[J.M.GALLANAR=Éditeur]
JEAN JACQUES ROUSSEAU
LETTRE À M. D' ALEMBERT
[LETTRE À D' ALEMBERT SUR LES SPECTACLES]
[1758, février - 20 mars ; édition
originale A Amsterdam, chez Marc Michel
Rey, 1758, in-8 de xviii p. + 264 p. + 4 p. ; autres éditions,
Amsterdam, 1759 /1782 ; le
Pléiade édition, t. V, pp. 1-125. ==Du Peyrou/Moultou 1780-89 quarto
édition, t . VI, pp .
419-599. " Elle contient un passage, cinq notes et diverses corrections
qui n'avaient pas
encore paru, et que les éditeurs Moultou et Du Peyrou ont dû transcrire
d'un exemplaire
annoté par Rousseau, qu'ils avaient en mains. "(Pléiade édition V, 1809
ff) (Melanges I.) ]
[419] JEAN-JACQUES ROUSSEAU CITOYEN DE GENEVE, A M . D' ALEMBERT,
De l' Académie FranÇoise, de l' Académie
Royale des Sciences de Paris, de celle de Prusse,
de la Société Royale de Londres, de l' Académie Royale des
Belles-Lettres de Suede, & de l'
Institut de Bologne:
Sur son Article GENEVE,
Dans le VII me. Volume de l' ENCYCLOPEDIE.
ET PARTICULIEREMENT,
Sur le Projet d' établir un Théâtre de
Comédie en cette Ville.
Dii meliora piis, erroremque hostibus illum.
GENEVE.
M. DCC. LXXXI.
[421] PRÉFACE.
J'ai tort, si j'ai pris en cette occasion
la plume sans nécessité. Il ne peut m'être ni
avantageux ni agréable de m'attaquer à M. d'Alembert. Je considere sa
personne:
j'admire ses talens: j'aime ses ouvrages: je suis sensible au bien
qu'il a dit de mon pays:
honoré moi-même de ses éloges, un juste retour d'honnêteté m'oblige à
toutes sortes
d'égards envers lui; mais les égards ne l'emportent sur les devoirs que
pour ceux dont
toute la morale confine en apparences. Justice & vérité, voilà les
premiers devoirs de
l'homme. Humanité, patrie, voilà ses premieres affections. Toutes les
fois que des
ménagemens particuliers lui font changer cet ordre, il est coupable.
Puis-je l'être en
faisant ce que j'a du? Pour me répondre, il faut avoir une patrie à
servir, & plus d'amour
pour ses devoirs que de crainte de déplaire aux hommes.
Comme tout le monde n'a pas sous les yeux
l'Encyclopédie, je vais transcrire ici de l'article
Geneve le passage qui m'a mis la plume à la main. Il auroit dû l'en
faire tomber, si
j'aspirois à l'honneur de bien écrire; mais j'ose en rechercher un
autre, dans lequel je ne
crains la concurrence de personne. En lisant ce passage [422] isole,
plus d'un lecteur sera
surpris du zele qui l'a pu dicter: en le lissant dans article, on
trouvera que la Comédie qui
n'est pas à Geneve & qui pourroit y être, tient la huitieme partie
de la place qu'occupent
les choses qui y font.
"On ne souffre point de Comédie à Geneve:
ce n'est pas qu'on y désapprouve les
spectacles en eux-mêmes; mais on craint, dit-on, le goût de parure, de
dissipation & de
libertinage que les troupes de Comédiens répondent parmi la jeunesse.
Cependant ne
seroit-il pas possible de remédier à cet inconvénient par des loix
séveres & bien
exécutées sur la conduite des Comédiens? Par ce moyen Geneve auroit des
spectacles &
des mœurs, & jouiroit de l'avantage des uns & des autres; les
représentations théatrales
formeroient le goût des Citoyens, & leur donneroient une finesse de
tact, une délicatesse de
sentiment qu'il est très-difficile d'acquérir sans ce secours; la
littérature en profiteroit
sans que le libertinage fit des progrès, & Geneve réuniroit la
sagesse de Lacédémone à la
politesse d'Athenes. Une autre considération, digne d'une République si
sage & si éclairée, devroit peut-être l'engager à permettre les
spectacles. Le préjugé barbare
contre la profession de Comédien, l'espece d'avilissement où nous avons
[423] mis ces
hommes si nécessaires au progrès & au soutien des arts, est
certainement une des
principales causes qui contribuent au déréglement que nous leur
reprochons; ils cherchent à se dédommager par les plaisirs, de l'estime
que leur état ne peut obtenir. Parmi nous, un
Comédien qui à des mœurs est doublement respectable; mais à peine lui
en fait-on gré.
Le Traitant qui insulte à l'indigence publique & qui s'en nourrit,
le Courtisan qui rampe
& qui ne paye point ses dettes: voila l'espece d'hommes que nous
honorons le plus. Si les
Comédiens étoient non-seulement soufferts à Geneve, mais contenus
d'abord par des
réglemens sages, protégés ensuite & même considérés des qu'ils en
seroient dignes ,
enfin absolument places sur la même ligne que les autres Citoyens,
cette ville auroit
bientôt l'avantage de posséder ce qu'on croit si rare & qui ne
l'est que par notre faute:
une troupe de Comédiens estimables. Ajoutons que cette troupe
deviendroit bientôt la
meilleure de l'Europe; plusieurs personnes, pleines de goût & de
dispositions pour le
théâtre, & qui craignent de se déshonorer parmi nous en s'y
livrant, accourroient à
Geneve, pour cultiver non-seulement sans honte, mais même avec estime
un talent si
agréable & si peu commun. Le séjour de cette [424] ville, que bien
des François regardent
comme triste par la privation des spectacles, deviendroit séjour des
plaisirs honnêtes,
comme il est celui de la philosophie & de la liberté; & les
Etrangers ne seroient plus
surpris de voir que dans une ville où les spectacles décens &
réguliers sont défendus,
permette des farces grossieres & sans esprit, aussi traites au bon
goût qu'aux bonnes
mœurs. Ce n'est pas tout: peu-à-peu l'exemple des Comédiens Geneve, la
régularité de
leur conduite, & la considération dont elle les seroit jouir,
serviroient modele aux
Comédiens des autres nations & de leçon à ceux qui les ont traites
jusqu'ici avec tant de
rigueur & même d'inconséquence. On ne les verroit pas d'un côté
pensionnés par le
gouvernement & de l'autre un objet d'anathême; nos Prêtres
perdroient l'habitude de les
excommunier & nos bourgeois de les regarder avec mépris; & une
petite République
auroit la gloire d'avoir reforme l'Europe sur ce point, plus important,
petit-être, qu'on ne
pense."
Voilà certainement le tableau le plus
agréable & le plus séduisant qu'on pût nous offrir;
mais voilà en même tems le plus dangereux conseil qu'on put nous
donner. Du moins, tel
est mon sentiment, & mes raisons sont dans cet écrit. Avec quelle
avidité la jeunesse [425]
de Geneve, entraînée par une autorité d'un si grand poids, ne se
livrera-t-elle point à des
idées aux-quelles elle n'a déjà que trop de penchant? Combien, depuis
la publication de
ce volume, de jeunes Genevois, d'ailleurs bons Citoyens, n'attendent -
ils que le moment de
favoriser l'établissement d'un théâtre, croyant rendre un service à la
patrie & presque au
genre-humain? Voilà le sujet de mes alarmes, voilà le mal que je
voudrois prévenir. Je
rends justice aux intentions de M. d'Alembert, j'espere qu'il voudra
bien la rendre aux
miennes: je n'ai pas plus d'envie de lui déplaire que lui de nous
nuire. Mais enfin, quand je
me tromperois, ne dois-je pas agir, parler, selon ma conscience &
mes lumieres? Ai-je du
me taire, L'ai-je pu, sans trahir mon devoir & ma patrie?
Pour avoir droit de garder le silence en
cette occasion, il faudroit que je n'eusse jamais pris
la plume sur des sujets moins nécessaires. Douce obscurité qui fis
trente ans mon bonheur,
il faudroit avoir toujours su j'aimer; il faudroit qu'on ignorât que
j'ai eu quelques liaisons
avec les Editeurs de l'Encyclopédie, que j'ai fourni. quelques articles
à l'ouvrage, que mon
nom se trouve avec ceux des auteurs; il faudroit que mon zele pour mon
pays fût moins
connu, qu'on supposât l'article Geneve m'eut échappé, ou qu'on
ne put [426] inférer de
mon silence que j'adhere à ce qu'il contient. Rien de tout cela ne
pouvant être, il faut donc
parler, il faut que je désavoue ce que je n'approuve point, afin qu'on
ne m'impute pas
d'autres sentimens que miens. Mes compatriotes n'ont pas besoin de mes
conseils, je le sais
bien; mais moi, j'ai besoin de m' honorer, en montrant que je pense
comme eux sur
maximes.
Je n'ignore pas combien cet écrit, si loin
de ce qu'il devroit être, est loin même de ce que
j'aurois pu faire en de plus heureux jours. Tant de choses ont concouru
à le mettre
au-dessous du médiocre où je pouvois autrefois atteindre, que je
m'étonne qu'il ne soit pas
pire encore: J'écrivois pour ma patrie: s'il étoit vrai qu le zele tînt
lieu de talent, j' aurois
fait mieux que jamais; mais j'ai vu ce qu'il faloit faire, & n'ai
pu l'exécuter. J'ai dit
froidement la vérité: qui est - ce qui se soucie d'elle? triste
recommandation pour un livre!
Pour être utile il faut être agréable, & ma plume à perd cet
art-là. Tel me disputera
malignement cette perte. Soit: cependant je me sens déchu & l'on ne
tombe pas au-dessus
de rien.
Premiérement, il ne s'agit plus ici d'un
vain babil de Philosophie; mais d'une vérité de
pratique important à tout un peuple. Il ne s'agit plus de parler au
petit [427] nombre, mais
au public, ni de faire penser les autres, mais d'expliquer nettement ma
pensée. Il a donc
falu changer de style: pour me faire mieux entendre à tout le monde,
j'ai dit moins de
choses en plus de mots; & voulant être clair & simple, je me
suis trouve lâche & diffus.
Je comptois d'abord sur une feuille ou deux
d'impression tout au plus; j'ai commence à la
hâte & mon sujet s'étendant sous ma plume, je l'ai laissée aller
sans contrainte. J'étois
malade & triste; &, quoique j'eusse grand besoin de
distraction, je me sentois si peu en état
de penser & d'écrire; que, si l'idée d'un devoir à remplir ne m'eut
soutenu, j'aurois jette
cent sois mon papier au feu. J'en suis devenu moins sévere à moi-même.
J'ai cherche dans
mon travail quelque amusement qui me le fit supporter. Je me suis jette
dans toutes les
digressions qui se sont présentées, sans prévoir, combien, pour
soulager mon ennui, j'en
préparois peut-être au lecteur .
Le goût, le choix, la correction ne
sauroient se trouver dans cet ouvrage. Vivant seul, je n'ai
pu le montrer à personne. J'avois un Aristarque sévere & judicieux,
j e ne l'ai plus, je n'en
veux plus;* [* Ad amicun etsi produxeris gladium, non desperes; est
enim regressus ad
amicum, Si aperueris os triste, non timeas; est enim concordatio:
excepto convitio, &
improperio, & superbiâ, & mysterii revelatione, & plagâ
dolosâ la hisomnibus effugiet
amicus Ecclesiastic. XXII. 26. 27.] [428] je le regretterai sans cesse,
& il manque bien plus
encore à mon cœur qu'a mes écrits.
La solitude calme l'ame, & appaise les
passions le désordre du monde à fait naître. Loin
des vices qui nous irritent, on en parle avec moins d'indignation; loin
des maux qui nous
touchent, le cœur en est moins ému. Depuis que je ne vois plus les
hommes, j'ai presque
cesse de haÏr les méchans. D'ailleurs, le mal qu'ils m'ont fait à
moi-même m'ôte le droit
d'en dire d'eux. Il faut désormais que je leur pardonne pour ne leur
pas ressembler. Sans y
songer, je substituerois l'amour de la vengeance à celui de la justice;
il vaut mieux tout
oublier. J'espere qu'on ne une trouvera plus cette âpreté qu'on me
reprochoit, mais qui
me faisoit lire; je consens d'être moins lu, pourvu que je vive en paix.
A ces raisons il s'en joint une autre plus
cruelle & que je voudrois en vain dissimuler; le
public ne la sentiroit que trop malgré moi. Si dans les essais sortis
de ma plume ce papier
est encore au-dessous des autres, c'est moins la faute des
circonstances que la mienne: c'est
que je suis au-dessous de moi-même. Les maux du corps épuisent l'ame: à
force de
souffrir, elle perd [429] son ressort. Un instant de fermentation
passagere produisit en moi
quelque lueur de talent; il s'est montre tard, il s'est éteint de bonne
heure. En reprenant
mon Etat naturel, je suis rentré dans le néant. Je n'eus qu'un moment,
il est passe; j'ai la
honte de me survivre. Lecteur, si vous recevez ce dernier ouvrage avec
indulgence, vous
accueillirez mon ombre: car pour moi, je ne suis plus
A MONTMORENCI, le 20 Mars 1758.
[431] JEAN -JAQUES ROUSSEAU CITOYEN DE GENEVE,
A Monsieur D'ALEMBERT
J'ai lu, Monsieur, avec plaisir votre
article GENEVE, dans le septieme Volume de
l'Encyclopédie.*[* L'article GENEVE qui a donne lieu à cette Lettre de
M. Rousseau, sera
imprime dans le premier du Supplément, avec les autres pieces qui y ont
rapport.] En le
relisant avec plus de plaisir encore, il m'a fourni quelques réflexions
que, j'ai cru pouvoir
offrir, sous vos auspices, au public & à mes Concitoyens. Il. y à
beaucoup à louer dans cet
article; mais si les éloges dont vous honorez ma Patrie m'ôtent le
droit de vous en rendre,
ma sincérité parlera pour moi; n'être pas de votre avis sur quelques
points . C'est assez
m'expliquer sur les autres.
Je commencerai par celui que j'ai le plus
de répugnance à traiter, & dont l'examen me
convient le moins; mais sur lequel, par la raison que je viens de dire,
le silence ne m'est pas
permis. C'est le jugement que vous portez de la doctrine de nos
Ministres en matiere de foi.
