[J.M.GALLANAR=éditeur]
JEAN JACQUES ROUSSEAU
ROUSSEAU, JUGE DE JEAN-JAQUES. DIALOGUES .
Barbarus hic ego sum quia non intelligor illis.
OVID. TRIST.
[3] AVERTISSEMENT DE L’EDITEUR.
D U PREMIER DIALOGUE .*[*L’Editeur de ce Dialogue est Monsieur Brooke Boothby, qui le fit imprimer à Londres en 1780 , & qui en déposa ensuite l’original dans le BRITISH MUSEUM.]
Cet ouvrage me fut confié par son Auteur dans le mois d’ Avril 1776, avec des conditions que je me suis fait un devoir sacré de remplir.
J’ai cru un moment que ce seroit ici si place d’examiner l’effet que le traitement que l’Auteur reçut de son siecle devoit nécessairement produire sûr une ame aussi sensible que la sienne: *[*L’histoire des persécutions excitées contre M. Rousseau par les Ecclésiastiques à Geneve , à Motiers , à Berne, à Paris, est entre les mains de tout le monde ; mais j’ai trouvé bien des personnes , sûr-tout en Angleterre, ou les livres de M: Rousseau sont plus connus que ceux de les adversaires , qui ont ignore avec quelle cruauté sa réputation a été déchirée. Pour leur information , je veux bien citer ici deux passages , pris au hasard , dans la quantité prodigieuse de libelles que les Théologiens , les Musiciens , les Partisans du despotisme , les Auteurs, les Dévots, & sûr-tout les Philosophes de l’école moderne n’ont pas cessé de vomir contre lui depuis plus de seize ans. Le premier est pris d’une brochure anonyme , qui a pour titre Sentimens des Citoyens, imprimée à Geneve en 1763.
"Est-ce un Savant qui dispute contre les Savans ? non : c’est l’Auteur d’un opéra , & de deux comédies sifflées. Est-ce un homme de bien qui , trompé par un faux zele, fait des reproches indiscrets à des hommes vertueux? Nous avouons avec douleur, & en rougissant, que c’est un homme qui porte encore les marques funestes de ses débauches , & qui, déguisé en Saltimbanque; traîne avec lui de village en village, & de montagne en montagne, la malheureuse dont il fit mourir la mere, & dont il a exposé les enfans à la porte d’un hôpital , en rejettant les soins qu’une personne charitable vouloit avoir d’eux, & en abjurant tous les sentimens de la nature, comme il avoit dépouillé ceux de l’honneur & de la Religion ."
A ce passage M. Rousseau a répondu de la maniere suivante.
"Je veux faire, avec simplicité , la déclaration que semble exiger de moi cet article. Jamais aucune maladie de celles dont parle ici l’Auteur , ni petite , ni grande, n’a souillé mon corps. Celle dont je suis afflige, n’y a pas le moindre rapport : elle est née avec moi, comme le savent les personnes encore vivantes qui ont pris soin de mon enfance. Cette maladie est connue de MM. Malouin, Meurent , Thierry, Daran , & du frere Côme. S’il s’y trouvé la moindre marque de débauche, je les prie me confondre , & de me faire honte de ma devise. La personne sage & généralement estimée , qui me soigne dans mes maux & me console dans mes afflictions, n’est malheureuse , que parce qu’elle partage le sort d’un homme fort malheureux ; sa mere est actuellement pleine de vie & en bonne santé malgré sa vieillesse. Je n’ai jamais exposé , ni fait exposer aucun enfant à la porte d’aucun hôpital, ni ailleurs. Une personne qui auroit eu la charité dont on parle, auroit eu celle
d’en garder le secret ; & chacun sent que ce n’est pas de Geneve, ou je n’ai point vécu , & d’ou tant d’animosité se répand contre moi , qu’on doit attendre des informations fidelles sûr ma conduite. Je n’ajouterai rien sûr ce passage, sinon qu’au meurtre près, j’aimerois mieux avoir fait ce dont son Auteur m’accuse , que d’en avoir écrit un pareil ."
L’autre se trouvé dans une espece de Vie de Séneque , imprimée à Paris depuis la mort de M. Rousseau ; dans laquelle l’Auteur anonyme , avec un zele digne de son école, sous prétexte de défendre la mémoire d’un homme mort depuis 1500 ans , se permet de noircir impitoyablement celle d’un contemporain. Cet écrivain parle d’un Suilius, qu’il qualifie de Délateur par état; puis il ajoute cette note.
"Si par une bizarrerie qui n’est pas sans exemple , il paroissoit jamais un ouvrage ou d’honnêtes gens fussent impitoyablement déchirés par un artificieux scélérat, qui pour donner quelque vraisemblance à ses injustes & cruelles imputations , se peindroit lui- même de couleurs odieuses, anticipez sûr le moment, & demandez-vous à vous même : si un impudent, un Cardan, qui s’avoueroit coupable de mille méchancetés , seroit un garant bien digne de soi ; ce que la calomnie auroit du lui coûter , & ce qu’un forfait de plus ou de moins ajouteroit à la turpitude secrète d’une vie cachée pendant plus de cinquante ans sous le masque le plus épais de l’hypocrisie. Jettez loin de vous son infame libelle , & craignez que, séduit par une éloquence perfide, & entraîne par les exclamations aussi pueriles qu’insensées de les enthousiastes , vous ne finissiez par devenir ses complices. Détestez l’ingrat qui dit du mai de ses bienfaiteurs ; détestez l’homme atroce qui ne balance pas à noircir ses anciens amis; détestez le lâche qui laissé sûr sa tombe la révélation des secrets qui lui ont été confiés, ou qu’il a surpris de son vivant. Pour moi, je jure que mes yeux ne seroient jamais souillés de la lecture de son ouvrage ; je proteste que je préférerois ses invectives à son éloge."
Essai sûr la vie de Séneque , p. 128.
Qui peut lire ces deux passages , écrits à la distance de seize ans l’un de l’autre, dont tout l’intervalle a été rempli de pareilles horreurs , sans féliciter leur objet infortuné , d’avoir enfin trouvé le seul asyle ou il sera également à l’abri de la rage , du fanatisme & des traits empoisonnes de l’envie!] mais après avoir fait quelques progrès dans ce travail, une considération que je n’avois pas prévue , m’obligea a l’abandonner : forcé de [4] citer des faits & d’entrer dans des détails , je voyois que je ne pouvois éviter d’y mettre un air d’apologie ; & le rôle d’apologiste est trop au-dessous des sentimens de vénération que M. Rousseau m’a inspirés , pour que [5] j’aye voulu paroître m’en charger un seul instant. Au reste, l’ouvrage est assez fortement frappe pour pouvoir se passer de commentaire. Les gens sensibles & vertueux, les habitans du monde idéal , reconnoîtront à l' instant leur [6]compatriote , qui parle si bien la langue du pays ; ils pleureront sûr les angoisses d’une grande & belle ame, réduite à l’état affreux d’ou elle devoit voir toute la terre se liguer contre son repos & son honneur; & ils commenceront la vengeance qui attend ses lâches persécuteurs dans le mépris & l’exécration de toute la postérité.
Je dois avertir tous ceux à qui le nom célebre de l’Auteur pourroit faire chercher de l’amusement dans ces feuilles , qu’ils n’y trouveront rien , ni pour flatter leur goût, ni pour satisfaire à leur curiosité. Le froid Philosophe daignera peut - être y voir un morceau intéressant pour servir à l’histoire de l’esprit humain .
S’il est une plume capable de peindre les moeurs les plus simples & les plus sublimes, une bienveillance qui partageoit toutes les miseres du genre-humain, un courage toujours prêt à se sacrifier pour la cause de la vérité, & sûr-tout ces aspirations continuelles après la plus haute vertu , trop élevée peut - être pour que notre foiblesse puisse y atteindre, mais qui tiennent celui qui les ressent dans une assiette bien au-dessus de celle des ames ordinaires, ---- que cette plume écrive la Vie de JEAN-JAQUES ROUSSEAU. *[*Socrate vivoit dans un siecle ou ses préceptes & son exemple lui attirèrent une foule de disciples , & c’est a quelques - uns d’entr’eux que nous devons tout ce que nous savons de cet homme admirable. Rousseau a été seul dans le sien ; mais ses livres nous restent , & ceux qui savent les lire n’ont pas besoin d’autre histoire , ni de sa vie, ni de ses moeurs.]
[7] TABLE DES MATIERES.
I. Du sujet & de la forme de cet Ecrit.
II. Du système de conduite envers J. J. adopté par l’administration avec l’approbation du Public. Premier Dialogue.
III. Du naturel de J. J. & de ses habitudes. Second Dialogue.
IV. De l’esprit de ses livres & conclusion. Troisieme Dialogue.
[8] Qui que vous soyez que le Ciel a fait l’arbitre de cet écrit , quelque usage que vous ayez résolu d’en faire , & quelque opinion que vous ayez de l’Auteur, cet Auteur infortuné vous conjure par vos entrailles humaines, & par les angoisses qu’il a souffertes en l’écrivant, de n’en disposer qu’après l’avoir lu tout entier. Songez que cette grace que vous demande un coeur brisé de douleur, est un devoir d’équité que le Ciel vous impose.
DU SUJET ET DE LA FORME DE CET ECRIT.
J’ai souvent dit que si l’on m’eût donne d’un autre homme les idées qu’on a données de moi à mes contemporains, je ne me serois pas conduit avec lui comme ils sont avec moi. Cette assertion a laissé tout le monde fort indifférent sûr ce point , & je n’ai vu chez personne la moindre curiosité de savoir en quoi ma conduite eût diffère de celle des autres, & quelles eussent été mes raisons. J’ai conclu de-la que le public, parfaitement sûr de l’impossibilité d’en user plus justement ni plus honnêtement qu’il ne fait à mon égard, l’étoit par conséquent que dans ma supposition j’aurois eu tort de ne pas l’imiter. J’ai cru même appercevoir dans sa confiance une hauteur dédaigneuse qui ne pouvoit venir que d’une grande opinion de la venu de ses guides & de la sienne dans cette affaire. Tout cela, couvert pour moi d’un mystere impénétrable ne pouvant s’accorder avec mes raisons , m’a engagé à les dire pour les soumettre aux réponses de quiconque auroit la charité de me détromper : car mon erreur, si elle existe, n’est pas ici sans conséquence : elle me forcé à mal penser de tous ceux qui m’entourent; & comme rien n’est plus éloigne de ma volonté que d’être injuste & ingrat envers eux, ceux [10] qui me désabuseroient, en me ramenant à de meilleurs jugemens substitueroient dans mon coeur la gratitude à l’indignation, & me rendroient sensible & reconnoissant en me montrant mon devoir à l’être : ce n’est pas - la, cependant , le seul motif qui m’ait mis la plume à la main. Un autre encore plus fort & non moins légitime se sera sentir dans cet écrit. Mais je proteste qu’il n’entre plus dans ces motifs l’espoir ni presque le désir d’obtenir enfin de ceux qui m’ont juge la justice qu’ils me refusent, & qu’ils sont bien déterminés à me refuser toujours.
En voulant exécuter cette entreprise je me suis vu dans un bien singulier embarras! Ce n’étoit pas de trouver du raisons en faveur de mon sentiment, c’étoit d’en imaginer de contraires, c’étoit d’établir sûr quelque apparence d’équité des procèdes ou je n’en appercevois aucune. Voyant cependant tout Paris toute la France toute l’Europe se conduire à mon égard avec la plus grande confiance sûr des maximes si nouvelles si peu concevables pour moi , je ne pouvois supposer que cet accord unanime n’eût aucun fondement raisonnable ou du moins apparent, & que toute une génération s’accordât a vouloir éteindre à plaisir toutes les lumieres naturelles , violer toutes les loix de la justice toutes les regles du bon sens, sans objet sans profit sans prétexte , uniquement pour satisfaire une fantaisie dont je ne pouvoir pas même appercevoir le but & l’occasion. Le silence profond universel , non moins inconcevable que le mystere qu’il couvre, mystere que depuis quinze ans on me cache avec un soin que je m’abstiens [11] de qualifier , & avec un succès qui tient du prodige ; ce silence effrayant & terrible ne m’a pas laissé saisir la moindre idée qui pût m’éclairer sûr ces étranges dispositions. Livre pour toute lumière à mes conjectures , je n’en ai sa former aucune qui pût expliquer ce m’arrive de maniere a pouvoir croire avoir démêlé la vérité. Quand de forts indices m’ont fait penser quelquefois avoir découvert avec le fond de l’intrigue son objet & ses auteurs , les absurdités sans nombre que j’ai vu naître de ces suppositions m’ont bientôt, contraint de les abandonner, & toutes celles que mon imagination s’est tourmentée à leur substituer n’ont pas mieux soutenu le moindre examen .
Cependant pour ne pas combattre une chimere, pour ne pas outrager toute une génération, il faloit bien supposer des raisons dans le approuvé & suivi par tout le monde. Je n’ai rien épargné pour en chercher pour en imaginer de propres à séduire la multitude , & si je n’ai rien trouvé qui dût avoir produit cet effet, le Ciel m’est témoin que ce n’est faute ni de volonté ni d’efforts , & que j’ai rassemblé soigneusement toutes les idées que mon entendement m’a pu fournir pour cela. Tous mes soins n’aboutissant à rien qui pût me satisfaire, j’ai pris le seul parti qui me restoit à prendre pour m’expliquer : c’était, ne pouvant raisonner sûr des motifs particuliers qui m’étoient inconnus & incompréhensibles, de raisonner sûr une hypothese générale qui pût tous les rassembler :
c'étoit entre toutes les suppositions possibles de choisir la pire pour moi la meilleure pour mes adversaires, & dans [12] cette position, ajustée autant qu’il m’étoit possible aux manoeuvres dont je me suis vu l’objet , aux allures que j’ai entrevues, aux propos mystérieux que j’ai pu saisir çà & là, d’examiner quelle conduite de leur part eût, été la plus raisonnable & la plus juste. Epuiser tout ce qui se pouvoit dire en leur faveur étoit le seul moyen que j’eusse de trouver ce qu’ils disent en effet, & c’est ce que j’taché de faire , en mettant de leur coté tout ce que j’y ai pu mettre de motifs plausibles & d’argumens spécieux , & cumulant contre moi toutes les charges imaginables. Malgré tout cela, j’ai souvent rougi, je l’avoue, des raisons que j’étois forcé de leur prêter. Si j’en avois trouvé de meilleures, je les aurois employées de tout mon coeur & de toute ma forcé, & cela avec d’autant moins de peine qu’il me paroît certain qu’aucune n’auroit pu tenir contre mes réponses ; parce que celles - ci dérivent immédiatement des premiers principes de la justice , des premiers élémens du bon sens & qu’elles sont applicables à tous les cas possibles d’une situation pareille à celle où je suis.
La forme du dialogue m’ayant paru la plus propre à discuter le pour & le contre , je l’ai choisie pour cette raison. J’ai pris la liberté de reprendre dans ces entretiens mon nom de famille que le public a juge à propos de m’ôter, & je me suis désigné en tiers à son exemple par celui de baptême auquel il lui a plu de me réduire. En prenant un François pour mon autre interlocuteur, je n’ai rien fait que d’honnête & d’obligeant pour le nom qu’il porte ; puisque je me suis abstenu de le rendre complice d’une conduite que je désapprouve, & [13] je n’aurois rien fait d’injuste en lui donnant ici le personnage que toute si s’empresse de faire à mon égard. J’ai même eu l’attention de le ramener à des sentimens plus raisonnables que je n’en ai trouvé dans aucun de ses compatriotes , & celui que j’ai mis en scene est tel qu’il seroit aussi heureux pour moi qu’honorable à son pays qu’il s’y en trouvât beaucoup qui l’imitassent . Que si quelquefois je l’engagé en des raisonnemens absurdes, je proteste derechef en sincérité de coeur que c’est toujours malgré moi, & je crois pouvoir défier toute la France d’en trouver de plus solides pour autoriser les singulieres pratiques dont je suis l’objet & dont elle paroit se glorifier si fort.
Ce que j’avois à dire étoit si clair & j’en étois si pénétré que je ne puis ne puis assez m’étonner des longueurs des redites du verbiage & du désordre de cet écrit. Ce qui l’eût rendu vis & véhément sous la plume d’un autre est précisément ce qui l’a rendu tiede languissant sous la mienne. C’étoit de moi qu’il s’agissoit , & je n’ai plus trouvé pour mon propre intérêt ce zele & cette vigueur de courage qui ne peut exalter une ame généreuse que pour la cause d’autrui. Le rôle humiliant de ma propre défense est trop au-dessous de moi, trop peu digne des sentimens qui m’animent pour que j’aime à m’en charger. Ce n’est pas non plus, on le sentira bientôt, celui que j’ai voulu remplir ici. Mais je ne pouvois examiner la conduire du public à mon égard sans me contempler moi-même dans la position du monde la plus déplorable & la plus cruelle. Il faloit m’occuper d’idées tristes & déchirantes , [14] de souvenirs amers & révoltans , de sentimens les moins faits pour mon coeur ; & c’est en cet état de douleur & de détresse qu’il a falu me remettre , chaque fois que quelque nouvel outrage forçant ma répugnance m’a fait faire un nouvel effort pour reprendre cet écrit si souvent abandonne. Ne pouvant souffrir la continuité d’une occupation si douloureuse, je ne m’y suis livre que durant des momens très-courts, écrivant chaque idée quand elle me venoit & m’en tenant là, écrivant dix fois la même quand elle m’est venue dix fois, sans me rappeller jamais ce que j’avois précédemment écrit , & ne m’en appercevant qu’à la lecture du tout; trop tard pour pouvoir rien corriger, comme je le dirai tout-a-l’heure. La colere anime quelquefois le talent, mais le dégoût & le serrement de coeur l’étouffent ; & l’on sentira mieux après m’avoir lu que c'étoient là les dispositions constantes ou j’ai dû me trouver durant ce pénible travail.
Une autre difficulté me l’a rendu fatigant ; c’étois, forcé de parler de moi sans cessé , d’en parler avec justice & vérité, sans louange & sans dépression. Cela n’est pas difficile à un homme à qui le public rend l’honneur qui lui est dû il est par-là dispensé d’en prendre le soin lui-même. Il peut également & se taire sans s’avilir, & s’attribuer avec franchise les qualités que tout le monde reconnoît en lui. Mais celui qui se sent digne d’honneur & d’estime & que le public défigure & diffame à plaisir , de quel ton se rendra-t-il seul la justice qui lui est due ? Doit-il se parler de lui-même avec des éloges mérites, mais généralement démentis ? Doit - il se [15] vanter des qualités qu’il sent en lui , mais que tout le monde refuse d’y voir ? Il y auroit moins d’orgueil que de bassesse à prostituer ainsi la vérité. Se louer alors , même avec la plus rigoureuse justice, seroit plutôt se dégrader que s’honorer, & ce seroit bien mal connoitre les hommes que de croire les ramener d’une erreur dans laquelle ils se complaisent, par de telles protestations. Un silence fier & dédaigneux est en pareil cas plus à sa place, & eût été bien plus de mon goût: mais il n’auroit pas rempli mon objet , & pour le remplir il faloit nécessairement que je disse de quel oeil , si j’étois un autre , je verrois un homme tel que je suis. J’ai taché de
m'acquitter équitablement & impartialement d’un si difficile devoir , sans insulter à l’incroyable aveuglement du public, sans me vanter fiérement des vertus qu’il me refuse , sans m’accuser non plus des vices que je n’ai & dont il lui plaît de me charger, mais en expliquant simplement ce que j’aurois déduit d’une constitution semblable à la mienne étudiée avec soin dans un autre homme . Que si l’on trouvé dans mes descriptions de la retenue & modération, qu’on n’aille pas m’en faire un mérite. Je déclare qu’il ne m’a manqué qu’un peu plus de modestie pour parler de moi beaucoup plus honorablement.
Voyant l’excessive longueur de ces Dialogues, j’ai tenté plusieurs fois de les élaguer, d’en ôter les fréquentes répétitions, d’y mettre un peu d’ordre & de suite ; jamais je n’ai pu soutenir ce nouveau tourment. Le vis sentiment de mes malheurs ranimé par cette lecture étouffe toute l’attention qu’elle exige. [16] Il m’est impossible de rien retenir, de rapprocher deux phrases & de comparer deux idées. Tandis que je forcé mes yeux à suivre les lignes mon coeur serré gémit & soupire. Après de fréquens & vains efforts je renonce à ce travail dont je me sens incapable , &, faute de pouvoir faire mieux , je me borne à transcrire ces informes essais que je suis hors d’état de corriger. Si tels qu’ils sont l’entreprise en étoit encore à faire, je ne la ferois pas quand tous les biens de l’univers y seroient attachés ; je suis même forcé d’abandonner des multitudes d’idées meilleures & mieux rendues que ce qui tient ici leur place, & que j’avois jettées sûr des papiers détachés dans l’espoir de les encadrer aisément; mais l’abattement m’à gagné au point de me rendre même impossible ce léger travail. Après tout, j’ai dit à-peu-près ce que j’avois à dire : il est noyé dans un cahos de désordre & de redites, mais il y est: les bons écrits sauront l’y trouver. Quant à ceux qui ne veulent qu’une lecture agréable & rapide , ceux qui n’ont cherché qui n’ont trouvé que cela dans mes confessions , ceux qui ne peuvent souffrir un peu de fatigue ni soutenir une attention suivie pour l’intérêt de la justice & de la vérité, ils feront bien de s’épargner l’ennui de cette lecture ; ce n’est pas à eux que j’ai voulu parler , & loin de chercher à leur plaire, j’éviterai du moins cette derniere indignité que le tableau des miseres de ma vie soit pour personne un objet d’amusement.
Que deviendra cet écrit? Quel usage en pourrai-je faire? Je l’ignore , & cette incertitude à beaucoup augmente le découragement qui ne m’a point quitte en y travaillant. Ceux qui [17] déposent de moi en ont eu connoisssance aussitôt qu’il a été commence , & je ne vois dans ma situation aucun moyen possible d’empêcher qu’il ne tombe entre leurs mains tôt ou tard .*[*On trouvera à la fin de ces Dialogues dans l’histoire malheureuse de cet écrit comment cette prédiction s’est vérifiée.] Ainsi selon le cours naturel des choses , toute la peine que j’ai prise est à pure perte. Je ne quel parti le Ciel me suggérera, mais j’espérerai jusqu’à la fin qu’il n’abandonnera point la cause juste. Dans quelques mains qu’il fasse tomber ces feuilles, si parmi ceux qui les liront peut-être il est encore un coeur d' homme , cela me suffit , & je ne mépriserai jamais assez l’espece humaine pour ne trouver dans cette idée aucun sujet de confiance & d’espoir.
[19] ROUSSEAU, JUGE DE JEAN-JAQUES.
PREMIER DIALOGUE.
ROUSSEAU.
Quelles incroyables choses je viens d’apprendre ! Je n’en reviens pas: non, je n’en reviendrai jamais. Juste Ciel! quel abominable homme! qu’il m’a fait de mal! Que je le vais détailler !
UN FRANÇOIS.
Et notez bien que c’est ce même homme dont les pompeuses productions vous ont si charme si ravi par les beaux préceptes de vertu qu’il y étale avec tant de faste.
ROUSSEAU.
Dites, de forcé. Soyons justes, même avec les méchans. Le faste n’excite tout au plus qu’une admiration froide & stérile, & surement ne me charmera jamais. Des écrits qui élèvent l’ame & enflamment le coeur méritent un autre mot.
LE FRANÇOIS.
Faste ou forcé , qu’importe le mot, si I’idée est toujours la même ? Si ce sublime jargon tire par l’hypocrisie d’une tète exaltée n’en est pas moins dicte par une ame de boue?
ROUSSEAU.
Ce choix du mot me paroit moins indifférent qu’à vous. Il change pour moi beaucoup les idées, & s’il n’y avoit que des faste & du jargon dans les écrits de l’Auteur que vous m’avez peint, il m’inspireroit moins d’horreur. Tel homme pervers s’endurcit à la sécheresse des sermons & des prônes qui rentreroit peut - être en lui - même & deviendroit honnête homme si l’on savoit chercher & ranimer dans son coeur ces sentimens de droiture & d’humanité que la nature y mit en réserve & que les passions étouffent. Mais celui qui peut contempler de sang-froid la vertu dans toute sa beauté, celui qui fait la peindre avec ses charmes les plus touchans sans en être ému sans se sentir épris d’aucun amour pour elle ; un tel être , s’il peut exister , est un méchant sans ressource, c’est un cadavre moral.
LE FRANÇOIS.
Comment, s’il peut exister? Sûr l’effet qu’ont produit en vous les écrits de ce misérable, qu’entendez-vous par ce doute, après les entretiens que nous venons d’avoir ? Expliquez-vous.
ROUSSEAU.
Je m’expliquerai : mais ce sera. prendre le soin le plus inutile ou le plus superflu : car tout ce que je vous dirai ne sauroit être entendu que par ceux à qui l’on n’a pas besoin de le dire.
Figurez-vous donc un monde idéal semblable au notre, & néanmoins tout différent. La nature y est la même que sûr [21] notre terre, mais l’économie en est plus sensible, l’ordre en est plus marque , le spectacle plus admirable ; les formes sont plus élégantes, les couleurs plus vives, les odeurs plus suaves, tous les objets plus interessans. Toute la nature y est si belle que sa contemplation enflammant, les ames d’amour pour un si touchant tableau, leur inspire avec le désir de concourir à ce beau système la crainte d’en troubler l’harmonie , & de-la naît une exquise sensibilité qui donne à ceux qui en sont doues des jouissances immédiates , inconnues aux coeurs que les mêmes contemplations n’ont point avives.
Les passions y sont comme ici le mobile de toute action, mais plus vives plus ardentes ou seulement plus simples & plus pures, elles prennent par cela seul un caractere tout différent. Tous les premiers mouvemens de la nature sont bons droits. Ils tendent le plus directement qu’il est possible a notre conservation & à notre bonheur: mais bientôt manquant de forcé pour suivre à travers tant de résistance leur premiere direction , ils se laissent défléchir par mille obstacles qui les détournant du vrai but leur sont prendre des routes obliques ou l’homme oublie sa premiere. L’erreur du jugement, la forcé des préjugés aident beaucoup à nous faire prendre ainsi le change ; mais cet effet vient principalement de la foiblesse de l’ame qui , suivant mollement l’impulsion de la nature , se détourne au choc d’un obstacle comme une boule prend l’angle de réflexion y au lieu que celle qui suit plus vigoureusement sa course ne se détourne point, mais comme un boulet de canon , forcé l’obstacle ou s’amortit & tombe à sa rencontre.
[22] Les habitans du monde idéal dont je parle ont le bonheur d’être maintenus par la nature, à laquelle ils sont plus attaches, dans cet heureux point de vue ou elle nous a places tous, & par cela seul leur ame garde toujours son caractere originel. Les passions primitives , qui toutes tendent directement à notre bonheur, ne nous occupent que des objets qui s’y rapportent & n’ayant que l’amour de soi pour principe sont toutes aimantes & douces par leur essence: mais quand, détournées de leur objet par des obstacles , elles s’occupent plus de l’obstacle pour l’écarter que de l’objet pour l’atteindre , alors elles changent de nature & deviennent irascibles & haineuses , & changent comment l’amour de soi, qui est un sentiment bon & absolu, devient amour-propre ; c’est-a-dire un sentiment relatif par lequel on se compare , qui demande des préférences, dont la jouissance est purement négative , & qui ne cherche plus à se satisfaire par notre propre bien , mais seulement par le mal d’autrui.
Dans la société humaine, si-tôt que la soûle des passons & des préjugés qu’elle engendre a fait prendre le change à l’homme, & que les obstacles qu’elle entasse l’ont détourne du vrai but de notre vie, tout ce que peut faire le sage , battu du choc continuel des passions d’autrui & des siennes, & parmi tant de directions qui l’égarent ne pouvant plus démêler celle qui le conduiroit bien, c’est de se tirer de la soûle autant qu’il lui est possible, & de; se tenir sans impatience à la place ou le hasard l’a pose ; bien sûr qu’en n’agissant point il évite au moins de courir à sa perte & d’aller chercher de nouvelles erreurs. Comme il ne voit dans l’agitation des hommes que la folie [23] qu’il veut éviter, il plaint leur aveuglement encore plus qu’il ne hait leur malice ; il ne se tourmente point à leur rendre mal pour mal, outrage pour outrage, & si quelquefois il cherche à repousser les atteintes de ses ennemis , c’est sans chercher à les leur rendre, sans se passionner contre eux, sans sortir ni de sa place ni du calme ou il veut rester.
Nos habitans , suivant des vues moins profondes, arrivent presque au même but par la route contraire , & c’est leur ardeur même qui les tient dans l’inaction. L’état céleste auquel ils aspirent & qui fait leur premier besoin par la forcé avec laquelle il s’offre à leurs coeurs leur fait rassembler & tendre sans cessé toutes les puissances de leur ame pour y parvenir. Les obstacles qui les retiennent ne occuper au point de le leur faire oublier un moment; & de-la ce mortel dégoût pour tout le reste , & inaction totale quand ils désespèrent d’atteindre au seul objet de tous leurs voeux.
Cette différence ne vient pas seulement du genre des passions mais aussi de leur forcé; car les passions fortes ne se laissent pas dévoyer comme les autres. Deux amans , l’un très-épris , l’autre assez tiède , souffriront néanmoins un rival avec la même impatience , l’un a cause de son amour, l’autre a cause de son amour-propre. Mais il peut très-bien arriver que la haine du second , devenue sa passion principale survive à son amour & même s’accroisse après qu’il est éteint ; au lieu que le premier, qui ne hait qu’à cause qu’il aime, cessé de haïr son rival si-tôt qu’il ne le craint plus. Or si les ames foibles & tièdes sont plus sujettes aux passions haineuses qui ne sont que des passions secondaires & défléchies, & si les [24] ames grandes & fortes se tenant dans leur premiere direction conservent mieux les passions douces & primitives qui naissent directement de l’amour de soi, vous voyez comment d’une plus grande énergie dans les facultés & d’un premier rapport mieux senti dérivent dans les habitans de cet autre monde des passions bien différentes de celles qui déchirent ici-bas les malheureux humains. Peut-être n’est-on pas dans ces contrées plus vertueux qu’on ne l’est autour de nous , mais on y fait mieux aimer la vertu. Les vrais penchans de la nature étant tous bons, en s’y livrant ils sont bons eux-mêmes: mais la vertu parmi nous oblige souvent à combattre & vaincre la nature , & rarement sont-ils capables de pareils efforts. La longue inhabitude de résister peut même amollir leurs ames au point de faire le mal par foiblesse par crainte par nécessité. Ils ne sont exempts ni de fautes ni de vices; le crime même ne leur est pas étranger , puisqu’il est des situations déplorables ou la plus haute vertu suffit à peine pour s’en descendre & qui forcen tau mal l’homme foible malgré son coeur : mais l’expresse volonté de nuire , la haine envenimée, l’envie , la noirceur , la trahison, la fourberie y sont inconnues; trop souvent on y voit des coupables, jamais on n’y vit un méchant. Enfin s’ils ne sont pas plus vertueux qu’on ne l’est ici , du moins par cela seul qu’ils savent mieux s’aimer eux-mêmes , ils sont moins malveillans pour autrui.
