[J.M.GALLANAR=éditeur]
JEAN JACQUES ROUSSEAU
ESSAI SUR L'ORIGINE DES LANGUES ,
Ou il est
parle de la Mélodie & de
l'imitation Musicale.
[1753 novembre 1755 octobre; 1761,
retouches; 1763, mai-juin Bibliothèque de Neuchâtel, ms. R. 11; Œuvres
posthumes de J.J. Rousseau, Genève, 1781; le
Pléiade édition, t. V, pp. 371-429 = Du
Peyrou /Moultou 1780-89 quarto édition, t. VIII, pp. 355-434.]
[355] ESSAI SUR L'ORIGINE DES LANGUES
Ou il est
parle de la Mélodie & de l'imitation Musicale.
[357] ESSAI SUR L'ORIGINE SES LANGUES.
[ESSAI SUR L'ORIGINE DES LANGUES---TABLE.
CHAPITRE I. Des divers moyens de communiquer nos pensées. 357CHAPITRE II. Que la première
invention de la parole ne vint pas des besoins mais des
passions. 364
CHAPITRE III. Que le premier langage dut être figuré . 365
CHAPITRE IV. Des caractères
distinctifs de la première langue et des changemens qu'elle
dut éprouver. 367
CHAPITRE V. De 1'écriture . 369
CHAPITRE VI. S'il est probable
qu'Homère ait su écrite . 376
CHAPITRE VII. De la prosodie
moderne. 378
CHAPITRE VIII. Différence générale
et locale dans l'origine des langues. 383
CHAPITRE IX. Formation des langues
méridionales. 385
CHAPITRE X. Formation des langues
du Nord . 403
CHAPITRE XI. Réflexions sur ces
différences. 405
CHAPITRE XII. Origine de la musique
. 407
CHAPITRE XIII. De la mélodie. 410
CHAPITRE XIII. De 1'harmonie. 413
CHAPITRE XV. Que nos plus vives
sensations agissent souvent par des impressions
morales . 417
CHAPITRE XVI. Fausse analogie entre
les couleurs et les sons. 420
CHAPITRE XVII. Erreur des musiciens
nuisible à leur art. 424
CHAPITRE XVIII. Que le système
musical des Grecs n'avoit aucun rapport au nôtre.
425
CHAPITRE XIX. Comment la musique a dégénéré. 427
CHAPITRE XX. Rapport des langues
aux gouvernemens. 432]
Des divers
moyens de communiquer nos
pensées.
La parole distingue l'homme entre les
animaux: le langage distingue les nations entr'elles;
on ne connoit d'ou est un homme qu'après qu'il a parle. L'usage &
le besoin sont
apprendre a chacun la langue de son pays; mais qu'est-ce qui fait que
cette langue est celle
de son pays & non pas d'un autre? Il faut bien remonter pour le
dire, a quelque raison qui
tienne au local, & qui soit antérieure aux mœurs mêmes : la parole
étant la premiere
institution sociale ne doit sa forme qu'a des causes naturelles.
Si-tôt qu'un homme fut reconnu par un autre
pour un être sentant, pensant & semblable a
lui, le désir ou le besoin de lui communiquer ses sentimens & ses
pensées lui en fit
chercher les moyens. Ces moyens ne peuvent se tirer que des sens , les
seuls instrumens par
lesquels un homme puisse agir sur un autre. Voilà donc l'institution
des signes sensibles
[358] pour exprimer la pensée. Les inventeurs du langage ne firent pas
ce raisonnement,
mais l'instinct leur en suggéra la conséquence.
Les moyens généraux par lesquels nous
pouvons agir sur les sens d'autrui se bornent a
deux; savoir le mouvement & la voix. L'action du mouvement est
immédiate par le toucher
ou médiate par le geste ; la premiere ayant pour terme la longueur du
bras , ne peut se
transmettre a distance , mais l'autre atteint aussi loin que le rayon
visuel. Ainsi restent
seulement la vue & l'ouÏe pour organes passifs du langage entre des
hommes disperses.
Quoique la langue du geste & celle de
la voix soient également , naturelles, toutefois la
premiere est plus facile & dépend moins des conventions : car plus
d'objets frappent nos
yeux que nos oreilles & les figues ont plus de variété que les
sons; elles sont aussi plus
expressives & disent plus en moins de tems. L'amour, dit-on, fut
l'inventeur du des sein. Il
put inventer aussi la parole , mais moins heureusement . Peu content
d'elle il la dédaigne ,
il a des manieres plus vives de s'exprimer. Que celle qui traçoit avec
de plaisir l'ombre de
son Amant lui disoit de choses ! Quels sans eut-elle employés pour
rendre ce mouvement de
baguette ?
Nos gestes ne signifient rien que notre
inquiétude naturelle ; ce n'est pas de ceux-là que je
veux parler. Il n'y a que les Européens qui gesticulent en parlant. On
diroit que toute la
force de leur langue est dans leurs bras; ils y ajoutent encore celle
des poumons & tout cela
ne leur sert de gueres. Quand un Franc s'est bien démené, s'est bien
tourmente [359] le
corps a dire beaucoup de paroles, un Turc ôte un moment la pipe de sa
bouche, dit deux
mots a demi-voix, & l'écrase d'une sentence.
Depuis que nous avons appris a gesticuler
nous avons publie l'art des pantomimes, par la
même raison qu'avec beaucoup de belles grammaires nous n'entendons plus
les symbole
des egyptiens. Ce que les anciens disoient le plus vivement , ils ne
l'exprimoient pas par des
mots mais par des signes ; ils ne le disoient pas, ils le montroient.
Ouvrez l'histoire ancienne vous la
trouverez pleine de ces manieres d'argumenter aux yeux,
& jamais elles ne manquent de produire un effet plus assure que
tous les discours qu'on
auroit pu mettre a la place. L'objet offert avant de parler , ébranle
l'imagination, excite la
curiosité , tient l'esprit en suspends & dans l'attente de ce qu'on
va dire. J'ai remarque que
les Italiens & les Provençaux, chez qui pour l'ordinaire le geste
précéde le discours,
trouvent ainsi le moyen de se faire mieux écouter & même avec plus
de plaisir. Mais le
langage le plus énergique est celui ou le signe a tout dit avant qu'on
parle. Tarquin,
Trasibule abattant les têtes des pavots , Alexandre appliquant son
cachet sur la bouche de
son favori , Diogene se promenant devant Zénon ne parloient-ils pas
mieux qu'avec des
mots ? Quel circuit de paroles eut aussi bien exprime les mêmes idées ?
Darius engage
dans la Scythie avec son armée, reçoit de la part du Roi des Scythes
une grenouille , un
oiseau, une souris & cinq flèches : le Héraut remet son présent en
silence & part. Cette
terrible harangue fut entendue, & Darius n'eut plus grande hâte que
[360] de regagner son
pays comme il put. Substituez une lettre a ces signes, plus elle sera
menaçante moins elle
effrayer ; ne sera plus qu'une gasconade dont Darius n'auroit fait que
rire.
Quand le Lévite d'ephraim voulut venger la
mort de sa femme, il n'écrivit point aux
Tribus d'Israel ; il divisa le corps en douze pieces & les leur
envoya. A cet horrible aspect
ils courent aux armes en criant tout d'une voix: non, jamais rien de
tel n'est arrive dans
Israel , depuis le jour que nos peres sortirent d'egypte jusqu'a ce
jour. et la Tribu de
Benjamin fut exterminée . * [*Il n'en resta que six cents hommes sans
femmes ni enfans.]
De nos jours l'affaire tournée en plaidoyers en discussions, peut-être
en plaisanteries eut
traîne en longueur, & le plus horrible des crimes fut enfin demeure
impuni . Le Roi Saul
revenant du labourage dépeça de même les bœufs de sa charme , &
usa d'un signe
semblable pour faire marcher Israel au secours de la ville de Jabès .
Les Prophètes des
Juifs, les Législateurs des Grecs offrant souvent au peuple des objets
sensibles , lui
parloient mieux par ces objets qu'ils n'eussent fait par de longs
discours, & la maniere dont
Athénée rapporte que l'orateur Hyperide fit absoudre la courtisane
Phryné sans alléguer
un seul mot pour sa défense , est encore une éloquence muette, dont
l'effet n'est pas rare
dans tous les tems.
Ainsi l'on parle aux yeux bien mieux qu'aux
oreilles : il n'y a personne qui ne sente la
vérité du jugement d'Horace à cet égard. On voit même que les discours
les plus éloquens sont ceux ou l'on enchâsse le plus d'images, &
les sons [361] n'ont jamais plus
d'énergie que quand ils sont l'effet des couleurs.
Mais lorsqu'il est question d'émouvoir le
cœur & d'enflammer les passions , c'est toute
autre chose. L'impression successive du discours, qui frappe à coups
redoublés, vous
donne bien une autre émotion que la présence de l'objet même , ou d'un
coup-d'oeil vous
avez tout vu. Supposez une situation de douleur parfaitement connue ,
en voyant la
personne affligée vous serez difficilement ému jusqu'à pleurer ; mais
laissez-lui le tems de
vous dire tout ce qu'elle sent , & bientôt vous allez fondre en
larmes. Ce n'est que ainsi que
les scenes de tragédie sont leur effet.* [*J'ai dit ailleurs pourquoi
les malheurs feints nous
touchent bien plus que les véritables . Tel sanglote à la tragédie qui
n'eut de ses jours
pitié d'aucun malheureux. L'invention du Théâtre est admirable pour
énorgueillir notre
amour - propre de toutes les vertus que nous n'avons point.] La seule
pantomime sans
discours vous laissera presque tranquille ; le discours sans geste vous
arrachera des pleurs.
Les passions ont leurs gestes, mais elles ont aussi leurs accens, &
ces accens qui nous sont
tressaillir, ces accens auxquels on ne peut dérober son organe ,
pénètrent par lui jusqu'au
fond du cœur, y portent malgré nous les mouvemens qui les arrachent,
& nous sont sentir
ce que nous entendons. Concluons que les signes visibles rendent
l'imitation plus exacte,
mais que l'intérêt s'excite par les sons.
Ceci me fait penser que si nous n'avions
jamais eu que des besoins physiques, nous aurions
fort bien pu ne parler jamais & nous entendre parfaitement, par la
seule langue du geste.
[362] Nous aurions pu établir des sociétés peu différentes de ce
qu'elles sont aujourd'hui ,
ou qui même auroient marche mieux à leur but : nous aurions pu
instituer des loix ,
choisir des chefs , inventer des arts , établir le commerce , &
faire en un mot , presque
autant de choses que nous en faisons par le secours de la parole. La
langue épistolaire des
Salams * [*Les Salams sont des multitudes de choses les plus communes,
comme une
orange, un ruban, du charbon, &c. dont l'envoi forme un sens connu
de tous les Amans
dans lus pays ou cette Langue est en usage.] transmet, sans crainte des
jaloux , les secrets
de la galanterie orientale à travers les harems les mieux gardes. Les
muets du
Grand-Seigneur s'entendent entr'eux , & entendent tout ce qu'on
leur dit par signes, tout
aussi-bien qu'on peut le dire par le discours. Le sieur Pereyre , &
ceux qui , comme lui ,
apprennent aux muets , non-seulement à parler , mais a savoir ce qu'ils
disent , sont bien
forces de leur apprendre auparavant une autre langue non moins
compliquée , a l'aide de
laquelle ils puissent leur faire entendre celle-là.