Vous avez fait de ce corps respectable un éloge très-beau, très-vrai,
très-propre à eux
seuls dans tous les Clergés du monde, & qu'augmente encore la
considération qu'ils vous
ont témoignée, en montrant qu'ils aiment la Philosophie, & ne
craignent pas l'œil du
Philosophe. Mais, Monsieur, quand on veut honorer les gens, il faut que
ce soit à leur
maniere, & non pas à la [432] notre, de peur qu'ils ne s'offensent
avec raison des louanges
nuisibles, qui, pour être données à bonne intention, n'en blessent pas
moins l'état,
l'intérêt, les opinions, ou les préjugés de ceux qui en sont l'objet.
Ignorez-vous que tout
nom de Secte est toujours odieux, & que de pareilles imputations,
rarement sans
conséquence pour des LaÏques, ne le sont jamais pour des Théologiens ?
Vous me direz qu'il est question de faits
& non de louanges, & que le Philosophe à plus
d'egard à la vérité qu'aux hommes: mais cette prétendue vérité n'est
pas si claire, ni si
indifférente, que vous soyez en droit de l'avancer sans bonnes
autorités, & je ne vois pas
où l'on en peut prendre pour prouver que les sentimens qu'un corps
professe & sur
lesquels il se conduit, ne sont pas les liens. Vous me direz encore que
vous n'attribuez point à tout le corps ecclésiastique les sentimens
dont vous parlez; mais vous les attribuez à
plusieurs, & plusieurs dans un petit nombre sont toujours une si
grande partie que le tout
doit s'en ressentir.
Plusieurs Pasteurs de Geneve n'ont, selon
vous, qu'un Socinianisme parfait. Voilà ce que
vous déclarez hautement, à la face de l'Europe. J'ose vous demander
comment vous
appris? Ce ne peut être que par vos propres conjectures, ou par le
témoignage d'autrui,
ou sur l'aveu des Pasteurs en question.
Or dans les matieres de pur dogme & qui
ne tiennent point à la morale, comment peut-on
juger de la foi d'autrui par conjecture? Comment peut-on même en juger
sur la
déclaration d'un tiers, contre celle de la personne intéressée? [433]
Qui fait mieux que
moi ce que je crois ou ne crois pas, & à qui doit - on s'en
rapporter là-dessus plutôt qu'a
moi-même? Qu'après avoir tire des discours ou des ecrits d'un
honnête-homme des
conséquences sophistiques & désavoués, un Prêtre acharne poursuive
l'Auteur sur ces
conséquences, le Prêtre fait son métier & n'étonne personne: mais
devons-nous honorer
les gens de bien comme un fourbe les persécute; & le Philosophe
imitera-t-il des
raisonnemens captieux il fut si souvent la victime ?
Il resteroit donc à penser, sur ceux de nos
Pasteurs que vous prétendez être Sociniens
parfaits & rejetter les peines éternelles, qu'ils vous ont confie
là-dessus leurs sentimens
particuliers: mais si c'etoit en effet leur sentiment, & qu'ils
vous l'eussent confié, sans
doute ils vous l'auroient dit en secret, dans l'honnête & libre
épanchement d'un commerce
philosophique; ils l'auroient dit au Philosophe, & non pas à
l'Auteur. Ils n'en ont donc rien
fait, & ma preuve est sans replique; c'est que vous l'avez publie.
Je ne pretends point pour cela juger ni
blâmer la doctrine que vous leur imputez; je dis
seulement qu'on n'a nul droit de la leur imputer, à moins qu'ils ne la
reconnoissent, &
j'ajoute qu'elle ne ressemble en rien à celle dont ils nous
instruisent. Je ne sais ce que c'est
que le Socinianisme, ainsi je n'en puis parler ni en bien ni en mal;
mais, en général, je suis
l'ami de toute Religion paisible, où l'on sert l'Etre éternel selon la
raison qu'il nous à
donnée. Quand un homme ne peut croire ce qu'il trouve absurde, ce n'est
pas sa faute,
[434] c'est celle de sa raison;*[* Je crois voir un principe qui, bien
démontré comme il
pourroit l'être, arracheroit à l'instant les armes des mains à
l'intolérant & au
superstitieux, & calmeroit cette fureur de faire des prosélytes qui
semble animer les
incrédules. C'est que la raison humaine n'a pas de mesure commune bien
déterminée, &
qu'il est injuste à tout homme de donner la sienne pour regle à celle
des autres. Supposons
de la bonne-foi, sans laquelle toute dispute n'est que du caquet.
Jusqu'a certain point il y à
des principes communs, une évidence commune, & de plus, chacun à sa
propre raison qui
le détermine; ainsi le sentiment ne mene point au Scepticisme: mais
aussi les bornes
générales de la raison n'étant point fixées, & nul n'ayant
inspection sur celle d'autrui,
voilà tout d'un coup le fier dogmatique arrête. Si jamais on pouvoit
établir la paix où
regnent l'intérêt, l'orgueil, & l'opinion, c'est par-la qu'on
termineroit à la fin les
dissentions des Prêtres & des Philosophes. Mais peut-être ne seroit
ce le compte ni des uns
ni des autres: il n'y auroit plus ni persécutions ni disputes; les
premiers n'auroient
personne à tourmenter; les seconds, personne à convaincre: autant
vaudroit quitter le
métier.
Si l'on me demandoit la-dessus pour-quoi
donc je dispute moi-même? Je repondrois que je
parle au plus grand nombre, que j'expose des vérités de pratique, que
je me fonde sur
l'expérience, que je remplis mort devoir, & qu'après avoir dit ce
que je pense, je ne trouve
point mauvais qu'on ne soit pas de mon avis.] & commet concevrai-je
que Dieu le punisse
de ne s'être pas fait un entendement *[* Il faut se ressouvenir que
j'ai répondre à un
Auteur qui n'est pas Protestant; & je crois lui répondre en effet,
en montrant que ce qu'il
accuse nos Ministres de faire dans notre Religion, s'y seroit
inutilement, & se fait
nécessairement dans plusieurs autres sans qu'on y songe.
Le monde intellectuel, sans en excepter la
Géométrie, est plein de vérités
incompréhensibles, & pourtant incontestables; parce que la raison
qui les démontré
existantes, ne peut les toucher, pour ainsi dire, à travers les bornes
qui l'arrêtent, mais
seulement les appercevoir. Tel est le dogme de l'existence de Dieu;
tels sont les mysteres
admis dans les Communions Protestantes. Les mysteres qui heurtent la
raison; pour me
servir des terme de M. d'Alembert, sont toute chose. Leur contradiction
même les fait
rentrer dans ses bornes; elle à toutes les prises imaginables pour
sentir qu'ils n'existent
pas: car bien qu'on ne puisse voir une chose absurde, rien n'est si
clair que l'absurdité.
Voilà ce qui arrive, lorsqu'on soutient à la fois deux propositions
contradictoires. Si vous
me dites qu'un espace d'un pouce est aussi un espace d'un pied, vous ne
dites point du tout
une chose mystérieuse, obscure, incompréhensible; vous dites, au
contraire, une absurdité
lumineuse & palpable, une chose évidemment fausse. De quelque genre
que soient les
démonstrations qui l'établissent, elles ne sauroient l'emporter sur
celle qui la détruit,
parce qu'elle est tirée immédiatement des notions primitives qui
servent de base à toute
certitude humaine. Autrement la raison, déposant contre elle-même, nous
forceroit à la
récuser; & loin de nous faire croire ceci ou cela, elle nous
empecheroit de plus rien croire,
attendu que tout principe de foi seroit détruit. Tout homme, de quelque
Religion qu'il soit,
qui dit croire à de pareils mysteres, en impose donc, ou ne fait ce
qu'il dit.] contraire à
celui qu'il à reçu de lui? Si un Docteur venoit m'ordonner [435] de la
part de Dieu de
croire que la partie est plus grande que le tout, que pourrois-je
penser en moi-même, sinon
que cet homme vient m'ordonner d'être fou? Sans doute l'Orthodoxe, qui
ne voit nulle
absurdité dans les rnysteres, est oblige de les croire: mais si le
Socinien y en trouve,
qu'a-t-on à lui dire? Lui prouvera-t-on qu'il n'y en à pas? Il
commencera, lui, par vous
prouver que c'est une absurdité de raisonner sur ce qu'on ne sauroit
entendre. Que faire
donc? Le laisser en repos.
Je ne suis pas plus scandalisé que ceux qui
servent un Dieu clément, rejettent l'éternité
des peines, s'ils la trouvent incompatible avec sa justice. Qu'en
pareil cas ils interpretent de
leur mieux les passages contraires à leur opinion, plutôt que de
l'abandonner, que
peuvent-ils faire autre chose? Nul plus pénétré que moi d'amour &
de respect pour le
plus sublime de tous les Livres; il me console & m'instruit [436]
tous les jours, quand les
autres ne m'inspirent plus que du dégoût. Mais je soutiens que si
l'Ecriture elle-même
nous donnoit de Dieu quelque idée indigne de lui, il faudroit la
rejetter en cela, comme
vous rejettez en Géométrie les démonstrations qui menent a des
conclusions absurdes: car
de quelque authenticité que puisse être le texte sacré, il est encore
plus croyable que la
Bible soit altérée, que Dieu injuste ou malfaisant.
Voilà, Monsieur, les raisons qui
m'empecheroient des blâmer ces sentimens dans
d'équitables & modérés Théologiens, qui de leur propre doctrine
apprendroient à ne
forcer personne à l'adopter. Je dirai plus, des manieres de penser si
convenables à une
créature raisonnable & foible dignes d'un Créateur juste &
miséricordieux, me paroissent
préférables à cet assentiment stupide qui fait de l'homme bête, & à
cette barbare
intolérance qui se plaît à tourmenter des cette vie ceux qu'elle
destine aux tourmens éternels dans l'autre. En ce sens, je vous
remercie pour ma Patrie de l'esprit de Philosophie
& d'humanité que vous reconnoissez dans son Clergé, & de la
justice que vous aimez à lui
rendre; je suis d'accord avec vous sur ce point. Mais pour être
philosophes & tolérans, [*]
Sur la Tolérance Chrétienne, en peut consulter le chapitre qui porte ce
titre, dans
l'onzieme livre de la Doctrine Chrétienne de M. Professeur Vernet. On y
verra par quelles
raisons l'Eglise doit apporter encore plus de ménagement & de
circonspection dans la
censure des erreurs sur la foi, que dans celle des fautes contre les
mœurs, & comment
s'allient dans les regles de cette censure la douceur du Chrétien, la
raison du Sage & le zele
du Pasteur.] il ne s'ensuit pas que ses membres [437] soient
hérétiques. Dans le nom de
parti que vous leur donnez, dans les dogmes que vous dites être les
leurs, je ne puis ni vous
approuver, ni vous suivre. Quoiqu'un tel système n'ait rien, peut-être,
que d'honorable à
ceux qui l'adoptent, je me garderai de l'attribuer à mes Pasteurs qui
ne l'ont pas adopte;
de peur que l'éloge que j'en pourrois faire ne fournit à d'autres le
sujet d'une accusation
très-grave, & .ne nuisit à ceux que j'aurois prétendu louer.
Pourquoi me chargerois-je de
la profession de foi d'autrui? N'ai-je pas trop appris à craindre ces
imputations
téméraires? Combien de gens se sont charges de la mienne en m'accusant
de manquer de
Religion, qui surement ont fort mal lu dans mon cœur? Te ne les
taxerai point d'en
manquer eux-mêmes: car un des devoirs qu'elle m'impose est de respecter
les secrets des
consciences. Monsieur, jugeons les actions des hommes, & laissons
Dieu juger de leur foi.
En voilà trop, peut-être, sur un point dont
l'examen ne m'appartient pas, & n'est pas aussi
le sujet de cette Lettre. Les Ministres de Geneve n'ont pas besoin de
la plume d'autrui pour
se défendre; *[* C'est ce qu'ils viennent de faire, à ce qu'on m'écrit,
par une déclaration
publique. Elle ne m'est point parvenue dans ma retraite; mais
j'apprends que le public l'a
reçue avec applaudissement. Ainsi, non-seulement je jouis du plaisir de
leur avoir le
premier rendu l'honneur qu'ils méritent, mais de celui d'entendre mon
jugement
unanimement confirme. Je sens bien que cette déclaration rend le début
de ma Lettre
entièrement superflu, & le rendroit peut-être indiscret dans tout
autre-cas: mais étant sur
le point de le supprimer, j'ai vu que parlant du même article qui y à
donne lieu, la même
raison subsistoit encore, & qu'on pourroit toujours prendre mon
silence pour une espece de
consentement. Je laisse donc ces réflexions d'autant plus volontiers
que si elles viennent
hors de propos sur une affaire devroient heureusement terminée, elles
ne contiennent en
général rien que d'honorable à l'Eglise de Geneve, & que d'utile
aux hommes en tout
pays.] ce n'est pas la mienne qu'ils choisiroient pour cela, & de
pareilles discussions sont
trop loin de mon inclination pour que je m'y livre avec plaisir; mais
[438] ayant à parler
du même article où vous leur attribuez des opinions que nous ne leur
connoissons point,
me cette assertion, c'étoit y paroître adhérer, & c'est ce que je
suis fort éloigne de faire.
Sensible au bonheur que nous avons de posséder un corps de Théologiens
Philosophes &
pacifiques, ou plutôt un corps d'Officiers de Morale *[* C'est ainsi
que l'Abbé de Saint
Pierre appelloit toujours les Ecclésiastiques; soit pour dire ce qu'ils
sont en effet, soit pour
exprimer ce qu'ils devroient être.] & de Ministres de la vertu, je
ne vois naître qu'avec
effroi toute occasion pour eux de se rabaisser jusqu'a n'être plus que
des Gens d'Eglise . Il
nous importe de les conserver tels qu'ils sont. Il nous importe qu'ils
jouissent eux-mêmes
de la paix qu'ils nous sont aimer, & que d'odieuses disputes de
Théologie ne troublent plus
leur repos ni le notre. Il nous importe enfin, d'apprendre toujours par
leurs leçons & par
leur exemple, que la douceur & l'humanité sont aussi les vertus du
Chrétien.
Je me hâte de passer à une discussion moins
grave & moins sérieuse, mais qui nous
intéresse encore assez pour mériter nos réflexions, & dans laquelle
j'entrerai plus
volontiers, comme étant un peu plus de ma compétence; c'est celle du
projet d'établir un
Théâtre de Comédie à Geneve. Je n'exposerai point ici mes conjectures
sur les motifs qui
vous ont [439] pu porter à nous proposer un établissement si contraire
à nus maximes.
