[J.M.GALLANAR=éditeur]
JEAN JACQUES ROUSSEAU
LE LÉVITE D'ÉPHRAIM .
[1762 , été ; reprise en 1768, été ;
Bibliothèque de Neuchâtel mss. R. 14-15, 48, 91.;
Oeuvres posthumes de J.-J. Rousseau, Genève, 1781; la Pléiade
édition t. II, pp. 1205-1223. == Du Peyrou/Moultou 1780-89 quarto
édition, t. VII, pp.
163-186. ]
[163] LE LÉVITE D'ÉPHRAIM .
CHANT PREMIER.
Sainte colere de la vertu , viens animer ma
voix; je dirai les crimes de Benjamin, & les
vengeances d'Israel ; je dirai des forfaits inouis, & des châtimens
encore plus terribles.
Mortels, respectez la beauté , les mœurs , l'hospitalité; soyez justes
sans cruauté,
miséricordieux sans foible ; & fâchez pardonner au coupable, plutôt
que de punir
l'innocent .
O vous, hommes débonnaires , ennemis de
toute inhumanité ; vous qui , de peur
d'envisager les crimes de vos freres, aimez mieux les laisser impunis ,
quel tableau viens-je
offrir à vos yeux ? Le corps d'une femme coupe par pieces ; ses membres
déchires &
palpitans envoyés aux douze Tribus; tout le peuple, saisi d'horreur,
élevant jusqu'au Ciel
une clameur unanime , s'écriant de concert ; non, jamais rien de pareil
ne s'est fait en
Israel , depuis le jour ou nos Peres sortirent d'Egypte jusqu'a ce jour
. Peuple saint ,
rassemble-toi; prononce fur cet acte horrible , & décerne le prix
qu'il a mérite . A de tels
forfaits celui qui détourne ses regards est une lâche , un déserteur de
la justice; la
véritable humanité les envisage , pour connoître , pour les juger, pour
les détester. [164]
Osons entrer dans ces détails, & remontons à la source des guerres
civiles qui firent périr
une des Tribus , & côuterent tant de sang aux autres. Benjamin,
triste enfant de douleur,
qui donnas la mort à ta mere, c'est de ton sein qu'est sorti le crime
qui t'a perdu , c'est ta
race impie qui put le commettre , & qui devoit trop l'expier.
Dans les jours de liberté ou nul ne régnoit
sur le peuple du Seigneur, il fut un tems de
licence ou chacun , sans reconnoître ni magistrat ni juge, etoit seul
son propre maître &
faisoit tout ce qui lui sembloit bon. Israel, alors épars dans les
champs, avoit peu de
grandes villes, & la simplicité de ses mœurs rendoit superflu
l'empire des loix. Mais tous
les cœurs n'etoient pas également purs , & les mechans trouvoient
l'impunité du vice dans
la sécurité de la vertu.
Durant un de ces courts intervalles de
calme & d'égalité qui restent dans l'oubli parce que
nul n'y commande aux autres & qu'on n'y fait point de mal, un
Lévite des monts
d'éphraim vit dans Bethléem une jeune fille qui lui plut. Il lui dit :
Fille de Juda , tu n'es
pas de ma Tribu , tu n'as point de frere ; tu es comme les filles de
Salphaad, & je ne puis
t'épouser selon la loi du Seigneur .*[*Nombres C. XXXVI. v.8. Je sais
que les enfans de
Lévi pouvoient se marier dans toutes les Tribus , mais non dans le cas
suppose .] Mais mon
cœur, est à toi; viens avec moi, vivons ensemble; nous serons unis
& libres; tu seras mon
bonheur, & je serai le tien. Le Lévite etoit jeune & beau ; la
jeune fille sourit; ils s'unirent ,
puis il l'emmena dans ses montagnes.
[165] Là, coulant une douce vie, si chere
aux cœurs tendes & simples, il goûtoit dans sa
retraite les charmes d'un amour partage : la, sur un sistre d'or fait
pour chanter les
louanges du Très-Haut, il chantoit souvent les charmes de sa jeune
épouse. Combien de
sois les coteaux du mont Heba1 retentirent de ses aimables chansons?
Combien de sois il la,
mena sous l'ombrage, dans les vallons de Sichem, cueillir des roses
champêtres & goûter le
frais au bord des ruisseaux ? Tantôt il cherchoit dans les creux des
rochers des rayons
d'un miel dore dont elle faisoit ses délices; tantôt dans le feuillage
des oliviers il tendoit
aux oiseaux des pièges trompeurs, & lui apportoit une tourterelle
craintive qu'elle baisoit
en la flattant, puis l'enfermant dans son sein , elle tressailloit
d'aise en la sentant se
débattre & palpiter. Fille de Bethléem , lui disoit-il , pourquoi
pleures-tu toujours ta
famille & ton pays ? Les enfans d'Ephraim n'ont-ils point aussi des
fêtes , les filles de la
riante Sichem sont-elles sans gaîté , les habitans de l'antique Atharot
manquent-ils de
force & d' adresse ? Viens voir leurs jeux & les embellir .
Donne - moi des plaisirs , ô ma
bien-aimée; en est-il pour moi d'autres que les riens?
