[J.M.GALLANAR=éditeur]
LETTRE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU , Sur le
réfutation de son Discours, Par M.
Gautier , Professeur de Mathématiques & d'Histoire , & Membre
de l'Académie Royale
des Belles-Lettres de Nancy.
[LETTRE à Grimm.]
[1751, 1 er novembre / Paris; Mercure de France Novembre 1, 1751; le
Pléiade édition; t. III; pp.
59-70==
Du Peyrou/Moultou
1780-89 quarto édition, t. VII, pp. 65-80. Melanges t. II. (1781)]
[65] LETTRE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU , [à
Canon Joseph Gautier]
Sur le
réfutation de son Discours, Par M.
Gautier, Professeur
de Mathématiques &
d'Histoire , &
Membre de l'Académie Royale des Belles-Lettres de Nancy.
Je vous renvoie, Monsieur, le Mercure
d'Octobre que vous avez eu la bonté de me prêter.
J'y ai lu avec beaucoup de plaisir la réfutation que M. Gautier a pris
la peine de faire de
mon Discours; * [* Cette
réfutation de M. Gautier sera imprimée dans le
premier volume
du supplément] mais je ne crois pas être, comme vous le prétendez, dans
la nécessité d'y
répondre; & voici mes objections.
1. Je ne puis me persuader que pour avoir
raison, on soit indispensablement oblige de
parler le dernier.
2. Plus le relis la réfutation , & plus
je suis convaincu que je n'ai pas besoin de donner à
M. Gautier d'autre replique que le Discours même auquel il a répandu.
Lisez , je vous prie
, dans l'un & 1'autre écrit les articles du luxe, de la guerre ,
[66] des Académies, de
1'éducation ; lisez la Prosopopée de Louis le-Grand & celle de
Fabricius; enfin, lisez la
conclusion de M. Gautier & la même, & vous comprendrez cc que
je veux dire.
3. Je pense en tout si différemment de M.
Gautier, que s'il me faloit relever tons les
endroits ou nous ne sommes pas de même avis , je serois oblige de le
combattre , même
dans les choses que j'aurois dites comme lui , & cela me donneroit
un air contrariant que je
voudrois bien pouvoir éviter. Par exemple , en parlant de la politesse,
il fait entendre
très-clairement que pour devenir homme de bien, il est bon de commencer
par être
hypocrite , & que la fausseté est un chemin sur pour arriver à la
vertu. Il dit encore que
les vices ornes par la politesse ne sont pas contagieux , comme ils le
seroient, s'ils se
presentoient de front avec rusticité ; que l'art de pénétrer les hommes
a fait le même
progrès celui de se déguiser ; qu'on est convaincu qu'il ne faut pas
compter sur eux, à
moins qu'on ne leur plaise ou qu'on ne leur soit utile ; qu'on fait
évaluer les offres
spécieuses de la politesse; c'est-à-dire , sans doute , que quand deux
hommes se sont des
complimens, & que l'un dit à l'autre dans le fond de son cœur; je
vous traite comme un sot
, & je me moque de vous , l'autre lui répond dans le fond du
sien ;
je sais que vous mentez
imprudemment, mais je vous le rends de mon mieux . Si j'avois
voulu
employer la plus
amere ironie , j'en aurois pu dire à-peu-près autant.
4. On voit a chaque page de la réfutation ,
que 1'Auteur n'entend point ou ne veut point
entendre l'ouvrage qu'il réfute , [67] ce qui lui est assurément fort
commode ; parce que
répondant sans cesse à sa pensée, & jamais à la mienne, il a la
plus belle occasion du
monde de dire tout ce qu'il lui plaît. D'un autre cote , si ma replique
en devient plus
difficile , elle en devient aussi moins nécessaire : car on n'a jamais
oui dire qu'un Peintre
qui expose en public un tableau soit oblige de visiter les yeux des
spectateurs, & de fournir
des lunettes à tous ceux qui en ont besoin.
