[J. M. GALLANAR=Éditeur]
LETTRES ÉCRITES DE LA
MONTAGNE. PAR J. J.
ROUSSEAU.
GENEVE.
M. DCC. LXXXI.
[1763, octobre - 1764, mai;
premier brouillons Bibliothèque publique de la Ville de
Neuchatâl, ms. R. 91, R. 16; Amsterdam, Marc Michel Rey, novembre 1764 ; le Pléiade édition,t: III, 683-897,
1876-1878. == Du
Peyrou /Moultou 1780-1789 quarto édition, t. VI, pp. 119-417. Melanges
t. I.]
[TABLE DES LETTRES .
LETTRES
ECRITES DE LA MONTAGNE,
C'est revenir tard, je le sens, sur un
sujet trop rebattu, & déjà presque oublié. Mon état,
qui ne me permet plus aucun travail suivi, mon aversion pour le genre
polémique, ont
causé ma lenteur à écrire & ma répugnance à publier. J'aurois même
tout-à-fait
supprimé ces Lettres, ou plutôt je ne les aurois point écrites, s'il
n'eût été question que
de mai: mais ma Patrie ne m'est pas tellement devenue étrangère, que je
puisse voir
tranquillement opprimer ses Citoyens, sur-tout lorsqu'ils n'ont compris
leurs droits qu'en
défendant ma Cause. Je serois le dernier des hommes, si, dans une telle
occasion,
j'écoutois un sentiment qui n'est plus ni douceur ni patience, mais
foiblesse & lâcheté,
dans celui qu'il empêche de remplir son devoir.
Rien de moins important pour le Public,
j'en conviens, que la matière de ces Lettres. La
constitution d'une petite République, le sort d'un petit Particulier,
l'expose de quelques
injustices, la réfutation de quelques sophismes; tout cela n'a rien en
soi d'assez
considérable pour mériter beaucoup de Lecteurs: mais si mes sujets sont
petits, mes objets
sont grands, & dignes de l'attention de tout honnête-homme.
Laissons [122] Geneve à sa
place, & Rousseau dans sa dépression; mais la Religion, mais la
liberté, la justice! Voilà,
qui que vous soyez, ce qui n'est pas au-dessous de vous.
Qu'on ne cherche pas même ici dans le style
le dédommagement de l'aridité de la matière.
Ceux que quelques traits heureux de ma plume ont si fort irrités,
trouveront de quoi
s'appaiser dans ces Lettres. L'honneur de défendre un opprimé, eût
enflammé mon cœur
si j'avois parlé pour un autre. Réduit au triste emploi de me défendre
moi-même, j'ai dû
me borner à raisonner; m'échauffer eut été m'avilir. J'aurai donc
trouvé grâce en ce
point devant ceux qui s'imaginent qu'il est essentiel à la vérité
d'être dite froidement;
opinion que pourtant j'ai peine à comprendre. Lorsqu'une vive
persuasion nous anime, le
moyen d'employer un langage glacé? Quand Archimède, tout transporté,
couroit nud
dans les rues de Syracuse, en avoit-il moins trouvé la vérité parce
qu'il se passionnoit
pour elle? Tout au contraire, celui qui la sent ne peut s'abstenir de
l'adorer; celui qui
demeure froid ne l'a pas vue.
Quoi qu'il en soit, je prie les Lecteurs de
vouloir bien mettre à part mon beau style, &
d'examiner seulement si je raisonne bien ou mal; car enfin, de cela
seul qu'un Auteur
s'exprime en bons termes, je ne vois pas comment il peut s'ensuivre que
cet Auteur ne soit
ce qu'il dit.
[123] LETTRES ECRITES DE
LA MONTAGNE.
PREMIERE LETTRE.
Non, Monsieur, je ne vous blâme point de ne
vous être pas joint aux Représentans pour
soutenir ma cause. Loin d'avoir approuvé moi-même cette démarche, je
m'y suis opposé
de tout mon pouvoir, & mes parens s'en sont retirés à ma
sollicitation. L'on s'est tu quand
il faloit parler; on a parlé quand il ne restoit qu'à se taire. Je
prévis l'inutilité des
représentations, j'en pressentis les conséquences: je jugeai que leurs
suites inévitables
troubleroient le repos public, ou changeroient la constitution de
l'Etat. L'événement a trop
justifié mes craintes. Vous Voilà réduits à l'alternative qui
m'effrayoit La crise où vous êtes exige une autre délibération dont je
ne suis plus l'objet. Sur ce qui a été fait, vous
demandez ce que vous devez faire: vous considérez que l'effet de ces
démarches, étant
relatif au corps de la Bourgeoisie, ne retombera pas moins sur ceux qui
s'en sont abstenus
que sur ceux qui les ont faites. Ainsi, quels qu'aient été d'abord les
divers avis, l'intérêt
commun doit ici tout réunir. Vos droits réclamés & [124] attaqués
ne peuvent plus
demeurer en doute; il faut qu'ils soient reconnus ou anéantis, &
c'est leur évidence qui les
met en péril. Il ne faloit pas approcher le flambeau durant l'orage;
mais aujourd'hui le feu
est à la maison.
Quoiqu' il ne s'agisse plus de mes
intérêts, mon honneur me rend toujours partie dans
cette affaire; vous le savez, & vous me consultez toutefois comme
un homme neutre; vous
supposez que le préjugé ne m'aveuglera point, & que la passion ne
me rendra point
injuste: je l'espère aussi; mais dans des circonstances si délicates,
qui peut répondre de
soi? Je sens qu'il m'est impossible de m'oublier dans une querelle dont
je suis le sujet, &
qui a mes malheurs pour première cause. Que ferai-je donc, Monsieur,
pour répondre à
votre confiance & justifier votre estime autant qu'il est en moi?
Le voici. Dans la juste
défiance de moi-même, je vous dirai moins mon avis que mes raisons:
vous les peserez,
vous comparerez, & vous choisirez. Faites plus; défiez-vous
toujours, non de mes
intentions, Dieu le soit, elles sont pures, mais de mon jugement.
L'homme le plus juste,
quand il est ulcéré, voit rarement les choses comme elles sont. Je ne
veux sûrement pas
vous tromper, mais je puis me tromper; je le pourrois en toute autre
chose, & cela doit
arriver ici plus probablement. Tenez-vous donc sur vos gardes, &
quand je n'aurai pas dix
fois raison, ne me l'accordez pas une.
Voilà, Monsieur, la précaution que vous
devez prendre, & voici celle que je veux prendre à mon tour. Je
commencerai par vous parler de moi, de mes griefs, des durs procédés de
vos Magistrats; quand cela sera fait, & que j'aurai bien soulagé
[125] mon cœur, je
m'oublierai moi-même; je vous parlerai de vous, de votre situation,
c'est-à-dire de la
République; & je ne crois pas trop présumer de moi, si j'espère, au
moyen de cet
arrangement, traiter avec équité la question que vous me faites.
J'ai été outragé d'une manière d'autant
plus cruelle, que je me flattais d'avoir bien
mérité de la Patrie. Si ma conduite eut eu besoin de grâce, je pouvais
raisonnablement
espérer de l'obtenir. Cependant, avec un empressement sans exemple,
sans avertissement,
sans citation, sans examen, on s'est hâté de flétrir mes livres: on a
fait plus; sans égard
pour mes malheurs, pour mes maux, pour mon état, on a décrété ma
personne avec la
même précipitation, l'on ne m'a pas même épargné les termes qu'on
emploie pour les
malfaiteurs. Ces Messieurs n'ont pas été indulgens; ont-ils du moins
été justes? C'est ce
que je veux rechercher avec vous. Ne vous effrayez pas, je vous prie,
de l'étendue que je
suis forcé de donner à ces Lettres. Dans la multitude de questions qui
se présentent, je
voudrais être sobre en paroles: mais, Monsieur, quoiqu'on puisse faire,
il en faut pour
raisonner.
Rassemblons d'abord les motifs qu'ils ont
donnés de cette procédure, non dans le
réquisitoire, non dans l'arrêt, porté dans le secret, & resté dans
les ténebres;* [*Ma
famille demanda, par Requête communication de cet arrêt. voici la
réponse: "Du 25 Juin
1762. En conseil ordinaire, vu la présente Requête, arrêté qu'il n'y a
lieu d'accorder aux
Suppliants les fins d'icelle. " Lullin. L'Arrêt du Parlement de
Paris
fut imprimé aussi-tôt
que rendu. Imaginez ce que c'est qu'un Etat libre, où l'on cachés de
pareils Décrets contre
l'honneur & la liberté des Citoyens!] mais dans les réponses du
Conseil aux
représentations des Citoyens & Bourgeois, [126] ou plutôt dans les
Lettres écrites de la
Campagne, ouvrage qui leur sert de manifeste, & dans lequel seul
ils daignent raisonner
avec vous.
"Mes Livres sont, disent-ils, impies,
scandaleux, téméraires, pleins de blasphêmes & de
calomnies contre la Religion. Sous l'apparence des doutes, l'Auteur y a
rassemblé tout ce
qui peut tendre à sapper, ébranler & détruire les principaux
fondemens de la Religion
Chrétienne révélée. "
"Ils attaquent tous les Gouvernemens. "
"Ces Livres sont d'autant plus dangereux
& répréhensibles, qu'ils sont écrits en français,
du style le plus séducteur, qu'ils paraissent sous le nom & la
qualification d'un Citoyen de
Geneve, & que, selon l'intention de l'Auteur, l'émile doit servir
de guide aux peres, aux
meres, aux précepteurs."
"En jugeant ces Livres, il n'a pas été
possible au Conseil de ne jetter aucun regard sur
celui qui en étoit présumé l'Auteur. "
Au reste, le Décret porté contre moi n'est,
continuent-ils, " ni un jugement, ni une
sentence, mais un simple appointement provisoire, qui laissoit dans
leur entier mes
exceptions & défenses, & qui, dans le cas prévu, servoit de
préparatoire à la procédure
prescrite par les Edits & par l'Ordonnance Ecclésiastique. "
A cela, les Représentans, sans entrer dans
l'examen de la Doctrine, objecterent; "que le
Conseil avoit jugé sans formalités [127] préliminaires; que l'Article
88 de l'Ordonnance
Ecclésiastique avoit été violé dans ce jugement; que la procédure,
faite en 1562 contre
Jean Morelli à forme de cet Article, en montroit clairement l'usage,
& donnoit par cet
exemple, une jurisprudence qu'on n'auroit pas dû mépriser; que cette
nouvelle maniere de
procéder étoit même contraire à la règle du Droit naturel admise chez
tous les Peuples,
laquelle exige que nul ne soit condamné sans avoir été entendu dans ses
défenses; qu'on
ne peut flétrir un Ouvrage, sans flétrir en même-tems l'Auteur dont il
porte le nom; qu'on
ne voit pas quelles exceptions & défenses il reste à un homme
déclaré impie, téméraire,
scandaleux dans ses Ecrits, & après la sentence rendue &
exécutée contre ses mêmes
Ecrits, puisque les choses n'étant point susceptibles d'infamie, celle
qui résulte de la
combustion d'un Livre par la main du bourreau, rejaillit nécessairement
sur l'Auteur:
d'ou il suit qu'on a pu enlever à un Citoyen le bien le plus précieux,
l'honneur; qu'on ne
pouvoit détruire sa réputation, son état, sans commencer par
l'entendre; que les
Ouvrages condamnés & flétris méritoient du moins autant de support
& de tolérance que
divers autres Ecrits où l'on fait de cruelles satires sur la Religion,
& qui ont été répandus
& même imprimés dans la Ville; qu'enfin, par rapport aux
Gouvernemens, il a toujours été permis dans Geneve de raisonner
librement sur cette matière générale, qu' on n'y
défend aucun Livre qui en traité, qu'on n'y flétrit aucun Auteur pour
en avoir traité,
quel que soit son sentiment; & que, loin d'attaquer [128] le
Gouvernement de la
République en particulier, je ne laisse échapper aucune occasion d'en
faire l'éloge. "
A ces objections il fut répliqué de la part
du Conseil: "Que ce n'est point manquer à la
règle qui veut que nul ne soit condamné sans l'entendre, que de
condamner un Livre
après en avoir pris lecture, & l'avoir examiné suffisamment; que
l'article 88 des
Ordonnances n'est applicable qu'à un homme qui dogmatise, & non à
un Livre destructif
de la Religion Chrétienne; qu'il n'est pas vrai que la flétrissure d'un
Ouvrage se
communique à l'Auteur, lequel peut n'avoir n'avoir r été qu'imprudent
ou
mal-adroit; qu'à
l'égard des Ouvrages scandaleux, tolérés ou même imprimés dans Geneve,
il n'est pas
raisonnable de prétendre que, pour avoir dissimulé quelquefois, un
Gouvernement soit
obligé de dissimuler toujours; que d'ailleurs les Livres où l'on ne
fait que tourner en
ridicule la Religion, ne sont pas à beaucoup près, aussi punissables
que ceux où, sans
détour, on l'attaque par le raisonnement; qu'enfin ce que le Conseil
doit au maintien de la
Religion Chrétienne dans sa pureté, au bien public, aux Loix, & à
l'honneur du
Gouvernement, lui ayant fait porter cette sentence, ne lui permet ni de
la changer ni de
l'affoiblir. "
Ce ne sont pas-là toutes les raisons,
objections & réponses qui ont été alléguées de part
& d'autre; mais ce sont les principales, & elles suffisent pour
établir, par rapport à moi, la
question de fait & de droit.