Toutefois la jeune fille s'ennuya du
Lévite, peut-être parce qu'il ne lui laissoit rien à
désirer à désire. Elle se dérobe & s'ensuit vers son pere , vers sa
tendre mere , vers ses
solâtres sœurs. Elle y
croit retrouver les plaisirs innocens de son enfance, comme si elle y
portoit le même âge & le même cœur.
Mais le Lévite abandonne ne pouvoir oublier
sa volage épouser . Tout lui rappelloit dans
sa solitude les jours heureux qu'il avoit passes auprès d'elle ; leurs
jeux, leurs plaisirs ,
leurs [166]
querelles , & leurs tendres raccommodemens. Soit que le soleil
levant dorât la
cime des montagnes de Gelboe , soit qu'au soir un vent de mer vint
rafraîchir leurs roches
brûlantes , il erroit en soupirant dans les lieux qu'avoir aimes
l'infidèle , & la nuit , seul
dans sa couche nuptiale, il abreuvoit son chevet de ses pleurs.
Après avoir flatte quatre mois entre le
regret & le dépit ; comme un enfant chasse du jeu
par les autres feint n'en vouloir plus en brûlant de s'y remettre ,
puis enfin des pleurant
d'y rentrer, le Lévite, entraîne par son amour , prend sa monture,
& suivi de son serviteur
avec deux ânes d'Epha charges de ses provisions & de dons pour les
parens de la jeune fille
, il retourne à Bethléem, pour se réconcilier avec elle & tacher de
la ramener.
La jeune femme l'appercevant de loin
tressaillit, court au-devant de lui, & l'accueillant
avec caresses l'introduit dans la maison de son pere; lequel apprenant
son arrivée accourt
aussi plein de joie , l'embrasse , le reçoit, lui, son serviteur , son
équipage , & s'empresse à
le bien traiter. Mais le Lévite ayant le cœur serre ne pouvoir parler;
néanmoins ému par
le bon accueil de la famille, il leva les yeux sur sa jeune épouse ,
& lui dit : Fille d'Israel,
pourquoi me fuis-tu? Quel mal t'ai-je fait ? La jeune fille se mit à
pleurer en se couvrant le
visage . Puis il dit au pere : rendez-moi ma compagne ; rendez-la moi
pour l'amour d'elle;
pourquoi vivroit-elle seule & délaissée ? Quel autre que moi peut
honorer comme sa
femme celle que j'ai reçu vierge ?
Le pere regarda sa fille , & la fille
avoit le cœur attendri [167] du retour de son mari . Le
pere dit donc à son gendre: mon fils , donnez-moi trois jours ;
passons ces trois jours dans
la joie , & le quatrieme jour vous & ma fille partirez en paix.
Le Lévite resta donc trois
jours avec son beau-pere & toute sa famille, mangeant & buvant
familièrement avec eux :
& la nuit du quatrieme jour, se levant avant le soleil, il voulut
partir . Mais son beau-pere
l'arrêtant par la main lui dit : Quoi! voulez-vous partir à jeun? Venez
fortifier votre
estomac, & puis vous partirez. Ils se mirent donc à table, &
après avoir mange & bu, le
pere lui dit : mon fils , je vous supplie de vous réjouir avec nous
encore aujourd'hui.
Toutefois le Lévite se levant vouloir partir ; il croyoit ravir à
l'amour le tems qu'il passoit
loin de sa retraite, livre à d'autres qu'a sa bien-aimée. Mais le pere
ne pouvant se
résoudre à s'en séparer engagea sa fille d'obtenir encore cette journée
; & la fille,
caressant son mari, le
fit rester jusqu'au lendemain.
Des le matin , comme il etoit prêt à
partir, il fut encore arrête par son beau-pere , qui le
força de se mettre à table en attendant le grand jour ; & le tems
s'ecouloit sans qu'ils s'en
apperçussent . Alors le jeune homme s'étant lève pour partir avec sa
femme & son
serviteur , & ayant prépare toute chose; ô , mon fils! lui dit le
pere; vous voyez que le jour
s'avance & que le soleil est sur son déclin. Ne vous mettez pas si
tard en route ; de grace ,
réjouissez mon cœur encore le reste de cette journée ; demain des le
point du jour vous
partirez sans retard : & en disant ainsi, le bon vieillard etoit
tout saisi ; ses yeux paternels
se remplissoient de larmes. Mais le Lévite ne se rendit point , &
voulut partir à l'instant .
[168] Que de regrets coûta cette séparation
funeste ! Que de touchans adieux furent dits &
recommences ! Que de pleurs les sœurs de la jeune fille versèrent sur
son visage ! Combien
de fois elles la reprirent tour-à-tour dans leurs bras ! Combien de
fois sa mere éplorée , en
la serrant derechef dans les siens, sentit les douleurs d'une nouvelle
séparation! Mais son
pere en l'embrassant ne pleuroit pas : ses muettes étreintes etoient
mornes & convulsives;
des soupirs tranchans soulevoient sa poitrine. Hélas ! il sembloit
prévoir l'horrible sort de
l'infortunée. Oh, s'il eut su qu'elle ne reverroit jamais l'aurore !
