[J.M.GALLANAR=éditeur]
EXAMEN DE DEUX PRINCIPES Avances par
M. Rameau , dans sa Brochure
intitulée:
ERREURS SUR LA MUSIQUE
DANS
L'ENCYCLOPEDIE .
[1755, début ; Bibliothèque de Neuchâtel,
ms. R. 58, ms. R. 59, ms. R. 60; Œuvres posthumes, Genève, 1781;
le Pléiade
édition, t. V, pp. 345-370 == Du
Peyrou/Moultou 1780-89 quarto édition, t. VIII , pp.
513-539.]
[513] EXAMEN DE DEUX PRINCIPES Avances par
M. Rameau , dans sa Brochure
intitulée: ERREURS SUR LA MUSIQUE DANS L'ENCYCLOPEDIE .
[514] AVERTISSEMENT.
Je jettai
cet Ecrit sur le papier en I755,
lorsque parut la Brochure de M. Rameau après
avoir déclaré publiquement, sur la grande querelle que j'avois eut a
soutenir , que je ne
répondrois plus a mes adversaires. Content même d'avoir fait note de
mes observations
sur l'Ecrit de M. Rameau , je ne les publiai point ; & je ne les
joins maintenant ici, que
parce qu'elles servent a l'éclaircissement de quelques Articles de mon
Dictionnaire, ou la
forme de l'Ouvrage ne me permettoit pas d'entrer dans de plus longues
discussions .
[515] EXAMEN DE DEUX PRINCIPES Avances par
M. Rameau, dans sa Brochure
intitulée : ERREURS SUR LA MUSIQUE , DANS L'ENCYCLOPEDIE .
C'est toujours avec plaisir que je vois
paroître de nouveaux ecrits de M. Rameau: de
quelque maniere qu'ils soient accueillis du Public , ils sont précieux
aux Amateurs de l'Art
, & je me fais honneur d'être de ceux qui tachent d'en profiter.
Quand cet illustre Artiste
relève mes fautes , il m'instruit, il m'honore, je lui dois des
remercîmens ; & comme, en
renonçant aux querelles qui peuvent troubler ma tranquillité, je ne
m'interdis point celles
de pur amusement , je discuterai par occasion quelques points qu'il
décide , bien sur
d'avoir toujours fait une chose utile; s'il en peut résulter de sa part
le nouveaux éclaircissemens. C'est même entrer en cela , dans les vues
de ce grand Musicien , qui dit
qu'on ne peut contester [516] les propositions qu'il avance , que pour
lui fournir les moyens
mettre dans un plus grand jour ; d'ou je conclus qu'il est bon qu'on
les conteste.
Je suis , au reste , fort éloigne de
vouloir descendre mes articles de l'Encyclopédie;
personne, a la vérité , n'en devroit être plus que M. Rameau , qui les
attaque ; mais
personne au monde n'en est plus mécontent que moi. Cependant, quand on
sera instruit du
tems ou ils ont été faits , de que j'eus pour les faire , & de
l'impuissance ou j'ai toujours été de reprendre un travail une fois
fini; quand on saura je plus , que je n'eus point la
présomption de me proposer pour celui-ci , mais que ce fut, pour ainsi
dire, une imposée
par l'amitié , on lira peut-être , avec quelque indulgence , des
articles que j'eus a peine le
tems d'écrire dans l'espace qui m'etoit donne pour les méditer, &
que je n'aurois point
entrepris, si je n'avois consulte que le tems & mes forces.
Mais ceci est une justification envers le
Public , & pour autre lieu. Revenons a M. Rameau
que j'ai beaucoup loue, & qui me fait un crime de ne l'avoir pas
loue davantage. Si les
Lecteurs veulent bien jetter les yeux sur les articles qu'il attaque ,
tels que CHIFFRER ,
ACCORD , ACCOMPAGNEMENT, &c. s'ils distinguent les vrais
éloges que
l'équité
mesure aux talens , du vil encens que l'adulation prodigue a tout le
monde ; enfin s'ils sont
instruits du poids que les procèdes de M. Rameau , vis - a - vis de moi
, ajoute a la justice
que j'aime a lui rendre, j'espere qu'en blâmant les fautes que j'ai pu
faire dates dans
l'exposition de ses principes , ils seront contens , [517] au moins des
hommages que j'ai
rendus a l'Auteur,
Je ne feindrai pas d'avouer que l'écrit
intitule : Erreurs sur la Musique
, me paroit en effet
fourmiller d'erreurs, & que je n'y vois rien de, plus jette que le
titre. Mais ces erreurs ne
sont point dans les lumieres de M. Rameau, elles n'ont leur source que
dans son cœur ; &
quand la passion ne l'aveuglera pas, il jugera mieux que personne des
bonnes regles de son
Art. Je ne m'attacherai donc point a relever un nombre de petites
fautes qui disparoîtront
avec sa haine; encore moins défendrai-je celles dont il m'accuse, &
dont plusieurs en effet,
ne sauroient être niées. Il me fait un crime , par exemple, d'écrire
pour être entendu;
c'est un défaut qu'il impute a mon ignorance, & dont je suis peu
tente de la justifier.
J'avoue avec plaisir, que , faute de choses savantes, je suis réduit a
n'en dire que de
raisonnables, & je n'envie a personne le profond savoir qui
n'engendre que des ecrits
inintelligibles.