Cependant comme l'objet, ainsi présenté,
demeure encore un peu vague, je vais tâcher de
le fixer avec plus de précision, [129] de peur que vous n'étendiez ma
défense à la partie
de cet objet que je n'y veux pas embrasser.
Je suis homme, & j'ai fait des Livres;
j'ai donc fait aussi des erreurs. * [* Exceptons, si l'on
veut, les Livres de Géométrie & leurs Auteurs. Encore, s'il n'y a
point d'erreurs dans les
propositions mêmes, qui nous assurera qu'il n'y de ait point dans
l'ordre de déduction,
dans le choix, dans la méthode? Euclide démontre, & parvient à son
but: mais quel
chemin prend-il ? combien n'erre-t-il pas dans sa route ? la science a
beau être infaillible,
l'homme qui la cultive se trompe souvent. ] J'en apperçois moi-même en
assez grand
nombre: je ne doute pas que d'autres n'en voient beaucoup davantage,
& qu'il n'y en ait
bien plus encore que ni moi ni d'autres ne voyons point. Si l'on ne dit
que cela, j'y souscris.
Mais quel Auteur n'est pas dans le même
cas, ou s'ose flatter de n'y pas être? Là-dessus
donc point de dispute. Si l'on me réfute & qu'on ait raison,
l'erreur est corrigée, & je me
tais. Si l'on me réfute, & qu'on ait tort, je me tais encore;
dois-je répondre du fait d'autrui
? En tout état de cause, après avoir le entendu les deux Parties, le
Public est juge, il
prononce, le Livre triomphe ou tombe, & le procès est fini.
Les erreurs des Auteurs sont souvent fort
indifférentes; mais il en est aussi de
dommageables, même contre l'intention de celui qui les commet. On peut
se tromper au
préjudice du Public comme au sien propre; on peut nuire innocemment.
Les controverses
sur les matières de Jurisprudence, de Morale, de Religion, tombent
fréquemment dans ce
cas. Nécessairement un des deux disputans se trompe, & l'erreur sur
ces matières,
important toujours, devient faute; cependant on ne la punit pas quand
on la présume
involontaire. [130] Un homme n'est pas coupable pour nuire en voulant
servir; & si l'on
poursuivoit criminellement un Auteur pour des fautes d'ignorance ou
d'inadvertance, pour
de mauvaises maximes qu'on pourroit tirer de ses écrits
très-conséquemment mais contre
son gré, quel Ecrivain pourroit se mettre à l'abri des poursuites? Il
faudroit être inspiré
du Saint-Esprit pour se faire Auteur, & n'avoir que des gens
inspirés du Saint-Esprit pour
juges.
Si l'on ne m'impute que de pareilles
fautes, je ne m'en défends pas plus que des simples
erreurs. Je ne puis affirmer n'en avoir point commis de telles, parce
que je ne suis pas un
Ange; mais ces fautes, qu'on prétend trouver dans mes Ecrits peuvent
fort bien n'y pas être, parce que ceux qui les y trouvent ne sont pas
des Anges non plus. Hommes & sujets à
l'erreur ainsi que moi, sur quoi prétendent-ils que leur raison soit
l'arbitre de la mienne, &
que je sois punissable pour n'avoir pas pensé comme eux ?
Le Public est donc aussi le juge de
semblables fautes; son blâme en est le seul châtiment.
Nul ne peut se soustraire à ce Juge, & quant à moi je n'en appelle
pas. Il est vrai que si le
Magistrat trouve ces fautes nuisibles, il peut défendre le Livre qui
les contient; mais, je le
répète, il ne peut punir pour cela l'Auteur qui les a commises, puisque
ce seroit punir un
délit qui petit être involontaire, & qu'on ne doit punir dans le
mal que la volonté. Ainsi ce
n'est point encore-là ce dont il s'agit.
Mais il y a bien de la différence entre un
Livre qui contient des erreurs nuisibles, & un
Livre pernicieux. Des principes [131] établis, la chaîne d'un
raisonnement suivi, des
conséquences déduites, manifestent l'intention de l'Auteur; & cette
intention dépendant
de sa volonté, rentre sous la juridiction des Loix. Si cette intention
est évidemment
mauvaise, ce n'est plus erreur ni faute, c'est crime; ici tout change.
Il ne s'agit plus d'une
dispute littéraire dont le Public juge selon la raison, mais d'un
procès criminel qui doit être jugé dans les Tribunaux selon toute la
rigueur des Loix: telle est la position critique
où m'ont mis des Magistrats qui se disent justes, & des Ecrivains
zélés qui les trouvent
trop elémens. Si-tôt qu'on m'apprête des prisons, des bourreaux, des
chaînes, quiconque
m'accuse est un délateur; il soit qu'il n'attaque pas seulement
l'Auteur, mais l'homme; il
soit que ce qu'il écrit peut influer sur mon sort;*[* Il y a quelques
années qu'à la
première apparition d'un Livre célèbre, je résolus d'en attaquer les
principes que je
trouvais dangereux. J'exécutois cette entreprise quand j'appris que
l'Auteur étoit
poursuivi. A l'instant je jettai mes feuilles au feu, jugeant qu'aucun
devoir ne pouvoit
autoriser la bassesse de s'unir à la foule pour accabler un homme
d'honneur opprimé.
Quand tout fut pacifié, j'eus occasion de dire mon sentiment sur le
même sujet dans
d'autres Ecrits; mais je l'ai dit sans nommer le Livre ni l'auteur.
J'ai cru devoir ajouter ce
respect pour son malheur, à l'estime que j'eus toujours pour sa
personne. Je ne crois point
que cette façon de penser me soit particulière; elle est commune à tous
les honnêtes gens.
Si-tôt qu'une affaire est portée au criminel, ils doivent se taire, à
moins qu'ils ne soient
appellés pour témoigner. ] ce n'est plus à ma seule réputation qu'il en
veut, c'est à mon
honneur, à ma liberté, à ma vie.
Ceci, Monsieur, nous ramène tout d'un coup
à l'état de la question dont il me paroît que
le public s'écarte. Si j'ai [132] écrit des choses répréhensibles, on
peut m'en blâmer, on
peut supprimer le livre. Mais, pour le flétrir, pour m'attaquer
personnellement, il faut
plus; la faute ne suffit pas, il faut un délit, un crime; il faut que
j'aie écrit à mauvaise
intention un Livre pernicieux, & que cela soit prouvé, non comme un
Auteur prouve qu'un
Auteur se trompe, mais comme un accusateur doit convaincre devant le
juge l'accusé. Pour être traité comme un malfaiteur, il faut que je
sois convaincu de l'être. C'est la premiere
question qu'il s'agit d'examiner. La seconde, en supposant le délit
constaté, est d'en fixer
la nature, le lieu où il a été commis, le tribunal qui doit en juger,
la Loi qui le condamne,
& la peine qui doit le punir. Ces deux questions une fois résolues
décideront si j'ai été
traite justement ou non.
Pour savoir si j'ai écrit des livres
pernicieux, il faut en examiner les principes, & voir ce
qu'il en résulteroit si ces principes étoient admis. Comme j'ai traité
beaucoup de
matières, je dois me restreindre à celles sur lesquelles je suis
poursuivi, savoir, la Religion
& le gouvernement. Commençons par le premier article, à l'exemple
des juges qui ne se
sont pas expliqués sur le second.
On trouve dans l'émile la profession de foi
d'un Prêtre Catholique, & dans l'Héloise celle
d'une femme dévote: ces deux pièces s'accordent assez pour qu'on puisse
expliquer l'une
par l'autre; & de cet accord, on peut présumer avec quelque
vraisemblance, que si
l'Auteur, qui a publié les livres où elles sont contenues, ne les
adopte pas en entier l'une &
l'autre, du moins il les favorise beaucoup. De ces deux professions
[133] de foi, la première étant la plus étendue & la seule où l'on
ait trouvé le corps du délit, doit être examinée
par préférence.
Cet examen, pour aller à son but, rend
encore un éclaircissement nécessaire. Car
remarquez bien qu'éclaircir & distinguer les propositions que
brouillent & confondent
mes accusateurs, c'est leur répondre. Comme ils disputent contre
l'évidence, quand la
question est bien posée, ils sont réfutés.
Je distingue dans la Religion deux parties,
outre la forme du culte, qui n'est qu'un
cérémonial. Ces deux parties sont le dogme & la morale. Je devise
les dogmes encore en
deux parties: savoir, celle qui, posant les principes de nos devoirs,
sert de base a la morale;
& celle qui, purement de foi, ne contient que des dogmes
spéculatifs.
De cette division, qui me paroît exacte,
résulte celle des sentimens sur la Religion, d'une
part en vrais, faux ou douteux; & de l'autre, en bons, mauvais ou
indifférens.
Le jugement des premiers appartient à la
raison seule, & si les Théologiens s'en sont
emparés, c'est comme raisonneurs, c'est comme professeurs de la science
par laquelle on
parvient à la connoissance du vrai & du faux en matière de foi. Si
l'erreur en cette partie
est nuisible, c'est seulement à ceux qui errent, & c'est seulement
un préjudice pour la vie à venir, sur laquelle les tribunaux humains ne
peuvent étendre leur compétence.
Lorsqu'ils connoissent de cette matière, ce n'est plus comme juges du
vrai & du faux, mais
comme ministres des Loix civiles qui reglent la forme extérieure du
culte: il ne s'agit pas
encore ici de cette partie; il en sera traité ci-après.
[134] Quant à la partie de la Religion qui
regarde la morale, c'est-à-dire la justice, le bien
public, l'obéissance aux Loix naturelles & positives, les vertus
sociales, & tous les devoirs
de l'homme & du citoyen, il appartient au gouvernement d'en
connoître: c'est en ce point
seul que la Religion rentre directement sous sa juridiction, &
qu'il doit bannir, non
l'erreur, dont il n'est pas juge, mais tout sentiment nuisible qui tend
à couper le nœud
social.
Voilà, Monsieur, la distinction que vous
avez à faire pour juger de cette Pièce, portée au
Tribunal, non des Prêtres, mais des Magistrats. J'avoue qu'elle n'est
pas toute affirmative.
On y voit des objections & des doutes. Posons, ce qui n'est pas,
que ces doutes soient des
négations. Mais elle est affirmative dans sa plus grande partie; elle
est affirmative &
démonstrative sur tous les points fondamentaux de la Religion civile;
elle est tellement
décisive sur tout ce qui tient à la Providence éternelle, à l'amour du
prochain, à la
justice, à la paix, au bonheur des hommes, aux Loix de la société, à
toutes les vertus, que
les objections, les doutes mêmes y ont pour objet quelque avantage,
& je défie qu'on m'y
montre un seul point de doctrine attaqué, que je ne prouve être
nuisible aux hommes ou
par lui-même ou par ses inévitables effets.
La Religion est utile & même nécessaire
aux peuples. Cela n'est-il pas dit, soutenu, prouvé
dans ce même Ecrit? Loin d'attaquer les vrais principes de la Religion,
l'Auteur les pose,
les affermit de tout son pouvoir; ce qu'il attaque, ce qu'il combat, ce
qu'il doit combattre,
c'est le fanatisme aveugle, la superstition cruelle, le stupide
préjugé. Mais il faut,
disent-ils, [135] respecter tout cela. Mais pourquoi? Parce que c'est
ainsi qu'on mene les
Peuples. Oui, c'est ainsi qu'on les mene à leur perte. La superstition
est le plus terrible
fléau du Genre humain; elle abrutit les simples, elle persécute les
sages, elle enchaîne les
Nations, elle fait par-tout cent maux effroyables: quel bien fait-elle
? Aucun; si elle en fait,
c'est aux Tyrans, elle est leur arme la plus terrible, & cela même
est le plus grand mal
qu'elle ait jamais fait.
Ils disent qu'en attaquant la superstition,
je veux détruire la Religion même: comment le
savent-ils? Pourquoi confondent-ils ces deux causes, que je distingue
avec tant de soin?
Comment ne voient-ils point que cette imputation réfléchit contre eux
dans toute sa force,
& que la Religion n'a point d'ennemis plus terribles que les
défenseurs de la superstition?
Il seroit bien cruel qu'il fût si aisé d'inculper l'intention d'un
homme, quand il est si
difficile de la justifier. Par cela même qu'il n'est pas prouvé qu'elle
est mauvaise, on la doit
juger bonne. Autrement, qui pourroit être à l'abri des jugemens
arbitraires de ses
ennemis? Quoi! leur simple affirmation fait preuve de ce qu'ils ne
peuvent savoir; & la
mienne, jointe à toute ma conduite, n'établit point mes propres
sentimens ? Quel moyen
me reste donc de les faire connoître? Le bien que je sens dans mon
cœur, je ne puis le
montrer, je l'avoue; mais quel est l'homme abominable qui s'ose vanter
d'y voir le mal qui
n'y fuit jamais?
Plus on seroit coupable de prêcher
l'irréligion, dit très-bien M. d'Alembert, plus il est
criminel d'en accuser ceux qui ne la prêchent pas en effet. Ceux qui
jugent publiquement
de [136] mon Christianisme, montrent seulement l'espèce du leur; &
la seule chose qu'ils
ont prouvée est, qu'eux & moi n'avons pas la même Religion. Voilà
précisément ce qui
les fâche: on sent que le mal prétendu les aigrit moins que le bien
même. Ce bien, qu'ils
sont forcés de trouver dans mes Ecrits, les dépite & les gène;
réduits à le tourner en mal
encore, ils sentent qu'ils se découvrent trop. Combien ils seroient
plus à leur aise si ce bien
n'y étoit pas!
