J.M. GALLANAR= éditeur]
JEAN JACQUES ROUSSEAU
LETTRES DIVERSES DE J. J. ROUSSEAU.
[ Du Peyrou/Moultou 1780-1789 quarto édition; t. XII, pp. 165-675 (1782) ]
[165] LETTRES DIVERSES DE J. J. ROUSSEAU.
LETTRE A M. L’ABBÉ RAYNAL, Alors Auteur du Mercure de France.
Paris le 25 Juillet 1750.
Vous le voulez, Monsieur, je ne résiste plus : il faut vous ouvrir un porte-feuille qui n'étoit pas destiné à voir le jour, & qui en est très-peu digne. Les plaintes du Public sur ce déluge de mauvais écrits dont on l'inonde journellement, m'ont assez appris qu'il n'a que faire des miens ; & de mon côté, la réputation d'Auteur médiocre, à laquelle seule j'aurois pu aspirer, a peu flatté mon ambition. N'ayant pu vaincre mon penchant pour les lettres , j'ai presque toujours écrit pour moi seul;*[*Pour juger si ce langage étoit sincere, on voudra bien faire attention que celui qui parloit ainsi dans une lettre publique, avoit alors près de quarante ans.] & le Public ni mes amis n'auront pas à se plaindre que j'aye été pour eux Recitator acerbus. Or, on est toujours indulgent à soi-même , & des écrits ainsi destinés à l'obscurité, l'Auteur même eût-il du talent , manqueront toujours de ce [166] feu que donne l'émulation, & de cette correction dont le seul desir de plaire peut surmonter le dégoût.
Une chose singuliere, c'est qu'ayant autrefois publié un seul ouvrage *[* Dissertation sur la musique moderne. A Paris, chez Quillau Pere, 1743.] où certainement il n'est point question de poésie, on me fasse aujourd'hui poëte malgré moi ; on vient tous les jours me faire compliment sur des Comédies & d'autres Pièces de vers que je n'ai point faites, & que je ne suis pas capable de faire. C'est l'identité du nom de l’Auteur & du mien , qui m'attire cet honneur. J'en serois flatté , sans doute, si l'on pouvoit l'être des éloges qu'on dérobe à autrui ; mais louer un homme de choses qui sont au-dessus de ses forces, c'est le faire songer à sa foiblesse.
Je m'étois essayé, je l'avoue , dans le genre lyrique, par un ouvrage loué des amateurs , décrié, des artistes , & que la réunion de deux arts difficiles a fait exclure par ces derniers, avec autant de chaleur que si en effet il eût été excellent.
Je m'étois imaginé , en vrai Suisse, que pour réussir , il ne falloit que bien faire; mais ayant vu par l'expérience d'autrui, que bien faire est le premier & le plus grand obstacle qu'on trouve à Surmonter dans cette carriere ; & ayant éprouvé moi-même qu'il y faut d'autres talens que je ne puis ni ne veux avoir, je me suis hâté de rentrer dans l'obscurité qui convient également à mes talens & à mon caractere , & où vous devriez me laisser pour l'honneur de votre journal.
Je suis , &c.
[167] LETTRE AU MÊME. [L’ABBÉ RAYNAL] Sur l’usage dangereux des ustensiles de cuivre.
Juillet 1753.
Je crois, Monsieur, que vous verrez avec plaisir l'extrait ci-joint d'une lettre de Stockolm, que la personne à qui 'elle est adressée me charge de vous prier d'insérer dans le Mercure. L'objet en est de la derniere importance pour la vie des hommes ; & plus la négligence du public est excessive à cet égard, plus les citoyens éclairés doivent redoubler de zele & d'activité pour la vaincre.
Tous les Chimistes de l'Europe nous avertissent depuis long-tems des mortelles qualités du cuivre, & des dangers auxquels on s'expose en faisant usage de ce pernicieux métal dans les batteries de cuisine. M. Rouelle de l'Académie des Sciences, est celui qui en a démontré plus sensiblement les funestes effets, & qui s'en est plaint avec le plus de véhémence. M. Thierri, docteur en médecine, a réuni dans une savante these qu'il soutint en 1749 , sous la présidence de M. Falconnet , une multitude de preuves capables d'effrayer tout homme raisonnable qui fait quelque cas de sa vie & de celle de ses concitoyens. Ces Physiciens ont fait voir que le verd-de-gris , ou le cuivre dissous , est un poison violent dont l'effet est toujours accompagné de symptômes affreux; que la vapeur même de ce métal [168] est dangereuse , puisque les ouvriers qui le travaillent sont sujets à diverses maladies mortelles ou habituelles ; que toutes les menstrues, les graisses , les sels , & l'eau même dissolvent le cuivre, & en sont du verd-de-gris ; que l'étamage le plus exact ne fait que diminuer cette dissolution ; que l'étaim qu'on emploie dans cet étamage , n'est pas lui-même exempt de danger, malgré l'usage indiscret qu'on a fait jusqu'à présent de ce métal, & que ce danger est plus grand ou moindre, selon les différens étaims qu'on emploie, en raison de l'arsenic qui entre dans leur composition , ou du plomb qui entre dans leur alliage;*[*Que le plomb dissous soit un poison, les accidens funestes que causent tous les jours les vins falsifiés avec de la litharge, ne le prouvent que trop. Ainsi , pour employer ce métal avec sureté, il est important de bien connoître les dissolvans qui l'attaquent.] que même , en supposant à l'étamage une précaution suffisante , c'est une imprudence impardonnable de faire dépendre la vie & la santé des hommes d'une lame d'étaim très-déliée, qui s'use très -promptement*[*Il est ailé de démontrer que de quelque maniere qu'on s'y prenne, on ne sauroit, dans les usages des vaisseaux de cuisine, s’assurer pour un seul jour l’étamage le plus solide; car, comme l’étaim entre en fusion à un degré de feu fort inférieur à celui de la graisse bouillante, toutes les fois qu’un cuisinier fait roussir du beurre, il ne lui est pas possible de garantir de la fusion quelque partie de l’étamage, ni par conséquent le ragoût du contact du cuivre. ] & de l'exactitude des domestiques & des cuisiniers qui rejettent ordinairement les vaisseaux récemment étamés, à cause du mauvais goût que donnent les matieres employées à l'étamage : ils ont fait voir combien d'accidens affreux produits par le cuivre, sont attribués tous les jours à des causes toutes différentes ; ils ont prouvé qu'une multitude de gens périssent, & qu'un plus grand nombre encore sont attaqués [169] de mille différentes maladies, par l'usage de ce métal dans nos cuisines & dans nos fontaines , sans se douter eux-mêmes de la véritable cause dé leurs maux. Cependant , quoique la manufacture d'ustensiles de fer battu & étamé , qui est établie au fauxbourg St. Antoine , offre des moyens faciles de substituer dans les cuisines une batterie moins dispendieuse , aussi commode que celle de cuivre, & parfaitement saine, au moins quant au métal principal, l'indolence ordinaire aux hommes sur les choses qui leur sont véritablement utiles, & les petites maximes que la paresse invente sur les usages établis , sur-tout quand ils sont mauvais, n'ont encore laissé que peu de progrès aux sages avis des Chimistes , & n'ont proscrit le cuivre que de peu de cuisines. La répugnance des cuisiniers à employer d'autres vaisseaux que ceux qu'ils connoissent , est un obstacle dont on ne sent toute la force que quand on connoît la paresse & la gourmandise des maîtres. Chacun fait que la société abonde en gens qui préferent l'indolence au repos, & le plaisir au bonheur ; mais on a bien de la peine à concevoir qu'il y en ait qui aiment mieux s'exposer à périr, eux & toute leur famille , dans des tourmens affreux, qu'à manger un ragoût brûlé.
Il faut raisonner avec les sages , & jamais avec le public. Il y a long-tems qu'on a comparé la multitude à un troupeau de moutons; il lui faut des exemples au lieu de raisons , car chacun craint beaucoup plus d'être ridicule que d'être fou ou méchant. D'ailleurs , dans toutes les choses qui concernent l'intérêt commun, presque tous jugeant d'après leurs propres maximes, s'attachent moins à examiner la force des preuves, qu'à pénétrer les motifs secrets de celui qui les propose : par [170] exemple , beaucoup d'honnêtes lecteurs soupçonneroient volontiers qu'avec de l'argent, le chef de la fabrique de fer battu , ou l'auteur des fontaines domestiques excitent mon zele en cette occasion ; défiance assez naturelle dans un siecle de charlatanerie, où les plus grands fripons ont toujours l'intérêt public dans la bouche. L'exemple est en ceci plus persuasif que le raisonnement, parce que la même défiance ayant vraisemblablement dû naître aussi dans l'esprit des autres, on est porté à croire que ceux qu'elle n'a point empêché d'adopter ce que l'on propose , ont trouvé pour cela des raisons décisives. Ainsi, au lieu de m'arrêter à montrer combien il est absurde, même dans le doute, de laisser dans la cuisine des ustensiles suspects de poison, il vaut mieux dire que M. Duverney vient d'ordonner une batterie de fer pour l'Ecole militaire, que M. le Prince de Conti a banni tout le cuivre de la sienne ; que M. le Duc de Duras Ambassadeur en Espagne, en a fait autant; & que son cuisinier, qu'il consulta là-dessus, lui dit nettement que tous ceux de son métier qui ne s'accommodoient pas de la batterie de fer, tout aussi bien que de celle de cuivre , étoient des ignorans, ou des gens de mauvaise volonté. Plusieurs particuliers ont suivi cet exemple , que les personnes éclairées , qui m'ont remis l'extrait ci-joint, ont donné depuis long-tems, sans que leur table se ressente le moins du monde de ce changement, que par la confiance avec laquelle on peut manger d'excellens ragoûts, très-bien préparés dans des vaisseaux de fer.
Mais que peut-on mettre sous les yeux du public de plus frappant que cet extrait même ? S'il y avoit au monde un nation qui dût s'opposer à l'expulsion du cuivre , c'est certainement [171] la Suede, dont les mines de ce métal sont la principale richesse , & dont les peuples en général idolâtrent leurs anciens usages. C'est pourtant ce royaume si riche en cuivre qui donne l'exemple aux autres, d'ôter à ce métal tous les emplois qui le rendent dangereux & qui intéressent la vie des citoyens ; ce sont ces peuples, si attachés à leurs vieilles pratiques , qui renoncent sans peine à une multitude de commodités qu'ils retireroient de leurs mines, dès que la raison & l'autorité de sages leur montrent le risque que l'usage indiscret de ce métal leur fait courir. Je voudrois pouvoir espérer qu'un si salutaire exemple sera suivi dans le reste de l'Europe, où l'on ne doit pas avoir la même répugnance à proscrire, au moins dans les cuisines, un métal que l'on tire de dehors, Je voudrois que les avertissemens publics des philosophes & des gens de lettres réveillassent les peuples sur ses dangers de toute espece auxquels leur imprudence les expose, & rappellassent plus souvent à tous les souverains, que le soin de la conservation des hommes n'est pas seulement leur premier devoir , mais aussi leur plus grand intérêt.
Je suis, &c.
Paris le 28 Novembre 1754.
En répondant avec franchise à votre dernière lettre, en déposant mon coeur & mon sort entre vos mains, je crois, Monsieur, vous donner une marque d'estime & de confiance moins équivoque que des louanges & des complimens, prodigués par la flatterie plus souvent que par l'amitié.
Oui, Monsieur, frappé des conformités que je trouve entre la constitution de gouvernement qui découle de mes principes , & celle qui existe réellement dans notre République, je me suis proposé de lui dédier mon Discours sur l'origine & les fondemens de l'inégalité , & j'ai saisi cette occasion comme un heureux moyen d'honorer ma Patrie & ses chefs par de justes éloges, d'y porter , s'il se peut, dans le fond des coeurs, l'olive que je ne vois encore que sur des médailles , & d'exciter en même tems les hommes à se rendre heureux par l'exemple d'un peuple qui l'est ou qui pourroit l'être sans rien changer à son institution. Je cherche en cela , selon ma coutume moins à plaire qu'à me rendre utile : je ne compte pas en particulier sur le suffrage de quiconque est de quelque parti; car n'adoptant pour moi que celui de la justice & de la raison, je ne dois gueres espérer que tout homme qui suit d'autres réglés, puisse être l'approbateur des miennes , & si cette [173] considération ne m'a point retenu , c'est qu'en toute chose le blâme de l'univers entier me touche beaucoup moins que l'aveu de nia conscience. Mais, dites-vous, dédier un livre à la République , cela ne s'est jamais fait. Tant mieux, Monsieur ; dans les choses louables , il vaut mieux donner l'exemple que le recevoir , & je crois n'avoir que de trop justes raisons pour n'être l'imitateur de personne; ainsi, votre objection n'est au fond qu'un préjugé de plus en ma saveur , car depuis long-tems il ne reste plus de mauvaise action à tenter, & quoi qu'on en pût dire , il s'agiroit moins de savoir si la chose s'est faite ou non , que si elle est bien ou mal en soi , de quoi je vous laisse le juge. Quant à ce que vous ajoutez qu'après ce qui s'est passé , de telles nouveautés peuvent être dangereuses, c'est-là une grande vérité à d'autres égards ; mais à celui-ci , je trouve au contraire ma démarche d'autant plus à sa place après ce qui s'est passé , que mes éloges étant pour les Magistrats , & mes exhortations pour les Citoyens , il convient que le tout s'adresse à la République , pour avoir occasion de parler à ses divers membres , & pour ôter à ma Dédicace toute apparence de partialité. Je sais qu'il y a des choses qu'il ne faut point rappeller ; & j'espere que vous me croyez allez de jugement pour n'en user à cet égard, qu'avec une réserve dans laquelle, j'ai plus consulté le goût des autres que le mien : car je ne pense pas qu'il soit d'une adroite politique , de pousser cette maxime jusqu'au scrupule. La mémoire d'Erostrate nous apprend, que c'est un mauvais moyen de faire oublier les choses , que d'ôter la liberté d'en parler : mais si vous faites qu'on n'en parle qu'avec douleur, vous serez bientôt qu'on n'en parlera plus. Il y a je [174] ne sais quelle circonspection pusillanime fort goûtée en ce siecle, & qui, voyant par-tout des inconvéniens , se borne par sagesse , à ne faire ni bien ni mal ; j'aime mieux une hardiesse généreuse qui, pour bien faire , secoue quelquefois le puérile joug de la bienséance.
