[J.M.GALLANAR=éditeur]
JEAN JACQUES ROUSSEAU
DERNIERE RÉPONSE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU
[ À M. BORDES ]
[1752, avril, Geneve ; le Pléiade Édition,
t. III, pp. 71-96. 1781=Du Peyrou/Moultou 1780-89
quarto Édition, t. VII, pp. 115-151. Melanges t. II.]
DERNIERE RÉPONSE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU
Ne, dum
tacemus, non verecundiae sed
diffidentiae causa tacere videamur .
Cyprian.
contra Demet.
GENEVE
M. DCC. LXXXI.
[JEAN JACQUES ROUSSEAU]
DERNIERE RÉPONSE DE JEAN - JAQUES ROUSSEAU
DE GENEVE. *[* Le
discours
auquel M. Rousseau répond ici est de M. Borde, Académicien de Lyon,
& sera imprime
dans le premier volume du supplément.]
C'est avec une extrême répugnance que
j'amuse de mes disputes des Lecteurs oisifs qui se
soucient très-peu de la vérité : mais la maniere dont on vient de
l'attaquer me force à
prendre sa défense encore une fois , afin que mon silence ne soit pas
pris par la multitude
pour un aveu , ni pour un dédain par les Philosophes.
II faut me répéter; je le sens bien , &
le public ne me le pardonnera pas. Mais les sages
diront: Cet homme n'a pas besoin de chercher sans celle de nouvelles
raisons ; c'est une
preuve de la solidité des siennes .*[* Il y
a des vérités très-certains qui , au premier coup -
d'oeil , paroissent des absurdités , & qui passeront toujours pour
telles auprès de la
plupart des gens. Allez dire à un homme du Peuple que le soleil est
plus près de nous en
hiver qu'en été ,ou qu'il est couche avant que nous cessions de le voir
, il se moquera de
vous. Il en est ainsi du sentiment que je soutiens. Les hommes les les
plus superficiels ont
toujours été les plus prompts à prendre parti contre moi ; les vrais
Philosophes se hâtent
moins ; & si j'ai la gloire d'avoir fait quelques prosélytes , ce
n'est que parmi ces derniers.
Avant que de m'expliquer , j'ai long - tems & profondément médite
mon sujet & j'ai tache
de 1e considérer par toutes ses faces. Je doute qu'aucun de mes
adversaires en puisse dire
autant. Au moins n'apperçois-je point dans leurs ecrits de ces vérités
lumineuses qui ne
frappent pas moins par leur évidence que par leur nouveauté, & qui
sont toujours le fruit
& la preuve d'une suffisante méditation. J'ose dire qu'ils ne m'ont
jamais fait une
objection raisonnable que, je n'eusse preuve & à laquelle je n'aye
refondu d'avance. Voilà
pourquoi je suis réduit à redire toujours les choses les mêmes choses.]
[118] Comme ceux qui m'attaquent ne
manquent jamais de de écarter de la question & de
supprimer les distinctions essentielles que j 'y ai mises , il faut
toujours commencer par les
y ramener . Voici donc un sommaire des propositions que j'ai soutenues
& que le
soutiendrai aussi long-tems que je ne consulterai l'autre intérêt que
celui de la vérité.
Les Sciences sont le chef-d'oeuvre du génie
& de la raison . L'esprit d'imitation a produit
les beaux-Arts , & l'expérience les à perfectionnes. Nous sommes
redevables aux arts
mécaniques d'un grand nombre d'inventions utiles qui ont ajoute aux
charmes & aux
commodités de la vie. Voilà des vérités dont je conviens de très-bon
cœur assurément .
Mais considérons maintenant toutes ces connoissances par rapport aux
mœurs . *[* Les
connoissances rendent les hommes doux, dit ce Philosophes
illustre dont
l'ouvrage ,
toujours profond & quelquefois sublime, respire par-.tout l'amour
de l'humanité . Il a écrit en ce peu de mots , & , ce qui est rare,
sans déclamation , ce qu'on a jamais écrit de
plus solide à l'avantage des Lettres. Il est vrai, les connoissances
rendent les hommes doux
: mais la douceur , qui est la plus aimable des vertus , est, aussi
quelquefois une foiblesse de
l'ame : la vertu n'est pas toujours douce ; elle fait s'armer à propos
de sévérité contre le
vice, elle s'enflamme d'indignation contre le crime .
Et le juste au méchant ne fait point
pardonner .
Ce fut une réponse très-sage que celle d'un
Roi de Lacedemone à ceux qui louoient en sa
présence l'extrême honte de son Collègue Charillus. Et comment seroit -
il bon, leur dit -
il , s'il ne fait pas être terrible
aux méchans? "Quod malos boni
oderint , bonnos oportet
esse." Brutus n'etoit point un homme doux ; qui auroit le front
de dire
qu'il n'etoit pas
vertueux ? Au contraire, il y a des ames lâches & pusillanimes qui
n'ont ni feu ni chaleur,
& qui ne sont douces que par indifférence pour le biens & pour
le mal. Telle est la douceur
qu'inspire aux Peuples le goût des Lettres.]
Si des intelligences célestes cultivoient
les sciences , il n'en [119] resulteroit que du biens;
j'en dis autant des grands hommes , qui sont faits pour guider les
autres. Socrate savant &
vertueux fut l'honneur de l'humanité : mais les vices des hommes
vulgaires empoisonnent
les plus sublimes connoissiances de les rendent pernicieuses aux
Nations; les mechans en
tirent beaucoup de choses nuisibles ; les bons en tirent peu
d'avantage. Si nul autre que
Socrate ne se fut pique de Philosophie à Athenes, le sang d'un juste
n'eut point crie
vengeance contre la patrie des Sciences & des Arts .*[* Il en a
coûté la vie à Socrate pour
avoir dit précisément les mêmes choses que moi. Dans le procès qui lui
fut intente , l'un
de ses accusateurs plaidoit pour les Artistes , l'autre pour les
Orateurs, le troisieme pour les
Poetes , tous pour la prétendue cause des Dieux. Les Poètes, les
Artistes , les Fanatiques ,
les Rhéteurs triompherent ; & Socrate périt. J'ai biens peur
d'avoir fait trop d'honneur à
mon siecle en avançant que Socrate n'y eut point bu la ciguË. On
remarquera que je disois
cela des l'année 1752.]
C'est une question à examiner , s'il seroit
avantageux aux hommes d'avoir de la science , en
supposant que ce qu'ils appellent de ce nom le méritât en effet : mais
c'est une folie de
prétendre que les chimères de la Philosophie , les erreurs & [120]
les mensonges des
Philosophes puissent jamais être bons à rien . Serons-nous, toujours
dupes des mots ? &
ne comprendrons-nous jamais qu'études , connoissances , savoir &
Philosophie , ne sont
que de vains simulacres élevés par l'orgueil humain , &
très-indignes des noms pompeux
qu'il leur donne ?
A mesure que le goût de ces niaiseries
s'étend chez une nation , elle perd celui des solides
vertus : car il en coûte moins pour se distinguer par du babil que par
de bonnes mœurs ,
des qu'on est dispense d'être homme de biens pourvu qu'on soit un homme
agréable.
Plus l'intérieur se corrompt & plus
l'extérieur se compose : *[* Je n'assiste jamais à la
représentation d'une Comédie de Moliere que je n'admire la délicatesse
des spectateurs,
Un mot un peu libre , une expression plutôt grossière qu'obscène, tout
blesse leurs chastes
oreilles ; & je ne doute nullement que les plus corrompus ne soient
toujours les plus
scandalises. Cependant, si l'on comparoit les mœurs du siecle de
Moliere avec celles du
notre , quelqu'un croira-t-il que le résultat fut à l'avantage de
celui-ci ? Quand
l'imagination est une fois salie, tout devient pour elle un sujet de
scandale, quand on n'a
plus rien de bon que l'extérieur , on redouble tous les soins pour le
conserver . ] c'est ainsi
que la culture des Lettres engendre insensiblement politesse. Le goût
naît encore de la
même source. L'approbation publique étant le premier prix des travaux
littéraires , il est
naturel que ceux qui s'en occupent réfléchissant sur les moyens de
plaire ; & ce sont ces
réflexions qui a la longue forment le style , épurent le goût , &
répandent par-tout les
grâces & l'urbanité. Toutes ces choses seront, si l'on veut , le
supplément de la vertu: mais
jamais on ne pourra dire qu'elles soient la vertu, & rarement elles
s'associeront avec elle . Il
y [121] aura toujours cette différence, que celui qui se rend utile
travaille pour les autres,
& que celui qui ne songe qu'a se rendre agréable ne travaille que
pour lui. Le flatteur , par
exemple , n'épargne aucun soin pour plaire, & cependant il ne fait
que du mal.