Chardin dit qu'aux Indes les Facteurs se
prenant la main l'un a l'autre , & modifiant leurs
attouchemens d'une maniere que personne ne peut appercevoir , traitent
ainsi
publiquement, mais en secret , toutes leurs affaires sans s'être dit un
seul mot. Supposez
ces Facteurs aveugles , sourds & muets , ils ne s'entendront pas
moins entr'eux. Ce qui
montre que des deux sens par lesquels nous sommes actifs , un seul
suffiroit pour nous
former un langage.
Il paroit encore par les mêmes observations
, que l'invention de l'art de communiquer nos
idées , dépend moins des
[363] organes qui nous servent à cette
communication, que d'une faculté propre à
l'homme , qui lui fait employer les organes à cet usage , & qui,,
si ceux-là lui manquoient,
lui en seroit employer d'autres à la même s fin. Donnez à l'homme une
organisation tout
aussi grossiere qu'il vous plaira ; sans doute il acquerra moins
d'idées ; mais pourvu
seulement qu'il y ait entre lui & ses semblables quelque moyen de
communication par
lequel l'un puisse agir, & l'autre sentir , ils parviendront à se
communiquer enfin tout
autant d'idées qu'ils en auront .
Les animaux ont pour cette communication
une organisation plus que suffisante , & jamais
aucun d'eux n'en a fait cet usage. Voilà, ce me semble, une différence
bien caractéristique .
Ceux d'entr'eux qui travaillent & vivent en commun , les Castors ,
les Fourmis , les
Abeilles, ont quelque langue naturelle pour s'entre-communiquer, je
n'en fais aucun doute .
Il y a même lieu de croire que la langue des Castors & celle des
Fourmis sont dans le geste
& parlent seulement aux yeux. Quoi qu'il en soit, par cela même que
les unes & les autres
de ces langues sont naturelles , elles ne sont pas acquises; les
animaux qui les parlent les ont
en naissant , ils les ont tous, & par-tout la même : ils n'en
changent point, ils n'y sont pas le
moindre progrès. La langue de convention n'appartient qu'a l'homme.
Voilà pourquoi
l'homme fait des progrès , soit en bien , soit en mal ; & pourquoi
les animaux n'en sont
point. Cette seule distinction paroit mener loin : on l'explique ,
dit-on , par la différence
des organes. Je serois curieux de voir cette explication.
Que la
premiere invention de la parole ne
vient pas besoins , mais des passions.
Il est donc à croire que les besoins
dictèrent les premiers gestes , & que les passions
arrachèrent les premieres voix. En suivant, avec ces
distinctions, la trace des faits ,
peut-être faudroit- il raisonner sur l'origine des langues tout
autrement qu'on n'a fait
jusqu'ici. . Le génie des langues orientales, plus anciennes qui nous
soient connues ,
dément absolument la marche didactique qu'on imagine dans leur
composition . Ces
langues n'ont rien de méthodique & de raisonne ; elles sont vives
& figurées. On nous fait
du langage des premiers hommes des langues de Géométries, & nous
voyons que ce furent
des langues de Poetes.
Cela dut être. On ne commença pas par
raisonner , mais par sentir. On prétend que les
hommes inventèrent la parole pour exprimer leurs besoins ; cette
opinion me paroit
insoutenable. L'effet naturel des premiers besoins , fut d'écarter les
hommes & non de les
rapprocher. Il le faloit ainsi pour que l'espece vint à s'étendre,
& que la terre se peuplât
promptement, sans quoi le genre humain se fut entasse dans un coin du
monde, & tout le
reste fut demeure désert.
De cela seul il suit , avec évidence , que
l'origine, langues n'est point due aux premiers
besoins des hommes ; [365] il seroit absurde que de la cause qui les
écarte , vint le moyen
qui les unit. D'ou peut donc venir cette origine ? des besoins moraux ,
des passons. Toutes
les passions rapprochent les hommes que la nécessité de chercher à
vivre force a se fuir.
Ce n'est ni la faim , ni la soif , mais l'amour, la haine , la pitié ,
la colere , qui leur ont
arrache les premieres voix. Les fruits ne se dérobent point à nos mains
, on peut s'en
nourrir sans parler, on poursuit en silence la proie dont on veut se
repaître ; mais pour émouvoir un jeune cœur, pour repousser un
agresseur injuste; la nature dicte des accens ,
des cris , des plaintes: voilà les plus anciens mots inventés , &
voilà pourquoi les
premieres langues furent chantantes & passionnées , avant d'être
simples & méthodiques.
Tout ceci n'est pas vrai, sans distinction , mais j'y reviendrai
ci-après.
Que le
premier langage dût être figuré.
Comme les premiers motifs qui firent parler
l'homme , furent des passions , ses premieres
expressions furent des Tropes. Le langage figuré fut le premier à
naître , le sens propre
fut trouve le dernier. On n'appella les choses de leur vrai nom , que
quand on les vit sous
leur véritable forme. D'abord on ne parla qu'en poésie ; on ne s'avisa
de raisonner que
long-tems après.
Or, je sens bien qu'ici le Lecteur
m'arrête, & me demande [366] comment une expression
peut être figurée avant d'avoir un sens propre , puisque ce n'est que
dans la translation du
sens que consiste la figure. Je conviens de cela ; mais pour m'entendre
il faut substituer
l'idée que la passion nous présente , au mot que nous transposons ; car
on ne transpose les
mots que parce qu'on transpose aussi les idées , autrement le langage
figure ne signifieroit
rien. Je réponds donc par un exemple.
Un homme sauvage en rencontrant d'autres se
sera d'abord effraye. Sa frayeur lui aura
fait voir ces hommes plus grands & plus forts que lui - même ; il
leur aura donne le nom de
Géans. Après beaucoup
d'expériences il aura reconnu que ces prétendus
Géans n'étant
ni plus grands , ni plus sorts que lui , leur stature ne convenoit
point à l'idée qu'il avoir
d'abord attachée au mot de Géant. Il inventera donc un autre nom commun
à eux & à lui
, tel , par exemple , que le nom d'Homme,
& laissera celui de Géant
à l'objet faux qui
l'avoit frappe durant son illusion. Voilà comment le mot figure naît
avant le mot propre,
lorsque la passion nous fascine les veux, & que la premiere idée
qu'elle nous offre n'est pas
celle de la vérité. Ce que j'ai dit des mots & des noms est sans
difficulté pour les tours de
phrases. L'image illusoire offerte par la passion , se montrant la
premiere , le langage qui
lui repondoit fut aussi le premier invente ; il devint ensuite
métaphorique quand l'esprit éclaire , reconnoissant sa premiere erreur,
n'en employa les expressions que dans les
mêmes passions qui l'avoient produite.
Des
caracteres distinctifs de la premiere
Langue & des changemens qu'elle dut éprouver .
Les simples sons sortent naturellement du
gosier, la bouche est naturellement plus ou
moins ouverte ; mais les modification de la langue & du palais qui
sont articuler, exigent de
l'attention , de l'exercice , on ne les fait point sans vouloir les
faire , tous les enfans ont
besoin de les apprendre, & plusieurs n'y parviennent pas aisément.
Dans toutes les langues
les exclamations les plus vives sont inarticulées; les cris, les
gémissemens sont de simples
voix ; les muets, c'est-a-dire, les sourds ne poussent que des sons
inarticulés: le Pere Lami
ne conçoit pas même que les hommes en eussent pu jamais inventer
d'autres , si Dieu ne
leur eut expressément appris à parler. Les articulations sont en petit
nombre , les sons
sont en nombre infini , les accens qui les marquent peuvent se
multiplier de même ; toutes
les notes de la Musique sont autant d'accens ; nous n'en avons , il est
vrai , que trois ou
quatre dans la parole, mais les Chinois en ont beaucoup davantage; en
revanche ils ont
moins de consonnes. A cette source de combinaisons , ajoutez celle des
tems ou de la
quantité , & vous aurez non - seulement plus de mots , mais plus de
diversifiées que la plus
riche des langues n'en a besoin.
Je ne doute point qu'indépendamment du
vocabulaire & de [368] la syntaxe , la premiere
langue , si elle existoit encore , n'eut garde des caracteres originaux
qui la distingueroient
de toutes les autres. Non - seulement tous les tours de cette langue
devoient être en images ,
en sentimens , en figures ; mais dans sa partie mécanique elle devroit
répondre a son
premier objet, & présenter au sens, ainsi qu'a l'entendement , les
impressions presque
inévitables de la passion qui cherche a se communiquer.
Comme les voix naturelles sont inarticulées
, les mots auroient peu d'articulations ;
quelques consonnes interposées effacant l'hiatus des voyelles ,
suffiroient pour les rendre
coulantes & faciles à prononcer. en revanche les sons seroient
très-varies , & la diversité
des accens multiplieroit les mêmes voix : la quantité , le rythme ,
seroient de nouvelles
sources de combinaisons ; en sorte que les voix , les sons , l'accent ,
le nombre , qui sont de
la nature , laissant peu de chose a faire aux articulations qui sont de
convention, l'on
chanteroit au lieu de parler ; la plupart des mots radicaux seroient
des sons imitatifs, ou de
l'accent des passions , ou de l'effet des objets sensibles ;
l'onomatopée s'y seroit sentir
continuellement.
Cette langue auroit beaucoup de synonymes
pour exprimer le même être par ses differens
rapports ; * [*On dit que l'Arabe a plus de mille mots differens pour
dire un chameau ,
plus de cent pour dire un glaive
, &c.] elle auroit peu d'adverbes
& de mots abstraits pour
exprimer ces mêmes rapports. elle auroit beaucoup d'augmentatifs, de
diminutifs , de mots
composes , de particules explétives pour donnez de [369] la cadence aux
périodes , & de la
rondeur aux phrases ; elle auroit beaucoup d'irrégularités &
d'anomalies , elle negligeroit
l'analogie grammaticale pour s'attacher a l'euphonie, au nombre , à
l'harmonie & à la
beauté des sons ; au lieu d'argumens elle auroit des sentences , elle
persuaderoit sans
convaincre , & peindroit sans raisonner ; elle ressembleroit à la
langue Chinoise, à
certains égards ; a la Grecque , à d'autres, l'Arabe, à d'autres.
étendez ces idées dans
toutes leurs branches, & vous trouverez que le Cratyle de Platon
n'est pas si ridicule qu'il
paroit l'être.
De
l'Ecriture.
Quiconque, étudiera l'histoire & le
progrès des langues, verra que plus les voix deviennent
monotones, plus les consonnes se multiplient , & qu'aux accens qui
s'effacent, aux
quantités qui s'égalisent , on supplée par des combinaisons
grammaticales & par de
nouvelles articulations : mais ce n'est qu'a force de tems que se sont
ces changemens. A
mesure que les besoins croissent , que les affaires s'embrouillent ,
que les lumieres
s'étendent , le langage change de caractere ; il devient plus juste
& moins passionne ; il
substitue aux sentimens les idées , il ne parle plus au cœur , mais à
la raison. Par
-la-même l'accent s'éteint , l'articulation s'étend , la langue devient
plus exacte , plus
claire., mais plus traînante, [370] plus sourde & plus froide. Ce
progrès me paroit
tout-a-fait naturel.
Un autre moyen de comparer les langues
& de juger de leur ancienneté , se tire de
l'ecriture , & cela en raison inverse de la perfection de cet art.
