ne sommes plus assez grands
nous-mêmes pour vous savoir admirer . Quels seront
nos tyrans ? Des Gentilshommes de la cuiller ,*[* C'etoit une confrérie
de Gentilshommes
Savoyards qui avoient fait vœu de brigandage contre la ville de Geneve
, & qui, pour
marque de leur association , portoient une cuiller pendue au cou.] des
Evêques des Geneve
, des Comtes de Savoie, des ancêtres d'une maison avec laquelle nous
venons de traiter , & à qui tous devons du respect ? Cinquante ans
plutôt , je ne repondrois pas que le Diable
*[* J'ai lu dans ma jeunesse une Tragédie de l'escalade, où le Diable
étoit en effet un des
Acteurs, On me disoit que cette Piece ayant une fois été représentée ,
ce personnage en
entrant sur la Scene se trouva double , comme si l'original eut été
jaloux qu'on eut
l'audace de le contrefaire , & qu'a l'instant l'effroi fit fuir
tout le monde & finir lu
représentation. Ce conte est burlesque, & le paroîtra bien plus à
Paris qu'a Geneve:
cependant, qu'on se prêté aux suppositions, on trouvera dans, cette
double apparition un
effet théâtral & vraiment effrayant. Je n'imagine qu'un Spectacle
plus simple & plus
terrible encore; c'est celui de la main sortant du mur & traçant
des mots inconnus au
festin de Balthazar. Cette seule idée fait frissonner. Il me semble que
nos Poetes Lyriques
sont loin de ces inventions sublimes; ils font, pour épouvanter un
fracas de décorations
sans effet. Sur la Scene même il ne faut pas tout dire à la vue; mais
ébranler
l'imagination] & l'Antéchrist n'y eussent aussi fait leur rôle.
Chez les Grecs, peuple
d'ailleurs assez badin, tout étoit grave & sérieux , si-tôt qu'il
s'agissoit de la patrie; mais
dans ce siecle plaisant où rien n'échappe au ridicule , hormis la.
puissance , on n'ose parler
d'héroÏsme [579] que dans les grands Etats, quoiqu'on n'en trouve que
dans les petits.
Quant à la Comédie, il n'y faut pas songer.
Elle causeroit chez nous les plus affreux
désordres; elle serviroit d'instrument aux factions, aux partis, aux
vengeances
particulieres. Notre ville est si petite que les peintures de mœurs
les plus générales
dégénéreroient bientôt en satires & personnalités . L'exemple de
l'ancienne , Athenes ,
ville incomparablement plus peuplée que Geneve , nous offre une leçon
frappante: c'est au
Théâtre qu'on y prépara l'exil de plusieurs grands hommes & la mort
de Socrate, c'est
par la fureur du Théâtre qu'Athenes périt & ses désastres ne
justifièrent que trop le
chagrin qu'avoit témoigné Solon , aux premieres représentations de
Thespis. Ce qu'il y a
de bien sur pour nous, c'est qu'il faudra mal augurer de la République
, quand on verra
les citoyens travestis en beaux-esprits , s'occuper à faire des vers
François & des Pieces de
Théâtre , talens qui ne sont point les nôtres & que nous ne
posséderons jamais. Mais que
M. de Voltaire daigne nous composer des Tragédies sur, le modele de la
mort de César ,
du premier acte de Brutus, & , s'il nous faut absolument un
Théâtre, qu'il s'engage [580] à le remplir toujours du son génie ,
& à vivre autant que ses Pieces.
Je serois d'avis qu'on pesât mûrement
toutes ces réflexions , avant de mettre en ligne de
compte le goût de parure & de dissipation que doit produire parmi
notre jeunesse
l'exemple des Comédiens; mais enfin cet exemple aura son effet encore,
& si généralement
par-tout les loix sont insuffisantes pour réprimer des vices qui
naissent de la nature des
choses , comme je crois l'avoir montre , combien plus le seront-elles
parmi nous où le
premier signe de leur foiblesse sera l'établissement des Comédiens ?
Car ce ne seront
point eux proprement qui auront introduit ce goût de dissipation: au
contraire, ce même
goût les aura prévenus, les aura introduits eux-mêmes , & ils ne
seront que fortifier un
penchant déjà tout forme, qui , les ayant fait admettre, à plus forte
raison les sera
maintenir avec leurs défauts. Je m'appuie toujours sur la supposition
qu'ils subsisteront
commodément dans une aussi petite ville, & je dis que si nous les
honorons, comme vous le
prétendez , dans un pays où tous sont à-peu-près égaux, ils seront les
égaux de tout le
monde, & auront de plus la faveur publique qui leur est
naturellement acquise . Ils ne
seront point , comme ailleurs , tenus en respect par les grands dont
ils recherchent la
bienveillance & dont ils craignent la disgrâce . Les Magistrats
leur en imposeront: soit.
Mais ces Magistrats auront été particuliers; ils auront pu, être
familiers avec eux, ils
auront des enfans qui le seront encore , des femmes qui aimeront le
plaisir . Toutes ces
liaisons seront des moyens d'indulgence & [581] de protection ,
auxquels il sera impossible
de résister toujours. Bientôt les Comédiens , surs de l'impunité , la
procureront encore à
leurs imitateurs; c'est par eux qu'aura commence le désordre , mais on
ne voit plus où il
pourra s'arrêter. Les femmes, la jeunesse, les riches, les gens oisifs,
tout sera pour eux, tout éludera des loix qui les gênent, tout
favorisera leur licence: chacun , cherchant à les
satisfaire , croira travailler pour ses plaisirs. Quel homme osera
s'opposer à ce torrent , si
ce n'est peut-être quelque ancien Pasteur rigide qu'en n'écoutera
point, & dont le sens &
la gravite passeront pour pédanterie chez une jeunesse inconsidérée ?