Ils sont aussi moins actifs, ou pour mieux dire moins remuans. Leurs efforts pour atteindre à l’objet qu’ils contemplent consistent en des élans vigoureux ; mais si-tôt qu’ils en sentent l’impuissance ils s’arrêtent , sans chercher à leur portée des [25] équivalens à cet objet unique, lequel seul peut les tenter.
Comme ils ne cherchent pas leur bonheur dans l’apparence mais dans le sentiment intime , en quelque rang que les ait places la fortune ils s’agitent peu pour en sortir; ils ne cherchent gueres à s’élever , & descendroient sans répugnance à des relations plus de leur goût , sachant bien que l’état le plus heureux n’est pas le plus honore de la foule , mais celui qui rend le coeur plus content . Les préjugés ont sûr eux très-peu de prise , l’opinion ne les mene point, & quand ils en sentent l’effet ce n’est pas eux qu’elle subjugue, mais ceux qui influent sûr leur sort.
Quoique sensuels & voluptueux ils sont peu de cas de l’opulence, ne sont rien pour y connoissant trop bien l’art de jouir pour ignorer que ce n’est pas à prix d’argent que le vrai plaisir s’achete ; & quant au bien que peut faire un riche , sachant aussi que ce n’est pas lui qui le fait , mais sa richesse, qu’elle le seroit sans lui mieux encore repartie entre plus de mains, ou plutôt anéantie par ce partage, & que tout ce bien qu’il croit faire par elle équivaut rarement au mal réel qu’il faut faire pour l’acquérir. D’ailleurs aimant encore plus leur liberté que leurs aises, ils craindroient de les acheter par la fortune , ne fut-ce qu’à cause de la dépendance & des embarras attaches au soin de la conserver. Le cortege inséparable de l’opulence leur seroit cent fois plus à charge que les biens qu’elle procure ne leur seroient doux. Le tourment de la possession empoisonneroit pour eux tout le plaisir de la jouissance.
Ainsi borne de toutes parts par la nature & par la raison, [26] ils s’arrêtent , & passent la vie à en jouir en faisant chaque jour ce qui leur paroit bon pour eux & bien pour autrui , sans égard à l’estimation des hommes & aux caprices de l’opinion.
LE FRANÇOIS.
Je cherche inutilement dans ma tète ce qu’il peut y avoir de commun entre les êtres fantastiques que vous décrivez & le monstre dont nous parlions tout-a-l’heure.
ROUSSEAU.
Rien sans doute , & je le crois ainsi : mais permettez que j’acheve.
Des êtres si singulièrement constitues doivent nécessairement s’exprimer autrement que les hommes ordinaires. Il est impossible qu’avec des ames si différemment modifiées, ils ne portent pas dans l’expression de leurs sentimens & de leurs idées l’empreinte de ces modifications. Si cette empreinte échappe à ceux qui n’ont aucune notion de cette maniere d’être, elle ne peut échapper à ceux qui la connoissent & qui en sont affectes eux-mêmes. C’est un signe caractéristique auquel les inities se reconnoissent entr’eux , & ce qui donne un grand prix à ce signe , si peu connu & encore moins employé , est qu’il ne peut se contrefaire , que jamais il n’agit qu’au niveau de sa source , & que quand il ne part pas du coeur de ceux qui l’imitent il n’arrive pas non plus aux coeurs faits pour le distinguer ; mais si-tôt qu’il y parvient, on ne sauroit s’y méprendre ; il est vrai des qu’il est senti. C’est dans toute la conduite de la vie plutôt que dans quelques actions éparses [27] qu’il se manifeste le plus surement. Mais dans des situations vives ou l’ame s’exalte involontairement , l’initie distingue bientôt son frere de celui qui sans l’être veut seulement en prendre l’accent , & cette distinction se fait sentir également dans les écrits. Les habitans du monde enchante sont généralement peu de livres, & ne point pour en faire; ce n’est jamais un métier pour eux. Quand ils en sont il faut qu’ils y soient forces par un stimulant plus sort que l’intérêt & même que la gloire. Ce stimulant, difficile à contenir, impossible à contrefaire, se fait sentir dans tout ce qu’il produit. Quelque heureuse découverte à publier , quelque belle & grande vérité à répandre , quelque erreur générale & pernicieuse à combattre, enfin quelque point d’utilité publique à établir ; voila les seuls motifs qui puissent leur mettre la plume à la main : encore faut-il que les idées en soient assez neuves assez belles assez frappantes pour mettre leur zele en effervescence & le forcer à s’exhaler. Il n’y a point pour cela chez eux de tems ni d’age propre. Comme écrire n’est point pour eux un métier ils commenceront ou cesseront de bonne heure ou tard selon que le stimulant les poussera. Quand chacun aura dit ce qu’il avoit à dire il restera tranquille comme auparavant, sans s’aller fourrant dans le tripot littéraire , sans sentir cette ridicule démangeaison de rabâcher, & barbouiller du papier, qu’on dit être attachée au métier d’auteur, & tel, ne peut-être avec du génie ne s’en doutera pas lui - même & mourra sans être connu de personne, si nul objet ne vient animer son zele au point de le contraindre. à se montrer.
[28] LE FRANÇOIS.
Mon cher Monsieur Rousseau, vous m’avez bien l’air d’être un des habitans de ce monde-la!
ROUSSEAU.
J’en reconnois un du moins sans le moindre doute dans l’Auteur d’Emile & d’Heloise.
LE FRANÇOIS.
J’ai vu venir cette conclusion ; mais pour vous passer toutes ces fictions peu claires , il faudroit premièrement pouvoir vous accorder avec vous-même : mais après avoir paru convaincu des abominations de cet homme , vous voila maintenant le plaçant dans les astres parce qu’il a fait des romans. Pour moi je n’entends rien à ces énigmes. De grace dites-moi donc une sois votre vrai sentiment sûr son compte.
ROUSSEAU.
Je vous l’ai dit sans mystère & je vous le répéterai sans détour. La forcé de vos preuves ne me laissé pas douter un moment des crimes qu’elles attestent, & la-dessus je pense exactement comme vous : mais vous unissez des choies que je sépare. L’Auteur des livres & celui des crimes vous paroit la même personne ; je me crois fonde à en faire deux. Voila, Monsieur le mot de l’énigme.
LE FRANÇOIS.
Comment cela , je vous prie ? Voici qui me paroit tout nouveau.
ROUSSEAU.
A tort, selon moi ; car ne m’avez-vous pas dit qu’il n’est pas l’Auteur du Devin du Village ?
LE FRANÇOIS.
Il est vrai, & c’est un fait dont personne ne doute plus: mais quant à ses autres ouvrages je n’ai point encore oui les lui disputer.
ROUSSEAU.
Le second dépouillement me paroit pourtant une conséquence assez prochaine de l’autre. Mais pour mieux juger de leur liaison, il faudroit connoitre la preuve qu’on a qu’il n’est pas l’Auteur du Devin.
LE FRANÇOIS.
La preuve ! Il y en a cent, toutes péremptoires.
ROUSSEAU.
C’est beaucoup. Je me contente d’une ; mais je la veux, & pour cause, indépendante du témoignage d’autrui.
LE FRANÇOIS.
Ah très-volontiers! Sans vous parler donc des pillages bien; attestes dont on a prouve d’abord que cette piece étoit composée , sans même insister sûr le doute s’il fait faire des vers, & par conséquent a pu faire ceux du Devin du Village, je me tiens à une positive & plus sure; c’est qu’il ne sait pas la musique; d’ou l’on peut à mon avis, conclure avec certitude qu’il n’a pas fait celle de cet Opéra.
[30] ROUSSEAU.
II ne fait pas la musique! Voila encore une de ces découvertes auxquelles je ne me serois pas attendu.
LE FRANÇOIS.
N’en croyez la-dessus ni moi ni personne , mais vérifiez par vous- même.
ROUSSEAU.
Si j’avois à surmonter l’horreur d’approcher du personnage que vous venez de peindre, ce ne seroit assurément pas pour vérifier s’il sait la musique: la question n’est pas assez intéressante lorsqu’il s’agit d’un pareil scélérat.
LE FRANÇOIS.
Il faut qu’elle ait paru moins indifférente à nos Messieurs qu’à vous : car les peines incroyables qu’ils ont prises & prennent encore tous les jours pour établir de mieux en mieux dans le public cette preuve passent encore ce qu’ils ont fait pour mettre en évidence celle de ses crimes.
ROUSSEAU.
Cela me paroît assez bizarre ; car quand on a si bien prouve le plus, d’ordinaire on ne s’agite pas si sort pour prouver le moins.
LE FRANÇOIS.
Oh vis-a-vis d’un tel homme on ne doit négliger ni le plus ni le moins. A l’horreur du vice se joint l’amour de la vérité, pour détruire dans toutes ses branches une réputation [31] usurpée , & ceux qui se sont empresses de montrer en lui un monstre exécrable ne doivent moins pas moins s’empresser aujourd-d’hui d’y montrer un petit pillard sans talent.
ROUSSEAU.
Il faut avouer que la destinée de cet homme à des singularités bien frappantes : sa vie est coupée en deux parties qui semblent appartenir à deux individus differens, dont l’époque qui les sépare , c’est-a-dire le tems ou il a publie des livres marque la mort de l’un & la naissance de l’autre.
Le premier, homme paisible & doux, fut bien voulu de tous ceux qui le connurent, & ses amis lui resterent toujours. Peu propre aux grandes sociétés par son humeur timide & son naturel tranquille , il aima la retraite , non pour y vivre seul , mais pour y joindre les douceurs de l’étude aux charmes de l’intimité. Il consacra sa jeunesse à la culture des belles connoissances & des talens agréables, & quand il se vit forcé de faire usage de cet acquis pour subsister, ce fut avec si peu d’ostentation & de prétention que les personnes auprès desquelles il vivoit le plus n’imaginoient pas même qu’il eût assez d’esprit pour faire des livres. Son coeur fait pour s’attacher se donnoit sans réserve; complaisant pour ses amis jusqu’à la foiblesse, il se laissoit subjuguer par eux au point de ne pouvoir plus secouer ce joug impunément.
Le second , homme dur farouche & noir se fait abhorrer de tout le monde qu’il fuit, & dans son affreuse misantropie ne se plaît qu’à marquer sa haine pour le genre-humain. Le premier, seul sans étude & sans maître vainquit toutes les difficultés [32] à forcé de zele, & consacra ses loisirs, non à l’oisiveté , encore moins à des travaux nuisibles, mais à remplir sa tète d’idées charmantes, son coeur de sentimens délicieux, & à former des projets, chimériques peut-être à forcé d’être utiles, mais dont l’exécution, si elle eût été possible, eût fait le bonheur du genre humain. Le second , tout occupe de ses odieuses trames n’a su rien donner de son tems ni de son esprit à d’agréables occupations , encore moins à des vues utiles. Plonge dans les plus brutales débauches il a passe sa vie dans les tavernes & les mauvais lieux charge de tous les vices qu’on y porte ou qu’on y contracte, n’ayant nourri que les goûts crapuleux & bas qui en sont inséparables, il fait ridiculement contraster ses inclinations rampantes avec les altérés productions qu’il a l’audace de s’attribuer. En vain a-t-il paru feuilleter des livres & s’occuper de recherches philosophiques , il n’a rien saisi rien conçu que ses horribles systèmes , & après de prétendus essais qui n’avoient pour but que d’en imposer au genre-humain, il a fini comme il avoit commence, par ne rien savoir que mal faire.
Enfin , sans vouloir suivre cette opposition dans toutes ses branches & pour m’arrêter à celle qui m’y a conduit ; le premier, d’une timidité qui alloit jusqu’à la bêtise , osoit à peine montrer à ses amis les productions de ses loisirs : le second , d’une impudence encore plus bête s’approprioit fiérerement & publiquement les productions d’autrui sûr les choses qu’il entendoit le moins. Le premier aima passionnément la musique , en fit son occupation favorite & avec assez de succès pour y faire des découvertes , trouver les [33] défauts , indiquer les corrections. Il passa une grande partie de sa vie parmi les artistes & les amateurs , tantôt composant de la musique dans tous les genres en diverses occasions , tantôt écrivant sûr cet Art , proposant des vues nouvelles, donnant des leçons de composition , constatant par des épreuves l’avantage des méthodes qu’il proposoit , & toujours se montrant instruit dans toutes les parties de l’Art plus que la plupart de ses contemporains, dont plusieurs étoient à la vérité plus verses que lui dans quelque partie , mais dont aucun n’en avoit si bien saisi l’ensemble & suivi la liaison. Le second, inepte au point de s’être occupe de musique pendant quarante ans sans pouvoir l’apprendre, s’est réduit à l’occupation d’en copier faute d’en savoir faire ; encore lui-même ne se trouvé-t-il pas assez savant pour le métier qu’il a choisi, ce qui ne l’empêche pas de se donner avec la plus stupide effronterie pour l’auteur de choses qu’il ne peut exécuter. Vous m’avouerez que voila des contradictions difficiles à concilier.
LE FRANÇOIS.
Moins que vous ne croyez , & si vos autres énigmes ne m’étoient pas plus obscures que celle-la vous me tiendriez moins en haleine.
ROUSSEAU.
Vous m’éclaircirez donc celle-ci quand il vous plaira, car pour moi , je déclare que je n’y comprends rien.
LE FRANÇOIS.
De tout mon coeur, & très-facilement; mais commencez vous-même par m’éclaircir votre question.
ROUSSEAU.
II n’y a plus de question sûr le fait que vous venez d’exposer. A cet égard nous sommes parfaitement d’accord, j’adopté pleinement votre conséquence , mais je la porte plus loin. Vous dites qu’un homme qui ne fait faire ni musique ni vers n’a pas fait le Devin du Village, & cela est incontestable : moi j’ajoute que celui qui se donne faussement pour l’auteur de cet Opéra n’est pas même l’auteur des autres écrits qui portent son nom, & cela n’est gueres moins évident ; car s’il n’a pas fait les paroles du Devin puisqu’il ne fait pas faire des vers, il n’a pas fait non plus l’Allée de Sylvie, qui difficilement en effet peut être l’ouvrage d’un scélérat; & s’il n’en à pas fait la musique puisqu’il ne sait pas la musique , il n’a pas fait non plus la lettre sûr la Musique Françoise , encore moins le Dictionnaire de Musique qui ne peut être que l’ouvrage d’un homme verse dans cet Art & sachant la composition.
LE FRANÇOIS.
Je ne suis pas la-dessus de votre sentiment non plus que le public , & nous avons pour surcroît celui d’un grand Musicien étranger venu depuis peu dans ce pays.
ROUSSEAU.
Et, je vous prie, le connoissez-vous bien ce grand Musicien étranger? Savez -vous par qui & pour quoi il a été appelle en France, quels motifs l’ont porte tout-d’un-coup a ne faire que de la Musique Françoise , & à venir s’établir à Paris?
LE FRANÇOIS.
Je soupçonne quelque chose de tout cela; mais il n’en est pas moins vrai que J. J. étant plus que personne son admirateur donne lui-même du poids à son suffrage.
ROUSSEAU.
Admirateur de son talent, d’accord, je le suis aussi ; mais quant à son suffrage, il faudroit premièrement être au fait de bien des choses avant de savoir quelle autorité l’on doit lui donner.
LE FRANÇOIS.
Je veux bien , puisqu’il vous est suspect , ne m’en pas étayer ici, ni même de celui d’aucun Musicien. Mais je n’en dirai pas moins de moi-même que pour composer de la musique il faut la savoir sans doute ; mais qu’on peut bavarder tant qu’on veut sûr cet Art sans y rien entendre, & que tel qui se mêle d’écrire fort doctement sûr la musique seroit bien embarrasse de faire une bonne basse sous un menuet, & même de le noter.
ROUSSEAU.
Je me doute bien aussi de cela. Mais votre intention est-elle d’appliquer cette idée au Dictionnaire & à son Auteur?
LE FRANÇOIS.
Je conviens que j’y pensois.
ROUSSEAU.
Vous y pensiez ! Cela étant permettez-moi de grace encore une question. Avez-vous lu ce livre ?
[36] LE FRANÇOIS.
Je serois bien fâché d’en avoir lu jamais une seule ligne, non plus que d’aucun de ceux qui portent cet odieux nom.
ROUSSEAU.
En ce cas, je suis moins surpris que nous pensions vous & moi si différemment sûr les points qui s’y rapportent. Ici, par exemple , vous ne confondriez pas ce livre avec ceux dont vous parlez & qui ne roulant que sûr des principes généraux ne contiennent que des idées vagues ou des notions élémentaires tirées peut - être d’autres écrits & qu’ont tous ceux qui savent un peu de musique ; au lieu que le Dictionnaire entre dans le détail des regles pour en montrer la raison , l’application , l’exception , & tout ce qui doit guider le Compositeur dans leur emploi. L’Auteur s’attache même à éclaircir de certaines parties qui jusqu’alors étoient restées confuses dans la tète des Musiciens & presque inintelligibles dans leurs écrits. L’article Enharmonique , par exemple, explique ce genre avec une si grande clarté qu’on est étonne de l’obscurité avec laquelle en avoient parle tous ceux qui jusqu’alors avoient écrit sûr cette matiere. On ne me persuadera jamais que cet article , ceux d’expression, fugue, harmonie, licence , mode, modulation , préparation , récitatif , trio*[*Tous les articles de musique que j’avois promis pour l’Encyclopédie furent faits des l’année 1749 remis par M. Diderot l’année suivante à M. d’Alembert, comme entrant dans la partie Mathématique dont il étoit charge ! quelque tems après parurent ses éliminés de musique qu’il n’eût pas beaucoup de peine à faire. En 1768 parut mon Dictionnaire & quelque tems après une nouvelle édition de ses éliminés avec des augmentations. Dans l’intervalle avoit aussi para un Dictionnaire des beaux arts ou je reconnus plusieurs des article que j’avois faits pour l’Encyclopédie. M. d’Alembert avoit des bontés si tendres pour mon Dictionnaire encore manuscrit, qu’il offrit obligeamment au sieur Guy d’en revoir les épreuves, saveur que sûr l’avis que celui-ci m’en donna je le priai de ne pas accepter.] [37] & de grand nombre d’autres dans ce Dictionnaire, & qui surement ne sont pilles de personne, soient l’ouvrage d’un ignorant en musique qui parle de ce qu’il n’entend point , ni qu’un livre dans lequel on peut apprendre la composition soit l’ouvrage de quelqu’un qui ne la savoit pas.
Il est vrai que plusieurs autres articles également importans sont restes seulement indiques pour ne pas laisser le vocabulaire imparfait , comme il en avertit dans sa préface. Mais seroit-il raisonnable de le juger sûr les articles qu’il n’a pas eu le tems de faire plutôt que sûr ceux ou il a mis la derniere main & qui demandoient assurément autant de savoir que les autres? L’auteur convient il avertit même de ce qui manque à son livre & il dit la raison de ce défaut. Mais tel qu’il est , il seroit cent fois plus croyable encore qu’un homme qui ne sait pas la musique eût fait le Devin que le Dictionnaire. Car combien ne voit - on pas , sûr-tout en Suisse & en Allemagne de gens qui ne sachant par une note de musique & guides uniquement par leur oreille & leur goût ne laissent pas de composer des choses très-agréables & même très-régulières, quoiqu’ils n’aient nulle connoissance des regles & qu’ils ne puissent déposer leurs compositions que dans leur mémoire. Mais il est absurde de penser qu’un homme puisse enseigner & même éclaircir dans un [38] livre une science qu’il n’entend point, & bien plus encore dans un Art dont la seule langue exige une étude de plusieurs années avant qu’on puisse l’entendre & la parler. Je conclus donc qu’un homme qui n’a pu faire le Devin du Village parce qu’il ne savoit pas la musique , n’a pu faire à plus forte raison Dictionnaire qui demandoit beaucoup plus de savoir.
LE FRANÇOIS.
Ne connoissant ni l’un ni l’autre ouvrage , je ne puis p moi-même juger de votre raisonnement. Je sais seulement qu’il y a une différence extrême à cet égard dans l’estimation du public , que le Dictionnaire passe pour un ramassis de phrases sonores & inintelligibles , qu’on en cite un article Génie que tout le monde prône & qui ne dit rien sûr la musique. Quant a votre article enharmonique & aux autres qui, selon vous, traitent pertinemment de l’Art , je n’en ai jamais oui parler à personne , si ce n’est à quelques Musiciens ou Amateurs étrangers qui paroissoient en faire cas avant qu’on les eût mieux instruits , mais les nôtres disent & ont toujours dit ne rien entendre au jargon de ce livre.
Pour le Devin , vous avez vu les transports d’admiration excites par la derniere reprise ; l’enthousiasme du public pousse jusqu’au délire fait foi de la sublimité de cet ouvrage. C’étoit le divin J. J. c’étoit le moderne Orphée ; cet Opéra étoit le chef- d’oeuvre de l’art & de l’esprit humain , & jamais cet enthousiasme ne sut si vif que lorsqu’on sut que le divin J. J. ne savoit pas la musique. Or quoique vous en puissiez dire, de ce qu’un homme qui ne sait pas la musique n’a pu faire [39] un prodige de l’Art universellement admire, il ne s’ensuit pas; selon moi , qu’il n’a pu faire un livre peu lu peu entendu, & encore moins estime.
ROUSSEAU.
Dans les choses dont je peux juger par moi-même, je ne prendrai jamais pour regles de jugemens ceux du public, & sûr-tout quand il s’engoue, comme il a fait tout-d’un-coup pour le Devin du Village après l’avoir entendu pendant vingt ans avec un plaisir plus modère. Cet engouement subit , quelle qu’en ait été la cause au moment ou le soi-disant Auteur étoit l’objet de la dérision publique, n’a rien eu d’assez naturel pour faire autorité chez les gens sensés. Je vous ai dit ce que le pensois du Dictionnaire , & cela, non pas sûr l’opinion publique , ni sûr ce célébré qui article Génie, qui n’ayant nulle application particuliere à l’Art n’est la que pour la plaisanterie ; mais après avoir lu attentivement l’ouvrage entier, dont la plupart des articles seront faire de meilleure musique quand les Artistes en sauront profiter.
Quant au Devin, quoique je sois bien sûr que personne ne sent mieux que moi les véritables beautés de cet ouvrage, je suis sort éloigne de voir ces beautés ou le public engoue les place. Ce ne font point de celles que l’étude & le savoir produisent, mais de celles qu’inspirent le goût &. la sensibilité; & l’on prouveroit beaucoup mieux qu’un savant Compositeur n’a point fait cette piece si la partie du beau, chant & de l’invention lui manque, qu’on ne prouveroit qu’un ignorant ne l’a pu faire parce qu’il n’a pas cet acquis qui supplée [40] au génie & ne fait rien qu’à forcé de travail. Il n’y a rien dans le Devin du Village qui passe , quant à la partie scientifique, les principes élémentaires de la composition, & non-seulement il n’y a point d’ecolier de trois mois qui dans ce sens ne fut en état d’en faire autant; mais on bien peut douter qu’un savant Compositeur pût se résoudre à être aussi simple. Il est vrai que l’Auteur de cet ouvrage y a suivi un principe cache qui se fait sentir sans qu’on le remarque, & qui donne à ses chants un effet qu’on ne sent dans aucune autre Musique Françoise. Mais ce principe , ignore de tous nos Compositeurs, dédaigne de ceux qui en ont entendu parler , pose seulement par l’Auteur de la lettre sûr la Musique Françoise qui en à fait ensuite un article du Dictionnaire, suivi seulement par l’Auteur du Devin est une grande preuve de plus que ces deux Auteurs sont le même. Mais tout cela montre l’invention d’un amateur qui a réfléchi sûr l’Art, plutôt que la routine d’un professeur qui le possede supérieurement. Ce qui peut faire honneur au Musicien dans cette piece est la récitatif: il est bien module bien ponctue , bien accentue autant que du récitatif FRANÇOIS peut l’être. Le tour en est neuf, du moins il l’étoit alors à tel point qu’on ne voulut point hazarder ce récitatif à la Cour, quoiqu’adapte à la langue plus qu’aucun autre. J’ai peine à concevoir comment du récitatif peut être pille, à moins qu’on ne pille aussi les paroles, & quand il n’y auroit que cela de la main de l’Auteur de la piece, j’aimerois mieux, quant à moi, avoir fait le récitatif sans les airs que les airs sans le récitatif; mais je sens trop bien la même main dans le tout pour pouvoir le partager à differens [41] Auteurs. Ce qui rend même cet Opéra prisable pour les gens de goût, c’est le parfait accord des paroles & de la musique, c’est l’étroite liaison des parties qui le composent, c’est l’ensemble exact du tout qui en fait l’ouvrage le plus un que je connoisse en ce genre. Le Musicien a par-tout pense senti parle comme le Poete, l’expression de l’un répond toujours si fidellement à celle de l’autre qu’on voit qu’ils sont toujours animes du même esprit; & l’on me dit que cet accord si juste & si rare résulte d’un tas de pillages fortuitement rassembles? Monsieur, il y auroit cent fois plus d’art à composer un pareil tout de morceaux épars & décousus qu’à le créer soi-même d’un bout à l’autre.
LE FRANÇOISE.
Votre objection ne m’est pas nouvelle; elle paroit même si solide à beaucoup de gens, que, revenus des vols partiels, quoique tous si bien prouves, ils sont maintenant persuades que la piece entiere , paroles & musique , est d’une autre main , & que le charlatan a eu l’adresse de s’en emparer & l’impudence de se l’attribuer. Cela paroit même si bien établi que l’on n’en doute plus gueres ; car enfin il faut bien nécessairement recourir à quelque explication semblable; il faut bien que cet ouvrage qu’il est incontestablement hors d’état d’avoir fait ait été fait par quelqu’un. On prétend même en avoir découvert le véritable Auteur.
ROUSSEAU.
J’entends: après avoir d’abord découvert & très-bien prouve les vols partiels dont le Devin du Village étoit compose, on [42] prouve aujourd’hui non moins victorieusement qu’il n’y a point eu de vols partiels, que cette piece, toute de la même main a été volée en entier par celui qui se l’attribue. Soit donc ; car l’une & l’autre de ces vérités contradictoires est égale pour mon objet. Mais enfin quel est - il donc, ce véritable auteur? Est-il François, Suisse, Italien, Chinois?
LE FRANÇOISE.
C’est ce que j’ignore; car on ne peut gueres attribuer cet ouvrage à Pergolese , comme un Salve Regina.....
ROUSSEAU.
Oui, j’en convois un de cet Auteur, & qui même a été grave....
LE FRANÇOISE.
Ce n’est pas celui-la. Le Salve dont vous parlez, Pergolese l’a fait de son vivant, & celui dont je parle en est un autre qu’il a fait vingt ans après sa mort, & que J. J. s’approprioit en disant l’avoir fait pour Mlle. Fel , comme beaucoup d’autres motets que le même J. J. dit ou dira de même avoir faits depuis lors, & qui par autant de miracles de M. d’Alembert sont & seront toujours tous de Pergolese dont il évoque l’ombre quand il lui plaît.
ROUSSEAU.
Voila qui est vraiment admirable. Oh je me doutois depuis long-tems que ce M. d’Alembert devoit être un saint à miracles, & je parierois bien qu’il ne s’en tient pas à ceux-la. Mais, comme vous dites , il lui sera néanmoins difficile , tout [43] saint qu’il est , d’avoir aussi fait faire le Devin du Village à Pergolese , & il ne faudroit pas multiplier les auteurs sans nécessité.
LE FRANÇOIS.
Pourquoi non ? Qu’un pillard prenne à droite & à gauche, rien au monde n’est plus naturel.
ROUSSEAU.
D’accord; mais dans toutes ces musiques ainsi pillées on sent les coutures & les pieces de rapport , & il me semble que celle qui porte le nom de J. J. n’a pas cet air-la. On n’y trouvé même aucune physionomie nationale : ce n’est pas plus de la musique Italienne que de la musique Françoise. Elle a le ton de la chose & rien de plus.
LE FRANÇOISE.
Tout le monde convient de cela. Comment l’Auteur du Devin a-t-il pris dans cette piece un accent alors si neuf qu’il n’ait employé que la, & si c’est son unique ouvrage, comment en a-t-il tranquillement cede la gloire à un autre, sans tenter de la revendiquer, ou du moins de la partager par un second Opéra semblable ? On m’a promis de m’expliquer clairement tout cela; car j’avoue de bonne foi y avoir trouvé jusqu’ici quelque obscurité.
ROUSSEAU.
Bon! vous voila bien embarrasse ! Le pillard aura fait accointances avec l’Auteur : il se sera fait confier sa piece, ou la lui aura volée , & puis il l’aura empoisonne. Cela est tout simple.
[44] LE FRANÇOIS.
Vraiment, vous avez la de jolies idées!
ROUSSEAU.
Ah ne me faites pas honneur de votre bien ! Ces idées vous appartiennent ; elles sont l’effet naturel de tout ce que vous m’avez appris. Au reste, & quoiqu’il en soit du véritable Auteur de la piece, il me suffit que celui qui s’est dit l’être soit par son ignorance & son incapacité hors d’état de l’avoir faite, pour que j’en conclue à plus sorte raison qu’il n’a fait ni le Dictionnaire qu’il s’attribue aussi , ni la lettre sûr la Musique Françoise, ni aucun des autres livres qui portent son nom & dans lesquels il est impossible de ne pas sentir qu’ils partent tous de la même main. D’ailleurs, concevez - vous qu’un homme doue d’allez de talens pour faire de pareils ouvrages, aille au sort même de son effervescence piller & s’attribuer ceux d’autrui dans un genre qui non-seulement n’est pas le sien , mais auquel il n’entend absolument rien ; qu’un homme qui, selon vous, eût assez de courage d’orgueil de fierté de forcé pour résister à la démangeaison d’écrire si naturelle aux jeunes gens qui se sentent quelque talent , pour laisser meurir vingt ans sa tète dans le silence , afin de donner plus de profondeur & de poids à ses productions long-tems méditées , que ce même homme , l’ame toute remplie de ses grandes & sublimes vues aille en interrompre le développement, pour chercher par des manoeuvres aussi lâches que pueriles une réputation usurpée & très - inférieure à celle qu’il peut obtenir légitimement ? Ce sont des gens pourvus de bien petits talens [45] par eux-mêmes qui se parent ainsi de ceux d’autrui, & quiconque avec une tète active & pensante à senti le délire & l’attrait du travail d’esprit ne va pas servilement sûr la trace d’un autre pour se parer ainsi de productions étrangeres par préférence à celles qu’il peut tirer de son propre fond. Allez , Monsieur, celui qui a pu être assez vil & assez sot pour s’attribuer le Devin du Village sans l’avoir fait & même sans savoir la musique, n’a jamais sait une ligne du Discours sûr l’inégalité, ni de l’Emile ni du Contrat Social. Tant d’audace & de vigueur d’un cote, tant d’ineptie et de lâcheté de l’autre ne s’associeront jamais dans la même ame.
