[J.M.GALLANAR=Éditeur]
OBSERVATIONS
DU M. MÊME M. GAUTIER, Sur la Lettre de M.M. Rousseau À M.
Grimm, &c.
[1751,
== Du Peyrou/Moultou 1780-89 quarto Édition, t. XIII, pp. 4-18]
OBSERVATIONS
DU M. MÊME M. GAUTIER, Sur la Lettre de M.M. Rousseau À M.
Grimm, &c. [V. Discours des
Sciences et des Arts.]
[4]
M . Rousseau trouvé que j'ai tort & qu'il a raison. Sa décision est
tout-à~fait naturelle.
Me serois-je trompé , en croyant que c'est aux vrais Philosophes,
&. non à mon adversaire
, que je dois m'en rapporter?
Il
dit qu'il pense en tout si différemment de moi, que s'il, lui falloit
relever tous les endroits
où nous ne sommes pas de même avis , il seroit oblige de me combattre ,
même dans les
chose que j'aurois dites comme lui. J'avoue , que j'ai, le malheur de
pensercomme, toutes
les Académies de l'Europe. M. Rousseau devroitbien avoir un peu
d'indulgence pour moi;
il ne m'est pas aisé deme défaire tout d'un coup de l'estime que j'ai
pour les Auteurs
quisont honneur à la République des Lettres, & de me persuader
qu'ilsraisonnent tous de
travers. Il est difficile d'oublier les Logiquesqu'on a lues , de se
faire une nouvelle maniere
de juger, & decroire que M. Rousseau est plus éclairé, pense mieux
que les Universités &
les Académies.
Si
je disois, par exemple, d'après cet Orateur, que s'il faut permettre à
quelques hommes
de se livrer à l'étude des Sciences& des Arts, ce n'est qu'à. ceux
qui se sentiront la forcé
demarcher seuls sur les traces des Vérulams, des Descartes &
des.Newtons , & de les
devancer; on me feroit [5] bien des questions auxquelles je ne pourrois
répondre
sensément, si je n'avois pas encore acquis cette justesse d'esprit
qu'on admire dans ses
répliques. Il n'y aura donc plus , me diroit-on , de Théologiens,
d'Avocats , d'Architectes,
de Médecins , &c. ? Non, répondrois-je , les Sauvages sont des
hommes & ils s'en passent
bien. Eh quoi ! Voulez - vous donc nous réduire à lacondition des
Sauvages, à vivre
comme les Hottentots , lesIroquois , les Patagons, les Marocotas ?
Pourquoi non ? Y
a-t-ilquelqu'un de ces noms là qui donne l'exclusion à la vertu ? Je
pourrois faire
plusieurs réponses semblables que me fourniroit M. Rousseau; mais si
l'on me faisoit des
objections qu'il n'auroit pas prévues, je serois fort embarrassé. Je
tâcherois , il est vrai, de
me tirer d'affaire comme lui. Je me contredirois souvent , afin deme
ménage des moyens de
défense. Ceux qui aimeroientassez le bien public pour oser m'attaquer,
je leur
répondroisavec une politesse semblable à celle des Hurons ou des
Illinois. Je changerois
tellement le sens de leurs réponses , qu'il deviendroitridicule, ou je
leur ferois dire tout le
contraire de ce qu'ilsauroient dit. J'en imposerois par ce moyen à tous
ceux qui seroient
assez sots pour être les dupes de mon éloquence, assez paresseux pour
rien ne examiner
par eux-mêmes. Mais il m'en coûteroit trop poursuivre les traces de M.
Rousseau; nos
sentiments sont tropopposés. Je ne pourrois jamais me résoudre à dire
aux Princes :aimez
les talens , protégez ceux qui les cultivent, à cause que lesSciences,
les Lettres & les Arts étendent des guirlandes defleurs sur les
chaînes de fer dont les Peuples sont chargés, étouffent en eux le
sentiment [6] de cette liberté originelle pour laquelle ils sembloient
être
nés; & leur sont aimer leur esclavage. Je croirois déshonorer les
Princes ,les Peuples &
mon jugement. Je dois donc me consoler dumalheur que j'ai de ne pas
penser comme M.