Qu'un zele indiscret m'abuse peut-être , que prenant mes erreurs pour des vérités utiles, avec les meilleures intentions du monde je puisse faire plus de mal que de bien ; je n'ai rien à répondre à cela, si ce n'est , qu'une semblable raison devroit retenir tout homme droit, & laisser l'univers à la discrétion du méchant & de l'étourdi , parce que les objections , tirées de la seule foiblesse de la nature , ont force contre quelque homme que ce soit , & qu'il n'y a personne qui ne dût être suspect à soi-même , s'il ne se reposoit de la justesse de les lumieres sur la droiture de son coeur; c'est ce que je dois pouvoir faire sans témérité, parce qu'isolé parmi les hommes , ne tenant à rien dans la société , dépouillé de toute espece de prétention, & ne cherchant mon bonheur même que dans celui des autres , je crois, du moins , être exempt de ces préjugés d'état qui sont plier le jugement des plus sages aux maximes qui leur sont avantageuses. Je pourrois , il est vrai , consulter des gens plus habiles que moi , & je le serois volontiers, si je ne savois que leur intérêt me conseillera toujours avant leur raison. En un mot, pour parler ici sans détour, je me fie encore plus à mon désintéressement, qu'aux lumieres de qui que ce puisse être.
Quoi qu'en général , je fasse très-peu de cas des étiquettes de procédés , & que j'en aye depuis long-tems secoué le joug [175] plus pesant qu'utile , je pense avec vous qu'il auroit convenu d'obtenir l'agrément de la République ou du Conseil, comme c'est assez l'usage en pareil cas ; & j'étois si bien de cet avis, que mon voyage fut fait en partie , dans l'intention de solliciter cet agrément ; mais il me fallut peu de tems & d'observations pour reconnoître l'impossibilité de l'obtenir; je sentis que demander une telle permission , c'étoit vouloir un refus , & qu'alors ma démarche qui pêche tout au plus contre une certaine bienséance dont plusieurs se sont dispensés , seroit par-là devenue une désobéissance condamnable , si j'avois persisté , ou l'étourderie d'un sot, si j'eusse abandonné mon dessein : car ayant appris que dès le mois de Mai dernier , il s'étoit fait à mon insçu des copies de l'ouvrage & de la Dédicace , dont je n'étois plus le maître de prévenir l'abus , je vis que je ne l'étois pas non plus de renoncer à mon projet , sans m'exposer à le voir exécuter par d'autres.
Vôtre lettre m'apprend elle-même que vous ne sentez pas moins que moi toutes les difficultés que j'avois prévues; or, vous savez qu'à force de se rendre difficile sur les permissions indifférentes , on invite les hommes à s'en passer: c'est ainsi que l'excessive circonspection du feu Chancelier, sur l'impression des meilleurs livres, fit enfin qu'on ne lui présentoit plus de manuscrits , & que les livres ne s'imprimoient pas moins , quoique cette impression faite contre les loix , fût réellement criminelle, au lieu qu'une Dédicace non communiquée , n'est tout au plus qu'une impolitesse ; & loin qu'un tel procédé soit blâmable par sa nature, il est au fond plus conforme à l'honnêteté que l'usage établi; car il y a je ne sais [176] quoi de lâche , à demander aux gens la permission de les louer, & d'indécent à l'accorder. Ne croyez pas, non plus , qu'une telle conduire soit sans exemple : je puis vous faire voir des livres dédiés à la nation Françoise , d'autres au peuple Anglois , sans qu'on ait fait un crime aux Auteurs de n'avoir eu pour cela ni le consentement de la nation, ni celui du Prince qui surement leur eût été refusé , parce que dans toute Monarchie , le roi; veut être l'Etat lui tout seul, & ne prétend pas que le peuple soit quelque chose.
Au reste, si j'avois eu à m'ouvrir à quelqu'un sur cette affaire, c'auroit été à M. le Premier moins qu'à qui que ce soit au monde. J'honore & j'aime trop ce digne & respectable Magistrat, pour avoir voulu le compromettre en la moindre chose, & l'exposer au chagrin de déplaire peut-être à beaucoup de gens, en favorisant mon projet ; ou d'être forcé , peut-être à le blâmer contre son propre sentiment. Vous pouvez croire qu'ayant réfléchi long-tems sur les matieres de Gouvernement, je n'ignore pas la force de ces petites maximes d'Etat qu'un sage Magistrat est obligé de suivre, quoiqu'il en sente lui-même, toute la frivolité.
Vous conviendrez que je ne pouvois obtenir l'aveu du Conseil , sans que mon ouvrage fût examiné ; or, pensez -vous que j'ignore ce que c'est que ces examens, & combien l'amour-propre des censeurs les mieux intentionnés , & les préjugés des plus éclairés, leur sont mettre d'opiniâtreté & de hauteur à la place de la raison & leur sont rayer d'excellentes choses , uniquement parce qu'elles ne sont pas dans leur maniere de penser & qu'ils ne les ont pas méditées aussi profondément [177] que l'Auteur ? N'ai-je pas eu ici mille altercations avec les miens? Quoique gens d'esprit & d'honneur , ils m'ont toujours désolé par de misérables chicanes , qui n'avoient ni le sens commun , ni d'autre cause qu'une vile pusillanimité , ou la vanité de vouloir tout savoir mieux qu'un autre. Je n'ai jamais cédé , parce que je ne cédé qu'à la raison ; le Magistrat a été notre juge, & il s'est toujours trouvé que les censeurs avoient tort. Quand je répondis au Roi de Pologne , je devois selon eux, lui envoyer mon manuscrit, & ne le publier qu'avec son agrément : c'étoit, prétendoient-ils , manquer de respect au pere de la Reine que de l'attaquer publiquement , sur - tout avec la fierté qu'ils trouvoient dans ma réponse ; & ils ajoutoient même , que ma sureté exigeoit des précautions ; je n'en ai pris aucune ; je n'ai point envoyé mon manuscrit au Prince ; je me suis fié à l'honnêteté publique, comme je fais encore aujourd'hui , & l'événement a prouvé que j'avois raison. Mais à Geneve il n'en iroit pas comme ici ; la décision de mes censeurs seroit sans appel ; je me verrois réduit à me taire , ou à donner sous mon nom, le sentiment d'autrui ; & je ne veux faire ni l'un ni l'autre. Mon expérience m'a donc fait prendre la ferme résolution d'être désormais mon unique censeur ; je n'en aurois jamais de plus sévere , & mes principes n'en ont pas besoin d'autres , non plus que mes moeurs: puisque tous ces gens - là regardent toujours à mille choses étrangeres dont je ne me soucie point , j'aime mieux m'en rapporter à ce juge intérieur & incorruptible qui ne passe rien de mauvais, & ne condamne rien de bon, & qui ne trompe jamais quand on le consulte de bonne foi, J'espere que vous [178] trouverez qu'il n'a pas mal fait son devoir dans l'ouvrage en question, dont tout le monde sera content, & qui n'auroit pourtant obtenu l'approbation de personne.
Vous devez sentir encore, que l'irrégularité qu'on peut trouver dans mon procédé , est toute à mon préjudice & à l'avantage du Gouvernement. S'il y a quelque chose de bon dans mon ouvrage, on pourra s'en prévaloir ; s'il y a quelque chose de mauvais, on pourra le désavouer ; on pourra m'approuvera ou me blâmer selon les intérêts particuliers , ou le jugement du public. On pourroit même proscrire mon livre, si l'Auteur & l'Etat avoient ce malheur que le Conseil n'en fût pas content; toutes choses qu'on ne pourroit plus faire après en avoir approuvé la Dédicace. En un mot, si j'ai bien dit en l'honneur de ma Patrie , la gloire en sera pour elle : si j'ai mal dit, le blâme en retombera sur moi seul. Un bon citoyen peut-il se faire un scrupule d'avoir à courir de tels risques?
Je supprime toutes les considérations personnelles qui peuvent me regarder, parce qu'elles ne doivent jamais entrer dans les motifs d'un homme de bien , qui travaille pour l'utilité publique. Si le détachement d'un coeur qui ne tient ni à la gloire, ni à la fortune , ni même à la vie, peut le rendre digne d'annoncer la vérité , j'ose me croire appellé à cette vocation sublime : c'est pour faire aux hommes du bien selon mon pouvoir, que je m'abstiens d'en recevoir d'eux , & que je chéris ma pauvreté & mon indépendance. Je ne veux point supposer que de tels sentimens puissent jamais me nuire auprès de mes concitoyens ; & c'est sans le prévoir, ni le craindre, que je prépare mon ame à cette derniere épreuve , la seule à laquelle [179] je puise être sensible. Croyez que je veux être jusqu'au tombeau, honnête, vrai, & citoyen zélé ; & que s'il falloit me priver à cette occasion, du doux séjour de la Patrie , je couronnerois ainsi les sacrifices que j'ai faits à l'amour des hommes & de la vérité , par celui de tous qui coûte le plus à mon coeur, & qui par conséquent m'honore le plus.
Vous comprendrez aisément que cette lettre est pour vous seul ; j'aurois pu vous en écrire une pour être vue dans un style fort différent ; mais outre que ces petites adresses répugnent à mon caractere , elles ne répugneroient pas moins à ce que je connois du vôtre ; & je me saurai gré toute ma vie , d'avoir profité de cette occasion de m'ouvrir à vous sans réserve , & de me confier à la discrétion d'un homme de bien qui a de l'amitié pour moi. Bonjour, Monsieur , je vous embrasse de tout mon coeur avec attendrissement & respect.
LETTRE A M. VERNES.
Paris le 2 Avril 1755.
Pour le coup, Monsieur , voici bien du retard ; mais outre que je ne vous ai point caché mes défauts , vous devez songer qu'un ouvrier & un malade ne disposent pas de leur tems comme ils aimeroient le mieux. D'ailleurs , l'amitié se plaît [180] à pardonner, & l'on n'y met gueres la sévérité qu'à la place du sentiment. Ainsi je crois pouvoir compter sur votre indulgence.
Vous voilà donc, Messieurs, devenus Auteurs périodiques. Je vous avoue que ce projet ne me rit pas autant qu'a vous: j'ai du regret de voir des hommes faits pour élever des monumens , se contenter de porter des matériaux , & d'architectes se faire manoeuvres. Qu'est-ce qu'un livre périodique ? Un ouvrage éphémère , sans mérite & sans utilité , dont la lecture négligée & méprisée par des gens de Lettres , ne sert qu'à donner aux femmes & aux sots de la vanité sans instruction, & dont le sort , après avoir brillé le matin sur la toilette , est de mourir le soir dans la garderobe. D'ailleurs , pouvez-vous vous résoudre à prendre des pièces dans les journaux & jusques dans le Mercure , & à compiler des compilations ? S'il n'est pas impossible qu'il s'y trouve quelque bon morceau, il est impossible que pour le déterrer, vous n'ayez le dégoût d'en lire toujours une multitude de détestables. La philosophie du coeur coûtera cher à l'esprit , s'il faut le remplir de tous ces fatras. Enfin, quand vous auriez assez de zele pour soutenir l'ennui de toutes ces lectures , qui vous répondra que votre choix sera fait comme il doit l'être, que l'attrait de vos vues particulières ne l'emportera pas souvent sur l'utilité publique, ou que si vous ne songez qu'à cette utilité l'agrément n'en souffrira point? Vous n'ignorez pas qu'un bon choix littéraire est le fruit du goût le plus exquis , & qu'avec tout l'esprit & toutes les connoissances imaginables , le goût ne peut assez se perfectionner dans une petite ville, pour y acquérir [181] cette sureté nécessaire à la formation d'un recueil. Si le vôtre est excellent , qui le sentira ? S'il est médiocre & par conséquent détestable ; aussi ridicule que le mercure Suisse , il mourra de sa mort naturelle après avoir amusé pendant quelques mois les caillettes du pays de Vaud. Croyez-moi, Monsieur, ce n'est point cette espece d'ouvrage qui nous convient. Des ouvrages graves & profonds peuvent nous honorer, tout le colifichet de cette petite philosophie à la mode nous va fort mal. Les grands objets tels que la vertu & la liberté étendent & fortifient l'esprit, les petits tels que la poésie & les beaux-arts lui donnent plus de délicatesse & de subtilité. Il faut un télescope pour les uns & un microscope pour les autres , & les hommes accoutumés à mesurer le ciel, ne sauroient disséquer des mouches ; voilà pourquoi Genève est le pays de la sagesse & de la raison , & Paris le siége du goût. Laissons - en donc les rafinemens à ces myopes de la littérature, qui passent leur vie à regarder des cirons au bout de leur nez ; sachons être plus fiers du goût qui nous manque qu'eux de celui qu'ils ont ; & tandis qu'ils seront des journaux & des brochures pour les ruelles, tâchons de faire des livres utiles & dignes de l'immortalité.