Encore un coup, ce n'est point pour ma
justification que j'écris, c'est pour le bien de la
chose. Laissons toutes ces disputes personnelles qui ne sont rien au
progrès de l'Art, ni a
l'instruction du Public. Il faut abandonner ces petites chicanes aux
Commençans, qui
veulent se faire un nom aux dépens des noms déjà connus, & qui,
pour une erreur qu'ils
corrigent , ne craignent pas d'en commettre cent. Mais , ce qu'on ne
sauroit examiner avec
trop de soin , ce sont les principes de l'Art même, dans lesquels la
moindre erreur est une
source. d'egaremens, & ou l'Artiste ne peut se tromper en rien, que
tous les efforts qu'il fait
, pour perfectionner l'Art n'en éloignent la perfection .
[518] Je remarque , dans les erreurs sur la
Musique; deux de ces principes importans. Le
premier qui a guide M. Rameau dans tous tes ecrits, & , qui pis
est, dans toute sa Musique,
est que l'harmonie est l'unique fondement de l'Art, que la mélodie en
dérive, & que tous
les grands effets de la Musique naissent de la seule harmonie.
L'autre principe, nouvellement avance par
M. Rameau, & qu'il me reproche de n'avoir pas
ajoute a ma définition de l'accompagnement , est que cet accompagnement
représente le
corps sonore. J'examinerai séparément ces deux principes .
Commençons
par le premier
& le plus important , dont la vérité ou la fausseté démontrée, doit
servir en quelque
maniere de base a tout l'Art Musical.
Il faut d'abord remarquer que M. Rameau
fait dériver toute l'harmonie de la résonance
du corps sonore. Et il est certain que tout son est accompagne de trois
autres sons
harmoniques concomitans ou accessoires , qui forment avec lui un accord
parfait,
tierce-majeure. En cc sens, l'harmonie est naturelle & inséparable
de la mélodie & du
chant, tel qu'il puisse être , puisque tout son porte avec lui son
accord parfait. Mais , outre
ces trois sons harmoniques , chaque son principal en donne beaucoup
d'autres qui ne sont
point harmoniques & n'entrent point dans l'accord parfait. Telles
sont toutes les aliquotes
non réductibles par leurs octaves a quelqu'une de ces trois premieres.
Or, il y a une
infinité de ces aliquotes qui peuvent échapper a nos sens, mais dont la
résonance est
démontré par induction, & n'est pas impossible a confirmer par
expérience. L'Art les a
rejetées de l'harmonie, & voilà [519] ou il a commence a substituer
ses regles a celles de la
nature.
Veut-on donner aux trois sons qui
constituent l'accord parfait, une prérogative
particuliere , parce qu'ils forment entr'eux une sorte de proportion
qu'il a plu aux anciens
d'appeller harmonique, quoiqu'elle n'ait qu'une propriété de calcul ?
Je dis que cette
propriété se trouve dans des rapports de sons qui ne sont nullement
harmoniques. Si les
trois sons représentés par les chiffres 1 1/3 1/5, lesquels sont en
proportion harmonique,
forment un accord consonant, les trois sons représentés par ces autres
chiffres 1/5 1/6 1/7 ,
sont de même en proportion harmonique, & ne forment qu'un accord
discordant. Vous
pouvez diviser harmoniquement une tierce-majeure , une tierce-mineure ,
un ton majeur ,
un ton mineur, &c. & jamais les sons donnes par ces divisons ,
ne feront des accords
consonnans. Ce n'est donc , ni parce que les sons qui composent
l'accord parfait répondent
avec le son principal , ni parce qu'ils répondent aux aliquotes de la
corde entiere , ni parce
qu'ils sont en proportion harmonique, qu'ils ont été choisis
exclusivement pour composer
l'accord parfait, mais seulement parce que, dans l'ordre des
intervalles , ils offrent les
rapports les plus simples. Or cette simplicité, des rapports est une
regle commune a
l'harmonie & a la mélodie ; regle dont celle-ci s'écarte pourtant
en certains cas, jusqu'a
rendre toute harmonie impraticable; ce qui prouve que la mélodie n'a
point reçu la loi
d'elle , & ne lui est point naturellement subordonnée.
Je n'ai. parle que de l'accord, parfait
majeur. Que sera - ce quand il faudra montrer la
génération du mode mineur, de 1a dissonance, & les regles de la
Modulation ? A l'instant
[520] je perds la nature de vue , l'arbitraire perce de toutes parts,
le plaisir même de
l'oreille est l'ouvrage, de l'habitude; & de quel droit l'harmonie,
qui ne peut se donner a
elle-même un fondement naturel, voudroit-elle être celui de la qui fit
des prodiges deux
mille ans avant qu'il fut d'harmonie & d'accords ?
Qu'une marche consonnante & régulière
de Basse - fondamentale engendre des
harmoniques qui procèdent diatoniquement & forment entr'eux une
sorte de chant, cela se
connoit & peut s'admettre. On pourroit même renverser cette
génération , & comme ,
selon M. Rameau , chaque son n'a pas seulement la puissance d'ébranler
ses aliquotes
au-dessus , mais ses multiples en-dessous, le simple chant pourroit
engendrer une sorte de
Basse, comme la Basse engendre une sorte de chant, & cette
génération seroit aussi
naturelle que celle du mode mineur; mais je voudrois demander a M.
Rameau deux choses:
l'une, si ces sons ainsi engendres sont ce qu'il appelle mélodie ,
& l'autre , si c'est ainsi qu'il
trouve la sienne, ou s'il pense même que jamais personne en ait trouve
de cette maniere?
Puissions-nous préserver nos oreilles de toute Musique dont l'Auteur
commencera par établir une belle Basse-fondamentale ; & pour nous
mener savamment de dissonance en
dissonance , changera de ton ou de mode a chaque note , entassera sans
cesse accords sur
accords, sans songer aux accens d'une mélodie simple, naturelle &
passionnée , qui ne tire
pas, son expression des progressions de la Baisse , mais inflexions que
le sentiment donne a
la voix!