La vanité & l'oisiveté , qui ont
engendre nos sciences, ont aussi engendre le luxe. Le goût
du luxe accompagne toujours celui des Lettres , & le goût des
Lettres accompagne souvent
celui du luxe : *[* On m'a oppose quelque part le luxe des Asiatiques ,
par cette même de
raisonner qui fait qu'on m'opposer les vices des peuples ignorans .
Mais par un malheur
qui poursuit mes adversaires , ils se trompent même dans les faits qui
ne prouvent rien
contre moi . Je fais bien que les peuples de l'Orient ne sont pas moins
ignorans que nous ;
mais cela n'empêche pas qu'ils ne soient aussi vains & ne fassent
presque autant de livres .
Les Turcs , ceux de tous qui cultivent le moins les Lettres, comptoient
parmi eux cinq cents
quatre-vingt Poetes classiques vers le milieu du siecle dernier.]
toutes ces choses se tiennent
assez fidelle compagnie , parce qu'elles sont l'ouvrage des mêmes vices.
Si l'expérience ne s'accordoit pas avec ces
propositions démontrées, il faudroit chercher
les causes particulieres de cette contrariété. Mais la premiere idée de
ces propositions est
née elle-même d'une longue méditation sur l'expérience : & pour
voir à quel point elle
les confirme , il ne faut qu'ouvrir les annales du monde.
Les premiers hommes furent très-ignorans .
Comment oseroit-on dire qu'ils etoient
corrompus , dans des tems ou les sources de la corruption n'etoient pas
encore ouvertes ?
A travers l'obscurité des anciens tems
& la rusticité des anciens Peuples , on apperçoit
chez plusieurs d'entr'eux de fort [122] grandes vertus , sur-tout une
sévérité de mœurs
qui est une marque infaillible de leur pureté , la bonne foi ,
l'hospitalité , la justice , &, ce
qui est très-important, une grande horreur pour la débauche ,*[*Je n'ai
nul dessein de
faire ma cour aux femmes ; je consens qu'elles m'honorent de l'épithète
de Pédant si
redoutée de tous nos galans Philosophes. Je suis grossier, maussade,
impoli par principes,
& ne veux point de prôneurs ; ainsi je vais dire la vérité tout à
mon aise.
L'homme & la femme sont faits pour
s'aimer & s'unir ; mais passe cette union légitimé,
tout commerce d'amour entr'eux est une source affreuse de désordres
dans la société &
dans les mœurs. Il est certain que les femmes seules pourroient
ramener l'honneur & la
probité parmi nous: mais elles dédaignent des mains de la vertu un
empire qu'elles ne
veulent devoir qu'a leurs charmes; ainsi elles ne sont que du mal,
& reçoivent souvent
elles-mêmes la punition de cette préférence. On a peine à concevoir
comment, dans une
Religion si pure , la chasteté a pu devenir une vertu basse &
monacale capable de rendre
ridicule tout homme , & je dirois presque toute femme, qui oseroit
s'en piquer ; tandis que
chez les PaÏens cette même vertu etoit universellement honorée,
regardée comme propre
aux grands hommes , & admirée dans leurs plus illustres héros .
J'en puis nommer trois
qui ne céderont le pas à nul autre, & qui, sans que la Religion
s'en' mêlât, ont tous donne
des exemples mémorables de continence : Cyrus, Alexandre, & le
jeune Scipion. De toutes
les raretés que renferme le Cabinet du Roi, je ne voudrois voir que le
bouclier d'argent qui
fut donne à ce dernier par les Peuples d'Espagne & sur lequel ils
avoient fait graver le
triomphe de sa vertu: c'est ainsi qu'il appartenoit aux Romains de
soumettre les Peuples,
autant par la vénération due à leurs mœurs, que par l'effort de leurs
armes ; c'est ainsi
que la ville des Falisques fut subjuguée , & Pyrrhus vainqueur,
chasse de l'Italie .
Je me souviens d'avoir lu quelque part une
assez bonne réponse du Poete Dryden à un
jeune Seigneur Anglois , qui lui reprochoit que dans une de ses
Tragédies , Cléomenes
s'amusoit à causer tête-a-tête avec son amante au lieu de former
quelque entreprise digne
de son amour. Quand je suis auprès d'une belle, lui disoit le jeune
Lord, je sais mieux
mettre le tems à profit : Je crois, lui répliqua Dryden , mais aussi
m'avouerez-vous bien
que vous n'êtes pas un Héros .] mere seconde de tous les autres [123]
vices. La vertu n'est
donc pas incompatible avec l'ignorance .
Elle n'est pas non plus toujours sa
compagne : car plusieurs peuples très-ignorans etoient
très-vicieux. L'ignorance n'est un obstacle ni au bien ni au mal ; elle
est seulement l'etat
naturel de l'homme .*[* Je ne puis m'empêcher de rire en voyant je ne
sais combien de fort
savans hommes qui m'honorent de leur critique , m'opposer toujours les
vices d'une
multitude de Peuples ignorans , comme si cela faisoit quelque chose à
la question . De ce
que la science engendre nécessairement le vice , s'ensuit-il que
l'ignorance engendre
nécessairement la vertu ? Ces manieurs d'argumenter peuvent être bonnes
pour des
Rhéteurs , ou pour les enfans par lesquels on m'a fait réfuter dans mon
pays ; mais les
Philosophes doivent raisonner d'autre forte.]
On n'en pourra pas dire autant de la
science. Tous peuples savans ont été corrompus , &
c'est déjà un terrible préjugé contre elle. Mais comme les comparaisons
de Peuple à
Peuple sont difficiles , qu'il y faut faire entrer un fort grand nombre
d'objets, & qu'elles
manquent toujours d'exactitude par quelque cote , on est beaucoup plus
sur de ce qu'on
fait en suivant l'histoire d'un même Peuple , & comparant les
progrès de ses connoissances
avec les révolutions de ses mœurs. Or, le résultat de cet examen est
que le beau tems , le
tems de la vertu de chaque Peuple , a été celui do son ignorance ;
& qu'a mesure qu'il est
devenu savant , artiste , & philosophe , il a perdu ses mœurs
& sa probité ; il est
redescendu à cet égard au rang des Nations ignorantes & vicieuses
qui sont la bonté de
l'humanité . Si l'on vent s'opiniâtrer à y chercher des différences ,
j'en puis reconnoître
une, & la voici : C'est que tous les Peuples barbares, ceux mêmes
qui sont sans vertu
honorent cependant [124] toujours la vertu, au lieu qu'a force de
progrès, les Peuples
savans & Philosophes parviennent enfin à la tourner en ridicule
& à la mépriser. C'est
quand une nation est une fois à ce point qu'on peut dire que la
corruption est au comble &
qu'il ne faut plus espérer de remèdes.
Tel est le sommaire des choses que j'ai
avancées , & dont je cross avoir donne les preuves.
Voyons maintenant celui de la Doctrine qu'on m'oppose .
"Les hommes sont mechans naturellement; ils
ont été tels avant la formation des sociétés;
& par-tout ou les sciences n'ont pas porte leur flambeau , les
Peuples , abandonnes aux
seules facultés de l'instinct
, réduits avec les lions & les ours à
une vie purement animale,
sont demeures plonges dans la barbarie & dans la misère."
"La Grece seule dans les anciens tems pensa
& s'éleva par l'esprit à
tout ce qui peut
rendre un Peuple recommendable. Des Philosophes formèrent ses mœurs
& lui donnerent
des loix ."
"Sparte , il est, vrai , fut pauvre &
ignorante par institution & par choix ; mais ses loix
avoient de grands défauts , ses Citoyens un grand penchant à se laisser
corrompre; sa
gloire fut peu solide , & elle perdit bientôt ses institutions, ses
loix & ses mœurs."
"Athenes & Rome dégénerent aussi. L'une
céda à la fortune de la Macédoine ; l'autre
succomba sous sa propre grandeur , parce que les loix d'une petite
ville n'etoient pas faites
pour gouverner le monde: S'il est arrive quelquefois que la gloire des
grands Empires n'ait
pas dure long-tems avec celle [125] des lettres, c'est qu'elle etoit à
son comble lorsque les
lettres y ont été cultivées, & que c'est le sort des choses
humaines de ne pas durer
long-tems dans le même etat . En accordant donc que l'altération des
loix & des mœurs
aient influe sur ces grands evenemens , on ne sera point force de
convenir que les Sciences
& les Arts y aient contribue: & l'on peut observer, au
contraire, que le progrès & la
décadence des lettres est toujours en proportion avec la fortune &
l'abaissement des
Empires."
