[J.M.GALLANAR=éditeur]
JEAN JACQUES
ROUSSEAU
[221] LE
PERSIFLEUR
[1747, septembre ? ; Bibliothèque de
Neuchâtel, ms. R.41; ( Du Peyrou) Oeuvres posthumes, Geneve,
1781; le
Pléiade édition, t. I, pp. 1103-1112. = Du
Peyrou/Moultou 1780-89 quarto édition, t. VII, pp.
221-231.]
[223] LE PERSIFLEUR*
[* Ce morceau devoit être la premiere
feuille d'un écrit périodique projette, dit l'Auteur ,
pour être fait alternativement entre M.D... & lui: l'Auteur en
esquissa la premiere feuille,
& pur des événemens imprévus le projet en demeura - là.]
Des qu'on m'a appris que les Ecrivains qui
s'étoient chargés d'examiner les ouvrages
nouveaux , avoient , par divers accidens, successivement résigné leurs
emplois, je me suis
mis en tête que je pourrois fort bien les remplacer ; & , comme je
n'ai pas la mauvaise
vanité de vouloir être modeste avec le Public, j'avoue franchement que
je m'en suis trouvé
très-capable ; je soutiens même qu'on ne doit jamais parler autrement
de foi que quand on
est bien sur de n'en pas être la dupe. Si j'étois un Auteur contra,
j'affecterois peut-être de
débiter des contre-vérités à mon désavantage pour tacher à leur faveur,
d'amener
adroitement dans la même classe les défauts que je serois contraint
d'avouer: mais
actuellement le stratagême seroit trop dangereux , le Lecteur; par
provision , me joueroit
infailliblement le tour de tout prendre au pied de la lettre : or , je
le demande à mes chers
confreres , est-ce là le compte d'un Auteur qui parle mal de soi ?
Je sens bien qu'il ne suffit pas
tout-à-fait que je sois convaincu de ma grande capacité, &
qu'il seroit assez nécessaire que le Public fût de moitié dans cette
conviction : mais il
maoÏste aisé de montrer que cette réflexion, même prise comme il faut,
tourne presque
toute à mon profit. Car remarquez , [224] je vous prie, que si le
Public n'a point de preuves
que fois pourvu des talens convenables pour réussir dans l'ouvrage que
j'entreprends , on
ne peut pas dire non plus, qu'il en ait du contraire. Voilà donc déjà
pour moi un avantage
considérable sur la plupart de mes concurrens; j'ai réellement
vis-à-vis d'eux une avance
relative de tout le chemin qu'ils ont fait en arriere.
Je pars ainsi d'un préjugé favorable &
je le confirme par les raisons suivantes,
très-capables, à mon avis, de dissiper pour jamais toute espece de
doute désavantageux
sur mon compte.
1. On publié depuis un grand nombre
d'années une infinité de journaux, feuilles & autres
ouvrages périodiques en tout pays & en toute langue , & j'ai
apporté la plus scrupuleuse
attention ne jamais rien lire de tout cela. D'où je conclus que n'ayant
point la tête farcie de
ce jargon , je suis en état d'en tirer des productions beaucoup
meilleures en elles-mêmes
quoique peut-être en moindre quantité. Cette raison est bon pour le
Public , mais j'ai été
contraint de la retourner pour mon Libraire , en lui disant que le
jugement engendre plus
choses à mesure que la mémoire en est moins chargée, & qu'ainsi les
matériaux ne nous
manqueroient pas.
2. Je n'ai pas non plus trouvé à propos,
& à-peu-près la même raison , de perdre
beaucoup de tems à l'étude des sciences ni à celle des Auteurs anciens.
La Physique
systématique est depuis long-tems reléguée dans le pays des Romans , la
Physique
expérimentale ne me paroît plus que l'art d'arranger agréablement de
jolis brimborions ,
& la Géométrie celui de se passer du raisonnement à l'aide de
quelques formules.
