J.M. GALLANAR= éditeur]
JEAN JACQUES ROUSSEAU
LETTRES DIVERSES DE J. J. ROUSSEAU.
[ Du Peyrou/Moultou 1780-1789 quarto édition; t. XII, pp. 165-675 (1782) ]
[165] LETTRES DIVERSES DE J. J. ROUSSEAU.
LETTRE A M. L’ABBÉ RAYNAL, Alors Auteur du Mercure de France.
Paris le 25 Juillet 1750.
Vous le voulez, Monsieur, je ne résiste plus : il faut vous ouvrir un porte-feuille qui n'étoit pas destiné à voir le jour, & qui en est très-peu digne. Les plaintes du Public sur ce déluge de mauvais écrits dont on l'inonde journellement, m'ont assez appris qu'il n'a que faire des miens ; & de mon côté, la réputation d'Auteur médiocre, à laquelle seule j'aurois pu aspirer, a peu flatté mon ambition. N'ayant pu vaincre mon penchant pour les lettres , j'ai presque toujours écrit pour moi seul;*[*Pour juger si ce langage étoit sincere, on voudra bien faire attention que celui qui parloit ainsi dans une lettre publique, avoit alors près de quarante ans.] & le Public ni mes amis n'auront pas à se plaindre que j'aye été pour eux Recitator acerbus. Or, on est toujours indulgent à soi-même , & des écrits ainsi destinés à l'obscurité, l'Auteur même eût-il du talent , manqueront toujours de ce [166] feu que donne l'émulation, & de cette correction dont le seul desir de plaire peut surmonter le dégoût.
Une chose singuliere, c'est qu'ayant autrefois publié un seul ouvrage *[* Dissertation sur la musique moderne. A Paris, chez Quillau Pere, 1743.] où certainement il n'est point question de poésie, on me fasse aujourd'hui poëte malgré moi ; on vient tous les jours me faire compliment sur des Comédies & d'autres Pièces de vers que je n'ai point faites, & que je ne suis pas capable de faire. C'est l'identité du nom de l’Auteur & du mien , qui m'attire cet honneur. J'en serois flatté , sans doute, si l'on pouvoit l'être des éloges qu'on dérobe à autrui ; mais louer un homme de choses qui sont au-dessus de ses forces, c'est le faire songer à sa foiblesse.
Je m'étois essayé, je l'avoue , dans le genre lyrique, par un ouvrage loué des amateurs , décrié, des artistes , & que la réunion de deux arts difficiles a fait exclure par ces derniers, avec autant de chaleur que si en effet il eût été excellent.
Je m'étois imaginé , en vrai Suisse, que pour réussir , il ne falloit que bien faire; mais ayant vu par l'expérience d'autrui, que bien faire est le premier & le plus grand obstacle qu'on trouve à Surmonter dans cette carriere ; & ayant éprouvé moi-même qu'il y faut d'autres talens que je ne puis ni ne veux avoir, je me suis hâté de rentrer dans l'obscurité qui convient également à mes talens & à mon caractere , & où vous devriez me laisser pour l'honneur de votre journal.
Je suis , &c.
[167] LETTRE AU MÊME. [L’ABBÉ RAYNAL] Sur l’usage dangereux des ustensiles de cuivre.
Juillet 1753.
Je crois, Monsieur, que vous verrez avec plaisir l'extrait ci-joint d'une lettre de Stockolm, que la personne à qui 'elle est adressée me charge de vous prier d'insérer dans le Mercure. L'objet en est de la derniere importance pour la vie des hommes ; & plus la négligence du public est excessive à cet égard, plus les citoyens éclairés doivent redoubler de zele & d'activité pour la vaincre.
Tous les Chimistes de l'Europe nous avertissent depuis long-tems des mortelles qualités du cuivre, & des dangers auxquels on s'expose en faisant usage de ce pernicieux métal dans les batteries de cuisine. M. Rouelle de l'Académie des Sciences, est celui qui en a démontré plus sensiblement les funestes effets, & qui s'en est plaint avec le plus de véhémence. M. Thierri, docteur en médecine, a réuni dans une savante these qu'il soutint en 1749 , sous la présidence de M. Falconnet , une multitude de preuves capables d'effrayer tout homme raisonnable qui fait quelque cas de sa vie & de celle de ses concitoyens. Ces Physiciens ont fait voir que le verd-de-gris , ou le cuivre dissous , est un poison violent dont l'effet est toujours accompagné de symptômes affreux; que la vapeur même de ce métal [168] est dangereuse , puisque les ouvriers qui le travaillent sont sujets à diverses maladies mortelles ou habituelles ; que toutes les menstrues, les graisses , les sels , & l'eau même dissolvent le cuivre, & en sont du verd-de-gris ; que l'étamage le plus exact ne fait que diminuer cette dissolution ; que l'étaim qu'on emploie dans cet étamage , n'est pas lui-même exempt de danger, malgré l'usage indiscret qu'on a fait jusqu'à présent de ce métal, & que ce danger est plus grand ou moindre, selon les différens étaims qu'on emploie, en raison de l'arsenic qui entre dans leur composition , ou du plomb qui entre dans leur alliage;*[*Que le plomb dissous soit un poison, les accidens funestes que causent tous les jours les vins falsifiés avec de la litharge, ne le prouvent que trop. Ainsi , pour employer ce métal avec sureté, il est important de bien connoître les dissolvans qui l'attaquent.] que même , en supposant à l'étamage une précaution suffisante , c'est une imprudence impardonnable de faire dépendre la vie & la santé des hommes d'une lame d'étaim très-déliée, qui s'use très -promptement*[*Il est ailé de démontrer que de quelque maniere qu'on s'y prenne, on ne sauroit, dans les usages des vaisseaux de cuisine, s’assurer pour un seul jour l’étamage le plus solide; car, comme l’étaim entre en fusion à un degré de feu fort inférieur à celui de la graisse bouillante, toutes les fois qu’un cuisinier fait roussir du beurre, il ne lui est pas possible de garantir de la fusion quelque partie de l’étamage, ni par conséquent le ragoût du contact du cuivre. ] & de l'exactitude des domestiques & des cuisiniers qui rejettent ordinairement les vaisseaux récemment étamés, à cause du mauvais goût que donnent les matieres employées à l'étamage : ils ont fait voir combien d'accidens affreux produits par le cuivre, sont attribués tous les jours à des causes toutes différentes ; ils ont prouvé qu'une multitude de gens périssent, & qu'un plus grand nombre encore sont attaqués [169] de mille différentes maladies, par l'usage de ce métal dans nos cuisines & dans nos fontaines , sans se douter eux-mêmes de la véritable cause dé leurs maux. Cependant , quoique la manufacture d'ustensiles de fer battu & étamé , qui est établie au fauxbourg St. Antoine , offre des moyens faciles de substituer dans les cuisines une batterie moins dispendieuse , aussi commode que celle de cuivre, & parfaitement saine, au moins quant au métal principal, l'indolence ordinaire aux hommes sur les choses qui leur sont véritablement utiles, & les petites maximes que la paresse invente sur les usages établis , sur-tout quand ils sont mauvais, n'ont encore laissé que peu de progrès aux sages avis des Chimistes , & n'ont proscrit le cuivre que de peu de cuisines. La répugnance des cuisiniers à employer d'autres vaisseaux que ceux qu'ils connoissent , est un obstacle dont on ne sent toute la force que quand on connoît la paresse & la gourmandise des maîtres. Chacun fait que la société abonde en gens qui préferent l'indolence au repos, & le plaisir au bonheur ; mais on a bien de la peine à concevoir qu'il y en ait qui aiment mieux s'exposer à périr, eux & toute leur famille , dans des tourmens affreux, qu'à manger un ragoût brûlé.
Il faut raisonner avec les sages , & jamais avec le public. Il y a long-tems qu'on a comparé la multitude à un troupeau de moutons; il lui faut des exemples au lieu de raisons , car chacun craint beaucoup plus d'être ridicule que d'être fou ou méchant. D'ailleurs , dans toutes les choses qui concernent l'intérêt commun, presque tous jugeant d'après leurs propres maximes, s'attachent moins à examiner la force des preuves, qu'à pénétrer les motifs secrets de celui qui les propose : par [170] exemple , beaucoup d'honnêtes lecteurs soupçonneroient volontiers qu'avec de l'argent, le chef de la fabrique de fer battu , ou l'auteur des fontaines domestiques excitent mon zele en cette occasion ; défiance assez naturelle dans un siecle de charlatanerie, où les plus grands fripons ont toujours l'intérêt public dans la bouche. L'exemple est en ceci plus persuasif que le raisonnement, parce que la même défiance ayant vraisemblablement dû naître aussi dans l'esprit des autres, on est porté à croire que ceux qu'elle n'a point empêché d'adopter ce que l'on propose , ont trouvé pour cela des raisons décisives. Ainsi, au lieu de m'arrêter à montrer combien il est absurde, même dans le doute, de laisser dans la cuisine des ustensiles suspects de poison, il vaut mieux dire que M. Duverney vient d'ordonner une batterie de fer pour l'Ecole militaire, que M. le Prince de Conti a banni tout le cuivre de la sienne ; que M. le Duc de Duras Ambassadeur en Espagne, en a fait autant; & que son cuisinier, qu'il consulta là-dessus, lui dit nettement que tous ceux de son métier qui ne s'accommodoient pas de la batterie de fer, tout aussi bien que de celle de cuivre , étoient des ignorans, ou des gens de mauvaise volonté. Plusieurs particuliers ont suivi cet exemple , que les personnes éclairées , qui m'ont remis l'extrait ci-joint, ont donné depuis long-tems, sans que leur table se ressente le moins du monde de ce changement, que par la confiance avec laquelle on peut manger d'excellens ragoûts, très-bien préparés dans des vaisseaux de fer.
Mais que peut-on mettre sous les yeux du public de plus frappant que cet extrait même ? S'il y avoit au monde un nation qui dût s'opposer à l'expulsion du cuivre , c'est certainement [171] la Suede, dont les mines de ce métal sont la principale richesse , & dont les peuples en général idolâtrent leurs anciens usages. C'est pourtant ce royaume si riche en cuivre qui donne l'exemple aux autres, d'ôter à ce métal tous les emplois qui le rendent dangereux & qui intéressent la vie des citoyens ; ce sont ces peuples, si attachés à leurs vieilles pratiques , qui renoncent sans peine à une multitude de commodités qu'ils retireroient de leurs mines, dès que la raison & l'autorité de sages leur montrent le risque que l'usage indiscret de ce métal leur fait courir. Je voudrois pouvoir espérer qu'un si salutaire exemple sera suivi dans le reste de l'Europe, où l'on ne doit pas avoir la même répugnance à proscrire, au moins dans les cuisines, un métal que l'on tire de dehors, Je voudrois que les avertissemens publics des philosophes & des gens de lettres réveillassent les peuples sur ses dangers de toute espece auxquels leur imprudence les expose, & rappellassent plus souvent à tous les souverains, que le soin de la conservation des hommes n'est pas seulement leur premier devoir , mais aussi leur plus grand intérêt.
Je suis, &c.
Paris le 28 Novembre 1754.
En répondant avec franchise à votre dernière lettre, en déposant mon coeur & mon sort entre vos mains, je crois, Monsieur, vous donner une marque d'estime & de confiance moins équivoque que des louanges & des complimens, prodigués par la flatterie plus souvent que par l'amitié.
Oui, Monsieur, frappé des conformités que je trouve entre la constitution de gouvernement qui découle de mes principes , & celle qui existe réellement dans notre République, je me suis proposé de lui dédier mon Discours sur l'origine & les fondemens de l'inégalité , & j'ai saisi cette occasion comme un heureux moyen d'honorer ma Patrie & ses chefs par de justes éloges, d'y porter , s'il se peut, dans le fond des coeurs, l'olive que je ne vois encore que sur des médailles , & d'exciter en même tems les hommes à se rendre heureux par l'exemple d'un peuple qui l'est ou qui pourroit l'être sans rien changer à son institution. Je cherche en cela , selon ma coutume moins à plaire qu'à me rendre utile : je ne compte pas en particulier sur le suffrage de quiconque est de quelque parti; car n'adoptant pour moi que celui de la justice & de la raison, je ne dois gueres espérer que tout homme qui suit d'autres réglés, puisse être l'approbateur des miennes , & si cette [173] considération ne m'a point retenu , c'est qu'en toute chose le blâme de l'univers entier me touche beaucoup moins que l'aveu de nia conscience. Mais, dites-vous, dédier un livre à la République , cela ne s'est jamais fait. Tant mieux, Monsieur ; dans les choses louables , il vaut mieux donner l'exemple que le recevoir , & je crois n'avoir que de trop justes raisons pour n'être l'imitateur de personne; ainsi, votre objection n'est au fond qu'un préjugé de plus en ma saveur , car depuis long-tems il ne reste plus de mauvaise action à tenter, & quoi qu'on en pût dire , il s'agiroit moins de savoir si la chose s'est faite ou non , que si elle est bien ou mal en soi , de quoi je vous laisse le juge. Quant à ce que vous ajoutez qu'après ce qui s'est passé , de telles nouveautés peuvent être dangereuses, c'est-là une grande vérité à d'autres égards ; mais à celui-ci , je trouve au contraire ma démarche d'autant plus à sa place après ce qui s'est passé , que mes éloges étant pour les Magistrats , & mes exhortations pour les Citoyens , il convient que le tout s'adresse à la République , pour avoir occasion de parler à ses divers membres , & pour ôter à ma Dédicace toute apparence de partialité. Je sais qu'il y a des choses qu'il ne faut point rappeller ; & j'espere que vous me croyez allez de jugement pour n'en user à cet égard, qu'avec une réserve dans laquelle, j'ai plus consulté le goût des autres que le mien : car je ne pense pas qu'il soit d'une adroite politique , de pousser cette maxime jusqu'au scrupule. La mémoire d'Erostrate nous apprend, que c'est un mauvais moyen de faire oublier les choses , que d'ôter la liberté d'en parler : mais si vous faites qu'on n'en parle qu'avec douleur, vous serez bientôt qu'on n'en parlera plus. Il y a je [174] ne sais quelle circonspection pusillanime fort goûtée en ce siecle, & qui, voyant par-tout des inconvéniens , se borne par sagesse , à ne faire ni bien ni mal ; j'aime mieux une hardiesse généreuse qui, pour bien faire , secoue quelquefois le puérile joug de la bienséance.
Qu'un zele indiscret m'abuse peut-être , que prenant mes erreurs pour des vérités utiles, avec les meilleures intentions du monde je puisse faire plus de mal que de bien ; je n'ai rien à répondre à cela, si ce n'est , qu'une semblable raison devroit retenir tout homme droit, & laisser l'univers à la discrétion du méchant & de l'étourdi , parce que les objections , tirées de la seule foiblesse de la nature , ont force contre quelque homme que ce soit , & qu'il n'y a personne qui ne dût être suspect à soi-même , s'il ne se reposoit de la justesse de les lumieres sur la droiture de son coeur; c'est ce que je dois pouvoir faire sans témérité, parce qu'isolé parmi les hommes , ne tenant à rien dans la société , dépouillé de toute espece de prétention, & ne cherchant mon bonheur même que dans celui des autres , je crois, du moins , être exempt de ces préjugés d'état qui sont plier le jugement des plus sages aux maximes qui leur sont avantageuses. Je pourrois , il est vrai , consulter des gens plus habiles que moi , & je le serois volontiers, si je ne savois que leur intérêt me conseillera toujours avant leur raison. En un mot, pour parler ici sans détour, je me fie encore plus à mon désintéressement, qu'aux lumieres de qui que ce puisse être.
Quoi qu'en général , je fasse très-peu de cas des étiquettes de procédés , & que j'en aye depuis long-tems secoué le joug [175] plus pesant qu'utile , je pense avec vous qu'il auroit convenu d'obtenir l'agrément de la République ou du Conseil, comme c'est assez l'usage en pareil cas ; & j'étois si bien de cet avis, que mon voyage fut fait en partie , dans l'intention de solliciter cet agrément ; mais il me fallut peu de tems & d'observations pour reconnoître l'impossibilité de l'obtenir; je sentis que demander une telle permission , c'étoit vouloir un refus , & qu'alors ma démarche qui pêche tout au plus contre une certaine bienséance dont plusieurs se sont dispensés , seroit par-là devenue une désobéissance condamnable , si j'avois persisté , ou l'étourderie d'un sot, si j'eusse abandonné mon dessein : car ayant appris que dès le mois de Mai dernier , il s'étoit fait à mon insçu des copies de l'ouvrage & de la Dédicace , dont je n'étois plus le maître de prévenir l'abus , je vis que je ne l'étois pas non plus de renoncer à mon projet , sans m'exposer à le voir exécuter par d'autres.
Vôtre lettre m'apprend elle-même que vous ne sentez pas moins que moi toutes les difficultés que j'avois prévues; or, vous savez qu'à force de se rendre difficile sur les permissions indifférentes , on invite les hommes à s'en passer: c'est ainsi que l'excessive circonspection du feu Chancelier, sur l'impression des meilleurs livres, fit enfin qu'on ne lui présentoit plus de manuscrits , & que les livres ne s'imprimoient pas moins , quoique cette impression faite contre les loix , fût réellement criminelle, au lieu qu'une Dédicace non communiquée , n'est tout au plus qu'une impolitesse ; & loin qu'un tel procédé soit blâmable par sa nature, il est au fond plus conforme à l'honnêteté que l'usage établi; car il y a je ne sais [176] quoi de lâche , à demander aux gens la permission de les louer, & d'indécent à l'accorder. Ne croyez pas, non plus , qu'une telle conduire soit sans exemple : je puis vous faire voir des livres dédiés à la nation Françoise , d'autres au peuple Anglois , sans qu'on ait fait un crime aux Auteurs de n'avoir eu pour cela ni le consentement de la nation, ni celui du Prince qui surement leur eût été refusé , parce que dans toute Monarchie , le roi; veut être l'Etat lui tout seul, & ne prétend pas que le peuple soit quelque chose.
Au reste, si j'avois eu à m'ouvrir à quelqu'un sur cette affaire, c'auroit été à M. le Premier moins qu'à qui que ce soit au monde. J'honore & j'aime trop ce digne & respectable Magistrat, pour avoir voulu le compromettre en la moindre chose, & l'exposer au chagrin de déplaire peut-être à beaucoup de gens, en favorisant mon projet ; ou d'être forcé , peut-être à le blâmer contre son propre sentiment. Vous pouvez croire qu'ayant réfléchi long-tems sur les matieres de Gouvernement, je n'ignore pas la force de ces petites maximes d'Etat qu'un sage Magistrat est obligé de suivre, quoiqu'il en sente lui-même, toute la frivolité.
Vous conviendrez que je ne pouvois obtenir l'aveu du Conseil , sans que mon ouvrage fût examiné ; or, pensez -vous que j'ignore ce que c'est que ces examens, & combien l'amour-propre des censeurs les mieux intentionnés , & les préjugés des plus éclairés, leur sont mettre d'opiniâtreté & de hauteur à la place de la raison & leur sont rayer d'excellentes choses , uniquement parce qu'elles ne sont pas dans leur maniere de penser & qu'ils ne les ont pas méditées aussi profondément [177] que l'Auteur ? N'ai-je pas eu ici mille altercations avec les miens? Quoique gens d'esprit & d'honneur , ils m'ont toujours désolé par de misérables chicanes , qui n'avoient ni le sens commun , ni d'autre cause qu'une vile pusillanimité , ou la vanité de vouloir tout savoir mieux qu'un autre. Je n'ai jamais cédé , parce que je ne cédé qu'à la raison ; le Magistrat a été notre juge, & il s'est toujours trouvé que les censeurs avoient tort. Quand je répondis au Roi de Pologne , je devois selon eux, lui envoyer mon manuscrit, & ne le publier qu'avec son agrément : c'étoit, prétendoient-ils , manquer de respect au pere de la Reine que de l'attaquer publiquement , sur - tout avec la fierté qu'ils trouvoient dans ma réponse ; & ils ajoutoient même , que ma sureté exigeoit des précautions ; je n'en ai pris aucune ; je n'ai point envoyé mon manuscrit au Prince ; je me suis fié à l'honnêteté publique, comme je fais encore aujourd'hui , & l'événement a prouvé que j'avois raison. Mais à Geneve il n'en iroit pas comme ici ; la décision de mes censeurs seroit sans appel ; je me verrois réduit à me taire , ou à donner sous mon nom, le sentiment d'autrui ; & je ne veux faire ni l'un ni l'autre. Mon expérience m'a donc fait prendre la ferme résolution d'être désormais mon unique censeur ; je n'en aurois jamais de plus sévere , & mes principes n'en ont pas besoin d'autres , non plus que mes moeurs: puisque tous ces gens - là regardent toujours à mille choses étrangeres dont je ne me soucie point , j'aime mieux m'en rapporter à ce juge intérieur & incorruptible qui ne passe rien de mauvais, & ne condamne rien de bon, & qui ne trompe jamais quand on le consulte de bonne foi, J'espere que vous [178] trouverez qu'il n'a pas mal fait son devoir dans l'ouvrage en question, dont tout le monde sera content, & qui n'auroit pourtant obtenu l'approbation de personne.
Vous devez sentir encore, que l'irrégularité qu'on peut trouver dans mon procédé , est toute à mon préjudice & à l'avantage du Gouvernement. S'il y a quelque chose de bon dans mon ouvrage, on pourra s'en prévaloir ; s'il y a quelque chose de mauvais, on pourra le désavouer ; on pourra m'approuvera ou me blâmer selon les intérêts particuliers , ou le jugement du public. On pourroit même proscrire mon livre, si l'Auteur & l'Etat avoient ce malheur que le Conseil n'en fût pas content; toutes choses qu'on ne pourroit plus faire après en avoir approuvé la Dédicace. En un mot, si j'ai bien dit en l'honneur de ma Patrie , la gloire en sera pour elle : si j'ai mal dit, le blâme en retombera sur moi seul. Un bon citoyen peut-il se faire un scrupule d'avoir à courir de tels risques?
Je supprime toutes les considérations personnelles qui peuvent me regarder, parce qu'elles ne doivent jamais entrer dans les motifs d'un homme de bien , qui travaille pour l'utilité publique. Si le détachement d'un coeur qui ne tient ni à la gloire, ni à la fortune , ni même à la vie, peut le rendre digne d'annoncer la vérité , j'ose me croire appellé à cette vocation sublime : c'est pour faire aux hommes du bien selon mon pouvoir, que je m'abstiens d'en recevoir d'eux , & que je chéris ma pauvreté & mon indépendance. Je ne veux point supposer que de tels sentimens puissent jamais me nuire auprès de mes concitoyens ; & c'est sans le prévoir, ni le craindre, que je prépare mon ame à cette derniere épreuve , la seule à laquelle [179] je puise être sensible. Croyez que je veux être jusqu'au tombeau, honnête, vrai, & citoyen zélé ; & que s'il falloit me priver à cette occasion, du doux séjour de la Patrie , je couronnerois ainsi les sacrifices que j'ai faits à l'amour des hommes & de la vérité , par celui de tous qui coûte le plus à mon coeur, & qui par conséquent m'honore le plus.
Vous comprendrez aisément que cette lettre est pour vous seul ; j'aurois pu vous en écrire une pour être vue dans un style fort différent ; mais outre que ces petites adresses répugnent à mon caractere , elles ne répugneroient pas moins à ce que je connois du vôtre ; & je me saurai gré toute ma vie , d'avoir profité de cette occasion de m'ouvrir à vous sans réserve , & de me confier à la discrétion d'un homme de bien qui a de l'amitié pour moi. Bonjour, Monsieur , je vous embrasse de tout mon coeur avec attendrissement & respect.
LETTRE A M. VERNES.
Paris le 2 Avril 1755.
Pour le coup, Monsieur , voici bien du retard ; mais outre que je ne vous ai point caché mes défauts , vous devez songer qu'un ouvrier & un malade ne disposent pas de leur tems comme ils aimeroient le mieux. D'ailleurs , l'amitié se plaît [180] à pardonner, & l'on n'y met gueres la sévérité qu'à la place du sentiment. Ainsi je crois pouvoir compter sur votre indulgence.
Vous voilà donc, Messieurs, devenus Auteurs périodiques. Je vous avoue que ce projet ne me rit pas autant qu'a vous: j'ai du regret de voir des hommes faits pour élever des monumens , se contenter de porter des matériaux , & d'architectes se faire manoeuvres. Qu'est-ce qu'un livre périodique ? Un ouvrage éphémère , sans mérite & sans utilité , dont la lecture négligée & méprisée par des gens de Lettres , ne sert qu'à donner aux femmes & aux sots de la vanité sans instruction, & dont le sort , après avoir brillé le matin sur la toilette , est de mourir le soir dans la garderobe. D'ailleurs , pouvez-vous vous résoudre à prendre des pièces dans les journaux & jusques dans le Mercure , & à compiler des compilations ? S'il n'est pas impossible qu'il s'y trouve quelque bon morceau, il est impossible que pour le déterrer, vous n'ayez le dégoût d'en lire toujours une multitude de détestables. La philosophie du coeur coûtera cher à l'esprit , s'il faut le remplir de tous ces fatras. Enfin, quand vous auriez assez de zele pour soutenir l'ennui de toutes ces lectures , qui vous répondra que votre choix sera fait comme il doit l'être, que l'attrait de vos vues particulières ne l'emportera pas souvent sur l'utilité publique, ou que si vous ne songez qu'à cette utilité l'agrément n'en souffrira point? Vous n'ignorez pas qu'un bon choix littéraire est le fruit du goût le plus exquis , & qu'avec tout l'esprit & toutes les connoissances imaginables , le goût ne peut assez se perfectionner dans une petite ville, pour y acquérir [181] cette sureté nécessaire à la formation d'un recueil. Si le vôtre est excellent , qui le sentira ? S'il est médiocre & par conséquent détestable ; aussi ridicule que le mercure Suisse , il mourra de sa mort naturelle après avoir amusé pendant quelques mois les caillettes du pays de Vaud. Croyez-moi, Monsieur, ce n'est point cette espece d'ouvrage qui nous convient. Des ouvrages graves & profonds peuvent nous honorer, tout le colifichet de cette petite philosophie à la mode nous va fort mal. Les grands objets tels que la vertu & la liberté étendent & fortifient l'esprit, les petits tels que la poésie & les beaux-arts lui donnent plus de délicatesse & de subtilité. Il faut un télescope pour les uns & un microscope pour les autres , & les hommes accoutumés à mesurer le ciel, ne sauroient disséquer des mouches ; voilà pourquoi Genève est le pays de la sagesse & de la raison , & Paris le siége du goût. Laissons - en donc les rafinemens à ces myopes de la littérature, qui passent leur vie à regarder des cirons au bout de leur nez ; sachons être plus fiers du goût qui nous manque qu'eux de celui qu'ils ont ; & tandis qu'ils seront des journaux & des brochures pour les ruelles, tâchons de faire des livres utiles & dignes de l'immortalité.
Après vous avoir tenu le langage de l'amitié, je n'en oublierai pas les procédés, & si vous persistez dans votre projet, je serai de mon mieux un morceau tel que vous le souhaiterez pour y remplir un vide tant bien que mal.
[182] LETTRE DE M. DE VOLTAIRE.*[*L'Auteur de cette lettre la fit imprimer un peu changée & augmentée. La voici telle qu'il me l'écrivit.]
Aux Délices près de Geneve 1755.
J'ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre-humain; je vous en remercie. Vous plairez aux hommes à qui vous dites leurs vérités, & vous ne les corrigerez pas. On ne peut peindre avec des couleurs plus fortes les horreurs de la société humaine , dont notre ignorance & notre foiblesse se promettent tant de douceurs. On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes : il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Cependant comme il y a plus de soixante ans que j'en ai perdu l'habitude, je sens malheureusement qu'il m'est impossible de la reprendre, & je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous & moi. Je ne peux non plus m'embarquer pour aller trouver, les Sauvages du Canada, premièrement parce que les maladies auxquelles je suis condamné me rendent un médecin d'Europe nécessaire ; secondement , parce que la guerre est portée dans ce pays-là; & que les exemples de nos nations ont rendu les Sauvages presque aussi méchans que nous. Je me borne à être, un sauvage paisible dans la solitude que j'ai choisie auprès de votre patrie où vous devriez être.
[183] J'avoue avec vous que les belles-lettres & les sciences ont causé quelquefois beaucoup de mal.
Les ennemis du Tasse firent de sa vie un tissu de malheurs; ceux de Galilée le firent gémir dans les prisons à soixante & dix ans , pour avoir connu le mouvement de la terre , & ce qu'il y a de plus honteux, c'est qu'ils l'obligerent à se retracter.
Dès que vos amis eurent commencé le Dictionnaire Encyclopédique, ceux qui osoient être leurs, rivaux , les traiterent de Déistes, d'Athées, & même de Jansénistes. Si j'osois me compter parmi ceux dont les travaux n'ont eu que la persécution pour récompense, je vous serois voir une troupe de misérables acharnés à me perdre, du jour que je donnai la tragédie d'Oedipe ; une bibliothèque de calomnies ridicules imprimée contre moi; un prêtre ex-jésuite que j'avois sauvé du dernier supplice , me payant par des libelles diffamatoires, du service que je lui avois rendu; un homme plus coupable encore, faisant imprimer mon propre ouvrage du siecle de Louis XIV, avec des notes où la plus crasse ignorance débite les calomnies les plus effrontées; un autre qui vend à un Libraire une prétendue histoire universelle sous mon nom , & le Libraire assez avide ou allez sot pour imprimer ce tissu informe
de bévues , de fausses dates, de faits & de noms estropiés;, & enfin des hommes assez lâches & assez méchans , pour m'imputer cette rapsodie. Je vous serois voir la société infectée de ce genre d'hommes, inconnu à toute l'antiquité, qui, ne pouvant embrasser une, profession honnête , soit de laquais , soit de manœuvre, & sachant malheureusement lire & écrire, se sont courtiers de la littérature, volent des manuscrits , les défigurent & les vendent.
[184] Je pourrois me plaindre qu'une plaisanterie , faite il y a plus
de trente ans, sur le
même sujet que Chapelain eut la bêtise de traiter sérieusement, court
aujourd'hui le monde
par l'infidélité & l'infâme avarice de ces malheureux, qui l'ont
défigurée avec autant de
sottise que de malice, & qui , au bout de trente ans, vendent
par-tout cet ouvrage , lequel
certainement n'est plus le mien , & qui est devenu le leur.
J'ajouterois qu'en dernier lieu,
on a osé souiller dans les archives les plus respectables, & y
voler une partie des mémoires
que j'y avois mis en dépôt, lorsque j'étois Historiographe de France ,
& qu'on a vendu à un
Libraire de Paris le fruit de mes travaux. Je vous peindrois
l'ingratitude , l'imposture, & la
rapine me poursuivant jusqu'aux pieds des Alpes , & jusqu'au bord
de mon tombeau.
Mais, Monsieur, avouez aussi que ces épines attachées à la littérature & à la réputation, ne sont que des fleurs en comparaison des autres maux qui de tous tems ont inondé la terre. Avouez que ni Cicéron , ni Lucrece , ni Virgile , ni Horace, ne furent les auteurs des proscriptions de Marius, de Sylla , de ce débauché d'Antoine, de cet imbécille Lépide, de ce tyran sans courage Octave Cepias surnommé si lâchement Auguste.
Avouez que le badinage de Marot n'a pas produit la St. Barthelemi, & que la tragédie du Cid ne causa pas les guerres de la Fronde, Les grands crimes n'ont été commis que par de célebres ignorans. Ce qui fait & sera toujours de ce monde une vallée de larmes, c'est l'insatiable cupidité & l'indomptable orgueil des hommes , depuis Thamas Kouli-Kan qui ne savoir pas lire , jusqu'à un commis de la douane qui ne sait que chiffre. [185] Les Lettres nourrissent l'ame, la rectifient, la consolent, & elles sont même votre gloire dans le tems que vous écrivez contre elles. Vous êtes comme Achille qui s'emporte contre la gloire, & comme le pere Mallebranche , dont l'imagination brillante écrivoit contre l'imagination.
Monsieur Chappuis m'apprend que votre santé est bien mauvaise ; il faudroit la venir rétablir dans l'air natal , jouir de là liberté, boire avec moi du lait de nos vaches, & brouter de nos herbes.
Je suis très-philosophiquement & avec la plus tendre estime,
Monsieur, votre &c.
RÉPONSE
Paris le 10 Septembre 1755.
C'est à moi, Monsieur , de vous remercier à tous égards. En vous offrant l'ébauche de mes tristes rêveries, je n'ai point cru vous faire un présent digne de vous , mais m'acquitter d'un devoir & vous rendre un hommage que nous vous devons tous comme à notre chef. Sensible , d'ailleurs , à l'honneur que vous faites à ma patrie , je partage la reconnoissance de mes concitoyens, & j'espere qu'elle ne sera qu'augmenter encore, lorsqu'ils auront profité des instructions que vous pouvez leur donner. Embellissez l'asyle que vous avez choisi : éclairez un peuple digne de vos leçons ; &, vous qui savez si bien peindre les vertus & la liberté , apprenez-nous à les chérir [186] dans nos murs comme dans vos écrits. Tout ce qui vous approche doit apprendre de vous le chemin de la gloire.
Vous voyez que je n'aspire pas à nous rétablir dans notre bêtise, quoique je regrette beaucoup, pour ma part, le peu que j'en ai perdu. A votre égard, Monsieur, ce retour seroit un miracle , si grand à la fois & si nuisible, qu'il n'appartiendroit qu'à Dieu de le faire & qu'au Diable de le vouloir. Ne tentez donc pas de retomber à quatre pattes; personne au monde n'y réussiroit moins que vous. Vous nous redressez trop bien sur nos deux pieds pour cesser de vous tenir sur les vôtres.
Je conviens de toutes les disgraces qui poursuivent les hommes célebres dans les Lettres ; je conviens même de tous les maux attachés à l'humanité, & qui semblent indépendans de nos vaines connoissances. Les hommes ont ouvert sur eux-mêmes tant de sources de miseres, que quand le hasard en détourne quelqu'une, ils n'en sont gueres moins inondés. D'ailleurs, il y a dans le progrès des choses des liaisons cachées que le vulgaire n'apperçoit pas , mais qui n'échapperont point à l'oeil du sage quand il y voudra réfléchir. Ce n'est ni Térence , ni Cicéron, ni Virgile , ni Séneque, ni Tacite; ce ne sont ni les savans, ni les poëtes qui ont produit les malheurs de Rome & les crimes des Romains mais sans le poison lent & secret qui corrompit peu-à-peu le plus vigoureux Gouvernement dont l'histoire ait fait mention, Cicéron, ni Lucrece, ni Salluste n'eussent point existé ou n'eussent point écrit. Le siecle aimable de Lélius & de Térence amenoit de loin, le siecle brillant d'Auguste & d'Horace enfin les siecles [187] horribles de Séneque & de Néron, de Domitien & de Martial. Le goût des Lettres & des Arts naît chez un peuple d'un vice intérieur qu'il augmente ; & s'il est vrai que tous les progrès humains sont pernicieux à l'espece, ceux de l'esprit & des connoissances qui augmentent notre orgueil & multiplient nos égaremens, accélérent bientôt nos malheurs. Mais il vient un tems où le mal est tel , que les causes mêmes qui l'ont fait naître , sont nécessaires pour l'empêcher d'augmenter; c'est le fer qu'il faut laisser dans la plaie, de peur que le blessé n'expire en l'arrachant. Quant à moi , si j'avois suivi ma premiere vocation, & que je n'eusse ni lu ni écrit, j'en aurois sans doute été plus heureux. Cependant, si les Lettres étoient maintenant anéanties, je serois privé du seul plaisir qui me reste. C'est dans leur sein que je me console de tous mes maux : c'est parmi ceux qui les cultivent que je goûte les douceurs de l'amitié, & que j'apprends à jouir de la vie sans craindre la mort. Je leur dois le peu que je suis; je leur dois même l'honneur d'être connu de vous ; mais consultons l'intérêt dans nos affaires & la vérité dans nos écrits. Quoiqu'il faille des Philosophes, des Historiens, des Savans pour éclairer le monde conduire ses aveugles habitans ; si le sage Memnon m'a dit vrai, je ne convois rien de si sou qu'un peuple de sages.
Convenez -en, Monsieur ; s'il est bon que les grands génies instruisent les hommes , il faut que le vulgaire reçoive leurs instructions : si chacun se mêle d'en donner, qui les voudra recevoir ? Les boiteux , dit Montaigne , sont mal propres aux exercices du corps, & aux exercices de l'esprit les ames boiteuses.
[188] Mais en ce siecle savant , on ne voit que boiteux vouloir apprendre à marcher aux autres. Le peuple reçoit les écrits des sages pour les juger non pour s'instruire. Jamais on ne vit tant de dandins. Le théâtre en fourmille, les casés retentissent de leurs sentences ; ils les affichent dans les journaux , les quais sont couverts de leurs écrits , & j'entends, critiquer l’Orphelin,* [*Tragédie de M. Voltaire, qu’on jouoit dans ce tems-là.] parce qu'on l'applaudit, à tel grimaud si peu capable d'en voir les défauts, qu'à peine en sent-il les beautés.
Recherchons la premiere source des désordres de la société, nous trouverons que tous les maux des hommes leur viennent de l'erreur bien plus que de l'ignorance, & que ce que nous ne savons point, nous nuit beaucoup moins que ce que nous croyons savoir. Or , quel plus sûr moyen de courir d'erreurs en erreurs, que la fureur de savoir tout ? si l'on n'eût prétendu savoir que la terre ne tournoit pas, on n'eût point puni Galilée pour avoir dit qu'elle tournoit. Si les seuls Philosophes en eussent réclamé le titre, l'Encyclopédie n'eût point en de persécuteurs. Si cent Myrmidons n'aspiroient à la gloire, vous jouiriez en paix de la vôtre , ou du moins. vous n'auriez des rivaux dignes de vous.
Ne soyez donc pas surpris de sentir quelques épines inséparables des fleurs qui couronnent les grands talens. Les injures de vos ennemis sont les acclamations satiriques qui suivent le cortege des triomphateurs : c'est l'empressement du public pour tous vos écrits , qui produit les vols dont vous vous plaignez mais les falsifications n'y sont pas faciles , car [189] le fer ni le plomb ne s'allient pas avec l'or. Permettez-moi de vous le dire par l'intérêt que je prends à votre repos & à notre instruction. Méprisez de vaines clameurs par lesquelles on cherche moins à vous faire du mal, qu'à vous détourner de bien faire. Plus on vous critiquera , plus vous devez vous faire admirer. Un bon livre est une terrible réponse à des injures imprimées ; & qui vous oseroit attribuer des écrits que vous n'aurez point faits , tant que vous n'en serez que d'inimitables ?
Je suis sensible à votre invitation ; & si cet hiver me laisse en état d'aller au printems habiter ma patrie , j'y profiterai de vos bontés. Mais j'aimerois mieux boire de l’eau de votre fontaine que du lait de vos vaches , & quant aux herbes de votre verger , je crains bien de n’y en trouver d'autres que le Lotos , qui n'est pas la pâture des bêtes, & le Moly qui empêche les hommes de le devenir.
Je suis de tout mon coeur & avec respect , &c.
BILLET DE M. DE VOLTAIRE.
Monsieur Rousseau a dû recevoir de moi une lettre de remerciement. Je lui ai parlé dans cette lettre des dangers attachés à la littérature. Je suis dans le cas d’essuyer ces dangers; on fait courir dans Paris des ouvrages sous mon nom. Je dois saisir l’occasion la plus favorable de les désavouer. On m’a conseillé de faire imprimer la lettre que j’ai écrite à M. [190] Rousseau, & de m'étendre un peu sur l'injustice qu'on me fait; & qui peut m'être très-préjudiciable. Je lui en demande la permission. Je ne peux mieux m'adresser en parlant des injustices des hommes , qu'à celui qui les connoît si bien.
LETTRE A M. DE VOLTAIRE, En réponse au Billet précédent.
Paris le 20 Septembre 1755.
En arrivant, Monsieur , de la campagne où j'ai passé cinq ou six jours , je trouve votre billet qui me tire d'une grande perplexité : car ayant communiqué à M. de Gauffecourt, notre ami commun, votre lettre & ma réponse j'apprends à l'instant qu'il les a lui-même communiquées à d'autres , & qu'elles sont tombées entre les mains de quelqu'un qui travaille à me réfuter , & qui se propose , dit - on , de les inférer à la fin de sa critique. M.
Bouchaud aggrégé en droit, qui vient de m'apprendre cela, n'a pas voulu m'en dire davantage ; de sorte que je suis hors d'état de prévenir les suites d'une indiscrétion que, vu le contenu de votre lettre, je n'avois eue que pour une bonne fin. Heureusement , Monsieur , je vois par votre projet que le mal est moins grand que je n'avois craint. En approuvant une publication qui me fait honneur & qui peut vous être utile , il me reste une excuse à vous faire sur ce [191] qu'il peut y avoir eu de ma faute dans la promtitude avec laquelle; ces lettres ont couru, sans votre consentement ni le mien.
Je suis avec les sentimens du plus sincere de vos admirateurs, Monsieur, &c.
P. S. Je suppose que vous avez reçu ma réponse du 10 de ce mois.
LETTRE A M. DE BOISSI. De l'Académie Françoise, Auteur du Mercure de France.
Paris le 4 Novembre 1755.
Quand je vis , Monsieur , paroître dans le Mercure , sous le nom de M. de Voltaire, la lettre que j'avois reçue de lui, je supposai que vous aviez obtenu pour cela son contentement; & comme il avoit bien voulu me demander le mien pour la faire imprimer, je n'avois qu'à me louer de son procédé, sans avoir à me plaindre du vôtre. Mais que puis-je penser du galimathias que vous avez inséré dans le Mercure suivant sous le titre de ma réponse ? Si vous me dites que votre copie étoit incorrecte, je demanderai qui vous forçoit d'employer une lettre visiblement incorrecte, qui n'est remarquable que par son absurdité ? Vous abstenir d'insérer dans votre ouvrage des écrits ridicules , est un égard que vous devez, sinon aux Auteurs, du moins au public.
Si vous avez cru , Monsieur , que je consentirois à la publication [192] de cette lettre, pourquoi ne pas me communiquer votre copie pour la revoir? Si vous ne l'avez pas cru, pourquoi l'imprimer sous mon nom? S'il est peu convenable d'imprimer les lettres d'autrui sans l'aveu des auteurs , il l'est beaucoup moins de les leur attribuer sans être sûr qu'ils les avouent , ou même qu'elles soient d'eux, & bien moins encore lorsqu'il est à croire qu'ils ne les ont pas écrites telles qu'on les a Le Libraire de M. de Voltaire, qui avoir à cet égard plus de droit que personne , a mieux aimé s'abstenir d'imprimer la mienne que de l'imprimer sans mon consentement, qu'il avoit eu l'honnêteté de me demander. Il me semble, qu'un homme aussi justement estimé que vous ne devroit pas recevoir d'un Libraire des leçons de procédés. J'ai d'autant plus, Monsieur, à me plaindre du vôtre en cette occasion, que , dans le même volume où vous avez mis , sous mon nom, un écrit aussi mutilé, vous craignez avec raison d'imputer à M. de Voltaire des vers qui ne soient pas de lui. Si un tel égard n'étoit dû qu'à la considération , je me garderois d'y prétendre ; mais il est un acte de justice, & vous la devez à tout le monde.
Comme il est bien plus naturel de m'attribuer une sotte lettre qu'à vous un procédé peu régulier, & que par conséquent je resterois chargé du tort de cette affaire, si je négligeois de m'en justifier; je vous supplie de vouloir bien inférer ce désaveu dans le prochain Mercure , & d'agréer, Monsieur , mon respect & mes salutations.
[193] LETTRE A M. VERNES.
Paris le 28 Mars 1756.
Recevez, mon cher Concitoyen, une lettre très-courte ; mais écrite avec la tendre amitié que j'ai pour vous ; c'est à regret que je vois prolonger le tems qui doit nous rapprocher, mais je désespere de pouvoir m'arracher d'ici cette année ; quoi qu'il en soit, ou je ne serai plus en vie , ou vous m'embrasserez au printems 57 ; voilà une résolution inébranlable.
Vous êtes content de l'article Economie ; je le crois bien ; mon coeur me l'a dicté, & le vôtre l'a lu. M. Labat m'a dit que vous aviez dessein de l'employer dans votre Choix Littéraire; n'oubliez pas de consulter l'errata. J'avois fait quelque chose que je vous destinois , mais ce qui vous surprendra fort, c'est que cela s'est trouvé si gai & si fol, qu'il n'y a nul moyen de l'employer, & qu'il faut le réserver pour le lire le long de l'Arve avec son ami. Ma copie m'occupe tellement à Paris, qu'il m'est impossible de méditer; il faut voir si le séjour de la campagne ne m'inspirera rien pendant les beaux jours.
Il est difficile de se brouiller avec quelqu'un que l'on ne connoît pas, ainsi il n'y a nulle brouillerie entre Monsieur Palissot & moi. On prétendoit cet hiver qu'il m'avoir joué à Nanci devant le Roi de Pologne , & je n'en fis que rire ; on ajoutoit qu'il avoit aussi joué feue Madame la marquise du Châtelet, femme [194] considérable par son mérite personnel & par sa grande naissance, considérée principalement en Lorraine comme étant l'une des
grandes Maisons de ce pays-là,
& à la cour du Roi de Pologne où elle avoit beaucoup
d'amis, à commencer par le Roi même ; il me parut que tout le monde
étoit choqué de cette
imprudence, que l'on appelloit impudence. Voilà ce que j'en savois
quand je reçus une
lettre du Comte de Tressan, qui en occasionna d'autres , dont je n'ai jamais parlé à personne, mais dont
je crois vous devoir envoyer copie sous le secret , ainsi
que de mes réponses ; car quelque indifférence que j'aye pour les
jugemens du Public , je
ne veux pas qu'ils abusent mes vrais amis. Je n'ai jamais eu sur le
coeur la moindre chose
contre M. Palissot, mais je doute qu'il me pardonne aisément le service
que
je lui ai rendu.
Bonjour, mon bon & cher Concitoyen ; soyons toujours gens de bien,
& laissons bavarder
les hommes. Si nous voulons vivre en paix, il faut que cette paix
vienne de nous-mêmes.
[195] LETTRE DE M. LE COMTE DE TRESSAN. *[*Ces lettres furent imprimées à l'insçu de M. Rousseau.]
Toul ce 20 Décembre 1755.
Vous , connoîtrez, , Monsieur, par la lettre du Roi de Pologne que j'envoie à M. d'Alembert, à quel point ce Prince est indigné de l'attentat du fleur Palissot. Il est tout simple, il est bien sûr que vous auriez trop méprisé Palissot, pour être ému par la sottise qu'il vient de faire. Mais le Roi de Pologne mérite d'avoir des serviteurs attachés, & je suis trop jaloux de sa gloire pour n'avoir pas rempli dans cette occasion des devoirs aussi chers à mon coeur.
Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous , Monsieur , mais je suis lié d'une tendre amitié avec vos compatriotes. Je regarde Geneve comme la ville de l'Europe où la jeunesse reçoit la plus excellente éducation. J'ai toujours sous mes ordres beaucoup de, jeunes officiers Genevois. Je n'en vois aucun sortir de sa famille, sans prouver qu'il a des moeurs & de la littérature. Si l'ancienne amitié dont plusieurs de vos amis m'honorent, si l'amour que j'ai pour les
sciences & les lettres que vous enrichissez tous les jours , peut m'être un titre auprès de vous, j'aurai bien de l'empressement, Monsieur, à me lier avec vous dans le premier voyage que je ferai à Paris, & je vous prie de recevoir avec plaisir & amitié la haute estime avec la-quelle j'ai l'honneur d'être.Monsieur, votre &c.
[196] RÉPONSE A LA LETTRE PRÉCÉDENTE.
Paris le 26 Décembre 1755.
Je vous honorois, Monsieur, comme nous faisons tous ; il m'est doux de joindre la reconnoisance à l'estime, & je remercierois volontiers M. Palissot de m'avoir procuré, sans y songer, des témoignages de vos bontés qui me permettent de vous en donner de mon respect. Si cet Auteur a manqué à celui qu'il devoit, & que doit toute la terre au Prince qu'il vouloit amuser, qui plus que moi doit le trouver inexcusable ? Mais si tout son crime est d'avoir exposé mes ridicules , c'est le droit du théâtre ; je ne vois rien en cela de répréhensible pour l'honnête homme , & j’y vois pour l'Auteur le mérite avoir su choisir un sujet très-riche. Je vous prie donc , Monsieur, de ne pas écouter là-dessus le zele que l'amitié & la générosité inspirent à M. d'Alembert, & de ne point chagriner pour cette bagatelle , un homme de mérite qui ne m'à fait aucune peine, & qui porteroit avec douleur la disgrace du Roi de Pologne & la vôtre.
Mon coeur est ému des éloges dont vous honorez ceux de mes concitoyens qui sont sous vos ordres. Effectivement le Genevois est naturellement bon , il a l’ame honnête, il ne manque pas de sens , & il ne lui faut que de bons exemples pour se tourner tout-à-fait au bien. Permettez-moi, Monsieur, d’exhorter ces [197] jeunes Officiers à profiter du vôtre, à ce rendre dignes de vos bontés, & à perfectionner sous vos yeux , les qualités qu'ils vous doivent peut-être, & que volis attribuez à leur éducation. Je prendrai volontiers pour moi, quand vous viendrez à Paris, le conseil que je leur donne. Ils étudieront l'homme de guerre, moi le Philosophe notre étude commune sera l'homme de bien, & vous serez toujours notre maître.
Je suis avec respect, &c.
LETTRE DE MONSIEUR LE COMTE DE TRESSAN.
Lunéville ce 1 Janvier 1756.
Recevez, Monsieur , le prix de la vertu la plus pure. Vos ouvrages nous la sont aimer, en nous peignant ses charmes dans leur premiere simplicité ; vous venez de l'enseigner dans ce moment par l'acte le plus généreux & le plus digne de vous.
Le Roi de Pologne, Monsieur, attendri , édifié par votre lettre, croit ne pouvoir vous donner une marque plus éclatante de son estime, qu'en souscrivant à la grace que seul aujourd'hui vous pouviez prononcer.
M. Palissot ne sera point chassé de la société de Nanci, mais cette anecdote littéraire doit être inscrite dans ses registres, & vous ne pouvez nous blâmer de conserves dans la mémoire [198] des hommes , avec les excès qui peuvent les avilir , les actes de vertu qui les honorent. Enchanté de vos ouvrages Monsieur, & desirant d'affermir, dans mon coeur les sentimens qui sont si naturels dans le vôtre , je n'ai fait que ce que j'ai dû, & sans l'ordre du Roi de Pologne, qui m'a chargé de vous faire passer sa lettre, je n'aurois point osé vous faire connoître tout mon zele.
Vous me promettez, Monsieur, de me recevoir quand j'irai à Paris, & moi je vous promets de vous écouter avec confiance, & de travailler de bonne soi à me rendre digne d'être votre ami.
Pardonnez-moi d'avoir donné plusieurs copies de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire ; malgré l'estime trop honorable pour moi que vous m'y témoignez, je sens qu'on doit m'oublier en lisant cette lettre, & ne s'occuper que du grand homme qui s'y montre tout entier pour faire rougir le vice, & pour le triomphe de la vertu. J'ai l'honneur d'être avec la plus haute estime & l'attachement le plus sincere ,
Monsieur, votre &c.
[199] LETTRE A M. LE COMTE DE TRESSAN.
Paris le 7 Janvier 1756.