"Cette vérité se confirme par l'expérience
des tems, ou l'on voit dans une Monarchie vraie
& puissante la prospérité de l'Etat, la culture des Sciences &
des Arts, & la vertu
guerrière concourir à la fois à la gloire & à la grandeur de
l'Empire."
"Nos mœurs sont les meilleures qu'on
puisse avoir; plusieurs vices ont été proscrits parmi
nous ; ceux qui nous restent appartiennent à l'humanité , & les
Sciences n'y ont nulle
part."
"Le luxe n'a rien non plus de commun avec
elles; ainsi les désordres qu'il peut causer ne
doivent point leur être attribues. D'ailleurs le luxe est nécessaire
dans les grands Etats ; il
y fait plus de bien que de mal ; il est utile pour occuper les Citoyens
oisifs et donner du pain
aux pauvres."
"La politesse doit être plutôt comptée au
nombre des vertus qu'au nombre des vices : elle
empêche les hommes de se montrer tels qu'ils sont ; précaution
très-nécessaire pour les
rendre supportables les uns aux autres ."
[126] "Les Sciences out rarement atteint le
but qu'elles se proposent ; mais au moins elles y
visent. On avance a pas dans la connoissance de la vérité : ce qui
n'empêche pas qu'on n'y
fasse quelque progrès."
"Enfin quand il seroit vrai que les
Sciences & les Arts amollissent le courage , les biens
infinis qu'ils nous procurent ne seroient-ils pas encore préférables à
cette vertu barbare
& farouche qui fait frémir l'humanité ?" Je passe l'inutile &
pompeuse revue de ces biens
: & pour commencer sur ce dernier point par un aveu propre à
prévenir bien du verbiage,
je déclare une fois pour toutes que si quelque chose peut compenser la
ruine des mœurs, je
suis prêt à convenir que les Sciences sont plus de bien que de mal.
Venons maintenant au
reste.
Je pourrois sans beaucoup de risque
supposer tout cela prouve , puisque de tout
d'assertions si hardiment avancée , il y en à très-peu qui touchent le
fond de la question,
moins encore dont on puisse tires contre mon sentiment quelque
conclusion valable, & que
même la plupart d'entr'elles fourniroient de nouveaux argumens en ma
faveur , si ma
cause en avoir besoin.
En effet, 1. Si les hommes sont mechans par
leur nature , il peut arriver , si son veut , que
les Sciences produiront quelque bien entre leurs mains ; mais il est
très-certain qu'elles y
feront beaucoup plus de mal : il ne faut point donner d'armes à des
furieux:
2. Si les Sciences atteignent rarement leur
but , il y aura toujours beaucoup plus de tems
perdu que de tems bien [127] employé. Et quand il seroit vrai que nous
aurions trouve les
meilleures méthodes, la plupart de nos travaux seroient encore aussi
ridicules que ceux
d'un homme qui , bien sur de suivre exactement la ligne d'aplomb ,
voudroit mener un
puits jusqu'au centre de la terre.
3. Il ne faut point nous faire tant de peur
de la vie purement animale , ni la considérer
comme le pire etat ou nous puissions tomber; car il vaudroit encore
mieux ressembler à
une brebis qu'a un mauvais Ange.
4. La Grece fut redevable de ses mœurs
& de ses loix à des Philosophes & à des
Législateurs. Je le veux. J'ai déjà dit cent fois qu'il est bon qu'il y
ait des Philosophes ,
pourvu que le Peuple ne se mêle pas de l'être.
5. N'osant avancer que Sparte n'avoit pas
de bonnes loix, on blâme les loix de Sparte
d'avoir eu de grands défauts : de sorte que , pour rétorquer les
reproches que je fais aux
Peuples savans d'avoir toujours été corrompus , on reproche aux Peuples
ignorans de
n'avoir pas atteint la perfection.
6. Le progrès des lettres est toujours en
proportion avec la grandeur des Empires. Soit Je
vois qu'on me parle toujours de fortune & de grandeur. Je parlois
moi de mœurs & de
vertu.
7. Nos mœurs sont les meilleures que de
mechans hommes comme nous puissent avoir; cela
peut être. Nous avons proscrit plusieurs vices; je n'en disconviens
pas. 1e n'accuse point les
hommes de ce siecle d'avoir tous les vices; ils n'ont que ceux des ames
lâches ; ils sont
seulement fourbes & fripons. Quant aux vices qui supposent du
courage & de la fermeté ,
je les en crois incapables .
[128] 8. Le luxe peut être nécessaire pour
donner du pain aux pauvres : mais , s'il n'y avoit
point de luxe, il n'y auroit point de pauvres.*[* Le luxe nourrit cent
pauvres dans nos villes
, & en fait périr cent mille dans nos campagnes : l'argent qui
circule entre les mains des
riches & des Articles pour fournir à leurs superfluités , est perdu
pour la subsistance du
Laboureur ; & celui-ci n'a point d'habit, précisément parce qu'il
faut du galon aux autres.
Le gaspillage des matieres qui servent à la nourriture des hommes
suffit seul pour rendre
le luxe odieux à l'humanité.
Mes adversaires sont bienheureux que la
coupable délicatesse de notre langue m'empêche
d'entrer là-dessus dans des détails qui les seroient rougir de la cause
qu'ils osent défendre.
Il faut des jus dans nos cuisines; voilà pourquoi tant de malades
manquent de bouillon. Il
faut des liqueurs sur nos tables ; voilà pourquoi le paysan ne boit que
de l'eau. Il faut de la
poudre à nos perruques ; voilà pourquoi tant de pauvres n'ont point de
pain .] Il occupe les
Citoyens oisifs. Et pourquoi y a-t-il des Citoyens oisifs ? Quand
l'agriculture etoit en
honneur, il n'y avoit ni misère ni oisiveté, & il y avoit beaucoup
moins de vices.
9. Je vois qu'on a fort à Cœur cette cause
de luxe , qu'on feint pourtant de vouloir séparer
de celle des Sciences & des Arts. Je conviendrai donc, puisqu'on le
veut si absolument , que
le luxe sert au soutien des Etats, comme les Cariatides servent à
soutenir les palais qu'elles
décorent ; ou plutôt comme ces poutres dont on étaye des bâtimens
pourris , & qui
souvent achèvent de les renverser. Hommes sages & prudens , sortez
de toute maison qu'on étaye.
Ceci peut montrer combien il me seroit aise
de retourner en ma faveur la plupart des
choses qu'on prétend m'opposer; mais , à parler franchement , je ne les
trouve pas assez
bien prouvées pour avoir le courage de m'en prévaloir.
[129] On avance que les premiers hommes
furent mechans ; d'ou il fuit que l'homme est
méchant naturellement.* [*Cette note est pour les Philosophes ; je
conseille aux de la passer
.
Si l'homme est méchant par sa nature , il
est clair que les Sciences ne feront que le rendre
pire ; ainsi voilà leur cause perdue par cette seule supposition . Mais
il faut bien faire
attention que , quoique l'homme soit naturellement bon , comme je le
crois , & comme j'ai
le bonheur de le sentir , il ne s'ensuit pas pour cela que les Sciences
lui soient salutaires ;
car toute position qui met un peuple dans le cas de les cultiver ,
annonce nécessairement un
commencement de corruption qu'elles accélerent bien vite . Alors le
vice de la constitution
fait tout le mal qu'auroit pu faire celui de la nature , & les
mauvais préjugés tiennent lieu
des mauvais penchans.] Ceci n'est pas une affection de légère
importance; il me semble
qu'elle eut biens valu la peine d'être prouvée. Les Annales de tous les
peuples qu'on ose
citer en preuve , sont beaucoup plus favorables à la supposition
contraire ; & il faudroit
bien des témoignages pour m'obliger de croire absurdité . Avant que ces
mots affreux de
tien & de mien fussent inventes; avant qu'il y eut de cette espece
d'hommes cruels &
brutaux qu'on appelle maîtres, & de cette autre espece d'hommes
fripons & menteurs
qu'on appelle esclaves ; avant qu'il y eut des hommes assez abominables
pour oser avoir du
superflu pendant que d'autres hommes meurent de faim ; avant qu'une
dépendance
mutuelle les eut tous forces à devenir fourbes , jaloux & traîtres;
je voudrois bien qu'on
m'expliquât en quoi pouvoient consister ces vices , ces crimes qu'on
leur reproche avec tant
d'emphase . On m'assure qu'on est depuis long-tems désabuse de la
chimère de l'Âge d'or
. Que n'ajoutoit-on encore qu'il y a long-tems qu'on est désabuse de la
chimère de la vertu
?