Après vous avoir tenu le langage de l'amitié, je n'en oublierai pas les procédés, & si vous persistez dans votre projet, je serai de mon mieux un morceau tel que vous le souhaiterez pour y remplir un vide tant bien que mal.
[182] LETTRE DE M. DE VOLTAIRE.*[*L'Auteur de cette lettre la fit imprimer un peu changée & augmentée. La voici telle qu'il me l'écrivit.]
Aux Délices près de Geneve 1755.
J'ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre-humain; je vous en remercie. Vous plairez aux hommes à qui vous dites leurs vérités, & vous ne les corrigerez pas. On ne peut peindre avec des couleurs plus fortes les horreurs de la société humaine , dont notre ignorance & notre foiblesse se promettent tant de douceurs. On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes : il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Cependant comme il y a plus de soixante ans que j'en ai perdu l'habitude, je sens malheureusement qu'il m'est impossible de la reprendre, & je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous & moi. Je ne peux non plus m'embarquer pour aller trouver, les Sauvages du Canada, premièrement parce que les maladies auxquelles je suis condamné me rendent un médecin d'Europe nécessaire ; secondement , parce que la guerre est portée dans ce pays-là; & que les exemples de nos nations ont rendu les Sauvages presque aussi méchans que nous. Je me borne à être, un sauvage paisible dans la solitude que j'ai choisie auprès de votre patrie où vous devriez être.
[183] J'avoue avec vous que les belles-lettres & les sciences ont causé quelquefois beaucoup de mal.
Les ennemis du Tasse firent de sa vie un tissu de malheurs; ceux de Galilée le firent gémir dans les prisons à soixante & dix ans , pour avoir connu le mouvement de la terre , & ce qu'il y a de plus honteux, c'est qu'ils l'obligerent à se retracter.
Dès que vos amis eurent commencé le Dictionnaire Encyclopédique, ceux qui osoient être leurs, rivaux , les traiterent de Déistes, d'Athées, & même de Jansénistes. Si j'osois me compter parmi ceux dont les travaux n'ont eu que la persécution pour récompense, je vous serois voir une troupe de misérables acharnés à me perdre, du jour que je donnai la tragédie d'Oedipe ; une bibliothèque de calomnies ridicules imprimée contre moi; un prêtre ex-jésuite que j'avois sauvé du dernier supplice , me payant par des libelles diffamatoires, du service que je lui avois rendu; un homme plus coupable encore, faisant imprimer mon propre ouvrage du siecle de Louis XIV, avec des notes où la plus crasse ignorance débite les calomnies les plus effrontées; un autre qui vend à un Libraire une prétendue histoire universelle sous mon nom , & le Libraire assez avide ou allez sot pour imprimer ce tissu informe
de bévues , de fausses dates, de faits & de noms estropiés;, & enfin des hommes assez lâches & assez méchans , pour m'imputer cette rapsodie. Je vous serois voir la société infectée de ce genre d'hommes, inconnu à toute l'antiquité, qui, ne pouvant embrasser une, profession honnête , soit de laquais , soit de manœuvre, & sachant malheureusement lire & écrire, se sont courtiers de la littérature, volent des manuscrits , les défigurent & les vendent.
[184] Je pourrois me plaindre qu'une plaisanterie , faite il y a plus
de trente ans, sur le
même sujet que Chapelain eut la bêtise de traiter sérieusement, court
aujourd'hui le monde
par l'infidélité & l'infâme avarice de ces malheureux, qui l'ont
défigurée avec autant de
sottise que de malice, & qui , au bout de trente ans, vendent
par-tout cet ouvrage , lequel
certainement n'est plus le mien , & qui est devenu le leur.
J'ajouterois qu'en dernier lieu,
on a osé souiller dans les archives les plus respectables, & y
voler une partie des mémoires
que j'y avois mis en dépôt, lorsque j'étois Historiographe de France ,
& qu'on a vendu à un
Libraire de Paris le fruit de mes travaux. Je vous peindrois
l'ingratitude , l'imposture, & la
rapine me poursuivant jusqu'aux pieds des Alpes , & jusqu'au bord
de mon tombeau.
Mais, Monsieur, avouez aussi que ces épines attachées à la littérature & à la réputation, ne sont que des fleurs en comparaison des autres maux qui de tous tems ont inondé la terre. Avouez que ni Cicéron , ni Lucrece , ni Virgile , ni Horace, ne furent les auteurs des proscriptions de Marius, de Sylla , de ce débauché d'Antoine, de cet imbécille Lépide, de ce tyran sans courage Octave Cepias surnommé si lâchement Auguste.
Avouez que le badinage de Marot n'a pas produit la St. Barthelemi, & que la tragédie du Cid ne causa pas les guerres de la Fronde, Les grands crimes n'ont été commis que par de célebres ignorans. Ce qui fait & sera toujours de ce monde une vallée de larmes, c'est l'insatiable cupidité & l'indomptable orgueil des hommes , depuis Thamas Kouli-Kan qui ne savoir pas lire , jusqu'à un commis de la douane qui ne sait que chiffre. [185] Les Lettres nourrissent l'ame, la rectifient, la consolent, & elles sont même votre gloire dans le tems que vous écrivez contre elles. Vous êtes comme Achille qui s'emporte contre la gloire, & comme le pere Mallebranche , dont l'imagination brillante écrivoit contre l'imagination.
Monsieur Chappuis m'apprend que votre santé est bien mauvaise ; il faudroit la venir rétablir dans l'air natal , jouir de là liberté, boire avec moi du lait de nos vaches, & brouter de nos herbes.
Je suis très-philosophiquement & avec la plus tendre estime,
Monsieur, votre &c.
RÉPONSE
Paris le 10 Septembre 1755.
C'est à moi, Monsieur , de vous remercier à tous égards. En vous offrant l'ébauche de mes tristes rêveries, je n'ai point cru vous faire un présent digne de vous , mais m'acquitter d'un devoir & vous rendre un hommage que nous vous devons tous comme à notre chef. Sensible , d'ailleurs , à l'honneur que vous faites à ma patrie , je partage la reconnoissance de mes concitoyens, & j'espere qu'elle ne sera qu'augmenter encore, lorsqu'ils auront profité des instructions que vous pouvez leur donner. Embellissez l'asyle que vous avez choisi : éclairez un peuple digne de vos leçons ; &, vous qui savez si bien peindre les vertus & la liberté , apprenez-nous à les chérir [186] dans nos murs comme dans vos écrits. Tout ce qui vous approche doit apprendre de vous le chemin de la gloire.
Vous voyez que je n'aspire pas à nous rétablir dans notre bêtise, quoique je regrette beaucoup, pour ma part, le peu que j'en ai perdu. A votre égard, Monsieur, ce retour seroit un miracle , si grand à la fois & si nuisible, qu'il n'appartiendroit qu'à Dieu de le faire & qu'au Diable de le vouloir. Ne tentez donc pas de retomber à quatre pattes; personne au monde n'y réussiroit moins que vous. Vous nous redressez trop bien sur nos deux pieds pour cesser de vous tenir sur les vôtres.
Je conviens de toutes les disgraces qui poursuivent les hommes célebres dans les Lettres ; je conviens même de tous les maux attachés à l'humanité, & qui semblent indépendans de nos vaines connoissances. Les hommes ont ouvert sur eux-mêmes tant de sources de miseres, que quand le hasard en détourne quelqu'une, ils n'en sont gueres moins inondés. D'ailleurs, il y a dans le progrès des choses des liaisons cachées que le vulgaire n'apperçoit pas , mais qui n'échapperont point à l'oeil du sage quand il y voudra réfléchir. Ce n'est ni Térence , ni Cicéron, ni Virgile , ni Séneque, ni Tacite; ce ne sont ni les savans, ni les poëtes qui ont produit les malheurs de Rome & les crimes des Romains mais sans le poison lent & secret qui corrompit peu-à-peu le plus vigoureux Gouvernement dont l'histoire ait fait mention, Cicéron, ni Lucrece, ni Salluste n'eussent point existé ou n'eussent point écrit. Le siecle aimable de Lélius & de Térence amenoit de loin, le siecle brillant d'Auguste & d'Horace enfin les siecles [187] horribles de Séneque & de Néron, de Domitien & de Martial. Le goût des Lettres & des Arts naît chez un peuple d'un vice intérieur qu'il augmente ; & s'il est vrai que tous les progrès humains sont pernicieux à l'espece, ceux de l'esprit & des connoissances qui augmentent notre orgueil & multiplient nos égaremens, accélérent bientôt nos malheurs. Mais il vient un tems où le mal est tel , que les causes mêmes qui l'ont fait naître , sont nécessaires pour l'empêcher d'augmenter; c'est le fer qu'il faut laisser dans la plaie, de peur que le blessé n'expire en l'arrachant. Quant à moi , si j'avois suivi ma premiere vocation, & que je n'eusse ni lu ni écrit, j'en aurois sans doute été plus heureux. Cependant, si les Lettres étoient maintenant anéanties, je serois privé du seul plaisir qui me reste. C'est dans leur sein que je me console de tous mes maux : c'est parmi ceux qui les cultivent que je goûte les douceurs de l'amitié, & que j'apprends à jouir de la vie sans craindre la mort. Je leur dois le peu que je suis; je leur dois même l'honneur d'être connu de vous ; mais consultons l'intérêt dans nos affaires & la vérité dans nos écrits. Quoiqu'il faille des Philosophes, des Historiens, des Savans pour éclairer le monde conduire ses aveugles habitans ; si le sage Memnon m'a dit vrai, je ne convois rien de si sou qu'un peuple de sages.
Convenez -en, Monsieur ; s'il est bon que les grands génies instruisent les hommes , il faut que le vulgaire reçoive leurs instructions : si chacun se mêle d'en donner, qui les voudra recevoir ? Les boiteux , dit Montaigne , sont mal propres aux exercices du corps, & aux exercices de l'esprit les ames boiteuses.
[188] Mais en ce siecle savant , on ne voit que boiteux vouloir apprendre à marcher aux autres. Le peuple reçoit les écrits des sages pour les juger non pour s'instruire. Jamais on ne vit tant de dandins. Le théâtre en fourmille, les casés retentissent de leurs sentences ; ils les affichent dans les journaux , les quais sont couverts de leurs écrits , & j'entends, critiquer l’Orphelin,* [*Tragédie de M. Voltaire, qu’on jouoit dans ce tems-là.] parce qu'on l'applaudit, à tel grimaud si peu capable d'en voir les défauts, qu'à peine en sent-il les beautés.
Recherchons la premiere source des désordres de la société, nous trouverons que tous les maux des hommes leur viennent de l'erreur bien plus que de l'ignorance, & que ce que nous ne savons point, nous nuit beaucoup moins que ce que nous croyons savoir. Or , quel plus sûr moyen de courir d'erreurs en erreurs, que la fureur de savoir tout ? si l'on n'eût prétendu savoir que la terre ne tournoit pas, on n'eût point puni Galilée pour avoir dit qu'elle tournoit. Si les seuls Philosophes en eussent réclamé le titre, l'Encyclopédie n'eût point en de persécuteurs. Si cent Myrmidons n'aspiroient à la gloire, vous jouiriez en paix de la vôtre , ou du moins. vous n'auriez des rivaux dignes de vous.
Ne soyez donc pas surpris de sentir quelques épines inséparables des fleurs qui couronnent les grands talens. Les injures de vos ennemis sont les acclamations satiriques qui suivent le cortege des triomphateurs : c'est l'empressement du public pour tous vos écrits , qui produit les vols dont vous vous plaignez mais les falsifications n'y sont pas faciles , car [189] le fer ni le plomb ne s'allient pas avec l'or. Permettez-moi de vous le dire par l'intérêt que je prends à votre repos & à notre instruction. Méprisez de vaines clameurs par lesquelles on cherche moins à vous faire du mal, qu'à vous détourner de bien faire. Plus on vous critiquera , plus vous devez vous faire admirer. Un bon livre est une terrible réponse à des injures imprimées ; & qui vous oseroit attribuer des écrits que vous n'aurez point faits , tant que vous n'en serez que d'inimitables ?
Je suis sensible à votre invitation ; & si cet hiver me laisse en état d'aller au printems habiter ma patrie , j'y profiterai de vos bontés. Mais j'aimerois mieux boire de l’eau de votre fontaine que du lait de vos vaches , & quant aux herbes de votre verger , je crains bien de n’y en trouver d'autres que le Lotos , qui n'est pas la pâture des bêtes, & le Moly qui empêche les hommes de le devenir.