Quelles que soient vos raisons, il ne s'agit pour moi que des nôtres,
& tout ce que je me
permettrai de dire à votre égard, c'est que vous serez surement le
premier
Philosophe,*[*De deux célebres Historiens, tous deux Philosophes, tous
deux .chers à M..
d'Alembert, le moderne seroit de son avis, peut - être; mais Tacite
qu'il aime, qu'il médite,
qu'il daigne traduire, le grave Tacite qu'il cite si volontiers, &
qu'a- l'obscurité près il
imite si bien quelquefois, en eut- il été de même? ] qui jamais ait
excite un peuple libre,
une petite Ville, & un Etat pauvre, à se charger d'un spectacle
public.
Que de questions je trouve à discuter dans
celle que vous semblez résoudre ! Si les
Spectacles sont bons au mauvais en eux-mêmes? S'ils peuvent s'allier
avec les mœurs? Si
l'austérité Républicaine les peut comporter? S'il faut les souffrir
dans une petite ville? Si
la profession de Comédien peut être honnête? Si les Comédiennes peuvent
être aussi
sages que d'autres femmes? Si de bonnes loix suffisent pour réprimer
les abus? Si ces loix
peuvent être bien observées? &c. Tout est problême encore sur les
vrais effets du
Théâtre, parce que les disputes qu'il occasionne ne partageant que les
Gens d'Eglise & les
Gens du monde, chacun ne l'envisage que par ses préjugés .Voila,
Monsieur, des
recherches qui ne seroient pas indignes de votre plume . Pour moi, sans
croire y suppléer,
je me contenterai de chercher dans cet essai les éclaircissemens que
vous nous avez rendus
nécessaires; vous priant de considérer qu'en disant mon avis à votre
exemple, je remplis
un devoir envers ma Patrie, & qu'au [440] moins, si je me trompe
dans mon sentiment,
cette erreur ne peut nuire à personne.
Au premier coup-d'oeil jette sur ces
institutions, je vois d'abord qu'un Spectacle est un
amusement; & s'il est vrai qu'il faille des amusemens à l'homme,
vous conviendrez au
moins qu'ils ne sont permis qu'autant qu'ils sont nécessaires, &
que tout amusement
inutile est un mal, pour un être dont la vie est si courte & le
tems si précieux. L'état
d'homme à ses plaisirs, qui dérivent de sa nature, & naissent de
ses travaux, de ses
rapports, de ses besoins; & ces plaisirs, d'autant plus doux que
celui qui les goûte à l'ame
plus saine, rendent quiconque en fait jouir peu sensible à tous les
autres. Un Pere, un Fils,
un Mari, un Citoyen, ont des devoirs si chers à remplir, qu'ils ne leur
laissent rien
à dérober à l'ennui . Le bon emploi du tems rend le tems plus précieux
encore, & mieux on
le met à profit, moins on en fait trouver à perdre, Aussi voit-on
constamment que
l'habitude du travail rend l'inaction insupportable, & qu'une bonne
conscience éteint le
goût des plaisirs frivoles: mais c'est le mécontentement de soi-même,
c'est le poids de
l'oisiveté, c'est l'oubli des goûts simples & naturels, qui rendent
si nécessaire un
amusement étranger. Je n'aime point qu'on ait besoin d'attacher
incessamment son cœur
sur la Scene, comme s'il étoit mal à son aise au-dedans de nous. La
nature même à dicte
la réponse de ce Barbare *[*Chrysost. in Matth.Hemel. 38.] à qui l'on
vantoit les
magnificences du Cirque & des Jeux établis à Rome. Les Romains,
demande ce
bon-homme n'ont- ils à Rome . Les Romains, demanda ce bon-homme,
n'ont-ils ni femmes,
ni enfans? [441] Le Barbare avoit raison. L'on croit s'assembler au
Spectacle, & c'est-là
que chacun s'isole; c'est-là qu'on va oublier ses amis, ses voisins,
ses proches, pour
s'intéresser à des fables, pour pleurer les malheurs des morts, ou rire
aux dépens les
vivans. Mais j'aurois du sentir que ce langage n'est plus le saison
dans notre siecle. Tachons
d'en prendre un qui soit mieux entendu.
Demander si les Spectacles sont bons ou
mauvais en eux-mêmes, c'est faire une question
trop vague; c'est examiner un rapport avant que d'avoir fixe les
termes. Les Spectacles sont
faits pour le peuple, & ce n'est que par leurs effets sur lui,
qu'on peut déterminer leurs
qualités absolues. Il peut y avoir des Spectacles d'une infinité
d'especes; *[* "Il peut y
avoir des spectacles blâmables en eux-mêmes, comme ceux qui sont
inhumains, ou
indécens & licentieux: tels étoient quelques-uns des spectacles
parmi les Paiens. Mais il en
est aussi d'indifferens en eux-mêmes qui ne deviennent mauvais que par
l'abus qu'on en
fait. Par exemple, les pieces de Théâtre n'ont rien de mauvais en tant
qu'on y trouve une
peinture des caracteres & des actions des hommes, où l'on pourroit
même donner des
leçons agréables & utiles pour toutes les conditions; mais si l'on
y débite une morale
relâchée, si les personnes qui exercent cette profession menent une vie
licentieuse &
servent à corrompre les autres, si de tels spectacles entre-tiennent la
vanité, la fainéantise,
le luxe, l'impudicité, il est visible alors que la chose tourne en
abus, & qu'a moins qu'on ne
trouve le moyen de corriger ces abus ou de s'en garantir, il vaut mieux
renoncer à cette
sorte d'amusement ." Instruction Chret. T. III. L. III. Chap. 16.
Quant à l'espece des Spectacles, c'est
nécessairement le plaisir qu'ils donnent, & non leur
utilité, qui la détermine . Si l'utilité peut s'y trouver, à la bonne
heure; mais l'objet
principal est de plaire, &, pourvu que le Peuple s'amuse, cet objet
est assez rempli. Cela
seul empêchera toujours qu'on ne puisse donner à ces fortes
d'etablissemens tous les
avantagea dont ils seroient susceptibles, & c'est s'abuser beaucoup
quel de s'en former une
idée de perfection, qu'on ne sauroit mettre en pratique, sans rebuter
ceux qu'on croit
instruire . Voilà d'ou naît la diversité des Spectacles, selon les
goûts divers des nations. Un
Peuple intrépide, grave & cruel, veut des fêtes meurtrieres &
périlleuses, où brillent la
valeur & le sens-froid. Un Peuple féroce & bouillant veut du
sang, des [443] combats, des
passions atroces. Un Peuple voluptueux veut de la musique & des
danses. Un Peuple galant
veut de l'amour de la politesse. Un Peuple badin veut de la
plaisanterie & du ridicule. Trahit
sua quelque voluptas . Il faut, pour leur plaire, des Spectacles
qui favorisent leurs penchans,
au lieu qu'il en faudroit qui les modérassent.
La Scene, en général, est un tableau des
passions humaines, dont l'original est dans tous
les cœurs.: mais si le Peintre n'avoit soin de flatter ces passions,
les Spectateurs seroient
bientôt rebutes, & ne voudroient plus se voir sous un aspect qui
les fit mépriser
d'eux-mêmes. Que s'il donne à quelques-unes des couleurs odieuses,
c'est seulement à
celles qui ne sont point générales, & qu'on hait, naturellement.
Ainsi l'Auteur ne fait
encore en cela que suivre le sentiment du public; & alors ces
passions de rebut font
toujours employées à en faire valoir d'autres, sinon plus légitimes, du
moins plus au gré
des Spectateurs. Il n'y a que la raison qui ne soit bonne a rien sur la
Scene. Un homme sans
passions, ou qui les domineroit toujours, n'y sauroit intéresser
personne; & l'on a déjà
remarque qu'un StoÏcien dans la Tragédie, seroit un personnage
insupportable: dans la
Comédie, il feroit rire, tout au plus.
Qu'on n'attribue donc pas au Théâtre le
pouvoir de changer des sentimens ni des mœurs
qu'il ne peut que suivre & embellir. Un Auteur qui voudroit heurter
le goût général,
composeroit bientôt pour lui-seul. Quand Moliere corrigea la Scene
comique, il attaqua
des modes, des ridicules; mais [444] il ne choqua pas pour cela le goût
du public,*[* Pour
peu qu'il anticipât, ce Moliere lui-même avoit peine à se soutenir; le
plus parfait de ses
ouvrages tomba dans sa naissance, parce qu'il le donna trop tôt, &
que le public n'etoit pas
mur encore pour le Misanthrope.
Tout ceci est fonde sur une maxime
évidente; savoir qu'un peuple suit souvent des usages
qu'il méprise, au qu'il est prêt à mépriser, si-tôt qu'on osera lui en
donner l'exemple.
Quand de mon tems on jouoit la fureur des Pantins, on ne faisoit que
dire au Théâtre ce
que pensoient ceux même qui passoient leur journée à ce sot amusement:
mais les goûts
constans d'un peuple, ses coutumes, ses vieux préjugés, doivent être
respectes sur la
Scene. Jamais Poete ne s'est bien trouve d'avoir viole cette loi. ] il
le suivit ou le développa,
comme fit aussi Corneille de C'etoit l'ancien Théâtre qui commençoit à
choquer ce goût
parce que, dans un siecle devenu plus poli, le Théâtre gardoit sa
premiere grossièreté .
Aussi le goût général ayant change depuis ces deux Auteurs, si leurs
chefs- d' œuvres étoient encore à paroître, tomberoient-ils
infailliblement aujourd'hui. Les connoisseurs
ont beau les admirer toujours, si le public les admire encore, c'est
plus par honte de s'en
dédire que par un vrai sentiment de leurs beautés. On dit que jamais
une bonne Piece ne
tombe; vraiment je le crois bien, c'est que jamais une bonne Piece ne
choque les moeurs*[*
Je dis le goût ou les mœurs différemment: car bien ces choses ne soit
pas l'autre, elles ont
toujours une origine commune, & souffrent les mêmes révolutions. Ce
qui ne signifie pas
que le bon goût & les bonnes, mœurs regnent toujours en même tems,
proposition éclaircissemen & discussion; mais qu'un certain état du
goût répond toujours à un
certain état des mœurs, ce qui est incontestable.] de son tems. Qui
est-ce qui doute que, sur
nos Théâtres, la meilleure Piece de Sophocle ne tombât tout-à-plat?
[445] ne sauroit se
mettre à la place de gens qui ne nous ressemblent point.
Tout Auteur qui veut nous peindre des
mœurs étrangers à pourtant grand soin
d'approprier sa Piece aux nôtres. Sans cette précaution, l'on ne
réussit jamais, & le
succès même de ceux qui l'ont prise à souvent des causes bien
différentes de celles que lui
suppose un observateur superficiel. Quand Arlequin Sauvage est bien
accueilli des
Spectateurs, pense-t-on que ce soit par le goût qu'ils prennent pour le
sens & la simplicité
de ce personnage, & qu'un seul d'entr'eux voulut pour cela lui
ressembler? C'est, tout au
contraire, que cette Piece favorise leur tour d'esprit, qui est d'aimer
& rechercher les idées
neuves & singulieres. Or il n'y en a point de plus neuves pour eux
que celles de la nature.
C'est précisément leur aversion pour les choses communes, qui les
ramene quelquefois aux
choses simples.
Il s'ensuit de ces premieres observations,
que l'effet général du Spectacle est de renforcer
le caractere national, d'augmenter les inclinations naturelles, &
de donner une nouvelle énergie a toutes les passions. En ce sens il
sembleroit que cet effet, se bornant à charger &
non changer les mœurs établies, la Comédie seroit bonne aux bons &
mauvaise aux
méchans. Encore dans le premier cas resteroit-il toujours à savoir si
les passions trop
irritées ne dégénerent point en vices. Je sais que la Poétique du
Théatre prétend faire
tout le contraire, & purger les passions en les excitant: mais j'ai
peine à bien concevoir
cette regle. Seroit-ce que pour devenir tempérant & sage, il faut
commercer, par être
furieux & fou ?
[446] "Eh non! ce n'est pas cela, disent
les partisans du Théatre . La Tragédie prétend
bien que toutes les passions dont elle fait des tableaux nous émeuvent,
mais elle ne veut pas
toujours que notre affection soit la même que celle du personnage
tourmente par une
passion. Le plus souvent, au-contraire, son but est d'exciter en nous
sentimens opposes à
ceux qu'elle prête à ses personnages." Ils disent encore que si les
Auteurs abusent du
pouvoir d'émouvoir les cœurs, pour mal placer l'intérêt, cette faute
doit être attribuée à
l'ignorance & à la dépravation des Artistes, & & non point
à l'art. Ils disent enfin que la
peinture fidelle des passions & des peines qui les accompagnent,
suffit seule pour nous les
faire éviter avec tout le soin dont nous sommes capables.
Il ne faut, pour sentir la mauvaise foi de
toutes ces réponses que consulter l'état de son
cœur à la fin d'une Tragédie. L'émotion, le trouble, &
l'attendrissement qu'on sent en
soi-même & qui se prolonge après la Piece, annoncent-ils une
disposition bien prochaine à
surmonter & régler nos passons? Les impressions vives &
touchantes dont nous prenons
l'habitude & qui reviennent si souvent, sont-elles bien propres à
modérer nos sentimens au
besoin? Pourquoi l'image des peines qui naissent des passions,
effaceroit-elle celle des
transports de plaisir & de joie qu'on en voit au naître, & que
les Auteurs ont soin
d'embellir encore pour rendre leurs Pieces plus agréables? ne fait-on
pas que toutes les
passions sont sœurs, qu'une seule suffit pour en exciter mille, &
que les combattre l'une
par l'autre n'est qu'un [447] moyen de rendre le cœur plus sensible à
toutes? Le seul
instrument qui serve à les purger est la raison, & j'ai déjà dit
que la raison n'avoit nul
effet au Théatre. Nous ne partageons pas les affections de tous les
personnages, il est vrai:
car, leurs intérêts étant opposes, il faut bien que l'Auteur nous en
fasse préférer
quelqu'un, autrement nous n'en prendrions point du tout; mais loin de
choisir pour cela les
passions qu'il veut nous faire aimer, il est force de choisir celles
que nous aimons. Ce que
j'ai dit du genre des Spectacles doit s'entendre encore de l'intérêt
qu'on y fait régner à
Londres, un Drame intéressé en faisant haÏr les François; à Tunis, la
belle passion seroit
la pirater: à Messine, une vengeance bien favoureuse; à Goa, l'honneur
de brûler des
Juifs. Qu'un Auteur *[*Qu'on mette, pour voir sur la Scene françoise,
un homme droit &
vertueux, mais simple & grossier, sans amour, sans galanterie,
& qui ne fasse point de
belles phrases; qu'on y mette un sage sans préjugés, qui, ayant reçu un
affront d'un
Spadassin, refuse de s'aller faire égorger par l'offenseur, & qu'on
épuise tout l'art du
Théatre pour rendre ces personnages intéressans comme le Cid au peuple
François;
j'aurai tort, si l'on réussit .] choque ces maximes, il pourra faire
une fort belle Piece où
l'on n'ira point; & c'est alors qu'il faudra taxer cet Auteur
d'ignorance, pour avoir manque à la premiere loi de son art, à celle
qui sert de base à toutes les autres, qui est de réussir.
