[J.M . GALLANAR= éditeur]





JEAN JACQUES ROUSSEAU




LES RÊVERIES DU PROMENEUR SOLITAIRE.





[ 1776 , septembre - 1778, avril ; Bibliothèque de Neuchâtel, R. 78; R. 79; R. 49. " Ces trois groupes de manuscrits ont été trouvés par le marquis de Girardin dans la chambre de Rousseau et envoyés à Du Peyrou en même temps que la plupart des manuscrits qu'il avait pu réunir. A la mort de Du Peyrou, ils passèrent à la Bibliothèque de la Ville de Neuchâtel." La Pléiade édition, t. I, p. 1907 ; Geneve , 1782 == Du Peyrou/ Moultou , 1780-89 quarto édition , t . X , pp . 367-517.]




[369] LES RÊVERIES DU PROMENEUR SOLITAIRE.




PREMIERE PROMENADE.


Me voici donc seul sur la terre , n'ayant plus de frere , de prochain , d'ami , de société que moi-même . Le plus sociable & le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord unanime . Ils ont cherché dans les rafinemens de leur haine quel tourment pouvoit être le plus cruel à mon ame sensible , & ils ont brisé violemment tous les liens qui m'attachoient à eux . J'aurois aimé les hommes en dépit d'eux-mêmes . Ils n'ont pu qu'en cessant de l'être se dérober à mon affection . Les voilà donc étrangers , inconnus , nuls enfin pour moi puisqu'ils l'ont voulu . Mais moi , détaché d'eux & de tout , que suis-je moi-même ? Voilà ce qui me reste à chercher . Malheureusement cette recherche doit être précédée d'un coup-d'oeil sur ma position . C'est une idée par laquelle il faut nécessairement que je passe , pour arriver d'eux à moi.


Depuis quinze ans & plus que je suis dans cette étrange position , elle me paroît encore un rêve . Je m'imagine toujours qu'une indigestion me tourmente , que je dors d'un mauvais [370] sommeil & que je vais me réveiller bien soulagé de ma peine en me retrouvant avec mes amis . Oui , sans doute , il faut que j'aye fait sans que je m'en apperçusse un saut de la veille au sommeil , ou plutôt de la vie à la mort . Tiré je ne sais comment de l'ordre des choses , je me suis vu précipité dans un chaos incompréhensible où je n'apperçois rien du tout ; & plus je pense à ma situation présente & moins je puis comprendre où je suis.


Eh ! Comment aurois-je pu prévoir le destin qui m'attendoit ? Comment le puis-je concevoir encore aujourd'hui que j'y suis livré ? Pouvois-je dans mon bon sens supposer qu'un jour , moi le même homme que j'étois , le même que je suis encore , je passerois , je serois tenu sans le moindre doute pour un monstre , un empoisonneur , un assassin , que je deviendrois l'horreur de la race humaine , le jouet de la canaille , que toute la salutation que me feroient les passans seroit de cracher sur moi ; qu'une génération tout entiere s'amuseroit d'un accord unanime à m'enterrer tout vivant ? Quand cette étrange révolution se fit , pris au dépourvu , j'en fus d'abord bouleversé . Mes agitations , mon indignation me plongerent dans un délire qui n'a pas eu trop de dix ans pour se calmer , & dans cet intervalle , tombé d'erreur en erreur , de faute en faute , de sottise en sottise , j'ai fourni par mes imprudences aux directeurs de ma destinée autant d'instrumens qu'ils ont habilement mis en oeuvre pour la fixer sans retour.


Je me suis débattu long-tans aussi violemment que vainement . Sans adresse , sans art , sans dissimulation , sans prudence , [371] franc , ouvert impatient , emporté , je n'ai fait en me débattant que m'enlacer davantage & leur donner incessamment de nouvelles prises qu'ils n'ont eu garde de négliger . Sentant enfin tous mes efforts inutiles & me tourmentant à pure perte , j'ai pris le seul parti qui me restoit à prendre , celui de me soumettre à ma destinée sans plus regimber contre la nécessité . J'ai trouvé dans cette résignation le dédommagement de tous mes maux par la tranquillité qu'elle me procure & qui ne pouvoit s'allier avec le travail continuel d'une résistance aussi pénible qu'infructueuse.


Une autre chose a contribué à cette tranquillité . Dans tous les rafinemens de leur haine , mes persécuteurs en ont omis un que leur animosité leur a fait oublier ; c'étoit d'en graduer si bien les effets , qu'ils pussent entretenir & renouveler mes douleurs sans cesse , en me portant toujours quelque nouvelle atteinte . S'ils avoient eu l'adresse de me laisser quelque lueur d'espérance , ils me tiendroient encore par-là . Ils pourroient faire encore de moi leur jouet par quelque faux leurre , & me navrera ensuite d'un tourment toujours nouveau par mon attente déçue . Mais ils ont d'avance épuisé toutes leurs ressources ; en ne me laissant rien ils se sont tout ôté à eux-mêmes . La diffamation , la dépression , la dérision , l'opprobre dont ils m'ont couvert ne sont pas plus susceptibles d'augmentation que d'adoucissement ; nous sommes également hors d'état , eux de les aggraver & moi de m'y soustraire . Ils se sont tellement pressés de porter à son comble la mesure de ma misere , que toute la puissance humaine , aidée de toutes les ruses de l'enfer , n'y sauroit plus rien ajouter . La [372] douleur physique elle-même au lieu d'augmenter mes peines y feroit diversion . En m'arrachant des cris , peut-être , elle m'épargneroit des gémissemens , & les déchiremens de mon corps suspendroient ceux de mon coeur.


Qu'ai-je encore à craindre d'eux puisque tout est fait ? Ne pouvant plus empirera mon état , ils ne sauroient plus m'inspirer d'alarmes . L'inquiétude & l'effroi sont des maux dont ils m'ont pour jamais délivré : c'est toujours un soulagement . Les maux réels ont sur moi peu de prise ; je prends aisément mon parti sur ceux que j'éprouve , mais non pas sur ceux que je crains . Mon imagination effarouchée les combine , les retourne , les étend & les augmente. Leur attente me tourmente cent fais plus que leur présence , & la menace m'est plus terrible que le coup . Si-tôt qu'ils arrivent , l'événement leur ôtant tout ce qu'ils avoient d'imaginaire , les réduit à leur juste valeur . Je les trouve alors beaucoup moindres que je ne me les étois figurés , & même au milieu de ma souffrance , je ne laisse pas de me sentir soulagé . Dans cet état , affranchi de toute nouvelle crainte & délivré de l'inquiétude de l'espérance , la seule habitude suffira pour me rendre de jour en jour plus supportable une situation que rien ne peut empirer , & à mesure que le sentiment s'en émousse par la durée ils n'ont plus de moyens pour le ranimer . Voilà le bien que m'ont fait mes persécuteurs en épuisant sans mesure tous les traits de leur animosité . Ils se sont ôté sur moi tout empire , & je puis désormais me moquer d'eux.


Il n'y a pas deux mois encore qu'un plein calme est rétabli dans mon coeur . Depuis long-tans je ne craignois plus [373] rien ; mais j'espérois encore , & cet espoir tantôt bercé tantôt frustré étoit une prise par laquelle mille passions diverses ne cessoient de m'agiter . Un événement aussi triste qu'imprévu vient enfin d'effacer de mon coeur ce foible rayon d'espérance & m'a fait voir ma destinée fixée à jamais sans retour ici-bas . Dès-lors je me suis résigné sans réserve & j'ai retrouvé la paix.


Si-tôt que j'ai commencé d'entrevoir la trame dans toute son étendue , j'ai perdu pour jamais l'idée de ramener de mon vivant le public sur mon compte , & même ce retour ne pouvant plus être réciproque me seroit désormais bien inutile . Les hommes auroient beau revenir à moi , ils ne me retrouveroient plus . Avec le dédain qu'ils m'ont inspiré, leur commerce me seroit insipide & même à charge , & je suis cent fais plus heureux dans ma solitude , que je ne pourrois l'être en vivant avec eux . Ils ont arraché de mon coeur toutes les douceurs de la société . Elles n'y pourroient plus germer derechef à mon âge ; il est trop tard . Qu'ils me fassent désormais du bien ou du mal tout m'est indifférent de leur part , & quoi qu'ils fassent , mes contemporains ne seront jamais rien pour moi.


Mais je comptois encore sur l'avenir , & j'espérois qu'une génération meilleure , examinant mieux & les jugemens portés par celle-ci sur mon compte & sa conduite avec moi , démêleroit aisément l'artifice de ceux qui la dirigent & me verroit encore tel que je suis . C'est cet espoir qui m'a fait écrire mes Dialogues , & qui m'a suggéré mille folles tentatives pour les faire passer à la postérité . Cet espoir , quoiqu'éloigné , [374] tenoit mon ame dans la même agitation que quand je cherchois encore dans le siecle un coeur juste , & mes espérances que j'avois beau jetter au loin me rendoient également le jouet des hommes d'aujourd'hui . J'ai dit dans mes Dialogues sur quoi je fondois cette attente . Je me trompois . Je l'ai senti par bonheur assez à tems pour trouver encore avant ma derniere heure un intervalle de pleine quiétude & de repos absolu . Cet intervalle a commencé à l'époque dont je parle , & j'ai lieu de croire qu'il ne sera plus interrompu.


Il se passe bien peu de jours que de nouvelles réflexions ne me confirment combien j'étois dans l'erreur de compter sur le retour du public , même dans un autre âge ; puisqu'il est conduit dans ce qui me regarde par des guides qui se renouvellent sans ces dans les Corps qui m'ont pris en aversion . Les particuliers meurent ; mais les Corps collectifs ne meurent point . Les mêmes passions s'y perpétuent , & leur haine ardente immortelle comme le démon qui l'inspire , a toujours la même activité . Quand tous mes ennemis particuliers seront morts , les Médecins , les Oratoriens vivront encore , & quand je n'aurois pour persécuteurs que ces deux Corps-là , je dois être sûr qu'ils ne laisseront pas plus de paix à ma mémoire après ma mort , qu'ils n'en laissent à ma personne de mon vivant . Peut-être par trait de tems , les Médecins que j'ai réellement offensés pourroient-ils s'appaiser : mais les Oratoriens que j'aimois , que j'estimois , en qui j'avois toute confiance & que je n'offensai jamais , les Oratoriens gens d'église & demi-moines , seront à jamais implacables , leur propre iniquité fait mon crime que leur amour-propre ne me [375] pardonnera jamais & le public dont ils auront soin d'entretenir & ranimer l'animosité sans cesse , ne s'appaisera pas plus qu'eux.


Tout est fini pour moi sur la terre . On ne peut plus m'y faire ni bien ni mal . Il ne me reste plus rien à espérer ni à craindre en ce monde & m'y voilà tranquille au fond de l'abyme , pauvre mortel infortuné , mais impassible comme Dieu même.


Tout ce qui m'est extérieur , m'est étranger désormais . Je n'ai plus en ce monde ni prochain , ni semblables , ni freres . Je suis sur la terre comme dans une planete étrangere où je serois tombé de celle que j'habitois . Si je reconnois autour de moi quelque chose , ce ne sont que des objets affligeans & déchirans pour mon coeur , & je ne peux jetter les yeux sur ce qui me touche & m'entoure sans y trouver toujours quelque sujet de dédain qui m'indigne, ou de douleur qui m'afflige . Ecartons donc de mon esprit tous les pénibles objets dont je m'occuperois aussi douloureusement qu'inutilement . Seul pour le reste de ma vie , puisque je ne trouve qu'en moi la consolation , l'espérance & la paix , je ne dois ni ne veux plus m'occuper que de moi . C'est dans cet état que je reprends la suite de l'examen sévere & sincere que j'appelai jadis mes Confessions . Je consacre mes derniers jours à m'étudier moi-même & à préparer d'avance le compte que je ne tarderai pas à rendre de moi . Livrons-nous tout entier à la douceur de converser avec mon ame , puisqu'elle est la seule que les hommes ne puissent m'ôter . Si à force de réfléchir sur mes dispositions intérieures , je parviens à les [376] mettre en meilleur ordre & à corriger le mal qui peut y rester , mes méditations ne seront pas entierement inutiles , & quoique je ne sais plus bon à rien sur la terre , je n'aurai pas tout-à-fait perdu mes derniers jours . Les loisirs de mes promenades journalieres ont souvent été remplis de contemplations charmantes , dont j'ai regret d'avoir perdu le souvenir . Je fixerai par l'écriture celles qui pourront me venir encore ; chaque fais que je les relirai m'en rendra la jouissance . J'oublierai mes malheurs , mes persécuteurs , mes opprobres , en songeant au prix qu'avoit mérité mon coeur.


Ces feuilles ne seront proprement qu'un informe journal de mes rêveries . Il y sera beaucoup question de moi , parce qu'un solitaire qui réfléchit s'occupe nécessairement beaucoup de lui-même . Du reste toutes les idées étrangeres qui me passent par la tête en me promenant , y trouveront également leur place . Je dirai ce que j'ai pensé tout comme il m'est venu & avec aussi peu de liaison que les idées de la veille en ont d'ordinaire avec celles du lendemain . Mais il en résultera toujours une nouvelle connoissance de mon naturel & de mon humeur par celle des sentimens & des pensées , dont mon esprit fait sa pâture journaliere dans l'étrange état où je suis . Ces feuilles peuvent donc être regardées comme un appendice de mes Confessions , mais je ne leur en donne plus le titre , ne sentant plus rien à dire qui puisse le mériter . Mon coeur s'est purifié à la coupelle de l'adversité , & j'y trouve à peine en le sondant avec soin , quelque reste de penchant répréhensible . Qu'aurois-je encore à confesser quand toutes les affections terrestres en sont arrachées ? Je n'ai pas plus à me [377] louer qu'à me blâmer : je suis nul désormais parmi les hommes , & c'est tout ce que je puis être n'ayant plus avec eux de relation réelle , de véritable société . Ne pouvant plus faire aucun bien qui ne tourne à mal , ne pouvant plus agir sans nuire à autrui , ou à moi-même , m'abstenir est devenu mon unique devoir , & je le remplis autant qu'il est en moi . Mais dans ce désoeuvrement du corps mon ame est encore active , elle produit encore des sentimens , des pensées , & sa vie interne & morale semble encore s'être accrue par la mort de tout intérêt terrestre & temporel . Mon corps n'est plus pour moi qu'un embarras , qu'un obstacle , & je m'en dégage d'avance autant que je puis.