Plus l'ecriture est grossiere,
plus la langue est antique. La premiere maniere d'écrire n'est pas de
peindre les sons, mais
les objets mêmes , soit directement , comme faisoient les Mexicains ,
soit par des figures
allégoriques , comme firent autrefois les egyptiens. Cet etat répond à
la langue
passionnée , & suppose déjà quelque société & des besoins que
les passions ont fait
naître.
La seconde maniere est de représenter les
mots & les propositions par des caracteres
conventionnels. , ce qui peut le faire que quand la langue est tout - à
- fait formée & qu'un
peuple entier est uni par des loix communes; car il y a déjà ici double
convention : telle est
l'ecriture , Chinois ; c'est-là véritablement peindre les sons &
parler aux yeux.
La troisieme est de décomposer la voix
parlante à un certain nombre de parties élémentaires , soit vocales,
soit articulées , avec lesquelles on puisse former tous les mots
& toutes les syllabes. imaginables. Cette maniere d'écrire , qui
est la notre , a du être
imaginée par des peuples commerçans qui , voyageant en plusieurs pays
& ayant à parler
plusieurs langues , furent forces d'inventer des caracteres qui pussent
être communs à
toutes. Ce n'est pas précisément peindre la parole, c'est l'analyser.
Ces trois manieres d'écrire répondent assez
exactement [371] aux trois divers états, sous
lesquels en peut considérer les hommes rassemblés en nations. La
peinture des objets
convient aux peuples sauvages; les figues des mots & des
propositions aux peuples
barbares, & l'alphabet aux peuples polices .
Il me faut donc pas penser que cette
derniere invention soit une preuve de la haute
antiquité du peuple inventeur. Au contraire il est probable que le
peuple qui l'a trouvée
avoit en vue une communication plus facile avec d'autres peuples
parlant d'autres langues,
lesquels du moins étoient ses contemporains & pouvoient être plus
anciens que lui. On ne
peut pas dire la même chose des deux autres méthodes. J'avoue ,
cependant , que si l'on
s'en tient à l'histoire & aux faits connus , l'ecriture par
alphabet paroît remonter aussi
haut qu'aucune autre. Mais il n'est pas surprenant que nous manquions
de monumens des
tems ou l'on n'ecrivoit pas.
Il est peu vraisemblable que les premiers
qui s'avisèrent de résoudre la parole en signes élémentaires, aient
fait d'abord des divisions bien exactes. Quand ils s'apperçurent
ensuite de l'insuffisance de leur analyse, les uns, comme les Grecs,
multiplierent les
caracteres de leur alphabet, les autres se contèrent d'en varier le
sens ou le son par des
positions ou combinaisons différentes. Ainsi paroissent écrites les
inscriptions des ruines
de Tchelminar, , dont Chardin nous a tracé des Ectypes. On n'y
distingue que deux figures
ou caracteres ,*[*Des gens s'étonnent
, dit Chardin , que deux figures
puissent faire tant de
lettres , mais pour moi je ne vois pas la de quoi s'étonner si fort,
puisque les lettres de notre
Alphabet , qui sont au nombre de vingt-trois, ne sont pourtant
composées que de deux
lignes , la droite & la circulaire , c'est -à-dire , qu'avec un C
& un I, on fait toutes les lettres
qui composent nos mots.] mais de diverses grandeurs & posés
en
différens sens.
[372] Cette langue inconnue & d'une
antiquité presque effrayante , devoit pourtant être
alors bien formée, à en juger par la perfection des arts qu'annoncent
la beauté des
caracteres * [*Ce caractere parole
fort beau & n'a rien de confus
ni de barbare. L'on diroit
que les lettres auroient été dorées ; car il y en a plusieurs &
surtout des Majuscules, ou il
paroit encore de l'or, & c'est assurément quelque chose d'admirable
& d'inconcevable que
l'air n'ait pu manger cette dorure durant tant de siecles . Du reste ,
ce n'est pas merveille
qu'aucun de tous les Savans du monde n'aient jamais rien compris a
cette ecriture ,
puisqu'elle n'approche en aucune maniere d'aucune ecriture qui soit
venue a notre
connoissance , au lieu que toutes les ecritures connues aujourd hui ,
excepté le Chinois, ont
beaucoup d'affinité entr'elles, & paroissent venir de la même
source. Ce qu'il y a en ceci
de plus merveilleux, est que les Guebres qui sont les restes des
Anciens Perses , & qui en
conservent. & perpétuent la Religion, non-seulement ne connoissent
pas mieux ces
caracteres que nous , mais que leurs caracteres n'y ressemblent pas
plus que let nôtres.
D'ou il s'ensuit, ou que c'est un caractere de cabale; ce qui n'est pas
vraisemblable ,
puisque ce caractere est le commun & naturel de l'édifice en tous
endroits , & qu'il' n'y en
a pas d'autre du même ciseau ; ou qu'il est d'une si grande antiquité
que nous n'oserions
presque le dire. En effet, Chardin seroit présumer, sur ce
passage ,
que du tems de Cirus
& des Mages, ce caractere etoit déjà oublie, & tout aussi peu
connu qu'aujourd'hui.] & les
monumens admirables ou se trouvent ces inscriptions. Je ne sais
pourquoi l'on parle si peu
de ces étonnantes ruines: quand j'en lis la description dans Chardin,
je me crois transporte
dans un autre monde. Il me semble que tout cela donne furieusement à
penser.
L'art d'écrire ne tient point à celui de
parler. Il tient à des besoins d'une autre nature, qui
naissent plutôt ou plus tard [373] selon des circonstances tout-a-fait
indépendantes de la
durée des peuples, & qui pourroient n'avoir jamais eu lieu chez des
nations très -
anciennes. On ignore durant combien de siecles l'art des Hiéroglyphes
fut peut-être la
seule ecriture des egyptiens , & il est prouve qu'une telle
ecriture peut suffire a un peuple
police, par l'exemple des Mexicains qui en avoient une encore moins
commode.
En comparant l'alphabet Cophte a l'alphabet
Syriaque ou Phénicien, on juge aisément
que l'un vient de l'autre , & il ne seroit pas étonnant que ce
dernier fut l'original , ni que le
peuple le plus moderne eut a cet égard instruit le plus ancien. Il est
clair aussi que
l'alphabet Grec vient de l'alphabet Phénicien ; l'on voit même qu'il en
doit venir . Que
Cadmus ou quelque autre l'ait apporte de Phénicie , toujours paroit -
il certain que les
Grecs ne l'allerent pas chercher & que les Phéniciens l'apporteront
eux-mêmes : car , des
peuples de l'Asie & de l'Afrique , ils furent les premiers &
presque les seuls *[*Je compte
les Carthaginois pour Phéniciens, puis qu'ils etoient une colonie de
Tyr.] qui
commerceront en europe & ils vinrent bien plutôt chez les Grecs que
les Grecs n'allerent
chez eux : ce qui ne prouve nullement que le peuple Grec ne soit pas
aussi ancien que le
peuple de Phénicie .
D'abord les Grecs n'adoptèrent pas
seulement les caracteres des Phéniciens , mais même
la direction de leurs lignes de droite à gauche. ensuite ils
s'avisèrent d'écrire par sillons,
c'est-a-dire, en retournant de la gauche a la droite, puis de [374] la
droite à la gauche
alternativement . *[*V. Pausanias Arcad. Les Latins, dans les
commencemens , écrivirent
de même , & de-la , selon Marius Victorinus , est venu le mot de
versus .] enfin ils écrivirent comme nous saisons aujourd'hui en
recommençant toutes les lignes de gauche à
droite., Ce progrès n'a rien que de naturel : l'ecriture par sillons
est sans contredit la plus
commode a lire. Je suis même étonne qu'elle ne se soit pas établie avec
l'impression, mais étant difficile à écrire à la main , elle dut
s'abolir quand les manuscrits se multiplierent.
Mais bien que l'alphabet Grec vienne de
l'alphabet Phénicien , il ne s'ensuit point que la
langue Grecque vienne de la Phénicienne. Une de ces propositions ne
tient point à l'autre ,
& il paroit que la langue Grecque etoit déjà fort ancienne , que
l'art d'écrire etoit récent
& même imparfait chez les Grecs. Jusqu'au siège de Troye ils
n'eurent que seize lettres , si
toutefois ils les eurent. On dit que Palamede en ajouta quatre &
Simonide les quatre autres.
Tout cela est pris d'un peu loin. Au contraire le Latin, langue plus
moderne, eut presque
des sa naissance un alphabet complet, dont cependant les premiers
Romains ne se servoient
gueres , puisqu'ils commencerent si tard d'écrire leur histoire , &
que les lustres ne se
marquoient qu'avec des clous.
Du reste il n'y a pas une quantité de
lettres ou éliminés de la parole absolument
déterminée; les uns en ont plus les autres moins , selon les langues
& selon les diverses
modifications qu'on donne aux voix & aux consonnes. Ceux qui ne
comptent que cinq
voyelles se trompent fort: les Grecs en [375] ecrivoient sept, les
premiers Romains
six,*[*Vocales quas Graece septem,
Romulus sex , usus posterier quinque
commemorat , y
velut graeca rejecta . Mart. Capel. L. III.] MM. de Port-Royal
en
comptent dix, M. Duclos
dix-sept, & je ne doute pas qu'on n'en trouvât beaucoup davantage
si l'habitude avoir
rendu l'oreille plus sensible & la bouche plus exercée aux diverses
modifications, dont elles
sont susceptibles. A proportion de la délicatesse de l'organe , on
trouvera plus ou moins de
modifications, entre l'a aigu & l'o grave , entre l'i & l'e
ouvert, &c. C'est ce que chacun
peut éprouver en passant d'une voyelle a l'autre par une voix continue
& nuancée ; car on
peut fixer plus ou moins de ces nuances & les marquer par des
caracteres particuliers,
selon qu'a force d'habitude on s'y est rendu plus ou moins sensible,
& cette habitude
dépend des sortes de voix usitées dans le langage , auxquelles l'organe
se forme
insensiblement. La même chose peut se dire a-peu-près des lettres
articulées ou
consonnes. Mais la plupart des nations n'ont pas fait ainsi. elles ont
pris l'alphabet les unes
des autres , & représenté par les mêmes caracteres, des voix &
des articulations
très-différentes. Ce qui fait que, quelque exacte que soit
l'orthographe , on lit toujours
ridiculement une autre langue que la sienne , a moins qu'on n'y soit
extrêmement exerce.
L'ecriture , qui semble devoir fixer la
langue, est précisément ce qui l'altere ; elle n'en
charge pas les mots mais le génie; elle substitue l'exactitude à
l'expression. L'on rend ses
sentimens quand on parle & ses idées quand on écrit. en écrivant on
est force de prendre
tous les mots dans l'acception [376] commune; mais celui qui parle
varie les acceptions par
les tons, il les détermine comme il lui plaît; moins gêne pour être
clair, il donne plus a la
force, & il n'est pas possible qu'une langue qu'on écrit garde
long-tems la vivacité de celle
qui n'est que parlée. On écrit les voix & non pas les sons: or dans
une langue accentuée ce
sont les sons, les accens, les inflexions de toute espece qui sont la
plus grande énergie du
langage; & rendent une phrase, d'ailleurs commune, propre seulement
au lieu ou elle est.
Les moyens qu'on prend pour suppléer a celui-là étendent, alongent la
langue écrite , &
passant des livres dans le discours énervent la parole même.* [*Le
meilleur de ces moyens,
& qui n'auroit pas ce défaut , seroit la ponctuation , si on l'eut
laissée moins imparfaite .