Quelque danger, Monsieur, qu'il y ait de me rendre importun, je ne puis m'empêcher de joindre aux remerciemens que je vous dois , des remarques sur l'enrégistrement de l'affaire de M. Palissot ; & je prendrai d'abord la liberté de vous dire que mon admiration même pour les vertus du Roi de Pologne , ne me permet d'accepter le témoignage de bonté dont Sa Majesté m'honore en cette occasion, qu'à condition que tout soit oublié. J'ose dire qu'il ne lui convient pas d'accorder une grace incomplete , & qu'il n'y a qu'un pardon sans réserve qui soit digne de sa grande ame. D'ailleurs , est-ce faire grace que d'éterniser la punition, &les registres d'une Académie ne doivent-ils pas plutôt pallier que relever les petites fautes de ses membres? Enfin , quelque peu d'estime que je fasse de nos contemporains, à Dieu ne plaise que nous les avilissions à ce point , d'inscrire comme un acte de vertu , ce qui n'est qu'un procédé des plus simples , que tout homme de Lettres n'eût pas manqué d'avoir à ma place.
Achevez donc, Monsieur , la bonne oeuvre que vous avez si bien commencée, afin de la rendre digne de vous. Qu'il ne [200] soit plus question d'une bagatelle qui a déjà fait plus de bruit & donné plus de chagrin à M. Palissot , que l'affaire ne le méritoit. Qu'aurons-nous fait pour lui , si le pardon lui coûte aussi cher que la peine ?
Permettez-moi de ne point répondre aux extrêmes louanges dont vous m'honorez; ce sont des leçons séveres dont je serai mon profit ; car je n'ignore pas , & cette lettre en fait foi, qu'on loue avec sobriété ceux qu'on estime parfaitement. Mais, Monsieur , il faut renvoyer ces éclaircissemens à nos entrevues ; j'attends avec empressement le plaisir que vous me promettez, & vous verrez que de maniere ou d'autre, vous ne me louerez plus , lorsque nous nous connoîtrons.
LETTRE DE M. LE COMTE DE TRESSAN.
Lunéville ce 11 janvier 1756.
Vous serez obéi, Monsieur; il est bien juste que vous jouissiez de l'empire que vous vous acquérez sur les esprits. Je vous avoue, cependant, que j'aurois encore balancé à vous accorder tout pour M. Palissot , sans une lettre que j'ai reçue de Paris en même tems que celle que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. [201] On commence par m'assurer d'une amitié à toute épreuve, & c'est en conséquence de ce sentiment qu'on m'avertit qu'on fort d'une compagnie nombreuse & brillante, où l'on s'est déchaîné contre moi au sujet de l'affaire de M. Palissot , & que même on s'y est dit l'un à l'autre à l'oreille , une épigramme faire contre moi.
Cette lettre m'a déterminé sur le champ, Monsieur , à suivre votre exemple. Je me trouve aujourd'hui dans le cas d'avoir à pardonner aussi à M. Palissot sans nulle restriction, trop heureux qu'il me procure cette occasion de vous prouver que j'aime à profiter de vos leçons. J'ai répondu à cette personne avec la vérité la plus simple , je lui ai mandé ce qui s'est passé, ce que j'avois fait, ce que vous m'avez empêché d'achever; n'en parlons plus , & que M. Palissot puisse être assez heureux pour ne jetter jamais des pierres qu'à des sages. Si je le suis dans ce moment, lui & moi vous le devons également. Je consens de bon coeur à ne vous plus louer , lorsque j'aurai le bonheur de vous voir & de vous entendre. Alors ma façon de vous applaudir sera utile , & répondra à vos vues. Jusqu'à ce moment , permettez-moi de vous dire encore que mon admiration pour vos ouvrages & pour votre coeur , égale l'attachement que je vous ai voué pour le reste de ma vie.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur, &c.
[202] LETTRE A M. COMTE DE TRESSAN.
Paris le 23 Janvier 1756.
J'apprends, Monsieur , avec une vive satisfaction que vous avez entiérement terminé l'affaire de M. Palissot , & je vous en remercie de tout mon coeur. Je ne vous dirai rien du petit déplaisir qu'elle a pu vous occasionner ; car ceux de cette espece ne sont gueres sensibles à l'homme sage , & d'ailleurs vous savez mieux que moi , que dans les chagrins qui peuvent suivre une bonne action, le prix en efface toujours la peine. Après avoir heureusement achevé celle-ci , il ne nous reste plus rien à desirer , à vous & à moi , que de n’en plus entendre parler.
Je suis avec respect , &c.
LETTRE A M. DE SCHEY B, Secrétaire des Etats de la Basse - Autriche.
A l'Hermitage le 15 Juillet 1756.
Vous me demandez , Monsieur , des louanges pour vos Augustes Souverains , & pour les Lettres qu'ils sont fleurie [203] dans leurs Etats. Trouvez bon que je commence par louer en vous un zélé sujet de l'Impératrice & un bon citoyen de la République des Lettres. Sans avoir l'honneur de vous connoître, je dois juger à la serveur qui vous anime que vous vous , acquittez parfaitement vous-même des devoirs que vous imposez aux autres, & que vous exercez à la fois les fonctions d'homme d'Etat au gré de Leurs Majestés, & celles d'Auteur au gré du public.
A l'égard des soins dont vous me chargez , je sais bien , Monsieur, que je ne serois pas le premier Républicain qui auroit encensé le trône, ni le premier ignorant qui chanteroit les arts ; mais je suis si peu propre à remplir dignement vos intentions que mon insuffisance est mon excuse, & je ne sais comment les grands noms que vous citez vous ont laissé songer au mien. Je vois , d'ailleurs , au ton dont la flatterie usa de tout tems avec les Princes vulgaires , que c'est honorer ceux qu'on estime que de les louer sobrement, car on sait que les Princes loués avec le plus d'excès sont rarement ceux qui méritent le mieux de l'être. Or, il ne convient à personne de se mettre sur les rangs avec le projet de faire moins que les autres , sur-tout quand on doit craindre de faire moins bien. Permettez-moi donc de croire qu'il n'y a pas plus de vrai respect pour l'Empereur & l'Impératrice-Reine dans les écrits des Auteurs célebres dont vous me parlez que dans mon silence, & que ce seroit une témérité de le rompre à leur exemple , à moins que d'avoir leurs talens.
Vous me pressez aussi de vous dire si Leurs Majestés Impériales ont bien fait de consacrer de magnifiques établissemens [204] & des sommes immenses à des leçons publiques dans les leur Capitale , & après la réponse affirmative de tant d'illustres Auteurs , vous exigez encore la mienne. Quant à moi, Mon sieur, je n'ai pas les lumieres nécessaires pour me déterminer aussi promptement , & je ne connois pas allez les moeurs & les talens de vos compatriotes pour en faire une application sure à votre question. Mais voici là-dessus le précis de mon sentiment sur lequel vous pourrez mieux que moi tirer la conclusion.
Par rapport aux moeurs. Quand les hommes sont corrompus , il vaut mieux qu'ils soient savans qu'ignorans ; quand ils sont bons , il est à craindre que les sciences ne les corrompent.
Par rapport aux talens. Quand on en a , le savoir les pefectionne & les fortifie ; quand on en manque, l'étude ôte encore la raison , & fait un pédant & un sot d'un homme de bon sens & de peu d'esprit.
Je pourrois ajouter à ceci quelques réflexions. Qu'on cultive ou non les sciences , dans quelque siecle que naisse un grand homme il est toujours un grand homme, car la source de son mérite n'est pas dans les livres , mais dans sa tête, & souvent les obstacles qu'il trouve & qu'il surmonte ne sont que l'élever & l'agrandir encore. On peut acheter la science, & même les savans , mais le génie qui rend le savoir utile ne s'achete point ; il ne connoît ni l'argent, ni l'ordre des Princes , il ne leur appartient point de le faire naître, mais seulement de l'honorer , il vit & s'immortalise avec la liberté qui lui est naturelle , & votre illustre Métastase lui-même [205] étoit, déjà la gloire de l'Italie avant d'être accueilli par Charles VI. Tâchons donc de ne pas confondre le vrai progrès des talens avec la protection que les Souverains peuvent leur accorder. Les sciences régnent pour ainsi dire à la Chine depuis deux mille ans & n'y peuvent sortir de l'enfance, tandis qu'elles sont dans leur vigueur en Angleterre où le Gouvernement ne fait rien pour elles. L'Europe est vainement inondée de gens de Lettres, les gens de mérite y sont toujours rares ; les écrits durables le sont encore plus, & la postérité croira qu'on fit bien peu de Livres dans ce même siecle où l'on en fait tant.
Quant à votre patrie en particulier, il se présente , Monsieur, une observation bien finale. L'Impératrice & ses Augustes Ancêtres n'ont pas eu besoin de gager des historiens & des poètes pour célébrer les grande choses qu'ils voulaient faire, mais ils ont fait de grandes choses & elles ont été consacrées à l'immortalité comme celles de cet ancien Peuple qui savoit agir & n'écrivait point. Peut-être manquoit-il à leurs travaux le plus digne de les couronner, parce qu'il est le plus difficile: c'est de soutenir à l'aide des Lettres tant de gloire acquise sans elles.
Quoi qu'il en soit, Monsieur, assez d'autres donneront aux protecteurs des sciences & des arts des éloges que Leurs Majestés Impériales partageront avec la plupart des Rois : pour moi, ce que j'admire en Elles & qui leur est plus véritablement propre, c'est leur amour constant pour la vertu & pour tout ce qui est honnête. Je ne nie pas que votre pays n'ait été long - tems barbare , mais je dis qu'il étoit plus aisé d'établir les beaux - arts chez les Huns , que de faire de la [206] plus grande Cour de l'Europe une école de bonnes mœurs.
Au reste je dois vous dire que votre lettre ayant été adressée à Geneve avant de venir à Paris , elle a resté près de six semaines en route, ce qui m'a privé du plaisir d'y répondre aussi-tôt que je l'aurois voulu.
Je suis, autant qu'un honnête homme peut l'être d'un autre.
Monsieur, &c.
LETTRE A M. VERNES.
Montmôrenci le & 18 Février 1758.
Oui, mon cher Concitoyen, je vois aime toujours, & ce me semble plus que jamais; mais je suis accablé de mes maux
j'ai bien de la peine à vivre dans ma retraite d'un travail peu lucratif ; je n'ai que le tems qu'il me faut pour gagner mon pain, & le peu qui m'en reste est employé pour souffrir & me reposer. Ma maladie a fait un tel progrès cet hiver , j'ai senti tant de douleurs de toute espece , & je me trouve tellement affoibli , que je commence à craindre que la force & les moyens ne me manquent pour exécuter mon projet ; je me console de cette impuissance par la considération de l'état ou je suis. Que me serviroit d'aller mourir parmi vous ? Hélas il falloit y vivre ! Qu'importe où l'on laisse son cadavre ? Je n'aurois pas besoin qu'on reportât mon coeur dans ma patrie; il n'en est jamais sorti.
[207] Je n'ai point eu occasion
d'exécuter votre commission auprès de M. d'Alembert,
Comme nous ne nous sommes jamais beaucoup vus, nous ne nous écrivons
point ; &,
confiné dans ma solitude, je n'ai conservé nulle espece de relation
avec Paris ; j'en suis
comme à l'autre bout de la terre , & ne sais pas plus ce qui s'y
passe qu'à Pekin. Au reste ,
si l'article dont vous me parlez est indiscret & répréhensible , il
n'est assurément pas
offensant. Cependant , s'il peut nuire à votre Corps, peut-être
sera-t-on bien d'y répondre ,
quoi qu'à vous dire le vrai, j'aye un peu d'aversion pour les détails
où cela peut entraîner,
& qu'en général je n'aime gueres , qu'en matiere de foi l'on
assujettisse la conscience à des
formules. J'ai de la religion, mon ami, & bien m'en prend ; je ne
crois pas qu'homme au
monde en ait autant besoin que moi. J'ai passé ma vie parmi les
incrédules, sans me laisser
ébranler; les aimant, les estimant beaucoup, sans pouvoir souffrir leur
doctrine. Je leur ai
toujours dit que je ne les savois pas combattre , mais que je ne
voulois pas les croire ; la
philosophie n'ayant sur ces matieres ni fond ni rive, manquant d'idées
primitives & de
principes élémentaires, n'est qu'une mer d'incertitudes & de doutes
, dont le Métaphysicien
ne se tire jamais. J'ai donc laissé là la raison , & j'ai consulté
la nature , c'est-à-dire, le
sentiment intérieur qui dirige ma croyance, indépendamment de ma
raison. Je leur ai laissé
arranger leurs chances, leurs sorts, leur mouvement nécessaire; & ,
tandis qu'ils bâtissoient
le monde à coups de dez, j'y voyois, moi, cette unité d'intention qui
me faisoit voir, en dépit
d'eux, un principe unique; tout comme s'ils m'avoient [208] dit que
l'Iliade avoir été formée
par un jet fortuit de caracteres, je leur aurais dit, très-résolument;
cela peut être mais cela
n'est pas vrai ; & je n'ai point d'autre raison pour n'en rien
croire si ce n'est que je n'en
crois rien. Préjugé que cela! disent-ils. Soit ; mais que peut faire
cette raison si vague,
contre un préjugé plus persuasif qu'elle ? Autre argumentation sans fin
contre la
distinction des deux substances; autre persuasion de ma part qu'il n'y
a rien de commun
entre un arbre & ma pensée ; & ce qui m'a paru plaisant en
ceci, c'est de les voir s'acculer
eux-mêmes par leurs propres sophismes , au point d'aimer mieux donner
le sentiment aux
pierres que d’accorder une ame à l'homme.
Mon ami , je crois en Dieu , & Dieu ne seroit pas juste si mon ame n'étoit immortelle. Voilà , ce me semble , ce que la Religion a d'essentiel & d'utile ; laissons le reste aux disputeurs. A l'égard de l'éternité des peines , elle ne s'accorde ni avec la foiblesse de l'homme , ni avec la justice de Dieu. Il est vrai qu'il y a des ames si noires que je ne puis concevoir qu'elles puissent jamais goûter cette éternelle beatitude, dont il me semble que le plus doux sentiment doit être le contentement de soi-même. Cela me fait soupçonner, qu'il se pourroit bien que les ames des méchans fussent anéanties à leur mort, & qu'être & sentir fût le premier prix d'une bonne vie. Quoi qu'il en soit , que m'importe ce que seront les méchans ; il me suffit qu'en approchant du terme de ma vie , je n'y voye point celui de mes espérances, & que j'en attende une plus heureuse après avoir tant souffert dans celle-ci. Quand je me tromperois dans cet espoir, il est [209] lui-même un bien qui m'aura fait supporter tous mes maux. J'attends paisiblement l'éclaircissement de ces grandes vérités qui me sont cachées, bien convaincu cependant , qu'en tout état de cause , si la vertu ne rend pas toujours l'homme heureux il ne sauroit au moins être heureux sans elle; que les afflictions du juste ne sont point sans quelque dédommagement, & que les larmes même de l'innocence sont plus douces au coeur que la prospérité du méchant.
Il est naturel , mon cher Vernes , qu'un solitaire souffrant & privé de toute société , épanche son ame dans le sein de l'amitié , & je ne crains pas que mes confidences vous déplaisent ; j'aurois dû commencer par votre projet sur l'histoire de Geneve, mais il est des tems de peines & de maux où l'on est forcé de s'occuper de soi , & vous savez bien que je n'ai pas un coeur qui veuille se déguiser. Tout ce que je puis vous dire sur votre entreprise, avec tous les ménagemens que vous y voulez mettre, c'est qu'elle est d'un sage intrépide ou d'un jeune homme. Embrassez bien pour moi l'ami Roustan. Adieu, mon cher Concitoyen; je vous écris avec une aussi grande effusion de coeur que si je me séparois de vous pour jamais, parce que je me trouve dans un état qui peut me mener très-loin encore , mais qui me laisse douter pourtant si chaque lettre que j'écris ne sera point la derniere.
[210]LETTRE A UN JEUNE HOMME
Qui demandoit à s'établir à Montmorenci, (domicile alors de M. Rousseau ) pour profiter de ses leçons.
Vous ignorez, Monsieur, que vous écrivez à un pauvre homme accablé de maux & de plus sort occupé , qui n'est gueres en état de vous répondre, & qui le seroit encore moins d'établir avec vous la société que vous lui proposez. Vous m'honorez en pensant que je pourrois vous être utile, & vous êtes louable du motif qui vous la fait desirer ; mais sur le motif même, je ne vois rien de moins nécessaire que de venir vous établir à Montmorenci. Vous n'avez pas besoin d'aller chercher si loin les principes de la morale. Rentrez dans votre coeur, & vous les y trouverez : & je ne pourrai vous rien dire à ce sujet que ne vous dise encore mieux votre conscience quand vous voudrez la consulter. La vertu, Monsieur, n'est pas une science qui s'apprenne avec tant d'appareil. Pour être vertueux il suffit de vouloir l'être ; & si vous avez bien cette volonté, tout est fait , votre bonheur est décidé. S'il m'appartenoit de vous donner des conseils , le premier que je voudrois vous donner, seroit de ne point vous livrer à ce goût que vous dites avoir pour la vie contemplative, & qui n'est qu'une paresse de l'ame condamnable à tout âge , & sur-tout au vôtre. L'homme n'est point sait pour méditer, mais pour agir ; la vie laborieuse [211] que Dieu nous impose , n'a rien que de doux au coeur de l'homme de bien qui s'y livre en vue de remplir son devoir, & la vigueur de la jeunesse ne vous a pas été donnée pour la perdre à d'oisives contemplations. Travaillez donc , Monsieur , dans l'état où vous ont placé vos parens & la providence : voilà le premier précepte de la vertu que vous voulez suivre ; & si le séjour de Paris joint à l'emploi que vous remplissez , vous paroît d'un trop difficile alliage avec elle, faites mieux, Monsieur, retournez dans votre province, allez vivre dans le sein de votre famille, servez, soignez vos vertueux parens ; c'est-là que vous remplirez véritablement les soins que la vertu vous impose. Une vie dure est plus facile à supporter en province, que la fortune à poursuivre à Paris , sur-tout , quand on sait, comme vous ne l'ignorez pas, que les plus indignes mangés y sont plus de fripons gueux que de parvenus. Vous ne devez point vous estimer malheureux de vivre comme fait M. votre pere , & il n'y a point de sort que le travail, la vigilance , l'innocence, & le contentement de soi ne rendent supportable , quand on s'y soumet en vue de remplir son devoir. Voilà, Monsieur, des conseils qui valent tous ceux que vous pourriez venir prendre à Montmorenci : peut-être ne seront-ils pas de votre goût , & je crains que vous ne preniez pas le parti de les suivre , mais je suis sûr que vous vous en repentirez un jour. Je vous souhaite un sort qui ne vous force jamais à vous en souvenir. Je vous prie, Monsieur, d'agréer mes salutations très-humbles.
[212] FRAGMENT D’UNE LETTRE A M. DIDEROT.
Vous vous plaignez beaucoup des maux que je vous ai faits. Quels sont-ils donc, enfin, ces maux? Seroit-ce de ne, pas endurer assez patiemment ceux que vous aimez à me faire, de ne pas me laisser tyranniser à votre gré, de murmurer quand vous affectez de me manquer de parole, & de ne jamais venir lorsque vous l'avez promis ? Si'jamais je vous ai fait d'autres maux, articulez -les. Moi, faire du mal à mon ami! Tout cruel , tout méchant, tout féroce que je suis, je mourrois de douleur si je croyois jamais en avoir fait à mon cruel ennemi, autant que vous m'en faites depuis six semaines.
Vous me parlez de vos services ; je ne les avois point oubliés: mais ne vous y trompez pas. Beaucoup de gens m'en ont rendu qui n'étoient point mes amis. Un honnête homme qui ne sent rien rend service & croit être ami ; il se trompe ; il n'est qu'honnête homme. Tout votre empressement ; tout votre zele pour me procurer des choses dont je n'ai que faire me touchent peu. Je ne veux que de l'amitié, & c'est la seule chose qu'on me refuse. Ingrat, je ne t'ai point rendu de service, mais je t'ai aimé, & tu ne me payeras de ta vie ce que j'ai senti pour toi durant trois mois. Montre cet article à ta femme plus équitable que toi , & demande-lui si, [213] quand ma présence étoit douce à ton coeur affligé, je comptois mes pas, & regardois au tems qu'il faisoit pour aller à Vincennes *[* Où M. Diderot étoit détenu prisonnier.] consoler mon ami. Homme insensible dur! deux larmes versées dans mon sein m'eussent mieux valu que le trône du monde ; mais tu me les refuses , & te contentes de m'en arracher. Hé bien ! garde tout le reste; je ne veux plus rien de toi.
LETTRE AU MÊME.
2 Mars 1758.
Il faut, mon cher Diderot, que je vous écrive encore une fois en ma vie ; vous ne m'en avez que trop dispensé ; mais le plus grand crime de cet homme que vous noircissez d'une si étrange maniere, est de ne pouvoir se détacher de vous.
Mon dessein n'est point d'entrer en explication pour ce moment-ci sur les horreurs que vous m'imputez. Je vois que cette explication seroit à présent inutile. Car quoique né bon & avec une ame franche , vous avez pourtant un malheureux penchant à mésinterpréter , les discours & les actions de vos amis. Prévenu contre moi comme vous l'êtes, vous tourneriez en mal tout ce que je pourrois dire pour me justifier, & mes plus ingénues explications ne
seroient que fournir à votre esprit subtil de nouvelles interprétations à ma charge. [214] Non, Diderot; je sens que ce n'est pas par-là qu'il faut commencer. Je veux d'abord proposer à votre bon sens des préjugés plus simples, plus vrais, mieux fondés que les vôtres , dans lesquels je ne pense pas au moins que vous puis puissiez trouver de nouveaux crimes.
Je suis un méchant homme , n'est - ce pas ? Vous en avez les témoignages les plus sûrs ; cela vous est bien attesté. Quand vous avez commencé de l'apprendre , il y avoit seize ans que j’étois pour vous un homme de bien , & quarante ans que je l'étois pour tout le monde. En pouvez-vous dire autant de ceux qui vous ont communiqué cette belle découverte ? Si l’on peut porter à faux si long-tems le masque d'un honnête homme , quelle preuve avez-vous que ce masque ne couvre pas leur visage aussi bien que le mien? Est-ce un moyen bien propre à donner du poids à leur autorité que de charger en secret, un homme absent , hors d'état de se défendre ? Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
Je suis un méchant : mais pourquoi le suis-je ? Prenez bien garde , mon cher Diderot , ceci mérite votre attention. On n'est pas malfaisant pour rien. S'il y avoit quelque monstre ainsi fait , il n'attendroit pas quarante ans à satisfaire ses inclinations dépravées. Considérez donc ma vie , mes passions , mes goûts, mes penchans. Cherchez , si je suis méchant , quel intérêt m'a pu porter à l'être ? Moi qui, pour mon malheur , portai toujours un coeur trop sensible, que gagnerois-je à rompre avec ceux qui m'étoient chers ? A quelle place ai-je aspiré , à quelles pensions, à quels honneurs m'a-t-on vu prétendre, quels concurrens ai-je à écarter , que m'en peut-il revenir [215] venir de mal faire ? Moi qui ne cherche que la solitude & la paix, moi dont le souverain bien consiste dans la paresse & l'oisiveté , moi dont l'indolence & les maux me laissent à peine le tems de pourvoir à ma subsistance, à quel propos, à quoi bon m'irois-je plonger dans les agitations du crime , & m'embarquer dans l'éternel manége des scélérats ? Quoique vous en diriez, on ne suit point les hommes quand on cherche à leur nuire ; le méchant peut méditer ses coups dans la solitude , mais c'est dans la société qu'il les porte. Un fourbe a de l'adresse du sang-froid ; un perfide se possede & ne s'emporte point: reconnoissez-vous en moi quelque chose de tout cela ? Je suis emporté dans la colere , & souvent étourdi de sang-froid. Ces défauts sont-ils le méchant ? Non sans doute ; mais le méchant en profite pour perdre celui qui les a.
Je voudrois que vous pussiez aussi réfléchir un peu sur vous-même. Vous vous fiez à votre bonté naturelle ; mais savez-vous à quel point l'exemple & l'erreur peuvent la corrompre ? N'avez-vous jamais craint d'être entouré d'adulateurs adroits qui n'évitent de louer grossérement en face , que pour s'emparer plus adroitement de vous sous l'appât d'une feinte sincérité ? Quel sort pour le meilleur des hommes d'être égaré par sa candeur même , & d'être innocemment dans la main des méchans l'instrument de leur perfidie ! Je sais que l'amour-propre se révolte à cette idée , mais elle mérite l'examen de la raison.
Voilà des considérations que je vous prie de bien peser. Pensez-y long-tems avant que de me répondre. Si elles ne vous touchent pas , nous n'avons plus rien à nous dire; mais [216] si elles sont quelque impression sur vous , alors nous entrerons en éclaircissement vous retrouverez un ami digne de vous, & qui peut-être ne vous aura pas été inutile. J'ai pour vous exhorter à cet examen un motif de grand poids , & ce motif, le voici.
Vous pouvez avoir été séduit & trompé. Cependant , votre ami gémit dans sa solitude, oublié de tout ce qui lui étoit cher. Il peut y tomber dans le désespoir; y mourir enfin, maudissant l'ingrat dont l'adversité lui fit tant verser de larmes, & qui l'accable indignement dans la sienne ; il se peut que les preuves de son innocence vous parviennent enfin, que vous soyez forcé d'honorer sa mémoire,*[*Voyez , Lecteurs , les notes insérées dans la vie de Séneque.] & que l'image de votre ami mourant ne vous laisse pas des nuits tranquilles. Diderot , pensez-y. Je ne vous en parlerai plus.
LETTRE A M. VERNES.
Montmorenci le 25 Mars 1758.
Oui, mon cher Vernes , j'aime à croire que nous sommes tous deux bien aimés l'un de l'autre & dignes de l'être. Voilà ce qui fait plus au soulagement de mes peines que tous les trésors du monde ; ah , mon ami , mon Concitoyen, sache m’aimer & laisse-là tes inutiles offres; en me donnant ton [217] coeur, ne m’as-tu pas enrichi? Que fait tout le reste aux maux du corps & aux soucis de l’ame ? Ce dont j'ai faim , c'est d'un ami; je ne connois point d'autre besoin auquel je ne suffise moi - même. La pauvreté ne m'a jamais fait de mal; soit dit pour vous tranquilliser là-dessus une fois pour toutes.
Nous sommes d'accord sur tant de choses , que ce n'est pas la peine de nous disputer sur le reste. Je vous l'ai dit bien des fois; nul homme au monde ne respecte plus que moi l'Evangile , c'est , à mon gré , le plus sublime de tous les livres; quand tous les autres m'ennuient, je reprends toujours celui - là avec un nouveau plaisir , & quand toutes les consolations humaines m'ont manqué, jamais je n'ai recouru vainement aux siennes. Mais enfin c'est un livre , un livre ignoré des trois quarts du monde , croirai-je qu'un Scythe ou un Africain , soient moins chers au Pere commun que vous & moi , & pourquoi croirai-je qu'il leur ait ôté plutôt qu'à nous, les ressources pour le connoître ? Non, mon digne ami ; ce n'est point sur quelques feuilles éparses qu'il faut aller chercher la loi de Dieu, mais dans le coeur de l'homme , où sa main daigna l'écrire. O homme , qui que tu sois , rentre en toi-même , apprends à consulter ta conscience & tes facultés naturelles ; tu seras juste , bon vertueux, tu t'inclineras devant ton maître, & tu participeras dans son ciel à un bonheur éternel Je ne me fie là-dessus ni à ma raison ni à celle d'autrui, mais je sens à la paix de mon ame , & au plaisir que je sens à vivre, & penser sous les yeux du grand Etre , que je ne m'abuse point dans les jugemens que je fais de lui, [218] ni dans l'espoir que je fonde sur sa justice. Au reste , mon cher Concitoyen, j'ai voulu verser mon coeur dans votre sein, & non pas entrer en lice avec vous; ainsi, restons-en là, s'il vous plaît ; d'autant plus que ces sujets ne se peuvent traiter guerres commodément par lettres.
J’étois un peu mieux , je retombe. Je compte pourtant un peu sur le retour du printems ; mais je n'espere plus recouvrer des forces suffisantes pour retourner dans la patrie. Sans avoir lu votre déclaration , je la respecte d'avance & me félicite d'avoir le premier donné à votre respectable Corps, des éloges qu'il justifie si bien aux yeux de toute l'Europe.
Adieu, mon ami.
LETTRE. AU MÊME.
Montmorenci le 25 Mai 1758.
Je vous écris pas exactement , mon cher Vernes mais je pense à vous tous les jours. Les maux , les langueurs, les peines augmentent sans cesse ma paresse ; je n'ai plus rien d’actif que le coeur ; encore , hors Dieu, ma patrie & le genre-humain, n'y reste-t-il d'attachement que pour vous; & j'ai connu les hommes par de si tristes expériences que si vous me trompiez comme les autres , j'en serois affligé sans doute, mais je n'en serois plus surpris. Heureusement je ne présume rien de semblable de votre part, & je suis persuadé que si [219] vous faites le voyage que vous me promettez , l'habitude de nous voir & de nous mieux connoître affermira pour jamais cette amitié
véritable que j'ai tant de penchant à contracter avec vous. S'il est donc vrai que votre fortune & vos affaires vous permettent ce voyage , & que votre coeur le desire, annoncez-le moi d'avance afin que je me prépare au plaisir de presser du moins une fois en ma vie, un honnête homme & un ami contre ma poitrine.Par rapport à ma croyance , j'ai examiné vos objections , & je vous dirai naturellement , qu'elles ne me persuadent pas. Je trouve que pour un homme convaincu de l'immortalité de l'ame vous donnez trop de prix aux biens & aux maux de cette vie. J'ai connu les derniers mieux que vous , & mieux peut-être qu'homme qui existe ; je n'en adore pas moins l'équité de la providence & me croirois aussi ridicule de murmurer de mes maux durant cette courte vie , que de crier à l'infortune , pour avoir passé une nuit dans un mauvais cabaret. Tout ce que vous dites sur l'impuissance de la conscience, se peut retorquer plus vivement encore contre la révélation ; car que voulez-vous qu'on pense de l'auteur d'un remede qui ne guérit de rien ? Ne diroit-on pas que tous ceux qui connoissent l'Evangile sont de fort saints personnages , & qu'un Sicilien sanguinaire & perfide vaut beaucoup mieux qu'un Hottentot stupide & grossier ?
Voulez-vous que je croye que Dieu n'a donné sa loi aux hommes que pour avoir une double raison de les punir? Prenez garde , mon ami; vous voulez le justifier d'un tort chimérique , & vous aggravez l'accusation. Souvenez-vous, sur-tout, [220] tout, que dans cette dispute , c'est vous qui attaquez mon sentiment , & que je ne fais que le défendre; car, d'ailleurs , je suis très-éloigné de désapprouver le vôtre , tant que vous ne voudrez
contraindre personne à l'embrasser.
Quoi ! cette aimable & chere Parente est toujours dans son lit! Que ne suis-je auprès d'elle ! Nous nous consolerions mutuellement de nos maux & j'apprendrois d'elle à souffrir les miens avec confiance ; mais je n'espere plus faire un voyage si desiré ; je me sens de jour en jour moins en état de le soutenir. Ce n'est pas que la belle saison ne m'ait rendu de la vigueur & du courage ; mais le mal local n'en fait pas moins de progrès ; il commence même à se rendre intérieurement très - sensible ; une enflure qui croît quand je marche m'ôte presque le plaisir de la promenade , le seul qui m'étoit reste, & je ne reprends des forces que pour souffrir ; la volonté de Dieu soit faite! Cela ne m'empêchera pas , j'espere, de vous faire voir les environs de ma solitude , auxquels il ne manque que d'être autour de Geneve pour me paroître délicieux. J'embrasse le cher Roustan , mon prétendu disciple ; j'ai lu avec plaisir son Examen des quatre beaux siécles, & je m'en tiens, avec plus de confiance , à mon sentiment , en voyant que c'est aussi le sien. La seule chose que je voudrois lui demander , seroit de ne pas s'exercer à la vertu à mes dépens, & de ne pas se montrer modeste en flattant ma vanité. Adieu mon cher Vernes, je trouve de jour en jour plus de plaisir à vous aimer.
[221] LETTRE A M***.
Enfin, mon cher * * * , j'ai de vos nouvelles. Vous attendiez plutôt des miennes & vous n'aviez pas tort ; mais pour vous en donner, il falloit savoir où vous prendre, & je ne voyois personne qui pût me dire ce que vous étiez devenu ; m'ayant & ne voulant avoir désormais pas plus de relation avec Paris qu'avec Pekin , il étoit difficile que je pusse être mieux instruit; cependant Jeudi dernier un Pensionnaire des Vertus qui me vint voir avec le Pere Curé , m'apprit que vous étiez à Liege ; mais ce que j'aurois dû faire, il y a deux mois, étoit à présent hors de propos, & ce n'étoit plus le cas de vous prévenir, car je vous avoue que je suis & serai toujours de tous les hommes, le moins propre à retenir les gens qui se détachent de moi.
J'ai d'autant plus senti le coup que vous avez reçu, que j'étois bien plus content de votre nouvelle carriere que de celle où vous êtes en train de rentrer. Je vous crois assez de probité pour vous conduire toujours en homme de bien dans les affaires, mais non pas assez de vertu pour préférer toujours le bien public à votre gloire , & ne dire jamais aux hommes que ce qu'il leur est bon de savoir. Je me complaisois à vous imaginer d'avance dans le cas de relancer quelquefois les fripons, au lieu que je tremble de vous voir contrister les ames simples dans vos écrits. Cher * * *, défiez-vous de votre esprit satirique, [222] sur - tout apprenez à respecter la Religion. L'humanité seule exige ce respect. Les grands , les riches , les heureux du siecle seroient charmés qu'il n'y eût point de Dieu ; mais l’attente d'une autre vie console de celle-ci le peuple & le misérable. Quelle cruauté de leur ôter encore cet espoir !
Je suis attendri , touché de tout ce que vous me dites de M. G.....quoique je susse déjà tout cela, je l'apprends de vous avec un nouveau plaisir; c'est bien plus votre éloge que le sien que vous faites : la mort n'est pas un malheur pour un homme de bien, & je me réjouis presque de la sienne, puisqu’elle m'est une occasion de vous estimer davantage. Ah! ***, puissai-je m'être trompé , & goûter le plaisir de me reprocher cent fois le jour de vous avoir été juge trop sévere !
Il est vrai que je ne vous parlai point de mon écrit sur les spectacles, car, comme je vous l'ai dit plus d'une fois , je ne me fiois pas à vous. Cet écrit est bien loin de la prétendue méchanceté dont vous parlez ; il est lâche & foible , les méchans n'y sont plus gourmandés , vous ne m'y reconnoîtrez plus : cependant je l'aime plus que tous les autres, parce qu'il m'a sauvé la vie , & qu'il me servit de distraction dans des momens de douleur, où sans lui je serois mort de désespoir. Il n'a pas dépendu de moi de mieux faire ; j'ai fait mon devoir, c'est assez pour moi. Au surplus je livre l'ouvrage à votre juste critique. Honorez la vérité, je vous abandonne tout le reste. Adieu, je vous embrase de tout mon coeur.
[223] LETTRE DE M. LE ROY.
MONSIEUR,
Quoique je n'aye pas l'honneur d'être connu de vous, je me persuade que vous ne me saurez pas mauvais gré de vous faire part d'une observation que j'ai faite sur votre dernier ouvrage. Je l'ai lu avec grand plaisir, & j'ai trouvé que vous y établissiez votre opinion avec beaucoup de force. Mais je vous avouerai qu'ayant parcouru la Grece, & ayant fait une étude particulière des théâtres que l'on trouve encore dans les ruines de ses anciennes villes , j'ai lu avec surprise dans votre Livre p. 142*[*Mélanges. Tom. I. Page 523.] le passage qui suit. Avec tout cela, jamais la Grece , excepté Sparte, ne fut citée en exemple de bonnes, moeurs ; & Sparte qui ne souffroit point de théâtre n'avoit: garde d'honorer ceux qui s'y montrent. Non seulement il y avoit un théâtre à Sparte, absolument semblable à celui de Bacchus à Athenes , mais il étoit le plus bel ornement de cette ville , si célèbre par le courage de ses habitans. Il subsiste même encore en grande partie & Pausanias & Plutarque en parlent : c'est d'après ce que ces deux auteurs en disent que j'en ai fait l'histoire que je vous envoie , dans l’ouvrage que je viens de mettre au jour.
Comme cette erreur, qui vous est
échappée , pourroit être remarquée par d'autres [224]
que par moi , j'ai cru que vous ne seriez pas fâché que je vous en
avertisse , & je me flatte ,
Monsieur, que vous voudrez bien recevoir cet avis comme une marque de
l'estime & de la
parfaite considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être , &c.
RÉPONSE A LA LETTRE DE M. LE ROY.
Montmorenci le 4 Novembre 1758.
Je vous remercie, Monsieur, de la bonté que vous avez de m'avertir de ma bévue au sujet du théâtre de Sparte , & de l'honnêteté avec laquelle vous voulez bien me donner cet avis. Je suis si sensible à ce procédé que je vous demande la permission de faire usage de votre lettre dans une autre édition de la mienne. Il s'en faut peu que je ne me félicite d'une erreur qui m'attire de votre part cette marque d'estime & je me sens moins honteux de ma faute, que fier, de votre correction.
Voilà , Monsieur , ce que c'est que de se fier aux Auteurs célebres. Ce n'est gueres impunément que je les consulte, & de manière ou d'autre , ils manquent rarement de me punir de ma confiance. Le savant Cragius , si versé dans l'antiquité avoit dit la chose avant moi , & Plutarque lui-même affirme que les Lacédémoniens n'alloient point à la comédie , de peu [225] d’entendre des choses contre les loix , soit sérieusement , soit par jeu. Il est vrai que le même Plutarque dit ailleurs le contraire, & il lui arrive si souvent de se contredire, qu'on ne devroit jamais rien avancer d'après lui , sans l'avoir lu tout entier. Quoi qu'il en soit, je ne puis ni ne veux recuser votre témoignage , & quand ces Auteurs ne seroient pas démentis par les restes du théâtre de Sparte encore existans, ils le seroient par Pausanias, Eustathe, Suidas, Athénée, & d'autres anciens. Il paroît seulement que ce théâtre étoit plutôt consacré à des jeux, des danses , des prix de musique , qu'à des représentations régulieres, & que les pièces qu'on y jouait quelquefois, étoient moins de véritables drames, que des farces grossieres, convenables à la simplicité des spectateurs; ce qui n'empêchoit pas que Sosybius Lacon n'eût fait un traité de ces sortes de parades. C'est la Guilletiere qui m'apprend tout cela; car je n'ai point de livres pour le vérifier. Ainsi rien ne manque à ma faute, en cette occasion, que la vanité de la méconnoître.
Au reste , loin de souhaiter que cette faute reste cachée à mes lecteurs, je serai fort aise qu'on la publie, & qu'ils en soient instruits; ce sera toujours une erreur de moins. D'ailleurs, comme elle ne fait tort qu'à moi seul , & que mon sentiment n'en est pas moins bien établi, j'espere qu'elle pourra servir d'amusement aux critiques ; j'aime mieux qu'ils triomphent de mon ignorance, que de mes maximes ; & je serai toujours très-content que les vérités utiles que j'ai soutenues, soient épargnées à mes dépens.
Recevez, Monsieur , les assurances de ma reconnoissance, de mon estime & de mon respect.
[226] LETTRE A M. ROMILLY.
On ne sauroit aimer les peres sans aimer des enfans qui leur sont chers; ainsi, Monsieur, je vous aimois sans vous connoître, & vous croyez bien que ce que je reçois de vous n’est pas propre relâcher cet attachement. J'ai lu votre Ode, j'y ai trouvé de l'énergie, des images nobles, & quelquefois des vers heureux ; mais votre poésie paroît gênée, elle sent la lampe, & n'a pas acquis la correction. Vos rimes, quelquefois riches, sont rarement élégantes , & le mot propre ne vous vient pas toujours. Mon cher Romilly, quand je paye les complimens par des vérités , je rends mieux que ce qu'on me donne.
Je vous crois du talent , & je ne doute pas que vous ne vous fassiez honneur dans la carriere où vous entrez. J'aimerois pourtant mieux, pour votre bonheur , que vous eussiez suivi la profession de votre digne pere ; sur-tout si vous aviez pu vous y distinguer comme lui. Un travail modéré , une vie égale & simple , la paix de l’ame & la santé du corps qui sont le fruit de tout cela, valent mieux pour vivre heureux, que le savoir & la gloire. Du moins en cultivant les talens des gens de Lettres , n'en prenez pas les préjugés ; n'estimez votre état que ce qu'il vaut , & vous en vaudrez davantage.
Je vous dirai que ie n'aime pas la fin de votre lettre; vous me paroissez juger trop sévérement les, riches. Vous ne songez [227] pas, qu'ayant contracté dès leur enfance mille besoins que nous n'avons point, les réduire à l'état des pauvres, ce seroit les rendre plus misérables qu'eux. Il faut être juste envers tout le monde , même envers ceux qui ne le sont pas pour nous. Eh! Monsieur, si nous avions les vertus contraires aux vices que nous leur, reprochons, nous ne songerions pas même qu'ils sont au monde, & bientôt ils auroient plus besoin de nous que nous d'eux! Encore un mot & je finis. Pour avoir droit de mépriser les riches, il faut être économe & prudent soi-même , afin de n'avoir jamais besoin de richesses.
Adieu, mon cher Romilly , je vous embrase de tout mon coeur.
LETTRE A M. VERNES.
Montmorenci le 18 Novembre 1759.
Je savois , mon cher Vernes , la bonne réception que vous aviez faite à l'Abbé de St. Nom ; que vous l’aviez fêté, que vous l'aviez présenté à M. de Voltaire , en un mot, que vous l'aviez reçu comme recommandé par un ami ; il est parti, le coeur plein de vous , & sa reconnoissance a débordé dans le mien. Mais pourquoi vous dire cela? N'avez-vous pas eu le plaisir de m'obliger ? Ne me devez -vous pas aussi de la reconnoissance? N'est-ce pas à vous désormais de vous acquitter envers moi ?
[228] Il n'y a rien de moi sous la
presse ; ceux qui vous l'ont dit vous ont trompé. Quand
j'aurai quelque écrit prêt à paroître, vous n'en serez pas instruit le
dernier. J'ai traduit tant
bien que mal un livre de Tacite & j'en reste là. Je ne fais pas
assez de Latin pour l'entendre
, & n'ai pas assez de talent pour le rendre. Je m'en tiens à cet
essai ; je ne sais même si
j'aurai jamais l'effronterie de le faire paroître ; j'aurois grand
besoin de vous pour l'en
rendre digne. Mais parlons de l'histoire de Geneve. Vous savez mon
sentiment sur cette
entreprise ; je n’en ai pas changé; tout ce qui me reste à vous dire ,
c'est que je souhaite que
vous fassiez un ouvrage assez vrai, assez beau, & assez utile pour qu'il soit
impossible de l'imprimer; alors , quoi qu'il arrive, votre
manuscrit deviendra un monument précieux qui sera bénir à jamais votre
mémoire par
tous les vrais citoyens , si tant est qu'il en reste après vous. Je
crois que vous ne doutez pas
de mon empressement à lire cet ouvrage , mais si vous trouvez quelque
occasion pour me le
faire parvenir, à la bonne heure ; car, pour moi, dans ma retraite , je
ne suis point à portée
d'en trouver les occasions. Je sais qu'il va & vient beaucoup de
gens de Geneve à Paris &
de Paris à Geneve, mais je connois peu tous ces voyageurs, & n'ai
nul dessein d'en
beaucoup connoître. J'aime encore mieux ne pas vous lire.
Vous me demandez de la musique, eh
Dieu, cher Vernes! de quoi me parlez-vous ? Je ne
connois plus d'autre musique que celle des Rossignols ; & les
Chouettes de la forêt m'on
dédommagé de l'Opéra de Paris. Revenu au seul goût des plaisirs de la
nature, je méprise
l'apprêt des amusemens des [229]villes. Redevenu presque enfant ,
je
m'attendris en
rappellant les vieilles chansons de Genève , je les chante d'une voix
éteinte , & je finis par
pleurer sur ma patrie, en songeant que je lui ai survécu. Adieu
LETTRE A M. DE SILHOUETTE.
Le 2 Décembre 1759.
Daignez , Monsieur , recevoir l'hommage d'un solitaire qui n'est pas connu de vous , mais qui vous estime par vos talens, qui vous respecte par votre administration, & qui vous a fait l'honneur de croire qu'elle ne vous resteroit pas long-tems. Ne pouvant sauver l'Etat qu'aux dépens de la capitale qui l'a perdu, vous avez bravé les cris des gaigneurs d'argent. En vous voyant écraser ces misérables, je vous enviois votre place ; en vous la voyant quitter sans vous être démenti , je vous admire. Soyez content de vous, Monsieur, elle vous laisse un honneur dont vous jouirez long-tems sans concurrent. Les malédictions des fripons sont la gloire de l'homme juste.
[230] LETTRE A M. VERNES .
Sur la mort de sa femme.
Montmorenci le 9 Février r 1760.
Il y a une quinzaine de jours , mon cher Vernes, que j'ai appris, par M. Favre, votre infortune ; il n'y en a gueres moins que je suis tombé malade & je ne suis pas rétabli. Je ne compare point mon état au vôtre ; mes maux actuels ne sont que physiques ; & moi, dont la vie n'est qu'une alternative des uns & des autres , je ne sais que trop que ce n'est pas les premiers qui transpercent le coeur le plus vivement. Le mien est sait pour partager vos douleurs , & non pour vous en consoler. Je sais trop bien, par expérience , que rien ne console que le tems, & que souvent ce n'est encore qu'une affliction de plus de songer que le tems nous consolera. Cher Vernes, on n'a pas tout perdu quand on pleure encore ; le regret du bonheur passé en est un reste. Heureux qui porte encore au fond de son coeur ce qui lui fut cher! Oh, croyez -moi , vous ne connoissez pas la maniere la plus cruelle de le perdre ; c'est d'avoir à le pleurer vivant. Mon bon ami, vos peines me sont songer aux miennes ; c'est un retour nature! aux malheureux. D'autres pourront montrer à vos douleurs un sensibilité plus désintéressée ; mais personne , j'en suis bien sur, ne les partagera plus sincérement.
[231] LETTRE A M. DUCHESNE LIBRAIRE.
En lui renvoyant la Comédie des Philosophes.
En parcourant, Monsieur, la piece que vous m'avez envoyée, j'ai frémi de m'y voir loué. Je n'accepte point cet horrible présent. Je suis persuadé qu'en me l'envoyant, vous n'avez pas voulu me faire une injure; mais vous ignorez, ou vous avez oublié que j'ai eu l'honneur d'être l'ami d'un homme respectable , indignement noirci & calomnié dans ce libelle.
LETTRE A MADAME D’AZ***.
Qui m'avoit envoyé l'estampe encadrée de son portrait avec des vers de son mari au-dessous.
Le 10 Février 1761.
Vous m'avez fait , Madame , un présent bien précieux; mais j'ose dire que le sentiment avec lequel je le reçois , ne, m'en rend pas indigne. Votre portrait annonce les charmes de votre caractere; les vers qui l'accompagnent achevent de le rendre inestimable. Il semble dire : je fais le bonheur d'un tendre époux ; je suis la muse qui l'inspire , & je suis la bergere [232] qu’il chante. En vérité, Madame ; ce n'est qu'avec un peu de scrupule que je l'admets dans ma retraite , & je crains qu’il ne m'y laisse plus aussi solitaire qu'auparavant. J'apprends aussi que vous avez payé le port & même à très-haut prix: quant à cette derniere générosité, trouvez bon qu'elle ne soit
point acceptée, & qu'à la premiere occasion je prenne la liberté de vous rembourser vos avances. *[*Elle avoit donné un baiser au porteur.]
LETTRE A MADAME C***.
Montmorenci le 12 Février 1761.
Vous avez beaucoup d'esprit, Madame, & vous l'aviez avant la lecture de la Julie : cependant je n'ai trouvé que cela dans votre lettre ; d'où je conclus que cette lecture ne vous est pas propre , puisqu'elle ne vous a rien inspiré. Je ne vous en estime pas moins , Madame ; les ames tendres sont souvent foibles, & c'est toujours un crime à une femme de l'être. Ce n’est point de mon aveu que ce livre a pénétré jusqu'à Geneve; je n'y en ai pas envoyé un seul exemplaire, & quoique je ne pense pas trop bien de nos moeurs actuelles, je ne les crois pas encore assez mauvaises pour qu'elles gagnassent de remonter à l'amour.
Recevez , Madame , mes très-humbles remerciemens , & les assurances de mon respect.
[233] LETTRE A UN ANONYME.
Montmorenci le 11 Février 1761.
J’ai reçu le 12 de ce mois par la porte une lettre anonyme sans date, timbrée de Lille , & franche de port. Faute d'y pouvoir répondre par une autre voie, je déclare publiquement à l'auteur de cette lettre que je l'ai lue & relue avec émotion , avec attendrissement, qu'elle m'inspire pour lui la plus tendre estime, le plus grand desir de le connoître & de l'aimer, qu'en me parlant de ses larmes il m'en a fait répandre, qu'enfin jusqu'aux éloges outrés dont il me comble, tout me plaît dans cette lettre, excepté la modeste raison qui le porte à se cacher.
LETTRE A M***.
Montmorenci le 13 Février 1761.
Je n'ai reçu qu'hier , Monsieur , la lettre que vous m'avez écrite le 5 de ce mois. Vous avez raison de croire que l'harmonie de l’ame a aussi ses dissonances qui ne gâtent point l'effet du tout : chacun ne sait que trop comment elles se préparent ; mais elles sont difficiles à sauver. C'est dans les ravissans [234] concerts des spheres célestes qu'on apprend ces savantes successions d'accords. Heureux, dans ce siecle de cacophonie & de discordance , qui peut se conserver une oreille assez pour entendre ces divins concerts !
Au reste , je persiste à croire , quoiqu'on en puisse dire, que quiconque après avoir lu la nouvelle Héloïse la peut regarder comme un livre de mauvaises moeurs, n'est pas fait pour aimer les bonnes. Je me réjouis, Monsieur, que vous ne soyez pas au nombre de ces infortunés , & j e vous salue de tout mon coeur.
LETTRE A M***.
Montmorenci le 15 Février 1761.
Je suis charmé, Monsieur, de la lettre que vous venez de m’écrire, & bien loin de me plaindre de votre louange, je vous en remercie, parce qu'elle est jointe à une critique franche & judicieuse qui me fait aimer l'une & l'autre comme le langage, le l'amitié. Quant à ceux qui trouvent ou feignent de trouver de l'opposition entre ma lettre sur les Spectacles & la nouvelle Héloïse, je suis bien sûr qu'ils ne vous en imposent pas. Vous savez que la vérité, quoiqu'elle soit une, change de forme selon les tems & les lieux, & qu'on peut dire à Paris ce qu'en des jours plus heureux on n'eût pas dû dire à Geneve: mais à présent les scrupules ne sont plus de saison , & par-tout où séjournera long-tems M. de Voltaire, on pourra jouer après [235] lui la comédie & lire des romans sans danger. Bonjour, Monsieur, je vous embrasse, & vous remercie derechef de votre lettre ; elle me plaît beaucoup.
LETTRE A M. DE ***.
Montmorenci le 19 Février 1761.
Voila, Monsieur , ma réponse aux observations que vous avez eu la bonté de m'envoyer sur la nouvelle Héloïse. Vous l'avez, élevée à l'honneur auquel elle ne s'attendoit gueres , d'occuper des théologiens; c'est peut-être un sort attaché à ce nom & à celles qui le portent d'avoir toujours à passer par les mains de ces Meilleurs là. Je vois qu'ils ont travaillé à la conversion de celle-ci avec un grand zele, & je ne doute point que leurs soins pieux, n'en aient fait une personne très-orthodoxe; mais je trouve qu'ils l'ont traitée avec un peu de rudesse: ils ont flétri ses charmes, & j'avoue qu'elle me plaisoit plus, aimable quoiqu'hérétique , que bigote & maussade comme la voilà. Je demande qu'on me la rende comme je l’ai donnée , ou je l'abandonnerai à ses directeurs.
[236] LETTRE A MADAME BOURETTE.