Quand on ne me juge point sur ce que j'ai
dit, mais sur ce qu'on assure que j'ai voulu dire,
quand on cherche dans mes intentions le mal qui n'est pas dans mes
Ecrits, que puis-je
faire? Ils démentent mes discours par mes pensées; quand j'ai dit
blanc, ils affirment que
j'ai voulu dire noir; ils se mettent à la place de Dieu pour faire
l'oeuvre du Diable;
comment dérober ma tête à des coups portés de si haut?
Pour prouver que l'Auteur n'a point eu
l'horrible intention qu'ils lui prêtent, je ne vois
qu'un moyen; c'est d'en juger sur l'ouvrage. Ah! qu'on en juge ainsi,
j'y consens; mais cette
tâche n'est pas la mienne, & un examen suivi sous ce point de vue,
seroit de ma part une
indignité. Non, Monsieur, il n'y a ni malheur, ni flétrissure qui
puissent me réduire à
cette abjection. Je croirois outrager l'Auteur, l'Editeur, le Lecteur
même, par une
justification d'autant plus honteuse qu'elle est plus facile; c'est
dégrader la vertu, que
montrer qu'elle n'est pas un crime; c'est obscurcir l'évidence, que
prouver qu'elle est la
vérité. Non, lisez & jugez vous-même. Malheur à vous, si, durant
cette lecture, votre
cœur ne bénit pas cent fois l'homme vertueux & ferme qui ose
instruire ainsi les humains!
[137] Eh! comment me résoudrois-je à
justifier cet Ouvrage? moi qui crois effacer par lui
les fautes de ma vie entière; moi qui mets les maux qu'il m'attire en
compensation de ceux
que j'ai faits; moi qui, plein de confiance, espère dire au Juge
Suprême: Daigne juger dans
ta clémence un homme foible; j'ai fait le mal sur la terre, mais j'ai
publié cet Ecrit.
Mon cher Monsieur, permettez à mon cœur
gonflé d'exhaler de tems en tems ses soupirs;
mais soyez sûr que dans mes discussions je ne mêlerai ni déclamations
ni plaintes. Je n'y
mettrai pas même la vivacité de mes adversaires; je raisonnerai
toujours de sang-froid. Je
reviens donc.
Tâchons de prendre un milieu qui vous
satisfasse, & qui ne m'avilisse pas. Supposons un
moment la profession de foi du Vicaire adoptée en un coin du monde
Chrétien, & voyons
ce qu'il en résulteroit en bien & en mal. Ce ne sera ni l'attaquer
ni la défendre; ce sera la
juger par ses effets.
Je vois d'abord les choses les plus
nouvelles sans aucune apparence de nouveauté; nul
changement dans le culte & de grands changemens dans les cœurs,
des conversions sans éclat, de la foi sans dispute, du zèle sans
fanatisme, de la raison sans impiété, peu de
dogmes & beaucoup de vertus, la tolérance du Philosophe & la
charité du Chrétien.
Nos Prosélytes auront deux règles de foi
qui n'en font qu'une, la raison & l'Evangile; la
seconde sera d'autant plus immuable qu'elle ne se fondera que sur la
premiere, &
nullement sur certains faits, lesquels, ayant besoin d'être attestés,
remettent la Religion
sous l'autorité des hommes.
[138] Toute la différence qu'il y aura
d'eux aux autres Chrétiens est que ceux-ci sont des
gens qui disputent beaucoup sur l'Evangile sans se soucier de le
pratiquer, au-lieu que nos
gens s'attacheront beaucoup à la pratique, & ne disputeront point.
Quand les Chrétiens disputeurs viendront
leur dire: Vous vous dites Chrétiens sans
l'être; car pour être Chrétiens, il faut croire en Jésus-Christ, &
vous n'y croyez point; les
Chrétiens paisibles leur répondront: "Nous ne savons pas bien si nous
croyons en
Jésus-Christ dans votre idée, parce que nous ne l'entendons pas; mais
nous tâchons
d'observer ce qu'il nous prescrit. Nous sommes Chrétiens chacun à notre
manière; nous,
en gardant sa parole, & vous, en croyant en lui. Sa charité veut
que nous soyons tous
freres, nous la suivons en vous admettant pour tels; pour l'amour de
lui, ne nous ôtez pas
un titre que nous honorons de toutes nos forces, & qui nous est
aussi cher qu'à vous. "
Les Chrétiens disputeurs insisteront sans
doute. En vous renommant de Jésus, il faudroit
nous dire à quel titre. Vous gardez, dites-vous sa parole; mais quelle
autorité lui
donnez-vous? Reconnoissez-vous la Révélation, ne la reconnoissez-vous
pas?
Admettez-vous l'Evangile en entier, ne l'admettez-vous qu'en partie?
Sur quoi fondez-vous
ces distinctions? Plaisans Chrétiens, qui marchandent avec le Maître,
qui choisissent dans
sa doctrine ce qu'il leur plaît d'admettre & de rejetter !
A cela les autres diront paisiblement: "Mes
freres, [139] nous ne marchandons point; car
notre foi n'est pas un commerce. Vous supposez qu'il dépend de nous
d'admettre ou de
rejetter comme il nous plaît; mais cela n'est pas, & notre raison
n'obéit point à notre
volonté. Nous aurions beau vouloir que ce qui nous paroît faux nous
parût vrai, il nous
paroîtroit faux malgré nous. Tout ce qui dépend de nous est de parler
selon notre pensée
on contre notre pensée, & notre seul crime est de ne vouloir pas
vous tromper. "
"Nous reconnoissons l'autorité de
Jésus-Christ, parce que notre intelligence acquiesce à
ses préceptes & nous en découvre la sublimité. Elle nous dit qu'il
convient aux hommes de
suivre ces préceptes, mais qu'il étoit au-dessus d'eux de les trouver.
Nous admettons la
Révélation comme émanée de l'Esprit de Dieu, sans en savoir la manière,
& sans nous
tourmenter pour la découvrir: pourvu que nous sachions que Dieu a
parle, peu nous
importe d'expliquer comment il s'y est pris pour se faire entendre.
Ainsi reconnoissant
dans l'Evangile l'autorité divine, nous croyons Jésus-Christ revêtu de
cette autorité; nous
reconnoissons une vertu plus qu'humaine dans sa conduite, & une
sagesse plus qu'humaine
dans ses leçons. Voilà ce qui est bien décidé pour nous. Comment cela
s'est-il fait? Voilà
ce qui ne l'est pas; cela nous passe. Cela ne vous passe pas, vous; à
la bonne heure; nous
vous en félicitons de tout notre cœur. Votre raison peut être
supérieure à la nôtre; mais
ce n'est pas à dire qu'elle doive vous servir de Loi. Nous consentons
que vous sachiez tout;
souffrez que nous ignorions quelque chose."
[140] "Vous nous demandez si nous admettons
tout l'Evangile; nous admettons tous les
enseignemens qu'a donnes Jésus-Christ. L'utilité, la nécessité de la
plupart de ces
enseignemens nous frappe, & nous tâchons de nous y conformer.
Quelques-uns ne sont pas à notre portée; ils ont été donnés sans doute
pour des esprits plus intelligens que nous.
Nous ne croyons point avoir atteint les limites de la raison humaine,
& les hommes plus
pénétrans ont besoin de préceptes plus élevés. "
"Beaucoup de choses dans l'Evangile passent
notre raison, & même la choquent; nous ne
les rejetons pour-tant pas. Convaincus de la foiblesse de notre
entendement, nous savons
respecter ce que nous ne pouvons concevoir, quand l'association de ce
que nous concevons
nous le fait juger supérieur à nos lumieres. Tout ce qui nous est
nécessaire à savoir pour être saints, nous paroît clair dans
l'Evangile; qu'avons-nous besoin d'entendre le reste?
Sur ce point nous demeurons ignorans, mais exempts d'erreur, & nous
n'en serons pas
moins gens de bien; cette humble réserve elle-même est l'esprit de
l'Evangile."
"Nous ne respectons pas précisément ce
Livre sacré comme Livre, mais comme la parole
& la vie de Jésus-Christ. Le caractère de vérité, de sagesse &
de sainteté qui s'y trouve
nous apprend que cette histoire n'a pas été essentiellement altérée;*[*
Où en seroient les
simples fidèles, si l'on 'le pouvoit savoir cela que par des
discussions de critique, ou par
l'autorité des Pasteurs ? De quel front ose-t-on faire dépendre la foi
de tant de science on
de tant de soumission?] mais il n'est pas démontré [141] pour nous
qu'elle ne l'ait point été du tout. Qui soit si les choses que nous n'y
comprenons pas, ne sont point des fautes
glissées dans le texte? Qui soit si des Disciples, si fort inférieurs à
leur Maître, l'ont bien
compris & bien rendu par-tout? Nous ne décidons point là-dessus,
nous ne présumons pas
même, & nous ne vous proposons des conjectures que parce que vous
l'exigez. "
"Nous pouvons nous tromper dans nos idées,
mais vous pouvez aussi vous tromper dans
les vôtres. Pourquoi ne le pourriez-vous pas, étant hommes ? Vous
pouvez avoir autant de
bonne-foi que nous, mais vous n'en sauriez avoir davantage: vous pouvez
être plus éclairés, mais vous n'êtes pas infoillibles. Qui jugera donc
entre les deux partis ? Sera-ce
vous? cela n'est pas juste. Bien moins sera-ce nous, qui nous défions
si fort de
nous-mêmes. Laissons donc cette décision au juge commun qui nous
entend; & puisque
nous sommes d'accord sur les règles de nos devoirs réciproques,
supportez-nous sur le
reste comme nous vous supportons. Soyons hommes de paix, soyons freres;
unissons-nous
dans l'amour de notre commun Maître, dans la pratique des vertus qu'il
nous prescrit.
Voilà ce qui fait le vrai Chrétien. "
"Que si vous vous obstinez à nous refuser
ce précieux titre après avoir tout fait pour vivre
fraternellement avec vous, nous nous consolerons de cette injustice, en
songeant que les
mots ne sont pas les choses, que les premiers Disciples de Jésus ne
prenoient point le nom
de Chrétiens, que le martyr Etienne ne le porta jamais, [142] & que
quand Paul fut
converti a la foi de Christ il n'y avoit encore aucun Chrétiens*[*Ce
nom leur fut donné
quelques années après à Antioche pour la première fois. ] sur la terre.
"
Croyez-vous, Monsieur, qu'une controverse
ainsi traitée sera fort animée & fort longue, &
qu'une des Parties ne sera pas bientôt réduite au silence quand l'autre
ne voudra point
disputer?
Si nos Prosélytes sont maîtres du pays où
ils vivent, ils établiront une forme de culte aussi
simple que leur croyance, & la Religion qui résultera de tout cela
sera la plus utile aux
hommes par sa simplicité même. Dégagée de tout ce qu'ils mettent à la
place des vertus,
& n'ayant ni rites superstitieux ni subtilités dans la Doctrine,
elle ira tout entière à son
vrai but, qui est la pratique de nos devoirs. Les mots de dévot
& d'orthodoxe y seront sans
usage; la monotonie de certains sous articulés n'y sera pas la piété;
il n'y aura d'impies
que les méchans, ni de fideles que les gens de bien.
Cette institution une fois faite, tous
seront obligés par les Loix de s'y soumettre, parce
qu'elle n'est point fondée sur l'autorité des hommes, qu'elle n'a rien
qui ne soit dans
l'ordre des lumieres naturelles, qu'elle ne contient aucun article qui
ne se rapporte an bien
de la société, & qu'elle n'est mêlée d'aucun dogme inutile à la
morale, d'aucun point de
pure spéculation.
Nos Prosélytes seront-ils intolérans pour
cela? Au contraire, ils seront tolérans par
principe; ils le seront plus qu'on [143] ne peut l'être dans aucune
autre doctrine, puisqu'ils
admettront toutes les bonnes Religions qui ne s'admettent pas entre
elles, c'est-à-dire,
toutes celles qui, ayant l'essentiel qu'elles négligent, font
l'essentiel de ce qui ne l'est point.
En s'attachant, eux, à ce seul essentiel, ils laisseront les autres en
faire à leur gré
l'accessaire, pourvu qu'ils ne le rejettent pas: ils les laisseront
expliquer ce qu'ils
n'expliquent point, décider ce qu'ils ne décident point. Ils laisseront
à chacun ses rites, ses
formules de foi, sa croyance; ils diront: admettez avec nous les
principes des devoirs de
l'homme & du Citoyen; du reste, croyez tout ce qu'il vous plaira.
Quant aux Religions qui
sont essentiellement mauvaises, qui portent l'homme à faire le mal, ils
ne les toléreront
point, parce que cela même est contraire à la véritable tolérance, qui
n'a pour but que la
paix du Genre-humain. Le vrai tolérant ne tolère point le crime, il ne
tolère aucun dogme
qui rende les hommes méchans.
Maintenant supposons, au contraire, que nos Prosélytes
soient sous la domination d'autrui: comme
gens de paix, ils seront soumis aux Loix de leurs
maîtres, même en matière de Religion, à moins que cette Religion ne fût
essentiellement
mauvaise; car alors, sans outrager ceux qui la professent, ils
refuseroient de la professer.
Ils leur diroient: puisque Dieu nous appelle à la servitude, nous
voulons être de bons
serviteurs, & vos sentimens nous empêcheroient de l'être; nous
connoissons nos devoirs,
nous les aimons, nous rejetons ce qui nous en détache; c'est afin de
vous être fidèles, que
nous n'adoptons pas la Loi de l'iniquité.