Voila une preuve qui parle à tout homme sensé. Que d’autres qui ne sont pas moins fortes ne parlent qu’à moi, j’en suis fâché pour mon espece ; elles devroient parler à toute ame sensible & douée de l’instinct moral. Vous me dites que tous ces écrits qui m’échauffent me touchent m’attendrissent, me donnent la volonté sincere d’être meilleur sont uniquement des productions d’une tète exaltée conduite par un coeur hypocrite & fourbe. La figure de mes êtres sublunaires vous aura déjà fait entendre que je n’étois pas la-dessus de votre avis. Ce qui me confirme encore dans le mien est le nombre & l’étendue de ces mêmes écrits ou je sens toujours & par-tout la même véhémence d’un coeur échauffe des mêmes sentimens. Quoi ! ce fléau du genre - humain , cet ennemi de toute droiture de toute justice de toute bonté s’est captive dix à douze ans dans le cours de quinze volumes à parler toujours le plus doux le plus pur le plus énergique langage de la vertu, à plaindre les miseres humaines , à en montrer la [46] source dans les erreurs dans les préjugés des hommes, à leur tracer la route du vrai bonheur, à leur apprendre à rentrer dans leurs propres coeurs pour y retrouver le germe des vertus sociales qu’ils étouffent sous un faux simulacre dans le progrès mal entendu des sociétés, à consulter toujours leur conscience pour redresser les erreurs de leur raison , & à écouter dans le silence des passions cette voix intérieure que tous nos philosophes ont tant à coeur d’étouffer , & qu’ils traitent de chimère parce qu’elle ne leur dit plus rien : il s’est fait siffler d’eux & de tout son siecle pour avoir toujours soutenu que l’homme étoit bon quoique les hommes fussent mechans , que ses vertus lui venoient de lui-même , que ses vices lui venoient d’ailleurs : il a consacre son plus grand & meilleur ouvrage à montrer comment s’introduisent dans notre ame les passions nuisibles , à montrer que la bonne éducation doit être purement négative, qu’elle doit consister, non à guérir les vices du coeur humain, puisqu’il n’y en a point naturellement , mais à les empêcher de naître, & à tenir exactement fermées les portes par lesquelles ils s’introduisent : enfin , il a établi tout cela avec une clarté si lumineuse avec un charme si touchant avec une vérité si persuasive qu’une ame non dépravée ne peut résister à l’attrait de ses images & à la forcé de ses raisons ; & vous voulez que cette longue suite d’écrits ou respirent toujours les mêmes maximes , ou le même langage se soutient toujours avec la même chaleur soit l’ouvrage d’un fourbe qui parle toujours, non-seulement contre sa pensée, mais aussi contre son intérêt, puisque mettant tout son bonheur à remplir le monde de malheurs & de crimes, il devoit conséquemment chercher à [47] multiplier les scélérats pour se donner des aides & des complices dans l’exécution de ses horribles projets ; au lieu qu’il n’a travaille réellement qu’à se susciter des obstacles & des adversaires dans tous les prosélytes que ses livres feroient à la vertu.
Autres raisons non moins fortes dans mon esprit. Cet Auteur putatif, reconnu par toutes les preuves que vous m’avez fournies le plus crapuleux le plus vil débauche qui puisse exister , à passa sa vie avec les trainées des rues dans les plus infâmes réduits, il est hébété de débauche, il est pourri de vérole, & vous voulez qu’il ait écrit ces inimitables lettres pleines de cet amour si brûlant & si pur qui ne germa jamais que dans des coeurs aussi castes que tendres ? Ignorez-vus que rien n’est moins tendre qu’un débauche , que l’amour n’est pas plus connu des libertins que des femmes; de mauvaise vie, que la crapule endurcit le coeur, rend ceux qui s’y livrent impudens grossiers brutaux cruels, que leur sang appauvri dépouillé de cet esprit de vie qui du coeur porte au cerveau ces charmantes images d’ou naît l’ivresse de l’amour , ne leur donne par l’habitude que les acres picotemens du besoin, sans y joindre ces douces impressions qui rendent la sensualité aussi tendre que vive ? Qu’on me montre une lettre d’amour main inconnue , je suis assure de connoitre à sa lecture si celui qui l’écrit à des moeurs. Ce n’est qu’aux yeux de ceux qui en ont que les femmes peuvent briller de ces charmes touchans & chastes qui seuls sont le délire des coeurs vraiment amoureux. Les débauches ne voient en elles que des instrumens de plaisir [48] qui leur sont aussi méprisables que nécessaires , comme ces vases dont on se sert tous les jours pour les plus pensables besoins. J’aurois défie tous les coureurs de filles de Paris d’écrire jamais une seule des lettres de l’Heloise, & le livre entier, ce livre dont la lecture me jette dans les plus angéliques extases seroit l’ouvrage d’un vil débaucha! comptez, Monsieur, qu’il n’en est rien : ce n’est pas avec de l’esprit & du jargon que ces choses-la se trouvent. Vous voulez qu’un hypocrite adroit qui ne marche à ses fins qu’s forcé de ruse & d’astuce aille étourdiment se livrer à l’impétuosité de l’indignation contre tous les états contre tous les partis sans partis sans exception, & dire également les plus dures vérités aux uns & aux autres. Papistes, huguenots, grands, petits, hommes. femmes, robins, soldats, moines, prêtres, Dévots , médecins , philosophes , Tros Rutulusve fuat, tout est peint tout est démasque sans jamais un mot d’aigreur ni de personnalité contre qui que ce soit , mais sans ménagement pour aucun parti. Vous voulez qu’il ait toujours suivi sa fougue au point d’avoir tout soulève contre lui , tout réuni pour l’accabler dans sa disgrâce , & tout cela sans se ménager ni défenseur ni appui, sans s’embarrasser même du succès de ses livres , sans s’informer au moins de l’effet qu’ils produisoient & de l’orage qu’ils attiroient sûr sa tète, & sans en concevoir le moindre souci quand le bruit commença d’en arriver jusqu’à lui? Cette intrépidité, cette imprudence cette incurie est-elle de l’homme faux & fin que vous m’avez peint? Enfin vous voulez qu’un misérable à qui l’on a ôte le nom de scélérat qu’on ne trouvoit pas encore assez abject , pour [49] lui donner celui de coquin comme exprimant mieux la bassesse & l’indignité de son ame ; vous voulez que ce reptile ait pris & soutenu pendant quinze volumes le langage intrépide & fier d’un écrivain qui , consacrant sa plume à la vérité, ne quête point les suffrages du public & que le témoignage de son cour met au-dessus des jugemens des hommes ? Vous voulez que parmi tant de si beaux livres modernes, les seuls qui pénètrent jusqu’à mon coeur, qui l’enflamment d’amour pour la vertu , qui l’attendrissent sûr les miseres humaines , soient précisément les jeux d’un détestable fourbe qui se moque de ses lecteurs & ne croit pas un mot de ce qu’il leur dit avec tant de chaleur & de forcé; tandis que tous les autres, écrits, à ce que vous m’assurez, par de vrais sages dans de si pures intentions, me glacent le coeur, le resserrent, & ne m’inspirent avec des sentimens d’aigreur, de peine, & de haine , que le plus intolérant esprit de parti ? Tenez, Monsieur, s’il n’est pas impossible que tout cela soit, il l’est du moins que jamais je le croye , fut - il mille sois démontre. Encore un coup je ne résiste point à vos preuves , elles m’ont pleinement convaincu : mais ce que je ne crois ni ne croirai de ma vie , c’est que l’Emile & sûr-tout l’article du goût dans le quatrieme livre soit l’ouvrage d’un cour dépravé, que l’Heloise & sûr-tout la lettre sûr la mort de Julie ait été écrite par un scélérat, que celle à M. d’Alembert sûr les spectacles soit la production d’une ame double, que le sommaire du projet de paix perpétuelle soit celle d’un ennemi du genre-humain, que le recueil entier des écrits du même Auteur soit sorti d’une ame hypocrite & d’une mauvaise tète, non du pur zele [50] d’un coeur brûlant d’amour pour la vertu. Non, Monsieur, non Monsieur ; le mien ne se prêtera jamais à cette absurde & fausse persuasion. Mais je dis & je soutiendrai toujours qu’il faut qu’il y ait deux J. J. , & que l’Auteur des livres & celui des crimes ne sont pas le même homme. Voila un sentiment si bien enracine dans le fond de mon coeur que rien ne me l’ôtera jamais.
LE FRANÇOIS.
C’est pourtant une erreur sans le moindre doute; & une autre preuve qu’il a fait des livres est qu’il en fait encore tous les jours.
ROUSSEAU.
Voila ce que j’ignorois , & l’on m’avoit dit au contraire qu’il s’occupoit uniquement depuis quelques années à copier de la musique.
LE FRANÇOIS.
Bon, copier! il en fait le semblant pour faire le pauvre quoiqu’il soit riche & couvrir sa rage de faire des livres & de barbouiller du papier. Mais personne ici n’en est la dupe, & il faut que vous veniez de bien loin pour l’avoir été.
ROUSSEAU.
Sûr quoi, je vous prie , roulent ces nouveaux livres dont il se cache si bien , si à propos, & avec tant de succès ?
LE FRANÇOIS.
Ce sont des Fadaises de toute espece : des leçons d’Athéisme, [51] des éloges de la philosophie moderne, des oraisons funèbres, des traductions, des satyres . . . . .
ROUSSEAU.
Contre ses ennemis, sans doute ?
LE FRANÇOIS.
Non, contre les ennemis de ses ennemis.
ROUSSEAU.
Voila de quoi je ne me serois pas doute.
LE FRANÇOIS.
Oh vous ne connoissez pas la ruse du drôle ! Il fait tout cela pour se mieux déguiser. Il fait de violentes sorties contre la présente administration ( en 1772 ) dont il n’a point à se plaindre , en faveur du Parlement qui l’a si indignement traite & de l’auteur de toutes ses miseres , qu’il devroit avoir en horreur. Mais à chaque instant sa vanité se décelé par les plus ineptes louanges de lui-même. Par exemple , il a fait dernièrement un livre fort plat intitule l’an deux mille deux cents quarante , dans lequel il consacre avec soin tous ses écrits à la postérité sans même excepter Narcisse , & sans qu’il en manque une seule ligne.
ROUSSEAU.
C’est en effet une bien étonnante balourdise. Dans les livres qui portent son nom je ne vois pas un orgueil aussi bête.
[52] LE FRANÇOIS.
En se nommant il se contraignoit; à présent qu’il se croit bien cache, il ne se gêne plus.
ROUSSEAU.
Il a raison, cela lui réussit si bien! Mais, Monsieur, quel est donc le vrai but de ses livres que cet homme si fin publie avec tant de mystère en saveur des gens qu’il devroit haïr, & de la doctrine à laquelle il a paru si contraire?
LE FRANÇOIS.
En doutez-vous ? C’est de se jouer du public & de faire parade de son éloquence en prouvant successivement le pour & le contre & promenant ses lecteurs du blanc au noir pour se moquer de leur crédulité.
LE FRANÇOIS.
Par ma soi ! voila , pour la détresse homme de bien bonne humeur , & qui pour être aussi haineux que vous le faites n’est gueres occupe de ses ennemis! Pour moi, sans être vain ni vindicatif, je vous déclare que si j’étois à sa place & que je voulusse encore faire des livres , ce ne seroit pas pour faire triompher mes persécuteurs & leur doctrine aux dépens de ma réputation & de mes propres écrits. S’il est réellement l’Auteur de ceux qu’il n’avoue pas , c’est une sorte & nouvelle preuve qu’il ne l’est pas de ceux qu’il avoue. Car assurément il faudroit le supposer bien stupide & bien ennemi de lui-même pour chanter la palinodie si mal à propos.
[53] LE FRANÇOIS.
Il faut avouer que vous êtes un homme bien obstine bien tenace dans vos opinions ; au peu d’autorité qu’ont sûr vous celles du public , on voit bien que vous n’êtes pas FRANÇOIS. Parmi tous nos sages si vertueux si justes si supérieurs à toute partialité, parmi toutes nos dames si sensibles , si favorables à un Auteur qui peint si bien l’amour, il ne s’est trouvé personne qui ait fait la moindre résistance aux argumens triomphans de nos Messieurs, personne qui ne se soit rendu avec empressement avec joie aux preuves que ce même Auteur qu’on disoit tant aimer, que ce même J. J. si fête, mais il si rogue & si haïssable, étoit la honte & l’opprobre du genre - humain; & maintenant qu’on s’est si bien passionne pour cette idée qu’on n’en voudroit pas changer quand la chose seroit possible, vous seul, plus difficile que tout le monde, venez ici nous proposer une distinction neuve & imprévue qui ne le seroit pas si elle avoit la moindre solidité. Je conviens pourtant qu’à travers tout ce pathos, qui selon moine dit pas grand’chose, vous ouvrez de nouvelles vues qui pourroient avoir leur usage communiquées à nos Messieurs. Il est certain que si l’on pouvoit prouver que J. J. n’a fait aucun des livres qu’il s’attribue , comme on prouve qu’il n’a pas fait le Devin , on ôteroit une difficulté qui ne laissé pas d’arrêter ou du moins d’embarrasser encore bien des gens, malgré les preuves convaincantes des forfaits de ce misérable. Mais je serois aussi fort surpris pour peu qu’on pût appuyer cette idée , qu’on se fut avise si tard de la proposer. Je vois qu’en s’attachant à le couvrir de tout [54] l’opprobre qu’il mérité, nos Messieurs ne laissent pas de s’inquiéter quelquefois de ces livres qu’ils détestent, qu’ils tournent même en ridicule de toute leur forcé , mais qui attirent souvent des objections incommodes , qu’on leveroit tout-d’un-coup en affirmant qu’il n’a pas écrit un seul mot de tout cela , & qu’il en est incapable comme d’avoir fait le Devin. Mais je vois qu’on a pris ici une route contraire qui ne gueres ramener à celle-la; & l’on croit si bien que ces écrits sont de lui que nos Messieurs s’occupent depuis long-tems à les éplucher pour en extraire le poison.
ROUSSEAU.
Le poison!
LE FRANÇOIS.
Sans doute. Ces beaux livres vous ont séduit comme bien d’autres, & je suis peu surpris qu’à travers toute cette ostentation de belle morale vous n’ayez pas senti les doctrines pernicieuses qu’il y répand ; mais je le serois sort qu’elles n’y fussent pas. Comment un tel serpent n’infecteroit - il pas de son venin tout ce qu’il touche?
ROUSSEAU.
Eh bien, Monsieur, ce venin ! en a-t-on déjà beaucoup extrait de ces livres?
LE FRANÇOIS.
Beaucoup à ce qu’on m’a dit, & même il s’y met tout à découvert dans nombre de passages horribles que l’extrême prévention qu’on avoit pour ces livres empêcha d’abord de [55] remarquer, mais qui frappent maintenant de surprise & d’effroi tous ceux qui, mieux instruits les lisent comme il convient.
ROUSSEAU.
Des passages horribles! J’ai lu ces livres avec grand soin, mais je n’y en ai point trouvé de tel, je vous jure. Vous m’obligeriez de m’en indiquer quelqu’un.
LE FRANÇOIS.
Ne les ayant pas lus c’est ce que je ne saurois faire: mais j’en demanderai la liste à nos Messieurs qui les recueilles & je vous la communiquerai. Je me rappelle seulement qu’on cite une note de l’Emile ou il enseigne ouvertement l’assassinat.
ROUSSEAU.
Comment, Monsieur , il enseigne ouvertement l’assassinat, & cela n’a pas été remarque de la premiere lecture! Il faloit qu’il eût en effet des lecteurs bien prévenus ou bien distraits. Et ou donc avoient les yeux les Auteurs de ces sages & graves Réquisitoires sûr lesquels on l’a si régulièrement décrété? Quelle trouvaille pour eux! quel regret de l’avoir manquée!
LE FRANÇOIS.
Ah c’est que ces livres étoient trop pleins de choses à reprendre pour qu’on pût tout relever.
ROUSSEAU.
Il est vrai que le bon le judicieux Joli de Fleuri, tout plein de l’horreur que lui inspiroit le système criminel de la Religion naturelle ne pouvoit gueres s’arrêter à des bagatelles [56] comme des leçons d’assassinat ; ou peut-être, vous dites, son extrême prévention pour le livre l’empêchoit-elle de les remarquer. Dites, dites, Monsieur, que vos chercheurs de poison sont bien plutôt ceux qui l’y mettent, & qu’il n’y en a point pour ceux qui n’en cherchent pas. J’ai lu vingt sois la note dont vous parlez, sans y voir autre chose qu’une vive indignation contre un préjugé gothique non moins extravagant que funeste, & je ne me serois jamais doute du sens que vos Messieurs lui donnent si je vois vu par hazard une lettre insidieuse qu’on a fait écrire à l’Auteur à ce sujet & la réponse qu’il a eu la foiblesse d’y faire, & ou il explique le sens de cette note qui n’avoit pas besoin d’autre explication que d’être lue à sa place d’honnêtes gens. Un Auteur qui écrit d’après son coeur est sujet en se passionnant à des fougues qui l’entraînent au de-la du but, & à des écarts ou ne tombent jamais ces écrivains subtils & méthodistes qui , sans s’animer sûr rien au monde, ne disent jamais que ce qu’il leur est avantageux de dire & qu’ils savent tourner sans se commettre pour produire l’effet qui convient à leur intérêt. Ce sont les imprudences d’un homme confiant en lui-même, & dont l’ame généreuse ne suppose pas même que l’on puisse douter lui. Soyez sûr que jamais hypocrite ni fourbe n’ira s’exposer à découvert. Nos Philosophes ont bien ce qu’ils appellent leur doctrine intérieure, mais ils ne l’enseignent au publie qu’en se cachant & à leurs amis qu’en secret. En prenant toujours tout à la lettre on trouveroit peut-être en effet moins à reprendre dans les livres les plus dangereux [57] que dans ceux dont nous parlons ici , & en général que dans nous ceux on l’Auteur sûr de lui-même & parlant d’abondance de coeur s’abandonne à toute sa véhémence, sans songer aux prises qu’il peut laisser au méchant qui le guerre de sang-froid, & qui ne cherche ce qu’il offre de bon & d’utile qu’un cote mal garde par lequel il puisse enfoncer le poignard. Mais lisez tous ces passages dans le sens qu’ils présentent naturellement à l’esprit du lecteur & qu’ils avoient dans celui de l’Auteur en les écrivant, lisez-les à leur place avec ce qui précédé & ce qui suit , consultez la disposition de coeur ou ces lectures vous mettent; c’est cette disposition qui vous éclairera sûr leur véritable sens. Pour toute réponse à ces sinistres interprétateurs & pour leur juste peine, je ne voudrois que leur faire lire à haute voix l’ouvrage entier qu’ils déchirent ainsi par lambeaux pour les teindre de leur venin; je doute qu’en finissant cette lecture il s’en trouvât un seul assez impudent pour oser renouveller son accusation.
LE FRANÇOIS.
Je sais qu’on blâme en général cette maniere d’isoler & défigurer les passages d’un Auteur pour les interpréter au gré de la passion d’un censeur injuste; mais par vos propres principes nos Messieurs vous mettront ici loin de votre compte , car c’est encore moins dans des traits épars que dans toute la substance des livres dont il s’agit qu’ils trouvent le poison que l’Auteur a pris soin d’y répandre : mais il y est fondu avec tant d’art, que n’est que par les plus subtiles analyses qu’on vient à bout de le découvrir.
[58] ROUSSEAU.
En ce cas il étoit fort inutile de l’y mettre : car encore un coup, s’il faut chercher ce venin pour le sentir, il n’y est que pour ceux qui l’y cherchent ou plutôt qui l’y mettent. Pour moi , par exemple qui ne me suis point avise d’y cri chercher, je puis bien jurer n’y en avoir point trouvé.
LE FRANÇOISE.
Eh qu’importe , s’il fait son effet sans être apperçu ? Effet ou d’un tel passage en particulier, mais de la lecture entiere du livre. Qu’avez -vous à dire à cela?
ROUSSEAU.
Rien , sinon qu’ayant lu plusieurs fois en entier les écrits: que J. J. s’attribue, l’effet total qu’il en a résulte dans mon ame à toujours été de me rendre plus humain plus juste , meilleur que je n’étois auparavant ; jamais je ne me suis occupe de ces livres sans profit pour la vertu.
LE FRANÇOIS.
Oh je vous certifie que ce n’est pas la l’effet que leur lecture à produit sûr nos Messieurs.
ROUSSEAU.
Ah, je le crois! mais ce n’est pas la faute, des livres : car pour moi plus j’y ai livre mon coeur, moins j’y ai senti ce qu’ils y trouvent de pernicieux; & je suis sûr que cet effet qu’ils ont produit sûr moi sera le même sûr tout honnête homme qui les lira avec la même impartialité.
[59] LE FRANÇOIS.
Dites avec la même prévention ; car ceux qui ont senti l’effet contraire , & qui s’occupent pour le bien public de ces utiles recherches sont tous des hommes de la plus sublime vertu & de grands philosophes qui ne se trompent jamais.
ROUSSEAU.
Je n’ai rien encore à dire à cela. Mais faites une chose; imbu des principes de ces grands philosophes qui ne se trompent jamais, mais sincere dans l’amour de la vérité, mettez-vous en état de prononcer comme eux avec connoissance de cause , & de décider sûr cet article entr’eux d’un cote escortes de tous leurs disciples qui ne jurent que par les maîtres, & de l’autre tout le public avant qu’ils l’eussent si bien endoctrine. Pour cela, lisez vous-même les livres dont il s’agit & sûr les dispositions ou vous laissera leur lecture jugez de celle ou étoit l’Auteur en les écrivant, & de l’effet naturel qu’ils doivent produire quand rien n’agira pour le détourner. C’est, je crois le moyen le plus sûr de porter sûr ce point un jugement équitable.
LE FRANÇOIS.
Quoi! vous voulez m’imposer le supplice de lire une immense compilation de préceptes de vertu rédiges par un coquin?
ROUSSEAU.
Non, Monsieur, je veux que vous lisiez le vrai système du coeur humain rédige par un honnête homme & publie [60] sous un autre nom. Je veux que vous ne vous préveniez point contre des livres bons & utiles , uniquement parce qu’un homme indigne de les lire à l’audace de s’en dire l’Auteur.
LE FRANÇOIS.
Sous ce point de vue on pourroit se résoudre à lire ces livres , si ceux qui les ont le mieux examines ne s’accordoient tous excepte vous seul à les trouver nuisibles & dangereux; ce qui prouve assez que ces livres ont été composes, non comme vous dites par un honnête homme dans des intentions louables, mais par un fourbe adroit plein de mauvais sentimens masques d’un extérieur hypocrite à la saveur duquel ils surprennent séduisent & trompent le gens.
ROUSSEAU.
Tant que vous continuerez de la sorte à mettre en fait sûr l’autorité d’autrui l’opinion contraire à la mienne, nous ne saurions être d’accord. Quand vous voudrez juger vous-même , nous pourrons alors comparer nos raisons & choisir l’opinion la mieux fondée. Mais dans une question de fait comme celle-ci, je ne vois pourquoi je ferois oblige de croire sans aucune raison probante que d’autres ont ici mieux vu que moi.
LE FRANÇOIS.
Comptez-vous pour rien le calcul des voix, quand vous êtes seul à voir autrement que tout le monde ?
ROUSSEAU.
Pour faire ce calcul avec justesse, il faudroit auparavant savoir combien de gens dans cette affaire ne voyent comme vous que par les yeux d’autrui. Si du nombre de ces bruyantes voix on doit les échos qui ne sont que répéter celle des autres, & que ton comptât celles qui restent dans le silence faute d’oser se faire entendre, il y auroit peut-être moins de disproportion que vous ne pensez. En réduisant toute cette multitude au petit nombre de gens qui menent les autres, il me resteroit encore une sorte raison de ne pas préférer leur avis au mien. Car je suis ici parfaitement sûr de ma bonne foi, & je n’en puis dire autant avec la même assurance d’aucun de ceux qui sûr cet article disent penser autrement que moi. En un mot, je juge ici par moi-même. Nous ne pouvons donc raisonner au pair vous & moi , que vous ne vous mettiez en état de juger par vous-même aussi.
LE FRANÇOIS.
J’aime mieux pour vous complaire faire plus que vous ne demandez, en adoptant votre opinion préférablement à l’opinion publique; car je vous avoue que le seul doute si ces livres ont été faits par ce misérable supporter la lecture aisément.
ROUSSEAU.
Faites mieux encore. Ne songez point à l’Auteur en les lisant, & sans vous prévenir ni pour ni contre, livrez votre ame aux impressions qu’elle en recevra. Vous vous assurerez ainsi par vous-même de l’intention dans laquelle ont été écrits [62] ses livres, & s’ils peuvent être l’ouvrage d’un scélérat qui couvoit de mauvais desseins.
LE FRANÇOIS.
Si je fais pour vous cet effort, n’espérez pas du que ce soit gratuitement. Pour m’engager à lire ces livres malgré ma répugnance , il faut malgré la votre engager vous-même à voir l’Auteur , ou selon vous celui qui se donne pour tel, à l’examiner avec soin, & à démêler à travers, son hypocrisie le fourbe adroit qu’elle a masque long-tems.
ROUSSEAU.
Que m’osez-vous proposer? Moi que j’aille chercher un pareil homme ! que je le voye ! que je le hante! Moi m’indigne de respirer l’air qu’il respire, moi qui voudrois mettre le diamètre de la terre entre lui & moi & m’en trouverois trop près encore ! Rousseau vous a-t-il donc paru facile en liaisons au point d’aller chercher la fréquentation des mechans? Si jamais j’avois le malheur de trouver celui-ci sûr mes pas, le ne m’en consolerois qu’en le chargeant des noms qu’il mérite, en confondant sa morgue hypocrite par les plus cruels reproches , en l’accablant de l’affreuse liste de ses forfaits.
LE FRANÇOIS.
Que dites-vous la! Que vous m’effrayez! Avez-vous oublie l’engagement sacré que vous avez pris de garder avec lui le plus profond silence & de ne lui jamais laisser connoître [63] que vous ayez même aucun soupçon de tous ce que je vous ai dévoilé?
ROUSSEAU.
Comment ? Vous m’étonnez. Cet engagement regardoit uniquement, du moins je l’ai cru le tems qu’il a falu mettre à m’expliquer les secrets affreux que vous m’avez révélés. De peur d’en brouiller le fil, il faloit ne pas l’interrompre jusqu’au bout, & vous ne vouliez pas que je m’exposasse à des discussions avec un fourbe , avant d’avoir toutes les instructions nécessaires pour le confondre pleinement. Voir. ce que j’ai compris de vos motifs dans le silence que vous m’avez impose , & je n’ai pu supposer que l’obligation de ce silence allât plus loin que ne le permettent la justice & la loi.
LE FRANÇOIS.
Ne vous y trompez donc plus. Votre engagement, auquel vous ne pouvez manquer sans violer votre soi, n’a quant à sa durée d’autres bornes que celles de la vie. Vous pouvez vous devez même répandre publier par-tout l’affreux détail de ses vices & de ses crimes , travailler avec zele à étendre & accroître de plus en plus sa diffamation, le rendre autant qu’il est possible odieux méprisable exécrable à tout le monde. Mais il faut toujours mettre à cette bonne oeuvre un air de mystère & de commisération qui en augmente l’effet, & loin de lui donner jamais aucune explication qui le mette à portée de répondre & de se défendre, vous devez concourir avec tout le monde à lui faire ignorer toujours ce qu’on fait & comment on le fait.
ROUSSEAU.
[64] Voila des devoirs que j’étois bien éloigne de comprendre quand vous me les avez imposes , & maintenant qu’il vous plaît de me les expliquer, vous ne pouvez douter q’ils ne me surprennent & que je ne sois curieux d’apprendre sûr quels principes vous les sondez. Expliquez-vous donc, vous prie, & comptez sûr toute mon attention.
LE FRANÇOIS.
O mon bon ami! Qu’avec plaisir voue coeur navre du déshonneur que fait à l’humanité set homme qui n’auroit jamais du naître, va s’ouvrir à des sentimens qui en sont la gloire dans les nobles ames de ceux qui ont démasque ce malheureux; ils étoient ses amis, ils faisoient profession de l’être. Séduits par un extérieur honnête & simple, par une humeur crue alors facile & douce, par la mesure de talens qu’il faloit pour sentir les leurs sans prétendre à la concurrence, ils le recherchèrent se l’attachèrent & l’eurent bientôt subjugue ; car il est certain que cela n’étoit pas difficile. Mais quand ils virent que cet homme si simple & si doux prenant tout d’un coup l’essor s’élevoit d’un vol rapide réputation à laquelle ils ne pouvoient atteindre, eux qui avoient tant de hautes prétentions si bien fondées, ils se doutèrent bientôt qu’il y avoit la-dessous quelque chose qui n’alloit pas bien, que cet esprit bouillant n’avoit pas si long-tems contenu soi ardeur sans mystère, & des-lors, persuades que cette apparente simplicité n’étoit qu’un voile qui cachoit quelque projet dangereux, ils formeront la ferme résolution [65] de trouver ce qu’ils cherchoient & prirent à loisir les mesures les plus sures pour ne pas perdre leurs peines.
Ils se concertèrent donc pour éclairer toutes ses allures de maniere que rien ne leur pût échapper. Il les avoit mis lui-même sûr la voie par la déclaration d’une faute grave qu’il avoit commise & dont il leur confia le secret sans nécessité sans utilité, non comme disoit l’hypocrite pour ne rien cacher à l’amitié & ne pas paroitre à leurs yeux meilleur qu’il n’était; mais plutôt, comme ils disent très-sensément eux-mêmes , pour leur donner le change, occuper ainsi leur attention, & les détourner de vouloir pénétrer plus avant dans le mystère obscur de son caractere. Cette étourderie de sa part sut sans doute un coup du Ciel qui voulut forcer le fourbe à se démasquer lui-même , ou du moins à leur fournir la prise dont ils avoient besoin pour cela. Profitant habilement de cette ouverture pour tendre leurs piégés autour de lui , ils passerent aisément de sa confidence à celle des complices de sa faute desquels ils se firent bientôt autant d’instrumens pour l’exécution de leur projet. Avec beaucoup d’adresse , un peu d’argent & de grandes promesses , ils gagnèrent tout ce qui l’entouroit & parvinrent ainsi par degrés à être instruits de ce qui le regardoit aussi bien & mieux que lui-même. Le fruit de tous ces soins sut la découverte & la preuve de ce qu’ils avoient présent si-tôt que ces livres firent du bruit, savoir que ce grand prêcheur de vertu n’étoit qu’un monstre charge de crimes caches, qui depuis quarante ans masquoit l’ame d’un scélérat sous les dehors d’un honnête homme.
[66] ROUSSEAU.
Continuez de grace. Voila vraiment des choses surprenantes que vous me racontez-la.
LE FRANÇOIS.