Rousseau.
Je
remarque cependant qu'il se rapproche peu à peu du sentimentdes gens de
Lettres. Il y
a lieu d'espérer que s'il compose encorecinq ou six brochures pour
prouver qu'on ne
l'attaque point , &qu'il continue de répondre en disant qu'il ne
répond pas , il
seraparfaitement d'accord avec eux. Cela est d'autant plusvraisemblable
, qu'il emploie
tour l'art possible pour contenter laplupart de ses Lecteurs. Quel que
soit votre sentiment,
voustrouverez qu'il l'adopté. Si vous dites que c'est participer
enquelque sorte à la
suprême intelligence que d'acquérir desconnoissances & d'étendre
ses lumieres, vous
pensez comme M.Rousseau. Prétendez-vous qu'acquérir des connoissances,
c'estperdre
son tems ? Monsieur Rousseau pense tout comme vous. Selonlui, la
science est un remede
excellent pour les maladies de l'ame ;& selon lui, c'est un poison
qui corrompt les moeurs.
Il convientdes divers genres d'utilité que l' homme peut retirer des
Arts &des Sciences , &
il assure aussi qu'ils sont vains dans l'objet qu'ils seproposent. Si
un homme modéré dit
qu'il eût été à desirer qu'on se fut livré aux Sciences avec moins
d'ardeur , & qu'il ne
faut pas lesapprendre indistinctement à tour le monde . M. Rousseau est
deson sentiment.
Si vous croyez qu'il ne faut permettre en Europequ'à trois ou quatre
génies du premier
ordre, de se livrer àl'étude, vous êtes de l'avis [7] de M. Rousseau .
Assurez-vous qu'il faut
retrancher les Sciences, parce qu 'elles sont plus de mal aux moeurs
que de bien à la
société ; c'est-là du Rousseau tout pur. Moi, je dis qu'il nefaut pas
brûler les
Bibliothèques & détruire les Universités & les Académies, &
ce sont - là les propres
termes de M. Rousseau. On ne finiroit point si l'ors rapportoit tous
les endroits qui
marquent les précautions qu'il prend pour plaire à tout le monde.
Il
dit que je ne l'entends pas; on voit cependant que j'ai prisson
Discours dans le même
sens que l'Académie de Dijon, lesJournalistes & les Auteurs qui
l'ont attaqué. I seroit sort
plaisant qu'il n'eût envoyé à cette Académie qu'un recueil d'énigmes
dont personne n'a
la clef, & qu'il eût oublié dans son porte-feuille les véritables
preuves de la proposition
qu'il vouloit établir. Il ajoute que je n'ai point saisi l'état de la
question : voilà un bon
moyen pour donner le change aux Lecteurs. Montrer que ses raisonnemens
sont des
sophismes , c'est seule questiondont il s'agit dans la réfutation. J'ai
dit dans l'Exorde que
je me bornois àmontrer combien la plupart des raisonnemens de M.
Rousseau sont
défectueux. Si j'avois voulu prouver que le rétablissement des Sciences
acontribué à épurer les moeurs; j'aurois établi le proposition par
desfaits, & développé la maniere
dont elles influent sur leur pureté. J'aipensé que cette belle matiere
ne pouvoit être
traitée avec toute ladignité & l'éloquence dont elle est
susceptible, que par les
meilleuresplumes de l'Europe.
On
diroit qu'Omar est le génie qui dirige celle de M. Rousseau.On ne peut
voir , sans
peine, le vrai qu'on trouvé dans [8] quelques endroits de son Discours
, défiguré par les
excès oùl'emporte son zele , pour ne pas dire sa fureur de se
distinguer.C'est George Fox
qui prêche, que c'est un très-grand péché deporter des boutons &
des manchettes.
