[J.M.GALLANAR=éditeur]



JEAN JACQUES ROUSSEAU




LETTRE A MONSIEUR ABBÉ RAYNAL ,


Au sujet d'un nouveau Mode de Musique , invente par M. Blainville .








[1754, mai =Du Peyrou/Moultou 1780-89 quarto édition, t. VIII  507-511.]






[307] LETTRE A MONSIEUR ABBÉ RAYNAL ,


Au sujet d'un nouveau Mode de Musique , invente par M. Blainville .


Paris, le 30 Mai 1754, au sortir du Concert .






Vous-êtes bien aise, Monsieur, vous le Panégyriste & l'ami des Arts, de la tentative de M. Blainville, pour l'introduction d'un nouveau Mode dans notre Musique. Pour moi, comme mon sentiment là-dessus ne fait rien a l'affaire, je passe immédiatement au jugement que vous me demandez sur la découverte même.


 


Autant que j'ai pu saisir les idées de M. Blainville , durant la rapidité de l'exécution du morceau que nous venons d'entendre, je trouve que le Mode qu'il nous propose , n'a que deux cordes principales , au lieu de trois qu'ont chacun des deux Modes usités. L'une de ces deux cordes est la tonique, l'autre est la quarte au - dessus de cette tonique ; & cette quarte s'appellera, si l'on veut, dominante. L'auteur me paroit avoir eu de sort bonnes raisons pour préférer ici la quarte a la quinte , & celle de toutes ces raisons qui se présente la premiere,  [508] en parcourant sa gamme , est le danger de tomber dans les fausses relations.


 


Cette gamme est ordonnée de la maniere suivante ; il monte d'abord d'un semi-ton majeur de la tonique sur la seconde note, puis d'un ton sur la troisieme; & montant encore d'un ton , il arrive a sa dominante , sur laquelle il établit le repos, ou, s'il m'est permis de parler ainsi , l'hémistiche du Mode. Puis recommençant sa marche un ton au-dessus de la dominante , il monte ensuite d'un semi-ton majeur, d'un ton, &, encore d'un ton, & l'octave est parcourue selon cet ordre de notes, mi, fa, sol, la: si, ut, re , mi . Il redescend de même, sans aucune altération.


 


Si vous procédez diatoniquement, soit en montant , soit en descendant de la dominante d'un Mode mineur a l'octave de cette dominante , sans dièses ni bémols accidentels, vous aurez précisément la gamme de M. Blainville ; par ou l'on voir, 1̊. que sa marche diatonique est directement opposée a la notre , ou , partant de la tonique, on doit monter d'un ton , ou descendre d'un semi - ton ; 2̊. qu'il a falu substituer une autre harmonie a l'accord sensible usité dans nos Modes, & qui se trouve exclus du sien ; 3̊. trouver, pour cette nouvelle gamme, des accompagnemens differens de ceux que l'on emploie dans la regle de l'octave ; 4̊. & par conséquent d'autres progressions de Basse fondamentale que celles qui sont admises.


 


La gamme de son Mode est précisément semblable au diagramme des Grecs; car si l'on commence par la corde hypate, en montant, ou par la note en descendant, a parcourir diatoniquement [509] deux tétracordes disjoints, on aura précisément la nouvelle gamme; c'est notre ancien Mode plagal, qui subsiste encore dans le Plain-chant; c'est proprement un Mode mineur dont le diapason se prendroit , non d'une tonique a son octave , en passant par la dominante; mais d'une dominante a son octave , en passant par la tonique ; & en effet , la tierce majeure que l'Auteur est oblige de donner a sa finale , jointe a la maniere d'y descendre par semi-ton , donne a cette tonique tout-a-fait l'air d'une dominante. Ainsi , si l'on pouvoit , de ce côté-là, disputer a M. Blainville le mérite de l'invention , on ne pourroit du moins lui disputer celui d'avoir ose braver, en quelque chose , la bonne opinion que notre siecle a de soi-même , & son mépris pour tous les autres âges en matiere de sciences & de goût.


 


Mais ce qui paroit appartenir incontestablement a M. Blainville, c'est l'harmonie qu'il affecte a un Mode institue dans des tems ou nous avons tout lieu de croire qu'on ne connoissoit point l'harmonie, dans le sens que nous donnons aujourd'hui a ce mot. Personne ne lui disputera, ni la science qui lui a suggéré de nouvelles progressions fondamentales , ni l'art avec lequel il l'a lu mettre en œuvre pour ménager nos oreilles, bien plus délicates sur les choses nouvelles , que sur les mauvaises choses.


 


Des qu'on ne pourra plus lui reprocher de n'avoir pas trouve ce qu'il nous propose , on lui reprochera de l'avoir trouve. On conviendra que sa découverte est bonne, s'il veut avouer qu'elle n'est pas de lui : s'il prouve qu'elle est de lui, on lui soutiendra qu'elle est mauvaise ; & il ne sera pas le premier contre lequel les artistes auront argumente de la sorte. On lui demandera sur quel fondement il prétend déroger aux loix établies, & en introduire d'autres de son autorité.


 


On lui reprochera de vouloir ramener a l'arbitraire, les regles d'une science qu'on a fait tant d'effort pour réduire en principes ; d'enfreindre dans ses progressions la liaison harmonique, qui est la loi la plus générale & l'épreuve la plus sure de toute bonne harmonie.


 


On lui demandera ce qu'il prétend substituer a l'accord sensible , dont son Mode n'est nullement susceptible, pour annoncer les changemens de ton . Enfin on voudra savoir encore pourquoi, dans l'essai qu'il a donne au Public , il a tellement entre-mêle son Mode avec les deux autres, qu'il n'y a qu'un très - petit nombre de Connoisseurs, dont l'oreille exercée & attentive, ait démêlé ce qui appartient en propre a son nouveau système.


 


Ses réponses, je crois les prévoir a-peu-près. Il trouvera aisément en sa saveur des analogies , du moins aussi bonnes que celles dont nous avons la bonté de nous contenter. Selon lui , le Mode mineur n'aura pas de meilleurs fondemens que le lien. Il nous soutiendra que l'oreille est notre premier maître d'harmonie, & que, pourvu que celui-là soit content, la raison doit se borner a chercher pourquoi il l'est , & non a lui prouver qu'il a tort de l'être. Qu'il ne cherche , ni a introduire dans les choses l'arbitraire qui n'y est point, ni a dissimuler celui qu'il y trouve. Or , cet arbitraire est si constant que, même dans la regle de l'octave, il y a une faute contre les regles ; remarque qui ne sera pas , si l'on [511] veut, de M. Blainville, mais que je prends sur mon compte.





Il dira encore que cette liaison harmonique qu'on lui objecte, n'est rien moins qu'indispensable dans l'harmonie , & il ne sera pas embarrasse de le prouver.


 




Il s'excusera d'avoir entre-mêle les trois Modes , sur ce que nous sommes sans cesse dans le même cas avec les deux nôtres, sans compter que , par ce mélange adroit, il aura eu le plaisir, diroit Montagne, de faire donner a nos Modes des nazardes sur le nez du sien. Mais quoi qu'il fasse , il faudra toujours qu'il ait tort, par deux raisons sans replique , l'une qu'il est inventeur , l'autre qu'il a a faire a des Musiciens.


 


Je suis , &c.


 


FIN .