S'il eut su que ce jour etoit
le dernier de ses jours....Ils partent enfin , suivis des tendres
bénédictions de toute leur
famille , & de vœux qui meritoient d'être exauces. Heureuse
famille , qui dans l'union la
plus pure , coule au sein de l'amitié ses paisibles jours , semble
n'avoir qu'un cœur à tous
ses membres. Oh innocence des mœurs, douceur d'ame, antique
simplicité, que vous êtes
aimables! Comment la brutalité du vice a-t-elle pu trouver place au
milieu de vous ?
Comment les fureurs de la barbarie n'ont-elles pas respecte vos
plaisirs ?
[169] CHANT SECOND.
Le jeune Lévite suivoit sa route avec
sa femme , son serviteur & son bagage, transporte de
joie de ramener l'amie de son cœur , & inquiet du soleil & de
la poussiere , comme une
mere qui ramene son enfant chez la nourrice, & craint pour lui les
injures de l'air. Déjà
l'on découvroit la ville de Jebus à main droite , & ses murs aussi
vieux que les siecles, leur
offroient un asyle aux approches de la nuit. Le serviteur dit donc à
son maître; vous voyez
le jour prêt à finir: avant que les ténèbres nous surprennent, entrons
dans la ville des
Jébuséens , nous y chercherons un asyle , & demain , poursuivant
notre voyage , nous
pourrons arriver à Geba.
A Dieu ne plaise, dit le Lévite , que je
loge chez un peuple infidèle , & qu'un Cananéen
donne le couvert au ministre du Seigneur. Non, mais allons jusques à
Gabaa chercher
l'hospitalité chez nos freres. Ils laissèrent donc Jérusalem derrière
eux; ils arrivèrent
après le coucher du soleil à la hauteur de Gabaa, qui est de la Tribu
de Benjamin. Ils se
détournerent pour y passer la nuit , & y étant entres , ils
allèrent s'asseoir dans la place
publique ; mais nul ne leur offrit un asyle , & ils demeuroient à
découvert .
Hommes de nos jours,. ne calomniez pas les
moeurs de vos peres. Ces premiers tems , il est
vrai, n'abondoient pas comme les vôtres en commodités de la vie ; de
vils métaux n'y
suffisoient pas à tout: mais l'homme avoit des entrailles qui faisoient
[170] le reste :
l'hospitalité n'etoit pas vendre, & l'on n'y trafiquoit pas des
vertus .Les fils de Jémini
n'etoient pas les seuls , sans doute, dont les cœurs de fer fussent
endurcis ; mais cette
dureté n'etoit pas commune. Par-tout avec la patience on trouvoit des
freres ; le voyageur
dépourvu de tout, ne manquoit de rien .
Après avoir attendu long-tems inutilement ,
le Lévite alloit détacher son bagage , pour en
faire à la jeune fille un lit moins dur que la terre nue ; quand il
apperçut un homme vieux,
revenant sur le tard de les champs & de ses travaux rustiques. Cet
homme etoit comme lui
des monts d'Ephraim , & il etoit venu s'établir autrefois dans
cette ville parmi les enfans
de Benjamin .
Le vieillard élevant les yeux, vit un homme
& une femme assise au milieu de la place, avec
un serviteur des bêtes de somme & du bagage. Alors s'approchant, il
dit au Lévite:
Etranger, d'ou êtes-vous, & ou allez-vous ? lequel lui répondit;
nous venons de Bethléem,
ville de Juda : nous retournons dans notre demeure sur le penchant du
mont d'ephraim ,
d'ou nous étions venus ; & maintenant nous cherchions l'hospice du
Seigneur; mais nul n'a
voulu nous loger. Nous avons du grain pour nos animaux , du pain, du
vin pour moi, pour,
votre servante , & pour le garçon qui nous suit; nous avons tout ce
qui nous est nécessaire
, il nous manque seulement le couvert. Le vieillard lui répondit ;
paix. vous soit mon frere :
vous ne resterez point dans la place , si quelque chose vous manque ,
que le crime en soit
sur moi . Ensuite il les mena dans sa maison, fit décharger leur
équipage, garnir le
râtelier pour leurs bêtes , & ayant fait laver les pieds à ses
hôtes , il leur fit un festin de
Patriarches , simple & sans faste mais abondant .
[171] Tandis qu'ils etoient à table avec
leur cote & sa fille ,*[*Dans l'usage antique les
femmes de la maison ne se mettoient pas à table avec leurs hôtes ,
quand c'etoient des
hommes ; mais lorsqu'il y avoit des femmes , elles s'y mettoient avec
elles .] promise à un
jeune homme du pays, & que dans 1a gaîté d'un repas offert avec
joie , ils se delaissoient
agréablement , les hommes de cette ville , enfans de Bélial , sans joug
, sans frein , sans
retenue , & bravant le Ciel comme les Cyclopes du Mont Etna ,
vinrent environner la
maison , frappant rudement à la porte , & criant au vieillard d'un
ton menaçant
:Livre-nous ce jeune etranger que sans conge tu reçois dans nos murs ,
que sa beauté nous
paye le prix de cet asyle , & qu'il expie ta témérité. Car ils
avoient va le Lévite sur la
place , & , par un reste de respect pour le plus sacre de tous les
droits, n'avoient pas voulu
le loger dans leurs maisons pour lui faire violence ; mais ils avoient
complote de revenir le
surprendre au milieu de la nuit, & ayant sa que le vieillard lui
avoit donne retraite , ils
accouroient sans justice & sans honte pour l'arracher de sa maison.