Mais si la Religion du pays est bonne en
elle-même, & [144] que ce qu'elle a de mauvais
soit seulement dans des interprétations particulieres, ou dans des
dogmes purement
spéculatifs, ils s'attacheront à l'essentiel, & toléreront le
reste, tant par respect pour les
Loix, que par amour pour la paix. Quand ils seront appellés à déclarer
expressément leur
croyance, ils le feront, parce qu'il ne faut point mentir; ils diront
au besoin leur sentiment
avec fermeté, même avec force; ils se défendront par la raison, si on
les attaque. Du reste,
ils ne disputeront point contre leurs frères; &, sans s'obstiner à
vouloir les convaincre, ils
leur resteront unis par la charité; ils assisteront à leurs assemblées,
ils adopteront leurs
formules; &, ne se croyant pas plus infaillibles qu'eux, ils se
soumettront à l'avis du plus
grand nombre, en ce qui n'intéresse pas leur conscience, & ne leur
paroît pas importer au
salut.
Voilà le bien, me direz-vous, voyons le
mal. Il sera dit en peu de paroles. Dieu ne sera plus
l'organe de la méchanceté des hommes. La Religion ne servira plus
d'instrument à la
tyrannie des Gens d'Eglise & à la vengeance des usurpateurs; elle
ne servira plus qu'à
rendre les Croyans bons & justes: ce n'est pas-là le compte de ceux
qui les menent; c'est pis
pour eux que si elle ne servoit à rien.
Ainsi donc la Doctrine en question est
bonne au Genre-humain, & mauvaise à ses
oppresseurs. Dans quelle classe absolue la faut-il mettre? J'ai dit
fidèlement le pour & le
contre; comparez, & choisissez.
Tout bien examiné, je crois que vous
conviendrez de deux choses: l'une que ces hommes
que je suppose, se conduiroient en ceci très-conséquemment à la
profession de foi du [145]
Vicaire; l'autre, que cette conduite seroit non-seulement
irréprochable, mais vraiment
Chrétienne, & qu'on auroit tort de refuser à ces hommes bons &
pieux le nom de
Chrétiens, puisqu'ils le mériteroient parfaitement leur conduite, &
qu'ils seroient moins
opposés, par leurs sentimens, à beaucoup de Sectes qui le prennent,
& à qui on ne le
dispute pas, que plusieurs de ces mêmes Sectes ne sont opposées entre
elles. Ce ne seroient
pas, si l'on veut, des Chrétiens à la mode de saint Paul, qui étoit
naturellement
persécuteur, & qui n'avoit pas entendu Jésus-Christ lui-même; mais
ce seroient des
Chrétiens à la mode de saint Jaques, choisis par le Maître en personne,
& qui avoit reçu
de sa propre bouche les instructions qu'il nous transmet. Tout ce
raisonnement est bien
simple, mais il me paroît concluant.
Vous me demanderez peut-être comment on
peut accorder cette doctrine avec celle d'un
homme qui dit que l'Evangile est absurde & pernicieux à la société?
En avouant
franchement que cet accord me paroît difficile, je vous demanderai à
mon tour où est cet
homme qui dit que l'Evangile est absurde & pernicieux. Vos
Messieurs m'accusent de
l'avoir dit; & où? Dans le Contrat Social, au Chapitre de
la Religion civile. voici qui est
singulier! Dans ce même Livre, & dans ce même Chapitre, je pense
avoir dit précisément
le contraire: je pense avoir dit que l'Evangile est sublime, & le
plus fort lieu de la société.
*[*Contrat social, L. IV. Chap. 8. pag. 310, 311, de l'édition in-8°.
]Je ne veux pas taxer ces
Messieurs de mensonge; mais avouez que deux propositions si [146]
contraires, dans le
même Livre & dans le même Chapitre doivent faire un tout bien
extravagant.
N'y auroit-il point ici quelque nouvelle
équivoque, à la faveur de laquelle on me rendit
plus coupable ou plus fou que je ne suis? Ce mot de Société présente
un sens un peu
vague: il y a dans le monde des sociétés de bien des sortes, & il
n'est pas impossible que ce
qui sert à l'une nuise à l'autre. Voyons: la méthode favorite de mes
agresseurs est
toujours d'offrir avec art des idées indéterminées; continuons, pour
toute réponse, à
tâcher de les fixer.
Le Chapitre dont je parle est destiné,
comme on le voit par le titre, à examiner comment
les institutions religieuses peuvent entrer dans la constitution de
l'Etat. Ainsi ce dont il
s'agit ici n'est point de considérer les Religions comme vraies ou
fausses, ni même comme
bonnes ou mauvaises en elles-mêmes, mais de les considérer uniquement
par leurs
rapports aux corps politiques, & comme parties de la Législation.
Dans cette vue, l'Auteur fait voir que
toutes les anciennes Religions, sans en excepter la
Juive, furent nationales dans leur origine, appropriées, incorporées à
l'Etat, & formant la
base, ou du moins faisant partie du Système législatif.
Le Christianisme, au contraire, est dans
son principe une Religion universelle, qui n'a rien
d'exclusif, rien de local, rien de propre à tel pays plutôt qu'à tel
autre. Son divin auteur,
embrassant également tous les hommes dans sa charité sans bornes, est
venu lever la
barrière qui séparoit les Nations, & réunir tout le Genre-humain
dans un Peuple de
freres: car [147] en toute Nation, celui qui le craint
& qui s'adonne à la justice, lui est
agréable. *[* Act X. 35. ] Tel est le véritable esprit de
l'Evangile.
Ceux donc qui ont voulu faire du
Christianisme une Religion nationale, & l'introduire
comme partie constitutive dans le Système de la Législation, ont fait
par-là deux fautes,
nuisibles, l'une à la Religion, & l'autre à l'Etat. Ils se sont
écartés de l'esprit de
Jésus-Christ, dont le règne n'est pas de ce monde; & mêlant aux
intérêts terrestres ceux
de la Religion, ils ont souillé sa pureté céleste, ils en ont fait
l'arme des Tyrans &
l'instrument des persécuteurs. Ils n'ont pas moins blessé les saines
maximes de la
politique, puisqu'au lieu de simplifier la machine du Gouvernement, ils
l'ont composée, ils
lui ont donné des ressorts étrangers, superflus; & l'assujettissant
à deux mobiles
différens, souvent contraires, ils ont causé les tiraillemens qu'on
sent dans tous les Etats
Chrétiens, où l'on a fait entrer la Religion dans le système politique.
Le parfait Christianisme est l'institution
sociale universelle; mais, pour montrer qu'il n'est
point un établissement politique, & qu'il ne concourt point aux
bonnes institutions
particulières, il faloît ôter le s sophismes de ceux qui mêlent la
Religion à tout, comme
une prise avec laquelle ils s'emparent de tout. Tous les établissemens
humains sont fondés
sur les passions humaines, & se conservent par elles: ce qui combat
& détruit les passions,
n'est donc pas propre à fortifier ces établissemens. Comment ce qui
détache les cœurs de
la terre, nous donneroit-il plus d'intérêt pour ce qui s'y fait?
comment [148] ce qui nous
occupe uniquement d'une autre Patrie, nous attacheroit-il davantage à
celle-ci?
Les Religions nationales sont utiles à
l'Etat comme parties de sa constitution, cela est
incontestable; mais elles sont nuisibles au Genre-humain, & même à
l'Etat dans un autre
sens: j'ai montré comment & pourquoi.
Le Christianisme, au contraire, rendant les
hommes justes, modérés, amis de la paix, est
très-avantageux à la société générale; mais il énerve la force du
ressort politique, il
complique les mouvemens de la machine, il rompt l'unité du corps moral;
& ne lui étant
pas assez approprié, il faut qu'il dégénère, ou qu'il demeure une pièce
étrangère &
embarrassante.
Voilà donc un préjudice & des
inconvéniens des deux côtés, relativement au corps
politique. Cependant il importe que l'Etat ne soit pas sans Religion,
& cela importe par des
raisons graves, sur lesquelles j'ai par-tout fortement insisté: mais il
vaudroit mieux encore
n'en point avoir, que d'en avoir une barbare & persécutante, qui,
tyrannisant les Loix
mêmes, contrarieroit les devoirs du Citoyen. On diroit que tout ce qui
s'est passé dans
Geneve à mon égard, n'est fait que pour établir ce Chapitre en exemple,
pour prouver par
ma propre histoire que j'ai très-bien raisonné.
Que doit faire un sage Législateur dans
cette alternative? De deux choses l'une. La
première, d'établir une Religion purement civile, dans laquelle,
renfermant les dogmes
fondamentaux de toute bonne Religion, tous les dogmes vraiment utiles à
la société, soit
universelle, soit particulière, il omette [149] tous les autres qui
peuvent importer à la foi,
mais nullement au bien terrestre, unique objet de la Législation: car,
comment le mystere
de la Trinité, par exemple, peut-il concourir à la bonne constitution
de l'Etat? en quoi ses
membres seront-ils meilleurs Citoyens, quand ils auront rejeté le
mérite des bonnes
œuvres? & que fait au lien de la société civile, le dogme du péché
originel? Bien que le
Christianisme soit une institution de paix, qui ne voit que le
Christianisme dogmatique ou
théologique, est, par la multitude & l'obscurité de ses dogmes,
surtout par l'obligation de
les admettre, un champ de bataille toujours ouvert entre les hommes,
& cela sans qu'à
force d'interprétations & de décisions on puisse prévenir de
nouvelles disputes sur les
décisions mêmes?
L'autre expédient est de laisser le
Christianisme tel qu'il est dans son véritable esprit,
libre, dégagé de tout lien de chair, sans autre obligation que celle de
la conscience, sans
autre gêne dans les dogmes que les mœurs & les Loix. La Religion
Chrétienne est, par la
pureté de sa morale, toujours bonne & saine dans l'Etat, pourvu
qu'on n'en fasse pas une
partie de sa constitution, pourvu qu'elle y soit admise uniquement
comme Religion,
sentiment, opinion, croyance; mais comme Loi politique, le
Christianisme dogmatique est
un mauvais établissement.
Telle est, Monsieur, la plus forte
conséquence qu'on puisse tirer de ce Chapitre, où,
bien-loin de taxer le pur Evangile*[* Lettres écrites de la Campagne,
pag. 30. ] d'être
pernicieux à la société, je le trouve, en quelque [150] sorte, trop
sociable, embrassant trop
tout le Genre-humain pour une Législation qui doit être exclusive;
inspirant l'humanité
plutôt que le patriotisme, & tendant à former des hommes plutôt que
des Citoyens. *[
*C'est merveille de voir l'assortiment de beaux sentimens qu'on va nous
entassant dans les
Livres; il ne faut pour cela que des mots, & les vertus en papier
ne coûtent gueres: mais
elles ne s'agencent pas tout-à-fait ainsi dans le cœur de l'homme,
& il y a loin des peintures
aux réalités. Le patriotisme & l'humanité sont, par exemple, deux
vertus incompatibles
dans leur énergie, & surtout chez un Peuple entier. Le Législateur
qui les voudra toutes
deux, n'obtiendra ni l'un ni l'autre: cet accord ne s'est jamais vu; il
ne se verra jamais,
parce qu'il est contraire à la nature, & qu'on ne peut donner deux
objets à la même
passion] Si je me suis trompé, j'ai fait une erreur en politique; mais
ou est mon impiété?
La science du salut & celle du
Gouvernement sont très-différentes: vouloir que la
première embrasse tout, est un fanatisme de petit esprit: c'est penser
comme les
Alchimistes, qui, dans l'art de faire de l'or, voient aussi la médecine
universelle; ou comme
les Mahométans, qui prétendent trouver toutes les sciences dans
l'Alcoran. La doctrine de
l'Evangile n'a qu'un objet, c'est d'appeller & sauver tous les
hommes; leur liberté, leur
bien-être ici-bas n'y entre pour rien, Jésus l'a dit mille fois. Mêler
à cet objet des vues
terrestres, c'est altérer sa simplicité sublime, c'est souiller sa
sainteté par des intérêts
humains: c'est cela qui est vraiment une impiété.
Ces distinctions sont de tout tems
établies: on ne les a confondues que pour moi seul. En ôtant des
Institutions nationales la Religion Chrétienne, je l'établis la
meilleure pour le
Genre-humain. l'Auteur de l'Esprit des Loix a fait plus, il [151] a dit
que la Musulmane étoit la meilleure pour les Contrées Asiatiques. Il
raisonnoit en politique, & moi aussi.
Dans quel pays a-t-on cherché querelle, je ne dis pas à l'Auteur, mais
au Livre ?* [* Il est
bon de remarquer que le Livre de l'Esprit des Loix fut imprimé pour la
premiere fois à
Geneve, sans que les Scholarques y trouvassent rien à reprendre, &
que ce fut un Pasteur
qui corrigea l'Edition. ] Pourquoi donc suis-je coupable, ou pourquoi
ne l'étoit-il pas?
Voilà, Monsieur, comment, par des
extraits fidèles, un critique équitable parvient à
connoître les vrais sentimens d'un Auteur, & le dessein dans lequel
il a composé son Livre.
Qu'on examine tous les miens par cette méthode, je ne crains point les
jugemens que tout
honnête homme en pourra porter. Mais ce n'est pas ainsi que ces
Messieurs s'y prennent,
ils n'ont garde, ils n'y trouveroient pas ce qu'ils cherchent. Dans le
projet de me rendre
coupable à tout prix, ils écartent le vrai but de l'ouvrage; ils lui
donnent pour but chaque
erreur, chaque négligence échappée a l'Auteur: & si par hasard il
laisse un passage équivoque, ils ne manquent pas de l'interpréter dans
le sens qui n'est pas le sien. Sur un
grand champ couvert d'une moisson fertile, ils vont triant avec soin
quelques mauvaises
plantes, pour accuser celui qui l'a semé d'être un empoisonneur.