Je suis de tout mon coeur & avec respect , &c.
BILLET DE M. DE VOLTAIRE.
Monsieur Rousseau a dû recevoir de moi une lettre de remerciement. Je lui ai parlé dans cette lettre des dangers attachés à la littérature. Je suis dans le cas d’essuyer ces dangers; on fait courir dans Paris des ouvrages sous mon nom. Je dois saisir l’occasion la plus favorable de les désavouer. On m’a conseillé de faire imprimer la lettre que j’ai écrite à M. [190] Rousseau, & de m'étendre un peu sur l'injustice qu'on me fait; & qui peut m'être très-préjudiciable. Je lui en demande la permission. Je ne peux mieux m'adresser en parlant des injustices des hommes , qu'à celui qui les connoît si bien.
LETTRE A M. DE VOLTAIRE, En réponse au Billet précédent.
Paris le 20 Septembre 1755.
En arrivant, Monsieur , de la campagne où j'ai passé cinq ou six jours , je trouve votre billet qui me tire d'une grande perplexité : car ayant communiqué à M. de Gauffecourt, notre ami commun, votre lettre & ma réponse j'apprends à l'instant qu'il les a lui-même communiquées à d'autres , & qu'elles sont tombées entre les mains de quelqu'un qui travaille à me réfuter , & qui se propose , dit - on , de les inférer à la fin de sa critique. M.
Bouchaud aggrégé en droit, qui vient de m'apprendre cela, n'a pas voulu m'en dire davantage ; de sorte que je suis hors d'état de prévenir les suites d'une indiscrétion que, vu le contenu de votre lettre, je n'avois eue que pour une bonne fin. Heureusement , Monsieur , je vois par votre projet que le mal est moins grand que je n'avois craint. En approuvant une publication qui me fait honneur & qui peut vous être utile , il me reste une excuse à vous faire sur ce [191] qu'il peut y avoir eu de ma faute dans la promtitude avec laquelle; ces lettres ont couru, sans votre consentement ni le mien.
Je suis avec les sentimens du plus sincere de vos admirateurs, Monsieur, &c.
P. S. Je suppose que vous avez reçu ma réponse du 10 de ce mois.
LETTRE A M. DE BOISSI. De l'Académie Françoise, Auteur du Mercure de France.
Paris le 4 Novembre 1755.
Quand je vis , Monsieur , paroître dans le Mercure , sous le nom de M. de Voltaire, la lettre que j'avois reçue de lui, je supposai que vous aviez obtenu pour cela son contentement; & comme il avoit bien voulu me demander le mien pour la faire imprimer, je n'avois qu'à me louer de son procédé, sans avoir à me plaindre du vôtre. Mais que puis-je penser du galimathias que vous avez inséré dans le Mercure suivant sous le titre de ma réponse ? Si vous me dites que votre copie étoit incorrecte, je demanderai qui vous forçoit d'employer une lettre visiblement incorrecte, qui n'est remarquable que par son absurdité ? Vous abstenir d'insérer dans votre ouvrage des écrits ridicules , est un égard que vous devez, sinon aux Auteurs, du moins au public.
Si vous avez cru , Monsieur , que je consentirois à la publication [192] de cette lettre, pourquoi ne pas me communiquer votre copie pour la revoir? Si vous ne l'avez pas cru, pourquoi l'imprimer sous mon nom? S'il est peu convenable d'imprimer les lettres d'autrui sans l'aveu des auteurs , il l'est beaucoup moins de les leur attribuer sans être sûr qu'ils les avouent , ou même qu'elles soient d'eux, & bien moins encore lorsqu'il est à croire qu'ils ne les ont pas écrites telles qu'on les a Le Libraire de M. de Voltaire, qui avoir à cet égard plus de droit que personne , a mieux aimé s'abstenir d'imprimer la mienne que de l'imprimer sans mon consentement, qu'il avoit eu l'honnêteté de me demander. Il me semble, qu'un homme aussi justement estimé que vous ne devroit pas recevoir d'un Libraire des leçons de procédés. J'ai d'autant plus, Monsieur, à me plaindre du vôtre en cette occasion, que , dans le même volume où vous avez mis , sous mon nom, un écrit aussi mutilé, vous craignez avec raison d'imputer à M. de Voltaire des vers qui ne soient pas de lui. Si un tel égard n'étoit dû qu'à la considération , je me garderois d'y prétendre ; mais il est un acte de justice, & vous la devez à tout le monde.
Comme il est bien plus naturel de m'attribuer une sotte lettre qu'à vous un procédé peu régulier, & que par conséquent je resterois chargé du tort de cette affaire, si je négligeois de m'en justifier; je vous supplie de vouloir bien inférer ce désaveu dans le prochain Mercure , & d'agréer, Monsieur , mon respect & mes salutations.
[193] LETTRE A M. VERNES.
Paris le 28 Mars 1756.
Recevez, mon cher Concitoyen, une lettre très-courte ; mais écrite avec la tendre amitié que j'ai pour vous ; c'est à regret que je vois prolonger le tems qui doit nous rapprocher, mais je désespere de pouvoir m'arracher d'ici cette année ; quoi qu'il en soit, ou je ne serai plus en vie , ou vous m'embrasserez au printems 57 ; voilà une résolution inébranlable.
Vous êtes content de l'article Economie ; je le crois bien ; mon coeur me l'a dicté, & le vôtre l'a lu. M. Labat m'a dit que vous aviez dessein de l'employer dans votre Choix Littéraire; n'oubliez pas de consulter l'errata. J'avois fait quelque chose que je vous destinois , mais ce qui vous surprendra fort, c'est que cela s'est trouvé si gai & si fol, qu'il n'y a nul moyen de l'employer, & qu'il faut le réserver pour le lire le long de l'Arve avec son ami. Ma copie m'occupe tellement à Paris, qu'il m'est impossible de méditer; il faut voir si le séjour de la campagne ne m'inspirera rien pendant les beaux jours.
Il est difficile de se brouiller avec quelqu'un que l'on ne connoît pas, ainsi il n'y a nulle brouillerie entre Monsieur Palissot & moi. On prétendoit cet hiver qu'il m'avoir joué à Nanci devant le Roi de Pologne , & je n'en fis que rire ; on ajoutoit qu'il avoit aussi joué feue Madame la marquise du Châtelet, femme [194] considérable par son mérite personnel & par sa grande naissance, considérée principalement en Lorraine comme étant l'une des
grandes Maisons de ce pays-là,
& à la cour du Roi de Pologne où elle avoit beaucoup
d'amis, à commencer par le Roi même ; il me parut que tout le monde
étoit choqué de cette
imprudence, que l'on appelloit impudence. Voilà ce que j'en savois
quand je reçus une
lettre du Comte de Tressan, qui en occasionna d'autres , dont je n'ai jamais parlé à personne, mais dont
je crois vous devoir envoyer copie sous le secret , ainsi
que de mes réponses ; car quelque indifférence que j'aye pour les
jugemens du Public , je
ne veux pas qu'ils abusent mes vrais amis. Je n'ai jamais eu sur le
coeur la moindre chose
contre M. Palissot, mais je doute qu'il me pardonne aisément le service
que
je lui ai rendu.
Bonjour, mon bon & cher Concitoyen ; soyons toujours gens de bien,
& laissons bavarder
les hommes. Si nous voulons vivre en paix, il faut que cette paix
vienne de nous-mêmes.
[195] LETTRE DE M. LE COMTE DE TRESSAN. *[*Ces lettres furent imprimées à l'insçu de M. Rousseau.]
Toul ce 20 Décembre 1755.
Vous , connoîtrez, , Monsieur, par la lettre du Roi de Pologne que j'envoie à M. d'Alembert, à quel point ce Prince est indigné de l'attentat du fleur Palissot. Il est tout simple, il est bien sûr que vous auriez trop méprisé Palissot, pour être ému par la sottise qu'il vient de faire. Mais le Roi de Pologne mérite d'avoir des serviteurs attachés, & je suis trop jaloux de sa gloire pour n'avoir pas rempli dans cette occasion des devoirs aussi chers à mon coeur.
Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous , Monsieur , mais je suis lié d'une tendre amitié avec vos compatriotes. Je regarde Geneve comme la ville de l'Europe où la jeunesse reçoit la plus excellente éducation. J'ai toujours sous mes ordres beaucoup de, jeunes officiers Genevois. Je n'en vois aucun sortir de sa famille, sans prouver qu'il a des moeurs & de la littérature. Si l'ancienne amitié dont plusieurs de vos amis m'honorent, si l'amour que j'ai pour les
sciences & les lettres que vous enrichissez tous les jours , peut m'être un titre auprès de vous, j'aurai bien de l'empressement, Monsieur, à me lier avec vous dans le premier voyage que je ferai à Paris, & je vous prie de recevoir avec plaisir & amitié la haute estime avec la-quelle j'ai l'honneur d'être.Monsieur, votre &c.
[196] RÉPONSE A LA LETTRE PRÉCÉDENTE.
Paris le 26 Décembre 1755.
Je vous honorois, Monsieur, comme nous faisons tous ; il m'est doux de joindre la reconnoisance à l'estime, & je remercierois volontiers M. Palissot de m'avoir procuré, sans y songer, des témoignages de vos bontés qui me permettent de vous en donner de mon respect. Si cet Auteur a manqué à celui qu'il devoit, & que doit toute la terre au Prince qu'il vouloit amuser, qui plus que moi doit le trouver inexcusable ? Mais si tout son crime est d'avoir exposé mes ridicules , c'est le droit du théâtre ; je ne vois rien en cela de répréhensible pour l'honnête homme , & j’y vois pour l'Auteur le mérite avoir su choisir un sujet très-riche. Je vous prie donc , Monsieur, de ne pas écouter là-dessus le zele que l'amitié & la générosité inspirent à M. d'Alembert, & de ne point chagriner pour cette bagatelle , un homme de mérite qui ne m'à fait aucune peine, & qui porteroit avec douleur la disgrace du Roi de Pologne & la vôtre.
Mon coeur est ému des éloges dont vous honorez ceux de mes concitoyens qui sont sous vos ordres. Effectivement le Genevois est naturellement bon , il a l’ame honnête, il ne manque pas de sens , & il ne lui faut que de bons exemples pour se tourner tout-à-fait au bien. Permettez-moi, Monsieur, d’exhorter ces [197] jeunes Officiers à profiter du vôtre, à ce rendre dignes de vos bontés, & à perfectionner sous vos yeux , les qualités qu'ils vous doivent peut-être, & que volis attribuez à leur éducation. Je prendrai volontiers pour moi, quand vous viendrez à Paris, le conseil que je leur donne. Ils étudieront l'homme de guerre, moi le Philosophe notre étude commune sera l'homme de bien, & vous serez toujours notre maître.
Je suis avec respect, &c.
LETTRE DE MONSIEUR LE COMTE DE TRESSAN.
Lunéville ce 1 Janvier 1756.
Recevez, Monsieur , le prix de la vertu la plus pure. Vos ouvrages nous la sont aimer, en nous peignant ses charmes dans leur premiere simplicité ; vous venez de l'enseigner dans ce moment par l'acte le plus généreux & le plus digne de vous.
Le Roi de Pologne, Monsieur, attendri , édifié par votre lettre, croit ne pouvoir vous donner une marque plus éclatante de son estime, qu'en souscrivant à la grace que seul aujourd'hui vous pouviez prononcer.
M. Palissot ne sera point chassé de la société de Nanci, mais cette anecdote littéraire doit être inscrite dans ses registres, & vous ne pouvez nous blâmer de conserves dans la mémoire [198] des hommes , avec les excès qui peuvent les avilir , les actes de vertu qui les honorent. Enchanté de vos ouvrages Monsieur, & desirant d'affermir, dans mon coeur les sentimens qui sont si naturels dans le vôtre , je n'ai fait que ce que j'ai dû, & sans l'ordre du Roi de Pologne, qui m'a chargé de vous faire passer sa lettre, je n'aurois point osé vous faire connoître tout mon zele.
Vous me promettez, Monsieur, de me recevoir quand j'irai à Paris, & moi je vous promets de vous écouter avec confiance, & de travailler de bonne soi à me rendre digne d'être votre ami.
Pardonnez-moi d'avoir donné plusieurs copies de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire ; malgré l'estime trop honorable pour moi que vous m'y témoignez, je sens qu'on doit m'oublier en lisant cette lettre, & ne s'occuper que du grand homme qui s'y montre tout entier pour faire rougir le vice, & pour le triomphe de la vertu. J'ai l'honneur d'être avec la plus haute estime & l'attachement le plus sincere ,
Monsieur, votre &c.
[199] LETTRE A M. LE COMTE DE TRESSAN.
Paris le 7 Janvier 1756.