Enfin pour peu
qu'ils joignent d'art & de manege à leur succès, je ne leur donne
pas trente ans pour être
les arbitres de l'Etat .*[* On doit toujours se souvenir que, pour que
la Comédie se
soutienne à Geneve , il faut que ce goût y devienne une fureur; s'il
n'est que modéré , il
faudra qu'elle tombe . La raison veut donc qu'en examinant les effets
du Théâtre , on les
mesure sur une cause capable de le soutenir .] On verra les aspirans
aux charges briguer
leur faveur pour obtenir les suffrages; les élections se seront dans
les loges des Actrices , &
les chefs d'un Peuple libre seront les créatures d'une bande
d'Histrions. La plume tombe
des mains a cette idée. Qu'on l'écarte tant qu'on voudra, qu'on m'
accuse d'outrer la
prévoyance; je n'ai plus qu'un mot à dire. Quoiqu'il arrive, il faudra
que ces gens-là
reforment leurs mœurs parmi nous, ou qu'ils corrompent les nôtres.
Quand cette
alternative aura cessé de nous effrayer, les Comédiens pourront venir,
ils n'auront plus de
mal à nous faire.
Voila, Monsieur , les considérations que
j'avois à proposer [582] au public & à vous sur la
question qu'il vous à plu d'agiter dans un article où elle etoit, à mon
avis , tout-à-fait étranger. Quand mes raisons, moins sortes qu'elles
ne me paroissent , n'auroient pas un
poids suffisant pour contre-balancer les vôtres , vous conviendrez au
moins que , dans un
aussi petit Etat que la République de Geneve , toutes innovations sont
dangereuses , &
qu'il n'en faut jamais faire sans des motifs urgens & graves. Qu'on
nous montre donc la
pressante nécessité de celle-ci. Où sont les désordres qui nous forcent
de recourir à un
expédient si suspect ? Tout est-il perdu sans cela ? Notre ville
est-elle si grande, le vice &
l'oisiveté y ont ils déjà fait un tel progrès qu'elle ne puisse plus
désormais subsister sans
Spectacles ? Vous nous dites qu'elle en souffre de plus mauvais qui
choquent également le
goût & les mœurs; mais il y a bien de la différence entre montrer
de mauvaises mœurs &
attaquer les bonnes: car ce dernier effet dépend moins des qualités du
Spectacle que de
l'impression qu'il cause. En ce sens , quel rapport entre quelques
farces passagères & une
Comédie à demeure , entre les polissonneries d'un Charlatan & les
représentations
régulières des Ouvrages Dramatiques, entre des tréteaux de Foire élevés
pour réjouir la
populace & un Théâtre estime où les honnêtes-gens penseront
s'instruire ? L'un de ces
amusemens est sans conséquence & reste oublie des le lendemain;
mais l'autre est une
affaire importante qui mérite toute l'attention du gouvernement. Par
tout pays il est
permis d'amuser les enfans , & peut être enfant. lui veut sans
beaucoup d'inconvéniens. Si
ces fades Spectacles manquent de goût , tant mieux: on s'en rebutera
plus vite; s'ils [583]
sont grossiers , ils seront moins séduisans. Le vice ne s'insinue
gueres en choquant
l'honnêteté , mais en prenant son image; & les mots sales sont plus
contraires à la
politesse qu'aux bonnes mœurs. Voilà pourquoi les expressions sont
toujours plus
recherchées & les oreilles plus scrupuleuses dans les pays plus
corrompus. S'apperçoit-on
que les entretiens de la halle enchaussent beaucoup la jeunesse qui les
écoute? Si font bien
les discrets propos du Théâtre, & il vaudroit mieux qu'une fille
vit cent parades qu'une
seule représentation de l'Oracle.
Au reste, j'avoue que j'aimerois mieux ,
quant à moi, que nous pussions nous passer
entièrement de tous ces tréteaux , & que petits & grands nous
sussions tirer nos plaisirs &
nos devoirs de notre Etat & de nous-mêmes; mais de ce qu'on devroit
peut-être chasser les
Bateleurs , il ne s'ensuit pas qu'il faille appeller les Comédiens.
Vous avez vu dans votre
propre pays, la ville de Marseille se défendre long-tems d'une pareille
innovation, résister
même aux ordres réitérés du Ministre , & garder encore , dans ce
mépris d'un
amusement frivole , une image honorable de son ancienne liberté. Quel
exemple pour une
ville qui n'a pas encore perdu la sienne !
