[J.M. GALLANAR= éditeur]
PROJET CONCERNANT DE NOUVEAUX SIGNES POUR
LA MUSIQUE .
[1741/ août 1742 ; l'Académie de sciences
de Paris , Dossier Rousseau; Bibliothèque de Neuchâtel, ms. R. 57 ;
Œuvres posthumes de J. J.. Rousseau , Genève, 1781; le
Pléiade édition, t. V, pp. 127-154 == Du
Peyrou/Moultou 1780-1789 quarto édition; t. VIII, pp.
215-232 .]
[COLLECTION COMPLÈTES DES ŒUVRES DE J. J..
ROUSSEAU TOME
HUITIÈME.
[DIVISE EN DEUX PARTIES , DONT LA PREMIERE
CONTIENT LES PIECES DE
THÉÂTRE & LES OUVRAGES DE POÉSIE, & LA SECONDE DIVERSES PIECES
SUR LA MUSIQUE . ]
[217] PROJET CONCERNANT DE NOUVEAUX SIGNES
POUR LA MUSIQUE .
SECONDE PARTIE .
[219] PROJET CONCERNANT DE NOUVEAUX SIGNES POUR LA MUSIQUE ,
Lu par l'Auteur a l'Académie des Sciences ,
le 12 Août 1741.
Ce projet tend à rendre la Musique plus
commode à noter , plus aisées à apprendre &
beaucoup moins diffuse.
Il paroît étonnant que les signes de la
Musique étant restés aussi long-tems dans l'état
d'imperfection où nous les voyons encore aujourd'hui, la difficulté de
l'apprendre n'ait
pas averti le public que c'etoit la faute des caracteres & non pas
celle de l'art . Il est vrai
qu'on a donne souvent des projets en ce genre , mais de tous ces
projets qui, sans avoir les
avantages de la Musique ordinaire en avoient presque tous les
inconvéniens , aucun que je
fâche , n'a jusqu'ici touche le but, soit qu'une pratique trop
superficielle ait fait échouer
ceux qui l'ont voulu considérer théoriquement, soit que le génie étroit
& borne des
Musiciens ordinaires les ait empêché d'embrasser [220] un plan général
& raisonne , &
de sentir les vrais inconvéniens de leur art de la perfection actuelle
duquel d'ailleurs pour
l'ordinaire très entêtés.
Cette quantité de lignes , de clefs , de
transpositions , de dièses , de bémols , de bécarres ,
de mesures simples & composées , de rondes , de blanches , de
noires, de croches , de
doubles , de triples-croches , de pauses , de demi-pauses , de soupirs
, de demi-soupirs, de
quarts-de-soupirs, &c. donne une foule de signes & de
combinaisons , d'ou résultent deux
inconvéniens principaux, l'un d'occuper un trop grand & l'autre de
surcharger la
mémoire des écoliers, de façon que l'oreille étant formée , & les
organes ayant acquis
toute la facilite nécessaire long-tems avant qu'on soit en etat de
chanter a livre ouvert, il
s'ensuit que la: difficulté est toute dans l'observation des regles
& non dans l'exécution du
chant .
Le moyen, qui remédiera à l'un de ces
inconvéniens , remédiera aussi a l'autre ; & des
qu'on aura inventé de signes équivalens, mais plus simples & en
moindre quantité , ils
auront par-la même plus de précision & pourront exprimer autant de
choses en moins
d'espace.
Il est avantageux outre cela que ces signes
soient déjà connus ,afin que l'attention soit
moins partagée, & faciles a figurer afin de rendre la Musique plus
.commode.
Il faut pour cet effet considérer deux
objets principaux chacun en particulier. Le premier
doit être l'expression de tous les sons possibles ; & l'autre ,
celle de toutes les différentes
durées, tant des sons que de leurs silences relatifs , ce qui comprend
aussi la différence des
mouvemens.