Quelque danger, Monsieur, qu'il y ait de me rendre importun, je ne puis m'empêcher de joindre aux remerciemens que je vous dois , des remarques sur l'enrégistrement de l'affaire de M. Palissot ; & je prendrai d'abord la liberté de vous dire que mon admiration même pour les vertus du Roi de Pologne , ne me permet d'accepter le témoignage de bonté dont Sa Majesté m'honore en cette occasion, qu'à condition que tout soit oublié. J'ose dire qu'il ne lui convient pas d'accorder une grace incomplete , & qu'il n'y a qu'un pardon sans réserve qui soit digne de sa grande ame. D'ailleurs , est-ce faire grace que d'éterniser la punition, &les registres d'une Académie ne doivent-ils pas plutôt pallier que relever les petites fautes de ses membres? Enfin , quelque peu d'estime que je fasse de nos contemporains, à Dieu ne plaise que nous les avilissions à ce point , d'inscrire comme un acte de vertu , ce qui n'est qu'un procédé des plus simples , que tout homme de Lettres n'eût pas manqué d'avoir à ma place.
Achevez donc, Monsieur , la bonne oeuvre que vous avez si bien commencée, afin de la rendre digne de vous. Qu'il ne [200] soit plus question d'une bagatelle qui a déjà fait plus de bruit & donné plus de chagrin à M. Palissot , que l'affaire ne le méritoit. Qu'aurons-nous fait pour lui , si le pardon lui coûte aussi cher que la peine ?
Permettez-moi de ne point répondre aux extrêmes louanges dont vous m'honorez; ce sont des leçons séveres dont je serai mon profit ; car je n'ignore pas , & cette lettre en fait foi, qu'on loue avec sobriété ceux qu'on estime parfaitement. Mais, Monsieur , il faut renvoyer ces éclaircissemens à nos entrevues ; j'attends avec empressement le plaisir que vous me promettez, & vous verrez que de maniere ou d'autre, vous ne me louerez plus , lorsque nous nous connoîtrons.
LETTRE DE M. LE COMTE DE TRESSAN.
Lunéville ce 11 janvier 1756.
Vous serez obéi, Monsieur; il est bien juste que vous jouissiez de l'empire que vous vous acquérez sur les esprits. Je vous avoue, cependant, que j'aurois encore balancé à vous accorder tout pour M. Palissot , sans une lettre que j'ai reçue de Paris en même tems que celle que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. [201] On commence par m'assurer d'une amitié à toute épreuve, & c'est en conséquence de ce sentiment qu'on m'avertit qu'on fort d'une compagnie nombreuse & brillante, où l'on s'est déchaîné contre moi au sujet de l'affaire de M. Palissot , & que même on s'y est dit l'un à l'autre à l'oreille , une épigramme faire contre moi.
Cette lettre m'a déterminé sur le champ, Monsieur , à suivre votre exemple. Je me trouve aujourd'hui dans le cas d'avoir à pardonner aussi à M. Palissot sans nulle restriction, trop heureux qu'il me procure cette occasion de vous prouver que j'aime à profiter de vos leçons. J'ai répondu à cette personne avec la vérité la plus simple , je lui ai mandé ce qui s'est passé, ce que j'avois fait, ce que vous m'avez empêché d'achever; n'en parlons plus , & que M. Palissot puisse être assez heureux pour ne jetter jamais des pierres qu'à des sages. Si je le suis dans ce moment, lui & moi vous le devons également. Je consens de bon coeur à ne vous plus louer , lorsque j'aurai le bonheur de vous voir & de vous entendre. Alors ma façon de vous applaudir sera utile , & répondra à vos vues. Jusqu'à ce moment , permettez-moi de vous dire encore que mon admiration pour vos ouvrages & pour votre coeur , égale l'attachement que je vous ai voué pour le reste de ma vie.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur, &c.
[202] LETTRE A M. COMTE DE TRESSAN.
Paris le 23 Janvier 1756.
J'apprends, Monsieur , avec une vive satisfaction que vous avez entiérement terminé l'affaire de M. Palissot , & je vous en remercie de tout mon coeur. Je ne vous dirai rien du petit déplaisir qu'elle a pu vous occasionner ; car ceux de cette espece ne sont gueres sensibles à l'homme sage , & d'ailleurs vous savez mieux que moi , que dans les chagrins qui peuvent suivre une bonne action, le prix en efface toujours la peine. Après avoir heureusement achevé celle-ci , il ne nous reste plus rien à desirer , à vous & à moi , que de n’en plus entendre parler.
Je suis avec respect , &c.
LETTRE A M. DE SCHEY B, Secrétaire des Etats de la Basse - Autriche.
A l'Hermitage le 15 Juillet 1756.
Vous me demandez , Monsieur , des louanges pour vos Augustes Souverains , & pour les Lettres qu'ils sont fleurie [203] dans leurs Etats. Trouvez bon que je commence par louer en vous un zélé sujet de l'Impératrice & un bon citoyen de la République des Lettres. Sans avoir l'honneur de vous connoître, je dois juger à la serveur qui vous anime que vous vous , acquittez parfaitement vous-même des devoirs que vous imposez aux autres, & que vous exercez à la fois les fonctions d'homme d'Etat au gré de Leurs Majestés, & celles d'Auteur au gré du public.
A l'égard des soins dont vous me chargez , je sais bien , Monsieur, que je ne serois pas le premier Républicain qui auroit encensé le trône, ni le premier ignorant qui chanteroit les arts ; mais je suis si peu propre à remplir dignement vos intentions que mon insuffisance est mon excuse, & je ne sais comment les grands noms que vous citez vous ont laissé songer au mien. Je vois , d'ailleurs , au ton dont la flatterie usa de tout tems avec les Princes vulgaires , que c'est honorer ceux qu'on estime que de les louer sobrement, car on sait que les Princes loués avec le plus d'excès sont rarement ceux qui méritent le mieux de l'être. Or, il ne convient à personne de se mettre sur les rangs avec le projet de faire moins que les autres , sur-tout quand on doit craindre de faire moins bien. Permettez-moi donc de croire qu'il n'y a pas plus de vrai respect pour l'Empereur & l'Impératrice-Reine dans les écrits des Auteurs célebres dont vous me parlez que dans mon silence, & que ce seroit une témérité de le rompre à leur exemple , à moins que d'avoir leurs talens.
Vous me pressez aussi de vous dire si Leurs Majestés Impériales ont bien fait de consacrer de magnifiques établissemens [204] & des sommes immenses à des leçons publiques dans les leur Capitale , & après la réponse affirmative de tant d'illustres Auteurs , vous exigez encore la mienne. Quant à moi, Mon sieur, je n'ai pas les lumieres nécessaires pour me déterminer aussi promptement , & je ne connois pas allez les moeurs & les talens de vos compatriotes pour en faire une application sure à votre question. Mais voici là-dessus le précis de mon sentiment sur lequel vous pourrez mieux que moi tirer la conclusion.
Par rapport aux moeurs. Quand les hommes sont corrompus , il vaut mieux qu'ils soient savans qu'ignorans ; quand ils sont bons , il est à craindre que les sciences ne les corrompent.
Par rapport aux talens. Quand on en a , le savoir les pefectionne & les fortifie ; quand on en manque, l'étude ôte encore la raison , & fait un pédant & un sot d'un homme de bon sens & de peu d'esprit.
Je pourrois ajouter à ceci quelques réflexions. Qu'on cultive ou non les sciences , dans quelque siecle que naisse un grand homme il est toujours un grand homme, car la source de son mérite n'est pas dans les livres , mais dans sa tête, & souvent les obstacles qu'il trouve & qu'il surmonte ne sont que l'élever & l'agrandir encore. On peut acheter la science, & même les savans , mais le génie qui rend le savoir utile ne s'achete point ; il ne connoît ni l'argent, ni l'ordre des Princes , il ne leur appartient point de le faire naître, mais seulement de l'honorer , il vit & s'immortalise avec la liberté qui lui est naturelle , & votre illustre Métastase lui-même [205] étoit, déjà la gloire de l'Italie avant d'être accueilli par Charles VI. Tâchons donc de ne pas confondre le vrai progrès des talens avec la protection que les Souverains peuvent leur accorder. Les sciences régnent pour ainsi dire à la Chine depuis deux mille ans & n'y peuvent sortir de l'enfance, tandis qu'elles sont dans leur vigueur en Angleterre où le Gouvernement ne fait rien pour elles. L'Europe est vainement inondée de gens de Lettres, les gens de mérite y sont toujours rares ; les écrits durables le sont encore plus, & la postérité croira qu'on fit bien peu de Livres dans ce même siecle où l'on en fait tant.
Quant à votre patrie en particulier, il se présente , Monsieur, une observation bien finale. L'Impératrice & ses Augustes Ancêtres n'ont pas eu besoin de gager des historiens & des poètes pour célébrer les grande choses qu'ils voulaient faire, mais ils ont fait de grandes choses & elles ont été consacrées à l'immortalité comme celles de cet ancien Peuple qui savoit agir & n'écrivait point. Peut-être manquoit-il à leurs travaux le plus digne de les couronner, parce qu'il est le plus difficile: c'est de soutenir à l'aide des Lettres tant de gloire acquise sans elles.
Quoi qu'il en soit, Monsieur, assez d'autres donneront aux protecteurs des sciences & des arts des éloges que Leurs Majestés Impériales partageront avec la plupart des Rois : pour moi, ce que j'admire en Elles & qui leur est plus véritablement propre, c'est leur amour constant pour la vertu & pour tout ce qui est honnête. Je ne nie pas que votre pays n'ait été long - tems barbare , mais je dis qu'il étoit plus aisé d'établir les beaux - arts chez les Huns , que de faire de la [206] plus grande Cour de l'Europe une école de bonnes mœurs.
Au reste je dois vous dire que votre lettre ayant été adressée à Geneve avant de venir à Paris , elle a resté près de six semaines en route, ce qui m'a privé du plaisir d'y répondre aussi-tôt que je l'aurois voulu.
Je suis, autant qu'un honnête homme peut l'être d'un autre.
Monsieur, &c.
LETTRE A M. VERNES.
Montmôrenci le & 18 Février 1758.
Oui, mon cher Concitoyen, je vois aime toujours, & ce me semble plus que jamais; mais je suis accablé de mes maux
j'ai bien de la peine à vivre dans ma retraite d'un travail peu lucratif ; je n'ai que le tems qu'il me faut pour gagner mon pain, & le peu qui m'en reste est employé pour souffrir & me reposer. Ma maladie a fait un tel progrès cet hiver , j'ai senti tant de douleurs de toute espece , & je me trouve tellement affoibli , que je commence à craindre que la force & les moyens ne me manquent pour exécuter mon projet ; je me console de cette impuissance par la considération de l'état ou je suis. Que me serviroit d'aller mourir parmi vous ? Hélas il falloit y vivre ! Qu'importe où l'on laisse son cadavre ? Je n'aurois pas besoin qu'on reportât mon coeur dans ma patrie; il n'en est jamais sorti.
[207] Je n'ai point eu occasion
d'exécuter votre commission auprès de M. d'Alembert,
Comme nous ne nous sommes jamais beaucoup vus, nous ne nous écrivons
point ; &,
confiné dans ma solitude, je n'ai conservé nulle espece de relation
avec Paris ; j'en suis
comme à l'autre bout de la terre , & ne sais pas plus ce qui s'y
passe qu'à Pekin. Au reste ,
si l'article dont vous me parlez est indiscret & répréhensible , il
n'est assurément pas
offensant. Cependant , s'il peut nuire à votre Corps, peut-être
sera-t-on bien d'y répondre ,
quoi qu'à vous dire le vrai, j'aye un peu d'aversion pour les détails
où cela peut entraîner,
& qu'en général je n'aime gueres , qu'en matiere de foi l'on
assujettisse la conscience à des
formules. J'ai de la religion, mon ami, & bien m'en prend ; je ne
crois pas qu'homme au
monde en ait autant besoin que moi. J'ai passé ma vie parmi les
incrédules, sans me laisser
ébranler; les aimant, les estimant beaucoup, sans pouvoir souffrir leur
doctrine. Je leur ai
toujours dit que je ne les savois pas combattre , mais que je ne
voulois pas les croire ; la
philosophie n'ayant sur ces matieres ni fond ni rive, manquant d'idées
primitives & de
principes élémentaires, n'est qu'une mer d'incertitudes & de doutes
, dont le Métaphysicien
ne se tire jamais. J'ai donc laissé là la raison , & j'ai consulté
la nature , c'est-à-dire, le
sentiment intérieur qui dirige ma croyance, indépendamment de ma
raison. Je leur ai laissé
arranger leurs chances, leurs sorts, leur mouvement nécessaire; & ,
tandis qu'ils bâtissoient
le monde à coups de dez, j'y voyois, moi, cette unité d'intention qui
me faisoit voir, en dépit
d'eux, un principe unique; tout comme s'ils m'avoient [208] dit que
l'Iliade avoir été formée
par un jet fortuit de caracteres, je leur aurais dit, très-résolument;
cela peut être mais cela
n'est pas vrai ; & je n'ai point d'autre raison pour n'en rien
croire si ce n'est que je n'en
crois rien. Préjugé que cela! disent-ils. Soit ; mais que peut faire
cette raison si vague,
contre un préjugé plus persuasif qu'elle ? Autre argumentation sans fin
contre la
distinction des deux substances; autre persuasion de ma part qu'il n'y
a rien de commun
entre un arbre & ma pensée ; & ce qui m'a paru plaisant en
ceci, c'est de les voir s'acculer
eux-mêmes par leurs propres sophismes , au point d'aimer mieux donner
le sentiment aux
pierres que d’accorder une ame à l'homme.