[225] Quant aux anciens, il m'a semblé que
dans les jugemens que j'aurois à porter, la
probité ne vouloit pas que je donnasse les change à mes lecteurs ainsi
que faisoient jadis
nos savans, en substituant frauduleusement, à mon avis qu'ils
attendroient, celui d'Aristote
ou de Cicéron dont ils n'ont que faire; grace à l'esprit de nos
modernes, il y a long-tems
que ce scandale a cessé & je me garderai bien d'en ramener la
pénible mode. Je me suis
seulement appliqué à la lecture des Dictionnaires & j'y ai fait un
tel profit qu'en moins de
trois mois, je me suis vu en état de décider de tout avec autant
d'assurance & d'autorité
que si j'avois eu deux ans d'étude. J'ai de plus acquis un petit
recueil de passages latins
tirés de divers Poetes, ou je trouverai de quoi broder & enjoliver
mes feuilles, en les
ménageant avec économie afin qu'ils durent long-tems; je sais combien
les vers latins cités à propos donnent de relief à un philosophe, &
par la même raison je me suis fourni de
quantité d'axiomes & de sentences philosophiques pour orner mes
dissertations quand il
question de Poésie. Car je n'ignore pas que c'est un devoir
indispensable pour quiconque
aspire à la réputation d'Auteur célebre, de parler pertinemment de
toutes les sciences,
hors celle dont il se mêle. D'ailleurs je ne sens point du tout la
nécessité d'être sort savant
pour juger les ouvrages qu'on nous-donne aujour-d'hui. Ne diroit-on pas
qu'il faut avoir lu
le P.Pétau, Montfaucon, & être profond dans les Mathématiques,
&c. pour juge: Tanzai,
Grigri , Angola, Misapouf, & autres sublimes productions de ce
siecle.
Ma derniere raison, & dans le fond la
seule dont j'avois [226] besoin, est tirée de mon objet
même. Le but que je propose dans le travail médité , est de faire
l'analyse des ouvrages
nouveaux qui paroîtront , d'y joindre mon sentiment & de
communiquer l'un & l'autre au
public ; or dans tout cela je ne vois pas la moindre nécessité d'être
savant; juger
sainement & impartialement, bien écrire , savoir sa langue; ce
sont-là, ce me semble,
toutes les connoissances nécessaires en pareil cas : mais ces
connoissances , qui. est-ce qui
se vante de les posséder mieux que moi & à un plus haut degré; à la
vérité, je ne saurois
pas bien démontrer que cela soit réellement tout-à-fait comme je le dis
, mais c'est
justement à cause de cela que je le crois encore plus fort : on ne peut
trop sentir soi-même
ce qu'on veut persuader aux autres: serois-je donc le premier qui à
force de se croire un
sort habile homme l'auroit aussi fait croire au public , & si je
parviens à lui donner de moi
une semblable opinion , qu'elle soit bien ou mal fondée n'est-ce pas
pour ce qui me regarde à-peu-près même chose dans le cas dont il s'agit?
On ne peut donc nier que je ne fois
très-fondé à m'eriger en Aristarque, en juge souverain
des ouvrages nouveaux, louant blâmant, critiquant à ma fantaisie sans
que personne soit
en droit de me taxer de témérité, sauf à tous & un chacun de se
prévaloir contre moi du
droit de représailles que je leur accorde de très-grand cœur,
desirant, seulement qu'il leur
prenne en gré de dire du mal de moi de la même maniere & dans le
même sens que je
m'avise d'en dire du bien.
C'est par une suite de ce principe d'équité
que, n'etant point connu de ceux qui pourroient
devenir mes adversaires, je [227] déclare que toute critique ou
observation personnelle
sera pour toujours bannie de mon journal : ce ne sont que des livres
que je vais examiner ,
le mot d'Auteur ne sera pour moi que l'esprit du livre même, il ne
s'étendra point au-delà,
& j'avertis positivement que je ne m'en servirai jamais dans un
autre sens; de sorte que si,
dans mes jours de mauvaise humeur, il m'arrive quelquefois de dire:
voilà un sot, un
impertinent écrivain, c'est l'ouvrage seul qui sera taxé d'impertinence
& de sottise , & je
n'entends nullement que l'Auteur ne soit moins un génie du premiere
ordre , & peut-être
même un digne Académicien. Que sais-je, par exemple, si l'on ne
s'avisera point de regaler
mes feuilles des épichetes dont je viens de parler: or on voit bien
d'abord que je ne cesserai
pas, pour d'être un homme de beaucoup mérite.