Voyons
comment l'Auteur prouve que je n'ai point saisi sonsentiment.Par
exemple , M.
Gautier prend la peine de m'apprendre qu'il y a des Peuples vicieux qui
ne sont pas savans.
Je crois que cette observation porte contre le sentimentde M. Rousseau
; car en supposant
même que les Peuplesignorons ne sont pas plus corrompus que s'ils
étoient éclairés, ilest évident que les vices qui régnent parmi nous,
pouvant avoirles mêmes causes que ceux des
Nations ignorantes, il n'y aaucune nécessité de les rejetter sur la
culture des Sciences &
desLettres. Lorsqu'un effet peut avoir plusieurs causes, on ne
peut,avec raison, l'attribuer à l'une déterminément, qu'on n'ait
prouvéqu'il ne provient pas des autres. C'est ce que
M. Rousseau n'apoint fait , & n'auroit pu faire plans la
supposition que lesSciences
pourvoient être une des causes de la dépravation desmoeurs. Ce
raisonnement est fondé
sur les regles de la Logique ; mais cette science est trop fertile en
mauvaises choses , selon
lui,pour qu'il daigne faire attention à ses préceptes.
J'avois
dit , en rapportant son sentiment "Eh! pourquoi n'a-t-on plus de vertu?
C'est qu'on
cultive les Belles-Lettres, les Sciences les Arts." Il répond , pour
cela précisément. Il
donne donc l'exclusion aux causes connues. Donc si l'on n'avoit point
cultivé les Lettres en
France , on n'auroit point eu de vices; quoiqu'il soit certain par
l'histoire, [9] qu'on en avoit
pour le moins autant dans les siecles d'ignorance, que dans celui où
nous sommes.
M.
Rousseau auroit bien dû nous dire, pourquoi il admet diversescauses de
corruption
dans les autres parties du monde, & qu'il nous accorde le privilege
de n'être corrompus
que par les Lettres, les Sciences & les Arts. Voilà un phénomene
que personne n'avoit
remarqué avant lui.
Il
est peut - être aussi le seul qui ait la gloire d'avoir dit : La
Science, toute belle , toute
sublime qu'elle est , n'est point faite pour l'homme, il a l'esprit
trop borné pour y faire de,
grands progrès, & trop de passions dans le coeur pour n'en pas
faire un mauvais usage ....
on en abusebeaucoup, on en abuse toujours.
Voilà
des Oracles plus clairs & aussi respectables que ceux de Delphes ,
de Dodone & de
Trophonius. En vérité , je suis tenté de croire que M. Rousseau a
raison. Les Mémoires
de Messieurs de l'Académie des Sciences , ceux de, la Société Royale de
Londres, une
infinité d'ouvrages particuliers sur les Sciences, sont voir bien
clairement qu'elles ne sont
point faites pour l'homme, qu'il a l'esprit trop borné pour y faire de
grands progrès, &
qu'il en abuse toujours. Les meilleurs livres ce Morale , d'Histoire,
de Philosophie , &c. ne
sont bons qu'à nous rendre malhonnêtes gens.
L'Orateur
prononce quelquefois des Oracles qui ne sont pas si clairs;&
j'avoue que si
entendre un Auteur, signifie appercevoir le rapport de toutes les
choses qu'il dit, je
n'entends pas toujours les écrits de M. Rousseau. Si les Sciences sont
vaines dans leur
objet, si ce sont des occupations oiseuses, [10] comme il l'assure ,
pourquoi , dit-il , qu'elles
conviennent à quelques grands génies. Pour bien user de la Science, il
faut avoir de grands
talens , de grandes vertus ; or c'est ce qu'on peut à peine espérer de
quelques ames
privilégiées. Une ame privilégiée se livrera-t-elle des occupations
frivoles ? Il faut
plusieurs siecles pour trouver des Auteurs qui puissent devancer les
Descartes & les
Newtons; je consens même que chaque siecle en produise une douzaine , à
quoi serviront
les efforts de ces grands génies, puisque les Nations, à qui l'on
n'aura pas permis de
cultiver les Sciences , n'entendront point leurs ouvrages ? D'ailleurs
, comment saura-t-on
si un homme a la forcé de marcher seul sur les traces des Descartes
& des Newtons , &
comment le saura-t-il lui - même , si l'on n'a point cultivé son esprit
? Je pourrois
rapporter beaucoup d'autres endroits que je n'entends pas mieux ; ainsi
ce n'est pas
tout-à-fait sans fondement que M. Rousseau m'accuse de ne le pas
entendre.