D'ailleurs , il n'est pas bien sur que je
me fisse entendre même en répliquant; par exemple
, je sais, dirois-je M. Gautier , que nos soldats ne sont point des
Réaumurs & des
Fontenelles , & c'est tant pis pour eux , pour nous, & sur-tout
pour les ennemis. Je sais
qu'ils savent rien, qu'ils sont brutaux & grossiers, &
toutefois j'ai dit , & je dis encore,
qu'ils sont énerves par les Sciences qu'ils méprisent , & par les
beaux Arts qu'ils ignorent.
C'est un des inconvéniens de la culture des Lettres, que pour quelques
hommes qu'elles éclairent, elles corrompent à pure pere toute une
nation. Or vous voyez biens , Monsieur,
que ceci ne seroit qu'un autre paradoxe inexplicable pour M. Gautier ;
pour ce M. Gautier
qui me demande fièrement ce que les troupes ont de commun avec les
Académies; si les
soldats en auront plus de bravoure pour être mal vêtus & mal
nourris ; ce que je veux dire
en avançant qu'a force d'honorer les talens on néglige les vertus ;
& d'autres questions
semblables , qui toutes montrent qu'il est impossible d'y répondre
intelligiblement au gré
de celui qui les fait . Je crois que vous conviendrez que ce n'est pas
la peine de m'expliquer
une seconde fois pour n'être pas mieux entendu que la premiere.
[68] 5. Si je voulois répondre à la
premiere partie de la réfutation , ce seroit le moyen de n
jamais finir. M. Gautier juge à propos de me prescrire les Auteurs que
je puis citer , &
ceux qu'il faut que je rejette. Son choix est tout-à-fait naturel; il
récuse l'autorité de ceux
qui déposent pour moi , & vent que je m'en rapporte à ceux qu'il
croit m'être contraires.
En vain voudrois-je lui faire entendre qu'un seul témoignage en ma
faveur est décisif,
tandis que cent témoignages ne prouvent rien contre mon sentiment ,
parce que les
témoins sont parties dans le procès; en vain le prierois-je de
distinguer dans les exemples
qu'il allègue ; en vain lui représenterois-je qu'être barbare ou
criminel sont deux choses
tout-à-fait différentes , & que les peuples véritablement corrompus
sont moins ceux qui
ont de mauvaises Loix , que ceux qui méprisent les Loix ; sa replique
est aisée à prévoir.
Le moyen qu'on puisse ajouter foi à des Ecrivains scandaleux, qui osent
louer des barbares
qui ne savent ni lire ni écrire! Le moyen qu'on puisse jamais supposer
de la pudeur à des
gens qui vont tout nuds, & de la vertu à ceux qui mangent de la
chair crue ? II faudra donc
disputer. Voilà donc Herodote, Strabon, Pomponius-Mela aux prises avec
Xenophon ,
Justin , Quinte-Curce , Tacite ; nous voilà dans les recherches de
Critiques , dans les
Antiquités , dans l'érudition. Les Brochures se transforment en Volumes
, les Livres se
multiplient, & la question s'oublie : c'est le sort des disputes de
Littérature , qu'après des
in-folios d'éclaircissemens, on finit toujours par ne savoir plus ou
l'on en est: ce n'est pas la
peine de commencer.
Si je voulois répliquer à la seconde Partie
, cela seroit bien [69] tôt fait ; mais je
n'apprendrois rien à personne. M. Gautier se contente, pour m'y
réfuter, de dire oui
par-tout ou j'ai dit non ; & non par-tout ou j'ai dit oui ; je n'ai
donc qu'a dire encore non
par-tout ou j'avois dit non , oui par-tout ou j'avois dit oui , &
supprimer les preuves ,
j'aurai très-exactement répondu. En suivant la méthode de M. Gautier,
je ne puis donc
répondre aux deux Parties de la réfutation sans en dire trop & peu
; or je voudrois bien ne
faire ni l'un ni l'autre.
6. Je pourrois suivre une autre méthode ,
& examiner séparément les raisonnemens de M.
Gautier, & le style de la réfutation.