Comme tout ce que j'ai dit jusqu'à présent
paroîtroit un peu vague si je n'ajoutois rien
pour exposer plus nettement mon projet & la maniere dont je me
propose de l'exécuter, je
vais prévenir mon lecteur sur certaines particularités de mon caractere
qui le mettront au
fait de ce qu'il peut s'attendre à trouver dans mes écrits.
Quand Boileau a dit de l'homme en général
qu'il changeoit du blanc au noir , il a croque
mon portrait en deux mots , en qualité d'individu. II l'eût rendu plus
précis s'il y eût
ajouté toutes les autres couleurs avec les nuances intermédiaires. Bien
n'est si
dissemblable à moi que moi-même; c'est pourquoi il seroit inutile de
tenter de me définir
autrement que par cette variété singuliere; elle est telle dans mon
esprit qu'elle influe de
tems à autre jusques sur mes sentimens. Quelquefois je suis [228] un
dur & féroce
misanthrope ; en d'autres momens, j'entre en extase au milieu des
charmes de la société &
des délices de l'amour. Tantôt je suis austere & dévot , & pour
le bien de mon ame je fais
tous mes efforts pour rendre durables ces saintes dispositions : mais
je deviens bientôt un
franc libertin, & comme je m'occupe alors beaucoup plus de mes sens
que de ma raison, je
m'abstiens constamment d'écrire dans ces momens-là : c'est sur quoi il
est bon que mes
lecteurs soient suffisamment prévenus, de peur qu'ils ne s'attendent à
trouver dans mes
feuilles des choses que certainement ils n'y verront jamais. En un mot,
un Protée , un
Caméléon, une femme sont des êtres moins changeans que moi. Ce qui doit
dés l'abord ôter aux curieux toute espérance de me reconnoître quelque
jour à mon caractere: car ils
me trouveront toujours sous quelque forme particuliere qui ne sera la
mienne que pendant
ce moment-là, & ils ne peuvent pas même espérer de me reconnoître à
ces changemens;
car comme ils n'ont point de période fixe, ils se seront quelquefois
d'un instant à l'autre ,
& d'autres fois je demeurerai des mois entiers dans le même état.
C'est cette irrégularité
même qui fait le fond de ma constitution. Bien plus; le retour des
mêmes objets renouvelle
ordinairement en moi des dispositions semblables à celles où je me suis
trouvé la premiere
fois que je les ai vus, c'est pourquoi je suis assez constamment de la
même humeur avec les
mêmes personnes. De sorte qu'à entendre séparément tous ceux qui me
connoissent rien
ne paroîtroit moins varié que mon caractere : mais, allez aux derniers
éclaircissemens,
l'un vous dira que je suis badin, [229] l'autre grave, celui-ci me
prendra pour un ignorant,
l'autre pour un homme fort docte ; en un mot, autant de têtes, autant
d'avis. Je me trouve
si bizarrement disposé à cet égard qu'étant un jour aborde par deux
personnes à la fois,
avec l'une desquelles j'avois accoutume d'être gai jusqu'à la folie,
& plus ténébreux
qu'Héraclite avec l'autre, je me sentis si puissamment agité que je fus
contraint de les
quitter brusquement de peur que le contraste des passions opposées ne
me fît tomber en
syncope.