Une situation si singuliere mérite assurément d'être examinée & décrite , & c'est à cet examen que je consacre mes derniers loisirs . Pour le faire avec succès il y faudroit procéder avec ordre & méthode : mais je suis incapable de ce travail & même il m'écarteroit de mon but qui est de me rendre compte des modifications de mon ame & de leurs successions . Je ferai sur moi-même à quelqu'égard , les opérations que font les physiciens sur l'air pour en connoître l'état journalier . J'appliquerai le barometre à mon ame , & ces opérations bien dirigées & long-tans répétées me pourroient fournir des résultats aussi sûrs que les leurs . Mais je n'étends pas jusque-là mon entreprise. Je me contenterai de tenir le régistre des opérations , sans chercher à les réduire en systême . Je fais la même entreprise que Montaigne , mais avec un but tout contraire au sien : car il n'écrivoit ses Essais que pour les autres , & je n'écris mes rêveries que [378] pour moi . Si dans mes plus vieux jours aux approches du départ , je reste , comme je l'espere , dans la même disposition où je suis , leur lecture me rappellera la douceur que je goûte à les écrire & faisant renaître ainsi pour moi le tems passé , doublera pour ainsi dire mon existence . En dépit des hommes je saurai goûter encore le charme de la société & je vivrai décrépit avec moi dans un autre âge , comme je vivrois avec un moins vieux ami.


J'écrivois mes premieres Confessions & mes Dialogues dans un souci continuel sur les moyens de les dérober aux mains rapaces de mes persécuteurs , pour les transmettre s'il étoit possible à d'autres générations . La même inquiétude ne me tourmente plus pour cet écrit , je sais qu'elle seroit inutile , & le désir d'être mieux connu des hommes s'étant éteint dans mon coeur , n'y laisse qu'une indifférence profonde sur le sort & de mes vrais écrits & des monumens de mon innocence , qui déjà peut-être ont été tous pour jamais anéantis . Qu'on épie ce que je fais , qu'on s'inquiete de ces feuilles , qu'on s en empare , qu'on les supprime , qu'on les falsifie , tout cela m'est égal désormais . Je ne les cache ni ne les montre . Si on me les enleve de mon vivant , on ne m'enlevera ni le plaisir de les avoir écrites , ni le souvenir de leur contenu , ni les méditations solitaires dont elles sont le fruit & dont la source ne peut ne s'éteindre qu'avec mon ame . Si dès mes premieres calamités j'avois su ne point regimber contre ma destinée & prendre le parti que je prends aujourd'hui , tous les efforts des hommes , toutes leurs épouvantables machines eussent été sur moi sans effet , & ils n'auroient [379] pas plus troublé mon repos par toutes leurs trames , qu'ils ne peuvent le troubler désormais par tous leurs succès ; qu'ils jouissent à leur gré de mon opprobre , ils ne m'empêcheront pas de jouir de mon innocence & d'achever mes jours en paix malgré eux.




[380] DEUXIEME PROMENADE.


Ayant donc formé le projet de décrire l'état habituel de mon ame dans la plus étrange position où se puisse jamais trouver un mortel , je n'ai vu nulle maniere plus simple & plus sûre d'exécuter cette entreprise , que de tenir un régistre fidelle de mes promenades solitaires & des rêveries qui les remplissent , quand je laisse ma tête entierement libre , & mes idées suivre leur pente sans résistance & sans gêne . Ces heures de solitude & de méditation sont les seules de la journée où je sais pleinement moi & à moi sans diversion , sans obstacle , & où je puisse véritablement dire être ce que la nature a voulu.


J'ai bientôt senti que j'avois trop tardé d'exécuter ce projet . Mon imagination déjà moins vive , ne s'enflamme plus comme autrefois à la contemplation de l'objet qui l'anime , je m'enivre moins du délire de la rêverie ; il y a plus de réminiscence que de création dans ce qu'elle produit désormais , un tiede alanguissement énerve toutes mes facultés , l'esprit de vie s'éteint en moi par degrés ; mon ame ne s'élance plus qu'avec peine hors de sa caduque enveloppe , & sans l'espérance de l'état auquel j'aspire parce que je m'y sens avoir droit , je n'existerois plus que par des souvenirs . Ainsi pour me contempler moi-même avant mon déclin , il faut que je remonte au moins de quelques années au tems où perdant tout espoir ici-bas & ne trouvant plus d'aliment pour mon coeur sur la terre , je m'accoutumois peu-à-peu à le [381] nourrir de sa propre substance & à chercher toute sa pâture au-dedans de moi.


Cette ressource , dont je m'avisai trop tard , devint si féconde qu'elle suffit bientôt pour me dédommager de tout . L'habitude de rentrer en moi-même me fit perdre enfin le sentiment & presque le souvenir de mes maux , j'appris ainsi par ma propre expérience que la source du vrai bonheur est en nous , & qu'il ne dépend pas des hommes de rendre vraiment misérable celui qui sait vouloir être heureux . Depuis quatre ou cinq ans je goûtois habituellement ces délices internes que trouvent dans la contemplation les ames aimantes & douces . Ces ravissemens , ces extases que j'éprouvois quelquefois en me promenant ainsi seul , étoient des jouissances que je devois à mes persécuteurs : sans eux , je n'aurois jamais trouvé ni connu les trésors que je portois en moi-même . Au milieu de tant de richesses , comment en tenir un régistre fidelle ? En voulant me rappeler tant de douces rêveries , au lieu de les décrire j'y retombois . C'est un état que son souvenir ramene , & qu'on cesseroit bientôt de connoître , en cessant tout-à-fait de le sentir.


J'éprouvai bien cet effet dans les promenades qui suivirent le projet d'écrire la suite de mes Confessions , sur-tout dans celle dont je vais parler & dans laquelle un accident imprévu vint rompre le fil de mes idées & leur donner pour quelque tems un autre cours.


Le jeudi Octobre 1776 , je suivis après dîné les boulevards jusqu'à la rue du Chemin-verd par laquelle je gagnai les hauteurs de Ménil-montant , & de-là , prenant [382] les sentiers à travers les vignes & les prairies , je traversai jusqu'à Charonne le riant paysage qui sépare ces deux villages ; puis je fis un détour pour revenir par les mêmes prairies en prenant un autre chemin . Je m'amusois à les parcourir avec ce plaisir & cet intérêt que m'ont toujours donnés les sites agréables , & m'arrêtant quelquefois à fixer des plantes dans la verdure . J'en apperçus deux que je voyois assez rarement autour de Paris & que je trouvai très-abondantes dans ce canton-là . L'une est le Picris hieracioides de la famille des composées , & l'autre le Buplevrum falcatum de celles des ombelliferes . Cette découverte me réjouit & m'amusa très-long-tans & finit par celle d'une plante encore plus rare , sur-tout dans un pays élevé , savoir le Cerastium aquaticum que , malgré l'accident qui m'arriva le même jour , j ai retrouvé dans un livre que j'avois sur moi & placé dans mon herbier.


Enfin après avoir parcouru en détail plusieurs autres plantes que je voyois encore en fleurs , & dont l'aspect & l'énumération qui m'étoit familiere me donnoient néanmoins toujours du plaisir , je quittai peu-à-peu ces menues observations pour me livrer à l'impression , non moins agréable , mais plus touchante que faisoit sur moi l'ensemble de tout cela . Depuis quelques jours on avoit achevé la vendange ; les promeneurs de la ville s'étoient déjà retirés ; les paysans aussi quittoient les champs jusqu'aux travaux d'hiver . La campagne encore verte & riante , mais défeuillée en partie & déjà presque déserte , offroit par-tout l'image de la solitude & des approches de l'hiver . Il résultoit de son aspect un [383] mélange d'impression douce & triste trop analogue à mon âge & à mon sort , pour que je ne m'en fisse pas l'application . Je me voyois au déclin d'une vie innocente & infortunée , l'ame encore pleine de sentimens vivaces & l'esprit encore orné de quelques fleurs , mais déjà flétries par la tristesse & desséchées par les ennuis . Seul & délaissé je sentois venir le froid des premieres glaces , & mon imagination tarissante ne peuploit plus ma solitude d'êtres formés selon mon coeur . Je me disois en soupirant : qu'ai-je fait ici-bas ? J'étois fait pour vivre , & je meurs sans avoir vécu . Au moins ce n'a pas été ma faute , & je porterai à l'Auteur de mon être , sinon l'offrande des bonnes oeuvres qu'on ne m'a pas laissé faire , du moins un tribut de bonnes intentions frustrées , de sentimens sains mais rendus sans effet & d'une patience à l'épreuve des mépris des hommes . Je m'attendrissois sur ces réflexions , je récapitulois les mouvemens de mon ame des ma jeunesse , & pendant mon âge mûr , & depuis qu'on m'a séquestré de la société des hommes , & durant la longue retraite dans laquelle je dois achever mes jours . Je revenois avec complaisance sur toutes les affections de mon coeur , sur ses attachemens si tendres mais si aveugles , sur les idées moins tristes que consolantes dont mon esprit s'étoit nourri depuis quelques années , & je me préparois à les rappeler assez pour les décrire avec un plaisir presque égal à celui que j'avois pris a m'y livrer . Mon après-midi se passa dans ces paisibles méditations , & je m'en revenois très-content de ma journée , quand au fort de ma rêverie j'en fus tiré par l'événement qui me reste à raconter.


[384] J'étois sur les six heures à la descente de Ménil-montant , presque vis-à-vis du Galant Jardinier , quand des personnes qui marchoient devant moi , s'étant tout-à-coup brusquement écartées , je vis fondre sur moi un gros chien danois qui , s'élançant à toutes jambes devant un carrosse , n'eut pas même le tems de retenir sa course ou de se détourner quand il m'apperçut . Je jugeai que le seul moyen que j'avois d'éviter d'être jetté par terre , étoit de faire un grand saut si juste , que le chien passât sous moi tandis que je serois en l'air . Cette idée plus prompte que l'éclair & que je n'eus le tems ni de raisonner ni d'exécuter , fut la derniere avant mon accident . Je ne sentis ni le coup ni la chûte , ni rien de ce qui s'ensuivit jusqu'au moment où je revins a moi.


Il étoit presque nuit quand je repris connoissance . Je me trouvai entre les bras de trois ou quatre jeunes gens qui me raconterent ce qui venoit de m'arriver . Le chien danois n'ayant pu retenir son élan s'étoit précipité sur mes deux jambes & , me choquant de sa masse & de sa vitesse , m'avoit fait tomber la tête en avant : la mâchoire supérieure portant tout le poids de mon corps , avoit frappé sur un pavé très-raboteux , & la chute avoit été d'autant plus violente qu'étant à la descente , ma tête avoit donné plus bas que mes pieds.


Le carrosse auquel appartenoit le chien suivoit immédiatement & m'auroit passé sur le corps , si le cocher n'eût à l'instant retenu ses chevaux . Voilà ce que j'appris par le récit de ceux qui m'avoient relevé & qui me soutenoient encore lorsque je revins à moi . L'état auquel je me trouvai dans c & instant est trop singulier pour n'en pas faire ici la description.


[385] La nuit s'avançoit . J'apperçus le Ciel , quelques étoiles , & un peu de verdure . Cette premiere sensation fut un moment délicieux . Je ne me sentois encore que par-là . Je naissois dans cet instant à la vie , & il me sembloit que je remplissois de ma légere existence tous les objets que j'appercevois . Tout entier au moment présent je ne me souvenois de rien ; je n'avois nulle notion distincte de mon individu , pas la moindre idée de ce qui venoit de m'arriver ; je ne savois ni qui j'étois , ni où j'étois ; je ne sentois ni mal , ni crainte , ni inquiétude . Je voyois couler mon sang , comme j'aurois vu couler un ruisseau , sans songer seulement que ce sang m'appartînt en aucune sorte . Je sentois dans tout mon être un calme ravissant auquel , chaque fois que je me le rappelle je ne trouve rien de comparable dans toute l'activité des plaisirs connus.


On me demanda où je demeurois ; il me fut impossible de le dire . Je demandai où j'étois ; on me dit , à la haute-borne ; c'étoit comme si l'on m'eût dit au mont Atlas . Il fallut demander successivement le pays , la ville & le quartier où je me trouvois . Encore cela ne put-il suffire pour me reconnoître ; il me fallut tout le trajet de-là jusqu'au boulevard pour me rappeler ma demeure & mon nom . Un Monsieur que je ne connoissois pas & qui eut la charité de m'accompagner quelque tems , apprenant que je demeurois si loin , me conseilla de prendre au Temple un fiacre pour me reconduire chez moi . Je marchois très-bien , très-légerement sans sentir ni douleur ni blessure , quoique je crachasse toujours beaucoup de sang . Mais j'avois un frisson glacial qui faisoit claquer d'une façon très-incommode mes dents fracassées . Arrive [386] au Temple , je pensai que puisque je marchois sans peine il valoit mieux continuer ainsi ma route à pied , que de m'exposer à périr de froid dans un fiacre . Je fis ainsi la demi-lieue qu'il y a du Temple à la rue Plâtriere , marchant sans peine , évitant les embarras , les voitures , choisissant & suivant mon chemin tout-aussi bien que j'aurois pu faire en pleine santé . J'arrive , j'ouvre le secret qu'on a fait mettre à la porte de la rue , je monte l'escalier dans l'obscurité & j'entre enfin chez moi sans autre accident que ma chute & ses suites , dont je ne m'appercevois pas même encore alors.


Les cris de ma femme en me voyant , me firent comprendre que j'étois plus maltraité que je ne pensois . Je passai la nuit sans connoître encore & sentir mon mal . Voici ce que je sentis & trouvai le lendemain . J'avois la levre supérieure fendue en-dedans jusqu'au nez , en-dehors la peau l'avoit mieux garantie , & empêchoit la totale séparation , quatre dents enfoncées à la mâchoire supérieure , toute la partie du visage qui la couvre extrêmement enflée & meurtrie , le pouce droit foulé & très-gros , le pouce gauche griévement blessé , le bras gauche foulé , le genou gauche aussi très-enflé & qu'une contusion forte & douloureuse empêchoit totalement de plier . Mais avec tout ce fracas , rien de brisé , pas même une dent , bonheur qui tient du prodige dans une chûte comme celle-là.


Voilà très-fidellement l'histoire de mon accident . En peu de jours cette histoire se répandit dans Paris tellement changée & défigurée qu'il étoit impossible d'y rien reconnoître . J'aurois dû compter d'avance sur cette métamorphose ; mais [387] il s'y joignit tant de circonstances bizarres ; tant de propos obscurs & de réticences l'accompagnerent ; on m'en parloit d'un air si risiblement discret que tous ces mysteres m'inquiéterent . J'ai toujours hai les ténebres , elles m'inspirent naturellement une horreur que celles dont on m'environne depuis tant d'années n'ont pas dû diminuer . Parmi toutes les singularités de cette époque je n'en remarquerai qu'une , mais suffisante pour faire juger des autres.


M*** .[M. Lenoir Lieutenant General de police] avec lequel je n'avois eu jamais aucune relation , envoya son secrétaire s'informer de mes nouvelles , & me faire d'instantes offres de services qui ne me parurent pas dans la circonstance d'une grande utilité pour mon soulagement . Son secrétaire ne laissa pas de me presser très-vivement de me prévaloir de ses offres , jusqu'à me dire que si je ne me fiois pas à lui , je pouvois écrire directement à M ***.[M.Lenoir]. Ce grand empressement & l'air de confidence qu'il y joignit , me firent comprendre qu'il y avoit sous tout cela quelque mystere que je cherchois vainement à pénétrer . Il n'en falloit pas tant pour m'effaroucher , sur-tout dans l'état d'agitation où mon accident & la fievre qui s'y étoit jointe avoient mis ma tête . Je me livrois à mille conjectures inquiétantes & tristes , & je faisois sur tout ce qui se passoit autour de moi , des commentaires qui marquoient plutôt le délire de la fievre , que le sang-froid d'un homme qui ne prend plus d'intérêt à rien.