[221] Comme le Musique n'est qu'un
enchaînement de sons qui se sont entendre ou tous
ensemble, ou successivement ; il suffit que tous ces sons aient des
expressions relatives qui
leur assignent a chacun la place qu'il doit occuper par rapport a un
certain son
fondamental, pourvu que ce son soit nettement exprime , & que la
relation soit facile a
connoître. Avantages que n'a déjà point la Musique ordinaire , ou le
son fondamental n'a
nulle évidence particuliere , & ou tous les rapports des notes ont
besoin d'être long-tems étudies.
Prenant ut pour ce son. fondamental ,
auquel tous les autres doivent se rapporter , &
l'exprimant par le chiffre 1, nous aurons a sa suite l'expression des
sept sons naturels , ut re
mi fa sol la si par les 7 chiffres , 1 , 2 , 3 , 4 , 5 , 6 , 7, de
façon
que tant que le chant roulera
dans l'étendue des sept sons , il suffira de les noter chacun par son
chiffre correspondant ,
pour les les exprimer tous sans équivoque.
Mais quand il est question de sortir de
cette étendue pour passer dans d'autres Octaves ,
alors cela forme une nouvelle difficulté .
Pour la résoudre , je me sers du plus
simple de tous les signes , c'est-à-dire , du point. Si je
sors de 1'Octave par laquelle j'ai commence , pour faire une note dans
l'étendue de
l'Octave qui est au-dessus & qui commence a l'ut d'en haut , alors
je mets un point
au-dessus de cette note par laquelle je sors de mon Octave, & ce
point une fois place, c'est
un indice que , non-seulement la note sur laquelle il est , mais encore
toutes celles qui la
suivront sans aucun signe qui [222] le détruise, devront être prises
dans l'étendue de cette
Octaves supérieure ou je suis entre.
Au contraire si je veux passer a l'Octave
qui est au-dessous de celle ou je me trouve, alors je
mets le point sous la note par laquelle j'y entre. En un mot, quand le
point est sur la note;
vous passez dans l'Octave supérieure ; s'il est au-dessous vous passez
dans l'inférieure, &
quand vous changeriez d'Octave a chaque note, ou que vous voudriez
monter ou descendre
de deux ou trois Octaves tout d'un coup ou successivement, la regle est
toujours générale,
& vous n'avez qu'a mettre autant de points au-dessous que ou vous
avez d'Octaves a
descendre ou a monter.
Ce n'est pas a dire qu'a chaque point vous
montiez ou descendiez d'une Octave , mais a
chaque point vous passez dans une Octave différente de celle ou vous
êtes par rapport au
son fondamental ut d'en-bas, lequel ainsi se trouve bien dans la même
Octave en
descendant diatoniquement , mais non pas en montant. Sur quoi il faut
remarquer que je
ne me sers du mot d'Octave qu'abusivement & pour ne pas multiplier
inutilement les
termes, parce que proprement cette étendue n'est composée que de notes,
l'1 d'en haut qui
commence une autre Octave n'y étant pas compris.
Mais cet ut qui par la transposition doit
toujours être le nom de la tonique dans les tons
majeurs & celui de la médiante dans les tons mineurs, peut, par
conséquent , être pris sur
chacune des douze cordes du système chromatique ; & pour la
designer, il suffira de
mettre a la marge le chiffre qui exprimeroit cette corde sur le clavier
dans l'ordre naturel ;
[223] c'est-à -dire , que le chiffre de la marge qu'on peut appeller la
clef , désigne la touche
dit clavier qui doit s'appeller ut & par conséquence être tonique
dans les tons majeurs &
médiante dans les mineurs. Mais a le bien prendre , la connoissance de
cette clef n'ont que
pour les instrumens, 7 ceux qui chantent n'ont pas besoin d'y faire
attention.
Par cette méthode , les mêmes noms sont
toujours conserves aux mêmes notes : c'est-à-dire , que l'art de
solfier toute Musique possible consiste
précisément a connoître sept
caracteres uniques & invariables qui ne changent jamais ni de nom
ni de position , ce qui
me paroît plus facile que cette multitude de transpositions & de
clefs qui, quoi
qu'ingénieusement inventées , n'en sont pas moins le supplice des
commençans .