Non, ce n'est point la sans doute ce que M.
Rameau veut [521] qu'on fasse, encore moins ce
qu'il sait lui-même. Il entend seulement que l'harmonie guide l'artiste
, sans qu'il y songe ,
dans l'invention de sa mélodie , & que toutes les fois qu'il fait
un beau chant, il suit une
harmonie régulière ; ce qui doit être vrai, par la liaison que l'art a
mise entre ces deux
parties, dans tous les pays ou l'harmonie a dirige la marche des sons ,
les regles du chant, &
l'accent musical : car ce qu'on appelle chant prend alors une beauté de
convention,
laquelle n'est point absolue, mais relative au système harmonique ,
& a ce que, dans ce
système , on estime plus que le chant.
Mais si la longue routine de nos
successions harmoniques guide l'homme exerce & le
Compositeur de profession ; quel fut le guide de ces ignorans, qui
n'avoient jamais entendu
d'harmonie , dans ces chants que la nature a dictes long-tems avant
l'invention de l'Art ?
Avoient - ils donc un sentiment d'harmonie antérieur l'expérience;
& si quelqu'un leur eut
fait entendre la Basse - fondamentale de l'air qu'ils avoient compose ,
pense-t-on qu'aucun
d'eux eut reconnu-là son guide, & qu'il eut trouve le moindre
rapport entre cette Basse &
cet air ?
Je dirai plus. A juger de la mélodie des
Grecs par les trois ou quatre airs qui nous en
restent, comme il est impossible d'ajuster sous ces airs une bonne
Basse-fondamentale , il
est impossible aussi que le sentiment de cette Basse ; d'autant plus
régulière qu'elle est
plus naturelle, leur ait suggère ces mêmes airs. Cependant cette
mélodie qui les
transportoit , etoit excellente a leurs oreilles, & l'on ne peut
douter que la notre [522] ne
leur eut paru d'une barbarie insupportable. Donc ils en jugeoient sur
un autre principe que
nous.
Les Grecs n'ont reconnu pour consonnances
que celles que nous appellons consonnances
parfaites ; ils ont rejette de ce nombre les tierces & les sixtes.
Pourquoi cela ? C'est que
l'intervalle du ton mineur étant ignore d'eux ou du moins proscrit de
la pratique , & leurs
consonnances n'étant point tempérées, toutes leurs tierces majeures
etoient trop sortes
d'un comma, & leurs tierces mineures trop foibles d'autant, &
par conséquent leurs sixtes
majeures & mineures altérées de même. Qu'on pense maintenant
quelles notions
d'harmonie on peut avoir, & quels modes harmoniques on peut établir
, en bannissant les
tierces & les sixtes du nombre des consonnances! Si les
consonnances mêmes qu'ils
admettoient leur eussent été connues par un vrai sentiment d'harmonie ,
ils les eussent du
sentir ailleurs que dans la mélodie, ils les auroient , pour ainsi
dire, sous - entendues au -
dessous de leurs chants : la consonnance tacite des marches
fondamentales leur eut fait
donner ce nom aux marches diatoniques qu'elles engendroient ; loin
d'avoir eu moins de
consonnances que nous , ils en auroient eu davantage, & préoccupes,
par exemple , de la
Basse tacite ut sol, ils
eussent donne le nom de consonnance a
l'intervalle mélodieux d'ut à
re.
"Quoique l'auteur d'un chant, dit M.
Rameau, ne connoisse pas les sons fondamentaux
dont ce chant dérive , il ne puise pas moins dans cette source unique
de toutes nos
productions en Musique." Cette doctrine est sans doute fort savante,
car il m'est impossible
de l'entendre. Tachons , s'il se peut, de m'expliquer ceci.
[523] La plupart des hommes qui ne savent
pas la Musique, & qui n'ont pas appris
combien il est beau de faire grand bruit, prennent tous leurs chants
dans le Médium de
leur voix , & son diapason ne s'étend pas communément jusqu'a
pouvoir en entonner la
Basse - fondamentale , quand même ils la sauroient. Ainsi ,
non-seulement cet ignorant qui
compose un air, n'a nulle notion de la Basse-fondamentale de cet air,
il est même également hors d'etat & d'exécuter cette Basse lui -
même , & de la reconnoître lorsqu'un
autre l'exécute. Mais cette Basse - fondamentale qui lui a suggère son
chant, & qui n'est ni
dans son entendement, ni dans son organe, ni dans sa mémoire , ou
est-elle donc ?
M. Rameau prétend qu'un ignorant entonnera
naturellement les sons fondamentaux les
plus sensibles , comme, par exemple , dans le ton. d'ut un sol sous un
re, & un ut sous un
mi. Puisqu'il dit en avoir fait l'expérience, je ne veux pas en
ceci
rejetter son autorité. Mais
quels sujets a-t-il pris pour cette épreuve ? Des gens qui , sans
savoir la Musique , avoient
cent fois entendu de l'harmonie & des accords ; de sorte que
l'impression des intervalles
harmoniques , & du progrès correspondant des Parties dans les
passages les plus frequens,
etoit restée dans leur oreille , & se transmettroit a leur voix
sans
même qu'ils s'en
doutassent. Le jeu des racleurs de Guinguettes suffit seul pour exercer
le peuple des
environs de Paris, a l'intonation des tierces & des quintes. J'ai
sait ces mêmes expériences
sur des hommes plus rustiques & dont l'oreille etoit juste ; elles
ne m'ont jamais rien donne
de semblable. Ils n'ont entendu la Basse qu'autant que je la leur [524]
soufflois ; encore
souvent ne pouvoient-ils la saisir : ils n'appercevoient jamais le
moindre rapport entre deux
sons differens entendus a la fois: cet ensemble même leur deplaisoit
toujours , quelque
juste que fut l'intervalle ; leur oreille etoit choque d'une tierce
comme la notre l'est d'une
dissonance , & le puis assurer qu'il n'y en avoit pas un pour qui
la cadence rompue n'eut
pu terminer un air tout aussi bien que la cadence parfaite , si
l'unisson s'y fut trouve de
même.