Il
dit que je lui prescris les Auteurs qu'il peut citer, & que je
récuse ceux qui déposent
pour lui. Il vouloit prouver que des Peuples ignorans ont par leurs
vertus fait l'exemple des
autres Nations. Il donne ce fait comme certain , sur le témoignage de
quelques Auteurs :
j'en cite d'autres aussi croyables , qui peignent ces mêmes Peuples
avec des couleurs fort
différentes. Je donne leur autorité comme certaine pour imiter M.
Rousseau , & lui faire
sentir que des faits tout au moins problématiques, ne sauroient lui
servir de preuves. Il y a
plus; la certitude même de ces faits ne l'autoriseroit pas à conclure
que la culture des
Sciences déprave les moeurs: j'en ai [11] dit la raison dans la
Critique. Si l'Orateur n'est
pas heureux dans les conséquences qu'il tire des faits posés pour
principes , c'est , sans
doute , la faute des faits & non pas la sienne; pourquoi ne
renferment-ils pas les
conclusions qu'il en veut déduire?
Il
me reproche de m'être contenté dans la seconde partie de mon Discours ,
de dire non ,
par - tout où il a dit oui. J'avoue que j'ai eu tort de n'avoir pas
mérité le reproche qu'il me
fait. Jettons un coup-d'oeil sur ce qu'il appelle ses preuves. Après
avoir assigné une fausse
origine aux Sciences & aux Arts, il conclut qu'ils la doivent à nos
vices. C'est avec la même
forcé de raisonnement qu'il prouve que les Sciences sont vaines dans
l'objet qu'elles se
proposent. Pour montrer qu'elles sont dangereuses par les effets
qu'elles produisent, il dit
que la perte irréparable du tems est le premier préjudice qu'elles
causent nécessairement à la Société. C'est supposer que les Sciences
lui sont inutiles. Selon lui, tandis qu'elles se
perfectionnent le courage s'énerve ; & il loue la bravoure des
François. Il souhaiteroit que
nos Troupes eussent plus de forcé & de vigueur, je le souhaite
comme lui. On peut les
accoutumer aux travaux pénibles, à supporter la rigueur des saisons ,
sans que les
Belles-Lettres , les Sciences & les Arts en souffrent aucunement.
Si la culture des Sciences
est nuisible aux qualités guerrieres, elle l'est encore plus aux
qualités morales: en voici la
preuve : c'est dès nos premieres années qu'une éducation insensée orne
notre esprit &
corrompt notre jugement. Voilà le précis des preuves de M. Rousseau. On
voit donc que
j'aurois été fondé à dire simplement non, [12] par-tout où il a dit oui
; en sorte que
lorsqu'il me reproche d'avoit répondu non , c'est comme s'il disoit: je
trouvé fort mauvais,
Monsieur , que vous ayez fait à mon Discours , les réponses les plus
simples & les seules
qu'il mérite.
Pourquoi
la nature nous a-t-elle imposé des travaux nécessaires , si ce n'est
pour nous
détourner des occupations oiseuses ? Fausse supposition. On fait que
les Sciences & les
Arts ne sont pas inutiles. Il n'y a pas jusqu'au Discours de M.
Rousseau qui n'ait son degré
d'utilité , puisqu'il fait sentir combien il est important d'enseigner
l'Art de penser.
Peut-être même croira-t-on que ç'a été le dessein de l'Auteur , &
qu'il a voulu nous
donner des instructions dans le goût de celles que les Lacédémoniens
donnoient à leurs
enfans sur la tempérance.