Vous avez vu en quoi consistoient ces découvertes. Vous pouvez juger de l’embarras de ceux qui les avoient faites. Elles n’étoient pas de nature à pouvoir être tues & l’on n’avoit pas pris tant de peines pour rien; cependant quand il n’y auroit eu à les publier d’autre inconvénient que d’attirer au coupable les peines qu’il avoir méritées, c’en étoit assez pour empêcher ces hommes généreux de l’y vouloir exposer. Ils devoient ils vouloient le démasquer mais ils ne vouloient pas le perdre , & l’un sembloit pourtant suivre nécessaire l’autre. Comment le confondre sans le punir? Comment l’épargner sans se rendre responsable de la continuation de ses crimes: car pour du repentir ils savoient bien qu’ils devoient point attendre de lui. Ils savoient ce qu’ils devoient a la justice à la vérité à la sûreté publique , mais ils ne savoient pas moins ce qu’ils se devoient à eux-mêmes. Après avoir eu le malheur de vivre avec ce scélérat dans l’intimité , ils ne pouvoient le livrer à la vindicte publique sans s’exposer à quelque blâme , & leurs honnêtes ames , pleines encore de commisération pour lui, vouloient sûr-tout éviter le scandale, & faire qu’aux yeux de toute la terre il leur dut son bien-être & sa conservation. Ils concertèrent donc soigneusement leurs démanches & résolurent de graduer si bien le développement de leurs découvertes , que la connoissance ne s’en répondit [67] dans le public qu’à mesure qu’on y reviendroit des préjugés qu’on avoit en sa saveur. Car son hypocrisie avoit alors le plus grand succès. La route nouvelle qu’il s’étoit frayée & qu’il paroissoit suivre avec assez de courage pour mettre sa conduite d’accord avec ses principes, son audacieuse morale qu’il sembloit prêcher par son exemple encore que par ses livres, & sûr-tout son désintéressement apparent dont tout le monde alors étoit la dupe; toutes ces singularités qui supposoient du moins une ame ferme excitoient l’admiration de ceux mêmes qui les desapprouvoient. On applaudissoit à ses maximes sans les admettre & son exemple sans vouloir le suivre.
Comme ces dispositions du public auroient pu l’empêcher de se rendre aisément à ce qu’on lui vouloir apprendre, il falut commencer par les changer. Ses fautes dans le jour le plus odieux commencerent l’ouvrage; son imprudence à les déclarer auroit pu paroitre franchise ; il la salut déguiser. Cela paroissoit difficile ; car on m’a dit qu’il en avoit fait dans l’Emile un aveu presque formel avec des regrets qui devoient naturellement lui épargner les reproches des honnêtes-gens. Heureusement le public qu’on animoit alors contre lui, & qui ne voit rien que ce qu’on veut qu’il voye, n’apperçut point tout cela , & bientôt avec les renseignemens suiffisans pour l’accuser & le convaincre sans qu’il parut que ce fut lui qui les eût fournis , on eût la prise nécessaire pour commencer l’oeuvre de sa diffamation. Tout se trouvoit merveilleusement dispose pour cela. Dans ses brutales déclamations il avoir, comme vous le remarquez vous-même, attaque tous les états: [68] tous ne demandoient pas mieux que de concourir à cette oeuvre qu’aucun n’osoit entamer de peur de paroitre écouter uniquement la vengeance. Mais à la faveur de ce premier fait bien établi & suffisamment aggrave, tout le reste devint facile. On pût sans soupçon d’animosité se rendre l’écho des ses amis, qui même ne le chargeoient qu’en le plaignant & seulement pour l’acquit de leur conscience ; & voila comment dirige par des gens instruits du caractere affreux de ce monstre , public , revenu peu-a-peu des jugemens favorables qu’il en avoit portes si long-tems , ne vit plus que du faste ou il avoit vu du courage , de la bassesse ou il avoit la simplicité, de la forfanterie ou il avoit vu du désintéressement, & du ridicule ou il avoit vu de la singularité .
Voilà l’état ou il falut amener les choses pour rendre croyables mémo avec toutes leurs preuves les noirs mysteres qu’on avoit à révéler , & pour le laisser vivre dans une liberté du moins apparente , & dans une absolue impunité. Car une fois un bien connu l’on n’avoir plus à craindre qu’il pût ni tromper ni séduire personne & ne pouvant plus se donner des complices, il étoit hors d’état, surveille comme il l’étoit par ses amis & par leurs amis , de suivre ses projets exécrables & de faire aucun mal dans la société. Dans cette situation, avant de révéler les découvertes qu’on avoit faites , on capitula qu’elles ne porteroient aucun préjudice à sa personne, & que pour le laisser même jouir d’une parfaite sécurité , on ne lui laisseroit jamais connoitre qu’on l’eût démasque. Cet engagement contracte avec toute la forcé possible a été rempli jusqu’ici avec une. fidélité qui tient du prodige. Voulez-vous être le premier [69] à l’enfreindre, tandis que le public entier , sans distinction de rang d’age de sexe de caractere , & sans aucune exception, pénétré d’admiration pour la générosité de ceux qui ont conduit cette affaire , s’est empresse d’entrer dans leurs nobles vues & de les favoriser par pitié pour ce malheureux: car vous devez sentir que la-dessus sa sûreté tient à son ignorance, & que s’il pouvoit jamais croire que ses crimes sont connus, il se prévaudroit infailliblement de l’indulgence dont on les couvre pour en tramer de nouveaux avec même impunité, que cette impunité seroit alors d’un trop dangereux exemple, & que ces crimes sont de ceux qu’il faut ou punir sévérerement ou laisser dans l’obscurité.
ROUSSEAU.
Tout ce que vous venez de me dire m’est si nouveau qu’il faut que j’y rêve long-tems pour arranger la-dessus mes idées. Il y a même quelques points sûr lesquels j’aurois besoin de plus grande explication. Vous dites, par exemple, qu’il n’est pas à craindre que cet homme une fois bien connu séduise personne, qu’il se donne des complices, qu’il fasse aucun complot dangereux. Cela s’accorde mal avec ce que vous m’avez raconte vous-même de la continuation de ses crimes, & je craindrois fort au contraire qu’affiche de la sorte il ne servit d’enseigne aux mechans pour former leurs associations criminelles & pour employer ses funestes talens à les affermir. Le plus grand mal & la plus grande honte de l’état social est que le crime y fasse des liens plus indissolubles que n’en fait la vertu. Les mechans se lient entr’eux plus fortement que les [70] bons & leurs liaisons sont bien plus durables, parce qu’ils ne peuvent les rompre impunément, que de la durée de ces liaisons dépend le secret de leurs trames, l’impunité de le leurs crimes , & qu’ils ont le plus grand intérêt à se ménager toujours réciproquement. Au lieu que les bons , unis seulement par des affections libres qui peuvent changer sans conséquence, rompent & se séparent sans crainte & sans risque des qu’ils cessent de se convenir. Cet homme, tel que vous me l’avez décrit, intrigant, actif , dangereux , doit être le foyer des complots de tous les scélérats. Sa liberté son impunité dont vous faites un si grand mérite aux gens de bien qui le ménagent , est un très-grand malheur public : ils sont responsables de tous les maux qui peuvent en arriver, & qui même en arrivent journellement selon vos propres récits. Est-il donc louable à des hommes justes de favoriser ainsi les mechans aux dépens des bons ?
LE FRANÇOIS.
Votre objection pourroit avoir de la forcé s’il s’agissoit ici d’un méchant d’une cathégorie ordinaire. Mais songez toujours qu’il s’agit d’un monstre l’horreur du genre-humain , auquel personne au monde ne peut se fier en aucune sorte, & qui n’est pas même capable du pacte que les scélérats sont entre eux. C’est sous cet aspect qu’également connu de tous il ne peut être à craindre à qui que ce soit par ses trames. Détesté des bons pour ses oeuvres, il l’est encore plus des mechans pour ses livres: par un juste châtiment de sa damnable hypocrisie, les fripons qu’il démasque pour se masquer ont tous [71] pour lui la plus invincible antipathie. S’ils cherchent à l’approcher, c’est seulement pour le surprendre & le trahir ; mais comptez qu’aucun d’eux ne tentera jamais de l’associer à quelque mauvaise entreprise.
ROUSSEAU.
C’est en effet un méchant d’une espece bien particuliere que celui qui se rend encore plus odieux aux mechans qu’aux bons , & à qui personne au monde n’oseroit proposer une injustice.
LE FRANÇOIS.
Oui , sans doute , d’une espece particuliere, & si particuliere que la nature n’en a jamais produit & j’espere n’en reproduira plus un semblable. Ne croyez pourtant pas qu’on le repose avec une aveugle confiance sûr cette horreur universelle. Elle est un des principaux moyens employés par les sages qui l’ont excitée , pour l’empêcher d’abuser par des pratiques pernicieuses de la liberté qu’on vouloit lui laisser , mais elle n’est pas le seul. Ils ont pris des précautions non moins efficaces en le surveillant à tel point qu’il ne puisse dire un mot qui ne soit écrit, ni faire un pas qui ne soit marque, ni former un projet qu’on ne pénétré à l’instant qu’il est conçu. Ils ont fait en sorte que, libre en apparence au milieu des hommes, il n’eût avec eux aucune société réelle, qu’il vécût seul dans la foule, qu’il ne sut rien de ce qui se fait, rien de ce qui se dit autour de lui, rien sûr-tout de ce qui le regarde & l’intéresse le plus , qu’il se sentit par-tout charge de chaînes dont il ne pût ni montrer ni soir le moindre vestige. Ils ont élevé [72] autour de lui des murs de ténèbres impénétrables à ses regards; ils l’ont enterre vif parmi les vivans. Voila peut-être la plus singuliere la plus étonnante entreprise qui jamais ait été faite. Son plein succès atteste la forcé du génie qui l’a conçue & de ceux qui en ont dirige l’exécution ; & ce qui n’est pas moins étonnant encore est le zele avec lequel le public entier s’y prête, sans appercevoir lui- même la grandeur la beauté du plan dont il est l’aveugle & fidelle exécuteur.
Vous sentez bien néanmoins qu’un projet de ce espece, quelque bien concerte qu’il pût être n’auroit pu s’exécuter sans le concours du Gouvernement : mais on eût d’autant moins de peine à l’y faire entrer qu’il s’agissoit d’un homme odieux à ceux qui en tenoient les rênes , d’un Auteur dont les séditieux écrits respiroient l’austérité républicaine & qui dit-on haîssoit le Visirat , méprisait les Visirs , vouloit qu’un Roi gouvernât par lui-même , que les Princes fussent justes, que les peuples fussent libres & que tout obéit à la loi. L’administration se prêta donc aux manoeuvres nécessaires pour l’enlacer & le surveiller; entrant dans toutes les vues de l’auteur du projet , elle pourvut à la sûreté du coupable autant qu’à son avilissement, & sous un air bruyant de protection rendant sa diffamation plus solennelle , parvint par degrés à lui ôter avec toute espece de crédit, de considération, d’estime, tout moyen d’abuser de ses pernicieux talens pour le malheur du genre-humain.
Afin de le démasquer plus complètement on n’a épargne ni soins ni tems ni dépense pour éclairer tous les momens de sa vie depuis sa naissance jusqu’à ce jour. Tous ceux dont [73] les cajoleries l’ont attire dans leurs piégés , tous ceux qui , l’ayant connu dans sa jeunesse ont fourni quelque nouveau fait contre lui, quelque nouveau trait a sa charge , tous ceux en un mot qui ont contribue à le peindre comme on vouloit ont été récompenses de maniere ou d’autre , & plusieurs ont été avances eux ou leurs proches, pour être entres de bonne grace dans toutes les vues de nos Messieurs. On a envoyé des gens de confiance charges de bonnes instructions & de beaucoup d’argent à Venise à Turin, en Savoye en Suisse à Geneve, par-tout ou il a demeure. On a largement récompensé tous ceux qui travaillant avec succès ont laissé de lui dans ces pays les idées qu’on en vouloit donner & en ont rapporte les anecdotes qu’on vouloit avoir. Beaucoup même de personnes de tous les états pour faire de nouvelles découvertes & contribuer à l’oeuvre commune ont entrepris à leurs propres frais & de leur propre mouvement de grands voyages pour bien constater la scélératesse de J. J. avec un zele ....
ROUSSEAU.
Qu’ils n’auroient surement pas eu dans le cas contraire pour le constater honnête homme. Tant l’aversion pour les mechans a plus de forcé dans les belles ames l’attachement pour les bons!
Voila, comme vous le dites un projet non moins admirable qu’admirablement exécute. Il seroit bien curieux bien intéressant de suivre dans leur détail toutes les manoeuvres qu’il a falu mettre en usage pour en amener le succès à ce point. Comme c’est ici un cas unique depuis que le monde existe [74] & d’ou naît une loi toute nouvelle dans le code du genre-humain, il importeroit qu’on connut à fond toutes les circonstances qui s’y rapportent. L’interdiction du feu & de l’eau chez les Romains tomboit sûr les choses nécessaires à la vie, celle-ci tombe sûr tout ce qui peut la rendre supportable & douce, l’honneur, la justice, la vérité, la société, l’attachement, 1'estime. L’interdiction romaine menoit à la mort; celle-ci sans la donner la rend désirable, & ne laissé la vie que pour en faire un supplice affreux. Mais cette interdiction romaine étoit décernée dans une forme légale par laquelle le criminel étoit juridiquement condamne. Je ne vois rien de pareil dans celle-ci. J’attends de savoir pourquoi cette omission, ou comment on y a supplée?
LE FRANÇOIS.
J’avoue que dans les formes ordinaires , l’accusation formelle & l’audition du coupable sont nécessaires pour le punir: mais au fond qu’importent ces formes quand le délit est bien prouve. La négation de l’accuse ( car il nie toujours pour échappe au supplice ) ne fait rien contre les preuves & n’empêche point sa condamnation. Ainsi , cette formalité, souvent inutile, l’est sûr-tout dans le cas présent ou tous les flambeaux de l’évidence éclairent des forfaits inouis.
Remarquez d’ailleurs que quand ces formalités seroient toujours nécessaires pour punir, elles ne le font pas du moins pour faire grace, la seule chose dont il s’agit ici. Si n’écoutant que la justice on eût voulu traiter le misérable comme il le meritoit, il ne faloit que le saisir le punir, & tout étoit [75] fait. On se fut épargne des embarras des soins des frais immenses, & ce tissu de piégés & d’artifices dont on le tient enveloppe. Mais la générosité de ceux qui l’ont démasque, leur tendre commisération pour lui ne leur permettant aucun procède violent , il a bien falu s’assurer de lui sans attenter à sa liberté, & le rendre l’horreur de l’univers afin qu’il n’en fut pas le fléau.
Quel tort lui fait-on, & de quoi pourroit-il se plaindre ? Pour le laisser vivre parmi les hommes il a bien falu le peindre a eux tel qu’il était. Nos Messieurs savent mieux que vous que les mechans cherchent & trouvent toujours leurs semblables pour comploter avec eux leurs mauvais desseins; mais on les empêche de se lier avec celui - ci , en le leur rendant odieux a tel point qu’ils n’y puissent prendre aucune confiance. Ne vous y fiez pas , leur dit-on , il vous trahira pour le seul plaisir de nuire ; n’espérez pas le tenir par un intérêt commun. C’est très-gratuitement qu’il se plaît au crime; ce n’est point son intérêt qu’il y cherche; il ne connaît d’autre bien pour lui que le mal d’autrui : il préférera toujours le mal plus grand ou plus prompt de ses camarades , au mal moindre ou plus éloigne qu’il pourroit faire avec eux. Pour prouver tout cela il ne faut qu’exposer sa vie. En faisant son histoire on éloigne de lui les plus scélérats par la terreur. L’effet de cette méthode est si grand & si sûr que depuis qu’on le surveille & qu’on éclaire tous ses secrets, pas un mortel n’à encore eu l’audace de tenter sûr lui l’appât d’une mauvaise action , & ce n’est jamais qu’au leurre de quelque bonne oeuvre qu’on parvient a le surprendre.
[76] ROUSSEAU.
Voyez comme quelquefois les extrêmes se touchent! Qui croiroit qu’un excès de scélératesse pût ainsi rapprocher de la vertu ? Il n’y avoir que vos Messieurs au monde qui pussent trouver un si bel art.
LE FRANÇOIS.
Ce qui rend l’exécution de ce plan plus admirable, c’est le mystère dont il à falu le couvrir. Il faloit peindre le personnage à tout le monde sans que jamais ce portrait passât sous ses yeux. Il faloit instruire l’univers de ses crimes, mais de telle façon que ce fut un mystère ignore de lui seul. Il faloit que chacun le montrât au doigt sans qu’il crut être vu de personne. En un mot c’étoit un secret dont le public entier devoir être dépositaire sans qu’il parvint jamais à celui qui en étoit le sujet. Cela eût été difficile, peut-être impossible à exécuter avec tout autre projets fondes sûr des principes généraux échouent souvent . En les appropriant tellement à l’individu qu’ils ne conviennent qu’à lui on en rend l’exécution bien plus sure. C’est ce qu’on a fait aussi habilement qu’heureusement avec notre homme. On savoit qu’étranger & seul il étoit sans appui, sans parens sans assistance, qu’il ne tenoit à aucun parti, & que son humeur sauvage tendoit d’elle-même à l’isoler; on n’a fait pour l’isoler tout-a-fait que suivre sa pente naturelle, y faire tout concourir, & des-lors tout a été facile. En le séquestrant tout-a-fait du commerce des hommes qu’il suit quel mal lui fait-on? En poussant la bonté jusqu’à lui lasser [77] une liberté du moins apparente, ne faloit-il pas l’empêcher d’en pouvoir abuser ? Ne faloit-il pas en le laissant au milieu des citoyens s’attacher à le leur bien faire connoitre? Peut-on voir un serpent se glisser dans la place publique sans crier à chacun de se garder du serpent ? N’étoit - ce pas surtout une obligation particuliere pour les sages qui ont eu l’adresse d’écarter le masque dont il se couvroit depuis quarante ans & de le voir les premiers à travers ses déguisemens tel qu’ils le montrent depuis lors à tout le monde ? Ce grand devoir de le faire abhorrer pour l’empêcher de nuire, combine avec le tendre intérêt qu’il inspire à ces hommes sublimes , est le vrai motif des soins infinis qu’ils prennent, des dépenses immenses qu’ils sont, pour l’entourer de tant de piégés , pour le livrer à tant de mains , pour l’enlacer de tant de façons qu’au milieu de cette liberté feinte il ne puisse ni dire un mot ni faire un pas ni mouvoir un doigt qu’ils ne le sachent & ne le veuillent. Au fond tout ce qu’on en fait n’est que pour son bien , pour éviter le mal qu’on seroit contraint de lui faire & dont on ne peut le garantir autrement. Il falloit commencer par l’éloigner de ses anciennes connoissances pour avoir le tems de les bien endoctriner; on l’a fait décréter à Paris; quel mal lui a-t-on fait? Il faloit, par la même raison, l’empêcher de s’établir à Geneve; on l’y a fait décréter aussi ; quel mal lui a-t-on fait? on l’a fait lapider à Motiers; mais les cailloux qui cassoient ses fenêtres & ses portes ne l’ont point atteint; quel mal donc lui ont-ils fait ? On l’a fait chasser à l’entrée de l’hiver de l’Isle solitaire ou il s’étoit réfugié & de toute [78] la Suisse ; mais c’étoit pour le forcer charitablement d’aller en Angleterre*[*Choisir un Anglois pour mon dépositaire & mon confident, seroit ce me semble, réparer d’une maniere bien authentique le mal qui j’ai pu penser & dire de sa nation. On l’a trop abuse sûr mon compte pour que j’aie pu ne pas m’abuser quelquefois sûr le sien. *[*M. Rousseau étoit si bien revenu de ses préjugés contre l’Angleterre, que peu de tems avant sa mort, il donna commission à l’éditeur de lui chercher un asyle dans ce pays pour y finir ses jours. Note de l’éditeur.]chercher l’asyle qu’on lui preparoit à son insçu depuis long-tems, & bien meilleur que celui qu’il s’étoit obstine de choisir quoiqu’il ne pût de-la faire aucun mal à personne. Mais quel mal lui a-t-on fait à lui-même , & de quoi se plaint-il aujourd’hui? Ne le laissé-t-on pas tranquille dans son opprobre? Il peut se vautrer à soi aise dans la fange ou l’on le tient embourbe. On l’accable d’indignités, il est vrai; mais qu’importe? quelles blessures lui font-elles? N’est-il pas fait pour les souffrir, & quand chaque passant lui cracheroit au visage, quel mal après tout, cela lui feroit-il ? Mais ce monstre d’ingratitude ne sent rien, ne fait gré de rien, & tous ménagemens qu’on a pour lui loin de le toucher ne sont qu’irriter sa férocité. En prenant le plus grand soin de lui ôter tous ses amis on ne leur à rien tant recommande que d’en garder toujours l’apparence & le titre, & de prendre pour le tromper le même ton qu’ils avoient auparavant pour l’accueillir. C’est sa coupable défiance qui seule le rend misérable. Sans elle il seroit un peu plus dupe , mais il vivroit tout aussi content qu’autrefois. Devenu l’objet de l’horreur publique , il s’est vu par-la celui des attentions de tout le monde. [79] C’étoit à qui le féteroit, à qui l’auroit à dîner , à qui lui offriroit des retraites, à qui renchérirai d’empressement pour obtenir la préférence. On eût dit à l’ardeur qu’on avoit pour l’attirer, que rien n’étoit plus honorable plus glorieux que de l’avoir pour hôte , & cela dans tous les états sans en excepter les Grands & les Princes, & mon Ours n’étoit pas content !
ROUSSEAU.
Il avoit tort, mais il devoit être bien surpris ! Ces Grands-la ne pensoient pas, sans doute, comme ce Seigneur Espagnol dont vous savez la réponse à Charles-quint qui lui demandoit un de ses châteaux pour y loger le Connétable de Bourbon .*[*On a dit-on rendu inhabitable le château de Trye depuis que j’y ai loge. Si cette opération a rapport à moi , elle n’est pas conséquente à l’empressement qui m’y avoit attire, ni à celui avec lequel on engageoit M. le Prince de Ligne à m’offrir dans le même tems un asyle charmant dans ses terres par une belle lettre qu’un eût même grand soin de faire courir dans tout Paris.]
LE FRANÇOIS.
Le cas est bien différent : vous oubliez qu’ici bonne oeuvre.
ROUSSEAU.
Pourquoi ne voulez-vous pas que l’hospitalité envers le connétable fut une aussi bonne oeuvre que l’asyle offert à un scélérat?
LE FRANÇOIS.
Eh vous ne voulez pas m’entendre! Le Connétable savoit bien qu’il étoit rebelle à son Prince.
[80] ROUSSEAU.
Jean-Jaques ne sait donc pas qu’il est un scélérat?
LE FRANÇOIS.
Le fin du projet est d’en user extérieurement avec lui comme s’il n’en savoit rien ou comme si on l’ignoroit soi-même. De cette sorte on évite avec lui le danger explications , & feignant de le prendre pour un honnête on l’obsède si bien sous un air d’empressement pour son mérite que rien de ce qui se rapporte à lui ni lui-même ne peut échapper à la vigilance de ceux qui l’approchent. Des qu’il s’établit quelque part, ce qu’on sait toujours d’avance, les murs les planchers les serrures, tout est dispose autour de lui pour la fin qu’on se propose, & l’on n’oublie pas de l’en voisiner convenablement; c’est-à-dire de mouches venimeuses, de fourbes adroits & de filles accortes à qui l’on bien fait leur leçon. C’est une chose assez plaisante de voir les barboteuses de nos Messieurs prendre des airs de Vierge pour tacher d’aborder cet ours. Mais ce ne sont pas apparemment des Vierges qu’il lui faut, car ni les lettres pathétique qu’on dicte à celles-la , ni les dolentes histoires qu’on leur fait apprendre , ni tout l’étalage de leurs malheurs & de leurs vertus, ni celui de leurs charmes flétris n’ont pu l’attendrir. Ce pourceau d’Epicure est devenu tout d’un coup un Xenocrate pour nos messieurs.
ROUSSEAU.
N’en fut-il point un pour vos Dames? Si ce n’étoit pas [81] la le plus bruyant de ses forfaits, c’en feroit surement les plus irrémissible.
LE FRANÇOIS.
Ah Monsieur Rousseau, il faut toujours être galant & de quelque façon qu’en use une femme, on ne doit jamais toucher cet article-là!
Je n’ai pas besoin de vous dire que toutes ses lettres sont ouvertes, qu’on retient soigneusement toutes celles dont il pourroit tirer quelque instruction, & qu’on lui en fait écrire de toutes les façons par différentes mains, tant pour fonder ses dispositions par ses réponses , que pour lui supposer dans celles qu’il rebute & qu’on garde des correspondances dont on puisse un jour tirer parti contre lui. On à trouvé l’art de lui faire de Paris une solitude plus affreuse que les cavernes & les bois, ou il ne trouvé au milieu des hommes ni communication ni consolation ni conseil ni lumieres, ni rien de tout ce qui pourroit lui aider à se conduire, un labyrinthe immense ou l’on ne lui laissé appercevoir dans les ténèbres que de fausses routes qui l’égarent de plus en plus. Nul ne l’aborde qui n’ait déjà sa leçon toute faite sûr ce qu’il doit lui dire & sûr le ton qu’il doit prendre en lui parlant. On tient note de tous ceux qui demandent à le voir*[*On à mis pour cela dans la rue un marchand de tableaux tout vis-a-vis de ma porte, & à cette porte qu’on tient fermée un secret , afin que tous ceux qui voudront entrer chez moi soient forces de s’adresser aux voisins qui ont leurs instructions & leurs ordres.] & on ne le leur permet qu’après avoir reçu à son égard les instructions que j’ai moi-même été charge de vous donner au premier [82] désir que vous avez marque de le connoitre. S’il entre en quelque lieu public il y est regarde & traite comme un pestiféré : tout le monde l’entoure & le fixe, mais en s’écartant de lui & sans lui parler , seulement pour lui servir de barrière, & s’il ose parler lui-même & qu’on daigne lui répondre, c’est toujours ou par un mensonge ou en éludant ses questions d’un ton si rude & si méprisant qu’il perde l’envie d’en faire. Au parterre on a grand soin de le recommander à ceux qui l’entourent, & de placer toujours à ses cotes une garde ou un sergent qui parle ainsi sort clairement de lui sans rien dire. On l’a montre signale recommande par-tout aux facteurs, aux commis, aux gardes, aux mouches, aux savoyards, dans tous les spectacles , dans tous les cafés aux barbiers, aux marchands, aux colporteurs, aux libraires. S’il cherchoit un livre, un almanac , un roman , il n’y auroit plus dans tout Paris, le seul désir manifeste de trouver une chose telle qu’elle soit est pour lui l’infaillible moyen de la faire disparaîtra. A son arrivée à Paris il cherchoit douze chansonnettes italiennes qu’il y fit graver il y a une vingtaine d’années, & qui étoient de lui comme le Devin Village : mais le recueil , les airs , les planches , tout disparut, tout fut anéanti des l’instant, sans qu’il en ait pu recouvrer jamais un seul exemplaire. On est parvenu à forcé de petites attentions multipliées à le tenir dans cette ville immense toujours sous les yeux de la populace qui le voit avec horreur. Veut-il passer l’eau vis-a-vis les Quatre-nations? On ne passera point pour lui , même en payant la voiture entiere. Veut-il se faire décroter? Les décroteurs , sûr-tout ceux du [83] Temple & du Palais-royal lui refuseront avec mépris leurs services. Entre-t-il aux Tuileries ou au Luxembourg? Ceux qui distribuent des billets imprimés à la porte ont ordre de le passer avec la plus outrageante affectation , & même de lui en refuser net, s’il se présente pour en avoir, & tout cela, non pour l’importance de la chose, mais pour le faire remarquer connoitre & abhorrer de plus en plus.
Une de leurs plus jolies inventions est le parti qu’ils ont su tirer pour leur objet de l’usage annuel de brûler en cérémonie un suisse de pallie dans la rue aux Ours. Cette fête populaire paroissioit si barbare & si ridicule en ce siecle philosophe que, déjà négligée , on alloit la supprimer tout-a-sait, si nos Messieurs ne se sussent avises de la renouveller bien précieusement pour J. J. à cet effet, ils ont sait donner sa figure & son vêtement à l’homme de paille, ils lui ont arme la main d’un couteau bien luisant , & en le faisant promener en pompe dans les rues de Paris, ils ont eu soin qu’on le met en station directement sous les fenêtres de J. J. tournant & retournant la figure de tous cotes pour la bien montrer au Peuple, à qui cependant de charitables interprètes sont faire l’application qu’on désire, & l’excitent à brûler J. J. en effigie, en attendant mieux. *[*II y auroit , à me brûler en personne , deux grands inconvéniens qui peuvent forcer ces messieurs à se priver de ce plaisir. Le premier est qu’étant une fois mort & brûle, je ne serois plus en leur pouvoir, & ils perdroient le plaisir plus grand de me tourmenter vif . Le second , bien plus grave, est qu’avant de me brûler il faudroit enfin m’entendre , au moins pour la forme, & je doute que malgré vingt ans de précautions & de trames, ils osent encore courir le risque.] Enfin l’un de nos Messieurs [84]m’a même assure avoir eu le sensible plaisir de voir des mendians lui rejetter au nez son aumône & vous comprenez bien.....
ROUSSEAU.
Qu’ils n’y ont rien perdu. Ah quelle douceur d’ame ! quelle charité! le zele de vos Messieurs n’oublie rien.
LE FRANÇOIS.
Outre toutes ces précautions on a mis en oeuvre un moyen très-ingénieux pour découvrir s’il lui reste par malheur quelque personne de confiance qui n’ait pas encore les instructions & les sentimens nécessaires pour suivre à son égard le plan généralement admis. On lui fait écrire par des gens qui, se feignant dans la détresse implorent son secours ou ses conseils pour s’en tirer. Il cause avec eux, il les console, il les recommande aux personnes sûr lesquelles il compte. De maniere on parvient à les connoitre , & de-la facilement à les convertir. Vous ne sauriez croire combien par cette manoeuvre on a découvert de gens qui l 'estimoient encore & qu’il continuoit de tromper. Connus de nos Messieurs , ils sont bientôt détachés de lui , & l’on parvient par un art tout particulier mais infaillible à le leur rendre aussi odieux qu’il leur fut cher auparavant. Mais soit qu’il pénétré enfin ce manège, soit qu’en effet il ne lui reste plus personne, ces tentatives sont sans succès depuis quelque tems. Il refuse constamment de s’employer pour les gens qu’il ne connaît pas & même de leur répondre , & cela va toujours aux fins qu’on se propose en le faisant passer pour un homme insensible & [85] dur. Car encore une fois rien n’est mieux pour éluder ses pernicieux desseins que de le rendre tellement haïssable à tous, que des qu’il désire une chose c’en soit assez pour qu’il ne la puisse obtenir, & que des qu’il s’intéresse en faveur de quelqu’un ce quelqu’un ne trouvé plus ni patron ni assistance.
ROUSSEAU.
En effet tous ces moyens que vous m’avez détailles , me paroissent ne pouvoir manquer de faire de ce J. J. la risée le jouet du genre-humain & de le rendre le plus abhorre des mortels.
LE FRANÇOIS.
Eh ! sans doute. Voila le grand le vrai but des soins généreux de nos Messieurs. Et graces à leur plein succès, je puis vous assurer que depuis que le monde existe jamais mortel n’a vécu dans une pareille dépression.