Mon ami , je crois en Dieu , & Dieu ne seroit pas juste si mon ame n'étoit immortelle. Voilà , ce me semble , ce que la Religion a d'essentiel & d'utile ; laissons le reste aux disputeurs. A l'égard de l'éternité des peines , elle ne s'accorde ni avec la foiblesse de l'homme , ni avec la justice de Dieu. Il est vrai qu'il y a des ames si noires que je ne puis concevoir qu'elles puissent jamais goûter cette éternelle beatitude, dont il me semble que le plus doux sentiment doit être le contentement de soi-même. Cela me fait soupçonner, qu'il se pourroit bien que les ames des méchans fussent anéanties à leur mort, & qu'être & sentir fût le premier prix d'une bonne vie. Quoi qu'il en soit , que m'importe ce que seront les méchans ; il me suffit qu'en approchant du terme de ma vie , je n'y voye point celui de mes espérances, & que j'en attende une plus heureuse après avoir tant souffert dans celle-ci. Quand je me tromperois dans cet espoir, il est [209] lui-même un bien qui m'aura fait supporter tous mes maux. J'attends paisiblement l'éclaircissement de ces grandes vérités qui me sont cachées, bien convaincu cependant , qu'en tout état de cause , si la vertu ne rend pas toujours l'homme heureux il ne sauroit au moins être heureux sans elle; que les afflictions du juste ne sont point sans quelque dédommagement, & que les larmes même de l'innocence sont plus douces au coeur que la prospérité du méchant.
Il est naturel , mon cher Vernes , qu'un solitaire souffrant & privé de toute société , épanche son ame dans le sein de l'amitié , & je ne crains pas que mes confidences vous déplaisent ; j'aurois dû commencer par votre projet sur l'histoire de Geneve, mais il est des tems de peines & de maux où l'on est forcé de s'occuper de soi , & vous savez bien que je n'ai pas un coeur qui veuille se déguiser. Tout ce que je puis vous dire sur votre entreprise, avec tous les ménagemens que vous y voulez mettre, c'est qu'elle est d'un sage intrépide ou d'un jeune homme. Embrassez bien pour moi l'ami Roustan. Adieu, mon cher Concitoyen; je vous écris avec une aussi grande effusion de coeur que si je me séparois de vous pour jamais, parce que je me trouve dans un état qui peut me mener très-loin encore , mais qui me laisse douter pourtant si chaque lettre que j'écris ne sera point la derniere.
[210]LETTRE A UN JEUNE HOMME
Qui demandoit à s'établir à Montmorenci, (domicile alors de M. Rousseau ) pour profiter de ses leçons.
Vous ignorez, Monsieur, que vous écrivez à un pauvre homme accablé de maux & de plus sort occupé , qui n'est gueres en état de vous répondre, & qui le seroit encore moins d'établir avec vous la société que vous lui proposez. Vous m'honorez en pensant que je pourrois vous être utile, & vous êtes louable du motif qui vous la fait desirer ; mais sur le motif même, je ne vois rien de moins nécessaire que de venir vous établir à Montmorenci. Vous n'avez pas besoin d'aller chercher si loin les principes de la morale. Rentrez dans votre coeur, & vous les y trouverez : & je ne pourrai vous rien dire à ce sujet que ne vous dise encore mieux votre conscience quand vous voudrez la consulter. La vertu, Monsieur, n'est pas une science qui s'apprenne avec tant d'appareil. Pour être vertueux il suffit de vouloir l'être ; & si vous avez bien cette volonté, tout est fait , votre bonheur est décidé. S'il m'appartenoit de vous donner des conseils , le premier que je voudrois vous donner, seroit de ne point vous livrer à ce goût que vous dites avoir pour la vie contemplative, & qui n'est qu'une paresse de l'ame condamnable à tout âge , & sur-tout au vôtre. L'homme n'est point sait pour méditer, mais pour agir ; la vie laborieuse [211] que Dieu nous impose , n'a rien que de doux au coeur de l'homme de bien qui s'y livre en vue de remplir son devoir, & la vigueur de la jeunesse ne vous a pas été donnée pour la perdre à d'oisives contemplations. Travaillez donc , Monsieur , dans l'état où vous ont placé vos parens & la providence : voilà le premier précepte de la vertu que vous voulez suivre ; & si le séjour de Paris joint à l'emploi que vous remplissez , vous paroît d'un trop difficile alliage avec elle, faites mieux, Monsieur, retournez dans votre province, allez vivre dans le sein de votre famille, servez, soignez vos vertueux parens ; c'est-là que vous remplirez véritablement les soins que la vertu vous impose. Une vie dure est plus facile à supporter en province, que la fortune à poursuivre à Paris , sur-tout , quand on sait, comme vous ne l'ignorez pas, que les plus indignes mangés y sont plus de fripons gueux que de parvenus. Vous ne devez point vous estimer malheureux de vivre comme fait M. votre pere , & il n'y a point de sort que le travail, la vigilance , l'innocence, & le contentement de soi ne rendent supportable , quand on s'y soumet en vue de remplir son devoir. Voilà, Monsieur, des conseils qui valent tous ceux que vous pourriez venir prendre à Montmorenci : peut-être ne seront-ils pas de votre goût , & je crains que vous ne preniez pas le parti de les suivre , mais je suis sûr que vous vous en repentirez un jour. Je vous souhaite un sort qui ne vous force jamais à vous en souvenir. Je vous prie, Monsieur, d'agréer mes salutations très-humbles.
[212] FRAGMENT D’UNE LETTRE A M. DIDEROT.
Vous vous plaignez beaucoup des maux que je vous ai faits. Quels sont-ils donc, enfin, ces maux? Seroit-ce de ne, pas endurer assez patiemment ceux que vous aimez à me faire, de ne pas me laisser tyranniser à votre gré, de murmurer quand vous affectez de me manquer de parole, & de ne jamais venir lorsque vous l'avez promis ? Si'jamais je vous ai fait d'autres maux, articulez -les. Moi, faire du mal à mon ami! Tout cruel , tout méchant, tout féroce que je suis, je mourrois de douleur si je croyois jamais en avoir fait à mon cruel ennemi, autant que vous m'en faites depuis six semaines.
Vous me parlez de vos services ; je ne les avois point oubliés: mais ne vous y trompez pas. Beaucoup de gens m'en ont rendu qui n'étoient point mes amis. Un honnête homme qui ne sent rien rend service & croit être ami ; il se trompe ; il n'est qu'honnête homme. Tout votre empressement ; tout votre zele pour me procurer des choses dont je n'ai que faire me touchent peu. Je ne veux que de l'amitié, & c'est la seule chose qu'on me refuse. Ingrat, je ne t'ai point rendu de service, mais je t'ai aimé, & tu ne me payeras de ta vie ce que j'ai senti pour toi durant trois mois. Montre cet article à ta femme plus équitable que toi , & demande-lui si, [213] quand ma présence étoit douce à ton coeur affligé, je comptois mes pas, & regardois au tems qu'il faisoit pour aller à Vincennes *[* Où M. Diderot étoit détenu prisonnier.] consoler mon ami. Homme insensible dur! deux larmes versées dans mon sein m'eussent mieux valu que le trône du monde ; mais tu me les refuses , & te contentes de m'en arracher. Hé bien ! garde tout le reste; je ne veux plus rien de toi.
LETTRE AU MÊME.
2 Mars 1758.
Il faut, mon cher Diderot, que je vous écrive encore une fois en ma vie ; vous ne m'en avez que trop dispensé ; mais le plus grand crime de cet homme que vous noircissez d'une si étrange maniere, est de ne pouvoir se détacher de vous.
Mon dessein n'est point d'entrer en explication pour ce moment-ci sur les horreurs que vous m'imputez. Je vois que cette explication seroit à présent inutile. Car quoique né bon & avec une ame franche , vous avez pourtant un malheureux penchant à mésinterpréter , les discours & les actions de vos amis. Prévenu contre moi comme vous l'êtes, vous tourneriez en mal tout ce que je pourrois dire pour me justifier, & mes plus ingénues explications ne
seroient que fournir à votre esprit subtil de nouvelles interprétations à ma charge. [214] Non, Diderot; je sens que ce n'est pas par-là qu'il faut commencer. Je veux d'abord proposer à votre bon sens des préjugés plus simples, plus vrais, mieux fondés que les vôtres , dans lesquels je ne pense pas au moins que vous puis puissiez trouver de nouveaux crimes.
Je suis un méchant homme , n'est - ce pas ? Vous en avez les témoignages les plus sûrs ; cela vous est bien attesté. Quand vous avez commencé de l'apprendre , il y avoit seize ans que j’étois pour vous un homme de bien , & quarante ans que je l'étois pour tout le monde. En pouvez-vous dire autant de ceux qui vous ont communiqué cette belle découverte ? Si l’on peut porter à faux si long-tems le masque d'un honnête homme , quelle preuve avez-vous que ce masque ne couvre pas leur visage aussi bien que le mien? Est-ce un moyen bien propre à donner du poids à leur autorité que de charger en secret, un homme absent , hors d'état de se défendre ? Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
Je suis un méchant : mais pourquoi le suis-je ? Prenez bien garde , mon cher Diderot , ceci mérite votre attention. On n'est pas malfaisant pour rien. S'il y avoit quelque monstre ainsi fait , il n'attendroit pas quarante ans à satisfaire ses inclinations dépravées. Considérez donc ma vie , mes passions , mes goûts, mes penchans. Cherchez , si je suis méchant , quel intérêt m'a pu porter à l'être ? Moi qui, pour mon malheur , portai toujours un coeur trop sensible, que gagnerois-je à rompre avec ceux qui m'étoient chers ? A quelle place ai-je aspiré , à quelles pensions, à quels honneurs m'a-t-on vu prétendre, quels concurrens ai-je à écarter , que m'en peut-il revenir [215] venir de mal faire ? Moi qui ne cherche que la solitude & la paix, moi dont le souverain bien consiste dans la paresse & l'oisiveté , moi dont l'indolence & les maux me laissent à peine le tems de pourvoir à ma subsistance, à quel propos, à quoi bon m'irois-je plonger dans les agitations du crime , & m'embarquer dans l'éternel manége des scélérats ? Quoique vous en diriez, on ne suit point les hommes quand on cherche à leur nuire ; le méchant peut méditer ses coups dans la solitude , mais c'est dans la société qu'il les porte. Un fourbe a de l'adresse du sang-froid ; un perfide se possede & ne s'emporte point: reconnoissez-vous en moi quelque chose de tout cela ? Je suis emporté dans la colere , & souvent étourdi de sang-froid. Ces défauts sont-ils le méchant ? Non sans doute ; mais le méchant en profite pour perdre celui qui les a.
Je voudrois que vous pussiez aussi réfléchir un peu sur vous-même. Vous vous fiez à votre bonté naturelle ; mais savez-vous à quel point l'exemple & l'erreur peuvent la corrompre ? N'avez-vous jamais craint d'être entouré d'adulateurs adroits qui n'évitent de louer grossérement en face , que pour s'emparer plus adroitement de vous sous l'appât d'une feinte sincérité ? Quel sort pour le meilleur des hommes d'être égaré par sa candeur même , & d'être innocemment dans la main des méchans l'instrument de leur perfidie ! Je sais que l'amour-propre se révolte à cette idée , mais elle mérite l'examen de la raison.
Voilà des considérations que je vous prie de bien peser. Pensez-y long-tems avant que de me répondre. Si elles ne vous touchent pas , nous n'avons plus rien à nous dire; mais [216] si elles sont quelque impression sur vous , alors nous entrerons en éclaircissement vous retrouverez un ami digne de vous, & qui peut-être ne vous aura pas été inutile. J'ai pour vous exhorter à cet examen un motif de grand poids , & ce motif, le voici.
Vous pouvez avoir été séduit & trompé. Cependant , votre ami gémit dans sa solitude, oublié de tout ce qui lui étoit cher. Il peut y tomber dans le désespoir; y mourir enfin, maudissant l'ingrat dont l'adversité lui fit tant verser de larmes, & qui l'accable indignement dans la sienne ; il se peut que les preuves de son innocence vous parviennent enfin, que vous soyez forcé d'honorer sa mémoire,*[*Voyez , Lecteurs , les notes insérées dans la vie de Séneque.] & que l'image de votre ami mourant ne vous laisse pas des nuits tranquilles. Diderot , pensez-y. Je ne vous en parlerai plus.
LETTRE A M. VERNES.
Montmorenci le 25 Mars 1758.
Oui, mon cher Vernes , j'aime à croire que nous sommes tous deux bien aimés l'un de l'autre & dignes de l'être. Voilà ce qui fait plus au soulagement de mes peines que tous les trésors du monde ; ah , mon ami , mon Concitoyen, sache m’aimer & laisse-là tes inutiles offres; en me donnant ton [217] coeur, ne m’as-tu pas enrichi? Que fait tout le reste aux maux du corps & aux soucis de l’ame ? Ce dont j'ai faim , c'est d'un ami; je ne connois point d'autre besoin auquel je ne suffise moi - même. La pauvreté ne m'a jamais fait de mal; soit dit pour vous tranquilliser là-dessus une fois pour toutes.