Qu'on ne pense pas , sur-tout , faire un
pareil établissement par maniere d'essai, saut à
l'abolir quand on en sentira les inconvéniens: car ces inconvéniens ne
se détruisent pas
avec le Théâtre qui les produit, ils rester quand leur cause est ôtée ,
& , des qu'on
commence à les sentir , ils sont irrémédiables. Nos mœurs altérées,
nos goûts changes ne
se rétabliront pas comme ils se seront corrompus; nos plaisirs mêmes ,
nos innocens
plaisirs auront perdu leurs charmes; le [584] Spectacle nous en aura
dégoûtés pour
toujours. L'oisiveté devenue nécessaire, les vuides du tems que nous ne
saurons plus
remplir , nous rendront à charge à nous-mêmes; les Comediens en partant
nous laisseront
l'ennui pour arrhes de leur retour; il nous forcera bientôt à les
rappeller ou a faire pis.
Nous aurons mal fait d'etablir la Comedie , nous serons mal de la
laisser subsister , nous
serons mai de la detruire: après la premiere faute, nous n'aurons plus
que le choix de nos
maux.
Quoi! ne faut-il donc aucun Spectacle dans
une République ? Au contraire, il en faut
beaucoup. C'est dans les Républiques qu'ils sont nés , c'est dans leur
sein qu'on les voit
briller avec un véritable air de fête. A quels peuples convient-il
mieux de s'assembler
souvent & de former entre eut les doux liens du plaisir & de la
joie, qu'a ceux qui ont tant
de raisons de s'aimer & de rester à jamais unis ? Nous avons déjà
plusieurs de ces fêtes
publiques; ayons-en ,davantage encore, je n'en serai que plus charme.
Mais n'adoptons
point ces Spectacles exclusifs qui renferment tristement un. petit
nombre de gens dans un
antre obscur; qui les tiennent craintifs & immobiles dans le
silence & l'inaction; qui
n'offrent aux yeux que cloisons , que pointes de fer, que soldats ,
qu'affligeantes images de
la servitude & de l'inégalité. Non, Peuples heureux , ce ne sont
pas 1a vos fêtes ! C'est en
plein air , c'est sous le ciel qu'il faut vous rassembler & vous
livrer au doux sentiment de
votre bonheur. Que vos plaisirs ne soient, effémines ni mercenaires ,
que rien de ce qui sent
la contrainte & l'intérêt ne les empoisonne [585] poisonne , qu'ils
soient libres &
généreux comme vous; que le soleil éclaire vos innocens Spectacles;
vous en formerez un
vous-mêmes , le plus digne qu'il puisse éclairer.
Mais quels seront enfin les objets de ces
Spectacles ? Qu'y montrera-t-on ? Rien, si l'on
veut. Avec la liberté , par-tout où regne l'affluence, le bien-être y
regne aussi. Plantez au
milieu d'une place un piquet couronne de fleurs, rassemblez-y le Peuple
, & vous aurez une
fête. Faites mieux encore: donnez les spectateurs en spectacle;
rendez-les acteurs
eux-memes; faites que chacun se voye & s'aime dans les autres,
afin que tous en soient
mieux unis. Je n'ai pas besoin de renvoyer aux jeux des anciens Grecs:
il en est de plus
modernes, il en est d'existans encore , & je les trouve précisément
parmi nous. Nous avons
tous les ans des revues, des prix publics, des Rois de l'arquebuse , du
canon, de la
navigation. On ne peut trop multiplier des etablissemens si utiles *[*
Il ne suffit pas que le
peuple ait du pain & vive dans sa condition. Il faut qu'il y vive
agréablement, , afin qu'il en
remplisse mieux les devoirs , qu'il se tourmente moins pour en sortir ,
& que l'ordre public
soit mieux établi. Les bonnes mœurs tiennent plus qu'on ne pense à ce
que chacun se
plaise dans son etat. Le manège & l'esprit d'intrigue viennent
l'inquiétude & de
mécontentement , tout va mal quand l'un aspire à l'emploi d'un autre.
Il faut aimer son
métier pour le bien faire. L'assiette de l'Etat n'est bonne &
solide que quand , tous se
sentant à leur place, les forces particulieres se réunissent &
concourent au bien public; au
lieu , de s'user l'une contre l'autre , comme elles sont dans tout Etat
mal constitue. Cela
pose , que doit-on penser de ceux qui voudroient ôter au peuple les
fêtes , les plaisirs &
toute espece d'amusement , comme autant de distractions qui le
détournent de son travail ?
Cette maxime est barbare & fausse. Tant pis , si le peuple n'a de
tems que pour gagner son
pain, il lui en faut encore pour le manger avec joie: autrement il ne
le gagnera pas'
long-tems. Ce Dieu juste & bienfaisant , qui veut qu'il s'occupe ,
veut aussi qu'il se délasse:
la nature lui impose également l'exercice & le repos, le plaisir
& la peine. Le dégoût du
travail accable plus les malheureux que le travail même. Voulez-vous
donc rendre un
peuple actif & laborieux ? Donnez-lui des fêtes, offrez-lui des à
amusemens qui lui fassent
aimer son etat & l'empêchent d'en envier un plus doux. Des jours
ainsi perdus seront
mieux valoir tous les autres. Présidez à ses plaisirs pour les rendre
honnêtes; c'est le vrai
moyen d'animer ses travaux.] & si agréables; on ne peut trop avoir
de semblables Rois.