Le vieillard entendant ces forcenés , se
trouble , s'effraye , & dit au Lévite : nous sommes
perdus. Ces mechans ne sont pas des gens que la raison ramene, &
qui reviennent jamais
de ce qu'ils ont résolu. Toutefois il sort au-devant d'eux pour tacher
de les fléchir. Il se
prosterne , & levant au Ciel ses mains pures de toute rapine, il
leur dit: Oh mes freres !
quels discours avez-vous prononces ? Ah ! ne faites pas ce mal devant
le Seigneur ;
n'outragez-pas ainsi la nature , ne violez pas la sainte hospitalité.
Mais voyant qu'ils ne
l'écoutoient point, & [172] que , prêts à le maltraiter lui-même ,
ils alloient forcer la
maison , le vieillard au désespoir prit à l'instant son parti, &
faisant signe de la main pour
se faire entendre au milieu du tumulte , il reprit d'une voix plus
forte: non , moi vivant un
tel forfait ne déshonorera point mon hôte & ne souillera point ma
maison : Mais , ecoutez ,
hommes cruels, les supplications d'un malheureux pere. J'ai une fille
encore vierge ,
promise à l'un d'entre vous ; je vais l'amener pour vous être immolée ,
mais seulement
que vos mains sacrilèges s'abstiennent de toucher au Lévite du
Seigneur. Alors, sans
attendre leur réponse, il court chercher sa fille pour racheter son.
hôte aux dépens de son
propre sang.
Mais le Lévite , que jusqu'a cet insistant
la terreur rendoit immobile , se réveillant à ce
déplorable aspect , prévient le généreux vieillard, s'élance au-devant
de lui , le force à
rentrer avec sa fille , & prenant lui-même sa compagne bien aimée,
sans lui dire un seul
mot , sans lever les yeux sur elle , l'entraîne jusqu'a la porte ,
& la livre à ces maudits.
Aussi-tôt ils entourent la jeune fille à demi-morte , la saisissent ,
se l'arrachent sans pitié ;
tels dans leur brutale furie qu'au pied de Alpes glacées un troupeau de
loups affames
surprend une foible génisse, se jette sur elle & la déchire, au
retour de l'abreuvoir . Oh
misérables , qui détruisez votre espece par les plaisirs destines à la
reproduire , comment
cette beauté mourante ne glace-t-elle point vos féroces desirs ? Voyez
ses yeux déjà
fermes à la lumière, ses traits effaces, son visage éteint; la pâleur
de la mort à .couvert
ses joues, les violettes livides en ont chasse les roses , elle n'a
plus de voix pour gémir , ses
mains n'ont [173] plus de force repousser vos outrages : Hélas ! elle
est déjà morte!
Barbares, indignes du nom d'hommes; vos hurlemens ressemblent aux cris
de l'horrible
Hyène, & comme ellez , vous dévorez les cadavres.
Les approches du jour qui rechasse les
bêtes farouches dans leurs tanières avant disperse
ces brigands, l'infortunée use le reste de sa force à se traîner
jusqu'au logis du vieillard ;
elle tombe à la porte la face contre terre & les bras étendus sur
le seuil. Cependant , après
avoir passe la nuit à remplir la maison de son hôte d'imprécations
& de pleurs , le Lévite
prêt à sortir ouvre la porte & trouve dans cet etat celle qu'il a
tant aimée. Quel spectacle
pour son cœur déchire ! Il éleve un cri plaintif vers le ciel vengeur
du crime : puis ,
adressant la parole à la jeune fille ; lève-toi , lui dit-il,
fuyons la malédiction qui couvre
cette terre : viens, ô ma compagne! je suis cause de ta perte, je serai
ta consolation :
périsse l'homme injuste & vil qui jamais te reprochera ta misère ;
tu m'es plus respectable
qu'avant nos malheurs. La jeune fille ne répond point : il se trouble ,
son cœur saisi
d'effroi commence la craindre de plus grands maux : il l'appelle
dere-chef, il regarde, il la
touche; elle n'etoit plus. O fille trop aimable , & trop aimée !
c'est donc pour cela que je
t'ai tire de la maison de ton pere ? Voilà donc le fort que te
préparoit mon amour ? Il
acheva ces mots prêt à la suivre , & ne lui survéquit que pour la
venger .
Des cet instant , occupe du seul projet
dont son ame etoit remplie il fut sourd à tout autre
sentiment ; l'amour, les regrets, la pitié , tout en lui se change en
fureur . L'aspect même
de ce [174] corps , qui devroit le faire fondre en larmes , ne lui
arrache plus ni plaintes ni
pleurs : il le contemple d'un œil sec & sombre ; il n'y voit plus
qu'un objet de rage & de
désespoir. Aide de son serviteur , il le charge sur sa monture &
l'emporte dans sa maison.