Quoique le principe de l'harmonie soit
naturel, comme il ne s'offre au sens que sous
l'apparence de l'unisson , le sentiment qui le développe est acquis
& factice, comme la
plupart de ceux qu'on attribue a la nature , & c'est sur-tout en
cette partie de la Musique
qu'il y a , comme dit très - bien M. d'Alembert, un art d'entendre
comme un art
d'exécuter . J'avoue que ces observations, quoique justes, rendent a
Paris les expériences
difficiles, car les oreilles ne s'y préviennent gueres moins vite que
les esprits : mais c'est un
inconvéniens inséparable des grandes villes, qu'il y faut toujours
chercher la nature au
loin .
Un autre exemple dont M. Rameau attend
tout, & qui me semble a moi ne prouver rien,
c'est l'intervalle des deux notes ut
fa dièse , sous lequel, appliquant
différentes Basses qui
marquent différentes transitions harmoniques , il prétend montrer par
les diverses
affections qui en naissent , que la force de ces affections dépend de
l'harmonie & non du
chant. Comment M. Rameau a-t-il pu se laisser abuser par ses yeux , par
ses préjuges, au
point de prendre tous ces divers passages pour un même chant, parce que
c'est le même
intervalle [525] apparent, sans songer qu'un intervalle ne doit être
censé le même, &
sur-tout en mélodie, qu'autant qu'il a le même rapport au mode ; ce qui
n'a lieu dans
aucun des passages qu'il cite. Ce sont bien sur le clavier les mêmes
touches, & voilà ce qui
trompe M. Rameau, mais ce sont réellement autant de mélodies
différentes; car,
non-seulement elles se présentent toutes a l'oreille sous des idées
diverses , mais même
leurs intervalles exacts différent presque tous les uns des autres.
Quel est le Musicien qui
dira qu'un triton & une fausse quinte, une septieme diminuée &
une sixte majeure , une
tierce mineure & une seconde superflue forment la même mélodie,
parce que les
intervalles qui les donnent sont les mêmes sur le clavier? Comme si
l'oreille n'apprecioit
pas toujours les intervalles selon leur justesse dans le mode , &
ne corrigeoit par les erreurs
du tempérament sur les rapports de la modulation ! Quoique la Basse
détermine
quelquefois avec plus de promptitude & d'Energie les changemens de
ton , ces changemens
ne laisseroient pourtant pas de se faire sans elle, & je n'ai
jamais prétendu que
l'accompagnement fut inutile a la mélodie, mais seulement qu'il lui
devoit être
subordonne. Quand tous ces passages de l'ut au fa dièse seroient
exactement le même
intervalle , employés dans leurs différentes places, ils n'en seroient
pas moins autant de
chants differens, étant pris ou supposes sur différentes cordes du mode
, & composes de
plus ou moins de degrés. Leur variété ne vient donc pas de l'harmonie,
mais seulement de
la modulation qui appartient incontestablement a la mélodie.
Nous ne parlons ici que de deux notes d'une
durée indéterminée; mais deux notes d'une
durée indéterminée ne suffisent pas pour constituer un chant,
puisqu'elles ne marquent ni
mode ni phrase, ni commencement ni fin. Qui est-ce qui peut imaginer un
chant dépourvu
de tout cela ? A quoi pense M. Rameau , de nous donner pour des
accessoires de la mélodie
, la mesure, la différence du haut ou du bas , du doux ou du fort, du
vite & du lent; tandis
que toutes ces choses ne sont que la mélodie elle-même, & que si on
les en separoit , elle
n'existeroit plus. La mélodie est un langage comme la parole; tout
chant qui ne dit rien
n'est rien, & celui-là seul peut dépendre de l'harmonie. Les sons
aigus ou graves
représentent les accens semblables dans le discours, les brèves les
longues , les quantités
semblables dans la prosodie , la mesure égale & constante, le
rythme & les pieds des vers,
les doux & les forts , la voix remisse ou véhément de l'orateur. Y
a-t-il un homme au
monde assez froid, assez dépourvu d 'sentiment pour dire ou lire des
choses passionnées ,
sans jamais adoucir ni renforcer la voix. M. Rameau, pour comparer la
mélodie a
l'harmonie, commence par dépouiller la premiere de tout ce qui lui
étant propre, ne peut
convenir a l'autre : il ne considère pas la mélodie comme un chant,
mais comme un
remplissage ; il dis que ce remplissage naît de l'harmonie, & il a
raison.
Qu'est-ce qu'une suite de sons
indéterminés, quant a durée ? Des sons isoles & dépourvus
de tout effet commun qu'on entend, qu'on saisit séparément les uns des
autres, & qui bien
qu'engendres par une succession harmonique, n' offrent aucun ensemble a
l'oreille, &
attendent , pour former [527] une phrase & dire quelque chose , la
liaison que la mesure
leur donne. Qu'on présente au Musicien une suite de notes de valeur
indéterminée , il en
va faire cinquante mélodies entièrement différentes , seulement par les
diverses manieres
de les scander , d'en combiner & varier les mouvemens ; preuve
invincible que c'est a la
mesure qu'il appartient de fixer toute mélodie. Que si la diversité
d'harmonie qu'on peut
donner a ces suites, varie aussi leurs effets , c'est qu'elle en fait
réellement encore autant de
mélodies différentes, en donnant aux mêmes intervalles , divers
emplacemens dans
l'échelle du mode, ce qui, comme je l'ai déjà dit, change entièrement
les rapports des sons
& le sens des phrases.