M.
Gautier de voit bien nous dire quel étoit le Pays & le métier de
Carnéade. Quelle
nécessité y avoir-il de dire de quel Pays étoit ce Philosophe ? Ne
devois-je pas aussi
rapporter ce qu'en disent Cicéron , Pline, Diogene de Laerce,
Aulu-Gelle, Valere-Maxime,
Elien, Plutarque ? &c.
J'ai
appelle Carnéade, un des chefs de la troisieme Académie , & on me
demande de quel
métier il étoit.
M.
Gautier, qui me traité par - tout avec la plus grande politesse ,
n'épargne aucune
occasion de me susciter des ennemis.Quel jugement doit-on porter du
Discours de M.
Rousseau, si montrer qu'il se trompé, c'est lui susciter des ennemis?
Tout le mal que je lui
souhaite, c'est qu'il pense comme nos Académies.
J'avois
dit "les victoires que les Athéniens remporterent [13] sur les Perses
& sur les
Lacédémoniens mêmes, sont voir que les Arts peuvent s'associer avec la
vertu militaire
."Je demande , dit M. Rousseau , si ce n'est pas là une adresse pour
rappeller ce que j'ai
dit de la défaite de Xerxés , & pour me faire songer ou dénouement
de la guerre du
Péloponnese. Je demande à mon tour, si l'on peut, sans s'inscrire en
faux contre l'Histoire
, penser que les Athéniens ayent eu moins de valeur & remporté
moins de victoires éclatantes que les Lacédémoniens. Pourroit - on
savoir comment cet Auteur a acquis le
droit de rejetter les faits historiques les mieux constates, lorsqu'ils
sont contraires à son
opinion ? Seroit-ce en prenant la résolution de n'avoir pas tort ? Pour
moi, j'ai pris celle de
ne dire aucune chose où il trouvé que j'aye raison.
J'ai
dit, en parlant des Athéniens : "leur Gouvernement devenu vénal sous
Periclès,
prend une nouvelle face ; l'amour du plaisir étouffe leur bravoure, les
fonctions les plus
honorables sont avilies, l'impunité multiplie les mauvais Citoyens ,
les fonds destinés a la
guerre sont employés à nourrir la mollesse & l'oisiveté, toutes ces
causes de corruption,
quel rapport ont-elles aux Sciences ?" M. Rousseau veut que ces causes
ne soient que des
effets de la corruption. J'avoue que différentes causes particulieres
peuvent avoir une
cause premiere & générale, & que sous cet aspect on peut les
appeller effets; mais il n'y a
nulle raison de croire que la culture des Sciences est cette premiere
cause ; puisque toutes
celles que je viens de rapporter subsistent dans plusieurs Pays où les
Sciences ne furent
jamais cultivées. D'ailleurs [14] cette première cause est connue.
Periclès fit des
changemens qui introduisirent le relâchement & le désordre. M.
Rousseau connoit sans
doute ce fait, & il ne laissé pas de dire : M. Gautier, feint
d'ignorer ce qu'on ne peut pas
supposer qu'il ignore en effet, & ce que tous les Historiens disent
unanimement, que la
dépravation des moeurs & du Gouvernement des Athéniens fut
l'ouvrage des Orateurs.
M. Rousseau me permettra de ne pas convenir de l'unanimité des
Historiens sur le sujet
dont il est question. J'avouerai qu'il y avoit des Orateurs qui
flattoient le Peuple; mais,
comme Plutarque l'a remarqué , les Athéniens qui pendant la paix
trouvoient du plaisir. à écouter leurs flatteries, ne suivoient dans
les affaires sérieuses que les avis de ceux qui
faisoient profession de dire la vérité sans aucun respect humain.