Mes propositions ne pouvoient faire aucun
mal à leur place; elles étoient vraies, utiles,
honnêtes, dans le sens que je leur donnois. Ce sont leurs
falsifications, leurs subreptions,
leurs interprétations frauduleuses qui les rendent punissables: il faut
les brûler dans leurs
Livres, & les couronner dans les miens .
[152] Combien de fois les Auteurs diffamés
& le Public indigné n'ont ils pas réclamé
contre cette manière odieuse de déchiqueter un ouvrage, d'en défigurer
toutes les parties,
d'en juger sur des lambeaux enlevés çà & là au choix d'un
accusateur infidèle, qui
produit le mal lui-même en le détachant du bien qui le corrige &
l'explique, en
détroquant par-tout le vrai sens? Qu'on juge la Bruyere ou La
Rochefoucault sur des
maximes isolées, à la bonne heure; encore sera-t-il juste de comparer
& de compter. Mais
dans un Livre de raisonnement, combien de sens divers ne peut pas avoir
la même
proposition, selon la manière dont l'Auteur l'emploie, & dont il la
fait envisager? Il n'y a
peut-être pas une de celles qu'on m'impute, à laquelle, au lieu ou je
l'ai mise, la page qui
précède ou celle qui suit ne serve de réponse, & que je n'aie prise
en un sens différent de
celui que lui donnent mes accusateurs. Vous verrez, avant la fin de ces
Lettres, des preuves
de cela qui vous surprendront.
Mais qu'il y ait des propositions fausses,
répréhensibles, blâmables en elles-mêmes, cela
suffit-il pour rendre un Livre pernicieux? Un bon Livre n'est pas celui
qui ne contient rien
de mauvais ou rien qu'on puisse interpréter en mal; autrement il n'y
auroit point de bons
Livres: mais un bon Livre est celui qui contient plus de bonnes choses
que de mauvaises;
un bon Livre est celui dont l'effet total est de mener au bien, malgré
le mal qui peut s'y
trouver. Eh! que seroit-ce mon Dieu! si dans un grand ouvrage, plein de
vérités utiles, de
leçons d'humanité, de piété, de vertu, il étoit permis d'aller
cherchant avec une maligne
exactitude [153] toutes les erreurs, toutes les propositions
équivoques, suspectes, ou
inconsidérées, toutes les inconséquences qui peuvent échapper dans le
détail a un Auteur
surchargé de sa matière, accablé des nombreuses idées qu'elle lui
suggere, distroit des
unes par les autres, & qui peut à peine assembler dans sa tête
toutes les parties de son
vaste plan? s'il étoit permis de faire un amas de toutes ses fautes, de
les aggraver les unes
par les autres, en rapprochant ce qui est épars, en liant ce qui est
isolé; puis, taisant la
multitude de choses bonnes & louables qui les démentent, qui les
expliquent, qui les
rachetent, qui montrent le vrai but de l'Auteur, de donner cet affreux
recueil pour celui de
ses principes, d'avancer que c'est-là le résumé de ses vrais sentimens,
& de le juger sur un
pareil extrait ? Dans quelle désert faudroit-il fuir, dans quel antre
faudroit-il se cacher
pour échapper aux poursuites de pareils hommes, qui, sous l'apparence
du mal, puniroient
le bien, qui compteroient pour rien le cœur, les intentions, la
droiture par-tout évidente, &
traiteroient la faute la plus légere & la plus involontaire comme
le crime d'un scélérat? Y
a-t-il un seul Livre au monde, quelque vrai, quelque bon, quelque
excellent qu'il puisse être, qui pût échapper à cette infâme
inquisition? Non, Monsieur, il n'y en a pas un, pas
un seul, non pas l'Evangile même: car le mal qui n'y seroit pas, ils s
auroient l'y mettre par
leurs extraits infidèles, par leurs fausses interprétations.
Nous vous désérons, oseroient-ils dire,
un Livre scandaleux, téméraire, impie, dont la
morale est d'enrichir le [154] riche & de dépouiller le
pauvre, * [* Matth XIII. 12. Luc. XIX.
26]] d'apprendre aux enfans à renier leur mere & leurs freres,*[*
Matth. XII. 48. Marc. III.
33. ] de s'emparer sans scrupule du bien d'autrui,* [* Marc. XI. 2.
Luc. XIX. 30] de
n'instruire point les méchans, de peur qu'ils ne se corrigent &
qu'ils ne soient pardonnes, *[*
Marc. IV. 12. JeanXII. 40] de haÏr pere, mere, femme, enfans, tous ses
proches;*[* Luc. XIV.
26] un Livre où l'on souffle par-tout le feu de discorde, * [*Matth. X.
34. Luc. XII. 51. 52. ]
où l'on se vante d'armer le fils contre le pere,*[* Matth. X. 35. Luc.
XII. 53. ] les parens l'un
contre l'autre,*[* Ibid. ] les domestiques contre leurs maîtres; *[*
Matt. X. 36] où l'on
approuve la violation des Loix,*[* Matth. XII. 2. & seqq. ] où l'on
impose en devoir la
persécution,*[* Luc. XIV. 23. ] où pour porter les peuples au
brigandage, on fait du bonheur éternel le prix de la force & la
conquête des hommes violens. *[* Matth. XI. 12. ]
Figurez-vous une âme infernale analysant
ainsi tout l'Evangile, formant de cette
calomnieuse analyse, sous le nom de Profession
de foi évangélique, un
Ecrit qui feroit
horreur, & les dévots Pharisiens prônant cet Ecrit d'un air de
triomphe comme l'abrégé
des leçons de Jésus-Christ. Voilà pourtant jusqu'où peut mener cette
indigne méthode.
Quiconque [155] aura lu mes Livres, & lira les imputations de ceux
qui m'accusent, qui me
jugent, qui me condamnent, qui me poursuivent, verra que c'est ainsi
que tous m'ont
traité.
Je crois vous avoir prouvé que ces
Messieurs ne m'ont pas jugé selon la raison; j'ai
maintenant à vous prouver qu'ils ne m'ont pas jugé selon les loix: mais
laissez-moi
reprendre un instant haleine. A quels tristes essais me vois-je réduit
à mon âge? Devois-je
apprendre si tard à faire mon apologie? Etoit-ce la peine de commencer?
J'ai supposé, Monsieur, dans ma précédente
Lettre, que j'avois commis en effet contre la
foi les erreurs dont on m'accuse, & j'ai fait voir que ces erreurs
n'étant point nuisibles à la
société, n'étoient pas punissables devant la justice humaine. Dieu
s'est réservé sa propre
défense & le châtiment des fautes qui n'offensent que lui. C'est un
sacrilège à des
hommes de se faire les vengeurs de la Divinité, comme si leur
protection lui étoit
nécessaire. Les Magistrats, les Rois n'ont aucune autorité sur les
ames; & pourvu qu'on
soit fidele aux Loix de la société dans ce monde, ce n'est point à eux
de se mêler de ce
qu'on deviendra dans l'autre, où ils n'ont aucune inspection. Si l'on
perdoit ce principe de
vue, les Loix faites pour le bonheur du Genre-humain en seroient
bientôt le tourment; &,
sous leur inquisition terrible, les hommes, jugés par leur foi plus que
par leurs œuvres,
seroient tous à la merci de quiconque voudroit les opprimer.
Si les Loix n'ont nulle autorité sur les
sentimens des hommes en ce qui tient uniquement à
la Religion, elles n'en ont point non plus en cette partie sur les
Ecrits où l'on manifeste ses
sentiments. Si les Auteurs de ces Ecrits sont punissables, ce n'est
jamais précisément pour
avoir enseigné l'erreur, puisque la Loi ni ses Ministres ne jugent pas
de ce qui n'est
précisément qu'une erreur. l'Auteur des Lettres écrites de la [157]
Campagne paroît
convenir de ce principe. * [* A cet égard, dit-il, pag. 22. je
retrouve assez mes maximes dans
celles des représentations; & p. 29. il regarde comme
incontestable que personne ne peut être
poursuivi pour ses idées sur la Religion.] Peut-être même en
accordant que la Politique &
la Philosophie pourront soutenir la liberté de tout écrire, le
pousseroit-il trop loin. *[* Page
30] Ce n'est pas ce que je veux examiner ici.
Mais voici comment vos Messieurs & lui
tournent la chose pour autoriser le jugement
rendu contre mes Livres & contre moi. Ils me jugent moins comme
Chrétien que comme
Citoyen; ils me regardent moins comme impie envers Dieu, que comme
rebelle aux Loix; ils
voient moins en moi le péché que le crime, & l'hérésie que la
désobéissance. J'ai, selon
eux, attaqué la Religion de l'Etat; j'ai donc encouru la peine portée
par la Loi contre ceux
qui l'attaquent. Voilà, je crois, le sens de ce qu'ils ont dit
d'intelligible pour justifier leur
procédé.
Je ne vois à cela que trois petites
difficultés. La premiere, de savoir quelle est cette
Religion de l'Etat; la seconde, de montrer comment je l'ai attaquée; la
troisième, de
trouver cette Loi selon laquelle j'ai été jugé.
Qu'est-ce que la Religion de l'Etat? C'est
la sainte Réformation évangélique. Voilà, sans
contredit, des mots bien sonnans. Mais qu'est-ce, à Geneve aujourd'hui,
que la sainte
Réformation évangélique? Le sauriez-vous, Monsieur, par hasard? En ce
cas je vous en
félicite. Quant à moi, je l'ignore. j'avois cru le savoir ci-devant;
mais je me trompois ainsi
que [158] bien d'autres, plus savans que moi sur tout autre point,
& non moins ignorans
sur celui-là.
Quand les Réformateurs se détachèrent de
l'Eglise Romaine, ils l'accuserent d'erreur; &,
pour corriger cette erreur dans sa source, ils donnèrent à l'Ecriture
un autre sens que
celui que l'Eglise lui donnoit. On leur demanda de quelle autorité ils
s'écartoient ainsi de
la Doctrine reçue; ils dirent que s'étoit de leur autorité propre, de
celle de leur raison. Ils
dirent que le sens de la Bible étant intelligible & clair à tous
les hommes en ce qui étoit du
salut, chacun étoit juge compétent de la Doctrine, & pouvoit
interpréter la Bible, qui en
est la règle, selon son esprit particulier; que tous s'accorderoient
ainsi sur les choses
essentielles; & que celles sur lesquelles ils ne pourroient
s'accorder, ne j'étoient point.
Voilà donc l'esprit particulier
établi pour unique interprète de l'Ecriture; Voilà
l'autorité de l'Eglise rejettée; Voilà chacun mis pour la Doctrine sous
sa propre
juridiction. Tels sont les deux points fondamentaux de la Réforme:
reconnoître la Bible
pour regle de sa croyance, & n'admettre d'autre interprete du sens
de la Bible que soi. Ces
deux points combinés forment le principe sur lequel les Chrétiens
Réformés se sont
séparés de l'Eglise Romaine, & ils ne pouvoient moins faire sans
tomber en contradiction;
car quelle autorité interprétative auroient-ils pu se réserver, après
avoir rejeté celle du
corps de l'Eglise?
Mais, dira-t-on, comment, sur un tel
principe, les Réformés ont-ils pu se réunir?
Comment, voulant avoir chacun leur façon de penser, ont-ils fait corps
contre l'Eglise
Catholique? [159] Ils le devoient faire: ils se réunissoient en ceci,
que tous reconnoissoient
chacun d'eux comme juge compétent pour lui-même. Ils toléroient, &
ils devoient tolérer
toutes les interprétations, hors une, savoir celle qui ôte la liberté
des interprétations. Or
cette unique interprétation qu'ils rejetoient, étoit celle des
Catholiques. Ils devoient donc
proscrire de concert Rome seule, qui les proscrivoit également tous. La
diversité même de
leur façon de penser sur tout le reste, étoit le lien commun qui les
unissoit. C'étoient
autant de petits Etats ligués contre une grande Puissance, & dont
la confédération
générale n'ôtoit rien à l'indépendance de chacun.
Voilà, comment la Réformation évangélique
s'est établie, & Voilà comment elle doit se
conserver. Il est bien vrai que la Doctrine du plus grand nombre peut
être proposée à
tous, comme la plus probable ou la plus autorisée. Le Souverain peut
même la rédiger en
formule, & la prescrire à ceux qu'il charge d'enseigner, parce
qu'il faut quelque ordre,
quelque regle dans les instructions publiques; & qu'au fond l'on ne
gêne en ceci la liberté
de personne, puisque nul n'est forcé d'enseigner malgré lui: mais il ne
s'ensuit pas de-là
que les Particuliers soient obligés d'admettre précisément ces
interprétations qu'on leur
donne & cette Doctrine qu'on leur enseigne. Chacun en demeure seul
juge pour lui-même,
& ne reconnoît en cela d'autre autorité que la sienne propre. Les
bonnes instructions
doivent moins fixer le choix que nous devons faire, que nous mettre en
état de bien choisir.
Tel est le véritable esprit de la Réformation; tel en est le vrai
fondement. La raison
particuliere y prononce, en tirant la [160] foi de la regle commune
qu'elle établit, savoir,
l'Evangile, & il est tellement de l'essence de la raison d'être
libre, que, quand elle voudroit
s'asservir à l'autorité, cela ne dépendroit pas d'elle. Portez la
moindre atteinte à ce
principe, & tout l'évangélisme croule à l'instant. Qu'on me prouve
aujourd'hui qu'en
matiere de foi je suis obligé de me soumettre aux décisions de
quelqu'un, des demain je me
fois Catholique, & tout homme conséquent & vrai fera comme moi.