Pourquoi ne serions-nous pas, pour nous rendre dispos & robustes,
ce que nous saisons
pour nous exercer [586] aux armes ? La République a-t-elle moins besoin
d'ouvriers que
de soldats ? Pourquoi , sur le modele des prix militaires, ne
fondrions-nous pas d'autres
prix de Gymnastique , pour la lutte , pour la course , pour le disque ,
pour divers exercices
du corps ? Pourquoi n'animerions-nous pas nos Bateliers par des joutes
sur le Lac? Y
auroit-il au monde un plus brillant spectacle que de voir sur ce vaste
& superbe bassin , des
centaines de bateaux , élégamment équippés , partir à la fois au signal
donne, pour aller
enlever un drapeau arbore au but, puis servir de cortege au vainqueur
revenant en
triomphe recevoir le prix mérite. Toutes ces sortes de fêtes ne sont
dispendieuses
qu'autant qu'on le veut bien , & le seul concours les rend assez
magnifiques. Cependant il
faut y avoir assiste chez le Genevois , pour comprendre avec quelle
ardeur il s'y livre. On
ne le reconnoît plus ce n'est plus ce peuple si range qui ne se départ
point de ses regles économiques; ce n'est plus ce long raisonneur qui
pèse tout jusqu'a la plaisanterie à la
balance du jugement . [587] Il est vif, gai, caressant; son cœur est
alors dans ses yeux,
comme il est toujours sur ses lèvres; il cherche a communiquer sa joie
& ses plaisirs; il
invite, il presse, il force , il se dispute les survenans. Toutes les
sociétés n'en sont qu'une ,
tout devient commun à tous. Il est presque indifférent à quelle table
on se mette: ce seroit
l'image de celle de Lacédémone, s'il n'y régnoit un peu plus de
profusion; mais cette
profusion même est alors bien placée, & l'aspect de l'abondance
rend plus touchant celui
de la liberté qui la produit.
L'hiver , tems consacre au commerce prive
des amis , convient moins aux fêtes publiques.
Il en est pourtant une espece dont je voudrois bien qu'on le fit moins
de scrupule , savoir les
bals entre de jeunes personnes à marier. Je n'ai jamais bien conçu
pourquoi l'on
s'effarouche si fort de la danse & des assemblées qu'elle
occasionne: comme s'il y avoit
plus de mal à danser qu'a chanter; que l'un & l'autre de ces
amusemens ne fut pas également une inspiration de la Nature; & que
ce fut un crime à ceux qui sont destines à
s'unir de s'égayer en commun par une honnête récréation. L'homme &
la femme ont été
formes l'un pour l'autre. Dieu veut qu'ils suivent leur destination ,
& certainement le
premier & le plus saint de tous les liens de la Société est le
mariage. Toutes les fausses
Religions combattent la Nature; la nôtre seule , qui la suit & la
regle, annonce une
institution divine & convenable à l'homme. Elle ne doit point
ajouter sur le mariage, aux
embarras de l'ordre civil, des difficultés que l'evangile ne prescrit
pas & que [588] tout bon
Gouvernement condamne. Mais qu'on me dite où de jeunes personnes à
marier auront
occasion de prendre du goût l'une l'autre , & de se voir avec plus
de décence & de
circonspection que dans une assemblée où les yeux du public
incessamment ouverts sur
elles les forcent à la réserve, à la modestie , à s'observer avec le
plus grand soin? En quoi
Dieu est-il offense par un exercice agréable, salutaire, propre à la
vivacité des jeunes-gens
, qui consisté à se présenter l'un à l'autre avec grace &
bienséance , & auquel le
spectateur impose une gravite dont on n'oseroit sortir un instant ?
Peux-on imaginer un
moyen plus honnête, de ne point tromper autrui , du moins quant à la
figure, & de se
montrer avec les agrémens & les défauts qu'on peut avoir; aux gens
qui ont intérêt de
nous bien connoître avant de s'obliger à nous aimer ? Le devoir de se
chérir
réciproquement n'emporte-t-il pas celui de se plaire , & n'est-ce
pas un soin digne de deux
personnes vertueuses & chrétiennes qui cherchent à s'unir, de
préparer ainsi leurs cœurs à l'amour mutuel que Dieu leur impose ?
Qu'arrive-t-il dans ces lieux où regne une
contrainte éternelle, où l'on punit comme un
crime la plus innocente gaîté , où les jeunes-gens des deux sexes
n'osent jamais s'assembler
en public , & où l'indiscrète sévérité d'un Pasteur ne fait prêcher
au nom de Dieu qu'une
gêne servile, & la tristesse,. & l'ennui? On élude une tyrannie
insupportable que la Nature
& la Raison désavouent. Aux plaisirs permis dont on prive une
jeunesse enjouée &
folâtre, on en substitue de plus dangereux. Les tête-à-tête adroitement
concertes prennent
[589] la place des assemblées publiques. à force de se cacher comme si
l'on étoit coupable,
on est tente de le devenir. L'innocente joie aime à s'évaporer au grand
jour; mais le vice
est ami des ténèbres, & jamais l'innocence & le mystère
n'habitèrent long-tems ensemble.