La raison pourquoi les anciens n'avoient
point de Musique purement instrumentale , c'est
qu'ils n'avoient pas l'idée d'un chant sans mesure , ni d'une autre
mesure que celle de la
Poésie ; & la raison pourquoi les Vers se chantoient toujours &
jamais l'a Prose, c'est que
la Prose n'avoit que la partie du chant qui dépend de l'intonation , au
lieu que les vers
avoient encore l'autre partie constitutive de la mélodie , savoir le
rythme.
Jamais personne , pas même M. Rameau , n'a
divise la Musique en mélodie , harmonie &
mesure , mais en harmonie & mélodie ; après quoi l'une &
l'autre se considère par les
sons & par les tems.
M. Rameau prétend que tout le charme, toute
l'énergie de la Musique est dans l'harmonie,
que la mélodie n'y a qu'une part surbordonnée & ne donne a
l'oreille qu'un léger &
stérile agrément. Il faut l'entendre raisonner lui-même. Ses [528]
preuves perdroient trop
a être rendues par un autre que lui.
Tout
chœur de Musique , dit - il , qui est
lent , dont la succession harmonique est bonne ,
plaît toujours sans le secours ,d'aucun dessein , ni d'une mélodie qui
puisse affecter
d'elle-même ; & ce plaisir est tout autre que celui qu'on éprouve
ordinairement d'un chant
agréable ou simplement vis & gai. ( Ce parallele d'un chœur
lent
& d'un air vis & gai me
paroit assez plaisant ). L'un se
rapporte directement a l'ame , ( notez
bien que c'est le grand
chœur a quatre parties. ) L'autre ne
passe pas le canal de l'oreille.
( C'est le chant selon M.
Rameau. ( J'en appelle encore a
l'Amour triomphe, déjà cite plus d'une
fois. ( Cela est
vrai,) Que l'on compare le plaisir,
qu'on éprouve a celui que cause un
air , soit vocal, soit
instrumental. J'y consens, Qu'on me laisse choisir la voix &
l'air,
sans me restreindre au
seul mouvement vis & gai, car cela n'est pas juste ; & que M.
Rameau vienne de son cote
avec son chœur l'Amour triomphe
& tout ce terrible appareil
d'instrumens & de voix , il
aura beau se choisir des juges qu'on n'affecte qu'a force de bruit
& qui sont plus touches
d'un tambour que du rossignol , ils seront hommes enfin. Je n'en veux
pas davantage pour
leur faire sentir que les sons les plus capables d'affecter l'ame ne
sont point ceux d'un
chœur de Musique.
L'harmonie est une cause purement physique
; l'impression qu'elle produit reste dans le
même ordre ; des accords ne peuvent qu'imprimer aux nerfs un
ébranlement passager &
stérile ; ils donneroient plutôt des vapeurs que des passions . Le
plaisir qu'on prend a
entendre un chœur lent, dépourvu [529] de mélodie, est purement de
sensation, &
tourneroit bientôt a l'ennui , si l'on n'avoit soin de faire ce chœur
très-court, sur-tout
lorsqu'on y met toutes les voix dans leur Médium . Mais si les voix
sont remisses & bases ,
il peut affecter l'ame sans le secours de l'harmonie ; car une voix
remisse & lente est une
expression naturelle de tristesse ; un chœur a l'unisson pourroit
faire le même effet.
Les plus beaux accords , ainsi que les plus
belles couleurs , peuvent porter aux sens une
impression agréable , & rien de plus. Mais les accens de la voix
passent jusqu'a l'ame ; car
ils sont l'expression naturelle des passions , & en les peignant,
ils les excitent. C'est par eux
que la oratoire , éloquente , imitative , ils en forment le langage ;
c'est par eux qu'elle peint
a l'imagination les objets, qu'elle porte au cœur les sentimens. La
mélodie est dans la
Musique ce qu'est le dessein dans la Peinture , l'harmonie n'y fait que
l'effet des couleurs .
C'est par le chant, non par les accords que les sons ont de
l'expression, du feu , de la vie ;
c'est le chant seul qui leur donne les effets moraux qui sont toute
l'énergie de la Musique.
En un mot , le seul physique de l'Art se réduit a bien peu de chose ,
& l'harmonie ne passe
pas au-delà.
Que s'il y a quelques mouvemens de l'ame
qui semblent excites par la seule harmonie,
comme l'ardeur des soldats par les instrumens militaires , c'est que
tout grand bruit , tout
bruit éclatant peut être bon pour cela ; parce qu'il n'est question que
d'une certaine
agitation qui transmet de l'oreille au cerveau , & que
l'imagination, ébranlée ainsi, fait le
reste . Encore cet effet dépend-il moins de l'harmonie que [530] du
rhythme ou de la
mesure , qui est une des parties constitutives de la mélodie, comme je
l'ai fait voir
ci-dessus.
Je ne suivrai point M. Rameau dans les
exemples qu'il tire de tes Ouvrages pour illustrer
son principe. J'avoue qu'il ne lui est pas difficile de montrer , par
cette voie , l'infériorité
de la mélodie ; mais l'ai parle de la Musique, de non de sa Musique.
Sans vouloir démentir
les éloges qu'il se donne , je puis n'être pas de son avis sur tel ou
tel morceau ; & tous ces
jugemens particuliers, pour ou contre, ne sont pas d'un grand avantage
au progrès de
l'Art.