Qui m'avoit écrit deux lettres consécutives avec des vers, & qui m'invitoit à prendre du café chez, elle dans une tasse incrustée d'or que M. de Voltaire lui avoit donnée.
Montmorenci le 12 Mars 1761.
Je n'avois pas oublié, Madame, que je vous devois une réponse & un remerciement ; je serois plus exact si l'on me laissoit plus libre, mais il faut malgré moi disposer de mon tems , bien plus comme il plaît à autrui que comme je le devrois & le voudrois. Puisque l'anonyme vous avoir prévenue, il étoit naturel que sa réponse précédât aussi la vôtre ; & d'ailleurs je ne vous dissimulerai pas qu'il avoir parlé de plus près à mon coeur que ne sont des complimens & des vers.
Je voudrois, Madame, pouvoir
répondre à l'honneur que vous me faites de me demander
un exemplaire de la Julie; mais tant de gens vous ont encore ici
prévenue, que les
exemplaires qui m'avoient été envoyés de Hollande, par mon Libraire,
sont donnés ou
destinés, & je n'ai nulle espece de relation avec ceux qui les
débitent à Paris. Il faudroit
donc en acheter un pour vous l'offrir, & c'est , vu l'état de ma
fortune , ce que vous
n'approuveriez pas
vous-même : de plus, je ne sais point payer les louanges, & si je
faisois
tant que de payer les vôtres , j'y voudrois mettre un plus haut prix.
[237] Si jamais l’occasion se présente de profiter de votre invitation , j'irai, Madame, avec grand plaisir vous rendre visite & prendre du café chez vous; mais ce ne sera pas , s'il vous plaît, dans la tasse dorée de M. de Voltaire ; car je ne bois point dans la coupe de cet homme-là.
Agréez , Madame, que je vous réitere mes très-humbles remerciemens & les assurances de mon respect.
LETTRE A M. M***.
Montmorenci , Mars 1761.
Il faudroit être le dernier des hommes pour ne pas s'intéresser à l'infortunée Louison. La pitié, la bienveillance que, ton honnête historien m'inspire pour elle , ne me laissent pas douter que son zele à lui-même ne puise être aussi pur que le mien ; & cela supposé , il doit compter sur toute l'estime d'un homme qui ne la prodigue pas. Graces au Ciel , il se trouve dans un rang plus élevé , des coeurs aussi sensibles , & qui ont à la fois le pouvoir & la volonté de protéger la malheureuse, mais estimable victime de l'infamie d'un brutal. M. le Maréchal de Luxembourg & Madame la Maréchale à qui j'ai communiqué votre lettre, ont été émus ainsi que moi à sa lecture; ils sont disposés, Monsieur, à vous entendre & à consulter avec vous ce qu'on peut , & ce qu'il convient de faire pour tirer la jeune personne de la détresse où elle est. Ils retournent à Paris après Pâques. Allez , Monsieur , voir ces dignes & [238] respectables Seigneurs ; parlez-leur avec cette simplicité touchante qu'ils aiment dans votre lettre ; soyez avec eux sincere en tout , & croyez que leurs coeurs bienfaisans s'ouvriront à la candeur du vôtre : Louison sera protégée , si elle mérite de l’être , & vous , Monsieur , vous serez estimé comme le mérite votre bonne action. Que si dans cette attente , quoiqu'assez courte , la situation de la jeune personne étoit trop dure, vous devez savoir que quant à présent je puis payer , modiquement à la vérité, le tribut dû par quiconque a son nécessaire aux indigens honnêtes qui ne l'ont pas.
LETTRE A M. VERNES.
Montmorenci le 24 Juin 1761.
J'étois presque à l'extrémité , cher Concitoyen , quand j'ai reçu votre lettre, & maintenant que j'y réponds, je suis dans un état de souffrances continuelles qui , selon toute apparence, ne me quitteront qu'avec la vie. Ma plus grande consolation dans l'état où je suis est de recevoir des témoignages d'intérêt de mes compatriotes , & sur-tout de vous , cher Vernes , que j'ai toujours aimé & que j'aimerai toujours. Le coeur me rit, & il me semble que je me ranime au projet d'aller partager avec vous cette retraite charmante , qui me tente encore plus par son habitant que par elle-même. Oh, si Dieu raffermissoit assez ma santé pour me mettre en état [239] d'entreprendre ce voyage, je ne mourrois point sans vous embrasser encore une fois!
Je n'ai jamais prétendu justifier les innombrables défauts de la nouvelle Héloïse; je trouve que l'on l'a reçue trop favorablement, & dans les jugemens du public, j'ai bien moins à me plaindre de l'a rigueur qu'à me louer de son indulgence ; mais vos griefs contre Wolmar me prouvent que j'ai mal rempli l'objet du livre, ou que, vous ne l'avez pas bien saisi. Cet objet étoit de rapprocher les partis opposés, par une estime réciproque ; d'apprendre aux Philosophes , qu'on peut croire en Dieu sans être hypocrite, & aux Croyans, qu'on peut être incrédule sans être un coquin. Julie, dévote, est une leçon pour les Philosophes , & Wolmar , athée , en est une pour les intolérans. Voilà le vrai but du livre. C'est à vous de voir si je m'en suis écarté. Vous me reprochez de n'avoir pas fait changer de systême à Wolmar, sur la fin du Roman; mais , mon cher Vernes, vous n'avez pas lu cette fin ; car sa conversion y est indiquée avec une clarté qui ne pouvoir souffrir un plus grand développement, sans vouloir faire une capucinade.
Adieu cher Vernes; je saisis un intervalle de mieux pour vous écrire. Je vous prie d'informer de ce mieux ceux de vos amis qui pensent à moi , & entr'autres , Messieurs Moultou Roustan , que j'embrasse de tout mon coeur ainsi que vous.
[240] LETTRE A M. HUBER.
Montmorenci le 24 Décembre 1761.
J’étois, Monsieur , dans un accès du plus cruel des maux du corps , quand je reçus votre lettre & vos Idylles ; après avoir lu la lettre , j'ouvris machinalement le livre , comptant le refermer aussi-tôt ; mais je ne le refermai qu'après avoir tout lu, & je le mis à côté de moi pour le relire encore. Voilà l'exacte vérité. Je sens que votre ami Gessner est un homme selon mon cœur , d'où vous pouvez juger de son traducteur & de son ami par lequel seul il m'est connu. Je vous fais en particulier un gré infini d'avoir osé dépouiller notre langue de ce sot & précieux jargon, qui ôte toute vérité au images, & toute vie aux sentimens. Ceux qui veulent embellir & parer la nature, sont des gens sans ame & sans goût, qui n'ont jamais connu ses beautés. Il y a six ans que je coule dans ma retraite, une vie allez semblable à celle de Ménalque & d'Amyntas, au bien près, que j'aime comme eux, mais que je ne sais pas faire ; & je puis vous protester, Monsieur, que j'ai plus vécu durant ces six ans , que je n'avois fait dans tout le cours de ma vie. Maintenant vous me faites desirer de revoir encore un printems , pour faire avec vos charmans pasteurs de nouvelles promenades, pour partager avec eux ma solitude , & pour revoir avec eux des asyles champêtres qui [241] ne sont pas inférieurs à ceux que M. Gessner & vous avez si bien décrits. Saluez-le de ma part, je vous supplie, & recevez aussi mes remerciemens. & mes salutations.
Voulez-vous bien, Monsieur , quand vous écrirez à Zurich, faire dire mille choses pour moi à M. Usteri ? J'ai reçu de sa part une lettre que je ne me lasse point de relire, & qui contient des relations d'un paysan plus sage , plus vertueux, plus sensé que tous les Philosophes de l'univers ; je suis fâché qu'il ne me marque pas le nom de cet homme respectable. Je lui voulois répondre un peu au long, mais mon déplorable état m'en a empêché jusqu'ici.
QUARTE LETTRES A MONSIEUR LE PRÉSIDENT DE MALESHERBES,
Contenant le vrai tableau de mon caractere & les vrais motifs de toute ma conduite.
PREMIERE LETTRE.
Montmorenci le 4 Janvier 1762.
J'aurois moins tardé , Monsieur, à vous remercier de la derniere lettre dont vous m'avez honoré , si j'avois mesuré ma diligence répondre, sur le plaisir qu'elle m'a fait. Mais, outre qu'il m'en coûte beaucoup d'écrire, j'ai pensé qu'il falloit [242] donner quelques jours aux importunités de ces tems-ci; pour ne pas accabler des miennes. Quoique je ne me console point de ce qui vient de se passer, je suis très-content que vous en soyez instruit , puisque cela ne m'a point ôté votre estime; elle en sera plus à moi quand vous ne me croirez pas meilleur que je ne suis.
Les motifs auxquels vous attribuez les partis qu'on m'a vu prendre, depuis que je porte une espece de nom dans le monde, me sont peut-être plus d'honneur que je n'en mérite; mais ils sont certainement plus près de la vérité , que ceux que me prêtent ces hommes de lettres , qui donnant tout à la réputation, jugent de mes sentimens par les leurs. J'ai un coeur trop sensible à d'autres attachemens , pour l'être si fort à l’opinion publique ; j'aime trop mon plaisir & mon indépendance pour être esclave de la vanité , au point qu'ils le supposent. Celui pour qui la fortune & l'espoir de parvenir, ne balança jamais un rendez-vous ou un souper agréable, ne doit pas naturellement sacrifier son bonheur au desir de faire parler de lui; & il n'est point du tout croyable qu'un homme qui se sent quelque talent, & qui tarde jusqu'à quarante ans à le faire connoître , soit assez sou pour aller s'ennuyer le reste de ses jours dans un désert, uniquement pour acquérir la réputation d’un misanthrope.
Monsieur, quoique je haïsse
souverainement l'injustice & la méchanceté, cette passion n'est
pas assez dominante pour me déterminer seule à fuir la société des
hommes , si j'avois en
les quittant quelque grand sacrifice à faire. Non, mon motif est moins
noble , & plus près de
moi. Je suis né avec un [243] amour naturel pour la solitude , qui n'a
sait qu'augmenter à
mesure que j'ai mieux connu les hommes. Je trouve mieux mon compte avec
les êtres
chimériques que je rassemble autour de moi , qu'avec ceux que je vois
dans le monde; & la
société dont mon imagination fait les frais dans ma retraite , achevé
de me dégoûter de
toutes celles que j'ai' quittées. Vous me supposez malheureux &
consumé de mélancolie. Oh
! Monsieur , combien vous vous trompez ! C'est à Paris que je l'étois ;
c'est à Paris qu'une
bile noire rongeoit mon coeur, & l'amertume de cette bile ne se
fait que trop sentir dans
tous les écrits que j'ai publiés tant que j'y suis resté. Mais ,
Monsieur , comparez ces écrits
avec ceux que j'ai faits dans ma solitude ; ou je suis trompé, ou vous
sentirez dans ces
derniers une certaine sérénité d'ame qui ne se joue point , & sur
laquelle on peut porter un
jugement certain de l'état intérieur de l'Auteur. L'extrême agitation
que je viens
d'éprouver, vous a pu faire porter un jugement contraire : mais il est
facile à voir que cette
agitation n'a point son principe dans ma situation actuelle , mais dans
une imagination
déréglée, prête à s'effaroucher sur tout & à porter tout à
l'extrême. Des succès continus
m'ont rendu sensible à la gloire , & il n'y a point d'homme ayant
quelque hauteur d'ame &
quelque vertu qui pût penser sans le plus mortel désespoir, qu'après sa
mort on
substitueroit sous son nom à un ouvrage utile , un ouvrage pernicieux,
capable de
déshonorer sa mémoire , &
de faire beaucoup de mal. Il se peut qu'un tel bouleversement ait
accéléré le
progrès de mes maux; mais , dans la supposition qu'un tel accès de
folie m'eût pris à Paris,
il n'est point sûr que ma [244] propre volonté n’eût pas épargné le
reste de l’ouvrage à la
nature.
Long-tems je me suis abusé moi-même sur la cause de cet invincible dégoût que j'ai toujours éprouvé dans le commerce des hommes; je l’attribuois au chagrin de n'avoir pas l'esprit assez présent, pour montrer dans la conversation le peu que j’en ai, & par contre-coup à celui de ne pas occupe dans le monde la place que j'y croyois mériter. Mais quand, après avoir barbouillé du papier , j'étois bien sûr , même en disant des sottises, de n'être pas pris pour un sot ; quand je nie suis vu recherché de tout le monde, & honoré de beaucoup plus de considération que ma plus ridicule vanité n'en eût osé prétendre; que malgré cela, j'ai senti ce même dégoût plus augmente que diminué , j'ai conclu qu'il venir d'une autre cause, & que ces especes de jouissances n'étoient point celles qu’il me falloir.
Quelle est donc enfin cette cause ? Elle n'est autre que cet indomptable esprit de liberté , que rien n'a pu vaincre , & devant lequel les honneurs, la fortune , & la réputation même ne me sont rien. Il est certain que cet esprit de liberté me vient moins d'orgueil que de paresse ; mais cette paresse est incroyable; tout l'effarouche ; les moindres devoirs de la vie civile lui sont insupportables ; un mot à dire , une lettre à écrire, une visite à faire , dès qu'il le faut, sont pour moi des supplices. Voilà pourquoi le commerce ordinaire des hommes me soit odieux l'intime amitié m'est si chere, parce qu’il n'y a plus de devoirs pour elle ; on suit son coeur , & tout est fait. Voilà encore pourquoi j'ai toujours tant redouté [245] les bienfaits. Car tout bienfait exige reconnoissance ; & je me sers le coeur ingrat, par cela seul que la reconnoissance est un devoir. En un mot l'espece de bonheur qu'il me faut , n'est pas tant de faire ce que je veux , que de ne pas faire ce que je ne veux pas. La vie active n'a rien qui me tente; je consentirois cent sois plutôt à ne jamais rien faire, qu'à faire quelque chose malgré moi ; & j'ai cent sois pensé , que je n'aurois pas vécu trop malheureux à la Bastille , n'y étant tenu à rien du tout qu'à rester là.
J'ai cependant fait dans ma jeunesse, quelques efforts pour parvenir. Mais ces efforts n'ont jamais eu pour but que la retraite , & le repos dans ma vieillesse ; & comme ils n'ont été que par secousse , comme ceux d'un paresseux , ils n'ont jamais eu le moindre succès. Quand les maux sont venus, ils m'ont fourni un beau prétexte pour me livrer à ma passion dominante. Trouvant que c'étoit une folie de me tourmenter pour un âge auquel je ne parviendrois pas, j'ai tout planté là , & je me suis dépêché de jouir. Voilà, Monsieur, je vous le jure , la véritable cause de cette retraite, à laquelle nos gens de Lettres ont été chercher des motifs d'ostentation, qui supposent une confiance , ou plutôt une obstination à tenir, à ce qui me coûte, directement contraire à mon caractere naturel.
Vous me direz, Monsieur , que cette indolence supposée s'accorde mal avec les écrits que j'ai composés depuis dix ans , & avec ce desir de gloire qui a dû m'exciter à les publier. Voilà une objection à résoudre, qui m'oblige à prolonger ma lettre , & qui par conséquent me force à la finir. J'y reviendrai, Monsieur, si mon ton familier ne vous déplaît pas; car [246] dans l'épanchement de mon coeur je n'en saurois prendre un autre; je me peindrai sans fard & sans modestie; je me montrerai à vous tel que je me vois , & tel que je suis; car passant ma vie avec moi je dois me connoître, & je vois par la maniere dont ceux qui pensent me connoître , interprétent mes actions & ma conduite, qu'ils n'y connoissent rien. Personne au monde ne me connoît que moi seul. Vous en jugerez quand j'aurai tout dit.
Ne me renvoyez point mes lettres , Monsieur, je vous supplie ; brûlez-les, parce qu'elles ne valent pas la peine d'être gardées , mais non pas par égard pour moi. Ne songez pas non plus , de grace, à retirer celles qui sont entre les mains de Duchêne. S'il falloit effacer dans le monde les traces de toutes mes folies , il y auroit trop de lettres à retirer , & je ne remuerois pas le bout du doigt pour cela. A charge & à décharge , je ne crains point d'être vu tel que je suis. Je connois mes grands défauts, & je sens vivement tous mes vices. Avec tout cela je mourrai plein d'espoir dans le Dieu suprême, & très-persuadé que de tous les hommes que j'ai connus en ma vie , aucun ne fut meilleur que moi.
SECONDE LETTRE.
Montmorenci le 12 Janvier 1762.
Je continue, Monsieur, à vous rendre compte de moi, puisque j’ai commencé; car ce qui peut m’être le plus défavorable, est d’être connu à demi; & puisque mes fautes ne m’ont [247] point ôté votre estime , je ne présume pas que ma franchise me la doive ôter.
Une ame paresseuse qui s'effraye de tout soin , un tempérament ardent, bilieux, facile à s'affecter, & sensible à l'excès à tout ce qui l'affecte, semblent ne pouvoir s'allier dans le même caractere ; & ces deux contraires composent pourtant le fond du mien. Quoique je ne puisse résoudre cette opposition par des principes, elle existe pourtant ; je la sens, rien n'est plus certain, & j'en puis du moins donner par les faits, une espece d'historique qui peut servir à la concevoir. J'ai eu plus d'activité dans l'enfance, mais jamais comme un autre enfant. Cet ennui de tout m'a de bonne heure jetté dans la lecture . A six ans , Plutarque me tomba sous la main ; à huit, je le savois par coeur; j'avois lu tous les romans ; ils m'avoient fait verser des seaux de larmes, avant l'âge où le coeur prend intérêt aux romans. De-là se forma dans le mien ce goût héroïque & romanesque qui n'a fait qu'augmenter jusqu'à présent, & qui acheva de me dégoûter de tout, hors de ce qui ressembloit à mes folies. Dans ma jeunesse , que je croyois trouver dans le monde les mêmes gens que j'avois connus dans mes livres , je me livrois sans réserve à quiconque savoit m'en imposer par un certain jargon dont j'ai toujours été la dupe. J'étois actif parce que j'étois sou; à mesure que j'étois détrompé, je changeois de goûts , d'attachemens, de projets; & dans tous ces changemens je perdois toujours ma peine & mon tems, parce que je cherchois toujours ce qui n'étoit point. En devenant plus expérimenté , j'ai perdu peu - à - peu l'espoir de le trouver, & par-conséquent le zele de le chercher. [248] Aigri par les injustices que j'avois éprouvées, par celles dont été le témoin, souvent affligé du désordre où l'exemple & la force des choses m'avoient entraîne moi-même, j'ai pris en mépris mon siecle & mes contemporains, & sentant que je ne trouverois point au milieu d'eux une situation qui pût contenter mon coeur, je l'ai peu-à-peu détaché de la société des hommes, & je m'en suis fait une autre dans mon imagination laquelle m'a d'autant plus charmé que je la pouvois cultiver sans peine, sans risque, & la trouver toujours sûre, & telle qu'il me la falloit.
Après avoir passé quarante ans de ma vie ainsi mécontent de moi-même & des autres, je cherchois inutilement à rompre les liens qui me tenoient attaché à cette société que j'estimois si peu, & qui m'enchaînaient aux occupations le moins de mon goût, par des besoins que j'estimois ceux de la nature, & qui n'étoient que ceux de l'opinion : tout-à-coup un heureux hasard vint m'éclairer sur ce que j'avois à faire pour moi-même, & à penser de mes semblables , sur lesquels mon coeur étoit sans cesse en contraction avec mon esprit, & que je me sentois encore porté à aimer avec tant de raisons de les haïr. Je voudrois, Monsieur, vous pouvoir peindre ce moment qui a fait dans ma vie une si singuliere époque , & qui me sera toujours présent quand je vivrois éternellement.
J'allois voir Diderot alors prisonnier à Vincennes ; j'avois dans ma poche un mercure de France que je me mis à feuilleter le long du chemin. Je tombe sur la question de l'Académie de Dijon qui a donné lieu à mon premier écrit. Si jamais quelque chose a ressemblé à une inspiration subite , c’est [249] le mouvement qui se fit en moi à cette lecture ; tout-à-coup je me sens l'esprit ébloui de mille lumieres; des foules d'idées vives s'y présentent à la fois avec une force, & une confusion , qui me jetta dans un trouble inexprimable ; je sens ma tête prise par un étourdissement semblable à l'ivresse. Une violente palpitation m'oppresse souleve ma poitrine ; ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un des arbres de l'avenue, & j'y passe une demi-heure, dans une telle agitation, qu'en me relevant j'apperçus tout le devant de ma veste mouillé de mes larmes , sans avoir senti que j'en répandois. Oh, Monsieur, si j'avois jamais pu écrire le quart de ce que j'ai vu & senti sous cet arbre, avec quelle clarté j'aurois fait voir toutes les contradictions du systême social ; avec quelle force J'aurois exposé tous les abus de nos institutions ; avec quelle simplicité j'aurois démontré que l'homme est bon naturellement , & que c'est par ces institutions seules , que les hommes deviennent méchans. Tout ce que j'ai pu retenir de ces foules de grandes vérités qui dans un quart-d'heure m'illuminerent sous cet arbre , a été bien foiblement épars dans les trois principaux de mes écrits , savoir ce premier discours, celui sur l'inégalité, & le traité de l'éducation, lesquels trois ouvrages sont inséparables , &forment ensemble un même tout. Tout le reste a été perdu , & il n'y eut d'écrit sur le lieu même, que la Prosopopée de Fabricius. Voilà comment lorsque j'y pensois le moins, je devins auteur presque malgré moi. Il est aisé de concevoir comment l'attrait d'un premier succès , & les critiques des barbouilleurs , me jetterent tout de bon dans la carriere. Avois - je quelque vrai talent pour [250] écrire ? ne sais. Une vive persuasion m'a toujours tenu lieu d’éloquence, & j'ai toujours écrit lâchement & mal quand je n’ai pas été fortement persuadé. Ainsi c'est peut-être un retour caché d'amour-propre, qui m'a fait choisir & mériter ma devise, & m'a si passionnément attaché à la vérité , ou à tout ce que j’ai pris pour elle. Si je n'avois écrit que pour écrire, je suis convaincu qu'on ne m'auroit jamais lu.
Après avoir découvert , ou cru
découvrir dans les fasses opinions des hommes , la source de
leurs miseres & de leur méchanceté , je sentis qu'il n'y avoit que
ces mêmes opinions qui
m’eussent rendu malheureux moi-même, & que mes maux & mes vices
me venoient bien
plus de ma situation que de moi-même. Dans le même tems , une maladie
dont j'avois dès
l’enfance senti les premieres atteintes , s'étant déclarée absolument
incurable , malgré
toutes les promesses des faux guérisseurs dont je n'ai pas été
long-tems la dupe , je jugeai
que si je voulois être conséquent , & secouer une fois de dessus
mes épaules le pesant joug
de l'opinion , je n'avois pas un moment à perdre. Je pris brusquement mon parti
avec assez de courage , & je l'ai assez bien
soutenu jusqu'ici avec une fermeté dont moi seul peux sentir le prix ,
parce qu'il n'y a que
moi seul qui sache quels obstacles j'ai eus, & j'ai encore tous les
jours à combattre pour me
maintenir sans cesse contre le courant. Je sens pourtant bien que
depuis dix ans j'ai un peu
dérivé , mais si j'estimois seulement en avoir encore quatre à vivre,
on me verroit donner
une deuxieme secousse, & remonter tout au moins à mon premier
niveau, pour n'en plus
gueres redescendre ; car toutes les grandes épreuves sont faites, [251]
& il est désormais
démontré pour moi, par l'expérience, que l'état où je me suis mis est
le seul où l'homme
puisse vivre bon & heureux , puisqu'il est le plus indépendant de
tous , & le seul où on ne se
trouve jamais pour son propre avantage , dans la nécessité de nuire à
autrui.
J'avoue que le nom que m'ont fait mes écrits, a beaucoup facilité l'exécution du parti que j'ai pris. Il faut être cru bon Auteur, pour se faire impunément mauvais copiste, & ne pas manquer de travail pour cela. Sans ce premier titre, on m'eût pu trop prendre au mot sur l'autre, & peut-être cela m'auroit il mortifié ; car je brave aisément le ridicule, mais je ne supporterois pas si bien le mépris. Mais si quelque réputation me donne à cet égard un peu d'avantage, il est bien compensé par tous les inconvéniens attachés à cette même réputation, quand on n'en veut point être esclave , & qu'on veut vivre isolé & indépendant. Ce sont ces inconvéniens en partie qui m'ont chassé de
Paris, & qui me poursuivant encore dans mon asyle , me chasseroient très-certainement plus loin, pour peu que ma santé vînt à se raffermir. Un autre de mes fléaux dans cette grande ville , étoit ces foules de prétendus amis qui s'étoient emparés de moi , & qui jugeant de mon coeur par les leurs, vouloient absolument me rendre heureux à leur mode, & non pas à la mienne. Au désespoir de ma retraite, ils m'y ont poursuivi pour m'en tirer. Je n'ai pu m'y maintenir sans tout rompre. Je ne suis vraiment libre que depuis ce tems-là.
Libre! non, je ne le suis point encore; mes derniers écrits ne sont point encore imprimés ; & vu le déplorable état de ma pauvre machine, je n'espere plus survivre à l'impression du recueil [252] de tous :mais si contre mon attente, je puis aller jusques-là & prendre une fois congé du public, croyez, Monsieur, qu'alors je serai libre, ou que jamais homme ne l'aura été. O utinam! O jour trois fois heureux! Non, il ne me sera pas donné de le voir.
Je n'ai pas tout dit, Monsieur, & vous aurez peut-être encore au moins une lettre à essuyer. Heureusement rien ne vous oblige de les lire , & peut-être y seriez-vous bien embarrassé. Mais pardonnez , de grace ; pour recopier ces longs fatras, il faudroit les refaire, & en vérité je n'en ai pas le courage. J'ai surement bien du plaisir à vous écrire , mais je n'en ai pas moins à me reposer , & mon état ne me permet pas d'écrire long- tems de suite.
TROISIEME LETTRE.
Montmorenci le 26 Janvier 1762.
Après vous avoir exposé , Monsieur, , les vrais motifs de ma conduite, je voudrois vous parler de mon état moral dans ma retraite ; mais je sens qu'il est bien tard , mon aine aliénée d'elle-même est toute à mon corps. Le délabrement de ma pauvre machine l'y tient de jour en jour plus attachée, & jusqu'à ce qu'elle s'en sépare enfin tout-à-coup. C'est de mon bonheur que je voudrois vous parler, & l'on parle mal du bonheur quand on souffre.
Mes maux sont l'ouvrage de la nature, mais mon bonheur est le mien. Quoi qu'on en puisse dire , j'ai été sage , puisque [253] j’ai été heureux autant que ma nature m'a permis de l'être : je n'ai point été chercher ma félicité au loin, je l'ai cherchée auprès de moi, & l'y ai trouvée. Spartien dit que Similis, courtisan de Trajan ayant sans aucun mécontentement personnel quitté la Cour & tous ses emplois pour aller vivre paisiblement à la campagne, fit mettre ces mots sur sa tombe : j'ai demeuré soixante & seize ans sur la terre, & j’en ai vécu sept. Voilà ce que je puis dire , à quelque égard, quoique mon sacrifice ait été moindre : je n'ai commencé de vivre que le 9 Avril 1756.
Je ne saurois vous dire, Monsieur, combien j'ai été touché de voir que vous m'estimiez le plus malheureux des hommes. Le public sans doute en jugera comme vous, & c'est encore ce qui m'afflige. O que le sort dont j'ai joui, n'est-il connu de tout l'univers ! chacun voudroit s'en faite un semblable ; la paix régneroit sur la terre ; les hommes ne songeroient plus à se nuire, & il n'y auroit plus de méchans quand nul n'auroit intérêt à l'être. Mais de quoi jouissois-je enfin quand j'étois seul ? De moi , de l'univers entier, de tout ce qui est , de tout ce qui peut être, de tout ce qu'a de beau le monde sensible, & d'imaginable le monde intellectuel : je rassemblois autour de moi tout ce qui pouvoit flatter mon coeur; mes desirs étoient la mesure de mes plaisirs. Non, jamais les plus voluptueux n'ont connu de pareilles délices , & j'ai cent fois plus joui de mes chimeres qu'ils ne sont des réalités.
Quand mes douleurs me sont tristement mesurer la longueur des nuits, & que l'agitation de la fievre m'empêche de goûter un seul instant de sommeil , souvent je me distrais de mon état [254] présent en longeant aux divers événemens de ma vie ; & les repentirs, les doux souvenirs, les regrets, l’attendrissement se partagent le soin de me faire oublier quelques momens mes souffrances . Quels tems croiriez-vous , Monsieur, que je me rappelle le plus souvent & le plus volontiers dans mes rêves ? Ce ne sont point les plaisirs de ma jeunesse , ils furent trop rares, trop mêlés d'amertumes , & sont déjà trop loin de moi. Ce sont ceux de ma retraite , ce sont mes promenades solitaires, ce sont ces jours rapides mais délicieux que j'ai passés tous entiers avec moi seul , avec ma bonne & simple gouvernante, avec mon chien bien aimé , ma vieille chatte, avec les oiseaux de la campagne & les biches de la forêt; avec la nature entiere & son inconcevable Auteur. En me levant avant le soleil pour aller voir, contempler son lever dans mon jardin; quand je voyois commencer une belle journée , mon premier souhait étoit que ni lettres , ni visites n'en vinssent troubler le charme. Après avoir donné la matinée à divers soins que je remplis tous avec plaisir , parce que je pouvois les remettre à un autre tems , je me hâtois de dîner pour échapper aux importuns, & me ménager un plus long après-midi. Avant une heure , même les jours les plus ardens, je partois par le grand soleil avec le fidelle achate , pressant le pas dans la crainte que quelqu'un ne vînt s'emparer de moi, avant que j'eusse pu m'esquiver ; mais quand une fois, j'avois pu doubler un certain coin , avec quel battement de coeur , avec quel pétillement de joie je commençois a respirer en me sentant sauve, en me disant , me voilà maître de moi pour le de ce jour ! J'allois alors d’un pas plus tranquille chercher [255] quelque lieu sauvage dans la forêt , quelque lieu désert où rien ne montrant la main des hommes , n'annonçât la servitude & la domination, quelque asyle où je pusse croire avoir pénétré le premier , & où nul tiers importun ne vint s'interposer entre la nature & moi. C'étoit là qu'elle sembloit déployer à mes yeux une magnificence toujours nouvelle. L'or des genêts , & la pourpre des bruyeres frappoient mes yeux d'un luxe qui touchoit mon coeur ; la majesté des arbres qui me couvroient de leur ombre , la délicatesse des arbustes qui m'environnoient , l'étonnante variété des herbes & des fleurs que je foulois sous mes pieds , tenoient mon esprit dans une alternative continuelle d'observation & d'admiration : le concours de tant d'objets intéressans qui se disputoient mon attention , m'attirant sans cesse de l'un à l'autre , favorisoit mon humeur rêveuse & paresseuse , & me faisoit souvent redire en moi-même ; non , Salomon dans toute sa gloire ne fut jamais vêtu comme l'un d'eux.
Mon imagination ne laissoit pas long-tems déserte la terre ainsi parée. Je la peuplois bientôt d'êtres selon mon coeur, & chassant bien loin l'opinion, les préjugés , toutes les passions factices , je transportois dans les asyles de la nature , des hommes dignes de les habiter. Je m'en formois une société charmante dont je ne me sentois pas indigne, je me faisois un siecle d'or à ma fantaisie , & remplissant ces beaux jours de toutes les scenes de ma vie , qui m'avoient laissé de doux souvenirs , & de toutes celles que mon coeur pouvoir desirer encore , je m'attendrissois jusqu'aux larmes sur les vrais plaisirs de l'humanité , plaisirs si délicieux, si purs, & qui sont [256] désormais si loin des hommes. O si dans ces momens quelque idée de Paris , de mon siecle , & de ma petite gloriole d’Auteur, venoit troubler mes rêveries, avec quel dédain je la chassois à l'instant pour me livrer sans distraction, aux sentimens exquis dont mon ame étoit pleine ! Cependant au milieu de tout cela , je l'avoue , le néant de mes chimeres venoit quelquefois la contrister tout-à-coup. Quand tous mes rêves se seroient tournés en réalités , ils ne m'auroient pas suffi ; j'aurois imaginé, rêvé, desiré encore. Je trouvois en moi un vide inexplicable que rien n'auroit pu remplir ; un certain élancement de cœur vers une autre sorte de jouissance dont je avois pas d'idée , & dont pourtant je sentois le besoin. Hé bien , Monsieur, cela même étoit jouissance, puisque j'en étois pénétré d'un sentiment très-vis & d'une tristesse attirante, que je n'aurois pas voulu ne pas avoir.
Bientôt de la surface de la terre , j'élevois mes idées à tous les êtres de la nature , au systême universel des choses, à l'Être incompréhensible qui embrasse tout. Alors l'esprit perdu dans cette immensité, je ne pensois pas, je ne raisonnois pas, je ne philosophois pas ; je me sentois avec une sorte de volupté accablé du poids de cet univers , je me livrois avec ravissement à la confusion de ces grandes idées , j'aimois à me perdre en imagination dans l'espace, mon coeur resserré dans les bornes des êtres s'y trouvoit trop à l'étroit, j'étouffois dans l'univers , j'aurois voulu m'élancer dans l'infini. Je crois que j'eusse dévoilé tous les mysteres de la nature , je me serois senti dans une situation moins délicieuse , que cette étourdissante extase à laquelle mon esprit se livroit sans retenue, & [257] qui dans l’agitation de mes transports, me faisoit écrier quelquefois, ô grand Être ! ô grand Être ! sans pouvoir dire, ni penser rien de plus.
Ainsi s'écouloient dans un délire continuel, les journées les plus charmantes que jamais créature humaine ait passées ; & quand le coucher du soleil me faisoit songer à la retraite , étonné de la rapidité du tems , je croyois n'avoir pas assez mis à profit ma journée, je pensois en pouvoir jouir davantage encore, & pour réparer le tems perdu, je me disois; je reviendrai demain.
Je revenois à petit pas , la tète un peu fatiguée , mais le cœur content ; je me reposois agréablement au retour, en me livrant à l'impression des objets s mais sans penser , sans imaginer , sans rien faire autre chose , que sentir le calme & le bonheur de ma situation. Je trouvois mon couvert mis sur ma terrasse. Je soupois de grand appétit dans mon petit domestique , nulle image de servitude & de dépendance ne troubloit la bienveillance qui nous unissoit tous. Mon chien lui-même étoit mon ami , non mon esclave, nous avions toujours la même volonté , mais jamais il ne m'a obéi; ma gaîté durant toute la soirée témoignoit que j'avois vécu seul tout le jour; j'étois bien différent quand j'avois vu de la compagnie , j'étois rarement content des autres, & jamais de moi. Le soir j'étois grondeur & taciturne : cette remarque est de ma gouvernante , & depuis qu'elle me l'a dite, je l'ai toujours trouvée juste en m'observant. Enfin, après avoir fait encore quelques tours dans mon jardin, ou chanté quelque air sur mon épinette, je trouvois [258] dans mon lit un repos de corps & d’ame , cent fois plus doux que le sommeil même.
Ce sont là les jours qui ont fait le vrai bonheur de ma vie, bonheur sans amertume, sans ennuis, sans regrets , & auquel j’aurois borné volontiers tout celui de mon existence. Oui, Monsieur, que pareils jours remplissent pour moi l'éternité, je n’en demande point d'autres , & n'imagine pas que je fois beaucoup moins heureux dans ces ravissantes contemplations, que les intelligences célestes. Mais un corps qui souffre, ôte à l’esprit sa liberté ; désormais je ne suis plus seul, j'ai un hôte qui m’importune, il faut m'en délivrer pour être à moi, & l'essai que j’ai fait de ces douces jouissances , ne sert plus qu'à me faire attendre avec moins d'effroi, le moment de les goûter
sans distraction.
Mais me voici déjà à la fin de ma seconde feuille. Il m'en faudroit pourtant encore une. Encore une lettre donc, & puis plus. Pardon, Monsieur , quoique j'aime trop à parler de moi, je n’aime pas à en parler avec tout le monde, c'est ce qui me fait abuser de l'occasion quand je l'ai , & qu'elle me plaît. Voilà mon tort & mon excuse. Je vous prie de la prendre en gré.
QUATRIEME LETTRE,
28 Janvier 1762.
Je vous ai montré, Monsieur, dans
le secret de mon coeur, les vrais motifs de ma retraite &
de toute ma conduite; motifs bien moins nobles sans doute que vous ne
les avez supposes,
[259] mais tels pourtant qu'ils me rendent content de moi-même, &
m'inspirent la fierté
d'ame d'un homme qui se sent bien ordonné, & qui ayant eu le
courage de faire ce qu'il
falloir pour l'être croit pouvoir s'en imputer le mérite. Il dépendoit
de moi, non de me faire
un autre tempérament, ni un autre caractere, mais de tirer parti du
mien , pour me rendre
bon moi-même , & nullement méchant aux autres. C'est beaucoup que
cela, Monsieur, &
peu d'hommes en peuvent dire autant. Aussi je ne vous déguiserai point
que , malgré le
sentiment de mes vices, j'ai pour
moi une haute estime.
Vos gens de Lettres ont beau crier qu'un homme seul est inutile à tout le monde , & ne remplit pas ses devoirs dans la société. J'estime moi, les paysans de Montmorenci des membres plus utiles de la société, que tous ces tas de désœuvrés payés de la graisse du peuple, pour aller six fois la semaine bavarder dans une Académie; & je suis plus content de pouvoir dans l'occasion, faire quelque plaisir à mes pauvres voisins , que d'aider à parvenir à ces foules de petits intrigans , dont Paris est plein , qui tous aspirent à l'honneur d'être des fripons en place, & que pour le bien public, ainsi que pour le leur, on devroit tous renvoyer labourer la terre dans leurs provinces. C'est quelque chose que de donner aux hommes l'exemple de la vie qu'ils devroient tous mener. C'est quelque chose quand on n'a plus ni force, ni santé pour travailler de ses bras , d'oser de sa retraite , faire entendre la voix de la vérité. C’est quelque chose d'avertir les hommes de la folie des opinions qui les rendent misérables. C'est quelque chose d’avoir pu contribuer à empêcher, ou différer au moins dans [260] ma patrie, l'établissement pernicieux que pour faire sa cour à Voltaire à nos dépens , d’Alembert vouloit qu'on fît parmi nous. Si j'eusse vécu dans Geneve , je n'aurois pu, ni publier l'Epître dédicatoire du discours sur l'inégalité, ni parler même de l'établissement de la comédie , du ton que je l'ai fait. Je serois beaucoup plus inutile à mes Compatriotes , vivant au milieu d'eux, que je ne puis l'être dans l'occasion de ma retraite. Qu'importe en quel lieu j'habite , si j'agis où je dois agir? D'ailleurs, les habitans de Montmorenci sont-ils moins hommes que les Parisiens, &quand je puis en dissuader quelqu'un d'envoyer son enfant se corrompre à la ville, fais - je moins de bien que si je pouvois de la ville le renvoyer au foyer paternel? Mon indigence seule ne m'empêcheroit-elle pas d'être inutile de la maniere que tous ces beaux parleurs l'entendent , & puisque je ne mange du pain qu'autant que j'en gagne, ne suis-je pas forcé de travailler pour ma subsistance , & de payer à la société tout le besoin que je puis avoir d'elle? Il est vrai que je me suis refusé aux occupations qui ne m'étoient pas propres ; ne me sentant point le talent qui pouvoit me faire mériter le bien que vous m'avez voulu faire , l'accepter eût été le voler à quelque homme de lettres aussi indigent que moi, & plus capable de ce travail-là ; en me l'offrant vous supposiez que j'étois en état de faire un extrait , que je pouvois m'occuper de matieres qui m'étoient indifférentes , & cela n'étant pas, je vous aurois trompé, je me serois rendu indigne de vos bontés , en me conduisant autrement que je n'ai fait; on n'est jamais excusable de faire mal ce qu'on fait volontairement: je serois maintenant mécontent de moi, & vous aussi; [261] & je ne goûterois pas le plaisir que je prends à vous écrire. Enfin tant que mes forces me l'ont permis , en travaillant pour moi, j'ai fait selon ma portée tout ce que j'ai pu pour la société ; si j'ai peu fait pour elle, j'en ai encore moins exigé , & je me crois si bien quitte avec elle dans l'état où je suis , que si je pouvois désormais me reposer tout-à-fait, & vivre pour moi seul, je le serois sans scrupule. J'écarterai du moins de moi de toutes mes forces , l'importunité du bruit public. Quand je vivrois encore cent ans, je n'écrirois pas une ligne pour la presse , & ne croirois vraiment recommencer à vivre , que quand je serois tout-à-fait oublié.
J'avoue pourtant qu'il a tenu à peu, que je ne me sois trouvé rengagé dans le monde , & que je n'aye abandonné ma solitude , non par dégoût pour elle , mais par un goût non moins vis que j'ai failli lui préférer. Il faudroit, Monsieur ,que vous connussiez l'état de délaissement & d'abandon de tous mes amis où je me trouvois , & la profonde douleur dont mon ame en étoit affectée, lorsque Monsieur & Madame de Luxembourg desirerent de me connoître, pour juger de l'impression que firent sur mon coeur affligé leurs avances & leurs caresses. J'étois mourant ; sans eux je serois infailliblement mort de tristesse; ils m'ont rendu la vie , il est bien juste que je l'employe à les aimer.
J'ai nu coeur très -aimant, mais qui peut se suffire à lui-même. J'aime trop les hommes pour avoir besoin de choix parmi eux; je les aime tous , & c'est parce que je les aime, que je hais l'injustice; c'est parce que je les aime, que je les suis; je souffre moins de leurs maux quand je ne les vois pas; [262] cet intérêt pour l'espece suffit pour nourrir mon coeur; je n’ai pas besoin d'amis particuliers, mais quand j'en ai , j'ai grand besoin de ne les pas perdre ; car quand ils se détachent, ils me déchirent, en cela d'autant plus coupables, que je ne leur demande que de l'amitié, & que pourvu qu'ils m'aiment, & que je le sache, je n'ai pas même besoin de les voir. Mais ils ont toujours voulu mettre à la place du sentiment , des soins des services que le public voyoit, & dont je n'avois que faire; quand je les aimois, ils ont voulu paroître m'aimer. Pour moi qui dédaigne en tout les apparences , je ne m'en suis pas contenté , & ne trouvant que cela , je me le suis tenu pour dit. Ils n'ont pas précisément cessé de m'aimer, j'ai seulement découvert qu'ils ne m'aimoient pas.
Pour la premiere fois de ma vie, je me trouvai donc tout-à-coup le coeur seul, & cela , seul aussi dans ma retraite , & presque aussi malade que je le suis aujourd'hui. C'est dans ces circonstances que commença ce nouvel attachement, qui m'a si bien dédommagé de tous les autres, & dont rien ne me dédommagera ; car il durera, j'espere, autant que ma vie, & quoiqu'il arrive , il sera le dernier. Je ne puis vous dissimuler Monsieur, que j'ai une violente aversion pour les états qui dominent les autres ; j'ai même tort de dire que je ne puis le dissimuler, car je n'ai nulle peine à vous l'avouer, à vous né d'un sang illustre , fils du Chancelier de France , & premier Président d'une Cour souveraine ; qui , Monsieur, à vous qui m'avez fait mille biens sans me connoître, & à qui, malgré mon ingratitude naturelle , il ne m'en coûte rien d'être obligé. Je hais les Grands , je hais leur état, leur dureté , leurs préjuges, [263] leur petitesse & tous leurs vices, & je les haïrois, bien davantage si je les méprisois moins. C'est avec ce sentiment que j'ai été comme entraîné au château de Montmorenci ; j'en ai vu les maîtres , ils m'ont aimé, & moi, Monsieur, je les ai aimés , & les aimerai tant que je vivrai de toutes les forces de mon ame : je donnerois pour eux , je ne dis pas ma vie, le don seroit foible dans l'état où je suis je ne dis pas ma réputation parmi mes contemporains dont je ne me soucie gueres ; mais la seule gloire qui ait jamais touché mon coeur, l'honneur que j'attends de la postérité , & qu'elle me rendra parce qu'il m'est dû, & que la postérité est toujours juste. Mon cœur qui ne sait point s'attacher à demi, s'est donné à eux sans réserve , & je ne m'en repens pas, je m'en repentirois même inutilement, car il ne seroit plus tems de m'en, dédire. Dans la chaleur de l'enthousiasme qu'ils m'ont inspiré , j'ai cent fois été sur le point de leur demander un asyle dans leur maison pour y passer le reste de mes jours auprès d'eux, & ils me l'auroient accordé avec joie, si même , à la maniere dont ils s'y sont pris , je ne dois pas me regarder comme ayant été prévenu par leurs offres. Ce projet est certainement un de ceux: que j'ai médité le plus long-tems , & avec le plus de complaisance. Cependant il a fallu sentir à la fin malgré moi, qu'il n'étoit pas bon. Je ne pensois qu'à l'attachement des personnes sans songer aux intermédiaires qui nous auroient tenus éloignés & il y en avoit de tant de sortes , sur-tout dans l'incommodité attachée à mes maux, qu'un tel projet n'est excusable , que par le sentiment qui l'avoir inspiré. D'ailleurs , la maniere de vivre qu'il auroit fallu prendre, choque trop directement [264] tous mes goûts , toutes mes habitudes , je n'y aurois. pas pu résister seulement trois mois. Enfin nous aurions eu beau nous rapprocher d'habitation, la distance restant toujours la même entre les états , cette intimité délicieuse qui fait le plus grand charme d'une étroite société , eût toujours manque à la nôtre ; je n'aurois été ni l'ami , ni le domestique de Monsieur le Maréchal de Luxembourg ; j'aurois été son hôte ; en me sentant hors de chez moi, j'aurois soupiré louvent après mon ancien asyle , & il vaut cent fois mieux être éloigné des personnes qu'on aime, & desirer d'être auprès d'elles , que de s'exposer à faire un souhait opposé. Quelques degrés plus rapprochés eussent peut-être fait révolution dans ma vie. J'ai cent fois supposé dans mes rêves Monsieur de Luxembourg point Duc, point Maréchal de France, mais bon Gentilhomme de campagne, habitant quelque vieux château , & J. J. Rousseau point Auteur , point faiseur de livres , mais ayant un esprit médiocre de un peu d'acquis, se présentant au Seigneur châtelain & à la Dame , leur agréant, trouvant auprès d'eux le bonheur de sa vie, & contribuant au leur ; si pour rendre le rêve plus agréable , vous me permettiez de pousser d'un coupe d'épaule le château de Malesherbes à demi-lieue de-là , il me semble , Monsieur , qu'en rêvant de cette maniere je n'aurois de long-tems envie de m'éveiller.
Mais c'en est fait; il ne me reste plus qu'à terminer le long rêve ; car les autres sont désormais tous hors de saison; & c'est beaucoup, si je puis me promettre encore quelques-unes des heures délicieuses que j'ai passées au château de Montmorenci. Quoi qu'il en fait me voilà tel que je me sens affecté, [265] jugez-moi sur tout ce fatras si j'en vaux la peine , car je n'y saurois mettre plus d'ordre , & je n'ai pas le courage de recommencer ; si ce tableau trop véridique m'ôte votre bien-veillance, j'aurai cessé d'usurper ce qui me m'appartenoit pas; mais si je la conserve, elle m'en deviendra plus chere, comme étant plus à moi.
LETTRE
A Messieurs de la Société Economique de Berne.
Montmorenci le 29 Avril 1762.
Vous êtes moins inconnus, Messieurs , que vous ne pensez, & il faut que votre Société ne manque pas de célébrité dans le monde , puisque le bruit en est parvenu dans cet asyle à un homme qui n'a plus aucun commerce avec les gens de Lettres. Vous vous montrez par un côté si intéressant que votre projet ne peut manquer d'exciter le public, & sur-tout les honnêtes gens à vouloir vous connoître , & pourquoi voulez-vous dérober aux hommes le spectacle si touchant & si rare dans notre siecle , de vrais citoyens aimant leurs freres & leurs semblables, & s'occupant sincérement du bonheur de la patrie & du genre-humain ?
Quelque beau, cependant, que soit votre plan, & quelques talens que vous ayez pour l'exécuter , ne vous flattez pas d'un succès qui réponde entièrement à vos vues. Les préjugés qui ne tiennent qu'à l'erreur se peuvent détruire, mais ceux qui [266] sont fondés sur nos vices ne tomberont qu'avec eux; vous voulez commencer par apprendre aux, hommes la vérité pour les rendre sages, & tout au contraire, il faudroit d'abord les rendre sages pour leur faire aimer la vérité. Là vérité n'a presque jamais rien fait dans le monde , parce que les hommes se conduisent toujours plus par leurs passions que par leurs lumieres , & qu'ils sont le mal approuvant le bien. Le siecle où nous vivons est des plus éclaires, même en morale ; est-il des meilleurs? Les livres ne sont bons à rien, j'en dis autant des académies & des sociétés littéraires ; on ne donne jamais à ce qui en sort d'utile, qu'unie approbation stérile ; sans cela la nation qui a produit les Fenelons, les Montesquieux , les Mirabeaux , ne seroit-elle pas la mieux conduite & la plus heureuse de la terre ? En vaut-elle mieux depuis les écrits de ces grands hommes, & un seul abus a-t-il été redressé sur leurs maximes ? Ne vous flattez pas de faire plus qu'ils n'ont fait. Non, Messieurs, vous pourrez instruire les peuples, mais vous ne les rendrez ni meilleurs ni plus heureux. C'est une des choses qui m'ont le plus découragé , durant ma courte carriere littéraire , de sentir que, même me supposant tous les talens dont j'avois besoin, j'attaquerois sans fruit des erreurs funestes, & que quand je les pourrois vaincre les choses n'est iroient pas mieux. J'ai quelquefois charmé mes maux en satisfaisant mon coeur, mais sans m'en imposer sur l'effet de mes soins. Plusieurs m'ont lu , quelques-uns m'ont approuvé même, & comme je l'avois prévu, tous sont restés ce qu'il étoient auparavant. Messieurs, vous direz mieux & davantage, mais vous n'aurez pas un meilleur succès, & au lieu du bien [267] public que vous cherchez, vous ne trouverez que la gloire que vous semblez craindre.
Quoi qu'il en soit, je ne puis qu'être sensible à l'honneur que vous me faites de m'associer en quelque sorte, par votre correspondance, à de si nobles travaux. Mais en me la proposant, vous ignoriez sans doute, que vous vous adressiez à un pauvre malade qui, après avoir effrayé dix ans du triste métier d'auteur, pour lequel il n'étoit point fait, y renonce dans la joie de son coeur, & après avoir eu l'honneur d'entrer en lice avec respect, mais en homme libre, contre une tête couronnée, ose dire en quittant la plume, pour ne la jamais reprendre:
Victor cestus artemque repono.
Mais sans aspirer aux prix donnés par votre munificence , j'en trouverai toujours un très-grand dans l'honneur de votre estime, & si vous me jugez digne de votre correspondance , je ne refuse point de l'entretenir, autant que mon état, ma retraite , & mes lumieres pourront, le permettre; & pour commencer par ce que vous exigez de moi, je vous dirai que votre plan, quoique très-bien fait, me paroît généraliser un peu trop les idées, & tourner trop, vers la métaphysique, des recherches qui deviendroient plus utiles , selon vos vues, si elles avoient des applications pratiques, locales & particulieres. Quant à vos questions , elles sont très-belles, la troisieme*[*Quel peuple a jamais été le plus heureux.?] sur-tout me plaît beaucoup; c'est celle qui me tenteroit si j'avois à écrire. Vos vues en la proposant sont assez claires, & il faudra que celui qui la traitera , soit bien maladroit s'il ne les remplit pas. Dans la premiere où vous demandez [268] quels sont les moyens de tirer un peuple de la corruption? Outre que ce mot de corruption me paroît un peu vague, & rendre la question presque indéterminée , il faudroit commencer, peut-être , par demander s'il est de tels moyens : car, c'est de quoi l'on peut tout au moins douter. En compensation vous pourriez ôter ce que vous ajoutez à la fin, & qui n'est qu'une répétition de la question même , ou en fait une autre tout-à-fait à part.*[*Voici la suite de cette question. Et quel est le plan le plus parfait qu'un Législateur puisse suivre à cet égard?]