Pour moi, loin de blâmer de si simples
amusemens, je voudrois au contraire qu'ils fussent
publiquement autorités, & qu'on y prévint tout désordre particulier
en les convertissant
en bals solennels & périodiques, ouverts indistinctement à toute la
jeunesse à marier. Je
voudrois qu'un Magistrat ,*[* A chaque corps de métier, à chacune des
sociétés
publiques dont est compose notre Etat, préside un de ces Magistrats ,
sous le nom de
Seigneur-Commis . Ils assistent a toutes les assemblées &
même aux festins . Leur
présence n'empêche point une honnête familiarité entre les membres de
l'association;
mais elle maintient tout le monde dans le respect qu'on doit porter aux
loix, aux mœurs , à
la décence , même au sein de la joie & du plaisir . Cette
institution est très-belle , & forme
un des grands liens qui unissent le peuple à ses chefs.] nomme par le
Conseil; ne
dédaignât pas de présider à ces bals. Je voudrois que les peres &
meres y assistent , pour
veiller sur leurs enfans , pour être témoins de leur grace & de
leur adresse, des
applaudissemens qu'ils auroient mérites, & jouir ainsi du plus doux
spectacle qui puisse
toucher un cœur paternel. Je voudrois qu'en général toute personne
mariée y fut admise
au nombre des spectateurs & des juges, sans qu'il fut permis à
aucune de profaner la
dignité conjugale en dansant elle-même: car à quelle fin honnête
pourroit-elle se donner
ainsi en montre au public ? Je voudrois qu'on format dans la salle une
enceinte [590]
commode & honorable, destinée aux gens âgés de l'un & de
l'autre sexe, qui ayant déjà
donne des citoyens à la patrie , verroient encore leurs petits enfans
se préparer à le
devenir. Je voudrois que nul n'entrât ni ne sortit sans saleur ce
parquet, & que tous les
couples de jeunes-gens vinssent , avant de commencer leur danse &
après l'avoir finie , y
faire une profonde révérence, pour s'accoutumer de bonne heure à
respecter la vieillesse.
Je ne doute pas que cette agréable réunion des deux termes de la vie
humaine ne donnât à cette assemblée un certain coup-d'oeil
attendrissant, & qu'on ne vit quelquefois couler
dans le parquet des larmes de joie & de souvenir, capables,
peut-être, d'en arracher. à un
spectateur sensible. Je voudrois que tous les ans , au dernier bal , la
jeune personne qui ,
durant les précédens, se seroit comportée le plus honnêtement, le plus
modestement , &
auroit plû davantage à tout le monde au jugement du Parquet , fût
honorée d'une
couronne par la main du Seigneur-Commis , *[*Voyez la note précédente
.] & du titre de
Reine du bal qu'elle porteroit toute l'année . Je voudrois qu'a la
clôture de la même
assemblée on la reconduisît en cortege, que le pere & la mere
fussent félicités &
remerciés d'avoir une fille si bien née & de l'élever si bien.
Enfin je voudrois que , si elle
venoit à se marier dans le cours de l'an, la Seigneurie lui fit un
présent, ou lui accordât
quelque distinction publique, afin que cet honneur fut une chose assez
sérieuse pour ne
pouvoir jamais devenir un sujet de plaisanterie.
Il est vrai qu'on auroit souvent à craindre
un peu de partialité , [591] si l'âge des Juges ne
laissoit toute la préférence au mérite; & quand la beauté modeste
seroit quelquefois
favorisée , quel en seroit le grand inconvénient ? Ayant plus d'assauts
à soutenir,
n'a-t-elle pas besoin d'être plus encouragée ? N'est-elle pas un don de
la Nature , ainsi que
les talens ? Où est le mal qu'elle obtienne quelques honneurs qui
l'excitent à s'en rendre
digne & puissent contenter l'amour-propre, sans offenser la vertu ?
En perfectionnant ce projet dans les mêmes
vues , sous un air de galanterie &
d'amusement , on donneroit à ces fêtes plusieurs fins utiles qui en
seroient un objet
important de police & de bonnes mœurs. La jeunesse , ayant des
rendez-vous surs &
honnêtes , seroit moins tentée d'en chercher de plus dangereux. Chaque
sexe se livreroit
plus patiemment , dans les intervalles , aux occupations & aux
plaisirs qui lui sont propres,
& s'en consoleroit plus aisément d'être prive du commerce continuel
de l'autre. Les
particuliers de tout etat auroient la ressource d'un spectacle agréable
, sur-tout aux peres
& meres. Les soins pour la parure de leurs filles seroient pour les
femmes un objet
d'amusement qui seroit diversion à beaucoup d'autres; & cette
parure , ayant un objet
innocent & louable, seroit-là tout-à-fait à sa place. Ces occasions
de s'assembler pour
s'unir, & d'arranger des etablissemens, seroient des moyens
fréquens de rapprocher des
familles divisées & d'affermir la paix , si nécessaire dans notre
Etat. Sans altérer
l'autorité des peres , les inclinations des enfans seroient un peu plus
en liberté; le premier
choix dependroit un peu plus de leur cœur; les convenances d'âge,
[592] d'humeur, de
goût, de caractere seroient un peu plus consultées; on donneroit moins
à celles d'etat & de
biens qui font des nœuds mal assortis , quand on les suit aux dépens
des autres. Les
1iaisons devenant plus faciles , les mariages seroient plus fréquens;
ces mariages, moins
circonscrits pas les mêmes conditions, previendroient les partis,
tempererpoient l'excessive
inégalité , maintiendroient mieux le corps du Peuple dans l'esprit de
sa constitution; ces
bals ainsi diriges ressembleroient moins à un spectacle public qu'a
l'assemblée d'une
grande famille, & du sein de la joie & des plaisirs naîtroient
la conservation , la concorde ,