Si j'examinois ses raisonnemens, il me
seroit aise de montrer qu'ils portent tous à faux, que
l'Auteur n'a point saisi l'etat de la question , & qu'il ne m'a
point entendu.
Par exemple , M. Gautier prend la peine de
m'apprendre qu'il y a des peuples vicieux qui
ne sont pas savans , & je m'étois déjà bien doute que les
Kalmouques, les Bedouins , les
Caffres n'etoient pas des prodiges de vertu ni d'érudition. Si M.
Gautier avoit donne les
mêmes soins à me montrer quelque Peuple savant qui ne fut pas vicieux,
il rn'auroit
surpris davantage. Par-tout il me fait raisonner comme si j'avois dit
que la Science est la
seule source de corruption parmi les hommes; s'il a cru cela de
bonne-foi, j'admire la
bonté qu'il a de me répondre.
Il dit quo le commerce du monde suffit pour
politesse dont se pique un galant homme; d'ou
il conclut qu'on n'est pas fonde à en faire honneur aux Sciences: mais
à quoi donc nous
permettra-t-il d'en faire honneur ? Depuis que les [70] hommes vivent
en société , il y a eu
des Peuples polis , & d'autres qui ne l'etoient pas. M. Gautier a
oublie de nous rendre
raison de cette différence.
M. Gautier est par-tout en admiration de la
pureté de nos mœurs actuelles. Cette bonne
opinion qu'il en a, fait assurément beaucoup d'honneur aux siennes;
mais elle n'annonce
pas une grande expérience. On diroit au ton dont il en parle qu'il a
étudie les hommes
comme les Péripatéticiens étudioient la Physique , sans sortir de son
cabinet. Quant à
moi, j'ai ferré mes Livres ; & après avoir écouté parler , les
hommes , je les ai regardé
agir. Ce n'est pas une merveille qu'ayant suivi des méthodes si
différentes , nous nous
rencontrions si peu dans nos jugemens: Je vois qu'on ne sauroit
employer un langage plus
honnête que celui de notre siecle; & voilà ce qui frappe M. Gautier
: mais je vois aussi
qu'on ne sauroit avoir des mœurs plus corrompues , & voilà ce qui
me scandalise.
Pensons-nous donc être devenus gens de bien , parce qu'à force de
donner des noms
décens à nos vices , nous avons, appris à n'en plus rougir ?
Il dit encore que quand même on pourroit
prouver par, des faits que la dissolution des
mœurs à toujours regne avec le sciences, il ne s'ensuivroit pas que le
fort de la probité
dépende de leur progrès. Après avoir employé la premiere Partie de mon
Discours à
prouver que ces choses avoient toujours, marche ensemble , j'ai destine
la seconde à
montrer qu'en effet l'une tenoit à l'autre. A qui donc puis-je imaginer
que M. Gautier veut
répondre ici ?
Il me paroit sur-tout très-scandalise de la
maniere dont j'ai [71] parle de l'éducation des
Colleges . Il m'apprend qu'on y enseigne aux jeunes gens je ne sais
combien de belles choses
qui peuvent être d'une bonne ressource pour leur amusement quand ils
seront grands ,
mais dont j'avoue que je ne vois point le rapport avec les devoirs des
Citoyens , dont il faut
commencer par les instruire. " Nous nous enquérons volontiers fait-il
du Grec & du Latin
? Ecrit-il en vers ou en prose ? Mais s'il est devenu meilleur ou plus
avise , c'etoit le
principal ; & c'est ce qui demeure derrière. Criez d'un Passant à
notre Peuple , ô le savant
homme ! & d'un autre , ô
le bon-homme! II ne faudra pas à détourner
ses yeux & son
respect vers le premier. Il y faudroit un tiers Crieur . O les
lourdes têtes !"
