[J.M. GALLANAR= Éditeur]
JEAN JACQUES ROUSSEAU
LETTRE A M. L'ABBÉ RAYNAL. [Abbé
Guillaume-Thomas Raynal]
[1751, mai ; Publication, Paris,
1751, juin (Mercure de France, tome II, June 1751) ; le
Pléiade édition, t. III, pp. 31-33. == Du Peyrou/Moultou 1780-89
quarto
édition, t. VII, pp.
61-64. Melanges t. II. (1781)]
[61] LETTRE A M. L'ABBÉ RAYNAL,
AUTEUR DU MERCURE DE FRANCE
Tirée du
Mercure de Juin 1751, 2°. Volume.
Je dois , Monsieur, des remercîmens à ceux
qui vous ont fait passer les observations que
vous avez la bonté de me communiquer, & je tâcherai d'en faire mon
profit : je vous
avouerai pourtant que je trouve mes Censeurs un peu séveres sur ma
logique , & je
soupçonne qu'ils se seroient montrés moins scrupuleux , si j'avois été
de leur avis. Il me
semble au moins que s'ils avoient eux-mêmes un peu de cette exactitude
rigoureuse qu'ils
exigent de moi, je n'aurois aucun besoin des éclaircissemens que je
leur vais demander.
L'Auteur
semble , disent-ils , préférer
la
situation où étoit l'Europe avant le
renouvellement des sciences; état pire que l'ignorance par le faux
savoir ou le jargon qui étoit en regne.
L'Auteur de cette observation semble me
faire dire que le faux savoir , ou le jargon
scholastique soit préférable à la science ; & c'est moi-même qui ai
dit qu'il étoit pire que
l'ignorance; mais qu'entend-il par ce mot de situation ?
l'applique-t-il aux lumieres ou aux
mœurs , ou s'il confond ces choses que j'ai tant pris de peine à
distinguer? Au reste,
comme [62] c'est ici le fond de la question , j'avoue qu'il est
très-adroit à moi de n'avoir
fait que sembler prendre parti là-dessus.
Ils ajoutent que l'Auteur préféré la
rusticité à la politesse.
Il est vrai que l'Auteur préféré la
rusticité à l'orgueilleuse & fausse politesse de notre
siecle , & il en a dit la raison. Et
qu'il fait main basse sur tous
les savans & les Artistes. Soit
puisqu' on le veut ainsi, je consens de supprimer toutes les
distinctions que j'y avois mises.
Il auroit
dû , disent - ils encore, marquer
le point d'où il part, pour désigner l'époque de
la décadence : j'ai fait plus; j'ai rendu ma proposition
générale :
j'ai assigné ce premier
degré de la décadence des mœurs au premier moment de la culture des
lettres dans tous
les pays du monde, & j'ai trouvé le progrès de ces deux choses
toujours en proportion. Et
en remontant à cette premiere époque , faire comparaison des mœurs de
ce tems-là avec
les nôtres. C'est ce que j'aurois fait encore plus au long dans
un
volume in-4. Sans cela
nous ne voyons point jusqu'où il faudroit remonter, à moins que ce ne
soit au tems, des
Apôtres. Je ne vois pas, moi, l'inconvénient qu'il y auroit à
cela, si
le fait étoit vrai; mais
je demande justice au Censeur : voudroit-il que j'eusse dit que le tems
de la plus profonde
ignorance étoit celui des Apôtres?
Ils disent de plus, par rapport au luxe,
qu'en bonne politique on fait qu'il doit être interdit
dans les petits Etats, mais que le cas d'un royaume tel que la France,
par exemple, est tout
différent, les raisons en sont connues.
N'ai-je pas ici encore quelque sujet de me
plaindre? ces raisons sont celles auxquelles j'ai
tâché de répondre. Bien on [63] mal, j'ai répondu. Or on ne sauroit
gueres donner à un
Auteur une plus mande marque de mépris qu'en ne lui répliquant que par
les mêmes
argumens qu'il a réfutés. Mais faut-il leur indiquer la difficulté
qu'ils ont à résoudre ? la
voici : Que deviendra la vertu quand il faudra s'enrichir à quelque
prix que ce fois ? Voir,
ce que je leur ai demandé, & ce que je leur demande encore.
Quant aux deux observations suivantes, dont
la premiere commence par ces mots; enfin
voici ce qu'on objecte , &c. & l'autre par ceux-ci ; mais ce
qui
touche de plus pris, &c. je
supplie le Lecteur de m'épargner la peine de les transcrire. L'Académie
m'avoit demande
si le rétablissement des sciences & des arts avoit contribue à
épurer les mœurs. Telle étoit
la question que j'avois à résoudre: cependant voici qu'on me fait un
crime de n'en avoir
pas résolu une autre. Certainement cette critique est tout au moins
fort singuliere.
Cependant j'ai presque à demander pardon au Lecteur de l'avoir prévue ,
car c'est ce
qu'il pourroit croire en lisant les cinq ou six dernieres pages de mon
Discours.
Au reste , si mes Censeurs s'obstinent à
désirer encore des conclusions pratiques, je leur
en promets de très-clairement énoncées dans ma premiere réponse.
Sur l'inutilité des loix somptuaires pour
déraciner le luxe une fois établi, on dit que
l'Auteur n'ignore pas ce qu'il y a à
dire là-dessus. Vraiment non, je
n'ignore pas que
quand un homme est mort, il ne faut point appeller de Médecin.
On ne
sauroit mettre dans un trop grand
jour des vérités qui heurtent autant de front le
goût général , & il importe [64] d'oter toute prise à la chicane.
Je ne suis pas tout - à - fait
de cet avis, & je crois qu'il faut laisser des osselets aux enfans.
Il est
aussi bien des Lecteurs qui les
goûteront mieux dans un style tout uni, que sous cet
habit de cérémonie qu'exigent les Discours Académiques. Je suis
fort du
goût de ces
Lecteurs-là. Voici donc un point dans lequel je puis me conformer au
sentiment de mes
Censeurs, comme je fais dès aujourd'hui.
J'ignore quel est l'adversaire dont on me
menace dans le post scriptum;
tel qu'il puisse être
, je ne saurois me résoudre à répondre à un ouvrage , avant que de
l'avoir lu , ni à me
tenir pour battu, avant que d'avoir été attaqué.
Au surplus, soit que je réponde aux
critiques qui me sont annoncées, soit que je me
contente de publier l'ouvrage augmenté qu'on me demande, j'avertis mes
Censeurs qu'ils
pourroient bien. n'y pas trouver les modifications qu'ils esperent; je
prévois que quand il
sera question de me défendre , je suivrai sans scrupule toutes les
conséquences de mes
principes.
Je sais d'avance avec quels grands mots on m'attaquera, Lumieres , connoissances , loix , morale, raison , bienséance , égards, douceur, aménité , politesse, éducation, &c. à tout cela je ne répondrai que, par deux autres mots , qui sonnent encore plus sort à mon oreille. Vertu , vérité ! m'écrierai-je sans cesse , vérité, vertu! Si quelqu'un n'apperçoit-là que des mots, je n'ai plus rien à lui dire.