Un autre événement vint achever de troubler ma tranquillité . Madame *** .[d'Ormoy] m'avoit recherché depuis quelques années , sans que je pusse deviner pourquoi . De petits cadeaux affectés , de fréquentes visites sans objet & sans plaisir me marquoient [388] assez un but secret à tout cela , mais ne me le montroient pas . Elle m'avoit parlé d'un roman qu'elle vouloit faire pour le présenter à la Reine . Je lui avois dit ce que je pensois des femmes auteurs . Elle m'avoit fait entendre que ce projet avoit pour but le rétablissement de sa fortune , pour lequel elle avoit besoin de protection ; je n'avois rien à répondre à cela . Elle me dit depuis que n'ayant pu avoir accès auprès de la Reine , elle étoit déterminée à donner son livre au public . Ce n'étoit plus le cas de lui donner des conseils qu'elle ne me demandoit pas , & qu'elle n'auroit pas suivis . Elle m'avoit parlé de me montrer auparavant le manuscrit . Je la priai de n'en rien faire , & elle n'en fit rien


Un beau jour durant ma convalescence , je reçus de sa part ce livre tout imprimé & même relié , & je vis dans la préface de si grosses louanges de moi , si maussadement plaquées & avec tant d'affectation que j'en fus désagréablement affecté . La rude flagornerie qui s'y faisoit sentir ne s'allia jamais avec la bienveillance ; mon coeur ne sauroit se tromper là-dessus.


Quelques jours après Madame *** .[d'Ormoy] me vint voir avec sa fille . Elle m'apprit que son livre faisoit le plus grand bruit à cause d'une note qui le lui attiroit ; j'avois à peine remarqué cette note en parcourant rapidement ce roman . Je la relus après le départ de Madame*** [d'Ormoy] ; j'en examinai la tournure , j'y crus trouver le motif de ses visites , de ses cajoleries , des grosses louanges de sa préface , & je jugeai que tout cela n'avoit d'autre but que de disposer le public à m'attribuer la note & par conséquent le blâme qu'elle pouvoit attirer à son auteur dans la circonstance où elle étoit publiée.


[389] Je n'avois aucun moyen de détruire ce bruit & l'impression qu'il pouvoit faire , & tout ce qui dépendoit de moi étoit de ne pas l'entretenir , en souffrant la continuation des vaines & ostensibles visites de Madame *** .[d'Ormoy] & de sa fille . Voici pour cet effet , le billet que j'écrivis à la mere . " Rousseau ne recevant chez lui aucun auteur , remercie Madame *** .[d'Ormoy] de ses bontés & la prie de ne plus l'honorer de ses visites . "


Elle me répondit par une lettre honnête dans la forme , mais tournée comme toutes celles que l'on m'écrit en pareil cas . J'avois barbarement porté le poignard dans son coeur sensible , & je devois croire au ton de sa lettre qu'ayant pour moi des sentimens si vifs & si vrais , elle ne supporteroit point sans mourir cette rupture . C'est ainsi que la droiture & la franchise en toute chose , sont des crimes affreux dans le monde , & je paroîtrois à mes contemporains méchant & féroce , quand je n'aurois à leurs yeux d'autre crime que de n'être pas faux & perfide comme eux.


J'étois déjà sorti plusieurs fois & je me promenois même assez souvent aux Thuilleries , quand je vis à l'étonnement de plusieurs de ceux qui me rencontroient , qu'il y avoit encore à mon égard quelqu'autre nouvelle que j'ignorois . J'appris enfin que le bruit public étoit , que j'étois mort de ma chute ; & ce bruit se répandit si rapidement & opiniâtrement que plus de quinze jours après que j'en fus instruit , l'on en parla à la Cour comme d'une chose sûre . Le Courrier d'Avignon , à ce qu'on eut soin de m'écrire , annonçant cette heureuse nouvelle , ne manqua pas d'anticiper à cette [390] occasion sur le tribut d'outrages & d'indignités qu'on prépare à ma mémoire après ma mort , en forme d'oraison funebre.


Cette nouvelle fut accompagnée d'une circonstance encore plus singuliere que je n'appris que par hasard & dont je n'ai pu savoir aucun détail . C'est qu'on avoit ouvert en même-tans une souscription pour l'impression des manuscrits que l'on trouveroit chez moi . Je compris par-là qu'on tenoit prêt un recueil d'écrits fabriqués tout exprès pour me les attribuer d'abord après ma mort : car de penser qu'on imprimât fidellement aucun de ceux qu'on pourroit trouver en effet , c'étoit une bêtise qui ne pouvoit entrer dans l'esprit d'un homme sensé , & dont quinze ans d'expérience ne m'ont que trop garanti


Ces remarques , faites coup sur coup & suivies de beaucoup d'autres qui n'étoient gueres moins étonnantes , effaroucherent derechef mon imagination que je croyois amortie , & ces noires ténebres qu'on renforçoit sans relâche autour de moi , ranimerent toute l'horreur qu'elles m'inspirent naturellement . Je me fatiguai à faire sur tout cela mille commentaires & à tâcher de comprendre des mysteres qu'on a rendus inexplicables pour moi . Le seul résultat constant de tant d'énigmes fut la confirmation de toutes mes conclusions précédentes , savoir que , la destinée de ma personne & celle de ma réputation ayant été fixées de concert par toute la génération présente , nul effort de ma part ne pouvoit m'y soustraire puisqu'il m'est de toute impossibilité de transmettre aucun dépôt à d'autres âges sans le faire passer dans celui-ci par des mains intéressées à le supprimer.


[391] Mais cette fois j'allai plus loin . Lamas de tant de circonstances fortuites , l'élévation de tous mes plus cruels ennemis , affectée pour ainsi dire par la fortune , tous ceux qui gouvernent l'Etat , tous ceux qui dirigent l'opinion publique , tous les gens en place , tous les hommes en crédit triés comme sur le volet parmi ceux qui ont contre moi quelque animosité secrete , pour concourir au commun complot , cet accord universel est trop extraordinaire pour être purement fortuit . Un seul homme qui eût refusé d'en être complice , un seul événement qui lui eût été contraire , une seule circonstance imprévue qui lui eût fait obstacle , suffisoit pour le faire échouer . Mais toutes les volontés , toutes les fatalités , la fortune & toutes les révolutions ont affermi l'oeuvre des hommes , & un concours si frappant qui tient du prodige , ne peut me laisser douter que son plein succès ne soit écrit dans les décrets éternels . Des foules d'observations particulieres , soit dans le passé , soit dans le présent , me confirment tellement dans cette opinion , que je n'puis m'empêcher de regarder désormais comme un de ces secrets du Ciel impénétrables à la raison humaine , la même oeuvre que je n'envisageois jusqu'ici que comme un fruit de la méchanceté des hommes.


Cette idée loin de m'être cruelle & déchirante , me console , me tranquillise , & m'aide à me résigner . Je ne vais pas si loin que St . Augustin qui se fût consolé d'être damné si telle eût été la volonté de Dieu . Ma résignation vient d'une source moins désintéressée , il est vrai , mais non moins pure & plus digne à mon gré de l'Etre parfait que j'adore.


[392] Dieu est juste ; il veut que je souffre ; & il sait que je suis innocent . Voilà le motif de ma confiance ; mon coeur & ma raison me crient qu'elle ne me trompera pas . Laissons donc faire les hommes & la destinée ; apprenons à souffrir sans murmure ; tout doit à la fin rentrer dans l'ordre , & mon tour viendra tôt ou tard.




[393] TROISIEME PROMENADE.



Je deviens vieux en apprenant toujours.


Solon répétoit souvent ce vers dans sa vieillesse . Il a un sens dans lequel je pourrois le dire aussi dans la mienne ; mais c'est une bien triste science que celle que depuis vingt ans l'expérience m'a fait acquérir : l'ignorance est encore préférable . L'adversité sans doute est un grand maître ; mais ce maître fait payer cher ses leçons , & souvent le profit qu'on en retire ne vaut pas le prix qu'elles ont coûté . D'ailleurs avant qu'on ait obtenu tout cet acquis par des leçons si tardives , l'à-propos d'en user se passe . La jeunesse est le tems d'étudier la sagesse ; la vieillesse est le tems de la pratiquer . L'expérience instruit toujours , je l'avoue ; mais elle ne profite que pour l'espace qu'on a devant soi . Est-il tems au moment qu'il faut mourir d'apprendre comment on auroit dû vivre?


Eh que me servent des lumieres si tard & si douloureusement acquises sur ma destinée & sur les passions d'autrui dont elle est l'oeuvre ! Je n'ai appris à mieux connoître les hommes que pour mieux sentir la misere où ils m'ont plongé , sans que cette connoissance en me découvrant toujours piéges m'en ait pu faire éviter aucun . Que ne suis-je resté toujours dans cette imbécile mais douce confiance qui me rendit durant tant d'années proie & le jouet de mes bruyans amis , sans qu'enveloppé de toutes leurs trames j'en eusse même le moindre soupçon ! J'étois leur dupe & leur victime , il [394] est vrai , mais je me croyois aimé d'eux , & mon coeur jouissoit de l'amitié qu'ils m'avoient inspirée en leur en attribuant autant pour moi . Ces douces illusions sont détruites . La triste vérité que le tems & la raison m'ont dévoilée , en me faisant sentir mon malheur , m'a fait voir qu'il étoit sans remede & qu'il ne me restoit qu'à m'y résigner . Ainsi toutes les expériences de mon age sont pour moi dans mon état sans utilité présente & sans profit pour l'avenir.


Nous entrons en lice à notre naissance , nous en sortons à la mort . Que sert d'apprendre à mieux conduire son char quand on est au bout de la carriere ? Il ne reste plus qu'à penser alors que comment on en sortira . L'étude d'un vieillard , s'il qui en reste encore à faire , est uniquement l'apprendre à mourir , & c'est précisément celle qu'on fait le moins à mon âge ; on y pense à tout , hormis à cela . Tous les vieillards tiennent plus à la lie que les enfans & en sortent de plus mauvaise grâce que les jeunes gens . C'est que tous leurs travaux ayant été pour cette même vie , ils voyent à fin qu'ils ont perdu leurs peines . Tous leurs soins , tous leurs biens , tous les fruits de leurs laborieuses veilles , ils quittent tout quand ils s'en font . Ils n'ont songé à rien acquérir durant leur vie qu'ils pussent emporter à leur mort.


Je me suis dit tout cela quand il étoit tems de ne le dire , & si je n'ai pas mieux su tirer parti de mes réflexions , ce n'est pas faute de les avoir faites le tems & de les avoir bien digérées . Jetté dès mon enfance dans le tourbillon du monde , j'appris de bonne heure par l'expérience que je n'étois [395] pas fait pour y vivre , & que je n'y parviendrois jamais à l'état dont mon coeur sentoit le besoin . Cessant donc de chercher parmi les hommes le bonheur que je sentois n'y pouvoir trouver , mon ardente imagination sautoit déjà par-dessus l'espace de ma vie à peine commencée , comme sur un terrain qui m'étoit étranger , pour se reposer sur une assiette tranquille ou je pusse me fixer.


Ce sentiment nourri par l'éducation des mon enfance & renforcé durant toute ma vie par ce long tissu de miseres & d'infortunes qui l'a remplie , m'a fait chercher dans tous les tems à connoître la nature & la destination de mon être avec plus d'intérêt & de soin que je n'en ai trouvé dans aucun autre homme . J'en ai beaucoup vu qui philosophoient bien plus doctement que moi , mais leur philosophie leur étoit pour ainsi dire étrangere . Voulant être plus savans que d'autres , ils étudioient l'univers pour savoir comment il étoit arrangé , comme ils auroient étudié quelque machine qu'ils auroient aperçue , par pure curiosité . Ils étudioient la nature humaine pour en pouvoir parler savamment , mais non pas pour se connoître ; ils travailloient pour instruire les autres , mais non pas pour s'éclairer en-dedans . Plusieurs d'entr'eux ne vouloient que faire un livre , n'importoit quel , pourvu qu'il fût accueilli . Quand le leur étoit fait & publié , son contenu ne les intéressoit plus en aucune sorte , si ce n'est pour le faire adopter aux autres & pour le défendre au cas qu'il fût attaqué , mai du reste sans en rien tirer pour leur propre usage , sans s'embarrasser même que ce contenu fût faux ou vrai , pourvu qu'il ne fût pas réfuté . Pour moi quand [396] j'ai désiré d'apprendre , c'étoit pour savoir moi-même & non pas pour enseigner ; j'ai toujours cru qu'avant d'instruire les autres il falloit commencer par savoir assez pour soi , & de toutes les études que j'ai tâché de faire en ma vie au milieu des hommes , il n'y en a gueres que je n'eusse faites également seul dans une isle déserte où j'aurois été confiné pour le reste de mes jours . Ce qu'on doit faire dépend beaucoup de ce qu'on doit croire , & dans tout ce qui ne tient pas aux premiers besoins de la nature , nos opinions sont la regle de nos actions . Dans ce principe qui fut toujours le mien , j'ai cherché souvent et long-tans pour diriger l'emploi de ma vie , à connoître sa véritable fin , & je me suis bientôt consolé de mon peu d'aptitude à me conduire habilement dans ce monde , en sentant qu'il n'y falloit pas chercher cette fin.