Ainsi le Théatre purge les passions qu'on n'a pas, & fomente celles
qu'on a Ne voilà-t-il pas
un remede bien administre?
II y donc un concours de causes générales
& particulieres, qui doivent empêcher qu'on ne
puisse donner aux Spectacles [448] la perfection dont on les croit
susceptibles, & qu'ils ne
produisent les effets avantageux qu'on semble en attendre. Quand on
supposeroit même
cette perfection aussi grande qu'elle peut être, & le peuple aussi
bien dispose qu'on
voudra; encore ces effets se réduiroient-ils à rien, faute de moyens
pour les rendre
sensibles. Je ne sache que trois sortes d'instrumens, à l'aide desquels
on puisse agir sur les
mœurs d'un peuple; savoir, la force des loix, l'empire de l'opinion,
& l'attrait du plaisir.
Or les loix n'ont nul accès au Théatre, dont la moindre contrainte
*[*Les loix peuvent
déterminer les sujets, la forme des Pieces, la maniere de les jouer;
mais elles ne sauroient
forcer le public a s'y plaire. L'empereur Neron chantant au Théatre
faisoit égorger ceux
qui s'endormoient; encore ne pouvoit-il tenir tout le monde éveillé,
& peu s'en salut que le
plaisir d'un court sommeil ne coûtât la vie à Vespasien. Nobles Acteurs
de l'Opéra de
Paris, ah, si vous eussiez joui de la puissance impériale, je ne
gémirois pas maintenant
d'avoir trop vécu !] feroit une peine & non pas un amusement.
L'opinion n'en dépend
point, puisqu'au lieu de faire la loi au public, le Théatre la reçoit
de lui; & quant au
plaisir qu'on y peut prendre, tout son effet est de nous y ramener plus
souvent.
Examinons s'il en peut avoir d'autres. Le
Théatre, me dit-on, dirige comme il peut & doit
l'être, rend la vertu aimable le vice odieux. Quoi donc ? avant qu'il y
eut des Comédies
n'aimoit-on point les gens de bien, ne haissoit-on point les mechans,
& ces sentimens
sont-ils plus foibles dans les lieux dépourvus de Spectacles ? Le
Théatre rend la vertu
aimable . Il opère un grand prodige de faire ce que la nature & la
raison sont avant lui!
Les mechans sont [449] hais sur la Scene . . . Sont-ils aimes dans la
Société, quand on les y
connoît pour tels? Est-il bien sur que cette haine soit plutôt
l'ouvrage de l'Auteur, que des
forfaits qu'il leur fait commettre ? Est-il bien sur que le simple
récit de aces forfaits nous
en donneroit moins d'horreur que toutes les couleurs dont il nous les
peint? Si tout son art
consiste à nous montrer des malfaiteurs pour nous les rendre odieux, je
ne vois point ce
que cet art a de si admirable, & l'on ne prend la-dessus que trop
d'autres leçons sans
celle-là Oserai - je ajouter un soupçon qui me vient ? Je doute que
tout homme à qui l'on
exposera d'avance les crimes de Phedre ou de Médée, ne les déteste plus
encore au
commencement qu'a la fin de la Piece; & si ce doute test fonde, que
faut - il penser de cet
effet si vante du Théatre ?
Je voudrois bien qu'on me montrât
clairement sans verbiage par quels moyens il pourroit
produire en nous des sentimens que nous n'aurions pas, & nous faire
juger des êtres
moraux autrement que nous n'en jugeons en nous-mêmes ? Que toutes ces
vaines
prétentions approfondies sont pueriles & dépourvues .de sens ! Ah
si la beauté de la vertu
l'ouvrage de l'art, il y a long-tems qu'il l'auroit défigurée ! Quant à
moi, dût-on me traiter
de méchant encore pour oser soutenir que l'homme est ne bon, je le
pense & crois l'avoir
prouve; la source de l'intérêt qui nous attache qui est honnête &
nous inspire de
l'aversion pour le mal, est en nous & non dans les Pieces. Il n'y a
point pour produire cet
intérêt, mais seulement pour s'en [450] prévaloir. L'amour du beau
*[*C'est du beau
moral qu'il est ici question. Quoiqu'en disent les Philosophes, cet
amour est inné dans
l'homme, & sert de principe à la conscience. Je puis citer en
exemple de cela, la petite piece
de Nanine qui à fait murmurer l'assemblée & s'est soutenue que par
la grande réputation
de l'Auteur, & cela parce que l'honneur, la vertu, les purs
sentimens des la nature y sont
préférés à l'impertinent préjugé des conditions.] est un sentiment
aussi naturel au cœur
humain que l'amour de soi-même; il n'y naît point d'un arrangement de
scenes; l'Auteur
ne l'y porte pas, il l'y trouve; & de ce pur sentiment qu'il flatte
les douces larmes qu'il fait
couler.
Imaginez la Comédie aussi parfaite qu'il
vous plaira. Où est celui qui, s'y rendant pour la
premiere fois, n'y va déjà convaincu de ce qu'on y prouve, & déjà
prévenu pour ceux
qu'on y fait aimer ? Mais ce n'est pas de cela qu'il est question;
c'est d'agir
conséquemment à ses principes & d'imiter les gens qu'on estime. Le
cœur de l'homme est
toujours droit sur tout ce qui ne se rapporte pas personnelle à lui.
Dans les querelles dont
nous sommes purement Spectateurs, nous prenons a l'instant le parti de
la justice, & il a
point d'acte de méchanceté qui ne nous donne une vive indignation, tant
que nous n'en
tirons aucun profit: mais quand notre intérêt s'y mêle, bientôt nos
sentimens se
corrompent; & c'est alors seulement que nous préférons le mal qui
nous est utile, au bien
que nous fait aimer la nature. N'est-ce pas un effet nécessaire de la
constitution des choses,
que le méchant tire un double avantage de son injustice, & de la
probité d'autrui? Quel
traité plus avantageux pourroit - il faire, que d'obliger le monde
entier d'être [451] juste,
excepte lui seul; en sorte que chacun lui rendit fidélement ce qui lui
est dû, & qu'il ne
rendit ce qu'il doit à personne? Il aime la vertu, sans doute, mais il
l'aime dans les autres,
parce qu'il espere en profiter; il n'en veut point pour lui, parce
qu'elle lui seroit coûteuse.
Que va-t-il donc voir au Spectacle? Précisément ce qu'il voudroit
trouver partout; des
leçons uns de vertu pour le public dont il s'excepte, & des gens
immolant tout à leur
devoir, tandis qu'on n'exige rien de lui.
J'entends dire que la Tragédie mene à la
pitié par la terreur; soit, mais quelle est cette
pitié? Une émotion passagere & vaine, qui ne dure pas plus que
l'illusion qui l'a produite;
un reste de sentiment naturel étouffe bientôt par les passions; une
pitié stérile qui se
repaît de quelques larmes, & n'a jamais produit le moindre acte
d'humanité. Ainsi
pleuroit le sanguinaire Sylla au récit des maux qu'il n'avoit pas faits
lui-même. Ainsi se
cachoit le tyran de Phere au Spectacle, de peur qu'on ne le vit gémir
avec Andromaque &
Priam, tandis qu'il écoutoit sans émotion les cris de tant
d'infortunes, qu'on égorgeoit
tous les jours par ses ordres. Tacite rapporte que Valerius-Asiaticus,
accuse
calomnieusement par l'ordre de Messaline qui vouloit le faire périr, se
défendit
par-devant l'Empereur d'une maniere qui toucha extrêmement ce Prince
& arracha des
larmes à Messaline elle-même. Elle entra dans une chambre voisine pour
se remettre,
après avoir tout en pleurant averti Vitellius à l'oreille de ne pas
laisser échapper l'accuse.
Je ne vois pas au spectacle une de ces pleureuses de loges si fières de
leurs [452] larmes que
je ne songe à celles de Messaline pour ce pauvre Valerius-Asiaticus.
Si, selon la remarque de Diogene-Laerce, le
cœur s' attendrit plus volontiers à des maux
feints qu'a des maux véritables; si les imitations du Théâtre nous
arrachent quelquefois
plus de pleurs que ne seroit la présence même des objets imites; c'est
moins, comme le
pense l'Abbé du Bos, parce que les émotions sont plus foibles & ne
vont pas jusqu'a la
douleur,*[* Il dit que le Poete ne nous afflige qu'autant que nous le
voulons; qu'il ne nous
fait aimer ses Héros qu'autant qu'il nous plaît. Cela est contre toute
expérience. Plusieurs
s'abstiennent d'aller à la Tragédie, parce qu'ils en sont émus au point
d'en être
incommodes; d'autres, honteux de pleurer au Spectacle, y pleurent
pourtant malgré eux;
& ces effets ne sont pas assez rares pour n'être qu'une exception à
la maxime de cet
Auteur.] que parce qu'elles sont pures & sans mélange d'inquiétude
pour nous-mêmes.
En donnant des pleurs à ces fictions, nous avons satisfait à tous les
droits de l'humanité,
sans avoir plus rien à mettre du notre; au-lieu que les infortunes en
personne exigeroient
de nous des soins, des soulagemens, des consolations, des travaux qui
pourroient nous
associer à leurs peines, qui couteroient du moins à notre indolence,
& dont nous sommes
bien aises d'être exemptes. On diroit que notre cœur se resserre, de
peur de s'attendrir à
nos dépens.
Au fond, quand un homme est allé admirer de
belles actions dans des fables, & pleurer des
malheurs imaginaires, qu'a-t-an encore à exiger de lui N'est-il pas
content de lui-même Ne
s'applaudit-il pas de sa belle ame Ne s' il pas acquitte de tout ce
qu'il doit à la vertu par
l'hommage [453] qu'il vient de lui rendre Que voudroit-on qu'il fit de
plus Qu'il la
pratiquât lui-même Il n'a point de rôle à jouer: n'est pas Comédien.
Plus j'y réfléchis, & plus je trouve
que tout ce qu'on met représentation au Théâtre, on
ne l'approche pas de nous, on l'en éloigne. Quand je vois le Comte
d'Essex, le regne
d'Elisabeth se recule à mes yeux de dix siecles, & si l'on jouoit
un événement arrive hier
dans Paris, on me le feroit supposer du tems de Moliere. Le Théâtre a
ses regles, ses
maximes, sa morale à part, ainsi que son langage & ses vêtemens. On
se dit bien que rien
de tout cela ne nous convient, & l'on se croiroit aussi ridicule
d'adopter les vertus de ses
héros que de parler en vers, & d'endosser un habit à la Romaine.
Voilà donc à-peu-près à quoi servent tous ces grandes sentimens &
toutes ces brillantes maximes qu'on vante avec
tant d'emphase; à les reléguer à jamais sur la Scene, & à nous
montrer la vertu comme
un jeu de Théâtre, bon pour amuser le public, mais qu'il y auroit de la
folie à vouloir
transporter sérieusement dans la Société. Ainsi la plus avantageuse
impression des
meilleures Tragédies est de réduire à quelques affections passagères,
stériles & sans
effet, tous les devoirs de l'homme, à nous faire applaudir de notre
courage en louant celui
des autres, de notre humanité en plaignant les maux que nous aurions pu
guérir, de notre
charité en disant au pauvre: Dieu vous assiste .
On peut, il est vrai, donner un appareil
plus simple à la Scene, & rapprocher dans la
Comédie le ton du Théâtre de celui du monde: mais de cette maniere on
ne corrige [454]
pas, les mœurs, on les peint, & un laid visage ne paroit point
laid à celui qui le porte. Que
si l'on veut les corrige par leur charge, on quitte la vraisemblance
& la nature, & le tableau
ne fait plus d'effet. La charge ne rend pas les objets haÏssables, elle
ne les rend que
ridicules: & de-la résulte un très grand inconvénient, c'est qu'a
force de craindre les
ridicules, les vices n'effraient plus, & qu'on ne sauroit guérir
les premiers sans fomenter
les autres. Pourquoi, direz-vous, supposer cette opposition nécessaire
Pourquoi, Monsieur
Parce que les bons ne tournent point les mechans en dérision, mais les
écrasent de leur
mépris, & que rien n'est moins plaisant & risible que
l'indignation de la vertu. Le ridicule,
au contraire, est l'arme favorite du vice. C'est par elle qu'attaquant
dans le fond des cœurs
le respect qu'on doit à la vertu, il éteint enfin l'amour qu'on lui
porte.
Ainsi tout nous force d'abandonner cette
vaine idée de perfection qu'on nous veut donner
de la forme des Spectacles, diriges vers l'utilité publique. C'est une
erreur, disoit le grave
Muralt, d'espérer qu'on y montre fidèlement les véritables rapports des
choses: car, en
général, le Poete ne peut qu'altérer ces rapports, pour les accommoder
au goût du peuple.
Dans le cornique il les diminue & les met au-dessous de l'homme;
dans le tragique, ils les étend pour les rendre héroÏques, & les
met au-dessus de l'humanité. Ainsi jamais ils ne
sont à sa mesure, & toujours nous voyons au Théâtre d'autres êtres
que nos semblables.
J'ajouterai que cette différence est si vraie & si reconnue
qu'Aristote en fait une regle dans
sa Poétique. Comoedia enim deteriores, Tragoedia [455] meliores
quam nunc sunt imitari
conantur. Ne voila-t-il pas une imitation bien entendue, qui se
propose pour objet ce qui
n'est point, & laisse, entre le défaut & l'excès, ce qui est,
comme une chose inutile Mais
qu'importe la vérité de l'imitation, pourvu que l'illusion y soit Il ne
s'agit que de piquer la
curiosité du peuple. Ces productions d'esprit, comme la plupart des
autres, n'ont pour but
que applaudissemens. Quand l'Auteur en reçoit & que les Acteurs les
partagent, la Piece
est parvenue à son but & l'on n'y cherche point d'autre utilité. Or
si le bien est nul, reste le
mal, & comme celui-ci n'est pas douteux, la question me paroit
décidée; mais, passions à
quelques exemples, qui puissent en rendre la solution plus sensible.