Pourquoi, par exemple, n'avons -nous pas de point vocatif? Le point
interrogant que nous
avons etoit beaucoup moins nécessaire : car, par la seule construction
, on voit si l'on
interroge ou si l'on n'interroge pas, au moins dans notre langue.
Venez-vous & vous venez
ne sont pas la même chose. Mais comment distinguer , par écrit, un
homme qu'on nomme
d'un homme qu'on appelle ? C'est-là vraiment une équivoque qu'eut lève
le point vocatif .
La même équivoque se trouve dans l'ironie, quand l'accent ne la fait
pas sentir.] en disant
tout comme on l'ecriroit on ne fait plus que lire en parlant.
S'il est
probable qu'Homere ait su écrire.
Quoi qu'on nous dise de l'invention de
l'alphabet Grec je la crois beaucoup plus moderne
qu'on ne la fait, & je fonde principalement cette opinion sur le
caractere de la langue. Il
m'est venu bien souvent dans l'esprit de douter non-seulement qu'Homere
sut écrire; mais
même qu'on écrivit de [377] son tems . J'ai grand regret que ce doute
sois si formellement
démenti par l'histoire de Bellerophon dans l'Iliade; comme j'ai le
malheur aussi bien que le
Pere Hardouin d'être un peu obstine dans mes paradoxes, si j'etois
moins ignorant, je
serois bien tente d'étendre mes doutes sur cette histoire même, &
l'accuser d'avoir été
sans beaucoup d'examen interpollée par les compilateurs d'Homere.
Non-seulement dans
le reste de l'Iliade on voit peu de traces de cet art; mais j'ose
avancer que toute l'Odissée
n'est qu'un tissu de bêtises & d'inepties qu'une lettre ou deux
eussent réduit en fumée, au
lieu qu'on rend ce poème raisonnable & même assez bien conduit, en
supposant que ses
héros aient ignore l'ecriture. Si l'Iliade eut été écrite , elle eut
été beaucoup moins
chantée , les Rhapsodes eussent été moins recherches & se seroient
moins multiplies.
Aucun autre Poete n'a été ainsi chante si ce n'est le Tasse a Venise,
encore n'est-ce que par
les Gondoliers qui ne sont pas grands lecteurs. La diversité des
dialectes employés par
Homere forme encore un préjugé très - fort. Les dialectes distingues
par la parole se
rapprochent & se confondent par l'ecriture, tout se rapporte
insensiblement a un modele
commun. Plus une nation lit & s'instruit, plus ses dialectes
s'effacent, & enfin ils ne restent
plus qu'en forme de jargon chez le peuple, qui lit peu & qui
n'écrit point.
[378] Or ces deux Poèmes étant postérieurs
au siège de Troye; il n'est gueres apparent
que les Grecs qui firent ce siège connussent l'ecriture , & que le
Poete qui le chanta ne la
connut pas. Ces Poèmes resterent long-tems ecrits , seulement dans la
mémoire des
hommes; ils surent rassembles par écrit assez tard & avec beaucoup
de peine. Ce fut
quand la Grece commença d'abonder en livres & en poésie écrite ,
que tout le charme de
celle d'Homere se fit sentir par comparaison. Les autres Poetes
ecrivoient, Homere seul
avoit chante, & ces chants divins n'ont cesse d'être écoutes avec
ravissement que quand
l'europe s'est couverte de barbares , qui se sont mêles de juger ce
qu'ils ne pouvoient
sentir.
De la
Prosodie moderne.
Nous n'avons aucune idée d'une langue
sonore & harmonieuse , qui parle autant par les
sans que par les voix. Si l'on croit suppléer à l'accent par les accens
on se trompe : on
n'invente les accens que quand l'accent est déjà perdu.* [*Quelques
Savans prétendent ,
contre l'opinion commune & contre la preuve tirée de tous les
anciens manuscrits , que les
Grecs ont connu & pratique dans l'ecriture les signes appelles
accent , & ils fondent cette
opinion sur deux passages que je vais transcrire l'un & l'autre,
afin que le lecteur puisse
juger de leur vrai sens.
Voici le premier tire de Ciceron , dans son
traite de l'Orateur, liv. III. N̊ 44.
Hanc
diligentiam subsequitur modus etiam
& forma verborum , quod jam vercori ne huic
Catulo videatur esse puerile. Versus enim veteres illi in hac soluta
oratione propemodum ,
hoc est , numeros quosdam , nobis esse adhibendos putaverunt.
Interspirationis enim , non
desatigationis nostra ; neque librariorum notis, sed verborum &
sententiarum rnodo ,
interpunctas clausulas in orationibus esse voluerunt : idque Princeps
Isocrates instituisse
fertur, ut ineonditam antiquorum dicendi consuctudinem, delectationis ,
atque aurium
cause ( quemadmodum seribit discipulus ejus Naucrates ) numeris
adstringeret.
Namque hoec
duo , musici , qui erant
quondam iidem poete , rnachinati ad voluptatem sunt
versum , atque cantum, ut & verborum numero , & vocum modo ,
delectatione vincerent
aurium satietatem. Haec igitur duo , vocis duo moderationem &
verborum conclusionem
quoad orationis severitas pati offit , a poetica ad eloquentiam
traducenda duxerunt .
Voici le second tire d'Isidore , dans ses
Origines . L. I. C. 20.
Praeterea
quaedam sententiarum notae apud
celeberrimos auctores fuerunt, quasque
antiqui ad distinctionem scripturarum carminbus & historiis
apposuerunt . Nota, est figura
propria in litterae modum posita , ad demonstrandum unamquamque verbi
sententiarunique ac versuum rationem . Notae autem versibus apponuntur
mero XXVI.
quae , sunt nominibus infra scriptis , &c.
Pour moi je vios-là que du tems de Ciceron ,les bons Copistes pratiquoient la séparation des mots , & certains signes equivalens à notre ponctuation. J'y vois encore l'invention du nombre & de la déclamation de la prose attribuée à Isocrate. Mais je n'y vois point du tout les signes ecrits, les accens, & quand je les y verrois , on n'en pourroit conclure qu'une chose que je ne dispute pas & qui rentre tout-a-fait dans mes principes ; savoir que, quand les Romains commencerent à étudier le Grec, les Copistes , pour leur en indiquer la prononciation , inventèrent les signes des accens , des esprits & de la prosodie, mais il ne s'ensuivroit nullement que ces signes fussent en usage parmi les Grecs qui n'en avoient aucun besoin.] Il y a plus ;nous croyons avoir des accens dans [379] notre langue, & nous n'en avons point: nos prétendus accens ne sont que des voyelles ou des signes de quantité ; ils ne marquent aucune variété de sons. La preuve est que ces accens se rendent tous, ou par des tems inégaux , ou par des [380]
modifications des levres , de la langue ou
du palais qui sont la diversité des voix, aucun par
des modifications de la glote qui sont la diversité des sons. Ainsi
quand notre circonflexe
n'est pas une simple voix, il est une longue ou il n'est rien. Voyons à
présent ce qu'il etoit
chez les Grecs.
Denis
d'Halycarnasse dit, que l'élévation
du ton dans l'accent aigu & l'abaissement dans le
grave etoient une quinte; ainsi l'accent prosodique etoit aussi
musical, sur-tout le
circonflexe , ou la voix après avoir monte d'une quinte descendoit
d'une autre quinte sur la
même syllabe.* [*M. Duclos, Rem. sur la gram. génér &
raisonné , p.
30.] On voit assez
par ce passage & par ce qui s'y rapporte, que M. Duclos ne
reconnoît point d'accent
musical dans notre langue, mais seulement l'accent prosodique &
l'accent vocal; on y
ajoute un accent orthographique qui ne change rien a la voix, ni au son
, ni à la quantité,
mais qui tantôt indique une lettre supprimée comme le circonflexe,
& tantôt fixe le sens équivoque d'un monosyllabe , tel que l'accent
prétendu grave . qui distingue ou adverbe
de lieu de ou particule disjonctive , & a pris pour article du même
a pris pour verbe; cet
accent distingue à l'oeil seulement ces monosyllabes , rien ne les
distingue à la
prononciation. *[*On pourroit croire que c'est par ce même accent , que
les Italiens
distinguent , par exemple , è verbe de e conjonction ; mais le premier
se distingue à
l'oreille par un son plus fort & plus appuyé, ce qui rend vocal
l'accent dont il est marque :
observation que le Buonmattel a eu tort ne pas faire.] Ainsi la
définition de l'accent que les
François ont généralement adoptée, ne convient à aucun des accens de
leur langue.
[381] Je m'attende bien que plusieurs de
leurs grammairiens , prévenus que les accens
marquent élévation ou abaissement de voix, se récrieront encore ici au
paradoxe, & faute
de mettre assez de soins à l'expérience , ils croiront rendre par les
modifications de la glote
ces mêmes accens qu'ils rendent uniquement en variant les ouvertures de
la bouche ou les
positions de la langue. Mais voici ce que j'ai à leur dire pour
constater l'expérience &
rendre ma preuve sans replique.
Prenez exactement avec la voix l'unisson de
quelque instrument de Musique , & sur cet
unisson prononcez de suite tous les mots françois les plus diversement
accentues que vous
pourrez rassembler ; comme il n'est pas ici question de l'accent
oratoire, mais seulement de
l'accent grammatical , il n'est pas même nécessaire que ces divers mots
aient un sens suivi.
Observez en parlant ainsi, si vous ne marquez pas sur ce même son tous
les accens aussi
sensiblement, aussi nettement que si vous prononciez sans gêne en
variant votre ton de
voix. Or, ce fait suppose, & il est incontestable , je dis que
puisque tous vos accens
s'expriment sur le même ton , ils ne marquent donc pas des sons
differens. Je n'imagine
pas ce qu'on peut répondre a cela.
Toute langue ou son peut mettre plusieurs
airs de Musique sur les mêmes paroles, n'a
point d'accent musical détermine. Si l'accent etoit détermine , l'air
le seroit aussi. Des que
le chant est arbitraire, l'accent est compte pour rien.
Les langues modernes de l'europe sont
toutes du plus au moins dans le même cas. Je n'en
excepte pas même l'italienne . La langue italienne, non plus que la
françoise, n'est [382]
point par elle-même une langue musicale. La différence est seulement
que l'une se prête à
la Musique, & que l'autre ne s'y prête pas.
Tout ceci mene à la confirmation de ce
principe , que par un progrès naturel toutes les
langues lettrées doivent changer de caractere & perdre de la force
en gagnant de la clarté;
que plus on s'attache à perfectionner la grammaire & la logique,
plus on accélere ce
progrès, & que pour rendre bientôt une langue froide &
monotone, il ne faut qu'établir
des académies chez le peuple qui la parle.
On connoit les langues dérivées par la
différence de l'orthographe à la prononciation.
Plus les langues sont antiques & originales , moins il y a
d'arbitraire dans la maniere de les
prononcer , par conséquent moins de complication, de caracteres pour
déterminer cette
prononciation. Tous les signes
prosodiques des anciens , dit M. Duclos
, supposé que
l'emploi en fut bien fixe , ne valoient pas encore 1'usage. Je
dirai
plus ; ils y furent
substitues. Les anciens Hébreux n'avoient ni points , ni accens , ils
n'avoient pas même des
voyelles. Quand les autres Nations ont voulu se mêler de parler Hébreu,
& que les Juifs
ont parle d'autres langues ; la leur a perdu son accent ; il a fallu
des points, des signes pour
le régler , & cela a bien plus rétabli le sens des mots que la
prononciation de la langue. Les
Juifs de nos jours, parlant Hébreu , ne feroient plus entendus de leurs
ancêtres .