J'ai dit que les premiers Grecs furent
vertueux avant que [130] la science les eut
corrompus; & je ne veux pas me rétracter sur ce point, quoiqu'en y
regardant de plus
près, je ne sois pas sans défiance sur la solidité des vertus d'un
peuple si babillard, ni sur
la justice des éloges qu'il aimoit tant à se prodiguer & que je ne
vois confirmes par aucun
autre témoignage. Que m'oppose-t-on à cela ? Que les premiers Grecs
dont j'ai loue la
vertu etoient éclaires & savans , puisque des Philosophes formèrent
leurs mœurs & leur
donnerent des loix ; mais avec cette maniere de raisonner, qui
m'empêchera d'en dire
autant de toutes les autres Nations ? Les Perses n'ont-ils pas eu leurs
Mages, les Assyriens
leurs Chaldéens , les Indes leurs Gymnosophistes, les Celtes leurs
Druides ? Ochus n'a-t-il
pas brille chez les Phéniciens , Atlas chez les Lybiens, Zoroastre chez
les Perses , Zamolxis
chez les Thraces ? Et plusieurs même n'ont-ils pas prétendu que la
Philosophie etoit née
chez les Barbares? C'etoient donc des savans à ce compte que tous ces
peuples - la ? A cote
des Miltiade & des Themistocle , on trouvoit , me dit-on , les
Aristide & les Socrate. A cote ,
si l'on veut; car que m'importe ? Cependant Miltiade , Aristide,
Themistocle, qui etoient
des Héros , vivoient dans un tems, Socrate & Platon, qui etoient
des Philosophes, vivoient
dans un autre ; & quand on commença à ouvrir des écoles publiques
de Philosophie, la.
Grece avilie & dégénéré avoit déjà renonce à sa vertu & vendu
sa liberté.
La
superbe Asie vit briser ses forces
innombrables contre une poignée d'hommes que la
Philosophie conduisoit à la gloire. Il est vrai : la Philosophie
de
l'ame conduit à la
véritable gloire , mais celle-là ne s'apprend point dans les livres. Tel
est l'infaillible [131]
effet des connoissances de l'esprit.
Je prie le Lecteur d'être attentif
à cette conclusion. Les moeurs &
les loix sont la seule source du véritable héroisine. Les
sciences n'y ont donc que
faire. En un mot, la Grece dut tout
aux sciences, & le reste du
monde dut tout à la Grece.
La Grece ni le monde ne durent donc rien aux loix ni aux mœurs. J'en
demande pardon à
mes adversaires ; mais il n'y a pas moyen de leur passer ces sophismes.
Examinons encore un moment cette préférence
qu'on prétend donner à la Grece sur tour
les autres peuples, & dont il semble qu'on se soit fait un point
capital. J'admirerai , si l'on
veut , des peuples qui passent leur vie à la guerre ou dans les bois ,
qui couchent sur la
terre & vivent de légumes. Cette admiration est en effet
très-digne
d'un vrai Philosophe: il
n'appartient qu'au peuple aveugle & stupide d'admirer des gens qui
passent leur vie , non à défendre leur liberté, mais à se voler &
se trahir mutuellement pour satisfaire leur
mollesse ou leur ambition , & qui osent nourrir leur oisiveté de la
sueur du sang & des
travaux d'un million de malheureux. Mais
est-ce parmi ces gens
grossiers qu'on ira
chercher le bonheur ? On l'y chercheroit beaucoup plus
raisonnablement,
que la vertu
parmi les autres. Quel spectacle
nous presenteroit le Genre-humain
compose uniquement
de laboureurs, de soldats, de chasseurs & de bergers ? Un
spectacle
infiniment plus beau
que celui du Genre-humain compose de Cuisiniers, de Poetes,
d'Imprimeurs ,d'Orfevres ,
de Peintres & de Musiciens. Il n'y a que le mot soldat qu'il faut
rayer du premier Tableau.
La Guerre est quelquefois un devoir, & n'est point faire pour être
un [132] métier. Tout
homme doit être soldat pour la défense de sa liberté ; nul ne doit
l'être pour envahir celle
d'autrui : & mourir en servant la patrie est un emploi trop beau
pour le confier à des
mercenaires. Faut-il donc, pour être
dignes du nom d'hommes, vivre
comme les lions & les
ours? Si j'ai le bonheur de trouver un seul Lecteur impartial
& ami
de la vérité, je le prie
de jeter un coup-d'oeil sur la société actuelle, & d'y remarquer
qui sont ceux qui vivent
entr'eux comme les lions & les ours , comme les tigres & les
crocodiles. Erigera-t-on en
vertu les facultés de l'instinct pour se nourrir, se perpétue & se
défendre ? Ce sont des
vertus, n'en doutons pas , quand elles sont guidées par la raison &
sagement ménagées r
& ce sont, sur-tout, des vertus quand elles sont employées à
l'assistance de nos semblables.
Je ne vois-ici que des vertus
animales peu conformes. A la dignité de
notre être. Le corps
est exerce, mais l'ame esclave ne fait que ramper & languir.
Je
dirois volontiers en
parcourant les fastueuses recherches de toutes toutes nos Académies : "
Je ne vois-là que
d'ingénieuses subtilités, peu conformes à la dignité de notre être.
L'esprit est exerce,
mais l'ame esclave ne sait que ramper & languir." Otez les Arts du
monde, nous dit-on
ailleurs , que reste-t-i1 ? les exercices du corps & les passions.
Voyez , je vous prie ,
comment la raison & la vertu sont toujours oubliées! Les Arts ont
donne l'être aux plaisirs
de famé, les seuls qui soient dignes de nous . C'est-à-dire
qu'ils en
ont substitue d'autres à
celui de bien faire, beaucoup plus digne de nous encore. Qu'on suive
l'esprit de tout ceci, on
y verra, comme dans les raisonnemens de la plupart de mes adversaires,
un enthousiasme si
marque [133] sur les merveilles de l'entendement, que cette autre
faculté infiniment plus
sublime & plus capable d'élever & d'ennoblir l'ame , n'y est
jamais comptée pour rien ?
Voilà l'effet toujours assure de la culture des lettres. Je suis sur
qu'il n'y a pas actuellement
un savant qui n'estime beaucoup plus l'éloquence de Ciceron que son
zele , & qui n'aimât
infiniment mieux avoir compose les Catilinaires que d'avoir sauve son
pays.
L'embarras de mes adversaires est visible
toutes les fois qu'il faut parler de Sparte. Que ne
donneroient-ils point pour que cette fatale Sparte n'eut jamais existe
? & eux qui
prétendent que les grandes actions ne sont bonnes qu'a être célébrées,
à quel prix ne
voudroient-ils point que les siennes ne l'eussent jamais été. C'est une
terrible chose qu'au
milieu de cette fameuse Grece qui ne devoit , dit-on , sa vertu qu'a la
Philosophie, l'Etat ou
la vertu a été la plus pure & à dure le plus long-tems ait été
précisément celui ou il n'y
avoit point de Philosophes. Les mœurs de Sparte ont toujours été
proposées en exemples à toute la Grace ; toute la Grece etoit corrompue
, & il y avoit encore de la vertu à Sparte ;
toute la Grece etoit esclave , Sparte seule etoit encore libre : cela
est dessolant. Mais enfin la
fière Sparte perdit ses mœurs & sa liberté, comme les avoit
perdues la savante Athenes ;
Sparte à fini. Que puis-je répondre la à cela ?
Encore deux observations sur Sparte , &
je passe à autre chose ; voici la premiere. Après
avoir été plusieurs fois sur le point de vaincre , Athenes fut vaincue
, il est vrai ; & il est
surprenant qu'elle ne l'eut pas été plutôt , puisque l'Attique etoit un
pays tout ouvert , &
qui ne pouvoit se défendre que [134] par la supériorité de succès.
Athenes eut du vaincre
par toutes sortes de raisons. Elle etoit plus grande & beaucoup
plus peuplée que
Lacedemone ; elle avoit de grands revenus & plusieurs peuples
etoient ses tributaires ;
Sparte n'avoit rien de tout cela. Athenes sur-tout par l'a position
avoit un avantage dont
Sparte etoit privée , qui la mit en etat de désoler plusieurs fois le
Péloponnèse , & qui
devoit seul lui assurer l'Empire de la Grece. C'etoit un port vaste
& commode ; c'etoit une
Marine formidable dont elle etoit redevable à la prévoyance de ce
rustre de Themistocle
qui ne savoit pas jouer de la flûte. On pourroit donc être surpris
qu'Athenes , avec tant
d'avantages, ait pourtant enfin succombe. Mais quoique la guerre du
Péloponnèse , qui à
ruine la Grece , n'ait fait honneur ni à l'une ni à l'autre République
, & qu'elle ait surtout été de la part des Lacédémoniens une
infraction des maximes de leur sage Législateur, il
ne faut pas s'étonner qu'a la longue le vrai courage l'ait emporte sur
les ressources , ni
même que la réputation de Sparte lui en ait donne plusieurs qui lui
facilitèrent la victoire.