Si j'avois à traiter votre seconde question,*[*Est-il des préjugés respectables qu'un bon citoyen doive se faire un scrupule de combattre publiquement?] je ne puis vous dissimuler que je me déclarerois avec Platon pour l'affirmative, ce qui surement n'étoit pas votre intention en la proposant. Faites comme l'Académie Françoise qui prescrit le parti que l'on doit prendre, & qui se garde bien de mettre en problème les questions sur lesquelles elle a peur qu'on ne dise la vérité.
La quatrieme *[*Par quel moyen pourroit - on resserrer les liaisons & l'amitié entre les Citoyens de diverses Républiques qui composent la confédération Helvétique?] est la plus utile, à cause de cette application locale dont j'ai parlé ci-devant ; elle offre de grandes vues à remplir. Mais il n'y a qu'un Suisse ou quelqu'un qui connoisse à fond la constitution physique, politique & morale du Corps Helvétique, qui puisse la traiter avec succès. Il faudroit voir soi-même pour oser dire : O utinam ! Hélas ! c'est augmenter ses regrets de renouveller des voeux formés tant de [269] fois & devenus inutiles. Bonjour, Monsieur , je vous salue, vous & vos dignes collégues , de tout mon coeur & avec le plus vrai respect.
LETTRE A M. M***.
Montmorenci le 7 juin 1762.
Je me garderois de vous inquiéter,
cher M***, si je croyois que vous fussiez tranquille sur
mon compte ; mais la fermentation est trop forte pour que le bruit n'en
soit pas arrivé
jusqu'à vous, & je juge par les lettres que je reçois des provinces
que les gens qui m'aiment,
y sont encore plus alarmés pour moi qu'à Paris. Mon livre a paru dans
des circonstances
malheureuses. Le Parlement de Paris, pour justifier son zele contre les
Jésuites, veut,
dit-on, persécuter aussi ceux qui ne pensent pas comme eux, & le
seul homme en France qui
croye en Dieu, doit être la victime des défenseurs du Christianisme.
Depuis plusieurs jours,
tous mes amis s'efforcent à l'envi de m'effrayer ; on m'offre par-tout
des retraites ; mais
comme on ne me donne pas pour les accepter des raisons bonnes pour moi
, je demeure; car
votre ami Jean-Jaques n'a point appris à se cacher. Je pense aussi
qu'on grossit le mal à
mes yeux pour tâcher de m'ébranler ; car je ne saurois concevoir à quel
titre, moi citoyen
de Geneve, je puis devoir; compte au Parlement de Paris d'un livre que
j'ai fait imprimer
en Hollande avec privilege des Etats-Généraux. Le seul [270] moyen de
défense que
j'entends employer, si l'on m'interroge; est la recusation de mes
Juges; mais ce moyen ne
les contentera pas ; car je vois que, tout plein de son pouvoir
suprême, le Parlement a peu
d'idée du droit des gens, & ne le respectera gueres dans un petit
particulier comme moi. Il y
a dans tous les Corps des intérêts auxquels la justice est toujours
subordonnée , & il n'y a
pas plus d'inconvénient à brûler un innocent au Parlement de Paris ,
qu'à en rouer un
autre au Parlement de Toulouse. Il est vrai qu'en général les
Magistrats, du premier de ces
Corps aiment la justice , & sont toujours équitables & modérés
quand un ascendant trop
fort ne s'y oppose pas; mais si cet ascendant agit dans cette affaire ,
comme il est probable ,
ils n'y résisteront point. Tels sont les hommes, cher
M ***, telle est
cette société si vantée ;
la justice parle, & les passions agissent. D'ailleurs, quoique je
n'eusse qu'à déclarer
ouvertement la vérité des faits, ou, au contraire , à user de quelque
mensonge pour me tirer
d'affaire, même malgré eux ; bien résolu de ne rien dire que de vrai,
& de ne compromettre
personne , toujours gêné dans mes réponses , je leur donnerai le plus
beau jeu du monde
pour me perdre à leur plaisir.
Mais , cher M *** , si la devise que j'ai prise n'est pas un pur bavardage , c'est ici l'occasion de m'en montrer digne; & à quoi puis-je employer mieux le peu de vie qui me reste ? De quelque maniere que me traitent les hommes , que me seront-ils que la nature & mes maux ne m'eussent bientôt fait sans eux ? Ils pourront m'ôter une vie que mon état me rend à charge , mais ils ne m' seront pas me liberté ; je la conserverai, [271]quoi qu'ils fassent dans leurs liens & dans leurs murs. Ma carriere est finie, il me reste plus qu'à la couronner. J'ai rendu gloire à Dieu, j'ai parlé pour le bien des hommes; ô ami ! pour une si grande cause , ni toi ni moi ne refuserons jamais de souffrir. C'est aujourd'hui que le Parlement rentre; j'attends en paix ce qu'il lui plaira d'ordonner de moi.
Adieu , cher M*** , je vous embrasse tendrement; si-tôt que mon sort sera décidé, je vous en instruirai, si je reste libre. Sinon vous l'apprendrez par la voix publique.
LETTRE AU MÊME.
Yverdun le 15 Juin 1762.
Vous aviez mieux jugé que moi, cher M ***; l'événement a justifié votre prévoyance, & votre amitié voyoit plus clair que moi sur mes dangers. Après la résolution où vous m'avez vu dans ma précédente lettre, vous serez surpris de me savoir maintenant à Yverdun; mais je puis vous dire que ce n'est pas sans peine & sans des considérations très-graves, que j'ai pu me déterminer à un parti si peu de mon goût. J'ai attendu jusqu'au dernier moment sans me laisser effrayer, & ce ne fut qu'un courier venu dans la nuit du 8 au 9 de M. le Prince de Conti à Madame de Luxembourg qui apporta les détails sur lesquels je pris sur le champ mon parti. Il ne s'agissoit plus de moi seul, qui surement n'ai jamais approuvé le tour qu'on [272] a pris dans cette affaire, mais des personnes qui, pour l'amour de moi, s'y trouvoient intéressées , &, qu'une fois arrêté , mon silence même, ne voulant pas mentir , eût compromises. Il a donc fallu fuir, cher M *** , & m'exposer , dans une retraite assez difficile , à toutes les transes des scélérats , laissant le Parlement dans la joie de mon évasion, & très-résolu de suivre la contumace aussi loin qu'elle peut aller. Ce n'est pas, croyez-moi , que ce Corps me haïsse & ne sente fort bien son iniquité. Mais voulant fermer la bouche aux dévots en poursuivant les Jésuites , il m'eût , sans égard pour mon triste état, fait souffrir les plus cruelles tortures; il m'eût fait brûler vif avec aussi peu de plaisir que de justice , & simplement parce que cela l'arrangeoit. Quoi qu'il en soit , je vous jure , cher M ***, devant ce Dieu qui lit dans mon coeur , que je n'ai rien fait en tout ceci contre les loix ; que non-seulement j'étois parfaitement en regle , mais que j'en avois les preuves les plus authentiques ; & qu'avant de partir, je me suis défait volontairement de ces preuves pour la tranquillité d'autrui.
Je suis arrivé ici hier matin, & je vais errer dans ces montagnes jusqu'à ce que j'y trouve un asyle assez sauvage pour y passer en paix le reste de mes misérables jours. Un autre me demanderoit peut-être pourquoi je ne me retire pas à Geneve, mais, ou le connois mal mon ami M***, ou il ne me sera surement pas cette question ; il sentira que ce n'est point dans la patrie qu'un malheureux proscrit doit se réfugier ; qu'il n'y doit point porter son ignominie , ni lui faire partager ses affronts. Que ne puis-je dès cet instant y faire oublier ma memoire ! N'y donnez mon adresse à personne ; n'y parlez [273] plus de moi ; ne m'y nommez plus. Que mon nom soit effacé de dessus la terre. Ah M** ! la providence s'est trompée ; pourquoi m'a-t-elle fait naître parmi les hommes, en me faisant d'une autre espece qu'eux ?
LETTRE AU MÊME.
Yverdun le 22 Juin 1762.
Ce que vous me marquez , cher M***, est à peine croyable. Quoi ! décrété sans être ouï ! Et où est le délit? où sont les preuves? Genevois , si telle est votre liberté, je la trouve peu regrettable. Cité à comparoître , j'étois obligé d'obéir, au lieu qu'un décret de prise de corps ne m'ordonnant rien, je puis demeurer tranquille. Ce n'est pas que je ne veuille purger le décret, & me rendre dans les prisons en tems & lieu, curieux d'entendre ce qu'on peut avoir à me dire ; car j'avoue que je ne l'imagine pas. Quant à présent , je pense qu'il est à propos de laisser au Conseil le tems de revenir sur lui-même, & de mieux voir ce qu'il a fait. D'ailleurs, il seroit à craindre que dans ce moment de chaleur, quelques citoyens ne vissent pas sans murmure le traitement qui m'est destiné , & cela pourroit ranimer des aigreurs qui doivent rester à jamais éteintes. Mon intention n'est pas de jouer un rôle , mais de remplir mon devoir.
Je ne puis vous dissimuler , cher M *** , que quelque pénétré que je sois de votre conduite dans cette affaire , je ne [274] saurois l'approuver. Le zele que vous marquez ouvertement pour mes intérêts , ne me fait aucun bien présent, & me nuit beaucoup pour l'avenir en vous nuisant à vous-même. Vous vous ôtez un crédit que vous auriez employé très-utilement pour moi dans un tems plus heureux. Apprenez à louvoyer, mon jeune ami, & ne heurtez jamais de front les passions des hommes , quand vous voulez les ramener à la raison. L'envie & la haine sont maintenant contre moi à leur comble. Elles diminueront quand , ayant depuis long-tems cessé d'écrire, je commencerai d'être oublié du public , & qu'on ne craindra plus de moi la vérité. Alors si je suis encore vous me servirez & l'on vous écoutera. Maintenant taisez-vous ; respecter la décision des Magistrats & l'opinion publique ; ne m'abandonnez pas ouvertement, ce seroit une lâcheté ; mais parlez peu de moi, n'affectez point de me défendre, écrivez-moi rarement, & sur-tout gardez-vous de me venir voir: je vous le défends avec toute l'autorité de l'amitié : enfin si vous voulez me servir , servez-moi à ma mode ; je sais mieux que vous ce qui me convient.
J'ai fait assez. bien mon voyage, mieux que je n'eusse osé espérer. Mais ce dernier coup m'est trop sensible pour ne pas rendre un peu sur ma santé. Depuis quelques jours je sens des douleurs qui m'annoncent peut être une rechûte. C'est grand dommage de ne pas jouir en paix d'une retraite si agréable. Je suis ici chez un ancien & digne Patron & bienfaiteur,*[*M. D. Roguin.] dont l'honorable & nombreuse famille m'accable à son exemple d'amitiés & de caresses. Mon bon ami, que j'aime à [275] être bien voulu & caressé ! Il me semble que je ne suis plus malheureux quand on m'aime : la bienveillance est douce à mon coeur , elle me dédommage de tout. Cher M***, un tems viendra peut-être que je pourrai vous presser contre mon sein, & cet espoir me fait encore aimer la vie.
LETTRE A M. DE GINGINS DE MOIRY.
Yverdun le 22 Juin 1762.
MONSIEUR,
Vous verrez par la lettre ci-jointe que je viens d'être décrété à Geneve de prise de corps. Celle que j'ai l'honneur de vous écrire n'a point pour objet ma sureté personnelle; au contraire, je sais que mon devoir est de me rendre dans les prisons de Geneve puisqu'on m'y a jugé coupable, & c'est certainement ce que je ferai sitôt que je serai assuré que ma présence ne causera aucun trouble dans ma patrie. Je sais d'ailleurs que j'ai le bonheur de vivre sous les loix d'un Souverain équitable & éclairé qui ne se gouverne point par les idées d'autrui, qui peut & qui veut protéger l'innocence opprimée. Mais, Monsieur, il ne me suffit pas dans mes malheurs de la protection même du Souverain, si je ne suis encore honoré de son estime, & s'il ne me voit de bon oeil chercher un asyle dans ses Etats. C'est sur ce point, Monsieur, que j'ose implorer vos bontés, & vous supplier de vouloir bien faire au souverain Sénat un rapport [276] port de mes respectueux sentimens. Si ma démarche a le malheur de ne pas agréer à LL. EE. je ne veux point abuser d'une protection qu'elles n'accorderoient qu'au malheureux, & dont l'homme ne leur paroîtroit pas digne, & je suis prêt à sortir de leurs Etats , même sans ordre ; mais si le défenseur de la cause de Dieu , des loix , de la vertu , trouve grace devant elles, alors, supposé que mon devoir ne m'appelle point à Geneve, je passerai le reste de mes jours dans la confiance d'un coeur droit & sans reproche , soumis aux justes loix du plus sage des Souverains.
LETTRE A M. M***.
Yverdun le 24 juin 1762.
Encore un mot cher M * * * , & nous ne nous écrirons plus qu'au besoin.
Ne cherchez point à parler de moi ; mais dans l'occassion dites à nos Magistrats que je les respecterai toujours, même injustes ; & à tous nos concitoyens, que je les aimerai toujours, même ingrats. Je sens dans mes malheurs que je n'ai point l'ame haineuse ; & c'est une consolation pour moi de me sentir bon, aussi dans l'adversité. Adieu, vertueux M * * * , si mon coeur est ainsi pour les autres, vous devez comprendre ce qu'il est pour vous.
[277] LETTRE A MADAME CRAMER DE LON.
2 Juillet 1762.
Il a long-tems , Madame , que rien ne m'étonne plus de la part des hommes , pas même le bien quand ils en sont. Heureusement je mets toutes les vingt-quatre heures un jour de plus à couvert de leurs caprices ; il faudra bientôt qu'ils se dépêchent, s'ils veulent me rendre la victime de leurs jeux d'enfans.
LETTRE A M. DE GINGINS DE MOIRY.
Membre du Conseil Souverain de la République de Berne & Seigneur Baillif à Yverdun.
Motiers 21 Juillet 1762.
J'use, Monsieur, de la permission que vous m'avez donnée de rappeller à votre souvenir un homme dont le coeur plein de vous & de vos bontés conservera toujours chérement les sentimens que vous lui avez inspirés. Tous mes malheurs me viennent d'avoir trop bien pensé des hommes. Ils me sont sentir combien je m'étois trompé. J'avois besoin, Monsieur de vous connoître, vous & le petit nombre de ceux qui vous ressemblent, pour ne pas me reprocher une erreur qui m'a [278] coûté si cher. Je savois qu'on ne pouvoit dire impunément la vérité dans ce siecle , ni peut-être dans aucun autre ; je m'attendois à souffrir pour la cause de Dieu ; mais je ne m'attendois pas , je l'avoue, aux traitemens inouis que je viens d'éprouver. De tous les maux de la vie humaine , l'opprobre &, les affronts sont les seuls auxquels l'honnête homme n'est point préparé. Tant de barbarie & d'acharnement m'ont surpris au dépourvu Calomnié publiquement par des hommes établis , pour venger l'innocence ; traité comme un malfaiteur dans mon propre pays que j'ai tâché d'honorer ; poursuivi , chassé d'asyle en asyle , sentant à la fois mes propres maux & la honte de ma patrie, j'avois l'âme émue & troublée , j'étois découragé sans vous. Homme illustre & respectable, vos consolations m'ont fait oublier ma misere , vos discours ont éleve mon coeur, votre estime m'a mis en état d'en demeurer toujours digne; j'ai plus gagné par votre bienveillance que je n'ai perdu par mes malheurs. Vous me la conserverez, Monsieur , je l'espere , malgré les hurlemens du fanatisme & les adroites noirceurs de l'impiété. Vous êtes trop vertueux pour me haïr d'oser croire en Dieu, & trop sage pour me punir d’user de raison qu'il m'a donnée.
[279] LETTRE A MYLORD MARECHAL.
Juillet 1762.
Vitam impendere vero.
MYLORD,
Un pauvre Auteur proscrit de France , de sa patrie du Canton de Berne, pour avoir dit ce qu'il pensoit être utile & bon, vient chercher un asyle dans les Etats du Roi. Mylord ne me l'accordez pas si je suis coupable, car, je ne demande point de grâce & ne crois point en avoir besoin: mais si je ne suis qu'opprimé , il est digne de vous & de Sa Majesté de ne pas me refuser le feu & l'eau qu'on veut m'ôter par toute la terre. J'ai cru vous devoir déclarer ma retraite, & mon nom trop connu par mes malheurs : ordonnez de mon sort, je suis soumis à vos ordres ; mais si vous m'ordonnez aussi de partir dans l’état où je suis , obéir m'est impossible , & je ne saurois plus où fuir.
Daignez , Mylord, agréer les assurances de mon profond respect.
[280] LETTRE A M. ***.
Motiers Juillet 1762.
J’ai rempli ma mission, Monsieur , j'ai dit tout ce que j'avois à dire, je regarde ma carrière comme finie; il ne me reste plus qu'à souffrir & mourir ; le lieu où cela doit se faire est assez indifférent. Il importoit peut-être que parmi tant d'Auteurs menteurs & lâches , il en existât un d'une autre espece qui osât dire aux homme's les vérités utiles qui seroient leur bonheur s'ils savoient les écouter. Mais il n'importoit pas que cet homme ne fût point persécuté ; au contraire , on m'accuseroit peut-être d'avoir calomnié mon siecle, si mon histoire même n'en disoit plus que mes écrits; & je suis presque obligé à mes contemporains de la peine qu'ils prennent à justifier mon mépris pour eux. On en lira mes écrits avec plus de confiance. On verra même , & j'en suis fâché , que j'ai souvent trop bien pensé des hommes. Quand je sortis de France , je voulus honorer de ma retraite l'Etat de l'Europe pour lequel j'avois le plus d'estime , & j'eus la simplicité de croire être remercié de ce choix. Je me suis trompé ; rien parlons plus. Vous vous imaginez bien que je ne suis pas , après cette épreuve, tenté de me croire ici plus solidement établi. Je veux rendre encore cet honneur à votre pays de penser que la sureté que je n'y ai pas trouvée , ne se trouvera pour moi nulle part. Ainsi , si vous voulez que nous nous voyons ici, venez tandis qu'on m'y lasse ; je serai charmé de vous embraser.
[281] Quant à vous, Monsieur, & à votre estimable société , je suis toujours à votre égard dans les mêmes dispositions où je vous écrivis de Montmorenci; je prendrai toujours un véritable intérêt au succès de votre entreprise ; & si je n'avois formé l'inébranlable résolution de ne plus écrire, à moins que la furie de mes persécuteurs ne me force à reprendre enfin la plume pour ma défense , je me serois un honneur & un plaisir d'y contribuer; mais, Monsieur, les maux & l'adversité on achevé de m'ôter le peu de vigueur d'esprit , qui m'étoit restée ; je ne suis plus qu'un être végétatif , une machine ambulante, il ne me reste qu'un peu de chaleur dans le coeur pour aimer mes amis & ceux qui méritent de l'être ; j'eusse été bien réjoui d'avoir à ce titre le plaisir de vous embrasser.
LETTRE A M. DE MONTMOLLIN.
Motiers le 24 Août 1762.
MONSIEUR ,
Le respect que je vous porte, & mon devoir comme votre paroissien m'oblige, avant d'approcher de la Ste. Table, de vous faire de mes sentimens , en matiere de soi, une déclaration devenue nécessaire par l'étrange préjugé pris contre un de mes écrits, (sur un requisitoire calomnieux, dont on n'apperçoit pas les principes détestables).
Il est fâcheux que les Ministres de l'Evangile se fassent en [282] cette occasion les vengeurs de l'Eglise Romaine , dont les dogmes intolérans & sanguinaires sont seuls attaqués, & détruits dans mon livre; suivant ainsi sans examen une autorité suspecte, faute d'avoir voulu m'entendre , ou faute même de m'avoir lu. Comme vous n'êtes pas , Monsieur, dans ce cas-là , j'attends de vous un jugement plus équitable. Quoi qu'il en soit , l'ouvrage porte en soi tous ses, éclaircissemens ; &, comme je ne pourrois l'expliquer que par lui-même, je l'abandonne tel qu'il est au blâme , ou à l'approbation des sages , sans vouloir le défendre , ni le désavouer.
Me bornant donc à ce qui regarde ma personne , je vous déclare , Monsieur, , avec respect , que depuis ma réunion à l'Eglise dans laquelle je suis né, j'ai toujours fait de la Religion Chrétienne Réformée , une profession d'autant moins suspecte , qu'on n'exigeoit de moi dans le pays où j'ai vécu, que de garder le silence , & laisser quelques doutes à cet égard , pour jouir des avantages civils dont j'étois exclu par ma Religion. Je suis attaché de bonne soi à cette Religion véritable & sainte , & je le serai jusqu'à mon dernier soupir. Je desire être toujours uni extérieurement à l'Eglise, comme je le suis dans le fond de mon coeur ; & quelque consolant qu'il soit pour moi de participer à la communion des fidelles ; je le desire, je vous proteste , autant pour leur édification , & pour l'honneur du culte , que pour mon propre avantage: car il n'est pas bon qu'on pente qu'un homme de bonne foi qui raisonne , ne peut-être un membre de Jésus-Christ.
J'irai, Monsieur , recevoir de vous une réponse verbale, & vous consulter sur la maniere dont je dois me conduire en cette [283] occasion, pour ne donner ni surprise au Pasteur que j'honore, ni scandale au troupeau que je voudrois édifier.
Agréez, Monsieur, je vous supplie, les assurances de tout mon respect.
DEUX LETTRES A M. LE MARÉCHAL DE LUXEMBOURG.
Contenant une description du Val-de-Travers.
LETTRE PREMIERE.
Motiers le 20 janvier 1763.
Vous voulez, Monsieur le Maréchal, que je vous décrive le pays que j'habite? Mais comment faire ? Je ne sais voir qu'autant que je suis ému ; les objets indifférens sont nuls à mes yeux; je n'ai de l'attention qu'à proportion de l'intérêt qui l'excite, & quel intérêt puis-je prendre à ce que je retrouve si loin de vous? Des arbres, des rochers, des maisons, des hommes mêmes , sont autant d'objets isolés dont chacun en particulier donne peu d'émotion à celui qui le regarde : mais l'impression commune de tout cela , qui le réunit en un seul tableau , dépend de l'état où nous sommes en le contemplant. Ce tableau, quoique toujours le même, se peint d'autant de manieres qu'il y a de dispositions différentes dans les coeurs [284] des spectateurs ; & ces différences, qui sont celles de nos jugemens , n'ont pas lieu seulement d'un spectateur à l'autre , mais dans le même en différens tems. C'est ce que j'éprouve bien sensiblement en revoyant ce pays que j'ai tant aimé. J'y croyois retrouver ce qui m'avoit charmé dans ma jeunesse; tout est changé , c'est un autre paysage , un autre air, un autre ciel , d'autres hommes, & ne voyant plus mes Montagnons avec des yeux de vingt ans , je les trouve beaucoup vieillis. On regrette le bon tems d'autrefois ; je le crois bien: nous attribuons aux choses tout le changement qui s'est fait en nous, & lorsque le plaisir nous quitte, nous croyons qu'il n'est plus nulle part. D'autres voyent les choses comme nous les avons vues, & les verront comme nous les voyons aujourd'hui. Mais ce sont des descriptions que vous me demandez, non des réflexions, & les miennes m'entraînent comme un vieux enfant qui regrette encore ses anciens jeux. Les diverses impressions que ce pays a faites sur moi à différens âges , me sont conclure que nos relations se rapportent toujours plus à nous qu'aux choses, & que , comme nous décrivons bien plus ce que nous sentons que ce qui est , il faudroit savoir comment étoit affecté l'auteur d'un voyage en l'écrivant, pour juger de combien ses peintures sont au-deçà ou au-delà du vrai. Sur ce principe ne vous étonnez pas de voir devenir aride & froid sous ma plume un pays jadis si verdoyant, si vivant, si riant à mon gré : vous sentirez trop aisément dans ma lettre en quel tems de ma vie, & en quelle saison de l'année elle a été écrite.
Je sais, Monsieur le Maréchal, que pour vous parler d'un village , il ne faut pas commencer par vous décrire toute la [285] Suisse , comme si le petit coin que j'habite avoir besoin d'être circonscrit d'un si grand espace. Il y a pourtant des choses générales qui ne se devinent point, & qu'il faut savoir pour juger des objets particuliers. Pour connoître Motiers, il faut avoir quelque idée du Comté de Neufchâtel, & pour connoître le Comté de Neufchâtel, il faut en avoir de la Suisse entiere.
Elle offre à-peu-près par-tout les mêmes aspects, des lacs, des prés, des bois, des montagnes ; & les Suisses ont aussi tous à-peu-près les mêmes moeurs, mêlées de l'imitation des autres peuples & de leur antique simplicité. Ils ont des manieres de vivre qui ne changent point, parce qu'elles tiennent, pour ainsi dire, au sol du climat, aux besoins divers, & qu'en cela les habitans sont toujours forcés de se conformer à ce que la nature des lieux leur prescrit. Telle est , par exemple, la distribution de leurs habitations , beaucoup moins réunies en villes & en bourgs qu'en France, mais éparses & dispersées çà & là sur le terrain avec beaucoup plus d'égalité. Ainsi , quoique la Suisse soit en général plus peuplée à proportion que la France, elle a de moins grandes villes & de moins gros villages : en revanche on y trouve par-tout des maisons , le village couvre toute la paroisse, & la ville s'étend sur tout le pays. La Suisse entiere est comme une grande ville divisée en treize quartiers, dont les uns sont sur les vallées , d'autres sur les côteaux , d'autres sur les montagnes. Geneve, St. Gal, Neufchâtel sont comme les fauxbourgs : il y a des quartiers plus ou moins peuplés, mais tous le sont assez pour marquer qu'on est toujours dans la ville : seulement les maisons , au lieu d'être alignées, sont dispersées sans symétrie & sans ordre , comme [286] on dit qu'étoient celles de l'ancienne Rome. On ne croit plus parcourir des déserts quand on trouve des clochers parmi les sapins , des troupeaux sur des rochers, des manufactures dans des précipices , des atteliers sur des torrens. Ce mélange bizarre a je ne sais quoi d'animé, de vivant, qui respire la liberté, le bien-être, & qui sera toujours du pays où il se trouve spectacle unique en son genre , mais fait seulement pour, des yeux qui sachent voir.
Cette égale distribution vient du grand nombre de petits Etats qui divisent les Capitales, de la rudesse du pays, qui rend les transports difficiles, & de la nature des productions, qui , consistant pour la plupart en pâturages, exige que la consommation s'en fasse sur les lieux mêmes, & tient les hommes aussi dispersés que les bestiaux. Voilà le plus grand avantage de la Suisse , avantage que ses habitans regardent peut-être comme un malheur, mais qu'elle tient d'elle seule, que rien ne peut lui ôter; qui malgré eux contient ou retarde le progrès du luxe & des mauvaises moeurs , & qui réparera toujours à la longue l'étonnante déperdition d'hommes qu'elle fait dans les pays étrangers.
Voilà le bien : voici le mal amené par ce bien même. Quand les Suisses , qui jadis vivant renfermés dans leurs montagnes suffisoient à eux-mêmes, ont commencé à communiquer avec d'autres nations, ils ont pris goût à leur maniere de vivre & ont voulu l'imiter; ils se sont, apperçus que l'argent étoit une bonne chose & ils ont voulu en avoir; sans productions & sans industrie pour l'attirer , ils se sont mis en commerce eux-mêmes , ils se sont vendus en détail aux puissances , ils [287] ont acquis par-là précisément assez d'argent pour sentir qu'ils étoient pauvres ; les moyens de le faire circuler étant presque impossibles dans un pays qui ne produit rien & qui n'est pas maritime, cet argent leur a porté de nouveaux besoins sans augmenter leurs ressources. Ainsi leurs premieres aliénations de troupes les ont forcés d'en faire de plus grandes & de continuer toujours. La vie étant devenue plus dévorante, le même pays n'a plus pu nourrir la même quantité d'habitans. C'est la raison de la dépopulation qu'on commence à sentir dans toute la Suisse. Elle nourrissoit ses nombreux habitans quand ils ne sortoient pas de chez eux ; à présent qu'il en sort la moitié, à peine peut elle nourrir l'autre.
Le pis est que de cette moitié qui sort, il en rentre assez pour corrompre tout ce qui reste par l'imitation des usages des autres pays & sur-tout de la France , qui a plus de troupes Suisses qu'aucune autre nation. Je dis corrompre , sans entrer dans la question si les moeurs françoises sont bonnes ou mauvaises en France, parce que cette question est hors de doute quant à la Suisse , & qu'il n'est pas possible que les mêmes usages conviennent à des peuples qui n'ayant pas les mêmes ressources & n'habitant ni le même climat, ni le même sol, seront toujours forcés de vivre différemment.
Le concours de ces deux causes , l'une bonne & l'autre mauvaise, se fait sentir en toutes choses , il rend raison de tout ce qu'on remarque de particulier dans les moeurs des Suisses, & sur-tout de ce contraste bizarre de recherche & de simplicité qu'on sent dans toutes leurs manieres. Ils tournent à contre-sens tous les usages qu'ils prennent, non pas faute d'esprit, [288] mais par la force des choses. En transportant dans leurs bois les usages des grandes villes , ils les appliquent de la façon la plus comique ; ils ne savent ce que c'est qu'habits de campagne ils sont parés dans leurs rochers comme ils l'étoient à Paris ils portent sous leurs sapins tous les pompons du Palais-Royal & j'en ai vu revenir de faire leurs soins en petite velte à falbala de mousseline. Leur délicatesse a toujours quelque chose de grossier, leur luxe a toujours quelque chose de rude. Ils ont, des entremets, mais ils mangent du pain noir; ils servent des vins étrangers & boivent de la piquette; des ragoûts fins accompagnent leur lard rance & leur choux; ils vous offriront à déjeuné du casé & du fromage , à goûté du thé avec du jambon; les femmes ont de la dentelle & de fort gros linge, des robes de goût avec des bas de couleur: leurs valets alternativement laquais & bouviers , ont l'habit de livrée en servant à table & mêlent l'odeur du fumier à celle des mets.
Comme on ne jouit du luxe qu'en le montrant, il a rendu leur société plus familiers sans leur ôter pourtant le goût de leurs demeures isolées. Personne ici n'est surpris de me voir passer l'hiver en campagne ; mille gens du monde en sont tout autant. On demeure donc toujours séparés, mais on se rapproche par de longues & fréquentes visites. Pour étaler sa parure & ses meubles , il faut attirer ses voisins & les aller voir & comme ces voisins sont souvent allez éloignés ce sont des voyages continuels. Aussi jamais n'ai-je vu de peuple si allant que les Suisses ; les François n'en approchent pas. Vous ne rencontrez de toutes parts que voitures ; il n'y a pas une maison qui n'ait la sienne , & les chevaux dont la Suisse abonde ne sont [289] rien moins qu'inutiles dans le Pays. Mais comme ces courses ont souvent pour objet des visites de femmes, quand on monte à cheval, ce qui commence à devenir rare, on y monte en jolis bas blancs bien tirés , & l'on fait à-peu-près pour courir la porte la même toilette que pour aller au bal. Aussi rien n'est si brillant que les chemins de la Suisse ; on y rencontre à tout moment de petits Messieurs & de belles Dames , on n'y voit que bled, verd ,couleur de rose, on se croiroit au jardin du, Luxembourg.
Un effet de ce commerce est d'avoir presque ôté aux hommes le goût du vin, & un effet contraire de cette vie ambulante, est d'avoir cependant rendu les cabarets fréquens & bons dans toute la Suisse. Je ne sais pas pourquoi l'on vante tant ceux de France ; ils n'approchent surement pas. de ceux-ci. Il est vrai qu'il y fait très-cher vivre , mais cela est vrai aussi de la vie domestique, & cela ne sauroit être autrement dans un pays qui produit peu de denrées , & où l'argent ne laisse pas de circuler.
Les trois seules marchandises qui leur en aient fourni jusqu'ici sont les fromages, les chevaux & les hommes ; mais depuis l'introduction du luxe, ce commerce ne leur suffit plus, & ils y ont ajouté celui des manufactures dont ils sont redevables aux refugiés François, ressource qui cependant a plus d'apparence que de réalité ; car comme la cherté des denrées augmente avec les especes, & que la culture de la terre se néglige quand on gagne davantage à d'autres travaux , avec plus d'argent ils n'en sont pas plus riches ; ce qui se voit par la comparaison avec les Suisses catholiques, qui n'ayant pas la [290] même ressource, sont plus pauvres d'argent, & ne vivent pas moins bien.
Il est fort singulier qu'un pays si rude & dont les habitans sont si enclins à sortir , leur inspire pourtant un amour si tendre que le regret de l'avoir quitté les y ramene presque tous à la fin, & que ce regret donne à ceux qui n'y peuvent revenir, une maladie quelquefois mortelle , qu'ils appellent , je crois, le Hemvé. Il y a dans la Suisse un air célébré appellé le Ranz-des-vaches , que les bergers sonnent sur leurs cornets & dont ils sont retentir tous les côteaux du pays. Cet air, qui est peu de chose en lui-même , mais qui rappelle aux Suisses milles idées relatives au pays natal , leur fait verser des torrens de larmes quand ils l'entendent en terre étrangere. Il en a même fait mourir de douleur un si grand nombre; qu’il a été défendu par ordonnance du Roi de jouer le ranz-de -vaches dans les troupes Suisses. Mais, Monsieur le Maréchal, vous savez peut -être tout cela mieux que moi, & les réflexions que ce sait présente ne vous auront pas échappé. Je ne puis m'empêcher de remarquer seulement que la France est assurément le meilleur pays du monde , où toutes les commodités & tous les agrémens de la vie concourent au bien-être des habitans. Cependant il n'y a jamais eu , que je sache, de hemvé ni de ranz-des-vaches qui fît pleurer & mourir de regret un François en pays étranger, & cette maladie diminue beaucoup chez les Suisses depuis qu'on vit plus agréablement dans leur pays.
Les Suisses en général sont justes , officieux, charitables, amis solides , braves soldats & bons citoyens, mais intrigans, [291] défians, jaloux, curieux, avares , & leur avarice contient plus leur luxe que ne fait leur simplicité. Ils sont ordinairement graves & flegmatiques, mais ils sont furieux dans la colere, & leur joie est une ivresse. Je n'ai rien vu de si gai que leurs jeux. Il est étonnant, que le peuple François danse, tristement, languissamment , de mauvaise grace , & que les danses suisses soient sautillantes & vives. Les hommes y montrent leur vigueur naturelle & les filles y ont une légéreté charmante : on diroit que la terre leur brûle les pieds.
Les Suisses sont adroits & rusés dans les affaires : les François qui les jugent grossiers sont bien, moins déliés qu'eux; ils jugent de leur esprit par leur accent. La Cour de France a toujours voulu leur envoyer des gens fins & s'est toujours trompée. A ce genre d'escrime ils battent communément les François : mais envoyez-leur des gens droits & fermes, vous serez d'eux ce que vous voudrez , car naturellement ils vous aiment. Le Marquis de Bonnac qui avoit tant d'esprit, mais qui passoit pour adroit n'a rien fait en Suisse, & jadis le Maréchal de Bassompierre y faisoit tout ce qu'il vouloit, parce qu'il étoit franc, ou qu'il passoit chez eux pour l'être. Les Suisses négocieront toujours avec avantage, à moins qu'ils ne soient vendus par leurs magistrats , attendu qu'ils peuvent mieux se passer d'argent que les Puissances ne peuvent se passer d'hommes ; car pour votre bled , quand ils voudront ils n'en auront pas besoin. Il faut avouer aussi que s'ils sont bien leurs traités, ils les exécutent encore mieux, fidélité qu'on ne se pique pas de leur rendre.
[292] Je ne vous dirai rien,
Monsieur le Maréchal , de leur gouvernement & de leur
politique, parce que cela me meneroit trop loin, & que je ne veux
vous parler que de ce que
j'ai vu. Quant au Comté de Neufchâtel où j'habite, vous savez qu'il
appartient au Roi de
Prusse. Cette petite Principauté, après avoir été démembrée du royaume
de Bourgogne &
passé successivement dans les maisons de Châlons, d'Hochberg & de
Longueville, tomba
enfin en 1707 dans celle de Brandebourg par la décision des Etats du
pays, juges naturels
des droits des prétendans. Je n'entrerai point dans l'examen des
raisons sur lesquelles le
Roi de Prusse fut préféré au Prince de Cotai, ni des influences que purent avoir d'autres
Puissances dans cette affaire; je me contenterai de
remarquer que dans la concurrence entre ces deux Princes, c'étoit un
honneur qui ne
pouvoir manquer aux Neufchâtelois d'appartenir un jour à un grand
Capitaine. Au reste,
ils ont conservé sous leurs Souverains à-peu -près la même liberté
qu'ont les autres Suisses;
mais peut-être en sont - ils plus redevables à leur position qu'à leur
habileté; car je les
trouve bien remuans pour des gens sages.
Tout ce que je viens de remarquer des Suisses en général caractérise encore plus fortement ce peuple-ci, & le contraste du naturel & de l'imitation s'y fait encore mieux sentir, avec cette différence pourtant que le naturel a moins d'étoffe, & qu'à quelque petit coin près , la dorure couvre tout le fond. Le pays, si l'on excepte la ville & les bords du lac, est aussi rude que le reste de la Suisse , la vie y est aussi rustique; & les habitans accoutumés à vivre sous des Princes, s'y sont encore plus affectionnés aux grandes manieres ; de sorte qu'on trouve [293] ici du jargon, des airs, dans tous les états; de beaux parleurs labourant les champs , & des courtisans en souquenille. Aussi appelle-t-on les Neufchâtelois les gascons de la Suisse. Ils ont de l'esprit & ils se piquent. de vivacité ; ils lisent, & la lecture leur profite ; les paysans mêmes sont instruits ; ils ont presque tous un petit recueil de livres choisis qu'ils appellent leur bibliothéque; ils sont même-assez au courant pour les nouveautés ; ils sont valoir tout cela dans la conversation d'une maniere qui n'est point gauche , & ils ont presque le ton du jour comme s'ils vivoient à Paris. Il y a quelque tems qu'en me promenant , je m'arrêtai devant une maison où des filles faisoient de la dentelle ; la mere berçoit un petit enfant; & je la regardois faire, quand je vis sortir de la cabane un gros paysan, qui m'abordant d'un air aisé me dit: vous voyez qu'on ne suit pas trop bien vos préceptes , mais nos femmes tiennent autant aux vieux préjugés qu'elles aiment les nouvelles modes. Je tombois des nues. J'ai entendu parmi ces gens-là cent propos du même ton.
Beaucoup d'esprit & encore plus de prétention, mais sans aucun goût, voilà ce qui m'a. d'abord frappé chez les Neufchâtelois. Ils parlent très-bien , très-aisément, mais ils écrivent platement & mal, sur-tout quand ils veulent écrire légèrement, & ils le veulent toujours. Comme ils ne savent pas même en quoi consiste la grace & le sel du style léger, lorsqu,'ils ont enfilé des phrases lourdement sémillantes, ils se croient autant de Voltaires & de Crébillons. Ils ont une manier& de journal dans lequel ils s'efforcent d'être gentils & badins. Ils y fourent même de petits vers de leur façon. Madame la Maréchale trouveroit, [294] sinon de l'amusement, au moins de l'occupation dans ce Mercure , car c'est d'un bout à l'autre un logogriphe qui demande un meilleur Œdipe que moi.
C'est à-peu-près le même habillement que dans le Canton de Berne, mais un peu plus contourné. Les hommes se mettent assez à la Françoise, & c'est ce que les femmes voudroient bien faire aussi ; mais comme elles ne voyagent gueres , ne prenant pas comme eux les modes de la premiere main, elles les outrent, les défigurent, & chargées de pretintailles & de falbalas, elles semblent parées de guenilles.
Quant à leur caractere , il est difficile d'en juger, tant il est offusqué de manieres ; ils se croient polis parce qu'ils sont façonniers , & gais parce qu'ils sont turbulens. Je crois qu'il y a que les Chinois au monde qui puissent l'emporter sur eux à faire des complimens. Arrivez - vous fatigué , pressé , n’importe : il faut d'abord prêter le flanc à la longue bordée; tant que la machine est montée elle joue, & elle se remonte toujours à chaque arrivant. La politesse françoise est de mettre s gens à leur aise & même de s'y mettre aussi. La politesse Neufchâteloise est de gêner & soi-même & les autres. Ils ne consultent jamais ce qui vous convient, mais ce qui peut étaler leur prétendu savoir-vivre. Leurs offres exagérées ne tentent point; elles ont toujours je ne sais quel air de formule , je ne sais quoi de sec & d'apprêté qui vous invite au refus. Ils sont pourtant obligeans , officieux, hospitaliers très réellement, sur-tout pour les gens de qualité: on est toujours sûr d'être accueilli d'eux en se donnant pour Marquis ou Comte; & comme une ressource aussi facile ne manque pas aux aventuriers, [295] ils en ont souvent dans leur Ville , qui pour l'ordinaire y sont très-fêtés: un simple honnête homme avec des malheurs & des vertus ne le seroit pas de même ; on peut y porter un grand nom sans mérite , mais non pas un grand mérite sans nom. Du reste , ceux qu'ils servent, une fois ils les servent bien. Ils sont fidelles à leurs promesses , & n'abandonnent pas aisément leurs protégés. Il se peut même qu'ils soient aimons & sensibles : mais rien n'est plus éloigné du ton du sentiment que celui qu'ils prennent , tout ce qu'ils sont par humanité semble être fait par ostentation , & leur vanité cache leur bon coeur.
Cette vanité est leur vice dominant; elle perce par-tout, & d'autant plus aisément qu'elle est mal-adroite. Ils se croient tous gentilshommes, quoique leurs Souverains ne fussent que des gentilshommes eux-mêmes. Ils aiment la chasse, moins par goût , que parce que c'est un amusement noble. Enfin jamais on ne vit des bourgeois si pleins de leur naissance : ils ne la vantent pourtant pas, mais on voit qu'ils s'en occupent; ils n'en sont pas fiers, ils n'en sont qu'entêtés.
Au défaut de dignités & de titres de noblesse , ils ont des titres militaires ou municipaux en telle abondance , qu'il y a plus de gens titrés que de gens qui ne le sont pas. C'est Monsieur le Colonel, Monsieur le Major, Monsieur le Capitaine, Monsieur le Lieutenant, Monsieur le Conseiller, Monsieur le Châtelain, Monsieur le Maire, Monsieur le Justicier, Monsieur le Professeur, Monsieur le Docteur, Monsieur l'Ancien ; si j'avois pu reprendre ici mon ancien métier , je ne doute pas que je n'y fusse Monsieur le Copiste. Les femmes [296] portent aussi les titres de leurs maris, Madame la Conseillere, Madame la Ministre; j'ai pour voisine Madame la Major; & comme on n'y nomme les gens que par leurs titres, on est embarrassé comment dire aux gens qui n'ont que leur nom, c’est comme s'ils n'en avoient point.
Le sexe n'y est pas beau ; on dit qu'il a dégénéré. Les filles ont beaucoup de liberté & en sont usage. Elles le rassemblent souvent en société où l'on joue, où l'on goûte, où l'on babille , & où l'on attire tant qu'on peut les jeunes gens ; mais par malheur ils sont rares & il faut se les arracher. Les femmes vivent assez sagement; il y a dans le pays d'assez bons ménages , & il y en auroit bien davantage si c'étoit un air de bien vivre avec son mari. Du reste vivant beaucoup en campagne , lisant moins & avec moins de fruit que les hommes, elles n'ont pas l'esprit fort orné, & dans le désoeuvrement de leur vie elles n'ont d'autre ressource que de faire de la dentelle , d'épier curieusement les affaires des autres, de médire & de jouer. Il y en a pourtant de fort aimables; mais en général on ne trouve pas dans leur entretien ce ton que la décence & l'honnêteté même rendent séducteur, ce ton que les Françoises savent si bien prendre quand elles veulent, qui montre du sentiment, de l’ame, & qui promet des héroïnes de roman. La conversation des Neufchâteloises est aride ou badine ; elle tarit si-tôt qu'on ne plaisante pas. Les deux sexes ne manquent pas de bon naturel , & je crois que ce n'est pas un peuple sans moeurs, mais c'est un peuple sans principes, & le mot de vertu y est aussi étranger ou aussi ridicule qu'en Italie. La religion dont ils se piquent sert plutôt [297] à les rendre hargneux que bons. Guidés par leur Clergé ils épilogueront sur le dogme, mais pour la morale ils ne savent ce que c'est; car quoiqu'ils parlent beaucoup de charité, celle qu'ils ont n'est assurément pas l'amour du prochain , c'est seulement l'affectation de donner l'aumône. Un chrétien pour eux est un homme qui va au prêche tous les Dimanches, quoiqu'il fasse dans l'intervalle, il n'importe pas. Leurs Ministres qui se sont acquis un grand crédit sur le peuple tandis que leurs Princes étoient catholiques , voudroient conserver ce crédit en se mêlant de tout , en chicanant sur tout , en étendant à tout la jurisdiction de l'Eglise ; ils ne voient pas que leur tems est passé. Cependant ils viennent encore d'exciter dans l'État une fermentation qui achevera de les perdre. L'importante affaire dont il s'agissoit étoit de savoir si les peines des damnés étoient éternelles. Vous auriez peine à croire avec quelle chaleur cette dispute a été agitée ; celle du Jansénisme en France n'en a pas approché. Tous les Corps assemblés , les peuples prêts à prendre les armes, Ministres destitués, Magistrats interdits , tout marquoir les approches d'une guerre civile, & cette affaire n'est pas tellement finie qu'elle ne puisse laisser de longs souvenirs. Quand ils se seroient tous arrangés pour aller en enfer, ils n'auroient pas plus de souci de ce qui s'y passe.
Voilà les principales remarques que j'ai faites jusqu'ici sur les gens du pays où je suis. Elles vous paroîtroient peut-être un peu dures pour un homme qui parle de ses- hôtes , si je vous laissois ignorer que je ne leur suis redevable d'aucune hospitalité. Ce n'est point à Messieurs de Neufchâtel que je [298] suis venu demander un asyle qu'ils ne m'auroient surement pas accordé, c'est à Mylord Maréchal , & je ne suis ici que chez le Roi de Prusse. Au contraire , à mon arrivée sur les terres de la Principauté, le Magistrat de la ville de Neufchâtel s'est pour tout accueil dépêché de défendre mon livre sans le connoître , la classe des Ministres l'a déféré de même au Conseil
d'Etat; on n'a jamais vu de gens plus pressés d'imiter les sottises de leurs voisins. Sans la protection déclarée de Mylord Maréchal, on ne m'eût surement point laissé en paix dans ce village. Tant de bandits se réfugient dans le pays que ceux qui le gouvernent ne savent pas distinguer des malfaiteurs poursuivis les innocens opprimés, ou se mettent peu en peine d'en faire la différence. La maison que j'habite appartient à une niece de mon vieux ami M. Roguin. Ainsi loin d'avoir nulle obligation à Messieurs de Neufchâtel, je n'ai qu'à m'en plaindre. D'ailleurs, je n'ai pas mis le pied dans leur ville, ils me sont étrangers à tous égards , je ne leur dois que, justice en parlant d'eux & je la leur rends.
Je la rends de meilleur cœur encore à ceux d'entr'eux qui m'ont comblé de caresses , d'offres , de politesses de toute espece. Flatté de leur estime & touché de leurs bontés, je me serai toujours un devoir & un plaisir de leur marquer mon attachement & ma reconnoissance ; mais l'accueil qu'ils m'ont fait n'a rien de commun avec le gouvernement Neufchâtelois qui m'en eût fait un bien différent s'il en eût été le maître. Je dois dire encore que si la mauvaise volonté du corps des Ministres n'est pas douteuse , j'ai beaucoup à me louer en particulier de celui dont j'habite la paroisse. Il me vint voir à [299] mon arrivée, il me fit mille offres de services qui n'étoient point vaines, comme il me l’a prouvé dans une occassion essentielle où il s'est exposé à la mauvaise humeur de plus d'un de ses confreres, pour s'être montré vrai Pasteur envers moi. Je m'attendois d'autant moins de sa part à cette justice , qu'il avoit joué dans les précédentes brouilleries un rôle qui n'annonçoit pas un Ministre tolérant. C'est au surplus un homme assez gai dans la société, qui ne manque pas d'esprit, qui fait quelquefois d'assez bons sermons, & souvent de fort bons contes.
Je m'apperçois que cette Lettre est un livre , & je n'en suis encore qu'à la moitié de ma relation. Je vais , Monsieur le Maréchal, vous laisser reprendre haleine, & remettre le second tome à une autre sois .*[*Pour apprécier les divers jugemens portés dans cette lettre , le Lecteur voudra bien faire attention à l'époque de sa date & au lieu qu'habitoit l'Auteur.]
SECONDE LETTRE AU MÊME.
Motiers le 28 Janvier 1763.
Il faut, Monsieur le Maréchal, avoir du courage pour décrire en cette saison le lieu que j'habite. Des cascades, des glaces, des rochers nuls, des sapins noirs couverts de neige sont les objets dont je suis entouré; &, à l'image de l'hiver le pays ajoutant l'aspect de l'aridité ne promet, à le voir, qu'une description fort triste. Aussi a-t-il l'air assez nud en toute saison, mais il est presque effrayant dans celle-ci. Il faut donc vous [300] le représenter comme je l'ai trouvé en y arrivant ; & non comme je le vois aujourd'hui , sans quoi l'intérêt que vous prenez à moi m'empêcheroit de vous en rien dire.
Figurez - vous donc un vallon d'un e bonne demi - lieue de large & d'environ deux lieues de long, au milieu duquel passe une petite riviere appellée la Reuse dans la direction du Nordouest au Sud-est. Ce vallon formé par deux chaînes de montagnes qui sont des branches du Mont-Jura & qui se resserrent par les deux bouts, reste pourtant allez ouvert pour laisser voir au loin ses prolongemens , lesquels divisés en rameaux par les bras des montagnes offrent plusieurs belles perspectives. Ce vallon, appellé le Val-de-Travers du nom d'un village qui est à son extrémité orientale , est garni de quatre, ou cinq autres villages à peu de distance les uns des autres ; celui de Motiers qui forme le milieu est dominé par un vieux château désert dont le voisinage & la situation solitaire & sauvage m’attirent souvent dans mes promenades du matin, d'autant plus que je puis sortir de ce côté par une porte de derriere sans passer par la rue ni devant aucune maison. On dit que les bois & les rochers qui environnent ce château sont fort remplis de viperes ; cependant, ayant beaucoup parcouru tous les environs & m'étant assis à toutes sortes de places, je n'en point vu jusqu'ici.
Outre ces villages, on voit vers le bas des montagnes plusieurs maisons éparses qu'on appelle des Prises, dans lesquelles on tient des bestiaux & dont plusieurs sont habitées par les propriétaires , la plupart paysans. Il y en a une entr'autres à mi-ôte nord, par conséquent exposée au midi sur une terrasse [301] naturelle , dans la plus admirable position que j'aye jamais vue, & dont le difficile accès m'eût rendu l'habitation très-commode. J'en fus si tenté que des la premiere sois je m'étois presque arrangé avec le propriétaire pour y loger ; mais on m'a depuis tant dit de mal de cet homme, qu'aimant encore mieux la paix & la sureté qu'une demeure agréable , j'ai pris le parti de rester où je suis. La maison que j'occupe est dans une moins belle position, mais elle est grande, assez commode, elle a une galerie extérieure où je me promene dans les mauvais tems , & ce qui vaut mieux que tout le reste , c'est un asyle offert par l'amitié.