Nous sommes d'accord sur tant de choses , que ce n'est pas la peine de nous disputer sur le reste. Je vous l'ai dit bien des fois; nul homme au monde ne respecte plus que moi l'Evangile , c'est , à mon gré , le plus sublime de tous les livres; quand tous les autres m'ennuient, je reprends toujours celui - là avec un nouveau plaisir , & quand toutes les consolations humaines m'ont manqué, jamais je n'ai recouru vainement aux siennes. Mais enfin c'est un livre , un livre ignoré des trois quarts du monde , croirai-je qu'un Scythe ou un Africain , soient moins chers au Pere commun que vous & moi , & pourquoi croirai-je qu'il leur ait ôté plutôt qu'à nous, les ressources pour le connoître ? Non, mon digne ami ; ce n'est point sur quelques feuilles éparses qu'il faut aller chercher la loi de Dieu, mais dans le coeur de l'homme , où sa main daigna l'écrire. O homme , qui que tu sois , rentre en toi-même , apprends à consulter ta conscience & tes facultés naturelles ; tu seras juste , bon vertueux, tu t'inclineras devant ton maître, & tu participeras dans son ciel à un bonheur éternel Je ne me fie là-dessus ni à ma raison ni à celle d'autrui, mais je sens à la paix de mon ame , & au plaisir que je sens à vivre, & penser sous les yeux du grand Etre , que je ne m'abuse point dans les jugemens que je fais de lui, [218] ni dans l'espoir que je fonde sur sa justice. Au reste , mon cher Concitoyen, j'ai voulu verser mon coeur dans votre sein, & non pas entrer en lice avec vous; ainsi, restons-en là, s'il vous plaît ; d'autant plus que ces sujets ne se peuvent traiter guerres commodément par lettres.
J’étois un peu mieux , je retombe. Je compte pourtant un peu sur le retour du printems ; mais je n'espere plus recouvrer des forces suffisantes pour retourner dans la patrie. Sans avoir lu votre déclaration , je la respecte d'avance & me félicite d'avoir le premier donné à votre respectable Corps, des éloges qu'il justifie si bien aux yeux de toute l'Europe.
Adieu, mon ami.
LETTRE. AU MÊME.
Montmorenci le 25 Mai 1758.
Je vous écris pas exactement , mon cher Vernes mais je pense à vous tous les jours. Les maux , les langueurs, les peines augmentent sans cesse ma paresse ; je n'ai plus rien d’actif que le coeur ; encore , hors Dieu, ma patrie & le genre-humain, n'y reste-t-il d'attachement que pour vous; & j'ai connu les hommes par de si tristes expériences que si vous me trompiez comme les autres , j'en serois affligé sans doute, mais je n'en serois plus surpris. Heureusement je ne présume rien de semblable de votre part, & je suis persuadé que si [219] vous faites le voyage que vous me promettez , l'habitude de nous voir & de nous mieux connoître affermira pour jamais cette amitié
véritable que j'ai tant de penchant à contracter avec vous. S'il est donc vrai que votre fortune & vos affaires vous permettent ce voyage , & que votre coeur le desire, annoncez-le moi d'avance afin que je me prépare au plaisir de presser du moins une fois en ma vie, un honnête homme & un ami contre ma poitrine.Par rapport à ma croyance , j'ai examiné vos objections , & je vous dirai naturellement , qu'elles ne me persuadent pas. Je trouve que pour un homme convaincu de l'immortalité de l'ame vous donnez trop de prix aux biens & aux maux de cette vie. J'ai connu les derniers mieux que vous , & mieux peut-être qu'homme qui existe ; je n'en adore pas moins l'équité de la providence & me croirois aussi ridicule de murmurer de mes maux durant cette courte vie , que de crier à l'infortune , pour avoir passé une nuit dans un mauvais cabaret. Tout ce que vous dites sur l'impuissance de la conscience, se peut retorquer plus vivement encore contre la révélation ; car que voulez-vous qu'on pense de l'auteur d'un remede qui ne guérit de rien ? Ne diroit-on pas que tous ceux qui connoissent l'Evangile sont de fort saints personnages , & qu'un Sicilien sanguinaire & perfide vaut beaucoup mieux qu'un Hottentot stupide & grossier ?
Voulez-vous que je croye que Dieu n'a donné sa loi aux hommes que pour avoir une double raison de les punir? Prenez garde , mon ami; vous voulez le justifier d'un tort chimérique , & vous aggravez l'accusation. Souvenez-vous, sur-tout, [220] tout, que dans cette dispute , c'est vous qui attaquez mon sentiment , & que je ne fais que le défendre; car, d'ailleurs , je suis très-éloigné de désapprouver le vôtre , tant que vous ne voudrez
contraindre personne à l'embrasser.
Quoi ! cette aimable & chere Parente est toujours dans son lit! Que ne suis-je auprès d'elle ! Nous nous consolerions mutuellement de nos maux & j'apprendrois d'elle à souffrir les miens avec confiance ; mais je n'espere plus faire un voyage si desiré ; je me sens de jour en jour moins en état de le soutenir. Ce n'est pas que la belle saison ne m'ait rendu de la vigueur & du courage ; mais le mal local n'en fait pas moins de progrès ; il commence même à se rendre intérieurement très - sensible ; une enflure qui croît quand je marche m'ôte presque le plaisir de la promenade , le seul qui m'étoit reste, & je ne reprends des forces que pour souffrir ; la volonté de Dieu soit faite! Cela ne m'empêchera pas , j'espere, de vous faire voir les environs de ma solitude , auxquels il ne manque que d'être autour de Geneve pour me paroître délicieux. J'embrasse le cher Roustan , mon prétendu disciple ; j'ai lu avec plaisir son Examen des quatre beaux siécles, & je m'en tiens, avec plus de confiance , à mon sentiment , en voyant que c'est aussi le sien. La seule chose que je voudrois lui demander , seroit de ne pas s'exercer à la vertu à mes dépens, & de ne pas se montrer modeste en flattant ma vanité. Adieu mon cher Vernes, je trouve de jour en jour plus de plaisir à vous aimer.
[221] LETTRE A M***.
Enfin, mon cher * * * , j'ai de vos nouvelles. Vous attendiez plutôt des miennes & vous n'aviez pas tort ; mais pour vous en donner, il falloit savoir où vous prendre, & je ne voyois personne qui pût me dire ce que vous étiez devenu ; m'ayant & ne voulant avoir désormais pas plus de relation avec Paris qu'avec Pekin , il étoit difficile que je pusse être mieux instruit; cependant Jeudi dernier un Pensionnaire des Vertus qui me vint voir avec le Pere Curé , m'apprit que vous étiez à Liege ; mais ce que j'aurois dû faire, il y a deux mois, étoit à présent hors de propos, & ce n'étoit plus le cas de vous prévenir, car je vous avoue que je suis & serai toujours de tous les hommes, le moins propre à retenir les gens qui se détachent de moi.
J'ai d'autant plus senti le coup que vous avez reçu, que j'étois bien plus content de votre nouvelle carriere que de celle où vous êtes en train de rentrer. Je vous crois assez de probité pour vous conduire toujours en homme de bien dans les affaires, mais non pas assez de vertu pour préférer toujours le bien public à votre gloire , & ne dire jamais aux hommes que ce qu'il leur est bon de savoir. Je me complaisois à vous imaginer d'avance dans le cas de relancer quelquefois les fripons, au lieu que je tremble de vous voir contrister les ames simples dans vos écrits. Cher * * *, défiez-vous de votre esprit satirique, [222] sur - tout apprenez à respecter la Religion. L'humanité seule exige ce respect. Les grands , les riches , les heureux du siecle seroient charmés qu'il n'y eût point de Dieu ; mais l’attente d'une autre vie console de celle-ci le peuple & le misérable. Quelle cruauté de leur ôter encore cet espoir !
Je suis attendri , touché de tout ce que vous me dites de M. G.....quoique je susse déjà tout cela, je l'apprends de vous avec un nouveau plaisir; c'est bien plus votre éloge que le sien que vous faites : la mort n'est pas un malheur pour un homme de bien, & je me réjouis presque de la sienne, puisqu’elle m'est une occasion de vous estimer davantage. Ah! ***, puissai-je m'être trompé , & goûter le plaisir de me reprocher cent fois le jour de vous avoir été juge trop sévere !
Il est vrai que je ne vous parlai point de mon écrit sur les spectacles, car, comme je vous l'ai dit plus d'une fois , je ne me fiois pas à vous. Cet écrit est bien loin de la prétendue méchanceté dont vous parlez ; il est lâche & foible , les méchans n'y sont plus gourmandés , vous ne m'y reconnoîtrez plus : cependant je l'aime plus que tous les autres, parce qu'il m'a sauvé la vie , & qu'il me servit de distraction dans des momens de douleur, où sans lui je serois mort de désespoir. Il n'a pas dépendu de moi de mieux faire ; j'ai fait mon devoir, c'est assez pour moi. Au surplus je livre l'ouvrage à votre juste critique. Honorez la vérité, je vous abandonne tout le reste. Adieu, je vous embrase de tout mon coeur.
[223] LETTRE DE M. LE ROY.
MONSIEUR,
Quoique je n'aye pas l'honneur d'être connu de vous, je me persuade que vous ne me saurez pas mauvais gré de vous faire part d'une observation que j'ai faite sur votre dernier ouvrage. Je l'ai lu avec grand plaisir, & j'ai trouvé que vous y établissiez votre opinion avec beaucoup de force. Mais je vous avouerai qu'ayant parcouru la Grece, & ayant fait une étude particulière des théâtres que l'on trouve encore dans les ruines de ses anciennes villes , j'ai lu avec surprise dans votre Livre p. 142*[*Mélanges. Tom. I. Page 523.] le passage qui suit. Avec tout cela, jamais la Grece , excepté Sparte, ne fut citée en exemple de bonnes, moeurs ; & Sparte qui ne souffroit point de théâtre n'avoit: garde d'honorer ceux qui s'y montrent. Non seulement il y avoit un théâtre à Sparte, absolument semblable à celui de Bacchus à Athenes , mais il étoit le plus bel ornement de cette ville , si célèbre par le courage de ses habitans. Il subsiste même encore en grande partie & Pausanias & Plutarque en parlent : c'est d'après ce que ces deux auteurs en disent que j'en ai fait l'histoire que je vous envoie , dans l’ouvrage que je viens de mettre au jour.
Comme cette erreur, qui vous est
échappée , pourroit être remarquée par d'autres [224]
que par moi , j'ai cru que vous ne seriez pas fâché que je vous en
avertisse , & je me flatte ,
Monsieur, que vous voudrez bien recevoir cet avis comme une marque de
l'estime & de la
parfaite considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être , &c.
RÉPONSE A LA LETTRE DE M. LE ROY.
Montmorenci le 4 Novembre 1758.
Je vous remercie, Monsieur, de la bonté que vous avez de m'avertir de ma bévue au sujet du théâtre de Sparte , & de l'honnêteté avec laquelle vous voulez bien me donner cet avis. Je suis si sensible à ce procédé que je vous demande la permission de faire usage de votre lettre dans une autre édition de la mienne. Il s'en faut peu que je ne me félicite d'une erreur qui m'attire de votre part cette marque d'estime & je me sens moins honteux de ma faute, que fier, de votre correction.
Voilà , Monsieur , ce que c'est que de se fier aux Auteurs célebres. Ce n'est gueres impunément que je les consulte, & de manière ou d'autre , ils manquent rarement de me punir de ma confiance. Le savant Cragius , si versé dans l'antiquité avoit dit la chose avant moi , & Plutarque lui-même affirme que les Lacédémoniens n'alloient point à la comédie , de peu [225] d’entendre des choses contre les loix , soit sérieusement , soit par jeu. Il est vrai que le même Plutarque dit ailleurs le contraire, & il lui arrive si souvent de se contredire, qu'on ne devroit jamais rien avancer d'après lui , sans l'avoir lu tout entier. Quoi qu'il en soit, je ne puis ni ne veux recuser votre témoignage , & quand ces Auteurs ne seroient pas démentis par les restes du théâtre de Sparte encore existans, ils le seroient par Pausanias, Eustathe, Suidas, Athénée, & d'autres anciens. Il paroît seulement que ce théâtre étoit plutôt consacré à des jeux, des danses , des prix de musique , qu'à des représentations régulieres, & que les pièces qu'on y jouait quelquefois, étoient moins de véritables drames, que des farces grossieres, convenables à la simplicité des spectateurs; ce qui n'empêchoit pas que Sosybius Lacon n'eût fait un traité de ces sortes de parades. C'est la Guilletiere qui m'apprend tout cela; car je n'ai point de livres pour le vérifier. Ainsi rien ne manque à ma faute, en cette occasion, que la vanité de la méconnoître.
Au reste , loin de souhaiter que cette faute reste cachée à mes lecteurs, je serai fort aise qu'on la publie, & qu'ils en soient instruits; ce sera toujours une erreur de moins. D'ailleurs, comme elle ne fait tort qu'à moi seul , & que mon sentiment n'en est pas moins bien établi, j'espere qu'elle pourra servir d'amusement aux critiques ; j'aime mieux qu'ils triomphent de mon ignorance, que de mes maximes ; & je serai toujours très-content que les vérités utiles que j'ai soutenues, soient épargnées à mes dépens.