Je crois pouvoir avancer, comme une vérité
facile à prouver, en conséquence des
précédentes, que le Théâtre François, avec les défauts qui lui restent,
est cependant
à-peu-près aussi parfait qu'il peut l'être, soit pour l'agrément, soit
pour l'utilité; & que
ces deux avantages y sont dans un rapport qu'on ne peut troubler sans
ôter à l'un plus,
qu'on ne donneroit à l'autre, ce qui rendroit ce même Théâtre moins
parfait encore. Ce
n'est pas qu'un homme de génie ne puisse inventer un genre de Pieces
préférable à ceux
qui sont établis; mais ce nouveau genre, ayant besoin pour se soutenir
des talens de
l'Auteur, périra nécessairement avec lui, & ses successeurs,
dépourvus des mêmes
ressources, seront toujours forces de revenir aux moyens communs
d'intéresser & de
plaire. Quels sont ces moyens parmi nous Des actions célebres, de
grands noms, de grands
crimes, & de grandes [456] vertus .dans la Tragédie; .le comique
& le plaisant dans la
Comédie; & toujours l'amour dans toutes deux.*[* Les Grecs
n'avoient pas besoin de
fonder sur l'amour le principal intérêt de leur tragédie, & ne l'y
fondoient pas, en effet.
La notre, qui n'a pas la même ressource, ne sauroit se passer de cet
intérêt. On verra dans
la suite la raison de cette différence.] Je demande quel profit les
mœurs peuvent tirer de
tout cela ?
On me dira que dans ces Pieces le crime est
toujours puni, & la vertu toujours
récompensée. Je réponds que, quand cela seroit, la plupart des actions
tragiques, n'étant
que de pures fables, des événemens qu'on fait être de l'invention du
Poete, ne sont pas une
grande impression sur les Spectateurs; à force de leur montrer qu'on
veut les instruire, on
ne les instruit plus. Je réponds encore que ces punitions & ces
récompenses s'operent
toujours par des moyens si peu communs, qu'on n'attend rien de pareil
dans le cours
naturel des choses humaines. Enfin je réponds en niant le fait. Il
n'est, ni ne peut être
généralement vrai: car cet objet, n'étant point celui sur lequel les
Auteurs dirigent leurs
Pieces, ils doivent rarement l'atteindre, & souvent il seroit
obstacle un obstacle au succès.
Vice ou vertu, qu'.importe, pourvu qu'on en impose par un air de
grandeur Aussi la Scene
Françoise, sans contredit la plus parfaite, ou du moins la plus
réguliere qui ait encore
existe, n'est-elle pas moins le triomphe des grands scélérats que des
plus illustres héros:
témoin Catilina, Mahomet, Atrée, & beaucoup d'autres.
Je comprends bien qu'il ne faut pas
toujours regarder à la catastrophe pour juger de
l'effet moral d'une Tragédie [457] qu'a égard l'objet est rempli quand
on s'intéresse pour
l'infortune vertueux, plus que pour l'heureux coupable: ce qui
n'empêche point qu'alors la
prétendue regle ne soit violée. Comme il n'y a personne qui n'aimât
mieux être
Britannicus que Neron, je conviens qu'on doit compter en ceci pour
bonne la Piece qui les
représente, quoique Britannicus y périsse. Mais par le même principe,
quel jugement
porterons-nous d'une Tragédie ou, bien que les criminels soient punis,
ils nous sont
présentés sous un aspect si favorable que tout l'intérêt est pour eux?
Où Caton, le plus
grand des humains, fait le rôle d'un pédant où Ciceron, le sauveur de
la République,
Ciceron, de tous ceux qui porterent nom de peres de la patrie, le
premier qui en fut honore
& le seul qui le mérita, nous est montre comme un vil Rhéteur, un
lâche; tandis que
l'infame Catilina, couvert de crimes qu'on n'oseroit nommer, prêt
d'égorger tous ses
magistrats, & de réduire sa patrie en cendres, fait le rôle d'un
grand homme & réunit,
par ses talens, sa fermeté, son courage, toute l'estime des Spectateurs
Qu'il eut, si l'on veut,
une ame forte, en étoit il moins un scélérat détestable, &
faloit-il donner aux forfaits d'un
brigand le coloris des exploits d'un héros à quoi donc aboutit la
morale d'une pareille
Piece, si ce n'est à encourager des Catalina, & à donner aux
mechans habiles le prix de
l'estime publique due aux gens de bien Mais tel est le goût qu'il faut
flatter sur la Scene;
telles sont les mœurs d'un siecle instruit. Le savoir, l'esprit, le
courage ont seuls notre
admiration; & toi, douce & rnodeste Vertu, tu restes toujours
sans [458] honneurs !
Aveugles que nous au milieu de tant de lumieres ! Victimes de nos
applaudissemens
insensés, n'apprendrons-nous jamais combien mérite de mépris & de
haine tout homme
qui abuse, pour le malheur du genre-humain, du génie & des talens
que lui donna la
Nature ?
Atrée & Mahomet n'ont pas même la
foible ressource du dénouement. Le monstre qui
sert de héros à chacune de ces deux Pieces acheve paisiblement les
forfaits, en jouit, & l'un
des deux le dit en propres termes au dernier vers de la Tragédie:
Et je jouis enfin du prix de mes
forfaits.
Je veux bien supposer que les Spectateurs,
renvoyés avec cette belle maxime, n'en
concluront pas que le crime a donc un prix de plaisir & de
jouissance; mais je demande
enfin de quoi leur aura profite la Piece où cette maxime est mise en
exemple ?
Quant à Mahomet, le défaut d'attacher
l'admiration publique au coupable, y seroit
d'autant plus grand que celui-ci a bien un autre coloris, si l'Auteur
n'avoit eu soin de
porter sur un second personnage un intérêt de respect & de
vénération, capable d'effacer
ou de balance au moins la terreur & l'étonnement que Mahomet
inspire. La scene,
sur-tout, qu'ils ont ensemble est conduite avec tant d'art que Mahomet,
sans se démentir,
sans rien perdre de la supériorité qui lui est propre, est pourtant
éclipse par le simple bon
sens & l'intrépide vertu de Zopire.*[*Je me souviens d'avoir trouve
dans Omar plus de
chaleur & d'élévation vis-à-vis de Zopire, que dans Mahomet
lui-même; & je prenois cela
pour un défaut. En y pensant mieux, j'ai change d'opinion. Omar emporte
par son
fanatisme ne doit parler de son maître qu'avec cet enthousiasme de zele
& d'admiration
qui l'éleve au-dessus de l'humanité. Mais Mahomet n'est pas fanatique;
c'est un fourbe
qui, sachant bien qu'il n'est pas question de faire l'inspire vis-à-vis
de Zopire, cherche à le
gagner par une confiance affectée & par des motifs d'ambition. Ce
ton de raison doit le
rendre moins brillant qu'Omar, par cela même qu'il est plus grand &
qu'il fait mieux
discerner les hommes. Lui-même dit, ou fait entendre tout cela dans la
scene. C'etoit donc
ma faute si je ne l'avois pas senti: mais voilà ce qui nous arrive à
nous autres petits
Auteurs. En voulant censurer les ecrits de nos maîtres, notre
étourderie nous y fait relever
mille fautes qui sont des beautés pour les hommes de jugement.] II
faloit un Auteur qui
sentit bien [459] sa force, pour oser mettre vis-à-vis l'un de l'autre
deux pareils
interlocuteurs. Je n'ai jamais oui faire de cette scene en particulier
tout l'loge dont elle me
paroit digne; mais je n'en connois pas une au Théâtre François, où la
main d'un grand
maître soit plus sensiblement empreinte, & où le sacre caractere de
la vertu l'emporte plus
sensiblement sur l'élévation du génie.
Une autre considération qui tend à
justifier cette Piece, c'est qu'il n'est pas seulement
question d'étaler des forfaits, mais les forfaits du fanatisme en
particulier, pour apprendre
au peuple à le connoître & s'en défendre. Par malheur, de pareils
soins sont très-inutiles,
& ne sont pas toujours sans danger. Le fanatisme n'est pas une
erreur, mais une fureur
aveugle & stupide que la raison ne retient jamais. L'unique secret
pour l'empêcher de
naître est de contenir ceux qui l'excitent. Vous avez beau démontrer à
des foux que leurs
chefs les trompent, ils n'en sont pas moins ardens à les suivre. Que si
le fanatisme existe
une fois, je ne vois encore qu'un [460] seul moyen d'arrêter son
progrès: c'est d'employer
lui ses propres armes. Il ne s'agit ni de raisonner ni de convaincre;
il faut laisser-là la
philosophie, fermer les livres prendre le glaive & punir les
fourbes. De plus, je crains bien,
par rapport à Mahomet, qu'aux yeux des Spectateurs, sa grandeur d'ame
ne diminue
beaucoup l'atrocité de ses crimes; & qu'une pareille Piece, jouée
devant des gens en état
de choisir, ne fit plus de Mahomet que de Zopires. Ce qu'il y à, du
moins, de bien sur, c'est
que de pareils exemples ne sont gueres encourageans pour la vertu.
Le noir Atrée n'a aucune de ces excuses,
l'horreur qu'il inspire est à pure perte; il ne nous
apprend rien qu'y frémir de son crime; & quoiqu'il ne soit grand
que par sa fureur, il n'y
a pas dans toute la Piece un seul personnage en état par son caractere
de partager avec lui
l'attention publique: car, quant au doucereux Plisthene, je ne sais
comment on l'a pu
supporter dans une pareille Tragédie. Seneque n'a point mis d'amour
dans la sienne, &
puisque l'Auteur moderne a pu se résoudre à l'imiter dans tout le
reste, il auroit bien du
l'imiter encore en cela. Assurément il faut avoir un bien flexibles
pour souffrir des
entretiens galans à cote des scenes d'Atrée.
Avant de finir sur cette Piece, je ne puis
m'empêcher d'y remarquer un mérite qui
semblera peut-être un défaut à bien des gens. Le rôle de Thyeste est
peut-être de tous
ceux qu'on a mis sur notre Théâtre le plus sentant le goût antique. Ce
n'est point un
héros courageux, ce n'est point un modele de vertu, on ne peut pas dire
non plus que ce
soit un [461] scélérat, * [*La preuve de cela, c'est qu'il intéresse.
Quant à la faute dont il
est puni, elle est ancienne, elle est trop expiée, & puis c'est peu
de chose pour un méchant
de Théâtre qu'on ne tient point pour tel, s'il ne fait frémir
d'horreur.] c'est un homme
foible & pourtant intéressant, par cela qu'il est seul qu'il est
homme & malheureux. Il me
semble aussi que par cela seul, le sentiment qu'il excite est
extrêmement tendre &
touchant: car cet homme tient de bien près à chacun de nous, au lieu
que l'héroÏsme nous
accable encore plus qu'il ne nous touche; parce qu'après tout, nous n'y
avons que faire. Ne
seroit-il pas à désirer que nos sublimes Auteurs daignassent descendre
un peu de leur
continuelle élévation & nous attendrir quelquefois pour la simple
humanité souffrante, de
peur que, n'ayant de la pitié que pour des héros malheureux, nous n'en
ayons jamais pour
personne. Les anciens avoient des héros & mettoient des hommes sur
leurs Théâtres;
nous, au contraire, nous n'y mettons que des héros, & à peine
avons-nous des hommes.
Les anciens parloient de l'humanité en phrases moins apprêtées; mais
ils savoient mieux
l'exercer. On pourroit appliquer à eux & à nous un trait rapporte
par Plutarque & que je
ne puis m'empêcher de transcrire. Un Vieillard d'Athenes cherchoit
place au Spectacle &
n'en trouvoit point; de jeunes-gens, le voyant en peine, lui firent
signe de loin; il vint, mais
ils se serrerent & se moquerent de lui. Le bon-homme fit ainsi le
tour du Théâtre,
embarrasse de sa personne & toujours hue de la belle jeunesse. Les
Ambassadeurs de
Sparte s'en apperçurent, & se levant à l'instant placerent
honorablement le Vieillard [462]
au milieu d'eux. Cette action fut remarquée de tout le Spectacle &
applaudie d'un
battement de mains universel. Eh, que de maux ! s'écria le bon
Vieillard, d'un ton de
douleur, les Athéniens savent ce qui est honnête, mais les
Lacédémoniens le pratiquent.
Voilà la philosophie moderne & les mœurs anciennes.
Je reviens à mon sujet. Qu'apprend-on dans
Phedre & dans Oedipe, sinon que l'homme
n'est pas libre, & qui le Ciel punit des crimes qu'il lui fait
commettre Qu'apprend-on dans
Médée, si ce n'est jusqu'où la fureur de la jalousie peut rendre une
mere cruelle &
dénaturée Suivez la plupart des Pieces du Théâtre François: vous
trouverez presque
dans toutes des monstres abominables & des actions atroces, utiles
si l'on veut, à donner de
l'intérêt aux Pieces & de l'exercice aux vertus, mais dangereuses
certainement, en ce
qu'elles accoutument les yeux du peuple a des horreurs qu'il ne devroit
pas même
connoître & à des forfaits qu'il ne devroit pas supposer possibles.
II n'est pas même vrai
que le meurtre & le parricide y soient toujours odieux à la faveur
de je ne fais quelles
commodes suppositions, on les rend permis, ou pardonnables. On a peine
à ne pas excuser
Phedre incestueuse & versant le sang innocent. Syphax empoisonnant
sa femme, le jeune
Horace poignardant sa sœur, Agamemnon immolant sa fille, Oreste
égorgeant sa mere, ne
1aissent pas d'être des personnages intéressons. Ajoutez que l'Auteur,
pour faire parler
chacun selon son caractere, est force de mettre dans la bouche des
mechans leurs maximes
& leur principes, revêtus de tout l'éclat des beaux vers, &
débites d'un [463] ton imposant
& sentencieux, pour l'instruction du Parterre.
Si les Grecs supportoient de pareils
Spectacles, c'etoit comme leur représentant des
antiquités nationales qui couroient de tous tems parmi le peuple,
qu'ils avoient leurs
raisons pour se rappeller sans cesse, & dont l'odieux même entroit
dans leurs vues.
Dénuée des mêmes motifs & du même intérêt, comment la même Tragédie
peut-elle
trouver parmi vous des Spectateurs capables de soutenir les tableaux
qu'elle leur présente,
& les personnages qu'elle y fait agir L'un tue son pere, épouse sa
mere, & se trouve le frere
de ses enfans. Un autre force un fils d'égorger son pere. Un troisieme
fait boire au pere le
sang de son fils. On frissonne a la seule idée des horreurs dont on
pare la une Scene
Françoise, pour l'amusement du Peuple le plus doux & le plus humain
qui soit sur la terre
Non... je le soutiens, & j'en atteste l'effroi des Lecteurs, les
massacres des Gladiateurs
n'étoient pas si barbares que ces affreux Spectacles. On voyoit couler
du sang, il est vrai;
mais on ne souilloit pas son imagination de crimes qui sont frémir la
Nature .