La Reuse a sa source au-dessus d'un village appellé St. Sulpice , à l'extrémité occidentale du vallon ; elle en sort au village de Travers à l'autre extrémité où elle commence à se creuser un lit qui devient bientôt précipice & la conduit enfin dans le lac de Neufchâtel. Cette Reuse est une très-jolie riviere, claire & brillante comme de l'argent, où les truites ont bien de la peine à se cacher dans des tousses d'herbes. On la voit sortir tout-d'un-coup de terre à sa source , non point en petite fontaine ou ruisseau, mais toute grande & déjà riviere comme la fontaine de Vaucluse , en bouillonnant à travers les rochers. Comme cette source est fort enfoncée dans les roches escarpées d'une montagne, on y est toujours à l'ombre ; & la fraîcheur continuelle , le bruit , les chûtes , le cours de l'eau m'attirant l'été à travers ces roches brûlantes , me sont souvent mettre en nage pour aller chercher le frais près de ce murmure, ou plutôt près de ce fracas, plus flatteur à mon oreille que celui de la rue St. Martin.
[302] L'élévation des montagnes qui forment le vallon n'est pas excessive , mais le vallon même est montagne étant fort élevé au-dessus du lac, & le lac ainsi que le sol de toute la Suisse, est encore extrêmement élevé sur les pays de plaines , élevés à leur tour au-dessus du niveau de la mer. On peut juger sensiblement de la pente totale par le long & rapide cours des rivieres , qui , des montagnes de Suisse vont se rendre les unes dans la Méditerranée & les autres dans l'Océan. Ainsi , quoique la Reuse traversant le vallon , soit sujette à de fréquens débordemens qui sont des bords de son lit une espece de marais , on n'y sent point le marécage , l'air n'y est point humide & mal sain, la vivacité qu'il tire de son élévation l'empêchant de rester long-tems chargé de vapeurs grossieres, les brouillards , allez fréquens les matins , cedent pour l'ordinaire à l'action du soleil à mesure qu'il s'éleve.
Comme entre les montagnes & les
vallées la vue est toujours réciproque, celle dont je jouis
ici dans un fond n'est pas, moins vaste que celle que j'avois sur les
hauteurs de
Montmorenci , mais elle est d'un autre genre ; elle ne flatte pas elle
frappe ; elle est plus
sauvage que riante ; l'art n'y étale pas ses beautés, mais la majesté
de la nature en impose,
& quoi que le parc de Versailles soit plus grand que ce vallon, il
ne paroîtroit qu'un
colifichet en sortant d'ici. Au premier coup-d'oeil le spectacle , tout
grand qu'il est, semble
un peu nud on voit très-peu d'arbres dans la vallée ; ils y viennent
mal & ne donnent,
presque aucun fruit; l'escarpement des montagnes étant très-rapide
montre en divers
endroits le gris des rochers , le noir des sapins coupe ce gris d'une
nuance qui [303] n'est
pas riante, & ces sapins si grands , si beaux quand on, est dessous
ne paroissant au loin que
des arbrisseaux, ne promettent ni l'asyle, ni l'ombre qu'ils donnent;
le fond du vallon ,
presque au niveau de la riviere semble n'offrir à ses deux bords qu'un
large marais où l'on
ne sauroit marcher ; la réverbération des rochers n'annonce pas dans un
lieu sans arbres
une promenade bien fraîche quand le soleil luit ; si-tôt qu'il se
couche il laisse à peine un
crépuscule, & la hauteur des monts interceptant toute la lumiere
fait passer presque à
l'instant du jour à la nuit.
Mais si la premiere impression de tout cela n'est pas agréable , elle change insensiblement par un examen plus détaillé, & dans un pays où l'on croyoit avoir tout vu du premier coup-d'oeil , on se trouve avec surprise environné d'objets chaque jour plus intéressans. Si la promenade de la vallée est un peu uniforme elle est en revanche extrêmement commode ; tout y est du niveau le plus parfait, les chemins y sont unis comme des allées de jardin; les bords de la riviere offrent par places de larges pelouses d'un plus beau verd que les gazons du Palais-Royal, & l'on s'y promene avec délices le long de cette belle eau, qui dans le vallon prend un cours paisible en quittant ses cailloux & ses rochers qu'elle retrouve au sortir du Val-de-Travers. On a proposé de planter ses bords de Saules & de Peupliers pour donner durant la chaleur du jour de l'ombre au bétail désolé par les mouches. Si jamais ce projet s'exécute, les bords de la Reuse deviendront aussi charmans que ceux du Lignon , & il ne leur manquera plus que des Astrées, des Silvandres & un d'Urfé.
[304] Comme la direction du vallon coupe obliquement le cours du soleil, la hauteur des monts jette toujours de l'ombre par quelque côté sur la plaine, de sorte qu'en dirigeant ses promenades & choisissant ses heures , on peut aisément faire à l'abri du soleil tout le tour du vallon. D'ailleurs ces mêmes montagnes interceptant ses rayons , sont qu'il se levé tard & se couche de bonne heure , en sorte qu'on n'en est pas long-tems brûlé. Nous avons presque ici la clef de l'énigme du Ciel de trois aunes , & il est certain que les maisons qui sont près de la source de la Reuse , n'ont pas trois heures de soleil même en été.
Lorsqu'on quitte le bas du vallon pour se promener à micôte, comme nous fîmes une sois , Monsieur le Maréchal , le long des Champeaux du côté d'Andilly, on n'a pas une promenade aussi commode, mais cet agrément est bien compensé, par la variété des sites & des points de vue, par les découvertes que l'on fait sans cesse autour de soi , par les jolis réduits qu'on trouve dans les gorges des montagnes, où , le cours des torrens qui descendent dans la vallée, les hêtres qui les ombragent, les coteaux qui les entourent offrent des asyles verdoyans & frais quand on suffoque à découvert. Ces réduits, ces petits vallons ne s'apperçoivent pas , tant qu'on regardé au loin les montagnes , & cela joint à l'agrément du lieu celui de la surprise, lorsqu'on vient tout-d'un-coup à les découvrir. Combien de fois je me suis figuré , vous suivant à la promenade & tournant autour d'un rocher aride , vous voir surpris & charmé de retrouver des bosquets pour les Dryades où vous n'auriez cru trouver que des antres & des ours.
[305] Tout le pays est plein de curiosités naturelles qu'on ne découvre que peu à peu , & qui par ces découvertes successives lui donnent chaque jour l'attrait de la nouveauté. La Botanique offre ici ses trésors à qui sauroit les connoître , & souvent en voyant autour de moi cette profusion de plantes rares , je les foule à regret sous le pied d'un ignorant. Il est pourtant nécessaire d'en connoître une pour se garantir de ses terribles effets; c'est le Napel. Vous voyez une très-belle plante haute de trois pieds , garnie de jolies fleurs bleues qui vous donnent envie de la cueillir : mais à peine l'a-t-on gardée quelques minutes qu'on se sent saisi de maux de tête, de vertiges, d'évanouissemens, & l'on périroit si l'on ne jettoit promptement ce funeste bouquet. Cette plante a souvent causé des accidens à des enfans & à d'autres gens qui ignoroient sa pernicieuse vertu. Pour les bestiaux ils n'en approchent jamais & ne broutent pas même l'herbe qui l'entoure. Les faucheurs l'extirpent autant qu'ils peuvent ; quoi qu'on faire l'espece en reste, & je ne laisse pas d'en voir beaucoup en me promenant sur les montagnes , mais on l'a détruite à-peu-près dans le vallon.
A une petite lieue de Motiers, dans la Seigneurie de Travers , est une mine d'asphalte qu'on dit qui s'étend sous tout le pays : les habitans lui attribuent modestement la gaîté dont ils se vantent , & qu'ils prétendent se transmettre même à leurs bestiaux. Voilà sans doute une belle vertu de ce minéral, mais pour en pouvoir sentir l'efficace il ne faut pas avoir quitté le château de Montmorenci. Quoi qu'il en soit des merveilles qu'ils disent de leur asphalte, j'ai donné au Seigneur de Travers un [306] moyen sûr d'en tirer la médecine universelle ; c'est de faire une bonne pension à Lorris ou à Bordeu.
Au-dessus de ce même village de
Travers il se fit il y a deux ans une avalanche considérable
& de la façon du monde la plus singuliere. Un homme qui habite au
pied de la montagne
avoit son champ devant sa fenêtre, entre la montagne & sa maison.
Un matin qui suivit une
nuit d'orage il fut bien surpris en ouvrant sa fenêtre de trouver un
bois à la place de son
champ; le terrain s'éboulant tout d'une piece avoit recouvert son champ; des arbres d'un bois qui étoit au - dessus
, & cela , dit - on, fait entre les deux propriétaires
le sujet d'un procès qui pourroit trouver place dans le recueil de
Pittaval. L'espace que
l'avalanche a mis à nud est fort grand & paroît de loin ; mais il
faut en approcher pour
juger de la force de l'éboulement, de l'étendue du creux , & de la
grandeur des rochers qui
ont été transportés. Ce fait récent & certain rend croyable ce que
dit Pline d'une vigne qui
avoit été ainsi transportée d'un côté du chemin à l'autre : mais
rapprochons - nous de mon
habitation.
J'ai vis-à-vis de mes fenêtres une superbe cascade, qui du haut de la montagne tombe par l'escarpement d'un rocher dans le vallon avec un bruit qui se fait entendre au loin , sur-tout quand les eaux sont grandes. Cette cascade est très-en vue mais ce qui ne l'est pas de même est une grotte à côté de son bassin de laquelle l'entrée est difficile , mais qu'on trouve au-dedans assez espacée , éclairée par une fenêtre naturelle, ceintrée en tiers-point, & décorée d'un ordre d'Architecture qui n'est ni Toscan , ni Dorique , mais l'ordre de la nature [307] qui fait mettre des proportions & de l'harmonie dans ses ouvrages les moins réguliers. Instruit de la situation de cette grotte, je m'y rendis seul l'été dernier pour la contempler à mon aise. L'extrême sécheresse me donna la facilité d'y entrer par une ouverture enfoncée & très-surbaissée , en me traînant sur le ventre car la fenêtre est trop haute pour qu'on puisse y passer sans échelle. Quand je fus au dedans je m'assis sur une pierre, & je me mis à contempler avec ravissement cette superbe salle dont les ornemens sont des quartiers de roche diversement situés , & formant la décoration la plus riche que j'aye jamais vue , si du moins on peut appeller ainsi celle qui montre la plus grande puissance , celle qui attache & intéresse, celle qui fait penser, qui élevé l'ame, celle qui force l'homme à oublier sa petitesse pour ne penser qu'aux oeuvres de la nature. Des divers rochers qui meublent cette caverne , les uns , détachés & tombés de la voûte , les autres encore pendans & diversement situés marquent tous dans cette mine naturelle , l'effet de quelque explosion terrible dont la cause paroît difficile à imaginer, car même un tremblement de terre ou un volcan n'expliqueroit pas cela d'une maniere satisfaisante. Dans le fond de la grotte, qui va en s'élevant de même que sa voûte , on monte sur une espece d'estrade & de-là par une pente assez roide sur un rocher qui mene de biais à un enfoncement très-obscur par où l'on pénetre sous la montagne. Je n'ai point été jusques-là , ayant trouvé devant moi un trou large & profond qu'on ne sauroit franchir qu'avec une planche. D'ailleurs vers le haut de cet enfoncement & presque à l'entrée de la galerie souterraine [308] est un quartier de rocher très- imposant ; car suspendu presqu'en l'air il porte à faux par un de ses angles , & penche tellement en avant qu'il semble se détacher & partir pour écraser le spectateur. Je ne doute pas, cependant , qu'il ne soit dans cette situation depuis bien des siecles & qu'il n'y reste encore plus long-tems mais ces sortes d'équilibres auxquels les yeux ne sont pas faits ne laissent pas de causer quelqu'inquiétude , & quoiqu'il fallût peut-être des forces immenses pour ébranler ce rocher qui paroît si prêt à tomber , je craindrois d'y toucher du bout du doigt , & ne voudrois pas plus rester dans la direction de sa chûte que sous l'épée de Damoclès.
La galerie souterraine à laquelle cette grotte sert de vestibule ne continue pas d'aller en montant, mais elle prend sa pente un peu vers le bas , & suit la même inclinaison dans tout l'espace qu'on a jusqu'ici parcouru. Des curieux s'y sont engagés à diverses fois avec des domestiques , des flambeaux & tous les secours nécessaires ; mais il faut du courage pour pénétrer loin dans cet effroyable lieu, & de la vigueur pour ne pas s'y trouver mal. On est allé jusqu'à près de demi-lieue en ouvrant le passage où il est trop étroit , & sondant avec précaution les gouffres & fondrieres qui sont à droite & à gauche ; mais on prétend dans le pays qu'on peut aller par le même souterrain à plus de deux lieues jusqu'à l'autre côté de la montagne, où l'on dit qu'il aboutit du côté du lac, non loin de l'embouchure de la Reuse.
Au-dessous du bassin de la même cascade , est une autre grotte plus petite , dont l'abord est embarrassé de plusieurs [309] grands cailloux & quartiers de roche qui paroissent avoir été entraînés là par les eaux. Cette grotte-ci n'étant pas si praticable que l'autre n'a pas de même tenté les curieux. Le jour que j'en examinai l'ouverture , il faisoit une chaleur insupportable ; cependant il en sortoit un vent si vif & si froid que je n'osai rester long-tems à l'entrée , & toutes les fois que j'y suis retourné j'ai toujours senti le même vent; ce qui me fait juger qu'elle a une communication plus immédiate & moins embarrassée que l'autre.
A l'ouest de la vallée une montagne la sépare en deux branches , l'une fort étroite où sont le village de St. Sulpice, la source de la Reuse , & le chemin de Pontarlier. Sur ce chemin l'on voit encore une gros chaîne scellée dans le rocher & mise là jadis, par les Suisses pour fermer de ce côté-là le passage aux Bourguignons.
L'autre branche plus large & à gauche de la premiere , menu par le village de Butte à un pays perdu appelle la côte-aux-Fées , qu'on apperçoit de loin parce qu'il va en montant. Ce pays n'étant sur aucun chemin passe pour très-sauvage & en quelque sorte pour le bout du monde. Aussi prétend-on que c'étoit autrefois le séjour des Fées, & le nom lui en est resté. On y voit encore leur fille d'assemblée dans une troisieme caverne qui porte aussi leur nom , & qui n'est pas moins curieuse que les précédentes. Je n'ai pas vu cette grotte-aux-Fées , parce qu'elle est assez loin d'ici ; mais on dit qu'elle étoit superbement ornée , & l'on y voyoit encore il n'y a pas long-tems , un trône & des siéges très-bien taillés dans le roc. Tout cela a été gâté & ne paroît presque plus aujourd'hui. D'ailleurs [310] l’entrée de la grotte est presque entiérement bouchée par les décombres, par les broussailles , & la crainte des serpens & des bêtes venimeuses rebute les curieux d'y vouloir pénétrer. Mais si elle eût été praticable encore & dans sa premiere beauté, & que Madame la Maréchale eût passé dans ce pays, je suis sûr qu'elle eût voulu voir cette grotte singuliere , n'eût ce été qu'en faveur de Fleur-d'Epine & des Facardins.
Plus j'examine en détail l'état & la position de ce vallon, plus je me persuade qu'il a jadis été sous l'eau que ce qu'on appelle aujourd'hui le Val-de-Travers fut autrefois un lac formé par la Reuse , la cascade & d'autres ruisseaux , & contenu par les montagnes qui l'environnent , de sorte que je ne doute point que je n'habite l'ancienne demeure des poissons. En effet, le sol du vallon est si parfaitement uni qu'il n'y a qu'un dépôt formé par les eaux qui puisse l'avoir ainsi nivelé. Le prolongement du vallon, loin de descendre, monte le long du cour de la Reuse , de sorte qu'il a fallu des tems infinis à cette riviere pour se caver dans les abymes qu'elle forme , un cours en sens contraire à l'inclinaison du terrain. Avant ces tems, contenue de ce côté de même que de tous les autres, & forcée de refluer sur elle-même, elle dut enfin remplir le vallon jusqu'à la hauteur de la premiere grotte que j'ai décrite , par laquelle elle trouva ou s'ouvrit un écoulement dans la galerie souterraine qui lui servoit d'aqueduc.
Le petit lac demeura donc constamment à cette hauteur jusqu'à ce que par quelques ravages , fréquens aux pieds des montagnes dans les grandes eaux, des pierres ou graviers embarrasserent tellement le canal que les eaux n'eurent plus un [311] cours suffisant pour leur écoulement. Alors s'étant extrêmement élevées , & agissant avec une grade force contre les obstacles qui les retenoient , elles s'ouvrirent enfin quelque issue par le côté le plus foible & le plus bas. Les premiers filets échappés ne cessant de creuser & de s'agrandir , & le niveau du lac baissant à proportion , à force de tems le vallon dut enfin se trouver à sec. Cette conjecture qui m'est venue est examinant la grotte où l'on voit des traces sensibles du cours de l'eau , s'est confirmée premiérement par le rapport de ceux qui ont été dans la galerie souterraine , & qui m'ont dit avoir trouvé des eaux croupissantes dans les creux des fondrieres dont j'ai parlé; elle s'est confirmée encore dans les pélerinages que j'ai faits à quatre lieues d'ici pour aller voir Mylord Maréchal à sa campagne au bord du lac , & où je suivois, en montant la montagne , la riviere qui descendoit à côté de moi par des profondeurs effrayantes , que selon toute apparence elle n'a pas trouvées toutes faites , & qu'elle n'a pas , non plus ; creusées en un jour. Enfin , j'ai pensé que l'asphalte qui n'est qu'un bitume durci étoit encore un indice d'un pays long-tems imbibé par les eaux. Si j'osois croire que ces folies pussent vous amuser, je tracerois sur le papier une espece de plan qui pût vous éclaircir tout cela : mais il faut attendre qu'une saison plus favorable & un peu de relâche à mes maux me laissent en état de parcourir le pays.
On peut vivre ici puisqu'il y a des
habitans. On y trouve même, les principales commodités
de la vie , quoi qu'un peu moins facilement qu'en France. Les denrées y
sont cheres parce
que le pays en produit peu , & qu'il est fort peuplé surtout [312]
tout depuis qu'on y a
établi des manufactures de toile peint & que les travaux
d'horlogerie & de dentelle s'y
multiplient. Pour y avoir du pain mangeable , il faut le faire chez soi
, & c'est le parti que
j'ai pris à l'aide de Mlle. le Vasseur ; la viande y est mauvaise, non
que le pays n'en
produise de bonne, mais tout le boeuf va à Geneve ou à Neufchâtel &
l'on ne tue ici que de
la vache. La riviere fournit d'excellente truite , mais si délicate
qu'il faut la manger sortant
de l'eau. Le vin vient de Neufchâtel, & il est très-bon , sur-tout
le rouge : pour moi je m'en
tiens au blanc bien moins violent, à meilleur marché , & selon moi
, beaucoup plus sain.
Point de volaille, peu de gibier, point de fruit, pas même des pommes ;
seulement des fraises
bien parfumées , en abondance & qui durent long-tems. Le laitage y
est excellent , moins
pourtant que le fromage de Viry préparé par Mademoiselle Rose; les eaux
y sont claires &
légeres : ce n'est pas pour moi une chose indifférent que de bonne eau
, & je me sentirai
long-tems du mal que m'a fait celle de Montmorenci. J'ai sous ma
fenêtre une très-belle
fontaine dont le bruit fait une de mes délices. Ces fontaines , qui
sont élevées & taillées en
colonnes ou en obélisques & coulent par des tuyaux de fer dans de
grands bassins, sont un
des ornemens de la Suisse. Il n'y a si chétif village qui n'en ait au moins deux ou trois , les
maisons écartées ont presque chacune la sienne , &
l'on en trouve même sur les chemins pour la commodité des passans ,
hommes & bestiaux.
Je saurois exprimer combien l'aspect de toutes ces belles eaux
coulantes est agréable au
milieu des rochers & des bois durant les chaleurs , l'on est déjà
rafraîchi par la vue, & l'on
est tenté d'en boire sans avoir soif.
[313]Voilà, Monsieur le Maréchal , de quoi vous former quelque idée du séjour que j'habite & auquel vous voulez bien prendre intérêt. Je dois l'aimer comme le seul lieu de la terre où la vérité lie soit pas un crime, ni l'amour du genre-humain une impiété. J'y trouve la sureté sous la protection de Mylord Maréchal & l'agrément dans son commerce. Les habitans du lieu m'y montrent de la bienveillance & ne me traitent point en proscrit. Comment pourrois-je n'être pas touché des bontés qu'on m'y témoigne, moi qui dois tenir à bienfait de la part des hommes tout le mal qu'ils ne me sont pas? Accoutumé à porter depuis si long-tems les pesantes chaînes de la nécessité, je passerois ici sans regret le reste de ma vie, si j'y pouvois voir quelquefois ceux qui me la font encore aimer.
LETTRE A M. DAVID HUME.
Motiers-Travers le 19 Février 1763.
Je n'ai reçu qu'ici , Monsieur , & depuis peu, la lettre dont vous m'honoriez à Londres, le 2 Juillet dernier, supposant que j'étois dans cette Capitale. C'étoit sans doute dans votre nation, & le plus près de vous qu'il m'eût été possible, que j'aurois cherché ma retraite, si j'avois prévu l'accueil qui m'attendoit dans ma patrie. Il n'y avoit qu'elle que je pusse préférer à l'Angleterre, & cette prévention, dont j'ai été trop puni, m'étoit alors bien pardonnable ; mais , à mon grand étonnement , & même à celui du public, je n'ai trouvé que [314] des affronts & des outrages où j'espérois , sinon de la reconnoissance, au moins des consolations. Que de choses m'ont fait regretter l'asyle & l'hospitalité philosophique qui m'attendoient près de vous ! Toutefois mes malheurs m'en ont toujours rapproché en quelque maniere. La protection & les bontés de Mylord Maréchal , votre illustre & digne compatriot , m'ont fait trouver , pour ainsi dire , l'Ecosse au milieu de la Suisse; il vous a rendu présent à nos entretiens ; il m'a fait faire avec vos vertus la connoissance que je n'avois faite encore qu'a vos talens ; il m'a inspiré la plus tendre amitié pour vous & le plus ardent desir d'obtenir la vôtre , avant que je fusse que vous étiez disposé à me l'accorder. Jugez , quand je trouve ce penchant réciproque , combien j'aurois de plaisir à m'y livrer! Non , Monsieur, je ne vous rendois que la moitié de ce qui vous étoit dû quand je n'avois pour vous que de l'admiration. Vos grandes vues , votre étonnante impartialité , votre génie, vous éleveroient trop au-dessus des hommes si votre bon coeur ne vous en rapprochoit. Mylord Maréchal , en m'apprenant à vous voir encore plus aimable que sublime , me rend tous les jours votre commerce plus desirable , & nourrit en moi l'empressement qu'il m'a fait naître de finir mes jours près de vous. Monsieur, qu'une meilleure santé , qu'une situation plus commode ne me met-elle à portée de faire ce voyage comme je le delirerois ! Que ne puis-je espérer de nous voir un jour rassemblés avec Mylord dans votre commune Patrie, qui deviendroit la mienne ! Je bénirois dans une société si douce les malheurs par lesquels j'y fus conduit, & je croirois n'avoir commencé de vivre que du jour qu'elle auroit commencé. [315] Puissé-je voir cet heureux jour plus desiré qu'espéré! Avec quel transport je m'écrierois en touchant l'heureuse terre où sont nés David Hume & le Maréchal d'Ecosse :
Salve , fatis mihi debita tellus !
Hæc domus , hæc patria est.
J. J. R.
LETTRE A M. M*****.
Motiers le 1 Mars 1763.
J’ai lu, Monsieur , avec un vrai plaisir , la lettre que vous m’avez fait l'honneur de m'écrire, & j'y ai trouvé, je vous jure , une des meilleures critiques qu'on ai faite de mes Ecrits. Vous êtes éleve & parent de M. Marcel ; vous défendez votre maître , il n'y a rien là que de louable ; vous professez un art sur lequel vous me trouvez injuste & mal instruit ; & vous le justifiez ; cela est assurément très-permis ; je vous parois un personnage fort singulier, tout au moins, & vous avez la bonté de me le dire plutôt qu'au public. On ne peut rien de plus honnête; & vous me mettez, par vos censures , dans le cas de vous devoir des remerciemens.
Je ne sais si je m’excuserai fort bien près de vous en vous avouant que les singeries dont j'ai taxé M. Marcel, tomboient que bien moins sur son art, que sur sa maniere le faire valoir. Si j’ai tort même en cela, je l'ai d'autant plus que ce n'est point [316] d'après autrui que je l'ai jugé, mais d'après moi-même. Car, quoique vous en puissiez dire, j'étois quelquefois admis à l'honneur de lui voir donner ses leçons; & je me souviens que, tour autant de profanes que nous étions là , sans excepter son écoliere, nous ne pouvions nous tenir de rire à la gravité magistrale avec laquelle il prononçoit ses savans apophtegmes. Encore une sois, Monsieur, je ne prétends point m'excuser en ceci-tout au contraire : j'aurois mauvaise grace à vous soutenir que M. Marcel faisoit des singeries , à vous qui peut-être, vous trouvez bien de l'imiter; car mon dessein n'est assurément ni de vous offenser ni de vous déplaire.
Quant à l'ineptie avec laquelle j'ai parlé de votre art, ce tort est plus naturel qu'excusable ; il est celui de quiconque se mêle de parler de ce qu'il ne sait pas. Mais un honnête homme qu'on avertit de sa faute, doit la réparer; & c'est ce que je crois ne pouvoir mieux faire en cette occasion , qu'en publiant franchement votre lettre & vos corrections , devoir que je m'engage à remplir en tems & lieu. Je ferai , Monsieur , avec grand plaisir , cette réparation publique à la danse & à M. Marcel, pour le malheur que j'ai eu de leur manquer de respect. J'ai pourtant quelque lieu de penser que votre indignation se fût un peu calmée , si mes vieilles rêveries eussent obtenu grace devant vous. Vous auriez vu que je ne suis pas si ennemi de votre art que vous m'accusez de l'être, & que ce n'est pas une grande objection à me faire, que son établissement dans mon pays , puisque j'y ai proposé moi-même des bals publics desquels j'ai donné le plan. Monsieur , faites grace à mes torts en faveur de mes services ; & quand j'ai [317] scandalisé pour vous les gens austeres , pardonnez-moi quelques déraisonnemens sur un art duquel j'ai si bien mérité.
Quelque autorité cependant qu'aient sur moi vos décisions, je tiens encore un peu, je l'avoue , à la diversité des caracteres dont je proposois l'introduction dans la danse. Je ne vois pas bien encore ce que vous y trouvez d'impraticable, & il me paroît moins évident qu'à vous , qu'on s'ennuyeroit davantage quand les danses seroient plus variées. Je n'ai jamais trouvé que ce fût un amusement bien piquant pour une assemblée , que cette enfilade d'éternels menuets par lesquels on commence & poursuit un bal , & qui ne disent tous que la même chose , parce qu'ils n'ont tous qu'un seul caractere ; au lieu qu'en leur en donnant seulement deux , tels par exemple, que ceux de la Blonde & de la Brune , on les eût pu varier de quatre manieres qui les eussent rendus toujours pittoresques , & plus souvent intéressans. La Blonde avec le Brun , la Brune avec le Blond, la Brune avec le Brun, & la Blonde avec le Blond. Voilà l'idée ébauchée ; il est aisé de la perfectionner & de l’étendre : car vous comprenez bien , Monsieur, qu'il ne faut pas presser ces différences de Blonde & de Brune ; le teint ne décide pas toujours du tempérament : telle Brune est Blonde par l'indolence ; telle Blonde est Brune par la vivacité ; & l'habile Artiste ne juge pas du caractere par les cheveux.
Ce que je dis du menuet, pourquoi ne le dirois-je pas des contredanses , & de la plate symétrie sur laquelle elles sont dessinées? Pourquoi n'y introduiroit-on pas de savantes irrégularités , tomme dans une bonne décoration; des oppositions & des contrastes comme dans les parties de la Musique? [318] On fait bien chanter ensemble Héraclite & Démocrite; pourquoi ne les feroit-on pas danser ?
Quels tableaux charmans, quelles scenes variées , ne pourroit point introduire dans la danse , un génie inventeur , qui sauroit la tirer de sa froide uniformité, & lui donner un langage & des sentimens comme en a la Musique ! Mais votre M. Marcel n'a rien inventé que des phrases qui sont mortes avec lui ; il a laissé son art dans le même état où il l'a trouvé ; il l'eût servi plus utilement , en pérorant un peu moins, & dessinant davantage ; & au lieu d'admirer tant de choses dans un menuet , il eût mieux fait de les y mettre. Si vous vouliez faire un pas de plus, vous , Monsieur , que je suppose homme de génie , peut-être au lieu de vous amuser à censurer mes idées , chercheriez-vous à étendre & rectifier les vues qu'elles vous offrent : vous deviendriez créateur dans votre art; vous rendriez service aux hommes, qui ont tant de besoin qu'on leur apprenne à avoir du plaisir ; vous immortaliseriez votre nom , & vous auriez cette obligation à un pauvre solitaire qui ne vous a point offensé, & que vous voulez haïr sans sujet.
Croyez-moi , Monsieur, laissez-là des critiques qui ne conviennent qu'aux gens sans talens , incapables de rien produire d'eux-mêmes, & qui ne savent chercher de la réputation qu'aux dépens de celle d'autrui. Echauffez votre tête, & travaillez ; vous aurez bientôt oublié ou pardonné mes bavardises, & vous trouverez que les prétendus inconvéniens que vous objectez aux recherches que je propose à faire, seront des avantages quand elles auront réussi. Alors , grace à la variété des genres, l'art aura de quoi contenter tout le monde , & prévenir la [319] jalousie en augmentant l'émulation. Toutes vos écolieres pourront briller sans se nuire, & chacune se consolera d'en voir d’autres exceller dans leurs genres , en se disant , j'excelle aussi dans le mien. Au lieu qu'en leur faisant faire à toutes la même chose , vous laissez sans aucun subterfuge , l'amour-propre humilié ; & comme il n'y a qu'un modele de perfection , si l’une excelle dans le genre unique , il faut que toutes les autres lui cédent ouvertement la primauté.
Vous avez bien raison , mon cher Monsieur, de dire que je ne suis pas philosophe. Mais , vous qui parlez, vous ne seriez pas mal de tâcher de l'être un peu. Cela seroit plus avantageux à votre art que vous ne semblez le croire. Quoi qu’il en soit, ne fâchez pas les philosophes, je vous le conseille. Car tel d'entr'eux pourroit vous donner plus d'instructions sur la danse , que vous ne pourriez lui en rendre sur la philosophie ; & cela ne laisseroit pas d'être humiliant pour un éleve du grand Marcel.
Vous me taxez d'être singulier, & j'espere que vous avez raison. Toutefois vous auriez pu sur ce point, me faire grace en faveur de votre maître : car vous m'avouerez que M. Marcel lui-même étoit un homme fort singulier. Sa singularité , je l'avoue , étoit plus lucrative que la mienne ; & si c'est-là ce que vous me reprochez, il faut bien passer condamnation. Mais quand vous m'accusez aussi de n'être pas philosophe, c'est comme si vous m'acculiez de n'être pas maître à danser. Si c’est un tort à tout homme de ne pas savoir son métier , ce n’en est point un, de ne pas savoir le métier d'un autre. Je n’ai jamais aspiré à, devenir philosophe ; je ne me suis jamais [320] donné pour tel : je ne le fus , ni ne le suis, ni ne veux l'être. Peut-on forcer un homme à mériter malgré lui , un titre qu'il ne veut pas porter ? Je sais qu'il n'est permis qu'aux philosophes de parler philosophie ; mais il est permis à tout homme de parler de la philosophie ; & je n'ai rien fait de plus. J'ai bien aussi parlé quelquefois de la danse , quoique je ne sois pas danseur ; & si j'en ai parlé même avec trop de zele à votre avis , mon excuse est que j'aime la danse, au lieu que je n'aime point du tout la philosophie. J'ai pourtant eu rarement la précaution que vous me prescrivez , de danser avec les filles, pour éviter la tentation. Mais j'ai eu souvent l'audace de courir le risque tout entier, en osant les voir danser sans danser moi-même. Ma seule précaution a été de me livrer moins aux impressions des objets , qu'aux réflexions qu'ils me faisoient naître, & de rêver quelquefois, pour n'être pas séduit. Je suis fâché, mon cher Monsieur, que mes rêveries aient eu le malheur de vous déplaire. Je vous assure que ce ne fut jamais mon intention; & je vous salue de tout mon coeur.
LETTRE A M. D E****.
Motiers le 6 Mars 1763.
J'ai eu, Monsieur, l'imprudence de lire le mandement que M. l'Archevêque de Paris a donné contre mon livre , la foiblesse d'y répondre , & l'étourderie d'envoyer aussi - tôt cette [321] réponse à Rey. Revenu à moi j'ai voulu la retirer ; il n'étoit plus tems; l'impression en étoit commencée, & il n'y a plus de remede à une sottise faite. J'espere au moins que ce sera la derniere en ce genre. Je prends la liberté de vous faire adresser par la poste, deux exemplaires de ce misérable écrit; l’un que je vous supplie d'agréer , & l'autre pour M...... à qui je vous prie de vouloir bien le faire passer , non comme une lecture à faire ni pour vous ni pour lui , mais comme un devoir dont je m'acquitte envers l'un & l'autre. Au reste, je suis persuadé, vu ma position particuliere, vu la gêne à j'étois asservi à tant d'égards , vu le bavardage ecclésiastique auquel j'étois forcé de me conformer , vu l'indécence qu'il y
auroit à s'échauffer en parlant de soi , qu'il eût été facile à d’autres de mieux faire , mais impossible de faire bien. Ainsi, tout le mal vient d'avoir pris la plume quand il ne falloit pas.
LETTRE A M. K*****.
Motiers le 17 Mars 1763.
Si jeune, & déjà marié ! Monsieur, vous avez entrepris de bonne heure une grande tâche. Je sais que la maturité de l’esprit peut suppléer à l'âge , & vous m'avez paru promettre ce supplément. Vous vous connoissez d'ailleurs en mérite, & je compte sur celui de l'épouse que vous vous êtes choisie. Il en faut pas moins , cher K * * * , pour rendre heureux un [322]établissement si précoce. Votre âge seul m'alarme pour vous; tout le reste me rassure. Je suis toujours persuadé que le vrai bonheur de la vie est dans un mariage bien assorti ; & je ne le suis pas moins , que tout le succès de cette carriere dépend de la façon de la commencer. Le tour que vont prendre vos occupations , vos soins , vos manieres , vos affections domestiques , durant la premiere année , décidera de toutes les autres. C'est maintenant que le sort de vos jours est entre vos mains; plus tard il dépendra de vos habitudes. Jeunes époux, vous êtes perdus, si vous n'êtes qu'amans ; mais soyez amis de bonne heure pour l'être toujours. La confiance qui vaut mieux que l'amour , lui survit & le remplace. Si vous savez l'établir entre vous , votre maison vous plaira plus qu'aucune autre ; & dès qu'une fois vous serez mieux chez vous que par-tout ailleurs , je vous promets du bonheur pour le reste de votre vie. Mais ne vous mettez pas dans l'esprit d'en chercher au. loin , ni dans la célébrité, ni dans les plaisirs , ni dans la fortune. La véritable félicité ne se trouve point au-dehors; il faut que votre maison vous suffise; ou jamais rien ne vous suffira.
Conséquemment à ce principe , je crois qu'il n'est pas tems , quant à présent , de longer à l'exécution du projet dont vous m'avez parlé. La société conjugale doit vous occuper plus que la société helvétique ; avant que de publier les annales de celle-ci , mettez-vous en état d'en fournir le plus bel article. Il faut qu'en rapportant les actions d'autrui , vous puissiez dire comme le Correge : & moi aussi je suis homme.
Mon cher K* * * , je crois voir germer beaucoup de mérite parmi la jeunesse Suisse; mais la maladie universelle vous gagne [323] tous. Ce mérite cherche à se faire imprimer, & je crains bien que de cette manie dans les gens de votre état , il ne résulte un jour à la tête de vos Républiques plus de petits auteurs que de grands hommes. Il n'appartient pas à tous d'être des Hallier.
Vous m'avez envoyé un livre très-précieux, & de fort belles cartes ; comme d'ailleurs vous avez acheté l'un & l'autre , il n'y a aucune parité à faire , en aucun sens , entre ces envois & le barbouillage dont vous faites mention. De plus , vous vous rappellerez , s'il vous plaît , que ce sont des commissions dont vous avez bien voulu vous charger , & qu'il n'est pas honnête de transformer des commissions en présens. Ayez donc la bonté de me marquer ce que vous coûtent ces emplettes , afin qu'en acceptant la peine qu'elles vous ont donnée, d’aussi bon coeur que vous l'avez prise , je puisse au moins vous rendre vos déboursés ; sans quoi, je prendrai le parti de vous renvoyer le livre & les cartes.
Adieu , très-bon & aimable K* * * , faites , je vous prie, agréer mes hommages à Madame votre Epouse ; dites-lui combien elle a droit à ma reconnoissance, en faisant le bonheur d'un homme que j'en crois si digne , & auquel je prends un si tendre intérêt.
[324] LETTRE A M. D. R.
Motiers, Mars 1763.
Je ne trouve pas , très-bon Papa , que vous ayez interprété ni bénignement , ni raisonnablement la raison de décence & de modestie qui m'empêcha de vous offrir mon portrait & qui m'empêchera toujours de l'offrir à personne. Cette raison n'est point comme vous le prétendez un cérémonial , mais une convenance tirée de la nature des choses , & qui ne permet à nul homme discret de porter ni sa figure , ni sa personne , où elles ne sont pas invitées , comme s'il étoit sûr de faire en cela un cadeau. Au lieu que c'en doit être un pour lui, quand on lui témoigne là-dessus quelque empressement. Voilà le sentiment que je vous ai manifesté , & au lieu duquel vous me prêtez l'intention de ne vouloir accorder un tel présent qu'aux prieres. C'est me supposer un motif de fatuité où j'en mettois un de modestie. Cela ne me paroît pas dans l'ordre ordinaire de votre bon esprit.
Vous m'alléguez que les Rois & les Princes donnent leurs portraits. Sans doute , ils les donnent à leurs inférieurs comme un honneur ou une récompense ; & c'est précisément pour cela: qu'il est impertinent à de petits particuliers de croire honorer leurs égaux comme les Rois honorent leurs inférieurs. Plusieurs Rois donnent aussi leur main à baiser en signe de faveur & de distinction. Dois-je vouloir faire à mes amis la même grace? [325] Cher Papa , quand je serai Roi je ne manquerai pas en superbe monarque , de vous offrir mon portrait enrichi de diamans. En attendant je n'irai pas sottement m'imaginer que ni vous, ni personne , soit empressé de ma mince figure ; & il n'y a qu'un témoignagne bien positif de la part de ceux qui s’en soucient , qui puisse me permettre de le supposer ; sur-tout n'ayant pas le passeport des diamans pour accompagner le portrait.
Vous me citez Samuel Bernard. C'est je vous l'avoue un singulier modele que vous me proposez à imiter ! J'aurois bien cru que vous me desiriez ses millions , mais non pas ses ridicules. Pour moi je serois bien fâché de les avoir avec sa fortune ; elle seroit beaucoup trop chere à ce prix. Je sais qu'il avoit l'impertinence d'offrir son portrait, même à gens fort au-dessus de lui. Aussi entrant un jour en maison étrangere , dans la garderobe , y trouva-t-il ledit portrait qu'il avoit ainsi donné , fiérement étalé au-dessus de la chaise percée. Je sais cette anecdote & bien d'autres plus plaisantes de quelqu'un qu'on en pouvoir croire , car c'étoit le Président de Boulainvilliers.
Monsieur * * *. donnoit son portrait ? Je lui en fais mon compliment. Tout ce que je fais, c'est que si ce portrait est l'estampe fastueuse que j'ai vue avec des vers pompeux au-dessous, il falloit que pour oser faire un tel présent lui-même, ledit Monsieur fût le plus grand fat que la terre ait porté. Quoi il en soit, j'ai vécu aussi quelque peu avec des gens à portraits, & à portraits recherchables : je les ai vus tous avoir d’autres maximes , & quand je ferai tant que de vouloir imiter [326]des modeles, je vous avoue que ce ne sera ni le Juif Bernard, ni Monsieur * * *. que je choisirai pour cela. On n'imite que les gens à qui l'on voudroit ressembler.
Je vous dis, il est vrai, que le portrait que je vous montrai, étoit le seul que j'avois ; mais j'ajoutai que j'en attendois d'autres, & qu'on le gravoit encore en Arménien. Quand je me rappelle qu'à peine y daignâtes-vous jetter les yeux, que vous ne m'en dîtes pas un seul mot , que vous marquâtes là-dessus la plus profonde indifférence , je ne puis m'empêcher de vous dire qu'il auroit fallu que je fusse le plus extravagant des hommes , pour croire vous faire le moindre plaisir en vous le présentant; & je dis dès le même soir, à Mlle. le Vasseur la mortification que vous m'aviez faite ; car j'avoue que j'avois attendu , & même mendié quelque mot obligeant qui me mît en droit de faire
le reste. Je suis bien persuadé maintenant , que ce sut discrétion & non dédain de votre part , mais vous me permettrez de vous dire que cette discrétion étoit pour moi un peu humiliante , & que c'étoit donner un grand prix aux deux sols qu'un tel portrait peut valoir.LETTRE A MYLORD MARÉCHAL.
Le 21 Mars 1763.
Il y a dans votre lettre du 19 un article qui m'a donné des palpitations ; c'est celui de l'Ecosse. Je ne vous dirai là-dessus [327] qu’un mot; c'est que je donnerois la moitié des jours qui me restent pour y passer l'autre avec vous. Mais pour Colombier , ne comptez pas sur moi ; je vous aime , Mylord ; mais il faut que on séjour me plaise , & je ne puis souffrir ce pays-là.
Il n'y a rien d'égal à la position de Fréderic. Il paroît qu'il sent tous les avantages , & qu'il saura bien les faire valoir. Tout le pénible & le difficile est fait ; tout ce qui demandoit le concours de la fortune est fait. Il ne lui reste à présent à remplir que des soins agréables , & dont l'effet dépend de lui. C'est de ce moment qu'il va s'élever , s'il veut , dans la postérité un monument unique ; car il n'a travaillé jusqu'ici que pour son siecle. Le seul piége dangereux qui désormais lui reste à éviter , est celui de la flatterie ; s'il se laisse louer , il est perdu. Qu'il sache qu'il n'y a plus d'éloges dignes de lui que ceux qui sortiront des cabanes de ses paysans.
Savez-vous , Mylord , que Voltaire cherche à se racommoder avec moi ? Il a eu sur mon compte un long entretien avec M * * * , dans lequel il a supérieurement joué son rôle : il n'y en point d'étranger au talent de ce grand comédien , dolis instructus & arte pelasgâ. Pour moi, je ne puis lui promettre une estime qui ne dépend pas de moi : mais à cela près, je serai, quand il le voudra , toujours prêt à tout oublier. Car je vous jure , Mylord , que de toutes les vertus chrétiennes , il n'y en a point qui me coûte moins que le pardon des injures. Il est certain que si la protection des Calas lui a fait grand honneur, les persécutions qu'il m'a fait essuyer à Geneve , lui en ont peu fait à Paris ; elles y ont excité un cri universel d'indignation. J’y jouis , malgré mes malheurs , d'un honneur qu'il n'aura jamais [328] nulle part; c'est d'avoir laissé ma mémoire en estime dans le pays où j'ai vécu. Bonjour , Mylord.
LETTRE A MADAME DE *****.
Le 27 Mars 1763.
Que votre lettre , Madame , m'a
donné d'émotions diverses! Ah! cette pauvre Mad. De
***.......! Pardonnez , si je commence par elle. Tant de malheurs .....
une amitié de treize ans
. . Femme aimable & infortunée! .....vous la plaignez , Madame ;
vous avez bien raison : son
mérite doit vous intéresser pour elle; mais vous la plaindriez bien
davantage , si vous aviez
vu comme moi , toute sa résistance à ce fatal mariage. Il semble
qu'elle prévoyoit son sort.
Pour celle-là, les écus ne l'ont pas éblouie ; on l'a bien rendue
malheureuse malgré elle.
Hélas ! elle n'est pas la seule. De combien de maux j'ai à gémir ! Je
ne suis point étonné des
bons procédés de Mad. * * * ; rien de bien ne me surprendra de sa part
; je l'ai toujours
estimée & honorée ; mais avec tout cela elle n'a pas Partie de
Mad. de * * *. Dites-moi ce
qu'est devenu ce misérable : je n'ai plus entendu parler de lui.
Je pense bien comme vous , Madame ; je n'aime point que vous soyez à Paris. Paris , le siége du goût & de la politesse, convient à votre esprit , à votre ton , à vos manieres , mais le séjour du vice ne convient point à vos moeurs , & une ville où l'amitié ne résiste ni à l'adversité ni à l'absence , ne sauroit [329] plaire à votre coeur. Cette contagion ne le gagnera pas; n'est-ce pas, Madame ? Que ne lisez-vous dans le mien , l'attendrissement avec lequel il m'a dicté ce mot là ! L'heureux ne sait s’il est aimé , dit un Poete latin ; & moi j'ajoute , l'heureux ne fait pas aimer. Pour moi graces au ciel , j'ai bien fait toutes mes épreuves ; je sais à quoi m'en tenir sur le coeur des autres & sur le mien. Il est bien constaté qu'il ne me reste que vous seule en France , & quelqu'un qui n'est pas encore jugé , mais qui ne tardera pas à l'être.
S'il faut moins regretter les amis que l'adversité nous ôte ; que priser ceux qu'elle nous donne , j'ai plus gagné que perdu : car elle m'en a donné un qu'assurément elle ne m'ôtera pas. Vous comprenez que je veux parler de Mylord Maréchal. Il m'a accueilli, il m'a honoré dans mes disgraces', plus peut-être qu'il n'eût fait durant ma prospérité. Les grandes ames ne portent pas seulement du respect au mérite ; elles en portent encore au malheur. Sans lui j'étois tout aux mal reçu dans ce pays que dans les autres , & je ne voyois plus d'asyle autour de moi. Mais un bienfait plus précieux que sa protection, est l'amitié dont il m'honore, & qu'assurément je ne perdrai point. Il me restera , celui-là ; j'en réponds. Je suis bien aise que vous m'ayez marqué ce qu'en pensoit M. D’A****. cela me prouve qu'il se connoît en hommes ; & qui s'y connoît , est de leur claire. Je compte aller voir ce digne protecteur, avant son départ pour Berlin : je lui parlerai de M. D’A****. & de vous, Madame ; il n'y a rien de si doux pour moi, que de voir ceux qui m'aiment , s'aimer entr'eux.
Quand des Quidams sous le nom de S***. ont voulu se porter [330] pour juges de mon Livre , & se sont aussi bêtement qu'insolemment arrogé le droit de me censurer; après avoir rapidement parcouru leur sot écrit, je l'ai jette par terre, & j'ai craché dessus pour toute réponse. Mais je n'ai pu lire avec le même ,dédain , le Mandement qu'a donné contre moi M. l'Archevêque de Paris ; premiérement parce que l'ouvrage en lui-même est beaucoup moins inepte; & parce que , malgré les travers de l'Auteur , je l'ai toujours estimé & respecté. Ne jugeant donc pas cet écrit indigne d'une réponse , j'en ai fait une qui a été imprimée en Hollande, & qui , si elle n'est pas encore publique , le sera dans peu. Si elle pénetre jusqu'à Paris & que vous en entendiez parler, Madame, je vous prie de me marquer naturellement ce qu'on en dit ; il m'importe de le savoir. Il n'y a que vous de qui je puisse apprendre ce qui se passe à mon égard , dans un pays où j'ai passé une partie de ma vie , où j'ai eu des amis , & qui ne peut me devenir indifférent. Si vous n'étiez pas à portée de voir cette lettre imprimée ; & que vous pussiez m'indiquer quelqu'un de vos amis qui eût les ports francs , je vous l'enverrois d'ici : car quoi-que la brochure soit petite , en vous l'envoyant directement , elle vous coûteroit vingt fois plus de port , que ne valent l'ouvrage & l'auteur.
Je suis bien touché des bontés de Mademoiselle L * * *. & des soins qu'elle veut bien prendre pour moi ; mais je serois bien fâché qu'un aussi joli travail que le lien , & si digne d'être mis en vue , restât caché sous mes grandes vilaines manches d'Arménien. En vérité , je ne saurois me résoudre à le profaner ainsi , ni par conséquent à l'accepter , à moins qu'elle ne m'ordonne [331] de le porter en écharpe ou en collier , comme un ordre chevalerie institué en son honneur.
Bonjour , Madame , recevez les hommages de votre pauvre voisin. Vous venez de me faire passer une demi-heure délicieuse , & en vérité j'en avois besoin ; car depuis quelques mois , je souffre presque sans relâche de mon mal & de mes chagrins. Mille choses , je vous supplie , à Monsieur le Marquis.
LETTRE A MADAME ***.
Le 31 Octobre 1762.
En m'annonçant , Madame , dans votre lettre du 22 Septembre (c'est je crois le 2 2 Octobre) un changement avantageux dans mon sort , vous m'avez d'abord fait croire que les hommes qui me persécutent , s'étoient lassés de leurs méchancetés ; que le Parlement de Paris avoit levé son inique décret ; que le Magistrat de Geneve avoit reconnu son tort ; & que le public me rendoit enfin justice. Mais loin de-là, je vois par votre lettre même qu'on m'intente encore de nouvelles accusations : le changement de sort que vous m'annoncez se réduit à des offres de subsistance dont je n'ai pas besoin quant à présent. Et comme j'ai toujours compté pour rien , même en santé , un avenir aussi incertain que la vie humaine ; c'est pour moi , je vous jure , la chose la plus indifférente que d'avoir à dîner dans trois ans d'ici.
[332] Il s'en faut beaucoup , cependant, que je sois insensible aux bontés du Roi de Prusse ; au contraire , elles augmentent un sentiment très-doux, savoir l'attachement que j'ai conçu pour ce grand Prince. Quant à l'usage que j'en dois faire , rien ne presse pour me résoudre , & j'ai du tems pour y penser.
A l'égard des offres de M. Stanley , comme elles sont toutes pour votre compte, Madame , c'est à vous de lui en avoir obligation. Je n'ai point ouï parler de la lettre qu'il vous a dit m'avoir écrite.
Je viens maintenant au dernier article de votre lettre , auquel j'ai peine à comprendre quelque chose , & qui me surprend à tel point , sur-tout après les entretiens que nous avons eus sur cette matiere , que j'ai regardé plus d'une fois à l'écriture pour voir si elle étoit bien de votre main. Je ne sais ce que vous pouvez désapprouver dans la lettre que j'ai écrite à mon Pasteur , dans une occasion nécessaire. A vous entendre avec votre Ange , on diroit qu'il s'agissoit d'embrasser une religion nouvelle , tandis qu'il ne s'agissoit que de rester comme auparavant dans la communion de mes peres & de mon pays , dont on cherchoit à m'exclure ; il ne falloit point pour cela d'autre Ange que le Vicaire Savoyard. S'il consacroit en simplicité de conscience dans un culte plein de mysteres inconcevables , je ne vois pas pourquoi J. J. Rousseau ne communieroit pas de même dans un culte où rien ne choque la raison ; & je vois encore moins pourquoi , après avoir jusqu'ici professé ma religion chez les Catholiques , sans que personne m'en fît un crime , ou s'avise tout-d'un-coup de m'en faire un fort étrange de ce que je ne la quitte pas en pays Protestant.