En vérité, j'ai bien de la honte de savoir ces choses-là , & d'être
force de les dire.
L'autre observation ne sera pas moins
remarquable. En voici le texte , que je crois devoir
remettre sous les yeux du Lecteur.
Je
suppose que tous les etats dont la Grece
etoit composée , eussent suivi les mêmes loix
que Sparte , que nous resteroit-il de cette contrée si célébré ? A
peine son nom seroit
parvenu jusqu'a nous. Elle auroit dédaigne de former des historiens
pour transmettre sa
gloire à la postérité ; le spectacle de ses farouches vertus eut été
perdu pour nous ; il
nous seroit indifférent, [135] par conséquent ,
qu'elles eussent existe ou
non. Les
nombreux systèmes de Philosophie qui ont épuise toutes les combinaisons
possibles de nos
idées , à qui , s'ils n'ont pas étendu beaucoup les limites de notre
esprit , nous ont appris
du moins ou elles etoient fixées ; ces chefs-d'oeuvre d'éloquence
& de poésie qui nous ont
enseigne toutes les routes du cœur ; les Arts utiles ou agréables qui
conservent ou
embellissent la vie ; enfin , l'inestimable tradition des pensées &
des actions de tous les
grands hommes , qui ont fait la gloire ou le bonheur de leurs pareils :
toutes ces précieuses
richesses de l'esprit eussent été perdues pour jamais. Les siecles se
seroient accumules , les
générations des hommes se seroient succédées comme celle des animaux,
sans aucun fruit
pour la postérité , & n'auroient laisse après elles qu'un souvenir
confus de leur existence ,
le monde auroit vieilli , & les hommes seroient demeures dans une
enfance éternelle.
Supposons à notre tour qu'un Lacédémonien
pénétré de la force de ces raisons eut voulu
les exposer à ses compatriotes; & tachons d'imaginer le discours
qu'il eut pu faire dans la
place publique de Sparte.
"Citoyens, ouvrez les yeux & sortez de
votre aveuglement . Je vois avec douleur que vous
ne travaillez qu'a acquérir de la vertu , qu'a exercer votre courage
& maintenir votre
liberté ; & cependant vous oubliez le devoir plus important
d'amuser les oisifs des races
futures. Dites-moi , à quoi peut être bonne la vertu , si ce n'est a
faire du bruit dans le
monde ? Que vous aura servi d'être gens de bien , quand personne ne
parlera de vous ?
Qu'importera aux siecles à [136] venir que vous vous soyez dévoues à la
mort aux
Termopiles pour le salut des. Athéniens , si vous ne laissez comme eux
ni systèmes de
Philosophie , ni vers, ni comédies , ni statues ?*[* Périclès avoit de
grands talens,
beaucoup d'éloquence, de magnificence & de goût : il embellit
Athenes d'excellens
ouvrages de sculpture, d'édifices somptueux & de chefd'oeuvre
dans tous les arts. Aussi
Dieu fait comment il a est prône par la foule des ecrivains ! Cependant
il reste encore à
savoir si Périclès a été un bon Magistrat : car dans la conduite des
Etats il ne s'agit pas
d'élever des statues, mais de bien gouverner des hommes. je ne
m'amuserai point à
développer les motifs secrets de la guerre du Péloponnèse , qui fut la
ruine de la
République ; je ne rechercherai point si le conseil d'Alcibiade etoit
bien ou mal fonde, si
Periclés fut justement ou injustement accuse de malversation; je
demander seulement si les
Athéniens devinrent meilleurs ou pires sous son gouvernement ; je
prierai qu'on me
nomme quelqu'un parmi les Citoyens ; parmi esclaves , même parmi ses
propres enfans,
dont ses soins aient fait un homme de bien. Voilà pourtant, ce me
semble , la premiere
fonction du Magistrat & du Souverain. Car le plus court & le
plus sur moyen de rendre les
hommes heureux, n'est pas d'orner leurs villes ni même de les enrichir,
mais de les rendre
bons.] Hâtez-vous donc d'abandonner des loix qui ne sont bonnes qu'a
vous rendre
heureux ; ne songez qu'a faire beaucoup parler de vous quand vous ne
serez plus ; &
n'oubliez jamais que, si l'on ne celebroit les grands hommes , il
seroit inutile de l'être ."
Voilà, je pense, à-peu-près ce qu'auroit pu
dire cet homme, si les Ephores l'eussent laisse
achever.
Ce n'est pas dans cet endroit seulement
qu'on nous avertit que la vertu n'est bonne qu'a
faire parler de foi. Ailleurs on nous vante encore les pensées du
Philosophe , parce qu'elles
sont immortelles & consacrées à l'admiration de tous les siecles ;
tandis que les autres
voient disparoître leurs idées avec le jour , [137] la circonstances ,
le moment qui les a vu
naître. Chez les trois quarts des hommes , le lendemain efface la
veille, sans qu'il en reste la
moindre trace. Ah ! il en reste au moins quelqu'une dans le
témoignage
d'une bonne
conscience, dans les malheureux qu'on a soulages , dans les bonnes
actions qu'on a faites ,
& dans la mémoire de ce Dieu bienfaisant qu'on aura servi en
silence. Mort ou vivant ,
disoit le bon Socrate , l'homme de
bien n'est jamais oublie des Dieux
.On me répondra ,
peut-être , que ce n'est pas de ces sortes de pensées qu'on a voulu :
parler ; & moi je dis ,
que toutes les autres ne valent pas la peine qu'on en parle.
Il est aise de s'imaginer que faisant si
peu de cas de Sparte, on ne montre gueres plus
d'estime pour les anciens Romains. On
consent à croire que c'etoient de
grands hommes ,
quoiqu'ils ne fissent que de petites choses . Sur ce pied-là
j`avoue
qu'il y long-tems qu'on
n'en fait plus que de grandes. On reproche à leur tempérance & à
leur courage de n'avoir
pas été de vrais vertus , mais des qualités forcées : *[*Je vois la
plupart des esprits de
mon tems faire les ingénieux à obscurcir la gloire des belles &
généreuses actions
anciennes, leur donnant quelque interprétation vile , & leur
controuvant des occasions &
des causes vaines . Grande subtilité ! Qu'on me donne faction la plus
excellente & pure , je
m'en vais y fournir vraisemblablement cinquante vicieuses intentions .
Dieu fait , à qui les
vent étendre , quelle diversité d'images ne souffre notre interne
volonté . Ils ne font pas
tant malicieusement que lourdement & grossièrement les ingénieux
avec leur médisance.
La même peine qu'on prend à détracter ces grands noms , & la même
licence, je la
prendrois volontiers à leur donner un tour d'épaule pour les hausser.
Ces rares figures &
triées pour l'exemple du monde par le consentement des sages, je ne me
feindrois pas de les
recharges d'honneur, autant que mon invention pourroit , en
interprétation & favorables
circonstances . Et il faut croire que les efforts de notre invention
sont bien au -dessous de
leur mérite. C'est l'office de gens de bien de peindre la vertu la plus
belle qu'il se puisse .
Et ne messieroit pas quand la passion nous transporteroit à la faveur
de si saintes formes .
Ce n'est pas Rousseau qui dit tout cela , c'est Montagne .] cependant
quelques [138] pages
après , on avoue que Fabricius meprisoit l'or de Pyrrhus , & son ne
peut ignorer que
l'histoire Romaine est pleine d'exemples de la facilite qu'eussent eue
à s'enrichir ces
Magistrats, ces guerriers vénérables qui faisoient tant de cas de leur
pauvreté .*[*Curius
refusant les présens de Samnites , disoit qu'il aimoit mieux commander
à ceux qui avoient
de l'or que d'en avoir lui-même . Curius avoit raison . Ceux qui aiment
les richesses sont
faits pour commander . Ce n'est pas la force de l'or qui asservit les
méprisent pour
commander . Ce n'est pas la force de l'or qui asservit les pauvres aux
riches , mais c'est
qu'ils veulent s'enrichir à leur tout ; sans cela , ils seroient
nécessairement les maîtres . ]
Quant au courage ne fait-on pas que la lâcheté ne sauroit entendre
raison ? & qu'un
poltron ne laisse pas de fuir, quoique sur d'être tue en fuyant ? C'est
, dit-on , vouloir
contraindre un homme sort & robuste à bégayer dans un berceau , que
de vouloir
rappeller les grands Etats aux petites vertus des petites Républiques .