ROUSSEAU.
Mais ne me disiez-vous pas au contraire que le tendre soin de son bien-être entroit pour beaucoup dans ceux qu’ils prennent à son égard ?
LE FRANÇOIS.
Oui , vraiment, & c’est-la sûr-tout ce qu’il y a de grand de généreux d’admirable dans le plan de nos Messieurs qu’en l’empêchant de suivre ses volontés & d’accomplir ses mauvais desseins , on cherche cependant à lui procurer les douceurs de la vie, de façon qu’il trouvé par-tout ce qui lui est nécessaire & nulle part ce dont il peut abuser. On veut qu’il [86] soit rassasie du pain de l’ignominie & de la coupe de l’opprobre. On affecte même pour lui des attentions & dérisoires ,*[*Comme quand on vouloit à toute forcé m’envoyer le vin d’honneur à Amiens , qu’à Londres les Tambours des Gardes devoient venir battre à ma porte , & qu’au Temple M. le Prince de Conti Musique à m’envoya sa Musique à mon lever. ] des respects comme ceux qu’on prodiguoit à Sancho dans son Isle & qui le rendent encore plus ridicule aux yeux de la populace. Enfin puisqu’il aime tant les distinctions, il a lieu d’être content, on a soin qu’elles ne lui manquent pas & on le sert de son goût en le faisant par-tout montrer au doigt. Oui , Monsieur, on veut qu’i même agréablement, autant qu’il est possible à un méchant sans mal faire : on voudroit qu’il ne manquât à son bonheur que les moyens de troubler celui des autres. Mais c’est un ours qu’il faut enchaîner de peur qu’il ne dévore les passans. On craint sûr-tout le poison de sa plume & l’on aucune précaution pour l’empêcher de l’exhaler ; on ne lui laissé aucun moyen de défendre son honneur, parce que cela lui seroit inutile , que sous ce prétexte il ne manqueroit pas d’attaquer celui d’autrui, & qu’il n’appartient pas à un livre à la diffamation d’oser diffamer personne. Vous concevez que parmi les gens dont on s’est assure l’on n’a pas oublie les libraires, sûr-tout ceux dont il s’est autrefois servi. L’on en a même tenu un très-long-tems à la Bastille sous d’autres prétextes, mais en effet pour l’endoctriner plus long-tems à loisir sûr le compte de J. J.* [*On y a détenu même en même tems & pour le même effet un Genevois de mes amis, lequel aigri par d’anciens griefs contre les magistrats de Geneve , excitoit les citoyens contre eux à mon occasion. Je pensois bien différemment , & jamais, en écrivant soit à eux soit à lui , je ne cessai de les presser tous d’abandonner ma cause & de remettre à de remettre à de meilleurs tems la défense de leurs droits. Cela n’empêcha pas qu’on ne publiât avoir trouvé tout le contraire dans les lettres que je lui écrivois & que c’étoit moi qui étois le boute-feu. Que peuvent désormais attendre des gens puissans la justice la vérité-l’innocence , quand une fois ils en sont venus jusques-la?] On a recommande à tout ce qui [87] l’entoure de veiller particulièrement à ce qu’il peut écrire. On a même tache de lui en ôter les moyens, & l’on étoit parvenu dans la retraite ou on l’avoir attire en Dauphine à écartez de lui toute encre lisible, en sorte qu’il ne pût trouver sous ce nom que de l’eau légèrement teinte, qui même en peu de tems perdoit toute sa couleur. Malgré toutes ces précautions le drôle est encore parvenu à écrire ses mémoires qu’il appelle ses confessions & que nous appellons les mensonges avec de l’encre de la Chine , à laquelle on n’avoit pas songe : mais si l’on ne peut l’empêcher de barbouiller du papier à son aise, on l’empêche au moins de faire circuler son venin : car aucun chiffon, ni petit ni grand, pas un billet de deux lignes ne peut sortir de ses mains sans tomber à l’instant même dans celles des gens établis pour tout recueillir. à l’égard de ses discours, rien n’en est perdu. Le premier soin de ceux qui l’entourent est de s’attacher à le faire jaser; ce qui n’est pas difficile , ni même de lui faire dire a-peu-près ce qu’on veut ou du moins comme on le vent pour en tirer avantage , tantôt en lui débitant de fausses nouvelles , tantôt en l’animant par d’adroites contradictions, & tantôt au contraire en paroissant acquiescer à tout ce qu’il dit. C’est alors sûr - tout qu’on tient un registre exact [88] des indiscrètes vivacités qui lui échappent , & qu’on amplifie & commente de sang - froid. Ils prennent en même tems toutes les précautions possibles pour qu’il ne puisse tirer d’eux aucune lumière ni par rapport à lui ni par rapport à qui que ce soit . On ne prononce jamais devant lui le nom de ses premiers délateurs & l’on ne parle qu’avec la plus grande réserve de ceux qui influent sûr son sort , de sorte qu’il lui est impossible de parvenir à savoir ni ce qu’ils disent ni ce qu’ils sont, s’ils sont à Paris ou absens, ni même s’ils sont morts ou en vie. On ne lui parle jamais de nouvelles , ou on ne lui en dit que de fausses ou de dangereuses, qui seroient de sa part de nouveaux crimes s’il s’avisoit de les répéter. En province on empêchoit aisément qu’il ne lut aucune gazette. A Paris ou il y auroit trop d’affection l’on empêche au moins qu’il n’en voye aucune dont il puisse tirer quelque instruction qui le regarde, & sûr -tout celles ou nos Messieurs sont parler de lui. S’il s’enquiert de quelque chose personne n’en fait rien; s’il s’informe de quelqu’un personne ne le connaît; s’il demandoit avec un peu d’empressement le tems qu’il fait, on ne le lui diroit pas. Mais on s’applique en revanche à lui faire trouver les denrées, sinon à meilleur marche , du moins de meilleure qualité qu’il ne les auroit au même prix, ses bienfaiteurs suppléant généreusement de leur bourse à ce qu’il en coûte de plus pour satisfaire la délicatesse qu’ils lui supposent, & qu’ils tachent même d’exciter en lui par l’occasion & le bon marche , pour le plaisir d’en tenir note. De cette maniere mettant adroitement le menu peuple dans leur confidence , ils lui sont l’aumône publiquement malgré lui de [89] façon qu’il lui soit impossible de s’y dérober; & cette charité , qu’on s’attache à rendre bruyante , à peut-être contribue plus que toute autre chose à le déprimer autant que le desiroient ses amis.
ROUSSEAU.
Comment, ses amis ?
LE FRANÇOIS.
Oui, c’est un nom qu’aiment à prendre toujours nos Messieurs pour exprimer toute leur bienveillance envers lui , toute leur sollicitude pour son bonheur , &, ce qui est très - bien trouvé, pour le faire accuser d’ingratitude en se montrant si peu sensible à tant de bonté.
ROUSSEAU.
Il y a la quelque chose que je n’entends pas bien. Expliquez-moi mieux tout cela, je vous prie.
LE FRANÇOIS.
Il importoit, comme je vous l’ai dit, pour qu’on pût le laisser libre sans danger, que sa diffamation fut universelle. *[*Je n’ai point voulu parler ici de ce qui se fait au théâtre & de ce qui s’imprime journellement en Hollande & ailleurs parce que cela passe toute croyance, & qu’en le voyant & en ressentant continuellement les tristes effets j’ai peine encore à le croire moi-même. Il y a quinze ans que tout cela dure, toujours avec l’approbation publique & l’aveu du Gouvernement. Et moi je vieillis ainsi seul parmi tous ces forcenés, sans aucune consolation de personne , sans néanmoins perdre ni courage ni patience , & , dans l’ignorance ou l’on me, élevant au Ciel pour toute défense un coeur exempt de fraude & des mains pures de tout mal.] [90] Il ne suffisoit pas de la répandre dans les cercles & parmi la bonne compagnie, ce qui n’étoit pas difficile & fut bientôt fait. Il faloit qu’elle s’étendit parmi tout le peuple & plus dans les plus bas étages aussi bien que dans les plus élevés; & cela presentoit plus de difficulté; non-seulement parce que l’affectation de le tympaniser ainsi à son insçu pouvoit scandaliser les simples , mais sûr- tout à de l’inviolable loi de lui cacher tout ce qui le regarde pour éloigner à jamais de lui tout éclaircissement toute instruction, tout moyen de défense & justification, toute occasion de faire expliquer personne, de remonter à la source des lumieres qu’on a sûr son compte, & qu’il étoit moins sûr pour cet effet de compter sûr la discrétion de la populace que sûr celle des honnêtes-gens. Or pour l’intéresser, cette populace à ce mystère sans paroitre avoir cet objet, ils ont admirablement tire parti d’une ridicule arrogance de notre homme, qui est de faire le fier sûr les dons & de ne vouloir pas qu’on lui fasse l’aumône.
ROUSSEAU.
Mais, je crois que vous & moi serions assez capables d’une pareille arrogance: qu’en pensez-vous?
LE FRANÇOIS.
Cette délicatesse est permise à d’honnêtes - gens. Mais un drôle comme cela qui fait le gueux quoiqu’il soit riche, de quel droit ose-t-il rejetter les menues charités de nos Messieurs?
ROUSSEAU.
Du même droit, peut-être , que les mendians rejettent les [91] siennes. Quoi qu’il en soit, s’il fait le gueux, il reçoit donc ou demande l’aumône? car voila tout ce qui distingue le gueux du pauvre, qui n’est pas plus riche que lui, mais qui se contente de ce qu’il a & ne demande rien à personne.
LE FRANÇOIS.
Eh non! Celui-ci ne la demande pas directement. Au contraire, il la rejette insolemment d’abord; mais il cede à la fin tout doucement quand on s’obstine.
ROUSSEAU.
Il n’est donc pas si arrogant que vous disiez d’abord , & retournant votre question, je demande à mon tour pourquoi ils s’obstinent à lui faire l’aumône comme à un gueux , puisqu’ils savent si bien qu’il est riche
LE FRANÇOIS.
Le pourquoi , je vous l’ai déjà dit. Ce seroit , j’en conviens outrager un honnête homme : mais c’est le sort que mérite un pareil scélérat d’être avili par tous les moyens possibles, & c’est une occasion de mieux manifester son ingratitude, par celle qu’il témoigne à ses bienfaiteurs.
ROUSSEAU.
Trouvez-vous que l’intention de l’avilir mérite une grande reconnoissance?
LE FRANÇOIS.
Non , mais c’est l’aumône qui la mérite. Car , comme. disent très-bien nos Messieurs, l’argent rachète tout, & rien [92] ne le rachète. Quelle que soit l’intention de celui qui donne, même par forcé , il reste toujours bienfaiteur & mérite toujours comme tel la plus vive reconnoissance. Pour éluder donc la brutale rusticité de notre homme, on a imagine de lui faire de en détail à son insçu beaucoup de petits dons bruyans qui demandent le concours de beaucoup de gens & sûr-tout du menu peuple qu’on fait entrer ainsi sans affection dans la grande confidence , afin qu’à l’horreur pour ses forfaits se joigne le mépris pour sa misère & le respect pour ses bienfaiteurs. On s’informe des lieux ou il se pourvoit denrées nécessaires à sa subsistance, & l’on a soin qu’au même prix on les lui fournisse de meilleure qualité & par conséquent plus chères.*[*Voici une explication que la vérité semble exiger de moi.
L’augmentation du prix des denrées, & les commencemens de caducité qui paroissoient en M. Rousseau vers la fin de ses jours , faisoient craindre à sa femme qu’il ne succombât , faute d’une nourriture saine. Elle se décida alors , avec l’aveu d’une personne en qui elle avoit de la confiance, tromper pieusement son mari, sûr le prix qu’on la faisoit payer sa petite provision de bouche. Voici le fait, & c’est ainsi que cet infortuné voyoit par-tout la confirmation de ses malheurs. Ses adversaires s’y sont pris bien adroitement, en poussant à bout sa sensibilité : c’étoit seulement de ce cote-la qu’ils pouvoient avoir quelque prise sûr sa grande ame. Note de l’éditeur.] Au fond cela ne lui fait aucune économie, & il n’en a pas besoin , puisqu’il est riche : mais pour le même argent il est mieux servi, sa bassesse & la générosité de nos Messieurs circulent ainsi parmi le peuple, & l’on parvient de cette maniere à l’y rendre abject & méprisable en paroissant ne songer qu’à son bien-être & à le rendre heureux malgré lui. Il est difficile que le misérable ne s’apperçoive pas de ce [93] petit manège , & tant mieux : car s’il se fâché , cela prouve de plus en plus son ingratitude , & s’il change de marchands on répété aussi-tôt la même manoeuvre , la réputation qu’on veut lui donner se répand. encore plus rapidement. Ainsi plus il se débat dans ses lacs , & plus il les resserre.
ROUSSEAU.
Voila , je vous l’avoue , ce que je ne comprenois pas bien d’abord. Mais, Monsieur, vous en qui j’ai connu toujours un coeur si droit , se peut - il que vous approuviez de pareilles manoeuvres ?
LE FRANÇOIS.
Je les blâmerois fort pour tout autre; mais ici je les admire par le motif de bonté qui les dicte , sans pourtant avoir voulu jamais y tremper. Je hais J. J. nos Messieurs l’aiment , ils veulent le conserver à tout prix; il est naturel qu’eux & moi ne nous accordions pas sûr la conduite à tenir avec un pareil homme. Leur système , injuste peut-être en lui - même, est rectifie par l’intention.
ROUSSEAU.
Je crois qu’il me la rendroit suspecte : car on ne va point au bien par le mal ni à la vertu par la fraude. Mais puisque vous m’assurez que J. J. est riche , comment le public accorde-t-il ces choses-la ? Car enfin rien ne doit lui sembler plus bizarre & moins méritoire qu’une aumône faite par forcé à un riche scélérat.
[94] LE FRANÇOIS.
Oh le public ne rapproche pas ainsi les idées qu’on a l’adresse de lui montrer séparément. Il le voit riche pour de faire le pauvre ou pour le frustrer du produit de son labeur en se disant qu’il n’en a pas besoin. Il le voit pauvre pour insulter à sa misère & le traiter comme un médiante. Il ne le voit jamais que par le cote qui pour l’instant plus odieux ou plus méprisable, quoiqu’incompatible avec les autres aspects sous lesquels il le voit en d’autres tems.
ROUSSEAU.
Il est certain qu’à moins d’être de la plus brute insensibilité, il doit être aussi pénétré que surpris de cette association d’attentions & d’outrages dont il sent à chaque instant les effets. Mais quand , pour l’unique plaisir de rendre sa diffamation plus complete on lui passe journellement tous ses crimes, qui peut être surpris s’il profite de cette coupable indulgence pour en commettre incessamment de nouveau? C’est une objection que je vous ai déjà faite & que je répété, parce que vous l’avez éludée sans y répondre. Par tout ce que vous m’avez raconte je vois que, malgré toutes les mesures qu’on a prises, il va toujours son train comme auparavant, sans s’embarrasser en aucune sorte des surveillans dont il se voit entoure. Lui qui prit jadis la-dessus tant de précautions que pendant quarante ans trompant exactement tout le monde il passa pour un honnête homme, je vois qu’il n’use liberté qu’on lui laissé que pour assouvir sans gêne sa méchanceté, pour commettre chaque jour de nouveaux forfaits dont [95] il est bien sûr qu’aucun n’échappé à ses surveillans, & qu’on lui laissé tranquillement consommer. Est-ce donc une vertu si méritoire à vos Messieurs d’abandonner ainsi les honnêtes-gens à la furie d’un scélérat , pour l’unique plaisir de compter tranquillement ses crimes , qu’il leur seroit si aise d’empêcher ?
LE FRANÇOIS.
Ils ont leurs raisons pour cela.
ROUSSEAU.
Je n’en doute point : mais ceux-mêmes qui commettent les crimes ont sans doute aussi leurs raisons ; cela suffit-il pour les justifier ? singuliere bonté, convenez-en , que celle qui pour rendre le coupable odieux refuse d’empêcher le crime , & s’occupe à choyer le scélérat aux dépens des innocens dont il fait sa proie. Laisser commettre les crimes qu’on peut empêcher n’est pas seulement en être témoin c’est en être complice. D’ailleurs si on lui laissé toujours faire tout ce que vous dites qu’il fait, que sert donc de l’espionner de si près avec tant de vigilance & d’activité ? Que sert d’avoir découvert ses oeuvres pour les lui laisser continuer comme si on n’en savoit rien ? Que sert de gêner si fort sa volonté dans les choses indifférentes pour la laisser en toute liberté des qu’il s’agit de mal faire ? On diroit que vos Messieurs ne cherchent qu’à lui ôter tout moyen de faire autre chose que des crimes. Cette indulgence vous paroît-elle donc si raisonnable, si bien entendue , & digne de personnages si vertueux?
LE FRANÇOIS.
Il y a dans tout cela , je dois l’avouer, des choses que je n’entends pas fort bien, moi-même; mais on m’à promis de m’expliquer tout à mon entière satisfaction. Peut - être pour le rendre plus exécrable a-t-on cru devoir charger un peu le tableau de ses crimes, sans se faire un grand scrupule de cette charge qui dans le fond importe assez peu, car puisqu’un homme coupable d’un crime est capable de cent, tous beaux dont on l’accuse sont tout au moins dans sa volonté , & l’on peut à peine donner le nom d’imposture à de pareilles accusations.
Je vois que la base du système que l’on suit à son égard est le devoir qu’on s’est impose qu’il fut bien démasque bien connu de tout le monde , & néanmoins n’avoir jamais avec lui aucune explication, de lui ôter toute connoissance de ses accusateurs & toute lumière certaine des choses dont il est accuse. Cette double nécessité est fonde sûr la nature des crimes qui rendroit leur déclaration publique trop scandaleuse, & qui ne souffre pas qu’il soit convaincu sans être puni. Or voulez-vous qu’on le punisse sans le convaincre? Nos formes judiciaires ne le permettroient pas, & ce seroit aller directement contre les maximes d’indulgence & de commisération qu’on veut suivre à on égard. Tout ce qu’on peut donc faire pour la sûreté publique est premièrement de le surveiller, si bien qu’il n’entreprenne rien qu’on ne le fâché, qu’il n’exécute rien d’important qu’on ne le veuille, & sûr le reste d’avertir tout le monde du danger qu’il y a d’écouter & fréquenter un pareil scélérat. Il est clair qu’ainsi bien [97] avertis ceux qui s’exposent à ses attentats ne doivent s’ils y succombent s’en prendre qu’à eux-mêmes. C’est un malheur qu’il n’à tenu qu’à eux d’éviter , puisque, fuyant comme il fait les hommes, ce n’est pas lui qui va les chercher.
ROUSSEAU.
Autant en peut-on dire à ceux qui passent dans un bois ou l’on fait qu’il y a des voleurs, sans que cela fasse une raison valable pour laisser ceux-ci en toute liberté d’aller leur train, sûr-tout quand pour les contenir il suffit de le vouloir. Mais quelle excuse peuvent avoir vos Messieurs qui ont soin de fournir eux-mêmes des proies à la cruauté du barbare par les émissaires dont vous m’avez dit qu’ils l’entourent, qui tachent à toute forcé de se familiariser avec lui , & dont sans doute il a soin de faire ses premieres victimes ?
LE FRANÇOIS.
Point du tout. Quelque familièrement qu’ils vivent chez lui, tachant même d’y manger & boire sans s’embarrasser des risques, il ne leur en arrive aucun mal. Les personnes sûr lesquelles il aime assouvir sa furie sont celles pour lesquelles il a de l’estime & du penchant; celles auxquelles il voudroit donner sa confiance pour peu que leurs coeurs s’ouvrissent au sien , d’anciens amis qu’il regrette & dans lesquels il semble encore chercher les consolations qui lui manquent. C’est ceux-la qu’il choisit pour les expédier par préférence ; le lien de l’amitié lui pèse ; il ne voit avec plaisir que ses ennemis.
ROUSSEAU.
On ne doit pas disputer contre les faits; mais convenez que vous me peigne? la un bien singulier personnage, qui n’empoisonne que ses amis, qui ne fait des livres qu’en faveur de ses ennemis, & qui suit les hommes pour leur faire du mal.
Ce qui me paroit encore bien étonnant en tout ceci, c’est comment il se trouvé d’honnêtes gens qui veuillent rechercher hanter un pareil monstre dont l’abord seul devroit leur faire horreur. Que l’a canaille envoyée par vos Messieurs & faire pour l’espionnage s’empare de lui, voila ce que je comprends sans peine. Je comprends encore que trop heureux de trouver quelqu’un qui veuille le souffrir , il ne doit pas lui, misanthrope avec les honnêtes gens, mais à charge à lui-même, se rendre difficile sûr les liaisons, qu’il doit voir, accueillir rechercher avec grand empressement les coquins qui lui ressemblent, pour les engager dans ses damnables complots. Eux de leur cote , dans l’espoir de trouver en lui un bon camarade bien endurci peuvent malgré l’effroi qu’on leur à donne de lui, s’exposer par
l 'avantage qu’ils en espérent au risque de le fréquenter. Mais que des gens d’honneur cherchent à se faufiler avec lui, voila, Monsieur; ce qui me passe. Que lui disent - ils donc ? Quel ton peuvent - ils prendre avec un pareil personnage ? Un aussi grand scélérat peut très-bien être un homme vil qui pour aller à ses fins souffre toutes sortes d’outrages, & pourvu qu’on lui donne à dîner boit les affronts comme l’eau, sans les sentir ou sans en faire semblant. Mais [99] vous m’avouerez qu’un commerce d’insulte & de mépris d’une part, de bassesse & de mensonge de l’autre ne doit pas être fort attrayant pour d’honnêtes gens.
LE FRANÇOIS.
Ils en sont plus estimables de se sacrifier ainsi pour le bien public. Approcher de ce misérable est une oeuvre méritoire quand elle mene à quelque nouvelle découverte sûr son caractere affreux. Un tel caractere tient du prodige & ne sauroit être assez atteste. Vous comprenez que personne ne l’approche pour avoir avec lui quelque société réelle, mais seulement pour tacher de le surprendre, d’en tirer quelque nouveau trait pour son portrait, quelque nouveau fait pour son histoire , quelque indiscrétion dont on puisse faire usage pour le rendre toujours plus odieux. D’ailleurs comptez - vous pour rien le plaisir de le persister , de lui donner à mots couverts les noms injurieux qu’il mérite, sans qu’il ose ou puisse répondre , de peur de déceler l’application qu’on le forcé à s’en faire : c’est un plaisir qu’on peut savourer sans risque ; car s’il se fâché il s’accuse lui - même , & s’il ne se sache pas, en lui disant ainsi ses vérités indirectement, on se dédommage de la contrainte ou l’on est forcé de vivre avec lui en feignant de le prendre pour un honnête homme.
ROUSSEAU.
Je ne sais si ces plaisirs-la sont sort doux, pour moi je ne les trouvé pas sort nobles , & je vous crois assez du même avis puisque vous les avez toujours dédaignés. Mais, Monsieur, [100] à ce compte, cet homme charge de tant de crimes n’à donc jamais été convaincu d’aucun?
LE FRANÇOIS.
Eh non vraiment. C’est encore un acte de l’extrême bonté dont on use à son égard de lui épargner la honte d’être confondu. Sûr tant d’invincibles preuves n’est-il pas complètement juge sans qu’il soit besoin de l’entendre. Où regne l’évidence du délit la conviction du coupable n’est-elle pas superflue ? Elle ne feroit pour lui qu’une peine de plus. En lui ôtant l’inutile liberté de se défendre on ne fait que lui ôter celle de mentir & de calomnier.
ROUSSEAU.
Ah, graces au Ciel, je respire ! vous délivrez mon coeur d’un grand poids.
LE FRANÇOIS.
Qu’avez -vous donc ? D’ou vous naît cet épanouissement subit après l’air morne & pensif qui ne vous à point quitte durant tout cet entretien , & si différent de l’air jovial & gai qu’ont tous nos Messieurs quand ils parlent de J. J. & de ses crimes ?
ROUSSEAU.
Je vous l’expliquerai, fi vous avez la patience de m’entendre ; car ceci demande encore des digressions.
Vous connoissez assez ma destinée pour savoir qu’elle ne m’à gueres laissé goûter les prospérités de la vie : je n’y ai trouvé, ni les biens dont les hommes font cas, ni ceux dont [101] j’aurois fait cas moi-même; vous savez à quel prix elle m’à vendu cette fumée dont ils sont si avides , & qui , même eût-elle été plus pure n’étoit pas l’aliment qu’il faloit à mon coeur. Tant que la fortune ne m’à fait que pauvre le n’ai pas vécu malheureux. J’ai goûte quelquefois de vrais plaisirs dans l’obscurité : mais je n’en suis sorti que pour tomber dans un gouffre de calamites , & ceux qui m’y ont plonge se sont appliques à me rendre insupportables les maux qu’ils feignoient de plaindre & que je n’aurois pas connus sans eux. Revenu de cette douce chimère de l’amitié dont la vaine recherche à fait tous les malheurs de ma vie, bien plus revenu des erreurs de l’opinion dont je suis la victime , ne trouvant plus parmi les hommes ni droiture ni vérité , ni aucun de ces sentimens que je crus innés dans leurs ames parce qu’ils l’étoient dans la mienne, & sans lesquels toute société n’est que tromperie & mensonge , je me suis retire au-dedans de moi, & vivant entre moi & la nature, je goûtois une douceur infinie à penser que je n’étois pas seul , que je ne conversois pas avec un être insensible & mort, que mes maux étoient comptes, que ma patience étoit mesurée , & que toutes les miseres de ma vie n’étoient que des provisions de dédommagemens & de jouissances pour un meilleur état. Je n’ai jamais adopté la philosophie des heureux du siecle ; elle n’est pas faite pour moi ; j’en cherchois une plus appropriée à mon coeur , plus consolante dans l’adversité, plus encourageante pour la vertu.. Je la trouvois dans les livres de J. J. J’y puisois des sentimens si conformes à ceux qui m’étoient naturels, j’y sentis tant de rapport avec mes propres dispositions que seul parmi tous les [102] Auteurs que j’ai lus il étoit pour moi le peintre de la nature & l’historien du coeur humain. Je reconnoissois dans ses écrits l’homme que le retrouvois en moi , & leur méditation m’apprenoit à tirer de moi-même la jouissance & le bonheur que tous les autres vont chercher si loin d’eux.
Son exemple m’étoit sûr-tout utile pour nourrir ma confiance dans les sentimens que j’avois conserve seul parmi mes contemporains. J’étois croyant, je l’ai toujours été, quoique non pas comme les gens à symboles & à formules. Les hautes idées que j’avois de la Divinité me faisoient prendre en dégoût les institutions des hommes & les religions factices. Je ne voyois personne penser comme moi ; je me trouvois seul au milieu de la multitude autant par mes idées que par mes sentimens. Cet état solitaire étoit triste; J. J. vint m’en tirer. Ses livres me fortifierent contre la dérision des esprits-forts. Je trouvai ses principes si conformes à mes sentimens , je les voyois nature de méditations si profondes, je les voyois appuyés de si fortes raisons que je cessai de craindre comme on me le crioit sans cessé qu’ils ne fussent l’ouvrage des préjugés & de l’éducation. Je vis que dans ce siecle ou la philosophe ne fait que détruire, cet Auteur seul édifioit avec solidité. Dans tous les autres livres , je démêlois d’abord la passion qui les avoit dictes, & le but personnel que l’Auteur avoit eu en vue. Le seul J. J. me parut chercher la vérité avec droiture & simplicité de coeur. Lui seul me parut montrer aux hommes la route du vrai bonheur en leur apprenant à distinguer la réalité de l’apparence, & l’homme de la nature de l’homme factice & fantastique que nos institutions & nos préjugés lui [103] ont substitue : lui seul en un mot me parut dans sa véhémence inspire par le seul amour du bien public sans vue secrete & sans intérêt personnel. Je trouvois d’ailleurs sa vie & ses maximes si bien d’accord que je me confirmois dans les miennes & j’y prenois plus de confiance par l’exemple d’un penseur qui les médita si long-tems, d’un écrivain qui méprisant l’esprit de parti & ne voulant former ni suivre aucune secte, ne pouvoit avoir dans ses recherches d’autre intérêt que l’intérêt public & celui de la vérité. Sûr toutes ces idées , je me faisois un plan de vie dont son commerce auroit fait le charme , & moi à qui la société des hommes n’offre depuis long-tems qu’une fausse apparence sans réalité, sans vérité, sans attachement , sans aucun véritable accord de sentimens ni d’idées , & plus digne de mon mépris que de mon empressement, je me livrois à l’espoir de retrouver en lui tout ce que j’avois perdu , de goûter encore les douceurs d’une amitié sincere , & de me nourrir encore avec lui de ces grandes & ravissantes contemplations qui sont la meilleure jouissance de cette vie & la seule consolation solide qu’on trouvé dans l’adversité.
J’étois plein de ces sentimens, & vous l’avez pu connoitre , quand avec vos cruelles confidences vous êtes venu resserrer mon coeur & en chasser les douces illusions auxquelles il étoit prêt à s’ouvrir encore. Non , vous ne connoîtrez jamais à quel point vous l’avez déchire. Il faudroit pour cela sentir à combien de célestes idées tenoient celles que vous avez détruites. Je touchois au moment d’être heureux en dépit du sort & des hommes , & vous me replongez pour jamais dans toute ma misère ; vous m’ôtez toutes les espérances qui me [104] la faisoient supporter. Un seul homme pensant comme moi nourrissoit ma confiance , un seul homme vraiment vertueux me faisoit croire à la vertu , m’animoit à la chérir à l’idolâtrer à tout espérer d’elle ; & voila qu’en m’ôtant cet appui vous me laissez seul sûr la terre englouti dans un gouffre de maux, sans qu’il me reste la moindre lueur d’espoir dans cette vie, & prêt à perdre encore celui de retrouver dans un meilleur ordre de choses le dédommagement de tout ce que j’ai souffert dans celui - ci.
Vos premieres déclarations me bouleversèrent. L’appui de vos preuves me les rendit plut, accablantes, & vous navrâtes mon ame des plus ameres douleurs que j’aye jamais senties. Lorsqu’entrant ensuite dans le détail des manoeuvres systématiques dont ce malheureux homme est l’objet, vous m’avez développé le plan de conduite à son égard trace par l’auteur de découvertes , & fidellement suivi par tout le monde , mon attention partagée à rendu ma surprise plus grande & mon affliction moins vive. J’ai trouvé toutes ces manoeuvres si cauteleuses , si pleines de ruse & d’astuce , que je n’ai pu prendre de ceux qui s’en sont un système la haute opinion que vouliez m’en donner , & lorsque vous les combliez d’éloges je sentis mon coeur en murmurer malgré moi. J’admirois comment d’aussi nobles motifs pouvoient dicter des pratiques aussi basses , comment la fausseté la trahison le mensonge pouvoient être devenus des instrumens de bienfaisance & de charité , comment enfin tant de marches obliques pouvoient s’allier avec la droiture ! Avois -le tort ? Voyez vous-même, rappellez-vous tout ce tout vous m’avez, dit. Ah convenez [105] du moins que tant d’enveloppes ténébreuses sont un manteau bien étrange pour la vertu !