Or la libre interprétation de l'Ecriture
emporte non-seulement le droit d'en expliquer les
passages, chacun selon son sens particulier, mais celui de rester dans
le doute sur ceux
qu'on trouve douteux, & celui de ne pas comprendre ceux qu'on
trouve incompréhensibles.
Voilà le droit de chaque fidele, droit sur lequel ni les Pasteurs ni
les Magistrats n'ont rien à voir. Pourvu qu'on respecte toute la Bible
& qu'on s'accorde sur les points capitaux, on
vit selon la Réformation évangélique. Le serment des Bourgeois de
Geneve n'emporte rien
de plus que cela.
Or je vois déjà vos Docteurs triompher sur
ces points capitaux, & prétendre que je m'en écarte. Doucement,
Messieurs, de grace; ce n'est pas encore de moi qu'il s'agit, c'est de
vous. Sachons d'abord quels sont, selon vous, ces points capitaux;
sachons quel droit vous
avez de me contraindre à les voir où je ne les vois pas, & où
peut-être vous ne les voyez
pas vous-mêmes. N'oubliez point, s'il vous plaît, que me donner vos
décisions pour Loix,
c'est vous écarter de la sainte réformation évangélique, c'est en
ébranler les vrais
fondemens; c'est vous qui par la Loi, méritez punition.
[161] Soit que l'on considere l'état
politique de votre République lorsque la Réformation
fut instituée, soit que l'on pese les termes de vos anciens Edits par
rapport à la Religion
qu'ils prescrivent, on voit que la Réformation est par-tout mise en
opposition avec l'Eglise
Romaine, & que les Loix n'ont pour objet que d'abjurer les
principes & le culte de celle-ci,
destructifs de la liberté dans tous les sens.
Dans cette position particuliere l'Etat
n'existoit, pour ainsi dire, que par la séparation des
deux Eglises, & la République étoit anéantie si le Papisme
reprenoit le dessus. Ainsi la Loi
qui fixoit le culte évangélique, n'y considéroit que l'abolition du
culte Romain. C'est ce
qu'attestent les invectives, même indécenes, qu'on voit contre celui-ci
dans vos premieres
Ordonnances, & qu'on a sagement retranchées dans la suite, quand le
même danger
n'existoit plus: c'est ce qu'atteste aussi le serment du Consistoire,
lequel consiste
uniquement à empêcher toutes idolâtries, blasphêmes, dissolutions,
& autres choses
contrevenantes à l'honneur de Dieu & à la Réformation de
l'Evangile. Tels sont les termes
de l'Ordonnance passée en 1562. Dans la revue de la même Ordonnance en
1576, on mit à
la tête du serment de veiller sur tous scandales: * [*Ordon.
Ecclés. Tit. III. Art LXXV. ] ce
qui montre que dans la premiere formule du serment, on m'avoit pour
objet que la
séparation de l'Eglise Romaine. Dans la suite on pourvut encore à la
police: cela est
naturel quand un établissement commence à prendre de la consistance;
mais enfin, dans
l'une & dans [162] l'autre leçon, ni dans aucun serment de
Magistrats, de Bourgeois, de
Ministres, il n'est question ni d'erreur ni d'hérésie. Loin que ce fut
là l'objet de la
Réformation ni des Loix, c'eût été se mettre en contradiction avec
soi-même. Ainsi vos
Edits n'ont fixé, sous ce mot de Réformation que les points
controversés avec l'Eglise
Romaine.
Je sais que votre Histoire, & celle cri
général de la Réforme, est pleine de faits qui
montrent une inquisition très sévere, & que, de persécutés, les
Réformateurs devinrent
bientôt persécuteurs: mais ce contraste, si choquant dans toute
l'histoire dit
Christianisme, ne prouve autre chose dans la vôtre que l'inconséquence
des hommes &
l'empire des passions sur la raison. A force de disputer contre le
Clergé Catholique, le
Clergé Protestant prit l'esprit disputer & pointilleux. Il vouloit
tout décider, tout régler,
prononcer sur tout; chacun proposoit modestement son sentiment pour Loi
suprême à
tous les autres: ce n'étoit pas le moyen de vivre en paix. Calvin, sans
doute, étoit un grand
homme; mais enfin c'étoit un homme, &, qui pis est, un Théologien:
il avoit d'ailleurs tout
l'orgueil du génie qui sent sa supériorité, & qui s'indigne qu'on
la lui dispute: la plupart
de ses Collegues étoient dans le même cas; tous en cela d'autant plus
coupables qu'ils étoient plus inconséquens.
Aussi, quelle prise n'ont-ils pas donnée en
ce point aux Catholiques, & quelle pitié n'est-ce
pas de voir dans leurs défenses ces savans hommes, ces esprits éclairés
qui raisonnoient si
bien sur tout autre article, déraisonner si sottement sur celui-là. Ces
contradictions ne
prouvoient cependant [163] autre chose, sinon qu'ils suivoient bien
plus leurs passions que
leurs principes. Leur dure orthodoxie étoit elle-même une hérésie.
c'étoit bien là l'esprit
des Réformateurs, mais ce n'étoit pas celui de la Réformation.
La Religion Protestante est tolérante par
principe, elle est tolérante essentiellement; elle
l'est autant qu'il est possible de l'être, puisque le seul dogme
qu'elle ne tolere pas, est celui
de l'intolérance. Voilà l'insurmontable barriere qui nous sépare
Catholiques, & qui
réunit les autres Communions entre elles: chacune regarde bien les
autres comme étant
dans l'erreur; mais nulle ne regarde ou ne doit regarder cette erreur
comme un obstacle au
salut. *[*De toutes les sectes du Christianisme la Luthérienne me
paroît la plus
inconséquente. Elle a réuni comme à plaisir contre elle seule toutes
les objections qu'elles
se font l'une à l'autre. Elle est en particulier intolérante comme
l'Eglise Romaine; mais le
grand argument de celle-ci lui manque: elle est intolérante sans savoir
pourquoi. ]
Les Réformés de nos jours, du moins les Ministres, ne connoissent ou n'aiment plus leur Religion. S'ils l'avoient connue & aimée, à la publication de mon Livre, ils auroient poussé de concert un cri de joie, ils se seroient tous unis avec moi, qui n'attaquois que leurs adversaires; mais ils aiment mieux abandonner leur propre cause que de soutenir la mienne: avec leur ton risiblement arrogant, avec leur rage de chicane & d'intolérance, ils ne savent plus ce qu'ils croient, ni ce qu'ils veulent, ni ce qu'ils disent. Je ne les vois plus que comme de mauvais valets des Prêtres, qui les servent moins par amour pour eux que par haine contre moi. * [* Il est assez superflu, je crois, d'avertir que j'excepte ici mon Pasteur, & ceux qui, sur ce point, pensent comme lui.
J'ai appris depuis cette note à n'excepter
personne; mais je la laisse, selon ma promesse,
pour l'instruction de tout honnête homme qui peut être tenté de louer
des gens d'Eglise. ]
[164] Quand ils auront bien disputé, bien chamaillé, bien ergoté, bien
prononcé, tout au
fort de leur petit triomphe, le Clergé Romain, qui maintenant rit &
les laisse faire, viendra
les chasser, armé d'argumens ad hominem sans réplique; &
les battant de leurs propres
armes, il leur dira: cela va bien; mais à présent ôtez-vous de-là,
méchans intrus que vous êtes; vous n'avez travaillé que pour nous.
Je reviens à mon sujet.
L'Eglise de Geneve n'a donc & ne doit
avoir, comme Réformée, aucune profession de foi
précise, articulée, & commune à tous ses membres. Si l'on vouloit
en avoir une, en cela
même on blesseroit la liberté évangélique, on renonceroit au principe
de la Réformation,
on violeroit la Loi de l'Etat. Toutes les Eglises Protestantes qui ont
dressé des formules de
profession de foi, tous les Synodes qui ont déterminé des points de
doctrine, n'ont voulu
que prescrire aux Pasteurs celle qu'ils devoient enseigner, & étoit
bon & convenable. Mais
si ces Eglises & ces Synodes ont prétendu faire plus par ces
formules, & prescrire aux
fideles ce qu'ils devoient croire; alors, par de telles décisions, ces
assemblées n'ont prouvé
autre chose, sinon qu'elles ignoroient leur propre Religion.
L'Eglise de Geneve paroissoit depuis
long-tems s'écarter moins que les autres du véritable
esprit du Christianisme, & [165] c'est sur cette trompeuse
apparence que j'honorai ses
Pasteurs d'éloges dont je les croyois dignes; car mon intention n'étoit
assurément pas as
d'abuser le Public. Mais qui peut voir aujourd'hui ces mêmes Ministres,
jadis si coulans &
devenus tout-à-coup si rigides, chicaner sur l'orthodoxie d'un LaÏque,
& laisser la leur
dans une si scandaleuse incertitude ? On leur demande si Jésus-Christ
est Dieu, ils n'osent
répondre: on leur demande quels mysteres ils admettent, ils n'osent
répondre. Sur quoi
donc répondront-ils, & quels seront les articles fondamentaux,
différens des miens, sur
lesquels ils veulent qu'on se décide, si ceux-là n'y sont pas compris ?
Un Philosophe jette sur eux un coup-d'oeil
rapide; il les pénetre, il les voit Ariens,
Sociniens: il le dit, & pense leur faire honneur; mais il ne voit
pas qu'il expose leur intérêt
temporel, la seule chose qui généralement décide ici-bas de la foi des
hommes.
Aussi-tôt, alarmes, effrayés, ils
s'assemblent, ils discutent, ils s'agitent, ils ne savent à quel
Saint se vouer; & après force consultations,*[*Quand on est bien
décidé sur, ce qu'on croit,
disoit à ce sujet un journaliste, une profession de foi doit être
bientôt faite. ] délibérations,
conférences, le tout aboutit à un amphigouri où l'on ne dit ni oui ni
non, & auquel il est
aussi peu possible de rien comprendre qu'aux deux Plaidoyers de
Rabelais. *[* Il y auroit
peut-être eu quelque embarras à s'expliquer plus clairement sans être
obligé de se
rétracter sur certaines choses. ] La doctrine orthodoxe n'est-elle pas
bien claire, & ne la
voilà-t-il pas en de sûres moins ?
[166] Cependant, parce qu'un d'entre eux,
compilant force plaisanteries scolastiques, aussi
bénignes qu'élégantes, pour juger mon Christianisme, ne craint pas
d'abjurer le sien; tout
charmés du savoir de leur Confrere, & sur-tout de sa logique, ils
avouent son docte
ouvrage & l'en remercient par une députation. Ce sont en vérité de
singulieres gens que
Messieurs vos Ministres; on ne soit ni ce qu'ils croient ni ce qu'ils
ne croient pas; on ne soit
pas même ce qu'ils font semblant de croire: leur seule maniere
d'établir leur foi est
d'attaquer celle des autres: ils font comme les Jésuites, qui, dit-on,
forçoient tout le monde à signer la Constitution, sans vouloir la
signer eux-mêmes. Au lieu de s'expliquer sur la
doctrine qu'on leur impute, ils pensent donner le change aux autres
Eglises, en cherchant
querelle à leur propre défenseur; ils veulent prouver par leur
ingratitude qu'ils n'avoient
pas besoin de mes soins, & croient se montrer assez orthodoxes en
se montrant
persécuteurs.
De tout ceci je conclus qu'il n'est pas
aisé de dire en quoi consiste à Geneve aujourd'hui la
sainte Réformation. Tout ce qu'on petit avancer de certain sur cet
article, est qu'elle doit
consister principalement à rejetter les points contestés à l'Eglise
Romaine par les
premiers Réformateurs, & sur-tout par Calvin. C'est-là l'esprit de
votre institution; c'est
par-là que vous êtes un Peuple libre, & c'est par ce côté seul que
la Religion fait chez
vous partie de la Loi de l'Etat.
De cette premiere question je passe à la
seconde, & je [167] dis; dans un Livre où la
vérité, l'utilité, la nécessité de, la Religion en général est établie
avec la plus grande
force, où, sans donner aucune exclusion,*[ *J'exhorte tout lecteur
équitable à relire &
peser dans l'émile ce qui suit immédiatement la profession de foi du
Vicaire, & où je
reprends la parole. ] l'Auteur préfere la Religion Chrétienne à tout
autre culte, & la
Réformation évangélique à toute autre Secte, comment se peut-il que
cette même
Réformation soit attaquée? Cela paroît difficile à concevoir. Voyons
cependant.
J'ai prouvé ci-devant en général, & je
prouverai plus en détail ci-après, qu'il n'est pas
vrai que le Christianisme soit attaqué dans mon Livre. Or, lorsque les
principes communs
ne sont pas attaqués, on ne petit attaquer en particulier aucune Secte
que de deux
manieres; savoir, indirectement, en soutenant les dogmes distinctifs de
ses adversaires; ou
directement, en attaquant les siens.
Mais comment aurois-je soutenu les dogmes
distinctifs des Catholiques, puisqu'au
contraire ce sont les seuls que j'aie attaqués, & puisque c'est
cette attaque même qui a
soulevé contre moi le parti Catholique, sans lequel il est sûr que les
Protestans m'auroient
rien dit? Voilà, je l'avoue, une des choses les plus étranges dont on
ait jamais oui parler;
mais elle n'en est pas moins vraie. Je suis Confesseur de la Foi
Protestante à Paris, & c'est
pour cela que je le suis encore à Geneve.