J'ai dit que la Nature a voulu nous
préserver de la Science comme une mere arrache une
arme dangereuse des mains de son enfant, & aux la peine que nous
trouvons à nous
instruire n'est pas le moindre de ses bienfaits. M. Gautier aimeroit
autant que j'eusse dit :
Peuples , fâchez donc une fois que la Nature ne veut pas que vous vous
nourrissiez des
productions de la terre ; la peine qu'elle a attachée à sa culture est
un avertissemen pour
vous de la laisser en friche . M. Gautier n'a pas songe , qu'avec un
peu de travail , on est
sur de faire du pain ; mais qu'avec beaucoup d'étude il est
très-douteux qu'on parvienne à faire un homme raisonnable . Il n'a pas
songe encore que ceci n'est précieusement
qu'une observation de plus en ma faveur; car pourquoi la Nature nous
a-t-elle impose des
travaux nécessaires, si ce n'est pour nous détourner des occupations
oiseuses? Mais au
mépris qu'il montre pour l'agriculture ,. on voit aisément que s'il ne
tenoit qu'a lui , tous
les Laboureurs déserteroient [72] bientôt les Campagnes, pour aller
argumenter dans les
Ecoles; occupation selon M. Gautier , & je cross , selon bien des
Professeurs , fort
importante pour le bonheur de l'Etat.
En raisonnant sur un passage de Platon ,
j'avois présume que peut-être les anciens
Egyptiens ne faisoient - ils pas des Sciences tout le cas qu'on auroit
pu croire. L'Auteur de
la réfutation me demande comment on peut faire accorder cette opinion
avec l'inscription
qu'Osymandias avoit mise à sa Bibliothèque. Cette difficulté eut pu
être bonne du vivant
de ce Prince. A présent qu'il est mort, je demande à mon tour ou est la
nécessité de faire
accorder le sentiment du Roi Osymandias avec celui des Sages d'Egypte.
S'il eut compte , &
sur-tout pèse les voix, qui me répondra que le mot de poisons n'eut pas
été substitue ,
celui de remedes ? Mais
passons cette fastueuse Inscription: Ces
remèdes sont excellens,
j'en conviens , & je l'ai déjà répété bien des fois; mais est-ce
une raison pour les
administrer inconsidérément , & sans égard aux tempéramens des
malades ? Tel aliment
est très-bon en foi , qui dans un estomac infirme ne produit
qu'indigestions & mauvaises
humeurs. Que diroit-on d'un Médecin, qui après avoir fait l'éloge de
quelques viandes
succulentes , concluroit que tous les malades s'en doivent rassasier?
J'ai fait voir que les Sciences & les
Arts énervent le courage. M. Gautier appelle cela une
façon singuliere de raisonner , & il ne voit point la liaison qui
se trouve entre le courage &
la vertu. Ce n'est pourtant pas , ce me semble , une chose difficile à
comprendre. Celui qui
s'est une fois accoutume à préféré sa vie à son devoir, ne tardera
gueres a [73] lui
préférer encore les choses qui rendent la vie facile agréable.
J'ai dit que la Science convient à quelques
grands génies; mais qu'elle est toujours nuisible
aux Peuples qui la cultivent. M. Gautier dit que Socrate & Caton ,
qui blâmoient les
Sciences, etoient pourtant eux - mêmes de fort savans Hommes ; & il
appelle cela m'avoir
réfuté.
J'ai dit que Socrate etoit le plus savant
des Athéniens c'est de-la que je tire l'au thorite de
son témoignage : tout cela n empêche point M. Gautier de m'apprendre
que Socrate, etoit
savant.
II me blâme d'avoir avance que Caton
meprisoit les Philosophes Grecs; & il se fonde sur ce
que Carnéade se faisoit un jeu d'établir & de renverser les mêmes
propositions; ce qui
prévint mal-à-propos Caton contre la Littérature des Grecs. M. Gautier
devroit bien nous
dire quel etoit le pays & le métier de ce Carnéade.
Sans doute que Carnéade est le seul
Philosophe ou le seul savant qui se soit pique de
soutenir le pour & le contre, autrement tout ce que dit ici M.
Gautier ne signifieroit rien du
tout. Je m'en rapporte sur point à son érudition.