La , sans hésiter , sans trembler, le barbare ose couper ce corps en
douze pieces ; d'une
main ferme & sure il frappe sans crainte, il coupe la chair &
les os, il sépare la tête & les
membres, & après avoir fait aux Tribus ces envois effroyables, il
les précede à Maspha ,
déchire ses vêtemens , couvre sa tête de cendres , se prosterne à
mesure qu'ils arrivent &
réclame & grands cris la justice du Dieu d'IsraËl.
[175] CHANT TROISIEME.
Cependant vous eussiez vu tout le Peuple de
Dieu , s'émouvoir , s'assembler, sortir de ses
demeures, accourir de toutes les Tribus à Maspha devant le Seigneur,
comme un
nombreux; essaim d'abeilles se rassemble en bourdonnant autour de leur
Roi. Ils vinrent
tous, ils vinrent de toutes parts , de tous les cantons , tous d'accord
comme un seul homme
depuis Dan jusqu'a Beersabée, & depuis Galaad jusqu'a Maspha.
Alors le Lévite, s'étant présente dans un
appareil lugubre, fut interroge par les anciens
devant l'assemblée sur le meurtre de la jeune fille , & il leur
parla ainsi : "Je suis entre
dans Gabaa ville de Benjamin avec ma femme pour y passer la nuit; &
les gens du pays ont
entoure la maison ou j'étois loge , voulant m'outrager & me faire
périr. J'ai été force de
livrer ma femme à leur débauche , & elle est morte en sortant de
leurs mains. Alors j'ai
pris son corps, je l'ai mis en pieces, & je vous les ai envoyées à
chacun dans vos limites.
Peuple du Seigneur, j'ai dit la vérité; faites ce qui vous semblera
juste devant le
Très-Haut."
A l'instant il s'éleva dans tout Israel un
seul cri, mais éclatant , mais unanime : Que le
sang de la jeune femme retombe sur ses meurtriers. Vive l'Eternel !
nous ne rentrerons
point dans nos demeures, & nul de nous ne retournera sous 'son toit
que Gabaa ne soit
extermine. Alors le Lévite s'écria d'une forte : béni soit Israel qui
punit l'infamie & venge
[176] le sang innocent. Fille de Bethléem, je te porte une bonne
nouvelle; ta mémoire ne
restera point sans honneur. En disant ces mots, il tomba sur sa face ,
& mourut. Son corps
fut honore de funérailles publiques. Les membres de la jeune femme
furent rassembles &
mis dans le même sépulcre, & tout Israel pleura sur eux.
Les apprêts de la guerre qu'on alloit
entreprendre commencèrent par un ferment solemnel
de mettre à mort quiconque negligeroit de s'y trouver. Ensuite on fit
le dénombrement de
tous les Hébreux portans armes, & l'on choisit dix de cent, cent de
mille, & mille de dix
mille, la dixieme partie de peuple entier, dont on fit une armée de
quarante mille hommes
qui devoir agir contre Gabaa, tandis qu'un pareil nombre etoit charge
des convois de
munitions & de vivres pour l'approvisionnement de l'armée . Ensuite
le Peuple vint à Silo
devant l'arche du Seigneur, en disant; quelle Tribu commandera les
autres contre les
enfans de Benjamin? Et le Seigneur répondit; c'est le sang de Juda qui
crie vengeance; que
Juda fait votre chef.
Mais avant de tirer le glaive contre leurs
freres, ils envoyèrent à la Tribu de Benjamin des
Hérauts, lesquels: dirent aux Benjamites. Pourquoi cette horreur se
trouve-t-elle au milieu
de vous ? Livrez-nous ceux qui l'ont commise , afin qu'ils meurent,
& que le mal soit ôte
du sein d'Israel.
Les farouches enfans de Jemini, qui
n'avoient pas ignore l'assemblée de Malpha, ni la
révolution qu'on y avoir prise, s'étant prépares de leur cote ,
crurent que leur valeur les
dispensoit d'être justes . Ils n'écouterent point d'exhortation de
[177] leurs freres ,& , loin
de leur accorder la satisfaction qu'ils leur devoient , ils sortirent
en armes de toutes les
villes de leurs partages , & accoururent à la défense de Gabaa ,
sans se laisser essayer par
le nombre, & résolus de combattre seuls tout le peuple réuni.
L'armée de Benjamin se
trouva de vingt-cinq mille hommes tirant l'epée, outre le habitans de
Gabaa, au nombre de
sept-cents hommes bien aguerris , maniant les armes des deux mains avec
la même adresse
& tous si excellens tireurs de fronde qu'ils pouvoient attendre un
cheveu , sans que la
pierre déclinât de cote ni d'autre.
L'armée d'Israel s'étant assemblée &
ayant élu ses chefs vint camper devant Gabaa ,
comptant emporter aisément cette place . Mais les Benjamites étant
sortis en bon ordre ,
l'attaquent , la rompent , la poursuivent avec furie , la terreur les
précede & la mort les
suit. On voyoit les forts d'Israel en déroute tomber par milliers sous
leur epée , & les
champs de Rama se couvrir de cadavres, comme les fables d'Elath se
couvrent des nuées de
sauterelles qu'en vent brûlant apporte & tue en un jour. Vingt-deux
mille hommes de
l'armée d'Israel périrent dans ce combat : mais leurs freres ne se
découragerent point,
& se fiant à leur force & à leur grand nombre encore plus qu'a
la justice de leur cause, ils
vinrent le lendemain se ranger en bataille dans le même lieu.