Et comment aurois-je attaqué les dogmes distinctifs des Protestans, puisque au contraire ce sont ceux que j'ai soutenus [168] avec le plus de force, puisque je n'ai cessé d'insister sur
l 'autorité de la raison en matiere de foi,
sur la libre interprétation des Ecritures, sur la
tolérance évangélique, & sur l'obéissance aux Loix, même en matiere
de culte; tous
dogmes distinctifs & radicaux de l'Eglise Réformée, & sans
lesquels, loin d'être
solidement établie, elle ne pourroit pas même exister?
Il y a plus: voyez quelle force la forme
même de l'Ouvrage ajoute aux argumens en faveur
des Réformés. C'est un Prêtre Catholique qui parle, & ce Prêtre
n'est ni un impie ni un
libertin: c'est un homme croyant & pieux, plein de candeur, de
droiture; &, malgré ses
difficultés, ses objections, ses doutes, nourrissant au fond de son
cœur le plus vrai respect
pour le culte qu'il professe: un homme qui, dans les épanchemens les
plus intimes, déclare
qu'appellé dans ce culte au service de l'Eglise, il y remplit avec
toute l'exactitude possible
les soins qui lui sont prescrits; que sa conscience lui reprocheroit
d'y manquer
volontairement dans la moindre chose; que dans le mystere qui choque le
plus sa raison, il
se recueille au moment de la consécration, pour la faire avec toutes
les dispositions
qu'exigent l'Eglise & la grandeur du Sacrement; qu'il prononce avec
respect les mots
sacramentaux, qu'il donne à leur effet toute la foi qui dépend de lui;
& que, quoi qu'il en
soit de ce Mystere inconcevable, il ne craint pas qu'au jour du
jugement il soit puni pour
l'avoir jamais profané dans son cœur. *[* Emile, Tome III. pag. 185
& 186. ]
[169] Voilà comment parle & pense cet
homme vénérable, vraiment bon, sage, vraiment
Chrétien, & le Catholique le plus sincere qui peut-être ait jamais
existé.
Ecoutez toutefois ce que dit ce vertueux
Prêtre à mi jeune homme Protestant qui s'étoit
fait Catholique, & auquel il donne des conseils. "Retournez dans
votre Patrie, reprenez la
Religion de vos Peres, suivez-la dans la sincérité de votre cœur,
& ne la quittez plus; elle
est très-simple & très-sainte; je la crois, de toutes les Religions
qui sont sur la terre, celle
dont la morale est la plus pure & dont la raison se contente le
mieux. "*[* Ibid. pag. 195. ]
Il ajoute un moment après: "Quand vous
voudrez écouter votre conscience, mille obstacles
vains disparoîtront à sa voix. Vous sentirez que, dans l'incertitude où
nous sommes, c'est
une inexcusable présomption de professer une autre Religion que celle
où l'on est né, &
une fausseté de ne pas pratiquer sincérement celle qu'on professe. Si
l'on s'égare, on s'ôte
une grande excuse au Tribunal du Souverain Juge. Ne pardonnera-t-il pas
plutôt l'erreur
où l'on fut nourri que celle qu'on osa choisir soi-même?"*[* Ibid. pag.
196]
Quelques pages auparavant, il avoit dit:
"si j'avois des Protestans à mon voisinage ou dans
ma Paroisse, je ne les distinguerois pas de mes Paroissiens en ce qui
tient à la charité
Chrétienne; je les porterois tous également à s'entre-aimer, à se
regarder comme freres, à respecter [170] toutes les Religions, & à
vivre en paix chacun dans la sienne. Je pense
que solliciter quelqu'un de quitter celle où il est né, c'est le
solliciter de mal faire, & par
conséquent faire mal soi-même. En attendant de plus grandes lumieres,
gardons l'ordre
public, dans tout Pays respectons les Loix, ne troublons point le culte
qu'elles prescrivent,
ne portons point les Citoyens à la désobéissance: car nous ne savons
point certainement si
c'est un bien pour eux de quitter leurs opinions pour d'autres, &
nous savons
très-certainement que c'est un mal de désobéir aux Loix. "
Voilà, Monsieur, comment parle un
Prêtre Catholique dans un Ecrit où l'on m'accuse
d'avoir attaqué le culte des Réformes, & où il n'en est pas dit
autre chose. Ce qu'on auroit
pu me reprocher peut-être étoit une partialité outrée en leur faveur,
& un défaut de
convenance en faisant parler un Prêtre Catholique comme jamais Prêtre
Catholique n'a
parlé. Ainsi j'ai fait en toute chose précisément le contraire de ce
qu' on m'accuse d'avoir
fait. On diroit que vos Magistrats se sont conduits par gageure: quand
ils auroient parié de
juger contre l'évidence, ils n'auroient pu mieux réussir.
Mais ce Livre contient des objections, de
difficultés, des doutes! Eh! pourquoi non, je vous
prie? Où est le crime à un Protestant de proposer ses doutes sur ce
qu'il trouve douteux, &
ses objections sur ce qu'il en trouve susceptible? Si ce qui vous
paroît clair me paroît
obscur, si ce que vous jugez démontré ne me semble pas l'être, de quel
droit
prétendez-vous [171] soumettre ma raison à la vôtre, & me donner
votre autorité pour
Loi, comme si vous prétendiez à l'infaillibilité du Pape? N'est-il pas
plaisant qu'il faille
raisonner en Catholique, pour m'accuser d'attaquer les Protestans?
Mais ces objections & ces doutes
tombent sur tes points fondamentaux de la foi; Sous
l'apparence de ces doutes on a rassemblé tout ce qui petit tendre à
saper, ébranler &
détruire les principaux fondemens de la Religion Chrétienne? Voilà qui
change la these:
& si cela est vrai, je puis être coupable; mais aussi c'est un
mensonge, & un mensonge bien
impudent de la part de gens qui ne savent pas eux-mêmes en quoi
consistent les principes
fondamentaux de leur Christianisme. Pour moi, je sais très-bien en quoi
consistent les
principes fondamentaux du mien, & je l'ai dit. Presque toute la
profession de foi de la Julie
est affirmative; toute la premiere partie de celle du Vicaire est
affirmative, la moitié de la
seconde partie est encore affirmative; une partie du chapitre de la
Religion civile est
affirmative; la Lettre à M. l'Archevêque de Paris est affirmative.
Voilà, Messieurs, mes
articles fondamentaux: voyons les vôtres.
Ils sont adroits, ces Messieurs; ils
établissent la méthode de discussion la plus nouvelle &
la plus commode pour des persécuteurs. Ils laissent avec art tous les
principes de la
Doctrine incertains & vagues. Mais un Auteur a-t-il le malheur de
leur déplaire, ils vont
furetant clans ses Livres quelles peuvent être ses opinions. Quand ils
croient les avoir bien
constatées, ils prennent les contraires de ces mêmes opinions, & en
font autant d'articles
de foi. Ensuite ils crient à l'impie, au blasphême, [172] parce que
l'Auteur n'a pas d'avance
admis dans ses Livres les prétendus articles de foi qu'ils ont bâtis
après coup pour le
tourmenter.
Comment les suivre dans ces multitudes de
points sur les quels ils m'ont attaqué? comment
rassembler tous leurs libelles? comment les lire ? qui peut aller trier
tous ces lambeaux,
tout ces guenilles, chez les fripiers de Geneve ou dans le fumier du
Mercure de Neufchâtel
? Je me perds, je m'embourbe au milieu de tant de bêtises. Tirons de ce
fatras un seul
article pour servir d'exemple, leur article le plus triomphant, celui
pour lequel leurs
Prédicants*[*Je n'aurois point employé ce terme, que je trouvois
déprisant, si l'exempt du
Conseil de Geneve, qui s'en servoit en écrivant au Cardinal de Fleury,
n'eût appris que
mon scrupule étoit mal fonde. ] se sont mis en campagne, & dont ils
ont fait le plus de
bruit: les miracles.
J'entre dans un long examen. Pardonnez-m'en
l'ennui, je vous supplie. Je ne veux discuter
ce point si terrible que pour vous épargner ceux sur lesquels ils ont
moins insiste .
Ils disent donc: "J. J. Rousseau n'est pas
Chrétien, quoiqu'il se donne pour tel; car nous,
qui certainement le sommes, ne pensons pas comme lui. J. J. ne croit
point à la
Révélation, quoiqu'il dise y croire: en voici la preuve ."
"Dieu ne révele pas sa volonté
immédiatement à tous les hommes. Il leur parle par ses
Envoyés; & ces Envoyés ont pour preuve de leur mission les
miracles. Donc quiconque
rejette les miracles, rejette les Envoyés de Dieu; [173] & qui
rejette les Envoyés de Dieu,
rejette la Révélation. Or Jean-Jacques Rousseau rejette les miracles. "
Accordons d' abord & le principe &
le fait comme s'ils étoient vrais: nous y reviendrons
dans la suite. Cela supposé, le raisonnement précédent n'a qu'un
défaut, c'est qu'il fait
directement contre ceux qui s'en servent. Il est très-bon pour les
Catholiques, mais
très-mauvais pour les Protestans. Il faut prouver à mon tour.
Vous trouverez que je me répete souvent,
mais qu'importe? Lorsqu'une même proposition
m'est nécessaire à des argumens tout différens, dois-je éviter de la
reprendre? Cette
affectation seroit puérile. Ce n'est pas de variété qu'il s'agit, c'est
de vérité de
raisonnemens justes & concluants. Passez le reste & ne songez
qu'à cela.
Quand les premiers Réformateurs
commencerent à se faire entendre, l'Eglise universelle étoit en paix;
tous les sentimens étoient unanimes; il n'y avoit pas un dogme
essentiel
débattu parmi les Chrétiens.
Dans cet état tranquille, tout-à-coup deux
ou trois hommes élevent leur voix, & crient
dans toute l'Europe: Chrétiens, prenez garde à vous, on vous trompe, on
vous égare, on
vous mene dans le chemin de l'enfer: le Pape est l'Antechrist, le
suppôt de Satan, son
Eglise est l'école du mensonge. Vous êtes perdus si vous ne nous
écoutez.
A ces premieres clameurs, l'Europe étonnée
resta quelques momens en silence, attendant
ce qu'il en arriveroit. Enfin le Clergé, revenu de sa premiere
surprise, & voyant que ces
non veaux venus se faisoient des Sectateurs, comme s'en fait toujours
[174] tout homme qui
dogmatise, comprit qu'il faloit s'expliquer avec eux. Il commença par
leur demander à qui
ils en avoient avec tout ce vacarme ? Ceux-ci répondent fiérement
qu'ils sont les Apôtres
de la vérité, appellés à réformer l'Eglise, & à ramener les fideles
de la voie de perdition
où les conduisoient les Prêtres.
Mais, leur répliqua-t-on, qui vous a donné
cette belle commission, de venir troubler la
paix de l'Eglise & la tranquillité publique? Notre conscience,
dirent-ils, la raison, la
lumiere intérieure, la voix de Dieu, à laquelle nous ne pouvons
résister sans crime: c'est
lui qui nous appelle à ce saint ministere, & nous suivons notre
vocation.
Vous êtes donc Envoyés de Dieu? reprirent
les Catholiques. En ce cas, nous convenons que
vous devez prêcher, réformer, instruire, & qu'on doit vous écouter.
Mais, pour obtenir ce
droit, commencez par nous montrer vos Lettres de créances. Prophétisez,
guérissez,
illuminez, faites des miracles, déployez les preuves de votre mission.
La réplique des Réformateurs est belle,
& vaut bien la peine d'être transcrite.
"Oui, nous sommes les Envoyés de Dieu; mais
notre mission n'est point extraordinaire: elle
est dans l'impulsion d'une conscience droite, dans les lumieres d'un
entendement sain.
Nous ne vous apportons point une Révélation nouvelle; nous nous bornons
à celle qui
vous a été donnée, & que vous n'entendez plus. Nous venons à vous,
non pas avec des
prodiges, qui peu vent être trompeurs, & dont tant de fausses
Doctrines se sont étayées,
[175] mais avec les signes de la vérité & de la raison, qui ne
trompent point; avec ce Livre
saint, que vous défigurez, & que nous vous expliquons. Nos miracles
sont des argumens
invincibles, nos prophéties sont des démonstrations: nous vous
prédisons que si vous
n'écoutez la voix du Christ, qui vous parle par nos bouches, vous serez
punis comme des
serviteurs infideles, à qui l'on dit la volonté de leur Maîtres, &
qui ne veulent pas
l'accomplir. "
Il n'étoit pas naturel que les Catholiques
convinssent de l'évidence de cette nouvelle
doctrine, & c'est aussi ce que la plupart d'entre eux se garderent
bien de faire. Or on voit
que la dispute étant réduite à ce point, ne pouvoit plus finir, &
que chacun devoit se
donner gain de cause; les Protestans soutenant toujours que leurs
interprétations & leurs
preuves étoient si claires qu'il faloit être de mauvaise foi pour s'y
refuser; & les
Catholiques, de leur côté, trouvant que les petits argumens de quelques
Particuliers, qui
même n'étoient pas sans réplique, ne devoient pas l'emporter sur
l'autorité de toute
l'Eglise, qui, de tout tems, avoit autrement décidé qu'eux les points
débattus.
Tel est l'état où la querelle est restée.
On n'a cessé de disputer sur la force des preuves;
dispute qui n'aura jamais de fin, tant que les hommes n'auront pas tous
la même tête.