& la prospérité de la République.*[* Il me paroit plaisant
d'imaginer quelquefois les
jugemens que plusieurs porteront de mes goûts sur mes ecrits. Sur
celui-ci l'on ne
manquera pas de dire: cet homme est fou de la danse, je m'ennuie à voir
danser: il ne peut
souffrir la Comédie; j'aime la comédie à la passion: il a de l'aversion
pour les femmes, je
ne serai que trop bien justifie la-dessus: il est mécontent des
Comédiens, j'ai tout sujet de
m'en louer & l'amitié du seul d'entr'eux que j'ai connu
particulièrement ne peut
qu'honorez un honnête-homme. Même jugement sur les Poetes dont je suis
force de
censurer les Pieces: ceux qui sont morts ne seront pas de mon goût,
& je serai pique contre
les vivans. La vérité est que Racine me charme & que je n'ai jamais
manque
volontairement une représentation de Moliere. Si j'ai moins parle de
Corneille, c'est
qu'ayant peu fréquente ses Pieces & manquant de livres, il ne m'est
pas assez reste dans la
mémoire pour le citer. Quant à l'Auteur d'Atrée & de Catilina , je
ne l'ai jamais vu
qu'une fois & ce fut pour en recevoir un service. J'estime son
génie & respecte sa vieillesse;
mais , quelque honneur que je porte à sa personne , je ne dois que
justice à ses Pieces , &
je ne sais point acquitter mes dettes aux dépens du bien public &
de la vérité . Si mes
ecrits m'inspirent quelque fierté, c'est par la pureté d'intention qui
les dicte, c'est par un
désintéressement dont peu d'auteurs m'ont donne l'exemple, & que
fort peu voudront
imiter. Jamais vue particuliere ne fouilla le désir d'être utile aux
autres qui m'a mis la
plume à la main , & j'ai presque toujours écrit contre mon propre
intérêt. Vitam
impendere vero: voilà la devise que j'ai choisie & dont je me
sens digne. Lecteurs , je puis
me tromper moi-même , mais non pas vous tromper volontairement;
craignez mes erreurs
& non ma mauvaise sui. L'amour du bien public est la feule passion
qui me fait parler au
public; je sais alors m'oublier moi-même, &, si quelqu'un m'offense
, je me tais sur son
compte de peur que la colère ne me rende injuste. Cette maxime est
bonne à mes ennemis,
en ce qu'ils me nuisent à leur aise & sans crainte de représailles
aux Lecteurs qui ne
craignent pas que ma haine leur en impose, & surtout à moi qui ,
restant en paix tandis
qu'on m'outrage , n'ai du moins que le mal qu'on me fait & non
celui. que j'éprouverois
encore à le rendre. Sainte & pure vérité à qui j'ai consacre ma
vie, non jamais mes
passions ne souilleront le sincere amour que j'ai pour toi; l'intérêt
ni la crainte ne
sauroient altérer l'hommage que j'aime à t'offrir , & ma plume ne
te refusera jamais rien
que ce qu'elle craint d'accorder à la vengeance !]
Sur ces idées, il seroit aise d'établir à
peu de frais & sans danger, plus de spectacles qu'il
n'en faudroit pour rendre le [593] séjour de notre Ville agréable &
riant , même aux
etrangers qui , ne trouvant rien de pareil ailleurs , y viendroient au
moins pour voir une
chose unique. Quoiqu'a dire le vrai, sur beaucoup de fortes raisons ,
je regarde ce concours
comme un inconvénient bien plus que comme un avantage; & je suis
persuade , quant à
moi , que jamais etranger n'entra dans Geneve , qu'il n'y ait fait plus
de mal que de bien.
Mais savez-vous , Monsieur , qui l'on
devroit s'efforcer d'attirer & de retenir dans nos
murs ? Les Genevois mêmes qui, avec un , sincere amour pour leur pays ,
ont tous une si
grande inclination pour les voyages qu'il n'y a point de contrée où
l'on n'en trouve de
répandus. La moitie de nos Citoyens épars dans le reste de l'Europe
& du Monde , vivent
& meurent loin de la Patrie; & je me citerois moi-même [594]
avec plus de douleur, si j'y étois moins inutile. Je sais que nous
sommes forces d'aller chercher au coin les ressources
que notre terrein nous refuse , & que nous pourrions difficilement
subsister , si nous nous y
tenions renfermes; mais au moins que ce bannissement ne soit pas
éternel pour tous. Que
ceux dont le Ciel à béni les travaux viennent , comme l'abeille , en
rapporter le fruit dans
la ruche .; réjouir, leurs concitoyens du spectacle de leur fortune;
animer l'émulation des
jeunes-gens; enrichir leur pays de leur richesse; & jouir
modestement chez eux des biens
honnêtement acquis chez les autres. Sera-ce avec des Théâtres, toujours
moins parfaits
chez nous qu'ailleurs , qu'on les y sera revenir ? Quitteront - ils la
Comédie de Paris ou de
Londres pour aller revoir celle de Geneve ? Non; non, Monsieur , ce
n'est pas ainsi qu'on
les peut ramener. Il faut que chacun sente qu'il ne sauroit trouver,
ailleurs ce qu'il a laisse
dans son pays; il faut qu'un charme invincible le rappelle au séjour
qu'il ni auroit point du
quitter; il faut que le souvenir de leurs premiers exercices , de leurs
premiers spectacles , de
leurs premiers plaisirs, reste profondément grave , dans leurs cœurs;
il faut que les douces
impressions faites durant la jeunesse demeurent & le renforcent
dans un âge avance ,
tandis que mille autres s'effacent; il faut qu'au milieu de la pompe
des grands Etats & de
leur triste magnificence , une voix secrete leur crie incessamment au
fond de lame: ah ! où
sont les jeux & les fêtes de ma jeunesse ? Où est la concorde des
citoyens ? Où est la
fraternité publique ? Où est la pure joie & la véritable allégresse
? Où font la paix , la
liberté , [595] l'équité , l'innocence ? Allons rechercher tout cela.