Voilà une phrase qui
ne doit pas être nouvelle dans les Cours. Elle eut été très-digne de
Tibere ou Catherine de
Médicis , & je ne doute pas que l'un & l'autre n'en aient
souvent employé de semblables.
Il seroit difficile d'imaginer qu'il salut
mesurer la morale avec un instrument d'arpenteur.
Cependant on ne sauroit dire que l'étendue des etats soit tout-à-fait
indifférente aux
mœurs des Citoyens. Il y a surement quelque proportion entre ces
choses; je ne sais si cette
proportion ne seroit point inverse . *[*La hauteur de mes adversaires
me donneroit à la fin
de l'indiscrétion , si je continuois à disputer contre eux . Ils
croient m'en imposer avec leur
mépris pour les petits Etats : ne craignent-ils point que je ne leur
demande une fois s'ils est
bon qu'il y en ait de grands ?] Voilà une importance question à méditer
; & je crois qu'on
[139] peut bien la regarder encore comme indécise , malgré le ton ,
plus méprisant que
philosophique avec lequel elle est ici tranchée en deux mots.
C'etoit,
continue-t-on , la folie de Caton
: avec l'humeur & les préjugés héréditaires dans
sa famille, il déclama toute sa vie , combattit & mourut sans avoir
rien fait d'utile pour sa
patrie . Je ne fais s'il n'a rien fait pour sa patrie ; mais je
sais
qu'il a beaucoup fait pour le
genre-humain, en lui donnant le spectacle & le modele de la vertu
la plus pure qui ait
jamais existe : il a appris à ceux qui aiment sincèrement le véritable
honneur, à savoir
résister aux vices de leur siecle & à détester cette horrible
maxime des gens à la mode
qu'il faut faire comme les autres
; maxime avec laquelle ils iroient
loin sans doute , s'ils
avoient le malheur de tomber dans quelque bande Cartouchiens. Nos
descendans
apprendront un jour que dans ce siecle de sages & de Philosophes ,
le plus vertueux des
hommes a été tourne en ridicule & traite de fou, pour n'avoir pas
voulu souiller sa grande
ame des crimes de ses contemporains , pour n'avoir pas voulu être un
scélérat avec César
& les autres brigands de son tems.
On vient de voir comment nos Philosophes
parlent de Caton. On va voir comment en
parloient les anciens l'Philosophes .
Ecce spectaculum dignum ad quod
respiciat , intentus
operi suo , Deus. Ecce par Deo dignum , vir fortis cum mala
[140]
fortunâ compositus. Non
video , inquam, quid habeat in terris Jupiter pulchrius , si convertere
animum velit , quàm
ut spectet Catonem, jam, partibus non semel fractis , nihilominus inter
ruinas publicas
erectum.
Voici ce qu'on nous dit ailleurs des
premiers Romains . J'admire les
Brutes, les Décius , les
Lucrece , les Virginius , les Scevola. C'est quelque chose dans
le
siecle ou nous-sommes.
Mais j'admirerai encore plus un etat puisant & bien gouverne . Un
etat puissant, & bien
gouverne! Et moi aussi vraiment. Où
les Citoyens ne seront point
condamnes à des vertus
si cruelles. J'entends; il est plus commode de vivre dans une
constitution de choses ou
chacun soit dispense d'être homme de bien. Mais si les Citoyens de cet
etat qu'on admire,
se trouvoient réduits par quelque malheur ou à renoncer à la vertu , ou
à pratiquer ces
vertus cruelles , & qu'ils eussent la force de faire leur devoir,
seroit-ce donc une raison de
les admire moins ?
Prenons l'exemple qui révolte le plus notre
siecle , & examinons la conduite de Brutes
souverain Magistrat, faisant mourir ses enfans qui avoient conspire
contre l'Etat dans un
moment critique ou il ne faloit presque rien pour le renverser . Il est
certain que, s'il leur
eut fait grace ; son collègue eut infailliblement sauve tous les autres
complices, & que la
République etoit perdue. Qu'importe, me dira-t-on? Puisque cela est si
indifférent ,
supposons donc qu'elle eut subsiste , & que Brutes ayant condamne à
mort quelque
malfaiteur, !e coupable lui eut parle ainsi : "Consul, pourquoi me
fais-tu mourir? Ai-je fait
pis que de trahir ma patrie? & ne suis-je [141] je pas aussi ton
enfant ?" Je voudrois bien
qu'on prit la peine de me dire ce que Brutes auroit pu répondre .
Brutus , me dira-t-on encore , devoir
abdiquer le Consulat, plutôt que de faire périr ses
enfans. Et moi je dis que tout Magistrat qui, dans une circonstance
aussi périlleuse ,
abandonne le soin de la patrie & abdique la Magistrature , est un
traître qui mérite la
mort.
Il n'y a point de milieu ; il faloit que
Brutes fût un infâme, ou que les têtes de Titus & de
Tiberinus tombassent par son l'ordre sous la hache des Licteurs. Je ne
dis pas pour cela
que beaucoup de gens eussent choisi comme lui .
Quoiqu'on ne se décide pas ouvertement pour
les derniers tems de Rome , on laisse
pourtant assez entende qu'on les préféré aux premiers; & l'on a
autant de peine à
appercevoir de grands hommes à travers la simplicité de ceux-ci , que
j'en ai moi-même à
appercevoir d'honnêtes gens à travers la pompe des autres. On oppose
Titus à Fabricius:
mais on a omis cette différence, qu'au tems de Pyrrhus tous les Romains
etoient des
Fabricius , au lieu que sous le regne de Tite il n'y avoit que lui seul
d'homme de bien . *[*Si
Titus n'eut été Empereur , nous n'aurions jamais entendu parler de lui
; car il eut
continue de vivre comme les autres: & il ne devint homme de bien ,
que quand , cessant de
recevoir l'exemple de son siecle , il lui fut permis d'en donner un
meilleur. Privatus atque
etiàm sub patre principe , ne odio quidem , nedum vituperatione publicâ
caruit. At illi ea
fama pro bono cessit , conversaque est in maximas laudes .]
J'oublierai
, si l'on veut, les
actions héroiques des premiers Romains & les crimes des derniers :
mais ce que je ne
saurois oublier, c'est que la vertu etoit honore des uns & méprisée
des autres ; [142] & que
quand il y avoir des couronnes pour les vainquez des jeux du Cirque, il
n'y en avoir plus
pour celui qui sauvoit la vie à un Citoyen. Qu'on ne croye pas, au
reste, que ceci soit
particulier à Rome. Il fut un tems ou la République d'Athenes etoit
assez riche pour
dépenser des sommes immenses à ses spectacles , & pour payer
très-chèrement les
Auteurs , les Comédiens , & même les Spectateurs : ce même tems fut
celui ou il ne se
trouva point d'argent pour défend l'Etat contre les entreprises de
Philippe.
Un vient enfin aux peuples modernes; &
je n'ai garde suivre les raisonnemens qu'on juge à
propos de faire à ce set sujet . Je remarquerai seulement que c'est un
avantage peu
honorable que celui qu'on se procure, non en réfutant les raisons de
son adversaire, mais
en l'empêchant de les dire .
Je ne suivrai pas non plus toutes les
réflexions qu'on prend la peine de faire sur le luxe ,
sur la politesse , sur l'admirable éducation de nos enfans ,*[* Il ne
faut pas demander si les
peres & les maîtres seront attentifs à écarter mes dangereux ecrits
des yeux leurs enfans &
de leurs élevés. En effet , quel affreux désordre , quelle indécence ne
seroit-ce point, si ces
enfans si bien élevés venoient à dédaigner tout de jolies choses ,
& à préférer tout de
bon la vertu au savoir ? Ceci me rappelle la réponse d'un précepteur
Lacédémonien à
qui l'on demandoit par moquerie ce qu'il enseigneroit à son éleve . Je
lui apprendrai ,
dit-il , à aimer les choses honnêtes . Si je rencontrois un tel homme
parmi nous , je lui
dirois à l'oreille : gardez-vous bien de parler ainsi ; car vous jamais
n'auriez de disciples ;
mais dites que vous leur apprendrez à babiller agréablement, & je
vous réponds de votre
fortune.] sur les meilleures méthodes pour étendre nos connoissances ,
sur l'utilité des
Science & l'agrément des beaux-Arts, & sur d'autres points dont
plusieurs [143] ne me
regardent pas, dont quelques-uns se réfutent d'eux-mêmes , & dont
les autres ont déjà été réfutes. Je me contenterai de citer encore
quelques morceaux pris au hazard, & qui
me paroîtront avoir besoin d'éclaircissement. Il faut bien que je me
borne à des phrases ,
dans l'impossibilité de suivre des raisonnemens dont je n'ai pu saisir
le fil.