Platon,
qui connoissoit parfaitement le Gouvernement & les moeurs des
Athéniens ,
reconnoît que l'excès de leur liberté anéantit leur vertu , que cette
liberté excessive avoit
sa source dans la sureté où ils croyoient être depuis la victoire de
Salamine. Il dit que la
crainte étoit un frein nécessaire à leurs esprits.
Justin
confirme la vérité de cette réflexion , en disant que leur courage ne
survécut pas à
Epaminondas. "Délivrés d'un rival qui tenoit leur émulation éveillée,
ils tombèrent dans
une indolence léthargique. Le fonds des armemens de terre se consume
aussi-tôt en jeux &
fête. La paye du Soldat & du Matelot se distribue au Citoyen oisif.
La vie douce &
délicieuse amollit les coeurs , &c."
En
tout cela il n'est question d'Orateurs, On sait bien [15] que plusieurs
causes
concoururent aux mêmes effets. Le sentiment de la Société des gens de
Lettres qui
travaillent 1'Histoire Universelle, est , que la corruption fut amenée
chez les Athéniens par
l'opulence que leur procurerent leurs victoires. Voyez si Messieurs de
Tourreil, Bossuet,
Rollin , Lenglet , Mably & autres qui ont parlé des causes de la
dépravation des moeurs &
du Gouvernement des Athéniens, disent que ce fut l'ouvrage des
Orateurs.*[* M. Rousseau
doit trouver bien pitoyable cette réflexion de l'illustre Bossuet "Ce
que fit la Philosophie
pour conserver l'état de la Grece n'est pas croyable. Plus ces Peuples
étoient libres, plus il étoit nécessaire d'y établir par de bonnes
raisons les réglés des moeurs & celles de la
Société. Pythagore , Thalès, Anaxagore , Socrate , Archytas, Platon,
Xénophon, Aristote
& une infinité d'autres, remplirent la Grece de ces beaux
préceptes. Les Postes mêmes,
qui étoient dans les mains de tout le Peuple, les instruisoient plus
encore qu'ils ne les
divertissoient." ( Note de l'Auteur des Observations )]
Les
défauts, les vices que les gens de Lettres peuvent avoir de commun avec
les ignorans,
M. Rousseau les impute aux Sciences. Oh qu'il pense différemment du
maître à danser de
M. Jourdain ! Selon l'un tous les maux viennent de ce qu'on ne cultive
pas l'art de la
Danse; & selon l'autre, de ce qu'on cultive tous les Arts.
Il
m'apprend qu'il y a dans la Gazette d'Utrecht, une pompeuse exposition
de la Réfutation
de son Discours , &c. Je n'ai aucune part à ce qu'on en a dit dans
la Gazette , ou dans
d'autres ouvrages. M. Rousseau doit-il trouver mauvais qu'on rende
compte au public
d'une dispute littéraire , qui est intéressante? Doit-il s'en prendre à
moi de ce qu'on
trouvé mon Discours plus solide que le sien ? Si le voyois dans la
Gazette [16] un éloge de
son ouvrage, je ne l'accuserois pas de l'y avoir fait inférer; je me
contenterois de penser
que ceux qui loueroient la justesse de ses raisonnemens ont l'esprit
faux.
Il
n'est pas vrai , selon M. Gautier , que ce soit des vices des hommes
que l'Histoire tire son
principal intérêt. Je n'ai pas parlé du principal intérêt de
l'Histoire. C'est avec l'Auteur
de la Gazette que M. Rousseau doit entrer en lice. J'admire l'adresse
qu'il à de déterrer
dans une Gazette une réponse qui n'est pas de moi , au lieu de
répliquer au miennes. Il
demandoit ce que deviendroit l'Histoire, s'il n'y avoit ni Tyrans, ni
Guerres, ni
Conspirateurs. Ma réponse, qu'il a eu la prudence de ne pas relever, a
été mise dans un
beau jour par deux
Auteurs
* [*L'un a composé un très-beau Discours, qu'on trouvé dans le Mercure
de
Décembre; l'autre est M. Fréron, qui se fait tant d'honneur par ses
Ouvrages. ] qui ont
pris parti contre lui.