Mon Dieu ! avec le cœur
du Genevois, avec une ville aussi riante, un pays aussi charmant, un
gouvernement aussi
juste , des plaisirs si vrais & si purs , & tout ce qu'il faut
pour savoir les goûter , à quoi
tient-il que nous n'adorions tous la patrie ?
Ainsi rappelloit ses citoyens , par des
fêtes modestes & des jeux sans éclat , cette Sparte
que je n'aurai jamais allez citée pour l'exemple que nous devrions en
tirer; ainsi dans
Athenes parmi les beaux-arts , ainsi dans Suse au sein du luxe & de
la mollesse , le
Spartiate ennuyé soupiroit après les grossiers festins & les
fatigans exercices. C'est à
Sparte que , dans une laborieuse oisiveté , tout étoit plaisir &
Spectacle; c'est-là que les
plus rudes travaux paissoient pour des récréations , & que les
moindres délassemens
formoient une instruction publique , c'est-là que les citoyens,
continuellement assembles,
consacroient la vie entiere à des amusemens qui faisoient la grande
affaire de l'Etat, & à
des jeux dont on ne se délassoit qu'a la guerre.
J'entends déjà les plaisans me demander si
, .parmi tant de merveilleuses instructions , je
ne veux point aussi , dans nos; Fêtes Genevoises , introduire les
danses des jeunes
Lacédémoniennes ? Je réponds que je voudrois bien nous croire les yeux
& les cœurs
assez chastes pour supporter un tel Spectacle , & que de jeunes
personnes dans cet etat
fussent Geneve comme à Sparte couvertes de l'honnêteté publique; mais ,
quelque estime
que je fasse de mes compatriotes, je sais trop combien il y a loin
d'eux aux Lacédémoniens
, & je ne leur propose [596] des institutions de ceux-ci que celles
dont ils ne sont pas encore
incapables. Si le sage Plutarque s'est charge de justifier l'usage en
question , pourquoi
faut-il que je m'en charge après lui? Tout est dit, en avouant que cet
usage ne convenoit
qu'aux élevés de Lycurgue; que leur vie frugale & laborieuse, leurs
mœurs pures &
sévères , la force dame qui leur étoit propre, pouvoient seules rendre
innocent sous leurs
yeux , un spectacle si choquant pour tout peuple qui n'est qu'honnête.
Mais pense-t-on qu'au fond l'adroite parure
de nos femmes air moins son danger qu'une
nudité absolue , dont l'habitude tourneroit bientôt les premiers effets
en indifférence &
peut-être en dégoût ? Ne fait-on pas que les statues & les tableaux
n'offensent les yeux que
quand un mélange de vêtemens rend les nudités obscènes ? Le pouvoir
immédiat des
sens est foible & borne: c'est par l'entremise de l'imagination
qu'ils sont leurs plus grands
ravages; c'est elle qui prend soin d'irriter les desirs, en prêtant à
leurs objets encore plus
d'attraits que ne leur en donna la. Nature; c'est elle qui découvre à
l'œil avec scandale ce
qu'il ne voit pas seulement comme nud , mais comme devant être habille
. Il n'y a point de
vêtement si modeste au travers duquel un regard enflamme par
l'imagination n'aille porter
les desirs. Une jeune Chinoise; avançant un bout de pied couvert &
chausse , sera plus de
ravage à Pékin que n'eut fait la plus belle fille du monde dansant
toute nue au bas du
Tagete. Mais quand on s'habille avec autant d'art & si peu
d'exactitude que les femmes
font aujourd'hui , quand on ne montre moins que pour faire désirer
davantage , quand
l'obstacle qu'on oppose aux yeux ne sert qu'a [597] mieux irriter
l'imagination , quand on
ne cache une parte de l'objet que pour parer celle qu'on expose
Heu ! male tum mites defendit pampinus
uvas.