Toutefois avant que de risquer un nouveau
combat, ils etoient montes la veille devant le
Seigneur, & pleurant jusqu'au soir en sa présence ils l'avoient
consulte sur le sort de cette
guerre. Mais il leur dit; allez & combattez; votre devoir dépend-il
de l'événement ?
[178] Comme ils marchoient donc vers Gabaa,
les Benjamites firent une sortie par toutes
les portes, & tombant sur eux avec plus de fureur que la veille,
ils les désirent , & les
poursuivirent avec un tel acharnement, que dix-huit mille hommes de que
guerre périrent
encore ce jour-la dans l'armée d'Israel. Alors tout le peuple vint
derechef se prosterner &
pleurer devant le Seigneur , & jeûnant jusqu'au soir , ils
offrirent des oblations & des
sacrifices.. Dieu d'Abraham , disoient-ils en gémissant, ton peuple ,
épargné tant de fois
dans ta juste colere , périra-t-il pour vouloir ôter le mal de son sein
? Puis , s'étant
présentes devant l'Arche redoutable , & consultant derechef le
Seigneur par la bouche de
Phinées fils d'Eléazar, ils lui dirent : marcherons-nous encore contre
nos freres , ou
laisserons-nous en paix Benjamin? La voix du Tout-Puissant daigna leur
répondre:
Marchez, & ne vous fiez plus en votre nombre, mais au Seigneur qui
donne &. ôte le
courage comme il lui, plaît: Demain je livrerai Benjamin entre vos
mains.
A l'instant ils sentent déjà dans leurs
cœurs l'effet de cette promesse . Une valeur froide &
sure succédant à leur brutale impétuosité les éclaire & les
conduit. Ils s'apprêtent
posément au combat , & ne s'y. présentent plus en forcenés , mais
en hommes sages &
braves qui savent vaincre sans fureur , & mourir sans désespoir.
Ils cachent des troupes
derrière le coteau de Gabaa , & se rangent en bataille avec le
reste de leur armée, ils
attirent loin de la ville les Benjamites , qui, sur leurs premiers
succès, pleins d'une
confiance trompeuse sortent plutôt pour les tuer que pour les combattre
; ils poursuivent
avec impétuosité l'armée qui cède & recule à dessein devant eux ;
ils [179]
arrivent
après elle jusqu'ou se joignent les chemins de Béthel & crient cri
s'animant au carnage; ils
tombent nous comme les premieres fois. Aveugles, qui dans
l'éblouissement d'un vain
succès ne voient pas l'Ange de la vengeance qui vole déjà sur leurs
rangs , arme du
glaive exterminateur.
Cependant le corps de troupes cache
derrière le coteau , sort de son embuscade en bon
ordre , au nombre de dix mille hommes, & s'étendant autour de la
Ville , l'attaque , la
force , en passe tous les habitans au fil de l'epée , puis élevant une
grande fumée , il donne à l'armée le signal convenu , tandis que le
Benjamite acharne , s'excite à poursuivre sa
victoire .
Mais les forts d'IsraËl ayant apperçu le
signal , firent face à l'ennemi en Baha1-Tamar.
Les Benjamites , surpris de voir bataillons d'IsraËl se former, se
développer, s'étendre ,
fondre sur eux , commencèrent à perdre courage , & tournant le dos
, ils virent avec effroi
les tourbillons de fumée qui leur annonçoient le désastre de Gabaa .
Alors frappes de
terreur à leur tour , ils connurent que le bras du Seigneur les avoit
atteints, & fuyant en
déroute vers le désert, ils furent environnes , poursuivis , tues,
foules aux pieds; tandis que
divers detachemens entrant dans les Villes, y mettoient à mort chacun
dans son habitation.
En ce jour de colere & de meurtre,
presque toute la Tribu de Benjamin, au nombre de
vingt-six mille hommes, périt sous l'epée d'Israel ; savoir , dix-huit
mille hommes dans
leur premiere retraite depuis Menuha jusqu'a l'Est du coteau , cinq
[180] mille dans la
déroute vers le désert , deux mille qu'on atteignit pris de Guidhon ,
& le reste dans les
places qui furent brûlées , & dont tous les habitans hommes &
femmes , jeunes & vieux ,
grands & petits , jusqu'aux bêtes , furent mis à mort , sans qu'on
fit grace à aucun: en
sorte que ce beau pays, auparavant si vivant, si peuple , si fertile,
& maintenant moissonne
par la flamme & par le fer, n'offroit plus qu'une affreuse solitude
couverte de cendres &
d'ossemens.
Six cents hommes seulement, dernier reste
de cette malheureuse Tribu échapperent au
glaive d'Israel, &. se réfugierent au rocher de Rhimmon , ou ils
resterent caches quatre
mois, pleurant trop tard le forfait de leurs freres , & la misère
ou il les avoit réduits.