Une autre difficulté qui naît de l'étendue
du clavier & des différentes Octaves ou le ton
peut être pris, se résout avec la même aisance .On conçoit le clavier
divise par Octaves
depuis la premiere tonique; la plus basse Octave s'appelle A, la
seconde B, la troisieme C ,
&c. de façon qu'écrivant au commencement d'un air la lettre
correspondante a l'Octave
dans laquelle se trouve la premiere note de cet air, sa position
précise est connue , & les
points vous conduisent ensuite par-tout sans équivoque . De-la, découle
encore
généralement & sans exception le moyen d'exprimer les rapports
& tous les intervalles
tant en montant qu'en descendant des reprises & des rondeaux ,
comme on le verra
détaille dans mon grand projet .
La corde du ton , le mode (car je le
distingue aussi ) & [224] l'Octave étant ainsi bien
désignés, il faudra se servir de la transposition pour les instrumens
comme pour la voix ,
ce qui n'aura nulle difficulté pour les Musiciens instruits , comme ils
doivent l'être , des
tons & des intervalles naturels a chaque mode , & de la maniere
de les trouver sur leurs
instrumens : il en résultera , au contraire , cet avantage important ,
qu'il ne sera pas plus
difficile de transporter toutes sortes d'airs , un demi- ton ou un ton
plus haut ou plus bas ,
suivant le besoin, que de les jouer sur leur ton naturel, ou , s'il s'y
trouve quelque peine ,
elle dépendra uniquement de l'instrument & jamais de la note qui,
par le changement d'un
seul signe , représentera le même air sur quelque ton l'on veuille
proposer; de sorte, enfin,
qu'un Orchestre entier sur un simple avertissement du maître,
exécuteroit sur le champ en
mi ou en sol une piece notée en sa , en la , en si bémol ou en tout
autre ton imaginable ;
chose impossible a pratiquer dans la Musique ordinaire & dont
l'utilité se fait assez sentir
a ceux qui fréquentent les Concerts. En général , ce qu'on appelle
chanter & exécuter au
naturel, est peut- être ce qu'il y a de plus mal imagine dans la
Musique : Car si les noms
des notes ont quelque utilité réelle , ce ne peut être que pour
exprimer certains rapports ,
certaines affections déterminées dans les progressions des sons. Or,
des que le ton change ,
les rapports des sons & la progression changeant aussi, la raison
dit qu'il faut de même
changer les noms des notes en les rapportant par analogie au nouveau
ton ; sans quoi l'on
renverse le sens des noms & l'on ôte aux mots le seul avantage
qu'ils puissent avoir , qui
est d'exciter d'autres idées avec [225] celles des sons . Le passage du
mi au fa, ou du si a
l'ut excite naturellement dans l'esprit du Musicien l'idée, du
demi-ton. Cependant si l'on
est dans le ton de si ou dans celui de mi, l'intervalle du si à l'ut ,
ou du mi au fa est toujours
d'un ton & jamais d'un demi-ton. Donc au lieu de conserver des noms
qui trompent l'esprit
& qui choquent l'oreille exercée par une différente habitude , il
est important de leur en
appliquer d'autres dont le sens connu , au lieu d'être contradictoire,
annonce les intervalles
qu'ils doivent exprimer. Or, tous les rapports des sons du système
diatonique se trouvent
exprimes dans le majeur, tant en montant qu'en descendant, dans
l'Octave comprise entre
deux ut , suivant l'ordre naturel, & dans le mineur, dans l'Octave
comprise entre deux la,
suivant le même ordre en descendant seulement. Car , en montant , le
mode mineur est
assujetti a des affections différentes qui présentent de nouvelles
réflexions pour la théorie
, lesquelles ne sont pas aujourd'hui de mon sujet, & qui ne sont
rien au système que je
propose .