Pour savoir l'Anglois, il faut l'apprendre
deux sois, l'une à le lire , & l'autre à le parler. Si
un Anglois lit à haute voix, & qu'un etranger jette les yeux sur le
livre l'etranger [383]
n'apperçoit aucun rapport entre ce qu'il voit & ce qu'il entend.
Pourquoi cela ? parce que
l'Angleterre ayant été successivement conquise par divers peuples , les
mots se sont
toujours ecrits de même, tandis que la maniere de les prononcer a
souvent change. Il y a
bien de la différence entre les signes qui déterminent le sens de
l'ecriture & ceux qui
reglent la prononciation. Il seroit aise de faire avec les seules
consonnes une langue fort
claire par écrit , mais qu'on ne sauroit parler. L'Algebre a quelque
chose de cette
langue-là. Quand une langue est plus claire par son orthographe que par
sa prononciation,
c'est un signe qu'elle est plus écrite que parlée ; telle pouvoit être
la langue savante des
egyptiens ; telles sont pour nous les langues mortes. Dans celles qu'on
charge de consonnes
inutiles , l'ecriture semble même avoir précédé la parole , & qui
ne croiroit la Polinoise
dans ce cas-là ? Si cela etoit , le Polonois devroit être la plus
froide de toutes les langues.
Différence
générale & locale dans
l'Origine des Langues.
Tout ce que j'ai dit jusqu'ici convient aux
langues primitives en général , & aux progrès
qui résultent de leur durée , mais n'explique ni leur origine , ni
leurs différences. La
principale cause qui les distingue est locale, elle vient des climats
ou elles naissent , & de la
maniere dont elles se forment ; [384] c'est à cette cause qu'il faut
remonter pour concevoir
la différence générale & caractéristique qu'on remarque entre les
langues du midi &
celles du nord. Le grand défaut des Européens est de philosopher
toujours sur les origines
des choses, d'après ce qui se passe autour d'eux. Ils ne manquent point
de nous montrer les
premiers hommes, habitant une terre ingrate & rude, mourant de
froid & de faim ,
empresses a se faire un couvert & des habits ; ils ne voient
par-tout que la neige & les
glaces de l'Europe ; sans songer que l'espece humaine , ainsi que
toutes les autres , a pris
naissance dans les pays chauds , & que sur les deux tiers du globe
l'hiver est à peine connu.
Quand on veut étudier les hommes il faut regarder près de soi ; mais
pour étudier
l'homme il faut apprendre à porter sa vue au loin ; il faut d'abord
observer les différences
pour découvrir les propriétés.
Le genre-humain ne dans les pays chauds ,
s'étend de-la dans les pays froids ; c'est dans
ceux-ci qu'il se multiplie & reflue ensuite dans les pays chauds.
De cette action & réaction,
viennent les révolutions de la terre & l'agitation continuelle de
ses habitans. Tachons de
suivre dans nos recherches l'ordre même de la nature. J'entre dans une
longue digression
sur un sujet si rebattu qu'il est trivial , mais auquel il faut
toujours revenir malgré qu'on
en ait pour trouver l'origine des institutions humaines.
Formation des Langues Méridionales.
Dan les premiers tems* [*J'appelle les
premiers tems ceux de la dispersion des hommes , à
quelque âge du genre-humain qu'on veuille en fixer l'époque] les hommes
pars sur la face
de la terre n'avoient de société que celle de la famille , de loix que
celles de la nature, de
langue que le geste & quelques sons inarticulés .* [*Les véritables
langues n'ont point une
origine domestique, il n'y a qu'une convention plus générale & plus
durable qui les puisse établir. Les Sauvages de l'Amérique ne parlent
presque jamais que hors de chez eux ;
chacun garde le silence dans sa cabane, il parle par signes sa famille
, & ces lignes sont peu
frequens , parce qu'un Sauvage est moins inquiet , moins impatient
qu'un Européen , qu'il
n'a pas tant de besoins , & qu'il prend soin d'y pourvoir
lui-même.] Ils n'etoient lies par
aucune idée de fraternité commune , & n'ayant aucun arbitre que la
force, ils se croyoient
ennemis les uns des autres. C'etoient leur foiblesse & leur
ignorance qui leur donnoient
cette opinion. Ne connoissant rien , ils craignoient tout , ils
attaquoient pour se défendre.
Un homme abandonne seul sur la face de la terre, à la merci du genre -
humain , devoit être un animal féroce. Il etoit prêt a faire aux autres
tout le mal qu'il craignoit d'eux. La
crainte & la foiblesse sont les sources de cruauté
Les affections sociales ne se développent
en nous qu'avec nos lumieres. La pitié , bien que
naturelle au cœur de [386] l'homme, resteroit éternellement inactive
sans l'imagination qui
la met en jeu. Comment nous laissons-nous émouvoir a la pitié ? En nous
transportant
hors de nous-mêmes ;en nous identifiant avec l'être souffriront. Nous
ne souffrons
qu'autant que nous jugeons qu'il souffre ; ce n'est pas dans nous,
c'est dans lui que nous
souffrons. Qu'on songe combien ce transport suppose de connoissances
acquises !
Comment imaginerois-je des maux dont je n'ai nulle idée ? comment
souffrirois-je en
voyant souffrir un autre , si le ne fais pas même qu'il souffre, si
j'ignore ce qu'il y a de
commun entre lui & moi ? Celui qui n'a jamais réfléchi, ne peut
être ni élément , ni juste
, ni pitoyable : il ne peut pas non plus être méchant & vindicatif.
Celui qui n'imagine rien ,
ne sent que lui-même; il est seul au milieu du genre-humain.
La réflexion naît des idées comparées ,
& c'est la pluralité des idées qui porte les
comparer. Celui qui ne voit qu'un seul objet n'a point de comparaison
faire. Celui qui n'en
voit qu'un petit nombre , & toujours les mêmes des son enfance , ne
les compare point
encore , parce que l'habitude de les voir lui ôte l'attention
nécessaire pour les examiner :
mais à mesure qu'un objet nouveau nous frappe , nous voulons le
connoître ; dans ceux qui
nous sont connus nous lui cherchons des rapports : c'est ainsi que nous
apprenons la
considérer ce qui est sous nos yeux , & que ce qui nous est
etranger nous porte à l'examen
de ce qui nous touche.
Appliquez ces idées aux premiers hommes ,
vous verrez la raison de leur barbarie N'ayant
jamais rien vu que ce qui etoit autour d'eux, cela même ils ne le
connoissoient pas ; [387] ils
ne se connoissoient pas eux-mêmes. Ils avoient l'idée d'un pere , d'un
fils, d'un frere , &
non pas d'un homme. Leur cabane contenoit tous leurs semblables ; un
etranger , une bête
, un monstre , etoient pour eux la même chose : hors eux leur famille ,
l'univers entier ne
leur etoit rien.
De-la , les contradictions apparentes qu'on
voit entre les peres des nations : tant de naturel
& tant d'inhumanité , des mœurs si féroces & des cœurs si
tendres , tant d'amour pour
leur famille & d'aversion pour leur espece. Tous leurs sentimens
concentres entre leurs
proches ,en avoient plus d'énergie. Tout ce qu'ils connoissoient leur
etoit cher. Ennemis du
reste du monde qu'ils ne voyoient point & qu'ils ignoroient , ils
ne haissoient que ce qu'ils
ne pouvoient connoître.
Ces tems de barbarie etoient le siecle
d'or, non parce que les hommes etoient unis , mais
parce qu'ils etoient sépares. Chacun, dit-on, s'estimoit le maître de
tout , cela peut être;
mais nul ne connoissoit & ne desiroit que ce qui etoit sous sa main
: ses besoins , loin de le
rapprocher de ses semblables l'en éloignoient. Les hommes , si l'on
veut , s'attaquoient
dans la rencontre , niais ils se rencontroient rarement. Par tout
régnoit l'etat de guerre , &
toute la terre etoit en paix.
Les premiers hommes furent chasseurs ou
bergers , & non pas laboureurs ; les premiers
biens furent des troupeaux & non pas des champs. Avant que la
propriété de la terre fut
partagée , nul ne pensoit a la cultiver. L'Agriculture est un art qui
demande des
instrumens ; semer pour recueillir est une précaution qui demande de la
prévoyance.
L'homme en société cherche a s'étendre, l'homme isole se resserre. Hors
[388] de la
portée ou son œil peut voir, & ou son bras atteindre , il n'y a
plus pour lui ni droit , ni
propriété. Quand le Cyclope a roule la pierre à l'entrée de sa caverne
, ses troupeaux &
lui sont en sureté. Mais qui garderoit les moissons de celui pour qui
les loix ne veillent pas
?
On me dira que Cain fut laboureur & que
Noe planta la vigne. Pourquoi non? Ils etoient
seuls, qu'avoient-ils a craindre ? D'ailleurs ceci ne fait rien contre
moi ; j'ai dit ci-devant ce
que j'entendois par les premiers tems. En devenant fugitif Cain fut
bien force
d'abandonner l'agriculture; la vie errante des descendans de Noe dut
aussi la leur faire
oublier; il falut peupler la terre avant de la cultiver; ces deux
choses se sont mal ensemble.
Durant la premiere dispersion du genre-humain , jusqu'a ce que la
famille fut arrêtée, &
que l'homme eut une habitation fixe, il n'y eut plus d'agriculture .
Les peuples qui ne se
fixent point ne sauroient cultiver la terre ; tels furent autrefois les
Nomades, tels furent les
Arabes vivant sous des tentes, les Scythes dans leurs chariots, tels
sont encore aujourd'hui
les Tartares errans, & la Sauvages de l'Amérique.
Généralement chez tous les peuples dont
l'origine nous est connue, on trouve les premiers
barbares voraces & carnaciers plutôt qu'agriculteurs &
granivores. Les Grecs nomment le
premier qui leur apprit à labourer la terre, & il paroit qu'ils ne
connurent cet art que fort
tard : mais quand ils ajoutent qu'avant Triptoleme ils ne vivoient que
de gland, ils disent
sine chose sans vraisemblance & que leur propre histoire dément;
car ils mangeoient de la
chair avant Triptoleme , [389] puisqu'il leur défendit d'en manger. On
ne voit pas, au reste
, qu'ils aient tenu grand compte de cette défense.
Dans les festins d'Homere , on tue un boeuf
pour régaler les hôtes , comme on tueroit de
nos jours un cochon de lait. En lisant qu'Abraham servit un veau a
trois personnes ,
qu'Eumée fit rôtir deux chevreaux pour le dîner d'Ulisse , & qui
autant en fit Rebecca
pour celui de son mari , on peut juger quels terribles dévoreurs de
viande etoient les
hommes de ces tems-là. Pour concevoir les repas des anciens on n'a qu
'a voir aujourd'hui
ceux des Sauvages; j'ai failli dire ceux des Anglois.
Le premier gâteau qui fut mange fut la
communion du genre-humain. Quand les hommes
commencerent a se fixer ils défrichoient quelque peu de terre autour de
leur cabane ,
c'etoit un jardin plutôt qu'un champ. Le peu de grain qu'on recueilloit
se broyoit entre
deux pierres , on en faisoit quelques gâteaux qu'on cuisoit sous la
cendre , ou sur la braise ,
ou sur une pierre ardente, dont on ne mangeoit que dans les festins.