Si la réfutation n'est pas abondante en
bons raisonnemens; en revanche elle l'est fort en
belles déclamations. L'Auteur substitue par-tout les ornemens de l'art
à la solidité des
preuves qu'il promettoit en commençant ; & c'est en prodigant la
pompe oratoire dans une
réfutation, qu'il me reproche à moi de l'avoir employée dans un
Discours Académique.
A quoi
tendent donc , dit M. Gautier , les
éloquentes déclamations [74] de
M. Rousseau ?
A abolir, s'il etoit possible , les vaines déclamations des Colleges.
Qui ne seroit pas indigne
de l'entendre assurer que nous avons les apparences de toutes les
vertus sans en avoir
aucune. J'avoue qu'il y a un peu de flatterie à dire que nous en
avons
les apparences; mais
M. Gautier auroit du mieux que personne me pardonner celle-là. Eh !
pourquoi n'a-t-on
plus de vertu ? c'est qu'on cultive les Belles - Lettres, les Sciences
& les Arts. Pour cela
précieusement. Si l'on etoit impolis
, rustiques , ignorans, Goths,
Huns, ou Vandales , on
seroit digne des éloges de M. Rousseau. Pourquoi non?
Y a-t-il
quelqu'un de ces noms-là
qui donne l'exclusion à la vertu? Ne
se lassera-t-on point d'invectiver
les hommes? Ne se
lasseront-ils point d'être mechans ? Croira
- t - on toujours les
rendre plus vertueux, en
leur disant qu'ils n'ont point de vertu? Croira-t-on les rendre
meilleurs, en leur persuadant
qu'ils sont assez bons ? Sous
prétexte d'épurer les mœurs, est-il
permis d'en renverser les
appuis ? Sous prétexte d'éclairer les esprits, faudra-t-il
pervertir
les ames? O doux nœuds
de la société ! charme des vrais Philosophes , aimables vertus; c'est
par vos propres
attraits que vous régnez dans les cœurs ; vous ne devez votre empire
ni à l'âpreté stoÏque
, ni à des clameurs barbares , ni aux conseils orgueilleuse rusticité.
Je remarquerai d'abord une chose assez
plaisante ; c'est que de toutes. les Sectes des
anciens Philosophes que j'ai attaquées comme inutiles à la vertu, les
StoÏciens sont les
seuls que M. Gautier m'abandonne & qu'il semble même vouloir mettre
de mon cote. Il a
raison ; je n'en serai gueres plus fier.
Mais voyons un peu si je pourrois rendre
exactement en [75] d'autres termes le sens de
cette exclamation : O aimables
vertus ! c'est par vos propres attraits
que vous régnez dans
les ames. Vous n'avez pas besoin de tout ce grand appareil d'ignorance
& de rusticité .
Vous savez aller au cœur par des routes plus simples & plus
naturelles .Il suffit de savoir la
Rhétorique , la Logique , la Physique , la Métaphysique & les
Mathématiques, pour
acquérir le droit de vous posséder .
Autre exemple du style de M. Gautier.
Vous
savez que les Sciences dont on occupe
les jeunes Philosophes dans les Universités ,
sont la Logique , la Métaphysique , la Morale, la Physique, les
Mathématiques élémentaires . Si je l'ai sçu , je l'avois oublie
, comme
nous faisons tous en devenant
raisonnables. Ce sont donc la , selon vous , de stériles spéculations !
stériles selon l'opinion
commune ; mais, selon moi , très-fertiles en mauvaises choses . Les
Universités vous ont
une grande obligation de leur avoir appris que la vérité de ces
sciences s'est retirée au
fond d'un puits. Je ne crois pas avoir appris cela à personne .
Cette
sentence n'est point de
mon invention ; elle est aussi ancienne que la Philosophe. Au reste ,
je fais que les
Universités ne me doivent aucune reconnoissance ; & je n'ignorois
pas, en prenant la
plume , que je ne pouvois à la fois faire ma cour aux hommes, &
rendre hommage à la
vérité. Les grands Philosophes qui
les possèdent dans un degré éminent
sont sans doute
bien surpris d'apprendre qu'ils ne savent rien. Je crois qu'en effet ces grands Philosophes
qui possèdent toutes ces grandes sciences dans un degré éminent ,
seroient très-surpris
d'apprendre qu'ils ne savent rien. Mais je serois bien plus surpris
moi-même , si [76] ces
hommes qui savent tant de choses, savoient jamais celle-là.