Né dans une famille où régnoient les moeurs & la piété , élevé ensuite avec douceur chez un ministre plein de sagesse & de religion , j'avois reçu dès ma plus tendre enfance des principes , des maximes d'autres diroient des préjugés , qui ne m'ont jamais tout-à-fait abandonné . Enfant encore & livré à moi-même , alléché par des caresses , séduit par la vanité , leurré par l'espérance , forcé par la nécessité , je me fis catholique ; mais je demeurai toujours chrétien , & bientôt gagné par l'habitude mon coeur s'attacha sincerement à ma nouvelle religion . Les instructions , les exemples de Madame de Warens m'affermirent dans cet attachement . La solitude champêtre où j'ai passé la fleur de ma jeunesse , l'étude des bons livres à laquelle je me livrai tout entier , [397] renforcerent auprès d'elle mes dispositions naturelles aux sentimens affectueux , & me rendirent dévot presque à la maniere de Fénelon . La méditation dans la retraite , l'étude de la nature , la contemplation de l'univers forcent un solitaire à s'élancer incessamment vers l'Auteur des choses , & à chercher avec une douce inquiétude la fin de tout ce qu'il voit & la cause de tout ce qu'il sent . Lorsque ma destinée me rejeta dans le torrent du monde je n'y retrouvai plus rien qui pût flatter un moment mon coeur . Le regret de mes doux loisirs me suivit par-tout , & jetta l'indifférence & le dégoût sur tout ce qui pouvoit se trouver à ma portée , propre à mener à la fortune & aux honneurs . Incertain dans mes inquiets désirs , j'espérai peu , j'obtins moins , & je sentis dans des lueurs même de prospérité que quand j'aurois obtenu tout ce que je croyois chercher , je n'y aurois point trouvé ce bonheur dont mon coeur étoit avide sans en savoir démêler l'objet . Ainsi tout contribuoit à détacher mes affections de ce monde , même avant les malheurs qui devoient m'y rendre tout-à-fait étranger . Je parvins jusqu'à l'âge de quarante ans flottant entre l'indigence & la fortune , entre la sagesse & l'égarement , plein de vices d'habitude sans aucun mauvais penchant dans le coeur , vivant au hasard sans principes bien décidés par ma raison , & distrait sur mes devoirs sans les mépriser , mais souvent sans les bien connoître . Dès ma jeunesse j'avois fixé cette époque de quarante ans comme le terme de mes efforts pour parvenir & celui de mes prétentions en tout genre . Bien résolu , dès cet âge atteint & dans quelque situation que je fusse , de ne plus me [398] débattre pour en sortir & de passer le reste de mes jours à vivre au jour la journée sans plus m'occuper de l'avenir . Le moment venu , j'exécutai ce projet sans peine & quoiqu'alors ma fortune semblât vouloir prendre une assiette plus fixe , j'y renonçai non-seulement sans regret mais avec un plaisir véritable . En me délivrant de tous ces leurres , de toutes ces vaines espérances , je me livrai pleinement à l'incurie & au repos d'esprit qui fit toujours mon goût le plus dominant & mon penchant le plus durable. Je quittai le monde & ses pompes , je renonçai à toutes parures , plus d'épée , plus de montre , plus de bas blancs , de dorure , de coiffure , une perruque toute simple , un bon gros habit de drap , & mieux que tout cela , je déracinai de mon coeur les cupidités & les convoitises qui donnent du prix à tout ce que je quittois . Je renonçai à la place que j'occupois alors , pour laquelle je n'étois nullement propre , & je me mis à copier de la musique à tant la page , occupation pour laquelle j'avois eu toujours un goût décidé.


Je ne bornai pas ma réforme aux choses extérieures . Je sentis que celle-là même en exigeoit une autre plus pénible sans doute , mais plus nécessaire dans les opinions , & résolu de n'en pas faire à deux fois , j'entrepris de soumettre mon intérieur à un examen sévere qui le réglât pour le reste de ma vie & que je voulois le trouver à ma mort.


Une grande révolution qui venoit de se faire en moi , un autre monde moral qui se dévoiloit à mes regards , les insensés jugemens des hommes , dont sans prévoir encore combien j'en serois la victime , je commençois à sentir l'absurdité , [399] le besoin toujours croissant d'un autre bien que la gloriole littéraire dont à peine la vapeur m'avoit atteint que j'en étois déjà dégoûté , le désir enfin de tracer pour le reste de ma carriere une route moins incertaine que celle dans laquelle j'en venois de passer la plus elle moitié , tout m'obligeoit à cette grande revue dont je sentois depuis long-tans le besoin . Je l'entrepris donc & je ne négligeai rien de ce qui dépendoit de moi pour bien exécuter cette entreprise.


C'est de cette époque que je puis dater mon entier renoncement au monde & ce goût vif pour la solitude , qui ne m'a plus quitté depuis ce temps-là . L'ouvrage que j'entreprenois ne pouvoit s'exécuter que dans une retraite absolue ; il demandoit de longues & paisibles méditations que le tumulte de la société ne souffre pas . Cela me força de prendre pour un tems une autre maniere de vivre dont ensuite je me trouvai si bien que , ne l'ayant interrompue depuis lors que par force & pour peu d'instans , je l'ai reprise de tout mon coeur & m'y suis borné sans peine , aussi-tôt que je l'ai pu , & quand ensuite les hommes m'ont réduit à vivre seul , j'ai trouvé qu'en me séquestrant pour me rendre misérable , ils avoient plus fait pour mon bonheur que je n'avois su faire moi-même.


Je me livrai au travail que j'avois entrepris avec un zele proportionné & à l'importance de la chose & au besoin que je sentois en avoir . Je vivois alors avec des philosophes modernes qui ne ressembloient gueres aux anciens : au lieu de lever mes doutes & de fixer mes irrésolutions , ils [400] avoient ébranlé toutes les certitudes que je croyois avoir sur les points qu'il m'importoit le plus de connoître : car , ardens missionnaires d'athéisme & très-impérieux dogmatiques , ils n'enduroient point sans colere , que sur quelque point que ce pût être , on osât penser autrement qu'eux . Je m'étois défendu souvent assez foiblement par haine pour la dispute & par peu de talent pour la soutenir ; mais jamais je n'adoptai leur désolante doctrine , & cette résistance à des hommes aussi intolérans , qui d'ailleurs avoient leurs vues , ne fut pas une des moindres causes qui attiserent leur animosité.


Ils ne m'avoient pas persuadé mais ils m'avoient inquiété . Leurs argumens m'avoient ébranlé , sans m'avoir jamais convaincu ; je n'y trouvois point de bonne réponse , mais je sentois qu'il y en devoit avoir . Je m'accusois moins d'erreur , que d'ineptie , & mon coeur leur répondoit mieux que ma raison.


Je me dis enfin ; me laisserai-je éternellement ballotter par les sophismes des mieux disans , dont je ne suis pas même sûr que les opinions qu'ils prêchent & qu'ils ont tant d'ardeur à faire adopter aux autres soient bien les leurs à eux-mêmes ? Leurs passions , qui gouvernent leur doctrine , leurs intérêts de faire croire ceci ou cela rendent impossible à pénétrer ce qu'ils croient eux-mêmes . Peut-on chercher de la bonne foi dans des chefs de parti ? Leur philosophie est pour les autres ; il m'en faudroit une pour moi . Cherchons-la de toutes mes forces tandis qu'il est tems encore , afin d'avoir une regle fixe de conduite pour le reste de mes jours . Me voilà dans la maturité de l'âge , dans toute la force de l'entendement . Déjà je touche au déclin . Si j'attends [401] encore , je n'aurai plus dans ma délibération tardive l'usage de toutes mes forces ; mes facultés intellectuelles auront déjà perdu de leur activité ; je ferai moins bien ce que je puis faire aujourd'hui de mon mieux possible : saisissons ce moment favorable ; il est l'époque de ma réforme externe & matérielle , qu'il soit aussi celle de ma réforme intellectuelle & morale . Fixons une bonne fois mes opinions , mes principes , & soyons pour le reste de ma vie ce que j'aurai trouvé devoir être après y avoir bien pensé.


J'exécutai ce projet lentement & à diverses reprises , mais avec tout l'effort & toute l'attention dont j'étois capable. Je sentois vivement que le repos du reste de mes jours & mon sort total en dépendoient . Je m'y trouvai d'abord dans un tel labyrinthe d'embarras , de difficultés , d'objections , de tortuosités , de ténebres que vingt fois tenté de tout abandonner , je fus prét , renonçant à de vaines recherches , de m'en tenir dans mes délibérations , aux regles de la prudence commune , sans plus en chercher dans des principes que j'avois tant de peine à débrouiller . Mais cette prudence même m'étoit tellement étrangere , je me sentois si peu propre à l'acquérir , que la prendre pour mon guide , n'étoit autre chose que vouloir à travers les mers & les orages , chercher sans gouvernail , sans boussole , un fanal presque inaccessible , & qui ne m'indiquoit aucun port.


Je persistai : pour la premiere fais de ma vie j'eus du courage , & je dois à son succès d'avoir pu soutenir l'horrible destinée qui dès-lors commençoit à m'envelopper sans que j'en eusse le moindre soupçon . Après les recherches les plus [402] ardentes & les plus sinceres qui jamais peut-être aient été faites par aucun mortel , je me décidai pour toute ma vie sur tous les sentimens qu'il m'importoit d'avoir , & si j'ai pu me tromper dans mes résultats , je suis sûr au moins que mon erreur ne peut m'être imputée à crime ; car j'ai fait tous mes efforts pour m'en garantir . Je ne doute point , il est vrai , que les préjugés de l'enfance & les voeux secrets de mon coeur n'oient fait pencher la balance du côté le plus consolant pour moi . On se défend difficilement de croire ce qu'on desire avec tant d'ardeur & qui peut douter que l'intérêt d'admettre ou rejeter les jugemens de l'autre vie ne détermine la foi de la plupart des hommes sur leur espérance ou leur crainte . Tout cela pouvoit fasciner mon jugement , j'en conviens , mais non pas altérer ma bonne foi : car je craignois de me tromper sur toute chose . Si tout consistoit dans l'usage de cette vie il m'importoit de le savoir , pour en tirer du moins le meilleur parti qu'il dépendroit de moi tandis qu'il étoit encore tems & n'être pas tout-à-fait dupe . Mais ce que j'avois le plus à redouter au monde dans la disposition où je me sentois , étoit d'exposer le sort éternel de mon ame pour la jouissance des biens de ce monde , qui ne m'ont jamais paru d'un grand prix.


J'avoue encore que je ne levai pas toujours à ma satisfaction toutes ces difficultés qui m'avoient embarrassé , & dont nos philosophes avoient si souvent rebattu mes oreilles . Mais , résolu de me décider enfin sur des matieres où l'intelligence humaine a si peu de prise & trouvant de toutes parts des mysteres impénétrables & des objections insolubles , [403] j'adoptai dans chaque question le sentiment qui me parut le mieux établi directement , le plus croyable en lui-même , sans m'arrêter aux objections que je ne pouvois résoudre , mais qui se rétorquoient par d'autres objections non moins fortes dans le systême opposé . Le ton dogmatique sur ces matieres ne convient qu'à des charlatans ; mais il importe d'avoir un sentiment pour soi , & de le choisir avec toute la maturité de jugement qu'on y peut mettre . Si malgré cela nous tombons dans l'erreur , nous n'en saurions porter la peine en bonne justice, puisque nous n'en aurons point la coulpe . Voilà le principe inébranlable qui sert de base à ma sécurité.


Le résultat de mes pénibles recherches , fut tel à-peu-près que je l'ai consigné depuis dans la profession de foi du Vicaire Savoyard , ouvrage indignement prostitué & profané dans la génération présente , mais qui peut faire un jour révolution parmi les hommes , si jamais il y renaît du bon sens & de la bonne foi.


Depuis lors , resté tranquille dans les principes que j'avois adoptés après une méditation si longue & si réfléchie , j'en ai fait la regle immuable de ma conduite & de ma foi , sans plus m'inquiéter ni des objections que je n'avois pu résoudre ni de celles que je n'avois pu prévoir & qui se présentoient nouvellement de tems à autre à mon esprit . Elles m'ont inquiété quelquefois mais elles ne m'ont jamais ébranlé . Je me suis toujours dit : tout cela ne sont que des arguties & des subtilités métaphysiques , qui ne sont d'aucun poids auprès des principes fondamentaux adoptés par ma raison , confirmés par mon coeur , & qui tous portent le sceau de l'assentiment intérieur dans le silence [404] des passions . Dans des matieres si supérieures à l'entendement humain , une objection que je ne puis résoudre , renversera-t-elle tout un corps de doctrine si solide , si bien liée & formée avec tant de méditation & de soin , si bien appropriée à ma raison , à mon coeur , à tout mon être , & renforcée de l'assentiment intérieur que je sens manquer à toutes les autres ? Non , de vaines argumentations ne détruiront jamais la convenance que j'apperçois entre ma nature immortelle & la constitution de ce monde & l'ordre physique que j'y vois régner . J'y trouve dans l'ordre moral correspondant & dont le systême est le résultat de mes recherches , les appuis dont j'ai besoin pour supporter les miseres de ma vie . Dans tout autre systême je vivrois sans ressource & je mourrois sans espoir . Je serois la plus malheureuse des créatures . Tenons-nous-en donc à celui qui seul suffit pour me rendre heureux en dépit de la fortune & des hommes.


Cette délibération & la conclusion que j'en tirai ne semblent-elles pas avoir été dictées par le Ciel même pour me préparer à la destinée qui m'attendoit & me mettre en état de la soutenir ? Que serois-je devenu , que deviendois-je encore , dans les angoisses affreuses qui m'attendoient & dans l'incroyable situation où je suis réduit pour le reste de ma vie , si , resté sans asyle où je pusse échapper à mes implacables persécuteurs , sans dédommagement des opprobres qu'ils me font essuyer en ce monde & sans espoir d'obtenir jamais la justice qui m'étoit due , je m étois vu livré tout entier au plus horrible sort qu'ait éprouvé sur la terre aucun mortel ? [405] Tandis que , tranquille dans mon innocence je n'imaginois qu'estime & bienveillance pour moi parmi les hommes ; tandis que mon coeur ouvert & confiant s'épanchoit avec des amis & des freres , les traîtres m'enlaçoient en silence de rets forgés au fond des enfers . Surpris par les plus imprévus de tous les malheurs & les plus terribles pour une ame fiere , traîné dans la fange sans jamais savoir par qui ni pourquoi , plongé dans un abyme d'ignominie , enveloppé d'horribles ténebres à travers lesquelles je n'appercevois que de sinistres objets , à la premiere surprise je fus terrassé , & jamais je ne serois revenu de l'abattement où me jetta ce genre imprévu de malheurs , si je ne m'étois ménagé d'avance des forces pour me relever dans mes chûtes.


Ce ne fut qu'après des années d'agitations que , reprenant enfin mes esprits & commençant de rentrer en moi-même , je sentis le prix des ressources que je m'étois ménagées pour l'adversité . Décidé sur toutes les choses dont il m'importoit de juger , je vis , en comparant mes maximes à ma situation , que je donnois aux insensés jugemens des hommes & aux petits événemens de cette courte vie beaucoup plus d'importance qu'ils n'en avoient . Que cette vie n'étant qu'un état d'épreuves , il importoit peu que ces épreuves fussent de telle ou telle sorte pourvu qu'il en résultât l'effet auquel elles étoient destinées , & que par conséquent plus les épreuves étoient grandes , fortes , multipliées , plus il étoit avantageux de les savoir soutenir . Toutes les plus vives peines perdent leur force pour quiconque en voit le dédommagement grand & sûr ; & la certitude de ce dédommagement étoit le principal [406] fruit que j'avois retiré de mes méditations précédentes.