Cet antique usage qui
fut consacre chez les Juifs par la Pàque , se conserve encore
aujourd'hui dans la Perse &
dans les Indes. On n'y mange que des pains sans levain, & ces pains
en feuilles minces se
cuisent & se consomment a chaque repas. On ne s'est avise de faire
fermenter le pain que
quand il en a salu davantage, car la fermentation se fait mal sur une
petite quantité.
Je sais qu'on trouve déjà l'agriculture en
grand des le tems des Patriarches. Le voisinage
de l'Egypte avoit du la porter de bonne heure en Palestine. Le livre de
Job, le plus ancien ,
[390] peut-être, de tous les livres qui existent, parle de la culture
des champs, il compte
cinq cents paires de bœufs parmi les richesses de Job; ce mot de
paires montre ces bœufs
accouples pour le travail; il est dit positivement que ces bœufs
labouroient quand les
Sabéens les enlevèrent, & l'on peut juger quelle étendue de pays
devoient labourer cinq
cents paires de bœufs.
Tout cela est vrai; mais ne confondons
point les tems, L'âge patriarchal que nous
connoissons est bien loin du premier âge. L'ecriture compte dix
générations de l'un l'autre
dans ces siecles ou les hommes vivoient long-tems. Qu'ont-ils fait
durant ces dix
générations? Nous n'en savons rien. Vivant épars & presque sans
société , a peine
parloient - ils: comment pouvoient-ils écrire ? & dans l'uniformité
de leur vie isolée quels
evenemens nous auroient-ils transmis?
Adam parloit; Noe parloit; soit. Adam avoir
été instruit par Dieu même . En se divisant,
les enfans de Noe abandonnèrent l'agriculture, & la langue commune
périt avec la
premiere société. Cela seroit arrive quand il n'y auroit jamais eu de
tour de Babel. On a
vu dans des Isles désertes des solitaires oublier leur propre langue:
rarement après
plusieurs générations , des hommes hors de leurs pays conservent leur
premier langage,
même ayant des travaux commuas & vivant entre'eux en société.
épars dans ce vaste désert du monde , les
hommes retombèrent dans la stupide barbarie
ou ils se seroient trouves s'ils etoient nés de la terre. En suivant
ces idées si naturelles , il
est aise de concilier l'autorité de l'Ecriture avec les monumens [391]
antiques, & l'on n'est
pas réduit à traiter de fables des traditions aussi anciennes que les
peuples qui nous les ont
transmises.
Dans cet etat d'abrutissement il falloit
vivre. Les plus actifs , les plus robustes , ceux qui
alloient toujours en avant ne pouvoient vivre que de fruits & de
chasse ; ils devinrent donc
chasseurs , violens, sanguinaires; puis avec le tems guerriers,
conquérans , usurpateurs.
L'histoire a souille ses monumens des crimes de ces premiers Rois; la
guerre & les
conquêtes ne sont que des chasses d'hommes. Après les avoir conquis, ne
leur manquoit
que de les dévorer. C'est ce que leurs successeurs ont appris à faire.
Le plus grand nombre, moins actif &
plus paisible, s'arrêta le plutôt qu'il put , assembla
du bétail , l'apprivoisa, le rendit docile à la voix de l'homme, pour
s'en nourrir, apprit à le
garder, à le multiplier; & ainsi commença la vie pastorale.
L'industrie humaine s'étend avec les
besoins qui la font naître. Des trois manieres de vivre
possibles à l'homme , savoir la chasse, le soin des troupeaux &
l'agriculture , la premiere
exerce le corps la force, à l'adresse, à la courte ; l'ame au courage ,
à la ruse ; elle endurcit
l'homme & le rend féroce. Le pays des chasseurs n'est pas long-tems
celui de la
chasse,*[*Le métier de chasseur n'est point favorable à la population.
Cette observation
qu'on a faite quand l'es Iles de St. Domingue & de la Tortue
etoient habitées par des
boucaniers , se confirme par l'etat de l'Amérique Septentrionale. On ne
voit point que les
peres d'aucune nation nombreuse, aient été chasseurs par etat ; ils ont
tout été
agriculteurs ou bergers . La chasse doit donc moins être considérée ici
comme ressource
de subsistance, que comme un accessoire de l'etat pastoral .] il faut
poursuivre au loin le
gibier, de - la l'équitation. Il [392] faut atteindre le même gibier
qui fuit; de-la les armes
légères , la fronde, la flèche, le javelot. L'art pastoral, pere du
repos & des passions
oiseuses est celui qui se suffit le plus à lui-même. Il fournit a
homme, presque sans peine,
la vie & le vêtement; il lui fournit même sa demeure; les tentes
des premiers bergers
etoient faites de peaux de bêtes: le toit de l'arche & du
tabernacle de Moise n'etoit pas
d'une autre étoffe. A l'égard de l'agriculture, plus lente naître, elle
tient à tous les arts;
elle amene la propriété , le gouvernement, les loix, & par degré la
misère & les crimes,
inséparables pour notre espece, de la science du bien & du mal.
Aussi les Grecs ne
regardoient-ils pas seulement Triptoleme comme l'inventeur d'un art
utile, mais comme un
instituteur & un sage, duquel ils tenoient leur premiere discipline
& leurs premieres loix.
Au contraire , Moise semble porter un jugement d'improbation sur
l'agriculture, en lui
donnant un méchant pour inventeur & faisant rejetter de Dieu ses
offrandes: on diroit que
le premier laboureur annonçoit dans son caractere les mauvais effets de
son art. L'auteur
de la Genèse avoit vu plus loin qu'Herodote.
A la division précédente se rapportent les
trois etats de l'homme considère par rapport la
société. Le Sauvage est chasseur , le Barbare est berger, l'homme civil
est laboureur.
Soit donc qu'on recherche l'origine des
arts, soit qu'on observe les premieres mœurs on
voit que tout se rapporte, [393] dans son principe aux moyens de
pourvoir à la subsistance
, & quant à ceux de ces moyens qui rassemblent les hommes, ils sont
détermines par le
climat & par la nature du sol. C'est donc aussi par les mêmes
causes qu'il faut expliquer la
diversité des langues & l'opposition de leurs caracteres.
Les climats doux , les pays gras &
fertiles ont été les premiers peuples & les derniers ou les
nations se sont formées , parce que les hommes s'y pouvoient passer
plus aisément les uns
des autres, & que les besoins qui sont naître la société , s'y sont
faits sentir plus tard.
Supposez un printems perpétuel sur la terre
; supposez partout de l'eau, du bétail, des
pâturages; supposez les hommes, sortant des mains de la nature, une
fois disperses parmi
tout cela : le n'imagine pas comment ils auroient jamais renoncé a leur
liberté primitive &
quitte la vie isolée & pastorale , si convenable à leur indolence
naturelle,* [*Il est
inconcevable a quel point l'homme est naturellement paresseux. On
diroit qu'il ne vit que
pour dormir, végéter , rester immobile ; à peine peut-il se résoudre à
se donner les
mouvemens nécessaires pour s'empêcher de mourir de faim. Rien ne
maintient tant les
Sauvages dans l'amour leur etat que cette délicieuse indolence. Les
passions qui rendent
l'homme inquiet, prévoyant, actif , ne naissent que dans la société. Ne
rien faire est la
premiere & la plus forte passion de l'homme après celle de se
conserver . Si l'on y
regardoit bien , l'on verroit que, même parmi nous , c'est pour
parvenir au repos que
chacun travaille ; c'est encore la paresse qui nous rend laborieux.]
pour s'imposer sans
nécessite l'esclavage , les travaux , les miseres inséparables de
l'etat social.
Celui qui voulut que l'homme fut sociable ,
toucha du doigt l'axe du globe & l'inclina sur
l'axe de l'univers. A ce léger [394] mouvement je vois changer la face
de la terre & décider
la vocation du genre-humain : j'entends au loin les cris de joie d'une
multitude insensée ; je
vois édifier les Palais & les Villes; je vois naître les arts, les
loix, le commerce; je vois les
peuples se former, s'étendre, se dissoudre , se succéder comme les
flots de la mer : je vois
les hommes rassembles sur quelques points de leur demeure. pour s'y
dévorer
mutuellement, faire un affreux désert du reste du monde, digne monument
de l'union
sociale & de l'utilité des arts.
La terre nourrit les hommes; mais quand les
premiers besoins les ont disperses, d'autres
besoins les rassemblent, & c'est alors seulement qu'ils parlent
& qu'ils sont parler d'eux.
Pour ne pas me trouver en contradiction avec moi-même ; il faut me
laisser le tems de
m'expliquer.
Si l'on cherche en quels lieux sont nés les
peres du genre-humain, d'ou sortirent les
premieres colonies, d'ou vinrent les premieres émigrations, vous ne
nommerez pas les
heureux climats de l'Asie-mineure, ni de la Sicile, ni de l'Afrique,
pas même de l'Egypte;
vous nommerez les fables de la Chaldée , les rochers de la Phénicie.
Vous trouverez la
même chose dans tous les tems. La Chine a beau se peupler de Chinois ,
elle se peuple aussi
de Tartares; les Scythes ont inonde l'Europe & l'Asie ; les
montagnes de Suisse versent
actuellement dans nos régions fertiles une colonie perpétuelle qui
promet de ne point tarir.
Il est naturel , dit-on , que les habitans
d'un pays ingrat le quittent pour en occuper un
meilleur. Fort bien; mais pourquoi ce meilleur pays, au lieu de
fourmiller de ses propres
[395] habitans fait-il place à d'autres? Pour sortir d'un pays ingrat
il y faut être. Pourquoi
donc tant d'hommes y naissent - ils par préférence ? On croiroit que
les pays ingrats ne
devroient se peupler que de l'excédent des pays fertiles , & nous
voyons que c'est le
contraire. La plupart des Peuples Latins se disoient Aborigènes ,
*[*Ces noms
d'Autocthones & d'Aborigènes
signifient seulement que les premiers
habitans du pays
etoient Sauvages, sans sociétés , sans loix , sans traditions, &
qu'ils peupleront avant de
parler] tandis que la grande Grece, beaucoup plus fertile , n'etoit
peuplée que d'etrangers.
Tous les peuples Grecs avouoient tirer leur origine de diverses
colonies , hors celui dont le
sol etoit le plus mauvais, savoir le Peuple Attique, lequel se disoit
Autocthone ou ne de
lui-même. Enfin sans percer la nuit des tems, les siecles modernes
offrent une observation
décisive ; car quel climat au monde est plus triste que celui qu'on
nomma la fabrique du
genre-humain ?
Les associations d'hommes sont en grande
partie l'ouvrage des accidens de la nature ; les
déluges particuliers , les mers extravasées , les éruptions des volcans
, les grands
tremblemens de terre , les incendies allumes par la foudre & qui
détruisoient les forets ,
tout ce qui dut effrayer & disperser les sauvages habitans d'un
pays, dut ensuite les
rassembler pour réparer en commun les pertes communes. Les traditions
des malheurs de
la terre , si frequens dans les anciens tems, montrent de quels
instrumens se servit la
Providence pour forcer les humains à se rapprocher. Depuis que les
sociétés sont établies
, ces grands accidens ont cesse & sont devenus plus rares ; il
semble que cela doit encore être ; les mêmes malheurs [396] qui
rassemblèrent les hommes épars , disperseroient ceux
qui sont réunis .