La forcé de vos preuves l’emportoit néanmoins sûr tous les soupçons que ces machinations pouvoient m’inspirer. Je voyois qu’après tout , cette bizarre conduite , toute choquante qu’elle me paroissoit , n’en étoit pas moins une oeuvre de miséricorde , & que voulant épargner à un scélérat les traitemens qu’il avoir mérites , il faloit bien prendre des précautions extraordinaires pour prévenir le scandale de cette indulgence & la mettre à un prix qui ne tentât ni d’autres d’en désirer une pareille ni lui-même d’en abuser. Voyant ainsi tout le monde s’empresser à l’envi de le rassasier d’opprobres & d’indignités , loin de le plaindre je le méprisois davantage d’acheter si lâchement l’impunité au prix d’un pareil destin.
Vous m’avez répété tout cela bien des fois , & je me le disois après vous en gémissant. L’angoisse de mon coeur n’empêchoit pas ma raison d’être subjuguée, & de cet assentiment que j’étois forcé de vous donner resultoit la situation d’ame la plus cruelle pour un honnête homme infortuné auquel on arrache impitoyablement toutes les consolations toutes les ressources toutes les espérances qui lui rendoient ses maux supportables.
Un trait de lumière est venu me rendre tout instant. Quand j’ai pense , quand vous m’avez confirme vous-même que cet homme si indignement traite pour tant de crimes atroces n’avoir été convaincu d’aucun , vous avez d’un seul mot renverse toutes vos preuves , & si je n’ai pas vu l’imposture ou vous prétendez voir l’évidence, cette évidence [106] au moins à tellement disparu à mes yeux , que dans tout ce que vous m’aviez démontre je ne vois plus qu’un problème insoluble , un mystère effrayant impénétrable , que la seule conviction du coupable peut éclaircir à mes yeux.
Nous pensons bien différemment , Monsieur , vous & moi sûr cet article. Selon vous l’évidence des crimes supplée cette conviction, & selon moi cette évidence consiste si essentiellement dans cette conviction même qu’elle ne peut exister sans elle. Tant qu’on n’a pas entendu l’accuse les preuves qui le condamnent , quelque sortes qu’elles soient , quelque convaincantes qu’elles paroissent , manquent du sceau qui peut les montrer telles , même lorsqu’il n’a pas été possible d’entendre l’accuse , comme lorsqu’on fait le procès à la mémoire d’un mort, car en présumant qu’il n’auroit rien eu à répondre on peut avoir raison , mais on a tort de changer cette présomption en certitude pour le condamner , & il n’est permis de punir le crime que quand il ne reste aucun moyen d’en douter. Mais quand on vient jusqu’à refuser d’entendre l’accuse vivant & présent , bien que la chose soit possible & facile, quand on prend des mesures extraordinaires pour l’empêcher de parler , quand on lui cache avec le plus grand soin l’accusation l’accusateur les preuves , des - lors toutes ces preuves devenues suspectes perdent toute leur forcé sûr mon esprit. N’oser les soumettre à l’épreuve qui les confirme c’est me faire présumer qu’elles ne la soutiendroient pas. Ce grand principe , base & sceau de toute justice , sans lequel la société humaine crouleroit par ses fondemens est si sacré si inviolable dans la pratique que quand toute la ville auroit vu un homme [107] en assassiner un autre dans la place publique , encore ne puniroit-on point l’assassin sans l’avoir préalablement entendu
LE FRANÇOIS.
He quoi! des formalités judiciaires qui doivent être générales & sans exception dans les tribunaux quoique souvent superflues sont-elles loi dans des cas de grace & de bénignité comme celui -ci ? D’ailleurs l’omission de ces formalités peut-elle changer la nature des choses , faire que ce qui est démontre cessé de l’être , rendre obscur ce qui est évident, & , dans l’exemple que vous venez de proposer, le délit seroit-il moins avère le prévenu seroit-il moins coupable quand on négligerai de l’entendre , & quand sûr la seule notoriété du fait on l’auroit roue sans tous ces interrogatoires d’usage , en seroit-on moins sûr d’avoir puni justement un assassin ? Enfin toutes ces formes établies pour constater les délits ordinaires sont-elles nécessaires à l’égard d’un monstre dont la vie n’est qu’un tissu de crimes , & reconnu de toute la terre pour être la honte & l’opprobre de l’humanité? Celui qui n’a rien mérite - t - il qu’on le traite en homme ?
ROUSSEAU.
Vous me faites frémir. Est-ce vous qui parlez ainsi ? si je le croyois je fuirois au lieu de répondre. Mais non , je vous connois trop bien. Discutons de sang-froid avec vos Messieurs ces questions importantes d’ou dépend avec le maintien de l’ordre social la conservation du genre-humain. D’après eux vous parlez toujours de clémence & de grace : mais avant d’examiner quelle est cette grace , il faudroit voir d’abord si [108] c’en est ici le cas & comment elle y peut avoir lieu. Le droit de faire grace suppose celui de punir, & par conséquent la préalable conviction du coupable. Voila premièrement quoi il s’agit.
Vous prétendez que cette conviction devient superflue ou regne l’évidence; & moi je pense au contraire qu’en fait de délit l’évidence ne peut résulter que de la conviction du coupable , & qu’on ne peut prononcer sûr la forcé des preuves qui le condamnent qu’après l’avoir entendu. La raison en est que pour faire sortir aux yeux des hommes la vérité du sein des passions il faut que ces passions s’entrechoquent se combattent & que celle qui accuse trouvé un contrepoids égal dans celle qui défend , afin que la raison seule & la justice rompent l’équilibre & fassent pencher la balance. Quand un homme se fait le délateur d’un autre il est probable , il est presque sûr qu’il est mu par quelque passion secrete qu’il a grande soin de déguiser. Mais quelque raison qui le déterminé , & fut-ce même un motif de pure vertu , toujours est - il certain que du moment qu’il accuse il est anime du vif désir de montrer l’accuse coupable , ne fut-ce qu’afin de ne pas passer pour calomniateur ; & comme d’ailleurs il a pris à loisir toute mesures , qu’il s’est donne tout le tems d’arranger ses machines & de concerter ses moyens & ses preuves , le moins qu’on puisse faire pour se garantir de surprise est de les exposer à l’examen & aux réponses de l’accuse qui seul à un intérêt suffisant pour les examiner avec toute l’attention possible , &qui seul encore peut donner tous les éclaircissemens nécessaires pour en bien juger. C’est par une semblable raison que la déposition [109] des témoins en quelque nombre qu’ils puissent être n’a de poids qu’après leur confrontation. De cette action & réaction & du choc de ces intérêts opposes doit naturellement sortir aux yeux du juge la lumière de la vérité , c’en est du moins le meilleur moyen qui soit en sa puissance. Mais si l’un de ces intérêts agit seul avec toute sa forcé & que le contrepoids de l’autre manque , comment l’équilibre restera - t - il dans la balance? Le juge, que je veux supposer tranquille impartial, uniquement anime de l’amour de la justice, qui communément n’inspire pas de grands efforts pour l’intérêt d’autrui , comment s’assurera-t-il d’avoir bien pèse le pour & le contre , d’avoir bien pénétré par lui seul tous les artifices de l’accusateur , d’avoir bien démêlé des faits exactement vrais ceux qu’il controuvé , qu’il altere , qu’il colore à sa fantaisie, d’avoir même devine ceux qu’il tait & qui changent l’effet de ceux qu’il exposé ? Quel est l’homme audacieux qui , non moins sûr de sa pénétration que de sa vertu, s’ose donner pour ce juge-la? Il faut pour remplir avec tant de confiance un devoir si téméraire qu’il se fente l’infaillibilité d’un Dieu.
Que seroit-ce si , au lieu de supposer, ici un juge parfaitement integre & sans passion , je le supposois anime d’un désir secret de trouver l’accuse coupable , & ne cherchant que des moyens plausibles de justifier sa partialité à ses propres yeux?
Cette seconde supposition pourroit avoir plus d’une application dans le cas particulier qui nous occupe: mais n’en cherchons point d’autre que la célébrité d’un Auteur donc les succès passes blessent l’amour-propre de ceux qui n’en peuvent obtenir de pareils. Tel applaudit à la gloire d’un homme qu’il [110] n’a nul espoir d’offusquer, qui travailleroit bien vite à lui faire payer cher l’éclat qu’il peut avoir de plus que lui, pour peu qu’il vit de jour à y réussir. Des qu’un homme a eu le malheur de se distinguer à certain point , à moins qu’il ne se fasse craindre ou qu’il ne tienne à quelque parti , il ne doit plus compter sûr l’équité des autres à son égard , & ce sera beaucoup si ceux-mêmes qui sont plus célebres que lui lui pardonnent la petite portion qu’il a du bruit qu’ils voudroient faire tout seuls.
Je n’ajouterai rien de plus. Je ne veux parler ici qu’à votre raison. Cherchez à ce que je viens de vous dire une réponse donc elle soit contente, & je me tais. En attendant voici ma conclusion. Il est toujours injuste & téméraire de juger un accuse tel qu’il soit sans vouloir l’entendre; mais quiconque jugeant un homme qu à fait du bruit dans le monde, non-seulement le juge sans l’entendre , mais se cache de lui pour le juger , quelque prétexte spécieux qu’il allègue & fut-il vraiment juste & vertueux, fut-il un ange sûr la terre, qu’il rentre bien en lui-même , l’iniquité sans qu’il s’en doute est cachée au fond de son coeur.
Étranger, sans parens , sans appui , seul , abandonne de tous , trahi du plus grand nombre , J. J. est dans la pire position ou l’on puisse être pour être juge équitablement. Cependant dans les jugemens sans appel qui le condamnent à l’infamie , qui est-ce qui a pris sa défense & parle pour lui, qui est-ce qui s’est donne la peine d’examiner l’accusation les accusateurs les preuves avec ce zele & ce soin que peut seul inspirer l’intérêt de soi-même ou de son plus intime ami?
LE FRANÇOIS.
Mais vous -même qui vouliez si fort être le lien , n’avez vous pas été réduit au silence par les preuves dont j’étois arme?
ROUSSEAU.
Avois-je les lumieres nécessaires pour les apprécier & distinguer à travers tant de trames obscures les fausses couleurs qu’on a pu leur donner ? Suis-je au fait des détails qu’il faudroit connoitre ? Puis-je deviner les éclaircissemens les objections les solutions que pourroit donner l’accuse sûr des faits dont lui seul est assez instruit ? D’un mot peut--être il eût lève des voiles impénétrables aux yeux de tout autre, & jette du jour sûr des manoeuvres que nul mortel ne débrouillera jamais. Je me suis rendu , non parce que j’étois réduit au silence, mais parce que je l’y croyois réduit lui-même. Je n’ai rien, je l’avoue, à répondre à vos preuves. Mais si vous étiez isole sûr la terre, sans défense & sans défenseur & depuis vingt ans en proie à vos ennemis comme J. J. , on pourroit sans peine me prouver de vous en secret ce que vous m’avez prouve de lui , sans que j’eusse rien non plus à répondre. En seroit-ce assez pour vous juger sans appel & sans vouloir vous écouter?
Monsieur, c’est ici depuis que le monde existe la premiere fois qu’on a viole si ouvertement si publiquement la premiere & la plus sainte des loix sociales , celle sans laquelle il n’y a plus de sûreté pour l’innocence parmi les hommes. Quoiqu’on en puise dire , il est faux qu’une violation si criminelle puisse avoir jamais pour motif l’intérêt de l’accuse ; il n’y a que [112] celui des accusateurs & même un intérêt très - pressant qui puisse les y déterminer , & il n’y a que la passion des juges qui puisse les faire passer outre malgré l’infraction de cette loi. Jamais ils ne souffriroient cette infraction s’ils redoutoient d’être injustes. Non , il n’y a point , je ne dis pas de juge éclaire , mais d’homme de bon sens qui , sûr les mesures prises avec tant d’inquiétude & de soin pour cacher à cacher à l’accuse l’accusation les témoins les preuves , ne sente que tout cela ne peut dans aucun cas possible s’expliquer raisonnablement que par l’imposture de l’accusateur.
Vous demandez néanmoins quel inconvénient il y auroit, quand le crime est évident , à rouer l’accuse sans l’entende? Et moi je vous demande en réponse quel est l’homme quel est le juge assez hardi pour oser condamner à mort un accuse convaincu selon toutes les formes judiciaires , après tant d’exemples funestes d’innocens bien interroges , bien entendus bien confrontes, bien juges selon toutes les formes & sûr une évidence prétendue mis à mort avec la plus grande confiance pour des crimes qu’ils n’avoient point commis. Vous demandez quel inconvénient il y auroit, quand le crime est évident , à rouer l’accuse sans l’entendre. Je réponds que votre supposition est impossible & contradictoire dans les termes, parce que l’évidence du crime consiste essentiellement dans la conviction de l’accuse , & que toute autre évidence ou notoriété. peut être fausse illusoire & causer le supplice d’un innocent. En faut-il confirmer les raisons par des exemples? Par malheur ils ne nous manqueront pas. En voici un tout récent tire de la gazette de Leyde & qui mérite d’être cite. Un [113] homme accuse dans un tribunal d’Angleterre d’élit notoire atteste par un témoignage public & unanime se défendit par un alibi bien singulier. Il soutint & prouva que le même jour & à la même heure ou on l’avoir vu commettre le crime il étoit en personne occupe à se défendre devant un autre tribunal & dans une autre ville d’une accusation toute semblable. Ce fait non moins parfaitement atteste mit les juges dans un étrange embarras. à forcé de recherches & d’enquêtes dont assurément on ne se seroit pas avise sans cela, on découvrit enfin que les délits attribues à cet accuse avoient été commis par un autre homme moins connu mais si semblable au premier de taille de figure & de traits, qu’on avoir constamment pris l’un pour l’autre. Voila ce qu’on n’eût point découvert si sûr cette prétendue notoriété on se fut presse d’expédier cet homme sans daigner l’écouter, & vous voyez comment, cet usage une fois admis, il pourroit aller de la vie à mettre un habit d’une couleur plutôt que d’une autre.
Autre article encore plus récent tire de la gazette de France du 31 Octobre 1774. "Un malheureux , disent lettres de Londres, alloit subir le dernier supplice & il étoit déjà sûr l’échafaud , quand un spectateur perçant la foule cria de suspendre l’exécution & se déclara l’auteur du crime pour lequel cet infortuné avoir été condamne, ajoutant que-sa conscience troublée ( cet homme apparemment n’étoit pas philosophe ) ne lui permettoit pas en ce moment de sauver sa vie aux dépens de l’innocent." Après une nouvelle instruction de l’affaire, le condamne, continue l’article, "a été renvoyé absous , & le Roi à cru devoir faire grace au, coupable [114] en faveur de sa générosité." Vous n’avez pas besoin, je crois de mes réflexions sûr cette nouvelle instruction de l’affaire, & sûr la premiere en vertu de laquelle l’innocent avoit été condamne à mort.
Vous avez sans doute oui parler de cet autre jugement, ou, sûr la prétendue évidence du crime onze pairs ayant condamne l’accuse, le douzieme aima mieux s’exposer à mourir de faim avec ses collegues que de joindre sa voix aux leurs , & cela, comme il l’avoua dans la suite, parce qu’il avoit lui - même commis le crime dont l’autre paroissoit évidemment coupable. Ces exemples sont plus frequens en Angleterre ou les procédures criminelles se sont publiquement, au lieu qu’en France ou tout se passe dans le plus effrayant mystère, les foibles sont livres sans scandale aux vengeances des puissans, & les procédures, toujours ignorées du public ou falsifiées pour le tromper, restent, ainsi que l’erreur ou l’iniquité des juges dans un secret éternel , à moins que quelque événement extraordinaire ne les en tire.
C’en est un de cette espece qui me rappelle chaque jour ces idées à mon réveil. Tous les matins avant le jour la messe de la Pie que j’entends sonner à St. Eustache me semble un avertissement bien solemnel aux juges & à tous les hommes d’avoir une confiance moins téméraire en leurs lumieres, d’opprimer & mépriser moins la foiblesse, de croire un peu plus à l’innocence , d’y’prendre un peu plus d’intérêt, de ménager un peu plus la vie & l’honneur de leurs semblables, & enfin de craindre quelquefois que trop d’ardeur à punir les crimes ne leur en fasse commettre à eux - mêmes de bien affreux. [115] Que la singularité des cas que je viens de citer les rende uniques chacun dans son espece , qu’on les dispute ,qu’on les nie enfin si l’on veut, combien d’autres cas non moins imprévus non moins possibles peuvent être aussi singuliers dans la leur ? Ou est celui qui fait eût déterminer avec certitude tous les cas ou les hommes, abuses par de fausses apparences, peuvent prendre l’imposture pour l’évidence , & l’erreur pour la vérité ? Quel est l’audacieux qui, lorsqu’il s’agit de juger capitalement un homme , passe en avant & le condamne sans avoir pris toutes les précautions possibles pour se garantir des piégés du mensonge & des illusions de l’erreur? Quel est le juge barbare qui , refusant à l’accuse la déclaration de son crime, le dépouillé du droit sacré d’être entendu dans sa défense , droit qui , loin de le garantir d’être convaincu si l’évidence est telle qu’on la suppose, très-souvent ne suffit pas même pour empêcher le juge de voir cette évidence dans l’imposture & de verser le sang innocent, même après avoir entendu l’accuse. Osez - vous croire que les tribunaux abondent en précautions superflues pour la sûreté de l’innocence? Eh qui ne sait, au contraire, que loin de s’y soucier de savoir si un accule est innocent & de chercher à le trouver tel , on ne s’y occupe au contraire qu’à tacher de le trouver coupable à tout prix, & qu’à lui ôter pour sa défense tous les moyens qui ne lui sont pas formellement accordes par la loi, tellement que si, dans quelque cas singulier il se trouvé une circonstance essentielle qu’elle n’ait pas prévue, c’est au prévenu d’expier, quoiqu’innocent , cet oubli par son supplice? Ignorez-vous que ce qui flatte le plus les juges est d’avoir des victimes à tourmenter, [116] qu’ils aimeroient mieux faire périr cent innocens que de laisser échapper un coupable, & que s’ils pouvoient trouver de quoi condamner un homme dans toutes les formes, quoique persuades de son innocence, ils se hâteroient de le faire périt en l’honneur de la loi ? Ils s’affligent de la justification d’un accuse comme d’une perte réelle ; avides de sang à répandre, ils voyent à regret échapper de leurs mains la proie qu’ils peuvent s’étoient promise , & n’épargnent rien de ce qu’ils peuvent faire impunément pour que ce malheur ne leur arrive pas, Grandier, Calas, Langlade , & cent autres ont fait du bruit par des circonstances fortuites; mais quelle foule d’infortunes sont les victimes de l’erreur ou de la cruauté des juges, sans que l’innocence étouffée sous des monceaux de vienne jamais au grand jour ou n’y vienne que par hasard long-tems après la mort des accuses, & lorsque personne ne prend plus d’intérêt à leur fort. Tout nous montre ou nous fait sentir l’insuffisance des loix & l’indifférence des juges pour la protection des innocens accuses , déjà punis avant le jugement par les rigueurs du cachot & des fers, & à qui souvent on arrache à forcé de tourmens l’aveu des crimes qu’ils n’ont pas commis. Et vous, comme si les formes établies & trop souvent inutiles étoient encore superflues , vous demandez quel inconvénient il y auroit quand le crime est évident , à rouer l’accuse sans l’entendre !
Allez, Monsieur , cette question n’avoit besoin de ma d’aucune réponse , & si quand vous la faisiez elle eût été sérieuse , les murmures de votre coeur y auroient assez répondu.
Mais si jamais cette forme si sacrée & si nécessaire pouvoit [117] être omise à l’égard de quelque scélérat reconnu tel de tous les tems , & juge par la voix publique avant qu’on lui imputât aucun fait particulier dont il eût à se défendre, que puis - je penser de la voir écartée avec tant de sollicitude & de vigilance du jugement du monde ou elle étoit le plus indispensable , de celui d’un homme accuse tout-d’un-coup d’être un monstre abominable , après avoir joui quarante ans de l’estime publique & de la bienveillance de tous ceux qui l’ont connu. Est-il naturel, est-il raisonnable , est-il juste de choisir seul pour refuser de l’entendre , celui qu’il faudroit entendre par préférence quand on se permettroit de négliger pour d’autres une aussi sainte formalité ? Je ne puis vous cacher qu’une sécurité si cruelle & si téméraire me déplaît & me choque dans ceux qui s’y livrent avec tant de confiance , pour ne pas dire avec tant de plaisir. Si dans l’année 1751 quelqu’un eût prédit cette légère & dédaigneuse façon de juger un homme alors si universellement estime personne ne l’eût pu croire , & si le public regardoit de sang-froid le chemin qu’on lui à fait faire pour l’amener par degrés à cette étrange persuasion , il seroit étonne lui-même de voir les sentiers tortueux & ténébreux par lesquels on l’a conduit insensiblement jusques-la sans qu’il s’en soit apperçu.
Vous dites que les précautions prescrites par le bon sens & l’équité avec les hommes ordinaires sont superflues avec un pareil monstre, qu’ayant foulé aux pieds toute justice & toute humanité il est indigne qu’on s’assujettisse en sa faveur aux regles qu’elles inspirent, que la multitude & l’énormité de ses crimes est telle que la conviction de chacun en particulier entraineroit dans des discussions immenses que l’évidence de tous rend superflues.
Quoi ! parce que vous me forgez un monstre tel qu il n’en exista jamais , vous voulez vous dispenser de la preuve qui met le sceau à toutes les autres! Mais qui jamais à prétendu que l’absurdité d’un fait lui servit pour de preuve , & qu’il suffit pour en établir la vérité de montrer qu’il est incroyable ? Quelle porte large & facile vous ouvrez à la calomnie & à l’imposture si pour avoir droit de juger définitivement un homme a son insçu & en se cachant de lui, il suffit de multiplier de charger les accusations , de les rendre noires jusqu’à faire horreur, en forte que moins elles seront vraisemblables, & plus on devra leur ajouter de soi. Je ne doute point qu’un homme coupable d’un crime ne soit capable de cent ; mais ce que je sais mieux encore, c’est qu’un homme accuse de cent crimes peut n’être coupable d’aucun. Entasser les accusations n’est pas convaincre & n’en sauroit dispenser. La même raison qui selon vous rend sa conviction superflue en est une de plus selon moi pour la rendre indispensable: Pour sauver l’embarras d tant de preuves, je n’en demande qu’une, mais je la veux authentique , invincible, & dans toutes les formes; c’est celle du premier délit qui a rendu tous les autres croyables. Celui-la bien prouve , je crois tous les autres sans preuves jamais l’accusation de cent mille autres ne suppléera dans mon esprit à la preuve juridique de celui-la.
LE FRANÇOIS.
Vous avez raison : mais prenez mieux ma pensée & celle [119] de nos Messieurs . Ce n’est pas tant à la multitude des crimes de J. J. qu’ils ont fait attention qu’à son caractere affreux découvert enfin, quoique tard , & maintenant généralement reconnu. Tous ceux qui l’ont vu suivi examine avec le plus de soin s’accordent sûr cet article & le reconnoissent unanimement pour être, comme disoit très-bien sort vertueux patron Monsieur Hume, la honte de l’espece humaine & un monstre de méchanceté. L’exacte & régulière discussion des faits devient superflue quand il n’en résulté que ce qu’on sait déjà sans eux. Quand J. J. n’auroit commis aucun crime , il n’en seroit pas moins capable de tous. On ne le punir ni d’un délit ni d’un autre, mais on l’abhorre comme les couvant tous dans son coeur. Je ne vois rien la que de juste. L’horreur & l’aversion des hommes est due au méchant qu’ils laissent vivre quand leur clémence les porte à l’épargner.
ROUSSEAU.
Après nos précédens entretiens , je ne m’attendois pas à cette distinction nouvelle. Pour le juger par son caractere indépendamment des faits, il faudroit que je comprisse comment indépendamment de ces mêmes faits on à si subitement & si surement reconnu ce caractere. Quand je songe que ce monstre à vécu quarante ans généralement estime & bien voulu, sans qu’on se soit doute de son mauvais naturel , sans que personne ait eu le moindre soupçon de ses crimes, je ne puis comprendre comment tout-a-coup ces deux choses ont pu devenir si évidentes , & je comprends encore moins que l’une ait pu l’être sans l’autre. Ajoutons que ces découvertes ayant [120] été faites conjointement & tout-d’un-coup par la même personne , elle a du nécessairement commencer par articuler des faits pour fonder des jugemens si nouveaux, si contraires à ceux qu’on avoit portes jusqu’alors , & quelle confiance pourrois-je autrement prendre à des apparences vagues, incertaines souvent trompeuses, qui n’auroient rien de précis que l’on pût articuler? Si vous voyez la possibilité qu’il ait passe quarante ans pour honnête homme sans l’être, je vois bien mieux encore celle qu’il passe depuis dix ans à tort pour un scélérat; car il y a dans ces deux opinions cette différence essentielle que jadis on le jugeoit équitablement & sans partialité , & sans qu’on ne le juge plus qu’avec passion & prévention.
LE FRANÇOIS.
Eh c’est pour cela justement qu’on s’y trompoit jadis & qu’on ne s’y trompé plus aujourd’hui qu’on y regarde avec moins d’indifférence. Vous me rappellez ce que j’avois à répondre à ces deux êtres si differens si contradictoires dans lesquels vous l’avez ci-devant divise. Son hypocrisie à long-tems abuse les hommes , parce qu’ils s’en tenoient aux apparences & n’y regardoient pas de si près. Mais depuis qu’on s’est mis à l’épier avec plus de soin & à le mieux examiner on a bientôt découvert la forfanterie ; tout son faste moral à disparu , son affreux caractere à perce de toutes parts. Les gens mêmes qui connu jadis, qui l’aimoient qui l’estimoient parce qu’ils étoient ses dupes , rougissent aujourd’hui de leur ancienne bêtise, & ne comprennent pas comment d’aussi grossiers artifices ont pu les abuser si long-tems. On voit avec la derniere clarté [121] que, différent de ce qu’il parut alors parce que l’illusion s’est dissipée, il est le même qu’il fut toujours.
ROUSSEAU.
Voila de quoi je ne doute. Mais qu’autrefois on fut dans l’erreur sûr son compte & qu’on n’y soit aujourd’hui, c’est ce qui ne me paroit pas aussi clair qu’à vous . Il est plus difficile que vous ne semblez le croire de voir exactement tel qu’il est un homme dont on a d’avance une opinion décidée soit en bien soit en mal. On applique à tout ce qu’il fait a tout ce qu’il dit l’idée qu’on s’est formée de lui. Chacun voit & admet tout ce qui confirme son jugement rejette ou explique à sa mode tout ce qui le contraire. Tous ses mouvemens ses regards ses gestes sont interprètes selon cette idée: on y rapporte ce qui s’y rapporte le moins. Les mêmes choses que mille autres disent ou sont & qu’on dit ou fait soi-même indifféremment prennent un sens mystérieux des qu’elles viennent de lui. On veut deviner , on veut être pénétrant; c’est le jeu naturel de l’amour-propre : on voit ce qu’on croit & non pas ce qu’on voit. On explique tout selon le préjugé qu’on a , & l’on ne se console de l’erreur ou l’on pense avoir été qu’en se persuadent que c’est faute d’attention non de pénétration qu’on y est tombe. Tout cela est si vrai que si deux hommes ont d’un troisieme des opposées , cette même opposition régnera dans les observations qu’ils seront sûr lui. L’un verra blanc & l’autre noir ; l’un trouvera des vertus l’autre des vices dans les actes les plus indifferens qui viendront de lui, & chacun , forcé d’interprétations subtiles [122] prouvera que c’est lui qui a bien vu. Le même objet regarde en differens tems avec des yeux différemment affectes nous fait des impressions très - différentes , & même en convenant que l’erreur vient de notre organe on peut s’abuser encore en concluant qu’on se trompoit autrefois tandis que c’est peut-être aujourd’hui qu’on se trompé. Tout ceci seroit vrai quand on n’auroit que l’erreur des préjugés à craindre. Que seroit-ce si le prestige des passions s’y joignoit encore ? si de charitables interpretes toujours alertes alloient sans cessé au-devant de toutes les idées favorables qu’on pourroit tirer de ses près propres observations pour tout défigurer tout noircir tout empoisonner ? On fait à quel point la haine fascine les yeux. Qui est - ce qui sait voir des vertus dans l’objet de son aversion, qui est-ce qui ne voit pas le mal dans tout ce qui part d’un homme odieux ? On cherche toujours à se justifier ses propres sentimens ; c’est encore une disposition très - naturelle. On s’efforce à trouver haïssable ce qu’on hait , & s’il est vrai que l’homme prévenu voit ce qu’il croit , il l’est bien plus encore que l’homme passionne voit ce qu’il désire. La différence est donc ici que voyant jadis J. J. sans intérêt on le jugeoit sans partialité , & qu’aujourd’hui la prévention & la haine ne permettent plus de voir en lui que ce qu’on veut y trouver. Auxquels donc , à votre avis, des anciens ou des nouveaux jugemens le préjugé de la raison doit-il donner plus d’autorité?
S’il est impossible , comme le crois vous l’avoir prouve que la connoissance certaine de la vérité & beaucoup moins l’évidence résulte de la méthode qu’on a prise pour juger J. J. ; si l’on a évite à dessein les vrais moyens de porter sûr son compte [123] un jugement impartial infaillible éclaire , il s’ensuit que sa condamnation si hautement si fièrement prononcée est non-seulement arrogante & téméraire , mais violemment suspecte de la plus noire iniquité ; d’ou je conclus que n’ayant nul droit de le juger clandestinement comme on a fait , on n’a pas non plus celui de lui faire grace , puisque la grace d’un criminel n’est que l’exemption d’une peine encourue & juridiquement infligée. Ainsi la clémence dont vos Messieurs se vantent à son égard , quand même ils useroient envers lui d’une bienfaisance réelle , est trompeuse & fausse , & quand ils comptent pour un bienfait le mal mérite dont ils disent exempter sa personne ils en imposent & mentent , puisqu’ils ne l’ont convaincu d’aucun acte punissable, qu’un innocent ne méritant aucun châtiment n’a pas besoin de grace & qu’un pareil mot n’est qu’un outrage pour lui. Ils sont donc doublement injustes, en ce qu’ils se sont un mérite envers lui d’une générosité qu’ils n’ont point, & en ce qu’ils ne feignent d’épargner sa personne qu’afin d’outrager impunément son honneur.