Après avoir établi comme on a vu, le fait,
vrai par rapport a nous , mais très-faux,
généralement parlant, que l'harmonie engendre la mélodie, M. Rameau
finit sa
dissertation dans ces termes : Ainsi,
toute Musique étant comprise dans
l'harmonie, on en
doit conclure que ce n'est qu'a cette seule harmonie qu'on doit
comparer quelque science
que ce soit, pag. 64 . J'avoue que je ne vois rien a répondre a
cette
merveilleuse conclusion .
Le second principe avance par M. Rameau ,
& duquel il me reste a parler , est que
l'harmonie représente le corps sonore
. Il me reproche de n'avoir pas
ajoute cette idée
dans la définition de l'accompagnement . Il est à croire que si le l'y
eusse ajoutée, il me
l'eut reproche davantage , ou du moins avec plus de raison. Ce n'est
pas sans répugnance
que j'entre dans l'examen de cette, addition qu'il exige : car, quoique
le principe que je
viens d examiner , ne soit pas en lui-même plus vrai que celui-ci, l'on
doit beaucoup l'en
distinguer, en ce que si c'est une erreur , c'est au moins l'erreur
d'un grand [531] Musicien
s'égare a force de science. Mais ici je ne vois que des mots vides de
sens, & je ne puis pas
même supposer de la bonne soi dans l'Auteur qui les ose donner au
Public, comme un
principe de l'Art qu'il professe.
L'harmonie
représente le corps sonore ! Ce
mot de corps sonore a un certain éclat
scientifique , il annonce un Physicien dans celui qui l'emploie ; mais
en Musique que
signifie-t-il ? Le Musicien ne considère pas le corps sonore en
lui-même, il ne le considère
qu'en action. Or, qu'est - ce que le corps sonore en action ? c'est le
son : l'harmonie
représente donc le son. Mais l'harmonie accompagne le son. Le son n'a
donc pas besoin
qu'on le représente , puisqu'il est la. Si ce galimathias paroit
risible , ce n'est pas ma faute
assurément .
Mais ce n'est peut-être pas le son
mélodieux que l'harmonie représente , c'est la collection
des sons harmoniques qui l'accompagnent : mais ces sons ne sont que
l'harmonie
elle-même; l'harmonie représente donc l'harmonie , &
l'accompagnement,
l'accompagnement.
Si l'harmonie ne représente ni le son
mélodieux , ni ses harmoniques, que représente-t-elle
donc ? Le son fondamental & ses harmoniques, dans lesquels est
compris le son mélodieux.
Le son fondamental & ses harmoniques sont donc ce que M. Rameau
appelle le corps
sonore. Soit; mais voyons.
Si l'harmonie doit représenter le corps
sonore , la Basse ne doit jamais contenir que des
sons fondamentaux; car, a chaque renversement, le corps sonore ne rend
point sur la Basse
l'harmonie renversée du son fondamental, mais l'harmonie directe du son
renverse qui est
a la Basse, & qui, dans le. corps sonore, [532] devient ainsi
fondamentale. Que M. Rameau
prenne la peine de répondre à cette seule objection , mais qu'il y
réponde clairement, & je
lui donne gain de cause.
Jamais le son fondamental ni ses
harmoniques, pris pour le corps sonore, ne donnent
d'accord mineur ; jamais ils ne donnent la dissonance ; je parle dans
le système de M.
Rameau . L'harmonie & l'accompagnement sont pleins de tout cela ,
principalement dans
sa pratique : donc l'harmonie & l'accompagnement ne peuvent
représenter le corps
sonore.
Il faut qu'il y ait une différence
inconcevable entre la maniere de raisonner de cet Auteur
& la mienne ; car voici les premieres conséquences que son principe
, admis par
supposition , me suggère.
Si l'accompagnement représente le corps
sonore, il ne doit rendre que les sons rendus parle
corps sonore. Or, ces sons ne forment que des accords parfaits.
Pourquoi donc hérisser
l'accompagnement de dissonances ?
Selon M. Rameau , les sons concomitans
rendus par le corps sonore, se bornent a deux ;
savoir la tierce-majeure & la quinte. Si l'accompagnement
représente le corps sonore , il
faut donc le simplifier.
L'instrument dont on accompagne, est un
corps sonore lui-même , dont chaque son est
toujours accompagne de ses harmoniques naturels. Si donc
l'accompagnement représente
le corps sonore , on ne doit frapper que des unissons; car les
harmoniques des harmoniques
ne se trouvent point dans le corps sonore. En vérité , si ce principe
que je combats m'etoit
venu? & que je l'eusse trouve solide, je m'en serois [533] servi
contre le système de M.
Rameau, & je l'aurois cru renverse.
Mais donnons, s'il se peut , de la
précision a ses idées ; nous pourrons mieux en sentir la
justesse ou la fausseté.
Pour concevoir son principe , il faut
entendre que le corps sonore est représente par la
Basse & son accompagnement, de façon que la Basse-fondamentale
représente le son
générateur, & l'accompagnement ses productions harmoniques. Or,
comme les sons
harmoniques sont produits par la Basse-fondamentale, la
Basse-fondamentale , a son tour,
est produite par le concours des sons harmoniques : ceci n'est pas un
principe de système ,
c'est un fait d'expérience , connu dans l'Italie depuis long-tems.
Il ne s'agit donc plus que de voir quelles
conditions sont requises dans l'accompagnement,
pour représenter exactement les productions harmoniques du corps
sonore, & fournir par
leur concours, la Basse-fondamentale qui leur convient.
Il est évident que la premiere & la
plus essentielle de ces conditions est de produire, a
chaque accord, un son fondamental unique; car, si vous produisez deux
sans fondamentaux
, vous représentez deux corps sonores au lieu d'un, & vous avez
duplicité d'harmonie,
comme il a déjà été observe par M. Serre.