Mais ce n'étoit pas de cela qu'il
s'agissoit pour les Catholiques. Ils prirent le change; & si,
sans s'amuser à chicaner les preuves de leurs adversaires, ils s'en
fussent tenus à leur [176]
disputer le droit de prouver, ils les auroient embarrassés, ce me
semble.
"Premierement, leur auroient-ils dit, votre
maniere de raisonner n'est qu'une pétition de
principe; car si la force de vos preuves est le signe de votre mission;
il s'ensuit pour ceux
qu'elles ne convainquent pas, que votre mission est fausse, &
qu'ainsi nous pouvons
légitimement tous tant que nous sommes, vous punir comme hérétiques
comme faux
Apôtres, comme perturbateurs de l'Eglise & du Genre-humain."
"Vous ne prêchez pas, dites-vous, des
doctrines nouvelles: & que faites-vous donc en nous
prêchant vos nouvelles explications? Donner un nouveau sens aux paroles
de l'Ecriture,
n'est-ce pas établir une nouvelle doctrine? N'est-ce pas faire parler
Dieu tout autrement
qu'il n'a fait? Ce ne sont pas les sons, mais les sens des mots, qui
sont révélés: changer ces
sens reconnus & fixés par l'Eglise, c'est changer la Révélation."
"Voyez, de plus, combien vous êtes
injustes! Vous convenez qu'il faut des miracles pour
autoriser une mission divine; & cependant vous, simples
Particuliers, de votre propre aveu,
vous venez nous parier avec empire & comme les Envoyés de Dieu. *[*
Farel déclara, en
propres termes, à Geneve, devant le Conseil Episcopal, qu'il étoit
envoyé de Dieu; ce qui
fit dire à l'un des membres du Conseil ces paroles de Caiphe: Il a
blasphémé: qu'est-il
besoin d'autre témoignage? Il mérité la mort. Dans la doctrine des
miracles, il en faloît un
pour répondre à cela. Cependant Jésus n'en fit point en cette occasion,
ni Farel non plus.
Froment déclara de même an Magistrat, qui lui défendoit de prêcher, qu'il
valoit mieux
obéir à Dieu qu'aux hommes, & continua de prêcher malgré la
défense; conduite qui
certainement ne pouvoit s'autoriser que par un ordre exprès de Dieu]
Vous réclamez
l'autorité d'interpréter [177] l'Ecriture à votre fantaisie, & vous
prétendez nous ôter la
même liberté. Vous vous arrogez a vous seuls un droit que vous refusez
& a chacun de
nous, & à nous tous qui composons l'Eglise. Quel titre avez vous
donc pour soumettre ainsi
nos jugemens communs à votre esprit particulier? Quelle insupportable
suffisance de
prétendre avoir toujours raison, & raison seuls contre tout le
monde, sans vouloir laisser
dans leurs sentiment ceux qui ne sont pas du vôtre, & qui pensent
avoir raison aussi!*[*
Quel homme, par exemple, fut jamais plus tranchant, plus impérieux,
plus décisif, plus
divinement infaillible à son gré, que Calvin, pour qui la moindre
opposition, la moindre
objection qu'on osoit lui faire, étoit toujours une œuvre de satan, un
crime digne du feu ?
Ce n'est pas au seul Servet qu'il en a coûté la vie pour avoir osé
pense autrement que lui. ]
Les distinctions dont vous nous payez seroient tout au plus tolérables
si vous disiez
simplement votre avis, & que vous en restassiez-là; mais point.
Vous nous faites une guerre
ouverte; vous soufflez le feu de toutes parts. Résister à vos leçons,
c'est être rebelle,
idolâtre, digne de l'enfer. Vous voulez absolument convertir,
convaincre, contraindre
même. Vous dogmatisez, vous prêchez, vous censurez, vous anathématisez,
vous
excommuniez, vous punissez, vous mettez à mort: vous exercez l'autorité
des Prophetes, &
vous ne vous donnez que pour des Particuliers. [178] Quoi ! vous
Novateurs, sur votre seule
opinion, soutenus de quelques centaines d'hommes, vous brûlez vos
adversaires; & nous,
avec quinze siecles d'antiquité, & la voix de cent millions
d'hommes, nous aurons tort de
vous brûler? Non, cessez de parler, d'agir en Apôtres, ou montrez vos
titres; ou, quand
nous serons les plus forts, vous serez très-justement traités en
imposteurs. "
A ce discours, voyez-vous, Monsieur, ce que
nos Réformateurs auroient eu de solide à
répondre? Pour moi je ne le vois pas. Je pense qu'ils auroient été
réduits à se taire ou à
faire des miracles. Triste ressource pour des amis de la vérité!
Je conclus de-là qu'établir la nécessité
des miracles en preuve de la mission des Envoyés
de Dieu qui prêchent une doctrine nouvelle, c'est renverser la
Réformation de
fond-en-comble; c'est faire, pour me combattre, ce qu'on m'accuse
faussement d'avoir fait.
Je n'ai pas tout dit, Monsieur, sur ce
Chapitre; mais ce qui me reste à dire ne peut se
couper, & ne fera qu'une trop longue Lettre: il est tems d' achever
celle-ci
Je reprends, Monsieur, cette question de
miracles que j'ai entrepris de discuter avec vous;
& après avoir prouvé qu'établir leur nécessité c'étoit détruire le
Protestantisme, je vais
chercher à présent quel est leur usage pour prouver la Révélation.
Les hommes ayant des têtes si diversement
organisée, ne sauroient être affectés tous également des mêmes
argumens, sur-tout en matieres de foi. Ce qui paroît évident à l'un,
ne paroît pas même probable à l'autre: l'un, par son tour d'esprit,
n'est frappé que d'un
genre de preuves; l'autre ne l'est que d'un genre tout différent. Tous
peuvent bien
quelquefois convenir des mêmes choses, mais il est très-rare qu'ils en
conviennent par les
mêmes raisons: ce qui, pour le dire en passant, montre combien la
dispute en elle-même
est peu sensée: autant vaudroit vouloir forcer autrui de voir par nos
yeux.
Lors donc que Dieu donne aux hommes une
Révélation que tous sont obligés de croire, il
faut qu'il l'établisse sur des preuves bonnes pour tous, & qui par
conséquent soient aussi
diverses que les manieres de voir de ceux qui doivent les adopter.
Sur ce raisonnement, qui me paroît juste
& simple, on a trouvé que Dieu avoit donné à la
mission de ses Envoyés divers caracteres qui rendoient cette mission
reconnoissable [180] à tous les hommes, petits & grands, sages
& sots, savans & ignorans. Celui d'entre eux qui
a le cerveau assez flexible pour s'affecter à la fois de tous ces
caracteres, est heureux sans
doute: mais celui qui n'est frappé que de quelques-uns n'est pas à
plaindre, pourvu qu'il
en soit frappé suffisamment pour être persuadé.
Le premier, le plus important, le plus certain de ces caracteres, se tire de la nature de cette doctrine; c'est-à-dire, de son utilité, de sa beauté,*[ *Je ne sais pourquoi l'on vent attribuer au progrès de la Philosophie la belle morale de nos Livres. Cette morale, tirée de l'Evangile, étoit chrétienne avant d'être philosophique. Les Chrétiens l'enseignent sans la pratiquer, je l'avoue; mais que font de plus les Philosophes, si ce n'est de se donner à eux-mêmes beaucoup de louanges, qui, n'étant répétées par personne autre, ne prouvent pas grand'chose à mon avis?
Les préceptes de Platon sont souvent
très-sublimes; mais combien n'erre-t-il pas
quelquefois, & jusqu'où ne vont pas ses erreurs ? Quant à Cicéron,
peut-on croire que
sans Platon ce Rhéteur eût trouvé ses offices ? L'Evangile seul est,
quant à la morale,
toujours sûr, toujours vrai, toujours unique, & toujours semblable
à lui-même. ] de sa
sainteté, de sa vérité, de sa profondeur, & de toutes les autres
qualités qui peuvent
annoncer aux hommes les instructions de la suprême Sagesse, & les
préceptes de la
suprême Bonté. Ce caractere est, comme j'ai dit, le plus sûr, le plus
infaillible; il porte en
lui-même une preuve qui dispense de toute autre: mais il est le moins
facile à constater; il
exige, pour être senti, de l'étude, de la réflexion, des connoissances,
des discussions qui ne
conviennent qu'aux hommes sages qui sont instruits & qui savent
raisonner.
Le second caractere est dans celui des
hommes choisis [181] de Dieu pour annoncer sa
parole; leur sainteté, leur véracité, leur justice, leurs mœurs pures
& sans tache, leurs
vertus inaccessibles aux passions humaines, sont, avec les qualités de
l'entendement, la
raison, l'esprit, le savoir, la prudence, autant d'indices
respectables, dont la réunion,
quand rien ne s'y dément, forme une preuve complete en leur faveur,
& dit qu'ils sont plus
que des hommes. Ceci est le signe qui frappe par préférence les gens
bons & droits, qui
voient la vérité par-tout où ils voient la justice, & n'entendent
la voix de Dieu que dans la
bouche de la vertu. Ce caractere a sa certitude encore, mais il n'est
pas impossible qu'il
trompe; & ce n'est pas un prodige qu'un imposteur abuse les gens de
bien, ni qu'un homme
de bien s'abuse lui-même, entraîné par l'ardeur d'un saint zele qu'il
prendra pour de
l'inspiration.
Le troisieme caractere des Envoyés de Dieu,
est une émanation de la Puissance divine, qui
peut interrompre & changer le cours de la nature à la volonté de
ceux qui reçoivent cette émanation. Ce caractere est sans contredit le
plus brillant des trois, le plus frappant, le
plus prompt à sauter aux yeux; celui qui, se marquant par un effet
subit & sensible, semble
exiger le moins d'examen & de discussion: par-là ce caractere est
aussi celui qui saisit
spécialement le Peuple, incapable de raisonnemens suivis,
d'observations lentes & sûres, &
en toute chose esclave de ses sens: mais c'est ce qui rend ce même
caractere équivoque,
comme il sera prouvé ci-après; & en effet, pourvu qu'il frappe ceux
auxquels il est
destiné, qu'importe qu'il soit apparent ou réel? C'est [182] une
distinction qu'ils sont hors
d'état de faire: ce qui montre qu'il n'y a de signe vraiment certain
que celui qui se tire de
la doctrine, & qu'il n'y a par conséquent que les bons raisonneurs
qui puissent avoir une
foi solide & sûre; mais la bonté divine se prête aux foiblesses du
vulgaire, & veut bien lui
donner des preuves qui fassent pour lui.
Je m'arrête ici sans rechercher si ce
dénombrement peut aller plus loin: c'est une
discussion inutile à la nôtre; car il est clair que quand tous ces
signes se trouvent réunis,
c'en est assez pour persuader tous les hommes, les sages, les bons
& le Peuple; tous, excepté
les foux, incapables de raison, & les méchans qui ne veulent être
convaincus de rien.
Ces caracteres sont des preuves de
l'autorité de ceux en qui ils résident; ce sont les raisons
sur lesquelles on est obligé de les croire. Quand tout cela est fait,
la vérité de leur mission
est établie; ils peuvent alors agir avec droit & puissance en
qualité d'Envoyés de Dieu. Les
preuves sont les moyens, la foi due à la doctrine est la fin. Pourvu
qu'on admette la
doctrine, c'est la chose la plus vaine de disputer sur le nombre &
le choix des preuves; & si
une seule me persuade, vouloir m'en faire adopter d'autres est un soin
perdu. Il seroit du
moins bien ridicule de soutenir qu'un homme ne croit pas ce qu'il dit
croire, parce qu'il ne
le croit pas précisément par les mêmes raisons que nous disons avoir de
le croire aussi.
Voilà, ce me semble, des principes clairs
& incontestables: venons à l'application. Je me
déclare Chrétien; mes persécuteurs disent que je ne le suis pas. Ils
prouvent que je ne
[183] suis pas Chrétien, parce que je rejette la Révélation; & ils
prouvent que je rejette la
Révélation, parce que je ne crois pas aux miracles.
Mais pour que cette conséquence fut juste,
il faudroit de deux choses l'une: ou que les
miracles fussent l'unique preuve de la Révélation, ou que je rejetasse
également les autres
preuves qui l'attestent. Or il n'est pas vrai que les miracles soient
l'unique preuve de la
Révélation, & il n'est pas vrai que je rejette les autres preuves;
puisqu'au contraire on les
trouve établies dans l'Ouvrage même où l'on m'accuse de détruire la
Révélation. *[ *Il
importe de remarquer que le Vicaire pouvoit trouver beaucoup
d'objections comme
Catholique, qui sont nulles pour un Protestant. Ainsi le scepticisme
dans lequel il reste ne
prouve en aucune façon le mien, surtout après la déclaration
très-expresse que j'ai faite à la fin de ce même Ecrit. On voit
clairement dans mes principes que plusieurs des
objections qu'il contient portent à faux. ]
Voilà précisément à quoi nous en sommes.
Ces Messieurs, déterminés à me faire,
malgré moi, rejetter la Révélation, comptent pour rien que je l'admette
sur les preuves
qui me convainquent, si je ne l'admets encore sur celles qui ne me
convainquent pas; &
parce que je ne le puis, ils disent que je la rejette. Peut-on rien
concevoir de plus injuste &
de plus extravagant?
Et voyez de grâce si j'en dis trop;
lorsqu'ils me font un crime de ne pas admettre une
preuve que non-seulement Jésus n'a pas donnée, mais qu'il a refusée
expressément.
Il ne s'annonça pas d'ab