Avec tout cela, à force de m'examiner , je
n'ai pas laissé que de démêler en moi certaines
dispositions dominantes & certains retours presque périodiques qui
seroient difficiles à
remarquer à tout autre qu'à l'observateur le plus attentif, en un mot,
qu'a moi-même:
c'est à-peu-prés ainsi que toutes les vicissitudes & les
irrégularités de l'air, n'empêchent
pas que les marins & les habitans de la campagne n'y aient remarqué
quelques
circonstances annuelles & quelques phénomenes qu'ils ont réduits en
regle pour prédire à-peu-prés le tems qu'il sera dans certaines
saisons. Je suis sujet , par exemple , à deux
dispositions principales qui changent assez constamment de huit en huit
jours , & que
j'appelle mes ames hebdomadaires ; par l'une je me trouve sagement fou
, par l'autre
follement sage, mais de telle maniere pourtant que la folie l'emportant
sur la sagesse dans
l'un & dans l'autre cas, elle a sur-tout manifestement le dessus
dans la semaine où je
m'appelle sage ; car alors, le fond de toutes les matieres que je
traite , quelque raisonnable
qu'il puisse être en foi, se trouve presque entièrement absorbé par les
futilites & les
extravagances dont j'ai toujours soin de l'habiller. Pour mon ame folle
elle est bien plus
sage que cela , [230] car bien qu'elle tire toujours de son propre fond
le texte sur lequel elle
argumente , elle met tant d'art , tant d'ordre, & tant de force
dans ses raisonnemens &
dans ses preuves, qu'une folie ainsi déguisée ne differe presque en
rien de la sagesse. Sur
ces idées que je garantis justes ou à-peu-près , je trouve un petit
problême à proposer à
mes lecteurs , & je les prie de vouloir bien décider laquelle c'est
de mes deux ames qui a
dicte cette feuille ?
Qu'on ne s'attende donc point à ne voir ici
que de sages & graves dissertations, on y en
verra sans doute, & où seroit la variété : mais je ne garantis
point du tout qu'au milieu de
la plus profonde métaphysique , il ne me prenne tout d'un coup une
saillie extravagante, &
qu'emboîtant mon lecteur dans l'Icosaedre de Bergerac, je ne le
transporte tout d'un coup
dans la lune ; tout comme à propos de l'Arioste & de l'Hypogriphe,
je pourrois fort bien
lui citer Platon , Locke ou Mallebranche.
Au reste , toutes matieres seront de ma
compétence, j'étends ma jurisdiction
indistinctement sur tout ce qui sortira de la presse , je m'arrogerai
même , quand le cas y écherra , la droit de révision sur les jugemens
de mes confreres ; & non content de me
soumettre toutes les Imprimeries de France, je me propose aussi de
faire de tems en tems de
bonnes excursions hors du Royaume , & de me rendre tributaires
l'Italie, la Hollande , &
même l'Angleterre chacune à son tour, promettant foi de voyageur , la.
véracité la plus
exacte dans les actes que j'en rapporterai.
Quoique le lecteur se soucie sans doute,
assez peu des [231] détails que je lui fais ici de moi
& de mon caractere , j'ai résolu de le lui pas lui en faire grace
d'une seule ligne ; c'est
autant pour son profit que pour ma commodité que j'en agis ainsi. Après
avoir commencé
par me persifler moi-même, j'aurai tout le tems de persifler les autres
, j'ouvrirai les yeux ,
j'écrirai ce que je vois , & l'on trouvera que je me serai assez
bien acquitte de ma tâche.
Il me reste à faire excuse d'avance aux Auteurs que je pourrois maltraiter à tort , & au public de tous les éloges injustes que je pourrois donner aux ouvrages qu'on lui présente. Ce ne sera jamais volontairement que je commettrai de pareilles erreurs; je sais que l'impartialite dans un journaliste ne sert qu'à lui faire des ennemis de tous les Auteurs, pour n'avoir pas dit au gré de chacun d'eux assez de bien du lui ni assez de mal de ses confreres: c'est pour cela que je veux toujours rester inconnu, ma grande folie est de vouloir ne consulter que la raison & ne dire que la vérité : de sorte que suivant l'étendue de mes lumieres la disposition de mon esprit on pourra trouver en moi tantôt un critique plaisant & badin, tantôt un censeur sévere & bourru, non pas un satirique amer ni un puérile adulateur. Les jugemens peuvent être faux, mais le juge ne sera jamais inique.