Or , l'accord parfait , tierce - majeure ,
est le seul qui ne donne qu'un son fondamental ;
tout autre accord le multiplie ceci n'a besoin de démonstration pour
aucun Théoricien , je
me contenterai d'un exemple i simple , que sans figure ni note , il
puisse été entendu des
Lectures les moins verses [534] en Musique , pourvu que les termes leur
en soient connus.
Dans l'expérience dont je viens de parler,
on trouve que la tierce-majeure produit pour son
fondamental, l'octave du son grave, & que la tierce-mineure produit
la dixième majeure ;
c'est-a-dire , que cette. tierce-majeure ut mi vous donnera l'octave de
l'ut pour son
fondamental , & que cette tierce-mineure mi sol , vous donnera
encore le même ut pour son
fondamental. Ainsi, tout cet accord entier ut mi sol ne vous donne
qu'un son fondamental;
car la quinte ut sol qui donne l'unisson de sa note
grave, peut être
censée en donner
l'octave, ou bien en descendant ce sol
a son octave, l'accord est un a
la derniere rigueur; car
le son fondamental de la sixte-majeure sol mi est a la quinte du grave,
&, le son
fondamental de la quarte sol ut
est encore a la quinte , du grave. De
cette maniere,
1'harmonie est bien ordonnée & représente exactement le corps
sonore : mais, au lieu de
diviser harmoniquement la quinte , en mettant la tierce-majeure au
grave , & la mineure a
l'aigu, transposons cet ordre en la divisant arithmétiquement, nous
aurons cet accord
parfait tierce-mineure, ut mi
bémol sol & prenant
d'autres notes pour
plus de commodité , cet
accord semblable la ut mi .
Alors on trouve la dixième fa pour son
fondamental de la tierce-mineure la ut,
& l'octave
ut pour son fondamental de la
tierce - majeure ut mi. On ne
sauroit
donc frapper cet
accord complet , sans produire a la fois deux sons fondamentaux n'étant
le vrai fondement
de l'accord & du mode , il mous faut une troisieme Basse la qui
donne ce fondement . [535]
Alors il est manifeste que l'accompagnement ne peut représenter le
corps sonore , qu'en
prenant seulement les notes deux a deux; auquel cas on aura la pour
Basse engendrée sous
la quinte la mi , fa sous la
tierce-mineure la ut, & ut sous la
tierce-majeure ut mi. Si-tôt
donc que vous ajouterez un troisieme son, ou vous ferez un accord
parfait majeur , ou vous
aurez deux sons fondamentaux , & par conséquent la représentation
du corps sonore
disparoîtra.
Ce que je dis ici de l'accord parfait
mineur, doit s'entendre a plus sorte raison de tout
accord dissonant complet, ou les sons fondamentaux se multiplient par
la composition de
l'accord , & l'on ne doit pas oublier que tout cela n'est déduit
que du principe même de M.
Rameau, adopte par supposition. Si l'accompagnement devoit représenter
le corps sonore ,
combien donc n'y devroit-on pas être circonspect dans le choix des sons
& des dissonances
, quoique régulières & bien sauvées . Voilà la premiere conséquence
qu'il faudroit tirer
de ce principe suppose vrai. La raison , l'oreille , l'expérience , la
pratique de tous les
peuples qui ont le plus de justesse & de sensibilité dans l'organe
, tout suggéroit cette
conséquence a M. Rameau. Il en tire pourtant une toute contraire ;
& , pour l'établir , il
réclame les droits de la nature , mois qu'en qualité d'Artiste il ne
devroit jamais
prononcer.
Il me fait un grand crime d'avoir dit qu'il
faloit retrancher quelquefois des sons dans
l'accompagnement, & un bien plus grand encore d'avoir compte la
quinte parmi ces sons
qu'il faloit retrancher dans l'occasion. La quinte, dit -il, qui est
l'arc - boutant de
l'harmonie , & qu'on doit par conséquent [536] préférer par-tout ou
elle doit être
employée. A la bonne heure , qu'on la préféré quand elle doit
être
employée : mais cela
me prouve : pas qu'elle doive toujours l'être : au -contraire ; c'est
justement parce qu'elle
est trop harmonieuse & sonore qu'il la faut souvent retrancher,
sur-tout dans les accords
trop éloignes des cordes principales, de peur que l'idée du ton ne
s'éloigne & ne s'éteigne
, de peur que d'oreille incertaine ne partage son attention entre les
deux sons qui forment la
quinte, ou ne la donne précisément a celui qui est etranger a la
mélodie, & qu'on doit le
moins écouter. L'ellipse n'a pas moins d'usage dans l'harmonie que dans
la grammaire; il
ne s'agit pas toujours de tout dire , mais de se faire entendre
suffisamment. Celui qui, dans
un accompagnement écrit , voudroit sonner la quinte dans chaque accord
ou elle entre ,
seroit une harmonie insupportable , & M. Rameau lui-même s'est bien
garde d'en user
ainsi .
Pour revenir au Clavecin, j'interpelle tout
homme dont une habitude invéterée n'a pas
corrompu les organes ; qu'il écoute, s'il peut, l'étrange & barbare
accompagnement
prescrit par M. Rameau, qu'il le compare avec l'accompagnement simple
& harmonieux
des Italiens., & 's'il refuse de juger par la raison, qu'il juge au
moins le sentiment .
entre-eux & lui. Comment un homme de goût a-t-il pu jamais imaginer
qu'il falut remplir
tous les accords, pour représenter le corps sonore , qu'il employer
toutes les dissonances
qu'on peut employer ? Comment a-t-il pu faire un crime a Correlli de
n'avoir pas chiffre
toutes celles qui pouvoient entrer dans son accompagnement ? Comment la
plume ne lui
tomboit-elle [537] pas des mains a chaque faute qu'il reprochoit a ce
grand harmoniste de
n'avoir pas faite ? Comment n'a-t-il pas senti que la confusion n'a'
jamais rien produit
d'agréable, qu'une harmonie trop chargée est la mort de toute
expression , & que c'est par
cette raison que toute la Musique, sortie de son ecole, c'est que du
bruit sans effet?