Venons pour le sentir à cette grace sûr laquelle vous insistez si fort, & voyons en quoi donc elle consiste. A traîner celui qui la reçoit d’opprobre en opprobre & de misère en misère sans lui laisser aucun moyen possible de s’en garantir. Connoissez - vous pour un coeur d’homme de peine aussi cruelle qu’une pareille grace ? Je rapporte au tableau trace par vous-même. Quoi! c’est par bonté par commisération par bien-veillance qu’on rend cet infortuné le jouet du public , la risée de la canaille , l’horreur de l’univers , qu’on le prive de toute société humaine, qu’on l’étouffe à plaisir dans la fange, qu’on [124] s’muse à l’enterrer tout vivant? S’il se pouvoit que nous eussions à subir vous ou moi le dernier supplice , voudrions-nous l’éviter au prix d’une pareille grace ? voudrions nous de la vie à condition de la passer ainsi ? Non sans doute; il n’y point de tourment point de supplice que nous ne préférassions à celui-la , & la plus douloureuse fin de nos maux nous paroîtroit désirable & douce plutôt que de les prolonger dans de pareilles angoisses. Eh! quelle idée ont donc vos Messieurs de l’honneur s’ils ne comptent pas l’infamie pour un supplice? Non non , quoiqu’ils en puissent dire , ce n’est point accorder la vie que de la rendre pire que la mort.
LE FRANÇOIS.
Vous voyez que notre homme n’en pense pas ainsi ; puisqu’au milieu de tout son opprobre il ne laissé pas de vivre de se porter mieux qu’il n’a jamais fait. Il ne faut pas juger des sentimens d’un scélérat par ceux qu’un honnête homme auroit à sa place. L’infamie n’est douloureuse qu’à proportion de l’honneur qu’un homme a dans le coeur. Les ames viles insensibles à la honte y sont dans leur élément. Le mépris n’affecte gueres celui qui s’en sent digne : c’est un jugement auquel son propre coeur l’a déjà tout accoutume.
ROUSSEAU.
L’interprétation de cette tranquillité stoïque au milieu des outrages dépend du jugement déjà porte sûr celui qui les endure. Ainsi ce n’est pas sûr ce sang - froid qu’il convient de juger l’homme ; mais c’est par l’homme , au contraire, qu’il [125] faut apprécier le sang-froid. Pour moi je ne vois point comment l’impénétrable dissimulation la profonde hypocrisie que vous avez prêtée à celui-ci s’accorde avec cette abjection presque incroyable dont vous faites ici son élément naturel. Comment , Monsieur , un homme si haut si fier si orgueilleux qui, plein de génie & de feu, a pu , selon vous, se contenir & garder quarante ans le silence pour étonner l’Europe de la vigueur de sa plume ; un homme qui met à un si haut prix l’opinion des autres qu’il a tout sacrifie à une fausse affectation de vertu , un homme dont l’ambitieux amour - propre vouloir remplir tout l’univers de sa gloire , éblouir tous ses contemporains de l’éclat de ses talens & de ses vertus , fouler à ses pieds tous les préjugés , braver toutes les puissances , & se faire admirer par sort intrépidité. Ce même homme a présent insensible à tant d’indignités s’abreuve à longs -traits d’ignominie & se repose mollement dans la fange comme dans sort élément naturel. De grace , mettez plus d’accord dans vos idées ou veuillez m’expliquer comment cette brute insensibilité peut exister dans une ame capable d’une telle effervescence. Les outrages affectent tous les hommes, mais beaucoup plus ceux qui les méritent & qui n’ont point d’asyle en eux-mêmes pour s’y dérober. Pour en être ému le moins qu’il est possible il faut les sentir injustes , & s’être fait de l’honneur & de l’innocence un rempart autour de son coeur inaccessible à l’opprobre. Alors on peut se consoler de l’erreur ou de l’injustice des hommes : car dans le premier cas les outrages, dans l’intention de ceux qui les sont ne sont pas pour celui qui les reçoit, & dans le second ils ne les lui sont pas dans l’opinion [126] qu’il est vil & qu’il les mérite; mais au contraire parce qu’être vils & mechans eux-mêmes ils haïssent ceux qui ne le sont pas.
Mais la forcé qu’une ame saine emploie à supporter des traitemens indignes d’elle ne rend pas ces traitemens moins barbares de la part de ceux qui les lui sont essuyer. On auroit tort de leur tenir compte des ressources qu’ils n’ont pu lui ôter & qu’ils n’ont pas même prévues , parce qu’à sa place ils ne les trouveroient pas en eux. Vous avez beau me faire sonner ces mots de bienveillance & de grace. Dans le ténébreux système auquel vous donnez ces noms , je ne vois qu’un rafinement de cruauté pour accabler un infortuné de miseres pires que la mort , pour donner aux plus noires perfides un air de générosité, & taxer encore d’ingratitude celui qu’on diffame , parce qu’il n’est pas pénétré de reconnoissance des soins qu’on prend pour l’accabler & le livrer sans aucune défense aux lâches assassins qui le poignardent sans risque, en se cachant à ses regards.
Voila donc en quoi consiste cette grace prétendue dont vos Messieurs sont tant de bruit. Cette grace n’en seroit pas même tems pour un coupable, à moins qu’il ne fut en même tems le plus vil des mortels. Qu’elle en soit une pour cet homme audacieux qui malgré tant de résistance & d’effrayantes menaces est venu fièrement à Paris provoquer par sa présence que l’inique tribunal qui savoit décrète connoissant parfaitement son innocence; qu’elle en soit une pour cet homme dédaigneux qui cache si peu ton mépris aux traîtres cajoleurs qui l’obsèdent & tiennent sa destinée en leurs mains ; voila , Monsieur ce que je ne comprendrai jamais; & quand il seroit tel qu’ils [127] le disent, encore faloit - il savoir de lui s’il consentoit à conserver sa vie & sa liberté à cet indigne prix ; car une grace ainsi que tout autre don n’est légitimé qu’avec le consentement, du moins présume , de celui qui la reçoit , & je vous demande si la conduite & les discours de J. J. laissent présumer de lui ce consentement. Or tout don fait par forcé n’est pas un don , c’est un vol ; il n’y a point de plus maligne tyrannie que de forcer un homme de nous être oblige malgré lui, & c’est indignement abuser du nom de grace que de le donner à un traitement forcé plus cruel que le châtiment. Je suppose ici l’accuse coupable ; que seroit cette grace si je le supposois innocent, comme je le puis & le dois tant qu’on craint de le convaincre ? Mais dites-vous , il est coupable , on en est certain puisqu’il est méchant. Voyez comment vous me ballotez! Vous m’avez ci-devant donne ses crimes pour preuve de sa méchanceté, & vous me donnez à présent si méchanceté pour preuve de ses crimes. C’est par les faits qu’on a découvert son caractere , & vous m’alléguez son caractere pour éluder la régulière discussion des faits. Un tel monstre, me dites-vous, ne mérite pas qu’on respecte avec lui les formes établies pour la conviction d’un criminel ordinaire : on n’a pas besoin d’entendre un scélérat aussi détestable , ses oeuvres parlent pour lui ! J’accorderai que le monstre que vous m’avez peint ne mérite , s’il existe , aucune des précautions établies autant pour la sûreté des innocens que pour la conviction des coupables. Mais il les faloit toutes & plus encore pour bien constater son existence , pour s’assurer parfaitement que ce que vous appellez les oeuvres sont bien ses oeuvres. C’étoit par-la [128] qu’il faloit commencer , & c’est précieusement ce qu’d’oublie vos Messieurs. Car enfin quand le traitement qu’on lui fait souffrir seroit doux pour un coupable , il est affreux pour un innocent. Alléguer la douceur de ce traitement pour éluder la conviction de celui qui le souffre est donc un sophisme aussi cruel qu’insensé. Convenez de plus, que ce monstre , tel qu’il leur à plu de nous le forger est un personnage bien étranger, bien nouveau , bien contradictoire , un être d’imagination tel qu’en peut enfanter le délire de la fievre , confusément forme de parties hétérogènes qui par leur nombre leur disproportion leur incompatibilité ne sauroient former un seul tout , l’extravagance de cet assemblage, qui seule est une raison d’en nier l’existence , en est une pour vous de l’admettre sans daigner la constater. Cet homme est trop coupable pour mériter d’être entendu ; il est trop hors de la nature pour qu’on puisse douter qu’il existe. Que pensez-vous de ce raisonnement ? C’est pourtant le votre ; ou du moins celui de vos Messieurs.
Vous m’assurez que c’est par leur grande bonté , par leur excessive bienveillance qu’ils lui épargnent la honte de se voir démasque. Mais une pareille générosité ressemble fort à la bravoure des fanfarons , qu’ils ne montrent que péril. Il me semble qu’à leur place , & malgré toute ma pitié, j’aimerois mieux encore être ouvertement juste & sévère que trompeur & fourbe par charité , & je vous répéterai toujours que c’est une trop bizarre bienveillance que celle qui faisant porter à son malheureux objet , avec tout le poids de la haine tout l’opprobre de la dérision , ne s’exerce qu’à lui ôter, innocent ou coupable , tout moyen de s’y dérober. J’ajouterai [129] que toutes ces vertus que vous me vantez dans les arbitres de sa destinée sont telles que non-seulement, grace au Ciel je m’en sens incapable , mais que même je ne les conçois pas. Comment peut-on aimer un monstre qui fait horreur ? Comment peut-on se pénétrer d’une pitié si tendre pour un être aussi malfaisant aussi cruel aussi sanguinaire ? Comment peut - on choyer avec tant de sollicitude le fléau du genre-humain , le ménager aux dépens des victimes de sa furie , & de peur de le chagriner lui aider presque à faire du monde un vaste tombeau ? .... Comment Monsieur , un traître , un voleur, un empoisonneur, un assassin! ........ J’ignore s’il peut exister un sentiment de bienveillance pour un tel être parmi les Démons , mais parmi les hommes un tel sentiment me paroîtroit un goût punissable & criminel bien plutôt qu’une vertu. Non, il n’y a que son semblable qui le puisse aimer.
LE FRANÇOIS.
Ce seroit, quoique vous en puissiez dire , une vertu de l’épargner, si dans cet acte de clémence on se proposoit un devoit remplir plutôt qu’un penchant à suivre.
ROUSSEAU.
Vous changez encore ici l’état de la question, & ce n’est pas-la ce que vous disiez ci-devant : mais voyons.
LE FRANÇOIS.
Supposons que le premier qui a découvert les crimes de ce misérable & son caractere affreux se soit cru oblige, comme il l’étoit sans contredit , non - seulement à le démasquer aux [130] yeux du public mais à le dénoncer au Gouvernement, & que cependant son respect pour d’anciennes liaisons ne lui ait pas permis de vouloir être l’instrument de sa perte , n’a-t-il pas du , cela pose , se conduire exactement comme il l’a fait, mettre à sa dénonciation la condition de la grace du scélérat, & le ménager tellement en la démasquant, qu’en lui donnant la réputation d’un coquin on lui conservât la liberté d’un l’honnête homme?
ROUSSEAU.
Votre supposition renferme des choses contradictoires sûr lesquelles j’aurois beaucoup à dire. Dans, cette supposition même je me serois conduit & vous aussi, j’en suis très-sûr, & tout autre homme d’honneur, d’une façon très-différente. D’abord à quelque prix que ce fut, je n’aurois jamais voulu dénoncer le scélérat sans me montrer & le confondre, vu sûr-tout les liaisons antérieures que vous supposez, & qui obligeoient encore plus étroitement l’accusateur de prévenir préalablement le coupable de ce que son devoir l’obligeoit à faire à son égard. Encore moins aurois-je voulu prendre des mesures extraordinaires pour empêcher que mon nom mes accusations mes preuves ne parvinssent à ses oreilles ; parce qu’en tout état cause un dénonciateur qui se cache joue un rôle odieux bas lâche , justement suspect d’imposture , & qu’il n’y a nulle raison suffisante qui puisse obliger un honnête homme à faire un acte injuste & flétrissant. Des que vous supposez l’obligation, de dénoncer le malfaiteur vous supposez aussi celle de le convaincre, parce que la premiere de ces deux obligations emporte nécessairement l’autre, & qu’il faut ou se montrer & confondre [131] l’accuse , ou si l’on veut se cacher de lui se taire avec tout le monde ; il n’y a point de milieu. Cette conviction de celui qu’on accuse n’es t pas seulement l’épreuve indispensable de la vérité qu’on se croit oblige de déclarer; elle est encore un devoir du dénonciateur envers lui-même dont rien ne peut le dispenser , sûr-tout dans le cas que vous posez. Car il n’y a point de contradiction dans la vertu , & jamais pour punir un fourbe elle ne permettra de l’imiter.
LE FRANÇOIS.
Vous ne pensez pas la-dessus comme J. J.
C’est en le trahissant qu’il faut punir un traître.
Voila une de ses maximes ; qu’y répondez - vous?
ROUSSEAU.
Ce que votre coeur y répond lui-même. Il n’est pas étonnant qu’un hommes qui ne se fait scrupule de rien ne s’en fasse aucun de la trahison : mais il le seroit fort que d’honnêtes-gens se crussent autorises par son exemple à l’imiter.
LE FRANÇOIS.
L’imiter! non pas généralement; mais quel tort lui fait-on en suivant avec lui ses propres-maximes, pour l’empêcher d’en abuser ?
ROUSSEAU.
Suivre avec lui ses propres maximes! Y pensez-vous ? Quels principes! Quelle morale! si l’on peut, si l’on doit, suivre avec les gens leurs propres maximes , il faudra donc mentir aux menteurs, voler les fripons, empoisonner les empoisonneurs, [132] assassiner les assassins, être scélérat à l’envi avec ceux qui le sont, & si l’on n’est plus oblige d’être honnête homme qu’avec les honnêtes-gens , ce devoir ne mettra personne en grands frais de vertu dans le siecle ou nous sommes. Il est digne du scélérat que vous m’avez peint de donner des leçons de fourberie & de trahison; mais je suis fâché pour vos Messieurs que parmi tant de meilleures leçons qu’il a données & qu’il eût mieux valu suivre, ils n’aient profite que de celle-la.
Au reste , je ne me souviens pas d’avoir rien trouvé de pareil dans les livres de J. J. Ou donc a-t-il établi ce nouveau précepte si contraire à tous les autres?
LE FRANÇOIS.
Dans un vers d’une comédie.
ROUSSEAU.
Quand est -ce qu’il a fait jouer cette comédie?
LE FRANÇOIS.
Jamais.
ROUSSEAU.
Ou est - ce qu’il l’a fait, imprimer ?
LE FRANÇOIS.
Nulle part.
ROUSSEAU.
Ma foi je ne vous entends point.
LE FRANÇOIS.
C’est une espece de farce qu’il écrivit jadis à la hâte & presque impromptu à la campagne dans un moment de gaîté, qu’il n’a pas même daigne corriger & que nos Messieurs lui ont volée comme beaucoup d’autres choses qu’ils ajustent ensuite à leur façon pour l’édification publique.
ROUSSEAU.
Mais comment ce vers est - il employé dans cette piece? Est-ce lui - même qui le prononce ?
LE FRANÇOIS.
Non ; c’est une jeune fille qui se croyant trahie par son amant le dit dans un moment de dépit pour s’encourager à intercepter ouvrir & garder une lettre écrite par cet amant à sa rivale.
ROUSSEAU.
Quoi, Monsieur, un mot dit par une jeune fille amoureuse & piquée, dans l’intrigue galante d’une farce écrite autrefois à la hâte, & qui n’a été ni corrigée ni imprimée ni représentée, ce mot en l’air dont elle appuyé dans sa colere un acte qui de sa part n’est pas même une trahison , ce mot dont il vous plaît de faire une maxime de J. J. est l’unique autorité sûr laquelle vos Messieurs ont ourdi l’affreux tissu de trahisons dont il est enveloppe? Voudriez-vous que je répondisse à cela sérieusement ? Me l’avez-vous dit sérieusement vous - même ? Non, votre air seul en le prononçant me dispensoit d’y répondre. Eh qu’on lui doive ou non de ne pas le trahir, tout homme d’honneur ne se doit-il pas a lui-même de. n’être un traître envers personne ? Nos devoirs envers les autres auroient beau [134] varier selon les tems les gens les occasions , ceux envers nous-mêmes ne varient point; & je ne puis penser que celui qui ne se croit pas oblige d’être honnête homme avec toute le monde le soit jamais avec qui que ce soit.
Mais sans insister sûr ce point davantage, allons plus loin. Passons au dénonciateur d’être un lâche & un traître sans néanmoins être un imposteur, & aux juges d’être menteurs & dissimulés sans néanmoins être iniques. Quand cette maniere de procéder seroit aussi juste & permise qu’elle est insidieuse & perfide, quelle en seroit l’utilité dans cette occasion pour la fin que vous alléguez ? Ou donc est la nécessite , pour faire grace à un criminel , de ne pas l’entendre? Pourquoi lui cacher à lui seul avec tant de machines & d’artifices ses crimes qu’il doit savoir mieux que personne , s’il est vrai qu’il les ait commis? Pourquoi fuir pourquoi rejetter avec tant d’effroi la maniere la plus sure la plus juste la plus raisonnable & la plus naturelle de s’assurer de lui sans lui infliger d’autre peine que celle d’un hypocrite qui se voit confondu ? C’est la punition qui naît le mieux de la chose , qui s’accorde le mieux avec la grace qu’on veut lui faire, avec les sûretés qu’on doit prendre pour l’avenir , & qui seule prévient deux grands scandales , savoir celui de la publication des crimes & celui de leur impunité. Vos Messieurs allèguent néanmoins pour raison de leurs procèdes frauduleux le soin d’éviter le scandale. Mais si le scandale consiste essentiellement dans la publicité, je ne vois point celui qu’on évite en cachant le crime au coupable qui ne peut l’ignorer, & n’en le divulgant parmi tout le reste des hommes qui n’en savoient rien. L’air de mystère & de réserve qu’on met a [135] cette publication ne sert qu’à l’accélérer. Sans doute le public est toujours fidelle aux secrets qu’on lui confié ; ils ne sortent jamais de son sein. Mais il est risible qu’en disant ce secret à l’oreille à tout le monde , & le cachant très-soigneusement au seul qui s’il est coupable le sait nécessairement avant tout autre on veuille éviter par-la le scandale , & faire de ce badin mystère un acte de bienfaisance & de générosité. Pour moi avec une si tendre bienveillance pour le coupable , j’aurois choisi de le confondre sans le diffamer plutôt que de le diffamer sans le confondre, & il faut certainement pour avoir pris le parti contraire avoir eu d’autres raisons que vous ne m’avez pas dites & que cette bienveillance ne comporte pas.
Supposons qu’au lieu d’aller creusant sous ses pas tous ces tortueux souterrains , au lieu des triples murs de ténèbres qu’on élevé avec tant d’efforts autour de lui , au lieu de rendre le public & l’Europe entiere complice & témoin du scandale qu’on feint de vouloir éviter, au lieu de lui laisser tranquillement continuer & consommer ses crimes en se contentant de les voir & de les compter sans en empêcher aucun; supposons dis-je qu’au lieu de tout ce tortillage, on se fut ouvertement & directement adresse à lui-même & à lui seul, qu’en lui présentant en face son accusateur arme de toutes ses preuves on lui eût dit ; " misérable qui fais l’honnête homme & qui n’es qu’un scélérat, te voila démasque , te voila connu ; voila tes faits, en voila les preuves , qu’as - tu à répondre ?" Il eût nie , direz-vous, & qu’importe ? Que sont les négations contre les démonstrations ? Il fut reste convaincu & confondu. Alors on eût ajoute en montrant son dénonciateur: "remercie cet [136] homme généreux que sa conscience à forcé de t’accuses & que sa bonté porte à te protéger. Par son intercession l’on veut bien te laisser vivre & te laisser libre ; tu ne même démasque aux yeux du public qu’autant que ta conduite rendra ce soin nécessaire pour prévenir la continuation de tes forfaits. Songe que des yeux perçans sont sans cessé ouverts sûr toi , que le glaive punisseur pend sûr ta tête , & qu’à ton premier crime tu ne lui peux échapper. Y avoit-il , à votre avis , une conduite plus simple plus sure & plus droite pour allier à son égard la justice la prudence & la charité? Pour moi je trouvé qu’en s’y prenant ainsi l’on se fut assure de lui par la crainte beaucoup mieux qu’on n’a fait par tout cet immense appareil de machines qui ne l’empêche pas d’aller toujours son train. On n’eût point eu besoin de le traîner si barbarement ou selon vous si bénignement dans le bourbier; on n’eût point habille la justice & la vertu des honteuses livrées de la perfidie & du mensonge; ses délateurs & ses juges n’eussent point été réduits à se tenir sans cessé enfonces devant lui dans leurs tanières , comme fuyant en coupables les regards de leur victime & redoutant la lumière du jour : enfin l’on eût prévenu, avec le double scandale des crimes & de leur impunité celui d’une maxime aussi funeste qu’insensée que vos Messieurs semblent vouloir établir par son exemple , savoir que pourvu qu’on ait de l’esprit & qu’on fasse de beaux livres, on peut se livrer à toutes sortes de crimes impunément.
Voila le seul vrai parti qu’on avoit à prendre si l’on vouloit absolument ménager un pareil misérable. Mais pour moi je [137] vous déclare que je suis aussi loin d’approuver que de comprendre cette prendre cette prétendue clémence de laisser libre nonobstant le péril, je ne dis pas un monstre affreux tel qu’on nous le représente, mais un malfaiteur tel qu’il soit. Je ne trouvé dans cette espece de grace ni raison ni humanité ni sûreté, & j’y trouvé beaucoup moins cette douceur & cette bienveillance dont se vantent vos Messieurs avec tant de bruit. Rendre un homme le jouet du public & de la canaille, le faire chasser successivement de tous les asyles les plus recules les plus solitaires ou il s’étoit de lui-même emprisonne & d’ou certainement il n’étoit a portée de faire aucun mal, le faire lapider par la populace , le promener par dérision de lieu toujours charge de nouveaux outrages , lui ôter même les ressources les plus indispensables de la société , lui voler sa subsistance pour lui faire l’aumône , le dépayser sûr toute la face de la terre, faire de tout ce qu’il lui importe le plus de savoir autant pour lui de mysteres impénétrables, le rendre tellement étranger odieux méprisable aux hommes, qu’au lieu des lumieres de l’assistance & des conseils que chacun doit trouver au besoin parmi ses freres il ne trouvé par - tout qu’embûches, mensonges , trahisons insultes , le livrer en un mot sans appui sans protection sans défense à l’adroite animosité de ses ennemis, c’est le traiter beaucoup plus cruellement que si l’on se fut une bonne fois assuré de sa personne par une détention dans laquelle avec la sûreté de tout le monde on lui eût fait trouver la sienne , ou du moins la tranquillité. Vous m’avez appris qu’il désira qu’il demanda lui-même cette détention, & que loin de la lui accorder on lui fit de cette demande un [138] nouveau crime & un nouveau ridicule. Je crois voir à la fois la raison de la demande & celle du refus. Ne pouvant trouver de refuge dans les plus solitaires retraites , chasse successivement du sein des montagnes & du milieu des lacs, forcé de fuir de lieu en lieu & d’errer sans cessé avec des peines & des dépenses excessives au milieu des dangers & des outrages, réduit à l’entrée de l’hiver à courir l’Europe pour y chercher un asyle sans plus savoir ou , & sûr d’avance de n’être laissé tranquille mille part , il étoit naturel que , battu fatigue de tant d’orages, il désirât de finir ses malheureux jours dans une paisible captivité, plutôt que de se voir dans sa vieillesse poursuivi chasse ballote sans relâche de tous cotes , prive d’une pierre pour y poser sa tête & d’un asyle ou il pût respirer, jusqu’à ce qu’à forcé de courses & de dépenses on l’eût réduit à périr de misère, ou à vivre, toujours errant des dures aumônes de ses persécuteurs ardens à en venir-la pour le rassasier enfin d’ignominie à leur aise. Pourquoi n’a-t-on pas consenti à cet expédient si sûr si court si facile qu’il proposoit lui -même & qu’il demandoit comme une saveur? N’est-ce point qu’on ne vouloit pas le traiter avec tant de douceur ni lui laisser jamais trouver cette tranquillité si désirée ? N’est-ce point qu’on ne vouloir lui laisser aucun relâche ni le mettre dans un état ou l’on n’eût pu lui attribuer chaque jour de nouveaux crimes & de nouveaux livres. & ou peut-être à forcé de douceur & de patience eût -il fait perdre aux gens charges de sa garde les fausses idées qu’on vouloir donner de lui ? N’est-ce point enfin que dans le projet si chéri si suivi si bien concerte de l’envoyer en Angleterre , il entroit des [139] vues dont son séjour dans ce pays-la & les effets qu’il y a produits semblent développer assez l’objet? Si l’on peut donner à ce refus d’autres motifs , qu’on me les dite, & je promets d’en montrer la fausseté.
Monsieur , tout ce que vous m’avez appris tout ce que vous m’avez prouve est à mes yeux plein de choses inconcevables contradictoires absurdes, qui pour être admises demanderoient encore d’autres genres de preuves que celles qui suffisent pour les plus completes démonstrations , & c’est précieusement ces mêmes choses absurdes que vous dépouillez de l’épreuve la plus nécessaire & qui met le sceau à toutes les autres. Vous m’avez fabrique tout à votre aise un être tel qu’il n’en exista jamais , un monstre hors de la nature , hors de la vraisemblance , hors de la possibilité , & forme de parties inalliables incompatibles qui s’excluent mutuellement. Vous avez donne pour principe à tous ses crimes le plus furieux le plus intolérant le plus extravagant amour-propre qu’il n’a pas laissé de déguiser si bien depuis sa naissance jusqu’au déclin de ses ans qu’il n’en a paru nulle trace pendant tant d’années & qu’encore aujourd’hui depuis ses malheurs il étouffe ou contient si bien qu’on n’en voit pas le moindre signe. Malgré tout cet indomptable orgueil , vous m’avez fait voir dans le même être un petit menteur un petit fripon un petit coureur de cabarets & de mauvais lieux, un vil & crapuleux débauche pourri de vérole, & qui passoit sa vie à aller escroquant dans les tavernes quelques écus à droite & à gauche aux manans qui les fréquentent. Vous avez prétendu que ce même personnage étoit le même homme qui pendant quarante ans à vécu estime bien voulu [140] de-tout le monde, l’Auteur des seuls écrits dans ce siecle qui portent dans l’ame des l’ame des lectures la persuasion qui les à dicte, & dont on sent en les lisant que l’amour de la vertu & le zele de la vérité sont l’inimitable éloquence. Vous dites que ces livres qui m’émeuvent ainsi le coeur sont les jeux d’un scélérat qui ne sentoit rien de ce qu’il disoit avec tant d’ardeur & de véhémence, & qui cachoit sous un air de probité le venin dont il vouloit infecter les lecteurs. Vous me forcez même de croire que ces écrits à la fois si fiers si touchans si modestes ont été composes parmi les pots & les pintes, & chez les filles de joie ou l’Auteur passoit sa vie, & vous me transformez enfin cet orgueil irascible & diabolique en l’abjection d’un coeur insensible & vil qui se rassasie sans peine de l’ignominie dont l’abreuve à plaisir la charité du public.
Vous m’avez figure vos Messieurs qui disposent à leur gré de sa réputation de sa personne & de toute sa destinée comme des modeles de vertu, des prodiges de générosité, des anges pour lui de douceur & de bienfaisance , & vous m’avez appris en même tems que l’objet de tous leurs tendres soins avoit été de le rendre l’horreur de l’univers le plus déprise des êtres, de le traîner d’opprobre en opprobre & de misère en misère, & de lui faire sentir à loisir dans les calamites de la plus malheureuse vie tous les déchiremens que peut éprouver une ame fière en se voyant le jouet & le rebut du genre-humain. Vous m’avez appris que par-pitié par grace tous ces hommes vertueux avoient bien voulu lui ôter-tout moyen d’être instruit des raisons de tant d’outrages, s’abaisser en sa faveur au rôle de cajoleurs & de traîtres , faire adroitement le plongeon à [141] chaque éclaircissement qu’il cherchoit , l’environner. de souterrains & de piégés tellement tendus que chacun de ses pas fut nécessairement une chute , enfin le circonvenir avec tant d’adresse qu’en butte aux insultes de tout le monde il ne pût jamais savoir la raison le rien , apprendre un seul. mot de vérité , repousser aucun outrage , obtenir aucune explication , trouver saisir aucun agresseur, & qu’à chaque instant atteint des plus cruelles morsures il sentit dans ceux qui l’entourent la flexibilité des serpens aussi bien que leur venin.
Vous avez fonde le système qu’on suit à son égard sûr des devoirs dont je n’ai nulle idée , sûr des vertus qui me sont horreur , sûr des principes qui renversent dans mon esprit tous ceux de la justice & de la morale. Figurez-vous des gens qui commencent par se mettre chacun un bon masque bien attache , qui s’arment de fer jusqu’aux dents , qui surprennent ensuite leur ennemi , le saisissent par derrière , le mettent nud, lui lient le corps les bras les mains les pieds la tête de façon qu’il ne puisse remuer, lui mettent un bâillon dans la bouche, lui crèvent les yeux , l’étendent à terre, & passent enfin leur noble vie à le massacrer doucement de peur que mourant de ses blessures il ne cessé trop tôt de les sentir. Voila les gens que vous voulez que j’admire. Rappellez , Monsieur , votre équité votre droiture , & sentez en votre conscience quelle sorte d’admiration je puis avoir pour eux. Vous m’avez prouve j’en conviens autant que cela se pouvoit par la méthode que vous avez suivie que l’homme ainsi terrasse est un monstre abominable ; mais quand cela seroit aussi vrai que difficile à croire , l’auteur & les directeurs du projet qui s’exécute à son [142] égard , seroient à mes yeux , je le déclare , encore plus abominables que lui.
Certainement vos preuves sont d’une grande forcé; mais il est faux que cette forcé aille pour moi jusqu’à l’évidence, puisqu’en fait de délits & de crimes cette évidence dépend essentiellement d’une épreuve qu’on écarte ici avec trop de soin pour qu’il n’y ait pas à cette omission quelque puissant motif qu’on nous cache & qu’il importeroit de savoir. J’avoue pourtant , & je ne puis trop le répéter, que ces preuves m’étonnent , & m’ebranleroient peut-être encore, si je ne leur trouvois d’autres défauts non moins dirimans selon moi.
Le premier est dans leur forcé même & dans leur grand nombre de la part dont elles viennent. Tout cela me paroîtroit fort bien dans des procédures juridiques faites par le ministere public : mais pour que des particuliers & qui pis est des amis aient pris tant de peine aient fait tant de dépenses aient mis tant de tems à faire tant d’informations à rassembler tant de preuves à leur donner tant de forcé sans y être obliges par aucun devoir , il faut qu’ils aient été animes pour cela par quelque passion bien vive qui, tant qu’ils s’obstineront à la cacher me rendra suspect tout ce qu’elle aura produit.
Un autre défaut que je trouvé à ces invincibles preuves, c’est qu’elles prouvent trop , c’est qu’elles prouvent des choses qui naturellement ne sauroient exister. Autant vaudroit me prouver des miracles , & vous savez que je n’y crois pas. Il y a dans tout cela des multitudes d’absurdités auxquelles toutes leurs preuves il ne dépend pas de mon esprit d’acquiescer. Les explications qu’on leur donne & que tout le monde, [143] a ce que vous m’assurez , trouvé si claires , ne sont à mes yeux gueres moins absurdes & ont le ridicule de plus. Vos Messieurs semblent avoir charge J. J. de crimes , comme vos théologiens ont charge leur doctrine d’articles de soi ; l’avantage de persuader en affirmant , la facilite de faire tout croire les ont séduits. Aveugles par leur passion ils ont entasse faits sûr faits crimes sûr crimes sans précaution sans mesure. Et quand enfin ils ont apperçu
l’incompatibilité de tout cela, ils n’ont plus été à tems d’y remédier, le grand soin qu’ils avoient pris de tout prouver également les forçant de tout admettre sous peine de tout rejetter. Il a donc falu chercher mille subtilités pour tacher d’accorder tant de contradictions , & tout ce travail à produit sous le nom de J. J. l’être le plus chimérique & le plus extravagant que le délire de la fievre puisse faire imaginer.