Mais les Tribus victorieuses voyant le sang
qu'elles avoient verse , sentirent la plaie qu'elles
s'etoient faite. Le peuple vint & se rassemblant devant la maison
du 'Dieu fort , éleva autel
sur lequel il lui rendit ses hommages , lui offrant des holocaustes
& des actions de grâces ;
puis élevant sa voix , il pleura ; il pleura sa victoire après avoir
pleure sa défaite, Dieu
d'Abraham ,s'écrioient-ils dans leur affliction , ah! ou sont tes
promesses , & comment ce
mal est-il arrive à ton peuple qu'une Tribu soit éteinte en Israel ?
Malheureux humains
qui ne savez ce qui vous est bon , vous avez beau vouloir sanctifier
vos passions ; elles vous
punissent toujours des excès qu'elles vous sont commettre , & c'est
en exauçant vos vœux
injustes que le Ciel vous les fait expier.
[181] CHANT QUATRIEME .
Après avoir gémi du mal qu'ils avoient fait
dans leur colere , les enfans d'Israel y
chercheront quelque remede qui put rétablir en son entier la race de
Jacob mutilée. Emus
de compassion pour les six cents hommes réfugies au rocher de Rhimmon ,
ils dirent ; que
serons-nous pour conserver ce dernier & précieux reste d'une de nos
Tribus presque éteinte ? Car ils avoient jure par le Seigneur , disant
; si jamais aucun d'entre nous donne
sa fille au fils d'in enfant de Jemini & mêle son sang au sang de
Benjamin . Alors pour éluder un ferment si cruel , méditant de nouveaux
carnages , ils firent le dénombrement
de l'armée , pour voir si , malgré l'engagement solemnel , quelqu'un
d'eux avoit manque
de s'y rendre , & il ne s'y trouva nul des habitans de Jabés de
Galaad . Cette branche des
enfans de Manassé , regardant moins à la punition du crime qu'a
l'effusion du sang
fraternel, s'etoit refusée à des vengeances plus atroces que le forfait
, sans considérer que
le parjure & la désertion de la cause commune sont pires que la
cruauté. Hélas! La mort ,
la mort barbare fut le prix de leur injuste pitié. Dix mille hommes
détaches de l'armée
d'Israel reçurent & exécuterent cet ordre effroyable ; Allez ,
exterminez Jabès de Galaad
& tous ses habitans , hommes , femmes , enfans , excepte les seules
filles vierges que vous
amènerez au camp , afin qu'elles soient données en mariage aux enfans
de Benjamin. Ainsi
pour réparer la désolation de tant et meurtres, ce peuple farouche
[182] en commit de plus
grands ; semblable en sa furie à ces globes de fer lances par nos
machines embrasées,
lesquels, tombes à terre après leur premier effet, se relèvent avec une
impétuosité
nouvelle , & dans leurs bonds inattendus , renversent &
détruisent des rangs entiers.
Pendant cette exécution funeste, Israel
envoya des paroles de paix aux six cents de
Benjamin réfugies au rocher de Rhimmon ; & ils revinrent parmi
leurs freres. Leur retour
ne fut point un retour de joie : ils avoient la contenance abattue
& les yeux baisses ; la
honte & le remords couvroient leurs visages & tout Israel
consterne, pouffa des
lamentations en voyant ces tristes restes d'une de ses Tribus bénites ,
de laquelle Jacob
avoit dit : "Benjamin est un loup dévorant ; au matin il déchirera sa
proie, & le soir il
partagera le butin."
Après que les dix mille hommes envoyés à
Jabès furent de retour , & qu'on eut
dénombre les filles qu'ils amenoient, il ne s'en trouva que quatre
cents , & on les donna à
autant de Benjamites, comme une proie qu'on venoit de ravir pour eux.
Quelles noces pour
de jeunes vierges timides , dont on vient d'égorger les freres , les
peres , les meres devant
leurs yeux , & qui reçoivent des liens d'attachement & d'amour
par des mains
dégoûtantes du sang de leurs proches ! Sexe toujours esclave ou tyran ,
que l'homme
opprime ou qu'il adore , & qu'il ne peut pourtant rendre heureux ni
l'être , qu'en le
laissant égal à lui.
Malgré ce terrible expédient , il restoit
deux cents hommes à pourvoir , & ce peuple, cruel
dans sa pitié même & à qui le sang de ses freres coûtoit si peu,
songeoit peut-être à [183]
faire pour eux de nouvelles veuves , lorsqu'un vieillard de Lébona
parlant aux anciens leur
dit : hommes Israélites , ecoutez l'avis d'un de vos freres. Quand vos
mains se
lasseront-elles du meurtre des innocens ? Voici les jours de la
solemnité de l'Eternel en
Silo. Dites ainsi aux enfans de Benjamin : Allez , & mettez des
embûches aux vignes : puis
quand vous verrez que les filles de Silo sortiront pour danser avec des
flûtes , alors vous les
envelopperez , & ravissant chacun sa femme, vous retournerez vous
établir avec elles au
pays de Benjamin.
Et quand les peres ou les freres des jeunes
filles viendront se plaindre à nous , nous leur
dirons; ayez pitié d'eux pour l'amour de nous & de vous-mêmes qui
êtes leur freres ;
puisque n'ayant pu les pourvoir après cette guerre & ne pouvant
leur donner nos filles
contre le ferment , nous serons coupables de leur perte si nous les
laissons périr sans
descendans .