Heureusement la Tragédie telle qu'elle
existe est si loin de nous, elle nous présente des êtres si
gigantesques, si boursoufflés, si chimériques, que l'exemple de leurs
vices n'est
gueres plus contagieux que celui de leurs vertus n'est utile, &
qu'a proportion qu'elle veut
moins nous instruire, elle nous fait aussi moins de mal. Mais il n'en
est pas ainsi de la
Comédie, dont les mœurs ont avec les nôtres un rapport plus immédiat,
& dont les
personnages ressemblent [464] mieux à des hommes. Tout en est mauvais
& pernicieux,
tout tire à conséquence pour les Spectateurs; & le même du comique
étant fonde sur un
vice du cœur humain, c'est une suite de ce principe que plus la
Comédie est agréable &
parfaite, plus son effet est funeste aux mœurs: mais sans répéter ce
que j'ai déjà dit de sa
nature, je me contenterai d'en faire ici l'application, & de jetter
un coup-d'oeil sur votre
Théâtre comique.
Prenons-le dans sa perfection,
c'est-à-dire, à sa naissance. On convient & on le sentira
chaque jour davantage, que Moliere est le plus parfait Auteur comique
dont les ouvrages
nous soient connus; mais qui peut disconvenir aussi que le Théâtre de
ce même Moliere,
des talens duquel je suis plus l'admirateur que personne, ne soit une
école de vices & de
mauvaises mœurs, plus dangereuse que les livres mêmes où l'on fait
profession de les
enseigner Son plus grand soin est de tourner la bonté & la
simplicité en ridicule, & de
mettre la ruse & le mensonge du parti pour lequel on prend intérêt;
ses honnêtes gens ne
sont que des gens qui parlent, ses vicieux sont des gens qui agissent
& que les plus brillans
succès favorisent le plus souvent; enfin l'honneur des applaudissemens,
rarement pour le
plus estimable, est presque toujours pour le plus adroit.
Examinez le comique de cet Auteur: par-tout
nous trouverez que les vices de caractere en
sont l'instrument, & défauts naturels le sujet; que la malice de
l'un punit la simplicité de
l'autre; que les sots sont les victimes des mechans: ce qui, pour
n'être que trop vrai dans le
monde, [465] n'en vaut pas mieux à mettre au Théâtre avec un air
d'approbation, comme
pour exciter les ames perfides à punir, sous le nom de sottise, la
candeur dis honnêtes
gens.
Dat veniam corvis, vexat censura
columbas.
Voila l'esprit général de Moliere & de
ses imitateurs. Ce sont des gens qui, tout au plus,
raillent quelquefois les vices, sans jamais faire aimer la vertu; de
ces gens, disoit un Ancien,
qui savent bien moucher la lampe, mais qui n'y mettent jamais d'huile.
Voyez comment, pour multiplier ses
plaisanteries, cet homme trouble tout l'ordre de la
Société; avec quel scandale il renverse tous les rapports les plus
sacres sur lesquels elle est
fondée; comment il tourne en dérision les respectables droits des peres
sur leurs enfans,
des maris sur leurs femmes, des maîtres sur leurs serviteurs ! il fait
rire, il est vrai, & n'en
devient que plus coupable, en forçant, par charme invincible, les Sages
mêmes de se
prêter à des railleries qui devroient attirer leur indignation.
J'entends dire qu'il attaque
les vices; mais je voudrois bien que l'on comparait ceux qu'il attaque
avec ceux qu'il
favorise. Quel est le plus blâmable d'un Bourgeois sans esprit &
vain qui fait sottement le
Gentilhomme, ou du Gentilhomme fripon qui le dupe Dans la Piece dont je
parle, ce
dernier n'est-il pas l'honnête-homme N'a-t-il pas pour lui l'intérêt
& le Public
n'applaudit-il pas à tous les tours qu'il fait à l'autre Quel est le
plus criminel d'un Paysan
assez fou pour épouser une Demoiselle, ou d'une femme qui cherche à
déshonorer [466]
son époux Que penser d'une Piece où le Parterre applaudit l'infidélité,
au mensonge, à
l'impudence de celle-ci, & de la bêtise du Manan puni C'est un
grand vice d' être avare &
de prêter à usure; mais n'en est-ce pas un grand encore à un fils de
voler son pere, de lui
manquer de respect, de lui faire mille insultans reproches, &,
quand ce pere irrite lui donne
sa malédiction, de répondre d'un air goguenard qu'il n'a que faire de
ses dons Si la
plaisanterie est excellente, en est-elle moins punissable; & la
Piece où l'on fait aimer le fils
insolent qui l'a faite, en est-elle moins une école de mauvaises mœurs
?
Je ne m'arrêterai point à parler des
Valets. Ils sont condamnes par tout le monde;*[*Je ne
décide pas s'il faut en effet les condamner. Il se peut que les Valets
ne soient plus que les
instrumens des méchancetés des maîtres, depuis que ceux-ci leur ont ôte
l'honneur de
l'invention. Cependant je douterois qu'en ceci l'image trop naÏve de la
Société fut bonne
au théâtre. Suppose qu'il faille quelques fourberies dans les Pieces,
je ne sais s'il ne
vaudroit pas mieux que les Valets seuls en fussent charges & que
les honnêtes gens fussent
aussi des gens honnêtes, au moins sur la Scene.] & il seroit
d'autant moins juste d'imputer à Moliere les erreurs de ses modeles
& de son siecle qu'il s'en est corrige lui-même. Ne
nous prévalons, ni des irrégularités qui peuvent se trouver dans les
ouvrages de sa
jeunesse, ni de ce qu'il y a de moins bien dans ses autres Pieces,
& passions tout d'un coup à celle qu'on reconnoît unanimement pour
son chef- d'œuvre: je veux dire, le
M[i]santhrope.
Je trouve que cette Comédie nous découvre
mieux qu'aucune autre la véritable vue dans
laquelle Moliere à compose [467] son Théâtre; & nous peut mieux
faire juger de ses vrais
effets. Ayant à plaire au Public, il a consulte le goût le plus général
de ceux qui le
composent: sur ce goût il s'est forme un modele, & sur ce modele un
tableau des défauts
contraires, dans lequel il a pris ces caracteres comiques, & dont
il a distribue les divers
traits dans ses Pieces. Il n'a donc point prétendu former un
honnête-homme, mais un
homme du monde; par conséquent, il n'a point voulu corriger les vices,
mais les ridicules;
&, comme j'ai déjà dit, il a trouve, dans le vice même un
instrument très-propre a y
réussir. Ainsi voulant exposer à la risée publique tous les défauts
opposes aux qualités de
l'homme aimable, de l'homme de Société, après avoir joue tant d'autres
ridicules, il lui
restoit à jouer celui que le monde pardonne le moins, le ridicule de la
vertu: ce qu'il a fait
dans le Misanthrope.
Vous ne sauriez me nier deux choses: l'une,
qu'Alceste dans cette Piece est un homme droit,
sincere, estimable, un véritable homme de bien; l'autre, que l'Auteur
lui donne un
personnage ridicule. C'en est assez, ce me semble, pour rendre Moliere
inexcusable. On
pourroit dire qu'il a joue dans Alceste, non la vertu, mais un
véritable défaut, qui est la
haine des hommes. A cela je réponds qu'il n'est pas vrai qu'il ait
donne cette haine à son
personnage: il ne faut pas que ce nom de Misanthrope en impose, comme
si celui qui le
porte étoit ennemi du genre-humain. Une pareille haine ne seroit pas un
défaut, mais une
dépravation de la Nature & le plus grand de tous les vices. Le vrai
Misanthrope est un
monstre. S'il pouvoit exister, il ne feroit pas [468] rire, il seroit
horreur. Vous pouvez avoir
vu à la Comédie Italienne une Piece intitulée, la vie est un songe. Si
vous vous rappellez le
Héros de cette Piece, voilà le vrai Misanthrope.
Qu'est-ce donc que le Misanthrope de
Moliere Un homme de bien qui déteste les mœurs de
son siecle & la méchanceté de ses Contemporains; qui, précisément
parce qu'il aime ses
semblables, hait en eux les maux qu'ils se sont réciproquement &
les vices dont ces maux
sont l'ouvrage. S'il étoit moins touche des erreurs de l'humanité,
moins indigne des
iniquités qu'il voit, seroit-il plus humain lui-même Autant vaudroit
soutenir qu'un tendre
pere aime mieux les enfans d'autrui que les siens, parce qu'il s'irrite
des fautes de ceux-ci,
& ne dit jamais rien aux autres.
Ces sentimens du Misanthrope sont
parfaitement développes dans son rôle. Il dit, le
l'avoue, qu'il a conçu une haine effroyable contre le genre-humain;
mais en quelle occasion
le dit-il *[*J'avertis qu'étant sans livres; sans mémoire, &
n'ayant pour tous matériaux
qu'un confus souvenir des observations que j'ai faites autrefois au
Spectacle, je puis me
tromper dans mes citations & renverser l'ordre des Pieces. Mais
quand mes exemples
seroient peu justes, mes raisons ne le seroient pas moins, attendu
qu'elles ne sont point
tirées de telle ou telle Piece, mais de l'esprit général du Théâtre,
que j'ai bien étudie.]
Quand, outre d'avoir vu son ami trahir lâchement son sentiment &
tromper l'homme qui
le lui demande, il s'en voit encore plaisanter lui-même au plus fort de
sa colère. Il est
naturel que cette colère dégénéré en emportement & lui fasse
dire alors plus qu'il ne
pense de sang-froid. D'ailleurs la raison qu'il rend de cette haine
universelle en justice
pleinement la cause.
[469] les uns, parce qu'ils sont mechans,
Et les autres, pour être aux mechans
complaisans.
Ce n'est donc pas des hommes qu'il dit
ennemi, mais de la méchanceté des uns & du
support que cette méchanceté trouve dans les autres. S'il n'y avoit ni
fripons, ni flatteurs,
il aimeroit tout le genre-humain. Il n'y a pas un homme de bien qui ne
soit Misanthrope en
ce sens; ou plutôt, les vrais Misanthropes sont fort ceux qui ne
pensent pas ainsi: car au
fond, je ne connois point de plus grand ennemi des hommes que l'ami de
tout le monde, qui,
toujours charme de tout, encourage incessamment les mechans, &
flatte par sa coupable
complaisance les vices d'ou naissent tous les désordres de la Société.
Une preuve bien sure qu'Alceste n'est point
Misanthrope à la lettre, c'est qu'avec ses
brusqueries & ses incartades, il ne laisse pas d'intéresser &
de plaire. Les Spectateurs ne
voudroient pas, à la vérité, lui ressembler: parce que tant de droiture
est fort incommode;
mais aucun d'eux ne seroit fâche d'avoir à faire à quelqu'un qui lui
ressemblât, ce qui
n'arriveroit pas s'il étoit l'ennemi déclare des hommes. Dans toutes
les autres Pieces, de
Moliere, le personnage ridicule est toujours haÏssable ou méprisable;
dans celle-là,
quoiqu'Alceste ait des défauts réels dont on n'a pas tort de rire, on
sent pourtant au fond
du cœur un respect pour lui dont on ne peut se défendre. En cette
occasion, la force de la
vertu l'emporte sur l'art de l'Auteur & fait honneur à son
caractere. Quoique Moliere fit
des Pieces répréhensibles, il étoit personnellement [470]
honnête-homme, & jamais le
pinceau d'un honnête-homme ne sut couvrir de couleurs odieuses les
traits de la droiture
& de la probité . Il y a plus; Moliere à mis dans la bouche
d'Alceste un si grand nombre de
ses propres maximes, que plusieurs ont cru qu'il s'etoit voulu peindre
lui-même . Cela
parut dans le dépit qu'eut le Parterre à la premiere représentation, de
n'avoir pas été,
sur le Sonnet, de l'avis du Misanthrope: car on vit bien que c'etoit
celui de l'Auteur .
Cependant ce caractere si vertueux est
présenté comme ridicule; il l'est, en effet, à
certains égards, & ce qui démontre que l'intention du Poete est
bien de le rendre tel, c'est
celui de l'ami Philinte qu'il met en opposition avec le sien . Ce
Philinte est le Sage de la
Piece ; un de ces honnêtes gens du grand monde, dont les maximes
ressemblent beaucoup à celles des fripons; de ces gens si doux, si
modérés, qui trouvent toujours que tout va
bien, parce qu'ils ont intérêt que rien n'aille mieux; qui sont
toujours contens de tout le
monde, parce qu'ils ne se soucient de personne; qui, autour d'une bonne
table, soutiennent
qu'il n'est pas vrai que le peuple ait faim ; qui, le gousset bien
garni, trouvent fort mauvais
qu'on déclame en faveur des pauvres ; qui, de leur maison bien fermée,
verroient voler,
piller, égorger, massacrer tout le genre-humain sans se plaindre:
attendu que Dieu les à
doués d'une douceur très-méritoire à supporter les malheurs d'autrui.
On voit bien que le flegme raisonneur de
celui-ci est très-propre à redoubler & faire sortir
d'une maniere comique [471] les emportemens de l'autre; & le tort
de Moliere n'est pas
d'avoir fait du Misanthrope un homme colere & bilieux, mais de lui
avoir donne des
fureurs puériles sur des sujets qui ne devoient pas l'émouvoir . Le
caractere du
Misanthrope n'est pas a disposition du Poete; il est détermine par la
nature de sa passion
dominante . Cette passion est une violente haine du vice, née d'un
amour ardent pour la
vertu, & aigrie par le spectacle continuel de la méchanceté des
hommes . Il n'y donc
qu'une ame grande & noble qui en soit à susceptible . L'horreur
& le mépris qu'y nourrit
cette même passion pour tous les vices qui l'ont irritée sert encore à
les écarter du cœur
qu'elle agite . De plus, cette contemplation continuelle des désordres
de la Société, le
détache de lui-même pour fixer toute son attention sur le genre-humain
. Cette habitude éleve, aggrandit ses idées, détruit en lui des
inclinations basses qui nourrissent &
concentrent l'amour-propre ; & de ce concours naît une certaine
force de courage, une
fierté de caractere qui ne laisse prise au fond de son ame qu'y des
sentimens dignes de
l'occuper.