Je remarque que M. Gautier , qui me traite
par-tout avec la plus grande politesse ,
n'épargne aucune occasion de me susciter des ennemis; il étend ses
soins à cet égard
depuis les Régens de College jusqu'a la souveraine puissance. M..
Gautier fait fort bien de
justifier les usages du monde ; on voit qu'ils ne lui sont point
etrangers . Mais revenons à la
réfutation.
Toutes ces manieres d'écrire & de
raisonner, qui ne vont point à un homme d'autant
d'esprit que M. Gautier me paroit en avoir m'ont fait faire une
conjecture que vous
trouverez hardie , & que je crois raisonnable. Il m'accuse ,
très-surement sans en rien
croire , de n'être point persuade du sentiment que je soutiens. Moi ,
je le soupçonne , avec
plus de fondement d'être en secret de mon avis. Les places qu'il occupe
, les circonstances
ou il se trouve l'auront mis dans une espece de nécessité de prendre
parti contre moi. La
bienséance de notre siecle est bonne à bien des choses ; il m'aura donc
réfute pa
bienséance ; mais il aura pris toutes fortes de précautions, &
employé tout l'art possible
pour le faire de maniere à ne persuader personne.
C'est dans cette vue qu'il commence par
déclarer très-mal-à-propos que la cause qu'il
défend intéresse le bonheur de l'assemble devant laquelle il parle,
& la gloire du grand
Prince sous les loix duquel il a la douceur ale vivre. C'est
précieusement comme s'il disoit ;
vous ne pouvez, Messieurs , sans ingratitude envers votre respectable
Protecteur , vous
dispenser de me donner raison; & de plus y c'est votre propre cause
que je plaide
aujourd'hui devant vous ; ainsi de quelque cote que vous envisagiez
[77] mes preuves , j'ai
droit de compter que vous ne vous rendrez pas difficiles sur leur
solitude . Je dis que tout
homme qui parle ainsi à plus d'attention à fermer la bouche aux gens
que d'envie de les
convaincre .
Si vous lisez attentivement la réfutation ,
vous n'y trouvez presque pas une ligne qui ne
semble être la pour attendre & indiquer sa réponse . Un seul
exemple suffira pour me
faire entendre .
Les
victoires que les Athéniens remportent
sur les Perses & sur les Lacédémoniens
mêmes sont voir les Arts peuvent s'associer avec la vertu militaire .
Je demande si ce n'est
pas-là une adresse pour rappeller ce j'ai dit de la défaite de Xerxes ,
& pour me faire
songer au dénouement de la guerre du Péloponnèse . Leur gouvernement
devenu vénal
sous Pericles , prend une nouvelle face ; l'amour du plaisir étouffe
leur bravoure , les
fonctions les plus honorables sont avilies , l'impunité multiplie les
mauvais Citoyens , les
fonds destines à la guerre sont destines à nourrir la mollesse &
l'oisiveté; toutes ces causes
de corruption quel rapport ont-elle aux Sciences ?
Que fait ici M. Gautier , sinon de
rappeller toute la seconde Partie de mon Discours ou j'ai
montre ce rapport? Remarquez l'art avec lequel il nous donne pour
causes les effets de la
corruption , afin d'engager tout homme de bon sens à remonter de
lui-même à la
premiere cause de ces causes prétendues . Remarquez encore comment ,
pour en laisser
faire la réflexion au Lecteur, il feint d'ignorer ce qu'on ne peut
supposer qu'il ignore en
effet , & ce que tous les Historiens disent unanimement , que la
dépravation des mœurs &
du gouvernement des [78] Atheniens furent l'ouvrage des Orateurs. Il
est
donc certain que
m'attaquer de cette maniere , c'est bien clairement m'indiquer les
réponses que je dois
faire.