Recevez, Monsieur , les assurances de ma reconnoissance, de mon estime & de mon respect.
[226] LETTRE A M. ROMILLY.
On ne sauroit aimer les peres sans aimer des enfans qui leur sont chers; ainsi, Monsieur, je vous aimois sans vous connoître, & vous croyez bien que ce que je reçois de vous n’est pas propre relâcher cet attachement. J'ai lu votre Ode, j'y ai trouvé de l'énergie, des images nobles, & quelquefois des vers heureux ; mais votre poésie paroît gênée, elle sent la lampe, & n'a pas acquis la correction. Vos rimes, quelquefois riches, sont rarement élégantes , & le mot propre ne vous vient pas toujours. Mon cher Romilly, quand je paye les complimens par des vérités , je rends mieux que ce qu'on me donne.
Je vous crois du talent , & je ne doute pas que vous ne vous fassiez honneur dans la carriere où vous entrez. J'aimerois pourtant mieux, pour votre bonheur , que vous eussiez suivi la profession de votre digne pere ; sur-tout si vous aviez pu vous y distinguer comme lui. Un travail modéré , une vie égale & simple , la paix de l’ame & la santé du corps qui sont le fruit de tout cela, valent mieux pour vivre heureux, que le savoir & la gloire. Du moins en cultivant les talens des gens de Lettres , n'en prenez pas les préjugés ; n'estimez votre état que ce qu'il vaut , & vous en vaudrez davantage.
Je vous dirai que ie n'aime pas la fin de votre lettre; vous me paroissez juger trop sévérement les, riches. Vous ne songez [227] pas, qu'ayant contracté dès leur enfance mille besoins que nous n'avons point, les réduire à l'état des pauvres, ce seroit les rendre plus misérables qu'eux. Il faut être juste envers tout le monde , même envers ceux qui ne le sont pas pour nous. Eh! Monsieur, si nous avions les vertus contraires aux vices que nous leur, reprochons, nous ne songerions pas même qu'ils sont au monde, & bientôt ils auroient plus besoin de nous que nous d'eux! Encore un mot & je finis. Pour avoir droit de mépriser les riches, il faut être économe & prudent soi-même , afin de n'avoir jamais besoin de richesses.
Adieu, mon cher Romilly , je vous embrase de tout mon coeur.
LETTRE A M. VERNES.
Montmorenci le 18 Novembre 1759.
Je savois , mon cher Vernes , la bonne réception que vous aviez faite à l'Abbé de St. Nom ; que vous l’aviez fêté, que vous l'aviez présenté à M. de Voltaire , en un mot, que vous l'aviez reçu comme recommandé par un ami ; il est parti, le coeur plein de vous , & sa reconnoissance a débordé dans le mien. Mais pourquoi vous dire cela? N'avez-vous pas eu le plaisir de m'obliger ? Ne me devez -vous pas aussi de la reconnoissance? N'est-ce pas à vous désormais de vous acquitter envers moi ?
[228] Il n'y a rien de moi sous la
presse ; ceux qui vous l'ont dit vous ont trompé. Quand
j'aurai quelque écrit prêt à paroître, vous n'en serez pas instruit le
dernier. J'ai traduit tant
bien que mal un livre de Tacite & j'en reste là. Je ne fais pas
assez de Latin pour l'entendre
, & n'ai pas assez de talent pour le rendre. Je m'en tiens à cet
essai ; je ne sais même si
j'aurai jamais l'effronterie de le faire paroître ; j'aurois grand
besoin de vous pour l'en
rendre digne. Mais parlons de l'histoire de Geneve. Vous savez mon
sentiment sur cette
entreprise ; je n’en ai pas changé; tout ce qui me reste à vous dire ,
c'est que je souhaite que
vous fassiez un ouvrage assez vrai, assez beau, & assez utile pour qu'il soit
impossible de l'imprimer; alors , quoi qu'il arrive, votre
manuscrit deviendra un monument précieux qui sera bénir à jamais votre
mémoire par
tous les vrais citoyens , si tant est qu'il en reste après vous. Je
crois que vous ne doutez pas
de mon empressement à lire cet ouvrage , mais si vous trouvez quelque
occasion pour me le
faire parvenir, à la bonne heure ; car, pour moi, dans ma retraite , je
ne suis point à portée
d'en trouver les occasions. Je sais qu'il va & vient beaucoup de
gens de Geneve à Paris &
de Paris à Geneve, mais je connois peu tous ces voyageurs, & n'ai
nul dessein d'en
beaucoup connoître. J'aime encore mieux ne pas vous lire.
Vous me demandez de la musique, eh
Dieu, cher Vernes! de quoi me parlez-vous ? Je ne
connois plus d'autre musique que celle des Rossignols ; & les
Chouettes de la forêt m'on
dédommagé de l'Opéra de Paris. Revenu au seul goût des plaisirs de la
nature, je méprise
l'apprêt des amusemens des [229]villes. Redevenu presque enfant ,
je
m'attendris en
rappellant les vieilles chansons de Genève , je les chante d'une voix
éteinte , & je finis par
pleurer sur ma patrie, en songeant que je lui ai survécu. Adieu
LETTRE A M. DE SILHOUETTE.
Le 2 Décembre 1759.
Daignez , Monsieur , recevoir l'hommage d'un solitaire qui n'est pas connu de vous , mais qui vous estime par vos talens, qui vous respecte par votre administration, & qui vous a fait l'honneur de croire qu'elle ne vous resteroit pas long-tems. Ne pouvant sauver l'Etat qu'aux dépens de la capitale qui l'a perdu, vous avez bravé les cris des gaigneurs d'argent. En vous voyant écraser ces misérables, je vous enviois votre place ; en vous la voyant quitter sans vous être démenti , je vous admire. Soyez content de vous, Monsieur, elle vous laisse un honneur dont vous jouirez long-tems sans concurrent. Les malédictions des fripons sont la gloire de l'homme juste.
[230] LETTRE A M. VERNES .
Sur la mort de sa femme.
Montmorenci le 9 Février r 1760.
Il y a une quinzaine de jours , mon cher Vernes, que j'ai appris, par M. Favre, votre infortune ; il n'y en a gueres moins que je suis tombé malade & je ne suis pas rétabli. Je ne compare point mon état au vôtre ; mes maux actuels ne sont que physiques ; & moi, dont la vie n'est qu'une alternative des uns & des autres , je ne sais que trop que ce n'est pas les premiers qui transpercent le coeur le plus vivement. Le mien est sait pour partager vos douleurs , & non pour vous en consoler. Je sais trop bien, par expérience , que rien ne console que le tems, & que souvent ce n'est encore qu'une affliction de plus de songer que le tems nous consolera. Cher Vernes, on n'a pas tout perdu quand on pleure encore ; le regret du bonheur passé en est un reste. Heureux qui porte encore au fond de son coeur ce qui lui fut cher! Oh, croyez -moi , vous ne connoissez pas la maniere la plus cruelle de le perdre ; c'est d'avoir à le pleurer vivant. Mon bon ami, vos peines me sont songer aux miennes ; c'est un retour nature! aux malheureux. D'autres pourront montrer à vos douleurs un sensibilité plus désintéressée ; mais personne , j'en suis bien sur, ne les partagera plus sincérement.
[231] LETTRE A M. DUCHESNE LIBRAIRE.
En lui renvoyant la Comédie des Philosophes.
En parcourant, Monsieur, la piece que vous m'avez envoyée, j'ai frémi de m'y voir loué. Je n'accepte point cet horrible présent. Je suis persuadé qu'en me l'envoyant, vous n'avez pas voulu me faire une injure; mais vous ignorez, ou vous avez oublié que j'ai eu l'honneur d'être l'ami d'un homme respectable , indignement noirci & calomnié dans ce libelle.
LETTRE A MADAME D’AZ***.
Qui m'avoit envoyé l'estampe encadrée de son portrait avec des vers de son mari au-dessous.
Le 10 Février 1761.
Vous m'avez fait , Madame , un présent bien précieux; mais j'ose dire que le sentiment avec lequel je le reçois , ne, m'en rend pas indigne. Votre portrait annonce les charmes de votre caractere; les vers qui l'accompagnent achevent de le rendre inestimable. Il semble dire : je fais le bonheur d'un tendre époux ; je suis la muse qui l'inspire , & je suis la bergere [232] qu’il chante. En vérité, Madame ; ce n'est qu'avec un peu de scrupule que je l'admets dans ma retraite , & je crains qu’il ne m'y laisse plus aussi solitaire qu'auparavant. J'apprends aussi que vous avez payé le port & même à très-haut prix: quant à cette derniere générosité, trouvez bon qu'elle ne soit
point acceptée, & qu'à la premiere occasion je prenne la liberté de vous rembourser vos avances. *[*Elle avoit donné un baiser au porteur.]
LETTRE A MADAME C***.
Montmorenci le 12 Février 1761.
Vous avez beaucoup d'esprit, Madame, & vous l'aviez avant la lecture de la Julie : cependant je n'ai trouvé que cela dans votre lettre ; d'où je conclus que cette lecture ne vous est pas propre , puisqu'elle ne vous a rien inspiré. Je ne vous en estime pas moins , Madame ; les ames tendres sont souvent foibles, & c'est toujours un crime à une femme de l'être. Ce n’est point de mon aveu que ce livre a pénétré jusqu'à Geneve; je n'y en ai pas envoyé un seul exemplaire, & quoique je ne pense pas trop bien de nos moeurs actuelles, je ne les crois pas encore assez mauvaises pour qu'elles gagnassent de remonter à l'amour.
Recevez , Madame , mes très-humbles remerciemens , & les assurances de mon respect.
[233] LETTRE A UN ANONYME.
Montmorenci le 11 Février 1761.
J’ai reçu le 12 de ce mois par la porte une lettre anonyme sans date, timbrée de Lille , & franche de port. Faute d'y pouvoir répondre par une autre voie, je déclare publiquement à l'auteur de cette lettre que je l'ai lue & relue avec émotion , avec attendrissement, qu'elle m'inspire pour lui la plus tendre estime, le plus grand desir de le connoître & de l'aimer, qu'en me parlant de ses larmes il m'en a fait répandre, qu'enfin jusqu'aux éloges outrés dont il me comble, tout me plaît dans cette lettre, excepté la modeste raison qui le porte à se cacher.
LETTRE A M***.
Montmorenci le 13 Février 1761.
Je n'ai reçu qu'hier , Monsieur , la lettre que vous m'avez écrite le 5 de ce mois. Vous avez raison de croire que l'harmonie de l’ame a aussi ses dissonances qui ne gâtent point l'effet du tout : chacun ne sait que trop comment elles se préparent ; mais elles sont difficiles à sauver. C'est dans les ravissans [234] concerts des spheres célestes qu'on apprend ces savantes successions d'accords. Heureux, dans ce siecle de cacophonie & de discordance , qui peut se conserver une oreille assez pour entendre ces divins concerts !
Au reste , je persiste à croire , quoiqu'on en puisse dire, que quiconque après avoir lu la nouvelle Héloïse la peut regarder comme un livre de mauvaises moeurs, n'est pas fait pour aimer les bonnes. Je me réjouis, Monsieur, que vous ne soyez pas au nombre de ces infortunés , & j e vous salue de tout mon coeur.
LETTRE A M***.
Montmorenci le 15 Février 1761.
Je suis charmé, Monsieur, de la lettre que vous venez de m’écrire, & bien loin de me plaindre de votre louange, je vous en remercie, parce qu'elle est jointe à une critique franche & judicieuse qui me fait aimer l'une & l'autre comme le langage, le l'amitié. Quant à ceux qui trouvent ou feignent de trouver de l'opposition entre ma lettre sur les Spectacles & la nouvelle Héloïse, je suis bien sûr qu'ils ne vous en imposent pas. Vous savez que la vérité, quoiqu'elle soit une, change de forme selon les tems & les lieux, & qu'on peut dire à Paris ce qu'en des jours plus heureux on n'eût pas dû dire à Geneve: mais à présent les scrupules ne sont plus de saison , & par-tout où séjournera long-tems M. de Voltaire, on pourra jouer après [235] lui la comédie & lire des romans sans danger. Bonjour, Monsieur, je vous embrasse, & vous remercie derechef de votre lettre ; elle me plaît beaucoup.
LETTRE A M. DE ***.
Montmorenci le 19 Février 1761.
Voila, Monsieur , ma réponse aux observations que vous avez eu la bonté de m'envoyer sur la nouvelle Héloïse. Vous l'avez, élevée à l'honneur auquel elle ne s'attendoit gueres , d'occuper des théologiens; c'est peut-être un sort attaché à ce nom & à celles qui le portent d'avoir toujours à passer par les mains de ces Meilleurs là. Je vois qu'ils ont travaillé à la conversion de celle-ci avec un grand zele, & je ne doute point que leurs soins pieux, n'en aient fait une personne très-orthodoxe; mais je trouve qu'ils l'ont traitée avec un peu de rudesse: ils ont flétri ses charmes, & j'avoue qu'elle me plaisoit plus, aimable quoiqu'hérétique , que bigote & maussade comme la voilà. Je demande qu'on me la rende comme je l’ai donnée , ou je l'abandonnerai à ses directeurs.
[236] LETTRE A MADAME BOURETTE.
&nbs