Ce n'est pas que l'homme ne soit toujours
homme ; que la passion ne le rende souvent
foible, injuste, déraisonnable; il n'épie peut-être les motifs caches
des actions des autres,
avec un secret plaisir d'y voir la corruption de leurs cœurs , qu'un
petit mal ne lui donne
souvent une grande colere, & qu'en l'irritant à dessein, un méchant
adroit ne put parvenir à le faire passer pour méchant lui-même ; mais
il n'en est pas moins vrai que tous moyens
ne sont pas bons à produire ces effets, & qu'ils doivent être
assortis à son caractere [472]
pour le mettre en jeu: sans quoi, c'est substituer un autre homme au
Misanthrope & nous
le peindre avec des traits qui ne sont pas les siens.
Voilà donc de quel cote le caractere du
Misanthrope doit porter ses défauts, & voilà aussi
de quoi Moliere fait un usage admirable dans toutes les scenes
d'Alceste avec son ami, où
les froides maximes & les railleries de celui-ci, démontant l'autre
à chaque instant, lui font
dire mille impertinences très-bien placées ; mais ce caractere âpre
& dur, donne tant de
fiel & d'aigreur dans l'occasion, l'éloigne en même tems de tout
chagrin puérile qui n'a
nul fondement raisonnable, & de tout intérêt personnel trop vif,
dont il ne doit nullement être susceptible . Qu'il s'emporte sur tous
les désordres dont il n'est que le témoin, ce sont
toujours de nouveaux traits au tableau ; mais qu'il soit froid sur
celui qui s'adresse
directement à lui. Car ayant déclare la guerre aux mechans, il s'attend
bien qu'ils la lui
feront à leur tour. S'il n'avoit pas prévu le mal que lui fera sa
franchise, elle seroit une étourderie & non pas une vertu . Qu'une
femme fausse le trahisse, que d'indignes amis le
déshonorent, que de foibles amis l'abandonnent: il doit le souffrir
sans en murmurer . Il
connoît les hommes.
Si ces distinctions sont justes, Moliere à
mal saisi le Misanthrope. Pense-t-on que ce soit
par erreur? Non, sans doute . Mais voilà par où le désir de faire rire
aux dépens du
personnage, l'a force de le dégrader, contre la vérité du caractere.
Après l'aventure du Sonnet, comment Alceste
ne s'attend-il [473] point aux mauvais
procédés d'Oronte? Peut-il être étonne quand on l'en instruit, comme si
c'etoit la
premiere fois de sa vie qu'il eut été sincere, ou la premiere fois que
sa sincérité lui eut fait
un ennemi ? Ne doit-il pas se préparer tranquillement à la perte de son
procès, loin d'en
marquer d'avance un dépit d'enfant?
Ce sont vingt mille francs qu'il m'en
pourra coûter;
Mais pour vingt mille francs j'aurai droit
de pester.
Un Misanthrope n'a que faire d'acheter si
cher le droit de pester, il ne qu'a ouvrir les yeux
; & il n'estime pas assez l'argent pour croire avoir acquis sur ce
point un nouveau droit par
la perte d'un procès: mais il faloit faire rire le Parterre.
Dans la scene avec Dubois, plus Alceste à
de sujet de s'impatienter, plus il doit rester
flegmatique & froid: parce que l'étourderie du Valet n'est pas un
vice . Le Misanthrope &
l'homme emporte sont deux caracteres très-différens: c'etoit la
l'occasion de les distinguer
. Moliere ne l'ignoroit pas; mais il faloit faire rire le Parterre.
Au risque de faire rire aussi le Lecteur à
mes dépens, j'ose accuser cet Auteur d'avoir
manque de très-grandes convenances, une très-grandes vérité, &
peut-être de nouvelles
beautés de situation. C'etoit de faire un tel changement à son plan que
de sa Piece, en sorte
qu'on put mettre les actions de Philinte & d'Alceste dans une
apparente opposition avec
leurs principes, & dans une conformité parfaite avec leurs [474]
caracteres. Je veux dire
qu'il faloit que le Misanthrope fut toujours furieux contre les vices
publics, & toujours
tranquille sur les méchancetés personnelles dont il étoit la victime.
Au contraire, le
philosophe Philinte devoit voir tous les désordres de la Société avec
un flegme StoÏque, &
se mettre en fureur au moindre mal qui s'adressoit directement à lui .
En effet, j'observe
que ces gens, si paisibles sur les injustices publiques, sont toujours
ceux qui font le plus
moindre tort qu'on leur fait, & qu'ils ne gardent leur philosophie
qu'aussi long-tems qu'ils
n'en ont pas besoin eux-mêmes . Ils ressemblent à cet Irlandois qui ne
vouloit pas sortir de
son lit, quoique le feu fut à la maison. La maison brûle, lui
crioit-on. Que m'importe ?
réponde-il, je n'en fuis que le locataire . A la fin le feu pénétra
jusqu'a lui . Aussi-tôt il
s'élance, il court, il crie, il s'agite ; il commence a comprendre
qu'il faut quelquefois
prendre intérêt à la maison qu'on habite, quoiqu'elle ne nous
appartienne pas.
Il me semble qu'en traitant les caracteres
en question sur cette idée, chacun des deux eut été plus vrai, plus
théâtral, & que celui d'Alceste eut fait incomparablement plus
d'effet ;
mais le Parterre alors n'auroit pu rire qu'aux dépens de l'homme du
monde, & l'intention
de l'Auteur étoit qu'on rit aux dépens du Misanthrope .*[* Je ne doute
point que, sur
l'idée que je viens de proposer, un homme de génie ne put faire un
nouveaux Misanthrope,
non moins vrai, non moins naturel que l'Athénien, égal en mérite à
celui de Moliere, &
sans comparaison plus instructif . Je ne vois qu'un inconvénient à
cette nouvelle Piece,
c'est qu'il seroit impossible qu'elle réussit: car, quoiqu'on dise, en
choses qui déshonorent,
nul ne rit de bon cœur à ses dépens. Nous voilà rentres dans mes
principes .]
[475] Dans la même vue, il lui fait tenir
quelquefois des propos humeur, d'un goût tout
contraire à celui qu'il lui donne . Telle est cette pointe de la Scene
du Sonnet:
La peste de ta chute, empoisonneur au
Diable !
En eusses-tu fait une a te casser le nez.
pointe d'autant plus déplacée dans la
bouche du Misanthrope, qu'il vient d'en critiquer de
plus supportables dans le Sonnet d'Oronte ; & il est bien étrange
que celui qui la fait
propose un instant après la chanson du Roi Henri pour un modele de goût
. Il ne sert de
rien de dire que ce mot échappe dans un moment de dépit: car le dépit
ne dite rien moins
que des pointes, & Alceste qui passe sa vie a gronder, doit avoir
même en grondant, un ton
conforme à son tour d'esprit .
Morbleu! vil complaisant ! vous louez des
sottises.
C'est ainsi que doit parler le Misanthrope
en colore . Jamais une pointe n'ira bien après
cela . Mais il faloit faire rire le Parterre ; & voilà comment on
avilit la vertu.
Une chose assez remarquable, dans cette
Comédie, est que les charges étrangères que
l'Auteur a données au rôle du Misanthrope, l'ont force d'adoucir ce qui
étoit essentiel au
caractere . Ainsi, tandis que dans toutes ses autres Pieces les
caracteres sont charges pour
faire plus d'effet, dans celle-ci [476] seule les traits sont émousses
pour la rendre plus
théâtral. La même Scene dont je viens de parler m'en fournit la preuve.
On y voit Alceste
tergiverser & user de détours, pour dire son avis à Oronte . Ce
n'est point-là le
Misanthrope: c'est un honnête homme du monde qui se fait peine de
tromper celui qui le
consulte . La force du caractere vouloit qu'il lui dit brusquement,
votre Sonnet ne vaut
rien, jettez le au feu ; mais cela auroit ôte le comique qui naît de
l'embarras du
Misanthrope & de ses je ne dis pas cela répétés, qui
pourtant ne sont au fond que des
mensonges. Si Philinte, à son exemple, lui eut dit en cet endroit, &
que dis-tu donc, traître?
qu'avoit-il a répliquer ? En vérité, ce n'est pas la peine de rester
Misanthrope pour ne
l'être qu'a demi: car, si l'on se permet le premier ménagement & la
premiere altération de
vérité, où sera la raison suffisante pour s'arrêter jusqu'a ce qu'on
devienne aussi faux
qu'un homme de Cour ?
L'ami d'Alceste doit le connoître . Comment
ose-t-il lui proposer de visiter des Juges,
c'est-à-dire, en termes honnêtes, de chercher à les corrompre? Comment
peut-il supposer
qu'un homme capable de renoncer même aux bienséances par amour pour la
vertu, soit
capable de manquer à ses devoirs par intérêt? Solliciter un Juge! Il ne
faut pas être
Misanthrope, il suffit d'être honnête-homme pour n'en rien faire . Car
enfin, quelque tour
qu'on donne a la chose, ou celui qui sollicite un Juge l'exhorte à
remplir son devoir & alors
il lui fait une insulte, ou il lui propose une acception de personnes
est & alors il le veut
séduire: puisque toute acception de personnes est un crime dans un Juge
qui doit connoître
l'affaire & non les [477] parties, & ne voir que l'ordre &
la loi . Or je dis qu'engager un
Juge a faire une mauvaise action, c'est la faire soi-même; & qu'il
vaut mieux perdre une
cause juste que de faire une mauvaise action . Cela est clair, net, il
n'y a rien à répondre.
La morale du monde a d'autres maximes, je ne l'ignore . Il me suffit de
montrer que, dans
tout ce qui rendoit le Misanthrope si ridicule, il ne faisoit que le
devoir d'un homme bien;
& que son caractere étoit mal rempli d'avance, si son ami supposoit
qu'il put y manquer.
Si quelquefois l'habile Auteur laisse agir
ce caractere dans toute sa force, c'est seulement
quand cette force rend la Scene plus théâtral, & produit un comique
de contraste ou de
situation plus sensible . Telle est, par exemple, l'humeur taciturne
& silencieuse d'Alceste,
& ensuite la censure intrépide & vivement apostrophée de la
conversation chez la
Coquette.
Allons, ferme, poussez, mes bons amis de
Cour.
Ici l'Auteur a marque fortement la
distinction du Médisant & du Misanthrope . Celui-ci,
dans son fiel âcre & mordant, abhorre la calomnie & déteste la
satire . Ce sont les vices
publics, ce sont les mechans en général qu'il attaque . La basse &
secrete médisance est
indigne de lui, il la méprise & la dans les autres; & quand il
dit du mal de quelqu'un, il
commence par le lui dire en face . Aussi, durant toute la Piece, ne
fait-il nulle part plus
d'effet que dans cette Scene: parce qu'il est la ce qu'il doit être
& que, s'il fait rire le
Parterre, les honnêtes gens ne rougissent pas d'avoir ri.
Mais en général, on ne peut nier que, si le
Misanthrope [478] étoit plus Misanthrope, il ne
fut beaucoup moins plaisant: parce que sa franchise & sa fermeté,
n'admettant jamais de
détour, ne le laisseroit jamais dans l'embarras . Ce n'est donc pas par
ménagement pour
lui que l'Auteur adoucit quelquefois son caractere: c'est au contraire
pour le rend plus
ridicule . Une autre raison, l'y oblige encore; c'est que le
Misanthrope de Théâtre, ayant à
parler de ce qu'il voit, doit vivre dans le monde; & par conséquent
tempérer sa droiture &
les manieres, par quelques-uns de ces égards de mensonge & de
fausseté qui composent la
politesse & que le monde exige de quiconque .y veut être supporte .
S'il s'y montroit
autrement, ses discours ne seroient plus d'effet. L'intérêt de l'Auteur
est bien de le rendre
ridicule, mais non pas fou; & c'est ce qu'il paroitroit aux yeux du
Public, s'il étoit
tout-à-fait sage .
On a peine à quitter cette admirable Piece,
quand on a commence de s'en occuper; &, plus
on y songe, plus on y découvre de nouvelles beautés . Mais enfin,
puisqu'elle est sans
contredit, de toutes les Comédies de Moliere, celle qui contient la
meilleure & la plus saine
morale, sur celle-là jugeons des autres ; & convenons que,
l'intention de l'Auteur étant de
plaire à des esprits corrompus, ou sa morale porte au mal, ou le faux
bien qu'elle prêche
est plus dangereux que le mal même: en ce qu'il séduit par une
apparence de raison: en ce
qu'il fait préférer l'usage & les maximes du monde à l'exacte
probité: en ce qu'il fait
consister la sagesse grand dans un certain milieu entre le vice &
la vertu: en ce qu'au grand
soulagement des Spectateurs, il leur persuade que, [479] pour être
honnête - homme, il
suffit de n'être pas un franc scélérat .
J'aurois trop d'avantage, si je voulois
passer de l'examen de Moliere à celui de ses
successeurs, qui, n'ayant ni son génie, ni sa probité, n'en ont que
mieux suivi ses vues
intéressées, en s'attachant à flatter une jeunesse débauchée & des
femmes sans mœurs.
Ce sont eux qui les premiers ont introduit ces grossiers équivoques,
non moins proscrites
par le goût que par l'honnêteté ; qui firent long- tems l'amusement des
mauvaises
compagnies, l'embarras des personnes modestes, & dont le meilleur
ton, lent dans ses
progrès, n'a pas encore purifie certaines provinces . D'autres Auteurs,
plus réserves dans
leurs saillies, laissant les premiers amuser les femmes perdues, se
chargeront d'encourager
les filoux. Regnard un des moins libres, n'est pas le moins dangereux .
C'est une chose
incroyable qu'avec l'agrément de la Police, on joue publiquement au
milieu de Paris une
Comédie, ou, dans l'appartement d'un oncle qu'on vient de voir expirer,
son neveu,
l'honnête- homme de la Piece, s'occupe avec son digne cortege, de soins
que les loix paient
de la corde; & qu'au lieu des larmes que la seule humanité fait
verser en pareil cas aux
indifferens mêmes, on étage, à l'envi, de plaisanteries barbares le
triste appareil de la
mort . Les droits ses plus sacres, les plus touchans sentimens de la
Nature, sont joues dans
cette odieuse Scene . Les tours les plus punissables y sont rassembles
comme à plaisir, avec
un enjouement qui fait passer tout cela pour des gentillesses .
Faux-acte, supposition, vol,
fourberie, mensonge, inhumanité, tout y [480] est, & tout y est
applaudi . Le mort s'étant
avise de renaître, au grand déplaisir de son cher neveu, & ne
voulant point ratifier ce qui
s'est fait en son nom, on trouve le moyen d'arracher son consentement
de force, & tout se
termine au gré des Auteurs & des Spectateurs, qui, s'intéressant
malgré eux à ces
misérables, sortent de la Piece avec cet édifiant souvenir, d'avoir été
dans le fond de leurs
cœurs, complices des crimes qu'ils ont vu commettre.