Les révolutions des saisons sont une autre
cause plus générale & plus permanente , qui
dut produire le même effet dans les climats exposes a cette variété.
Forces de
s'approvisionner pour l'hiver , voir les habitans dans le cas de
s'entre-aider, les voilà
contraints d'établir entr'eux quelque sorte de convention. Quand les
courses deviennent
impossibles & que la rigueur du froid les arrête , l'ennui les lie
autant que le besoin. Les
Lapons ensevelis dans leurs glaces , les Esquimaux, le plus sauvage de
tous les peuples, se
rassemblent l'hiver dans leurs cavernes , & l'été ne se connoissent
plus. Augmentez d'un
degré leur développement & leurs lumieres , les voilà réunis pour
toujours.
L'estomac ni les intestins de l'homme ne
sont pas faits pour digérer la chair crue ,en
général son goût ne la supporte pas; a l'exception peut-être des seuls
Esquimaux, dont je
viens de parler, les Sauvages mêmes grillent leurs viandes. A l'usage
du feu, nécessaire
pour les cuire , se joint le plaisir qu'il donne a la vue, & sa
chaleur agréable au corps.
L'aspect de la flamme qui fait fuir les animaux attire l'homme .*[*Le
feu sait grand plaisir
aux animaux ainsi qu' l'homme, lorsqu'ils sont accoutumes à sa vue
& qu'ils ont senti sa
doue chaleur. Souvent même il ne se leur seroit gueres moins utile qu'a
nous, au moins
pour réchauffer leurs petits. Cependant on n'a jamais oui dire
qu'aucune bête, ni sauvage
ni domestique , ait acquis assez d'industrie pour faire du feu , même a
notre exemple .
Voilà donc ces êtres raisonneurs qui forment , dit-on , devant l'homme
une société fugitive
, dont , cependant , l'intelligence n'a pu s'élever jusqu'a tirer d'un
caillou des étincelles , &
les recueillir, ou conserver au moins quel feux abandonnes ! Par ma foi
les Philosophes se
moquent de nous tout ouvertement. On voit bien par leurs ecrits qu'en
effet ils nous
prennent pour des bêtes.] On se rassemble autour d'un foyer commun , on
y sait des festins
, on y danse; les doux liens de l'habitude y rapprochent insensiblement
[397] l'homme de
ses semblables , & sur ce foyer rustique brûle le feu sacre qui
porte au fond des cœurs le
premier sentiment de l'humanité.
Dans les pays chauds, les sources & les
rivières, inégalement dispersées , sont d'autres
points de réunion d'autant plus nécessaires que les hommes peuvent
moins se passer d'eau
que de feu. Les Barbares sur-tout qui vivent de leurs troupeaux , ont
besoin d'abreuvoirs
communs , & l'histoire des plus anciens tems nous apprend , qu'en
effet c'est-là que
commencerent & leurs traites & leurs querelles .*[*Voyez
l'exemple de l'un & de l'autre au
chapitre 21 de la Genèse entre Abraham & Abimelec , au sujet du
puits du ferment.] La
facilite des eaux peut retarder la société des habitans dans les lieux
bien arroses. Au
contraire , dans les lieux arides il falut concourir à creuser des
puits, a tirer des canaux
pour abreuver le bétail. On y voit des hommes associes de tems presque
immémorial , car
il faloit que le pays restât désert ou que le travail humain le rendit
habitable. Mais le
penchant que nous avons a tout rapporter à nos usages , rend sur ceci
quelques réflexions
nécessaires.
Le premier etat de la terre differoit
beaucoup de celui ou elle est aujourd'hui , qu'on la voit
parée ou défigurée par la main des hommes. Le cahos que les Poetes ont
feint dans [398]
les éliminés régnoit dans ses productions. Dans ces tems recules, ou
les révolutions etoient
fréquentes, ou mille accidens changeoient la nature du sol & les
aspects du terrain , tout
croissoit confusément, arbres, légumes, arbrisseaux, herbages; nulle
espece n'avoit le tems
de s'emparer du terrain qui lui convenoit le mieux & d'y étouffer
les autres; elles se
separoient lentement, peu-à-peu , & puis un bouleversement
survenoit quai confondoit tout.
Il y a un tel rapport entre les besoins de
l'homme & les productions de la terre , qu'il suffit
qu'elle soit peuplée, & tout subsiste; mais avant que les hommes
réunis missent par leurs
travaux communs une balance entre ses productions , il faloit pour
qu'elles subsistassent
toutes, que la nature se chargeât seule de l'équilibre que la main des
hommes conserve
aujourd'hui; elle maintenoit ou rémblissoit ce l'équilibre par des
révolutions, comme ils le
maintiennent ou rétablissent par leur inconstance. La guerre qui ne
régnoit pas encore
entr'eux , sembloit régner entre les éliminés; les hommes ne bruloient
point de Villes, ne
creusoient point de mines , n'abattoient point d'arbres; mais la nature
allumoit des volcans,
excitoit des tremblemens de terre, le feu, du Ciel consumoit des
forets. Un coup de foudre ,
un déluge , une exhalaison faisoient alors en peu d'heures ce que cent
mille bras d'hommes
sont aujourd'hui dans un siecle. Sans cela je ne vois pas comment le
système eut pu
subsister & l'équilibre se maintenir. Dans les deux règnes
organises , les grandes especes
eussent à la longue absorbe les petites.*[*On prétend que , par une
sorte d'action & de
réaction naturelle , les diverses especes du regne se maintiendroient
d'elles- mêmes dans
un balancement perpétuel qui leur tiendroit lieu d'équilibre. Quand
l'espece dévorante se
sera, dit-on , trop multipliée aux dépens de l'espece dévorée, alors ne
trouvant plus de
subsistance , il faudra que la premiere diminue & laisse à la
seconde le tems de se
repeupler ; jusqu'a ce que , fournissant de nouveau une subsistance
abondante l'autre,
celle-ci diminue encore , tandis que l'espece dévorante se repeuple de
nouveau. Mais une
telle oscillation ne me paroit point vraisemblable : car, dans ce
système, il faut qu'il y ait
un tems ou l'espece qui sert de proie , augmente & ou celle qui
s'en nourrit diminue ; ce qui
me semble contre toute raison.] Toute la terre n'eut bientôt été [399]
couverte que
d'arbres & de bêtes féroces ; la fin tout eut péri.
Les eaux auroient perdu peu-à-peu la
circulation qui vivifie la terre. Les montagnes se
dégradent & s'abaissent, les fleuves charient , la mer se comble
& s'étend, tout tend
insensiblement au niveau; la main des hommes retient cette pente &
retarde ce progrès;
sans eux il seroit plus rapide, & la terre seroit peut-être déjà
sous les eaux. Avant le
travail humain les sources mal distribuées se repandoient plus
inégalement, fertilisoient
moins la terre, en abreuvoient plus difficilement les habitans. Les
rivières etoient souvent
inaccessibles , leurs bords escarpes ou marécageux: l'art humain ne les
retenant point dans
leurs lits, elles en sortoient fréquemment , s'extravasoient à droite
ou gauche, changeoient
leurs directions & leurs cours, se partageoient en diverses
branches ; tantôt on les trouvoit
a sec, tantôt des fables mouvans en defendoient l'approche; elles
etoient comme n'existant
pas, & l'on mouroit de soif au milieu des eaux.
Combien de pays arides ne sont habitables
que par les saignées & par les canaux que les
hommes ont tire des fleuves. La Perse presque entiere ne subsiste que
par cet artifice : [400]
la Chine fourmille de peuple à l'aide de ses nombreux canaux: sans ceux
des Pays-Bas ils
seroient inondes par les fleuves, comme ils le seroient par la mer sans
leurs digues :
l'Egypte, le plus fertile pays de la terre, n'est habitable que par le
travail humain. Dans les
grandes plaines dépourvues de rivières & dort le sol n'a pas essez
de pente , on n'a d'autre
ressource que les puits. Si donc les premiers Peuples dont il soit fait
mention dans l'histoire
, n'habitoient pas dans les pays gras ou sur de faciles rivages , ce
n'est pas que ces climats
heureux fussent déserts , mais c'est que leurs nombreux habitans,
pouvant se passer les
uns des autres, vécurent plus longtems isoles dans leurs familles &
sans communication.
Mais dans les lieux arides ou l'on ne pouvoir avoir de l'eau que par
des puits , il falut bien
se réunir pour les creuser ou du moins s'accorder pour leur usage.
Telle dut être l'origine
des sociétés & des langues dans les pays chauds,
La se formèrent les premiers liens des
familles; la furent les premiers rendez - vous des
deux sexes. Les jeunes filles venoient chercher de l'eau pour le ménage
, les jeunes hommes
venoient abreuver leurs troupeaux. La des yeux accoutumes aux mêmes
objets des
l'enfance , commencerent d'en voir de plus doux. Le cœur s'émut à ces
nouveaux objets,
un attrait inconnu le rendit moins sauvage, il sentit le plaisir de
n'être pas seul. L'eau
devint insensiblement plus nécessaire, le bétail eut soif plus souvent;
on arrivoit en hâte &
l'on partoit à regret. Dans cet âge heureux ou rien ne marquoit les
heures, rien n'obligeoit à les compter; le tems n'avoit d'autre mesure
que l'amusement & l'ennui. Sous de vieux
chênes [401] vainqueurs des ans , une ardente jeunesse oublioit par
degrés sa férocité, on
s'apprivoisoit peu-à-peu les uns avec les autres ; en s'efforçant de se
faire entendre, on
apprit à s'expliquer. La se firent les premieres fêtes, les pieds
bondissoient de joie , le geste
empresse ne suffisoit plus, la voix l'accompagnoit d'accens passionnes,
le plaisir & le désir
confondus ensemble, se faisoient sentir a la fois. La fut enfin le vrai
berceau des peuples, &
du pur cristal des fontaines sortirent les premiers feux de l'amour.
Quoi donc! Avant ce tems les hommes
naissoient-ils de la terre? Les générations se
succedoient-elles sans que les deux sexes fussent unis, & sans que
personne s'entendit? Non
, il y avoir des familles , mais il n'y avoir point de nations ; il y
avoit des langues
domestiques, mais il n'y avoit point de langues populaires; il y avoit
des mariages, mais il
n'y avoit point d'amour. Chaque famille se suffisoit elle-même & se
perpétuoit par son
seul sang. Les enfans nés des mêmes parens croissoient ensemble, &
trouvoient peu-à-peu
des manieres de s'expliquer entr'eux; les sexes se distinguoient avec
l'âge, le penchant
naturel suffisoit pour les unir, l'instinct tenoit lieu de passion ,
l'habitude tenoit lieu de
préférence, on devenoit maris & femmes sans avoir cesse d'être
frere & soeur. * [*Il falut
bien que les premiers hommes épousassent leurs sœurs. Dans la
simplicité des premieres
mœurs , cet usage se perpétua sans inconvénient , tant que les
familles resterent isoles, &
même après la réunion des plus anciens peuples ; mais la loi qui
l'abolit n'est pas moins
sacrée pour être d'institution humaine. Ceux qui ne la regardent que
par la liaison qu'elle
forme entre les familles , n'en voient pas le côte le plus important.