Il est vrai qu'au milieu des outrages sans nombre & des indignités sans mesure dont je me sentois accablé de toutes parts , des intervalles d'inquiétude & de doutes venoient de tems à autre ébranler mon espérance & troubler ma tranquillité . Les puissantes objections que je n'avois pu résoudre se présentoient alors à mon esprit avec plus de force , pour achever de m'abattre précisément dans les momens , où surchargé du poids de ma destinée , j'étois prêt à tomber dans le découragement . Souvent des argumens nouveaux que j'entendois faire me revenoient dans l'esprit à l'appui de ceux qui m'avoient déjà tourmenté . Ah ! me disois-je alors dans des serremens de coeur prêts à m'étouffer , qui me garantira du désespoir si dans l'horreur de mon sort je ne vois plus que des chimeres dans les consolations que me fournissoit ma raison ? Si détruisant ainsi son propre ouvrage , elle renverse tout l'appui d'espérance & de confiance qu'elle m'avoit ménagé dans l'adversité ? Quel appui que des illusions qui ne bercent que moi seul au monde ? Toute la génération présente ne voit qu'erreurs & préjugés dans les sentimens dont je me nourris seul ; elle trouve la vérité , l'évidence dans le systême contraire au mien ; elle semble même ne pouvoir croire que je l'adopte de bonne foi , & moi-même en m'y livrant de toute ma volonté , j'y trouve des difficultés insurmontables qu'il m'est impossible de résoudre & qui ne m'empêchent pas d'y persister . Suis-je donc seul sage , seul éclairé parmi les mortels ? Pour croire que les choses sont ainsi suffit-il qu'elles me conviennent ? Puis-je prendre une [407] confiance éclairée en des apparences qui n'ont rien de solide aux yeux du reste des hommes & qui me sembleroient même illusoires à moi-même si mon coeur ne soutenoit pas ma raison ? N'eût-il pas mieux valu combattre mes persécuteurs à armes égales en adoptant leurs maximes , que de rester sur les chimeres des miennes en proie à leurs atteintes sans agir pour les repousser ? Je me crois sage & je ne suis que dupe , victime & martyr d'une vaine erreur.


Combien de fois dans ces momens de doute & d'incertitude je fus prêt' à m'abandonner au désespoir ! Si jamais j'avois passé dans cet état un mois entier c'étoit fait de ma vie & de moi . Mais ces crises , quoi qu’autrefois assez fréquentes ont toujours été courtes , & maintenant que je n'en suis pas délivré tout-à-fait , encore elles sont si rares & si rapides , qu'elles n'ont pas même la force de troubler mon repos . Ce sont de légeres inquiétudes qui n'affectent pas plus mon ame , qu'une plume qui tombe dans la riviere ne peut altérer le cours de l'eau . J'ai senti que remettre en délibération les mêmes points sur lesquels je m'étois ci-devant décidé , étoit me supposer de nouvelles lumieres ou le jugement plus formé , ou plus de zele pour la vérité que je n'avois lors de mes recherches , qu'aucun de ces cas n'étant ni ne pouvant être le mien , je ne pouvois préférer par aucune raison solide , des opinions qui dans l'accablement du désespoir ne me tentoient que pour augmenter ma misere , à des sentimens adoptés dans la vigueur de l'âge , dans toute la maturité de l'esprit , après examen le plus réfléchi , & dans des tems où le calme de ma vie ne me laissoit d'autre [408] intérêt dominant que celui de connoître la vérité . Aujourd'hui que mon coeur serré de détresse , mon ame affaissée par les ennuis , mon imagination effarouchée , ma tête troublée par tant d'affreux mysteres dont je suis environné , aujourd'hui que toutes mes facultés affoiblies par la vieillesse & les angoisses ont perdu tout leur ressort , irai-je m'ôter à plaisir toutes les ressources que je m'étois ménagées , & donner plus de confiance à ma raison déclinante pour me rendre injustement malheureux , qu'à ma raison pleine & vigoureuse pour me dédommager des maux que je souffre sans les avoir mérités ? Non , je ne suis ni plus sage , ni mieux instruit , ni de meilleure foi que quand je me décidai sur ces grandes questions ; je n'ignorois pas alors les difficultés dont je me laisse troubler aujourd'hui ; elles ne m'arrêterent pas , & s'il s'en présente quelques nouvelles dont on ne s'étoit pas encore avisé , ce sont les sophismes d'une subtile métaphysique qui ne sauroient balancer les vérités éternelles admises de tous les tems , par tous les Sages , reconnues par toutes les nations & gravées dans le coeur humain en caracteres ineffaçables . Je savois en méditant sur ces matieres que l'entendement humain circonscrit par les sens , ne les pouvoit embrasser dans toute leur étendue . Je m'en tins donc à ce qui étoit à ma portée sans m'engager dans ce qui la passoit . Ce parti étoit raisonnable , je l'embrassai jadis & m'y tins avec l'assentiment de mon coeur & de ma raison . Sur quel fondement y renoncerois-je aujourd'hui que tant de puissans motifs m'y doivent tenir attaché ? Quel danger vois-je à le suivre ? Quel profit trouverois-je à abandonner ? En prenant [409] la doctrine de mes persécuteurs prendrois-je aussi leur morale ? Cette morale sans racine & sans fruit , qu'ils étalent pompeusement dans des livres ou dans quelque action d'éclat sur le théâtre , sans qu'il en pénetre jamais rien dans le coeur ni dans la raison ; ou bien cette autre morale secrete & cruelle , doctrine intérieure de tous leurs initiés , à laquelle l'autre ne sert que de masque , qu'ils suivent seule dans leur conduite & qu'ils ont si habilement pratiquée à mon égard . Cette morale purement offensive , ne sert point à la défense & n'est bonne qu'à l'agression . De quoi me serviroit-elle dans l'état où ils m'ont réduit ? Ma seule innocence me soutient dans les malheurs , & combien me rendrois-je plus malheureux encore , si m'ôtant cette unique mais puissante ressource , j'y substituois la méchanceté ? Les atteindrois-je dans l'art de nuire , & quand j'y réussirois , de quel mal me soulageroit celui que je leur pourrois faire ? Je perdrois ma propre estime & je ne gagnerois rien à la place.


C'est ainsi que raisonnant avec moi-même je parvins à ne plus me laisser ébranler dans mes principes par des argumens captieux , par des objections insolubles & par des difficultés qui passoient ma portée & peut-être celle de l'esprit humain . Le mien , restant dans la plus solide assiette que j'avois pu lui donner , s'accoutuma si bien à s'y reposer à l'abri de ma conscience , qu'aucune doctrine étrangere ancienne ou nouvelle ne peut plus l'émouvoir , ni troubler un instant mon repos . Tombé dans la langueur & l'appesantissement d'esprit , j'ai oublié jusqu'aux raisonnemens sur lesquels je fondois ma croyance & mes maximes ; mais je n'oublierai [410] jamais les conclusions que j'en ai tirées avec l'approbation de ma conscience & de ma raison , & je m'y tiens désormais . Que tous les philosophes viennent ergoter contre : ils perdront leur tems & leurs peines . Je me tiens pour le reste de ma vie en toute chose , au parti que j'ai pris quand j'étois plus en état de bien choisir.


Tranquille dans ces dispositions , j'y trouve avec le contentement de moi , l'espérance & les consolations dont j'ai besoin dans ma situation . Il n'est pas possible qu'une solitude aussi complete , aussi permanente , aussi triste en elle-même , l'animosité toujours sensible & toujours active de toute la génération présente , les indignités dont elle m'accable sans cesse, ne me jettent quelquefois dans l'abattement , l'espérance ébranlée , les doutes décourageans reviennent encore de tems à autre troubler mon ame & la remplir de tristesse. C'est alors qu'incapable des opérations de l'esprit nécessaires pour me rassurer moi-même, j'ai besoin de me rappeler mes anciennes résolutions , les soins l'attention , la sincérité de coeur que j'ai mis à les prendre reviennent alors à mon souvenir & me rendent toute ma confiance . Je me refuse ainsi à toutes nouvelles idées comme à des erreurs funestes , qui n'ont qu'une fausse apparence & ne sont bonnes qu'à troubler mon repos.


Ainsi retenu dans l'étroite sphere de mes anciennes connoissances , je n'ai pas , comme Solon , le bonheur de pouvoir m'instruire chaque jour en vieillissant , & je dois même me garantir du dangereux orgueil de vouloir apprendre ce que je suis désormais hors d'état de bien savoir . Mais s'il me [411] reste peu d'acquisitions à espérer du côté des lumieres utiles , il m'en reste de bien importantes à faire du côté des vertus nécessaires à mon état . C'est-là qu'il seroit tems d'enrichir & d'orner mon ame d'un acquis qu'elle pût emporter avec elle , lorsque délivrée de ce corps qui l'offusque & l'aveugle , & voyant la vérité sans voile , elle appercevra la misere de toutes ces connoissances dont nos faux savans sont si vains . Elle gémira des momens perdus en cette vie à les vouloir acquérir . Mais la patience , la douceur , la résignation , l'intégrité , la justice impartiale sont un bien qu'on emporte avec soi , & dont on peut s'enrichir sans cesse , sans craindre que la mort même nous en fasse perdre le prix . C'est à cette unique & utile étude que je consacre le reste de ma vieillesse . Heureux si par mes progrès sur moi-même j'apprends à sortir de la vie , non meilleur , car cela n'est pas possible , mais plus vertueux que je n'y suis entré !




[412] QUATRIEME PROMENADE.


Dans le petit nombre de livres que je lis quelquefois encore , Plutarque est celui qui m'attache & me profite le plus . Ce fut la premiere lecture de mon enfance , ce sera la derniere de ma vieillesse ; c'est presque le seul auteur que je n'ai jamais lu sans en tirer quelque fruit . Avant-hier je lisois dans ses oeuvres morales le traité , comment on pourra tirer utilité de ses ennemis ? Le même jour en rangeant quelques brochures qui m'ont été envoyées par les Auteurs , je tombai sur un des journaux de l'Abbé R*** [Rosier] , au titre duquel il avoit mis ces paroles vitam vero impendenti , R*** [Rosier] . Trop au fait des tournures de ces Messieurs , pour prendre le change sur celle-là , je compris qu'il avoit cru sous cet air de politesse me dire une cruelle contre-vérité : mais sur quoi fondé ? Pourquoi ce sarcasme ? Quel sujet y pouvois-je avoir donné ? Pour mettre à profit les leçons du bon Plutarque , je résolus d'employer à m'examiner sur le mensonge , la promenade du lendemain , & j'y vins bien confirmé dans l'opinion déjà prise que , le connois-toi toi-même du Temple de Delphes n'étoit pas une maxime si facile à suivre , que je l'avois cru dans mes Confessions.


Le lendemain m'étant mis en marche pour exécuter cette résolution , la premiere idée qui me vint en commençant à me recueillir , fut celle d'un mensonge affreux fait dans ma premiere jeunesse dont le souvenir m'a troublé toute ma vie , & vient jusques dans ma vieillesse contrister encore mon coeur [413] déjà navré de tant d'autres façons . Ce mensonge , qui fut un grand crime en lui-même , en dut être un plus grand encore par ses effets que j'ai toujours ignorés , mais que le remords m'a fait supposer aussi cruels qu'il étoit possible . Cependant à ne considérer que la disposition où j'étois en le faisant , ce mensonge ne fut qu'un fruit de la mauvaise honte , & bien loin qu'il partît d'une intention de nuire à celle qui en fut la victime , je puis jurer à la face du Ciel qu'à l'instant même où cette honte invincible me l'arrachoit , j'aurois donné tout mon sang avec joie pour en détourner l'effet sur moi seul . C'est un délire que je ne puis expliquer , qu'en disant comme je le crois sentir , qu'en cet instant mon naturel timide subjugua tous les voeux de mon coeur.


Le souvenir de ce malheureux acte & les inextinguibles regrets qu'il m'a laissés , m'ont inspiré pour le mensonge une horreur qui a dû garantir mon coeur de ce vice pour le reste de ma vie . Lorsque je pris ma devise je me sentois fait pour la mériter , & je ne doutois pas que je n'en fusse digne quand sur le mot de l'Abbé R***[Rosier]. je commençai de m'examiner plus sérieusement.


Alors en m'épluchant avec plus de soin , je fus bien surpris du nombre de choses de mon invention que je me rappellois avoir dites comme vraies dans le même tems où , fier en moi-même de mon amour pour la vérité , je lui sacrifiois ma sûreté mes intérêts , ma personne , avec une impartialité dont je ne connois nul autre exemple parmi les humains.


Ce qui me surprit le plus étoit qu'en me rappellant ces [414] choses controuvées , je n'en sentois aucun vrai repentir. Moi dont l'horreur pour la fausseté n'a rien dans mon coeur qui la balance , moi qui braverois les supplices s'il les falloit éviter par un mensonge , par quelle bizarre inconséquence mentois-je ainsi de gaieté de coeur sans nécessité sans profit , & par quelle inconcevable contradiction n'en sentois-je pas le moindre regret , moi que le remords d'un mensonge n'a cessé d'affliger pendant cinquante ans ? Je ne me suis jamais endurci sur mes fautes ; l'instinct moral m'a toujours bien conduit , ma conscience a gardé sa premiere intégrité , & quand même elle se seroit altérée en se pliant à mes intérêts , comment , gardant toute sa droiture dans les occasions où l'homme forcé par ses passions peut au moins s'excuser sur sa foiblesse , la perd-elle uniquement dans les choses indifférentes où le vice n'a point d'excuse ? Je vis que de la solution de ce problême dépendoit la justesse du jugement que j'avois à porter en ce point sur moi-même , & après l'avoir bien examiné , voici de quelle maniere je parvins à me l'expliquer.


Je me souviens d'avoir lu dans un livre de philosophie que mentir c'est cacher une vérité que l'on doit manifester . Il suit bien de cette définition que taire une vérité qu'on n'est pas obligé de dire n'est pas mentir ; mais celui qui non content en pareil cas de ne pas dire la vérité dit le contraire , ment-il alors , ou ne ment-il pas ? Selon la définition l'on ne sauroit dire qu'il ment . Car s'il donne de la fausse monnaie à un homme auquel il ne doit rien , il trompe cet homme , sans doute , mais il ne le vole pas.


Il se présente ici deux questions à examiner , très-importante [415] l'une & l'autre . La premiere , quand & comment on doit à autrui la vérité , puisqu'on ne la doit pas toujours . La seconde , s'il est des cas où l'on puisse tromper innocemment . Cette seconde question est très-décidée , je le sais bien ; négativement dans les livres , où la plus austere morale ne coûte rien à l'Auteur , affirmativement dans la société où la morale des livres passe pour un bavardage impossible à pratiquer . Laissons donc ces autorités qui se contredisent , & cherchons par mes propres principes à résoudre pour moi ces questions.


La vérité générale & abstraite est le plus précieux de tous les biens . Sans elle l'homme est aveugle ; elle est l'oeil de la raison . C'est par elle que l'homme apprend à se conduire , à être ce qu'il doit être , à faire ce qu'il doit faire , à tendre à sa véritable fin . La vérité particuliere & individuelle n'est pas toujours un bien , elle est quelquefois un mal, très-souvent une chose indifférente . Les choses qu'il importe à un homme de savoir & dont la connoissance est nécessaire à son bonheur ne sont peut-être pas en grand nombre , mais en quelque nombre qu'elles soient elles sont un bien qui lui appartient , qu'il a droit de réclamer par-tout où il le trouve , & dont on ne peut le frustrer sans commettre le plus inique de tous les vols , puisqu'elle est de ces biens communs à tous , dont la communication n'en prive point celui qui le donne.