Comment ne se reproche-t-il pas a lui-même d'avoir fait hérisser les
Basses Françoises de
ces forets de chiffres, qui sont mal aux oreilles seulement a les voir?
Comment la force des
beaux chants qu'on trouve quelquefois dans sa Musique , n'a-t-elle pas
désarme sa main
paternelle, quand il les gâtoit sur son Clavecin ?
Son système ne me paroit gueres mieux fonde
dans les principes de théorie, que dans ceux
de pratique. Toute sa génération harmonique se borne a des progressions
d'accords
parfaits majeurs ; on n'y comprend plus rien , si -tôt qu'il s'agit du
mode mineur & de la
dissonance ; & les vertus des nombres de Pythagore ne sont pas plus
ténébreuses que les
propriétés physiques qu'il prétend donner a de simples rapports.
M. Rameau dit que la résonnance d'une corde
sonore met en mouvement une autre corde
sonore triple ou quintuple de la premiere , & la fait frémir
sensiblement dans sa totalité,
quoi qu'elle ne résonne point. Voilà le fait sur lequel il établit les
calculs qui lui servent a
la production de la dissonance & du mode mineur. Examinons .
Qu'une corde vibrante, se divisant en ses
aliquotes , les fasse vibrer & résonner chacune en
particulier, de sorte que les vibrations, plus fortes de la corde en
produisent de plus foibles
dans ses parties, ce phénomène, ce conçoit & n'a rien [538] de
contradictoire. Mais
qu'une aliquote puisse émouvoir son tout, en lui donnant des vibrations
plus lentes, &
conséquemment plus sortes , *[*Ce qui rend les vibrations plus lentes ,
c est , ou plus de
matiere a mouvoir dans la corde , eu son plus grand écart de la ligne
de repos.] qu'une
force quelconque en produise une autre triple & une autre quintuple
d'elle-même , c'est ce
que l'observation dément, & que la raison ne peut admettre. Si
l'expérience de M. Rameau
est vraie , il faut nécessairement que celle de M. Sauveur soit fausse.
Car, si une corde
résonnante fait vibrer son triple & son quintuple, il s'ensuit que
les nœuds de M. Sauveur
ne pouvoient exister, que sur la résonnance d'une partie , la corde
entiere ne pouvoit
frémir , que les papiers blancs & rouges devoient également tomber
, & qu'il faut rejetter
sur ce fait; le témoignage de toute l'Académie.
Que M. Rameau prenne la peine de nous
expliquer ce que c'est qu'une corde sonore qui
vibre & ne résonne pas. Voici certainement une nouvelle physique.
Ce ne sont donc plus les
vibrations du corps sonore qui produisent le son, nous n'avons qu'a
chercher une autre
cause.
Au reste , je n'accuse point ici M. Rameau
de mauvaise foi ; je conjecture même comment
il a pu te tromper. Premièrement, dans une expérience fine &
délicate, un homme a
système voit souvent ce qu'il a envie de voir. De plus, la grande corde
se divisant en parties égales entr'elles & a la petite , on a vu
frémir a la fois toutes ses parties, & l'on a pris cela
pour le frémissement de la corde entiere : on n'a point entendu de son
; cela est encore fort
naturel. Au lieu du son de la corde entiere qu'on attendoit , on n'a eu
que [539] l'unisson de
la plus petite partie, & on ne l'a pas distingue. Le fait
important, dont il faloit s'assurer &
dont dependoit tout le reste , etoit qu'il n'existoit point de nœuds
immobiles; & que , tandis
qu'on n'entendoit que le son d'une partie , on voyoit frémir la corde
dans la totalité ; ce
qui est faux.
Quand cette expérience seroit vraie, les
origines qu'en déduit M. Rameau ne seroient pas
plus réelles : car l'harmonie ne consiste pas dans les rapports de
vibrations , mais dans le
concours des sons qui en résultent ; & si ces sons sont nuls,
comment toutes les proportions
du monde leur donneroient-elles une existence qu'ils n'ont pas ?
Il est tems de m'arrêter. Voilà jusqu'où
l'examen des erreurs de M. Rameau peut importer
a la science harmonique. Le reste n'intéresse ni les Lecteurs, ni
moi-même. Arme par le
droit d'une juste défense , j'avois a combattre deux principes de cet
Auteur, dont l'un a
produit toute la mauvaise Musique dont son ecole inonde le Public
depuis nombre
d'années; l'autre le mauvais accompagnement qu'on apprend par sa
méthode. J'avois a
montrer que son système harmonique est insuffisant, mal prouve, fonde
sur une fausse
expérience. J'ai cru ces recherches intéressantes. J'ai dit mes raisons
, M. Rameau a dit ou
dira les siennes ; le Public nous jugera. Si je finis si-tôt cet écrit,
ce n'est pas que la matiere
me manque; mais j'en ai dit assez pour l'utilité de l'Art & pour
l'honneur de la vérité; je
ne crois pas avoir a défendre le mien contre les outrages de M. Rameau.
Tant qu'il
m'attaque en Artiste , je me fais un devoir de lui répondre, &
discute avec lui volontiers les
points contestes. Si-tôt que l'homme se montre & m'attaque
personnellement, je n'ai plus
rien a lui dire, & ne vois en lui que le Musicien.
FIN.