[333] Mais pourquoi cet appareil d'écrire une lettre ? Ah ! pourquoi ? Le voici. M. de Voltaire me voyant opprimé par le Parlement de Paris , avec la générosité naturelle à lui & à son parti, saisit ce moment de me faire opprimer de même à Geneve , & d'opposer une barriere insurmontable à mon retour dans ma patrie. Un des plus surs moyens qu'il employa pour cela , fut de me faire regarder comme déserteur de ma religion : car là-dessus nos loix sont formelles , & tout citoyen ou bourgeois qui ne professe pas la religion qu'elles autorisent perd par là-même son droit de Cité. Il travailla donc de toutes ses forces à soulever les Ministres ; il ne réussit pas avec ceux de Geneve qui le connoissent , mais il ameuta tellement ceux du pays de Vaud , que malgré la protection & l'amitié de M. le Baillif d'Yverdun & de plusieurs Magistrats , il fallut sortir du Canton de Berne. On tenta de faire la même chose en ce pays; le Magistrat municipal de Neufchâtel défendit mon livre ; la classe des Ministres le déféra ; le Conseil d'Etat alloit le défendre dans tout l'Etat , & peut-être procéder contre ma personne : mais les ordres de Mylord Maréchal, & la protection déclarée du Roi l'arrêterent tout court , il fallut me laisser tranquille. Cependant le tems de la communion approchoit , & cette époque alloit décider si j'étois séparé de l’Eglise Protestante, ou si je ne l'étois pas. Dans cette circonstance , ne voulant pas m'exposer à un affront public , ni non plus constater tacitement en ne me présentant pas , la désertion qu'on me reprochoit , je pris le parti d'écrire à M. de Montmollin Pasteur de la paroisse , une lettre qu'il a fait courir; mais dont les Voltairiens ont pris soin de falsifier beaucoup [334] de copies. J'étois bien éloigné d'attendre de cette lettre l'effet qu'elle produisit ; je la regardois comme une protestation nécessaire , & qui auroit son usage en tems & lieu. Quelle fut ma surprise & ma joie de voir dès le lendemain chez moi M. de Montmollin , me déclarer que non-seulement il approuvoit que j'approchasse de la Sainte Table , mais qu'il m'en prioit , & qu'il m'en prioit de l'aveu unanime de tout le Consistoire , pour l'édification de sa paroisse dont j'avois l'approbation & l'estime. Nous eûmes ensuite quelques conférences dans lesquelles je lui développai franchement mes sentimens tels à-peu-près qu'ils sont exposés dans la profession du Vicaire , appuyant avec vérité sur mort attachement constant à l'Evangile & au Christianisme ; & ne lui déguisant pas non plus mes difficultés & mes doutes. Lui de son côté , connoissant assez mes sentimens par mes livres , évita prudemment les points de doctrine qui auroient pu m'arrêter , ou le compromettre ; il ne prononça pas même le mot de rétractation; n'insista sur aucune explication , & nous nous séparâmes contens l'un de l'autre. Depuis lors j'ai la consolation d'être reconnu membre de son Eglise ; il faut être opprimé , malade , & croire en Dieu pour sentir combien il est doux de vivre parmi ses freres.
M. de Montmollin ayant à justifier sa conduite devant ses confreres, fit courir ma lettre. Elle a fait à Geneve un effet qui a mis les Voltairiens au désespoir , & qui a redoublé leur rage. Des foules de Genevois sont accourus à Motiers, m'embrassant avec des larmes de joie, & appellant hautement M. De Montmollin leur bienfaiteur & leur pere. Il est même sûr [335] que cette affaire auroit des suites pour peu que je fusse d'humeur à m'y prêter. Cependant il est vrai que bien des Ministres sont mécontens ; voilà , pour ainsi dire , la profession de foi du Vicaire approuvée en tous ses points , par un de leurs confreres ; ils ne peuvent digérer cela. Les uns murmurent, les autres menacent d'écrire ; d'autres écrivent en effet ; tous veulent absolument des rétractations, & des explications qu'ils n’auront jamais. Que dois-je faire à présent, Madame, à votre avis ? Irai - je laisser mon digne Pasteur dans les lacs où il s'est mis pour l'amour de moi ? l'abandonnerai-je à la censure de ses confreres ? autoriserai-je cette censure par ma conduite & par mes écrits ? & démentant la démarche que j'ai faite , lui laisserai-je toute la honte , & tout le repentir de s'y être prêté ? Non , non, Madame ; on me traitera d'hypocrite tant qu'on voudra ; mais je ne serai ni un perfide , ni un lâche. Je ne renoncerai point à la religion de mes peres , à cette religion si raisonnable , si pure , si conforme à la simplicité de l'Evangile, où je suis rentré de bonne foi depuis nombre d'années , & que j'ai depuis toujours hautement professée. Je n'y renoncerai point au moment où elle fait toute la consolation de ma vie , & où il importe à l'honnête homme qui m'y a maintenu, que j'y demeure sincérement attaché. Je n'en conserverai pas non plus les liens extérieurs , tout chers qu'ils me sont, aux dépens de la vérité , ou de ce que je prends pour elle; & l'on pourroit m'excommunier, & me décréter bien des fois, avant de me faire dire ce que je ne pense pas. Du reste je me consolerai d'une imputation d'hypocrisie, sans vraisemblance & sans preuves. Un Auteur qu'on bannit , qu'on décréte , qu'on [336] brûle pour avoir dit hardiment ses sentimens, pour s'être nommé, pour ne vouloir pas se dédire ; un citoyen chérissant sa patrie, qui aime mieux renoncer à son pays qu'à sa franchise, & s'expatrier que se démentir , est un hypocrite d'une espece assez nouvelle. Je ne connois dans cet état qu'un moyen de prouver qu'on n'est pas un hypocrite ; mais cet expédient auquel mes ennemis veulent me réduire , ne me conviendra jamais quoi qu'il arrive ; c'est d'être un impie ouvertement. De grace, expliquez -moi donc, Madame, te que vous voulez dire avec votre Ange, & ce que vous trouvez à reprendre à tout cela.
Vous ajoutez , Madame , qu'il falloir que j'attendisse d'autres circonstances pour professer ma religion, ( vous avez voulu dire pour continuer de la professer. ) Je n'ai peut-être que trop attendu par une fierté dont je ne saurois me défaire. Je n'ai fait aucune démarche , tant que les Ministres m'ont persécuté. Mais quand une fois j'ai été sous la protection du Roi, & qu'ils n'ont plus pu me rien faire , alors j'ai fait mon devoir , ou ce que j'ai cru l'être. J'attends que vous m'appreniez en quoi je me suis trompé.
Je vous envoie l'extrait d'un dialogue de M. de Voltaire avec un Ouvrier de ce pays-ci qui est à son service. J'ai écrit ce dialogue de mémoire , d'après le récit de M. de Montmollin , qui ne me l'a rapporté lui-même que sur le récit de l'ouvrier, il y a plus de deux mois. Ainsi , le tout peut n'être pas absolument exact ; mais les traits principaux sont fidelles; car ils ont frappé M. de Montmollin; ils les a retenus, & vous croyez bien que je ne les ai pas oubliés. Vous y verrez que M. de [337] Voltaire n'avoit pas attendu la démarche dont vous vous plaignez, pour me taxer d'hypocrisie.
Conversation de M. de Voltaire
avec un de ses Ouvriers du Comté de Neufchâtel.
M. DE VOLTAIRE.
Êtes -vous de Neufchâtel même ?
L'OUVRIER.
Non , Monsieur ; je suis du village de Butte dans la vallée de Travers.
M. DE VOLTAIRE.
Butte ! Cela est-il loin de Motiers ?
L'OUVRIER.
A une petite lieue.
M. DE VOLTAIRE.
Vous avez dans votre pays un certain personnage de celui-ci qui a bien fait des siennes.
L'OUVRIER.
Qui donc , Monsieur?
M. DE VOLTAI R E.
Un certain Jean-Jaques Rousseau. Le connoissez-vous ?
L'OUVRIER.
Oui , Monsieur ; je l'ai vu un jour à Butte, dans le carrosse de M. de Montmollin qui se promenoit avec lui.
[338] M. DE VOLTAI R E.
Comment ce pied-plat va en carrosse ? Le voilà donc bien fier ?
L'OUVRIER.
Oh ! Monsieur, il se promene aussi à pied. Il court comme un chat-maigre , & grimpe sur toutes nos montagnes.
M. DE VOLTAI R E.
Il pourrait bien grimper quelque jour sur une échelle. Il eût été pendu à Paris; s'il ne se fût sauvé. Et il le sera ici, s'il y vient.
L'OUVRIER.
Pendu ! Monsieur ! Il a l'air d'un si bon homme; eh , mon Dieu ! qu'a-t-il donc fait ?
M. DE VOLTAIRE.
Il a fait des livres abominables. C'est un impie , un athée.
L' OUVRIER.
Vous me surprenez. Il va tous les Dimanches à l'Eglise.
M. DE VOLTAIRE.
Ah ! l'hypocrite ! Et que dit-on de lui dans le pays ? Y a-t quelqu'un qui veuille le voir ?
L' OUVRIER.
Tout le monde , Monsieur , tout le monde l'aime. Il est recherché par-tout , & on dit que Mylord lui fait aussi bien des caresses.
M. DE VOLTAIRE.
C'est que Mylord ne le connoît pas , ni vous non plus Attendez seulement deux ou trois mois , & vous connoître l'homme. Les gens de Montmorenci où il demeuroit , ont fait [339] des feux de joie , quand il s'est sauvé pour n'être pas pendu. C’est un homme sans foi , sans honneur, sans religion.
L'OUVRIER.
Sans religion ! Monsieur , mais on dit que vous n'en avez pas beaucoup vous-même.
M. DE VOLTAIRE.
Qui , moi , grand Dieu ! Et qui est-ce qui dit cela ?
L'OUVRIER.
Tout le monde , Monsieur.
M. DE VOLTAIRE.
Ah! quelle horrible calomnie ! Moi qui ai étudié chez les Jésuites , moi qui ai parlé de Dieu mieux que tous les Théologiens !
L'OUVRIER.
Mais , Monsieur , on dit que vous avez fait bien des mauvais livres.
M. DE VOLTAIRE.
On ment. Qu'on m'en montre un seul qui porte mon nom ; comme ceux de ce croquant portent le sien , &c.
LETTRE A M. DE MONTMOLLIN.
Novembre 1762.
Quand je me suis réuni, Monsieur, il y a neuf ans à l'Eglise, je n'ai pas manqué de censeurs qui ont blâmé ma démarche, [340] & je n'en manque pas aujourd'hui que j'y reste uni sous vos auspices, contre l'espoir de tant de gens qui voudroient m'en voir séparé. Il n'y a rien là de bien étonnant; tout ce qui m'honore & me console déplaît à mes ennemis ; & ceux qui voudroient rendre la Religion méprisable , sont fâchés qu'un ami de la vérité la professe ouvertement. Nous connoissons trop , vous & moi , les hommes pour ignorer à combien de passions humaines le feint zele de la foi sert de manteau , & l'on ne doit pas s'attendre à voir l'athéisme & l'impiété plus charitables que n'est-l'hypocrisie ou la superstition. J'espere , Monsieur , ayant maintenant le bonheur d'être plus connu de vous , que vous ne voyez rien en moi qui démentant la déclaration que je vous ai faite, puisse vous rendre suspecte ma démarche , ni vous donner du regret à la vôtre. S'il y a des gens qui m'accusent d'être un hypocrite , c'est parce que je ne suis pas un impie; ils se sont arrangés pour m'accuser de l'un ou de l'autre, sans doute, parce qu'ils n'imaginent pas qu'on puisse sincérement croire en Dieu. Vous voyez que de quelque maniere que je me conduise , il m'eût impossible d'échapper à l'une des deux imputations. Mais vous voyez aussi que si toutes deux sont également destituées de preuves , celle d'hypocrisie est pourtant la plus inepte; car un peu d'hypocrisie m'eût sauvé bien des disgraces; & ma bonne foi me coûte assez cher, ce me semble, pour devoir être au-dessus de tout soupçon.
Quand nous avons eu , Monsieur, des entretiens sur mon ouvrage, *[*Il est question de l'Emile.] je vous ai dit dans quelles vues il avoit été publié , & je vous réitere la même chose en sincérité de coeur. [341] Ces vues n'ont rien que de louable , vous en êtes convenu vous-même ; & quand vous m'apprenez qu'on me prête celle d’avoir voulu jetter du ridicule sur le Christianisme , vous sentez en même tems combien cette imputation est ridicule elle-même ; puisqu'elle porte uniquement sur un dialogue dans un langage improuvé des deux côtés dans l'ouvrage même , & où l’on ne trouve assurément rien d'applicable au vrai Chrétien. Pourquoi les Réformés prennent-ils ainsi fait & cause pour L'Eglise Romaine ? Pourquoi s'échauffent-ils si fort quand on releve les vices de son argumentation qui n'a point été la leur jusqu'ici? Veulent-ils donc se rapprocher peu-à-peu de ses manieres de penser , comme ils se rapprochent déjà de son intolérance , contre les principes fondamentaux de leur propre communion?
Je suis bien persuadé , Monsieur , que si j'eusse toujours vécu en pays protestant , alors ou la profession du Vicaire Savoyard n'eût point été faite , ce qui certainement eût été un mal à bien des égards , ou selon toute apparence elle eût eu dans sa seconde partie , un tour fort différent de celui qu'elle a.
Je ne pense pas cependant , qu'il faille supprimer les objections qu'on ne peut résoudre ; car cette adresse subreptice a un air de mauvaise foi qui me révolte, & me fait craindre qu'il n'y ait au fond peu de vrais croyans. Toutes les connoissances humaines ont leurs obscurités , leurs difficultés , leurs objections que l'esprit humain trop borné ne peut résoudre. La Géométrie elle-même en a de telles , que les Géométres ne s'avisent point de supprimer, & qui ne rendent pas pour cela, leur science incertaine. Les objections n'empêchent pas qu'une [342] vérité démontrée ne soit démontrée , & il faut savoir se tenir à ce qu'on fait , & ne pas vouloir tout savoir même en matiere de Religion. Nous n'en servirons pas Dieu de moins bon coeur ; nous n'en serons pas moins vrais croyans , & nous en serons plus humains , plus doux , plus tolérans pour ceux qui ne pensent pas comme nous en toute chose. A considérer en ce sens , la profession de foi du Vicaire, elle peut avoir son utilité même dans ce qu'on y a le plus improuvé. En tout cas il n'y avoir qu'à résoudre les objections aussi convenablement, aussi honnêtement qu'elles étoient proposées, sans se fâcher comme si l'on avoit tort, & sans croire qu'une objection est suffisamment résolue lorsqu'on a brûlé le papier qui la contient.
Je n'épiloguerai point sur les chicanes sans nombre & sans fondement qu'on m'a faites ; & qu'on me fait tous les jours. Je sais supporter dans les autres des manieres de penser qui ne sont pas les miennes ; pourvu que nous soyons tous unis en Jésus-Christ ; c'est-là l'essentiel. Je veux seulement vous renouveller, Monsieur, la déclaration de la résolution ferme & sincere où je suis , de vivre & mourir dans la communion de l'Eglise Chrétienne Réformée. Rien ne m'a plus consolé dans mes disgraces que d'en faire la sincere profession auprès de vous ; de trouver en vous mon Pasteur , & mes freres dans vos paroissiens. Je vous demande à vous & à eux la continuation des mêmes bontés ; & comme je ne crains pas que ma conduite vous fasse changer de sentiment sur mon compte, j'espere que les méchancetés de mes ennemis ne le seront pas non plus.
[343] 1762.
En parlant , Monsieur , dans votre
gazette du 23 Juin, d'un papier appellé réquisitoire,
publié en France contre le meilleur & le plus utile de mes écrits,
vous avez rempli votre
office, & je ne vous en sais pas mauvais gré ; je ne me plains pas
même que vous ayez
transcrit les imputations dont ce papier est rempli , & auxquelles je
m'abstiens de donner celle qui leur est due.
Mais lorsque vous ajoutez de votre chef, que je suis condamnable au-delà de ce qu'on peut dire, pour avoir composé le livre dont il s'agit, & sur-tout pour y avoir mis mon nom, comme s'il étoit permis & honnête de se cacher en parlant au public ; alors , Monsieur , j'ai droit de me plaindre de ce que vous jugez sans connoître ; car il n'est pas possible qu'un homme éclairé , & un homme de bien porte avec connoissance, un jugement si peu équitable sur un livre où l'Auteur soutient la cause de Dieu , des moeurs , de la vertu , contre la nouvelle philosophie , avec toute la force dont il est capable. Vous avez donné trop d'autorité à des procédures irrégulieres, & dictées par des motifs particuliers que tout le monde connoît.
Mon livre , Monsieur, est entre les mains du public ; il sera lu tôt ou tard par des hommes raisonnables, peut-être enfin par des Chrétiens, qui verront avec surprise & sans doute avec indignation, qu'un disciple de leur divin Maître soit traité parmi eux comme un scélérat.
[344] Je vous prie donc , Monsieur, & c'est une réparation que vous me devez , de lire vous-même le livre dont vous avez si légérement & si mal parlé ; & quand vous l'aurez lu , de vouloir alors rendre compte au public, sans faveur & sans grace, du jugement que vous en aurez porté. Je vous salue , Monsieur, de tout mon coeur.
LETTRE A M. LOISEAU DE MAULÉON.
Pour lui recommander l'affaire de M. le Beuf de Valdahon.
Voici, mon cher Mauléon , du travail pour vous qui savez braver le puissant injuste , & défendre l'innocent opprimé. II s'agit de protéger par vos talens un jeune homme de mérite qu'on ose poursuivre criminellement pour une faute que tout homme voudroit commettre, & qui ne blesse d'autres loix que celles de l'avarice & de l'opinion. Armez votre éloquence de traits plus doux & non moins pénétrans, en faveur de deux amans persécutés par un pere vindicatif & dénaturé. Ils ont la voix publique, & ils l'auront par-tout où vous parlerez pour eux. Il me semble que ce nouveau sujet vous offre d'aussi grands principes à développer, d'aussi grandes vues à approfondir que les précédens ; & vous aurez de plus à faire valoir des sentimens naturels à tous les coeurs sensibles, & qui ne sont pas étrangers au vôtre. J'espere encore que vous compterez pour quelque chose la recommandation d'un homme que vous avez [345] honoré de votre amitié. Macte virtute, cher Mauléon ; c'est dans une route que vous vous êtes frayée , qu'on trouve le noble prix que je vous ai depuis si long-tems annoncé , & qui est seul digne de vous.
A MADEMOISELLE D' IVERNOIS.
Fille de M. le Procureur - Général de Neufchâtel , en lui envoyant le premier lacet de ma façon, qu'elle m'avoit demandé pour présent de noces.
Le voilà, Mademoiselle, ce beau présent de noces que vous avez desiré; s'il s'y trouve du superflu, faites, en bonne ménagere , qu'il ait bientôt son emploi. Portez sous d'heureux auspices cet emblême des liens de douceur & d'amour dont vous tiendrez enlacé votre heureux époux, & songez qu'en portant lacet tissu par la main qui traça les devoirs des meres, c'est engager à les remplir.
[346] LETTRE A M. WATELET.
Motiers , 1763.
Vous me traitez en Auteur , Monsieur ; vous me faites des complimens sur mon livre. Je n'ai rien à dire à cela , c'est l'usage. Ce même usage veut aussi , qu'en avalant modestement votre encens , je vous en renvoie une bonne partie. Voilà pourtant ce que je ne serai pas; car quoique vous ayez des talens très-vrais, très-aimables, les qualités que j'honore en vous , les effacent à mes yeux ; c'est par elles que je vous suis attaché; c'est par elles que j'ai toujours desiré votre bienveillance; & l'on ne m'a jamais vu rechercher les gens à talens qui n'avoient que des talens. Je m'applaudis pourtant de ceux auxquels vous m'assurez que je dois votre estime, puisqu'ils me procurent un bien dont je fais tant de cas. Les miens tels quels, ont cependant si peu dépendu de ma volonté , ils m'ont attiré tant de maux, ils m'ont abandonné si vite, que j'aurois bien voulu tenir cette amitié dont vous permettez que je me flatte , de quelque chose qui m'eût été moins funeste , & que je pusse dire être plus à moi.
Ce sera , Monsieur , pour votre gloire , au moins je le desire & je l'espere , que j'aurai blâmé le merveilleux de l'Opéra. Si j'ai eu tort, comme cela peut très-bien être , vous m'aurez réfuté par le fait ; & si j'ai raison , le succès dans un mauvais genre , n'en rendra votre triomphe que plus éclatant. Vous [347] voyez, Monsieur, par l'expérience constante du théâtre , que ce n’est jamais le choix du genre bon ou mauvais , qui décide du sort d'une piece. Si la vôtre est intéressante malgré les machines, soutenue d'une bonne musique elle doit réussir; & vous aurez eu comme Quinault , le mérite de la difficulté vaincue. Si par supposition elle ne l'est pas , votre goût, votre aimable poésie l'auront ornée au moins de détails charmans qui la rendront agréable , & c'en est assez pour plaire à l'Opéra François. Monsieur, je tiens beaucoup plus, je vous jure , à votre succès qu'à mon opinion , & non-seulement pour vous, mais aussi pour votre jeune musicien. Car le grand voyage que l'amour de l'art lui a fait entreprendre , & que vous avez encouragé , m'est garant que son talent n'est pas médiocre. Il faut en ce genre ainsi qu'en bien d'autres , avoir déjà beaucoup en soi-même , pour sentir combien on a besoin d'acquérir. Messieurs, donnez bientôt votre piece, & dussai-je être pendu , je l'irai voir, si je puis.
LETTRE A M. FAVRE.
Premier Syndic de la République de Geneve.
Motiers-Travers le 12 Mai 1763.
Monsieur,
Revenu du long étonnement où m'a jetté , de la part du magnifique Conseil, le procédé que j'en devois le moins attendre, [348] je prends enfin le parti que l'honneur & la raison me prescrivent , quelque cher qu'il en coûte à mon coeur.
Je vous déclare donc, Monsieur, & je vous prie de déclarer au magnifique Conseil , que j'abdique à perpétuité mon droit de Bourgeoisie & de Cité dans la ville & république de Geneve. Ayant rempli de mon mieux les devoirs attachés à ce titre , sans jouir d'aucun de ses avantages , je ne crois point être en reste avec l'Etat en le quittant. J'ai tâché d'honorer le nom Genevois; j'ai tendrement aimé mes compatriotes; je n'ai rien oublié pour me faire aimer d'eux ; on ne sauroit plus mal réussir; je veux leur complaire jusques dans leur haine. Le dernier sacrifice qui me reste à faire , est celui d'un nom qui me fut si cher. Mais , Monsieur, ma Patrie , en me devenant étrangere , ne peut me devenir indifférente ; je lui reste attaché par un tendre souvenir, & je n'oublie d'elle que ses outrages. Puisse-t-elle prospérer toujours , & voir augmenter sa gloire ! Puisse-t-elle abonder en citoyens meilleurs , & sur-tout plus heureux que moi!
Recevez , je vous prie , Monsieur, les assurances de mon profond respect.
LETTRE A M. MARC CHAPPUIS.
Motiers le 26 Mai 1763.
Je vois , Monsieur , par la lettre dont vous m'avez honoré le18 de ce mois, que vous me jugez bien légérement dans mes [349] disgraces. Il en coûte si peu d'accabler les malheureux , qu'on est presque toujours disposé à leur faire un crime de leur malheur.
Vous dites que vous ne comprenez rien à ma démarche : elle est pourtant aussi claire que la triste nécessité qui m'y a réduit. Flétri publiquement dans ma patrie , sans que personne ait reclamé contre cette flétrissure ; après dix mois d'attente , j’ai dû prendre le seul parti propre à conserver mon honneur si cruellement offensé. C'est avec la plus vive douleur que je m’y suis déterminé : mais que pouvois - je faire ? Demeurer volontairement membre de l'Etat après ce qui s'étoit passé , n’étoit-ce pas consentir à mon déshonneur?
Je ne comprends point comment vous m'osez demander ce que m'a fait la Patrie. Un homme aussi éclairé que vous, ignore-t-il que toute démarche publique faite par le Magistrat, est censée faite par tout l'Etat, lors qu'aucun de ceux qui ont droit de la désavouer , ne la désavoue. Quand le Gouvernement parle , & que tous les Citoyens se taisent, apprenez que la Patrie a parlé.
Je ne dois pas seulement compte de moi aux Genevois , je le dois encore à moi-même , au public dont j'ai le malheur d'être connu , & à la postérité de qui je le serai peut-être. Si j'étois assez sot pour vouloir persuader au reste de l'Europe , que les Genevois ont désapprouvé la procédure de leurs Magistrats , ne s'y moqueroit - on pas de moi ? Ne savons-nous pas, me diroit-on , que la Bourgeoisie a droit de faire des représentations , dans toutes les occasions où elle croit les loix lésées & où elle improuve la conduite des Magistrats ? Qu'a-t-elle [350] fait ici depuis près d'un an que vous avez attendu ? Si cinq ou six Bourgeois seulement eussent protesté , l'on pourroit vous croire sur les sentimens que vous leur prêtez. Cette démarche étoit facile, légitime , elle ne troubloit point l'ordre public : pourquoi donc ne l'a-t-on pas faite ? Le silence de tous ne dément-il pas vos assertions? Montrez-nous les signes du désaveu que vous leur prêtez. Voilà , Monsieur, ce qu'on me diroit & qu'on auroit raison de me dire : on ne juge point les hommes par leurs pensées , on les juge sur leurs actions.
Il y avoit peut - être divers moyens de me venger de l'outrage, mais il n'y en avoit qu'un de le repousser sans vengeance , & c'est celui que j'ai pris. Ce moyen qui ne fait de mal qu'à moi , doit-il m'attirer des reproches , au lieu des consolations que je devois espérer ?
Vous dites que je n'avois pas droit de demander l'abdication de ma bourgeoisie : mais le dire n'est pas le prouver. Nous sommes bien loin de compte: car je n'ai point prétendu demander cette abdication , mais la donner. J'ai assez étudié mes droits pour les connoître, quoique je ne les aye exercés qu'une fois & seulement pour les abdiquer. Ayant pour moi l'usage de tous les Peuples, l'autorité de la raison, du droit naturel, de Grotius, de tous les Jurisconsultes , & même l'aveu du Conseil , je ne suis pas obligé de me régler sur votre erreur. Chacun sait que tout tracte dont une des parties enfreint les conditions, devient nul pour l'autre. Quand je devois tout à la Patrie, ne me devoir-elle rien ? J'ai payé ma dette , a-t-elle payé la sienne? On n'a jamais droit de la déserter , je l'avoue ; mais quand elle nous rejette, on a toujours droit de la quitter; on le peut dans les [351] cas que j'ai spécifiés , & même on le doit dans le mien. Le ferment que j'ai fait envers elle, elle l'a fait envers moi. En violant ses engagemens , elle m'affranchit des miens , & en me les rendant ignominieux, elle me fait un devoir d'y renoncer.
Vous dites que si des Citoyens se présentoient au Conseil pour demander pareille chose , vous ne seriez pas surpris qu'on les incarcerât. Ni moi non plus , je n'en serois pas surpris ; parce que rien d'injuste ne doit surprendre de la part de quiconque a la force en main, Mais bien qu'une loi qu'on n'observa jamais, défende au Citoyen qui veut demeurer tel, de sortir sans congé du territoire ; comme on n'a pas besoin de demander l'usage d'un droit qu'on a , quand un Genevois veut quitter tout-à-fait sa Patrie , pour aller s'établir en pays étranger, personne ne songe à lui en faire un crime , & on ne l'incarcere point pour cela. Il est vrai qu'ordinairement cette renonciation n'est pas solemnelle , mais c'est qu'ordinairement ceux qui la sont, n'ayant pas reçu des affronts publics , n'ont pas besoin de renoncer publiquement à la société qui les leur a faits.
Monsieur , j'ai attendu , j'ai médité , j'ai cherché long-tems s'il y avoit quelque moyen d'éviter une démarche qui m'a déchire. Je vous avois confié mon honneur, ô Genevois, & j'étois tranquille ; mais vous avez si mal gardé ce dépôt que vous me forcez de vous l'ôter.
Mes bons anciens compatriotes que j'aimerai toujours malgré votre ingratitude , de grave ne me forcez pas , par vos propos durs & mal-honnêtes, de faire publiquement mon apologie. Espargnez-moi, dans ma misere , la douleur de me défendre à vos dépens.
[352] Souvenez-vous , Monsieur, que c'est malgré moi que je suis réduit à vous répondre sur ce ton. La vérité dans cette occasion n'en a pas deux. Si vous m'attaquiez moins durement, je ne chercherois qu'à verser mes peines dans votre sein. Votre amitié me sera toujours chere; je me serai toujours un devoir de la cultiver ; mais je vous conjure en m'écrivant , de ne pas me la rendre si cruelle, & de mieux consulter votre bon coeur. Je vous embrasse de tout le mien.
LETTRE A M. ROUSSEAU SON COUSIN.
Juillet 1763.
Une absence de quelques jours m'a empêché , mon très-cher Cousin, de répondre plutôt à votre lettre , & de vous marquer mon regret sur la perte de mon cousin votre pere. Il a vécu en homme d'honneur, il a supporté la vieillesse avec courage , & il est mort en Chrétien. Une carriere ainsi passée est digne d'envie , puissions-nous, mon cher Cousin, vivre & mourir comme lui !
Quant à ce que vous me marquez des représentations qui ont été faites à mon sujet , & auxquelles vous avez concouru ; je reconnois , mon cher Cousin , dans cette démarche le zele d'un bon parent & d'un digne citoyen ; mais j'ajouterai qu'ayant été faites à mon insçu , & dans un tems où elles ne pouvoient plus produire aucun effet utile, il eût peut-être été mieux [353] qu’elles n'eussent point été faites , ou que mes amis & parens n'y eussent point acquiescé. J'avoue que l'affront reçu par le Conseil est pleinement réparé par le désaveu authentique de la plus saine partie de l'Etat; mais comme il peut naître de cette démarche des semences de mésintelligence auxquelles même après ma retraite , je serois au désespoir d'avoir donné lieu, je vous prie, mon cher Cousin , vous & tous ceux qui daignent s'intéresser à moi, de vouloir bien, du moins pour ce qui me regarde, renoncer à la poursuite de cette affaire , & vous retirer du nombre des représentans. Pour moi, content d'avoir fait en toute occasion mon devoir envers ma patrie , autant qu'il a dépendu de moi, j'y renonce pour toujours , avec douleur, mais sans balancer; & afin que le desir de mon rétablissement n'y trouble jamais la paix publique , je déclare que , quoi qu'il arrive , je ne reprendrai de mes jours le titre de Citoyen de Geneve , ni ne rentrerai dans ses murs. Croyez que mon attachement pour mon pays ne tient ni aux droits , ni au séjour , ni au titre , mais à des noeuds que rien ne sauroit briser; croyez aussi , mon très-cher Cousin , qu'en cessant d'être votre Concitoyen, je n'en reste pas moins pour la vie votre bon parent & véritable ami.
[354] LETTRE A M****.
Motiers -Travers le 11 Septembre 1763.
Je ne sais, Monteur , si vous vous rappellerez un homme , autrefois connu de vous; pour moi qui n'oublie point vos honnêtetés , je me suis rappellé avec plaisir vos traits dans ceux de M. votre fils , qui m'est venu voir il y a quelques jours. Le récit de ses malheurs m'a vivement touché; la tendresse & le respect avec lesquels il m'a parlé de vous , ont achevé de m'intéresser pour lui. Ce qui lui rend ses maux plus aggravans est qu'ils lui viennent d'une main si chere. J'ignore , Monsieur , quelles sont ses fautes ; mais je vois son affliction ; je sais que vous êtes pere, & qu'un pere n'est pas fait pour être inexorable. Je crois vous donner un vrai témoignage d'attachement en vous conjurant de n'user plus envers lui d'une rigueur désespérante , & qui, le faisant errer de lieu en lieu sans ressource & sans asyle , n'honore ni le nom qu'il porte , ni le pere dont il le tient. Réfléchissez, Monsieur, quel serois son sort, si dans cet état , il avoit le malheur de vous perdre. Attendra-t-il des parent, des collatéraux, une commisération que son pere lui aura refusée ? & si vous y comptez , comment pouvez vous laisser à d'autres le soin d'être plus
humains que vous envers votre fils ? Je ne sais point comment cette seule idée ne désarme pas votre bon coeur. D'ailleurs de quoi s'agit-il ici ? de faire révoquer une malheureuse lettre de cachet qui n'auroit jamais dû[355] être sollicitée. Votre fils ne vous demande que sa liberté , & il n'en veut user que pour réparer ses torts , s'il en a. Cette demande même dit un devoir qu'il vous tend ; pouvez - vous ne pas sentir le vôtre? Encore une fois pensez-y, Monsieur, je ne veux que cela, la raison vous dira le reste.
Quoique M. de M. ne soit plus ici, je sais, si vous m'honorez une réponse , où lui faire passer vos ordres; ainsi vous pouvez les lui donner par mon canal. Recevez , Monsieur, mes salutations & les assurances de mon respect.
LETTRE A M. G. LIEUTENANT-COLONEL.
Septembre 1763.
Je crois , Monsieur, que je serois fort aise de vous connoître , mais on me fait faire tant de connoissances par force, que j'ai résolu de n'en plus faire volontairement; votre franchise avec moi , mérite bien que je vous la rende , & vous consentez de si bonne grace, que je ne vous réponde pas, que je ne puis trop tôt vous répondre ; car, si jamais j'étois tenté d'abuser de la liberté , ce seroit moins de celle qu'on me laisse , que de celle qu'on voudroit m'ôter. Vous êtes Lieutenant - Colonel , Monsieur, j'en suis fort aise ; mais sussiez-vous Prince , & qui plus est laboureur, comme je n'ai qu'un ton avec tout le monde, je n'en prendrai pas un autre avec vous. Je vous salue , Monsieur , de tout mon coeur.
[356] LETTRE A M. L. P. L. E. D. W.
Motiers le 92 Septembre 1763.
Vous me faites, Monsieur le Duc, bien plus d'honneur que je n'en mérite. Votre Altesse Sérénissime aura pu voir dans le livre qu'elle daigne citer, que je n'ai jamais su comment il faut élever les Princes ; & la clameur publique me persuade que je ne sais comment il faut élever personne. D'ailleurs les disgraces & les maux m'ont affecté le coeur & affoibli la tête. Il ne me reste de vie que pour souffrir , je n'en ai plus pour penser. A Dieu ne plaise, toutefois , que je me refuse aux vues que vous m'exposez dans votre lettre. Elle me pénetre de respect & d'admiration pour vous. Vous me paroissez plus qu'un homme , puisque vous savez l'être encore dans votre rang. Disposez de moi,
Monsieur le Duc; marquez-moi vos doutes, je vous dirai mes idées ; vous pourrez me convaincre aisément d'insuffisance, mais jamais de mauvaise volonté.Je supplie Votre Altesse Sérénissime d'agréer les assurances de mon profond respect.
[357] QUATRE LETTRES A M. L’A. DE****.
Motiers-Travers le 27 Novembre 1763.
J’ai reçu , Monsieur , la lettre obligeante dans laquelle votre honnête coeur s'épanche avec moi. Je suis touché de vos sentimens & reconnoissant de votre zele; mais je ne vois pas bien sur quoi vous me consultez. Vous me dites : j'ai de la naissance dont je dois suivre la vocation, parce que mes parens le veulent ; apprenez-moi ce que je dois faire : je suis gentilhomme & veux vivre comme tel ; apprenez-moi toutefois à vivre en homme : j'ai des préjugés que je veux respecter; apprenez-moi toutefois à les vaincre. Je vous avoue, Monsieur, que je ne sais pas répondre à cela.
Vous me parlez avec dédain des deux seuls métiers que la noblesse connoisse & qu'elle veuille suivre : cependant , vous avez pris un de ces métiers. Mon conseil est , puisque vous y êtes, que vous tâchiez de le faire bien. Avant de prendre un état, on ne peut trop raisonner sur son objet : quand il est pris, il en faut remplir les devoirs ; c'est alors tout ce qui reste à faire.
Vous vous dites sans fortune , sans biens , vous ne savez comment , avec de la naissance , ( car la naissance revient toujours ) vivre libre & mourir vertueux. Cependant , vous offrez un asyle à une personne qui m'est attachée ; vous m'assurez que Madame votre mere la mettra à son aise : le fils d'une Dame [358] qui peut mettre une étrangere à son aise , doit naturellement y être aussi. Il peut donc vivre libre & mourir vertueux. Les vieux gentilshommes , qui valoient bien ceux d'aujourd'hui, cultivoient leurs terres & faisoient du bien à leurs paysans. Quoi que vous en puissiez dire , je ne crois pas que ce fût déroger que d'en faire autant.
Vous voyez , Monsieur, que je trouve dans votre lettre même la solution des difficultés qui vous embarrassent. Du reste, excusez ma franchise ; je dois répondre à votre estime par la mienne, & je ne puis vous en donner une preuve plus sure qu'on osant tout gentilhomme que vous êtes , vous dire la vérité.
Je vous salue , Monsieur , de tout mon coeur.
SECONDE LETTRE AU MÊME.
Motiers le 6 Janvier 1764.
Quoi, Monsieur, vous avez renvoyé vos portraits de famille & vos titres ! vous vous êtes défait de votre cacher ! voilà bien plus de prouesses que je n'en aurois fait à votre place. J'aurois laissé les portraits où ils étoient; j'aurois gardé mon cachet parce que je l’avois; j'aurois laissé moisir mes titres dans leur coin , sans m'imaginer même que tout cela valût la peine d'en faire un sacrifice ; mais vous êtes pour les grandes actions. Je vous en félicite de tout mon coeur.
A force de me parler de vos doutes , vous m'en donnez d'inquiétans sur votre compte. Vous me faites douter s'il y a [359] choses dont vous ne doutiez pas. Ces doutes mêmes , à, mesure qu'ils croissent , vous rendent tranquille : vous vous y reposez comme sur un oreiller de paresse ! Tout cela m'effrayeroit beaucoup pour vous , si vos grands scrupules ne me rassuroient. Ces scrupules sont assurément respectables comme fondés sur la vertu ; mais l'obligation d'avoir de la vertu, sur quoi la fondez-vous ? Il seroit bon de savoir si vous êtes bien décidé sur ce point. Si vous l'êtes , je me rassure ; je ne vous trouve plus si sceptique que vous affectez de l'être & quand on est bien décidé sur les principes de ses devoirs , le reste n'est pas une si grande affaire. Mais si vous ne l'êtes pas , vos inquiétudes me semblent peu raisonnées. Quand on est si tranquille dans le doute de ses devoirs , pourquoi tant s'affecter du parti qu'ils nous imposent.
Votre délicatesse sur l'état
ecclésiastique est sublime ou puérile , selon le degré de vertu que
vous avez atteint. Cette délicatesse est sans doute un devoir pour
quiconque remplit tous les
autres ; & , qui n'est faux ni menteur en rien dans ce monde, ne
doit pas l'être même en
cela. Mais je ne connois que Socrate & vous à qui la raison pût
passer un tel scrupule : car
à nous autres hommes vulgaires , il seroit impertinent & vain d'en
oser avoir un pareil. Il
n'y a pas un de nous qui ne s'écarte de la vérité cent fois le jour
dans le commerce des
hommes en choses claires, importantes & souvent préjudiciables ,
& dans un point de pure
spéculation dans lequel nul ne voit ce qui est vrai ou faux, & qui
n'importe ni à Dieu ni aux
hommes, nous nous serions un crime de condescendre aux préjugés de nos
freres , & de
dire oui où nul n'est en droit de [360] dire non? Je vous avoue qu'un
homme, qui d'ailleurs
n'étant pas un saint , s'aviseroit tout de bon d'un scrupule que l'Abbé
de St. Pierre &
Fenelon n'ont pas eu , me deviendroit par cela seul très-suspect. Quoi
! dirois-je en
moi-même , cet homme refuse d'embrasser le noble état d'officier de
morale , un état dans
lequel il peut être le guide & le bienfaiteur des hommes, dans
lequel il peut les instruire , les
soulager, les consoler , les protéger , leur servir d'exemple ; &
cela pour quelques énigmes
auxquelles ni lui ni nous n'entendons rien , & qu'il n'avoit qu'à
prendre & donner pour ce
qu'elles valent , en ramenant sans bruit le Christianisme à ton
véritable objet? Non,
conclurois-je, cet homme ment, il nous trompe, sa fausse vertu n'est
point active , elle n'est
que de pure ostentation ; il faut être un hypocrite soi-même pour oser
taxer d'hypocrisie
détestable ce qui n'est au fond qu'un formulaire indifférent en
lui-même , mais consacré
par les loix. Sondez bien votre coeur , Monsieur, je vous en conjure :
si vous y trouvez cette
raison telle que vous me la donnez , elle doit vous déterminer , &
je vous admire. Mais
souvenez-vous bien qu'alors si vous n'êtes le plus digne des hommes , vous aurez été le plus fou.
A la maniere dont vous me demandez des préceptes de vertu , l'on diroit que vous la regardez comme un métier. Non, Monsieur ; la vertu n'est que la force de faire son devoir dans les occasions difficiles , & la sagesse au contraire , est d'écarter la difficulté de nos devoirs. Heureux celui qui se contentant d'être homme de bien , s'est mis dans une position à n'avoir jamais besoin d'être vertueux ! Si vous n'allez à la campagne que pour y porter le faste de la vertu , restez à la ville. Si vous [361] voulez à toute force exercer les grandes vertus, l'état de Prêtre vous les rendra souvent nécessaires. Mais si vous vous sentez les passions allez modérées , l'esprit assez doux , le coeur assez sain pour vous accommoder d'une vie égale , simple & laborieuse , allez dans vos terres , faites-les valoir , travaillez vous, même , soyez le pere de vos domestiques , l'ami de vos voisins juste & bon envers tout le monde : laissez-là vos rêveries métaphysiques ; & servez Dieu dans la simplicité de votre coeur: vous serez assez vertueux.
Je vous salue , Monsieur de tout mon coeur.
Au reste, je vous dispense , Monsieur , du secret qu'il vous plaît de m'offrir, je ne sais pourquoi. Je n'ai pas , ce me semble, dans ma conduite , l'air d'un homme fort mystérieux.
TROISIEME LETTRE AU MÊME.
Motiers le 4 Mars 1764.
J'ai parcouru, Monsieur , la longue lettre où vous m'exposez vos sentimens sur la nature de l'ame & sur l'existence de Dieu. Quoique j'eusse résolu de ne plus rien lire sur ces matieres, j'ai cru vous devoir une exception pour la peine que vous avez prise, & dont il ne m'est pas aisé de démêler le but. Si c'est d'établir entre nous un commerce de dispute , je ne saurois en cela vous complaire; car je ne dispute jamais, persuadé que chaque homme a sa maniere de raisonner qui lui est propre en quelque chose , & qui n'est bonne en tout [362] à nul autre que lui. Si c'est de me guérir des erreurs où vous me jugez être, je vous remercie de vos bonnes intentions; mais je n'en puis faire aucun usage , ayant pris depuis longtems mon parti sur ces choses-là. Ainsi, Monsieur , votre zele philosophique est à pure perte avec moi, & je ne serai pas plus votre prosélyte que votre missionnaire. Je ne condamne point vos façons de penser, mais daignez me laisser les miennes; car je vous déclare que je n'en veux pas changer.
Je vous dois encore des remerciemens du soin que vous prenez dans la même lettre , de m'ôter l'inquiétude que m'a voient donné les premieres, sur les principes de la haute vertu dont vous faites profession. Si-tôt que ces principes vous paroissent solides , le devoir qui en dérive doit avoir pour vous la même force que s'ils l'étoient en effet; ainsi, mes doutes sur leur solidité n'ont rien d'offensant pour vous. Mais je vous avoue que quant à moi de tels principes me paroîtroient frivoles; & si-tôt que je n'en admettrois pas d'autres, je sens que dans le secret de mon coeur ceux-là me mettroient fort à l'aise sur les vertus pénibles qu'ils paroîtroient m'imposer. Tant il est vrai que les mêmes rairons ont rarement la même prise en diverses têtes, & qu'il ne faut jamais disputer de rien !
D'abord l'amour de l'ordre , en tant que cet ordre est étranger à moi, n'est point un sentiment qui puisse balancer en moi celui de mon intérêt propre ; une vue purement spéculative ne sauroit dans le coeur humain l'emporter sur les passions ; ce seroit, à ce qui est moi, préférer ce qui m'est étranger ; ce sentiment n'est pas dans la nature. Quant à l'amour de l'ordre dont je fais partie , il ordonne tout par rapport à moi; [363] & comme alors je suis seul le centre de cet ordre , il seroit absurde & contradictoire qu'il ne me fît pas rapporter toutes choses à mon bien particulier. Or, la vertu suppose un combat contre nous-mêmes, & c'est la difficulté de la victoire qui en fait la mérite ; mais dans la supposition , pourquoi ce combat ? Toute raison, tout motif y manque. Ainsi, point de vertu possible par le seul amour de l'ordre.
Le sentiment intérieur est un motif très -puissant sans doute. Mais les passions & l'orgueil l'alterent & l'étouffent de bonne heure dans presque tous les coeurs. De tous les sentimens que nous donne une conscience droite, les deux plus forts & les seuls fondemens de tous les autres , sont celui de la dispensation d'une providence , & celui de l'immortalité de l'ame. Quand ces deux-là sont détruits , je ne vois plus ce qui peu rester. Tant que le sentiment intérieur me diroit quelque chose il me défendroit , si j'avois le malheur d'être sceptique, d'alarmer ma propre mere des doutes que je pourrois avoir.
L'amour de soi-même est le plus puissant , &, selon moi, le seul motif qui fasse agir les hommes. Mais , comment la vertu, prise absolument & comme un être métaphysique , se fonde-t-elle sur cet amour-là? C'est ce qui me passe. Le crime, dites-vous , est contraire à celui qui le commet ; cela est toujours vrai dans mes principes, & souvent très-faux dans les vôtres. Il faut distinguer alors les tentations, les positions, l'espérance plus ou moins grande qu'on a qu'il reste inconnu ou impuni. Communément le crime a pour motif d'éviter un grand mal ou d'acquérir un grand bien ; souvent il parvient à son but. Si ce sentiment n'est pas naturel , quel sentiment [364] pourra l'être ? Le crime adroit jouit dans cette vie de tous les avantages de la fortune & même de la gloire. La justice & les scrupules ne sont ici -bas que des dupes. Otez la justice éternelle & la prolongation de mon être après cette vie, je ne vois plus dans le vertu qu'une folie à qui l'on donne un beau nom. Pour un matérialiste, l'amour de soi-même n'est que l'amour de son corps. Or, quand Regulus alloit, pour tenir sa foi , mourir dans les tourmens à Carthage je ne vois point ce que l'amour de l'on corps faisoit à cela.
Une considération plus forte encore confirme les précédentes. C'est que dans votre systême le mot même de vertu ne peut avoir aucun sens. C'est un son qui bat l'oreille , & rien de plus. Car enfin , selon vous , tout est nécessaire ; où tout est nécessaire, il n'y a point de liberté; sans liberté, point de moralité dans les actions ; sans la moralité des actions , où est la vertu ? Pour moi , je ne le vois pas. En parlant du sentiment intérieur , je devois mettre au premier rang celui du libre arbitre ; mais il suffit de l'y renvoyer d'ici.
Ces raisons vous paroîtront très-foibles , je n'en doute pas; mais elles me paroissent fortes à moi, & cela suffit pour vous prouver que si par hasard je devenois votre disciple, vos leçons n'auroient fait de moi qu'un fripon. Or , un homme vertueux comme vous , ne voudroit pas consacrer ses peines à mettre un fripon de plus dans le monde : car je crois qu'il y a bien autant de ces gens-là que d'hypocrites , & qu'il n'est pas plus à propos de les y multiplier.
Au reste , je dois avouer que ma morale est bien moins sublime que la vôtre , & je sens que ce sera beaucoup même [365] si elle me sauve de votre mépris. Je ne puis disconvenir que vos imputations d'hypocrisie ne portent un peu sur moi. Il est très-vrai que sans être en tout du sentiment de mes freres & sans déguiser le mien dans l'occasion , je m'accommode très-bien du leur ; d'accord avec eux sur les principes de nos devoirs , je ne dispute point sur le reste qui me paroît très - peu important. En attendant que nous sachions certainement qui nous a raison , tant qu'ils me souffriront dans leur communion, je continuerai d'y vivre avec un véritable attachement. La vérité pour nous est couverte d'un voile ; mais la paix & l’union sont des biens certains.
Il résulte de toutes ces réflexions que nos façons de penser sont trop différentes pour que nous puissions nous entendre , que par conséquent un plus long commerce entre nous ne qu'être sans fruit. Le tems est si court & nous en avons besoin pour tant de choses qu'il ne faut pas l'employer inutilement. Je vous souhaite, Monsieur, un bonheur solide, la paix de l’ame qu'il me semble que vous n'avez pas , & je vous salue de tout mon coeur.
QUATRIEME LETTRE AU MÊME.
Motiers-Travers le 11 Novembre 1764.
Vous voilà donc, Monsieur, tout-d'un-coup devenu croyant. Je vous félicite de ce miracle , car c'en est sans doute un de la grave , & la raison pour l'ordinaire n'opere pas si subitement. [366] Mais ne me faites pas honneur de votre conversion , je vous prie. Je sens que cet honneur ne m'appartient point. Un homme qui ne croit gueres aux miracles, n'est pas fort propre à en faire : un homme qui ne dogmatise ni ne dispute n'est pas un fort bon convertisseur. Je dis quelquefois mon avis quand on me le demande , & que je crois que c'est à bonne intention : mais je n'ai point la folie d'en vouloir faire une loi pour d'autres , & quand ils m'en veulent faire une du leur, je m'en défends'du mieux que je puis sans chercher à les convaincre. Je n'ai rien fait de plus avec vous. Ainsi , Monsieur, vous avez seul tout le mérite de votre résipiscence, & je ne songeois surement point à vous catéchiser.
Mais voici maintenant les scrupules qui s'élevent. Les vôtres m'inspirent du respect pour vos sentimens sublimes , & je vous avoue ingénument que quant à moi qui marche un peu plus terre à terre , j'en serois beaucoup moins tourmenté. Je me dirois d'abord que de confesser mes fautes est une chose utile pour m'en corriger , parce que me faisant une loi de dire tout , & de dire vrai , je serois souvent retenu d'en commettre par la honte de les révéler.
Il est vrai qu'il pourroit y avoir quelque embarras sur la foi robuste qu'on exige dans votre Eglise, & que chacun n'est pas maître d'avoir comme il lui plaît. Mais de quoi s'agit-il au fond dans cette affaire ? Du sincere desir de croire , d'une soumission du coeur plus que de la raison : car enfin la raison ne dépend pas de nous , mais la volonté en dépend ; & c'est par la seule volonté qu'on peut être soumis ou rebelle à l'Eglise. Je commencerois donc par me choisir pour confesseur un bon [367] Prêtre , un homme rage & sensé , tel qu'on en trouve partout quand on les cherche. Je lui dirois : je vois l'océan de difficultés où nage l'esprit humain dans ces matieres ; le mien ne cherche point à s'y noyer; je cherche ce qui est vrai & bon ; je le cherche sincérement; je sens que la docilité qu'exige l’Eglise est un état desirable pour être en paix avec soi : j'aime cet état, j'y veux vivre; mon esprit murmure il est vrai, mais mon coeur lui impose silence , & mes sentimens sont tous contre mes raisons. Je ne crois pas , mais je yeux croire , & je le veux de tout mon coeur. Soumis à la foi malgré mes lumieres , quel argument puis-je avoir à craindre ? Je suis plus fidelle que si j'étois convaincu.
Si mon confesseur n'est pas un sot , que voulez-vous qu'il me dise? Voulez-vous qu'il exige bêtement de moi l'impossible; qu'il m'ordonne de voir du rouge où je vois du bleu ? Il me dira; soumettez-vous. Je répondrai ; c'est ce que je fais. Il priera pour moi & me donnera l'absolution sans balancer ; car il la doit à celui qui croit de toute sa force & qui suit la loi de tout son coeur.