Quant aux vérités qui n'ont aucune sorte d'utilité , ni pour l'instruction ni dans la pratique, comment seroient-elles un bien dû , puisqu'elles ne sont pas même un bien , & puisque la propriété n'est fondée que sur l'utilité , où il n'y a point [416] d'utilité possible il ne peut y avoir de propriété . On peut réclamer un terrain quoique stérile parce qu'on peut au moins habiter sur le sol : mais qu'un fait oiseux , indifférent à tous égards & sans conséquence pour personne soit vrai ou faux , cela n'intéresse qui que ce soit . Dans l'ordre moral rien n'est inutile , non plus que dans l'ordre physique . Rien ne peut être dû de ce qui n'est bon à rien pour qu'une chose soit due il faut qu'elle soit , ou puisse être utile . Ainsi la vérité due est celle qui intéresse la justice , & c'est profaner ce nom sacré de vérité que de l'appliquer aux choses vaines dont l'existence est indifférente à tous , & dont la connoissance est inutile à tout . La vérité dépouillée de toute espece d'utilité même possible , ne peut donc pas être une chose due , & par conséquent celui qui la toit ou la déguise , ne ment point.


Mais est-il de ces vérités si parfaitement stériles qu'elles soient de tout point inutiles à tout ? c'est un autre article à discuter & auquel je reviendrai tout-à-l'heure . Quant à présent passons à la seconde question.


Ne pas dire ce qui est vrai & dire ce qui est faux sont deux choses très-différentes , mais dont peut néanmoins résulter le même effet ; car ce résultat est assurément bien le même toutes les fois que cet effet est nul . Par-tout où la vérité est indifférente , l’erreur contraire est indifférente aussi ; d'où il suit qu'en pareil cas celui qui trompe en disant le contraire de la vérité n’est pas plus injuste que celui qui trompe en ne la déclarant pas ; car en fait de vérités inutiles , l'erreur n'a rien de pire que ignorance . Que je croye le sable qui est au fond de la mer blanc ou rouge , cela ne m'importe [417] pas plus que d'ignorer de quelle couleur il est . Comment pourroit-on être injuste en ne nuisant à personne , puisque l'injustice ne consiste que dans le tort fait à autrui?


Mais ces questions ainsi sommairement décidées ne sauroient me fournir encore aucune application sure pour la pratique , sans beaucoup d'éclaircissemens préalables nécessaires pour faire avec justesse cette application dans tous les cas qui peuvent se présenter . Car si l'obligation de dire la vérité n'est fondée que sur son utilité , comment me constituerai-je juge de cette utilité ? Très-souvent l'avantage de l'un fait le préjudice de l'autre , l'intérêt particulier est presque toujours en opposition avec l'intérêt public . Comment se conduire en pareil cas ? Faut-il sacrifier l'utilité de l’absent à celle de la personne à qui l'on parle ? Faut-il taire ou dire la vérité qui profitant à l'un nuit à l'autre ? Faut-il peser tout ce qu'on doit dire à l'unique balance du bien public , ou à celle de la justice distributive , & suis-je assuré de connoître assez tous les rapports de la chose pour ne dispenser les lumieres dont je dispose que sur les regles de l'équité ? De plus , en examinant ce qu'on doit aux autres , ai-je examiné suffisamment ce qu'on se doit à soi-même , ce qu'on doit à la vérité pour elle seule ? Si je ne fais aucun tort à un autre en le trompant , s'ensuit-il que je ne m'en fasse point à moi-même , & suffit-il de n'être jamais injuste pour être toujours innocent?


Que d'embarrassantes discussions dont il seroit aisé de se tirer en se disant , soyons toujours vrais au risque de tout ce qui en peut arriver . La justice elle-même est dans la vérité des choses ; le mensonge est toujours iniquité , l'erreur est [418] toujours imposture , quand on donne ce qui n'est pas pour la regle de ce qu'on doit faire ou croire . Et quelqu’effet qui résulte de la vérité on est toujours inculpable quand on l'a dite , parce qu'on n'y a rien mis du sien.


Mais c'est-là trancher la question sans la résoudre . Il ne s'agissoit pas de prononcer s'il seroit bon de dire toujours la vérité , mais si l'on y étoit toujours également obligé , & sur la définition que j'examinois supposant que non , de distinguer les cas où la vérité est rigoureusement due , de ceux ou l'on peut la taire sans injustice & la déguiser sans mensonge : car j'ai trouvé que de tels cas existoient réellement . Ce dont il s'agit est donc de chercher une regle sûre pour les connoître & les bien déterminer.


Mais d'où tirer cette regle & la preuve de son infaillibilité ?... Dans toutes les questions de morale difficiles comme celle-ci , je me suis toujours bien trouvé de les résoudre par le dictamen de ma conscience , plutôt que par les lumieres de ma raison . Jamais l'instinct moral ne m'a trompé : il a gardé jusqu'ici sa pureté dans mon coeur assez pour que je puisse m'y confier , & s'il se toit quelquefois devant mes passions dans ma conduite , il reprend bien son empire sur elles dans mes souvenirs . C'est-là que je me juge moi-même avec autant de sévérité peut-être , que je serai jugé par le Souverain Juge après cette vie.


Juger des discours des hommes par les effets qu'ils produisent , c'est souvent mal les apprécier . Outre que ces effets ne sont pas toujours sensibles & faciles à connoître , ils varient à l'infini comme les circonstances dans lesquelles ces discours [419] sont tenus . Mais c'est uniquement l'intention de celui qui les tient qui les apprécie & détermine leur degré de malice ou de bonté . Dire faux n'est mentir que par l'intention de tromper , & l'intention même de tromper loin d'être toujours jointe avec celle de nuire , a quelquefois un but tout contraire . Mais pour rendre un mensonge innocent il ne suffit pas que l'intention de nuire ne soit pas expresse , il faut de plus la certitude que l'erreur dans laquelle on jette ceux à qui l'on parle ne peut nuire à eux ni à personne en quelque façon que ce soit . Il est rare & difficile qu'on puisse avoir cette certitude ; aussi est-il difficile & rare qu'un mensonge soit parfaitement innocent . Mentir pour son avantage à soi-même est imposture , mentir pour l'avantage d'autrui est fraude , mentir pour nuire est calomnie ; c'est la pire espece de mensonge . Mentir sans profit ni préjudice de soi ni d'autrui , n'est pas mentir : ce n'est pas mensonge , c'est fiction.


Les fictions qui ont un objet moral s'appellent apologues ou fables , & comme leur objet n'est ou ne doit être que d'envelopper des vérité utiles sous des formes sensibles & agréables , en pareil cas on ne s'attache gueres à cacher le mensonge de fait qui n'est que l'habit de la vérité ; & celui qui ne débite une fable que pour une fable , ne ment en aucune façon.


Il est d'autres fictions purement oiseuses , telles que sont la plupart des contes & des romans qui , sans renfermer aucune instruction véritable n'ont pour objet que l'amusement . Celles-là , dépouillées de toute utilité morale ne peuvent s'apprécier que par l'intention de celui qui les invente , & lorsqu'il les [420] débite avec affirmation comme des vérités réelles , on ne peut gueres disconvenir qu'elles ne soient de vrais mensonges . Cependant , qui jamais s'est fait un grand scrupule de ces mensonges-là , & qui jamais en a fait un reproche grave à ceux qui les font ? S'il y a par exemple quelque objet moral dans le Temple de Gnide , cet objet est bien offusqué & gâté par les détails voluptueux & par les images lascives . Qu'a fait l'Auteur pour couvrir cela d'un vernis de modestie ? Il a feint que son ouvrage étoit la traduction d'un manuscrit Grec , & il a fait l'histoire de la découverte de ce manuscrit de la façon la plus propre à persuader ses lecteurs de la vérité de son récit . Si ce n'est pas là un mensonge bien positif , qu'on me dise donc ce que c'est que mentir ? Cependant qui est-ce qui s'est avisé de faire à l'Auteur un crime de ce mensonge & de le traiter pour cela d'imposteur?


On dira vainement que ce n'est-là qu'une plaisanterie , que l'Auteur tout en affirmant ne vouloit persuader personne, qu'il n'a persuadé personne en effet , & que le public n'a pas douté un moment qu'il ne fût lui-même l'Auteur de l'ouvrage prétendu Grec dont il se donnoit pour e traducteur . Je répondrai qu'une pareille plaisanterie sans aucun objet n'eût été qu'un bien sot enfantillage , qu'un menteur ne ment pas moins quand il affirme quoiqu'il ne persuade pas , qu'il faut détacher du public instruit des multitudes de lecteurs simples & crédules à qui l'histoire du manuscrit narrée par un Auteur grave avec un air de bonne-foi en a réellement imposé , & qui ont bu sans crainte dans une coupe de forme antique , le poison dont ils se seroient au moins défiés s'il leur eût été présenté dans un vase moderne.


[421] Que ces distinctions se trouvent ou non dans les livres , elles ne s'en font pas moins dans le coeur de tout homme de bonne-foi avec lui-même , qui ne veut rien se permettre que sa conscience puisse lui reprocher . Car dire une chose fausse à son avantage , n'est pas moins mentir que si on la disoit au préjudice d'autrui ; quoique le mensonge soit moins criminel . Donner l'avantage à qui ne doit pas l'avoir , c'est troubler l'ordre de la justice ; attribuer faussement à soi-même ou à autrui un acte d'où peut résulter louange ou blâme , inculpation ou disculpation , c'est faire une chose injuste ; or , tout ce qui , contraire à la vérité , blesse la justice en quelque façon que ce soit , c’est mensonge . Voilà la limite exacte : mais tout ce qui , contraire à la vérité , n'intéresse la justice en aucune sorte n'est que fiction , & j'avoue que quiconque se reproche une pure fiction comme un mensonge a la conscience plus délicate que moi.


Ce qu'on appelle mensonges officieux sont de vrais mensonges , parce qu'en imposer à l'avantage soit d'autrui , soit de soi-même , n'est pas moins injuste , que d'en imposer à son détriment . Quiconque loue ou blâme contre la vérité, ment , dès qu'il s'agit d'une personne réelle . S'il s'agit d'un être imaginaire , il en peut dire tout ce qu'il veut sans mentir , à moins qu'il ne juge sur la moralité des faits qu'il invente , & qu'il n'en juge faussement : car alors s'il ne ment pas dans le fait , il ment contre la vérité morale , cent fais plus respectable que celle des faits.


J'ai vu de ces gens qu'on appelle vrais dans le monde . Toute leur véracité s'épuise dans les conversations oiseuses à citer fidellement , [422] les lieux , les tems , les personnes , à ne se permettre aucune fiction , à ne broder aucune circonstance , à ne rien exagérer . En tout ce qui ne touche point à leur intérêt , ils sont dans leurs narrations de la plus inviolable fidélité . Mais s'agit-il de traiter quelque affaire qui les regarde , de narrer quelque fait qui leur touche de près ; toutes les couleurs sont employées pour présenter les choses sous le jour qui leur est le plus avantageux , & si le mensonge leur est utile & qu'ils s'abstiennent de le dire eux-mêmes , ils le favorisent avec adresse & font en sorte qu'on l'adopte sans le leur pouvoir imputer . Ainsi le veut la prudence : adieu la véracité.


L'homme que j'appelle vrai fait tout le contraire . En choses parfaitement indifférentes , la vérité qu'alors l'autre respecte si fort , le touche fort peu , & il ne se fera gueres de scrupule d'amuser une compagnie par des faits controuvés , dont il ne résulte aucun jugement injuste , ni pour ni contre qui que ce soit vivant ou mort . Mais tout discours qui produit pour quelqu'un profit ou dommage , estime ou mépris , louange ou blâme contre la justice & la vérité est un mensonge qui jamais n'approchera de son coeur , ni de sa bouche , ni de sa plume . Il est solidement vrai , même contre son intérêt , quoiqu'il se pique assez peu de l'être dans les conversations oiseuses . Il est vrai en ce qu'il ne cherche à tromper personne , qu'il est aussi fidelle à la vérité qui l'accuse qu'à celle qui l'honore , & qu'il n'en impose jamais pour son avantage , ni pour nuire à son ennemi . La différence donc qu'il y a entre mon homme vrai & l'autre est que celui du monde est très-rigoureusement fidelle à toute vérité qui ne lui coûte rien , [423] mais pas au-delà , & que le mien ne la sert jamais si fidellement que quand il faut s'immoler pour elle.


Mais , diroit-on , comment accorder ce relâchement avec cet ardent amour pour la vérité dont je le glorifie ? Cet amour est donc faux puisqu'il souffre tant d'alliage ? Non , il est pur & vrai : mais il n'est qu'une émanation de l'amour de la justice & le veut jamais être faux , quoiqu'il soit souvent fabuleux . Justice & vérité sont dans son esprit deux mots synonymes qu'il prend l'un pour l'autre indifféremment . La sainte vérité que son coeur adore ne consiste point en faits indifférens & en noms inutiles , mais à rendre fidellement à chacun ce qui lui est dû aux choses qui sont véritablement siennes , en imputations bonnes ou mauvaises , en rétributions d'honneur ou de blâme, de louange ou d'improbation . Il n'est faux ni contre autrui , parce que son équité l'en empêche & qu'il ne veut nuire à personne injustement ; ni pour lui-même , parce que sa conscience l'en empêche & qu'il ne sauroit s'approprier ce qui n'est pas à lui . C'est sur-tout de sa propre estime qu'il est jaloux ; c'est le bien dont il peut le moins se passer , & il sentiroit une perte réelle d'acquérir celle des autres aux dépens de ce bien-là . Il mentira donc quelquefois en choses indifférentes , sans scrupule & sans croire mentir , jamais pour le dommage ou le profit d'autrui , ni de lui-même . En tout ce qui tient aux vérités historiques , en tout ce qui a trait à la conduite des hommes , à la justice , à la sociabilité , aux lumieres utiles , il garantira de l'erreur & lui-même & les autres autant qu'il dépendra de lui . Tout mensonge hors de-là , selon lui n'en est pas un . Si le Temple de Gnide est un [424] ouvrage utile , l'histoire du manuscrit Grec n'est qu'une fiction très-innocente ; elle est un mensonge très-punissable , si l'ouvrage est dangereux.


Telles furent mes regles de conscience sur le mensonge & sur la vérité . Mon coeur suivoit machinalement ces regles avant que ma raison les eût adoptées , & l'instinct moral en fit seul l'application . Le criminel mensonge dont la pauvre Marion fut la victime m'a laissé d'ineffaçables remords , qui m'ont garanti tout le reste de ma vie non-seulement de tout mensonge de cette espece , mais de tous ceux qui de quelque façon que ce pût être pouvoient toucher l'intérêt & la réputation d'autrui . En généralisant ainsi l'exclusion , je me suis dispensé de peser exactement l'avantage & le préjudice , & de marquer les limites précises du mensonge nuisible & du mensonge officieux ; en regardant l'un & l'autre comme coupables , je me les suis interdits tous les deux.