Il
avoit dit : à quoi serviroit la Jurisprudence sans les injustices des
Hommes? J'avois
répondu, qu'aucun Corps politique me pourroit subsister sans Loix, ne
fût-il composé que
d'Homme justes. M. Rousseau reconnoit cette vérité ; or dès que les
Loix. sont
nécessaires , il faut qu'on en ait la connoissance ; la Jurisprudence
est donc nécessaire. On
demande pourtant si je la confonds avec les Loix. Supposons qu'il n'y
ait que des loix de
toutes especes, relatives à la variété des affaires , au commerce' à la
navigation, aux
manufactures, aux impôts, aux différens droits des particuliers, aux
divers ordres de la
Nation ? &c. Ces loix nécessairement nombreuses pour un grand
Peuple, seront, outre cela
, susceptibles de [17] plusieurs interprétations, suivant la diversité
des circonstances:
l'étude de ces loix suffira donc pour occuper quelques Citoyens, dont
les lumieres aideront
leurs compatriotes.
Les
Lacédémoniens n'avoient ni Jurisconsultes , ni Avocats. Ils avoient des
Magistrats &
des procédures juridiques. On range sous l'onzieme table des Loix de
Lycurgue celles qui
concernent les Cours de Justice ; & puisqu'il étoit défendu aux
jeunes gens d'assister aux
plaidoyers , apparemment qu'on plaidoit. Mais supposons les choses
telles que les rapporte
M. Rousseau: des institutions qui conviennent à une petite société de
Soldats,
peuvent-elles avoir lieu dans un grand Etat ? Je m'en rapporte
là-dessus si politique. Mais
j'ai de très-bonnes raisons pour ne m'en rapporter qu'aux lecteurs sur
ce que je dis dans la
Réfutation.On n'y trouvera aucun des raisonnemens faux ou ridicules que
M. Rousseau a
la bonté de me prêter, pour rappeller sans doute la simplicité de ces
premiers tems qui
doivent faire honte à notre siecle , à ce siecle malheureux qui est
assez corrompu par les
Sciences , pour exiger de la bonne foi jusques dans la dispute.
Cependant
je reconnoîtrai volontiers qu'il rapporte fidellement quelques
réflexions
générales , ou qui préparent mes transitions , ou qui sont des suites
de quelques
raisonnemens. Par exemple , j'avois dit : sous prétexte d'épurer les
moeurs , est-il permis
d'en renverser les appuis ? Il répond : sous prétexte d'éclairer les
esprits, faudra-t-il
pervertir les ames ? Ces réflexions & d'autres semblables , sont
peut - être également
fondées; & il est surprenant que M. Rousseau qui est résolu , comme
il l'assure plusieurs
fois , à ne point répliquer, réponde [18] à des bagatelles ,
préférablement à ce qui
renversé ses preuves prétendues. Il est plus surprenant encore que dans
la crainte où il est
de voir les brochures se transformer en volumes , il en fasse une de
trente-une pages, pour
dire qu'il ne dira rien.
S'il
se défend mal lorsqu'on l'attaque, en revanche il se défend très-bien
quand on ne
l'attaque pas. Je me borne à un seul exemple : il dit que je lui
reproche d'avoir employé la
pompe oratoire dans un Discours Académique , & j'ai loué son
éloquence en trois ou
quatre endroits. Il est vrai que j'ai demandé à quoi tendoient ses
éloquentes
déclamations; mais il me semble qu'il n'est pas nécessaire d'être
perverti par les
Belles-Lettres, pour voir que ce mot , déclamations , tombe sur le
défaut de justesse dans
ses raisonnemens, & non sur la forcé de son style. Aussi M. Fréron,
qui applaudit à
l'éloquence de son Discours , dit, avec, raison, qu'il est obligé de ne
le regarder que comme
une déclamation vague, appuyée sur une Métaphysique fausse, & sur
des applications de
faits historiques, qui se détruisent par mille faits contraires.
FIN.