J'en appelle a l'expérience sur la peine
qu'ont les écoliers à entonner par les noms
primitifs des airs qu'ils chantent avec toute la facilite du monde, au
moyen de la
transposition, pourvu toujours qu'ils aient acquis la longue &
nécessaire habitude de lire
les bémols & les dièses des clefs qui sont avec leurs huit
positions, quatre-vingt
combinaisons inutiles & toutes retranchées par ma méthode.
Il s'ensuit de-là , que les principes qu'on
donne pour jouer des instrumens , ne valent rien
du tout , & je suis sur qu'il n'y a pas un bon Musicien qui , après
avoir prélude dans le
[226] ton ou il doit jouer , ne faite plus d'attention dans son jeu au
degré du ton ou il se
trouve , qu'au dièse ou au bémol qui l'affecte. Qu'on apprenne aux
écoliers a bien
connoître les deux modes & la disposition régulière des sons
convenables a chacun , qu'on
les exerce a préluder en majeur & en mineur sur tous les sons de
l'instrument , chose qu'il
faut toujours savoir, quelque méthode qu'on adopte. Alors qu'on leur
mette ma musique
entre les mains , j'ose répondre qu'elle ne les embarrassera pas un
quart-d'heure.
On seroit surpris si l'on faisoit attention
a la quantité de Livres & de préceptes qu'on a
donnes sur la transposition ; ces gammes , ces échelles , ces clefs
supposées sont le fatras le
plus ennuyeux qu'on puisse imaginer , & tout cela , faute d'avoir
fait cette réflexion
très-simple que, des que la corde fondamentale du ton est connue sur le
clavier naturel ,
comme tonique, c'est-à-dire , comme ut ou la , elle détermine seule le
rapport & le ton de
toutes les autres notes, sans égard a l'ordre primitif.
Avant que de parler des changemens de ton,
il faut expliquer les altérations accidentelles
des sons qui s'y présentent a tout moment.
Le dièse s'exprime par une petite ligne qui
croise la note en montant de gauche a droite. sol
dièse, par exprime ainsi X, fa dièse ainsi 4. Le bémol s'exprime aussi
par une semblable
ligne qui croise la note en descendant XXX & ces signes plus
simples que ceux qui sont en
usage , servent encore a montrer a l'œil le genre d'altération qu'il
causent .
Le bécarre n'a d'utilité que par le mauvais
choix du dièse [227] & du bémol , & des que
les signes qui les expriment seront inhérens a la note, le bécarre
deviendra entièrement
superflu: je le retranche donc comme inutile ; je le retranche encore
comme équivoque ,
puisque les Musiciens s'en servent souvent en deux sens absolument
opposes, & laissent
ainsi l'ecolier dans une incertitude continuelle fur son véritable
effet.
A l'égard des changemens de ton , soit pour
passer du majeur au mineur , ou d'une tonique
a une autre , il n'est question que d'exprimer la premiere note de ce
changement , de
maniere a représenter ce qu'elle etoit dans le ton d'ou l'on sort ,
& ce qu'elle est dans celui
ou l'on entre , ce que l'on fait par une double note séparée par une
petite ligne horizontale
comme dans les fractions, le chiffre qui est au-dessus exprime la note
la note dans le ton
d'ou l'on sort, & celui de dessous représente la même note dans le
ton ou l'on entre: en un
mot le chiffre inférieur indique le nom de la note , & le chiffre
supérieur sert a en trouver
le ton.
Voilà pour exprimer tous les sons
imaginables en quelque ton que l'on puisse être ou que
l'on veuille entrer. II faut passer a présent a la seconde partie qui
traite des valeurs des
notes & de leurs mouvemens.