Un troisieme défaut de ces invincibles preuves est dans la maniere de les administrer avec tant de mystère & de précautions. Pourquoi tout cela ? La vérité ne cherche pas ainsi les ténèbres & ne marche pas si timidement. C’est une maxime en jurisprudence *[*Dolus praesumitur in eo qui recta via non incedit , sed per anfractus & diverticula. Menoch. In Praesump.] qu’on présume le dol dans celui qui suit au lieu de la droite route des voies obliques & clandestines. C’en est une autre *[*Judicium subterfugiens & probationes occultans malam causam, fovere praesumitur. Ibid.] que celui qui décline un jugement régulier & cache ses preuves est présume soutenir une mauvaise cause. Ces deux maximes si bien [144] au système de vos Messieurs qu’on les croiroit faites exprès pour lui si je ne citois pas mon Auteur. Si ce qu’on prouve d’un accuse en son absence n’est jamais régulièrement prouve, ce qu’on en prouve en se cachant si soigneusement de lui prouve plus contre l’accusateur que contre l’accuse, & par cela seul l’accusation revêtue de toutes ses preuves clandestines doit être présumée une imposture.
Enfin le grand vice de tout ce système est que fonde sûr le mensonge ou sûr la vérité le succès n’en seroit pas moins assure d’une façon que de l’autre. Supposez , au lieu de votre J. J. , un véritablement honnête homme , isole , trompé, trahi , seul sûr la terre. , entoure d’ennemis puissans ruses masques implacables , qui sans obstacle de la part de personne dressent à loisir leurs machines autour de lui ; & vous verrez que tout ce qui lui arrive méchant &coupable , ne lui arriveroit pas moins innocent & vertueux. Tant par le fond que par la forme des preuves tout cela ne prouve donc rien, précisément parce qu’il prouve trop.
Monsieur, quand les Géometres marchant de démonstration en démonstration parviennent à quelque absurdité , au lieu de l’admettre quoique démontrée ils reviennent sûr leurs pas, &, surs qu’il s’est glisse dans leurs principes ou dans leurs raisonnemens quelque paralogisme qu’ils n’ont pas apperçu, ils ne s’arrêtent pas qu’ils ne le trouvent , & s’ils ne peuvent le découvrir, laissant la leur démonstration prétendue , ils prennent une autre route pour trouver la vérité qu’ils cherchent, surs qu’elle n’admet point d’absurdité.
[145] N’appercevez-vous point que pour éviter de prétendues absurdités vous tombez dans une autre , sinon plus forte , au moins plus choquante ? Vous justifiez un seul homme dont la condamnation vous déplaît , aux dépens de toute une nation , que dis-je , de toute une génération dont vous faites une génération de fourbes : car enfin tout est d’accord , tout le public tout le monde sans exception à donne son assentiment au plan qui vous paroit si répréhensible ; tout se prête avec zele à son exécution : personne ne l’a désapprouve , personne n’a commis la moindre indiscrétion qui pût le faire échouer , personne n’a donne le moindre indice la moindre lumière à l’accuse qui pût le mettre en état de se défendre ; il n’a pu tirer d’aucune bouche un seul mot d’éclaircissement sûr les charges atroces dont on l’accable à l’envi ; tout s’empresse à renforcer les ténèbres dont on l’environne , & l’on ne fait à quoi chacun se livre avec plus d’ardeur de le diffamer absent ou de le persister présent. Il faudroit donc conclure de vos raisonnemens qu’il ne se trouvé pas dans toute la génération présente un seul honnête homme, pas un seul ami de la vérité. Admettez - vous cette conséquence ?
ROUSSEAU.
A Dieu ne plaise ! Si j’étois tente de l’admettre , ce ne seroit pas auprès de vous dont je connois la droiture invariable & la sincere équité. Mais je connois aussi ce que peuvent sûr les meilleurs coeurs les préjugés & les passions & combien leurs illusions sont quelquefois inévitables. Votre objection me [146] paroit solide & forte. Elle s’est présentée à mon esprit long-tems avant que vous me la fissiez ; elle me paroit plus facile à rétorquer qu’à résoudre , & vous doit embarrasser du moins autant que moi : car enfin si le public n’est pas tout compose de mechans & de fourbes , tous d’accord pour trahir un seul homme , il est encore moins compose sans exception l’hommes bienfaisans , généreux, francs de jalousie d’envie de malignité. Ces vices sont-ils donc tellement éteints sûr la terre qu’il n’en reste pas le moindre germe dans le coeur d’aucun individu ? C’est pourtant ce qu’il faudroit admettre si ce système de secret & de ténèbres qu’on suit si fidellement envers J. J. n’étoit qu’une oeuvre de bienfaisance & de charité. Laissons à part vos Messieurs qui sont des ames divines & dont vous admirez la tendre bienveillance pour lui. Il a dans tous les états , vous me l’avez dit vous - même , un grand nombre d’ennemis très-ardens, qui ne cherchent assurément pas à lui rendre la vie agréable & douce. Concevez-vous que dans cette multitude de gens , tous d’accord pour de l’inquiétude a un scélérat qu’ils abhorrent & de la honte à un hypocrite qu’ils détestent, il ne s’en trouvé pas un seul qui pour jouir au moins de sa confusion soit tente de lui dire tout ce qu’on sait de lui ? Tout s’accorde avec une patience plus qu’angélique à l’entendre provoquer au milieu de paris ses persécuteurs , donner des noms assez durs à ceux qui l’obsédant, leur dire insolemment: Parlez haut, traîtres que vous êtes ; me voila. Qu’avec- vous à dire ? à ces stimulants apostrophes la plus incroyable patience n’abandonne pas un instant un seul homme dans toute cette multitude. Tous insensibles [147] à ses reproches les endurent uniquement pour son bien, & de peur de lui faire la moindre peine , ils se laissent traiter par lui avec un mépris que leur silence autorise de plus en plus. Qu’une douceur si grande qu’une si sublime vertu anime généralement tous ses ennemis , sans qu’un seul démente un moment cette universelle mansuétude, convenez que dans une génération qui naturellement n’est pas trop aimante, ce concours de patience & de générosité est du moins aussi étonnant que celui de malignité dont vous rejettez la supposition.
La solution de ces difficultés doit se chercher selon moi dans quelque intermédiaire qui ne suppose dans toute une génération ni des vertus angéliques ni la noirceur des Démons, mais quelque disposition naturelle au coeur humain qui produit un effet uniforme par des moyens adroitement disposes à cette fin. Mais en attendant que mes propres observations me fournissent la -dessus quelque explication raisonnable , permettez-moi de vous faire une question qui s’y rapporte. Supposant un moment qu’après d’attentives & impartiales recherches , J. J., au lieu d’être l’ame infernale & le monstre que vous voyez en lui , se trouvât au contraire un homme simple sensible & bon, que son innocence universellement reconnue par ceux mêmes qui l’ont traite avec tant d’indignité vous forçat de lui rendre votre estime & de vous reprocher les durs jugemens que vous avez portes de lui : rentrez au fond de votre ame , & dites - moi comment vous seriez affecte de ce changement ?
LE FRANÇOIS.
Cruellement , soyez-en sûr. Je sens qu’en l’estimant & [148] lui rendant justice , je le hairois alors plus peut - être encore pour mes torts que je ne le hais maintenant pour ses crimes: je ne lui pardonnerois jamais mon injustice envers lui. Je me reproche cette disposition , j’en rougis ; mais je la sens dans mon coeur malgré moi.
ROUSSEAU.
Homme véridique & franc, je n’en veux pas davantage, & je prends acte de cet aveu pour vous le rappelle. en tems & lieu ; il me suffit pour le moment de vous y laisser réfléchir. Au reste consolez - vous de cette disposition qui n’est qu’un développement des plus naturels de l’amour-propre. Elle vous est commune avec tous les juges de J. J. avec cette différence que vous serez le seul peut-être qui ait le courage & la franchise de l’avouer.
Quant à moi , pour lever tant de difficultés & déterminer mon propre jugement , j’ai besoin d’éclaircissemens & d’observations faites par moi- même. Alors seulement je pourrai vous proposer ma pensée avec confiance. Il faut avant tout commencer par voir J. J. , & c’est à quoi je suis tout détermine.
LE FRANÇOIS.
Ah ah ! vous voila donc enfin revenu à ma proposition que vous avez si dédaigneusement rajoutée ? Vous voila donc dispose à vous rapprocher de cet homme entre lequel & vous le diamètre de la terre étoit encore une distance trop courte à votre gré ?
ROUSSEAU.
M’en rapprocher ? Non, jamais du scélérat que vous m’avez [149] peint, mais bien de l’homme défigure que j’imagine à sa place. Que j’aille chercher un scélérat détestable pour le hanter l’épier & le tromper, c’est une indignité qui jamais n’approchera de mon coeur ; mais que dans le doute si ce prétendu scélérat n’est point peut-être un honnête homme infortuné victime du plus noir complot, j’aille examiner par moi-même ce qu’il faut que j’en pense , c’est un des plus beaux devoirs que se puisse imposer un coeur juste , & je me livre à cette noble recherche avec autant d’estime cet de contentement de moi-même que j’aurois de regret & de honte à m’y livrer avec un motif oppose.
LE FRANÇOIS.
Fort bien ; mais avec le doute qu’il vous plaît de conserver au milieu de tant de preuves , comment vous y prendrez-vous pour apprivoiser cet ours presque inabordable ? Il faudra bien que vous commenciez par ces cajoleries que vous avez en si grande aversion. Encore sera-ce un bonheur si elles vous réussissent mieux qu’à beaucoup de gens qui les lui prodiguent sans mesure & sans scrupule & à qui elles n’attirent de sa part que des brusqueries & des mépris.
ROUSSEAU.
Est -ce à tort? Parlons franchement. Si cet homme étoit facile à prendre de cette maniere il seroit par cela seul à demi juge. Après tout ce que vous m’avez appris du système qu’on suit avec lui, je suis peu surpris qu’il repousse avec dédain la plupart de ceux qui l’abordent & qui pour cela l’accusent bien à tort d’être défiant ; car la défiance suppose du doute, & il [150] n’en sauroit avoir à leur égard : & que peut - il penser de ces patelins flagorneurs dont, vu l’oeil dont il est regarde dans le monde & qui ne peut échapper au sien, il doit pénétrer aisément les motifs dans l’empressement qu’ils lui marquent? Il doit voir clairement que leur dessein n’est ni de se lier avec lui de bonne soi ni même de l’étudier & de le connoitre, mais seulement de le circonvenir. Pour moi qui n’ai ni besoin ni dessein de le tromper, je ne veux point prendre les allures cauteleuses de ceux qui l’approchent dans cette intention. Je ne lui cacherai point la mienne : s’il en étoit alarme, ma recherche seroit finie & je n’aurois plus rien à faire auprès de lui.
LE FRANÇOIS.
Il vous sera moins aise , peut - être , que vous ne penses de vous faire distinguer de ceux qui l’abordent à mauvaise intention. Vous n’avez point la ressource de lui parler à coeur ouvert & de lui déclarer vos vrais motifs. Si vous me garder la foi que vous m’avez donnée, il doit ignorer à jamais ce que vous savez de les oeuvres criminelles & de son caractere atroce. C’est un secret inviolable qui près de lui doit rester à jamais cache dans votre coeur. Il appercevra votre réserve, il l’imitera, & par cela seul , se tenant en garde contre vous, il ne le laissera voir que comme il veut qu’on le voye, & non comme il est en effet.
ROUSSEAU.
Et pourquoi voulez - vous me supposer seul aveugle parmi tous ceux qui l’abordent journellement & qui sans lui inspirer [151] plus de confiance l’ont vu tous , & si clairement à ce qu’ils vous disent , exactement tel que vous me l’avez peint. S’il est si facile à connoitre & à pénétrer quand on y regarde, malgré sa défiance & son hypocrisie , malgré ses efforts pour se cacher , pourquoi , plein du désir de l’apprécier, serai - je le seul a n’y pouvoir parvenir , sûr -tout avec une disposition si favorable à la vérité , & n’ayant d’autre intérêt que de la connoitre ? Est-il étonnant que l’ayant si décidément juge d’avance & n’apportant aucun doute à cet examen, ils l’aient vu tel qu’ils le vouloient voir ? Mes doutes ne me rendront pas moins attentif & me rendront plus circonspect. Je ne cherche point à le voir tel que je me le figure , je cherche à le voir tel qu’il est.
LE FRANÇOIS.
Bon! n’avez - vous pas aussi vos idées? Vous le désirez innocent , j’en suis très-sûr. Vous serez comme eux dans le sens contraire: vous verrez en lui ce que vous cherchez .
ROUSSEAU.
Le cas est fort différent. Oui, je le désire innocent, & de tout mon coeur ; sans doute je serois heureux de trouver en lui ce que j’y cherche : mais ce seroit pour moi le plus grand des malheurs d’y trouver ce qui n’y seroit pas, de le croire honnête homme & de me tromper. Vos Messieurs ne sont pas dans des dispositions si favorables à la vérité. Je vois que leur projet est une ancienne & grande entreprise qu’ils ne veulent pas abandonner, & qu’ils n’abandonneroient pas impunément. L’ignominie dont ils l’ont couvert réjailliroit sûr eux [152] toute entiere, & ils ne seroient pas même à l’abri de la vindicte publique. Ainsi soit pour la sûreté de leurs personnes soit pour le repos de leurs consciences , il leur importe trop de ne voir en lui qu’un scélérat pour qu’eux & les leurs y voyent jamais autre chose.
LE FRANÇOIS.
Mais enfin , pouvez-vous concevoir imaginer que quel solide réponse aux preuves dont vous avez été si frappe? Tout ce que vous verrez ou croirez voir pourra-t-il jamais les détruire? Supposons que vous trouviez un honnête homme ou la raison le bon sens & tout le monde vous montrent un scélérat, que s’ensuivra-t-il ? Que vos yeux vous trompent , ou que le genre humain tout entier , excepte vous seul est dépourvu de sens? Laquelle de ces deux suppositions vous paroit la plus naturelle, & à laquelle enfin vous en tiendrez-vous?
ROUSSEAU.
A aucune des deux, & cette alternative ne me paroit pas si nécessaire qu’à vous. Il est une autre explication plus naturelle qui lève bien des difficultés. C’est de supposer une ligue dont l’objet est la diffamation de J. J. qu’elle a pris soin d’isoler pour cet effet. Et que dis - le , supposer ? Par quelque motif que cette ligue se soit formée , elle existe. Sûr votre propre rapport elle sembleroit universelle. Elle est du moins grande puissante nombreuse ; elle agit de concert & dans le plus profond secret pour tout ce qui n’y entre pas & sûr - tout pour l’infortuné qui en est l’objet. Pour s’en défendre il n’a ni secours ni ami ni appui ni conseil ni lumieres ; tout n’est autour [153] de lui que piégés mensonges trahisons ténèbres. Il est absolument seul & n’a que lui seul pour ressource , il ne doit attendre ni aide ni assistance de qui que ce soit sûr la terre. Une position si singuliere est unique depuis l’existence du genre-humain. Pour juger sainement de celui qui s’y trouvé & de tout ce qui se rapporte à lui les formes ordinaires sûr lesquelles s’établissent les jugemens humains ne peuvent plus suffire. Il me faudroit, quand même l’accuse pourroit parler & se défendre , des sûretés extraordinaires pour croire qu’en lui rendant cette liberté on lui donne en même tems les connoissances les instrumens & les moyens nécessaires pour pouvoir se justifier s’il est innocent. Car enfin, si , quoique faussement accuse, il ignore toutes les trames dont il est enlace, tous les piégés dont on l’entoure, si les seuls défenseurs qu’il pourra trouver & qui feindront pour lui du zele sont choisis pour le trahir, si les témoins qui pourroient déposer pour lui se taisent, si ceux qui parlent sont gagnes pour le charger , si l’on fabrique de fausses pieces pour le noircir, si l’on cache ou détruit celles qui le justifient, il aura beau dire, non, contre cent faux témoignages à qui l’on sera dire, oui ; sa négation sera sans effet contre tant d’affirmations unanimes, & il n’en sera pas moins convaincu aux yeux des hommes de délits qu’il n’aura pas commis. Dans l’ordre ordinaire des choses , cette objection n’a point la même forcé , parce qu’on laissé à l’accuse tous les moyens possibles de se défendre , de confondre les faux témoins , de manifester l’imposture , & qu’on ne présume pas cette odieuse ligue de plusieurs hommes pour en perdre un. Mais ici cette ligue existe , rien n’est plus constant , vous me l’avez appris vous-même , & par cela seul [154] non-seulement tous les avantages qu’ont les accuses pour leur défense sont ôtes à celui - ci : mais les accusateurs en les lui ôtant peuvent les tourner tous contre lui - même ; il est pleinement à leur discrétion ; maîtres absolus d’établir les faits comme il leur plaît sans avoir aucune contradiction à craindre, ils sont seuls juges de la validité de leurs propres pieces; leurs témoins , certains de n’être ni confrontes , ni confondus ni punis ne craignent rien de leurs mensonges : ils sont surs en le chargeant de la protection des Grands , de l’appui des médecins, de l’approbation des gens de lettres & de la faveur publique ; ils sont surs en le descendant d’être perdus. Voila, Monsieur , pourquoi tous les témoignages portes contre lui sous les chefs de la ligue , c’est - à - dire , depuis qu’elle s’est formée n’ont aucune autorité pour moi , & s’il en est d’antérieurs , de quoi je doute , je ne les admettrai qu’après avoir bien examine s’il n’y a ni fraude ni antidate , & sûr-tout après avoir entendu les réponses de 1'accuse.
Par exemple , pour juger de sa conduite à Venise , je n’irai pas consulter sottement ce qu’on en dit , & si vous voulez ce qu’on en prouve aujourd’hui, & puis m’en tenir la, mais bien ce qui a été prouve de reconnu à Venise à la cour chez les Ministres du Roi & parmi tous ceux qui ont eu connoissance de cette affaire avant le ministere du Duc de C***,[Choiseul] avant l’ambassade de l’Abbé de B ***[Bernis] à Venise & avant le voyage du Consul Le B***. [Blond] à Paris . Plus ce qu’on en à pense depuis est différent de ce qu’on en pensoit alors, & mieux je rechercherai les causes d’un changement si tardif & si extraordinaire. De même pour me décider sûr ses pillages en musique, ce [155] ne sera ni à M. d’A***.[Alembert] ni à ses suppôts, ni à tous vos Messieurs que je m’adresserai , mais je serai rechercher sûr les lieux par des personnes non suspectes, c’est - a- dire, qui ne soient pas de leur connaissance s’il y a des preuves authentiques que ces ouvrages ont existe avant que J. J. les ait donnes pour être de lui.
Voila la marche que le bon sens m’oblige de suivre pour vérifier les délits les pillages & les imputations de toute espece dont on n’a cessé de le charger depuis la formation du complot, & dont je n’apperçois pas auparavant le moindre vestige. Tant que cette vérification ne me sera pas possible , rien ne sera si aise que de me fournir tant de preuves qu’on voudra auxquelles je n’aurai rien à répondre , mais qui n’opéreront sûr mon esprit aucune persuasion.
Pour savoir exactement quelle soi je puis donner à votre prétendue évidence , il faudroit que je connusse bien tout ce qu’une génération entiere liguée contre un seul homme totalement isole peut faire pour se prouver à elle - même de cet homme-la tout ce qu’il lui plaît, & par surcroît de précaution en se cachant de lui très-soigneusement. A forcé de tems d’intrigue & d’argent de quoi la puissance & la ruse ne viennent elles point à bout , quand personne ne s’oppose à leurs manoeuvres, quand rien n’arrête & ne contremine leurs sourdes opérations ? A quel point ne pourroit - on point tromper le public si tous ceux qui le dirigent , soit par la forcé soit par l’autorité soit par l’opinion s’accordoient pour l’abuser par de sourdes menées dont il seroit hors d’état de pénétrer le secret? Qui est-ce qui à détermine jusqu’ou des conjures puissans nombreux [156] & bien unis , comme ils le sont toujours pour le crime peuvent fasciner les yeux , quand des gens qu’on ne croit pas se connoitre se concerteront bien entr’eux ; quand aux deux bouts de l’Europe des imposteurs d’intelligence & diriges par quelque adroit & puissant intrigant se conduiront sûr le même plan , tiendront le même langage , présenteront sous le même aspect un homme à qui l’on a ôte la voix les yeux les mains & qu’on livre pieds & poings lies à la merci de ses ennemis. Que vos Messieurs au lieu d’être tels soient ses amis comme ils le crient à tout le monde , qu’étouffant leur protégé dans la fange , ils a’agissent ainsi que par bonté par générosité par compassion pour lui , soit ; je n’entends point leur disputer ici ces nouvelles vertus : mais il résulte toujours de vos propres récits qu’il y a une ligue, & de mon raisonnement que si-tôt qu’une ligue existe , on ne doit pas pour juger des preuves qu’elle apporte s’en tenir à regles ordinaires , mais en établir de plus rigoureuses pour s’assurer que cette ligue n’abuse pas de l’avantage immense de se concerter, & par - la d’en imposer comme elle peut certainement le faire. Ici je vois, au contraire , que tout se passe entre gens qui se prouvent entr’eux sans résistance & sans contradiction ce qu’ils sont bien aises de croire, que donnant ensuite leur unanimité pour nouvelle preuve à ceux qu’ils désirent amener à leur sentiment , loin d’admettre au moins l’épreuve indispensable des réponses de l’accuse , on lui dérobé avec le plus grand soin la connoissance de l’accusation, de l’accusateur, des preuves & même de la ligue. C’est faire cent sois pis qu’à l’Inquisition : car si l’on y forcé le prévenu de s’accuser lui-même , du moins on [157] ne refuse pas de l’entendre , on ne l’empêche pas de parler, on ne lui cache pas qu’il est accuse, & on ne le juge qu’après 1'avoir entendu. L’Inquisition veut bien que l’accuse se défende s’il peut, mais ici l’on ne veut pas qu’il le puisse.
Cette explication qui dérive des faits que vous m’avez exposes vous-même doit vous faire sentir comment le public sans être dépourvu de bon sens, mais séduit par mille prestiges peut tomber dans une erreur involontaire & presque excusable, à l’égard d’un homme auquel il prend dans le fond très-peu d’intérêt, dont la singularité révolte son amour-propre, & qu’il désire généralement de trouver coupable plutôt qu’innocent, & comment aussi avec un intérêt plus sincere à ce même homme & plus de soin à l’étudier soi-même , on pourroit le voir autrement que ne fait tout le monde, sans être oblige d’en conclure que le public est dans le délire ou qu’un est trompé par ses propres yeux. Quand le pauvre Lazarille de Tormes attache dans le fond d’une cuve, la tête seule hors de l’eau couronnée de roseaux & d’algue , étoit promene de ville en ville comme un monstre marin, les spectateurs extravaguoient-ils de le prendre pour tel , ignorant qu’on l’empêchoit de parler, & que s’il vouloit crier qu’il n’étoit pas un monstre marin , une corde tirée en cachette le forçoit de faire à 1'instant le plongeon? Supposons qu’un d’entr’eux plus attentif appercevant cette manoeuvre & par-la devinant le reste, leur eût crie, l’on vous trompé, ce prétendu monstre est un homme, n’y eût-il pas eu plus que de l’humeur a s’offenser de cette exclamation, comme d’un reproche qu’ils étoient tous des insensés ? Le public, qui ne voit des choses que l’apparence, trompé [158] par elle est excusable; mais ceux qui se disent plus sages que lui en adoptant son erreur ne le sont pas.
Quoi qu’il en soit des raisons que je vous exposé , je me sens digne , même indépendamment d’elles de douter de ce qui n’a paru douteux à personne. J’ai dans le coeur des témoignages plus forts que toutes vos preuves que l’homme que vous m’avez peint n’existe point, ou n’est pas du moins ou vous le voyez. La seule patrie de J. J. qui est la mienne suffiroit pour m’assurer qu’il n’est point cet homme-la. Jamais elle n’a produit des êtres de cette espece ; ce n’est ni chez les Protestans ni dans les Républiques qu’ils sont connus. Les crimes dont il est accuse sont des crimes d’esclaves , qui n’approchèrent jamais des ames 1ibres; dans nos contrées on n’en connaît point de pareils; & il me faudroit plus de preuves encore que celles que vous m’avez fournies pour me persuader seulement que Geneve a pu produire un empoisonneur.
Après vous avoir dit pourquoi vos preuves, tout évidentes qu’elles vous paroissent ne sauroient être convaincantes pour moi qui n’ai ni ne puis avoir les instructions nécessaires pour juger à quel point ces preuves peuvent être illusoires & m’en imposer par une fausse apparence de vérité, je vous avoue pourtant derechef que sans me convaincre elles m’inquiètent m’ébranlent & que j’ai quelquefois peine à leur résister. Je desirerois sans doute , & de tout mon coeur, qu’elles fussent fausses, & que l’homme dont elles me sont un monstre n’en fut pas un : mais je désire beaucoup davantage encore de ne pas m’égarer dans cette recherche & de ne pas me laisser séduire par mon penchant. Que puis-je faire dans une pareille [159] situation*[*Pour excuser le public autant qu’il se peut je suppose par- tout son erreur presque invincible ; mais moi qui sais dans ma conscience qu’aucun crime jamais n’approcha de mon coeur, je suis sûr que tout homme vraiment attentif vraiment juste découvriront l’imposture à travers tout l’art du complot, parce qu’enfin je ne crois pas possible que jamais le mensonge usurpe & s’approprie tous les caracteres de la vérité.] pour parvenir, s’il est possible, à démêler la vérité? C’est de rejetter dans cette affaire toute autorité humaine, toute preuve qui dépend du témoignage d’autrui , & de me déterminer uniquement sûr ce que je puis voir de mes yeux & connoitre par moi-même. Si J. J. est tel que l’ont peint vos Messieurs, & s’il a été si aisément reconnu tel par tous ceux qui l’ont approche, je ne serai pas plus malheureux qu’eux, car je ne porterai pas à cet examen moins d’attention de zele & de bonne foi , & un être aussi méchant aussi difforme aussi dépravé doit en effet être très - facile à pénétrer pour peu qu’on y regarde. Je m’en tiens donc à la résolution de l’examiner par moi-même & de le juger en tout ce que je verrai de lui, non par les secrets desirs de mon coeur, encore moins par les interprétations d’autrui , mais par la mesure de bon sens & de jugement que je puis avoir reçue , sans me rapporter sûr ce point à l’autorité de personne. Je pourrai me tromper sans doute , parce que je suis homme ; mais après avoir fait tous mes efforts pour éviter ce malheur , je me rendrai, si néanmoins il m’arrive, le consolant témoignage que mes passions ni ma volonté ne sont point complices de mon erreur, & qu’il n’a pas dépendu de moi de m’en garantir. Voila ma résolution. Donnez-moi maintenant les moyens de l’accomplir [160] complir & d’arriver à notre homme ; car, à ce que vous m’avez sait entendre , son accès n’est pas aise.
LE FRANÇOIS.
Sûr - tout pour vous qui dédaignez les seuls qui pourroient vous l’ouvrir. Ces moyens sont, je le répété, de s’insinuer à forcé. d’adresse , de patelinage , d’opiniâtre importunité , de le cajoler sans cessé, de lui parler avec transport de ses talens de ses livres , & même de ses vertus , car ici le mensonge & la fausseté sont des oeuvres pies. Le mot d’admiration sûr-tout, d’un effet admirable auprès de lui, exprime assez bien dans un autre sens l’idée des sentimens qu’un pareil monstre inspire , & ces doubles ententes jésuitiques si recherchées de nos Messieurs leur rendent l’usage de ce mot très - familier avec J. J. & très - commode en lui parlant.*[*En m’écrivant c’est la même franchise. J’ai l’honneur d’être avec tous les sentimens qui vous sont dus , avec ses sentimens les plus distingues , avec une considération très-particuliere , avec autant d’estime que de respect, &c. Ces Messieurs sont-ils donc avec ces tournures amphibologiques moins menteurs que ceux qui mentent tout rondement ? Non. Ils sont seulement plus faux & plus doubles, ils mentent seulement plus traîtreusement .] Si tout cela ne réussit pas , on ne se rebute point de son froid accueil, on compte pour rien ses rebuffades ; passant tout de suite à l’autre extrémité , on le tance on le gourmande , & prenant le ton le plus arrogant qu’il est possible , on tache de le subjuguer de haute lutte. S’il vous fait des grossièretés , on y endure comme venant d’un misérable dont on s’embarrasse fort peu d’être méprise. S’il vous chasse de chez lui , on y revient; s’il vous ferme la porte on y reste jusqu’à qu’elle [161] se rouvre, on tache de s’y fourrer. Une fois entre dans son repaire on s’y établit on s’y maintient bon gré malgré. S’il osoit vous en chasser de forcé , tant mieux : on seroit beau bruit, & l’on iroit crier par toute la terre qu’il assassine les gens qui lui sont l’honneur de l’aller voir. Il n’y a point , à ce qu’on m’assure , d’autre voie pour s’insinuer auprès de lui. êtes-vous homme à prendre celle-la.
ROUSSEAU.
Mais vous - même pourquoi ne l’avez -vous jamais voulu prendre ?
LE FRANÇOIS.
Oh moi, je n’avois pas besoin de le voir pour le connoitre. Je le connois par ses oeuvres; c’en est assez & même trop.
ROUSSEAU.
Que pensez-vous de ceux qui , tout aussi décidés que vous sûr son compte ne laissent pas de le fréquenter, de l’obséder, & de vouloir s’introduire à toute forcé dans sa plus intime familiarité ?
LE FRANÇOIS.
Je vois que vous n’êtes pas content de la réponse que j’ai déjà faite à cette question.
ROUSSEAU.
Ni vous non plus, je le vois aussi. J’ai donc mes raisons pour y revenir. Presque tout ce que vous m’avez dit dans cet entretien me prouve que vous n’y parliez pas de vous-même. Après avoir appris de vous les sentimens d’autrui, n’apprendrai-je [162] jamais les vôtres ? Je le vois, vous feignez d’établir des maximes que vous seriez au désespoir d’adopter. Parlez-moi donc enfin plus franchement.
LE FRANÇOIS.
Ecoutez : je n’aime pas J. J. mais je hais encore plus l’injustice, encore plus la trahison. Vous m’avez dit des choses que me frappent & auxquelles je veux réfléchir. Vous refusiez de voir cet infortuné ; vous vous y déterminez maintenant. J’ai refuse de lire ses livres ; je me ravise ainsi que vous, & pour cause. Voyez l’homme , je lirai les livres ; après quoi nous nous reverrons.
Fin du premier Dialogue.