Terminons ces nombreuses digressions. Grace
au Ciel voici la derniere: je suis à la fin de
cet écrit. Je donnois les fêtes de Lacedemone pour modele & celles
que je voudrois voir
parmi nous. Ce n'est pas seulement par leur objet, mais aussi par leur
simplicité que je les
trouve recommandables: sans pompe,. sans luxe , sans appareil; tout y
respiroit, avec un
charme secret de patriotisme qui les rendoit intéressantes, un certain
esprit martial
convenable à des hommes libres; *[* Je me souviens d'avoir été frappe
dans mon enfance
d'un spectacle assez simple, & dont pourtant l'impression m'est
toujours restée, malgré le
tems & !a diversité des objets. Le Régiment de St. Gervais avoit
fait l'exercice , &, selon la
coutume, on avoit loupe par compagnies; la plupart de ceux qui les
composoient se
rassemblèrent après le soupe dans la place de St. Gervais , & se
mirent à danser tous
ensemble, officiers & soldats, autour de la fontaine, sur !e bassin
de laquelle etoient montes
les Tambours, les Fifres , & ceux qui portoient les flambeaux. Une
danse de gens égayes
par un long repas sembleroit n'offrir rien de fort intéressant à voir;
cependant , l'accord
de cinq ou six cents hommes en uniforme, se tenant tous par la main,
& formant. une
longue bande qui serpentoit en cadence & sans confusion , avec
mille tours & retours ,
mille especes d'évolutions figurées, le choix des airs qui les
animoient, le bruit des
tambours, l'éclat des flambeaux , un certain appareil militaire au sein
du plaisir , tout cela
formoit une sensation très-vive qu'on ne pouvoit supporter de
sang-froid. Il étoit tard , les
femmes etoient couchées toutes se relevèrent. Bientôt les fenêtres
furent pleines de
spectatrices qui donnoient un nouveau zele aux acteurs; elles ne purent
tenir long-tems à
leurs fenêtres, elles descendirent; les maîtresses venoient voir leurs
maris, les servantes
apportoient du vin , les enfans même éveilles par le bruit accoururent
demi-vêtus entre les
peres & les meres. La danse fut suspendue; ce ne furent
qu'embrassemens, ris, santés ,
carresses. Il résulta de tout cela un attendrissement général que je ne
saurois peindre ,
mais que , dans l'alégresse universelle , on éprouve assez
naturellement au milieu de tout
ce qui nous est cher. Mon pere , en m'embrassant, fut saisi d'un
tressaillement que je crois
sentir & partager encore. Jean-Jaques , me disoit - il , aime ton
pays. Vois-tu ces bons
Genevois; ils sont tous amis , ils sont tous frères; la joie & la
concorde regne au milieu
d'eux. Tu es Genevois: tu verras un jour d'autres peuples; mais, quand
tu voyagerois
autant que ton pere , tu ne trouveras jamais leur pareil.
On voulut recommencer la danse, il n'y eut
plus moyen: on ne savoit , plus ce qu'on faisoit,
toutes les têtes etoient tournées d'une ivresse plus douce que celle du
vin. Après avoir
reste quelque tems encore à rire & à causer sur la place il falut
se séparer , chacun se
retira paisiblement avec sa famille; & voilà comment ces aimables
& prudentes femmes
ramenèrent leurs maris , non pas en troublant leurs plaisirs, mais en
allant les partager. Je
sens bien que ce Spectacle dont je fus si touche, seroit sans attrait
pour mille autres: il faut
des yeux faits pour le voir, & un cœur fait pour le sentir. Non ,
il n'y a de pure joie que la
joie publique, & les vrais sentimens de la Nature ne regnent que
sur le peuple. Ah! Dignité,
fille de l'orgueil & mere de l'ennui , jamais tes tristes esclaves
eurent - ils un pareil moment
en leur vie?] [598] sans affaires & sans plaisirs, au moins de ce
qui porte ces noms parmi
nous, ils passoient , dans cette douce uniformité , la journée , sans
la trouver trop longue ,
& la vie , sans la trouver trop courte. Ils s'en retournoient
chaque soir, gais & dispos,
prendre leur frugal repas, contens de leur patrie , de leurs
concitoyens , & d'eux-mêmes. Si
l'on demande quelque exemple de ces divertissemens publics, en voici un
rapporte par
Plutarque. Il y avoit , dit-il , toujours trois danses en autant de
bandes , selon la différence
des âges; & ces danses se faisoient au chant de chaque bande. Celle
des vieillards
commençoit la premiere , en chantant le couplet suivant.
[599]
Nous avons été jadis ,
Jeunes, vaillans , & hardis.
Suivoit celle des hommes qui chantoient à
leur tour, en frappant de leurs armes en
cadence.
Nous le sommes maintenant,
A l'épreuve à tout venant.
Ensuite venoient les enfans qui leur
repondoient en chantant de toute leur force.
Et nous bientôt le serons ,
Qui tous vous surpasserons.
Voila, Monsieur, les Spectacles qu'il faut
à des Républiques. Quant à celui dont votre
article Geneve m'a force de traiter dans cet essai , si jamais
l'intérêt particulier vient à
bout de l'établir dans nos murs, j'en prévois les tristes effets; j'en
ai montre quelques-uns,
j'en pourrois montrer davantage; mais c'est trop craindre un malheur
imaginaire que la
vigilance de nos Magistrats saura prévenir. Je ne pretends point
instruire des hommes plus
sages que moi. Il me suffit d'en avoir dit assez pour consoler la
jeunesse de mon pays d'être
privée d'un amusement qui coûteroit si cher à la patrie. J'exhorte
cette heureuse jeunesse à profiter de l'avis qui termine votre article.
Puisse-t-elle connoître & mériter son sort!
Puisse-t-elle sentir toujours combien le solide bonheur est préférable
aux vains plaisirs qui
le détruisent ! Puisse-t-elle transmettre à ses descendans les vertus ,
la liberté, la paix
qu'elle tient de ses peres ! C'est le dernier vœu par lequel je finis
mes ecrits , c'est celui par
lequel finira ma vie.
FIN.