On prétend que les Nations ignorantes qui
ont eu des idées de la gloire &
de la vertu , sont
des exceptions singulieres qui ne peuvent former aucun préjugé les
sciences. Fort bien;
mais toutes les Nations savantes , avec leurs belles idées de gloire
& de vertu , en ont
toujours perdu l'amour & la pratique. Cela est sans exception :
passons à la preuve. Pour
nous en convaincre , jettons les yeux sur l'immense continent de
l'Afrique, ou nul mortel
n'est assez hardi pour pénétrer, ou assez heureux pour l'avoir tente
impunément . Ainsi
de ce que nous n'avons pu pénétrer dans le continent de l'Afrique , de
ce que nous
ignorons ce qui s'y passe , on nous fait conclure que les peuples en
sont charges de vices :
c'est si nous avions trouve le moyen d'y porter les nôtres , qu'il
faudroit tirer cette
conclusion. Si j'étois chef de quelqu'un des peuples de la Nigritie ,
je déclare que je ferois élever sur la frontière du pays une potence ou
je ferois pendre sans rémission le premier
Européen qui oseroit y pénétrer & le premier Citoyen qui tenteroit
d'en sortir .*[*On me
demandera peut- être quel mal peut faire à l'etat un Citoyen qui en
sort pour n'y plus
rentrer ? Il fait du mal aux autres par le mauvais exemple qu'il donne
, il en fait à
lui-même par les vices qu'il va chercher . De toutes manieres c'est à
la loi de la prévenir ,
& il vaut encore mieux qu'il soit pendu que méchant .] L'Amérique
[144] ne nous offre pas
des spectacles moins honteux pour l'espece humaine. Sur-tout
depuis que
les Européens y
sont . On comptera cent peuples
barbares ou sauvages dans l'ignorance
pour un seul
vertueux. Soit ; on en comptera du moins un :mais de peuple
vertueux
& cultivant les
sciences , on n'en a jamais vu. La
terre abandonnée sans culture n'est
point oisive; elle
produit des poisons, elle nourrit des monstres . Voilà ce
qu'elle
commence à faire dans les
lieux ou le goût des Arts frivoles à fait abandonner celui de
l'agriculture . Notre ame ,
peut-on dire aussi , n'est point
oisive quand la vertu l'abandonne. Elle produit des fictions, des Romans, des Satires, des Vers;
elle nourrit des vices.
Si des
Barbares ont fait des conquêtes ,
c'est qu'ils etoient très-injustes . Qu'étions-nous
donc , je vous prie , quand nous avons fait cette conquête de
l'Amérique qu'on admire si
fort ? Mais le moyen que des gens qui ont du canon , des cartes marines
& des boussoles,
puisent commettre des injustices ! Me dira-t-on que l'événement marque
la valeur des
Conquérans ? Il marque seulement leur ruse & leur habileté ; il
marque qu'un homme
adroit & subtil peut tenir de son industrie les succès qu'un brave
homme n'attend que de
sa valeur . Parlons sans partialité. Qui jugerons-nous le plus
courageux , de l'odieux
Cortez subjuguant le Mexique à force de poudre , de perfidie & de
trahisons ; ou de
l'infortune . Guatimozin étendu par d'honnêtes Européens sur des
charbons ardens pour
avoir ses trésors, tançant un de ses Officiers à qui le même traitement
arrachoit quelques
plaintes , & lui disant fièrement : Et moi , suis-je sur des roses ?
[145]
Dire que les sciences sont nées de
l'oisiveté , c'est abuser visiblement des termes ; elles
naissent du loisir ; mais elles garantissent de l'oisiveté . De
sorte
qu'un homme qui
s'amuseroit au bord d'un grand chemin à tirer sur les Passans ,
pourroit dire qu'il occupe
son loisir à se garantir de l'oisiveté. Je n'entends point cette
distinction de l'oisiveté & du
loisir. Mais je sais très-certainement que nul honnête-homme ne peut
jamais se vanter
d'avoir du loisir , tant qu'il y aura du bien à faire, une Patrie à
servir , des malheureux à
soulager ; & je défie qu'on me montre dans mes principes aucun sens
honnête dont ce mot
loisir puisse être susceptible. Le
Citoyen que ses besoins attachent à
la charrue, n'est pas
plus occupe que le Géométrie ou l'Anatomiste. Pas plus que
l'enfant qui
élevé un château
de cartes, mais plus utilement. Sous
prétexte que le pain est
nécessaire , faut-il que tout le
monde se mette à labourer la terre ? Pourquoi non ? Qu'ils
paissent
même , s'il le faut .
J'aime encore mieux voir les hommes brouter l'herbe dans les champs ,
que
s'entre-dévorer dans les villes : il est vrai que tels que je les
demande , ils ressembleroient
beaucoup à des bêtes ; & que tels qu'ils sont, ils ressemblent
beaucoup à des hommes .
L'etat
d'ignorance est un Etat de crainte
de besoin . Tout est danger alors pour notre
fragilité. La mort gronde sur nos têtes ; elle est cachée dans l'herbe
que nous soûlons aux
pieds: Lorsqu'on craint tout & qu'on a besoin de tout , quelle
disposition plus raisonnable
que celle de vouloir tout connoître ? Il faut que considérer les
inquiétudes continuelles des
Médecins & des Anatomistes sur leur vie & sur leur santé , pour
savoir [146] si les
connoissances servent à nous rassurer sur nos dangers . Comme elles
nous en découvert
toujours beaucoup plus que de moyens de nous en garantir, ce n'est pas
une merveille si
elles ne sont qu'augmenter nos alarmes & nous rendre pusillanimes.
Les animaux vivent
sur tout cela dans une sécurité profonde, & ne s'en trouvent pas
plus mal. Une Génisse
n'a pas besoin d'étudier la botanique pour apprendre à trier son foin ,
& le loup dévore sa
proie sans songer à l'indigestion. Pour répondre à cela, osera-t-on
prendre le parti de
l'instinct contre la raison ? C'est précisément ce que je demande.
Il semble
, nous dit-on, qu'on ait trop de
laboureurs , & qu'on craigne de manquer de
Philosophes. Je demanderai à mon tour , si l'on craint que les
professions lucratives ne
manquent de sujets pour les exercer? C'est bien mal connoître l'empire
de la cupidité.
Tout nous jette des notre enfance dans les conditions utiles. Et quels
préjugés n'a-t-on pas à vaincre , quel courage ne faut-il pas, pour
oser n'être qu'un Descartes , un Newton, un
Locke ?
Leibnitz & Newton sont morts combles de
biens & d'honneurs , & ils en meritoient encore
davantage . Dirons-nous que c'est par modération qu'ils ne se point
élevés jusqu'a la
charrue ? Je connois assez l'empire de la cupidité , pour savoir que
tout nous porte aux
professions lucratives ; voilà pourquoi je dis que tout nous éloigne
des professions utiles.
Un Hebert, un Lafrenaye , un Dulac , un Martin gagnent plus d'argent en
un jour, que tous
les laboureurs d'une Province ne sauroient faire en un mois. e pourrois
proposer un
problème assez singulier sur le passage qui m'occupe actuellement . Ce
seroit , en [147] ôtant les deux premieres lignes & le lisant isole
, de devine s'il est tire de mes ecrits ou de
ceux de mes adversaires.
Les bons
livres sont la seule défense des
esprits foibles , c'est-à-dire des trois quarts des
hommes , contre la contagion de l'exemple . Premièrement, les
Savans ne
seront jamais
autant , de bons livres qu'ils donnent de mauvais exemples. Secondement
, il y aura
toujours plus de mauvais livres que de bons. En troisieme lieu, les
meilleurs guides que les
honnêtes gens puissent avoir , sont la raison & la conscience :
Paucis est opus litteris ad
mentem bonam . Quant à ceux qui ont l'esprit louche ou la
conscience
endurcie , la lecture
ne peut jamais leur être bonne à rien. Enfin, pour quelque homme que ce
soit, il n'y a de
livres nécessaires que ceux de la Religion , les seuls que je n'ai
jamais condamnes.