Mais supposons qu'un scrupule mal entendu le retienne , il se contentera de m'exhorter en secret & de me plaindre; il aimera même ; je suis sûr que ma bonne foi lui gagnera le coeur. Vous supposez qu'il m'ira dénoncer à l'Official; & pour quoi? qu'a-t-il à me reprocher ? de quoi voulez-vous qu'il m'accuse ? d'avoir trop fidellement rempli mon devoir ? Vous supposez un extravagant , un frénétique; ce n'est pas l'homme que j'ai choisi. Vous supposez de plus un scélérat abominable que je peux poursuivre , démentir, faire pendre peut-être pour avoir [368] sapé le sacrement par sa base , pour avoir causé le plus dangereux scandale , pour avoir violé sans nécessité , sans utilité le plus saint de tous les devoirs, quand j'étois si bien dans le mien que je n'ai mérité que des éloges. Cette supposition , je l'avoue , une fois admise, paroît avoir ses difficultés.
Je trouve en général que vous les pressez en homme qui n'est pas fâché d'en faire naître. Si tout se réunit contre vous, si les Prêtres vous poursuivent , si le peuple vous maudit , si la douleur fait descendre vos parens au tombeau, voilà , je l'avoue , des inconvéniens bien terribles pour n'avoir pas voulu prendre en cérémonie un morceau de pain. Mais que faire , enfin , me demandez-vous ? Là-dessus voici , Monsieur, ce que j'ai à vous dire.
Tant qu'on peut être juste & vrai dans la société des hommes, il est des devoirs difficiles sur lesquels un ami désintéressé peut être utilement consulté.
Mais quand une fois les institutions humaines sont à tel point de dépravation , qu'il n'est plus possible d'y vivre & d'y prendre un parti sans mal faire , alors on ne doit plus consulter personne ; il faut n'écouter que son propre coeur, parce qu'il est injuste & mal-honnête de forcer un honnête homme à nous conseiller le mal. Tel est mon avis.
Je vous salue, Monsieur, de tout mon coeur.
[369] LETTRE A M. P****.
Motiers le 1 Mars 1764.
Je suis flatté , Monsieur , que sans un fréquent commerce de lettres , vous rendiez justice à mes sentimens pour vous; ils seront aussi durables que l'estime sur laquelle ils sont fondés , & j'espere que le retour dont vous m'honorez ne sera pas moins à l'épreuve du tems & du silence. La seule chose changée entre nous est l'espoir d'une connoissance personnelle Cette attente , Monsieur, m'étoit douce ; mais il y faut renoncer si je ne puis la remplir que sur les terres de Geneve , ou dans les environs. Là-dessus mon parti est pris pour la vie & je puis vous assurer que vous êtes entré pour beaucoup dans ce qu'il m'en a coûté de le prendre. Du reste , je sens avec surprise qu'il m'en coûtera moins de le tenir que je ne m'étois figuré. Je ne pense plus à mon ancienne patrie qu'avec indifférence; c'est même un aveu que je vous fais sans honte, sachant bien que nos sentimens ne dépendent pas de nous; & cette indifférence étoit peut-être le seul qui pouvoir rester pour elle dans un coeur qui ne sut jamais haïr. Ce n'est pas que je me croye quitte envers elle ; on ne l'est jamais qu'à la mort. J’ai le zele du devoir encore ; mais j'ai perdu celui de l'attachement.
Mais où est-elle cette patrie ? existe-t-elle encore? Votre lettre décide cette question. Ce ne sont ni les murs ni les hommes qui sont la patrie : ce sont les loix, les moeurs, [370] les coutumes , le Gouvernement, la constitution , la maniere d'être qui résulte de tout cela.
La patrie est dans les relations de l'Etat à ses membres: quand ces relations changent ou s'anéantissent , la patrie s'évanouit. Ainsi , Monsieur , pleurons la nôtre ; elle a péri ; & son simulacre qui reste encore , ne sert plus qu'à la déshonorer.
Je me mets , Monsieur , à votre place, & je comprends combien , le spectacle que vous avez sous les yeux, doit vous déchirer le coeur. Sans contredit on souffre moins , loin de son pays , que de le voir dans un état si déplorable ; mais les affections quand la patrie n'est plus, se resserrent autour de la famille , & un bon pere se console avec ses enfans , de ne plus vivre avec ses freres. Cela me fait comprendre que des intérêts si chers, malgré les objets qui vous affligent, ne vous permettront pas de vous dépayser. Cependant s'il arrivoit que par voyage ou déplacement, vous vous éloignassiez de Geneve , il me seroit très-doux de vous embrasser : car bien que nous n'ayons plus de commune patrie , j'augure des sentimens qui nous animent , que nous ne cesserons point d'être concitoyens ; & les liens de l'estime & de l'amitié demeurent toujours quand même on a rompu tous les autres. Je vous salue, Monsieur, de tout mon coeur.
[371] LETTRE A M. L. P. L. E. D E W.
11 Mars 1764.
Qui, moi? Des contes ! à mon âge & dans mon état? Non , Prince , je ne suis plus dans l'enfance ou plutôt je n'y suis pas encore , & malheureusement je ne suis pas si gai dans mes maux que Scarron l'étoit dans les siens. Je dépéris tous les jours , j'ai des comptes à rendre , & point de contes à faire. Ceci m'a bien l'air d'un bruit préliminaire répandu par quelqu'un qui veut m'honorer d'une gentillesse de sa façon. Divers auteurs non contens d'attaquer mes sottises, se sont mis à m'imputer les leurs. Paris est inondé d'ouvrages qui portent mon nom , & dont on a soin de faire des chefs-d'oeuvres de bêtise, sans doute afin de mieux tromper les lecteurs. Vous n'imagineriez jamais quels coups détournés on porte à ma réputation, à mes moeurs, à mes principes ; en voici un qui vous sera juger des autres.
Tous les amis de M. de Voltaire répandent à Paris qu'il s'intéresse tendrement à mon sort , ( & il est vrai qu'il s'y intéresse. ) Ils sont entendre qu'il avec moi dans la plus intime liaison. Sur ce bruit , une femme qui ne me connoît point me demande par écrit quelques éclaircissemens sur la Religion, & envoie sa lettre à M. de Voltaire , le priant de me la faire passer. M. de Voltaire garde la lettre qui m'est [372] adressée , & renvoie à cette Dame , comme en réponse , le Sermon des cinquante. Surprise d'un pareil envoi de ma part, cette femme m'écrit par une autre voie,*[*Cette lettre existe parmi les papiers de M. Rousseau. On en trouvera la réponse immédiatement ci-après.] & voilà comment j'apprends ce qui s'est passé.
Vous êtes surpris que ma lettre sur la providence n'ait pas empêché Candide de naître ? C'est elle, au contraire , qui lui a donné naissance ; Candide en est la réponse. L'Auteur m'en fit une de deux pages ,*[*C'est celle du 12 Septembre 1756 .]dans laquelle il battoit la campagne , & Candide parut dix mois après. Je voulois philosopher avec lui ; en réponse , il m'a persifflé. Je lui ai écrit une fois que je le haïssois , & je lui en ai dit les raisons. Il ne m'a pas écrit la même chose , mais il me l'a vivement fait sentir. Je me venge en profitant des excellentes leçons qui sont dans ses ouvrages , & je le force à continuer de me faire du bien malgré lui.
Pardon, Prince , voilà trop de Jérémiades ; mais c'est un peu votre faute si je prends tant de plaisir à m'épancher avec vous. Que fait Madame la Princesse? Daignez me parler quelquefois de son état. Quand aurons-nous ce précieux enfant de l'amour qui sera l'éleve de la vertu ? Que ne deviendra-t-il point sous de tels auspices ? De quelles fleurs charmantes , de quels fruits délicieux ne couronnera-t-il point les liens de ses dignes parens? Mais cependant quels nouveaux soins vous sont imposés ? Vos travaux vont redoubler : y pourrez-vous suffire aurez-vous la force de persévérer jusqu'à la fin? Pardon , Monsieur [373] le Duc , vos sentimens connus me sont garans de vos succès. Aussi mon inquiétude ne vient-elle pas de défiance , mais du vis intérêt que j'y prends.
LETTRE A MADAME D E B.* [*Voici le début de la lettre de Mde. de B. à laquelle répond celle de M. Rousseau.]
Paris le 10 Novembre 1763.
“Monsieur,
Il y a environ un mois que j'eus l'honneur de vous écrire ; ignorant votre adresse, j'envoyai ma lettre bien cachetée à M. de Voltaire ; avec l'assurance de cette probité commune à tous les honnêtes gens, je le priai de vous l'envoyer; mais quelle a été ma surprise , lorsque le 4 de ce mois j'ai reçu en réponse un imprimé qui a pour titre , Sermon des cinquante ! Seroit-ce vous Monsieur, ou M. de Voltaire qui me l'avez envoyé? Je n'ose penser que c'est vous, &c. &c.”]
Décembre 1763.
Je n'ai rien , Madame , à vous dire sur le jugement que vous avez porté de la probité de M. de Voltaire ; je vous dirai seulement que je n'ai point reçu la lettre que vous lui avez adressée pour moi, & que je n'ai envoyé ni à vous , ni à personne , l'imprimé intitulé : Sermon des cinquante , que je n'ai même jamais vu. Du reste , il me paroît bizarre que, pour me faire parvenir une lettre , vous vous soyez adressée au chef de mes persécuteurs.
A l'égard des doutes que vous pouvez avoir , Madame , sur certains points de la Religion, pourquoi vous adressez - vous pour les lever, à un homme qui n'en est pas exempt lui-même? [374] Si malheureusement les vôtres tombent sur les principes de vos devoirs, je vous plains. Mais s'ils n'y tombent pas , de quoi vous mettez-vous en peine? Vous avez une Religion qui dispense de tout examen ; suivez-la en simplicité de coeur. C'est le meilleur conseil que je puis vous donner , & je le prends autant que je peux pour moi-même.
Recevez , Madame , mes salutations & mon respect.
LETTRE A MYLORD MARÉCHAL.
25 Mars 1764.
Enfin, Mylord, j'ai reçu dans son tems par M. Rougemont, votre lettre du 2 Février , & c'est de toutes les réponses dont vous me parlez, la seule qui me soit parvenue, J'y vois par votre dégoût de l'Ecosse , par l'incertitude du choix de votre demeure , qu'une partie de nos châteaux en Espagne est déjà détruite , & je crains bien que le progrès de mon dépérissement , qui rend chaque jour mon déplacement plus difficile, n'acheve de renverser l'autre. Que le coeur de l'homme est inquiet ! Quand j'étois près de vous, je soupirois, pour y être plus à mon aise, après le séjour de l'Ecosse; & maintenant je donnerois tout au monde pour vous voir encore ici Gouverneur de Neufchâtel. Mes voeux sont divers, mais leur objet est toujours le même. Revenez à Colombier, Mylord, cultiver votre jardin & faire du bien à des ingrats, même malgré eux; [375] peut-on terminer plus dignement sa carriere ? Cette exhortation de ma part est intéressée , j'en conviens. Mais si elle offensoit votre gloire , le coeur de votre enfant ne se la permettroit jamais.
J'ai beau vouloir me flatter. Je vois , Mylord , qu'il faut renoncer à vivre auprès de vous, & malheureusement je n'en perdrai pas si facilement le besoin que l'espoir. La circonstance où vous m'avez accueilli , m'a fait une impression que les jours passés avec vous ont rendue ineffaçable ; il me semble que je ne puis plus être libre que sous vos yeux, ni valoir mon prix que dans votre estime. L'imagination du moins me rapprocheroit , si je pouvois vous donner les bons momens qui me restent : mais vous m'avez refusé des Mémoires sur votre illustre frere. Vous avez eu peur que je ne fisse le bel-esprit, & que je ne gâtasse la sublime simplicité du probus vixit , fortis obiit. Ah, Mylord ! fiez-vous à mon coeur ; il saura trouve un ton qui doit plaire au vôtre pour parler de ce qui vous appartient. Oui , je donnerois tout au monde pour que vous voulussiez me fournir des matériaux pour m'occuper de vous , de votre famille ; pour pouvoir transmettre à la postérité quelque témoignage de mon attachement pour vous, & de vos bonté pour moi. Si vous avez la complaisance de m'envoyer quelques mémoires , soyez persuadé que votre confiance ne sera point trompée, d'ailleurs vous serez le juge de mon travail, & comme je n'ai d'autre objet que de satisfaire un besoin qui me tourmente , si j'y parviens, j'aurai fait ce que j'ai voulu. Vous déciderez du reste , & rien ne sera publié que de votre aveu. Pensez à cela, Mylord , je vous conjure , & croyez que vous [376] n'aurez pas peu fait pour le bonheur de ma vie, si vous me mettez à portée d'en consacrer le reste à m'occuper de vous.
Je suis touché de ce que vous avez écrit à M. le Conseiller Rougemont au sujet de mon testament. Je compte, si je me remets un peu , l'aller voir cet été à Saint-Aubin, pour en conférer avec lui. Je me détournerai pour passer à Colombier. J'y reverrai du moins ce jardin, ces allées , ces bords du lac, où se sont fait de si douces promenades, & où vous devriez venir les recommencer , pour réparer du moins, dans un climat qui vous étoit salutaire, l'altération que celui d'Edimbourg a fait à votre santé.
Vous me promettez , Mylord , de me donner de vos nouvelles , & de m'instruire de vos directions itinéraires. Ne l'oubliez pas , je vous en supplie. J'ai été cruellement tourmenté de ce long silence. Je ne craignois pas que vous m'eussiez oublié , mais je craignois pour vous la rigueur de l'hiver. L'été je craindrai la mer , les fatigues , les déplacemens , & de ne savoir plus où vous écrire.
LETTRE AU MÊME.
31 Mars 1764.
Sur l'acquisition, Mylord , que vous avez faite, & sur l'avis que vous m'en avez donné, la meilleure réponse que j'aye à vous faire , est de vous transcrire ici ce que j'écris sur ce sujet à la personne que je prie de donner cours à cette lettre , en lui parlant des acclamations de vos bons compatriotes.
[377] Tous les plaisirs ont beau être pour les méchans ; en voilà pourtant un que je leur défie de goûter. Il n'a rien eu de plus pressé que de me donner avis du changement de sa fortune ; vous devine aisément pourquoi. Félicitez - moi de tous mes malheurs, Madame; ils m'ont donné pour ami Mylord Maréchal.
Sur vos offres qui regardent Mlle. le Vasseur & moi , je commencerai, Mylord, par vous dire que loin de mettre de l'amour-propre à me refuser à vos dons , j'en mettrois un très-noble à les recevoir. Ainsi là-dessus point de dispute; les preuves que vous vous intéressez à moi , de quelque genre qu'elles puissent être , sont plus propres à m'enorgueillir qu'à m'humilier , & je ne m'y refuserai jamais , soit dit une fois pour toutes.
Mais j'ai du pain quant à présent , & au moyen des arrangemens que je médite , j'en aurai pour le reste de mes jours. Que me serviroit le surplus ? Rien ne me manque de ce que je desire & qu'on peut avoir avec de l'argent. Mylord, il faut préférer ceux qui ont besoin à ceux qui n'ont pas besoin , & je suis dans ce dernier cas. D'ailleurs, je n'aime point qu'on me parle de testamens. Je ne voudrois pas être , moi le sachant dans celui d'un indifférent; jugez si je voudrois me savoir dans le vôtre.
Vous savez , Mylord, que Mlle. le Vasseur a une petite pension de mon Libraire , avec laquelle elle peut vivre , quand elle ne m'aura plus. Cependant, j'avoue que le bien que vous voulez lui faire m'est plus précieux que s'il me regardoit directement , & je suis extrêmement touché de ce moyen trouvé par [378] votre coeur , de contenter la bienveillance dont vous m'honorez. Mais s'il se pouvoit que vous lui assignassiez plutôt la rente de la somme que la somme même , cela m'éviteroit l'embarras de chercher à la placer; sorte d'affaire où je n'entends rien.
J'espere , Mylord , que vous aurez reçu ma précédente lettre. M'accorderez-vous des mémoires ? Pourrai-je écrire l'histoire de votre Maison ? Pourrai-je donner quelques éloges à ces bons Ecossois à qui vous êtes si cher , & qui , par -là , me sont chers aussi ?
LETTRE AU MÊME.
Avril 1764.
J'ai répondu très-exactement , Mylord , à chacune de vos deux lettres du 2 Février & du 6 Mars , & j'espere que vous serez content de ma façon de penser sur les bontés dont vous m'honorez dans la derniere. Je reçois à l'instant celle du 26 Mars , & j'y vois que vous prenez le parti que j'ai toujours prévu que vous prendriez à la fin. En vous menaçant d'une descente, le Roi l'a effectué , & quelque redoutable qu'il soit, il vous a encore plus surement conquis par éloge sa lettre,*[*Voici cette lettre que la version qu'en a publiée M. d’A. dans son éloge de Lord Maréchal d'Ecosse, nous autorise à donner ici.
Je disputerois bien avec les
habitans d'Edimbourg l'avantage de vous posséder ; si j'avois
des vaisseaux, je méditerois une descente en Ecosse pour enlever mon
cher Mylord & pour
l'emmener ici ; mais nos barques de l'Elbe sont peu propres à une
pareille expédition. Il n'y
a que vous sur qui je puisse compter. J'étois ami de votre frere, je
lui avois des obligations,
je suis le vôtre de coeur & d'ame ; voilà mes titres; voilà les
droits que j'ai sur vous ; vous
vivrez ici dans le sein de l'amitié , de la liberté & de la
philosophie; il n'y a que cela dans le
monde , mon cher Mylord , quand on a passé par toutes les métamorphose
des états, quand
on a goûté de tout, on en revient là.] qu’il [379] auroit fait par ses
armes. L'asyle qu'il vous
presse d'accepter, est le seul digne de vous ; allez , Mylord , à votre
destination , il vous
convient de vivre auprès de Fréderic , comme il m'eût convenu de vivre
auprès de George
Keith. Il n'est ni dans l'ordre de la justice, ni dans celui de la
fortune , que mon bonheur
soit préféré au vôtre. D'ailleurs , mes maux empirent & deviennent
presque insupportables
; il ne me reste qu'à souffrir & mourir sur la terre ; & en
vérité c'eût été dommage de
n'aller vous joindre que pour cela.
Voilà donc ma derniere espérance évanouie.......Mylord, puisque vous voilà devenu si riche & si ardent à verser sur moi vos dons , il en est un que j'ai souvent desiré , & qui malheureusement me devient plus desirable encore , lorsque je perds l'espoir de vous revoir. Je vous laisse expliquer cette énigme. Le coeur d'un pere est fait pour la deviner.
Il est vrai que le trajet que vous préférez , vous épargnera de la fatigue. Mais si vous n'étiez pas bien fait à la mer , elle pourroit vous éprouver beaucoup à votre âge , sur-tout s'il survenoit du gros tems. En ce cas , le plus long trajet par terre me paroîtroit préférable , même au risque d'un peu de fatigue de plus. Comme j'espere aussi que vous attendrez , pour vous [380] embarquer , que la saison soit moins rude , vous voulez bien Mylord, que je compte encore sur une de vos lettres avant votre départ.
LETTRE A M. A.
Motiers-Travers le 7 Avril 1764.
L'état où j'étois , Monsieur , au moment où votre lettre me parvint, m'a empêché de vous en accuser plutôt la réception, & de vous remercier comme je fais aujourd'hui , du plaisir que m'a fait ce témoignage de votre souvenir. J'en suis plus touché que surpris , & j'ai toujours bien cru que l'amitié dont vous m'honoriez dans mes jours prosperes , ne se refroidiroit ni par mes disgraces , ni par mon exil. De mon côté , sans avoir avec vous des relations suivies , je n'ai point cessé, Monsieur , de prendre intérêt aux changemens agréables que vous avez éprouvés depuis nos anciennes liaisons. Je ne doute point que vous ne soyez aussi bon mari , & aussi digne pere de famille, que vous étiez homme aimable étant garçon ; que vous ne vous appliquiez à donner à vos enfans une éducation raisonnable & vertueuse , & que vous ne fassiez le bonheur d'une femme de mérite qui doit faire le vôtre. Toutes ces idées , fruits de l'estime qui vous est due , me rendent la vôtre plus précieuse.
Je voudrois vous rendre compte de moi pour répondre à l'intérêt que vous daignez y prendre ; mais que vous dirois-je ? [381] Je ne fus jamais bien grand'chose ; maintenant je ne suis plus rien ; je me regarde comme ne vivant déjà plus. Ma pauvre machine délabrée me laissera jusqu'au bout , j'espere , une ame saine quant aux sentimens & à la volonté ; mais du côté de l'entendement & des idées , je suis aussi malade de l'esprit que du corps. Peut-être est-ce un avantage pour ma situation. Mes maux me rendent mes malheurs peu sensibles. Le coeur se tourmente moins quand le corps souffre , & la nature me donne tant d'affaires que l'injustice des hommes ne me touche plus. Le remede est cruel , je l'avoue , mais enfin c'en est un pour moi. Car les plus vives douleurs me laissent toujours quelque relâche , au lieu que les grandes afflictions ne m'en laissent point. Il est donc bon que je souffre , & que je dépérisse pour être moins attristé ; & j'aimerois mieux être Scarron malade , que Timon en santé. Mais si je suis désormais peu sensible aux peines , je le suis encore aux consolations ; & c'en sera toujours une pour moi d'apprendre que vous vous portez bien , que vous êtes heureux , & que vous continuez de m'aimer. Je vous salue , Monsieur , & vous embrasse de tout mon coeur.
[382] LETTRE A MADEMOISELLE D. M.
Le 7 Mai 1764.
Je ne prends pas le change, Henriette, sur l'objet de votre lettre, non plus que sur votre date de Paris. Vous recherchez moins mon avis sur le parti que vous avez à prendre , que mon approbation pour celui que vous avez pris. Sur chacune de vos lignes , je lis ces mots écrits en gros caracteres: Voyons si vous aurez le front de condamner à ne plus penser , ni lire , quelqu'un qui pense & écrit ainsi. Cette interprétation n'est assurément pas un reproche , & je ne puis que vous savoir gré de me mettre au nombre de ceux dont les jugemens vous importent. Mais en me flattant, vous n'exigez pas, je crois, que je vous flatte ; & vous déguiser mon sentiment , quand il y va du bonheur de votre vie, seroit mal répondre à l'honneur que vous m'avez fait.
Commençons par écarter les délibérations inutiles. Il ne s'agit plus de vous réduire à coudre & broder. Henriette , on ne quitte pas sa tête comme son bonnet , & l'on ne revient pas plus à la simplicité qu'à l'enfance; l'esprit une fois en effervescence , y reste toujours, & quiconque a pensé, pensera toute sa vie. C'est-là le plus grand malheur de l'état de réflexions ; plus on en sent les maux, plus on les augmente, & tous nos efforts pour en sortir , ne sont que nous y embourber plus profondément.
[383] Ne parlons donc pas de changer d'état , mais du parti que tous pouvez tirer du vôtre. Cet état est malheureux , il doit toujours l'être. Vos maux sont grands & sans remede ; vous les sentez , vous en gémissez , & pour les rendre supportables , vous cherchez du moins un palliatif. N'est-ce pas là l’objet que vous vous proposez dans vos plans d'études & d'occupations?
Vos moyens peuvent être bons dans une autre vue , mais c'est votre sin qui vous trompe , parce que ne voyant pas la véritable source de vos maux, vous en cherchez l'adoucissement dans la cause qui les fit naître. Vous les cherchez dans votre situation , tandis qu'ils sont votre ouvrage. Combien de personnes de mérite nées dans le bien-être , & tombées dans l'indigence , l’ont supportée avec moins de succès & de bonheur que vous , & toutefois n'ont pas ces réveils tristes & cruels dont vous décrivez l'horreur avec tant d'énergie. Pourquoi cela ? Sans doute , elles n'auront pas , direz-vous , une ame aussi sensible. Je n'ai vu personne en ma vie qui n'en dît autant. Mais qu'est-ce enfin que cette sensibilité si vantée ? Voulez-vous le savoir , Henriette ? C'est en derniere analyse un amour-propre qui se compare. J'ai mis le doigt sur le siége du mal.
Toutes vos miseres viennent & viendront de vous être affichée. Par cette maniere de chercher le bonheur , il est impossible qu'on le trouve. On n'obtient jamais dans l'opinion des autres la place qu'on y prétend. S'ils nous l'accordent à quelques égards , ils nous la refusent à mille autres , & une seule exclusion tourmente plus que ne flattent cent préférences. [384] C'est bien pis encore dans une femme , qui voulant se faire homme , met d'abord tout son sexe contre elle , & n'est jamais prise au mot par le nôtre ; en sorte que son orgueil est souvent aussi mortifié par les honneurs qu'on lui rend , que par ceux qu'on lui refuse. Elle n'a jamais précisément ce qu'elle veut, parce qu'elle veut des choses contradictoires , & qu'usurpant les droits d'un sexe, sans vouloir renoncer à ceux de l'autre , elle n'en posse de aucun pleinement.
Mais le grand malheur d'une femme
qui s'affiche , est de n'attirer , ne voir que des gens qui
sont comme elle , & d'écarter te mérite solide & modeste qui ne
s'affiche point, & qui ne
court point où s'assemble la foule. Personne ne juge si mal & si
faussement des hommes ,
que les gens à prétentions ; car ils ne les jugent que d'après
eux-mêmes , & ce qui leur
ressemble ; & ce n'est certainement pas voir le genre humain par
son beau côté. Vous êtes
mécontente de toutes vos sociétés ; je le crois bien. Celles où vous
avez vécu , étoient les
moins propres à vous rendre heureuse. Vous n'y trouviez personne en qui
vous pussiez
prendre cette confiance qui soulage. Comment l'auriez-vous trouvée
parmi des gens tout
occupés d'eux seuls à qui vous demandiez dans leur coeur la premiere
place , & qui n'en
ont pas même une seconde à donner ? Vous vouliez briller , vous vouliez
primer, & vous
vouliez être aimée ; ce sont des choses incompatibles. Il faut opter.
II n'y a point d'amitié
sans égalité, il n'y a jamais d'égalité reconnue entre gens à
prétention. Il ne suffit pas
d'avoir besoin d'un ami , pour en trouver il faut encore avoir de quoi fournir aux
besoins d'un autre. [385] Parmi les provisions que
vous avez faites , vous avez oublié celle-là.
La marche par laquelle vous avez acquis des connoissances, n’en
justifie ni l'objet ni
l'usage ; vous avez voulu paroître philosophe : c'étoit renoncer à
l'être ; & il valoir
beaucoup mieux avoir l'air d'une fille qui attend un mari , que d'un
sage qui attend de
l'encens. Loin de trouver le bonheur dans l'effet des soins que vous
n'avez donnés qu'à la
seule apparence, vous n'y avez trouvé que des biens apparens , &
des maux véritables.
L'état de réflexion où vous vous êtes jettée, vous a fait faire
incessamment des retours
douloureuxr sur vous - même , & vous voulez pourtant bannir ces
idées par le même genre
d'occupation qui vous les donna.
Vous voyez l'erreur de la route que vous avez prise , & croyant en changer par votre projet , vous allez encore au même but par un détour. Ce n'est point pour vous que vous voulez revenir à l'étude , c'est encore pour les autres. Vous voulez faire des provisions de connoissances pour suppléer , dans un autre âge , à la figure ; vous voulez substituer l'empire du savoir à celui des charmes.
Vous ne voulez pas devenir la
complaisante d'une autre femme , mais vous voulez avoir des
complaisans. Vous voulez avoir des amis , c'est-à-dire , une cour. Car
les amis d'une femme
jeune ou vieille, sont toujours ses courtisans. Ils la servent , ou la
quittent ; & vous prenez
de loin des mesures pour les retenir , afin d'être toujours le centre
d'une sphere , petite ou
grande. Je crois sans cela que les provisions que vous voulez faire ,
seroient la chose la plus
inutile , pour l'objet que [386] vous croyez bonnement vous proposer.
Vous voudriez, dites-
vous , vous mettre en état d'entendre les autres. Avez -vous besoin
d'un nouvel acquis pour
cela ? Je ne sais pas au vrai, quelle opinion vous avez de votre
intelligence actuelle ; mais
dussiez-vous avoir pour amis des Œdipes , j'ai peine à croire que vous
soyez sort curieuse
de jamais entendre les gens que vous ne pouvez entendre aujourd'hui.
Pourquoi donc tant
de soins pour obtenir ce que vous avez déjà ? Non , Henriette, ce n'est
pas cela ; mais
quand vous serez une Sybille , vous voulez prononcer des oracles ;
votre vrai projet n'est
pas tant d'écouter les autres , que d'avoir vous-même des auditeurs.
Sous prétexte de
travailler pour l'indépendance , vous travaillez encore pour la
domination. C'est ainsi que ,
loin d'alléger le poids de l'opinion qui vous rend malheureuse , vous
voulez en aggraver le joug. Ce
n'est pas le moyen de vous procurer des réveils plus sereins.
Vous croyez que le seul soulagement du sentiment pénible qui vous
tourmente, est de vous
éloigner de vous. Moi , tout au contraire , je crois que c'est de vous
en rapprocher.
Toute votre lettre est pleine de preuves que jusqu'ici, l'unique but de toute votre conduite , a été de vous mettre avantageusement sous les yeux d'autrui. Comment, ayant réussi dans le public autant que personne , & en rapportant si peu de satisfaction intérieure , n'avez-vous pas senti que ce n'étoit pas là le bonheur qu'il vous falloit, & qu'il étoit tems de changer de plan? Le vôtre peut être bon pour la gloire , mais il est mauvais pour la félicité. Il ne faut point chercher à s'éloigner de soi , parce que cela n'est pas possible , & que tout [387] nous y ramene malgré que nous en ayons. Vous convenez d'avoir passé des heures très-douces en m'écrivant, & me parlant de vous. Il est étonnant que cette expérience ne vous mette pas sur la voie , & ne vous apprenne pas où vous devez chercher, sinon le bonheur , au moins la paix.
Cependant , quoique mes idées en ceci different beaucoup des vôtres , nous sommes à-peu-près d'accord sur ce que vous devez faire. L'étude est désormais pour vous la lance d'Achille , qui doit guérir la blessure qu'elle a faite. Mais vous ne voulez qu'anéantir la douleur , & ôter la cause du mal. Vous voulez vous distraire de vous par la philosophie; moi, je voudrois qu'elle vous détachât de tout, & vous rendît à vous-même. Soyez sure que vous ne serez contente des autres que quand vous n'aurez plus besoin d’eux, & que la société ne peut vous devenir agréable, qu’en cessant de vous être nécessaire. N'ayant jamais à vous plaindre de ceux dont vous n'exigerez rien , c'est vous alors qui leur serez nécessaire ; & sentant que vous vous suffisez à vous-même, ils vous sauront gré du mérite que vous voulez bien mettre en commun. Ils ne croiront plus vous faire grace; ils la recevront toujours. Les agrémens de la vie vous rechercheront, par cela seul, que vous ne les rechercherez pas; & c'est alors que, contente de vous, sans pouvoir être mécontente des autres, vous aurez un sommeil paisible, & un réveil délicieux.
Il est vrai que des études faites dans des vues si contraires, ne doivent pas beaucoup se ressembler, & il y a bien de la différence entre la culture qui orne l'esprit , & celle qui nourrit l'ame. Si vous aviez le courage de goûter un projet, dont [388] l'exécution vous sera d'abord très-pénible , il faudroit beaucoup changer vos directions. Cela demanderoit d'y bien penser , avant de se mettre à l'ouvrage. Je suis malade , occupé, abattu , j'ai l'esprit lent; il me faut des efforts pénibles pour sortir du petit cercle d'idées qui me sont familieres , & rien n'en est plus éloigné que votre situation. Il n'est pas juste que je me fatigue à pure perte ; car j'ai peine à croire que vous vouliez entreprendre de refondre, pour ainsi dire , toute votre constitution morale. Vous avez trop de philosophie pour ne pas voir avec effroi cette entreprise. Je désespérerois de vous , si vous vous y mettiez aisément. N'allons donc pas plus loin quant à présent. Il suffit que votre principale question est résolue : suivez la carriere des Lettres. Il ne vous en reste plus d'autre à choisir.
Ces lignes que je vous écris à la hâte , distrait & souffrant; ne disent peut-être rien de ce qu'il faut dire : mais les erreurs que ma précipitation peut m'avoir fait faire , ne sont pas irréparables. Ce qu'il falloit avant toute chose , étoit de vous faire sentir combien vous m'intéressez ; & je crois que vous n'en douterez pas en lisant cette lettre. Je ne vous regardois. jusqu'ici que comme une belle penseuse qui , si elle avoir reçu un caractere de la nature , avoir pris soin de l'étouffer , de l'anéantir sous l'extérieur ; comme un de ces chefs-d'œuvre jettes en bronze , qu'on admire par les dehors & dont le dedans est vide. Mais si vous savez pleurer encore sur votre état , il n'est pas sans ressource ; tant qu'il reste au coeur un peu d'étoffe , il ne saut désespérer de rien.
[389] LETTRE A LA MÊME.
Motiers le 4 Novembre 1764.
Si votre situation, Mademoiselle , vous laisse à peine le tems de m'écrire , vous devez concevoir que la mienne m'en laisse encore moins pour vous répondre. Vous n'êtes que dans la dépendance de vos affaires , & des gens à qui vous tenez ; & moi je suis dans celle de toutes les affaires & de tout le monde , parce que chacun me jugeant libre , veut par droit de premier occupant disposer de moi. D'ailleurs , toujours harcelé , toujours souffrant , accablé d'ennuis , & dans un état pire que le vôtre , j'emploie à respirer le peu de momens qu'on me laisse; je suis trop occupé pour n'être pas paresseux. Depuis un mois, je cherche un moment pour vous écrire à mon aise : ce moment ne vient point ; il faut donc vous écrire à la dérobée ; car vous m'intéressez trop pour vous laisser sans réponse. Je connois peu de gens qui m'attachent davantage , & personne qui m'étonne autant que vous.
Si vous avez trouvé dans ma lettre beaucoup de choses qui ne quadroient pas à la vôtre : c'est qu'elle étoit écrite pour une autre que vous. Il y a dans votre situation des rapports si frappans avec celle d'une autre personne , qui , précisément étoit à Neufchâtel quand je reçus votre lettre , que je ne doutai point que cette lettre ne vînt d'elle , & je pris le change , dans l'idée qu'on cherchoit à me le donner. Je vous parlai donc moins [390] sur ce que vous me disiez de votre caractere , que sur ce qui m'étoit connu du sien. Je crus trouver dans sa manie de s'afficher, car c'est une savante & un bel esprit en titre , la raison du mal-aise intérieur dont vous me faisiez le détail ; je commençai par attaquer cette manie , comme si c'eût été la vôtre, & je ne doutai point, qu'en vous ramenant à vous -même , je ne vous rapprochasse du repos , dont rien n'est plus éloigné , selon moi , que l'état d'une femme qui s'affiche.
Une lettre faite sur un pareil quiproquo , doit contenir bien des balourdises. Cependant il y avoit cela de bon dans mon erreur ; qu'elle me donnoit la clef de l'état moral de celle à qui je pensois écrire; & sur cet état supposé, je croyois entrevoir un projet à suivre , pour vous tirer des angoisses que vous me décriviez , sans recourir aux distractions qui , selon vous en sont le seul remede , & qui selon moi , ne sont pas même un palliatif. Vous m'apprenez que je me suis trompé, & que je n'ai rien vu de ce que je croyois voir. Comment trouverois-je un remede à votre état , puisque cet état m'est inconcevable ? Vous m'êtes une énigme affligeante & humiliante. Je croyois connoître le coeur humain , & je ne connois rien au vôtre. Vous souffrez & je ne puis vous soulager.
Quoi ! parce que rien d'étranger à vous, ne vous contente, vous voulez vous fuir , & parce que vous, avez à vous plaindre des autres, parce que vous les méprisez , qu'ils vous en ont donné le droit , que vous sentez en vous une ame digne d'estime , vous ne voulez pas vous consoler avec elle , du mépris que vous inspirent celles qui ne lui ressemblent pas ? Non , je n'entends rien à cette bizarrerie , elle me passe.
[391] Cette sensibilité qui vous rend mécontent de tout, ne devoit-elle pas se replier sur elle-même? ne devoit-elle pas pourrir votre coeur d'un sentiment sublime & délicieux d'amour-propre ? n'a-t-on pas toujours en lui la ressource contre l'injustice & le dédommagement de l'insensibilité ? Il est si rare, dites-vous , de rencontrer une ame ; il est vrai; mais comment peut-on en avoir une , & ne pas se complaire avec elle ? Si l'on lent à la fonde , les
autres étroites & resserrées, on s'en rebute , on s'en détache ; mais après s'être si mal trouvé chez les autres , quel plaisir n'a-t-on pas de rentrer dans sa maison ? Je sais combien le besoin d'attachement rend affligeante aux coeurs sensibles , l'impossibilité d'en former. Je sais combien cet état est triste; mais je sais qu'il a pourtant des douceurs ; il fait verser des ruisseaux de larmes ; il donne une mélancolie qui nous rend témoignage de nous-mêmes, & qu'on ne voudroit pas ne pas avoir. Il fait rechercher la solitude comme le seul asyle où l'on se retrouve avec tout ce qu'on a raison d'aimer. Je ne puis trop vous le redire , je ne connois ni bonheur ni repos dans l'éloignement de soi-même ; & au contraire, je sens mieux , de jour est jour , qu'on ne peut être heureux sur la terre , qu'à proportion qu'on s'éloigne des choses , & qu'on se rapproche de soi. S'il y a quelque sentiment plus doux que l'estime de soi-même ; s'il y a quelqu'occupation plus aimable que celle d'augmenter ce sentiment, je puis avoir tort. Mais voilà comme je pense ; jugez sur cela , s'il m'est possible d'entrer dans vos vues , & même de concevoir votre état.
Je ne puis m'empêcher d'espérer encore que vous vous trompez sur le principe de votre mal-aise , & qu'au lieu de venir [392] du sentiment qui réfléchit sur vous-même, il vient au contraire de celui qui vous lie encore à votre insçu , aux choses dont vous vous croyez détachée , & dont peut-être vous désespérez seulement de jouir ; je voudrois que cela fût ; je verrois une prise pour agir; mais si vous accusez juste, je n'en vois point. Si j'avois actuellement sous les yeux votre premiere lettre, & plus de loisir pour y réfléchir, peut-être parviendrois-je à vous comprendre , & je n'y épargnerois pas ma peine; car vous m'inquiétez véritablement , mais cette lettre est noyée dans des tas de papiers ; il me faudroit pour la retrouver plus de tems qu'on ne m'en laisse ; je suis forcé de renvoyer cette recherche à d'autres momens. Si l'inutilité de notre correspondance ne vous rebutoit pas de m'écrire, ce seroit vraisemblament un moyen de vous entendre à la fin. Mais je ne puis vous promettre plus d'exactitude dans mes réponses, que je ne suis en état d'y en mettre; ce que je vous promets , & que je tiendrai bien, c'est de m'occuper beaucoup de vous , & de ne vous oublier de ma vie. Votre derniere lettre , pleine de traits de lumieres & de sentimens profonds, m'affecte encore plus que la précédente. Quoique vous en puissiez dire, je croirai toujours qu'il ne tient qu'à celle qui l'a écrite, de se plaire avec elle-même , & de se dédommager par-là des rigueurs de son sort.
[393] LETTRE A MADEMOISELLE G.
En lui envoyant un lacet.
14 Mai 1764.
Ce présent , ma bonne amie, vous fut destiné du moment que j'eus le bien de vous connoître , & quoi qu'en pût dire votre modestie, j'étois sûr qu'il auroit dans peu son emploi. La récompense suit de près la bonne oeuvre. Vous étiez cet hiver garde-malade , & ce printems Dieu vous donne un mari; vous lui serez charitable, & Dieu vous donnera des enfans; vous les éleverez en sage mere , & ils vous rendront heureuse un jour. D'avance vous devez l'être par les soins d'un époux aimable & aimé, qui saura vous rendre le bonheur qu'il attend de vous. Tout ce qui promet un bon choix m'est garant du vôtre; des liens d'amitié formés dès l'enfance , éprouvés par le tems , fondés sur la connoissance des caracteres , l'union de coeurs que le mariage affermit, mais ne produit pas, l'accord des esprits où des deux parts la bonté domine ; & où la gaîté de l'un , la solidité de l'autre se tempérant mutuellement, rendront douce & chere à tous deux l'austere loi , qui fait succéder aux jeux de l'adolescence des soins plus graves , mais plus touchans. Sans parler d'autres convenances , voilà de bonnes raisons de compter pour toute la vie sur un bonheur commun dans l'état où vous entrez , & que vous honorerez par votre conduite. Voir vérifier un augure si bien fondé , sera, chere [394] Isabelle une consolation très-douce pour votre ami. Du reste, la connoissance que j'ai de vos principes , & l'exemple de Madame votre soeur , me dispensent de faire avec vous des conditions. Si vous n'aimez pas les enfans, vous aimerez vos devoirs. Cet amour me répond de l'autre, & votre mari dont vous fixerez les goûts sur divers articles , saura bien changer le vôtre sur celui-là.
En prenant la plume , j'étois plein de ces idées. Les voilà pour tout compliment. Vous attendiez peut-être une lettre faite pour être montrée; mais auriez-vous dû me la pardonner, & reconnoîtriez-vous l'amitié que vous m'avez inspirée , dans une épître , où je songerois au public en parlant à vous?
LETTRE A M. DE P.
23 Mai 1764.
Je sais , Monsieur, que depuis deux ans , Paris fourmille d'écrits qui portent mon nom , mais dont heureusement peu de gens sont les dupes. Je n'ai ni écrit ni vu ma prétendue lettre à M. l'Archevêque d'Ausch, & la date de Neufchâtel prouve que l'auteur n'est pas même instruit de ma demeure.
Je n'avois pas attendu les exhortations des Protestans de France pour réclamer contre les mauvais traitemens qu'ils essuyent. Ma lettre à M. l'Archevêque de Paris porte un témoignage assez éclatant du vif intérêt que je prends à leurs peines; [395] il seroit difficile d'ajouter à la force des rairons que j'apporte pour engager le Gouvernement à les tolérer , & j'ai même lieu de présumer qu'il y a fait quelque attention. Quel gré m'en ont-ils su ? On diroit que cette lettre qui a ramené tant de Catholiques, n'a fait qu'achever d'aliéner les Protestans; & combien d'entr'eux ont osé m'en faire un nouveau crime ? Comment voudriez-vous , Monsieur, que je prisse avec succès leur défense lorsque j'ai moi-même à me défendre de leurs outrages ? Opprimé , persécuté , poursuivi chez eux de toutes parts comme un scélérat, je les ai vu tous réunis pour achever de m'accabler; & lorsqu'enfin la protection du Roi a mis ma personne à couvert , ne pouvant plus autrement me nuire , ils n'ont cessé de m'injurier. Ouvrez jusqu'à vos Mercures, & vous verrez de quelle façon ces charitables chrétiens m'y traitent : si je continuois à prendre leur cause , ne me demanderoit-on pas de quoi je me mêle ? Ne jugeroit-on pas qu'apparemment je suis de ces braves qu'on mene au combat à coups de bâton? “Vous avez bonne grace de venir nous prêcher la tolérance , me diroit-on , tandis que vos gens se montrent plus intolérans que nous. Votre propre histoire dément vos principes , & prouve que les Réformés, doux peut-être quand ils sont foibles, sont très - violens si-tôt qu'ils sont les plus sorts. Les uns vous décretent, les autres vous bannissent, les autres vous reçoivent en rechignant. Cependant vous voulez que nous les traitions sur des maximes de douceur qu'ils n'ont pas eux-mêmes! Non , puisqu'ils persécutent , ils doivent être persécutés ; c'est la loi de l'équité qui veut qu'on fasse à chacun comme il fait aux autres. Croyez - nous , ne [396] vous mêlez plus de leurs affaires , car ce ne sont point les vôtres. Ils ont grand soin de le déclarer tous les jours en vous reniant pour leur frere , en protestant que votre Religion n'est pas la leur.”
Si vous voyez , Monsieur , ce que j'aurois de solide à répondre à ce discours, ayez la bonté de me le dire ; quant à moi je ne le vois pas. Et puis , que sais-je encore ? Peut - être en voulant les défendre, avancerois-je par mégarde quelque hérésie , pour laquelle on me seroit saintement brûler. Enfin , je suis abattu , découragé , souffrant , & l'on me donne tant d'affaires à moi-même, que je n'ai plus le tems de me mêler de celles d'autrui.
Recevez mes salutations, Monsieur, je vous supplie , & les assurances de mon respect.
LETTRE A M. L. P. D. W.
Motiers le 26 Mai 1764.
Je reçois avec reconnoissance le livre que vous avez eu la bonté de m'envoyer; & lorsque je relirai cet ouvrage, ce qui j'espere , m'arrivera quelquefois encore , ce sera toujours dans l'exemplaire que je tiens de vous. Ces entretiens ne sont point de Phocion , ils sont de l'Abbé de Mably , frere de l'Abbé de Condillac , célebre par d'excellens livres de Métaphysique , & connu lui-même par divers ouvrages de Politique, très-bons aussi dans leur genre.
Cependant on retrouve quelquefois dans [397] ceux-ci de ces principes de la politique moderne , qu'il seroit à desirer que tous les hommes de votre rang blâmassent ainsi que vous. Aussi , quoique l'Abbé de Mably soit un honnête homme rempli de vues très-saines, j'ai pourtant été surpris de le voir s'élever dans ce dernier ouvrage, à une morale si pure & si sublime. C'est pour cela, sans doute, que ces entretiens, d'ailleurs très-bien faits , n'ont eu qu'un succès médiocre en France; mais ils en ont eu un très-grand en Suisse , où je vois avec plaisir qu'ils ont été réimprimés.,
J'ai le coeur plein de vos deux dernieres lettres. Je n'en reçois pas une qui n'augmente mon respect , & si j'ose le dire, mon attachement pour vous. L'homme vertueux , le grand homme élevé par les disgraces, me fait tout-à-fait oublier le Prince & le frere d'un Souverain ; & vu l'antipathie pour cet état qui m'est naturelle , ce n'est pas peu de m'avoir amené là. Nous pourrions bien cependant, n'être pas toujours de même avis en toute chose , & par exemple , je ne suis pas trop convaincu qu'il suffise , pour être heureux, de bien remplir les devoirs de son emploi. Surement Turenne en brûlant le Palatinat, par l'ordre de son Prince, ne jouit oit pas du vrai bonheur; & je ne crois pas que les Fermiers-Généraux les plus appliqués autour de leur tapis verd , en jouissent davantage : mais si ce sentiment est une erreur , elle est plus belle en vous que la vérité même ; elle est digne de qui fut se choisir un état , dont tous les devoirs sont des vertus.
Le coeur me bat à chaque ordinaire , dans l'attente du moment desiré qui doit tripler votre être. Tendres époux que vous êtes heureux ! que vous allez le devenir encore , en voyant [398] multiplier des devoirs si charmans à remplir! Dans la disposition d'elle où je vous vois tous les deux, non, je n'imagine aucun bonheur pareil au vôtre. Hélas ! quoiqu'on en puisse dire, la vertu seule ne le donne pas ; mais elle seule nous le fait connoître , & nous apprend à le goûter.
LETTRE A M****.
Motiers le 28 Mai 1764.
C'est rendre un vrai service à un solitaire éloigné de tout, que de l'avertir de ce qui se passe par rapport à lui. Voilà, Monsieur , ce que vous avez très-obligeamment fait en m'envoyant un exemplaire de ma prétendue lettre à M. l'Archevêque d'Ausch.
Cette lettre , comme vous l'avez deviné , n'est pas plus de moi que tous ces écrits pseudonymes qui courent Paris sous mon nom. Je n'ai point vu le Mandement auquel elle répond , je n'en ai même jamais ouï parler , & il y a huit jours que j'ignorois qu'il y eût un M. du Tillet au monde. J'ai peine à croire que l'Auteur de cette lettre ait voulu persuader sérieusement qu'elle étoit de moi. N'ai-je pas assez des affaires qu'on me suscite sans m'aller mêler de celles d'autrui ? Depuis quand m'a-t-on vu devenir homme de parti ? Quel nouvel intérêt m'auroit fait changer si brusquement de maximes ? Les Jésuites sont-ils en meilleur état que quand je refusois d'écrire contr'eux dans leurs disgraces? Quelqu'un me connoît - il assez lâche , [399] assez vil pour insulter aux malheureux? Eh ! si j'oubliois les égards qui leur sont dus, de qui pourraient-ils en attendre? Que m'importe , enfin, le sort des Jésuites , quel qu'il puisse être ? Leurs ennemis se sont-ils montrés pour moi plus tolérans qu'eux ? La triste vérité délaissée est-elle plus chere aux uns qu'aux autres ? & soit qu'ils triomphent ou qu'ils succombent , en serai-je moins persécuté ? D'ailleurs , pour peu qu'on lise attentivement cette lettre, qui ne sentira pas comme vous que je n'en suis point l'Auteur ? Les mal-adresses y sont entassées : elle est datée de Neufchâtel où je n'ai pas mis le pied; on y emploie la formule du très-humble serviteur, dont je n'use avec personne ; on m'y fait prendre le titre de Citoyen de Geneve, auquel j'ai renoncé : tout en commençant on s'échauffe pour M. de Voltaire , le plus ardent , le plus adroit de mes persécuteurs , & qui se passe bien, je crois , d'un défenseur tel que moi : on affecte quelques imitations de mes phrases , & ces imitations se démentent l'instant après ; le style de la lettre peut être meilleur que le mien , mais enfin ce n'est pas le mien : on m'y prête des expressions basses; on m'y fait dire des grossiéretés qu'on ne trouvera certainement dans aucun de mes écrits : on m'y fait dire vous à Dieu ; usage que je ne blâme pas , mais qui n'est pas le nôtre. Pour me supposer l'Auteur de cette lettre , il faut supposer aussi que j'ai voulu me déguiser. Il n'y falloit donc pas mettre mon nom, & alors on auroit pu persuader aux sots qu'elle étoit de moi.
Telles sont , Monsieur, les armes dignes de mes adversaires dont ils achevent de m'accabler. Non contens de m'outrager dans mes ouvrages , ils prennent le parti plus cruel encore de [400] m'attribuer les leurs. A la vérité le Public jusqu'ici n'a pas pris le change , & il faudrai qu'il fût bien aveuglé pour le prendre aujourd'hui. La justice que j'en attends sur ce point, est une consolation bien foible pour tant de maux. Vous savez la nouvelle affliction qui m'accable : la perte de M. de Luxembourg met le comble à toutes les autres ; je la sentirai jusqu'au tombeau. Il fut mon consolateur durant sa vie , il sera mon protecteur après sa mort. Sa chere & honorable mémoire défendra la mienne des insultes de mes ennemis , & quand ils voudront la souiller par leurs calomnies , on leur dira : comment cela pourroit-il être? Le plus honnête homme de France fut son ami.
Je vous remercie & vous salue , Monsieur, de tout mon coeur.
LETTRE A M. DE CHAMFORT.
Le 24 Juin 1764.
J'ai toujours désiré , Monsieur, d'être oublié de la tourbe insolente & vile qui ne songe aux infortunés que pour insulter à leur misere ; mais l'estime des hommes de mérite est un précieux dédommagement de les outrages, & je ne puis qu’être flatté de l'honneur que vous m'avez fait en m'envoyant votre piece. Quoiqu'accueillie du public , elle doit l'être des connoisseurs & des gens sensibles aux vrais charmes de la nature. L'effet le plus sûr de mes maximes qui est de m'attirer la haine des méchans & l'affection des gens de bien, & qui se marque [401]autant par mes malheurs que par mes succès , m'apprend par l'approbation dont vous honorez mes écrits , ce qu'on doit attendre des vôtres, & me fait desirer, pour l'utilité publique, qu'ils tiennent tout ce que promet votre début. Je vous salue , Monsieur, de tout mon coeur.
LETTRE A M. H. D. P.
Motiers, le 15 Juillet 1764.
Si mes raisons , Monsieur , contre la proposition qui m'a été faite par le canal de M. P****. vous paroissent mauvaises , celles que vous m'objectez ne me semblent pas meilleures, & dans ce qui regarde ma conduite , je crois pouvoir rester juge des motifs qui doivent me déterminer.