En ceci comme en tout le reste mon tempérament a beaucoup influé sur mes maximes , ou plutôt sur mes habitudes ; car je n'ai gueres agi par regle ou n'ai gueres suivi d'autres regles en toute chose que les impulsions de mon naturel. Jamais mensonge prémédité n'approcha de ma pensée , jamais je n’ai menti pour mon intérêt ; mais souvent j'ai menti par honte , pour me tirer d'embarras en choses indifférentes ou qui n'intéressoient tout au plus que moi seul , lorsqu'ayant à soutenir un entretien la lenteur de mes idées & l'aridité de ma conversation , me forçoient de recourir aux fictions pour avoir quelque chose à dire . Quand il faut nécessairement parler & que des vérités amusantes ne se présentent pas assez-tôt [425] à mon esprit , je débite des fables pour ne pas demeurer muet ; mais dans l'invention de ces fables , j'ai soin , tant que je puis , qu'elles ne soient pas des mensonges , c'est-à-dire , qu'elles ne blessent ni la justice ni la vérité due , & qu'elles ne soient que des fictions indifférentes à tout le monde & à moi . Mon désir seroit bien d'y substituer au moins à la vérité des faits une vérité morale ; c'est-à-dire d'y bien représenter les affections naturelles au coeur humain , & d'en faire sortir toujours quelque instruction utile , d'en faire en un mot des contes moraux , des apologues ; mais il faudroit plus de présence d'esprit que je n'en ai , & plus de facilité dans la parole pour savoir mettre à profit pour l'instruction , le babil de la conversation . Sa marche , plus rapide que celle de mes idées me forçant presque toujours de parler avant de penser, m'a souvent suggéré des sottises & des inepties , que ma raison désapprouvoit , & que mon coeur désavouoit à mesure qu'elles échappoient de ma bouche , mais qui précédant mon propre jugement , ne pouvoient plus être réformées par sa censure.


C'est encore par cette premiere , & irrésistible impulsion du tempérament , que dans des momens imprévus & rapides , la honte & la timidité m'arrachent souvent des mensonges , auxquels ma volonté n'a point de part ; mais qui la précedent en quelque sorte par la nécessite de répondre a l'instant . L'impression profonde du souvenir de la pauvre Marion peut bien retenir toujours ceux qui pourroient être nuisibles à d'autres , mais non pas ceux qui peuvent servir à me tirer d'embarras quand il s'agit de moi seul , ce qui n'est pas moins [426] contre ma conscience & mes principes , que ceux qui peuvent influer sur le sort d'autrui.


J'atteste le Ciel que si je pouvois l'instant d'après retirer le mensonge qui m'excuse & dire la vérité qui me charge sans me faire un nouvel affront en me rétractant , je le ferois de tout mon coeur ; mais la honte de me prendre ainsi moi-même en faute me retient encore , & je me repens très-sincerement de ma faute , sans néanmoins l'oser réparer . Un exemple expliquera mieux ce que je veux dire & montrera que je ne mens ni par intérêt ni par amour-propre , encore moins par envie ou par malignité : mais uniquement par embarras & mauvaise honte , sachant même très-bien quelquefois que ce mensonge est connu pour tel & ne peut me servir du tout à rien.


Il y a quelque tems que M . F***.[Foulquier] m'engagea contre mon usage a aller avec ma femme , dîner en maniere de pic-nic avec lui & M . B*** .[Benoit] chez la Dame *** .[Vacassin] restauratrice , laquelle & ses deux filles dînerent aussi avec nous . Au milieu du dîné , l'aînée , qui est mariée depuis peu & qui étoit grosse , s'avisa de me demander brusquement & en me fixant si j'avois eu des enfans . Je répondis en rougissant jusqu'aux yeux que je n'avois pas eu ce bonheur . Elle sourit malignement en regardant la compagnie : tout cela n'étoit pas bien obscur , même pour moi.


Il est clair d'abord que cette réponse n'est point celle que j'aurois voulu faire , quand même j'aurois eu l'intention d'en imposer ; car dans la disposition où je voyois les convives , j'étois bien sûr que ma réponse ne changeoit rien a leur opinion [427] sur ce point . On s'attendoit à cette négative , on la provoquoit même pour jouir du plaisir de m'avoir fait sentir . Je n'étois pas assez bouché pour ne pas sentir cela . Deux minutes après , la réponse que j’aurois dû faire me vint d'elle-même . Voilà une question peu discrete de la part d'une jeune femme , à un homme qui a vieilli garçon . En parlant ainsi , sans mentir , sans avoir à rougir d'aucun aveu , je mettois les rieurs de mon côté , & je lui faisois une petite leçon qui naturellement devoit la rendre un peu moins impertinente à me questionner . Je ne fis rien de tout cela , je ne dis point ce qu'il falloit dire , je dis ce qu'il ne falloit pas & qui ne pouvoit me servir je rien . Il est donc certain que ni mon jugement ni la volonté ne dicterent ma réponse & qu'elle fut l'effet machinal de mon embarras . Autrefois je n'avois point cet embarras & je faisois l'aveu de mes fautes avec plus de franchise que de honte , parce que je ne doutois pas qu'on ne vît ce qui les rachetoit & que je sentois au-dedans de moi ; mais l’oeil de la malignité me navre & me déconcerte ; en devenant plus malheureux , je suis devenu plus timide & jamais je n'ai menti que par timidité.


Je n'ai jamais mieux senti mon aversion naturelle sur le mensonge qu'en écrivant les Confessions : car c'est là que les tentations auroient été fréquentes & fortes , pour peu que mon penchant m'eût porté de ce côté . Mais loin d'avoir rien tû , rien dissimulé qui fût à ma charge , par un tour d'esprit que j'ai peine à m'expliquer & qui vient peut-être d'éloignement pour toute imitation , je me sentois plutôt porté à mentir dans le sens contraire en n'accusant avec trop de sévérité [428] qu'en m'excusant avec trop d'indulgence , & ma conscience m'assure qu'un jour je serai jugé moins sévérement que je ne me suis jugé moi-même . Oui je le dis & le sens avec une fiere élévation d'âme , j'ai porté dans cet écrit la bonne foi , la véracité , la franchise aussi loin , plus loin même , au moins je le crois , que ne fit jamais aucun autre homme ; sentant que le bien surpassoit le mal , j'avois mon intérêt à tout dire , & j'ai tout dit.


Je n'ai jamais dit moins , j'ai dit plus quelquefois , non dans les faits , mais dans les circonstances , & cette espece de mensonge fut plutôt l'effet du délire de l'imagination qu'un acte de la volonté . J'ai tort même de l'appeler mensonge , car aucune de ces additions n'en fut un . J'écrivois mes Confessions déjà vieux , & dégoûté des vains plaisirs de la vie que j'avois tous effleurés , & dont mon coeur avoit bien senti le vide . Je les écrivois de mémoire ; cette mémoire me manquoit souvent ou ne me fournissoit que des souvenirs imparfaits & j'en remplissois les lacunes par des détails que j'imaginois en supplément de ces souvenirs , mais qui ne leur étoient jamais contraires . J'aimois m'étendre sur les momens heureux de ma vie , & je les embellissois quelquefois des ornemens que de tendres regrets venoient me fournir . Je disois les choses que j'avois oubliées comme il me sembloit qu'elles avoient dû être , comme elles avoient été peut-être en effet , jamais au contraire de ce que je me rappellois qu'elles avoient été . Je prêtois quelquefois à la vérité des charmes étrangers , mais jamais je n'ai mis le mensonge à la place pour pallier mes vices , ou pour m'arroger des vertus.


[429] Que si quelquefois sans y songer par un mouvement involontaire j'ai caché le côte difforme en me peignant de profil , ces réticences ont bien été compensées par d'autres réticences plus bizarres , qui m'ont souvent fait taire le bien plus soigneusement que le mal. Ceci est une singularité de mon naturel qu'il est fort pardonnable aux hommes de ne pas croire , mais qui tout incroyable qu'elle est n'en est pas moins réelle : j'ai souvent dit le mal dans toute sa turpitude , j'ai rarement dit le bien dans tout ce qu'il eut d'aimable , & souvent je l'ai tu tout-à-fait parce qu'il m'honoroit trop , & qu'en faisant mes Confessions j'aurois l'air d'avoir fait mon éloge . J'ai décrit mes jeunes ans sans me vanter des heureuses qualités dont mon coeur étoit doué & même en supprimant les faits qui les mettoient trop en évidence . Je m'en rappelle ici deux de ma premiere enfance , qui tous deux sont bien venus à mon souvenir en écrivant , mais que j'ai rejetés l'un & l'autre par l'unique raison dont je viens de parler.


J'allois presque tous les dimanches passer la journée aux Pâques chez M . Fazy , qui avoit épousé une de mes tantes & qui avoit là une fabrique d'indiennes . Un jour j'étois à l'étendage dans la chambre de la calandre & j'en regardois les rouleaux de fonte : leur luisant flattoit ma vue , je fus tenté d'y poser mes doigts & je les promenois avec plaisir sur le lissé du cylindre , quand le jeune Fazy s'étant mis dans la roue lui donna un demi-quart de tour si adroitement , qu'il n'y prit que le bout de mes deux plus longs doigts ; mais c'en fut assez pour qu'ils y fussent écrasés par le bout & que les deux ongles y restassent . Je fis un cri perçant , Fazy détourne à [430] l'instant la roue, mais les ongles ne resterent pas moins au cylindre & le sang ruisseloit de mes doigts . Fazy consterné s'écrie , sort de la roue , m'embrasse & me conjure d'appaiser mes cris , ajoutant qu'il étoit perdu . Au fort de ma douleur la sienne me toucha , je me tus , nous fûmes à la carpiere , où il m'aida à laver mes doigts & à étancher mon sang avec de la mousse . Il me supplia avec larmes de ne point l'accuser ; je le lui promis & le tins si bien , que plus de vingt ans après , personne ne savoit par quelle aventure j'avois deux de mes doigts cicatrisés ; car ils le sont demeurés toujours . Je fus détenu dans mon lit plus de trois semaines , & plus de deux mois hors d'état de me servir de ma main , disant toujours qu'une grosse pierre en tombant m'avoit écrasé mes doigts.


Magnanime menzôgna ! or quando è il vero

Si bello che si possa a te preporre?


Cet accident me fut pourtant bien sensible par la circonstance , car c'étoit le tems des exercices où l'on faisoit manoeuvrer la Bourgeoisie , & nous avions fait un rang de trois autres enfans de mon âge avec lesquels je devois en uniforme faire l'exercice avec la compagnie de mon quartier . J'eus la douleur d'entendre le tambour de la compagnie passant sous ma fenêtre avec mes trois camarades , tandis que j'étois dans mon lit.


Mon autre histoire est toute semblable , mais d'un âge plus avancé.


Je jouois au mail à Plain-Palais avec un de mes camarades appellé Plince . Nous prîmes querelle au jeu , nous nous [431] battîmes & durant le combat il me donna sur la tête nue un coup de mail si bien appliqué que d'une main plus forte il m'eût fait sauter la cervelle . Je tombe à l'instant . Je ne vis de ma vie une agitation pareille à celle de ce pauvre garçon , voyant mon sang ruisseler dans mes cheveux . Il crut m'avoir tué . Il se précipite sur moi , m'embrasse , me serre étroitement en fondant en larmes & poussant des cris perçans . Je l'embrassois aussi de toute ma force en pleurant comme lui dans une émotion confuse , qui n'étoit pas sans quelque douceur . Enfin il se mit en devoir d'étancher mon sang qui continuoit de couler , & voyant que nos deux mouchoirs n'y pouvoient suffire , il m'entraîna chez sa mere qui avoit un petit jardin près de-là . Cette bonne Dame faillit à se trouver mal en me voyant dans cet état . Mais elle sut conserver des forces pour me panser , & après avoir bien bassiné ma plaie elle y appliqua des fleurs de lis macérées dans l'eau-de-vie , vulnéraire excellent & très-usité dans notre pays . Ses larmes & celles de son fils pénétrerent mon coeur au point que long-tans je la regardai comme ma mere & son fils comme mon frere , jusqu'à-ce qu'ayant perdu l'un & l'autre de vue , je les oubliai peu-à-peu.


Je gardai le même secret sur cet accident que sur l'autre , & il m'en est arrivé cent autres de pareille nature en ma vie , dont je n'ai pas même été tenté de parler dans mes Confessions , tant j'y cherchois peu l'art de faire valoir le bien que je sentois dans mon caractere . Non , quand j'ai parlé contre la vérité qui m'étoit connue , ce n'a jamais été qu'en choses indifférentes , & plus ou par l'embarras de parler ou pour le [432] plaisir d'écrire que par aucun motif d'intérêt pour moi , ni d'avantage ou de préjudice d'autrui . Et quiconque lira mes Confessions impartialement , si jamais cela arrive , sentira que es aveux que j'y fais sont plus humilians , plus pénibles à faire que ceux d'un mal plus grand mais moins honteux à dire , & que je n'ai pas dit parce que je ne l'ai pas fait.


Il suit de toutes ces réflexions que la profession de véracité que je me suis faite , a plus son fondement sur des sentimens de droiture & d'équité que sur la réalité des choses , & que j'ai plus suivi dans la pratique , les directions morales de ma conscience , que les notions abstraites du vrai & du faux . J'ai souvent débité bien des fables , mais j'ai très-rarement menti . En suivant ces principes j'ai donné sur moi beaucoup de prise aux autres , mais je n'ai fait tort à qui que ce fût , & je ne me suis point attribué à moi-même plus d'avantage qu'il ne m'en étoit dû . C'est uniquement par-là , ce me semble , que la vérité est une vertu . A tout autre égard elle n'est pour nous qu'un être métaphysique , dont il ne résulte ni bien ni mal.


Je ne sens pourtant pas mon coeur assez content de ces distinctions pour me croire tout-à-fait irrépréhensible . En pesant avec tant de soin ce que je devois aux autres , ai-je assez examiné ce que je me devois à moi-même ? S'il faut être juste pour autrui , il faut être vrai pour soi , c'est un hommage que l’honnête-homme doit rendre à sa propre dignité . Quand la stérilité de ma conversation me forçoit d'y suppléer par d'innocentes fictions , j'avois tort , parce qu'il ne faut point pour amuser autrui s'avilir soi-même ; & quand , entraîné par [433] le plaisir d’écrire , j'ajoutois à des choses réelles des ornemens inventés , j'avois plus de tort encore parce que orner la vérité par des fables , c'est en effet la défigurer.