Ceci n'est pourtant qu'une conjecture que
je ne pretends point garantir. M. Gautier
n'approuveroit peut-être pas que je voulusse justifier son savoir aux
dépens de sa
bonne-foi : mais si en effet il a parle sincèrement en réfutant mon
Discours ; comment M.
Gautier , Professeur en Histoire , Professeur en Mathématique , Membre
de l'Académie de
Nancy, ne s'est-il pas un peu défie de tous les titres qu'il porte ?
Je ne répliquerai donc pas à M. Gautier ,
c'est un point résolu. Je ne pourrois jamais
répondre sérieusement , & suivre la réfutation pied à pied ; vous
en voyez la raison ; & ce
seroit mal reconnoître les éloges dont M. Gautier m'honore, que
d'employer le ridiculum
acri, l'ironie & l'amere plaisanterie. Je crains bien déjà
qu'il
n'ait que trop à se plaindre
du ton de cette Lettre : au moins n'ignoroit-il pas en écrivant sa
réfutation, qu'il attaquoit
un homme qui ne fait pas assez de cas de la politesse pour vouloir
apprendre d'elle a
déguiser son sentiment.
Au reste , je suis prêt a rendre à M.
Gautier toute la justice qui lui est due. Son Ouvrage
me paroit celui d'un homme d'esprit qui a bien des connoissances.
D'autres y trouveront
peut-être de la philosophie ; quant à moi j'y trouve beaucoup
d'érudition
Je suis de tout mon cœur, Monsieur, &c,
[79] P. S. Je viens de lire dans la Gazette
d'Utrecht du 22 Octobre, une pompeuse
exposition de l'ouvrage de M. Gautier, & cette exposition semble
faire exprès pour
confirmer mes soupçons. Un Auteur qui a quelque confiance en son
Ouvrage laisse aux
autres le soin d'en faire l'éloge , & se borne a en faire un bon
Extrait. Celui de la
réfutation est tourne avec tant d'adresse, que, quoiqu'il tombe
uniquement sur des
bagatelles que je n'avois employées que pour servir de transitions , il
n'y en a pas une seule
sur laquelle un Lecteur judicieux puisse être de l'avis de M. Gautier.
Il n'est pas vrai, selon lui, que ce soit
des hommes que l'Histoire tire son principal intérêt.
Je pourrois lasser les preuves de
raisonnement ; & pour mettre M. Gautier sur son terrein ,
je lui citerois des autorités.
Heureux les
Peuples dont les Rois ont fait
peu de bruit dans l'Histoire.
Si jamais
les hommes deviennent sages, leur
histoire n'amusera gueres.
M. Gautier dit avec raison qu'une société,
fut-elle toute composée d'hommes justes, ne
sauroit sans Loix ; & il conclut de-la qu'il n'est pas vrai que ,
sans les injustices des
hommes , la Jurisprudence seroit inutile. Un si savant Auteur
confondroit-il la
Jurisprudence & les Loix?
Je pourrois encore laisser les preuves de
raisonnement ; & pour mettre M. Gautier sur son
terrein , je lui citerois des faits.
Les Lacédémoniens n'avoient ni
Jurisconsultes ni Avocats ; [80] leurs Loix n'etoient pas
même écrites: cependant ils avoient des Loix. Je m'en rapporte à
l'érudition de M.
Gautier, pour savoir si les Loix etoient plus mal. observées à
Lacedemone, que dans les
Pays ou fourmillent les Gens de Loi.
Je ne m'arrêterai point à toutes les
minuties qui servent de texte à M. Gautier , & qu'il étale dans la
Gazette ; mais je finirai par cette observation, que je soumets à votre
examen.
Donnons par-tout raison à M. Gautier ,
& retranchons de mon Discours toutes les choses
qu'il attaque , mes preuves n'auront presque rien perdu de leur force.
Otons de l'écrit de
M. Gautier tout ce qui ne touche pas le fond de la question ; il n'y
restera rien du tout.
Je conclus toujours qu'il ne faut point
répondre à M. Gautier .
A Paris , ce
premier Novembre 1751.
FIN.