Les Musiciens reconnoissent au moins
quatorze mesures différentes dans la Musique :
mesures dont la distinction brouille l'esprit des écoliers pendant un
tems infini. Or je
soutiens que tous les mouvemens de ces différentes mesures se réduisent
uniquement a
deux; savoir, mouvement a deux tems & mouvement a trois tems ;
& j'ose défier l'oreille la
plus fine d'en trouver de naturels qu'on ne puisse exprimer avec toute
la précision [228]
possible par l'une de ces deux mesures. Je commencerai donc par faire
main-basse sur tous
ces chiffres bizarres , réservant seulement le deux & le trois, par
lesquels, comme on verra
tout-à-l'heure, j'exprimerai tous les mouvemens possibles . Or , afin
que le chiffre qui
annonce la mesure ne se confonde point avec ceux des notes , je l'en
distingue en le faisant
plus grand & en le séparant par une double ligne perpendiculaire.
Il s'agit a présent d'exprimer les tems
& les valeurs des notes qui les remplissent.
Un défaut considérable dans le Musique est
de représenter comme valeurs absolues , des
notes qui n'en ont de relatives , ou du moins d'en mal appliquer les
relations : car il est sur
que la durée des rondes, des blanches, noires , croches , &c. est
déterminée , non par la
qualité de la note , mais par celle de la mesure ou elle se trouve ,.
de-la vient qu'une noire
dans une certaine mesure passera beaucoup plus vite qu'une croche dans
une autre;
laquelle croche ne vaut cependant que la moitié de cette noire ; &
de-la vient encore que les
Musiciens de province , trompes par ces faux rapports, donneront aux
airs des mouvemens
tout differens de ce qu'ils doivent être en s'attachant scrupuleusement
a la valeur absolue
des notes , tandis qu'il faudra quelquefois passer une mesure a trois
tems simples,
beaucoup plus vite qu'une autre a trois-huit , ce qui dépend du caprice
du Compositeur, &
de quoi les opéra présentent des exemples a chaque instant.
D'ailleurs , la division sous-double des
notes & de leurs valeurs, telle qu'elle établie, ne
suffit pas pour tous les cas , [229] & si , par simple , je veux
passer trois notes égales dans
un tems d'une mesure a deux , a trois ou a quatre , il faut , ou que le
Musicien le devine , ou
que je l'en instruise par un signe etranger qui fait exception a la
regle.
Enfin , c'est encore un autre inconvénient
de ne point séparer les tems ; il arrive de-la que
dans le milieu d'une grande mesure , l'ecolier ne fait ou il .en est ,
sur-tout lorsque ,
chantant le vocal ,il trouve une quantité de croches & de
doubles-croches détachées , dont
il faut qu'il fasse lui-même la distribution .
La séparation de chaque tems par une
virgule, remédie a tout cela avec beaucoup de
simplicité; chaque tems compris entre deux virgules contient une note
ou plusieurs ; s'il ne
comprend qu'une note , c'est qu'elle remplit tout, ce tems-là, &
cela ne fait pas la moindre
difficulté . Y a-t-il plusieurs notes comprises dans chaque tems , la
chose n'est pas plus
difficile . Diverses ce tems en autant de parties égales qu'il comprend
de notes , appliquez
chacune de ces parties a chacune de ces notes & passez-les de sorte
que tous les tems soient égaux .
Les notes dont deux égales rempliront un
tems , s'appelleront des demis ; celles dont il en,
faudra trois , des tiers , celles dont il en faudra quatre , des quarts
, &c.
Mais lorsqu'un tems se trouve partage , de
forte que toutes les notes n'y sont pas d'égale
valeur ,. pour représenter , par exemple , dans un seul tems une noire
& deux croches, je
considère ce tems comme divise en deux parties égales, dont la noire
fait la premiere,. &
les deux croches ensemble la seconde ; [230] je les lie donc par une
ligne droite que je place
au-dessus ou au-dessous d'elles , & cette ligne marque que tout ce
qu'elle embrasse ne
représente qu'une seule note, laquelle doit être subdivisée en deux
parties égales , ou en
trois , ou en quatre , suivant le nombre des chiffres qu'elle couvre ,
&c.
Si l'on a une note qui remplisse seule une
mesure entiere , il suffit de la placer seule entre
les deux lignes qui renferment la mesure , & par la même regle que
je viens d'établir , cela
signifie que cette note doit durer toute la mesure entiere.