Mais ce qui me rend plus inexcusable est la devise que j'avois choisie . Cette devise m'obligeoit plus que tout autre homme à une profession plus étroite de la vérité , & il ne suffisoit pas que je lui sacrifiasse par-tout mon intérêt & mes penchans , il falloit lui sacrifier aussi ma foiblesse , & mon naturel timide . Il falloit avoir le courage & la force d'être vrai toujours en toute occasion , & qu'il ne sortît jamais ni fictions ni fables d'une bouche & d'une plume qui s'étoient particulierement consacrées à la vérité . Voilà ce que j'aurois dû me dire en prenant cette fiere devise , & me répéter sans cesse tant que j'osai la porter . Jamais la fausseté ne dicta mes mensonges , ils sont tous venus de foiblesse , mais cela m'excuse très-mal . Avec une ame foible on peut tout au plus se garantir du vice , mais c'est être arrogant & téméraire d'oser professer de grandes vertus.


Voilà des réflexions qui probablement ne me seroient jamais venues dans l'esprit si l'Abbé R*** .[Rosier] ne me les eût suggérées . Il est bien tard , sans doute , pour en faire usage ; mais il n'est pas trop tard au moins pour redresser mon erreur & remettre ma volonté dans la regle : car c'est désormais tout ce qui dépend de moi . En ceci donc & en toutes choses semblables , la maxime de Solon est applicable à tous les âges , & il n'est jamais trop tard pour apprendre même de ses ennemis , à être sage , vrai , modeste , & à moins présumer de soi.




[434] CINQUIEME PROMENADE.


De toutes les habitations où j'ai demeuré (& j'en ai eu de charmantes , ) aucune ne m'a rendu si véritablement heureux & ne m'a laissé de si tendres regrets que l'Isle de St . Pierre au milieu du Lac de Bienne . Cette petite Isle qu'on appelle à Neuchâtel l'Isle de La Motte , est bien peu connue , même en Suisse . Aucun voyageur , que je sache , n'en fait mention . Cependant elle est très-agréable & singuliérement située pour le bonheur d'un homme qui aime à se circonscrire ; car quoique je sois peut-être le seul au monde à qui sa destinée en ait fait une loi , je ne puis croire être le seul qui ait un goût si naturel , quoique je ne l'aye trouvé jusqu'ici chez nul autre.


Les rives du Lac de Bienne sont plus sauvages & romantiques que celles du Lac de Geneve , parce que les rochers & les bois y bordent l'eau de plus près ; mais elles ne sont pas moins riantes . S'il y a moins de culture de champs & de vignes , moins de villes & de maisons ; il y aussi plus de verdure naturelle , plus de prairies , d'asyles ombragés de bocages , des contrastes plus fréquens & des accidens plus rapprochés . Comme il n'y a pas sur ces heureux bords de grandes routes commodes pour les voitures , le pays est peu fréquenté par les voyageurs ; mais il est intéressant pour des contemplatifs solitaires qui aiment à s'enivrer à loisir des charmes de la nature , & à se recueillir dans un silence que ne trouble aucun autre bruit que le cri des aigles , le ramage [435] entrecoupé de quelques oiseaux , & le roulement des torrens qui tombent de la montagne . Ce beau bassin d'une forme presque ronde , enferme dans son milieu deux petites Isles , l'une habitée & cultivée d'environ une demi-lieue de tour , l'autre plus petite , déserte & en friche , & qui sera détruite à la fin par les transports de terre qu'on en ôte sans cesse pour réparer les dégâts que les vagues & les orages font à la grande . C'est ainsi que la substance du foible est toujours employée au profit du puissant.


Il n y a dans l'Isle qu'une seule maison , mais grande , agréable & commode , qui appartient à l'hôpital de Berne ainsi que l'île , & où loge un Receveur avec sa famille & ses domestiques . Il y entretient une nombreuse basse-cour , une voliere , & des réservoirs pour le poisson . L'Isle dans sa petitesse est tellement variée dans ses terrains & ses aspects , qu'elle offre toutes sortes de sites , & souffre toutes sortes de cultures . On y trouve des champs , des vignes , des bois , des vergers , de gras pâturages ombragés de bosquets & bordés d'arbrisseaux de toute espece dont le bord des eaux entretient la fraîcheur ; une haute terrasse plantée de deux rangs d'arbres borde l'Isle dans sa longueur , & dans le milieu de cette terrasse on a bâti un joli salon où les habitans des rives voisines se rassemblent & viennent danser les dimanches durant les vendanges.


C'est dans cette Isle que je me réfugiai après la lapidation de Motiers . J'en trouvai le séjour si charmant , j'y menois une vie si convenable à mon humeur que , résolu d'y finir mes jours je n'avois d'autre inquiétude sinon qu'on ne me laissât pas [436] exécuter ce projet qui ne s accordoit pas avec celui de m'entraîner en Angleterre dont je sentois déjà les premiers effets . Dans les pressentimens qui m'inquiétoient , j'aurois voulu qu'on m'eût fait de cet asyle une prison perpétuelle , qu'on m'y eût confiné pour toute ma vie , & qu'en m'ôtant toute puissance & tout espoir d'en sortir , on m'eût interdit toute espece de communication avec la terre ferme , de sorte qu'ignorant tout ce qui se faisoit dans le monde j'en eusse oublié l'existence , & qu'on y eût oublié la mienne aussi.


On ne m'a laissé passer gueres que deux mois dans cette Isle , mais j'y aurois passé deux ans , deux siecles & toute l'éternité sans m'y ennuyer un moment , quoique je n'y eusse avec ma compagne , d'autre société que celle du Receveur , de sa femme & de ses domestiques , qui tous étoient à la vérité de très-bonnes gens , & rien de plus ; mais c'étoit précisément ce qu'il me falloit . Je compte ces deux mois pour le tems le plus heureux de ma vie & tellement heureux qu'il m'eût suffi durant toute mon existence , sans laisser naître un seul instant dans mon ame le desir d'un autre état.


Quel étoit donc ce bonheur & en quoi consistoit sa jouissance ? Je le donnerois à deviner à tous les hommes de ce siecle sur la description de la vie que j'y menois . Le précieux far niente fut la premiere & la principale de ces jouissances que je voulus savourer dans toute sa douceur , & tout ce que je fis durant mon séjour , ne fut en effet que l'occupation délicieuse & nécessaire d'un homme qui s'est dévoué à l'oisiveté.


L'espoir qu'on ne demanderoit pas mieux que de me laisser [437] dans ce séjour isolé où je m'étois enlacé de moi-même , dont il m'étoit impossible de sortir sans assistance & sans être bien apperçu , & où je ne pouvois avoir ni communication ni correspondance que par le concours des gens qui m'entouroient , cet espoir , dis-je , me donnoit celui d'y finir mes jours plus tranquillement que je ne les avois passes , & l'idée que j'avois le tems de m'y arranger tout à loisir fit que je commençai par n'y faire aucun arrangement . Transporté là brusquement seul & nud , j'y fis venir successivement ma gouvernante , mes livres & mon petit équipage dont j'eus le plaisir de ne rien déballer , laissant mes caisses & mes malles comme elles étoient arrivées & vivant dans l'habitation où je comptois achever mes jours comme dans une auberge dont j'aurois dû partir le lendemain . Toutes choses telles qu'elles étoient alloient si bien que vouloir les mieux ranger étoit y gâter quelque chose . Un de mes plus grands délices étoit sur-tout de laisser toujours mes livres bien encaissés & de n'avoir point d'écritoire . Quand de malheureuses lettres me forçoient de prendre la plume pour y répondre , j'empruntois en murmurant l'écritoire du Receveur , & je me hâtois de la rendre dans la vaine espérance de n'avoir plus besoin de la remprunter . Au lieu de ces tristes paperasses & de toute cette bouquinerie j'emplissois ma chambre de fleurs & de foin ; car j'étois alors dans ma premiere ferveur de Botanique , pour laquelle le docteur d'Ivernois m'avoit inspiré un goût qui bientôt devint passion . Ne voulant plus d'oeuvre de travail il m'en falloit une d'amusement qui me plût & qui ne me donnât de peine que celle qu'aime à prendre un paresseux . J'entrepris de faire [438] la Flora petrinsularis & de décrire toutes les plantes de l'Isle sans en omettre une seule avec un détail suffisant pour m'occuper le reste de mes jours . On dit qu'un Allemand a fait un livre sur un zeste de citron , j'en aurois fait un sur chaque gramen des prés , sur chaque mousse des bois , sur chaque lichen qui tapisse les rochers ; enfin je ne voulois pas laisser un poil d'herbe , pas un atome végétal qui ne fût amplement décrit . En conséquence de ce beau projet , tous les matins après le déjeuner , que nous faisions tous ensemble , j'allois , une loupe à la main & mon systema naturae sous le bras , visiter un canton de l'Isle que j'avois pour cet effet divisée en petits carrés , dans l'intention de les parcourir l'un après l'autre en chaque saison . Rien n'est plus singulier que les ravissemens , les extases que j'éprouvois à chaque observation que je faisois sur la structure & l'organisation végétale & sur le jeu des parties sexuelles dans la fructification , dont le systême étoit alors tout-à-fait nouveau pour moi . La distinction des caracteres génériques , dont je n'avois pas auparavant la moindre idée m'enchantoit en les vérifiant sur les especes communes , en attendant qu'il s'en offrît à moi de plus rares . La fourchure des deux longues étamines de la Brunelle , le ressort de celles de l'Ortie & de la Pariétaire , l'explosion du fruit de la Balsamine & de la capsule du Buis , mille petits jeux de la fructification que j'observois pour la premiere fois me combloient de joie , & j'allois demandant si l'on avoit vu les cornes de la Brunelle comme La Fontaine demandoit si l'on avoit lu Habacuc . Au bout de deux ou trois heures je m'en revenois chargé d'une ample moisson , provision d'amusement [439] pour l'après-dînée au logis en cas de pluie . J'employois le reste de la matinée à aller avec le Receveur , sa femme & Thérese visiter leurs ouvriers & leur récolte , mettant le plus souvent la main à l'oeuvre avec eux , & souvent des Bernois qui me venoient voir m'ont trouvé juché sur de grands arbres ceint d'un sac que je remplissois de fruits , & que je dévalois ensuite à terre avec une corde . L'exercice que j'avois fait dans la matinée & la bonne humeur qui en est inséparable me rendoient le repos du dîné très-agréable ; mais quand il se prolongeoit trop & que ce beau tems m'invitoit , je ne pouvois long-tans attendre , & pendant qu'on étoit encore à table , je m'esquivois & j'allois me jetter seul dans un bateau que je conduisois au milieu du lac quand l'eau étoit calme , & là , m'étendant tout de non long dans le bateau les yeux tournés vers le Ciel , je me laissois aller & dériver lentement au gré de l'eau , quelquefois pendant plusieurs heures , plongé dans mille rêveries confuses , mais délicieuses , & qui sans avoir aucun objet bien déterminé ni constant , ne laissoient pas d'être à mon gré cent fais préférables à tout ce que j'avois trouvé de plus doux dans ce qu'on appelle les plaisirs de la vie . Souvent averti par le baisser du soleil de l'heure de la retraite , je me trouvois si loin de l'Isle que j'étois forcé de travailler de toute ma force pour arriver avant la nuit close . D'autres fois , au lieu de m'égarer en pleine eau je me plaisois à côtoyer les verdoyantes rives de l'Isle dont les limpides eaux & les ombrages frais m'ont souvent engagé à m'y baigner . Mais une de mes navigations les plus fréquentes étoit d'aller de la grande à la petite Isle , d'y débarquer & d'y passer [440] l'après-dînée , tantôt à des promenades très-circonscrites au milieu des marceaux , des bourdaines , des persicaires , des arbrisseaux de toute espece , & tantôt m'établissant au sommet d'un tertre sablonneux couvert de gazon , de serpolet , de fleurs même d'esparcette & de treffles qu'on y avoit vraisemblablement semés autrefois , & très-propre à loger des lapins qui pouvoient là multiplier en paix sans rien craindre & sans nuire à rien . Je donnai cette idée au Receveur qui fit venir de Neuchâtel des lapins mâles & femelles , & nous allâmes en grande pompe , sa femme , une de ses soeurs , Thérese & moi les établir dans la petite Isle , où ils commençoient à peupler avant mon départ & où ils auront prospéré sans doute , s'ils ont pu soutenir la rigueur des hivers . La fondation de cette petite colonie fut une fête . Le pilote des Argonautes n'étoit pas plus fier que moi menant en triomphe la compagnie & les lapins de la grande Isle à la petite , & je notois avec orgueil que la Receveuse qui redoutoit l'eau à l'excès & s'y trouvoit toujours mal , s'embarqua sous ma conduite avec confiance & ne montra nulle peur durant la traversée.


Quand le lac agité ne me permettoit pas la navigation je passois mon après-midi à parcourir l'Isle en herborisant à droite & à gauche , m'asseyant tantôt dans les réduits les plus riants & les plus solitaires pour y rêver à mon aise , tantôt sur les terrasses et les tertres , pour parcourir des yeux le superbe & ravissant coup-d'oeil du lac & de ses rivages , couronnés d'un côté par des montagnes prochaines & de l'autre élargis en riches & fertiles plaines dans lesquelles la vue s'étendoit [441] jusqu'aux montagnes bleuâtres plus éloignées qui la bornoient.


Quand le soir approchoit , je descendois des cimes de l'Isle & j'allois volontiers m'asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asyle caché ; là le bruit des vagues & l'agitation de l'eau fixant mes sens & chassant de mon ame toute autre agitation , la plongeoient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenoit souvent sans que je m'en fusse apperçu . Le flux & reflux de cette eau , son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille & mes yeux , suppléoient aux mouvemens internes que la rêverie éteignoit en moi & suffisoient pour me faire sentir avec plaisir mon existence , sans prendre la peine de penser . De tems à autre naissoit quelque foible & courte réflexion sur l'instabilité des choses de ce monde dont la surface des eaux m'offroit l'image : mais bientôt ces impressions légeres s'effaçoient dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçoit , & qui sans aucun concours actif de mon ame ne laissoit pas de m'attacher au point , qu'appellé par l'heure & par le signal convenu je ne pouvois m'arracher de-là sans efforts.


Après le soupé , quand la soirée étoit belle , nous allions encore tous ensemble faire quelque tour de promenade sur la terrasse pour y respirer l'air du lac & la fraîcheur . On se reposoit dans le pavillon , on rioit , on causoit , on chantoit quelque vieille chanson qui valoit bien le tortillage moderne , & enfin l'on s'alloit coucher content de sa journée & n'en désirant qu'une semblable pour le lendemain.


Telle est , laissant à part les visites imprévues & importunes , [442] la maniere dont j'ai passé mon tans dans cette Isle durant le séjour que j'y ai fait . Qu'on me dise à présent ce qu'il y a là d'assez attrayant pour exciter dans mon coeur des regrets si vifs si tendres & si durables , qu'au bout de quinze ans il m'est impossible de songer à cette habitation chérie sans m'y sentir à chaque fois transporté encore par les élans du désir.


J'ai remarqué dans les vicissitudes d'une longue vie que les époques des plus douces jouissances & des plaisirs les plus vifs ne sont pourtant pas celles dont le souvenir m'attire & me touche le plus . Ces courts momens de délire & d