Osons le dire fans détour . Qui de nous est
assez sûr de lui pour supporter la
représentation d'une pareille Comédie, sans être de moitié des tours
qui s'y jouent? Qui
ne seroit pas un peu flâché si le filou venoit à être surpris ou
manquer son coup ? Qui ne
devient pas un moment filou soi-même en s'intéressant pour lui? Car
s'intéresser pour
quelqu'un qu'est-ce autre chose que se mettre à sa place? Belle
instruction pour la jeunesse
que celle où les hommes faits ont bien de la peine a se garantir de la
séduction du vice !
Est-ci à dire qu'il ne soit jamais permis d'exposer au Théâtre des
actions blâmables ?
Non: mais en vérité, pour savoir mettre un fripon sur la Scene, il faut
un Auteur bien
honnête-homme.
Ces défauts sont tellement inhérens à notre
Théâtre, qu'en voulant les en ôter, on le
défigure . Nos Auteurs modernes, guidés par de meilleures intentions,
font des Pieces plus épurées; mais aussi qu'arrive-t-il ? Qu'elle n'ont
plus de vrai comique & ne produisent
aucun effet . Elles instruisent beaucoup, si l'on veut: mais elles
ennuient en davantage .
Autant vaudroit aller au Sermon.
Dans cette décadence du Théâtre, on se voit
contraint [481] d'y substituer aux véritables
beautés éclipsées, de petits agrémens capables d'en imposer à la
multitude . Ne sachant
plus nourrir la force du Comique & des caracteres, on a renforcé
l'intérêt de l'amour . On
a fait la même chose dans la Tragédie pour suppléer aux situations
prises dans des
intérêts d'Etat qu'on ne connoît plus, & aux sentimens naturels
& simples qui ne touchent
plus personne . Les Auteurs concourent a l'envi pour l'utilité publique
à donner une
nouvelle énergie & un nouveau coloris a cette passion dangereuse ;
&, depuis Moliere &
Corneille, on ne voit plus réussir au Théâtre que des Romans, sous le
nom de Pieces
dramatiques.
L'amour est le regne des femmes . Ce sont
elles qui nécessairement y donnent la loi: parce
que, selon l'ordre de la Nature, la résistance leur appartient &
que les hommes ne peuvent
vaincre cette résistance qu'aux dépens de leur liberté . Un effet
naturel de ces sortes de
Pieces est donc d'étendre l'empire du Sexe, de rendre des femmes &
de jeunes filles les
précepteurs du Public, & de leur donner sur les Spectateurs le même
pouvoir qu'elles ont
sur leurs Amans . Pensez-vous, Monsieur, que cet ordre soit sans
inconvénient, & qu'en
augmentant avec tant de soin l'ascendant des femmes, les hommes en
seront mieux
gouvernes ?
Il peut y avoir dans le monde quelques
femmes dignes d'être écoutées d'un
honnête-homme; mais est-ce d'elles, en général, qu'il doit prendre
conseil, & n'y auroit- il
aucun moyen d'honorer leur sexe, à moins d'avilir le notre? [482] Le
plus charmant objet
de la nature, le plus capable d'émouvoir un cœur sensible & de le
porter au bien, est, je
l'avoue, une femme aimable & vertueuse ; mais cet objet céleste où
se cache-t-il? N'est-il
pas bien cruel de le contempler avec tant de plaisir au Théâtre, pour
en trouver de si
différens dans la Société? Cependant le tableau séducteur fait son
effet . L'enchantement
cause par ces prodiges de sagesse tourne au profit des femmes sans
honneur . Qu'un jeune
homme n'ait vu le monde que sur la Scene, le premier moyen qui s'offre
à lui pour aller à
la vertu est de chercher une maîtresse qui l'y conduise, espérant bien
trouver une
Constance ou une Cénie *[*Ce n'est point par étourderie que je cite
Cénie en cet endroit,
quoique cette charmante Piece soit l'ouvrage d'une femme: car,
cherchant la vérité de
bonne-foi, je ne sais point déguiser ce qui fait contre mon sentiment;
& ce n'est pas a une
femme, mais aux femmes que je refuse les talens des hommes . J'honore
d'autant plus
volontiers ceux de l'Auteur de Cénie en particulier, qu'ayant à me
plaindre de ses
discours, je lui rends un hommage pur & désintéresse, comme tous
les éloges sortis de ma
plume.] tout au moins. C'est ainsi que, sur la foi d'un modele
imaginaire, sur un air
modeste & touchant, sur une douceur contrefaite, nescius aurae
fallacis, le jeune insensé
court se perdre, en pensant devenir un Sage.
Ceci me fournit l'occasion de proposer une
espece de problème . Les Anciens avoient en
général un très-grand respect pour les femmes ; *[* Ils lent donnoient
plusieurs noms
honorables que nous n'avons plus, ou qui sont bas & surannés parmi
nous . On sait quel
usage Virgile a fait de celui de Maîtres dans une occasion où les Meres
Troyennes
n'étoient gueres sages . Nous n'avons la place que le mot de Dames qui
ne convient pas à
toutes, qui même vieillit insensiblement, & qu'on a tout-à-fait
proscrit du ton à la mode,
J'observe que les Anciens tiroient volontiers leurs titres d'honneur
des droits de la Nature,
& que nous ne tirions les nôtres que des droits du rang.] mais ils
marquoient ce respect
[483] en s'abstenant de les exposer au jugement du public, &
croyoient honorer leur
modestie, en se taisant sur leurs autres vertus . Ils avoient pour
maxime que le pays, où les
mœurs étoient les plus pures, étoit celui où l'on parloit le moins des
femmes; & que la
femme la plus honnête étoit celle dont on parloit le moins . C'est, sur
ce principe, qu'un
Spartiate, entendant un Etranger faire de rnagnifiques éloges d'une
Dame de sa
connoissance, l'interrompit-en colère: ne cesseras-tu point, lui
dit-il, de médire d'une
femme de bien? De-la venoit encore que, dans leur Comédie, les rôles
d'amoureuses & de
filles à marier ne representoient jamais que des esclaves ou des filles
publiques . Ils avoient
une telle idée de la modestie du Sexe, qu'ils auroient cru manquer aux
égards qu'ils lui
devoient, de mettre une honnête fille sur la Scene, seulement en
représentation .*[*S'ils en
usoient autrement dans les Tragédies, c'est que, suivant le système
politique de leur
Théâtre, ils n'étoient pas fâches qu'on crut que les personnes d'un
haut rang n'ont pas
besoin de pudeur, & sont toujours exception aux regles de la
morale.] En un mot l'image du
vice à découvert les choquoit moins que celle de la pudeur offensée .
Chez nous, au contraire, la femme estimée
est celle qui fait le plus de bruit ; de qui l'on
parle le plus ; qu'on voit le plus dans le monde; chez qui l'on dîne le
plus souvent; qui
donne le plus impérieusement le ton ; qui juge, tranche, [484] décide,
prononce, assigne
aux talens, au mérite, aux vertus, leurs degrés & leurs places ;
& dont les humbles savans
mendient le plus bassement la faveur . Sur la Scene, c'est pis encore .
Au fond, dans le
monde elles ne savent rien, quoiqu'elles jugent de tout, mais au
Théâtre, savantes du
savoir des hommes, philosophes, grace aux Auteurs, elles écrasent notre
sexe de ses
propres talens, & les imbéciles Spectateurs vont bonnement
apprendre des femmes ce
qu'ils ont pris soin de leur dicter . Tout cela, dans le vrai; c'est se
moquer d'elles, c'est les
taxer d'une vanité puérile ; & je ne doute pas que les plus sages
n'en soient indignées .
Parcourez la plupart des Pieces modernes: c'est toujours une femme qui
sait tout, qui
apprend tout; hommes ; c'est toujours la Dame de Cour qui fait le
Catéchisme au petit
Jean de Sainte . Un enfant ne sauroit se nourrir de son pain, s'il
n'est coupe par sa
Gouvernante. Voilà l'image de ce qui se passe aux nouvelles Pieces. La
Bonne est sur le
Théâtre, & les enfans sont dans le Parterre . Encore une fois, je
ne nie pas que cette
méthode n'ait ses avantages, & que de tels précepteurs ne puissent
donner du poids & du
prix à leurs leçons; mais revenons à ma question . De l'usage antique
& du notre, je
demande lequel est le plus honorable aux femmes, & rend le mieux à
leur sexe les vrais
respects qui lui sont dus ?
La même cause qui donne, dans nos Pieces
tragique & comiques, l'ascendant aux femmes
sur les hommes, le donne encore aux jeunes gens sur les vieillards ;
& c'est un autre
renversement ces rapports naturels, qui n'est pas moins répréhensible
[485] Puisque
l'intérêt y est toujours pour les amans, il s'ensuit que les
personnages avances en âge n'y
peuvent jamais faire que des rôles en sous-ordre . Ou, pour former le
nœud de l'intrigue,
ils servent d'obstacle aux vœux des jeunes amans & alors ils sont
haÏssables ; ou ils sont
amoureux eux-mêmes & alors ils font ridicules . Turpe senex
miles . On en fait dans les
Tragédies des tyrans, des usurpateurs ; dans les Comédies des jaloux,
des usuriers, des
pédans, des peres insupportables que tout le monde conspire à tromper.
Voilà sous quel
honorable aspect on montre la vieillesse au Théâtre, voilà quel respect
on inspire pour elle
aux jeunes gens . Remercions l'illustre Auteur de Zaire & de Nanine
d'avoir soustrait à ce
mépris le vénérable Luzignan & le bon vieux Philippe Humbert . Il
en est quelques autres
encore ; mais cela suffit-il pour arrêter le torrent du préjugé public,
& pour effacer
l'avilissement où la plupart des Auteurs se plaisent à montrer l'âge de
la sagesse, de
l'expérience & de l'autorité ? Qui peut douter que l'habitude de
voir toujours dans les
vieillards des personnages odieux au Théâtre, n'aide a les faire
rebuter dans la Société, &
qu'en s'accoutumant à confondre ceux qu'on voit dans le monde avec les
radoteurs & les
Gérontes de la Comédie, on ne méprise tous également ? Observez à
Paris, dans une
assemble, l'air suffisant & vain, le ton ferme & tranchant
d'une imprudence jeunesse,
tandis que les Anciens, craintifs & modestes, ou n'osent ouvrir la
bouche, ou sont à peine écoutes. Voit-on rien de pareil dans les
Provinces, & dans les lieux où les Spectacles ne
sont point établis ; & par [486] toute la terre, hors les grandes
villes, une tête, des cheveu
& des cheveux blancs n'impriment-ils pas toujours du respect? On me
dira qu'a Paris les
vieillards contribuent à se rendre méprisables, en renonçant au
maintien qui leur
convient, pour prendre indécemment la parure & les manieres de la
jeunesse, & que
faisant les galans à son exemple, il est très-simple qu'on la leur
préféré dans son métier:
mais c'est tout au contraire pour n'avoir nul autre moyen de se faire
supporter, qu'ils sont
contraints de recourir à celui-là à, & ils aiment encore mieux être
soufferts à la faveur de
leurs ridicules, que de ne l'être point du tout . Ce n'est pas
assurément qu'en faisant les
agréables ils le deviennent en effet, & qu'un galant sexagénaire
soit un personnage fort
gracieux; mais son indécence même lui tourne à profit ; c'est un
triomphe de plus pour
une femme, qui, traînant à son char un Nestor, croit montrer que les
glaces de l'âge ne
garantissent point des feux qu'elle inspire . Voilà pourquoi les femmes
encouragent de leur
mieux ces Doyens de Cithere, & ont la malice de traiter d'hommes
charmans, de vieux sous
qu'elles trouveroient moins aimables s'ils étoient moins extravagans .
Mais revenons à
mon sujet.
Ces effets ne sont pas les seuls que
produit l'intérêt de la Scene uniquement fonde sur
l'amour . On lui en attribue beaucoup d'autres plus graves & plus
importans, dont je
n'examine point ici la réalité, mais qui ont été souvent &
sortement allégués par les
Ecrivains ecclésiastiques. Les dangers que peut produire le tableau
d'une passion
contagieuse sont, leur a-t-on répondu, prévenus par la maniere de le
[487]
présenter; l'amour que expose au Théâtre y est rendu légitime, son but
est honnête,
souvent il est puni. Fort bien ; mais n'est-il pas plaisant qu'on
prétende ainsi régler après
coup les mouvemens du cœur sur les préceptes de la raison, & qu'il
faille attendre
evenemens pour savoir quelle impression l'on doit recevoir des
situations qui les amènent ?
Le mal qu'on reproche au Théâtre n'est pas précisément d'inspirer des
passions
criminelles, mais de disposer l'ame a des sentimens trop, tendres qu'on
satisfait ensuite aux
dépens de la vertu . Les douces émotions qu'on y ressent n'ont pas par
elles-mêmes un
objet détermine, mais elles en sont naître le besoin ; elles ne donnent
pas précisément de
l'amour, mais elles préparent à en sentir ; elles ne choisissent pas la
personne qu'on doit
aimer, mais elles nous forcent à faire ce choix . Ainsi elles ne sont
innocentes ou criminelles
que par l'usage que nous en faisons selon notre caractere, & ce
caractere est indépendant
de l'exemple . Quand il seroit vrai qu'on ne peint au Théâtre que des
passions légitimes,
s'ensuit-il de-la que les impressions en sont plus foibles, que les
effets en sont moins
dangereux ? Comme si les vives images d'une tendresse innocente étoient
moins douces,
moins séduisantes, moins capables d'échauffer un cœur sensible que
celles d'un amour
criminel, à qui l'horreur du vice sert au moins de contre-poison ? Mais
si l'idée de
l'innocence embellit quelques instants le sentiment qu'elle accompagne,
bientôt les
circonstances s'effacent de la mémoire, tandis que l'impression d'une
passion si douce
[488] reste gravée au fond du cœur . Quand le Patricien Manilius fut
chasse du Sénat de
Rome pour avoir donne un baiser à sa femme en présence de sa fille, à
ne considérer cette
action qu'en elle-même, qu'avoit-elle de répréhensible ? Rien sans
doute: elle annonçoit
même un sentiment louable. Mais les chastes feux de la mere en
pouvoient inspirer
d'impurs à la fille . C'etoit donc, d'une action fort honnête, faire un
exemple de corruption
. Voilà l'effet des amours permis du Théâtre.
On