Les enfans donc de Benjamin firent ainsi
qu'il leur fut dit , & lorsque les jeunes filles
sortirent de Silo pour danser, ils s'élancerent & les
environnerent. La craintive troupe fuit,
se disperse; la terreur succède à leur innocente gâité ; chacune
appelle à grands cris ses
compagnes , & court de toutes ses forces. Les ceps déchirent leurs
voiles , la terre est
jonchée de leurs parures, la course anime leur teint & l'ardeur des
ravisseurs. Jeunes
beautés ou courez-vous ? En fuyant l'oppresseur qui vous tombez dans
des bras qui vous
enchaînent. Chacun ravit la sienne , & s'efforçant: de l'appaiser
l'effraye encore plus car
ses carresses qui par sa violence . Au tumulte qui s'éleve , aux cris
qui se sont entendre au
loin tout le peule accourt; les peres & meres écartent [184] la
foule & veulent dégager
leurs files; les ravisseurs autorises défendent leur proie ; enfin les
anciens font entendre
leur voix , & le peuple , ému de compassion pour les Benjamites
s'intéresse en leur faveur.
Mais les peres , indignes de l'ouvrage fait
à leurs filles , ne cessoient point leurs clameurs.
Quoi ! s'écrioient - ils avec véhémence , des files d'IsraËl
seront-elles asservies & traitées
en esclaves sous les yeux du Seigneur? Benjamin nous sera-t-il comme le
Moabite &
l'Idumeen ? Ou est la liberté du peuple de Dieu ? Partagée entre la
justice & la pitié,
l'assemblée prononce enfin que les captives seront remises en liberté
& décideront
elles-mêmes de leur fort. Les ravisseurs forces de céder à ce jugement
les relâchent à
regret , & tachent de substituer à la force des moyens plus
puissans sur leurs jeunes
cœurs. Aussi-tôt elles s'échappent & fuient toutes ensemble; ils
les suivent, leur tendent
les bras , & leur crient ; filles de Silo , ferez-vous plus
heureuses avec d'autres? Les restes
de Benjamin sont-ils indignes de vous fléchir ? Mais plusieurs
d'entr'elles , déjà liées par
des attachemens secrets palpitoient d'aise d'échapper à leurs
ravisseurs . Axa, la tendre
Axa parmi les autres , en s'élançant dans les bras de sa mere qu'elle
voit accourir, jette
furtivement les yeux sur le jeune Elmacin auquel elle etoit promise ,
& qui venoit plein de
douleur & de rage la dégager au prix de son sang. Elmacin la
revoit, tend les bras , s'écrie
& ne peut parler; la course & l'émotion l'ont mis hors
d'haleine. Le Benjamite apperçoit
ce transport , ce coup-d'oeil; il devine tout, il gémit & prêt à se
retirer il voit arriver le
Pere d'Axa .
[185] C'etoit le même vieillard auteur du
conseil donne aux Benjamites . Il avoir choisi
lui-même Elmacin pour son gendre ; mais sa probité l'avoir empêche
d'avertir sa fille du
risque auquel il exposoit celles d'autrui.
Il arrive , & la prenant par la main :
Axa , lui dit- il , tu connois mon cœur; j'aime
Elmacin, il eut été la consolation de mes vieux jours : mais le salut
de ton peuple &
l'honneur de ton pere doivent l'emporter sur lui. Fais ton devoir ma
fille, & sauve ; toi de
l'opprobre parmi mes freres; car j'ai conseille tout ce qui s'est fait.
Axa baisse 1a tête &
soupire sans répondre ; mais enfin levant les yeux , elle rencontre
ceux de son vénérable
pere. Ils ont plus dit que sa bouche : elle prend son parti. Sa voix
foible à tremblante
prononce à peine dans un foible & dernier adieu le nom d'Elmacin
qu'elle n'ose regarder,
& se retournant à l'instant demi-morte , elle tombe dans les bras
du Benjamite.
Un bruit s'excite dans l'assemblée . Mais
Elmacin s'avance & fait figue de la main. Puis élevant la voix :
écoute, ô Axa , lui dit-il, mon vœu solemnel. Puisque je ne puis être
à toi
, je ne serai jamais à nulle autre : le seul souvenir de nos jeunes ans
que l'innocence &
l'amour ont embellis me suffit . Jamais le fer n'a passe sur ma tête ,
jamais le vin n'a
mouille mes levres, mon corps est aussi pur que mon cœur : Prêtres du
Dieu vivant, je me
voue à son service ; recevez le azuréen du Seigneur.
Aussi-tôt , comme par une inspiration
subite , toutes les filles entraînées par l'exemple
d'Axa imitent son sacrifice , & renonçant à leurs premieres amours
se livrent aux
Benjamites [186] qui les suivoient. A ce touchant aspect il s'éleve un
cri de joie au milieu
du Peuple. Vierges d'Ephraim, par vous Benjamin va renaître. Béni soit
le Dieu de nos
peres : il est encore des vertus en Israel,
FIN .