On
prétend nous faire regretter l'éducation
des Perses . Remarquez que c'est Platon qui
prétend cela. J'avois cru me faire une sauve- garde de l'autorité de ce
Philosophe : mais je
vois que rien ne me peut garantir de l'animosité de mes adversaires
:Tros Rutulusve fuat ;
ils aiment mieux se percer l'un l'autre, que me donner le moindre
quartier, & se sont plus
de mal qu'a moi . *[*Il me passe par la tête un nouveau projet de
défense , & je ne
réponds pas que je n'aye encore la foiblesse de l'exécuter quelque jour
. Cette défense ne
sera composée que de raisons tirées des Philosophes ; d'ou il
s'ensuivra qu'ils ont tous été
des bavards comme je le pretends , si l'on trouve leurs raisons
mauvaises ; ou que j'ai cause
gagnées , si on les trouve bonnes .] Cette
éducation etoit , dit-on ,
sondée sur des principes
barbares ; parce qu'on donnoit un maître pour l'exercice de chaque
vertu, quoique la vertu
soit indivisible , parce [148] qu'il
s'agit de l'inspirer , & non
de l'enseigner; d'en faire aimer
la pratique , & non d'en démontrer la Théorie. Que de choses
n'aurois-je point à
répondre ? mais il ne faut pas faire au Lecteur l'injure de lui tout
dire. Je me contenterai
de ces deux remarques. La premiere, que celui qui veut élever un enfant
, ne commence
pas par lui dire qu'il faut pratiquer la vertu ; car il n'en seroit pas
entendu; mais il lui
enseigne premièrement à être vrai, & puis à être tempérant , &
puis courageux, etc &
enfin il lui apprend que la collection de toutes ces choses s'appelle
vertu. La seconde, que
c'est nous qui nous content de démontrer la Théorie ; mais les Perses
enseignoient la
pratique .Voyez mon discours , page 53.
Tous les
reproches qu'on fait à la
Philosophe attaquent l'esprit humain. J'en conviens. Ou
plutôt l'auteur de la nature , qui nous a fait tels que nous sommes
.
S'il nous a fait
Philosophes , à quoi bon nous donner tant de peine pour le devenir
? Les
Philosophes
etoient des hommes ; ils se sont trompes ; doit-on s'en étonner
? C'est
quand ils ne fe
tromperont plus qu'il faudra s'en étonner. Plaignons-les,
profitons de
leurs fautes , &
corrigeons-nous . Oui, corrigeons-nous , & ne philosophons
plus
.... Mille toutes conduisent à
l'erreur, une seule mene à la vérité ?
Voilà précisément ce que je disois . Faut-il
être
surpris qu'on se soit mépris si souvent sur celle-ci , & qu'elle
ait été découverte si tard ?
Ah ! nous l'avons donc trouvée à la fin !
On nous
oppose un jugement de Socrate , qui
porta , non sur les Savans , mais sur les
Sophistes , non sur les sciences , mais sur l'abus qu'on en peut faire
. Que peut demander
de [149] plus celui qui soutient que toutes nos sciences ne sont
qu'abus & tous nos Savans
que de vrais Sophistes ? Socrate
étoit chef d'une secte qui enseignoit
à douter. Je rabattrois
bien de ma vénération pour Socrate, si je croyois qu'il eut eu la sorte
vanité de vouloir être chef de secte .
Et il censuroit avec justice
l'orgueil de ceux qui prétendoient tout savoir
. C'est- à -dire l'orgueil de tous les Savans. La vraie science est
bien éloignée de cette
affections. Il est vrai : mais c'est de la notre que reparle. Socrate
est ici témoin contre
lui-même. Ceci me paroit difficile à entendre. Le plus savant des Grecs
ne rougissoit point
de son ignorance. Le plus savant des Grecs ne savoit rien , de
son
propre aveu ; tirez la
conclusion pour les autres. Les
Sciences n'ont donc pas leurs sources
dans nos vices. Nos
Sciences ont donc leurs sources dans nos vices. Elles ne sont donc pas
toutes nées de
l'orgueil humain. J'ai déjà dit mon sentiment là-dessus . Déclamation
vaine , qui ne peut
faire illusion qu'a des esprits prévenus. Je ne sais point
répondre à
cela .
En parlant des bornes du luxe, on prétend
qu'il ne faut pas raisonner sur cette matiere du
passe au présent. Lorsque le hommes
marchoient tout nuds, celui qui
s'avisa le premier de
porter des sabots, passa pour un voluptueux ; de siecle en siecle , on
n'a cesse de crier à la
corruption, sans comprendre ce qu'on vouloit dire.
II est vrai que jusqu' à ce tems, le luxe,
quoique souvent en regne , avoit du moins été
regarde dans tous les âges comme la source funeste d'une infinité de
maux. Il etoit réservé à M. Melon de publier le premier cette doctrine
empoisonnée, dont [150] la nouveauté lui
a acquis plus de sectateurs que la solidité de ses raisons. Je ne
crains point de combattre
seul dans mon siecle ces maximes odieuses qui ne tendent qu' à détruire
& avilir la vertu,
& à faire des riches & des misérables , c'est -à-dire ,
toujours des , mechans.
On croit m'embarrasser beaucoup en me
demandant à quel point il faut borner le luxe?
Mon sentiment est qu'il n'en faut point du tour. Tout est source de mal
au-delà du
nécessaire faire physique. La nature ne nous donne que trop de besoins
; & c'est au moins
une très-haute imprudence de les multiplier sans nécessité , & de
mettre ainsi son ame
dans une plus grands dépendance. Ce n'est pas sans raison que Socrate,
regardant
l'étalage d'une boutique, se félicitoit de n'avoir à faire de rien de
tout cela. Il y a cent à
parier contre un, que le premier qui porta des sabots etoit un homme
punissable , à moins
qu'il n'eut mal aux pieds. Quant à nous, nous sommes trop obliges
d'avoir des souliers ,
pour n'être pas dispenses d'avoir de la vertu.
J'ai déjà dit ailleurs que je ne proposois
point de bouleverser la société actuelle , de
brûler les Bibliothèques & tous les livres , de détruire les
Colleges & les Académies : & je
dois ajouter ici que' je ne propose point non plus de réduire les
hommes à se contenter du
simple nécessaire . Je sens bien qu'il ne faut pas former le chimérique
projet d'en faire
d'honnêtes gens : mais je me suis cru oblige de dire sans déguisement
la vérité qu'on m'a
demandée. J'ai vu le mal & tache d'en trouver les causes : d'autres
plus hardis ou plus
insensées pourront chercher le remede .
[151] Je me lasse & je pose la plume
pour ne 1a plus reprendre dans cette trop longue
dispute. J'apprends qu'un très-grand nombre d'Auteurs *[* Il n'y a pas
jusqu'a de petites
feuilles critiques faites pour l'amusement des jeunes gens, ou l'on ne
m'ait fait l'honneur de
se souvenir de moi . Je ne les ai point lues & ne les lirai point
très-assurément ; mais rien
ne m'empêche d'en faire le cas qu'elles méritent , & je ne doute
point que tout cela ne soit
fort plaisant .] se sont exerces à me réfuter. Je suis très-fache de ne
pouvoir répondre à
tous ; mais je crois avoir montre , par ceux que j'ai choisis *[* On
m'assure que M. Gautier
m'a fait l'honneur de me répliquer , quoique je ne lui eusse point
refondu & que j'eusse
même expose mes raisons pour n'en rien faire. Apparemment que M.
Gautier ne trouve
pas ces raisons bonnes , puisqu'il prend la peine de les réfuter. Je
vois bien qu'il faut céder à M. Gautier ; & je conviens de très-bon
cœur du tort que j'ai eu de ne lui pas répondre;
ainsi nous voilà , d'accord. Mon regret est de ne pouvoir réparer ma
faute. Car par
malheur il n'est plus tems & personne ne sauroit de quoi je veux
parler.] pour cela, que ce
n'est pas crainte qui me retient à l'égard des autres.
J'ai tache d'élever un monument qui ne dut
point à l'Art & sa force & sa solidité : la
vérité seule , à qui je l'ai consacre , à droit de le rendre
inébranlable : &. si je repousse
encore une fois les coups qu'on lui porte, c'est plus pour m'honorer
moi-même en la
défendant, que pour lui prêter un secours dont elle n'a pas besoin.
Qu'il me soit permis de protester en
finissant, que le seul amour de l'humanité & de 1a
vertu m'a fait rompre le silence ; & que l'amertume de mes
invectives contre les vices dont
je suis le témoin , ne naît que de la douleur qu'ils m'inspirent ,
& du désir ardent que
j'aurois de voir les hommes plus heureux , & sur-tout plus dignes
de l'être.
FIN.