Dans la familiarité que
le commerce domestique établit nécessairement entre les deux sexes , du
moment qu'une si
sainte loi cesseroit de parler au cœur & d'en imposer aux sens, il
n'y auroit plus
d'honnêteté parmi les hommes, & les plus effroyables mœurs
causeroient bientôt la
destruction du genre-humain .] Il n'y avoit rien d'assez anime pour
[401] dénouer la
langue, rien qui put arracher assez fréquemment les accens des passions
ardentes , pour les
tourner en institutions, & l'on en peut dire autant des besoins
rares & peu pressans, qui
pouvoient porter quelques hommes concourir a des travaux communs : l'un
commençoit le
bassin de la fontaine, & l'autre l'achevoit ensuite , souvent sans
avoir eu besoin du moindre
accord , & quelquefois même sans s'être vus. En un mot, dans les
climats doux, dans les
terrains fertiles , il falut toute la vivacité des passons agréables
pour commencer à faire
parler les habitans. Les premieres langues , filles du plaisir &
non du besoin, porterent
long-tems l'enseigne de leur pere; leur accent séducteur ne s'effaça
qu'avec les sentimens
qui les avoient fait naître, lorsque de nouveaux besoins introduits
parmi les hommes
forcèrent chacun de ne songer qu' lui-même & de retirer son cœur
au dedans de lui.
Formation
des Langues du Nord.
A la longue tous hommes deviennent
semblables, mais l'ordre de leur progrès différent.
Dans les climats méridionaux , ou la nature est prodigue, les besoins
naissent des passions,
dans les pays froids ou elle est avare, les passons naissent des
besoins , & les langues, tristes
filles de la nécessité, se sentent de leur dure origine.
Quoique l'homme s'accoutume aux intempéries
de l'air, au froid, au mal-aise , même à la
faim, il y a pourtant un point ou la nature succombe. En proie à ces
cruelles épreuves ,
tout ce qui est débile périt; tout le reste se renforce, & il n'y a
point de milieu entre la
vigueur & la mort. Voilà d'ou vient que les peuples septentrionaux
sont si robustes; ce n'est
pas d'abord le climat qui les a rendus tels, mais il n'a souffert que
ceux qui l'etoient, & il
n'est pas étonnant que les enfans gardent la bonne constitution de
leurs peres.
On voit déjà que les hommes, plus robustes,
doivent avoir des organes moins délicats,
leurs voix doivent être plus après & plus fortes. D'ailleurs,
quelle différence entre les
inflexions touchantes qui viennent des mouvemens de l'ame aux cris
qu'arrachent les
besoins physiques ? Dans ces affreux climats ou tout est mort durant
neuf mois de l'année ,
ou le soleil n'échauffe l'air quelques semaines que pour apprendre
[404] aux habitans de
quels biens ils sont prives, & prolonger leur misère , dans ces
lieux ou la terre ne donne
rien qu'a force de travail, & ou la force de la vie semble être
plus dans les bras que dans le
cœur, les hommes , sans cesse occupes à pourvoir à leur subsistance,
songeoient à peine à
des liens plus doux, tout se bornoit à l'impulsion physique ,
l'occasion faisoit le choix, la
facilite faisoit la préférence. L'oisiveté qui nourrit les passions ,
fit place au travail qui les
réprimé . Avant de songer à vivre heureux, il faloit , songer a vivre .
Le besoin mutuel
unissant les hommes , bien mieux que le sentiment n'auroit fait, la
société ne se forma que
par l'industrie , le continuel danger de périr ne permettoit pas de se
borner à la langue du
geste , & le premier mot ne fut pas chez eux, aimez-moi, mais
aidez-moi.
Ces deux termes, quoi qu'assez semblables,
se prononcent d'un ton bien différent. On
n'avoit rien à faire sentir , on avoit tout à faire entendre ; il ne
s'agissoit donc pas
d'énergie , mais de clarté. A l'accent que le cœur ne fournissoit pas
, on substitua des
articulations fortes & sensibles , & s'il y eut dans la forme
du langage quelque impression
naturelle, cette impression contribuoit encore à sa dureté .
En effet, les hommes septentrionaux ne sont
pas sans passions , mais ils en ont d'une autre
espèce. Celles des pays chauds sont des passions voluptueuses, qui
tiennent à l'amour & a
la mollesse . La nature fait tant pour les habitant qu'ils n'ont
presque rien à faire. Pourvu
qu'un Asiatique ait des femmes & du repos, il est content. Mais
dans le Nord ou les
habitans consomment beaucoup sur un sol ingrat , des [405] hommes
soumis à tant de
besoins sont faciles a irriter; tout ce qu'on fait autour d'eux les
inquiète: comme ils ne
subsistent qu'avec peine , plus ils sont pauvres, plus ils tiennent au
qu'ils ont; les approcher
c'est attenter à leur vie. De-la leur vient ce tempérament irascible ,
si prompt, à se tourner
en fureur contre tout ce qui les blesse. Ainsi leurs voix les plus
naturelles sont celles de la
colere & des menaces , & ces voix s'accompagnent toujours
d'articulations fortes qui les
rendent dures & bruyantes.
Réflexions
sur ces différences.
Voilà selon mon opinion, les causes
physiques les plus générales de la différence
caractéristique des primitives langues . Celles du Midi durent être
vives, sonores,
accentuées, éloquentes, & souvent obscures , force d'énergie :
celles du Nord: durent être
sourdes, rudes, articulées, criardes , monotones, claires à force de
mots plutôt que par une
ne construction. Les langues modernes cent fois mêlées & refondues,
gardent encore
quelque chose de ces différences. Le François , l'Anglois, l'Allemand
sont le langage, prive
des hommes qui s'entre-aident, qui raisonnent entr'eux de sang-froid ,
ou de gens emportes
qui se fâchent : mais les ministres des Dieux, annonçant les mysteres
sacres, les sages
donnant des loix aux peuples, les chefs entraînant la multitude [406]
doivent parler Arabe
ou Persan .*[*Le Turc est une langue septentrionale.] Nos langues
valent mieux écrites que
parlées, & l'on nous lit avec plus de plaisir qu'on ne nous écoute.
Au contraire, les langues
orientales écrites perdent leur vie & leur chaleur. Le sens n'est
qu'a moitie dans les mots,
toute sa force est dans les accens. Juger du génie des Orientaux par
leurs livres, c'est
vouloir peindre un homme sur sort cadavre.
Pour bien apprécier les actions des hommes
il faut les prendre dans tous leurs rapports, &
c'est ce qu'on ne nous apprend point à faire. Quand nous nous mettons a
la place des
autres, nous nous y mettons toujours tels que nous sommes modifies ,
non tels qu'ils doivent
l'être , & quand nous pensons les juger sur la raison, nous ne
faisons que comparer leurs
préjugés aux nôtres. Tel pour savoir lire un peu d'Arabe sourit en
feuilletant l'Alcoran ,
qui , s'il eut entendu Mahomet l'annoncer en personne dans cette langue
éloquente &
cadencée, avec cette voix sonore & persuasive qui seduisoit
l'oreille avant le cœur, & sans
cesse animant ses sentences de l' accent de l'enthousiasme , se fut
prosterne contre terre en
criant : grand Prophète, envoyé de Dieu, menez-nous à la gloire , au
martyr; nous voulons
vaincre ou mourir pour vous. Le fanatisme nous paroit toujours risible,
parce qu'il n'a
point de voix parmi nous pour se faire entendre. Nos fanatiques même ne
sont pas de vrais
fanatiques, ce ne sont que des fripons ou des foux. Nos langues, au
lieu d'inflexions pour
des inspires, n'ont que des cris pour des possèdes du Diable.
Origine de
la Musique & ses rapports.
Avec les premieres voix se formèrent les
premieres articulations ou les premiers sons, selon
le genre de la passion qui dictoit les uns ou les autres. La colere
arrache des cris menaçans,
que la langue & le palais articulent; mais la voix de la tendresse
est plus douce, c'est la glote
qui la modifie & cette voix devient un son. Seulement les accens en
sont plus frequens ou
plus rares , les inflexions plus ou moins aigues , selon le sentiment
qui s'y joint. Ainsi la
cadence & les sons naissent avec les syllabes, la passion fait
parler tous les organes, & pare
la voix de tout leur éclat; ainsi les vers, les chants , la parole ont
une origine commune.
Autour des fontaines dont j'ai parle, les premiers discours furent les
premieres chansons :
les retours périodiques & mesures du rythme , les inflexions
mélodieuse des accens firent
naître la poésie & la Musique avec la langue, ou plutôt tout cela
n'etoit que la langue
même pour ces heureux climats & ces heureux tems, ou les seuls
besoins pressans qui
demandoient le concours d'autrui etoient ceux que le cœur faisoit
naître.
Les premieres histoires, les premieres
harangues , les premieres loix furent en vers ; la
poésie fut trouvée avant la prose ; cela devoir être , puisque les
passions parlèrent avant
raison. Il en fut de même de la Musique; il n'y eut point [408] d'abord
d'autre Musique
que la mélodie , ni d'autre mélodie; que le son varie de la parole ,
les accens formoient le
chant, les quantités formoient la mesure , & l'on parloit autant
par les sons & par le
rythme , que par les articulations & les voix. Dire & chanter
etoient autrefois la même
chose , dit Strabon ; ce qui montre, ajoute-t-il, que la poésie est la
source de l'éloquence
.*[*Geogr. L . I. ] Il faloit dire que l'une & l'autre eurent la
même source & ne furent
d'abord que la même chose. Sur la maniere dont se lièrent les premieres
sociétés, étoit-il étonnant qu'on mit en vers les premieres histoires,
& qu'on chantât les premières loix ?
Etoit-il étonnant que les premiers Grammairiens soumissent leur art à
la Musique &
fussent la fois professeurs de l'un & de l'autre ? * [*Architas
arque Aristoxenes etiam
subjectam grammaticen musicae putaverunt , & eosdem utrinsque rei
praeceptores
fuisse...Tum Eupolis apud quem Prodamus & musicen & litteras
docet . Et Maricas , qui
est Hyperbolus , nihil se ex musicis scire nisi litteras consitetur .
Quintil , L, I. C. X.]
Une langue qui n'a que des articulations
& des voix, n'a donc que la moitie de sa richesse ;
elle rend des idées, il est vrai , mais pour rendre des sentimens , des
images , il lui faut
encore un rythme & des sons, c'est-a-dire , une mélodie: voilà ce
qu'avoit la langue
Grecque , & ce qui manque à la nôtre.
Nous sommes toujours dans l'étonnement sur les effets prodigieux de l'éloquence , de la poésie & de la musique parmi les Grecs; ces effets ne s'arrangent point dans nos têtes, parce que nous n'en éprouvons plus de pareils, & tout ce [409] que nous pouvons gagner sur nous en les voyant si bien attestes , est de faire semblant de les croire par complaisance pour nos savans .*[*Sans doute il faut faire en toute chose déduction de 1'exagération grecque, mais c'est aussi trop donner au préjuge moderne, que de pousser ces déductions jusqu'a faire évanouir toutes les différences. "Quand la Musique des Grecs , dit l'Abbé Terrasson , du tems d'Amphion & d'Orphée, en etoit au point ou elle est aujourd'hui dans les villes les plus alignées de la Capitale ; c'est alors qu'elle suspendoit le cours des fleuves, qu'elle attiroit les chênes . & qu'elle faisoit mouvoir les rochers . Aujourd'hui qu'elle est arrive a un très-haut point de perfection , ou