Il ne s'agit pas , je le sais , de ce. que tel ou tel peut mériter par la loi du talion: mais il s'agit de l'objection par la-quelle les Catholiques me fermeroient la bouche , en m'accusant de combattre ma propre religion. Vous écrivez contre les persécuteurs , me diroient-ils , & vous vous dites Protestant! Vous avez donc tort; car les Protestans sont tout aussi persécuteurs que nous , & c'est pour cela que nous ne devons point les tolérer , bien surs que s'ils devenoient les plus forts , ils ne nous toléreroient pas nous-mêmes. Vous nous trompez , ajouteroient-ils , ou vous vous trompez , en vous mettant en contradiction avec les vôtres , & nous prêchant d'autres maximes [402] mes que les leurs. Ainsi l'ordre veut qu'avant d'attaque les Catholiques , je commence par attaquer les Protestans , a par leur montrer qu'ils ne savent pas leur propre religion. Est-ce là, Monsieur , ce que vous m'ordonnez de faire? Cette entreprise préliminaire rejetteroit l'autre encore loin , & il me paroît que la grandeur de la tâche ne vous effraye gueres, quand il n'est question que de l'imposer.
Que si les argumens ad hominem qu'on m'objecteroit vous paroissent peu embarrassans, ils me le paroissent beaucoup, à moi, & dans ce cas , c'est à celui qui fait les résoudre, d’en prendre le soin.
Il y a encore , ce me semble , quelque chose de dur & d'injuste de compter pour rien tout ce que j'ai fait , & de regarder ce qu'on me prescrit comme un nouveau travail à faire. Quand on a bien établi une vérité par cent preuves invincibles , ce n'est pas un si grand crime à mon avis , de ne pas courir après la cent & unieme; sur - tout si elle n'existe pas; j'aime à dire des choses utiles , mais je n'aime pas à les répéter ; & ceux qui veulent absolument des redites , n'ont qu’à prendre plusieurs exemplaires du même écrit. Les Protestans de France jouissent maintenant d'un repos auquel je puis avoir contribué , non par de vaines déclamations comme tant d'autres , mais par de fortes raisons politiques bien exposées. Cependant voilà qu'ils me pressent d'écrire en leur faveur ; c’est faire trop de cas de ce que je puis faire , ou trop peu de ce que j'ai fait. Ils avouent qu'ils sont tranquilles ; mais ils veulent être mieux que bien , & c'est après que je les ai servis de toutes mes forces , qu'ils me reprochent de ne les pas servir au-delà de mes forces.
[403] Ce reproche , Monsieur, me paroît peu reconnoissant de leur part , & peu raisonné de la vôtre. Quand un homme revient d'un long combat , hors d'haleine , & couvert de blessures , est-il tems de l'exhorter gravement à prendre les armes , tandis qu'on se tient soi-même en repos ? Eh! Messieurs , chacun son tour , je vous prie. Si vous êtes si curieux des coups , allez-en chercher votre part ; quant à moi , j'en ai bien la mienne ; il est tems de songer à la retraite ; mes cheveux gris m'avertissent que je ne suis plus qu'un vétéran ; mes maux & mes malheurs me prescrivent le repos , & je ne sors point de la lice , sans y avoir payé de ma personne. Sat Patrice Priamoque datum. Prenez mon rang , jeunes gens , je vous le céde ; gardez-le seulement comme j'ai fait ; & après cela ne vous tourmentez pas plus des exhortations indiscretes , & des reproches déplacés , que je ne m'en tourmenterai désormais.
Ainsi , Monsieur, je confirme à loisir ce que vous m'accusez d'avoir écrit à la hâte , & que vous jugez n'être pas digne de moi ; jugement auquel j'éviterai de répondre , faute de l'entendre suffisamment.
Recevez, Monsieur, je vous supplie, les assurances de tout mon respect.
[404] LETTRE A M****.
22 Juillet 1764.
Je crains, Monsieur, que vous n'alliez un peu vite en besogne dans vos projets; il faudroit, quand rien ne vous presse, proportionner la maturité des délibérations à l'importance des résolutions. Pourquoi quitter si brusquement l'état que vous aviez embrassé , tandis que vous pouviez à loisir vous arranger en prendre un autre , si tant est qu'on puisse appeller un état le genre de vie que vous vous êtes choisi , & dont vous serez peut-être aussi-tôt rebuté que du premier ? Que risquiez-vous à mettre un peu moins d'impétuosité dans vos démarches, & à tirer parti de ce retard , pour vous confirmer dans vos principes, & pour assurer vos résolutions par une plus mûre étude de vous-même ? Vous voilà seul sur la terre dans l'âge où l'homme doit tenir à tout; je vous plains , & c'est pour cela que je ne puis vous approuver , puisque vous avez voulu vous isoler vous - même , au moment où cela vous convenoit le moins. Si vous croyez avoir suivi mes principes vous vous trompez , vous avez suivi l'impétuosité de votre âge ; une démarche d'un tel éclat valoir assurément la peine d'être bien pesée avant d'en venir à l'exécution. C'est une chose faite, je le sais : je veux seulement vous faire entendre que la maniere de la soutenir, ou d'en revenir, demande un peu plus d'examen que vous n'en avez mis à la faire.
[405] Voici pis. L'effet naturel de cette conduite a été de vous brouiller avec Madame votre mere. Je vois , sans que vous me le montriez , le fil de tout cela; & quand il n'y auroit que ce que vous me dites , à quoi bon aller effaroucher la conscience tranquille d'une mere, en lui montrant , sans nécessité , des sentimens différens des siens ? Il falloit , Monsieur, garder ces sentimens au-dedans de vous pour la regle de votre conduite ; & leur premier effet devoit être de vous faire endurer avec patience les tracasseries de vos prêtres , & de ne pas changer ces tracasseries en persécutions , en voulant secouer hautement le joug de la Religion où vous étiez né. Je pense si peu comme vous sur cet article , que quoique le Clergé protestant me fasse une guerre ouverte, & que je sois sort éloigné de penser comme lui sur tous les points , je n'en demeure pas moins sincérement uni à la communion de notre Eglise , bien résolu d'y vivre & d'y mourir , s'il dépend de moi. Car il est très-consolant pour un croyant affligé , de rester en communauté de culte avec ses freres , & de servir Dieu conjointement avec eux. Je vous dirai plus , & je vous déclare que si j'étois né Catholique , je demeurerois Catholique , sachant bien que votre Eglise met un frein très - salutaire aux écarts de la raison humaine , qui ne trouve ni fond ni rive , quand elle veut sonder l'abyme des choses ; & je suis si convaincu de l'utilité de ce frein , que je m'en suis moi-même imposé un semblable , en me prescrivant, pour le reste de ma vie , des regles de foi dont je ne me permets plus de sortir. Aussi je vous jure que je ne suis tranquille que depuis ce tems-là , bien convaincu que sans cette précaution , je ne l'aurois été de ma vie. Je vous parle , Monsieur , [406] avec effusion de coeur, & comme un pere parleroit à son enfant. Votre brouillerie avec Madame votre mere me navre. J’avois dans mes malheurs la consolation de croire que mes écrits ne pouvoient faire que du bien ; voulez-vous m'ôter encore cette consolation? Je sais que s'ils sont du mal, ce n-est que faute d'être entendus ; mais j'aurai toujours le regret de n'avoir pu me faire entendre. Cher **** , un fils brouillé avec sa mere a toujours tort : de tous les sentimens naturels le seul demeuré parmi nous , est l'affection maternelle. Le droit des meres est le plus sacré que je connoisse ; en aucun cas, on ne peut le violer sans crime ; raccommodez-vous donc avec la vôtre. Allez-vous jetter à ses pieds ; à quelque prix que ce soit appaisez-la ; soyez sûr que sou coeur vous sera rouvert si le vôtre vous ramene à elle. Ne pouvez-vous sans fausseté lui faire le sacrifice de quelques opinions inutiles , ou du moins les dissimuler? Vous ne serez jamais appellé à persécuter personne ; que vous importe le reste ? Il n'y a pas deux morales. Celle du christianisme & celle de la philosophie sont la même; l'une & l'autre vous impose ici le même devoir ; vous pouvez le remplir ; vous le devez ; la raison, l'honneur , votre intérêt,
tout le veut ; moi je l'exige , pour répondre aux sentimens dont vous m'honorez. Si vous le faites , comptez sur mon amitié, sur toute mon estime , sur mes soins , si jamais ils vous sont bons à quelque chose. Si vous ne le faites pas , vous n'avez qu'une mauvaise tête , ou qui pis est , votre coeur vous conduit mal , & je ne veux conserver de liaisons qu'avec des gens dont la tête & le coeur soient sains.
[407] LETTRE A MYLORD MARÉCHAL.
Motiers le 21 Août 1764.
Le plaisir que m'a causé , Mylord , la nouvelle de votre heureuse arrivée à Berlin par votre lettre du mois dernier, a été retardé par un voyage que j'avois entrepris, & que la lassitude & le mauvais tems m'ont fait abandonner à moitié chemin. Un premier ressentiment de sciatique , mal héréditaire dans ma famille , m'effrayoit avec raison. Car jugez de ce que deviendroit cloué dans sa chambre un pauvre malheureux qui n'a d'autre soulagement , ni d'autre plaisir dans la vie que la promenade & qui n'est plus qu'une machine ambulante ? Je m'étois donc mis en chemin pour Aix , dans l'intention d'y prendre la douche , & aussi d'y voir mes bons amis les Savoyards, le meilleur peuple , à mon avis , qui soit sur la terre. J'ai fait la route jusqu'à Morges , pédestrement à mon ordinaire , allez caressé par-tout. En traversant le lac , & voyant de loin les clochers de Geneve , je me suis surpris à soupirer aussi lâchement que j'aurois fait jadis pour une perfide maîtresse. Arrivé à Thonon, il a fallu rétrograder, malade , & sous une pluie continuelle. Enfin me voici de retour , non cocu à la vérité , mais battu, mais content, puisque j'apprends votre heureux retour auprès du Roi , & que mon protecteur & mon pere aime toujours sou enfant.
Ce que vous m'apprenez de l'affranchissement des Paysans [408] de Poméranie, joint à tous les autres traits pareils que vous m'avez ci-devant rapportés , me montre par-tout deux choses également belles , savoir, dans l'objet le génie de Fréderic, & dans le choix le coeur de George. On seroit une histoire digne d'immortaliser le Roi , sans autres Mémoires que vos lettres.
A propos de Mémoires , j'attends avec impatience ceux que vous m'avez promis. J'abandonnerois volontiers la vie particuliere de votre frere , si vous les rendiez assez amples , pour en pouvoir tirer l'histoire de votre Maison. J'y pourrois parler au long de l'Ecosse que vous aimez tant , & de votre illustre frere , & de son illustre frere , par lequel tout cela m'est devenu cher. Il est vrai que cette entreprise seroit immense & fort au-dessus de mes forces , sur-tout dans l'état où je suis ; mais s'agit moins de faire un ouvrage , que de m'occuper de vous, & de fixer mes indociles idées qui voudroient aller leur train malgré moi. Si vous voulez que j'écrive la vie de l'ami dont vous me
parlez , que votre volonté soit faite; la mienne y trouvera toujours son compte, puisqu'en vous obéissant, je m'occuperai de vous.Bonjour , Mylord.
[409] LETTRE A MADAME LA C. DE B.
Motiers le 26 Août 1764.
Après les preuves touchantes , Madame , que j'ai eues de votre amitié dans les plus cruels momens de ma vie , il y auroit à moi de l'ingratitude de n'y pas compter toujours ; mais il faut pardonner beaucoup à mon état ; la confiance abandonne les malheureux , & je sens au plaisir que m'a fait votre lettre , que j'ai besoin d'être ainsi rassuré quelquefois. Cette consolation ne pouvoit me venir plus à propos : après tant de pertes irréparables , & en dernier lieu celle de Monsieur de Luxembourg , il m'importe de sentir qu'il me reste des biens assez précieux pour valoir la peine de vivre. Le moment où j'eus le bonheur de le connoître ressembloit beaucoup à celui où je l'ai perdu ; dans l'un & dans l'autre j'étois affligé , délaissé , malade. Il me consola de tout , qui me consolera de lui ? Les amis que j'avois avant de le perdre ; car mon coeur usé par les maux, & déjà durci par les ans, est fermé désormais à tout nouvel attachement.
Je ne puis penser, Madame, que dans les critiques qui regardent l'éducation de Monsieur votre fils , vous compreniez ce que , sur le parti que vous avez pris de l'envoyer à Leyde, j'ai écrit au chevalier de L****. Critiquer quelqu'un , c'est blâmer dans le public sa conduite ; mais dire son sentiment à un ami commun sur un pareil sujet , ne s'appellera jamais critiquer; [410] à moins que l'amitié n'impose la loi de ne dire jamais ce qu'on pense , même en choses où les gens du meilleur sens peuvent n'être pas du même avis. Après la maniere dont j'ai constamment pensé & parlé de vous , Madame , je me décrierois moi-même , si je m'avisois de vous critiquer. Je trouve , à la vérité , beaucoup d'inconvénient à envoyer les jeunes gens dans les universités ; mais je trouve aussi que , selon les circonstances , il peut y en avoir davantage à ne pas le faire , & l'on n’a pas toujours en ceci le choix du plus grand bien , mais du moindre mal. D'ailleurs , une fois la nécessité de ce parti supposée , je crois comme vous, qu'il y a moins de danger en Hollande que par-tout ailleurs.
Je suis ému de ce que vous m'avez marqué de Messieurs les Comtes de B****; jugez, Madame , si la bienveillance des hommes de ce mérite m'est précieuse , à moi , que celle même des gens que je n'estime pas subjugue toujours ? Je ne sais ce qu'on eût fait de moi par les caresses : heureusement on ne s'est pas avisé de me gâter là-dessus. On a travaillé sans relâche à donner à mon coeur , & peut-être à mon génie , le ressort que naturellement ils n'avoient pas. J'étois né foible; les mauvais traitemens m'ont fortifié : à force de vouloir m'avilir , on m'a rendu fier.
Vous avez la bonté , Madame, de vouloir des détails sur ce qui me regarde ; que vous dirai - je ? Rien n'est plus uni que ma vie ; rien n'est plus borné que mes projets. Je vis au jour la journée sans souci du lendemain, ou plutôt , j'achevez de vivre avec plus de lenteur que je n'avois compté. Je ne m'en irai pas plutôt qu'il ne plaît à la nature ; mais ses longueurs [411] ne laissent pas de m'embarrasser ; car je n'ai plus rien à faire ici. Le dégoût de toutes choses me livre toujours plus à l'indolence , & à l'oisiveté. Les maux physiques me donnent seuls un peu d'activité. Le séjour que j'habite , quoiqu'assez sain pour les autres hommes , est pernicieux pour mon état ; ce qui fait que pour me dérober aux injures de l'air & à l'importunité des désoeuvrés , je vais , errant par le pays durant la belle saison ; mais aux approches de l'hiver qui est ici très-rude & très-long, il faut-revenir & souffrir. Il y a long-tems que je cherche à déloger ; mais où aller ? Comment m'arranger ? J'ai tout à la fois l'embarras de l'indigence & celui des richesses ; toute espece de soin m'effraye ; le transport de mes guenilles & de mes livres par ces montagnes est pénible & coûteux : c'est bien la peine de déloger de ma maison , dans l'attente de déloger bientôt de mon corps! Au lieu que restant où je suis, j'ai des journées délicieuses, errant sans souci, sans projet, sans affaires, de bois en bois & de rochers en rochers , rêvant toujours & ne pensant point. Je donnerois tout au monde pour savoir la botanique; c'est la véritable occupation d'un corps ambulant , & d'un esprit paresseux ; je ne répondrois pas que je n'eusse la folie d'essayer de l'apprendre , si je savois par où commencer. Quant à ma situation du côté des ressources , n'en soyez point en peine ; le nécessaire, même abondant, ne m'a point manqué jusqu'ici, & probablement ne me manquera pas si-tôt. Loin de vous gronder de vos offres, Madame , je vous en remercie ; mais vous conviendrez qu'elles seroient mal placées si je m'en prévalois avant le besoin.
[412] Vous vouliez des détails ; vous devez être contente. Je suis très-content des vôtres , à cela près , que je n'ai jamais pu lire le nom du lieu que vous habitez. Peut-être le connois-je , & il me seroit bien doux de vous y suivre , du moins par l'imagination. Au reste , je vous plains de n'en être encore qu'à la philosophie. Je suis bien plus avancé que vous , Madame: sauf mon devoir, & mes amis, me voilà revenu à rien.
Je ne trouve pas le Chevalier si déraisonnable puisqu'il vous divertit ; s'il n'étoit que déraisonnable , il n'y parviendroit surement pas. Il est bien à plaindre dans les accès de sa goutte; car on souffre cruellement : mais il a du moins l'avantage de souffrir sans risque. Des scélérats ne l'assassineront pas, & personne n'a intérêt à le tuer. Êtes-vous à portée , Madame , de voir souvent Madame la Maréchale? Dans les tristes circonstances où elle se trouve , elle a bien besoin de tous ses amis , & sur-tout de vous.
[413] LETTRE A M. BUTTA-FOCO. *[*Cette
lettre est une réponse à celle de M.
Butta-Foco , du 31 Août 1764, dont voici l'extrait.
Vous avez fait mention des Cortes dans votre Contrat Social d'une façon bien avantageuse pour eux. Un pareil éloge, lorsqu'il part d'une plume aussi sincere que la vôtre , est très-propre à exciter l'émulation & le desir de mieux
faire. Il a fait souhaiter à la nation que vous voulussiez être cet homme sage qui pourroit lui procurer les moyens de conserver cette liberté qui lui a coûté tant de sang.
...............Qu'il seroit cruel de ne pas profiter de l'heureuse circonstance où se trouve la Corse pour se donner le gouvernement le plus conforme à l'humanité & à la raison ; le gouvernement le plus propre à fixer dans cette Isle la vraie liberté...........................
Une nation ne doit se flatter de devenir heureuse & florissante que par le moyen d'une bonne institution politique : notre Isle , comme vous le dites très-bien , Monsieur, est capable de recevoir une bonne législation , mais il faut un Législateur; & il faut que ce Législateur ait vos principes, que son bonheur soit indépendant du nôtre , qu'il connoisse à fond la nature humaine , & que dans les progrès des tems se ménageant une gloire éloignée , il veuille travailler dans un siecle & jouir dans un autre. Daignez, Monsieur, être cet homme-là , & coopérer au bonheur de toute une nation en traçant le plan du systême politique qu'elle doit adopter.........................
Je sais bien, Monsieur, que le travail que j'ose vous prier d'entreprendre, exige des détails qui vous fassent connoître à fond notre vraie situation ; mais si vous daignez vous en charger, je vous fournirai toutes les lumieres qui pourront vous être nécessaires, & M. Paoli , Général de la nation, sera très-empressé à vous procurer de Corse tous les éclaircissemens dont vous pourrez avoir besoin. Ce digne chef & ceux d'entre mes compatriotes qui sont à portée connoître vos ouvrages, partagent mon desir & tous les sentimens d'estime que l'Europe entiere a pour vous, & qui vous sont dus à tant de titres, &c, &c.]
Motiers-Travers le 22 Septembre 1764.
Il est superflu , Monsieur , de chercher à exciter mon zele pour l'entreprise que vous me proposez. La seule idée m’éleve [414] l'ame & me transporte. Je croirois le reste de mes jours bien noblement, bien vertueusement, bien heureusement employé; je croirois même avoir bien racheté l'inutilité des autres , si je pouvois rendre ce triste reste bon en quelque chose à vos braves compatriotes , si je pouvois concourir par quelque conseil utile , aux vues de leur digne chef & aux vôtres ; de ce côté-là donc soyez sûr de moi ; ma vie & mon coeur sont à vous.
Mais , Monsieur , le zele ne donne pas les moyens , & le desir n'est pas le pouvoir. Je ne veux pas faire ici sottement le modeste ; je sens bien ce que j'ai, mais je sens encore mieux ce qui me manque. Premiérement , par rapport à la chose, il me manque une multitude de connoissances relatives à la
nation & au pays; connoissances indispensables , & qui, pour les acquérir , demanderont de votre part beaucoup d'instructions , d'éclaircissemens , de mémoires , &c ; de la mienne, beaucoup d'étude & de réflexions. Par rapport à moi , il me manque plus de jeunesse , un esprit plus tranquille , un coeur moins épuisé d'ennuis , une certaine vigueur de génie qui, même quand on l'a, n'est pas à l'épreuve des années & des chagrins ; il me manque la santé , le tems ; il me manque accablé d'une maladie incurable & cruelle , l'espoir de voir la fin d'un long travail , que la seule attente du succès peut donner le courage de suivre ; il me manque , enfin , l'expérience dans les affaires qui, seule , éclaire plus sur l'art de conduire les hommes que toutes les méditations.
Si je me portois passablement, je me dirois : j'irai en Corse. Six mois passés sur les lieux, m'instruiront plus que cent volumes. [415] Mais comment entreprendre un voyage aussi pénible, aussi long, dans l'état où je suis ? le soutiendrois-je? me laisseroit-on passer ! Mille obstacles m'arrêteroient en allant ; l'air de la mer acheveroit de me détruire avant le retour ; je vous avoue que je desire mourir parmi les miens.
Vous pouvez être pressé : un travail de cette importance ne peut être qu'une affaire de très-longue haleine , même pour un homme, qui se porteroit bien. Avant de soumettre mon ouvrage à l'examen de la Nation & de ses Chefs , je veux commencer par en être content moi-même : je ne veux rien donner par morceaux : l'ouvrage doit être un ; l'on n'en sauroit juger séparément. Ce n'est déjà pas peu de chose que de me mettre en état de commencer ; pour achever cela va loin.
Il se présente aussi des réflexions sur l'état précaire où se trouve encore votre Isle. Je sais que sous un chef tel qu'ils l'ont aujourd'hui , les Corses n'ont rien à craindre de Gênes : je crois qu'ils n'ont rien à craindre non plus des troupes qu'on dit que la France y envoie ; & ce qui me confirme dans ce sentiment, est de voir un aussi bon patriote que vous me paroissez l'être , rester , malgré l'envoi de ces troupes , au service de la Puissance qui les donne. Mais, Monsieur , l'indépendance de votre pays n'est point assurée , tant qu'aucune Puissance ne la reconnoît; & vous m'avouerez qu'il n'est pas encourageant pour un aussi grand travail , de l'entreprendre sans savoir s'il peut avoir son usage , même en le supposant bon.
Ce n'est point pour me refuser à vos invitations, Monsieur, que je vous fais ces objections , mais pour les soumettre à votre [416] examen & à celui de M. Paoli. Je vous crois trop gens de bien l'un & l'autre , pour vouloir que mon affection pour votre patrie me faire consumer le peu de tems qui me reste, à des soins qui ne seroient bons à rien.
Examinez donc, Messieurs ; jugez vous-mêmes & soyez surs que l'entreprise dont vous m'avez trouvé digne , ne manquera point par ma volonté.
Recevez , je vous prie , mes très-humbles salutations.
ROUSSEAU.
P. S. En relisant votre lettre, je vois , Monsieur , qu'à la premiere lecture , j'ai pris le change sur votre objet. J'ai cru que vous demandiez un corps complet de législation , & je vois que vous demandez seulement une institution politique, ce qui me fait juger que vous avez déjà un corps de loix civiles, autre que le droit écrit, sur lequel il s'agit de calquer une forme de gouvernement qui s'y rapporte. La tâche est moins grande , sans être petite , & il n'est pas sûr qu'il en résulte un tout aussi parfait ; on n'en peut juger que sur le recueil complet de vos loix.
[417] LETTRE AU MÊME.
Motiers le 15 Octobre 1764.
Je ne sais , Monsieur , pourquoi votre lettre du 3 ne m'est parvenue que hier. Ce retard me force , pour profiter du courier , de vous répondre à la hâte , sans quoi ma lettre n'arriveroit pas à Aix assez tôt pour vous y trouver.
Je ne puis gueres espérer d'être en état d'aller en Corse. Quand je pourrois entreprendre ce voyage , ce ne seroit que dans la belle saison ; d'ici là le tems est précieux , il faut l'épargner tant qu'il est possible , & il sera perdu jusqu'à ce que j'aye reçu vos instructions. Je joins ici une note rapide des premieres dont j'ai besoin ; les vôtres me seront toujours nécessaires dans cette entreprise. Il ne faut point là - dessus me parler, Monsieur, de votre insuffisance. A juger de vous par vos lettres , je dois plus me fier à vos yeux qu'aux miens ; & à juger par vous de votre peuple , il a tort de chercher ses guides hors de chez lui.
Il s'agit d'un si grand objet que ma témérité me fait trembler ; y joignons pas du moins l'étourderie, j'ai l'esprit très-lent ; l'âge & les maux le ralentissent encore ; un gouvernement provisionnel a ses inconvéniens. Quelque attention qu'on ait à ne faire que les changemens nécessaires , un établissement tel que celui que nous cherchons , ne se fait point sans un peu de commotion, & l'on doit tâcher au moins de n'en avoir [418] qu'une. On pourroit d'abord jetter les fondemens , puis élever plus à loisir l'édifice ; mais cela suppose un plan déjà fait , & c'est pour tracer ce plan même qu'il faut le plus méditer. D'ailleurs, il est à craindre qu'un établissement imparfait ne fasse plus sentir ses embarras que ses avantages , & que cela ne dégoûte le peuple de l'achever. Voyons toutefois ce qui se peut faire : les mémoires dont j'ai besoin , reçus , il me faut bien six mois pour m'instruire, & autant au moins pour digérer mes instructions ; de sorte que , du printems prochain en un an , je pourrois proposer mes premieres idées sur une forme provisionnelle, & au bout de trois autres années mon plan complet d'institution. Comme on ne doit promettre que ce qui dépend de soi , je ne suis pas sur de mettre en état mon travail en si peu de tems; mais je suis si sûr de ne pouvoir l'abréger, que s'il faut rapprocher un de ces deux termes il vaut mieux que je n'entreprenne rien.
Je suis charmé du voyage que vous faites en Corse dans ces circonstances ; il ne peut que nous être très-utile. Si , comme je n'en doute pas , vous vous y occupez de notre objet, vous verrez mieux ce qu'il faut me dire que je ne puis voir ce que je dois vous demander. Mais , permettez-moi une curiosité que m'inspirent l'estime & l'admiration. Je voudrois savoir tout ce qui regarde M. Paoli ; quel âge a-t-il ? est-il marié ?a-t-il des enfans? où a-t-il appris l'art militaire ? comment le bonheur de sa nation l'a-t-il mis à la tête de ses troupes? quelles fonctions exerce-t-il dans l'administration politique & civile? ce grand homme se résoudroit-il à n'être que citoyen dans sa patrie après en avoir été le sauveur? Sur-tout parlez-moi sans [419] déguisement à tous égards ; la gloire , le repos , le bonheur de votre peuple dépendent ici plus de vous que de moi. Je vous salue , Monsieur , de tout mon coeur.
Mémoire joint à cette réponse.
Une bonne carte de la Corse où les divers districts soient marqués & distingués par leurs noms , même s'il se peut par des couleurs.
Une exacte description de Isle, son histoire naturelle , ses productions , sa culture , sa division par districts ; le nombre, la grandeur , la situation des villes , bourgs , paroisses , le dénombrement du peuple aussi exact qu'il sera possible ; l'état des forteresses , des ports ; l'industrie ; les arts , la marine ; le commerce qu'on fait, celui qu'on pourroit faire, &c.
Quel est le nombre , le crédit du Clergé ; quelles sont ses maximes , quelle est sa conduite relativement à la patrie. Y a-t-il des Maisons anciennes , des Corps privilégiés , de la noblesse ; les villes ont-elles des droits municipaux ? En sont-elles fort jalouses?
Quelles sont les moeurs du peuple , ses goûts , ses occupations, ses amusemens, l'ordre & les divisions militaires , la discipline , la maniere de faire la guerre ? &c.
L'histoire de la nation jusqu'à ce moment , les loix , les statuts ; tout ce qui regarde l'administration actuelle , les inconvéniens qu'on y trouve , l'exercice de la justice , les revenus publics , l'ordre économique , la maniere de poser & de lever les taxes ; ce que paye à-peu-près le peuple , & ce qu'il peut payer annuellement & l'un portant l'autre.
[420] Ceci contient en général les instructions nécessaires ; mais les unes veulent être détaillées ; il suffit de dire les autres sommairement. En général, tout ce qui fait le mieux connoître le génie national ne sauroit être trop expliqué. Souvent un trait, un mot , une action dit plus que tout un livre ; mais il vaut mieux trop que pas assez.
LETTRE AU MÊME .
Motiers-Travers le 24 Mars 1765.
Je vois , Monsieur , que vous ignorez dans quel gouffre de nouveaux malheurs je me trouve englouti. Depuis votre pénultieme lettre on ne m'a pas laissé reprendre haleine un instant. J'ai reçu votre premier envoi sans pouvoir presque y jetter les yeux. Quant à celui de Perpignan , je n'en ai pas ouï parler. Cent fois j'ai voulu vous écrire , mais l'agitation continuelle, toutes les souffrances du corps & de l'esprit, l'accablement de mes propres affaires , ne m'ont pas permis de songer aux vôtres. J'attendois un moment d'intervalle ; il ne vient point, il ne viendra point , & dans l'instant même où je vous réponds, je suis , malgré mon état , dans le risque de ne pouvoir finir
ma lettre ici.
Il est inutile, Monsieur, que vous comptiez sur le travail que j'avois entrepris, il m'eût été trop doux de m'occuper d'une si glorieuse tâche : cette consolation m'eût ôtée : mon [421] ame épuisée d'ennuis n'est plus en état de penser: mon coeur est le même encore , mais je n'ai plus de tête : ma faculté intelligente est éteinte : je ne suis plus capable de suivre un objet avec quelque attention; & d'ailleurs , que voudriez-vous que fît un malheureux fugitif qui , malgré la protection du Roi de Prusse Souverain du pays, malgré la protection de Mylord Maréchal qui en est Gouverneur , mais malheureusement trop éloignés l'un & l'autre , y boit les affronts comme l'eau; & ne pouvant plus vivre avec honneur dans cet asyle, est forcé d'aller errant en chercher un autre sans savoir plus où le trouver ?
Si fait pourtant , Monsieur , j'en sais un digne de moi , & dont je ne me crois pas indigne : c'est parmi vous, braves Corses , qui savez être libres , qui savez être justes & qui fûtes trop malheureux pour n'être pas compatissans. Voyez , Monsieur , ce qui se peut faire ; parlez-en à M. Paoli. Je demande à pouvoir louer dans quelque canton solitaire une petite maison pour y finir mes jours en paix. J'ai ma gouvernante qui depuis vingt ans me soigne dans mes infirmités continuelles; c'est une fille de quarante-cinq ans, françoise, catholique, honnête & sage , & qui se résout de venir, s'il le faut, au bout de l'univers, partager mes miseres & me fermer les yeux. Je tiendrai mon petit ménage avec elle, & je tâcherai de ne point rendre les soins de l'hospitalité incommodes à mes voisins.
Mais , Monsieur , je dois vous tout dire : il faut que cette hospitalité soit gratuite, non quant à la subsistance, je ne serai là-dessus à charge à personne, mais quant au droit d'asyle qu'il faut qu'on m'accorde sans intérêt. Car si-tôt que je serai [422] parmi vous, n'attendez rien de moi sur le projet qui vous occupe. Je le répete , je suis désormais hors d'état d'y songer; & quand je ne le serois pas, je m'en abstiendrois par cela même que je vivrois au milieu de vous ; car j'eus , & j'aurai toujours pour maxime inviolable de porter le plus profond respect au gouvernement sous lequel je vis , sans me mêler de vouloir jamais le censurer & critiquer , ou réformer en aucune maniere. J'ai même ici une raison de plus & pour moi d'une très-grande force. Sur le peu que j'ai parcouru de vos mémoires , je vois que mes idées different prodigieusement de celles de votre nation. Il ne seroit pas possible que le plan que je proposerois ne fît beaucoup de mécontens , & peut-être vous-même tout le premier. Or, Monsieur, je suis rassasié de disputes & de querelles. Je ne veux plus voir ni faire de mécontens autour de moi, à quelque prix que ce puisse être. Je soupire après la tranquillité la plus profonde , & mes derniers voeux sont d'être aimé de tout ce qui m'entoure , & de mourir en paix. Ma résolution là -dessus est inébranlable. D'ailleurs , mes maux continuels m'absorbent & augmentent mon indolence. Mes propres affaires exigent de mon tems plus que je n'y en peux donner. Mon esprit usé n'est plus capable d'aucune autre application. Que si peut-être la douceur d'une vie calme prolonge mes jours assez pour me ménager des loisirs , & que vous me jugiez capable d'écrire votre histoire , j'entreprendrai volontiers ce travail honorable qui satisfera mon coeur , sans trop fatiguer ma tête, & je serois fort flatté de laisser à la postérité ce monument de mon séjour parmi vous ; niais ne me demandez rien de plus. Comme je [423] ne veux pas vous tromper , je me reprocherois d'acheter votre protection au prix d'une vaine attente.
Dans cette idée qui m'est venue j'ai plus consulté mon coeur que mes forces ; car dans l'état où je suis , il est peu apparent que je soutienne un si long voyage, d'ailleurs très-embarrassant, sur-tout avec ma gouvernante & mon petit bagage. Cependant pour peu que vous m'encouragiez je le tenterai, cela est certain , dussai-je rester & périr en route ; mais il me faut au moins une assurance morale d'être en repos pour le reste de ma vie; car c'en est fait, Monsieur, je ne peux plus courir. Malgré mon état critique & précaire , j'attendrai dans ce pays votre réponse avant de prendre aucun parti, mais je vous prie de différer le moins possible; car malgré toute ma patience, je puis n'être pas le maître des événemens. Je vous embrasse & vous salue, Monsieur, de tout mon coeur.
P. S. J'oubliois de vous dire, quant à vos prêtres , qu'ils seront bien difficiles s'ils ne sont contens de moi. Je ne dispute jamais sur rien . Je ne parle jamais de religion. J'aime naturellement même autant votre Clergé que je hais le nôtre. J'ai beaucoup d'amis parmi le Clergé de France , & j'ai toujours très-bien vécu avec eux ; mais quoi qu'il arrive , je ne veux point changer de religion , & je souhaite qu'on ne m'en parle jamais , d'autant plus que cela seroit inutile.
Pour ne pas perdre de tems, en cas d'affirmation , il faudroit m'indiquer quelqu'un à Livourne à qui je pusse demander des instructions pour le passage.
[424] LETTRE AU MÊME.
Motiers le 26 Mai 1765.
La crise orageuse que je viens d'essuyer, Monsieur, & l'incertitude du parti qu'elle me feroit prendre , m'ont fait différer de vous répondre & de vous remercier jusqu'à ce que je fusse déterminé. Je le suis maintenant par une suite d'événemens qui , m'offrant en ce pays sinon la tranquillité du moins la sureté , me font prendre le parti d'y rester sous la protection déclarée & confirmée du Roi & du Gouvernement. Ce n’est pas que j'aye perdu le plus vrai desir de vivre dans le vôtre; mais l'épuisement total de mes forces , les soins qu'il faudroit prendre, les fatigues qu'il faudroit essuyer, d'autres obstacles encore qui naissent de ma situation , me sont du moins pour le
moment abandonner mon entreprise , à laquelle, malgré ces difficultés , mon coeur ne peut se résoudre à renoncer tout-à-fait encore. Mais , mon cher Monsieur , je vieillis , je dépéris , les forces me quittent , le desir s'irrite & l'espoir s'éteint. Quoi qu'il en soit, recevez & faites agréer à M. Paoli mes plus vifs , mes plus tendres remerciemens de l'asyle qu'il a bien voulu m'accorder. Peuple brave & hospitalier! ... Non, je n'oublierai jamais un moment de ma vie que vos coeurs, vos bras, vos foyers m'ont été ouverts à l'instant qu'il ne me restoit presqu'aucun autre asyle en Europe. Si je n'ai point le bonheur de laisser mes cendres dans votre Isle, je tâcherai [425] d'y laisser du moins quelque monument de ma reconnoissance, & je m'honorerai aux yeux de toute la terre de vous appeller mes hôtes & mes protecteurs.
Je reçus bien par M. le Chevalier
R.... la lettre de M. Paoli ; mais pour vous faire entendre
pourquoi j'y répondis en si peu de mots , & d'un ton si vague , il
faut vous dire , Monsieur ,
que le bruit de la proposition que vous m'aviez faite s'étant répandu
sans que je sache
comment , M. de Voltaire fit entendre à tout le monde que cette
proposition étoit une
invention de sa façon; il prétendoit m'avoir écrit au nom des Corses
une lettre contrefaite
dont j'avois été la dupe. Comme j'étois très-sûr de vous, je le laissai
dire, j'allai mon train
& je ne vous en parlai pas même. Mais il fit plus : il se vanta
l'hiver dernier que malgré
Mylord Maréchal & le Roi même , il me seroit chasser du pays. Il
avoit des émissaires , les
uns connus, les autres secrets. Dans le fort de la fermentation à
laquelle mon dernier écrit
servit de prétexte, arrive ici M. de R...... il vient me voir de la
part de M. Paoli , sans
m'apporter aucune lettre ni de la sienne , ni de la vôtre , ni de
personne; il refuse de se
nommer, il venoit de Geneve, il avoit vu mes plus ardens ennemis, on me
i'écrivoit. Son long
séjour en ce pays, sans y avoir aucune affaire, avoit l'air du monde le
plus mystérieux. Ce
séjour fut précisément le tems où l'orage fut excité contre moi.
Ajoutez qu'il avoit fait tous
ses efforts pour savoir quelles relations je pouvois avoir en Corse.
Comme il ne vous avoir
point nommé , je ne voulus point vous nommer non plus. Enfin il
m'apporte la lettre de M.
Paoli dont je ne connoissois point l'écriture ; jugez si tout cela
devoit m'être [426] suspect ?
Qu'avois - je à faire en pareil cas ? -- lui remettre une réponse dont,
à tout événement , on
ne pût tirer d'éclaircissement ; c'est ce que je fis.
Je voudrois à présent vous parler de nos affaires & de nos projets, mais ce n'en est gueres le moment. Accablé de soins, d'embarras ; forcé d'aller me chercher une autre habitation à cinq ou six lieues d'ici, les seuls soucis d'un déménagement très-incommode m'absorberoient quand je n'en aurois point d'autres ; & ce sont les moindres des miens. A vue de pays, quand ma tête se remettroit , ce que je regarde comme impossible de plus d'un an d'ici , il ne seroit pas en moi de m'occuper d'autre chose que de moi-même. Ce que je vous promets, & sur quoi vous pouvez compter dès à présent, est que pour le reste de ma vie, je ne serai plus occupé que de moi ou de la Corse : toute autre affaire est entiérement bannie de mon esprit. En attendant , ne négligez pas de rassembler des matériaux, soit pour l'histoire , soit pour l'institution ; ils sont les mêmes. Votre gouvernement me paroît être sur un pied à pouvoir attendre. J'ai parmi vos papiers , un mémoire daté de Vescovado 1764 , que je présume être de votre façon, & que je trouve excellent. L'ame & la tête du vertueux Paoli seront plus que tout le reste. Avec tout cela pouvez-vous manquer d'un bon gouvernement provisionnel? Aussi bien, tant que des puissances étrangeres se mêleront de vous, ne pourrez-vous gueres établir autre chose.
Je voudrois bien, Monsieur, que nous pussions nous voir: deux ou trois jours de conférence éclairciroient bien des choses. Je ne puis gueres être assez tranquille cette année pour [427] vous rien proposer; mais vous seroit-il possible, l'année prochaine, de vous ménager un passage par ce pays ? J'ai dans la tête que nous nous verrions avec plaisir, & que nous nous quitterions contens l'un de l'autre. Voyez, puisque voilà l'hospitalité établie entre nous, venez user de votre droit. Je vous embrasse.
LETTRE A M. D E C*****.
Motiers le 6 Octobre 1764.
Je vous remercie , Monsieur , de votre derniere piece , & du plaisir que m'a fait sa lecture. Elle décide le talent qu'annonçoit la premiere , & déjà l'auteur m'inspire aimez d'estime pour oser lui dire du mal de son ouvrage. Je n'aime pas trop qu'à votre âge , vous fassiez le grand-pere, que vous me donniez un intérêt si tendre pour le petit-fils que vous n'avez point ; & que dans une Epître où vous dites de si belles choses , je sente que ce n'est pas vous qui parlez. Evitez cette métaphysique à la mode, qui depuis quelque tems obscurcit tellement les vers françois qu'on ne peut les lire qu'avec contention d'esprit. Les vôtres ne sont pas dans ce cas encore, mais ils y tomberoient si la différence qu'on sent entre votre premiere piece & la seconde alloit en augmentant. Votre Epître abonde , non-seulement en grands sentimens, mais en pensées philosophiques auxquelles je reprocherois quelquefois de l'être trop. [428] Par exemple , en louant dans les jeunes gens la foi qu'ils ont, & qu'on doit à la vertu , croyez-vous , que leur faire entend que cette foi n'est qu'une erreur de leur âge , soit un bon moyen de la leur conserver ? Il ne faut pas , Monsieur , pour paroître au-dessus des préjugés, saper les fondemens de la morale. Quoi-qu'il n'y ait aucune parfaite vertu sur la terre, il n'y a peut-être aucun homme qui ne surmonte ses penchans en quelque chose, & qui par conséquent n'ait quelque vertu ; les uns en ont plus, les autres moins. Mais si la mesure est indéterminée, est-ce à dire que la chose n'existe point ? C'est ce qu'assurément vous ne croyez point , & que pourtant vous faites entendre. Je vous condamne , pour réparer cette faute, à faire une piece , où vous prouverez que malgré les vices des hommes , il y a parmi eux des vertus, & même de la vertu, & qu'il y en aura toujours. Voilà , Monsieur , de quoi s'élever à la plus haute philosophie: il y en a davantage à combattre les préjugés philosophiques qui sont nuisibles , qu'à combattre les préjugés populaires qui son utiles. Entreprenez hardiment cet ouvrage , & si vous le traitez, comme vous le pouvez faire , un prix ne sauroit vous manquer.
En vous parlant des gens qui m'accablent dans mes malheurs , & qui me portent leurs coups en secret , j'étois bien éloigné , Monsieur , de songer à rien qui eût le moindre rapport au Parlement de Paris. J'ai pour cet illustre Corps , les mêmes sentimens qu'avant ma disgrace , & je rends toujours la même justice à ses membres , quoiqu'ils me l'aient si mal rendue. Je veux même penser qu'ils ont cru faire envers moi, leur devoir d'hommes publics ; mais c'en étoit un pour eux de [429] mieux l'apprendre. On trouveroit difficilement un fait , où le droit des gens fût violé d'autant de manieres : mais quoique les suites de cette affaire , m'aient plongé dans un gouffre de malheurs d'où je ne sortirai de ma vie , je n'en sais nul mauvais gré à ces Messieurs. Je sais que leur but n'étoit point de me nuire , mais seulement d'aller à leurs fins. Je sais qu'ils n'ont pour moi ni amitié , ni haine ; que mon être , & mon sort est la chose du monde qui les intéresse le moins. Je me suis trouvé sur leur passage comme un caillou qu'on pousse avec le pied sans y regarder. Je connois à-peu-près leur portée & leurs principes. Ils ne doivent pas dire qu'ils ont fait leur devoir, mais qu'ils ont fait leur métier.
Lorsque vous voudrez m'honorer de quelque témoignage de souvenir , & me faire quelque part de vos travaux littéraires; je les recevrai toujours avec intérêt & reconnoissance. Je vous salue , Monsieur, de tout mon coeur.
LETTRE A M. D*****.
Motiers le 4 Novembre 1764.
Bien des remerciemens , Monsieur , du Dictionnaire philosophique. Il est agréable à lire ; il y regne une bonne morale; il seroit à souhaiter qu'elle fût dans le coeur de l'Auteur & de tous les hommes. Mais ce même Auteur est presque toujours de mauvaise foi dans les extraits de l'Ecriture ; il raisonne souvent [430] fort mal , & l'air de ridicule & de mépris qu'il jette sur des sentimens respectés des hommes , réjaillissant sur les hommes mêmes , me paroît un outrage fait à la société. Voilà mon sentiment & peut - être mon erreur , que je me crois permis de dire , mais que je n'entends faire adopter à qui que ce soit.
Je suis fort touché de ce que vous me marquez de la part de M. & Mde. de Buffon. Je suis bien aise de vous avoir dit ce que je pensois de cet homme illustre avant que son souvenir réchauffât mes sentimens pour lui , afin d'avoir tout l'honneur de la justice que j'aime à lui rendre , sans que mon amour- propre s'en soit mêlé. Ses écrits m'instruiront & me plairont toute ma vie. Je lui *[*Quand M. Rousseau écrivoit ceci, M. le Comte de Buffon n'avoit encore publié les Epoques de la Nature.] crois des égaux parmi ses contemporains en qualité de penseur & de philosophe : mais en qualité d'écrivain je ne lui en connois point. C'est la plus belle plume de son siecle ; je ne doute point que ce ne soit là le jugement de la postérité. Un de mes regrets est de n'avoir pas été à portée de le voir davantage & de profiter de ses obligeantes invitations. Je sens combien ma tête & mes écrits auroient gagné dans son commerce. Je quittai Paris au moment de son mariage; ainsi je n'ai point eu le bonheur de connoître Mde. de Buffon, mais je sais qu'il a trouvé dans sa personne & dans son mérite l'aimable & digne récompense du lien. Que Dieu les bénisse l'un & l'autre de vouloir bien s'intéresser à ce pauvre proscrit. Leurs bontés sont une des consolations de ma vie: qu'ils sachent, je vous en supplie, que je les honore & les aime de tout mon coeur.
[431] Je suis bien éloigné, Monsieur, de renoncer aux pélerinages projettés. Si la serveur de la Botanique vous dure encore , & que vous ne rebutiez pas un éleve à barbe grise , je compte plus que jamais aller herboriser cet été sur vos pas. Mes pauvres Corses ont bien maintenant d'autres affaires que d'aller établir l'Utopie au milieu d'eux. Vous savez la marche des troupes Françoises; il faut voir ce qu'il en résultera. En attendant, il faut gémir tout bas , & aller herboriser.
Vous me rendez fier en me marquant que Mlle. B*****. n'ose me venir voir à cause des bienséances de son sexe , & qu'elle a peur de moi comme d'un circoncis. Il y a plus de quinze ans que les jolies femmes me faisoient en France l'affront de me traiter comme un bon homme sans conséquence , jusqu'à venir dîner avec moi tête-à-tête dans la plus insultante familiarité , jusqu'à m'embrasser dédaigneusement devant tout le monde comme le grand-pere de leur nourrice. Graces au Ciel, me voilà bien rétabli dans ma dignité , puisque les Demoiselles me sont l'honneur de ne m'oser venir voir.
LETTRE A M. HIRZEL.
11 Novembre 1764.
Je reçois , Monsieur , avec reconnoissance la seconde édition du Socrate rustique , & les bontés dont m'honore son digne Historien. Quelque étonnant que soit le Héros de votre livre, [432] l'Auteur ne l'est pas moins à mes yeux. Il y a plus de paysans respectables que de savans qui les respectent & qui l’osent dire Heureux le pays où des Klyioggs cultivent la terre , & où des Hirzels cultivent les Lettres ! L'abondance y regne & les vertus y sont en honneur.
Recevez , Monsieur , je vous supplie , mes remerciemens & mes salutations.
LETTRE A. M. DUCLOS.
Motiers le 2 Décembre 1764.
Je crois , mon cher ami , qu'au point où nous en sommes , la rareté des lettres est plus une marque de confiance que de négligence ; votre silence peut m'inquiéter sur votre santé , mais non sur votre amitié , & j'ai lieu d'attendre de vous la même sécurité sur la mienne. Je suis errant tout l'été, malade tout l'hiver, & en tout tems si surchargé de désoeuvrés, qu'à peine ai-je un moment de relâche pour écrire à mes amis.
Le recueil fait par Duchesne , est en effet incomplet , & qui pis est très-fautif; niais il n'y manque rien que vous ne connoissiez , excepté ma réponse aux lettres écrites de la Campagne , qui n'est pas encore publique. J'espérois vous la faire remettre aussi-tôt qu'elle seroit à Paris ; mais on m'apprend que M. de Sartine en a défendu l'entrée , quoiqu'assurément il n'y ait pas un mot dans cet ouvrage , qui puisse déplaire a la France ni aux François , & que le Clergé Catholique y ait à [433] son tour les rieurs aux dépens du nôtre. Malheur aux opprimés , sur-tout quand ils le sont injustement; car alors ils n'ont pas même le droit de se plaindre , & je ne serois pas étonné qu'on me fît pendre, uniquement pour avoir dit & prouvé que je ne méritois pas d'être décrété. Je pressens le contre-coup de cette défense en ce pays. Je vois d'avance le parti qu'en vont tirer mes implacables ennemis , & sur-tout ipse doli fabricator Epeus.
J'ai toujours le projet de faire enfin moi-même un recueil de mes écrits , dans lequel je pourrai faire entrer quelques chiffons qui sont encore en manuscrits, & entr'autres le petit conte dont vous parlez , puisque vous jugez qu'il en vaut la peine. Mais outre que cette entreprise m'effraye , sur-tout dans l'état où je suis , je ne sais pas trop où la faire. En France il n'y faut pas songer. La Hollande est trop loin de moi. Les Libraires de ce pays n'ont pas d'assez vastes débouchés pour cette entreprise les profits en seroient peu de chose ; & je vous avoue que je n'y songe , que pour me procurer du pain durant le reste de mes malheureux jours , ne me sentant plus en état d'en gagner. Quant aux mémoires de ma vie dont vous parlez , ils sont très-difficiles à faire sans compromettre personne ; pour y songer il faut plus de tranquillité qu'on ne m'en laisse , & que je n'en aurai probablement jamais ; si je vis toutefois, je n'y renonce pas; vous avez toute ma confiance , mais vous sentez qu'il y a des choses qui ne se disent pas de si loin.
Mes courses dans nos montagnes si riches en plantes , m'ont donné du goût pour la botanique ; cette occupation convient [434] fort à une machine ambulante à laquelle il est interdit de penser. Ne pouvant laisser ma tête vide, je la veux empailler; c'est de soin qu'il faut l'avoir pleine, pour être libre & vrai , sans crainte d'être décrété. J'ai l'avantage de ne connoître encore que dix plantes , en comptant l'hysope ; j'aurai long-tems du plaisir à prendre , avant d'en être aux arbres de nos forêts.
J'attends avec impatience votre nouvelle édition des Considérations sur les moeurs. Puisque vous avez des facilités pour tout le Royaume , adressez le paquet à Pontarlier, à moi directement , ce qui suffit , ou à M. Junet, Directeur des postes ; il me le sera parvenir. Vous pouvez aussi le remettre à Duchesne , qui me le sera passer avec d'autres envois. Je vous demanderai même sans façon de faire relier l'exemplaire, ce que je ne puis faire ici sans le gâter ; je le prendrai secrétement dans ma poche en allant herboriser , & quand je ne verrai point d'Archers autour de moi , j'y jetterai les yeux à la dérobée. Mon cher ami , comment faites-vous pour penser être honnête homme , & ne vous pas faire pendre? Cela me paroît difficile, en vérité. Je vous embrasse de tout mon coeur.
LETTRE A MYLORD MARÉCHAL.
8 Décembre 1764.
Sur la derniere lettre , Mylord, que vous avez dû recevoir de moi , vous aurez pu juger du plaisir que m'a causé celle dont vous m'avez honoré le 24 Octobre. Vous m'avez fait sentir un peu cruellement, à quel point je vous suis attaché, & trois mois de silence de votre part , m'ont plus affecté & navré que ne fit le décret du Conseil de Geneve. Tant de malheurs ont rendu mon coeur inquiet , & je crains toujours de perdre ce que je desire si ardemment de conserver. Vous êtes mon seul protecteur , le seul homme à qui j'aye de véritables ob