A l'égard des tenues , je me sers aussi du
point pour les exprimer ; mais d'une maniere bien
plus avantageuse que celle qui est en usage : car , au lieu de lui
faire valoir précisément la
moitié de la note qui le précédé , ce qui ne fait qu'un cas
particulier, je lui donne, de
même qu'aux notes , une valeur qui n'est déterminée que par la place
qu'il occupe ,
c'est-à-dire , que si le point remplit seul un tems ou une mesure , le
son qui a précédé doit être aussi soutenu pendant tout ce tems ou toute
cette mesure ; & si le point se trouve dans
un tenus avec d'autres notes , il fait nombre aussi bien qu'elles ,
& doit être compte pour
un tiers ou pour un quart , suivant le nombre de notes que renferme ce
tems-là en y
comprenant le point.
Au reste , il n'est pas a craindre , comme
on le verra par les exemples , que ces points se
confondent jamais avec ceux qui servent a changer d'Octaves , ils en
sont trop bien
distingues par leur position pour avoir besoin de l'être par leur
figure ; c'est pourquoi j'ai
négligé de le faire, évitant avec soin de [231] me servir de signes
extraordinaires, qui
distrairoient l'attention & n'exprimeroient rien de plus que la
simplicité des miens .
Les silences n'ont besoin que d'un seul
signe. Le zéro paroît le plus convenable , & les
regles que j'ai établies, a l'égard des notes étant toutes applicables
à leurs silences
relatifs, il s'ensuit que le zéro, par sa seule position & par les
points qui le peuvent suivre ,
lesquels alors exprimeront des silences , suffit seul pour remplacer
toutes les pauses ,
soupirs , demi-soupirs & autres signes bizarres & superflus qui
remplissent la musique
ordinaire.
Voilà les principes généraux d'ou découlent
les regles pour toutes sortes d'expressions
imaginables, sans qu'il puisse naître a cet égard aucune difficulté qui
n'ait été prévue &
qui ne soit résolue , en conséquence de quelqu'un de ces principes.
Ce système renferme , sans contredit , des
avantages essentiels par dessus la méthode
ordinaire.
En premier lieu . La musique sera du double & du triple plus aisée a apprendre .
1. Parce qu'elle contient beaucoup moins de signes.
2. Parce que ces signes sont plus simples.
3. Parce que sans autre étude , les caracteres mêmes des notes y représentent leurs intervalles & leurs rapports , au lieu que ces rapports & ces intervalles sont très-difficiles à trouver & demandent une grande habitude par la musique ordinaire.
4. Parce qu'un même caractere ne peut jamais avoir qu'un même nom , au lieu que dans le systême ordinaire chaque position peut avoir sept noms différens sur chaque clef, ce qui cause une [232] confusion dont les écoliers ne se tirent qu'a force de tems , de peine & d'opiniâtreté.
5. Parce que les tems y sont mieux distingues que dans la musique ordinaire , & que les valeurs des silences & des notes y sont déterminées d'une maniere plus simple & plus générale.
6. Parce que le mode étant toujours connu,
il est toujours aise de préluder & de se mettre
au ton : ce qui n'arrive pas dans la musique ordinaire , ou souvent les
écoliers
s'embarrassent ou chantent faux , faute de bien connoître le ton ou ils
doivent chanter.
En second lieu, la musique en est plus
commode & plus aisée a noter, occupe moins de
volume; toute sorte de papier y est propre, & les caracteres de
l'imprimerie suffisant pour
la noter , les compositeurs n'auront plus besoin de faire de si grands
frais pour la gravure
de leurs, pieces ; ni les particuliers pour les acquérir.
Enfin les compositeurs y trouveroient
encore cet autre avantage non moins considérable ,
qu'outre la facilite de la note , leur harmonie & leurs accords
seroient connus par la seule
inspection des signes & sans ces sauts d'une clef a l'autre , qui
demandent une habitude
bien longue, & que plusieurs n'atteignent jamais parfaitement.
FIN.